Divergence psychopathologie — santé mentale. Exposé des faits institutionnels.
Présentation par Philippe Grauer
ENLEVEZ C’EST PESÉ !
Ce qui compte vraiment est incompatible avec la comptabilité statistique d’un biopouvoir qui veut du « résultat » et n’obtiendra que du vent puis de la tempête.
Mané Tekel Oupharsim ! le doigt de l’Éternel écrit sur le mur et voici confondus les hôtes du mauvais festin. Ces mots énigmatiques ont traversé quelques millénaires jusqu’à mes yeux d’enfant écarquillés devant la puissance de l’intervention, et mon âme se réjouissait d’apprendre que la perversion d’État avait connu son terme. Comptez pesez mesurez reprend dans le Nouvel Âne François Regnault. Cela rime avec la protestation de fond de Jacques Alain Miller il y a quatre ans, lorsque le bon docteur Accoyer engageait le combat contre le peuple psy vilipendé de charlatanerie, engageant le premier acte d’une campagne de Restauration. Celle-ci s’enfla rapidement des contributions de l’Inserm, qui engageait l’État à tout mesurer de l’humain, à commencer par les enfants de moins de trois ans, il faut prendre les hommes au berceau pour en faire des animaux bien comptés et qui s’en laissent compter, pour mettre au pas les familles des classes dangereuses, la méthode n’est pas infaillible, surtout lorsqu’on s’emploie à l’enrayer.
Nos amis de la Cause sur ce genre de sujet en ce moment s’enflamment. Ils veulent élargir le débat à la culture, qu’ils stigmatisent comme la Petite muette, par ses serviteurs aphones disent-ils, la culture dont nous les psys participons, piétaille de la civilisation — ne pas oublier que l’infanterie est la reine des batailles. Ils lancent à présent un forum extra ordinaire. 500 places prévues — dont la vôtre.
Charge héroïque, signe avant-coureur, participation à un vaste mouvement d’ensemble en gestation ? personne ne sait avant que l’Histoire n’ait dit. Nous sommes en tout cas de ceux qui disent l’homme mesure de toute chose contre ceux qui prétendent en toute chose le mesurer. On verra bien à la fin ce qui s’écrira sur le mur. Les Pasdezérodeconduite ont déjà vigoureusement dit non aux opérations visant à code barrer l’humanité dès les crèches.
Roland Gori est de ceux-là. Avec le SIUEERPP il s’adresse à la ministre jusqu’ici muette — encore une affaire de mutisme ! à ses appels pour qu’elle soutienne l’engagement de l’Éducation nationale à l’orientation pluraliste qui représente un caractère imprescriptible de sa mission. Pour que ne se trouve pas laminée puis éliminée la psychanalyse au sein de la psychologie où dans notre pays elle avait trouvé un territoire d’implantation, une niche, sous l’appellation de psychopathologie clinique.
Appellation non dépourvue d’ambiguïté, qui permettait à de nombreux psychologues, psychiatres et psychanalystes de pêcher en eau trouble non loin des côtes de la psychothérapie relationnelle. Notre concept de Carré psy éclaire cette question, on s’y reportera ici même si l’on veut approfondir cet aspect. La question actuelle n’est pas là, elle est que nous, psychothérapeutes relationnels, nous portons solidaires des psychologues freudiens menacés à l’université parce que tout ce qui risque d’atteindre la psychanalyse nous atteint par répercussion.
Par ailleurs, lorsque nous disons la psychanalyse nous n’établissons pas de distinction, c’est aussi bien celle de Pierre que de Pierrette, de Paul, Jean ou Jacques. Ou Jacques-Alain. L’École de la Cause est implantée à Paris 8 en philosophie, une autre niche, mais aussi ailleurs, il y a des colonies et des interpénétrations. Il faudrait livrer les cartes. Sans compter l’existence de psychanalystes multicartes (sans oublier les sans papier), tout cela sur base de conflits semi séculaires tenaces.
Alliés de Jacques Alain Miller au sein de la Coordination psy , d’un Jacques Alain Miller dont la clairvoyance politique fut exemplaire ces quatre dernières années, nous ne connaissons pour autant aucune raison d’hostilité envers l’autre camp. On sait que les psychanalystes français historiquement organisés en mouvements rivaux cultivent une hostilité intime qui n’a d’égale que le mépris dans lequel certains psychanalystes universitaires tiennent la psychothérapie relationnelle (1*).
Ces passions qui peuvent avoir leur utilité du point de vue de la recherche — si tout le monde est d’accord on s’ennuie, poussées à un certain degré deviennent dangereuses pour le soutien de nos valeurs humanistes communes. Il se trouve que Roland Gori ne nous jamais manifesté d’hostilité, et nous a au contraire invités à participer au mouvement Sauvons la clinique.
Nous voici d’autant plus à l’aise pour appuyer la lettre que le Siueerpp adresse à la ministre. Nous n’entendons pas pour autant nous faire appliquer par voie de déduction indirecte et incorrecte le principe du privilège universitaire de formation des psychothérapeutes relationnels, puisque nos Écoles agréées par nos institutions historiques s’acquittent déjà convenablement de cette mission, extra universitaire par principe, par le principe de l’implication du praticien travaillant « de souffrance à souffrance » qu’évoque Roland Gori quand il décrit l' »inquiétante familiarité » avec la psychanalyse et le processus de déclinicisation de la psychologie universitaire.
Nous entendons faire entendre notre voix à partir du cadre du triangle de la subjectivité, subfigure du carré psy, dont nous faisons partie intégrante et solidaire. Nous entendons joindre notre voix à celle de nos collègues militant pour préserver la psychanalyse partout où elle peut continuer d’exercer une influence bénéfique, d’opposition au processus non inéluctable de normalisation néo libérale anti-humaniste en cours, à l’enseigne d’un scientisme et d’un cognitivo neurologisme niveleurs et surtout éradicateurs.
Nous le faisons au nom du pluralisme, du droit des citoyens de recourir à l’ensemble des plis de l’éventail des pratiques psys, et des étudiants et chercheurs de se référer à l’ensemble des modèles existants, à un paradigme non amputé de l’incommensurable, non retranché de la problématique de l’inconscient quelle que soit la façon dont on la théorise.
Le texte de Roland Gori qui suit nous convie à un tour d’horizon épistémo scientifique du champ de bataille psy contemporain. Il contribue à éclairer les enjeux idéologico politiques dans le tissu desquels sont taillés les habits de notre livrée professionnelle. Prenons en la mesure. Le combat va se poursuivre. Il s’agit d’évolution de civilisation. Il s’agit de la marche de notre monde. Névrose contre trouble, deux visions du monde s’opposent. Le compartimentage en comportements « scientifiquement » et statistiquement observables escamote la dynamique de la subjectivité. Le pavé DSM de l’ours scientiste tuera le patient. Nos professions se situent au cœur du débat, nous ne pourrons les exercer sans en prendre conscience.
ENTRETIEN AVEC ROLAND GORI
Propos recueillis par Sophie Mendelsohn — les intertitres sont de la Rédaction
L’invasion du Carré psy (2*)par le concept de Santé mentale
Sophie Mendelsohn — Vous vous intéressez depuis plusieurs années aux conséquences de la médicalisation de l’existence pour le sujet contemporain(3*). Un des avatars de cette médicalisation de l’existence, c’est l’invasion actuelle des champs psychiatriques, psychologiques et psychothérapeutiques par le concept de santé mentale. On sait depuis (toujours et avec) Freud que céder sur les mots, c’est aussi céder sur les choses : quels sont selon vous les enjeux de ce glissement, qui n’est donc pas que sémantique, de la psychopathologie clinique vers la santé mentale ?
La psychopathologie, fait de civilisation
Roland Gori — Le concept de santé mentale est quelque chose que je déteste, qui est venu se substituer à la psychiatrie ou à la psychopathologie, et témoigne de l’état culturel dans lequel nous sommes pour traiter l’angoisse, la folie, le conflit. C’est-à-dire, pour reprendre ce que M. Foucault disait en 1954 dans Maladie mentale et psychologie, avant même l’Histoire de la folie à l’âge classique qui date de 1961 : la psychopathologie est un « fait de civilisation ». C’est un point très important : cela vient attester de cette « niche », pour citer I. Hacking, que sont les diagnostics psychiatriques – Hacking en parle à propos de certains troubles psychiques transitoires, comme les personnalités multiples, ou les fugues dites pathologiques. Cette niche écologique montre qu’il y a ce que j’appelle une réalité transactionnelle incessante dans la manière dont les experts permettent aux patients à un moment donné d’exprimer leurs souffrances psychiques en fonction de la culture dans laquelle ils sont tous deux immergés. Il y a des formes culturelles de la pathologie, qui se déduisent d’une négociation incessante entre les enveloppes formelles de la culture, l’histoire de la souffrance psychique d’un sujet et la manière dont on apprend à des experts à poser des diagnostics. Ce que j’appelle le nouveau sujet de la santé mentale, n’est plus de même nature ontologique et épistémologique que le sujet de la folie ou de la psychiatrie.
Sophie Mendelsohn — Quelles sont les coordonnées de ce nouveau sujet de la santé mentale ?
Le nouveau sujet de la santé mentale
Roland Gori — Il s’agit d’un sujet conçu comme un individu entrepreneur de lui-même, qui possède un capital bio-psycho-social qu’il doit rentabiliser comme une entreprise, au mieux de ses idéaux de performance. L’individu est conçu comme une micro-entreprise libérale, autogérée et ouverte à la concurrence et à la compétition, qui peut produire ce qu’elle veut pour sa propre satisfaction à condition de respecter un certain nombre de règles du marché qui sont sans cesse réajustées. Pour prendre un exemple, on voit bien comment l’identification sexuée, que d’aucuns appellent le genre, a une plus grande marge de tolérance sur le marché des valeurs sociales, dans la postmodernité, que ce ne fut le cas dans les années cinquante ou soixante. On voit bien comment certaines formes d’addiction peuvent être tolérées, par exemple, une addiction à la consommation, aux jeux vidéo, au travail, aux médias, alors que c’est de moins en moins le cas pour le tabac et l’alcool, ou pour des drogues douces ou dures. Ce nouveau sujet de la santé mentale, c’est vraiment le sujet produit par le néo-capitalisme ou le capitalisme financier.
Le sujet de la folie : le moi divisé.
Le sujet de la folie, c’est-à-dire le sujet dans un certain état de la culture, était un sujet divisé. Qu’il s’agisse du fou, pour qui la raison est amenée à se débattre avec la déraison ; que ce soit l’angoisse qui favorise le surgissement de quelque chose qui fait délirer, au sens étymologique, dérailler la raison, ou encore que ce soit la névrose où le sujet conflictualisé doit débattre avec lui-même, négocier avec lui-même en fonction de ses impératifs moraux et de ses prétentions à la jouissance, ce sujet était essentiellement sujet à sa propre division.
Le sujet de la santé mentale : un animal pitoyable
Avec le sujet de la santé mentale, il s’agit d’autre chose : c’est un sujet propriétaire, qui va négocier son accès à des réseaux de jouissance de plus en plus dématérialisés, virtualisés. C’est ce que Ruskin appelle « l’âge des réseaux ». On va évaluer les troubles des comportements en fonction de deux choses : l’insatisfaction de l’individu face à cette jouissance dématérialisée, volatilisée pour reprendre le vieux terme marxiste, et la synergie possible de cette jouissance avec des troubles définissant une population à risque. Ce nouveau sujet est l’opérateur épistémologique et éthique qui circonscrit le champ d’intervention des contrôleurs de gestion de l’intime à partir de sa plainte à lui d’être déprimé, impuissant, en panne, ou en situation de précarité psychique et social.
Une désinsertion individuelle, par exemple, potentialise les risques qui sont des risques par rapport à l’ordre économique et social. Ce n’est donc pas du tout étonnant que la santé mentale regarde conjointement dans deux directions : la biologie, qui vise à une naturalisation des troubles et des inégalités sociales, et à des pratiques de pharmacovigilance des comportements individuels et populationnels ; le social, qui vise le revenu compassionnel minimal social et psychique garanti. Je citerai là A. Badiou : le modèle anthropologique de l’humain, c’est un animal pitoyable. Et le nouveau sujet de la santé mentale est un animal pitoyable.
Disparition de la phénoménologie au profit de la rentabilité comportementale
Pourquoi la phénoménologie a-t-elle quasiment disparu(4*)? Pourquoi la nécessité de comprendre le sens du sujet en fonction de l’histoire qui est la sienne et qui est celle de sa culture et de son milieu est-elle déconsidérée ? Nous avons changé de style anthropologique : le style anthropologique d’une culture, c’est justement la manière dont elle traite le dénuement, la folie, le malade, l’enfant, le vieillard. Le style anthropologique actuel promeut le comportement en tant que coefficient de rentabilité individuelle et sociale. L’individu est réduit à la somme de ses comportements, ce qu’É. Roudinesco appelle l’homme comportemental. Il est évident qu’on n’a plus besoin d’un homme tragique, d’un homme divisé, d’un homme conflictualisé, étiré entre ses idéaux surmoïques et ses pulsions sexuelles. La rentabilité comportementale suffit.
Il fallait donc changer nos concepts et nos modèles psychiatriques pour stabiliser ce nouveau style… Le DSM III est arrivé à point nommé pour prendre en compte ces changements. Le DSM III est négocié entre 1970 et 1980 aux États-Unis par R. Spitzer et sa bande, qui prend le contrôle de l’APA. La question n’est pas tant celle des « dommages collatéraux » du DSM III que la raison pour laquelle il peut émerger à un moment donné dans notre culture. Comme tout un chacun, je me suis longtemps centré sur ces dommages du DSM III dans le champ de la santé mentale. Mais il me semble aujourd’hui que la question est de savoir comment la culture a pu promouvoir socialement et idéologiquement des opérateurs « mous », très conformistes et hyperformalistes, pris dans une logique de profit. Pour moi, le nouveau sujet de la santé mentale est celui des thérapies molles qui viennent assurer la surveillance, la maintenance sociale du quadrillage des populations, leur normalisation. Pour cela, le DSM fournit une classification « flexible ».
L’individu aux prises avec les troubles du comportement à base organiciste
Le nouveau sujet de la santé mentale, c’est le sujet des troubles du comportement. Ceux-ci se sont multipliés par 3 ou 4 en vingt ans. Si on rajoute des tiroirs, c’est parce que l’armoire est mal foutue ! Le DSM ne tient pas. Mais en créant de nouveaux troubles du comportement, on crée un marché de plus en plus porteur pour la consommation de psychotropes et de pratiques thérapeutiques. Le DSM III enterre la psychiatrie : il est véritablement « psychiatricide » — bien plus que M. Foucault, qu’Henri Ey avait qualifié ainsi… Ce DSM se veut à la fois pragmatique, efficace, formel, et juridiquement irréprochable. Il se veut athéorique. Dix ans plus tard, le DSM IV a l’arrogance que le III ne pouvait pas avoir, en évacuant la névrose et en rétablissant l’implicite d’une étiologie organique des troubles du comportement. On a démantelé le continent de la névrose. C’était nécessaire pour passer du sujet tragique de la psychiatrie du XIXe et du XXe siècle, au sujet de la santé mentale, il fallait aller vers quelque chose comme l’expertise des comportements, que l’on va suivre à la trace, de manière à la fois de plus en plus précoce, et de plus en plus féroce. On en vient aux expertises de l’Inserm dans le champ de la santé mentale. Ça ne vaut pas grand-chose, mais ça vient donner une légitimité, une rhétorique de propagande aux opérateurs sociaux de validation de cette santé mentale, qui n’est plus que l’ombre de la grande psychiatrie. Cela transforme un rapport de forces en rapport de légitimité. Cela assure une performativité sociale et épistémologique.
Sophie Mendelsohn — Quel est l’impact spécifique de ce concept de santé mentale sur la psychopathologie clinique ?
Théories de la dégénerescence vs. psychopathologie clinique
Roland Gori — Il est l’acte de décès de la psychopathologie… Que cette psychopathologie clinique soit mise en œuvre par les psychiatres ou les psychologues cliniciens, elle est leur certificat de décès.
On en revient tout simplement à une conception déficitaire du symptôme. Lacan insistait beaucoup en disant que Freud avait opéré une promotion du symptôme. Que voulait-il dire ? Le symptôme est l’enveloppe par laquelle se manifeste une souffrance avant d’être codée par un savoir médical, c’est-à-dire avant d’être transformée en signe apte à constituer une sémiologie médicale. Pour Freud, il n’y a pas de « défectologie » de la psychiatrie. Or, nous y revenons avec la notion de troubles du comportement. Nous sommes dans quelque chose qui est de l’ordre d’un paradigme déficitaire, comme au bon vieux temps… des théories de la dégénérescence. Lisez les deux dernières expertises collectives et l’Inserm : c’est évident.
La santé mentale agent de recomposition du champ des pratiques du soin psychique
La psychologie différentielle, rebaptisée psychologie de la santé, la psychologie du développement, rebaptisée neurosciences développementales, la psychologie sociale dans une moindre mesure, peuvent tirer profit de la disparition de la grande psychiatrie et de la psychopathologie clinique. Les experts du comportement peuvent participer à des études qui suivent les individus à la trace. De la même manière, ces psychologues peuvent participer à la normalisation des conduites et à l’encadrement pédagogique (et sanitaire) des populations. C’est à l’intérieur du champ de la psychologie que le problème se pose. La création de la santé mentale se révèle comme un produit idéologique qui surgit dans une culture politique donnée, le néolibéralisme américain, système économico politique qui vient recomposer le champ des pratiques professionnelles du soin psychique.
Sophie Mendelsohn — Comment expliquer que la psychologie ait accompagné, voire participé à cette mutation du style anthropologique de notre culture ?
Une seconde Restauration
Roland Gori — La médecine comme la psychologie ne sont pas seulement des rationalités scientifiques ou des pratiques professionnelles. Elles sont aussi des pratiques sociales qui participent au gouvernement des conduites. Or, c’est la culture qui peut rendre compte de la manière dont émergent ces formes de rationalité. On le sait, depuis la deuxième moitié du XVIIIe siècle, il y a une médicalisation de l’existence. La médecine est appelée à ouvrir les états généraux infinis du contrôle social des populations au nom de la raison sanitaire, de l’hygiène publique. Dans cette médicalisation de l’existence, la psychologisation du social constitue seulement une annexe, une résidence secondaire de la biopolitique.
On a évoqué tout à l’heure le DSM. Ce n’est pas un hasard que la santé mentale soit arrivée en 1980, parce que nous sommes à ce moment-là à une époque où les philosophes, les politiques et les experts se consacrent à ce que Badiou appelle la Restauration. Nous sommes en effet, en ce début du XXIe siècle, à l’époque de cette deuxième Restauration.
Le tournant des années 80
Le milieu des années quatre-vingt marque effectivement un tournant décisif. Jusque là s’est développé dans toute la France un fort courant de cliniciens qui revendiquait une certaine autonomie par rapport aux critères traditionnels de la psychologie dans les formations et dans les recherches, et la demande sociale comme la demande étudiante se portaient vers eux. La question se posait même de savoir si la psychologie clinique ne devait pas se séparer de la psychologie sans se confondre pour autant avec la psychanalyse et ses dispositifs spécifiques de transmission. Il faut considérer le fait qu’il y a une irrigation extrêmement importante par les psychanalystes des champs de la formation professionnelle des psychiatres et des psychologues cliniciens. Il n’y a pas seulement des enseignements de métapsychologie, de psychopathologie, il y a aussi des TD, des groupes de supervision, des stages cliniques qui sont requis et qui assurent à la dimension clinique de la formation en psychologie une importance de plus en plus déterminante, en s’opposant notamment à ce modèle sans cesse revendiqué par la Nomenklatura de la psychologie, c’est-à-dire une formation généraliste avec tronc commun et zapping des concepts, des méthodes et des pratiques.
L’ouvrage d’un Belge, W. Huber, paru en 1987, permet de se rendre compte à quel point cette situation constitue une exception française : la psychologie clinique en France commence à se distinguer radicalement des psychologies cliniques en Europe, qui se sont « scientifisées », médicalisées, « TCCisées ». C’est alors que commence cette seconde Restauration. Le psychologue doit se faire l’instrument, comme disait Canguilhem, d’un pouvoir qui traite l’homme en instrument. On s’éloigne du Panthéon et on descend vers la Préfecture…
Il suffit ensuite de choisir quelques personnes et de les placer dans les instances décisionnaires du Ministère de l’enseignement supérieur pour essayer de normaliser le modèle français en l’alignant sur le modèle anglo-saxon. Ils imposent des critères d’évaluation de plus en plus conformistes, qui impliquent une certaine conception de la recherche qui est la même que celle du marché : « Il n’y a que le chiffre qui compte ». L’opérateur conceptuel de cette pensée politique, idéologique se réduit à cela : le nombre de publications, d’étudiants, d’heures de cours, de chercheurs. On est là du côté de la mathématique de la psychologie fonctionnant à partir de statistiques. Foucault rappelle que les statistiques, étymologiquement, c’est d’abord ce qui a trait à l’État. Avant d’être une heuristique de la scientificité, les statistiques ont été un opérateur de police sociale prédisposant au rationalisme économique et à ses dérives barbares.
Le modèle Paris VII : une psychologie clinique d’inspiration psychanalytique devenue psychopathologie clinique
Le modèle de l’ascension universitaire d’une psychologie clinique essentiellement orientée par la psychopathologie clinique traditionnelle, telle que la psychiatrie classique avait largement contribué à la construire, et par la psychanalyse, c’est Paris VII. Le département de Sciences humaines cliniques, d’abord initié par Laplanche au moment de sa création au début des années soixante-dix, puis développé par Fédida, a bénéficié des efforts faits dans l’après-guerre, à Strasbourg, puis à la Sorbonne, par Lagache et Favez-Boutonnier, puis par Anzieu à Nanterre, et bien d’autres encore, pour institutionnaliser la psychologie clinique et l’ancrer dans le cadre épistémologique d’une psychopathologie rigoureuse, qui ne soit pas seulement une sémiologie, mais aussi une éthique de la pratique, tributaire d’une certaine conception du sujet. Avec plus ou moins de compromis, de concessions locales, d’aménagements diplomatiques, ce modèle s’est étendu au niveau national, rapprochant de plus en plus la formation du psychologue clinicien d’activités de soins psychiques dans des services publics. Ce type de formation promeut un psychologue clinicien moins du côté du conseil ou de l’éducation que du soin psychique en équipe au seuil d’un hôpital psychiatrique, d’un CMP ou dans les milieux socio-éducatifs.
