L’appel des Appels sur France-culture

Du côté de L’APPEL DES APPELS

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Entretien d’Antoine Mercier avec Roland Gori

Vous trouverez ci-dessous la transcription de l’entretien de France-Culture du mercredi 22 juillet 2009, d’Antoine Mercier avec Roland Gori, Professeur de psychopathologie à l’Université d’Aix-Marseille-I, à la diligence de la SIHPP, dont on trouve régulièrement le Bulletin sur notre site.

Antoine Mercier : D’autres regards sur la crise, toute cette semaine, dans le cadre de ces XXIVe Rencontres de Pétrarque sur le thème Après la crise quelle(s) révolution(s) ? Roland Gori, bonjour !

Roland Gori : Bonjour !

Une civilisation qui fait faillite

Antoine Mercier : Donc, vous êtes effectivement, psychanalyste, professeur de psychopathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille et j’allais dire, surtout, pour ce qui nous concerne, l’initiateur du fameux Appel des appels qui a rencontré un grand succès cette année à l’occasion de cette crise. Je voudrais juste citer la première phrase, pour remettre cet Appel des appels dans son contexte : «  Nous, professionnels du soin, du travail social, de l’éducation, de la justice, de l’information, de la culture, attirons l’attention des Pouvoirs publics et de l’opinion sur les conséquences sociales désastreuses des réformes hâtivement mises en place ces derniers temps.  » Voilà le début de cet appel qui a rencontré, je le disais, beaucoup d’échos, à un certain moment. Où en est-on aujourd’hui, j’allais dire… peut-être, quelques mois après le lancement de cet Appel, Roland Gori ?

Roland Gori : Alors, on en est au constat d’une urgence de communiquer, de dire et d’analyser, tout en prenant du temps. C’est un peu un paradoxe, mais finalement l’Appel des appels est né du cœur des métiers de l’humain, du Bien public, de l’espace public, qui ont considéré que, du cœur de leurs métiers, ils pouvaient révéler une dimension du politique. Je dis bien du politique et non pas de la politique, c’est-à-dire selon la manière dont on conçoit le soin, selon la manière dont on conçoit la justice, selon la manière dont on conçoit l’information, selon la manière dont on conçoit l’éducation etc., il est évident que c’est tout une conception de l’homme qui se révèle. Or, depuis plusieurs années nous assistions à l’émergence de nombreuses pétitions : Pas de zéro de conduite, La nuit sécuritaire, Sauvons l’hôpital, Sauvons la recherche, Sauvons l’Université. On n’arrête pas d’essayer de sauver, ce qui montre bien qu’effectivement, n’est-ce-pas, nous sommes dans une civilisation qui fait faillite au moment même de son triomphe, comme disait René Char et…

Antoine Mercier : Alors, ce qui est intéressant, là dedans, effectivement, c’est la transversalité. Ça a cristallisé à ce niveau-là. Donc, qu’est-ce qui est commun dans tout ça ? Soulignez bien ce qui nous…

Vivre au ras du comportement

Roland Gori : Alors, ce qui est commun, si vous voulez, que nous prenions la réforme de la justice, la réforme de l’hôpital, la réforme des Universités, la réforme, n’est-ce-pas, du soin, ce qui est commun, c’est finalement qu’on nous demande de nous normaliser en incorporant des valeurs qui donnent l’image d’un homme économique, rationnel, performant, qui doit réagir immédiatement, qui doit accepter d’être dans la contingence, dans une espèce d’idéalisation de l’immanence, qui doit essentiellement, pourrait-on dire, vivre au ras du comportement, au ras du comportement performant. Alors, si vous voulez, ce qui est frappant c’est ça, c’est-à-dire que quel que soit le secteur d’activité…

Antoine Mercier : Alors, prenons l’exemple, par exemple de votre domaine, la psychologie en général.

Roland Gori : Si on prend l’exemple de la psychologie, de la psychanalyse, de la médecine, pour aller très vite, quand par exemple, on ne parle plus de patient mais on parle de client, c’est pas seulement, si vous voulez, un changement de mot. C’est un changement du concept même de soigner et ce changement du concept même de soigner c’est un changement même, si vous voulez, de civilisation. Puisque finalement, la valeur d’une société se mesure à la manière dont elle traite les plus vulnérables de ses membres. Donc, à partir du moment où, pourrait-on dire, quelqu’un en souffrance est considéré comme un consommateur de soins, est considéré comme un client, c’est quand même tout le rapport civilisationnel à la vulnérabilité qui change.

Une politique des marques

Quand vous prenez par exemple, l’Université, — puisque je suis universitaire et que je connais bien les questions de recherche, n’est-ce pas —, quand finalement ça n’est plus la qualité d’un article ou la qualité d’un livre qui se trouve évaluée mais en quelque sorte la marque de la revue dans laquelle il est publié, on est bien dans une politique des marques, on est bien dans toute une conception si vous voulez, de l’humain, qui est quand même très éloignée des fondamentaux justement, de la démocratie, de la République et de l’héritage, il faut quand même le dire, du Comité national de la Résistance, c’est-à-dire que quand par exemple, on considère pour prendre l’exemple de la Sécurité sociale, n’est-ce pas, la Sécurité sociale est née de la Libération, est née de la Résistance, est née d’une conception de la solidarité nationale, quand on n’est plus sur le thème de la solidarité mais sur le thème d’une pensée du risque assurentiel individualisé, il y a bien quelque chose qui change, qui est pas seulement lié au soin ou à la prise en charge sociale.

Antoine Mercier : Alors on peut dire, malaise, Malaise dans la civilisation , on peut dire crise, c’est vraiment le cœur de notre sujet. Encore un petit détour : chaque société a les pathologies qu’elle mérite…

Roland Gori : Oui.

Antoine Mercier : Est-ce que vous pouvez dire un mot de cette phrase que vous avez dite il y a quelques temps ?

Roland Gori : Oui, alors, effectivement, si vous voulez, chaque société a pourrait-on dire, la psychiatrie qu’elle mérite, et chaque psychiatrie a la pathologie qu’elle mérite — je vais très vite —, ce qui n’est pas du tout rassurant pour la nôtre, de société.

Antoine Mercier : Alors, expliquez-nous…

Une politique systématique d’évaluation au sens de mesure technique

Roland Gori : Alors en deux mots, si vous voulez, il est évident par exemple qu’à l’heure actuelle, on a tendance à rechercher dans les vulnérabilités génétiques ou dans les dysfonctionnements neurocognitifs, les troubles du comportement des enfants. Par exemple, l’hyperactivité, le trouble de l’attention ou encore le trouble des conduites ou encore, si vous voulez, au niveau des adultes, l’addiction, la dépression, etc. Bon…

Antoine Mercier : Pourquoi ? Parce que ça rassure ça, d’avoir des faits objectifs qui permettent d’expliquer les situations ?

Roland Gori : Non… enfin… ça rassure… c’est pire que ça, si j’ose dire. C’est-à-dire que ça disculpe le social de la part qui est la sienne, dans la constitution des symptômes. Puisque, si vous voulez, si vous avez une vulnérabilité génétique qui pousse vers le suicide, si vous avez une vulnérabilité génétique qui pousse si vous voulez vers les troubles oppositionnels de provocation, à partir de ce moment-là, vous ne tenez plus compte du contexte et de l’histoire, aussi bien de l’histoire individuelle que de l’histoire collective. Donc, il faut bien voir que je ne crois pas à l’Immaculée conception des savoirs. Ils émergent de la niche écologique d’une culture et d’une civilisation, ce qui ne veut pas dire encore une fois qu’il n’y a pas de part génétique dans la détermination de nos comportements, qu’il n’y a pas de dysfonctionnements neurocognitifs, ce n’est pas ça. Ça veut dire simplement que nous préférons mettre en avant ces savoirs plutôt que d’autres, comme ceux par exemple de la psychanalyse ou de la phénoménologie, parce que cela est idéologiquement plus correct.

Antoine Mercier : Et on revient sur votre opposition, notamment, à cette politique systématique d’évaluation au sens de mesure technique.

Roland Gori : Oui, alors, il faut bien voir qu’effectivement le dispositif de servitude à l’heure actuelle, la normalisation des pratiques professionnelles à l’heure actuelle, elle se fait au nom d’une évaluation, au nom d’une évaluation généralisée, comme si avant, il n’y avait pas d’évaluation. Bien sûr qu’il y avait des examens, il y avait des jurys, il y avait de toute façon des commissions qui se réunissaient pour le recrutement des universitaires ou leur promotion.

Dictature des indicateurs quantitatifs et des chiffres

Antoine Mercier : Donc, on a changé le mode…

Roland Gori : On a changé le mode, c’est-à-dire que le mot de signification qui a été vidé de sa signification pour, finalement, en reprendre une autre…

Antoine Mercier : Le mot évaluation.

Roland Gori : Oui, c’est le mot et bien sûr la procédure c’est-à-dire que avant, par exemple, pour aller très vite, l’évaluation qu’est-ce que c’était ? C’était donner une valeur après en avoir parlé avec d’autres, d’un acte, d’un produit, d’un article, d’une recherche. L’évaluation, maintenant, c’est la mesure d’un écart à un standard, et un standard qui nous vient, il faut bien le dire quand même, du monde anglo-saxon, c’est-à-dire que quand on parle par exemple de communication dans des revues internationales, ça veut dire une publication dans des revues états-Uniennes. 98% des revues indexées, si vous voulez, dans les bases de données bien cotées, c’est-à-dire les bonnes marques, sont d’origine états-Uniennes. Donc, c’est une façon de nous amener à incorporer la pensée culturelle, sociale, civilisationnelle des États-Unis.

Antoine Mercier : Alors, on va reparler de tout ça dans notre conversation pour le bonus Internet mais, un tout petit mot encore, on a quelques secondes, sur ce que vous avez appelé la crise de la parole parce que ça, c’est aussi central dans la crise que nous connaissons : crise de confiance, crise dans la parole, dans la fonction de la parole. En quelques secondes si c’est possible.

Roland Gori : En quelques mots ça va être très difficile mais on va quand même essayer. Et si vous voulez, il est évident qu’à l’heure actuelle, on est quand même on va dire, dans un fétichisme des chiffres, un fétichisme des indicateurs, comme si la qualité de quelque chose était une propriété émergente du nombre ou du chiffre. On est dans une civilisation numérique. Bon, alors, il y a des aspects très positifs, il ne s’agit pas bien évidemment de revenir en arrière, on n’est pas nostalgiques ou ringards, ce n’est pas le problème.

Ça veut dire simplement, si vous voulez, que quand même, les fondements même par exemple, de notre démocratie s’établissent sur la distribution d’une parole où la… pourrait-on dire, l’autorité, provient de la capacité de convaincre c’est-à-dire de convaincre par des arguments à la fois logiques et rhétoriques et non pas de contraindre. Vous savez que pour les Grecs, n’est-ce-pas, pour la démocratie grecque, en quelque sorte, contraindre sans convaincre était une forme de barbarie. On peut se demander si aujourd’hui, avec en quelque sorte la dictature des indicateurs quantitatifs et des chiffres, qui se sont d’ailleurs révélés faux, c’est-à-dire qui, quand même relèvent de l’imposture…

Barbarie light

Antoine Mercier : C’est ça la faille…

Roland Gori : Voilà… si nous ne sommes pas dans une forme nouvelle, light, de barbarie.

Antoine Mercier : Voilà ! Merci beaucoup Roland Gori, on vous retrouvera donc ce soir dans la Cour Soulages du Rectorat Montpellier, vous serez en compagnie de Jean-François Copé, Alain Gérard Slama et Alain Krivine, qui n’ont que le prénom de commun… On va poursuivre donc notre conversation pour le site Internet et demain on recevra Olivier Mongin, qui est le directeur de la revue Esprit.

[…]

Antoine Mercier : D’autres regards sur la crise, on poursuit notre conversation avec Roland Gori, pour le site Internet de France Culture. Roland Gori, j’aimerais bien qu’on reprenne le problème, j’allais dire, par le haut. On a parlé tout à l’heure de L’Appel des appels, on pourra revenir sur ce que ça devient, la stratégie que ça occasionne […interruption suite à un problème technique de sonorisation…] pour voir où tout cela peut aller parce qu’il y a la critique, le temps de la critique et peut-être aussi le temps de la construction. Mais je voudrais reprendre la question par le haut de cette crise, qui nous occupe aujourd’hui, et vous aviez dit il y a quelques temps qu’il y avait un problème au niveau de la temporalité des choses et même vous avez parlé de « mépris de la temporalité« , comme symptôme ou comme manifestation de la crise d’aujourd’hui. Est-ce que vous pouvez développer ce point qui me paraît évidemment central ?

Roland Gori : Alors, je crois que nous sommes dans une civilisation qui a tendance à idéaliser l’immanence, c’est-à-dire l’instant. Je vais peut-être prendre volontairement l’exemple, me risquer sur l’espace de votre métier, le journalisme. Au niveau du journalisme – je ne parle pas de France culture, bien évidemment…

Antoine Mercier : Naturellement !

Roland Gori : Bien sûr ! Le journalisme est quand même à l’heure actuelle dans une culture du fait divers qui a tendance à produire d’ailleurs une politique à partir des faits divers, c’est-à-dire c’est un peu comme si nous ne nous donnions pas la perspective de l’histoire, de la tradition et de la temporalité. Alors, je crois que ce rapport au temps c’est aussi, nous le savons, un rapport ontologique, un rapport à l’être, c’est une façon aussi de désavouer que nous sommes à la fois des êtres mortels, que nous avons à assumer quelque chose de notre rapport à la mort, nous avons à assumer également notre rapport à l’histoire et que notre vie est pourrait-on dire, une histoire qui ne cesse de se construire et finalement d’assumer un héritage sans testament, pour plagier René Char.

Je crois que nous sommes davantage aujourd’hui, et ça fait le lien un peu avec la question de la marque, avec la question de la mode, avec la question, si vous voulez, des réactivités immédiates, nous sommes dans une culture d’un nouveau capitalisme qui insiste davantage sur la réactivité immédiate, sur l’instant, sur la consommation. Nous ne cessons d’être dans des existences qui se consomment elles-mêmes. Lacan disait d’ailleurs que le capitalisme se consume en se consommant et je crois qu’il y a là vraiment une parole très vraie.

Alors même que ces valeurs ont fait la preuve de leur échec

Antoine Mercier : Alors, on a évacué toutes ces grandes questions métaphysiques finalement. Pourquoi ? Comment on en est arrivé là, au niveau idéologique même ? Comment le système, que vous décrivez, a pris le pas sur l’ontologie ?

Roland Gori : C’est vraiment très difficile, en quelques minutes, d’essayer de tracer le parcours qui nous a amenés si vous voulez, à cette étape. Mais je crois qu’incontestablement nous sommes, si vous voulez, dans une étape d’une civilisation de l’homme économique et tout à l’heure vous parliez de l’Appel des appels… L’Appel des appels, c’est finalement un mouvement d’opposition social et culturel qui proteste, quand des professionnels se voient imposés des réformes qui visent à décomposer et à recomposer leur métier au nom de valeurs d’un homme économique, d’un homme calculateur, d’un homme performant, d’un homme mesuré sur ses prestations, sur ses performances, alors même que ces valeurs ont fait la preuve de leur échec et de leur toxicité sur le marché même qui les a générés, c’est-à-dire le marché financier.

Antoine Mercier : C’est pour ça que la crise a ouvert finalement cette perspective de protestation, parce que c’était un échec du système lui-même, là où il devait précisément apporter le progrès.

Crise éthique

Roland Gori : Alors, il est évident, si vous voulez, de mon point de vue en tout cas, que cette crise économique n’est pas seulement une crise économique, n’est pas seulement une crise financière, une crise économique, une crise sociale, c’est aussi une crise politique et c’est aussi une crise éthique, c’est-à-dire que finalement, les valeurs au nom desquelles on a demandé à des individus, à des populations, d’accepter de souffrir, se sont révélées, si vous voulez, fallacieuses. Elles se sont révélées finalement, toxiques.

Donc, je crois que… et alors, c’est d’ailleurs ce qui est absolument terrible, si vous reprenez les choses du point de vue justement de la gestion politique de la crise aujourd’hui, ce qui est absolument surprenant, c’est que nous entendons une parole politique qui ne montre pas ce qu’elle dit, c’est-à-dire qui, par exemple, va pouvoir se référer aux valeurs du Comité national de la Résistance et en même temps démanteler les services publics, ou en même temps transformer par exemple, la Sécurité sociale ou l’hôpital dont je parlais, si vous voulez, tout à l’heure.

Donc, je crois que c’est vraiment une crise idéologique, au sens que les prescriptions sociales qui étaient faites s’avèrent non légitimes, non fondées et je crois que les gens réagissent par rapport à cela et qu’on ne peut plus leur demander de souffrir en leur disant demain ça sera mieux et on n’a pas le choix puisqu’on risque d’avoir un avenir sans lendemain si j’ose dire et on s’aperçoit également que le système qui demande des sacrifices était totalement fallacieux.

Antoine Mercier : Alors, ce système qui demandait des sacrifices, et qui en même temps était vécu comme quelque chose qui s’imposait, comme une nature. Il y avait une naturalisation du système et c’est de ça dont on sort aussi avec la crise sans doute ?


Roland Gori
: Alors, il y a cette tendance et là, on revient à cette question du savoir en quelque sorte électif, choisi dans nos civilisations. Pourquoi est-ce qu’on s’intéresse davantage à la génétique ou à la neurobiologie etc. ? C’est sans doute pour, effectivement, nous faire croire que nos comportements sociaux sont naturels, c’est-à-dire… je ne dis pas qu’il n’y a pas une détermination biologique, génétique ou autre de nos comportements, je dis simplement que si on insiste uniquement sur le relief génétique ou sur le relief neurobiologique, on a tendance à minorer, à euphémiser les parts sociales, les parts culturelles, les parts subjectives des ces comportements. Donc, si vous voulez, effectivement, ce qui est absolument surprenant, c’est qu’on a tendance à l’heure actuelle, par exemple, avec la neuro-économie, avec le neuromarketing, à considérer que le cerveau fonctionne comme un marché économique. Et donc du même coup, le marché économique pourrait-on dire, pourrait être le prolongement, si vous voulez, de notre fonctionnement cérébral…

Antoine Mercier : C’est vrai pour Patrick Le Lay, ça simplement, c’est ça ?

Totalitarisme soft

Roland Gori : Alors, pour Patrick Le Lay, ben alors là, on revient à l’histoire de l’information. On pourrait considérer que, finalement, le boulot du journaliste c’est finalement de vendre du temps de cerveau disponible à Coca Cola, et vous vous rendez bien compte que c’est pas seulement, n’est-ce-pas, c’est pas seulement le problème du journalisme, c’est en quelque sorte, le problème du rapport à la pensée, dont le journaliste est en quelque sorte, un acteur principal dans une civilisation au sein de laquelle l’opinion est un objet du gouvernement, privilégié.

Antoine Mercier : Rapport à la pensée parce qu’on peut parler peut-être aussi de crise de la pensée, car ce système que vous décrivez, il ressemble quand même évidemment, sans faire de parallèle, à quelque chose qui ressemble à un totalitarisme soft, on va dire…


Roland Gori
: Alors, c’est une forme de totalitarisme soft, dès lors qu’on ne tient pas compte… c’est un totalitarisme d’ailleurs dès qu’on ne tient pas compte du reste, ou de quelque chose qui serait hétérogène. C’est juste une passerelle, mais par exemple, la manière dont on accueille dans une civilisation l’étrange ou l’étranger, est quand même révélateur si vous voulez, de quelque chose qui est le rapport justement, si vous voulez, à la différence, le rapport à l’autre. Nous sommes dans une civilisation qui désavoue l’autre, pas seulement d’ailleurs, l’autre étranger, mais l’autre tout court, puisque de toute façon, quand, par exemple on fait porter à des enfants de moins de 3 ans, la charge génétique de leur colère, de leurs troubles des conduites, il va de soi que l’on ne tient pas compte des effets que l’environnement peut avoir dans la création de ce trouble. Donc, voilà, mais je ne sais pas si j’ai répondu à votre question…

Si, peut-être rajouter […] Crise de la pensée que, en tout cas, une civilisation qui, depuis 30 ans essaie de nous initier socialement et culturellement, à une haine de la pensée au profit des faits immédiats comme si les faits pouvaient venir d’eux-mêmes sans une construction, c’est-à-dire, on a quasiment, ça c’est vraiment, on va dire, en germe, dans la modernité, mais alors, ça arrive massivement bien sûr depuis 30 ans, c’est un peu comme si on avait droit à des faits qui soient ventriloques, qui parleraient d’eux-mêmes et ça c’est très vrai par exemple dans le domaine de la psychiatrie ou dans le domaine de la psychologie. On a l’impression qu’on oublie que la manière dont on peut décrire par exemple, les souffrances psychiques et sociales, eh bien, sont, pourrait-on dire, le résultat d’une construction qui est une construction à la fois épistémologique et politique.

Antoine Mercier : Alors, j’aimerais bien qu’on revienne maintenant, à L’Appel des appels, puisque c’est évidemment ce qui est en cours. Ça a été lancé, c’était à quel moment ?

Roland Gori : Ça a été lancé en janvier.

Antoine Mercier : Janvier, c’est ça, donc, on est maintenant plus de 6 mois après avec un écho considérable qui s’est manifesté cette année et c’est là où on a vu que votre prévision, enfin, en tout cas, votre idée générale, était pertinente puisqu’elle a permis de rassembler tous ces professionnels que vous décriviez tout à l’heure : professionnels du soin, du travail social, éducation, justice, information, culture. Qu’est-ce qu’il y a de commun dans tous ces secteurs qui se sont retrouvés dans votre diagnostic ?