Cette « inquiétante familiarité » entre la psychanalyse et la psychologie clinique s’est donc heurtée à une Restauration à partir du milieu des années quatre-vingt et dans les années quatre-vingt dix qui procède par une espèce d’homogénéisation, de standardisation des cursus de psychologie clinique alignés sur les autres cursus de psychologie au nom de la science, de la raison universitaire, quand bien même c’est davantage des opportunités sociales, idéologiques, politiques qui ont préparé la tentative de mettre en bière la psychologie clinique. C’est au nom d’une remédicalisation que la santé mentale démolit la psychiatrie et la formation des psychiatres, et c’est au nom de la science psychologique et des critères de la communauté universitaire que la psychologie essaye de démolir la psychologie clinique en créant une psychologie clinique faite par des non-cliniciens et pour des non-cliniciens. Ce désastre dont Edouard Zarifian qui vient malheureusement de disparaître constatait les effets en psychiatrie, risque aujourd’hui même de s’étendre à la psychologie clinique. Précisons.
Face à la déferlante cognitivo-comportementale
Dans les années 1990, nous nous apercevons notamment par nos expériences de responsabilités au sein des commissions chargées du recrutement universitaire, comment, à être placée sur le lit de Procuste, la psychologie clinique qui est devenue entre-temps la psychopathologie clinique, c’est-à-dire qui a davantage centré les choses sur la psychopathologie freudienne, la connaissance de la souffrance par la souffrance, va disparaître si on ne réagit pas. La résistance est née en même temps que l’oppression. Dès le début des années quatre-vingt-dix, on a essayé de mettre en place des réseaux qui visaient à faire reconnaître socialement nos pratiques avec nos critères et nos exigences, en essayant de ne céder ni sur la spécificité de la méthode clinique et ses objets, ni sur les exigences de la communauté universitaire.
On a ainsi essayé de négocier notre existence à l’Université en sachant qu’elle devenait exceptionnelle dans le contexte international, où, en dehors de l’Amérique latine et de quelques oasis européennes, c’était la déferlante cognitivo comportementale qui prenait le relais puisque on était face à de nouvelles figures de la rationalité biomédicale et biopsychologique permettant l’avènement de la psychologie différentielle, qui devient un outil majeur de traitement des données et de transformation de la recherche en psychologie clinique en un « auxiliariat » de l’épidémiologie. Le soin se décompose ainsi en maintenance sociale, regardant toujours plus vers la Préfecture…
Sophie Mendelsohn — Comment avez-vous organisé cette résistance ?
Naissance du SIUEERPP
Roland Gori — En créant en 2000, avec Pierre Fédida, le Séminaire inter-universitaire européen d’enseignement et de recherche en psychopathologie et psychanalyse, Siueerpp. Notre souci, depuis l’amendement Accoyer et la loi de 2004, a été de protéger les psychologues cliniciens, les psychanalystes, les universitaires de psychopathologie autant que le public, en évitant que s’opère un détournement des buts de cette loi. Elle devait protéger le public des dérives sectaires. À l’occasion de la loi, on a eu l’impression qu’un détournement idéologique et politique était opéré qui tirait les choses du côté d’une recomposition du champ de la santé mentale en re-médicalisant davantage la psychologie clinique et la psychiatrie. On s’est opposé très fermement à la première version du cahier des charges de ces décrets d’application de la loi, qui prévoyait une formation aux quatre approches psychothérapiques « scientifiquement validées », la psychanalyse étant l’une d’elles. C’était une double imposture : d’une part, je ne vois pas comment on peut former en quelques dizaines d’heures à une pratique de la psychanalyse, d’autre part, mettre la psychanalyse sur le même plan que la psychothérapie intégrative(5*), alors que personne ne sait trop ce que c’est, ou les TCC qui sont bonnes pour les rats, les lapins et les chats, et encore ! comme dit Winnicott. Ce n’était pas très sérieux.
La lutte contre le décret d’application de la loi 52
(6*)
On a voulu éviter que soit défini un cahier des charges de la formation en psychopathologie qui transformait les choses en psychothérapie d’État. On a essayé de faire valoir que le Ministère de la Santé n’avait pas à s’arroger le droit de modifier les formations existantes en psychopathologie clinique. Ce qui risquait de se faire à partir du moment où il y avait dans les décrets d’application les contenus et les modalités de la formation en psychopathologie clinique. Automatiquement, on pouvait craindre une ombre portée de ces décrets sur les formations existantes. On a souligné qu’il y avait une formation en psychopathologie dans le cadre des masters de psychologie clinique. Autrement dit : si vous voulez des prérequis en psychopathologie pour user du titre de psychothérapeute, très bien, alors reconnaissez ce qui existe et n’essayez pas à cette occasion de modifier ce qui n’est pas de votre domaine de compétence. Ce que les autorités universitaires n’étaient pas parvenues à faire, c’est-à-dire à minorer la psychanalyse au profit des TCC, par le biais de la loi, le Ministère de la Santé risquait de l’imposer.
Par conséquent, on voit bien comment il pourrait y avoir une restructuration de la formation universitaire à partir d’un détournement possible de la loi en faveur de la médicalisation des psychologues. Et si vous vous rapportez à toutes les expertises collectives de l’Inserm dans le champ de la santé mentale, vous constaterez cette finalité disciplinaire : transformer le soin psychique(7*)en rééducation cognitive ou en pédagogie sanitaire et les psychologues (et autres travailleurs sociaux) en paramédicaux ou en auxiliaires sanitaires. Les praticiens ne mesurent pas assez ce danger alors même qu’ils hurlent contre la « médicalisation » des psychologues dès que l’on évoque la possibilité de travailler au sein des Universités médicales. Le problème n’est plus celui d’un territoire (géographique) mais de la définition des épistémologies régionales.
Des sous-officiers(8*) de Santé mentale
Pour en revenir à ce premier projet de décret, il va de soi que la manière dont se constituait ce cahier des charges visait à pallier la pénurie de psychiatres : le projet Berland préconisait un transfert de compétence, d’exécution de certains actes, des médecins vers les paramédicaux. La France va manquer de psychiatres : d’ici 2012, 40% des psychiatres en exercice seront partis à la retraite, on a pensé déléguer certains actes aux psychologues. Mais ceux-ci ne se révèlent pas suffisamment corvéables, flexibles, malléables, jetables à merci… Donc il y avait là la possibilité de créer un corps de psychothérapeutes, en quelque sorte des sous-officiers de la santé mentale, reconnus et validés par le Ministère de la Santé et médicalement subordonnés. Les exigences de la formation ne seraient plus définies par une équipe de psychopathologues, mais par des administrateurs de santé. La psychanalyse devient le négatif de cette santé mentale dont le paysage politique est fort inquiétant.
Sophie Mendelsohn — Il s’agirait donc de normaliser d’abord les professionnels, pour normaliser ensuite leurs pratiques ?
Du tragique au néo libéral
Roland Gori — Qu’il s’agisse du Ministère de la Santé, de l’Inserm ou des autres instances, l’enjeu est effectivement de procéder, avant même la normalisation des individus, à la normalisation de ceux qui les prennent en charge. Si on veut normaliser les « anomaliques » et surveiller les populations, il faut commencer par normaliser les travailleurs sociaux et les soignants qui les prennent en charge. C’est chaque fois les mêmes opérateurs de normalisation qui sont en jeu, au nom de la science, des exigences universitaires, de la littérature internationale, c’est-à-dire états-unienne, au nom du système anglo-saxon qui serait le système le plus sophistiqué du progrès. On met en place des critères qui essayent d’en finir avec cet homme tragique, pour promouvoir le sujet de la santé mentale qui n’est rien d’autre qu’un sujet néo-libéralisé.
Les réformes qui évaluent les laboratoires de recherche, les enseignements, se font de la même manière : transformer toute formation et toute recherche en marchandise en opérant par un rationalisme économique qui transforme les expériences vécues en marchandises. L’unité de compte, concept splendide introduit à l’Université par la réforme dite LMD, implique que tout est équivalent. Et qu’il n’y a pas que le chiffre qui compte, les fameux crédits européens. Il s’agit d’en finir avec le caractère incommensurable de l’expérience vécue, qu’il s’agisse du soin ou de la formation. Pour établir une commensurabilité, il faut une raison calculatrice qui liquide définitivement la raison poétique et la rationalité politique.
Un conformisme antipluraliste
La normalisation des populations commence par la normalisation de ceux qui les prennent en charge, en particulier les médecins et les psys. Pour ce faire, il faut commencer par normaliser ceux qui sont chargés de former les praticiens : les universitaires. Dans le champ des psys, la psychiatrie s’est alignée sur la critériologie de l’EBM, Evidence Based Medecine, et des expertises généralisées. N’en déplaise au chœur des vierges, cette conformisation des recherches et des pratiques psychiatriques a été redoutablement efficace ! Et la dernière expertise Inserm sur Les troubles spécifiques de l’apprentissage ne fait pas exception à cette logique de conformisation : il suffit pour cela de se rendre compte que cette expertise dans le champ de la santé mentale bafoue les principes fondateurs des expertises collectives mises en place en 1993 — ils stipulent en particulier qu’il ne doit pas y avoir de conflits d’intérêts entre les experts et qu’il doit y avoir un pluralisme. Ce qui est loin d’être le cas et a valu à l’Inserm les remontrances du CCNE, Comité consultatif national d’éthique !!
Politique de Procuste : vers de nouveaux symptômes
Pour ce qui est de la psychopathologie à l’Université — site encore irrédentiste à l’expertise des comportements — il suffit à l’heure actuelle de disqualifier les revues du champ (Adolescence, Cliniques méditerranéennes, Psychologie clinique, etc.) pour pouvoir refuser systématiquement tous les dossiers des cliniciens lors des procédures de recrutement et de qualifications. C’est ce à quoi nous allons assister dans les mois qui viennent si notre communauté ne réagit pas fortement face à cette politique de Procuste. L’institution d’une conformisation de la psychopathologie clinique et de la psychologie clinique aux modèles anglo-saxons sera facilitée par la réforme des procédures d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur, ANR. Les informations qui nous parviennent sont très claires : les nominations dans ces lieux décisionnels sont congruentes avec ces critères de normalisation.
Demain, il ne sera plus possible de qualifier ou de recruter un clinicien d’orientation psychanalytique. Et dans moins de dix ans, les praticiens seront à l’image de ceux qui les ont formés. Il ne restera plus que les patients pour faire de la résistance aux dispositifs de normalisation, d’instrumentalisation et de contrôle social. Aux États-Unis, on a appelé cela « épidémie de TPM, trouble de la personnalité multiple(9*) »… Après tout pourquoi pas !? Si le discours du Maître passe aujourd’hui par les signifiants de l’expertise généralisée pour servir les intérêts d’une initiation sociale néolibérale, d’un assujettissement techno économique des individus et des populations, les symptômes psychiques s’empareront de ces nouvelles normes pour leur faire objection. Attendons les nouveaux symptômes…
Savoir dire non
Mais si l’on veut éviter le pire, on ne peut plus se passer d’un examen des conditions politiques de nos actions. C’est là que mon expérience avec Pas de zéro de conduite s’est révélée à mes yeux exemplaire. On a vu à peu près 200 000 personnes de tous horizons, de toutes professions, dire : non, nous ne voulons pas de cette expertise Inserm qui justifie la traque des gosses, le suivi à la trace des comportements animaux de nos enfants, leur dépistage précoce et féroce en vue de les soumettre aux TCC et aux psychotropes. Non, nous ne voulons pas que la souffrance psychique s’offre comme le marché le plus prometteur pour ces faux prophètes de la restauration de l’Ordre moral et économique qui ne pensent qu’à faire du chiffre. C’est une aventure formidable.
– On se reportera utilement pour approfondir ce débat à Élisabeth Roudinesco, Le patient le thérapeute et l’État , Fayard, 184 p., 2004 , qui développe de nombreux points ici évoqués.
Mise en ligne le 14 novembre 2007
- 1 Qui par le passé et parfois jusqu’à nos jours leur a rendu volontiers la monnaie de leur pièce.
- 2 Les sous-titres sont de notre Rédaction, tout comme le Carré psy qu’il importe ici dans un texte qui n’en parle pas. C’est ce qu’on appelle mettre son grain de sel. Comme on sait, si le sel s’affadit, avec quoi le salera-t-on ?
- 3 Roland Gori et Marie-José Del Volgo, La santé totalitaire, essai sur la médicalisation de l’existence, Paris, Denoël, 2005.
- 4 Dans l’univers de la Gestalt-thérapie on voit au contraire son étoile remonter au firmament philosophico clinique. Comme quoi la multiréférentialité présente certains avantages.
- 5 Objection Votre Honneur ! si à l’université nos éminents professeurs ignorent quasiment tout de notre domaine (tout de même il y eut Max Pagès, Edmond Marc, et dix autres !), qu’ils pratiquent la méthode bien connue de l’enquête, auprès de ceux qui savent : nous (après tout si j’ai bonne mémoire j’ai sévi de façon titulaire pratiquement trois décennies à Paris 8 en Sciences de l’Éducation). L’université serait-elle tellement autocentrée dans le domaine des sciences humaines, qu’elle se donne à croire qu’hors d’elle n’existe pas de savoir valide et honorable ? Cet aveuglement aussi volontaire que la servitude dont aime par ailleurs parler Roland Gori serait-il pratiqué par nos savants les plus honnêtes ? le discours de la science officielle parfois bégaye longtemps trop longtemps.
- 6 On connaît l’issue : après un rude combat où toutes les forces humanistes se sont soutenues mutuellement, le Conseil d’État a mesuré en particulier sur rapport fourni par l’Affop et le Snppsy que la loi 52 était bien contradictoire dans ses termes. Il n’en sera plus question.
- 7 Les psychologues cliniciens se situent entre psychologie et psychanalyse, le soin psychique hospitalier est ambigu par nature : s’agit-il de soin pris de soi (psychanalyse) ou de soin psychiatrique, administré ? la psychanalyse à la fin des années 60 constitua une sorte de pouvoir fédérateur entre psychologie et psychiatrie, qui gommait des différences structurellement importantes. Celles-ci refont surface. Complexité et confusion ne sont pas synonymes. Le triangle des années 60 est devenu Carré psy. Il s’agit bien d’épistémologies régionales. Roland Gori l’ignore ici en ne définissant pas strictement le terme de soin, mais a su protester devant le ministre du fait qu’on tentait de nous voler notre nom.
- 8 C’est moi (Philippe Grauer) qui me souvenant que Charles Bovary était officier de santé, ai parlé d’officiers de santé mentale. Roland Gori en a fait des sous-offs, voici comment dansent les mots.
- 9 Cf. à ce sujet l’excellent Aimez-vous le DSM IV ? sous-titré en américain The Rethoric of Science in Psychiatry, de Stuart Kirk Herb Hutchins. Un régal. Sur les procès en personnalité multiple, ça vaut Molière face aux médecins : laquelle de mes 23 personnalités a signé le contrat ? les autres y sont-elles engagées ?
La psychanalyse est-elle ou pas une forme de psychothérapie ?
Le lundi 19 septembre 2005
Fil de discussion :
La Psychanalyse est-elle ou pas une forme de Psychothérapie ?
Ici rassemblés des éléments de réponse présents dans plusieurs contributions.
Freud n’y est pas contredit, il faut mieux le lire.
http://www.oedipe.org/forum/read.ph…
« (…) Au cas présent de ‘la psychanalyse’, la question de doctrine est de savoir :
— si ‘la psychanalyse’ “est” une thérapie (psychothérapie), dans ce cas elle relève de la médecine si ‘thérapie’ est réservé à la santé au sens de : médecine et para-médical, ce qui est doublement erroné tant en droit qu’en fait http://www.oedipe.org/forum/read.ph;
— si ‘la psychanalyse’ “a” une thérapie (psychothérapie), sans donc se confondre avec ce qu’elle a de thérapeutique, dans ce cas elle ne relève pas de la santé (médecine), mais ce qu’elle a de psychothérapie relève du cadre des professions de santé, sans que ce ‘cadre’ contamine la matière ni dicte sa nature générale ou son régime ;
— si ‘la psychanalyse’ ni n’est ni n’a de thérapie : mais pour ce qui concerne le droit, ceci est contraire tant à la loi fiscale (cf. encore http://psychanalyse-droit.videjurid… ) qu’à la loi relative à la politique de santé publique en ce que celle-ci constate un lien entre ‹ les psychanalystes › et le ‹ titre › de ‹ psychothérapeute ›. (…) »
http://www.oedipe.org/forum/read.ph…
« (…)— ‹ La psychanalyse › comporte une psychopathologie clinique qui lui est propre (ce qui notamment en fait “de la” psychothérapie par accessoire, connexité, nécessaires : donc inévitables). Au titre de doctrine ceci, en ce que cette doctrine est composée de disputations, non de ‹ conclusions ›.
Il en est ainsi car cette psychopathologie clinique est celle du ‹ transfert › — celui-ci n’étant pas reproductible, car en pratique de psychanalyse, il implique le psychanalyste.
C’est de cela dont il est question en psychopathologie clinique de psychanalyse. Cependant, rien ne distingue l’enseignement de doctrine selon qu’il est de conclusions ou de disputations, sauf le fait que la disputation suppose l’expérience personnelle de son objet : ici, le ‹ transfert ›. (…) »
http://www.oedipe.org/forum/read.ph…
« (…) avec les lunettes juridiques, la psychanalyse comporte (ensemble ne comporte) de psychothérapie (que) par la ‹ théorie juridique de l’accessoire ›, expression consacrée par l’usage, qui comporte elle-même une portée de connexité, que l’on pourrait pour partie dire dans le sens : inévitable.
Ce qui fait que l’on ne peut admettre en droit que la psychanalyse soit ‘la reine des psychothérapies’, comme on le voit parfois mais au sens seulement des ‘demandeurs’, les ‘clients’.
Or, on ne peut qualifier une activité seulement par ce que les clients viennent y chercher, quand la découverte de (se) tromper est ce qui est livré, sur ce qu’il est possible de livrer en levant la tromperie. Celle des mots, seule substance de la psychanalyse, comme du droit.
Je me répète, parce que c’est l’occasion de me compléter, ainsi : le droit comporte en buanderie ce qui de tout temps mais de façon superfétatoire aurait pu être appelé de la psychanalyse (mais aucunement de la psychothérapie), par la même théorie juridique de l’accessoire, de la nature mouvante de la parole et des mots. On ne demande pour autant pas aux juristes de faire une formation en psychopathologie… surtout que ce n’est pas de la psychothérapie qu’ils livrent ? …mais que bien souvent les clients, volontaires ou forcés, viennent y chercher. Vous me ‘suivez’ ? Naturellement, il ne faut pas confondre le droit et la potestas, celle de l’état du Maître. Le droit n’en comporte pas, même en acte (même pas en rêve…), et s’y oppose, et la sert, du fait des mots qu’il y oppose. (…) »
Éthique, règles professionnelles, déontologie
8 octobre 2007
« Règles professionnelles » : le Commentaire
J’ai diffusé un exemple d’édiction par décret de « Règles professionnelles », sur habilitation législative.
Cet exemple, qui concerne les « Conseillers en génétique », décret du 3 octobre 2007, peut être retrouvé à l’article :
http://www.lta.frdm.fr/spip.php?article80
Un tel exemple permet d’expliquer la nature et les différences entre :
– code d’éthique
– règles professionnelles
– code de déontologie.
Un tel exemple permet ensuite, à partir de ces explications, de débrouiller la situation s’agissant des professions à préfixe « psy ».
1. Les définitions
1.1. Un code d’éthique est l’ensemble des principes que se fixent des professionnels à eux-mêmes pour leur pratique professionnelle. L’on peut déjà dire à ce stade que par hypothèse, un code d’éthique ne relève d’aucune catégorie de réglementation publique : il s’agit d’un recueil privé, effectué spontanément par les professionnels intéressés. Dans ce sens précis, par exemple les psychologues ne disposent absolument pas d’un code de déontologie, mais d’un « code d’éthique ».
1.2. Les « Règles professionnelles » sont nécessairement édictées par décret, et un tel décret ne peut être pris que sur habilitation législative, pour une catégorie de professionnels dont les actes concrets sont exposés par la loi.
1.2.1. On voit très bien ceci dans l’exemple des « Conseillers en génétique », à l’article L1132-1 du Code de la santé publique ; les actes de la profession sont exposés avec une grande précision concrète :
« Le conseiller en génétique, sur prescription médicale et sous la responsabilité d’un médecin qualifié en génétique, participe au sein d’une équipe pluridisciplinaire : — 1º A la délivrance des informations et conseils aux personnes et à leurs familles susceptibles de faire l’objet ou ayant fait l’objet d’un examen des caractéristiques génétiques à des fins médicales défini à l’article L. 1131-1, ou d’une analyse aux fins du diagnostic prénatal défini à l’article L. 2131-1 ; –2º A la prise en charge médico-sociale, psychologique et au suivi des personnes pour lesquelles cet examen ou cette analyse est préconisé ou réalisé.La profession de conseiller en génétique est exercée dans les établissements de santé publics et privés participant au service public hospitalier autorisés à pratiquer des examens des caractéristiques génétiques à des fins médicales ou des activités de diagnostic prénatal, ainsi que dans les centres pluridisciplinaires de diagnostic prénatal. »
1.2.2. En l’absence de telles précisions très concrètes, il est impossible d’édicter des « Règles professionnelles », car l’on ne saurait pas à quels actes concrets ces règles s’appliqueraient. L’on peut déjà dire à ce stade qu’il serait impossible en l’état actuel des choses d’édicter des « Règles professionnelles » ni pour les psychologues, dont les actes professionnels ne sont présentés par aucun texte normatif (même le prétendu « Code de déontologie » élaboré par des psychologues ne présente pas ces actes, mais parle seulement d' »abus de la psychologie », sans aucune précision), ni pour les psychothérapeutes : « l’acte de psychothérapie » n’est rigoureusement pas défini par les textes normatifs publics, et en particulier pas par l’article 52 de la loi du 9 août 2004 relatif à l’usage du titre de psychothérapeute : la situation d’indétermination des actes des psychothérapeutes « à titrer » est commune avec celle concernant les psychologues « titrés »).