Roland Gori : C’est, notamment, les conséquences des réformes désastreuses, qui ont été mises en place, mais qui, encore une fois, ne sont que les symptômes d’une civilisation…

Antoine Mercier : Ce n’est pas Sarkozy qui est le problème, c’est ça ?

On normalise des professionnels afin qu’eux-mêmes normalisent des individus

Roland Gori : Non, non, non… C’est, on va dire… On peut dire que chaque société a le leader d’opinion qu’elle mérite, qu’on l’approuve ou qu’on ne l’approuve pas, c’est comme ça… c’est-à-dire, c’est bien parce qu’on s’étaient habitués… Voyez, pour moi, un gouvernement ou un Président de la République, il est autant acteur opérateur d’une civilisation qu’un des effets, un des symptômes. Donc, en quelque sorte, n’est-ce pas, si vous voulez, ça n’est pas le problème lié encore une fois à un Président ou à un gouvernement, ce n’est pas ça le problème. Je crois que l’Appel des appels, c’est le constat, encore une fois, qu’on normalise des professionnels afin qu’eux-mêmes normalisent des individus et des populations pour leur faire incorporer des valeurs comme les valeurs par exemple, de performance, comme des valeurs…

Antoine Mercier : Alors, qu’est-ce que vous avez… parce que là, allons dans le détail… Qu’est-ce que vous avez contre la notion de performance ? Après tout, ou même d’évaluation, qu’est-ce que ça… ça s’oppose à quoi ? Une autre vision que vous avez, vous, de l’humain ?

Roland Gori : Non… La notion de performance… Encore une fois, une notion de performance mesurée comme elle est mesurée, on s’aperçoit qu’elle peut être contreproductive. On peut dire que la crise financière, il y avait des agences de notation et ces agences de notation, eh ben finalement, elles ont cautionné, elles ont cautionné si vous voulez, le désastre qui se préparait. Donc, ça veut bien dire que le caractère commensurable des indicateurs ne donne pas pour autant leur validité. Je crois que c’est un point important, on le retrouve dans le domaine de la recherche, je l’ai déjà dit, dans le domaine de l’Université, on le retrouve dans le domaine du soin. Je vais prendre un exemple concret, qui est un exemple, si vous voulez d’un article des professeurs Dreyfus, Grimaldi et du docteur Marie-José Del Volgo, qui va paraître dans l’ouvrage de L’ Appel des appels , qu’on va faire paraître à la rentrée, chez Fayard, qui est coordonné par Barbara Cassin, Christian Laval et moi.

Cet exemple est le suivant : Si vous prenez, par exemple, la performance au sens d’une tarification de l’activité de quelque chose de très instrumental, vous avez un patient diabétique qui arrive avec une artérite et le risque d’un membre inférieur qui se gangrène, donc, ou bien vous tentez de « sauver » – entre guillemets – ce membre, ou bien vous l’amputez. Du point de vue, pourrait-on dire du soin, il va de soi que dans la vocation même du médecin, il vaut mieux tout faire pour sauver, n’est-ce pas, le membre, même si on y passe du temps et même si techniquement parlant c’est plus compliqué.

C’est plus rentable d’amputer.

Du point de vue si vous voulez, du pôle de production de l’hôpital, c’est plus rentable de l’amputer. C’est-à-dire que la notion de performance, c’est en quelque sorte, si vous voulez, le découpage de nos vies et de nos actes, en termes de séquences techniques qui sont, pourrait-on dire, avec une plus ou moins grande valeur financière. Et je crois que quand vous prenez le rapport Larcher ou le rapport Valenciennes sur le mode, sur la réforme du mode de gouvernance à l’hôpital, la notion du manager, de patron, la notion de production de soins, la notion d’une éthique entrepreneuriale – c’est dans les textes mêmes –, eh bien, vous voyez bien que là, nous avons en quelque sorte une conception de la performance qui se fait aux dépends de l’humain et la réaction des praticiens et des professionnels de l’Appel des appels, c’est de dire « nous ne voulons pas être instrumentalisés pour, finalement, voir nos métiers recomposés selon des finalités qui ne sont pas celles-là mêmes qui les ont fondés, comme le soin, l’éducation, la justice, etc . »

Antoine Mercier : Alors… Beaucoup de succès mais aujourd’hui, alors, parce qu’on essaie de se resituer… dans l’été, certes, c’est l’été donc les vacances, mais on a quand même le sentiment que ce qui avait démarré dans les premiers mois de l’année, qui avait été très fort au niveau de la réflexion ou de l’émulation, est un petit peu retombé, comme s’il y avait une reprise en main, en tout cas, bon, le G20 etc. « on fait quelque chose, rassurez-vous et ça va repartir ». Est-ce que vous n’êtes pas inquiet pour l’avenir de ce mouvement ?

Roland Gori : Alors. Non, je ne suis pas inquiet. Simplement, vous voyez combien nous sommes colonisés par une novlangue qui nous amène à penser en termes de résultats. La culture des résultats, nous l’avons même dans l’opposition sociale et politique, parce qu’en gros vous me dites : là ça retombe. Non, ça se poursuit dans la durée. Nous ne sommes pas dans une culture du résultat immédiat. Bon, alors bien sûr, au 104, en janvier on avait 1000 personnes. Bien sûr, à Montreuil en mars on avait 1000 personnes, à La friche de la belle de mai à Marseille on avait 1000 personnes…

Antoine Mercier : Et même à Montpellier…

Ça transforme nos métiers en dispositifs de servitude

Roland Gori : À Montpellier on avait 350 personnes etc. Mais on ne va pas tomber dans le fétichisme du chiffre, alors même que c’est justement, si vous voulez, ce fétichisme-là qu’on dénonce. Simplement, se créent des comités locaux. Un numéro de Cassandre sur l’Appel des appels a fait état d’un certain nombre déjà de débuts d’analyse. Je vous ai annoncé un ouvrage chez Fayard à la rentrée. Nous travaillons dans la durée. Des comités locaux se mettent en place, une association s’est créée et nous voulons nous donner le temps de la réflexion puisque nous considérons qu’au sein même de nos métiers c’est ce que l’on tend, essentiellement, n’est-ce pas, à mettre en cause, c’est-à-dire qu’on nous laisse le temps. On nous demande de justifier ce que l’on fait parce qu’il faut bien quand même le dire, nous sommes dans un système très sécuritaire, un système qui s’intéresse non seulement à la performance, mais à la visibilité de la performance et à sa traçabilité et ça c’est le problème essentiel, parce que ça transforme nos métiers en dispositifs de servitude et c’est ce à quoi l’Appel des appels veut faire objection.

Antoine Mercier : Alors là, vous faites objection, vous êtes dans une position critique. À un moment donné va se poser la question peut-être de tracer des pistes, des propositions, non ? Il n’en est pas question du tout ou est-ce que c’est encore de l’utilitaire ? [Rires]

Roland Gori : Alors c’est de l’utilitaire. [Rires] C’est de l’utilitaire, mais il va de soi que nous nous constituons aussi comme un observatoire citoyen de ce qui se passe et en particulier dans l’espace public, puisque je vous l’ai dit et je le répète, ce qui m’a frappé dans l’histoire de l’Appel des appels c’est d’abord que finalement les mots qui ont surgi ont su de nous ce qu’on ne savait pas d’eux si j’ose dire, puisque ça a eu un effet…

Antoine Mercier : Ça a dépassé un peu…

Roland Gori : Ça a dépassé totalement, bien évidemment, nos attentes et que, d’autre part, si vous voulez, on veut être dans un temps également, de laboratoire, d’analyse, d’idées, et nous avons eu des rencontres avec des représentants syndicaux, nous avons des invitations sur les médias, vous connaissez, puisque vous avez bien voulu m’inviter, bon, nous avons des dialogues avec les politiques lorsque nous avons été invités c’est-à-dire que nous pensons que nous n’avons pas à nous substituer ni aux formations politiques, ni aux formations syndicales, que nous pouvons finalement leur faire part de l’analyse du vécu de professionnels, qui ne sont pas directement branchés sur la production et qui participent à la construction d’un espace public. Et ce qui nous a frappés, c’est ça : c’est essentiellement le besoin de témoignage, le besoin de partage, le besoin d’analyse et puis le besoin de fraternité.

Souvenez-vous quand même de La Boétie, n’est-ce pas, son Discours sur la servitude volontaire . Qu’est-ce qui peut faire objection à la servitude volontaire ? C’est justement l’amitié, ce qui est l’autre nom de l’amour. C’est la fraternité. Il y a véritablement, si vous voulez, un besoin dans notre pays, – et ça, je pense que les hommes politiques quel que soit leur bord, pourraient s’en réjouir –, il y a un besoin de se réapproprier collectivement l’espace public qui avait été pourrait-on dire occupé par une pure gestion administrative, technique et comptable jusqu’à ces derniers mois.

Antoine Mercier : Merci beaucoup – on reste là-dessus – Roland Gori, d’avoir accepté notre invitation. Donc, je rappelle qu’est paru en poche votre livre qui s’appelait La santé totalitaire, Roland Gori, Marie-José Del Volgo.

Essai sur la médicalisation de l’existence, donc c’est chez Gallimard Champs Essais… Flammarion, pardon, Champs Essais. Merci beaucoup, encore une fois d’avoir accepté notre invitation.

Roland Gori : Merci.


Émission diffusée mercredi 22 juillet 2009. Transcription de l’entretien par Maryse Legrand, psychologue clinicienne.

Brève en date du 16 novembre 2009

La psychanalyse enseigne-t-elle quelque chose sur l’amour ?

Interview de Jacques-Alain Miller, propos recueillis par Hanna Waar

Psychologies Magazine , octobre 2008, n° 278


[…]

Jacques – Alain Miller : Beaucoup, car c’est une expérience dont le ressort est l’amour. Il s’agit de cet amour automatique, et le plus souvent inconscient, que l’analysant porte à l’analyste et qui s’appelle le transfert. C’est un amour factice, mais il est de la même étoffe que l’amour vrai. Il met au jour sa mécanique : l’amour s’adresse à celui dont vous pensez qu’il connaît votre vérité vraie. Mais l’amour permet d’imaginer que cette vérité sera aimable, agréable, alors qu’elle est en fait bien difficile à supporter.

Hanna Waar : Alors, c’est quoi aimer vraiment ?

J-A Miller : Aimer vraiment quelqu’un, c’est croire qu’en l’aimant, on accédera à une vérité sur soi. On aime celui ou celle qui recèle la réponse, ou une réponse, à notre question : « Qui suis-je ? »

Hanna Waar : Pourquoi certains savent-ils aimer et d’autres pas ?

J-A Miller : Certains savent provoquer l’amour chez l’autre, les serial lovers, si je puis dire, hommes et femmes. Ils savent sur quels boutons appuyer pour se faire aimer. Mais eux n’aiment pas nécessairement, ils jouent plutôt au chat et à la souris avec leurs proies. Pour aimer, il faut avouer son manque, et reconnaître que l’on a besoin de l’autre, qu’il vous manque. Ceux qui croient être complets touts seuls, ou veulent l’être, ne savent pas aimer. Et parfois, ils le constatent douloureusement. Ils manipulent, tirent des ficelles, mais ne connaissent de l’amour ni le risque, ni les délices.

Hanna Waar : « Être complet tout seul » : seul un homme peut croire ça…

J-A Miller : Bien vu ! « Aimer, disait Lacan, c’est donner ce qu’on n’a pas. ». Ce qui veut dire : aimer, c’est reconnaître son manque et le donner à l’autre, le placer dans l’autre. Ce n’est pas donner ce que l’on possède, des biens, des cadeaux, c’est donner quelque chose que l’on ne possède pas, qui va au-delà de soi-même. Pour ça, il faut assurer son manque, sa « castration », comme disait Freud. Et cela, c’est essentiellement féminin. On n’aime vraiment qu’à partir d’une position féminine. Aimer féminise. C’est pourquoi l’amour est toujours un peu comique chez un homme. Mais s’il se laisse intimider par le ridicule, c’est qu’en réalité, il n’est pas assuré de sa virilité.

Hanna Waar : Aimer serait plus difficile pour les hommes ?

J-A Miller : Oh oui ! Même un homme amoureux a des retours d’orgueil, des sursauts d’agressivité contre l’objet de son amour, parce que cet amour le met dans la position d’incomplétude, de dépendance. C’est pourquoi il peut désirer des femmes qu’il n’aime pas, afin de retrouver la position virile qu’il met en suspens lorsqu’il aime. Ce principe, Freud l’a appelé le « ravalement de la vie amoureuse » chez l’homme : la scission de l’amour et du désir sexuel.

Hanna Waar : Et chez les femmes ?

J-A Miller : C’est moins habituel. Dans le cas le plus fréquent, il y a dédoublement du partenaire masculin. D’un côté, il est l’amant qui les fait jouir et qu’elles désirent, mais il est aussi l’homme de l’amour, qui est féminisé, foncièrement châtré. Seulement, ce n’est pas l’anatomie qui commande : il y a des femmes qui adoptent une position masculine. Il y en a même de plus en plus. Un homme pour l’amour, à la maison ; et des hommes pour la jouissance, rencontrés sur Internet, dans la rue, dans le train…

Hanna Waar : Pourquoi « de plus en plus »

J-A Miller : Les stéréotypes socioculturels de la féminité et de la virilité sont en pleine mutation. Les hommes sont invités à accueillir leurs émotions, à aimer, à se féminiser ; les femmes, elles, connaissent au contraire un certain « pousse-à-l’homme » : au nom de l’égalité juridique, elles sont conduites à répéter « moi aussi ». Dans le même temps, les homosexuels revendiquent les droits et les symboles des hétéros, comme le mariage et la filiation. D’où une grande instabilité des rôles, une fluidité généralisée du théâtre de l’amour, qui constraste avec la fixité de jadis. L’amour devient « liquide », constate le sociologue Zygmunt Bauman (1). Chacun est amené à inventer son « style de vie » à soi, et à assumer son mode de jouir et d’aimer. Les scénarios traditionnels tombent en lente désuétude. La pression sociale pour s’y conformer n’a pas disparu, mais elle baisse.

Hanna Waar : « L’amour est toujours réciproque » disait Lacan. Est-ce encore vrai dans le contexte actuel ? Qu’est-ce que ça signifie ?

J-A Miller : On répète cette phrase sans la comprendre, ou en la comprenant de travers. Cela ne veut pas dire qu’il suffit d’aimer quelqu’un pour qu’il vous aime. Ce serait absurde. Cela veut dire : « Si je t’aime, c’est que tu es aimable. C’est moi qui aime, mais toi, tu es aussi dans le coup, puisqu’il y a en toi quelque chose qui me fait t’aimer. C’est réciproque parce qu’il y a un va-et-vient : l’amour que j’ai pour toi est l’effet en retour de la cause d’amour que tu es pour moi. Donc, tu n’y es pas pour rien. Mon amour pour toi n’est pas seulement mon affaire, mais aussi la tienne. Mon amour dit quelque chose de toi que peut-être toi-même ne connais pas. » Cela n’assure pas du tout qu’à l’amour de l’un répondra l’amour de l’autre : ça, quand ça se produit, c’est toujours de l’ordre du miracle, ce n’est pas calculable à l’avance.

Hanna Waar : On ne trouve pas son chacun, sa chacune par hasard. Pourquoi lui ? Pourquoi elle ?

J-A Miller : Il y a ce que Freud a appelé Liebesbedingung, la condition d’amour, la cause du désir. C’est un trait particulier – ou un ensemble de traits – qui a chez quelqu’un une fonction déterminante dans le choix amoureux. Cela échappe totalement aux neurosciences, parce que c’est propre à chacun, ça tient à son histoire singulière et intime. Des traits parfois infimes sont en jeu. Freud, par exemple, avait repéré comme cause du désir chez l’un de ses patients un éclat de lumière sur le nez d’une femme !

Hanna Waar : On a du mal à croire à un amour fondé sur ces broutilles !

J-A Miller : La réalité de l’inconscient dépasse la fiction. Vous n’avez pas idée de tout ce qui est fondé, dans la vie humaine, et spécialement dans l’amour, sur des bagatelles, des têtes d’épingle, des « divins détails ». Il est vrai que c’est surtout chez le mâle que l’on trouve de telles causes du désir, qui sont comme des fétiches dont la présence est indispensable pour déclencher le processus amoureux. Des particularités menues, qui rappellent le père, la mère, le frère, la sœur, tel personnage de l’enfance, jouent aussi leur rôle dans le choix amoureux des femmes. Mais la forme féminine de l’amour est plus volontiers érotomaniaque que fétichiste : elles veulent être aimées, et l’intérêt, l’amour qu’on leur manifeste, ou qu’elles supposent chez l’autre, est souvent une condition sine qua non pour déclencher leur amour, ou au moins leur consentement. Le phénomène est la base de la drague masculine.

Hanna Waar : Vous ne donnez aucun rôle aux fantasmes ?

J-A Miller : Chez les femmes, qu’ils soient conscients ou inconscients, ils sont déterminants pour la position de jouissance plus que pour le choix amoureux. Et c’est l’inverse pour les hommes. Par exemple, il arrive qu’une femme ne puisse obtenir la jouissance – disons, l’orgasme – qu’à la condition de s’imaginer, durant l’acte lui-même, être battue, violée, ou être une autre femme, ou encore être ailleurs, absente.

Hanna Waar : Et le fantasme masculin ?

J-A Miller : Il est très en évidence dans le coup de foudre. L’exemple classique, commenté par Lacan, c’est, dans le roman de Goethe (2), la soudaine passion du jeune Werther pour Charlotte, au moment où il la voit pour la première fois, nourrissant la marmaille qui l’entoure. C’est ici la qualité maternante de la femme qui déclenche l’amour. Autre exemple, tiré de ma pratique, celui-là : un patron quiquagénaire reçoit les candidates à un poste de secrétaire : une jeune femme de 20 ans se présente ; il lui déclare aussitôt sa flamme. Il se demande ce qui lui a pris, entre en analyse. Là, il découvre le déclencheur : il avait retrouvé en elle des traits qui lui évoquaient ce qu’il était lui-même à 20 ans, quand il s’était présenté à sa première embauche. Il était, en quelque sorte, tombé amoureux de lui-même. On retrouve dans ces deux exemples les deux versants distingués par Freud : on aime ou bien la personne qui protège, ici la mère, ou bien une image narcissique de soi-même.

Hanna Waar : On a l’impression d’être des marionnettes !

J-A Miller : Non, entre tel homme et telle femme, rien n’est écrit d’avance, il n’y a pas de boussole, pas de rapport préétabli. Leur rencontre n’est pas programmée comme celle du spermatozoïde et de l’ovule ; rien à voir non plus avec les gènes. Les hommes et les femmes parlent, ils vivent dans un monde de discours, c’est cela qui est déterminant. Les modalités de l’amour sont ultrasensibles à la culture ambiante. Chaque civilisation se distingue par la façon dont elle structure le rapport des sexes. Or, il se trouve qu’en Occident, dans nos sociétés à la fois libérales, marchandes et juridiques, le « multiple » est en passe de détrôner le « un ». Le modèle idéal de « grand amour de toute la vie » cède peu à peu du terrain devant le speed dating, le speed loving et toute floraison de scénarios amoureux alternatifs, successifs, voire simultanés.

Hanna Waar : Et l’amour dans la durée ? dans l’éternité ?

J-A Miller : Balzac disait : « Toute passion qui ne se croit pas éternelle est hideuse (3). » Mais le lien peut-il se maintenir pour la vie dans le registre de la passion ? Plus un homme se consacre à une seule femme, plus elle tend à prendre pour lui une signification maternelle : d’autant plus sublime et intouchable que plus aimée. Ce sont les homosexuels mariés qui développent le mieux ce culte de la femme : Aragon chante son amour pour Elsa ; dès qu’elle meurt, bonjour les garçons ! Et quand une femme se cramponne à un seul homme, elle le châtre. Donc, le chemin est étroit. Le meilleur chemin de l’amour conjugal, c’est l’amitié, disait en substance Aristote.

Hanna Waar : Le problème, c’est que les hommes disent ne pas comprendre ce que veulent les femmes ; et les femmes, ce que les hommes attendent d’elles…

J-A Miller
: Oui. Ce qui objecte à la solution aristotélicienne, c’est que le dialogue d’un sexe à l’autre est impossible, soupirait Lacan. Les amoureux sont en fait condamnés à apprendre indéfiniment la langue de l’autre, en tâtonnant, en cherchant les clés, toujours révocables. L’amour, c’est un labyrinthe de malentendus dont la sortie n’existe pas.

Propos recueillis par H. W.


(1) Zygmunt Bauman, L’amour liquide, de la fragilité des liens entre les hommes, Hachette Littératures, « Pluriel », 2008.-

(2) Goethe, Les souffrances du jeune Werther, LGF, « le livre de poche », 2008.-

(3) Honoré de Balzac, La comédie humaine, vol. VI, Études de mœurs : scènes de la vie parisienne, Gallimard, 1978.-

Psychothérapie relationnelle — contribution à la construction d’un concept. Rapport moral SNPPsy 2008.

SNPPsy — ASSEMBLÉE GENÉRALE DU 21 NOVEMBRE 2008

Philippe Grauer

RAPPORT MORAL

Extraits


J’ai des relations, mondaines

J’ai des relations ! (Charles Trénet)}


Où en est la psychothérapie relationnelle ? Nous séjournons dans le corridor de la mutation programmée de la psychothérapie générique, et ne pouvons que conjecturer sur son avenir. Le nôtre s’y contextualise et autonomise.

Rien ni personne ne nous oblige, nous praticiens en psychothérapie relationnelle, à revendiquer le titre générique peu sûr et mal adapté à notre type de travail et de culture, de psychothérapeute tout court, un peu trop court à l’occasion. Nous confondre avec des pratiques parfois éloignées de nos présupposés méthodologiques et éthiques pourrait se révéler dommageable à notre réalité comme à notre image.

Notre pratique, notre clinique, se fonde on le sait sur le principe relationnel, à savoir que notre psychothérapie consiste à faire en sorte que se déroule interactivement entre le praticien et celui qui recourt à lui pour cela, un processus à chaque fois unique, singulier, au cours duquel la personne en difficulté et souffrance, par le dialogue intersubjectif et la relation interpersonnelle n’ignorant pas la dimension du transfert, accède à elle-même comme sujet de sa propre histoire, engendre le sens par lequel progressivement elle se délivre de son assujettissement et se montre apte à mieux prendre en charge son existence.

Le principe relationnel ne s’accommode pas d’une définition imprécise de ce que relation peut vouloir dire. Au plus général on appelle relation l’opération par laquelle au moins deux termes se trouvent réunis, mis en rapport, conjoints, reliés. Mathématiquement la relation est

– réflexive : Je équivaut à Je (on sait depuis Rimbaud que Je est un autre, ce qui déborde la réflexivité), cela renvoie dans notre pratique à la permanence de l’identité, coïncidence de soi à soi — congruence rogerienne.

– symétrique : Je équivaut à Tu veut dire que chacun des éléments de l’ensemble Je peut être mis en correspondance avec un et un seul élément de l’ensemble Tu. Bi-univocité, dont on retrouve une parcelle dans la sympathie ou l’empathie : une partie de Je peut équivaloir à une partie de Tu.

– transitive : par approximation : les amis de mes amis sont mes amis.

Ainsi un petit peu de congruence, un coup d’empathie, tout cela enseigné à l’université en une centaine d’heures, éventuellement stage à l’appui, et nous voilà en relation, et pourquoi pas en psychothérapie de groupe ! Évidemment, toute psychothérapie par définition s’engage entre au moins deux personnes, dont une professionnelle. En ce sens toute psychothérapie présente un aspect relationnel. Les chercheurs ont même tendance à considérer cette dimension comme décisive. Tous autres facteurs confondus(1*), l’équation relationnelle personnelle du praticien conjuguée à la disposition du patient à son égard l’emporte sur la méthode proprement dite. Ainsi, même minimisée, la relation représenterait la variable cachée déterminante de tout processus psychothérapique.

Cette représentation montre et masque en même temps. Elle manifeste2*), se défend, péniblement participe à la découverte. Le savoir qui se constitue est le problématique savoir de soi de la personne venue, dans le jeu de la relation, se chercher.

Par conséquent toute psychothérapie n’est pas de nature relationnelle en soi, par nature. Psychothérapie et relationnalité ne sont pas coextensifs. Psychothérapie au sens générique implique cadre et relation, mais pas nécessairement que la relation y soit déterminante, en constitue le moteur. Elle engage et conjoint deux protagonistes. Elle ne les engage dans une structure où la relation représente le ressort psychothérapique essentiel, au sein d’un cadre provoquant une rencontre et nourrissant un processus entre deux sujets fortement impliqués, que dans un dispositif de type relationnel. Qui ne peut s’effectuer qu’avec un praticien répondant à nos cinq critères.

La psychothérapie relationnelle procède de la même épistémologie, de la même heuristique du sujet que la psychanalyse. Disciplines proches cousines. Dans la mesure où la psychologie clinique, création Janet définition Lagache, « étude approfondie de cas individuels », de la personne totale en situation, procédant à « mains nues » ou « armée » de tests et d’échelles, mêle des méthodologies disparates, objectivistes et subjectivistes, comportant une psychopathologie jusque ici d’inspiration freudienne, on pourrait la croire mixte. De fait elle se range souvent en définitive du côté d’un objectivisme psychologique teinté d’organicisme médical tempéré par de la technique relationnelle, une méthodologie qui ne requiert pas un engagement profond du praticien. A contrario nos amis les psychologues freudiens, psychanalystes opérant sur le terrain de la psychologie hospitalière ne présentent aucun doute quant au caractère relationnel de leur clinique.

L’appellation de psychothérapie relationnelle nous l’avons mise en avant lors de notre AG de 1999 pour la première fois, cela ne fait pas même dix ans, elle s’est suffisamment répandue, grâce à notre militance et insistance dans le débat intellectuel. Il s’agissait de différentier notre pratique de celles des professionnels œuvrant dans le champ psy, et de ne plus revendiquer pour nous seuls le titre [appellation serait le terme juste. À l’époque notre terminologie vacillait encore. NdlR août 2014] générique de psychothérapeute. La création de l’AFFOP se disjoignant de la FF2P fut concomitante (fin 1998). Notre définition partait d’un article fondateur de Jean-Michel Fourcade, repris d’une communication au premier colloque de la FFdP à Dourdan en juin 1997, appelé « Quatre modèles heuristiques pour mieux distinguer les psychologies et les psychothérapies« , Le concept de psychothérapie relationnelle que nous décidions d’installer comme base prenait place et consistance à partir de cette théorisation, dans le cadre du carré psy.

À tout seigneur tout honneur, c’est notre vieil ami Jacques Durand-Dassier, l’un des pionniers des Nouvelles thérapies et fondateurs de notre syndicat, qui le premier à ma connaissance a parlé en 1971, dans son ouvrage Structure et psychologie de la relation, de groupes de psychothérapie relationnelle. Il s’agissait d’une forme nouvelle de psychothérapie de groupe, issue des recherches de deux organisations de psychothérapie institutionnelle pour drogués, Daytop et Synanon, que Jacques avait fréquentées en chercheur dans la fin des années 60(3*). Il avait fourni à une époque où généralement nous préférions pratiquer plutôt qu’écrire, un effort de conceptualisation, qu’il soit salué ici comme le précurseur dont nous sommes fiers de prolonger la pensée.

Comme celle qu’il décrit dans ses livres, notre pratique consiste, par des méthodes souvent qu’on pourrait dire actives, mobilisant émotion et mouvement du corps, à atteindre le point critique de la catharsis(4*)où l’intelligence et la sensibilité de sa situation se conjoignent pour produire ces moments de révélation de soi à soi en présence d’un témoin et assistant longuement formé à cela, qui permette à celui qui s’y engage de se dégager de ses entraves psychiques et de surmonter et résoudre son malaise.

N’oublions pas au passage que malaise n’est pas maladie, et que nous ne nous occupons à proprement parler qu’à la marge de cette chose appelée de nos jours santé mentale. Le malaise n’est pas non plus réductible au psychosocial. Malaise renvoie au fond d’angoisse existentielle de la personne dans une société individualiste face aux difficultés de l’existence, de la conduite de sa vie, étant donné son histoire son contexte et son projet, lesquels peuvent se brouiller au moment de la crise au point d’éprouver le besoin d’aller voir quelqu’un pour, se livrant en sa compagnie au souci de soi, tâcher de s’y retrouver.

Il s’agit dans un tel cadre par nos moyens originaux et spécifiques d’atteindre les points de vérité intime à partir de quoi on redevienne, dans la mesure des possibilités que notre réalité nous alloue, en tenant compte de nos besoins, et en en trouvant les moyens, notre désir mieux identifié, de l’accomplir et nous avec, à partir de quoi on devienne ou redevienne vraiment soi, à partir de quoi on advienne à soi pour parler comme Freud. Sujet du déroulement de son existence. Il s’agit à partir du jeu d’une relation mieux ajustée de devenir l’auteur (5*) de sa vie, acteur, acteur de sa propre destinée, au lieu de se voir balloté au gré de répétitions qui aliènent notre parcours de vie et notre capacité de l’inventer.

Dans un tel cadre c’est la relation et son évolution qui soigne. Elle permet un discours sur soi dans le cadre d’un dialogue en un Je et un Tu, deux sujets, qui deviennent sujets l’un pour l’autre, l’un avec l’autre, la conscience de moi passant par le fait qu’elle est conscience de quelqu’un d’autre : aller voir quelqu’un . Dans la dyade professionnelle le quelqu’un est professionnel du rapport humain, de la relation, et s’implique. Il s’implique nécessairement avec mesure mais intensément. Expérimenté dans l’art de l’écoute de l’autre à partir de celle de lui-même en relation et dans sa dimension contre-transférentielle, il procède à cette écoute à partir d’une grille et d’un cadre, ceux-là même qu’il propose comme cadre psychothérapique.

En ce qui nous concerne il s’agit de l’établissement d’un champ intersubjectif rendant possible le déploiement de la subjectivité de la personne qui effectue la démarche, par et dans le dialogue, celui-ci, laissant sa part à la régression, pouvant revêtir une dimension psychocorporelle (mouvement, respiration, toucher) et émotionnelle, mise en partage avec pertinence et mesure.

Cette relation comporte un coefficient de confiance dans la personne garante du cadre qu’elle propose et dans la méthode qu’il comporte. Elle ne peut fonctionner que si la personne qui effectue la démarche peut dire à celle auprès de qui elle recourt « je crois en vous »(6*). En vous comme personne de confiance dont la méthode est certifiée par celle que vous m’inspirez, sur une base éthique sûre. Cet acte de confiance est mutuel car il engage les deux protagonistes et c’est parce que le psychothérapeute relationnel croit en la personne qui vient croire en elle qu’une alliance psychothérapique peut prendre place. Notons cependant que l’alliance thérapeutique est plus large que l’engagement relationnel, car elle peut reposer sur une méthode qui n’engage le thérapeute que superficiellement, et dont la structure objectiviste minimise la dimension intersubjective.

Rappelons brièvement quels sont les composants de la relationnélité qui nous intéressent. Cela commence avec le rapport mesmérien, devenu en un siècle hypnose puis transfert, matrice freudienne de toute rencontre (attachement et identification du patient au psychanalyste). Se dégage ensuite le contre-transfert, lieu de résistance ordinaire du praticien, résistance parfois contournée avec le concept d’alliance thérapeutique(7*).

Avec Carl Rogers, empathie, congruence, acceptation inconditionnelle précisent l’attitude de base du psychothérapeute dans la psychothérapie relationnelle, qui peut s’enrichir d’une posture existentielle. Enfin si l’on distingue avec E. Bordin (1979) encore deux facteurs relationnels, le lien, capacité du patient et du psychothérapeute à s’attacher l’un à l’autre, et leur accord sur but et tâches psychothérapeutiques, le tout rapporté au référentiel et au dispositif psychothérapique, on tient les principaux facteurs relationnels de la psychothérapie éponyme.

Ce rapide tour d’horizon pour certifier que relationnel loin de constituer un déterminant creux ou une réthorique de la platitude, représente l’engagement d’une méthodologie et posture psychothérapique complexe et spécifique. Il nous représente bien.

Si bien qu’il est repris par des auteurs, il se diffuse dans la culture environnante, ce qui contribue à établir sa légitimité, et la nôtre qui en découle pour peu que nous adhérions à l’identité qu’il représente. Notre assise politique se consolide autour de nous. Nous existons non seulement à nos yeux mais dans le paysage et aux yeux des autres. Il y a encore peu, le sénateur Sueur dans un bel article faisait allusion à nous sous l’appellation de psychothérapie relationnelle, expression qu’Élisabeth Roudinesco reprenait bientôt. Puisque j’en suis à parler d’elle, celle dont Le patient le thérapeute et l’État (8*) a marqué la crise au moment de la bataille politique et intellectuelle, et qui disait à l’époque que « les psychothérapeutes » avaient en fait déjà gagné, a pris le parti de parler à son tour de psychothérapie relationnelle. Sous le clavier de cette historienne l’expression sonne fort. Prenons-en la mesure. Prenons la mesure de notre importance et influence. Nous représentons une profession émergée, en pleine ascension, au titre de profession précisément relationnelle.

Lise Demailly dans un récent ouvrage(9*) aborde la question des métiers de la relation, au centre desquels elle place la psychothérapie — elle ne dit pas relationnelle pourtant c’eut été l’instant propice, mais elle ne fait pas, elle, depuis son point de vue, le détail, comme un de ces nouveaux métiers de l’humain où l’on peut constater un réenchantement(10*).

Elle affirme qu’il existe une polarité concernant l’usage de la relation comme outil central ou non de la pratique. Elle parle des cas où « la consistance propre de la relation fournirait une donnée essentielle de la définition de la pratique professionnelle ». Nous y retrouvons la problématique que je viens d’exposer. Elle conclut le chapitre dans lequel elle raconte par le détail la crise Accoyer, que : « Les métiers relationnels se sont (…) installés fortement dans le paysage de l’emploi, portés par de nouveaux besoins sociaux, des possibilités de professionnalisation et des acteurs intéressés. » Elle poursuit : « le cadre de cette mutation est l’importance accordée à l’individu, au psychologique et à la parole d’une part, au maniement rationnel et réflexif des interactions de l’autre, en tant que ce dernier, avec la gestion (des ressources, des populations et la connaissance) devient une composante importante des rapports de production. »

Le avec, dans « avec la gestion », nous le réorganisons en polarité. Nous représentons l’alternative au tout gestionnaire d’un libéralisme débridé qui transforme la bourse en casino et les êtres humains en objets à manipuler, harceler, mesurer de façon grotesquement scientistifique(11*), en êtres calibrables et jetables. Au point de déconsidérer la pensée scientifique, devenue entre les mains de clercs repartis à trahir, une religion produisant ses intégristes, menaçant la société d’une nouvelle espèce de totalitarisme, celui du Chiffre(12*), qui dans le secteur du psychisme infiltre sa logique dans le DSM et le comportementalisme scientistique. Nous représentons ce que j’appellerais un courant néo humaniste, pour intégrer la critique heideggérienne qui nous a conduits dans les années 80 à prendre nos distances avec un humanisme insuffisamment critique venu d’Outre Atlantique.

Notre parti pris procède des courants qui se sont de longue date installés en résistance à l’aile droite, autoritaire, technocratique et en même temps populiste, gouvernant à coup d’émotion médiatisée (l’exact contraire de notre catharsis), de la mondialisation gestionnaire, réclamant le droit à respecter la santé dans l’alimentation, en même temps que dans la gestion de la planète, à ne pas se laisser embarquer dans la mécanique sans âme du comportementalisme ou l’affadissement médicalisé d’une certaine psychanalyse rompant avec son potentiel de révolte du sujet pour devenir normative et dispenser le message du conformisme. Nous ne pouvons à cause du jeu des mots nous dire bio psys ou psybios, puisque justement l’organicisme tend à tout biologiser et substituer le génétique au psychique. Mais il me semble que nous pourrions nous situer dans le champ de l’alternative bio(13*). Après tout l’Écologie de l’esprit relève de notre littérature, et l’on peut imaginer un mouvement de psychothérapie relationnelle « à l’ancienne » qui représenterait le contre-courant de leur titre générique de psychothérapeute normé science fiction à protocole + molécules et remisage des rebuts dans le handicap consolidé chronicisé par psychotropes . Il pourrait y avoir place dans l’imaginaire social pour un tel mouvement, à condition bien entendu que nous commencions nous par le fantasmer puis en déduire l’objet de notre désir et capacité d’inscription dans le réel.

Nous pouvons partager avec le professeur Jean-Claude Maleval, qui raconte bien l’histoire de la psychothérapie relationnelle en l’appelant par son nom dès 2005, l’idée que le mouvement de la psychologie humaniste, avec sa dimension existentielle, qui se tient à notre origine a repris et diffusé loin au large de la psychanalyse dans l’ensemble de la société un message de même nature que le sien, de centration sur la souveraineté et profondeur de ressource du sujet — c’est le sens de la dénomination rogerienne de client, sur sa tendance à la réalisation de soi, sur le mérite contagieux de la relation de confiance, sur l’intérêt phénoménologique de la présence à soi dans l’entre-deux d’un dialogue sensible et rationnel, palpitant de vie.

Nous devons prendre en considération le fait qu’il diffuse en retour depuis des décennies au sein de la psychanalyse, auprès de laquelle il est allé s’enrichir de la liberté d’allure et créativité de Ferenczi, Balint, Jung(14*), Reich, Lacan, Bion et mille autres, une créativité revigorante dont elle se saisit parfois, de toutes sortes de manières qui mériteraient d’être inventoriées, étudiées, débattues, entre partenaires se traitant avec le respect mutuel qu’ils méritent l’un et l’autre. L’interpénétration considérable des deux domaines mérite d’être prise en considération, et prolongée par des échanges davantage formalisés. Il y va de leur intérêt scientifique comme politique.

N’oublions pas non plus que l’actuel DSM est un contrefeu allumé par les psychiatres américains non seulement contre une psychanalyse américaine en mutation mais contre la montée en puissance de la concurrence des Nouvelles thérapies, c’est-à-dire encore de nous. Décidément nous appartenons à l’Histoire, nous devons en prendre conscience. Les forces en présence se heurtent tant au niveau économique qu’en conflits idéologiques et de société, et qu’en conflits pour le pouvoir corporatiste allié aux multinationales de la pharmacie.

Nous devons en prendre la mesure et continuer d’y prendre notre part. La loi peut-être passée, plus que jamais, tant sur le plan syndical qu’idéologique et politique, le combat continue, plus que jamais parfois sans même nous en rendre compte nous appartenons au mouvement alternatif au tout gestionnaire tout protocole tout cochage fichage médicamentage, mouvement alternatif qui dans le fond pourrait bien être en train de gagner, qu’on se réfère à l’extraordinaire surgissement du phénomène Obama. Pourquoi ne continuerions pas de soutenir, reprenant l’élan de la puissante flambée du mouvement humaniste des années 70, ce Yes we can qui a porté une première fois notre mouvement au pouvoir ?

Si la loi passe n’oublions pas que ç’aura été au terme d’un combat épique qui vit notre fragilité et notre importance s’inscrire durant des années dans la vie politique française. Pas si mal. Il est temps pour nous de reprendre à notre compte la formule de cet ahuri de Mac Mahon, qui ne l’était pas lorsqu’il l’a télégraphiée depuis Sébastopol : j’y suis, j’y reste. Ainsi, dans la partie de l’univers culturel, de soin non médical, disons de souci de soi, et politique, que nous occupons, il importe de nous situer idéologiquement aux côtés de Vincent de Gaulejac, de Roland Gori, de Jacques-Alain Miller, d’Élisabeth Roudinesco, de Bernard Golse, et de dizaines d’autres dont les noms vous viennent au moment où j’en prononce une toute petite poignée, dans un combat commun pour la juste cause de l’humanisation des êtres humains, par le partage et la pratique de la relation entendue au sens fort. J’y suis j’en suis, de la psychothérapie relationnelle, je le reste. Je m’adapte un minimum, mais je reste campé sur mes positions acquises, un nom, des institutions solides, une réputation, des alliances, ma détermination, on ne m’en délogera pas si facilement.

Pour conclure notre nom et nous-mêmes ne nous portons pas si mal, à la veille d’une mutation onomastique prévue de longue date, dont si nous jouons intelligemment de la situation, nous pouvons tirer notre bonne épingle du jeu, pour peu qu’elle continue d’arborer le qualificatif tout à fait porteur de relationnel.

Et surtout, nous avons à tenir notre place et rôle dans la lutte pour une psychothérapie relationnelle démocratique aux côtés d’une psychanalyse qui se sache solidaire, contre le puissant mouvement d’idéologie conservatrice managériale dont un mythique président populiste du nom d’Évalusconi pour évaluation, mensonge et déshumanisation à tous les étages prendrait sans notre vigilance aux côtés de ce que Jacques-Alain Miller dans sa campagne de forums psys restée mémorable appelait l’opinion éclairée, la relève de Big Brother. Notre place c’est de prendre part à ce combat qui est le nôtre et celui de la démocratie sans laquelle il n’est pas de psychothérapie qui vaille.

  • 1 Exceptée la durée. Une récente étude comparatiste américaine commanditée par des comportementalistes, a conclu à l’équivalence de toutes les méthodes, le facteur discriminant étant … la durée. On peut corréler les deux : pour pouvoir durer il faut un fort coefficient relationnel. Cf. SELIGMAN Martin E.P. L’efficacité de la psychothérapie , Étude du Consumer Reports, 1995, trad. Lucie Néro, 14 p.- Ce texte traduit par les soins du SNPPsy sera bientôt mis en ligne sur son site et le nôtre. SELIGMAN appartient à l’University of Pennsylvia.
  • 2 Là il donne plus que la psychanalyse, avec souvent talent et profit. Bien entendu il y faut la formation rigoureuse qui va avec. Nos Écoles agréées s’en occupent, notre système de titularisation prend le relai, nos cinq critères garantissent l’ensemble.
  • 3 Il se réfère également au psychiatre Daniel Casriel, les deux institutions et le médecin s’étant inspirés mutuellement.
  • 4 Je distinguerai ce concept de celui d’abréaction, bouffée aveugle qui ne comporte pas d’élaboration. À l’inverse de la catharsis dont je parle, apollinienne, l’abréaction tempête en vain. À distinguer également de la dramatisation. La psychothérapie relationnelle redéfinit ces termes, explore de nouveaux territoires. Aux yeux de Freud la catharsis c’est le passage au corps, comme on dirait à l’acte. Synonyme l’abréaction, irruption pulsionnelle incontrôlée.

    À partir de la psychologie humaniste américaine, sous l’influence conjuguée 1) de Reich, 2) de ce que nous appellerons les émotionnalistes, disons à partir de Rogers, et 3) de la sensibilité corporelle (toucher, mouvement, sensations), quand mieux vaut faire que dire car les mots seuls n’y pourvoiront jamais, l’espace de la Rencontre ouvre un continent à la psychothérapie de relation, celui du psychocorporel, du travail en régression, de la musique et de la danse du nourrisson et de sa mère (cf. l’accordage affectif chez Daniel N. Stern), de la période de zéro à deux ans.

    Tôt, du temps de Freud, Mélanie Klein avait abordé cet espace psychique. Le Mouvement du potentiel humain y déploiera une énergie créatrice considérable, bouleversant le champ psy dans son ensemble. Certains psychologues psychanalystes (un hybride) crispés sur l’orthodoxie freudienne aux prises avec les mandarins comportementalistes scientistes se sont livré en champ clos à la mauvaise bataille, tournant le dos à notre belle énergie.