1.3.Un Code de déontologie est l’acte pris par décret sur habilitation législative, s’agissant des règles professionnelles dont l’application est confiée à une juridiction ordinale, telle par exemple la juridiction des chambres de discipline des Ordres des médecins, et leur Chambre nationale de discipline : il s’agit de tribunaux spécialisés, confiés aux Ordres professionnels (et depuis peu, ces juridictions professionnelles des médecins sont toutes présidées par un magistrat professionnel, ce qui fait encore mieux ressortir leur nature de juridiction).
2. Que dire alors du panorama des professions à préfixe « psy » ?
2.1. S’agissant des psychiatres et aussi autres médecins pratiquant des « psychothérapies » à défaut de pratiquer la psychiatrie, la situation est claire : ils sont dotés d’un Ordre professionnel à juridiction ordinale chargée d’appliquer un Code de déontologie édicté par décret.
Pourrait-on édicter des « règles professionnelles » spécifiques à leur pratique de psychothérapies, qui ne s’appliqueraient donc qu’à eux et point aux autres médecins ? En « théorie », oui ; ces « Règles professionnelles » se cumuleraient alors avec le Code de déontologie « général » des médecins. Resterait à savoir si l’on confierait l’application de ces Règles professionnelles spécifiques additionnelles aux juridictions ordinales des médecins.
Mais en toute hypothèse, il resterait impossible de soumettre ces médecins à un autre Ordre professionnel que celui des médecins : on ne peut appartenir à deux Ordres professionnels différents.
2.2. S’agissant des psychologues : considérant leur mal dénommé Code de déontologie, qui n’est qu’un code d’éthique privé, il serait impossible d’édicter par décret les dispositions qu’il comporte, beaucoup trop vagues (comparer avec la précision des « Règles professionnelles » des conseiller en génétique). Mais se présentent en toute hypothèse deux écueils préalables : l’un de fond, aucun texte ne présentant actuellement les actes professionnels « des psychologues », l’autre de « procédure », aucun texte actuel n’habilitant le pouvoir réglementaire à édicter des Règles professionnelles pour les psychologues (souligné par nous — note de la Rédaction). Naturellement un texte législatif nouveau qui habiliterait à édicter des Règles professionnelles devrait d’abord comporter l’exposé des actes concrets précis auxquels ces Règles s’appliqueraient : voir l’exemple des conseillers en génétique.
On lit et entend parfois l’hypothèse que le Premier ministre pourrait édicter des règles professionnelles pour les psychologues à partir des dispositions de la loi de 1985 créant le titre de psychologue : mais ceci est fantaisiste, cette loi ne prévoyant strictement rien d’autre que l’usage professionnel d’un titre, cette loi n’évoque aucun acte professionnel, ni avec précision ni sans précision, et cette loi n’habilite pas à édicter des Règles professionnelles.
De toute évidence, une nouvelle loi serait nécessaire pour pouvoir édicter des Règles professionnelles pour les psychologues, et cette loi devrait définir concrètement les actes auxquels ces règles s’appliqueraient. A fortiori, une loi serait nécessaire pour créer un Ordre professionnel des psychologues et les doter d’un Code de déontologie, toujours en précisant d’abord, comme préalable obligé, les actes concernés.
2.3. S’agissant des psychothérapeutes : l' »article 52″ de la loi du 9 août 2004, à l’instar de la loi de 1985 s’agissant des psychologues, ne prévoit qu’un titre professionnel, son usage professionnel, sans préciser aucun acte ni donc, en conséquence, habiliter le Premier ministre à édicter des « Règles professionnelles ».
Supposons les décrets d’application de l’article 52 édictés : l’on se trouve alors dans le même cas que s’agissant des psychologues, une nouvelle loi, loi supplémentaire, devrait être adoptée pour pouvoir édicter des « Règles professionnelles », et à cet effet nécessairement des actes devraient être définis par la loi.
Où il est question d’un Ordre (intertitre de la rédaction)
Nous avons vu ci-dessus (point 2.1.) que les psychiatres et autres médecins psychothérapeutes pourraient éventuellement être soumis à de telles règles cumulatives avec leur Code de déontologie, mais cela reste une combinaison hautement improbable, d’une complexité juridique vraiment indésirable.
Si l’on envisageait de plus un Ordre professionnel des psychothérapeutes, nous avons aussi vu que les psychiatres et autres médecins psychothérapeutes ne pourraient en aucun cas en faire partie : l’on ne peut relever de deux Ordres, de deux juridictions ordinales différentes, ce serait d’ailleurs d’une complexité juridique parfaitement ingérable.
Et les psychologues ? La situation est évidemment différente : ils n’ont à ce jour ni Règles professionnelles, ni Ordre professionnel, ni évidemment Code de déontologie dépendant d’un Ordre, malgré les appellations de fantaisie dont plusieurs dotent leur simple et incomplet « code d’éthique » (incomplet car ne définissant aucun acte concret auquel il s’applique, n’évoquant que les « abus de la psychologie » contre lesquels il se propose de « lutter »).
Tant qu’il en est ainsi des psychologues, alors il n’existe pas de différence entre les psychologues et non-psychologues (ni médecins non plus) qui seront titrés « psychothérapeutes ». Et tant qu’il en est ainsi une fois, les décrets d’application de l’article 52 édictés, il reste théoriquement possible, si l’on définit dans une loi supplémentaire les « actes » de psychothérapie, alors d’habiliter le Premier ministre à édicter des Règles professionnelles ; voire, il reste théoriquement possible, toujours si ces « actes » sont précisément définis par la loi habilitante, de constituer un Ordre des psychothérapeutes. Mais vous voyez bien que la condition semble rendre ces choses impossibles : il n’est pas possible jusqu’ici aux psychologues de définir (en termes suffisament précis pour être repris dans une loi) leurs actes, personne n’a encore su définir juridiquement ce ou ces « actes » spécifiques aux psychologues, alors s’agissant des (multiples) psychothérapies, il s’agit peut-être d’un casse-tête insoluble. « Messieurs les psychologues, tirez les premiers »…
Mais supposons. Supposons que « les psychothérapeutes » de l’article 52 voient leurs actes définis, exposés par une loi supplémentaire à l’article 52, et que pendant ce temps les choses restent en l’état s’agissant des psychologues : pas de définition, pas d’Ordre, etc.
Alors, qu’ils soient par ailleurs psychologues ou non, ces psychothérapeutes pourront être soumis (par habilitation législative) à des Règles professionnelles : donc, accessoirement, les psychologues exerçant sous le titre de psychothérapeute seraient soumis à ces Règles professionnelles des psychothérapeutes (rien de plus logique alors, à la différence des psychiatres et autres médecins dotés d’un Ordre et d’un Code de déontologie).
Or, la lettre à la FF2P du candidat à la présidence de la République Nicolas Sarkozy évoquait, sinon la nécessité, du moins l’intérêt souhaitable d’un Code de déontologie pour les psychothérapeutes, en sus de l’article 52, donc.
http://www.lta.frdm.fr/spip.php?article47
Formellement, cette évocation d’un Code de déontologie évoquait en même temps implicitement un Ordre des psychothérapeutes, puisque rigoureusement il ne peut exister de Code de déontologie que confié à un Ordre professionnel avec sa juridiction ordinale. Mais supposons que le candidat ait en réalité voulu parler de « Règles professionnelles », de la nature de celles édictées en l’absence d’Ordre professionnel. Cela reste très curieux, puisque cela suppose la définition précise et concrète des actes visés par ces Règles.
Mais supposons. Supposons que le candidat élu président de la République ait dans ses cartons une définition des actes des psychothérapeutes. Alors cela rendrait possible ou bien de « simples » Règles professionnelles, ou bien un « véritable » Code de déontologie, avec Ordre.
Dans ces conditions (hypothétiques), nous sommes devant une course contre la montre, s’agissant des psychologues : ou bien ils arrivent à définir leurs actes de nature à faire l’objet au moins de « Règles professionnelles », si ce n’est d’un Code de déontologie avec Ordre, et ils y arrivent avant que ce soit fait s’agissant des psychothérapeutes, ou bien les psychologues, du moins, ceux qui exerceront avec le titre de psychothérapeute, se retrouveront soumis à la définition des actes prévue pour les psychothérapeutes, et avec les Règles professionnelles prévues pour ces actes.
Ces psychologues-psychothérapeutes pourraient même, toujours dans ces conditions (hypothétiques) se retrouver soumis à un Ordre des psychothérapeutes, et donc à un assorti Code de déontologie des psychothérapeutes. Formellement, c’est ce qui découlerait de l’emploi des termes « Code de déontologie » (s’agissant des psychothérapeutes) dans le courrier du candidat Nicolas Sarkozy. Mais gageons que ce courrier avait « les yeux plus grands que le ventre », car il reste qu’il faudrait définir pour tout cela les « actes de psychothérapie, des psychothérapeutes », et cela ne semble guère plus réalisable à un juriste que de définir les actes « de psychologie, des psychologues ».
Mais au cas d’entêtement, l’on finirait par se retrouver avec des définitions législatives à l’emporte-pièce, et les juristes feront avec — bien entendu.
2.4. Et « les psychanalystes » dans tout cela ?
Je vous en parlerai une autre fois. Cependant, et par prétérition, les psychanalystes, à la différence des psychologues et des psychothérapeutes, disposent d’une description « juridique » de leur acte, et même en « jargon » juridique : « incitation à, ensemble but de, libre association des paroles, ensemble développement des effets de celle-ci ». Les psychanalystes et la psychanalyse ne peuvent donc être confondus ni avec les « autres » psychothérapeutes-psychothérapies, ni avec les psychologues-la psychologie… qui ne présentent rigoureusement aucune description « juridique » spécifique de leur(s) actes(s) (Rappel : on ne s’intéresse en droit à ce que quelque chose n’est pas, qu’une fois que l’on a été capable de dire ce qu’elle est).
On pourrait donc dire : dans ces conditions, remplissant la première des conditions essentielles pour « bénéficier » de Règles professionnelles, voire d’un Ordre, c’est ce qui devrait arriver aux psychanalystes. Mais pas du tout : la description juridique de l’acte des psychanalystes exclut que cet acte puisse être soumis à formation universitaire (ou plus précisément, formation de l’enseignement supérieur), or, l’on ne peut constituer d’Ordre professionnel que sur le fondement de diplôme de l’enseignement supérieur, ou sur celui de titre fondé sur de tels diplômes. On ne pourrait donc rigoureusement pas constituer un Ordre des psychanalystes, car un tel Odre devrait alors fonctionner comme un… jury d’enseignement supérieur, pour pouvoir désigner ses propres membres. Inconcevable.
Quant à des « Règles professionnelles », allez donc savoir pourquoi aucun pays à aucune époque ne s’est aventuré à en édicter pour l’activité des psychanalystes, hormis le pays à son époque de l’Institut Goering, et autres à peine moins pire s’il en est. Mais je vous raconterai cela une autre fois. Il semble cependant qu’en France, on n’aura pas d’Institut Goering, puisque (puisque) l’on a des « psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations » (art. 52), et comme l’on sait que l’acte de ces psychanalystes est celui de : « incitation à, ensemble but de, libre association des paroles, ensemble développement des effets de celle-ci », tout « parasitisme » est juridiquement exclu : il faudra revendiquer cet acte et uniquement cet acte pour être juridiquement constaté comme psychanalyste, et leurs associations.
Naturellement se présentent aussi les « références » à toute l’histoire théorique, doctrinale, conceptuelle de la psychanalyse : c’est aussi essentiel, cependant en droit on ne s’intéresse à cette nécessité de références qu’un fois que la « chose », l’acte en l’occurrence, est très concrètement établi. Une fois que l’acte (au sens précité, cet acte est constitué de l’ensemble de faits concrets à l’initiative du professionnel) est établi, alors on vérifie que le cadre doctrinal, théorique, conceptuel, correspond bien à la chose. Mais tant que l’acte n’est pas décrit, en droit on se moque du cadre doctrinal, théorique, conceptuel : on ne vient pas devant les juristes, devant l’administration, devant les juges en définitive (Conseil d’État), pour faire « reconnaître » des théories, des doctrines, des concepts. Ceux qui font cela ne semblent jamais s’apercevoir qu’en faisant cela, ils réclament le totalitarisme.
3. Conclusions ?
Par conséquent, retour aux « actes » des psychologues, des psychothérapeutes : que sont « vos » actes, spécifiques, rigoureusement propres à identifier « vos » activités sans pouvoir les confondre avec d’autres activités professionnelles ? Une fois « montrés » vos actes, concrets, les faits concrets de vos activités professionnelles concrètement décrits, il pourra être question de vos doctrines, théories, concepts, de ce que ne sont pas vos actes et de leur « abus », en définitive il pourra, strictement à propos de « vos » actes d’abord précisément établis, éventuellement être question de vos Règles professionnelles, voire d’Ordre professionnel à juridiction ordinale, pour ceux qui en veulent — on ne sait jamais.
Et pour ceux qui en veulent « à votre place » : même tarif.
Voir aussi pour références de raisonnement concret tenu par l’administration, avec les limites de raisonnement de celle-ci :
http://uneo.free.fr/index.php?2007/01/18/20-compte-rendu-de-l-entrevue-avec-francis-brunelle
Une politique du désir
psychanalyses
Le SNP fait paraître un numéro de son Bulletin consacré à la question de la mise en place d’un ordre des psychologues.
Nous vous communiquons cet article de J-F Cottes. L’importance du débat, un débat qui va s’amplifier dans la période à venir, n’échappera pas à l’internaute. Cet article permettra à qui veut pénétrer les complexes arcanes
du Carré psy de comprendre rapidement comment faire pour ne plus y comprendre rien, ou pour percer les mystères de la psychanalyse hébergée à l’université sous la livrée psychologique.
Les psychologues se rangeront-ils en bon Ordre ou non, des voitures de la psychanalyse, pour se consacrer enfin à leurs chères études cognitivo-comportementales enrichies à la neurologie, et aux délices d’une clinique de type Oranges mécaniques ? quel avenir pour la psychologie clinique, sous-marque universitaire de la psychanalyse enseignée à Juliette des psychologues ?
« La valeur du code de déontologie ne tient-elle pas précisément dans sa référence éthique et non dans sa supposée référence au droit ? » interroge J-F Cottes, qui ajoute : « Confrontés aux enjeux contemporains les psychologues ne doivent pas adopter la posture du repli corporatiste. Ce n’est pas en verrouillant leur position par des artifices bureaucratiques — telle la création d’un ordre — que la spécificité de cette profession-symptôme survivra. C’est au contraire en cultivant et préservant le paradoxe fécond (…) au principe de leur pratique et de leur formation. «
Nous souscrivons à cette conception de cette aile de la psychologie — qui en a beaucoup d’autres, mais cela la concerne en propre — qui nous rapproche de nos collègues et justifie une fois de plus notre alliance au sein de la Coordination psy . La psychothérapie relationnelle poursuit avec des moyens voisins le même type d’objectif. Ensemble, nous promouvrons nos deux professions et accomplirons, contre un nouvel ordre mécaniste et libéral sans états d’âme ni âme, leur mission civilisatrice.
Philippe Grauer
P.S. : Nous inscrivons ce texte à la rubrique Textes et documents, afin qu’il ne passe pas à la trappe de l’actualité immédiate. Il doit pouvoir continuer d’alimenter une réflexion qui ira s’amplifiant, avec la lutte pour le respect des trois mousquetaires du Carré psy (1*). Métaphore audacieuse, vu que pour l’instant ça n’est malheureusement pas encore un pour tous tous pour un, mais trop souvent tout pour moi et tous contre un. Heureusement que la Coordination psy existe. C’est peut-être là qu’on trouve les mousquetaires, mais, permettez-nous de le penser, pas seulement.
Vous lirez ci-dessous la contribution qui m’a été demandée à ce Bulletin par ce syndicat. Le texte est reproduit ici tel qu’il est publié avec les notes ajoutées par la rédaction du Bulletin, ces notes sont indiquées par la mention finale NDLR [nous ne sommes toujours pas parvenus à récupérer les dites notes. Grandeur & servitude de l’édition ! (Cifp)].
Jean-François Cottes
Une politique du désir
Par Jean-François Cottes*
Le Syndicat national des psychologues a engagé une démarche tendant à la création d’un ordre professionnel des psychologues. Disons tout d’abord que la manière dont la question a été mise à l’ordre du jour a de quoi surprendre. Avant tout débat dans la profession au-delà des instances dirigeantes de cette organisation, la proposition de la création de l’ordre a été faite, à l’automne 2006, par la direction du syndicat à l’État, lors d’une rencontre entre une délégation de ce syndicat et un conseiller du ministre de l’époque (2*).
N’aurait-il pas fallu d’abord engager un débat dans la profession avant de s’adresser à l’État ? C’est ce qu’un certain nombre de commentateurs avisés (3*) ont relevé. J’ai pu moi-même en faire directement la remarque à Jean-Louis Quéheillard le 20 janvier dernier.
Depuis, on semble être revenu à une conception plus soucieuse de l’avis des professionnels. L’ouverture des colonnes du Bulletin du SNP à un débat contradictoire en est un signe. À ce propos je remercie le directeur de la publication de l’invitation qu’il m’a faite à donner mon point de vue et celui de l’InterCoPsychos sur la question de la création d’un ordre des psychologues. Mais ce signe doit être confirmé par une ouverture plus large encore, au-delà des organisations de psychologues, aux professionnels eux-mêmes. Cette question touche à des enjeux d’une telle importance, comme nous nous attacherons à le démontrer, que le débat ne saurait être limité aux organisations de psychologues. La question de la représentativité des organisations n’est d’ailleurs pas ici à mettre en cause. Chaque organisation représente effectivement et légitimement ses adhérents. Mais aucune dans l’état actuel des choses — et pas même toutes ces organisations si elles arrivaient à se coordonner — ne sauraient représenter la profession. Il y a lieu ici de ne pas remettre aux appareils des organisations un pouvoir qui dépasse de très loin leur légitimité à l’exercer.
C’est pourquoi aborder la question de la création de l’ordre avec l’État, sans que la profession n’en ait débattu et se soit clairement prononcée conduit à se couper de la profession. Il faut donc maintenant que ceux qui ont lancé ce débat en assument les conséquences en organisant une consultation générale des psychologues. Cette question de méthodologie n’est pas mineure. Elle est même au cœur de la question. Si l’ordre était créé sans cette consultation et ce débat, sans prendre l’avis de la profession, dans une relation bilatérale entre une organisation ou même plusieurs et l’État, cela augurerait mal de ce que serait cet ordre. C’est-à-dire que cela préfigurerait très bien ce que serait la relation de l’ordre à la profession, celle d’une instance antidémocratique, même si elle était avalisée par des élections.
L’esprit et la pratique démocratiques, comme on le sait, ne consistent pas seulement en l’organisation d’élections. Ils doivent animer effectivement l’ensemble du processus à chacune de ses étapes. Ce doit être le cas ici, comme dans toute occasion de la vie civile.
À cet égard, où en est le débat ? Du côté des organisations cette proposition ne rencontre pas, loin s’en faut, l’unanimité, ni elle ne recueille la majorité. Du côté des professionnels, pour avoir, depuis l’automne, participé à plusieurs réunions de psychologues, soit de Collèges hospitaliers ou d’Intercollèges, soit de Collectifs InterCoPsychos, soit de réunions ouvertes largement à nos collègues, je peux témoigner que la proposition du SNP ne suscite pas l’enthousiasme — c’est le moins que l’on puisse dire — et que la grande majorité des collègues que j’ai pu entendre s’exprimer sur cette question disent leur refus de la création de l’ordre.
Or, comme on le sait, l’ordre est une instance extrêmement contraignante en ce qu’elle fait obligation à chaque psychologue pour pouvoir exercer d’adhérer et de cotiser. Il ne s’agit pas d’une adhésion volontaire proposée, mais d’une adhésion contrainte sous peine d’être interdit d’exercer. On conçoit dès lors sans peine que la mise en place d’un ordre doit rassembler préalablement un consensus général et suffisamment établi. Sans quoi cette institution fera violence à ceux qui n’en voudraient pas et instaurera un régime de la contrainte et de l’obligation qui ne fera pas sens.
Au-delà des considérations sur la méthode et les conditions du débat, il faut aussi examiner l’opportunité d’une telle proposition dans le contexte qui est le nôtre. L’acte de création d’une institution n’est pas intemporel, il prend sa place dans une conjoncture. Sur le plan des politiques sociales et sanitaires, nous vivons un temps d’intervention toujours plus grande de l’État et des pouvoirs publics. Pour des raisons financières, sociales, et idéologiques, les pouvoirs publics ont, depuis 15 ans, fortement investi ces champs, non seulement par leur propre action mais aussi par le contrôle de plus en plus contraignant qu’ils exercent sur les pratiques. Que l’on aille voir de près les conditions d’exercice actuelles des médecins libéraux — et ce qui se dessine pour demain — et l’on se fera une idée de la mutation profonde qui s’accomplit et qui conduit à une véritable médecine administrée. Ne nous leurrons pas à cet égard, l’ordre des médecins n’est pas une institution qui protège les praticiens de cette tendance bureaucratique, mais, tout au contraire, il est un relais de l’action des pouvoirs publics, ce que nous ne saurions lui reprocher, puisque c’est précisément la fonction de l’ordre d’être, au sein de la profession, la courroie de transmission des politiques publiques. Mais il faut prendre ici toute la mesure des implications de la création d’un ordre des psychologues.
Sur le plan de la politique générale, l’élection présidentielle a confirmé cette tendance, en portant à la tête de l’État, le candidat qui a affirmé le plus directement son volontarisme, qui trouvera à s’exercer, n’en doutons pas, dans les champs sociaux et sanitaires. L’ordre serait alors, dans les mains de l’État, un puissant outil pour intervenir toujours davantage dans le contrôle des pratiques mais aussi des formations. S’agit-il d’un fantasme ? Écoutons plutôt ce que disait M. Basset, de la Direction générale de la santé à ce propos lors de son audition par la commission d’enquête parlementaire sur l’influence des sectes sur les mineurs à l’automne dernier. Il parle des psychologues : « C’est une profession extrêmement bien organisée. La formation universitaire est reconnue à un niveau bac + 5. Les psychologues sont très attentifs à ce que leur titre ne soit pas usurpé, et corresponde à une formation universitaire. Mais cette profession ne dispose pas encore de l’outil déontologique rendant possibles des sanctions ordinales. »
La création d’un conseil de l’Ordre est envisagée, afin que les professionnels puissent, en amont d’une sanction pénale, avoir un droit de regard sur la pratique des psychologues. J’ajoute que, comme vous le savez, ils ont un panel professionnel extrêmement vaste. Ils sont présents dans les structures de communication, dans les entreprises. Ils ne sont pas tous thérapeutes. »
On voit d’abord que la proposition qui a été fait par le SNP à la haute administration du ministère de la Santé a été bien reçue puisque quelques jours après cette rencontre M. Basset la reprend, pour donner les psychologues en exemple de l’esprit de collaboration avec les pouvoirs publics qui les animerait. Ensuite cette citation des propos de M. Basset prend toute sa signification de ce qu’il vient de dire précédemment lors de l’audition à propos des psychothérapeutes, dont il s’agit de paramédicaliser l’exercice, contrôler les pratiques, et corseter la formation, en créant un Conseil professionnel et en systématisant l’évaluation des pratiques professionnelles (4*).
Dans ce double contexte, celui de l’évolution des politiques sociales et de santé — marqué par la volonté affichée de « maîtrise des dépenses de santé » —, et celui de la récente élection présidentielle, la création d’un ordre se traduirait immanquablement par une intervention renforcée des pouvoirs publics dans la formation et les pratiques des psychologues.
Il faut ici faire entrer un autre paramètre, qui est l’orientation des organismes publics et parapublics en ce qui concerne le champ psychique. En particulier, l’Inserm et la H.A.S (Haute autorité de santé, ex-ANAES), interviennent dans le sens des thèses les plus ouvertement scientistes et biologisantes. Nous n’avons pas oublié l’expertise collective de l’Inserm sur l’évaluation des psychothérapies (2005) qui tendait à promouvoir les thérapies cognitivo-comportementales. Nous nous rappelons bien les thèses de l’HAS sur la « psychopathie « , et nous nous souvenons des outrances déterministes et sécuritaristes de l’expertise collective de l’Inserm sur le dit Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent . Telle est l’orientation des organismes qui définissent les politiques publiques dans le champ psy.
En ce qui concerne spécifiquement les psychologues, rappelons-nous les points de vue exprimés par les rapports Berland, Cléry-Melin ou Cressard (Conseil de l’Ordre des médecins) ou encore les rapports annuels de la Mission nationale d’appui en santé mentale (5*). Tous tendent à instaurer la paramédicalisation des psychologues, la normalisation de leurs formations initiales et continue, la normalisation de leurs pratiques. Contrairement à ce que l’on veut nous faire accroire — et l’expérience des ordres dans le champ médical et paramédical est là pour l’attester — un ordre des psychologues ne constituerait pas une protection de la profession, mais tout au contraire serait le relais rêvé pour un pouvoir tendant à faire adopter ces thèses et à les voir appliquer.
Que l’on aille voir de près aussi la façon dont les pouvoirs publics et organismes officiels sont intervenus dans les dernières années dans le champ sanitaire. Chez les orthophonistes avec la contractualisation ACBUS, chez les psychomotriciens, chez les infirmiers avec la mise en place d’un ordre — que l’on demande aux syndicats et organismes professionnels de dire leur point de vue —, chez les ostéopathes avec la publication des décrets d’application de la loi.
Concernant directement les psychologues, les conditions de vote de l’article 52 de la loi du 9 août 2004 sur le titre de psychothérapeute et celles du débat sur le décret d’application démontrent de façon éclatante une volonté d’intervenir en force et sans obtenir l’accord de l’ensemble des professionnels concernés. L’épisode grotesque des amendements Accoyer-bis votés par surprise en janvier dernier par une majorité godillot à l’Assemblée nationale, et fort heureusement rejetés par le Sénat témoigne bien de l’esprit qui règne dans certains milieux du pouvoir qui veulent imposer leurs vues à la hussarde. Il n’y a pas une seule intervention qui n’aille pas dans le sens de la réduction de l’autonomie professionnelle des praticiens. Or n’est-ce pas ce que nous voulons préserver et conforter ? Voulons-nous participer nous-mêmes à cette offensive contre la place singulière que les psychologues occupent partout où ils interviennent ?
Il nous faut aussi considérer l’impact de la création d’un ordre sur un point essentiel qui découle de la loi de 1985 et formulé par le décret de 1991 (6*), et qui se formule ainsi : « Les psychologues conçoivent les méthodes et mettent en œuvre les moyens et techniques correspondant à la qualification issue de la formation qu’ils ont reçue« . Cette formulation est aujourd’hui le point d’appui majeur de l’autonomie professionnelle. Elle permet à un psychologue en toute autonomie non seulement de choisir ses méthodes mais encore de les concevoir. Cela donne toute la place à l’innovation, à la recherche clinique, à la créativité dans la rencontre avec la singularité du patient ou du sujet qui s’adresse au psychologue. Qu’en serait-il si demain l’ordre des psychologues édictait un manuel des bonnes pratiques inspiré ou résultant de l’application des recommandations de l’Inserm ou de la HAS, comme cela tend à devenir le cas, quand ça ne l’est pas déjà, partout où un ordre professionnel est institué ? Qu’en serait-il si demain l’ordre des psychologues contrôlait la formation continue, comme cela est mentionné dans le rapport de la mission d’enquête parlementaire… ?
S’agissant de cette question il faut bien voir que c’est en particulier l’orientation psychanalytique de la pratique des psychologues qui serait menacée. Soumise à l’évaluation des pratiques professionnelles, confrontée à l’exigence de protocolisation, tout laisse à penser qu’elle ne serait pas validée par les guides de bonnes pratiques édictées par les instances ordinales. L’expérience récente de nos rencontres avec les politiques et l’administration ne laissent aucun doute sur ce point, la dimension propre de la psychanalyse n’est pas entendue.
Pour un ministre éclairé disant, tel Philippe Douste-Blazy le 5 février 2005 lors d’un Forum des psys organisé par Jacques-Alain Miller, que « la souffrance psychique n’est ni évaluable, ni mesurable « (7*), que la psychanalyse a toute sa place dans le champ des pratiques afférentes au psychisme et faisant retirer du site du ministère l’expertise collective de l’Inserm sur les psychothérapies, combien de bureaucrates, de gestionnaires ou d’hommes politiques férus d’évaluation, de « validation scientifique « , d’optimisation du rapport coût profit ? Combien de Bernard Kouchner lançant lors d’un autre Forum des psys, mi-provocateur, mi-goguenard à propos de l’évaluation des psychothérapies : « — Il faudra bien que vous y passiez ! «
Peut-on croire qu’un ordre professionnel, courroie de transmission des volontés politiques et administratives, ferait écran à ces orientations et protègerait les praticiens de la mainmise du pouvoir ? C’est tout le contraire que nous voyons dans les autres professions du champ sanitaire en France et dans les ordres de psychologues là où ils existent.
L’orientation psychanalytique serait la cible de la standardisation des pratiques que sécrète la logique d’un ordre professionnel. Or les psychologues ne doivent-ils pas en France leur autonomie professionnelle à la présence et à l’influence de la psychanalyse dans leur formation et dans leurs pratiques ? Il faut rappeler que ce sont des psychanalystes qui ont jeté après-guerre en France les bases de cette autonomie professionnelle avec la question de l’analyse profane, de l’analyse laïque, c’est-à-dire pratiquée par des non-médecins — suivant en cela les indications les plus explicites de Freud.
C’est sur cette question que s’est jouée notamment la première scission dans le mouvement psychanalytique. La Société française de psychanalyse a reconnu la possibilité pour des non-médecins et en particulier des psychologues de se former puis de pratiquer la psychanalyse au contraire de la Société psychanalytique de Paris. Il faut souligner ici l’apport décisif de l’enseignement de Jacques Lacan et de ses initiatives institutionnelles qui ont établi sur le plan de la doctrine, comme de la pratique, les fondations d’une pratique de la psychanalyse par les non-médecins, dont ont bénéficié et bénéficient grandement les psychologues.
Sur le plan universitaire ce sont aussi des psychanalystes qui ont construit l’enseignement de la psychopathologie et de la psychologie clinique qui ont permis la mise en place des diplômes professionnels de troisième cycle, DESS puis Master. On cite souvent Daniel Lagache pour son enseignement professoral à la Sorbonne, mais il ne faut pas oublier Juliette Favez-Boutonnier, membre de l’École freudienne de Paris (8*), l’École de Jacques Lacan, dont l’esprit d’entreprise, de décision et de ténacité a permis que dans les années 60 se constituent des cursus qui ont conduit à la mise en place de ces diplômes. Cela a créé une spécificité française, qui a d’ailleurs eu des retentissements des conséquences dans d’autres pays.
La psychologie, souffrons pour un instant l’emploi du singulier, prend ses racines dans la philosophie et dans les sciences de la nature. Mais c’est sous l’impact de la psychanalyse que les psychologues praticiens, en particulier dans l’exercice de la psychothérapie, ont conquis une autonomie qu’ils ont fait reconnaître en 1985 par l’adoption de la loi instituant cette autonomie. Cette loi leur a conféré un statut particulier qui est la cible des diverses autorités qui veulent le réformer. Or ce dont il s’agit pour nous c’est de renforcer cette autonomie. Aujourd’hui, un psychologue prend appui sur la loi pour faire valoir cette autonomie, demain, si l’on en croit les tenants de l’ordre, il pourrait s’appuyer sur l’ordre. Mais chaque psychologue y gagnerait-il ? La création de l’ordre ne va-t-il pas affaiblir la portée de la loi de 1985 ? Ne va-t-on pas ouvrir la boîte de Pandore ?
Examinons un des arguments majeurs, si ce n’est le plus important, avancés par les tenants de l’ordre. On nous dit qu’il faudrait créer l’ordre pour légaliser le code de déontologie, celui-ci n’ayant pour l’instant qu’une valeur morale, et que ce code de déontologie est en fait un code d’éthique, et comme tel n’est pas opposable et perd de son efficace.
Considérons d’abord la situation actuelle. Le Code de déontologie est une référence connue des psychologues, dont ils usent dans leur rapport avec leurs patients, avec les sujets qui s’adressent à eux, avec des tiers, et beaucoup moins avec les autres psychologues. Qu’apporterait la légalisation du code ? Rien au plan moral, mais plutôt la possibilité d’entrer dans une logique de judiciarisation. L’on pourrait alors déposer une plainte, voir cette plainte instruite, un jugement rendu et bien sûr des recours pourraient être intentés par les parties qui s’estimeraient lésées par les décisions. Mais sur ce plan ne dispose-t-on pas dans le droit français de suffisamment de lois qui protègent le public et les professionnels ? La valeur du code de déontologie ne tient-elle pas précisément dans sa référence éthique et non dans sa supposée référence au droit ?
Légalisé le code de déontologie devient un texte administratif dont on ne se souciera plus que de son application à la lettre, en perdant tout l’esprit qui l’anime. C’est pourquoi, quoi qu’on nous en dise, la référence à l’éthique est supérieure, dans la vie de l’esprit, à la référence au droit — en tout cas dans la matière qui nous occupe.
L’exigence éthique nous dirons qu’elle confronte le sujet à sa propre responsabilité, et non pas à sa conformité avec les recommandations ou exigences de l’Autre [souligné par nous, note du Cifp]. Elle conduit le praticien à une rigueur plus grande que la satisfaction, qui peut devenir purement formelle, à des prescriptions dont la liste établie se ramène à la check-list. L’exigence éthique guide le praticien dans une zone où il n’y a plus de garantie, où le sujet n’a plus comme boussole que ce qu’il a appris sur lui-même, sur ses limites et ses capacités. Et c’est pourquoi cette exigence se forge dans la formation personnelle , dans le travail sur soi, psychanalyse ou psychothérapie, contrôle ou supervision(9*). Elle met au cœur de la pratique la dimension de l’acte, d’une responsabilité illimitée. Elle fait peser sur le praticien le poids de sa responsabilité dès lors qu’il fait une offre d’aide et qu’elle est saisie.
À cette aune, les recommandations de bonnes pratiques, les protocoles, les références opposables, l’évaluation des pratiques professionnelles apparaissent pour ce qu’elles sont : des défenses contre la logique du désir et de l’acte [souligné par nous, CIFP]. Elles tentent d’alléger le praticien du poids des décisions qu’il a à prendre, là où tout savoir préalable défaille, là où s’isole en tant que telle la dimension de l’acte. C’est ici au pari de Pascal qu’il faut ici se référer.
Confrontés aux enjeux contemporains les psychologues ne doivent pas adopter la posture du repli corporatiste. Ce n’est pas en verrouillant leur position par des artifices bureaucratiques — telle la création d’un ordre [souligné par nous, CIFP]— que la spécificité de cette profession-symptôme [7] survivra. C’est au contraire en cultivant et préservant le paradoxe fécond qui est au principe de leur pratique et de leur formation.
C’est une politique du désir et non de la demande [souligné par nous, CIFP] qui doit nous guider. Plutôt que de demander à l’Autre politique une reconnaissance, il convient de faire partout où nous sommes, un par un, une offre qui soit propre à faire émerger une demande. C’est en nous appuyant sur ce que la psychanalyse nous a appris à nommer le transfert que dans la relation psychothérapique, comme dans nos rapports aux institutions qui nous accueillent, nous créons les conditions du maintien et du renforcement de l’autonomie professionnelle à laquelle chacun d’entre nous est attaché.
* Psychologue, psychanalyste, président de l’InterCoPsychos — Inter-Collectifs de psychologues.
Instantanés de l’InterCoPsychos – N°2
8 août 2007
Une petite précision, à ma connaissance Juliette Favez-Boutonnier n’a jamais été membre de l’École freudienne mais de la Société française de psychanalyse puis de l’Association psychanalytique de France.
Gilles Biot, psychologue clinicien.
Réponse en date du 21 août 2007 :
Parfaitement exact. Merci de le préciser. L’article que lui consacrent Roudinesco et Plon dans leur Dictionnaire de la psychanalyse indique pour finir que Juliette Favez-Boutonnier incarne une psychologie clinique universitaire — intéressant dans le cadre du présent article — héritée de Pierre Janet, constitutif d’un des courants du freudisme français. On retrouve ce courant sur la brêche avec les Sauvons la clinique.
Philippe Grauer
- 1 On sait qu’ils étaient quatre, comme nos professions cardinales du Carré psy
- 2 Nous renvoyons au compte-rendu de la visite au ministère signé J. Borgy publié in P&P. n° 190 NDLR
- 3 Voir notamment de René Saboural, responsable du collectif InterCoPsychos Ile-De-France, Sur l’Orde, Instantanés N°192 et d’Alain Le Bouëtté, membre du Bureau de l’InterCoPsychos, Un Conseil de l’Ordre pour les psychologues ou Comment se faire voir et entendre par le Maître Instantanés N°198, à lire sur le site : www.intercopsychos.org et de Michèle Gellert L’ordre est en marche… ne montons pas dans ce train-là, à lire sur le site www.psychologuesfreudiens.org.
- 4 Nous renvoyons à l’article de J-L Quéheillard publié dans le N° 191 p27 de notre revue :
– Il est nécessaire aussi de se dégager de la référence obligée à l’ordre des médecins, et même plus généralement aux ordres des professions médicales. On peut voir tout cela dans le travail comparatif de notre rapport de mars 2006 sur l’ordre professionnel.
– En particulier, il est clair pour nous que l’instance ordinale n’aura pas vocation à édicter des référentiels de bonne pratique, précisément parce qu’il s’agit de garantir la pluralité des modèles de référence. En revanche, elle pourra contribuer à l’information des psychologues dans le domaine des pratiques professionnelles. NDLR - 5 J’ai repris l’essentiel de ces citations dans mon intervention intitulée Psychologue profession-symptôme lors de la journée sur les 20 ans de la Loi de 1985 publiée dans « Psychologues et psychologies » n°186 de février 2006
- 6 Décret n° 91-129 du 31 janvier 1991 portant statut particulier des psychologues de la fonction publique hospitalière.
- 7 Discours de M. Philippe Douste-Blazy, L’Ane n°6, 21 mars 2005
- 8 cf. ici-même la remarque sur cette attribution erronnée, note du Cifp
- 9 Elle se forge aussi dans nos écoles au cours de la formation-transformation que constituent nos cursus expérientiels-didactiques, spécifiques de ce type de formation qu’elles sont les seules à dispenser systématiquement. Note du Cifp
Scientologie
Rien à voir bien entendu avec la psychothérapie — en tout cas pas relationnelle : la scientologie constitue un système délirant science fictionniste pseudo psy, à partir du concept détourné de développement du potentiel humain. Comme tous ces machins paranoïdaux il se meut dans une novlangue d’aspect aussi exotique que totalitaire.
À l’occasion d’une exposition contre la psychiatrie caricaturée en machine à broyer à partir de l’activité par eux honnie de diagnostic, ceux qui ne se gênent pas pour utiliser une grille diagnostique obscurantiste en carton-pâte prétentieux pour tenter de développer un empire fondé sur l’emprise inopinément se sont signalés à Paris cet été 2007.
Nous en avons été alertés, avons réagi par un éditorial et mettons en conséquence à votre disposition cette fiche qui pourra toujours servir, éditée par l’UNADFI. Mieux vaut prévenir que courir.
Philippe Grauer
Mouvement créé aux États-Unis dans les années 1950 par Lafayette Ron Hubbard, auteur de science fiction, à la personnalité controversée. La scientologie se définit à la fois comme une thérapie, une science et une religion.
En 1950, L. Ron Hubbard publie La dianétique, science moderne de la santé mentale (nous vous épargnons la majuscule à chaque mot, note de la Rédaction). Il s’agit d’une technique qui permettrait de délivrer l’homme de la cause de ses maladies mentales et physiques et de le rendre plus performant. Peu à peu, L Ron Hubbard fait évoluer sa théorie, incluant de nouvelles notions telles que l’existence de vies antérieures. En 1952, il donne un nom à cette « nouvelle science » : la scientologie. En 1954, pour des raisons fiscales, il la transforme en religion et crée la première église de scientologie, habitée par des entités extra-terrestres.
Selon la scientologie, l’esprit humain ne fonctionne pas à pleine capacité (état de pré-clair), son activité est parasitée par des engrammes qui faussent le jugement et la vision de la réalité. Il faut les éliminer afin de devenir « clair« . Pour y parvenir il faut suivre toute une procédure. D’abord passer un test de personnalité censé définir les traits de la personnalité à améliorer ; puis faire une cure de purification comprenant course à pied, sauna intensif (quatre heures par jour), absorption massive de vitamines (niacine), afin d’évacuer les toxines (médicaments, drogues) de son corps. Puis enfin, suivre des cours spécifiques et des séances d’auditions durant lesquels l’adepte revit les moments douloureux de son existence puis de ses vies antérieures, pour s’en détacher. Les cours, les séances d’audition et le matériel coûtent cher. Afin de financer ces activités, l’adepte travaillera bénévolement pour la scientologie notamment en donnant lui-même des auditions à d’autres adeptes.
Une fois atteint l’état de clair, il entame le « Pont vers la Liberté Totale » afin de devenir un « Thétan Opérant » c’est-à-dire un être immortel et indépendant de son corps physique. Continuant les auditions, il passe le mur du feu (OT3) qui lui permet de découvrir qu’il est habité par des entités extra-terrestres (Body Thétan) dont il doit se délivrer en leur parlant par télépathie.
Lors des auditions, l’adepte révèle des détails intimes de sa vie, qui sont consignés dans un rapport. En cas de doute sur la loyauté de l’adepte, sur sa volonté à propager la scientologie, il est déclaré PTS (source potentielle de trouble) et soumis à un système punitif (restriction de sommeil, mise en quarantaine…) et à une vérification de sécurité. Dans certains cas, l’adepte peut être déclaré suppressif, c’est-à-dire un danger pour l’organisation, et envoyé dans un centre de réhabilitation (RPF).
La scientologie a établi son siège mondial à Clearwater (Foride, USA) appelé Flag. Elle possède des organisations connexes ayant chacune leur mission spécifique : le Celebrity Center (centre pour les célébrités), St Hill qui dispense les cours de niveaux supérieurs, la Sea Org qui regroupe les membres dirigeants, Wise qui regroupe les entreprises scientologues. Afin de garantir sa sécurité, la scientologie possède un service de renseignements, OSA, (Organisation des affaires spéciales) dont la mission est de neutraliser les attaques contre l’Église et d’assurer sa survie en discréditant ses adversaires (suppressifs) par le biais de la « propagande noire ».
Elle possède également de nombreuses associations écran qui, derrière une façade d’association humanitaire, diffusent les théories scientologues, dont :
• La Commission des citoyens pour les droits de l’homme — CCDH, qui sous couvert de défense des droits de l’homme, mène un combat acharné contre la psychiatrie,
• Non à la drogue, oui à la vie (ou Narconon) dans le domaine de la toxicomanie,
• Criminion qui s’adresse aux détenus,
• Jeunes pour les droits de l’homme qui visent les jeunes et le système éducatif. Ces associations organisent des manifestations, diffusent des pétitions, des brochures et des vidéos.
La Scientologie veille également à être présente sur les lieux de catastrophes humanitaires, par le biais des « Ministres Volontaires » qui procurent des soins scientologues (Touch Assist) aux victimes.
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—Dernière modification : jeudi 26 juillet 2007—
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membre associé de l’Union nationale des associations familiales (UNAF)
Météorologie, ambiance et psychiatrie, ou « ça pue » sur le chemin et dans les chaumières psychiatriques
Jacques Tosquellas (1*)
Laragne
Mars 2003
Aujourd’hui, je ne peux dédier cette intervention qu’à Lucien Bonnafé. Même si un certain nombre de désaccords portant sur des questions de tactique mais aussi de stratégie concernant la psychiatrie traînent depuis au moins deux générations, c’est la reconnaissance professionnelle et humaine qui vient au premier plan. Personnalité incontournable et inventive. Je me souviens maintenant que je m’étais promis depuis plusieurs mois de lui écrire au sujet d’un petit mot qu’on m’a transmis et qui disait que l’engagement de François Tosquelles dans le POUM était une sorte d’erreur passagère. Je ne l’ai pas fait et je le regrette parce que je ne pourrais plus le faire… Pour les plus fainéants d’entre-vous, voyez ou revoyez le film de Ken Leach, Terre et Liberté, pour les moins fainéants ou les plus besogneux, lisez le livre de Victor Alba : L’histoire du POUM. Faites un détour par Orwell bien entendu, dans son Hommage à la Catalogne. Et n’oubliez pas, en passant, Broué et son La Révolution et la guerre en Espagne …
Le temps qui fuit effectivement. Suivez mon regard ! Sacré Lucien ! Merci et adieu donc. Le temps qui fuit donc. Je vais introduire mon propos par un poème que certains connaissent sans doute.