    Notre succès vient de la richesse de nos explorations. À présent incontournables, aucune loi tordue aucun décret politicien aucun Arrêté ne saurait empêcher l’insolence de nos découvertes : on n’arrête pas le progrès. Einstein est dans notre camp et les empêcheurs de la Relativité des corps, des groupes et de l’émotion peuvent bien légiférer contre nous, ils seront surtout pathétiques c’est le moment de le dire. Nous avons gagné d’avance parce que nous représentons l’avenir. Ensemble avec les psychanalystes nous opposerons notre néo humanisme à leur idéologie gestionnaire dont l’arrogance d’un autre âge se disloquera sous nos yeux.

  • 5 Nous prenons ici le parti de considérer que ce que traditionnellement en grammaire française on appelle masculin, lorsqu’il s’agit du terme générique, peut se considérer comme un neutre, ce qui permet l’économie d’un politiquement correct à coups d’accumulations de féminins sous barre oblique plutôt lourds
  • 6 Publicité en cours du secours catholique.
  • 7 Élisabeth Zetzel, 1956 ; puis Greenson, 1965 : Working alliance.
  • 8 Chez Fayard. Un de ses plus faibles tirages, relativement à son audience habituelle, réduite en cette occurrence à son lectorat de base : ni les psychanalystes ni les psychothérapeutes, toutes catégories confondues, ne l’ont acheté. Il est encore temps pour toi cher lecteur, si ce n’est déjà fait, de t’informer auprès des bonnes sources et procurer ce texte pour nous capital.
  • 9 Politiques de la relation, approche sociologique des métiers et activités professionnelles relationnelles, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, ISBN 978-2-7574-0045-6, 2008, 373 p.-
  • 10 Dont témoigne le fait qu’il s’agit d’une profession de reconversion, dont les candidats ont fait le choix pour le plaisir de se livrer à un tel travail, par lequel ils nourrissent un projet d’accomplissement personnel.
  • 11 Avec ce mot valise nous entendons compacter le scientisme, religion de la science et le statisticisme, religion du Chiffre, qui aboutit à l’absurdité de l’application de systèmes de mesure sans rapport avec l’objet prétendument mesuré. Bien entendu la science et la statistique n’ont rien à voir avec la scientistique.
  • 12 C’est lors des derniers forums organisés cette année à Paris par l’ECF que ce terme est apparu pour la première fois dans toute sa netteté. Se reporter également au Nouvel Âne.
  • 13 Du côté du respect du vivant, de la vie psychique et du modèle psychodynamique. OGM DSM même combat ? La lutte pour une autre relation à l’environnement et l’application du principe de précaution aux OGM et celui pour préserver l’acquis de la psychanalyse puis de la psychothérapie relationnelle procèdent de la même logique. Il s’agit d’une part de refuser l’application mécanique autoritaire d’un tout industriel abusivement dénommé scientifique (« l’agriculture scientifique »), aboutissant à la réduction de la vie, éventuellement à une catastrophe écologique, sociale et politique majeure. Il s’agit d’autre part, en ce qui concerne la vie psychique, de ne pas la soumettre à un système de mesure qui la dénature, le DSM. Nous refusons la grille industrielle et managériale qui classe et caractérise les sujets en fonction de la production pharmaceutique du moment, et congédie toute la problématique du sens véhiculée par le concept de symptôme.

    Évidemment, cela peut également s’exprimer en termes bergsoniens de la vie contre le mécanique. Laissons de côté ici la variable de la spiritualité, puisque certains d’entre nous la conjoignent à leur pratique, tandis que d’autres s’affichent résolument laïcs. Nous pourrons entamer le débat ultérieurement, comme nous l’avons déjà fait par le passé dans un de nos colloques.

  • 14 Tabou absolu en France dans certains milieux psychanalytiques : ne jamais prononcer son nom. Il serait si bon qu’on puisse parler et discuter de tout librement, principalement de ce qui continue de poser problème. Classer les jungiens comme ils le demandent ou non parmi les psychanalystes reste une question non résolue. Quoi qu’il en soit la psychothérapie relationnelle a puisé dans le réservoir Jung.

50. Le danger est dans un retour à l’autoritarisme.

Avec Françoise Dolto, l’enfant est devenu une personne à part entière. Naguère privé de parole à table, il est aussi devenu  » enfant roi « , voire  » enfant tyran « . Quelle part de responsabilité a-t-elle dans cette évolution ?

Le moment où la société a commencé à prendre en compte le psychisme des enfants est très récent : en France, la première chaire de psychiatrie infantile date de 1925. Auparavant, on considérait l’enfant comme un  » pas encore fini « . C’était un  » sous-adulte  » qui avait une petite compréhension, de petites douleurs, de petits problèmes – donc un petit droit à la parole. Puis on commença à admettre que l’enfant avait un psychisme à part entière. C’est dans ce contexte que Dolto, au début des années 1940, fonda en France la psychanalyse d’enfants. Elle développa une théorie – en grande partie méconnue – et, surtout, se révéla un génie de l’écoute clinique. Soudain, une grande personne entendait les enfants à hauteur d’enfant, dans le détail de leur quotidien, de leur souffrance, de la façon dont les adultes, sans le vouloir, peuvent leur faire du mal. Mais si Françoise Dolto a été un formidable passeur de la parole des enfants, elle n’a jamais prôné une éducation laxiste.

Des spécialistes de l’enfance, tels le pédiatre Aldo Naouri ou le psychothérapeute Didier Pleux, lui reprochent pourtant d’avoir dissuadé les parents de jouer leur rôle d’éducateur…

Si l’on part du principe que, dès lors qu’on respecte un enfant autant qu’un adulte on ne lui met pas de limites, cela pose évidemment un problème. Mais ces deux attitudes ne sont pas antinomiques : on peut très bien expliquer le sens d’un interdit, le répéter une deuxième fois, puis punir si l’interdit est transgressé ! Dolto n’a jamais préconisé autre chose. Mais elle a revendiqué aussi loin que possible une place de sujet à part entière pour l’enfant, et cela a été extrêmement mal entendu. Dans le cadre de la psychothérapie, elle considère que l’enfant a autant de droits que l’adulte, notamment celui de refuser d’aller voir son analyste. Dans la société également, elle demande que l’enfant ait droit à la vérité sur son histoire – par exemple dans le cas d’une adoption. Mais son message est double. D’une part, elle affirme que l’enfant est un être à part entière, qu’il faut respecter à égalité avec l’adulte. D’autre part, elle dit – et ne cesse de l’appliquer dans sa clinique – que c’est un être en construction qui ne peut pas se développer correctement sans l’éducation des adultes – donc sans leur autorité. Elle demande en quelque sorte aux parents d’inventer une  » nouvelle  » autorité, à l’adresse de l’enfant qu’on respecte.

Pourquoi a-t-elle été mal comprise ?

Parce que son discours, révolutionnaire pour l’époque, est toujours sur la corde raide. Il aurait fallu que d’autres prennent le relais pour en sortir la substantifique moelle. Mais il a été transmis tel quel, et c’est cela qui pose problème. Lorsque Françoise Dolto accepte de répondre, chaque jour sur France Inter, aux questions que les parents se posent sur l’éducation, elle poursuit son combat pour l’enfant – car c’était véritablement un combat -, et elle transmet son savoir comme elle le sent, en donnant des exemples cliniques. Elle ne se demande pas comment ses paroles vont être interprétées, elle n’en a pas le temps : elle est au ras de l’écoute, et elle transmet ce qu’elle sent en pensant que cela fera sens pour ceux à qui elle s’adresse. Du coup, son discours a souvent été mal entendu, et ses propos détournés. C’était à peu près inévitable.

Enfants violents et en souffrance, parents déboussolés : d’où viennent alors les difficultés éducatives actuelles ?

Un enfant, cela ne s’élève pas seulement avec des sentiments et de l’affection. On s’est battu en 1968 – et je m’en félicite – contre l’arbitraire des adultes, contre l’éducation répressive qui se pratiquait encore dans de nombreuses familles. Mais il y eut par la suite une dérive, qui a conduit à confondre autoritarisme et autorité. C’est cette autorité qui fait défaut aujourd’hui à nombre de parents. Pourquoi ? Parce qu’elle n’a pas été suffisamment repensée à la lumière du nouveau statut de l’enfant. On dit que les parents d’aujourd’hui sont trop laxistes, mais ceux que je vois dans mon cabinet sont surtout dans le désarroi. Car ils se disent : si je considère que mon enfant est un être à part entière dont la parole a une valeur, de quel droit puis-je lui interdire tel ou tel acte ? Dolto, pourtant, le disait elle-même : tous les désirs sont légitimes, tous ne sont pas réalisables. C’est le fond de son enseignement.

En quelques décennies, le balancier de l’autorité est ainsi passé d’un extrême à l’autre. Ne peut-on pas penser qu’il va finir par trouver l’équilibre dans une position médiane ?

Si l' » oubli éducatif  » auquel on est arrivé donnait lieu à une réelle prise de conscience, tout irait bien. Mais je crains que ce qui se passe aujourd’hui ne permette pas cette prise de conscience. Le danger, à mes yeux, est précisément dans un retour à l’autoritarisme, d’autant plus inquiétant qu’il irait de pair avec ce qui se passe dans la société. Qu’observe-t-on en effet, à la croisée d’une certaine psychiatrie et de la politique ? D’une part, une expertise de l’Inserm qui déclare que tout enfant faisant des colères à 2 ans est susceptible d’être un futur délinquant – ce qui est d’une stupidité rare. De l’autre, une remise en cause de la justice des mineurs et de l’ordonnance de 1945 qui prônait non seulement la répression, mais aussi l’éducation. Si on renonce à ce dernier volet, on reviendra des siècles en arrière, à une époque où un enfant de 13 ans, pour un vol de saucisse, pouvait faire trois ans de bagne parce qu’il était de la  » mauvaise graine « .

Les querelles autour de Dolto sont un rideau de fumée qui cache un vrai retour en arrière d’une société, qui, de plus en plus, refuse de prendre en compte le psychisme réel des individus. Le vrai débat de fond, c’est de savoir pourquoi on en est arrivé là, et quelle vision on veut avoir de l’être humain.

En quoi la clinique de Françoise Dolto se distinguait-elle de celle de Melanie Klein, de Donald Winnicott ou, en France, de Serge Lebovici ?

Dolto était un électron libre. Elle était bien sûr dans la mouvance de son temps, mais elle a beaucoup travaillé sur ses propres intuitions. Par exemple, elle avait repris le principe du dessin d’enfant, mais y avait ajouté celui du modelage.

Autre innovation : le paiement symbolique. De même que l’adulte paye sa consultation, elle demandait un paiement à l’enfant : un timbre, un caillou, un dessin. Non pas au nom de la pédagogie, mais pour le renvoyer à son désir réel de venir. Là encore, Dolto poussait à l’extrême la position de sujet de l’enfant : il avait des droits, mais aussi des devoirs.

Pour Françoise Dolto, le bébé n’est pas seulement une personne : âgé d’à peine quelques mois, il  » comprend  » ce qu’on lui dit. Que pense-t-on aujourd’hui de cette affirmation ?

Dolto disait : le bébé comprend tout, mais nous ne savons pas comment il comprend. En 2008, nous en sommes à peu près au même point ! Comme elle, je peux seulement évoquer mon expérience clinique, pour avoir pendant plusieurs années travaillé pour une pouponnière de l’aide sociale à l’enfance. Ces bébés avaient subi des choses difficiles, et allaient souvent très mal. Je l’ai constaté plusieurs fois : c’est seulement quand on arrive à trouver ce qui s’est passé pour ces tout-petits (un événement survenu dans leur vie réelle, des angoisses familiales ou transgénérationnelles), et à le leur dire, que ces bébés se remettent à vivre, à manger, à dormir. Pourquoi ? La seule chose que je peux dire, c’est que ces bébés comprennent quelque chose qui passe par les mots. Je suis la première à en être étonnée. Je serais passionnée de travailler avec des spécialistes d’autres disciplines pour mieux comprendre ce phénomène, qui continue de dépasser l’entendement.

Pourquoi les psychanalystes, dans leurs écrits théoriques actuels, font-ils si peu référence aux travaux de Dolto ?

En partie du fait de querelles de chapelles, qui sont inhérentes au mouvement analytique depuis que celui-ci existe. Et aussi parce que, pour nombre d’analystes, elle a l’image de quelqu’un qui a beaucoup fait pour l’éducation des enfants, mais pas plus. On ne lui donne pas réellement la dimension d’une théoricienne. Sa théorie est pourtant fondamentale. Dans son ouvrage principal, L’Image inconsciente du corps, elle développe la façon dont se construit le psychisme humain dans ses tout premiers moments, à une période où il le fait en se  » tissant  » avec le corps. Comme beaucoup de textes analytiques, ce discours ne peut être compris de façon purement intellectuelle : pour être audible, il faut aussi pouvoir  » l’entendre « . Et cette perception, cette résonance est d’autant plus difficile d’accès qu’elle renvoie à une période très reculée de l’existence, à une mémoire  » avant les mots  » à laquelle la plupart des analystes ne remontent pas.

Où en est aujourd’hui la prise en charge de la petite enfance ?

Elle est notoirement insuffisante. Pour que la situation s’améliore, il faudrait que notre société reconnaisse la souffrance des tout-petits, qu’elle prenne conscience que ne pas prévenir cette souffrance, c’est s’exposer à des conséquences bien plus graves. La non-prise en charge de l’échec scolaire chez des enfants qui ont des problèmes affectifs, cela se répercute sur une vie entière ! En matière d’enfance, on fait toujours de mauvais calculs : on fait des choix en vue d’économies à court terme, qui coûtent des fortunes sur le long terme.

Propos recueillis par Catherine Vincent

Claude Halmos, Psychanalyste, formée par Jacques Lacan et Françoise Dolto. Auteure de  » L’Autorité expliquée aux parents  » (Nil éditions, 168 p., 18 ¤).


© Le Monde — 22 octobre 2008

40. Pour elle, seule importait la vérité subjective.

Je ne peux pas parler de Françoise Dolto d’une manière neutre. Je l’ai connue très jeune puisqu’elle était l’amie de ma mère, Jenny Aubry, médecin des hôpitaux. Toutes deux s’occupaient des enfants en détresse. Mais ma mère était un pur produit de la laïcité républicaine, alors que Françoise Dolto venait d’une autre France, marquée par l’idéologie monarchiste de l’Action française. Et pourtant, elles s’admiraient comme le font parfois ceux qui croient au Ciel et ceux qui n’y croient pas.

À l’âge de 9 ans, au moment du divorce de mes parents, j’étais ce qu’on appelle une élève rebelle, incapable d’adopter la discipline que l’on voulait m’imposer. Ma mère m’envoya faire un bout d’analyse avec Françoise Dolto. Celle-ci m’incita à parler, à dessiner, à jouer avec de la pâte à modeler : elle me disait beaucoup de choses qui me semblaient incongrues, mais avec une telle vivacité que j’en conserve l’impression d’avoir pu me détacher de ce qui était le plus futile dans ma révolte.

Par la suite, Françoise Dolto resta présente. Quand j’entrepris d’écrire l‘Histoire de la psychanalyse en France, vers 1977, elle accepta de me livrer ses souvenirs. Seule importait à ses yeux la vérité subjective. Elle était tellement immergée dans l’écoute de l’inconscient et surtout dans la découverte permanente de l’enfant que chacun porte en soi qu’il fallait que je reconstruise autrement qu’elle ne le faisait les événements dont elle avait été le témoin et l’actrice. Quand elle lut ce que j’avais écrit sur elle, et qui ne correspondait pas à l’image qu’elle s’était faite de son rôle dans l’histoire, elle accepta cette dépossession. Autrement dit, jamais elle ne chercha à maîtriser sa biographie. Elle respectait le travail de l’historien au point d’accepter d’apparaître pour autre que ce qu’elle avait l’impression d’avoir été.


© Le Monde — 22 octobre 2008

30. Correspondances

1924 TIRADE DU VENTRE

En réponse à ceux qui me disent que je suis grosse (parodie de la tirade du nez de Cyrano de Bergerac).

… Ah non, c’est un peu court, jeune homme. On pouvait dire, O Dieu, bien des choses en somme. En variant le ton. Par exemple, tenez : Agressif : Si j’avais une telle cuirasse, Il faudrait sur-le-champ que je m’en débarrasse. Amical : Mais il doit vous gêner, ce gros ventre. Dans une brouette, poussez-le donc, que diantre. Descriptif : C’est un mont, c’est bien trouvé, pas mal un mont ! non, que dis-je, c’est un ballon d’Alsace. Curieux : De quoi sert cette énorme besace ? De sac à provisions ? Peut-être de football ? Gracieux : C’est commode au milieu d’un naufrage de vous avoir à bord, bouée de sauvetage. Et c’est là que l’on voit que vous êtes aimable, et combien vous sont chers, Madame, vos semblables. Truculent : Ah ça, quand par hasard vous passez dans un petit salon, a-t-on des paravents ? En hiver, je l’espère, enfin réfléchissez, c’est un ventilateur, un être corpulent ! (…).

1928 LETTRE À SA GOUVERNANTE

Je suis un enfant, me répète-t-on. J’ai 20 ans et j’en accuse 12 moralement. C’est fort ennuyeux, car je crains (dans le cas où, en effet, je serais vraiment une enfant) que, le jour où s’éveilleront en moi des sentiments que je ne connais soi-disant pas encore, je crains, avec la nature ardente et exclusive que je crois avoir, n’être plus capable de lutter et alors… si cela devait être, j’aimerais mieux mourir à l’instant même. Cependant, il y a, je crois, une grave erreur dans cette opinion sur moi. On oublie mon enfance plutôt précoce sous le rapport envisagé et je crois que personne ne saura jamais et moi non plus peut-être, quoique je m’en doute, l’influence formidable qu’a eue sur moi le chagrin de la mort de l’oncle Pierre. Je ne peux pas y repenser sans re-souffrir, non plus pour le présent mais rétrospectivement. J’étais une enfant, c’est entendu, mais, pour moi, ces enfantillages étaient une réalité indiscutable et qui absorbait complètement mon esprit en étant le pivot de toutes mes pensées. A 12 ans, l’âge où commence la transition, la mort de ma soeur Jacqueline a fait que je n’avais plus trop de mon âme pour m’absorber dans des réflexions extrêmement troublantes et captivantes. Suis-je en retard ? Ou au contraire, suis-je trop en avance ? Toujours est-il qu’il manque certainement de la cohésion, ce qui fait que je ne me sens pas comme les autres jeunes filles de mon âge et j’en souffre énormément (…).

1938 LETTRE À SON PÈRE

Il y a des choses qui – on le sait – doivent arriver un jour ; on voudrait en retarder le moment – mais lorsqu’il est venu, il faut savoir les accueillir. Cette lettre, confiante mise au point définitive, brisera peut-être tout entre nous et alors mieux vaut maintenant car nous ne pourrions que nous faire plus de mal en continuant à nous voir avec des malentendus entre nous ; mais elle risque aussi de me réhabiliter à tes yeux et de sauver notre affection. Si je suis  » ton  » enfant, je ne suis plus  » une  » enfant. Au lieu d’être  » très triste  » de m’aimer  » malgré tout  » tu comprendras peut-être que je suis une femme qui te fait honneur – tout autant qu’à ma mère d’ailleurs. Alors, même si je dois te voir encore plus rarement ou pas – je ne regretterai pas les heures passées à t’écrire (…).

L’évolution grandissante de la névrose de maman devait aboutir à me fermer la porte de la maison ; mais il lui fallait aussi m’en donner la responsabilité. C’est peut-être la seule raison qui donna à ce détail banal d’une porte fermée – derrière moi et non sur elle qui ne nous suivait pas du

tout – l’envergure dramatique qu’il a eue. J’ai beau être habituée à ces malades, j’ai eu longtemps l’espoir de me tromper sur maman et je voulais à tout prix essayer de trouver dans une intonation, un geste ou un mot de ma part, quelque chose qui eût en effet, en soi-même, le pouvoir de déclencher des interprétations revendicatrices quitte à les dire exagérées. Mais hélas, depuis plusieurs mois, je suis obligée de voir clair. Il n’est pas là désir de me séparer d’elle, de haine ni même de blâme. Si maman avait un cancer lui en voudrais-je ? et c’est un mal moral aussi grave dont elle est la proie et elle souffre terriblement.

Quand, après la mort de Jacqueline, elle est tombée dans sa grande dépression neurasthénique, aboutissant à la fièvre et au délire de Vic-sur-Cère, qu’a résolue la seule thérapeutique morale d’une jeune médecin psychologue, puis la grossesse et la naissance de Jacques, fallait-il lui en vouloir ?

Si tu le veux, un jour je t’expliquerai le mécanisme psychologique qui fait de la période actuelle – commencée il y a une huitaine d’années – une autre phase de la même maladie, moins pénible à supporter pour maman elle-même, mais tout autant pour l’entourage (…).

1960 NOTES DE TRAVAIL ADRESSÉES À JACQUES LACAN

L’enfant aveugle n’est jamais phobique (alors que c’est la névrose majeure de tous les jeunes enfants, celle qui entraîne le mécanisme de défense compulsif). Les aveugles de naissance — autant que j’ai pu en juger — sont très peu anxieux. Il semble que la condition d’aveugle soit en ce sens totalement à l’opposé de la condition du sourd de naissance (cependant encore avantagé par rapport au sourd tardif sur ce point, ce dernier est persécuté).