Todo pasa, todo queda,
lo nuestro es pasar,
pasar haciendo caminos,
caminos en la mar.
Caminante, son tu huellas
el camino, y nada mas ;
Caminante no hay camino,
se hace camino al andar.
Al andar se hace camino,
y al volver la vista atras
se ve la senda que nunca
se ha de volver a pisar.
Caminante, no hay camino,
sino estelas sobre la mar
A Machado
En voilà une traduction :
Tout passe, tout reste,
mais notre destin est de passer,
passer en faisant des chemins,
des chemins sur la mer.
Voyageur, ce sont tes empreintes
le chemin, et rien de plus ;
voyageur, il n’y a pas de chemin
on fait le chemin en marchant.
En marchant on fait le chemin,
et en se retournant en arrière
on voit le sentier que plus jamais
on ne foulera à nouveau
Voyageur, il n’y a pas de chemin
seulement un sillage dans la mer.
Ce poème de Machado me paraît indispensable pour situer l’arrière-fond de la question que je me propose de traiter avec vous et que vous traitez déjà ici depuis un jour. En effet, le chemin n’est pas tracé, il se trace. Et il le fait toujours dans le mouvement même de l’action. Mais dire ceci n’est pas suffisant. Car si c’est bien en marchant que chacun fait son chemin, la marche se déroule toujours sur un terrain, découvert ou non, sur un terrain et dans un espace (2*) . Les caractéristiques de ce terrain déterminent fondamentalement un certain nombre de possibles et d’impossibles. De plus, cet espace est habité, certes plus ou moins, mais c’est-à-dire qu’au cours et au décours de la marche, se produisent des éventuelles rencontres avec quelques autres, présents, représentés, évoqués, voire imaginés. Ces rencontres vont autoriser parfois des ralentissements, des coagulations, voire même des arrêts…, bref, des moments où les regards se glisseront dans les jeux des visages et où surgiront d’inévitables mouvements de face à face, de feinte, d’évitement ou de fuite. Parfois ce seront des mouvements d’accélération où pourront venir pointer des Je ne veux pas le voir tels par exemple ceux que Federico Garcia Lorca énonce dans son poignant poème À cinq heure du soir au sujet de la mort de son ami torero. Ces rencontres, sortes de balises, feront éventuellement événements, sortes de points de fixation qui s’articuleront dans des mouvements où se mêlent parfois nombre de mouvements passionnels incontrôlés.
Il est clair que ces espaces ne sont pas à considérer uniquement dans leur dimension géographique, mais plus comme des espaces traversés et constitués par la culture, l’histoire et les langues. À ce titre au moins, ils présentent à la fois stabilité et capacités évolutives. Il me paraît évident qu’une certaine stabilité est indispensable pour que chacun puisse trouver quelques repères dans son cheminement propre, dans le moment actuel de sa marche propre et entre les générations, pour que se fondent ainsi quelque peu les conditions de son identité. Les capacités évolutives, quant à elles, sont indispensables, parce que le changement, c’est la vie, ou inversement, parce que l’immobilité, c’est la mort.
En même temps, ce terrain se doit d’être fertilisé pour continuer à produire ses fruits. Il le sera d’origine ou plus ou moins artificiellement, par des apports divers faits par les humains qui y transpirent. Et la qualité des alliages de la terre d’origine et du terreau apporté y devient alors primordiale. Même question pour la qualité de l’irrigation et de l‘ensoleillement aussi. Tout autant que la question des vents qui vient assécher ou humidifier. Et c’est là bien sûr que les questions météorologiques surgissent à nouveau.
Il ne fait alors pas de doute que les activités et les travaux que vont développer les hommes pour améliorer ces diverses qualités vont devenir tout aussi importantes, que ce soient les travaux de fond ou que ce soient les travaux d’entretien. Pas plus de doute pour les destructions ponctuelles ou de fond que vont provoquer ces mêmes hommes, à une échelle locale ou à l’échelle générale de la planète (3*). Par là, ces travaux deviennent inséparables des déploiements concrets de la vie quotidienne de ces hommes, de leurs échanges, des systèmes inventés par eux pour assurer leur propre production et reproduction, de leurs besoins et désirs, de leurs joies, de leurs douleurs et de leurs souffrances, etc. Il manque sans doute à tous ces propos nombre de couches, mais on voit donc que tous ces mouvements s’intriquent inexorablement de façon très complexe.
C’est sans doute sur cet axe stabilité / changement que la question de la météorologie en psychiatrie peut se poser. On entend d’abord que poser la question de ce concept de météorologie s’apparente à poser la question de l’ambiance, caractère fondamental dans la qualité de l’accueil des personnes psychiquement souffrantes dans les institutions soignantes, mais aussi dans l’accueil de tout sujet humain dans les institutions sociales de quel ordre qu’elles soient. Je vous ferais grâce ici des rapports entre la question de l’ambiance et la problématique du facteur Contact telle que l’ont développé Léopold Szondi, Jacques Schotte et quelques autres, malgré l’intérêt de la chose. On entend, j’espère, qu’il s’agit de la question du contact, c’est-à-dire de quelque chose d’antérieur à la question de la séparation sujet/objet, de quelque chose qui est proche de la problématique basale du tenir, du s’appuyer, du quitter et du se séparer, du retrouver, etc.
Questions de base et de fondement sans doute. Les qualités de l‘objet sur lequel on tient et de celui qu’on trouve et qu’on retrouve sont donc ici essentielles. Les fantasmes originaires relatifs à la fusion avec l’autre et au retour in utero aussi. Tout un espace essentiel à la qualité de l’accueil et donc aux développements des éventuelles relations humaines et peut-être thérapeutiques, espace sur la nécessité duquel il faut insister puisque c’est bien là que porte le point majeur de destruction par les « phénomènes atmosphériques » actuels. J’insiste : la destruction essentielle porte d’abord sur la qualité du terreau qui permet à une ambiance vivante de se développer(4*) .
On entend donc une certaine proximité entre météorologie et ambiance. Pourtant il existe au moins une différence entre ces deux concepts. Peut-être que cette différence tient à ce que l’ambiance, ça se travaille sans cesse et ça contient nécessairement le sujet. Alors que les phénomènes météorologiques, ça s’observe et ça se prévoit. Le travail sur les effets de ces phénomènes n’est certes pas à négliger, mais personne n’est directement responsable de la production des phénomènes météorologiques. La responsabilité ne touche essentiellement que leurs constatations, puis leurs prévisibilités et enfin la lutte contre leurs effets (5*). Même si parfois, certains humains, à certaines époques dites primitives, ont pu penser qu’ils pouvaient oeuvrer pour que ces phénomènes plus ou moins telluriques se créent ou se dirigent dans tel ou tel sens. Sans doute, cette lecture de l’avenir indiquait-elle bien un oeil et un dire sur le futur mais en même temps rejoignait-elle un dire sur le passé. Elle était donc fondamentalement un travail social sur le lien transgénérationnel et sur l’histoire. Dans ce but, ces humains dépensaient une quantité d’énergie considérable, une énergie qui mettait en cause tant leurs propres capacités que les capacités du groupe social dans son entier (6*). Ce qui permet en tout cas de retrouver la question soulevée plus haut du travail des hommes sur les espaces de vie et sur la production qui les constituent en même temps qu’ils les constituent.
Il est intéressant de lire dans l’Encyclopaedia Universalis que « les phénomènes météorologiques constituent le temps vécu par l’homme ». Pas le « temps vécu » des phénoménologues bien connus, mais le temps tel qu’il est simplement vécu par les uns ou les autres. Il y est donc question de ce phénomène extraordinaire et peut-être spécifiquement humain, celui de la traduction subjective de la perception de phénomènes objectifs en images plus ou moins évocables et de leur transformation en systèmes symboliques échangeables entre diverses personnes et divers groupes. Mais ici, en même temps, ces « objets », devenus certes imaginaires et symboliques, gardent leurs impacts souvent extrêmes, violents et en tout cas incontrôlables. Et sans doute par là même restent-ils déroutants et quelque peu mystérieux.
Il est dit également que ces phénomènes sont divers et variables dans des échelles de temps et d’espaces différentes. Dans les régions tempérées, ils vont de la trombe à la perturbation pluvieuse et ils peuvent aussi aboutir à des changements climatiques à grande échelle, semblables par exemple aux périodes glaciaires que l’on décrit dans l’Europe d’autrefois. On pourrait citer nombre de phénomènes qui montrent nombre de variabilités dans le temps et l’espace(7*). Le temps qui passe donc.
Alors, le problème devient, pour la psychiatrie, de savoir d’abord si on est capable d’observer des variations, et ensuite de savoir de quel ordre sont ces variations observées. Certains diraient que pour répondre à cette question, il faut un système d’analyse et un système de synthèse. Certains diraient en outre, que ces deux systèmes opèrent en même temps. Trombes, perturbations pluvieuses, perturbations dépressionnaires, front froid, typhon, etc.
De mon point de vue, il est clair que, pour le moins, la psychiatrie ne se trouve pas dans un système anticyclonique ou dans une marée barométrique ! Sommes-nous seulement dans une dépression, éventuellement grave ? Ou sommes-nous dans un dérèglement total, de longue durée, voire définitif, des équilibres entre les diverses pressions en jeu dans le monde psychiatrique, voire dans le monde social global ?
On sait bien qu’il n’y a pas de dépression sans pression, sans jeux entre diverses pressions(8*). De plus, une dépression prend son importance du fait qu’elle est en lien avec une mise en crise du système actuel dans lequel vit la personne dite déprimée ou dans lequel se déploient les groupes sociaux. Et, il convient de se rappeler que toute crise porte en soi des promesses de changement et que le travail de la psychiatrie, au niveau individuel en tout cas, devrait être de faciliter l’issue de la crise par de nouvelles trouvailles de vie, évitant ainsi la mise en échec du travail critique par les processus de répétition. Et comment situer quelque peu ces processus de répétition en dehors de la question du transfert ?
Mais alors comment mettre au point une conceptualisation suffisante de cette question du changement ? Comment se donner les instruments d’une analyse de la situation de crise des phénomènes humains, lesquels contiennent automatiquement l’observateur en même temps que le matériel observé ? Il faut le rappeler, nous n’avons qu’un seul instrument à notre disposition, à savoir un travail d’analyse clinique basé sur des conceptions psychopathologiques fines. Mais faut-il encore que cette psychopathologie contienne, non seulement la dimension des phénomènes individuels et interindividuels, mais aussi celle des phénomènes collectifs et institutionnels(9*).
Une autre difficulté sur laquelle insistent les météorologues intéresse la question de la prévision et plus particulièrement le fait que les besoins des usagers diffèrent selon leurs positions et activités. Deux démarches fondamentales sont ainsi décrites par les météorologues : d’une part, la nécessité de la connaissance de l’état actuel de l’atmosphère, d’autre part, l’établissement à diverses échéances de son état futur. Analyse et prévisions donc.
Peut-on dire la même chose de la psychiatrie ? Ici, pour le moins et d’une façon très concrète, il faut tenir compte de ces différences, non pas en les excluant, mais en les articulant. Mais alors, le désastre naval de la flotte franco-anglaise, en Crimée, le 14 novembre 1854, événement que l’on situe en général au principe même des prévisions météorologiques dites descriptives, est-il équivalent au désastre observé de la psychiatrie et à ses conséquences futures (10*)? Sans doute est-il intéressant de préciser que les prévisions n’ont pu se développer, au-delà du travail et des expériences très anciennes des marins ou des agriculteurs, que par leurs liens avec les progrès des systèmes de communications et plus particulièrement du télégraphe. Je vous rappelle que, bien avant l’invention du télégraphe, les marins se devaient de rester au plus près des observations et des prévisions atmosphériques, tant pour tracer leur route, dite à l’estime le plus souvent, que pour leur propre survie. Pour ce qui est de la psychiatrie, nous n’en sommes plus là. Si d’estime, il n’est peut-être plus temps, de survie pourtant il est fondamentalement question.
D’une part, on connaît les pressions pour installer un système de causalité directe selon une logique positiviste entre l’analyse de la situation, le plus souvent au niveau symptomatique, l’action à accomplir et l’évaluation des résultats. D’autre part, il ne fait pas de doute qu’en même temps que le regard porte sur ces phénomènes, ce sont les phénomènes observés eux-mêmes qui se modifient(11*). Et cela est sans doute valable pour la météorologie elle-même. Par exemple, plus récemment, les progrès de la météorologie ont été démultipliés par l’utilisation des ordinateurs, ouvrant par là aux prévisions numériques. Ce n‘est pas l’ordinateur qui est en cause dans cette affaire bien entendu, mais plus les modifications qu’il introduit dans le langage lui-même. Mac Luhan nous en avait déjà dit quelque chose à ce sujet en posant une équivalence entre le médium et le message ! Énoncé fondamental même si souvent oublié ! Donc, qu’est-ce que ces progrès techniques ont changé dans l’appréhension des phénomènes, voire dans les phénomènes eux-mêmes ? Ou encore dans les attentes ?
Les soi-disant progrès de la météorologie psychiatrique sont-ils également en rapport avec une invention largement hétérogène à son champ ? Là également, les progrès des communications ou ceux de l’électronique sont-ils en jeu ? Ce ne serait pas la première fois que des progrès dans un domaine collatéral provoquent des modifications dans le champ considéré. On sait par exemple que les neuroleptiques ont été trouvés en tant qu’effets collatéraux dans une recherche de produits anesthésiques et non pas dans une recherche psychiatrique. En tout cas, communication et électronique sont devenu les tartes à la crème de la nouvelle psychiatrie. Ce qui rime parfaitement avec le raz-de-marée pharmacologique. Mais, n’oublie-t-on pas que les faits humains ne sont pas des faits comme les autres ? Et n’est-ce pas aujourd’hui, d’abord les psychiatres qui oublient un tel énoncé ?
Cette remarque renvoie à une question qui me taraude depuis longtemps. C’est celle qui concerne la position des médecins dans la question de la psychiatrie et de son évolution : pourquoi les médecins psychiatres sont-ils devenus aussi souvent les chefs de file de la destruction des conditions d’exercice de la psychiatrie et donc de la négation de la folie ? Il faut dire que, d’une façon générale, je n’ai jamais eu confiance en mes confrères médecins et donc en une partie de moi-même, c’est-à-dire que je n’ai jamais eu confiance en ce qui ancre la psychiatrie dans la médecine. J’ai déjà eu l’occasion à plusieurs reprises, ici à Laragne d’ailleurs, il y a plusieurs années, de dénoncer les abus structurels de l’inscription de la psychiatrie dans le « discours médical », à la fois quant à la question du diagnostic dès lors posé comme « discours du maître » et à la fois quant à la question de l’indication thérapeutique posée comme « discours de l’universitaire ». Je tiens donc le « discours médical » comme totalement incapable de rendre compte des faits psychiques, d’abord parce qu’il pose la question du savoir en première ligne et qu’ensuite il tente de réduire la subjectivité du patient ainsi d’ailleurs que celle du médecin.
Le discours médical est sans doute capable de rendre compte des douleurs mais certainement pas de la souffrance psychique parce qu’il rabat la subjectivité de la plainte qu’il traduit en signes objectifs au nom d’un savoir constitué, le savoir médical. Mais aussi parce qu’il conçoit l’acte thérapeutique comme une action destinée à combler le manque. Ce discours se situe fondamentalement dans le monde de la vie et du besoin, mais pas dans celui de l’existence et du désir. D’ailleurs, tout système fonctionnant sur ce modèle, par exemple le « discours du social « , est tout autant inadéquat dans ce domaine. Ainsi, en matière de faits humains, il ne saurait y avoir de transparence à moins d’abuser autrui, le patient et quelques autres, et de s’abuser finalement soi-même dans le même temps, particulièrement quand on se trouve en position statutaire de médecin, c’est-à-dire d’objet souvent central dans la question du transfert. Et ce n’est pas par hasard, si le cyclone météorologique qui envahit la psychiatrie et la détruit dans ses assis humains mêmes, prônes d’abord la transparence généralisée. Faut-il rappeler l’insistance de François Tosquelles sur la fondamentale valeur humaine de la folie ? Mais aussi dès lors sur les tentatives de son déni et de l’organisation à tous les niveaux contre cette idée, à l’échelle individuelle comme à l’échelle collective(12*).
Il faut bien dire que si on reprend les différentes évolutions historiques, ceux-ci, les psychiatres, n’ont pas été toujours au-devant de la scène du déploiement d’une psychiatrie plus humaine et quelque peu désaliéniste. Faut-il rappeler, par exemple, que les textes sur la sectorisation, ont été promus par un petit groupe de professionnels et d’administratifs, dans les années 60, contre l’avis majoritaire des psychiatres, pour ne pas parler des infirmiers ? Faut-il également rappeler les oppositions actives de certains syndicats d’infirmiers contre le développement du travail extra hospitalier pendant les années 60 et 70 ?
Alors certes, aujourd’hui, les conditions économiques sont-elles souvent avancées pour expliquer ce que certains désignent malgré tout de progrès, alors que je pense, comme certains autres, qu’il s’agit d’un grave recul. Mais même ces conditions économiques ne suffisent pas à expliquer ce recul désastreux des conditions d’accueil de la souffrance psychique d’aujourd’hui, leur destruction systématique et massive, tant au niveau quantitatif que qualitatif. Cette destruction ne date pas d’aujourd’hui certes, mais elle s’accélère sans cesse en prenant souvent un aspect inexorable. J’avais personnellement eu l’occasion de proposer, à Nice, en 1992, aux Journées des Hôpitaux de jour, un texte d’alarme que j’avais intitulé : La grille, texte qui tentait de poser cette question du lien entre « se faire griller » comme un Saint Laurent quelconque avait pu l’être autrefois, et « être mis en grille » dans un système de prévisibilité généralisée, de contrôle et de transparence, système qui prétendrait prédéterminer toute intervention soignante. On ne peut pas dire que les choses se sont améliorées sur ce plan ! Le problème est que toutes ces questions ont été déjà posées par la théorie et surtout par les pratiques de ce qui gravite autour de ce qu’on appelle la Psychothérapie Iinstitutionnelle. Le nier revient à être sourd et aveugle, ce qui n’est pas sans relation avec l’auto-érotisme et la toute-puissance bien entendu !
Même si, dans leurs pratiques, ces auteurs amis ne se rattachent pas toujours à ce mouvement dit de la Psychothérapie Institutionnelle et qu’ils demeurent sur sa marge, on ne peut pas éviter de reprendre ce qu’avançaient, par exemple, Michel Minard et Alain Castera, dans le texte qu’ils ont proposé pour l’ouvrage collectif Actualités de la psychothérapie institutionnelle, publié en 1994 sous la direction de Pierre Delion, texte intitulé : « La psychothérapie institutionnelle est-elle morte et enterrée ? » (13*). Dans cet article, les auteurs susmentionnés déclinent les quatre composantes idéologiques de la « voie américaine » de la psychiatrie française. Je vous les rappelle car elles méritent à la fois mémoire et détour.
Ces composantes sont la composante médicale, la composante infirmière, la composante familiale et la composante gestionnaire. Elles marquent une collusion de fait importante entre les divers intervenants de la question, autour d’enjeux économiques et d’enjeux de pouvoir. Ce n’est pas la première fois que cette différenciation et cette collusion se produit. Il n’y a qu’à relire par exemple les propositions de Foucault, Castel et d’autres quant à la naissance de la psychiatrie. Sans aucun doute, nous sommes tous, que nous le voulions ou pas, d’une façon plus ou moins importante, pris dans ces composantes idéologiques. De plus, la composante médicale n’est pas réservée aux médecins, l’infirmière aux infirmiers, la familiale aux familles et la gestionnaire aux gestionnaires. En effet, nous avons tous le droit de cumuler ! La question est trans-statutaire !
La composante médicale tout d’abord. Il s’agit en fait de « l’idéologie néo-kraepelienne anglo-saxonne, porteuse des cinq axes du DSM III et IV, portée elle-même par le néo-comportementalisme, l’industrie chimique et celle de l’informatique ». Cette idéologie est « violemment anti-psychanalytique, anti-psychothérapique et anti-psychiatrie sociale… » Elle « oscille entre deux conceptions thérapeutiques : le dressage des animaux et la réparation des robots ».
La composante infirmière ensuite. Elle est représentée par « l’idéologie andersonienne… née de la revendication phallique anti-médicale… dans un mouvement d’identification au persécuteur, porteuse des quatorze besoins fondamentaux de Virginia Anderson, des quatre étapes de la démarche des soins, de la clinique infirmière, du diagnostic infirmier et de la nouvelle hiérarchie infirmière« .
Je tiens absolument à insister ici sur un point particulier qui me tient à cœur et que Minard et Castera abordent également : lorsque les médecins ne sont pas près à partager « le chemin du travail psychothérapique » avec les infirmiers avec qui ils sont censés travailler, « naissent alors des mouvements du type de ce mouvement canadien qui s’inscrit à la fois dans le cadre de la division du travail et de la lutte de classes, dans le cadre des revendications féminines, mais aussi et peut-être surtout dans le cadre d’une problématique familiale de type oedipien« (14*) .
On retrouve là partiellement des questions déjà soulevées dans les années 50 dans le mouvement psychiatrique que l’on peut appeler progressiste (15*)en France. Pour mémoire, certains psychiatres, dont la plupart appartenaient d’ailleurs au Parti Communiste Français, se sont opposés à la participation des infirmiers aux fonctions psychothérapiques, pour des questions de formation certes, mais surtout pour des questions de différenciation dans les équipes et finalement des questions d’hygiène mentale de cette catégorie professionnelle. Ces mêmes psychiatres s’opposaient à la constitution de groupes thérapeutiques spécifiques jugés par eux comme artificiels, contrairement à ce qu’ils désignaient de « groupes sociaux naturels ». Même si, il n’y a aucun doute, ces positions se situaient à l’intérieur d’une recherche pour une psychiatrie humaniste et sociale d’avant-garde, je tiens à rappeler ici que ces positions se basaient sur une dénonciation du principe de « l’Hôpital-village », dénonciation elle-même souvent basée plus particulièrement sur la critique de certaines expériences frôlant parfois le fascisme, telle par exemple que celles développées par H. Ueberschlag à Lamnezan, expériences où tout était organisé et prévu dans l’univers hospitalier totalitaire, voire concentrationnaire, en tout cas fermé sur lui-même. Critiques sans doute justifiées. Mais en même temps, la question de la nécessité d’un dispositif spécifique de soin se trouvait par là jetée avec l’eau du bain.
Cet état de critique active continue de nos jours bien souvent, sauf pour ce qui est de l’inscription au Parti Communiste bien entendu. Les temps ont, paraît-il, changé à ce sujet ! Et même qu’en jetant le Communisme on tente de jeter aussi le marxisme ! Ainsi, il arrive aujourd’hui parfois, peut-être même souvent, que les soignants infirmiers engagés dans une pratique psychothérapique responsable se trouvent invalidés et niés dans leurs interventions par des médecins psychiatres, n’exerçant pas éventuellement eux-mêmes d’activités psychothérapeutiques à proprement parler, et parfois d’ailleurs n’y étant pas du tout préparés ni formés. Il ne se faut pas s’étonner qu’apparaissent alors le découragement et la déresponsabilisation, voire la dépendance et la passivité(16*). Les discussions actuelles, en France et en Europe, sur le statut de psychothérapeute viennent s’inscrire, en grande partie, dans la même problématique d’enjeux de pouvoir.
Puis suit la composante familiale . Plus anti-psychiatrique qu’anti-psychanalytique, elle est souvent née en réaction devant le mépris des soignants, et souvent des médecins, vis-à-vis des familles de malades mentaux. Mépris qui en fait est en rapport avec le développement de conduites omnipotentes qui tentent de faire commencer l’histoire du patient à ses contacts avec le dispositif de soin. L’action sociale est en tout cas posée comme devant prendre le relais de l’activité thérapeutique, voire même la remplacer. On sait qu’en France, après la relative euphorie des années 60 et 70, le développement de l’extra hospitalier, à partir des deux chocs pétroliers, a pris souvent plus le sens d’une réduction des dépenses de santé que celui d’une évolution du thérapeutique. Minard évoque la véritable « dérive des vidangeurs » visant à exclure du champ sanitaire nombre de patients jugés non adéquats, et ceci d’abord par les psychiatres eux-mêmes avant même les efforts répétés des Caisses de Sécurité Sociale et autres autorités dites de tutelle. Un texte de Dimitri Karavokyros, paru dans l’Information Psychiatrique je pense, évoquait cette question. C’est alors le triomphe de la déshospitalisation, centrée souvent sur la tarte à la crème de la réadaptation. Sans doute, ne sommes-nous pas encore allée aussi loin que l’ont été certains psychiatres parmi les plus avancés dans l’Allemagne nazie, lesquels ont conduit à la chambre à gaz nombre de patients chroniques, dans le but de n’avoir à développer leurs actions soignantes que dans le domaine des patients dits aigus, donc curables et ré-insérables, voire réutilisables.
Pour moi, le fameux rapport Piel et Roelantdt s’inscrit dans cette ligne de la « dérive des vidangeurs ». Ici, il ne s’agit pas bien évidemment d’exterminer réellement, mais de scinder le champ sanitaire psychiatrique en deux : d’une part, la psychiatrie qui reste centrée par la médecine et l’hospitalisation, à l’Hôpital Général ; d’autre part, la Santé Mentale, développée dans la Cité, non rattachée à la psychiatrie. Et dans ce dernier espace, ce sont plus les questions de la l’insertion et de la réinsertion qui sont posées comme prioritaires que les questions du soin, du changement et du thérapeutique.
Enfin la composante gestionnaire . Ce n’est pas la pire, mais c’est souvent celle qui vient en fait achever le travail et qui fait oublier les autres composantes dans un rassemblement persécutoire et illusoire contre elle des autres positions idéologiques. Minard la qualifie d’idéologie reaganienne. On sait que, aux USA, devant le mouvement ascendant du coût de la santé, le principe du paiement prospectif (budget global) a pris le pas sur le paiement rétrospectif (budget basé sur le prix de journée). Sans doute, peut-on remarquer qu’aux USA, la régression avait commencé auparavant, puisque par exemple, les projets du rapport, « Action for Mental Health » datant de 1960, suivis par la prise position de Kennedy proposant un programme national de santé mentale, puis par le texte législatif intitulé : Community Mental Health Center and Retardation Act, en 1963, n’ont jamais été réellement mis en place(17*). Dans le milieu des années 80, pour ce qui est de la France, l’instauration du budget global a sans doute constitué un progrès considérable, particulièrement dans le développement des liens entre l’hospitalier et l’extra hospitalier, entre le soin et la prévention. Mais il est clair que nous n‘avons pas, à l’époque, été suffisamment vigilants sur le message pourtant clair indiqué par le rattachement de l’ensemble sectoriel à l’établissement hospitalier. On connaît l’échec de la proposition de l’Établissement public de psychiatrie de secteur.
En tout cas, la suite chez nous a été le développement dans lequel nous n’avons pas fini d’entrer des « groupes homogènes de malades regroupés en classes majeures de diagnostics, groupes homogènes de malades définis par leur homogénéité clinique et leur iso-consommation de ressources hospitalières, en rendant obligatoires le PMSI (programme médicalisé des systèmes d’information) et les DIM (départements d’information médicale) dans tous les hôpitaux, afin de dépenser moins pour la santé ».
Alors, voilà ce qu’écrivaient Michel Minard et Alain Castera il y a bientôt 10 ans. Il faudrait sans doute rajouter quelques éléments supplémentaires, comme par exemple, au niveau du pouvoir économique et au-delà politique, le rôle de plus en plus prépondérant des caisses de pensions américaines et celui des trusts pharmaceutiques dans le monde, mais aussi les transformations des diverses classifications et donc du discours psychiatrique en rapport avec la lutte contre l’usage répressif de la psychiatrie, discours qui est venu recouvrir la question de la lutte des « puissances capitalistes » contre les « puissances communistes ». Aujourd’hui, le communisme s’étant effondré, comme on dit pudiquement en oubliant quelque peu les efforts entrepris pour qu’il s’effondre, on dirait, sans doute du côté du Texas, mais pas uniquement, la lutte des « puissances du bien » contre les « puissances du mal ». Ceci n’indique pas, bien entendu, que je sois d’accord avec un usage politique et répressif de la psychiatrie, mais seulement que les motivations de certaines puissances et de certains groupes ne sont pas bien claires dans cette affaire.
De nos jours, il est clair qu’on assiste à une véritable remise en ordre des discours et des pratiques d’une ampleur inégalée. La logique gestionnaire et organisationnelle a pris le dessus sur la logique thérapeutique, et souvent ce sont les soignants qui en sont porteurs. Et le raz-de-marée de cette logique gestionnaire se cache sous les directions idéologiques d’une psychiatrie déclarée enfin moderne et scientifique. Les psychiatres sont devenus des médecins comme les autres, les infirmiers en psychiatrie sont devenus des infirmiers comme les autres, les malades sont devenus des malades comme les autres. Besoin et désir, douleur et souffrance, vie et existence… sont rabattus sur le même modèle. Celui du consommateur modélisé et transparent. Et bien sûr démocrate.
On pourrait citer nombre d’exemples qui vont dans le sens de ces développements ségrégatifs et bureaucratiques. Ainsi les fortes tendances pour regrouper dans une même Unité de soin, évidemment fermée, comprenant un grand nombre de chambres d’isolement(18*), souvent intersectorielle(19*), tout patient qui fait l’objet d’une mesure de HO ou même de HDT. Ou encore l’utilisation de plus en plus fréquente des moyens physiques de contention. Dans la même veine, certains projets de découpage d’unités en fonction du diagnostic, unités pour les dépressifs, les suicidants, les schizophrènes, mais à condition qu’ils soient jeunes, etc, découpage qui n’a de sens que par les systèmes de tris et d’exclusion qui sont ainsi mis en place. Il ne manque que les unités pour les agités ou pour les gâteux ! On rajoute parfois encore, mais sans aucune précision de tactiques ou de stratégies thérapeutique ou de réinsertion, des unités intersectorielles pour les malades psychotiques chroniques ! Pensez donc, il faut bien se constituer une « cohorte » de patients disponibles pour les essais médicamenteux, qui seuls permettent des publications dites « sérieuses » au plan de la science internationale !
Alors, le suivi des patients dans cette affaire-là ? La continuité des soins ? Parfois, on remplace les postes vacants d’infirmiers dans les secteurs par des agents qui constituent un « pool » afin que, selon les besoins quotidiens, chacun soit employé là où on considère qu’il sera le plus utile ! Utile à quoi, je vous le demande ? J’ai déjà eu l’occasion de citer un texte d’un confrère, publié dans une revue financée d’ailleurs par un laboratoire pharmaceutique à la mode, qui d’ailleurs produit un médicament qui n’est pas dénué d’intérêt, texte qui analysait les énormes changements permis par l’utilisation de ces nouveaux neuroleptiques. Il évoquait les progrès réalisés sur la durée moyenne de l’hospitalisation (la fameuse DMS) grâce à l’emploi de ces produits. Le patient psychotique sort plus vite de l’hôpital, ce qui permet une réduction du nombre de lits bien entendu. En soi, ce n’est pas spécialement scandaleux. Mais, il rajoute que les questions de suivi extra hospitalier et de réinsertion deviennent alors essentielles et incontournables, mais qu’elles ne peuvent se développer que si le psychiatre a du temps pour ça!
Et c’est bien sûr là que le scandale éclate. Au moins parce que, par là, est indiqué qu’il n’existe pas de liens concrets, dans ce dispositif et dans la tête de ce confrère, entre le développement des soins intra-hospitaliers et des soins extra hospitaliers. Ce qui tout de même n’est pas rien, quelque quarante ans après la parution de la Circulaire de 60 sur le Secteur, et quelque 20 ans après la légalisation de la sectorisation ! Ceci n’est pas pour étonner vraiment quand on sait que par exemple, en Espagne, pays de l’Europe Unie, la Loi sanitaire a séparé d’une part les espaces hospitaliers des espaces extra hospitaliers, ainsi que les domaines d’intervention des équipes, et que d’autre part, les lieux hospitaliers ont été séparés et cloisonnés entre les espaces pour patients aigus, subaigus et chroniques. Et que c’est la durée maximale de séjour dans ces unités qui vient faire loi, à savoir par exemple 20 jours pour chaque hospitalisation dans les unités pour patients en phase aiguë, mais pas plus de trois fois dans la vie, 3 mois pour les unités pour patients subaigus, là encore pour un nombre maximal dans la vie, ou encore trois ans pour les unités chargées de recevoir des patients dits chroniques…
Passés ces délais, que deviennent ces patients s’ils ne « veulent » pas « guérir » ? Sans doute, le domaine du sanitaire leur est-il désormais interdit. Et ce sont des soignants et des psychiatres qui ont participé et accepté une telle loi ! Peut-être même l’ont-ils parfois promus eux-mêmes, et même si, pendant des années, ils avaient pu défendre des positions soutenues par la Psychothérapie institutionnelle, positions qui s’opposent par principe à une telle attitude. J’ai pu d’ailleurs entendre certains d’entre eux déclarer que ces positions étaient aujourd’hui révolues, alors même qu’ils inauguraient un monument à la mémoire de « l’inventeur » de la Psychothérapie institutionnelle ! J’ai déjà évoqué la logique du fameux rapport Piel et Roleandt et je n’y reviendrai pas. Mais, n’est-ce pas la négation même des principes de la sectorisation, sous prétexte, assez souvent vérifié par ailleurs dans la pratique, il faut bien le dire, que cette sectorisation n’a pas abouti ?
Comme je l’ai dit plus haut, la logique incluse dans de telles positions devrait nous conduire à nous rappeler le sort réservé aux malades mentaux à l’époque de la montée du nazisme en Allemagne. Et plus particulièrement, on devrait se rappeler, mais alors tous, que ce sort s’est basé « scientifiquement » si l’on peut dire sur l’opposition malades aigus et malades chroniques, et que nombre des défendeurs actifs de cette position a pu également se compter parmi les psychiatres dits « progressistes », des psychiatres qui pensaient lutter pour l’amélioration du système de santé ? Eh oui, il faut bien le dire, même certains des héritiers d’Herman Simon, cet auteur si souvent cité par les praticiens de la Psychothérapie institutionnelle comme un des précurseurs d’une conception positive du travail thérapeutique, cet auteur dont on dit que François Tosquelles a ramené un exemplaire de son livre — avec la thèse de Lacan — au travers des Pyrénées dans sa fuite de l’Espagne franquiste, certains de ses héritiers donc se sont retrouvés parmi ceux-là ! Et ils l’ont été au nom du « progrès », de leur conception du progrès des conditions de soin, conception qui s’appuyait sur les nécessités d’une élimination physique d’une certaine catégorie de patients, les plus régressifs, donc les moins rentables. Tout ça, au nom d’un système sanitaire réservé aux patients dits aigus ! « Suivez mon regard », comme dirait Bonnafé !
Alors aujourd’hui, ce n’est pas encore la mode d’éliminer physiquement ces catégories de personnes. Il ne s’agit que de les exclure du champ du sanitaire ! Ce qui indique malgré tout que leur est réservée une place bien à part dans les rangs de l’humanité ! D’ailleurs, la plupart du temps, on rappelle que leur survie matérielle ne dépend que du domaine de la solidarité nationale et non pas d’un droit de base de tout citoyen. Les conditions d’une mort symbolique ne sont pas très éloignées de celles d’une mort physique. Il ne fait aucun doute, l’humain ne peut que de moins en moins reconnaître que la folie fait fondamentalement partie de lui. L’épuration guette. Méfiez-vous de votre voisin ! Non seulement n’a-t-il peut-être pas la bonne couleur, mais en plus n’a-t-il pas les bons critères de santé mentale ! N’oubliez pas : dénoncez-le ! Des spécialistes ad hoc s’en occuperont ! Et vous dormirez tranquille ! Vos enfants pourront croître dans la paix et la sérénité ! Ils feront eux-mêmes beaucoup d’enfants et vivront heureux longtemps ! Déjà depuis de nombreuses années, comme le déclare l’OMS, la santé n’est-elle pas devenue équivalente au bien être sur le plan physique, mental et social ? Ce bien être n’est-il pas celui de l’homme consommateur désormais libre dans une économie de marché enfin triomphante au niveau international ?
Vraiment, citoyens-consommateurs, encore une fois, dormez tranquilles, l’économie de marché, Big Brother, et parmi d’autres, l’industrie pharmaceutique, veillent sur vos rêves ! Peut-être d’ailleurs que vous n’aurez même plus à fabriquer vos rêves : avec la « Mac Donald Culture », vos rêves seront produits dans et par cette moulinette universelle ; ils vous seront alors fournis de votre naissance à votre mort !
Pour terminer, je tiens à rajouter deux choses. D’une part que si l’on veut permettre à l’homme de continuer à marcher, ou à l’homme qui boite plus ou moins psychiquement et qui vient nous contacter de retrouver quelque peu des possibilités de marcher, il convient que des conditions minimales d’accueil et de travail soient remplies. Sans ces conditions, j’affirme que c’est un leurre de penser que les transformations nécessaires pourront advenir. Sans doute est-il impossible de « fixer » ce minimum, mais le moins qu’on puisse faire c’est d’avoir conscience de sa nécessité. Et je ne puis accepter la réponse qui m’a été parfois faite, à savoir que François Tosquelles aurait déclaré que la meilleure psychiatrie qu’il avait pu « faire » avait été celle qu’il avait coordonnée dans les camps de concentration Français où il avait séjourné, c’est-à-dire dans les pires des conditions. Ou encore pendant la guerre civile espagnole.
Une telle réponse ne peut être que démobilisatrice quant aux mouvements de défense de ces conditions minimales, afin qu’une véritable clinique de l’homme souffrant puisse émerger et se développer. Il ne faut pas ignorer malgré tout, que centrer toute son énergie sur cette défense risque de faire perdre toute référence au travail thérapeutique. Ce qui reviendrait alors à favoriser la victoire de ce qu’il s’agit justement de dénoncer. La question est donc désormais de lier ces deux approches, l’approche clinique et thérapeutique d’une part, et l’approche politique d’autre part. Où l’on retrouve par là les fameuses deux jambes de la Psychothérapie institutionnelle, la jambe marxiste et la jambe psychanalytique. Car on fond, si l’homme marche et qu’il fait ainsi son chemin et si certains hommes ont besoin à certains moments d’autres pour leur permettre de retrouver leurs capacités de « marcher », celle d’être fondamentalement un « être marchant », au milieu et au contact d’autres, sans doute alors il devient indispensable de repérer quelque peu ce qui fait qu’il est et reste un homme dont le chemin est déjà tracé, celui d’être un « homme marché » ? En effet, la base de notre métier est bien de tenter de permettre un mouvement de différenciation chez lui entre ce qui est « marché » de l’intérieur, le fait que « ça marche en lui », de ce qui vient marcher de l’extérieur.
D’autant que ce qui fait qu’il « est marché » de l’extérieur vient faire que nous aussi « nous sommes marchés ». Même si, comme le disait le Président Mao, les causes des contradictions externes agissent avant tout par le jeu des causes des contradictions internes. Sauf dans le cas où les causes externes entraînent la mort, ce qui met fin à la contradiction. C’est peut-être le cas où se trouve aujourd’hui la psychiatrie. Déjà morte et largement assassinée, moribonde, en état de coma dépassé… ou respire-t-elle encore au fond des pratiques de groupes de soignants, par ci et par là ? Ce qui nous porte, les uns et les autres, et qui fait que nous soyons ici, ou à certains moments ailleurs, n’indique-t-il pas que nous ne nous résignons pas à laisser aller le mouvement mortel à l’œuvre ? Je vous en pose la question. Et à cette question, je suis sûr que nous ne pouvons y répondre qu’ensemble et avant tout sur notre propre lieu de travail, avec les équipes dont nous faisons partie, où nous partageons toutes ces difficultés et contradictions, et où notre mission nous propose et nous impose de côtoyer les patients qui font appel à nous. Car ne les oublions pas. Ils sont notre raison d’être au travail et en travail.
D’autre part, je voudrais rappeler la réponse faite par Primo Lévi quand on lui demandait s’il avait rencontré de nombreux pervers, des sadiques ou des tortionnaires dans les camps nazis : « Non ! Je n’ai rencontré que des fonctionnaires ! » À ce titre, nous sommes tous aussi des fonctionnaires, peut-être pas par volonté, mais au moins par négligence ou même par incapacité de développer une lutte conséquente pour une psychiatrie humaniste et pour une éthique professionnelle claire. Car, sur quoi pouvons-nous céder et sur quoi n’est-il pas question de céder, à moins de perdre son âme et celles de quelques autres ?
- 1 Jacques Tosquellas, PH, Secteur 4 de psychiatrie générale des Bouches-du-Rhône, CHR Timone, Hôpital de la Capelette, 116 avenue Mireille Lauze, 13010, Marseille.
N’oubliez pas la date : J. Tosquellas n’exerce plus au CHR de la Timone, mais à titre de psychiatre-psychothérapeute en ville. Il a pris en charge la psychopathologie des étudiants du Cycle C4 au Cifp.
- 2 Cet espace est à la fois un donné indépendant et à la fois la conséquence de la tenue debout, de l’animal homme, sur ses pieds, ce qui dessine pour lui un haut et un bas, un avant et un arrière
- 3 L’effet de serre est là largement cité, mais aussi les catastrophes écologiques liées à certains travaux gigantesques, comme le barrage d’Assouan ou l’assèchement de la mer d’Aral
- 4 Sans doute ici, ce sont des phénomènes idéologiques et économiques qui alimentent cette destruction du terreau.
- 5 Encore, bien entendu, qu’on sait bien que certains phénomènes météorologiques sont directement des conséquences de travaux des hommes.
- 6 Clastres nous indique par exemple quelques directions sur la question dans les sociétés qu’il nomme comme étant “sans état”.
- 7 D’une façon plus ponctuelle, on sait bien que dans les régions tropicales, les dépressions peuvent prendre l’aspect du typhon ou du cyclone. Je ne parlerai pas directement d’autres phénomènes comme celui de “el nino” ou de “la nina” parce que je n’y comprends rien, malgré les associations que je pourrais avoir à ce sujet, même si ça concerne plus alors la question de la production d’enfants !
- 8 On sait qu’il est parfois difficile de répondre à ces questions d’une manière directe, comme par exemple sur la question du réchauffement de la planète qui peut, par la modification du trajet du golf stream, entraîner au contraire un refroidissement dans nos régions tempérées.
- 9 Sans doute Bion nous en offre-t-il quelques possibilités sur ces réflexions. On sait qu’il distingue plusieurs types de transformations.
D’une part, les transformations de O, en rapport avec la connaissance, avec les transformations à mouvement rigide qui n’impliquent qu’une petite déformation et qui se situent dans l’aire des émotions, des pensées et des mots, les transformations projectives qui s’opèrent par projection, dissociation et identification projective, les transformations dans l’hallucinose qui aboutissent à l’hallucination.
D’autre part, les transformations dans O, liées au changement, à la croissance et à l’intuition. Ces dernières ont un caractère de rupture qui fait qu’elles réfèrent au changement catastrophique, lequel renvoie à la violence, la subversion du système et l’invariance. - 10 Je passe sur le fait que même les météorologues parlent du secteur dès le 20° siècle à propos des systèmes nuageux, des variations de la pression atmosphériques et de la prévision isobarique. Ils en parlent donc bien avant la circulaire de 1960 !
- 11 Certains ont évoqué à ce sujet depuis de nombreuses années la question de la pathoplastie.
- 12 Les propositions d’Elliott Jaques sont là essentielles. Je les résume : les organisations et institutions humaines ont pour but de se défendre contre les angoisses archaïques schizo-paranoïdes et dépressives individuelles tout en les élaborant collectivement.
- 13 M. Minard, A. Castera, « La psychothérapie institutionnelle est-elle morte et enterrée ? » [[in, P. Delion, Actualité de la psychothérapie institutionnelle, éd. Matrice Pi, 1994, pp.285-291.