Les aveugles de naissance échappent au couplage de la lumière du regard maternel et de la satisfaction ou de l’insatisfaction des couplages coenesthésiques divers, entre autres du couplage muqueux bouche-sein et du couplage fonctionnel téter-lait, couplage corporel auquel met fin le rassasiement estomac-lait, tandis que commence le couplage des masses corporelles, celle passive du nourrisson et celle active de la mère. Toutes les sensations de variations coenesthésiques internes dans le corps-à-corps à la mère sont, pour le voyant, accompagnées de cet éclat du regard maternel qui centre la face de la mère, port d’attache élu du regard de l’enfant. Rien pour le voyant n’a plus de sens que l’expression du visage et, dans celui-ci, des regards, toutes les inquiétudes et angoisses de la mère, toutes ses jubilations (…).

2 MAI 1968 A MICHÈLE C.

Excuse-moi d’avoir tardé à te répondre, je suis très occupée.

Tu me demandes si ton père a le droit de décider pour toi. Certainement pas et si c’était son intention ce ne serait pas un père. Mais tu me dis que pour les grandes choses tu aimes demander conseil et te ranger aux opinions de tes parents.

Cela prouve que tu n’es pas encore libre, et ta façon de penser – qu’un homme peu instruit mais intelligent et intelligent de ses mains (ce qui a au moins autant sinon plus de valeur que bien des professeurs instituteurs ou agrégés qui ne savent que manier les mots) – prouve que tu ne sais pas encore qui te convient (…). Tu me dis que tu l’aimes et ne voudrais  » fâcher  » personne. La question de l’aimer est la seule importante, mais comment ? Le mariage n’est pas une aventure ni sexuelle ni sentimentale. C’est en fait le lien de deux êtres libres qui veulent se donner l’un l’autre la vie du coeur, du corps, de l’âme et par-delà marier deux lignées dans la personne des éventuels enfants.

L’important c’est de ne pas l’aimer  » contre  » ton père mais en ton for intérieur te dire Papa ne comprend pas mais moi je l’honore en choisissant cet homme et sa famille. Il honore ma famille en m’épousant (…).

AVRIL 1974 A JEAN-PIERRE MOLINIER

Je ne m’occupe pas d’autre chose que de psychanalyse, c’est-à-dire d’écouter des gens qui se sentent marginaux et qui souffrent d’angoisse, qui se sentent malades affectifs. Vous vous sentez en bonne santé mentale et morale. Luttez pour défendre tout ce que vous voulez mais acceptez de rester  » marginaux  » parce que l’homophilie exclusive en fait partie. La plupart des êtres humains ont des désirs homophiles et hétérophiles. Ceux qui, devenus adultes, ne sont qu’homophiles se trouvent donc les marginaux, mais ce sont des marginaux qui ont civiquement les mêmes droits que tous, hétérophiles, impuissants sexuels, hétérophiles frigides sexuels. Ils sont des citoyens autant que les hétérophiles hétérosexuels jugés ou non, eux seuls le savent, dans l’hétérosexualité qu’ils affectent, mariés ou concubins. La question d’être  » écrasés  » comme vous dites est une question de subjectivité coupable. Coupable de quoi puisque vous payez vos impôts, que vous travaillez ? Coupable de se sentir marginal ? Mais c’est un fait, ni mal ni bien, et puis qui peut juger pour un autre s’il est véridique et que ses actes répondent à son authentique désir ? (…).

Ces lettres et ces documents sont extraits des deux volumes de correspondance de Françoise Dolto parus chez Gallimard en 2003 et 2005


© Le Monde — mercredi 22 octobre 2008

20. La cause des enfants

Françoise Dolto fut et reste la figure la plus populaire de l’histoire française de la psychanalyse. La mémoire collective conserve encore le souvenir de ses émissions sur France Inter, dans les années 1970, où jamais elle n’employait un vocabulaire bébête ou vulgaire. Elle s’exprimait en effet dans une langue très vieille France pour commenter, à travers les milliers de lettres qu’on lui adressait, les événements de la vie quotidienne : l’école, les relations internes à la famille, les angoisses, les désirs, les morts, les naissances, etc.

Elle consacra sa vie aux enfants. Sans donner de recettes, elle militait pour que l’on s’adressât à eux comme à des êtres de langage, fondant son autorité sur la force d’une parole plutôt que sur des règles disciplinaires. Elle s’efforçait de convaincre les parents et les éducateurs qu’il ne fallait pas mentir aux enfants, ni sur leur origine ni sur la sexualité. Ses prises de position pour une pédagogie de masse, son adhésion iconoclaste à la foi chrétienne et enfin sa croisade, à partir de 1979, en faveur de la création de  » maisons vertes  » destinées à accueillir des enfants de moins de 3 ans accompagnés de leurs parents – transition vers l’entrée en maternelle – firent d’elle un personnage échappant à tout manichéisme. Et pourtant, elle fut détestée par de stupides détracteurs, qui la rendirent responsable de son vivant et post mortem d’un abaissement des valeurs de la puissance parentale et scolaire, voire de la crise des banlieues. Quant à ses idolâtres, ils ne cessent aujourd’hui de la sanctifier en donnant d’elle une image qui n’est pas à la hauteur de ce qu’elle fut.

Née le 6 novembre 1908, elle grandit dans une famille de polytechniciens et de militaires imprégnés des idées monarchistes et xénophobes de Charles Maurras et marqués par la lecture quotidienne de L’Action française. On lui enseigna que les enfants naissaient dans des boîtes envoyées sur terre par le Sacré-Coeur de Jésus, que la sexualité était répugnante, que les  » boches « , les Nègres et les juifs étaient les ennemis de la patrie et que les femmes avaient pour seul destin de passer de l’état de vierge à celui de mère sans avoir le droit d’accéder à une activité professionnelle ou intellectuelle.

Au début de la première guerre mondiale, dans sa petite enfance, elle se prit pour la fiancée de son oncle maternel, capitaine d’un bataillon, mort au combat en juillet 1916. Soutenue par ses parents, elle se regarda alors comme une veuve de guerre incapable de faire le deuil de ce premier amour. Sans doute peut-on trouver dans cet épisode la genèse de sa révolte de 1949 contre une idéologie, assez répandue dans les milieux chrétiens, selon laquelle les veuves de guerre devaient rester fidèles corps et âme au mari défunt.

Elle se retrouva dans une situation de détresse, à un âge de la vie où elle aurait dû s’épanouir. Un autre événement contribua à accentuer son malheur : la mort de sa soeur aînée, en 1920, des suites d’un cancer des os. Au sein de sa famille, sa mère ne sortit guère d’un état dépressif, une mélancolie survenue à la suite d’une fièvre cérébrale et de bouffées délirantes. Avec une telle éducation, et au contact de cette mère aimante mais dépressive, Françoise, envahie par des pulsions violentes, ne parvenait ni à entretenir une relation avec un homme ni à se construire une identité.

Pour toutes les femmes de cette génération, désireuses de s’émanciper, plusieurs voies étaient possibles, au seuil des années 1930 : l’engagement politique, l’écriture, le féminisme, le socialisme, la psychanalyse ou encore l’accès à un métier, et donc à une autonomie. C’est ce dernier choix que fit Françoise quand, elle entreprit, contre l’avis de sa famille, des études de médecine. Elle voulait devenir, disait-elle,  » médecin d’éducation « , autant pour se guérir de ses souffrances que pour ne pas répéter les erreurs commises par ses parents. Elle croisa bientôt l’aventure du freudisme français en la personne de René Laforgue, fondateur, avec notamment Edouard Pichon et Marie Bonaparte, de la Société psychanalytique de Paris (SPP, 1926).

La cure lui permit de devenir une autre femme et de sortir de son enfermement mortifère. Elle fut donc arrachée aux préjugés de son milieu par l’accès à une nouvelle culture : la psychanalyse. Sa faculté inouïe d’écoute de l’enfance lui fut ensuite révélée par Edouard Pichon, son deuxième maître, pédiatre, maurassien, dreyfusard, et auteur, avec son oncle Damourette, d’une célèbre grammaire descriptive de la langue française : Des mots à la pensée.

A cette époque, deux courants s’opposaient à l’intérieur de l’International Psychoanalytical Association (IPA) fondée par Freud en 1910 : l’école viennoise, représentée par Anna Freud, et l’école anglaise animée par Melanie Klein. Deux femmes donc, toutes deux chefs d’école, puisque c’était aux femmes qu’avait d’abord été dévolu le rôle d’analyser les enfants, après que Freud eut mené la première cure infantile, en 1908, avec le jeune Herbert Graf, âgé de 5 ans.

Pour les annafreudiens, et pour Freud lui-même, l’analyse d’un enfant ne devait pas commencer avant l’âge de 4 ans ni être conduite en direct, mais par la médiation d’un parent jugé protecteur, le père en général. Pour les kleiniens au contraire, il fallait abolir les barrières qui empêchaient le psychanalyste d’accéder à l’inconscient de l’enfant en bas âge (de 2 à 3 ans). Si Freud avait été le premier à découvrir chez l’adulte l’enfant refoulé, Melanie Klein, par l’intérêt qu’elle portait aux relations archaïques à la mère, fut la véritable initiatrice des cures d’enfants. Elle inventa le dispositif permettant à l’enfant de s’exprimer qui fut adopté ultérieurement par tous les cliniciens de l’école anglaise, Donald Woods Winnicott notamment : pâte à modeler, jouets, balles, billes, ciseaux, pinceaux, crayons, mobilier, etc. Après l’émigration d’Anna Freud en Grande-Bretagne, en 1938, kleiniens et annafreudiens, tout en s’opposant, furent à l’origine d’un développement mondial de l’approche psychanalytique des enfants dont se nourrira le savoir psychiatrique — et donc la pédopsychiatrie — pendant des décennies.

Sans être ni kleinienne ni annafreudienne, Françoise Dolto inventa donc en solitaire une méthode de psychanalyse infantile, fondée sur la capacité du thérapeute à traduire le langage enfantin. Elle en exposa les principes, en 1939, dans sa thèse de médecine – Psychanalyse et pédiatrie – à travers seize cas où elle évita le vocabulaire savant en n’hésitant pas à parler de  » pipi au lit  » ou de  » caca dans la culotte  » : elle employait ainsi dans la cure les mêmes mots que l’enfant afin de lui signifier ses propres pensées sous l’aspect d’une réalité.

En 1938, elle rencontra Jacques Lacan qu’elle suivit tout au long de sa carrière. Elle lui emprunta ses concepts en les nommant à sa manière. Ainsi, en s’inspirant de la notion de stade du miroir et de celle d’image du corps, avancée par Paul Schilder, elle créa le terme d’image inconsciente du corps pour désigner  » l’incarnation symbolique du sujet désirant « . Pendant quarante ans, Lacan et Dolto feront figure de couple parental pour des générations de psychanalystes français. En septembre 1940, elle inaugura, à l’hôpital Trousseau, une consultation ouverte aux analystes désireux de se former à la pratique de la psychanalyse d’enfants. Durant l’Occupation, elle se montra maréchaliste, comme l’indique sa correspondance, sans jamais adhérer à la collaboration ou à l’antisémitisme. En 1942, elle épousera Boris Dolto, un médecin russe émigré, qui fondera une nouvelle méthode de kinésithérapie.

Au lendemain de la seconde guerre, elle intégra à sa pratique la technique du jeu en donnant le nom de  » poupée-fleur  » à un objet – une tige recouverte de tissu vert avec une tête de marguerite -, qui pouvait servir de support à l’enfant pour sortir de toutes sortes de pathologies. Le mot fera fortune au point d’être confondu avec l’objet transitionnel de Winnicott (le  » doudou « ).

Tandis que se développait, sous la houlette de Serge Lebovici et de René Diatkine, un autre courant de psychiatrie infantile, rattaché à l’IPA et à la SPP, et plus médical et plus institutionnel, Dolto poursuivait son enseignement en formant de nombreux élèves et en travaillant avec Jenny Aubry, médecin des hôpitaux, qui s’occupait depuis 1949 des enfants séparés, abandonnés, hospitalisés.

En 1963, elle fut, comme Lacan, interdite de formation et donc exclue de l’IPA et, de ce fait, séparée du légitimisme freudien. Elle faisait, disait-on, figure de gourou et même le grand Winnicott, qui reconnaissait son génie, lui reprocha d’avoir trop d’influence sur ses élèves et de ne pas obéir aux règles standards de l’analyse didactique. Elle participa alors à la création de l’Ecole freudienne de Paris (EFP, 1964-1980), où elle poursuivit son travail sous la forme d’un Séminaire qui attira de très nombreux cliniciens.

Trois ans plus tard, lors d’un colloque sur les psychoses infantiles, organisé par Maud Mannoni — son élève et amie —, elle présenta le cas Dominique, qui sera publié ultérieurement et deviendra un classique : elle y racontait les douze séances de la cure d’un adolescent de 14 ans, qu’elle avait menée au Centre Etienne-Marcel, en y ajoutant des commentaires poignants.

Devenue célèbre et entourée de disciples, Françoise Dolto fut sollicitée en 1977 par Gérard Sévérin, éditorialiste au journal La Vie, pour s’exprimer sur la religion. Elle proposa alors une lecture dite  » psychanalytique  » des Evangiles qui la conduisit à donner une signification spiritualiste à la question du désir, conçu comme une transcendance humanisante. Par l’incarnation et la résurrection, par la crucifixion qui le faisait sortir d’un  » placenta  » et d’un monde utérin pour accéder à la vie éternelle, le Christ devenait, selon elle, la métaphore même du désir guidant l’homme, de la naissance à la mort, vers une grande quête de son identité.

En 1981, elle reprit le dialogue pour mettre  » la foi au risque de la psychanalyse « . Elle affirma que  » Freud n’aurait rien inventé  » s’il était  » resté cantonné dans sa religion juive « . Après avoir interprété l’athéisme de Freud comme un rejet du judaïsme, elle fit de lui en 1986 un  » prophète de la Bible  » et stigmatisa la violence antireligieuse dont il avait fait preuve, en 1927, dans L’Avenir d’une illusion.

Les dialogues sur la foi et les Evangiles furent critiqués, à juste titre, autant par les chrétiens que par les théologiens et les psychanalystes. Les uns reprochèrent à l’auteur de se livrer à une exégèse psychologisante des textes sacrés, les autres se montrèrent hostiles à cette tentative de christianisation de la psychanalyse.

Cet engagement ne fut pas unique. Bien qu’étrangère à toute prise de parti politique, cela ne l’empêcha pas, en 1977, de livrer un combat en faveur de la dépénalisation de l’homosexualité et d’une révision du code pénal concernant la sexualité des mineurs. Elle sera alors traitée d’ultragauchiste par l’extrême droite, puis de pédophile par ses ennemis. Cela paraît bien loin…

Cent ans après la naissance de Françoise Dolto, les enfants, les parents et les adolescents de France devraient se souvenir, au-delà de toute critique, de ce qu’ils doivent, non seulement aux pionniers de la psychanalyse d’enfants, mais à cette femme hors du commun qui sut trouver les mots qui convenaient à la diffusion de la pensée freudienne. Grâce à sa parole largement médiatisée, on sait en effet, mieux encore qu’autrefois, que l’amour et la bonne éducation ne suffisent pas à faire de l’enfant un adulte éclairé par la raison, comme le pensaient les philosophes des Lumières, attachés à l’idée que l’enfant serait un adulte en miniature. Car, pour réussir une éducation, encore faut-il savoir que les valeurs qu’elle porte – fussent-elles les plus nobles — risquent toujours de s’inverser en leur contraire si celui qui les transmet reste sourd au désir inconscient de l’enfant.

Par Elisabeth Roudinesco

Elisabeth Roudinesco est historienne de la psychanalyse

et auteure avec Michel Plon du Dictionnaire de la psychanalyse , Fayard, 2006.

© Le Monde — mercredi 22 octobre 2008

10. Lorsque la biographie paraîtra…

Tout était calé. Pour célébrer le centième anniversaire de la naissance de Françoise Dolto (1908-1988), deux événements majeurs devaient rythmer la fin d’année. D’un côté, un grand colloque international à l’Unesco, prévu les 12, 13 et 14 décembre. De l’autre, la publication chez Gallimard de  » la  » biographie de référence de la grande clinicienne. Las ! Il faudra encore se montrer patient. La biographie, attendue depuis vingt ans ou presque, vient d’être reportée à 2010.

Kathleen Kelley-Lainé travaille pourtant sur le sujet depuis quatre ans. Cette psychanalyste assure que son texte est rédigé aux deux tiers et qu’elle avance  » en toute confiance « . Choisie par Catherine Dolto, médecin et fille de la célèbre psychanalyste, elle a eu accès aux archives familiales. Mais son projet se heurte à mille difficultés. Pour compenser ce retard, Gallimard sortira le 21 novembre un album de famille riche en iconographie. Sous le titre Françoise Dolto, archives de l’intime, ce livre se présente comme une émouvante mise en scène de documents personnels et de témoignages de proches.  » C’est une présentation inédite de Françoise Dolto « , précise-t-on chez Gallimard.

Reste que pour les personnes qui s’intéressent à l’oeuvre de la psychanalyste, cela promet d’être frustrant. Qu’il s’agisse des  » psys  » ou du grand public qui s’est pris d’affection pour cette doctoresse devenue très médiatique après ses nombreuses émissions, et notamment  » Lorsque l’enfant paraît  » sur France Inter à partir de 1977. Françoise Dolto, clinicienne de génie, a su faire rentrer la psychanalyse dans de nombreux foyers par la diffusion de ses travaux sur l’enfance. Elle mérite mieux que  » l’image d’une Mamie Nova un peu bouffonne qui lui colle à la peau « , soupire Elisabeth Roudinesco, psychanalyste et auteure du Dictionnaire de la psychanalyse (Fayard, 2006).

Le report de la biographie de Kathleen Kelley-Lainé est d’autant plus regrettable que, sur le plan de l’actualité éditoriale, le nom de Françoise Dolto a été souvent mêlé, ces derniers temps, à des querelles de prétoire. En janvier 2007, Catherine Dolto était partie en croisade contre l’animatrice de télévision Daniela Lumbroso, après la publication chez Plon de sa biographie grand public, Françoise Dolto. La vie d’une femme libre. La rivalité entre les deux femmes a tourné à la joute verbale.

Catherine Dolto considère cette biographie comme  » un mélange de choses vraies et de fantasmagorie « . Dans son combat, elle a reçu le soutien sans faille de Gallimard et d’une partie de la petite communauté  » psy « , spécialiste de Dolto : l’éditrice Colline Faure-Poirée, Kathleen Kelley-Lainé, Muriel Djéribi-Valentin, qui a édité la correspondance de Françoise Dolto, et Caroline Eliacheff, fille de Françoise Giroud. De son côté, Daniela Lumbroso a enregistré des messages de sympathie des philosophes Bernard-Henri Lévy et Luc Ferry ainsi que de l’essayiste Jacques Attali.

Le premier round a tourné à l’avantage de l’animatrice de télévision qui a gagné, en septembre 2007, son procès pour  » injures non publiques « , alors qu’elle avait été traitée de  » canaille très prétentieuse  » par Catherine Dolto, dans un courriel largement diffusé. Mais la fille de la célèbre psychanalyste vient de contre-attaquer, en faisant assigner en justice les éditions Plon et l’auteure de la biographie non autorisée pour  » contrefaçon « . Elle demande le retrait du livre qui, avec près de 5 000 ventes, n’a pas été un franc succès.

L’argument majeur avancé par Catherine Dolto il y a dix-huit mois pour contester le livre de Daniela Lumbroso était la préparation d’une biographie de référence. Le procédé consistant à vouloir la doubler était inélégant, faisait-elle valoir.  » L’affaire Lumbroso nous a déstabilisés « , plaide l’éditrice Colline Faure-Poirée, une proche de Catherine Dolto.  » Depuis deux ans, Kathleen Kelley-Lainé a fait un véritable travail de bénédictin. Nous avons suspendu sa biographie car nous voulons faire un pur travail scientifique, l’anti-Lumbroso « , ajoute-t-elle.

Sans doute. Mais c’est bien l’absence d’un tel ouvrage, alors que Françoise Dolto est morte il y a vingt ans, qui suscite des projets alternatifs. Avant Daniela Lumbroso, l’universitaire Jean-François de Sauverzac a écrit une première biographie, Françoise Dolto, itinéraire d’une psychanalyste (Aubier, rééditée chez Flammarion,  » Champs/Biographie « ). Sans avoir accès aux archives. La romancière Sophie Chérer a publié chez Stock, au début de l’année, Ma Dolto.  » Un titre qui sonne comme Ma Dalton, mère tutélaire, rebelle patentée « , explique l’auteure qui ne voulait pas rédiger  » une biographie classique « .

Les projets de biographie classique précisément ont pour leur part capoté les uns après les autres. La psychanalyste Claude Halmos, qui a travaillé avec Françoise Dolto, avait ainsi commencé une première biographie, en accord avec Gallimard et les héritiers de la psychanalyste. Mais elle s’est désengagée du projet après un conflit. Plusieurs autres auteurs ont été cités ou évoqués tout au long de ces années, dont celui de Françoise Giroud ou celui de Peter Gay, le dernier biographe de Freud, qui avait l’inconvénient de ne pas parler français. Le nom de Célia Bertin, la biographe de Marie Bonaparte, a aussi un temps été avancé.

Une biographie de référence sur Françoise Dolto, puisée aux meilleures sources, est-elle finalement envisageable ? Depuis la mort du chanteur Carlos, fils de Françoise Dolto, la réponse repose sur les épaules de Catherine Dolto. Veut-elle véritablement qu’une vie de sa mère soit publiée ?  » J’ai pensé pendant longtemps que ce n’était pas l’urgence, explique-t-elle. Son oeuvre était masquée par sa notoriété. Elle avait elle-même beaucoup raconté sa vie. On a pris notre temps et le temps est maintenant venu.  » Un temps qui paraît long aux spécialistes.  » Cela fait vingt ans que l’on attend une biographie sérieuse et qu’elle n’arrive toujours pas, car les biographes sont obligés de travailler sous surveillance « , déplore Elisabeth Roudinesco.

La vie de Françoise Dolto ne présente pourtant guère d’ombre qui ne soit connue. Elevée dans une famille de droite, proche de l’Action française, elle a traversé le siècle sans montrer une grande perspicacité politique. Ce n’était pas son terrain de prédilection. Rien qui puisse expliquer les malheurs et contretemps de cette biographie. Contretemps d’autant plus fâcheux que si Françoise Dolto demeure, aujourd’hui, la figure la plus populaire de la psychanalyse française, elle reste à l’étranger une personnalité trop méconnue. L’absence d’un travail qui fasse autorité nuit à la bonne diffusion de son oeuvre, essentiellement dans les pays anglo-saxons où l’étude de la vie constitue une porte d’accès à une plongée dans l’oeuvre.

© Le Monde, mercredi 22 octobre 2008

Psychothérapie multiréférentielle et psychothérapie intégrative

PRATIQUE DU MULTIPLE

est le titre original de ce texte, tel qu’on peut le lire en chapitre dans l’ouvrage collectif édité par Alain Delourme chez Retz sous le titre Pour une psychothérapie plurielle., dont nous vous recommandons la lecture, riche en ouvertures.

Les intertitres sont de l’auteur mais postérieurs. Posés après-coup, ils manifestent que les concepts se sont affinés. Celui de Carré psy a entraîné celui de psychothérapie relationnelle, avec lequel il constitue système.


Par multiréférentialité nous désignerons un espace articulant de diverses façons plusieurs disciplines psychothérapiques. Pour clarifier la question, nous distinguerons trois modèles épistémologiques(1*) ordonnant le champ qui nous concerne.

Modèle 1

Dans cette répartition, le modèle 1 caractérise les sciences expérimentales telles que les a théorisées Claude Bernard. C’est celui qu’on rencontre avec la psychologie expérimentale, comportementale, cognitiviste, et systémique. Un champ étant défini comme objet de savoir, on formule des hypothèses, dont un dispositif expérimental devra vérifier la validité. L’expérience, descriptible et répétable, fournira des résultats d’après lesquels sera validée la formulation d’une loi.

Pour ce qui nous intéresse, dans le cadre d’un tel modèle le dispositif est le suivant : un acteur observe un objet, sur lequel il agit, par prescriptions, et auquel il reste extérieur. Ainsi pratique le médecin, qui, à l’issue d’une consultation, prescrit un traitement.

La consultation peut constituer l’amorce d’un autre type d’espace, ce qui nous introduit au fait que dans ce domaine les modèles ne sont pas purs, ayant même (c’est ce qui nous amène ici) tendance à se combiner. Pourtant, les harmoniques humanistes dont la consultation peut s’enrichir, n’en altèrent pas radicalement son pattern spécifique.

Lieux d’enseignement de ce modèle 1 des sciences expérimentales : faculté de médecine, Centre hospitalo-universitaire.

Modèle 2

Au second pli de l’éventail, le modèle 2 concerne la sociologie et la psychologie. Les statistiques y remplacent le dispositif expérimental classique. Même principe fondamental de l’observateur prescripteur, extérieur à l’objet de son savoir. Susceptible d’appliquer lui aussi un traitement. Le psychologue reçoit une formation qui appartient typiquement à ce modèle. Ses cinq années d’études universitaires le préparent, dans le domaine clinique, à administrer des tests, à pratiquer des diagnostics de personnalité, à conduire des entretiens de soutien ou d’urgence, pour une durée limitée.

Ces entretiens relèvent toujours de l’épistémè objectiviste(2*). Avoir appris la technique de l’entretien dans un tel cadre ne constitue pas encore une compétence dans le domaine du psychothérapique, pas davantage que d’avoir observé des malades mentaux dans un service psychiatrique, ou d’avoir été confronté sans formation spécifique préalable aux patients d’un Centre médico psychologique. De telles expériences, même à l’occasion « supervisées », ne sauraient à tout le mieux constituer qu’une sensibilisation à une réalité à laquelle on n’a toujours pas été introduit(3*).

Amorce de complexité ou simple zone de confusion, nous voici pourtant déjà dans du mixte : l’entretien du psychologue est réputé clinique. Spectaculairement, le vocable de clinique brouille la zone indéterminée qu’il désigne, et ce brouillage peut conduire à des confusions. Ce terme, que le psychologue partage avec la médecine, d’où il vient, et la psychanalyse, qui nomme ainsi depuis la médecine le terrain de sa pratique, présente une polysémie proliférante. Il organise une sorte d’espace à volonté entre le médical (modèle 1), le psychologique (modèle 2) et le psychanalytique — et par extension le psychothérapique relationnel (modèle 3). D’une vitalité bouillonnante, on devrait dire débordante, il expédie à l’heure actuelle des pseudopodes jusqu’à la sociologie et même les Sciences de l’Éducation(4*). Raison de plus pour s’efforcer de bien le cerner.

Selon la définition classique, Greco(5*) distingue dans la clinique 1) avec Lagache une « psychologie en deuxième personne » marquant son inconciliabilité avec l’expérimentalisme ; 2) une « technologie concrète », et 3) une « méthode de recueil des observations comportant un aspect herméneutique ». Dans tous les cas un objet y est observé — fût-ce pour le découvrir. Nous évoluons dans un espace flou, où l’on peut prétendre à tout, à la condition logique que sous habillage diversifié ce tout relève en définitive de la méthodologie de l’extériorité objective.

De même que nous remarquions tout à l’heure que la consultation pouvait revendiquer une « dimension humaine » qui au mieux ne faisait que teinter l’entrevue avec le docteur (celui qui sait, concernant l’objet de la plainte) sans en altérer le principe épistémologique, on peut dire que la tentative de subversion du terme clinique ne saurait altérer radicalement le caractère observateur de l’observation, même participante, même heuristique, même ethnométhodologique(6*).

Ce n’est qu’une fois opéré le mouvement de bascule inaugurant le modèle 3, une fois ouvert l’espace de la relation comme fondement de la psychothérapie, que l’observation change d’âme. Ce qu’elle ne pouvait appréhender, sinon dans le sens où ça donne des appréhensions, devient le ressort de la méthode relationnelle, dans le cadre de laquelle l’observation, circulant cette fois entre deux sujets, se trouve épistémologiquement dénaturée, par l’apparition d’un processus où le savoir change de statut, où il n’y a plus, au sens précédent du terme, d’observateur et d’objet observé.

Pourtant la confusion entre ces différents niveaux reste constante, et l’exemple vient de loin, ou de haut, comme on voudra. C’est au même type d’imputation « flottante » que le Freud de la Traumdeutung, la signification des rêves, est devenu en France celui de la science des rêves, à l’occasion d’un glissement de type scientiste, alignant la psychanalyse sur la médecine, au titre d’une ambivalence constante chez celui à qui nous devons cependant l’éclatante contradiction épistémologique du modèle 3.

Modèle 3

En effet celui-ci, qui fonda la subversion psychanalytique, stipule que l’objet du savoir c’est soi-même, mais qu’à partir d’un appareil psychique hétérogène comportant le double fond de l’inconscient, ce qui fait obstacle au savoir c’est encore soi. Si bien que c’est seulement par le biais de la relation à un professionnel de type spécifique, ayant déjà accédé à l’intelligence sensible du Je est un autre annoncé par le poète, que j’ai quelque chance d’accéder à moi comme sujet, cette instance d’abord incertaine, capable cependant de se considérer comme autrice de son histoire et responsable d’elle-même, dans le cadre de déterminations abordées lucidement.

Avec l’apparition d’un professionnel préalablement qualifié selon la même méthode, ayant personnellement parcouru une voie semblable à celle à laquelle il permet qu’on s’engage à son tour, nous nous trouvons tout à fait ailleurs, en présence d’un initiateur, qualifié comme passeur. Nous voici dans le domaine de l’initiation, au cours de laquelle de la catharsis(7*), à l’issue d’une naissance nouvelle à soi, « restaure en l’homme (sa) créativité(8*) ».

Le principe de l’initiation opère par voie de transmission, entendue comme le processus qui voit du dialogue transmetteur s’effectuer à l’insu partiel des protagonistes, sur des canaux sensibles, corporels, transiter par l’oubli, pour ressusciter ultérieurement à la conscience de ses protagonistes — et particulièrement du destinataire venu effectuer le travail, finissant par communiquer avec l’intelligence sensible de celui qui sait se tenir là, présent en sa présence.

En fait, comme toujours en matière d’interlocution, la communication d’un contenu manifeste s’effectue sur la base d’un accord tacite au niveau infraliminaire des présupposés aux deux interlocuteurs.

Au cours de l’opération psychothérapique, nous assistons subliminairement à une sorte de métamorphose. Le récepteur à son insu se trouve embarqué dans une transformation lui permettant de recevoir et tirer parti d’un corpus de messages à l’intelligence duquel il accède processuellement. L’émission ayant lieu le plus souvent à la surprise des deux protagonistes, que le plus exercé des deux repère mieux en principe, s’efforçant d’en fournir les indices à bon escient, au long d’un dialogue qui se joue souvent d’eux.

Un tel type de savoir, sensible — et amoureux par surcroît, car du transfert il aime emprunter les détours — diffère radicalement du modèle 2, celui relevant classiquement des sciences humaines, appliqué au champ de la psychologie.

À l’évidence avec ce nouveau modèle c’est la relation qui constitue le ressort de l’acquisition du savoir. Ce dernier devient affaire d’intersubjectivité. Plus d’observateur, ni de prescription, mais un double cheminement, une création entre deux sujets différemment mais également impliqués au cours d’une séance, non plus l’un soignant l’autre, l’ayant diagnostiqué de l’extérieur(9*), mais l’autre, en question, entreprenant de prendre soin de lui, à partir d’un processus relationnel fait de penser-sentir, dans l’entre-deux duquel surgira de l’interprétation révélatrice d’inconscient. Ou bien la rencontre phénoménologique de l’autre en co-présence, dans la fraîcheur redécouverte de l’émerveillement du monde, selon l’univers de référence engagé.

Relevons au passage que le terme de soin que nous venons d’utiliser, revêt ici un tout autre sens que le médical. Nous voici dans le domaine inédit de la profession de santé non médicale (10*).

L’université choisit ses modèles

Évidemment, l’acquisition d’un tel savoir de nature subjective, ne saurait s’effectuer selon un modèle de type 1 ou 2. Les deux seuls cependant que pratique l’Université. Où s’enseigne la psychologie. Et à l’occasion, nous l’avons évoqué, des éléments de psychothérapie, réduits au registre épistémique 2.

Notre Université actuelle ne dispose ni des moyens ni de l’ambition de proposer le modèle 3. Ayant connu au début des années 70 une brève flambée marquée de développement personnel aux temps confus et profus du Mouvement du potentiel humain, dans de rares départements gagnés par le Zeitgeist, qui s’est rapidement consumée(11*), elle n’a pas su, pu ou voulu consolider et développer dans son cadre propre une approche de ce type.

Elle pourrait par contre s’associer à un tel projet, et lui insuffler son savoir-faire dans le domaine de la recherche. Loin de devoir s’opposer, les deux démarches — la transmission à caractère initiatique, dans une pratique étayée à une théorisation de qualité, et la recherche constituant la spécificité l’université — nécessitent de se compléter.

C’est déjà ce qui se préfigure dans les deux instituts de formation multiréférentielle à la psychothérapie, dont l’histoire et le fonctionnement actuels servent de support à notre réflexion(12*). Reste à le développer, sans doute en commençant par des expériences limitées, à petite échelle.

Certes par ailleurs l’université dispense depuis les années 70 du savoir psychanalytique, théorique, qui permet de devenir docteur en la matière (savoir de rang 2), mais encore une fois sans rapport direct avec la transmission 3 de la psychanalyse(13*). Il s’agit d’un fait, notre université actuelle, terre d’élection de la théorie, de la critique et de la recherche, ne saurait par contre, telle qu’elle est organisée aujourd’hui, constituer directement en son sein un lieu d’appren-tissage, mettant en place une transmission de rang 3.

Cette texture expérientielle-là, après s’être d’abord dispensée au seul lieu de pratique de la psychanalyse ou de la psychothérapie, se développe à présent, parallèlement bien sûr au déroulement du processus d’une démarche personnelle, dans le cadre d’établissements spécialisés d’un nouveau type.

L’épistémé de la psychothérapie [relationnelle]

Ainsi, l’exigence épistémologique de ce modèle qui régit le champ des psychothérapies que nous dirons relationnelles, réside dans l’accomplissement préalable par le psychothérapeute d’une démarche(14*) identique dans son principe à celle proposée à celui qui s’adresse à lui.

Ceci ne constitue qu’un des traits de cette épistémè. L’initiation en effet comprend deux étages. Celui de la démarche personnelle, où celui qui s’y livre accomplit en effet ce fondamental et fondateur voyage au bout de soi-même. Mais encore celui de la formation proprement dite, dont la particularité réside dans le principe d’isomorphisme, par quoi on apprend selon la méthode même à laquelle on désire accéder, s’appliquant à soi l’outil qu’on proposera ensuite.

Un « savoir-psy(15*) » de ce type se dispense dans des lieux propres. La profession de psychothérapeute a dû se donner au cours des décennies passées des instituts capables de former des praticiens. Il n’existait pas de lieu compétent pour le faire. Ce furent les disciplines elles-mêmes, en tant qu’institutions(16*), qui mirent en place pour commencer de tels lieux de formation. Dispensant ensemble théorie et pratique, selon des proportions, quantités, qualités et exigences très variables, venant s’ajouter pour les étudiants à des savoirs conventionnels acquis par ailleurs(17*).

Comme il se trouvait d’assez nombreuses disciplines, représentant des corpus très variables en proportion et en qualité, spontanément les apprentis, dans le champ encore indéfini mi-développement personnel mi-psychothérapie, dans une profession qui n’était pas alors autoréglementée, accumulaient les formations, procédant par éclectisme sauvage, trop démunis de ne recourir qu’à un seul de ces outils parfois primitifs.

Il demeurait incertain cependant, ayant collecté de nombreuses formations souvent tout aussi partielles les unes que les autres, et ne portant pas exclusivement sur le champ de la psychothérapie, qu’ils aient atteint pour autant la compétence psychothérapique. Et comme à cette époque la préoccupation des différentes Méthodes — nous désignerons ainsi une discipline instituée en centrale de formation-diffusion — était davantage de répandre ses agents et sa théorie (quelquefois une doctrine), que de participer à la formation de psychothérapeutes proprement dits, la fonction de certification et d’autorégulation professionnelle spécifique, en France, se trouva échoir aux syndicats professionnels.

Les cinq critères du SNPPsy

Ce sont eux qui mirent en place l’actuelle certification en cinq points(18*), qui sert de base et de référence à la revendication de reconnaissance professionnelle en vue de protéger l’usage du titre. Si bien que dans notre pays, la multiréférentialité a réellement commencé par du syndicalisme pluraliste.

Ce dernier comportait le trait singulier qu’on se fît reconnaître par des pairs qui dans leur majorité ne relevaient pas de la spécialité exercée. Il faut convenir que les membres du jury, bien souvent, relevaient d’obédiences diverses et n’ignoraient pas tout à fait ce que pouvait leur représenter leur collègue. De fortes rivalités d’école et l’angoisse identitaire sous-jacente durent cependant être surmontées. Franchir le pas, de reconnaître un psychothérapeute qui ne soit pas de la même école, fut difficile, fondateur, et décisif.

Pluralisme

Précisons: ce qui se définit ainsi, c’est le pluralisme, ce fait que des psychothérapeutes créent un système de certification professionnelle par lequel 1) on n’est pas seulement agréé par l’école qui vous a formé ; 2) on se trouve reconnu comme psychothérapeute, et non comme praticien de telle discipline, par un jury pluraliste. Le pluralisme concerne la bonne ordonnance du concert paradigmatique des courants.

Le fait qu’une instance de légitimation accorde sa reconnaissance et confère le titre (auto-réglementaire) de psychothérapeute à des praticiens d’horizons divers, constituée en un jury de spécialistes se référant à diverses disciplines, illustre sa capacité de coordination pluraliste.

Corollaire : transversalement, le psychothérapique se met à fonctionner comme référentiel général. C’est ce niveau de réalité que vise la reconnaissance pluraliste. Elle ne saurait accréditer dans une spécialité, mais elle confère à un praticien donné la reconnaissance de la qualité de psychothérapeute. L’autorité morale professionnelle pluraliste est importante : des professionnels de disciplines différentes acceptent de répondre d’un praticien. Il faut qu’il leur apporte, au-delà de sa compétence disciplinaire, des éléments de nature à garantir leur sécurité professionnelle, et celle que sont en droit d’exiger selon eux(19*) les usagers.

Multiréférentialisme

Quant à lui, le praticien multiréférentiel organise sa pratique à partir de la diversité de sa connaissance de plusieurs disciplines. On pourrait dire de sa compétence qu’elle est pluridisciplinaire. Il peut s’il le désire, se faire certifier dans ce domaine particulier par une école appropriée(20*). Pluridisciplinaire, un jury agréerait la façon dont le praticien combine plusieurs formations.

Affiliée aux sciences humaines, la psychothérapie repose donc sur des faits construits et conceptualisés selon des modèles théoriques, constitués en familles de représentations de la réalité selon des registres épistémologiques différents, organisés paradigmatiquement.

Il serait logique, et probablement souhaitable, que la formation à la psychothérapie passât par l’apprentissage de plusieurs d’entre eux, faute de quoi l’esprit critique ne trouverait guère à s’exercer(21*). Laissant la part trop belle à la foi.

Une culture de la variété, de la différence et de l’ouverture, ne laisse pas longtemps la foi conforter des zones de malaise identitaire en souffrance agressive. La foi peut tendre à administrer comme certitude l’espace compris entre l’opinion (doxa) qui se discute, et le savoir (logos) qu’on recherche et qui s’enseigne. Lorsque d’adhésion elle devient adhérence, on peut parler d’elle comme d’une identification qui aurait pris, à la manière d’une colle, bloquant le libre jeu du questionnement. La créativité du fantasme perdant son caractère transitionnel labile, la fertile illusion, sans cesse à dissoudre par l’instillation du doute provenant de la confrontation à l’altérité, s’installe en volonté d’hégémonie et d’élimination de l’autre.

Dans ces conditions, il n’est pas autrement surprenant que le monde des psy soit logé à la même enseigne que les membres de la société dont il participe, qui viennent quérir ses services, et qu’il éprouve comme eux des souffrances identitaires(22*). On sait combien au sein de l’université même, les sensibilités scientifiques diverses, regroupées en écoles rivales, se montrent susceptibles de se constituer en entités sectaires, désireuses d’établir leur hégémonie au mépris de la réalité des autres, d’engager des luttes sévères pour la conquête de territoires et de parts de marché intellectuel (et même financier). Le dogmatisme et la religiosité investie dans leur expansionnisme, peuvent les engager dans des luttes pour le pouvoir, qui tournent délibérément le dos au dialogue scientifique et à la nécessaire ouverture de la recherche(23*).

C’est pourquoi le pluralisme ne va pas de soi, et nous semble indispensable, qui veut que tous les courants puissent se développer en entretenant des rapports de reconnaissance mutuelle et de controverse critique, et que le public, les patients et les étudiants y aient librement accès.

Notons que, naturellement, la tolérance nécessaire au pluralisme connaît pour limite l’abus des gens. Le principe d’une précaution suffisante doit être pris, qui mette le plus possible les usagers à l’abri des sectes, des charlatans et des déséquilibrés mentaux, capables d’établir leur emprise sur ceux que leur souffrance expose sans défense à leurs agissements.

Dans ce domaine une protection du titre de psychothérapeute aiderait à clarifier les choses, sans pour autant d’ailleurs faire mieux que proposer un espace mieux sécurisé.

Si l’on préfère, disposer des drapeaux sur une plage autorisée n’empêchera jamais les gens de se baigner n’importe où, pour autant dans des conditions de sécurité organisée au moins de façon à situer les responsabilités. Nous n’obtiendrons, fort heureusement, jamais que la minimisation du risque, et nous devons nous faire à l’idée que la liberté est au prix de sa non éradication.

Quoiqu’il en soit, c’est sur le socle du pluralisme que la multiréférentialité s’occupera d’étudier et développer la pratique et la recherche concernant les nombreuses combinaisons possibles entre les différents courants. C’est elle qui prend en charge en particulier les stratégies combinatoires, dont la diversité nécessite d’introduire quelques principes d’ordre. Nous retiendrons les moments que G. Delisle1, après plusieurs autres, distingue pour marquer les passages de l’orthodoxie à l’intégration :

• ajouter le complément de techniques d’intervention venues d’ailleurs à un système de base

• se centrer sur la convergence de traits, en se plaçant sur le terrain pragmatique de l’efficacité, sans trop se préoccuper de théorie(s)

• retenir de plusieurs systèmes leurs meilleures techniques — ce qu’on nomme éclectisme —

• intégrer des éléments théoriques de deux disciplines ou plus. C’est la position de l’intégration proprement dite, comme pour la gestalt thérapie par exemple, intégrant avec Delisle des éléments relatifs à la relation d’objet, issue du continent psychanalytique, l’auteur estimant qu’ainsi il comble un manque dans la théorie gestaltiste.

• à quoi nous ajouterons l’intégration complexe verticale par niveaux, telle que la soutient Max Pagès(24*).

En réaction aux entreprises individuelles par lesquelles des psychothérapeutes de la génération 70 multipliaient les formations partielles, menant parfois à des amalgames de niveau peu satisfaisant, dégradant la psychothérapie à du Développement personnel, certaines Méthodes réagirent en développant des sanctuaires d’orthodoxie. Le syndicalisme professionnel de son côté mit en place un système de certification des praticiens et de régulation éthique de la profession, l’orientant vers une auto-réglementation.