- 14 En effet, pour “casser ce type de relation de pouvoir où le père-médecin commande et décide et où l’enfant-infirmier obéit et exécute, le mouvement canadien débouche sur une identification de type hystérique dans laquelle les infirmières (et les infirmiers), après avoir affirmé de ne pas avoir à définir leurs rôles et leurs fonctions par rapport à ceux des médecins, décrètent paradoxalement une clinique infirmière, des diagnostics infirmiers, un dossier infirmier, une science infirmière avec son “doctorat”, une expertise infirmière, c’est-à-dire singent ce qu’ils détestaient en tant qu’apanages des médecins et emblèmes de leur pouvoir”.
- 15 Ce mot ne me convient pas, mais je n’en trouve pas d’autres.
- 16 Resterait bien sûr à discuter de qui, ou quoi, autorise le développement de ces fonctions chez certains dans une équipe, compte tenu que, puisqu’il s’agit avant tout de formation individuelle et non de question de statut, d’autres ne peuvent alors pas y prétendre.
- 17 Un Centre de Communauté mentale se devait de comporter cinq types de services : hospitalisations, soins ambulatoires, urgences, hospitalisations partielles et services de conseils auprès des autres organismes sociaux et d’éducation. Cinq autres types de services restaient facultatifs : diagnostics spécialisés, pré-admission, réadaptation, post-cure, recherches et formation.
- 18 On ne dit plus cellule dans les textes officiels alors qu’on maintient ce vocable dans la vie quotidienne.
- 19 Comme pour indiquer l’accord de la profession.
Psychothérapie psychocorporelle
Abstract
The problem of psychotherapy’s historic dis-embodiment. Wilhelm Reich and the development of psychotherapy centered round physical as well as psychological resistance. Enrootedness and Expression as two terms which illuminate the core of Body-Psychotherapy. Catharsis and the reichian therapy template tension — charge — discharge — relaxation. Some variants on a potential session plan as a way of grasping some of the particular issues body psychotherapy generates and tries to deal with. Organismic trajectories and the possibility of remoulding well-etched life patterns. Safety, in this context, and surrender (with clinical vignettes). Oceanic feelings and regression. Access to re-formulation. Holding and handling and how these Winicottian terms apply to Body Psychotherapy. Transference in a touching world, comparisons with psycho-dynamic models. Difficulties and traps associated with the notion of reading the body. D.H. Lawrence’s ethical position about the author’s reponsibilities extended to the psychotherapist’s position. The green fuse that drives the flower and the crucible of unexpected process in conclusion.
BODY PSYCHOTHERAPY
Michael Randolph
The rather clumsy apposition which gives rise to this title (no one would have thought of talking of head psychotherapy) came about substantially because of a sense that psychotherapy had become dis -embodied. The talking cure developed by Sigmund Freud was opening up a world in which the body was, to all intents and purposes, reduced to a battle-field between conflicting hallucinations. Human existence became by turns a hydraulic carousel with hidden pressure gauges (Freud), a cavern of ardent, obscure tracings of indeterminate origin (Jung), a relational prostheses exchange and mart (Ferenczi), or the form which deep language had to take to propagate itself (Lacan). At each turn, the dis-embodiment became more pronounced. Some therapists might ask what a sigh meant at that moment in a session, few would ask what it felt like.
Wilhelm Reich (the original young man in a hurry, already a trainer of psychoanalysts at 27!) who was obsessed his whole life with what shied at or blocked living experience, had become by 1928 psychoanalysis’ resident expert on resistance. He noticed that a particular young patient of aristocratic descent (an outmoded if tenacious distinction in imperially dismembered post-war Vienna) held his face in a disdainful rictus, emphasising a misplaced and anachronic haughtiness. He saw this, and the accompanying dismissive shoulder lift, as frozen body resistance, shadowing the man’s inability to allow himself into any real contact with the plebeian world, which unfortunately now also included himself. His facial expression and chronic shoulder holding had become his prison, what Reich was soon to call his armour.
This other dimension, the one likely to be overlooked and underseen by those who mainly listened, unveiled, thanks to Reich’s work, the mechanisms by which spontaneous response to life difficulties became, with time, frozen patterns of behaviour, thought, perception and physiological functioning.
Live and Move and Have your Being
One of the ways an un-disembodied psychotherapy might distinguish itself is not so much in the warm, human question which nowadays peppers psychotherapy sessions, How do you feel? » (when you say that.., when I talk to you.., when you think of..,) than, closer to the body psyc}hotherapy point, « How does the feeling feel? ». In other words, can you get deeper inside your subjective experience of yourself, as you breathe, as you move, summed up in the beautiful Jacobean biblical phrase, as you live and move and have your being?
Over the decades since the 1920’s the tree of body psychotherapy approaches has ramified, some methods talk of working with energetic processes, some focus on emotional discharge or outburst, others again interpret what is going on in terms of very early childhood even foetal experiences. Some would emphasise intra-organismic freeing from deep patterns of blocks, of armouring, others might be more structured around the stammer-step of lost and found contact in the therapeutic exchange, a strobe-like dance which progressively nurtures and heals the inner waif. Some approaches have fairly clear interventionist protocols, others are disarmingly sometimes dismayingly open-ended to the extent that a therapeutic warp and weft becomes all but impossible to discern.
What probably links almost all body-psychotherapy approaches can be resumed in two terms: enrootedness and expression. Whether based on the hysterical manifestations that first put Freud on the track of the latent (1897) or on the encounter with terrifying existential and narcissistic dead-ends, the problem of being anything from uprooted to rootless has traditionally been seen to have huge psychological and social significance. One of the underlying postulates of body psychotherapy is that your body is the root of your experience, as it is the filter through which that experience is apprehended. Feeling rooted in your own movements and awareness permits much which was twisted or stunted to straighten and grow. Lack of anywhere to feel rooted necessarily sunders the living from its matrix and drains it of sense or alignment. One might reasonably propose that enrootedness starts in the face, eyes, smell and warmth of the caretaker. As the individual becomes her own taker-care-of, the root into her own bodily experience is part of what allows her to create her own holding environment. An enhanced sensitivity to this link creates a mood of inner attunement, which fairly naturally extends to include a more rounded ability to attune to others, the root of social existence.
Expression, the other key term, is often understood to have a cathartic ring in the body-psychotherapy context. From the Primal Scream and other therapeutic meteors of the late nineteen sixties and seventies, often carriers of heavy unacknowledged debts to Reich and his disciple Alexander Lowen, the public has tended to associate intense emotional expression or discharge, to use Reich’s term, with what they think of as body-psychotherapy (Oh that’s the therapy where you scream and cry and throw tantrums!).
Let’s go back to the sigh: Alan sits at the centre of a group of five others, half-recumbent, his back propped up with cushions, wanting and not wanting to talk of his elder brother who died last month. He has a psychologically-aware way of talking about himself which irritates him and pushes him into ironic asides about being a novice griever. Every so often he stops, turns away from us a little and sighs. I take some cushions out from under his back so he’s lying a bit flatter. He can feel his chest move more now, and his hand creeps up there. He can look at the ceiling more easily too and leave us out of his picture. It’s not enough, however, and he has to cover his eyes with his other forearm. You can tell he can hear his own sighs now and is perhaps torn by fear of theatricality on one hand and the pathos of the sound of his own sadness. I gently put a hand on his shoulder and it seems to tilt the balance in favour of letting the sighs turn into sobs and the sobs into deep crying. After a couple of minutes, he sits up more and talks animatedly, vehemently at times, tenderly at others, sometimes to us, sometimes just to and with himself in the presence, as it acutely feels to us, of the boy, the teenager and the man his brother was, quite clearly holding him in his welcome as a way of bidding him farewell.
Yes, obviously, deep emotions can be intensely cathartic, or purgative of emotional stasis and its toxicity as the Ancient Greeks saw it. The question of whether emotional expression or emotional discharge as such is a liberating process, is a much more fraught issue. Reich developed a theoretical framework which he believed explained the underlying deep functioning of the life process in the organism. He called the therapeutic slope of this theory vegeto-therapy as a way of emphasising its depth and its aptitude for being generalised to all living processes. If this sounds quaint to modern ears used to fairly thick demarcation lines between the psychological and the biological it’s worth remembering that at the turn of the century and up to the beginnings of Watson’s behaviourist hegemony (from about 1928 on), at least in the States, the holy grail remained the search for all-encompassing bio-physical theories. Reich, for one, was determined not to disappoint an eagerly waiting world! His expressive template became tension — charge — discharge — relaxation. This was supposed to be the pattern by which all living structures from the amoeba upward recovered life alignment or the vitality which, progressively, insults to bio-physical integrity had robbed them of. The dichotomy stasis/chronicity as opposed to life-flow was thereby set up and remained the lynchpin of all his, often surprising and dramatic theoretical postulates until his death in 1957.
The question remains unanswered, however, about the pertinence of deep emotional expression as discharge. Do emotions have to be about something to have therapeutic relevance and effectiveness? Perhaps it makes more sense to turn this around and to advance the idea that all shibboleths or received truths in this area, either refusing the value of emotions qua emotions, or positing the inevitably liberating effects of all emotional expression, are likely both to fall into reductionist traps and to render intuitive, common sense responses unavailable to the therapist just when she’s most likely to need them.
A session plan
Let’s take the word plan in its original sense of a laying out flat, a naming of points, to render something of what the course of a body-psychotherapy session might include and might perhaps demonstrate. Plan over the centuries has developed an anticipatory and predictive connotation which is not inherent in the following development. As framework, I will take a group session or workshop where the participants are, in the main, unknown to me. We will explore later the potential difficulties associated with ongoing individual work in the Body Psychotherapy framework.
In the beginning is the contact, which is probably given more emphasis than in most psychotherapy modalities. It is under no circumstances a preliminary, a waiting for the real stuff to emerge. Content and form are indivisible, the what and the how are permanently interwoven. In this, Body-psychotherapy practice in many ways predates modern psycho-dynamic sensitivities where the position taken by the therapist and how that evolves over a session or indeed over the course of an entire therapy, is perceived as an intrinsic part of a process where the knowing is no longer the panoply of the therapist alone, the inner questioning no longer the monopoly of the other.
In this beginning phase, the client is quite often, in my style of work, standing opposite me. He may cast around inside himself to evaluate how he’s feeling. I may encourage this casting around, allowing its blending into a loosening up or pre-mobilisation of the body with a certain amount of shaking out and general movement. Some of this serves also to allow more focus on us whilst seeming to focus on him; the issue of distance very naturally arises in many cases combined with the question of a comfortable distance from each other (which we may never find) and the general exploration of what it’s like to be in this kind of inevitably expectant connection with someone else. The exploration of this register of contact — the link between two beings, two bodies, two intentions perhaps, with all the reverberations throughout present and past life that might be fraught with, may well become the matter of this session, where it starts out and ends up. Living snared in one’s imagination of what other peoples’ intentions towards us consist of is common and usually debilitating.
This phase of the session often draws some of these dynamics into the light: « You seem preoccupied » the therapist might say, « Yes, there’s no way I know how to be so honest about myself as Lynn has just been, when she talked about what she went through as a teenager. » « Do you feel that’s likely to eliminate you from being interesting to us or respected by us? » « Well, it’s a bit of a handicap! » « You smiled as you said that. » « Well, that’s the reason I came here, because I was feeling sort of emotionally handicapped, so I suppose I’m stuck with it. That’s what made me smile ». « Yes, those can be frightening presumptions. Why don’t you make some grimaces to loosen up those facial muscles a bit and while you’re at it try rolling your shoulders a bit. Everything tends to stiffen up when we feel even subtly threatened with exclusion. »
Many people live almost dissolved in an acidic solution of their own perception of others’ intentions, writhing quietly all their lives. Exploring both the weaving of these interpretations and the spatial configurations and body reactions that accompany this, often unceasing, mental activity can open up chapters of life story impregnated with chronic malaise. It may also, potentially, allow access to new positional possibilities, including symbolic relational ones, which the tension of fear associated with such dynamics had precluded up till now.
A therapy process which is in large part focused on tracking awareness as it lives and moves and has its being offers a rather different experience than therapies which mainly focus on the emergence of syntheses or the insightful renaming of patterns uncovered. Daniel Stern, talking of the infant’s experience uses the term vitality contours, of their being like the trajectory of a desire as it moves towards its immediate goal. Body psychotherapy typically concerns itself with organismic trajectories, both in so far as they delineate patterns whose sense and resonance may then be rendered explicit and also because the inhibitory quality of anti-expressive reflexes creates trajectory-starved or -strained lives, no impulses, or so few, ever moving to their goal. In this sense, body-psychotherapy patently offers an educational side which complements and is intertwined with its therapeutic potential. The question to the body, How are you doing that? is thus intertwined with the experience of doing something even subtly mould-breaking, something unexpected, something whose newness re-etches the habitual template. The echoes of this as far as re-learning is concerned are real and surprisingly durable too.
If the question of contact and distance remains one point of potential focus among many, if the person seems well enough rooted in present reality and some loosening and general body mobilisation is achieved, then his overall awareness probably is ready to leave some of its more peripheral anchors and shift into a logic of centering. This is equally to usher in a more potentially regressive phase of the session as I will have probably helped the person lie down on a mattress on the floor, propped him up a lot or a little according to my reading of the situation and his feed-back and encouraged the others to sit at a distance that won’t impinge on him invasively.
As the person becomes more potentially vulnerable, as the setting lends itself to a more regressive take on the present, issues touching on safety and trust come more strongly to the fore. Like me, many psychotherapists have never felt convinced by bald statements about safety or trust (you’re in a safe place.. it’s important that you let yourself trust your therapist) nor even on contracts designed to guarantee something of that nature (so we agree that if you stop feeling safe you’ll tell me) indispensable though the latter may be. It seems therapeutically essential to dare evoke mistrust as a way of shuffling towards a safe-enough space. If it doesn’t become safe-enough as we perceive it then that will no doubt end up being the focus of the session, because moving forward organismically without safety is what happens to the coyote in Roadrunner cartoons as he overruns the canyon edge.
He survives to let Tex Avery produce again. Our clients by contrast have a limited capacity to pick themselves up and start all over again. This phase of the session may be mainly physical, relayed by some gentle hand pressure on the belly as a way of mutually intimating levels of trust and mistrust, or it may be largely verbal. In contrast again to many other therapy modalities, body therapists do not necessarily see verbal understandings as the only credible anchors of an onward-moving therapy exchange.
Oceanic feelings, you say?
What might seem most natural and most pertinent in the course of this inward-directedness is to encourage a deepening of the experience into something where the whole body feels involved, where a large part of the self feels encapsulated in the sensorial and emotional process. The therapist may be fairly active here, encouraging small and larger movements to avoid stiffening and resistance against what Reich would call life flow. Breathing is, of course, at the centre both of what drives an easy rhythmicity and rocking in the trunk and pelvis and of what mobilises the nervous plexus whose feedback tells us of our emotional state.
Surrender to oneself can be the most exquisitely painful surrender known. The body and mind unceasingly beat the bounds of the organism’s inner working models or underlying game plan. Going beyond these boundaries, allowing them to dissolve somewhat, is so defended against precisely because nothing seems to guarantee this step will be followed by any kind of a recognisable reformulation.
« Where has the life drained away to in this sociable, playful woman whose fleshy face and arms appear now infallen, tinted with a queasy shade of pale? In what fibre of her living might she feel touched if I slide my hand palm up under the middle of her back? Is the tilting forward of her head a shift towards contact or the mark of an even deeper, more disconsolate misery? As colour slowly washes through her, it washes her back up onto the therapy mat in a high sunny group room in an erstwhile gear factory in east London, and one can almost hear the crackling of aliveness running from cell to cell as the falling body abruptly feels caught, held, accompanied, awaited anew. »
I wrote a few years ago after a workshop in London. Surrender obviously can induce the kind of oceanic feelings of universal openness that Freud famously told Reich (famous in reichian circles, that is) that he’d never experienced*. This peak experience in Maslow’s now strangely undervalued hierarchy brings the indescribable joy of lightness and flight to some. But, as the British poetess Stevie Smith, writing in the 1960’s, would no doubt have pointed out, one person’s flying is another person’s falling. Beyond the indisputable life-time echoes of such peak experiences, there is the powerful possibility of some real re-formulation that any such deep surrender, whether experienced as joy or even as terror, may well bring with it.
The handling
It’s clear from what I have been writing , that in Winnicottian terms, from his writings of the 1950’s and 1960’s body psychotherapy is, potently and often concretely, both a holding but perhaps more importantly a handling environment. The man I am working with seems to be making vaguely choking sounds as he exhales. His legs seem tense and stiff with.. something. I ask him to walk into the mattress, which he does tentatively to start with, then with a growing fury. I encourage him to spit out whatever words might be choking him.. The choking gets worse.. I suggest he just say You..! with each exhale, which soon becomes You bastard. You shit as his fists bunch up and he starts to hit down into the mat with growing power and rage. It culminates in a huge leonine yell of defiance, the outrage at humiliation bursting out at last. I massage his chest and shoulders, stiffened and reddened with blood coursing under the skin. As he softens, tears and laughter well up at the same time, vying with each other for five minutes before, gradually, words come about how his father always put him on some kind of an absurd pinnacle as another Mozart, making him play piano in front of bored neighbours and relatives, pretending to be overawed by his son’s prowess, almost asphixiating the son’s love of music. It was the professional musician that he had somehow managed to become talking to us at the end, talking about maybe re-dreaming his career and founding the sextet he’d never quite had the vitality and pride to get going in spite of the solid encouragement of well-known colleagues.
The interactive intensity of the handling environment was clearly seen as an essential part of the good-enough parent/child exchange by Donald Winnicott. In what way does it make sense to transpose any of this perspective into the psychotherapy setting? Isn’t it self-serving to want to construct credible developmental schemes for therapy by basing them on far-away childhood dynamics which aren’t such close parallels after all? As with an understanding of the phenomenon of transference, those who seek perfect play-backs of past dynamics are certain to be disappointed. Whatever else the post-modern world may have taught us, the fact that we continually reinvent our history is surely part of what we have to retain. Nonetheless the dynamics of our experiences have their overtones and undertones, and a complex music is formed out of even an approximate reliving of deep early experiences.
The underlying question in modern psychotherapy terms of examples such as the short clinical vignette above is: What can be authentic about such a re-experiencing when the therapist plays such a strongly interactive, sometimes suggestive role? Doesn’t this invalidate the credibility of what transpires? It may well be that there’s a fairly generalised bias in favour of what passes for a holding environment as good and appropriate and fostering authentic therapy results. A conviction that safety and the ubiquitous therapeutic alliance is the key to good therapy. I would be inclined to propose that this is something of an illusion and that a much more intense degree of interaction (handling) is always present than is generally acknowledged.
Clearly it’s an exaggeration to expect brain and psychic growth to be fostered by adult interactions in therapy in the same way that the caretaker-child link functions. It is equally true however that the handling environment was not mainly a potential seat of abuse but specifically what enabled us to unfold our genetic and social potential. The reverberations of this still allow an exquisite sensitivity to those dynamics which speak to us of access to change, those changes which counteract the toxicity of stasis and immobility. Body psychotherapy rather firmly puts these questions at the heart of our reasoning, most clearly because it has never really tried to appear anything but interventionist, appropriately interventionist it is to be hoped, but interventionist nonetheless.
So what do I mean by re-formulation? As the phase of surrender, which may or may not form a central part of our session, comes to a close, the client often re-establishes contact with the therapist, with other group members. This may be a bridge too far initially or the engagement may happen of its own accord. During this time, the mind will often condense and synthesise experiences from different times in life. Patterns may become evident that were previously obscured by unacknowledged emotional charge. Choices may become apparent where once the bounding walls seemed high and narrow. Life will re-group, re-formulate if given space and support and this may emerge from experiences which in contrast to the examples above are anything but dramatic: Julie just laid down and sighed and sighed some more and then some more again. After some time she timidly sat up and said, surprised, I’ve survived. I told her of a photo I’d seen of a wall in Berlin in May 1945, with chalked on it in big letters : Hello Helga, I’ve survived. What about you?
The idea that others could also live in such a logic of survival both shocked and touched her. The idea of not being the only person surreptitiously dressed in a survival suit caught her fancy and helped her laugh. As she did so a whole flood of examples of her survival tactics came to her mind. By being able both to own them and to find an implicit distance from them, something I would term reformulation got set in motion. At times, allowing clients to stay away from their own stereotyped terminology, to exist without recourse to the floss of words, may allow them gingerly to go where they never thought they could.
Transference in a touching world
One of the three or four keystones of modern psychotherapy consists in the existence, understanding and use of transference. How can body psychotherapy, with its collapsible boundaries, make use of transferential phenomena in the same way psychodynamic methods do? I would propose that transference, at its most therapeutically usable, is essentially a phenomenon of accretion, an accumulation of slight, difficult to formulate impressions that build up to an atmosphere redolent of prior relational dynamics. This requires both time and a certain distance between the actors involved in which such impressions can take root. The phenomenon of transference also carries the emotional charge in therapy from session to session. It is the substrate which ensures continuity, not at an intellectual but at a feeling level, just as the postulated aether of the 19th century was supposed to permit the propagation of light in space. The transference in body psychotherapy is more of a projective phenomenon, not easy to carry usably over from one session to the next, which is the heart of the usage the psycho-dynamic therapies make of it. It is probably true to say that body-psychotherapy exchanges the longer-term working through or elaboration of the positional subtleties real transference presents us with for the intensity and immediacy of the encounter with the other, and the self-in-the-other.
On the whole, I’m inclined to think that strongly body-centered psychotherapy is most at ease in a group setting. Individual body-psychotherapy is more often a verbal or Gestalt-type therapy modality with a much stronger commitment to bodily expression of emotions and to the permission of therapeutic touching and holding than would be normal elsewhere in psychotherapy. This framework, of course, is often particularly suitable for people with deep issues of abuse-generated shame, where body-psychotherapy offers a unique possibility to continually renegotiate space and boundaries. It is also conducive to helping some people break out of the misery of a language reflexively so far removed from visceral experience that they feel like extra-terrestrials.
The weakness of certain forms of individual body-psychotherapy, especially those centered around regular recourse to visceral massage, is that the individual sessions become islands of experience, essentially separate from one another. Because this is difficult to accept in long term therapy, a transferential warp and weft is invented to supply continuity, but the same transference is submitted to the bewildering shuttle of the therapist as impalpable target of projections on the one hand and regular masseur of the chest and belly on the other. What may well emerge from this is a subtle entente to protect the framework from criticism, thereby plunging the undertaking into a space where inauthenticity becomes a real, and for psychotherapy, mortal, danger.