C’est ainsi, au long d’une période de maturation et de réflexion d’environ une décennie, que sera syndicalement abordé le problème de la formation. Répondant au besoin du public et des étudiants concernant les Écoles entreprenant de former à titre privé des psychothérapeutes, la plupart à l’époque par spécialités(25*), un syndicat(26*) propose alors son cadre des instituts agréés, qui dote la profession de son indispensable volet de garanties concernant la formation.

Ainsi se répartirent les responsabilités en matière de transmission et de reconnaissance.

Premières Écoles multiréférentielles

Les premières écoles multiréférentielles véritablement constituées comme telles datent des années 80. Peu nombreuses et plus tard venues, nationales localisées à Paris, adoptant le principe d’une formation intensive, elles se dotent de la capacité de former de très petits effectifs d’étudiants, mais de viser la qualité. Il leur faudra une décennie pour atteindre leur vitesse de croisière.

À considérer les choses plus attentivement d’ailleurs, l’introduction en France dès 1972 par le CDPH (27*), qui comme son nom l’indique date de la période du Potentiel humain, du premier bouquet de Méthodes, déjà s’effectue sur un mode nous dirons pluriréférentiel, inspiré d’Esalen et du britannique Kaleidoscope(28*), dont le nom représente à lui seul un programme. Cela ne constitue certainement pas un hasard si les deux instituts sur l’expérience desquels nous étayons ce chapitre, prennent leur source commune aux eaux mêlées et fertilisatrices du CDPH.

Dispositif de formation

L’université française du XIXème siècle, considérant son retard sur l’université germanique, pour faire progresser la recherche et l’enseignement en sciences humaines, sut, adoptant un modèle plus approprié inspiré d’outre-Rhin, créer pour répondre aux besoins nouveaux l’école pratique des hautes études, qui connut une glorieuse destinée(29*).

Les instituts de formation multiréférentielle à la psychothérapie s’inspirent pour leur modeste part de la même tradition, appliquée au domaine nouveau en sciences humaines, de la psychothérapie, une discipline se structurant en marge du champ universitaire traditionnel.

Nous ne ferons qu’esquisser, à partir de notre expérience de la formation dispensée dans les instituts qui serviront de référence ici, un premier panorama de quelques particularités et problèmes relatifs à un tel enseignement pratique, couplant dans sa nomination jargonnante d’expérientielle-didactique deux courants majeurs de la psychothérapie de notre temps. Dans le cadre de ce chapitre, nous nous limiterons à en évoquer un certain nombre.

Reconversion

Nous devons commencer par aborder le fait que nos étudiants, dans leur très grande majorité, sont des travailleurs sociaux, des enseignants, des psychologues, en reconversion ou formation continue. La dimension de l’âge et de la maturité se pose, et celle d’un cheminement professionnel et du développement d’une sensibilité dans l’aire de la relation d’aide. Nous ignorons tout du retentissement possible de la protection du titre de psychothérapeute et de l’émergence de la psychothérapie comme profession et comme discipline scientifique autonome, que l’existence de nos instituts prépare logiquement, sur la composition des populations intéressées à l’avenir à les fréquenter. Nous savons seulement qu’actuellement, les jeunes étudiants y sont minoritaires.

Apprentissage

De toute façon, nous pensons préférable que le dispositif de formation soit conçu de façon à mettre les étudiants en situation concrète d’apprentissage, où c’est via l’expérience pratique que transite la méthode, la mentalité méthodologique et l’esprit de recherche.

Ainsi, au CIFP, le Premier cycle d’imprégnation méthodologique les convie à effectuer pour commencer une séquence importante(30*) de psychothérapie de groupe multiréférentielle. Très peu d’études à ce niveau, à l’exception de journées d’études et d’un cursus en philosophie. Le but consiste principalement à mettre en place un groupe en devenir. Essentiel car le groupe une fois constitué sera l’instrument collectif de la pédagogie engagée ultérieurement. Il ne s’agit pas d’une propédeutique, et à ce stade les étudiants ne sont pas à proprement parler étudiants. On pourrait parler de stagiaires, se destinant à devenir étudiants.

Il s’agit d’un cycle d’introduction au groupe psychothérapique (multiréférentiel), enrichi nous l’avons dit de journées d’études (philosophie à l’usage des psychothérapeutes, témoignage de praticiens venant parler de ce qui les intéresse, conférences sur des méthodes), au cours duquel les étudiants se trouveront à même de se rendre compte et de la consistance de leur désir et de la réalité de leur intérêt pour l’École et la matière.

Ceux qui abordent cette activité n’y perdent rien de leur investissement. Ou bien ils découvrent, au cours ou à l’issue de leur démarche, que leur désir les porte ailleurs, dans une école voisine, ou vers une orientation très différente, et leur recherche se trouve ainsi couronnée de succès, ou bien leur expérience confirme leur intérêt, et à condition que les responsables de l’institut évaluent positivement leurs capacités dans le domaine, ils s’engageront dans le cycle didactique suivant.

Plusieurs objectifs y sont poursuivis, capitaux pour le déroulement ultérieur :

a) sélectionner. Après des entretiens de sélection, et quelques expériences pour vérifier si l’on se convient de part et d’autre, le candidat à la formation s’engage dans ce travail de groupe, au cours duquel il aura l’occasion de

b) vérifier in vivo sa motivation, confirmer son désir,

c) se familiariser avec la méthode multiréférentielle et avec le travail en et de groupe, à différentes échelles et focalisations. Ceci a pour effet entre autres, de constituer en groupe homogène un ensemble d’une vingtaine d’étudiants, qui de groupe travaillant sur lui-même va devenir lors des cycles suivants un groupe-classe.

Nous avons vérifié qu’un étudiant, quel que soit par ailleurs l’avancement de sa démarche psychothérapique ou psychanalytique personnelle, même considérable, s’il n’a pas fait l’expérience du travail psychothérapique groupal, ne parvient tout simplement pas à entreprendre la formation proposée par la suite.

Autres objectifs encore :

d) engager une sorte de second foyer psychothérapique qui organise de fait pour lui une psychothérapie ou psychanalyse combinée, le lieu psychothérapique (ou psychanalytique) principal étant toujours individuel, d’ailleurs la plupart du temps préexistant.

e) définir, engendrer et consolider un lien personnel-institutionnel, ce qui aura pour effet de fixer un transfert institutionnel sur un responsable de l’institut (qui suivra tout au long l’ensemble de la formation, et pourra accueillir chaque étudiant régulièrement), qui stabilise ce que faute d’une meilleure expression je nommerai une alliance psychothérapeuto-pédagogique. Transfert dont on peut espérer la résolution d’ici la fin du processus d’apprentissage. Transfert auquel naturellement correspond celui du représentant concerné de l’institution, tout aussi impliqué que les étudiants, que selon les écoles on appellera ou non contre-transfert.

La FLDP présente des objectifs semblables pour son Premier cycle. La constitution du groupe-classe s’effectue surtout par le moyen, à l’occasion de chaque session, d’un groupe de formation autogéré. Les étudiants constitués en petits groupes de six au plus travaillent ensemble à leur formation, sans formateur. Cette méthode les confronte à la fois aux savoirs et à l’acquisition des savoirs avec le groupe.

Avec plusieurs années de recul cette autogestion, couplant le travail avec l’inconscient individuel, nous apparaît comme le vecteur le plus puissant pour leur compréhension de la relation. À ces plages d’autogestion vient s’ajouter un séminaire résidentiel autogéré annuel de trois jours. La difficulté de l’exercice rend nécessaire une régulation semestrielle avec un psychothérapeute de groupe.

Par ailleurs, le Premier cycle FLDP permet aussi aux étudiants de découvrir les autres méthodes du bouquet intégratif que leur démarche psychothérapique préalable ne leur aurait éventuellement pas fait connaître.

Au plan de l’admission, la FLDP examine soigneusement ce qu’il en est de la pratique psychothérapique personnelle de ses futurs étudiants, afin de s’assurer que leur demande de formation ne joue pas massivement le rôle de résistance au travail sur soi.

Et dans ce délicat domaine de l’expérience psychothérapique, l’expérience nous confirme que c’est moins la méthode psychothérapique ou psychanalytique individuelle ou groupale par laquelle le candidat est passé — et qu’il continue de pratiquer au cours de sa formation —, que la qualité et l’expérience du praticien auprès duquel il conduit sa démarche, qui confère valeur et solidité aux résultats acquis.

Financement privé

Notons que dans ces instituts, privés comme dans tous ceux de ce genre, les études sont payantes. L’institution se doit impérativement d’équilibrer son budget. La question de la démocratisation des études en la matière se pose d’autant plus cruellement, que la population intéressée jouit souvent de revenus modestes, et ne peut pas toujours bénéficier d’aides à la formation qui ne lui seraient pourtant pas un luxe.

Pourtant, si, mue par un souci de remplissage gestionnaire, l’institution constituait des groupes de personnes inaptes à faire aboutir leurs participants, elle ruinerait le projet, et les étudiants la quitteraient bientôt. L’école se voit donc condamnée à être viable(31*) parce qu’éthique. Le processus de sélection donc, spécifique à ce genre d’institut, est isomorphe à la discipline dispensée.

La formation y concerne de faibles effectifs, l’ambition n’est pas d’occuper beaucoup de terrain, mais de faire du bon travail. Logique d’artisanat, cadre propice d’une très petite échelle : un rythme de croisière a été trouvé avec une promotion de moins de vingt personnes chaque trente mois(32*) d’une part, avec quinze à vingt étudiants nouveaux chaque année de l’autre(33*). De toute façon, la psychothérapie est un métier d’art.

Abus d’autorité

Puisque nous parlions précédemment de quitter l’école, il faut signaler ici le cas qui s’est présenté plusieurs fois, de conflits d’autorité, qu’on pourrait dire juridictionnelle, mais aussi éthique, plaçant devant un problème de choix qui ne peut qu’interroger la profession, quelques-uns de nos étudiants.

Il s’agit de cas où un psychanalyste s’arroge le droit d’enjoindre son patient de quitter impérativement l’École. Par principe, nous entretenons une relation d’ignorance soigneuse de l’espace psychothérapique ou psychanalytique privé de nos étudiants, et n’entreprenons donc aucune démarche de médiation. Nous aidons l’étudiant s’il nous sollicite à trouver son issue. Nous formulons l’hypothèse que le confrère fait de son mieux au décours d’une aventure certainement délicate, mais n’excluons pas que le praticien en question dans certains cas outrepasse son droit.

Psychothérapie [relationnelle] et formation : transformation

Autre trait, certains étudiants, au cours des cycles 2 et même 3, qui constituent les temps forts de la didactique, éprouvent des difficultés à se mettre en formation. Il faut alors aider à ce que le coefficient de psychothérapisme, inévitable et d’ailleurs souhaitable dans une formation expérientielle, ne déborde pas leur projet de formation lui-même. Un délicat équilibre entre l’apprentissage et le travail de transformation personnelle — et groupale évidemment — sera à trouver, exigeant des formateurs qu’ils naviguent entre four et moulin, qu’ils adoptent un doigté de didacticien, entre praticien et pédagogue.

Corrélativement, certains en dépit du fait qu’ils apprécient le modèle expérientiel, dont ils demeurent demandeurs, viennent réclamer à la direction pédagogique, des cours traditionnels, correspondant au savoir de type 2, qui les sécurisent, pris qu’ils se trouvent dans une progression dont le fil conducteur momentanément leur apparaît insaisissable.

Certes une saine complémentarité est tout à fait la bienvenue, entre les modèles de diffusion du savoir et les types de savoir. Mais la question n’est pas là, lorsque la demande en question est simplement d’angoisse, et le processus de transmission en cours.

Enfin, si les méthodes ne sont pas enseignées à partir d’une grille qui les pré-hiérarchise et organise en structure fournie d’avance, les étudiants vont se trouver à un certain moment perdus dans le labyrinthe du savoir. De quel Guide des égarés vont-ils avoir besoin ? quelle fonction d’orientation en milieu multiple (complexe ?) s’exercera ? quel type de tutorat devra-t-on mettre en œuvre ?

Le travail de la multiréférentialité

Survient toujours le moment où, exposé simultanément à des méthodes multiples, qui ne vous sont pas présentées avec la mise à distance du discours universitaire traditionnel, où l’on manie des idées, mais éprouvées, à la première personne du singulier, vous envahira le sentiment de ne plus savoir où vous habitez.

C’est là que la question vitale de l’identité est au travail. Il faut parvenir à tenir dans des contours travaillés par de l’arrachement, à maintenir liés en soi des noyaux irréductibles l’un à l’autre, à faire face au tiraillement d’importantes forces de morcellement. Les savoirs en question ne sont pas seulement séparés, antagonistes, mais parfois contradictoires, incompatibles.

Une solution pratique consiste à exposer les étudiants au choc des contradictions vivantes entre les discours irréductibles de formateurs incarnant des disciplines différentes, dans le temps qu’ils peuvent considérer pourtant leur plaisir de coopérer et co-animer au sein de l’École. Ils apprennent ainsi à pratiquer l’exercice de l’inconfort, qui maintient en éveil, et fortifie la capacité de dialogue.

C’est que dans un institut multiréférentiel, les différentes disciplines se présentent chacune selon sa logique propre, et que ces différentes logiques sont contradictoires, irréductibles. Elles se trouvent ainsi exposées, les unes au risque des autres, comme Françoise Dolto le disait de l’Évangile à celui de la psychanalyse. Dans leur hétérogénéité radicale.

Source de richesse. Non seulement elles sont inconciliables, mais elles nous apportent l’incomparable présent de la nécessité de vivre dans un univers où les représentations s’enchevêtrent en nous contradictoirement, constituant autant de figures de l’impossible avec lesquelles nous serons obligés de vivre, qui ne nous laisseront jamais en paix.

L’univers des théories et systèmes peut être considéré comme fondamentalement hiatal, craquelé comme un cloisonné, de lignes de continuité, et les étudiants à l’université vivent aussi des moments où leur référentiel se trouve tiraillé, et doivent se retrouver après s’être perdus. Le seul monde des idées n’a rien de comparable cependant avec des savoir intégrés au schéma corporel et à l’histoire du sujet, profondément enracinés au cœur de l’être, littéralement existentialisés. La différence dans ce cas est de nature.

Ce ne sera que lorsque l’étudiant-sujet sera en mesure de se sentir suffisamment défini à partir d’images différentes et paradoxales de lui-même, lorsqu’il aura assuré sa sécurité de base corporelle-théorique, qu’il se trouvera à même de surmonter ce genre de difficulté, de nausée épistémique.

Ceci demandera du temps, et cela tombe bien que nos cursus soient longs. La maturation sera assurée par l’institution du double cheminement, formation expérientielle d’une part, démarche psychothérapique ou psychanalytique personnelle de l’autre. Cela signifie que l’étudiant dans sa personne, nous dirions volontiers dans son corps, ait reconnu son ambivalence jusqu’à pouvoir, ayant exploré « l’infinie substituabilité de l’objet(34*) », passer à la multivalence.

Éclectismes, intégrativismes de tous ordres, montage de système intégratif englobant par niveaux, intégrant des niveaux disciplinaires différents, comme chez Max Pagès, tous les bricolages seront alors permis, toutes les architectures permettant de conjoindre, mettre en perspective, juxtaposer, procéder à des hiérarchisations locales, pourvu que ces édifices restent marqués du sceau du provisoire et du remaniement perpétuel.

Nous soutiendrions même qu’une bonne école multiréférentielle doit comporter l’acceptation de l’incapacité partielle de s’organiser théoriquement. Nous pensons avec Yves Lefebvre(35*) qu’il faut savoir admettre que certaines pratiques débordent largement leur théorisation, et qu’en attendant d’avoir trouvé leur Freud, modestement, sans grande prétention mais avec quelque efficacité, elles doivent bien se contenter de théorisation de qualité parfois très moyenne, voir d’aucune digne de ce nom(36*), et de pourtant contribuer à la recherche et au développement de la pratique !

Tant il est vrai que ce qui confère sa cohérence à son entreprise, c’est bien la qualité propre de psychothérapeute du praticien, qui comme tout artiste, fait feu de tout bois.

L’entreprise est ambitieuse. Rien de moins que d’actionner le principe d’intégrativité personnelle, par lequel un professionnel réunit dans sa personne des théories et pratiques contradictoires, et devient apte à en faire son affaire. Question d’identité et d’identification : comment faire de l’à peu près un avec du multiple. Comment être le siège de ses contradictions sans en devenir la proie ?

Pourrait-on définir à cette occasion le métissage comme la dynamique de conjoindre en soi ce qui est différent, voire contradictoire ?

Après tout la psychanalyse nous a habitués à considérer le psychisme comme hétérogène, et à nous faire à l’idée tout de même banalisée du conflit intrapsychique. La multiréférentialité à son tour nous convie à évoluer dans un univers irréconciliable, mais où vivre tout de même, où trouver le courage de vivre non seulement malgré, mais de ce « malheur ».

Place de la philosophie

Un autre volet que nous aimerions exposer, concerne au CIFP l’enseignement de la philosophie, et la présence du philosophe dans nos co-animations interdisciplinaires. Elle sert fort utilement de soubassement et de traverse à l’entreprise multiréférentialiste. Elle fournit continûment une perspective aux concepts diversement engagés dans les différentes disciplines, et un espace transversal facilitant la circulation entre elles, à mi-chemin entre l’intellectuel et l’existentiel. La philosophie c’est déjà du questionnement personnel, et la philosophie école de sagesse antique proto psychothérapique fournit un trait d’union tout indiqué entre les disciplines. De plus elle réintroduit la perspective historique et culturelle, pour ne pas dire anthropologique, dans une pratique et une épistémè née des Lumières. Sans compter que sa rigueur et son exigence de clarification n’est pas de trop face à la tentation obscurantiste que continue de constituer pour certains le discours des tenants du Nouvel âge(37*).

Le changement de niveau et de perspective que représente l’apport de la philosophie en tout cas nous paraît souhaitable et se révèle fructueux. La philosophie dans le cadre d’un enseignement multiréférentiel permet, par la position décalée qu’elle occupe, en abordant la question des origines, des fondements et du déploiement historique des concepts, de se détacher et désenclaver de tout système prétendant exercer un monopole.

Ainsi pour aider les étudiants à procéder aux mises en relation qui leur permettent de circuler dans un savoir psychothérapique pluraliste, aux axiomatiques irréductibles, la philosophie pourrait fournir le levier d’Archimède indispensable. Ses concepts constituant un certain nombre de passes susceptibles de manœuvrer les portes de différentes pièces de la maison.

La FLDP, pour sa part, a développé ces objectifs principalement par le moyen de la recherche épistémologique. Au niveau de ses étudiants par des enseignements portant sur les grandes conceptions du savoir ; au niveau de ses enseignants en accueillant le Groupe de recherche sur la psychothérapie fondé il y a vingt ans par M. Pagès à l’université Paris 7, regroupant des universitaires et des praticiens.

Programmes et méthodes

Nous pensons pour notre part qu’un psychothérapeute de notre temps, ne saurait ignorer au départ ni l’existentialisme, de May et Maslow à Perls en passant par Rogers, et tant d’autres, ni nous l’avons dit la démarche psychanalytique, ni ce qu’on appelle les psychothérapies à médiation, engageant la dimension psychocorporelle, ni tout ce qui concerne la pratique de groupe psychothérapique. Ceci naturellement à l’exclusion de rien d’autre.

La formation consiste au CIFP à proposer simultanément — à certaines occasions il s’agit de vraie simultanéité, où jusqu’à cinq formateurs travaillent ensemble avec les étudiants — les quatre disciplines axiales inscrites au programme, sans qu’aucune d’elle ait jamais la possibilité d’accéder à l’hégémonie, de fait, même implicite, ou de droit, le temps étant également réparti, et la doctrine de l’institution étant ferme là-dessus.

Au demeurant, soucieux de ne pas pratiquer de saupoudrage, nous distribuons assez de chaque discipline pour qu’elle soit suffisamment visitée(38*), traversée devrait-on dire.

Inversement, si un étudiant entreprenait de rejeter l’une des disciplines, l’institution insisterait pour que cela soit travaillé, et il sait bien qu’aucune dispense de cet ordre ne sera envisagée. À vrai dire dans la pratique cela se résout de façon plutôt satisfaisante.

Nous ne préjugeons pas de la façon dont, devenu psychothérapeute — ou psychanalyste —, il s’acquittera de sa tâche, une fois formé selon ces axes profondément différents. Mais nous pensons que, longuement et également confronté à ces modèles il disposera de la ressource de décider de sa pratique en connaissance de cause, qu’il la mono ou multiréférencie en définitive.

Voici donc une multiréférentialité approfondie, mais restreinte. Car il a bien fallu délimiter le champ. En ce qui nous concerne nous avons choisi de nous en tenir à une (vaste) famille disciplinaire cohérente dans laquelle la relation est centrale. Ainsi ce qui passe dans n’importe laquelle des quatre disciplines repassera dans les trois autres, le message se verra confirmé sous d’autres formes, la redondance modulée étant propice à la transmission. Ainsi donc, dans le moment que nous organisons notre multiréférentialité comme restreinte, nous la voulons relationnaliste.

On pourrait argumenter le contraire, et prôner l’audace d’une multiréférentialité générale, entrechoquant d’entrée de jeu des espaces épistémologiques plus radicalement antagonistes. Nous considérons pour l’instant que l’entreprise comporterait de gros risques. Nous avons développé une logique, jusqu’alors inexplorée. Commençons par nous tenir(39*).

Des instituts comme les nôtres requièrent l’originalité de leurs programmes et méthodes. Il convient qu’ils ne se trouvent pas soumis à l’avenir à une standardisation nationale (quant aux contenus, mais le contenu n’est que le produit de sa forme) qui stériliserait à coup sûr leur créativité d’équipes locales singulières, considérées comme autant de laboratoires uniques, dont on ne fait que commencer à recueillir le fruit de l’expérimentation.