Read-outs
A permanent source of friction in psychotherapy concerns the respective weighting given to interpretation on the one hand and insight on the other. To some extent this stand-off has lost intensity with the rise of a more relation-centered perception of the psychotherapeutic process. Strong interpretation remains alive and well, however, in certain schools of body-psychotherapy in the form of reading the body. From Lowen’s mixed bag of diagnoses, rigid – oral – psychopath -masochist – schizoid using both anatomic and psycho-dynamic designations to Stanley Keleman’s rigid – dense – swollen – collapsed, to Chuck Kelley’s anger-blocker — fear-blocker — pain-blocker, the body is fairly frequently used as a read-out for the discerning eye. So what might the body actually say to us and, equally if not more important, how might we use what we think we are seeing? Put in a nutshell, the interpretative faculty opens onto a striking dialectic around the issue of power. He who sees, and upgrades intelligent guesses into certainties, wields impressive power in the domain of psychotherapy.
The reichian target of unearthing chronic holding patterns which betray the underlying personality make-up, can leave an impressive amount of emotional scar-tissue when they are handled without modesty and without enough enquiry into the listener’s sensitivity. When Freud, Jung and Ferenczi went to America by liner in 1909, they interpreted each others’ dreams at breakfast, until Freud got fed up with it and stopped coming to breakfast!** The pro-active reichian tradition has sometimes fostered a « frank » tendency to present diagnoses as self-evident, without any counterweight, in the form of sensitivity to good timing for example, to offset this pathologising. Overweight participants are quickly labeled « swollen » in Keleman’s scheme of things with the pernicious sub-text that swollen also carries with it the sense of invasive and manipulative. Many essentially genetic anatomic manifestations are seen as the results of supposedly chronic psycho-energetic leanings.
We find at times a hankering for a sort of body-phrenology supposed to help us read out someone’s life experience and their ossified responses to it. The diagnosis is also of course carrier of a certain intervention plan, designed to unlock such deep patterns. I sometimes fear that constructing whole therapies around what are often no more than value judgements, can have the dramatic down-side of over-investing in or overidentifying with (and encouraging the client to do the same too) a symptom complex at the expense of something more surprising, more alive, and often also, of course, more implacably resistant to read-outs!
D.H.Lawrence, in one of his essays talked of writers who keep their thumb in the pan (a reference to the cheating of vendors with the hand-held weighing-scales of his childhood). He held that an author deeply attached to his creation does not treat his characters as so many objects to be manipulated to a predetermined end. His robust assertion of their underlying, indefinable right to a degree of independence is a reminder that life is not the domain of an omniscient cartographer with desired outcomes writ large in the margins, but something altogether more ungraspable and which, above all, doesn’t belong to the observer. Our clients’ (and our own) vitality is something therapy may enhance, but cannot appropriate.
It’s difficult to conclude without quoting Dylan Thomas. He talks of « the green fuse that drives the flower« , and it seems incongruous not to celebrate a certain idea of vitality which is at the heart of the reichian tradition and by extension of body psychotherapy in general. At a time when a sometimes laudable, but nonetheless massive effort of categorisation in the form of the Diagnostic and Statistical Manual sits at the centre of our psychotherapy galaxy, it’s easy to forget that determinants like Henri Bergson’s élan vital were once seen as the root of human existence and, as Dylan Thomas’s phrase implies, what it was that linked all the different declensions of life.
All psychotherapy, no matter how structured through and through it may appear, brings us in touch with what is impalpable in human existence, along with all the rest we have the hubris to imagine we know how to name or to conjugate! Body psychotherapy has a real potential to open up living trajectories of feeling, awareness and experience that bring us in some kind of contact with the green fuse that drives, that lets us dip in the crucible of the unexpected process, the enabling fluid of that drawn-out transmutation called therapy.
* Quoted from Gustl Marloch, Keynote address at conference of European Association of Body Psychotherapy, 100th year Centenary of Reich’s birth, 1997, Travemünde, Germany
** Personal communication from Gérard Pirlot, Société psychanalytique de Paris, from readings in Freud/Jung correspondence and Freud/Ferenczi correspondence.
References
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Mis en ligne le 3 juillet 2007
Tondi Doni
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« Phobie »
C’est avec Le petit Hans , l’une des Cinq Psychanalyses , que Freud a donné très tôt à la phobie ses lettres de noblesse analytique. La phobie court comme un fil tout au long de la question de l’angoisse, elle-même nouée à celle du symptôme. En 1925, dans Inhibition, symptôme et angoisse , Freud recourt tout naturellement à la phobie et à l’exemple de Hans pour tenter une définition plus précise du symptôme et de son rapport à l’angoisse. Car la phobie témoigne d’un retournement étrange et imprévu : non seulement l’angoisse, comme en d’autres formes de névrose, est à l’origine du symptôme, mais elle y devient elle-même le symptôme central. Le « cristal signifiant de la phobie« , comme dit Lacan, devient ainsi l’exemple même en sa pureté de l’essence du symptôme.
Venons donc d’abord à Hans. C’est en 1909 que Freud publie l’Analyse d’une phobie chez un petit garçon de 5 ans (Le petit Hans). Freud, à vrai dire, n’a pas mené directement cette analyse, où il est intervenu personnellement au cours d’un seul entretien. C’est le père de l’enfant qui a conduit le traitement, en a rendu compte à Freud au fur et à mesure et lui a communiqué ses notes pour la publication. La phobie de Hans, c’est : « La peur d’être mordu dans la rue par un cheval » . Le père note que cette peur « semble être en rapport d’une façon quelconque avec le fait d’être effrayé par un grand pénis – (Hans) a de bonne heure, ainsi que nous le savons par une observation antérieure, remarqué le grand pénis des chevaux et il avait alors tiré la conclusion que sa mère, parce qu’elle était si grande, devait avoir un fait-pipi comme un cheval ». Freud rectifie : ce n’est pas le grand pénis en lui-même qui fait peur à Hans, bien au contraire, mais quelque chose de plus enfoui qu’il faut arracher à l’énigme du symptôme et qui se nomme « angoisse de castration ». Il convient d’abord en effet d’inverser le message énoncé par Hans : « Et tout le monde a un fait-pipi, et mon fait-pipi grandira avec moi quand je grandirai, car il est enraciné ». Ce « car il est enraciné », entendons-le à l’envers : à la fois consolation et défi, il « rappelle la vieille menace faite par sa mère à Hans, lorsque celle-ci lui avait dit qu’elle lui ferait couper son fait-pipi s’il continuait à jouer avec. Cette menace, faite quand Hans avait 3 ans 1/2, demeura alors sans effet … Il serait tout à fait classique que la menace de castration fît son effet maintenant après coup , et qu’actuellement, un an et trois mois plus tard, Hans fût en proie à l’angoisse de perdre cette précieuse partie de son moi ». Ainsi, il y a un effet d’après coup dans le surgissement de l’angoisse au regard d’une menace primitive. Une fois surgie, l’angoisse cherche un objet et le trouve dans l’animal phobique : le cheval qui peut mordre dans la rue. Mais la menace de castration elle-même (quelles que soient les paroles effectives qui la concrétisent aux oreilles du sujet) doit être entendue dans le contexte plus large de la barrière de l’inceste qui interdit au petit garçon de posséder sa mère, au moment même où il la désire le plus, et pose alors le père en rival interdicteur. Toutefois, la phobie se produit dans un espace intermédiaire où la barrière de l’inceste, tout en se faisant sentir, ne constitue pas encore véritablement un interdit, mais demeure un lieu de violence : violence faite à l’enfant par ce qu’il suppose être en soi un acte de violence. « Hans soupçonne qu’il est interdit de prendre possession de la mère; il s’est heurté à la barrière de l’inceste. Mais il croit la chose défendue en elle-même. Dans les exploits défendus qu’il accomplit en imagination, son père est toujours avec lui et est arrêté avec lui. Son père, pense-t-il, fait donc aussi avec sa mère cette chose énigmatique défendue qu’il remplace par un acte de violence tel que le bris d’une vitre de fenêtre ou la pénétration de force dans un espace clos ». C’est par conséquent le rôle d’un interdicteur tranquille qu’il faut restituer au père, afin de métamorphoser en loi humaine une violence singulière. Passer, si l’on peut dire, du pire au père, en humanisant par des paroles la violence, non seulement qui gît dans l’énigme sexuelle, mais que l’enfant soupçonne dans l’interdit de l’inceste. Le viol de l’espace clos doit se retourner – ce qui n’est pas évident – en temple sacré des lois humaines. Les paroles de Freud adressées à Hans, au cours de l’unique entretien qu’il eut avec lui, sont tout à fait remarquables, car elles ont tout d’un passage et d’une initiation : « Je lui révélai alors qu’il avait peur de son père justement parce qu’il aimait tellement sa mère. Il devait, en effet, penser que son père lui en voulait de cela, mais ce n’était pas vrai, son père l’aimait tout de même, il pouvait sans aucune crainte tout lui avouer. Bien avant qu’il ne vînt au monde, j’avais déjà su qu’un petit Hans naîtrait un jour qui aimerait tellement sa mère qu’il serait par suite forcé d’avoir peur de son père, et je l’avais annoncé à son père ». Ce point de capiton symbolique que constitue la « révélation » accordée par Freud au petit garçon permet dès lors à celui-ci une liquidation programmée de sa phobie, c’est à dire une construction subjective accordant la fragilité de son sexe à la transmission des générations. Mais on remarquera d’abord que, pour que ce point de capiton soit possible, il est nécessaire d’extorquer au père un aveu : « Malgré ce que tu penses, ce n’est pas vrai que je t’en veuilles! » Aveu d’amour paternel, accompagné d’un aveuglement fécond sur la haine : quand son fils lui donne, à l’improviste, un coup de tête dans le ventre, et qu’il lui rend, par un mouvement réflexe, un coup avec la main, il ne se rend même pas compte – lui si attentif à tout noter et interpréter – de l’intention hostile dont témoigne ce coup de boule. Le père ne rend pas haine pour haine. Cela est, semble-t-il, aisé de la part du père de Hans. Mais dans bien des cas le désaveu venu du père, le retour de haine dont il fait preuve, rendent impossibles la liquidation programmée de la phobie et la construction humaine de la loi. La « révélation » ne suffit pas alors sans une lutte énergique contre ce désaveu du père, sans l’ouverture d’un dialogue enfin apaisé où l’enfant « puisse sans aucune crainte tout lui avouer ». On pourra, par contraste, mesurer l’exigence vitale d’un tel aveu à la description du combat que Franz Kafka livra en lui-même contre un « père » hermétiquement clos à tout appel et avare de tout aveu, combat dont son écriture est la trace fulgurante et désespérée – en particulier dans le Journal .
Accorder la fragilité du sexe à la transmission des générations, c’est ce que Hans réussit à faire. « Dans le dernier fantasme de Hans, l’angoisse émanée du complexe de castration est surmontée, l’attente anxieuse muée en attente joyeuse ». Voici ce « dernier fantasme » qui scelle la construction subjective de la loi : « Tu sais, j’ai pensé aujourd’hui quelque chose… Le plombier est venu et m’a d’abord enlevé le derrière, avec des tenailles, et alors il m’en a donné un autre, et puis la même chose avec mon fait-pipi . » Freud interprète ainsi ce fantasme : « Oui, le docteur (le plombier) vient, il lui enlève son pénis, mais ce n’est que pour lui en donner un plus grand à la place ». Le cas du petit Hans représente ainsi une figure complète de la phobie, avec sa formation, son acmé et sa résolution. Et Freud d’ajouter : « Quant au reste, notre jeune investigateur a simplement fait de bonne heure la découverte que tout ce qu’on sait est fragmentaire et que sur chaque degré gravi de la connaissance un résidu non résolu demeure ».
Le rapport au fragment peut résumer le caractère essentiel de la phobie, jusque dans son ombre portée : la persistance, à chaque étape de la connaissance ou de la vie, d’un résidu non résolu. C’est la raison pour laquelle la résolution de la phobie ne pourra être autre chose que la construction d’un fantasme cernant ce résidu. Le maintien du fragmentaire, qui est un autre nom de la « castration », s’oppose à la fétichisation de l’objet : la phobie s’oppose ainsi directement au fétichisme. On peut ici, à titre d’exemple, indiquer dans le Journal de Kafka (page 78), le récit d’un fantasme onirique qui montre de quelle manière le sujet s’arrête juste avant ce qui pourrait devenir la construction d’un fétiche. Le sceau brisé laisse à l’état de fragments ce qui, dans un fétiche, redeviendrait feinte totalité. Au moment où il découvre la castration, le fétichiste la dénie et construit contre sa découverte un fétiche qui pare à sa panique, refermant l’espace sur un culte, un trône, un autel. Le phobique tient, si l’on peut dire, le cap de sa panique et ne cède pas sur son angoisse : le champ de la castration reste ouvert. Lacan souligne en ces termes la distinction entre l’objet phobique et le fétiche : « Je leur ai appris à distinguer l’objet phobique en tant que signifiant à tout faire pour suppléer au manque de l’Autre, et le fétiche fondamental de toute perversion en tant qu’objet aperçu dans la coupure du signifiant » (Ecrits , p. 610).
Qu’est-ce que ce « manque de l’Autre » auquel le signifiant phobique est destiné à suppléer? Ce manque est régulièrement incarné dans la figure très particulière d’un père à la fois omniprésent et défaillant, envahissant et muet sur les choses de la vie, tout-puissant dans sa violence familière et blessé, impuissant devant la vie, rebelle devant la loi. Le phobique se trouve ainsi amené à interroger de façon aiguë ce point de défaillance qui le blesse lui-même, cette énigme d’un être qui impose si violemment une loi rebelle à la loi. « L’office du père est fragile », écrit Pierre Legendre dans Le crime du caporal Lortie. Nul plus que le phobique n’a la conscience et la souffrance de cette fragilité. Le signifiant phobique constitue alors une métaphore paternelle déplacée, figée sur un élément neutre, extérieur, qui assure au sujet la non-intrusion de ce « père-sévère », fou, tueur du désir. Si le fétiche assure la condition absolue d’une jouissance, l’objet phobique protège contre la disparition du désir – il est, selon le mot de Lacan, une « arme à l’avant-poste » contre la menace de cette disparition.
Naturellement, cette arme est à double tranchant. Elle menace sans cesse de se retourner contre le sujet lui-même. Le signifiant phobique demeure un signifiant énigmatique qui pose une question à laquelle rien ne vient répondre et qui donc se répète indéfiniment. Le risque du traitement de la phobie est de déplacer seulement ce signifiant nécessaire qui ira se reformer plus fermement ailleurs. Car l’objet phobique est nécessaire. Bien qu’indéfiniment énigmatique, il s’impose au sujet comme un réel plus dur que tout réel. Et bien souvent, il lui assure une vie normale, organisée et maintenue dans sa cohérence vitale autour de ce « cristal signifiant ». Tant bien que mal, un pont fragile se crée entre un monde intérieur et un monde extérieur violemment discordants. Cette discorde est tout le drame du phobique, mais, précisément parce qu’il a su créer ce pont fragile qu’il préserve comme la prunelle de ses yeux, il garde le plus souvent cette discorde secrète et tue à ses plus proches. C’est une affaire entre son désir et lui, une question plus intime que Dieu même à son existence de sujet. Une question écrite en traits de feu (les « blasons de la phobie », dit Lacan) sur ce qui n’est aux yeux du phobique lui-même qu’une paroi de papier, plus infranchissable cependant qu’une muraille de Chine.
Les objets phobiques sont des concrétions de langage qui ont pour fonction de créer un bord plus consistant au sexuel lorsque celui-ci s’est avéré pour le sujet terrifiant, énigmatique ou insaisissable. Le symptôme n’est pas rejeté sur des scènes étrangères, comme dans la névrose obsessionnelle ou la paranoïa, mais directement traité sur la scène du moi. De ce fait, la phobie a moins à faire avec l’étranger qu’avec l’inconnu, qui s’ouvre à chaque pas devant le sujet comme un gouffre. « Voilà dix ans que j’avance dans l’inconnu », dit un analysant. Tout se passe en effet comme si s’ouvrait sans cesse à nouveau une altérité dramatique, un hiatus irréductible entre le langage et le sexuel. Le signifiant phobique offre le lieu d’une rencontre sans cesse renvoyée à l’impossible entre les deux. Il crée une paroi qui isole le sexuel tout en le rendant captif d’un langage projeté sur l’extérieur. Ce jeune homme décrit ainsi la formation de son symptôme agoraphobique : Pendant une époque de sa vie, il fréquentait régulièrement les prostituées, dans des élans compulsifs qui le faisaient parfois courir, toutes affaires cessantes, à la recherche de sa satisfaction quand l’envie s’emparait de lui. C’était un désir absolument immaîtrisable, qu’il payait ensuite de longues angoisses peuplées de la pensée des maladies qu’il pouvait avoir contractées. Puis, le jour même de la naissance de son fils, il décida brusquement de renoncer définitivement à cette pratique. Il se souvient très bien de la dernière fois où il céda à la tentation : c’était précisément quand sa femme était à la clinique, la veille de l’accouchement. Depuis ce jour, il ne toucha plus une seule prostituée. Cependant, après quelque temps de latence, il développa une très forte agoraphobie. Il lui devint impossible de sortir seul, sans se faire accompagner par sa femme. Naturellement, on voit d’emblée comment l’angoisse de tentation peut jouer le rôle de déclencheur, puisque l’épouse trompée devient désormais la personne secourable, dont la présence est indispensable pour surmonter l’agoraphobie. Mais on voit également comment la phobie se construit sur le double sens du verbe sortir, puisque sortir, c’est aussi « sortir avec » – au sens sexuel. De fait, le danger pulsionnel dont l’agoraphobie protège le sujet est moins la faute prétendue à l’égard de l’épouse (la culpabilité), que la jouissance compulsive elle-même, ressentie comme un esclavage. C’est donc à cette force immaîtrisable et dangereuse que la barrière phobique met une limite qui, sans elle, n’existerait pas. C’est pourquoi Freud parle à juste titre d’angoisse réelle – Realangst – dans la mesure où, pour le sujet, il n’y a rien de plus réel que cette force qui s’impose à lui, invincible sans le contrepoids du signifiant phobique. Le mot lui-même, le verbe « sortir » dans cet exemple, prend alors un curieux statut : « C’est le même mot, mais ce n’est pas la même chose ». Les deux choses – sortir avec les prostituées et ne pas pouvoir sortir seul – se trouvent comme disjointes sous le même mot. Ces deux choses, souligne le jeune homme, il les connaît, il n’a rien oublié d’elles. Ce qu’il a oublié, c’est le lien entre les deux. Ainsi, le signifiant phobique crée un pont qui disjoint ce qu’il relie. Et le sexuel est comme rejeté aux antipodes du signifiant qui le représente dans l’impossible. Seules restent alors l’inhibition de l’acte et les limitations du champ de l’existence.
On notera dans cet exemple enfin que la date où fut prise la décision de rompre avec les prostituées est riche de signification : l’enjeu de paternité vient directement barrer le désir sexuel, dans une opposition où l’on entrevoit que le registre du symbolique au sens large (la transmission des générations) vient s’inscrire en discordance par rapport à celui du désir qu’il menace de disparition. Le signifiant phobique s’érige alors en mémorial de ce que le symbolique, en sa loi générale, interdit : la singularité la plus extrême que comporte en soi la sexualité, enfouie désormais sous le quadrillage des limitations phobiques. Face à sa propre sexualité, le sujet est infiniment seul et le contrat phobique avec l’objet de sa réassurance rend cette solitude, s’il se peut, encore plus infinie, et comme irrémédiable. Il y a du désespoir dans la phobie – que ne connaît pas le fétichisme.
Que l’angoisse réelle puisse s’écrire et trouver une forme de sublimation en touchant l’Autre – à la pointe de la lance – au point même du défaut qui a fait le désespoir du sujet, cernant d’un fantasme ce vide, telle paraît l’issue possible de la phobie. C’est la raison qui pousse volontiers les phobiques aux avant-postes de la découverte et de la création. Ils se trouvent là où il faut pour soutenir « l’insoutenable légèreté de l’être », qui est celle du langage lui-même. L’exemple de Kafka, encore une fois, en témoigne magistralement. Mais une question se pose. Jusqu’à quel point l’issue de la phobie, lorsque celle-ci tend à se résoudre, ne met-elle pas le corps en péril, sous la forme insidieuse de la maladie, de la tuberculose, de la crise cardiaque, etc., venant à point nommé rompre le combat du sujet avec son propre désespoir, et suppléer le signifiant phobique lui-même lorsqu’il vient à défaillir à son tour, ayant épuisé ses effets de fragmentation et d’écriture? Sans doute y a-t-il là un problème qui touche aux limites de la psychanalyse, et dont un certain nombre de cas témoignent. Quel est le sens de la maladie de Kafka par rapport au combat qu’il mène dans son écriture? S’il est vrai, comme l’écrit Lacan à propos du petit Hans, que le sujet « développe autour du cristal signifiant de sa phobie, sous une forme mythique, toutes les permutations possibles d’un nombre limité de signifiants », faut-il admettre que toute analyse de phobique aura à parcourir cette forme mythique? Sans doute. Mais quel en sera la limite ou l’exhaustion? Qu’adviendra-t-il lorsque l’ultime permutation portera d’avance inscrite en elle, avec l’insupportable réalisation du fantasme, l’ultime fuite dans la mort? « L’exhaustion de toutes les formes possibles d’impossibilités » (Ecrits , p. 520) ne viendra-t-elle pas elle-même mourir sur l’interruption brutale d’une mort subite ou annoncée? Comment éviter, sinon par la plus extrême prudence à modifier l’équilibre du sujet avec sa phobie, que l’implosion du corps ne vienne mettre alors un terme à l’exhaustion de l’impossible?
« Es-tu désespéré?
Oui? Tu es désespéré?
Tu prends la fuite? Tu veux te cacher? »
F. Kafka, Journal , p. 3.
Se cacher dans l’impossible : avec cette tangence mortelle, la phobie n’illustre pas seulement la nature la plus radicale du symptôme, elle touche à la forme la plus risquée du mythe que tout sujet humain se doit d’élaborer face à l’énigme de son existence.
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