Psychopathologie

Nous voudrions dire également un mot du statut de la psychopathologie dans nos formations. à ce jour :

a) elle se dispense au cœur de chaque discipline, modulée selon chacune.

b) nous avons choisi de considérer que les étudiants pouvaient aller en chercher d’utiles compléments là où elle s’enseigne déjà, à l’université.

c) nous nous proposons d’en mettre une partie en place malgré tout, en Cycle final, à un moment où la philosophie de la psychopathologie s’avère nécessaire, et où sa communication, un peu comme avec ce qui concerne la systémique, ne risque plus de parasiter par l’organisation de défenses prématurées la transmission du message principal, mais peut venir utilement l’interroger, et l’étayer.

Tout ceci pose en annexe la question, souvent débattue chez les tenants des disciplines relationnelles, de l’ordre dans lequel un étudiant devrait idéalement entreprendre ses études, lorsque survient la question du partage entre l’enseignement universitaire plus classique, et la formation expérientielle-didactique. Nous sommes nombreux à penser que le calendrier de l’acquisition du savoir universitaire — aujourd’hui en psychologie, demain en psychothérapie — peut constituer à certains moments un barrage de nature à perturber et contrarier la posture psychothérapique de base par laquelle on se propose de rendre possible la transmission, et qu’il faut considérer la question avec soin.

En d’autres termes, faudrait-il recommander de n’engager que dans un second temps, après un parcours psychothérapico-pédagogique — en un mot expérientiel-didactique — suffisant, la nécessaire acquisition du savoir classique ?

Il est vrai que la question de l’âge, de la maturité, de l’expérience, de vie et professionnelle, intervient de façon critique en cette conjoncture, et que nous devons tenir compte du fait que du moins pour l’instant, nos étudiants sont le plus souvent des professionnels en reconversion(40*), ce qui modifie quelque peu les données traditionnelles du problème.

  • 1 Nous procéderons d’après la classification de Jean-Michel Fourcade, qui distingue quatre modèles épistémologiques de base, dont nous nous contenterons ici de l’usage des trois premiers. Cf. Jean-Michel Fourcade,  » Quatre modèles heuristiques pour mieux distinguer les différences entre les psychologies et les psychothérapies « , in Actua-psy, déc. 99.
  • 2 Plus ou moins teintée d’un humanisme amateur, mais si le psychologue choisit de se doubler d’un psychothérapeute sérieusement formé, cela relève d’une autre histoire.
  • 3 Même un parcours psychanalytique ou psychothérapique personnel, suffisamment réussi, ne saurait tenir lieu en l’occurrence de qualification professionnelle propre. Pourquoi faudrait-il à certains, en plus de cela au moins cinq ans de formation spécifique, quand d’autres s’en trouveraient dispensés ?
  • 4 Où l’on recourt souvent au concept d’observation participante, dérivé de l’Action Research lewinienne. cf. à ce sujet G. Lapassade, L’observation participante, in Publication de l’Université Paris 8, Sciences de l’Éducation, déc. 2000
  • 5 In Encyclopedia Universalis, vol 13, p 758 et suiv ; rien à faire, le terme revient sans cesse, on reste dans une problématique de l’observation.
  • 6 Cas limite bien connu : l’ethnologue, initié, entame un long silence.
  • 7 Nous distinguons la catharsis, où le travail émotionnel vivant (souvent très peu spectaculaire) engage une élaboration, une pensée sensible, de la simple abréaction, vide de sens, éventuellement répétitive et enfermante.
  • 8 Cf. Ph. Grosbois, « Initiation et techniques psychothérapiques d’imagerie mentale », in Psychologie médicale, 1984, 16, 7 : 1231-1233.
  • 9 Une compétence n’empêchant pas l’autre, le praticien dans ce domaine a besoin de connaître ce qu’il lui faut de psychopathologie classique — une réflexion sur les principaux systèmes en la matière n’étant pas superflue, au demeurant — pour être capable d’adresser un patient à un psychiatre, si besoin est. Les savoirs, sans se confondre, peuvent se compléter. Parfois on les voit s’entrebarrer, il importe de les bien articuler.
  • 10 Comment situer une telle catégorie par rapport au cadre actuel du Code de la santé ? Le statut de psychologue, qui évite soigneusement sa subordination à la médecine, pourrait s’élargir au psychothérapeute et au psychanalyste. En effet le psychologue ne prodigue pas de soin paramédical. Il se contente de « participer à des activités à caractère thérapeutique ». La brèche ouverte, il ne reste plus qu’à y placer une porte, sur laquelle inscrire, sinon profession de santé non médicale, du moins professions de la psychothérapie. L’Histoire fait son œuvre, aux juristes ensuite, de nommer ce que les mœurs ont créé.

    D’autre part, puisqu’il ne s’agit plus de soigner, médicalement parlant, on comprend mieux l’aversion de la psychanalyse pour ce terme, et ses graves ambiguïtés. Il s’agit dans une telle configuration, chemin faisant, que s’opère une transformation, ce qui déplace et périme la question de la guérison.

  • 11 Quelques étincelles rappelant son éclat venant parfois mourir à nos pieds sous l’appellation de querelle pédagogique. Les Sciences de l’éducation en particulier à Paris 8-Vincennes à Saint Denis, ont contribué en maintenir la trace. Ainsi que, naturellement, autour et à partir de M. Pagès et de son Laboratoire du changement social, une nébuleuse aujourd’hui dispersée, dont les éléments continuent de faire lever la pâte là où ils se trouvent…
  • 12 Il s’agit du CIFP, Centre interdisciplinaire de formation à la psychothérapie, et de la FLDP, Faculté libre de développement et de psychothérapie.
  • 13 De temps à autre un étudiant du CIFP vient nous voir pour nous demander d’instaurer un cours de psychanalyse, alors que le nécessaire est déjà fait, illustrant que la transmission en cours est en train de leur échapper. Quelque temps plus tard, les voici qui foncent dans la théorie. Évidemment la communication du savoir sur le mode universitaire classique conserve toute son importance, et intervient complémentairement à l’autre mode, au moment opportun.
  • 14 Le terme de démarche renvoie à l’implication, c’est-à-dire à l’engagement de la personne. C’est par là que cet espace épistémique déborde le projet universitaire classique.
  • 15 Nous empruntons cette expression à Pierre Coret.
  • 16 Mis à part de rares instituts multiréférentiels, aux programmes plus consistants, et disons-le davantage ancrés dans le domaine.
  • 17 À l’université par exemple, mais pas obligatoirement en psychologie. Les deux types de savoir sont contradictoires au point, que pour les rendre complémentaires, et compatibles, et non que le 2 serve de résistance à l’acquisition du 3, toute une stratégie devra être mise en œuvre.
  • 18 Rappelons pour mémoire : 1) avoir accompli soi-même un parcours psychothérapique ou psychanalytique suffisant pour être jugé apte à exercer ; 2) connaître au moins une grande discipline psychothérapique ; 3) être sous contrôle / supervision ; 4) se conformer à un code de déontologie suffisamment explicite ; 5) être reconnu par ses pairs.
  • 19 Et leur déontologie. L’ensemble des cinq points se tient.
  • 20 Membre par exemple de la FFRAPIM Fédération française de psychothérapie intégrative et multiréférentielle, membre de l’AEIP (Association européenne de psychothérapie intégrative).
  • 21 Pour autant, exposer les étudiants à autant de théories de rang 2 que l’on voudra, développera certainement leur compétence critique, mais jamais la psychothérapique ; ajoutez autant de bleus que vous voudrez à d’autres bleus, vous n’obtiendrez jamais du rouge.
  • 22 Cf. D. Sibony, Le peuple psy, Balland, 1992. Cette idée y est développée brillamment. Elle débouche cependant sur une revendication libertaire d’irresponsabilité comportant jusqu’à de la désinvolture à l’égard de la ruyne de l’âme que peuvent comporter pour le public des pratiques charlatanesques ou perverses.
  • 23 La question revient éternellement : comment des psychothérapeutes ayant effectué une démarche personnelle supposée suffisante, peuvent-ils déraper sitôt disposés en institutions, vers des comportements parfois rudement pathologiques ? Force est de constater que la scène publique — relais de « l’autre scène » — constitue en pareil cas une zone de retour de la violence pulsionnelle contenue au niveau individuel. Par ailleurs le dispositif de l’institution n’a rien à voir avec le cadre à partir duquel le praticien dispose du minimum de sécurité pour exercer. Cf à ce sujet, R. Kaës et al, Souffrance et psychopathologie des liens institutionnels, Paris, Dunod, 2000.-
  • 24 Cf. M. Pagès, Psychothérapie et complexité, épi, Paris, 1993.-
  • 25 Méthode, discipline, spécialité, notre terminologie oscille, exprimant l’incertitude liée à l’hésitation conceptuelle de la période.
  • 26 Le Syndicat national des praticiens en psychothérapie, SNPPsy.
  • 27 Centre de développement du potentiel humain, créé en 1972.
  • 28 Qu’il soit ici rendu hommage à Bill Grosmann, son fondateur, l’un des principaux introducteurs en France, avec Jacques Durand Dassier par ailleurs pour la Rencontre, du Mouvement du potentiel humain, devenu Nouvelles thérapies.
  • 29 Dont notamment la sixième section, devenue l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), constitue à son tour pour nous une source d’inspiration.
  • 30 Trente mois.
  • 31 Au plus serré en termes de gestion…
  • 32 Au CIFP.
  • 33 À la FLDP.
  • 34 L’expression est de Max Pagès.
  • 35 Yves Lefebvre et al, Profession psychothérapeute, Paris, Buchet-Chastel, 1996.-
  • 36 Pour ne prendre qu’un exemple, ceci est particulièrement frappant dans le domaine du psychocorporel, qui supporterait bien des avancées théoriques encore à venir, et dont de nombreuses productions des autorités fondatrices restent désolantes.
  • 37 Cf. l’excellent petit livre de Michel Lacroix, L’idéologie du New Age, 1996, Dominos Flammarion.
  • 38 Chaque discipline est dispensée à hauteur de la moitié en quantité horaire, de ce qu’il aurait fallu pour, n’enseignant qu’elle seule, former un psychothérapeute au sens complet du terme. La synergie faisant largement le reste, entre 4 + 1 (la philo)
  • 39 De fait, nous consacrons au CIFP l’équivalent d’une Unité d’enseignement à intéresser nos étudiants à la thérapie systémique. Lui consacrer une part équivalente à l’un de nos autres axes, représenterait un alourdissement de scolarité qui la rendrait impraticable. Mieux vaut alors, encourager nos étudiants à engager s’ils le jugent utile pour eux au cours de leur formation permanente leur curiosité dans cette direction, études de base achevées.
  • 40 Devrait-on recommander actuellement aux étudiants en psychologie qui désirent fréquenter nos écoles, de le faire études en psychologie terminées (trop tard ?), en parallèle, ou initialement (trop tôt ?). Que dire des (jeunes) étudiants en médecine, comme ceux dont parlent ici même Chambon et Marie-Cardine dans la perspective fatalement très différente d’une « psychothérapie médicale »?

Une posture existentialiste

Préambule

« Le genre de philosophie que l’on choisit dépend du genre d’homme que l’on est » Fichte . Le genre de psychothérapie que l’on choisit dépend aussi du genre d’homme que l’on rencontre. Début des années 80… Un soir de mauvais temps. Un long couloir, une lueur blafarde. Lui et moi, chacun de notre côté, faisant les cents pas. Il était bougon, j’étais ronchon. Hésitant, l’homme était impressionnant, je me décidais. Nos regards se sont croisés.

Je bredouillais, il marmonnait, le courant passa. La suite nous appartient. Je ne serai pas ce que je suis si je n’avais pas rencontré Noël SALATHÉ, c’est à la lumière de son ouvrage La Psychothérapie existentielle, une perspective gestaltiste que j’ai pu structurer et unifier philosophie et psychothérapie. Ce bref exposé lui est dédié. Rares sont les personnes à qui je peux dire : « Je suis heureux que tu existes, pour moi et pour les autres ». Cet homme en fait partie.

L’existentialisme

L’existentialisme correspond à un courant philosophique et non à une école aux frontières précises. La condition humaine et le sens de l’existence sont au cœur de la problématique existentialiste.

L’existentialisme est un humanisme , référence traditionnelle Sartrienne (conférence du 28 octobre 1945) n’est qu’une figure singulière d’un courant qui passe par l’humanisme d’Érasme et de Montaigne et qui à l’heure actuelle s’enrichit de multiples confluents puisque, par définition, l’existentialiste est un homme agissant qui se veut penseur libre, acteur responsable. Confronté au temps qui passe et à l’environnement dans lequel il se situe, il se dit être l’auteur incontesté de ses actes. Placé dans le monde en tant que sujet réflexif, la posture phénoménologique parait la plus ajustée pour rendre compte de cette expérience humaine.

Ceci posé, il serait tentant d’élaborer une théorie de la vie englobant l’étude des processus en vue de structurer sa vie. Voyons ce qu’en pensent quelques philosophes qui se sont interrogés sur les questions de l’existentiel dans le courant existentialiste ?

L’existentialisme est la mort de la philosophie de l’existence : lettre de Karl Jaspers adressée à Jean Wahl en 1937. Il s’en explique, l’existence reste définitivement rebelle à une saisie théorique. Et comme le souligne Maurice Merlau-Ponty : « Notre corps est le support de la conscience et de la réflexion, nos idées et notre corps sont inséparables ». Son concept de corps propre envisagé non point comme réalité purement biologique et matérielle mais comme centre existentiel et manière d’être au monde, invite chaque personne à définir son unicité. Ce qui renvoie, dit en d’autres termes, chacun à son individualité propre et à la solitude. Et Emmanuel Lévinas de poursuivre : cet existant se conjugue au temps présent par l’avènement du « je » qui est conscience, [le cogito de Descartes] (de l’existence à l’existant) et de conclure en un autre endroit : « La relation avec l’autre est une relation avec un Mystère (le temps et l’autre). »

La situation est paradoxale, les existentialistes qui nous invitent à la réflexion sur l’existence nous disent en quelque sorte : À quoi cela sert de définir une réalité qui n’a pas besoin d’être définie puis qu’elle est, c’est une évidence ? À quoi sert d’élaborer une théorie puisque qu’elle est apparemment rebelle à toute saisie ? Et moi d’ajouter : à quoi sert de se poser tant de questions puisque tout cela tient du mystère ? Nous nous retrouvons au point mort, si je peux me permettre et pourtant je suis là, saisi par l’étonnement d’exister, d’être là, présent. C’est bien ce que nous dit Gabriel Marcel « L’existence n’est pas séparable de l’étonnement » Comment garder précieusement ce regard étonné d’un enfant de trois ans sur le monde, tout en ayant la maturité d’une vision d’adulte ?

Car une question m’a toujours préoccupé : qu’est-ce qui pousse l’homme à construire des théories originales et complexes pour expliquer son étant-là, présence multiple dans sa relation à soi, au monde et aux autres ? D’où vient ce besoin fondamental de s’apparenter à un courant de pensée pour rendre compte de sa réalité existentielle ?

J’en appelle à Söeren Kierkegaard, ce philosophe a élaboré le concept d’angoisse. Il y a une ébauche manifeste d’une émotion que chacun d’entre nous a du ressentir un jour. Que je nomme, dans le sillage de Yalom et Noël Salathé, angoisse existentielle, c’est-à-dire une profonde souffrance qui n’a pas d’objet et décrite ici succinctement : « … un état affectif … où deux possibilités s’affrontent, l’anéantissement et la pérennité du moi. ». L’angoisse est alors la manifestation d’un sentiment d’insécurité devant sa propre existence avec cette étrange sensation de la désagrégation du soi.

C’est une sensation qui se niche au fond des entrailles et qui nous vient de je ne sais d’où… du fond des âges. Bribes du Néant. Fantômes de sentiments archaïques ? Peut-être… « Exister… c’est sentir ; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence et nous avons eu des sentiments avant des idées » Jean-Jacques Rousseau. Et je poursuis avec Martin Heidegger : « L’angoisse est une situation affective fondamentale qui nous place devant le néant ». Il me semble que chacun s’est construit, à partir d’une cette situation affective fondamentale insupportable une représentation de ce concept de « néant ». Pour ma part je le conçois comme une béance, sorte de trou noir qui engloutit chair et esprit tout en s’effondrant sur lui-même. Et pourtant, englué en pleine conscience dans cet espèce de magma informe émerge une vibration, il y a alors un je ne sais quoi qui me pousse à agir, mais pas n’importe comment.

La question : du qui suis-je et du comment suis-je ? Peut-elle vraiment rester sans réponse ? A cet instant, mon horizon s’étire du « connais-toi-toi-même » de Socrate au « soi-même comme un autre » de Paul Ricœur

Alors abordons la question posée. Quelles sont les conditions requises pour une posture existentialiste rigoureuse ?

Pour y répondre cela requiert une conception de l’homme. Je vous propose à cet effet ma modeste contribution d’un point de vue gestaltiste.

Postulat de base

L’être humain est une forme particulière de la vie qui émerge du fond cosmologique. Constitué de cette énergie par laquelle la vie s’efforce de persévérer dans sa substance, (à cet effet Spinoza emploie le terme conatus), chaque être humain est une figure temporelle et singulière issue de ce fond.

L’angoisse considérée comme vertige d’être au monde, le désir considéré comme puissance même d’exister, le phénomène de la conscience se manifestant dans l’espace de cette expérience, le principe de « réalisation de soi et de son destin » est une donnée fondamentale de l’homme avec et dans le monde.

Je pérennise

ce postulat de base en point de vue existentiel
Quand j’emploie le terme existentiel cela se réfère à cette vision de l’homme dans ses multiples interrogations, sur son être au monde, sur le processus de son « étant avec le monde » en permanente interaction et confronté à faire des choix en fonction des valeurs qu’il accorde « aux choses de la vie ». Ainsi participe-t-il à la vie, par ses relations au monde et avec autrui. C’est une personne libre, un sujet authentique, responsable de ses actes, soucieux du sens à donner à sa vie. La raison d’être du Gestalt-thérapeute existentialiste consiste à mettre tout en œuvre pour que tout être humain advienne comme sujet du monde

Posture

Maintenant voyons la question de la posture.

Elle se déploie dans l’espace d’un entre deux, au cours d’un dialogue.
En effet « ce semblable autre » va se dévoiler face à moi. C’est la qualité de mon « être là », ou plus exactement mon « étant là » qui est le seul levier de transformation dans cette relation. Le « je » se faisant présent pour qu’advienne le « tu » se maintient dans le souci, comme le dit Hannah Arendt , non de la souffrance de l’autre mais de la personne souffrant d’être l’objet de son histoire. C’est au cours et à travers cette relation qui a pour visée de débusquer les phénomènes aliénants manifestés par la personne agissante, qu’elle adviendra comme sujet libre.

Mais n’y a t il pas une certaine prétention à croire que c’est « l’être là » de la personne du gestalt-thérapeute qui accompagne et soutient l’épiphanie du sujet ?

Pour en revenir à une éventuelle posture « existentialiste rigoureuse » ce serait de s’engager à se dessaisir de la mauvaise foi Sartrienne. Je ne joue pas à être, pas de faux semblants. C’est être authentiquement soi, assumant entièrement sa conscience d’être. Libre et Responsable, conscient d’être limité à sa propre compréhension du monde. Ceci nous mène sans détour à la question de l’éthique définie par Robert Misrahi comme l’organisation réflexive du désir. Réflexion sur le fondement de l’action et par conséquent sur ses contenus, son sens et sa responsabilité.

Pour ce faire le gestalt-thérapeute doit œuvrer avec rigueur à élargir son champ de conscience. Quelle que soit la méthode qu’il choisit elle indiquera le genre de représentation du monde qu’il se fait. Mais il est nécessaire qu’il reste ouvert à ce que Paul Ricœur nomme du terme refiguration : garder « cette capacité à réorienter et à restructurer une expérience, et à produire une manière nouvelle d’habiter le monde » à chaque rencontre.

Posture existentialiste rigoureuse

En fin de compte, y a t-il une posture existentialiste rigoureuse ?

De prime abord je disais non, car la complexité de l’œuvre de SARTRE est telle qu’il faudrait être un disciple sérieux asservi et stupide pour définir une posture Sartrienne sans imposture. Il en serait de même avec n’importe quel philosophe, psychanalyste, psychologue ou psychothérapeute. Alors ? Si je reprends l’idée même que tout être humain doit advenir comme sujet du monde, je choisis une posture rigoureuse du fait même de l’emploi du terme « devoir ». Je me place dans une obligation éthique, en me plaçant de mon point de vue, et morale en nous plaçant d’un point de vue collectif. Si l’existentialisme est un instantané dans un courant philosophique existentiel, il y a certainement une posture existentielle rigoureuse ou du moins plus modestement, qui requiert certains critères.

Essayons d’en dégager quelques critères sur lesquels nous pouvons nous appuyer en donnant la parole aux philosophes.

Considérer que l’angoisse est constitutive à la nature humaine.

– Söeren Kierkegaard : « L’angoisse est le vertige de la liberté. »

– Martin Heidegger : « L’angoisse est cette situation affective fondamentale, qui nous place devant le néant. »

– Jean-Paul Sartre : « L’angoisse est le mode d’être de la liberté comme conscience d’être . »

Considérer que tout être humain est doté d’une conscience.

– Alain : « La conscience, c’est le savoir revenant sur lui-même et prenant pour centre la personne humaine elle-même, qui se met en demeure de décider et de juger. » Les Arts et les Dieux.

– Saint Thomas : « La conscience à proprement parler n’est pas puissance mais acte… elle implique… la relation du savoir avec autre chose. Or l’application du savoir à une chose s’accomplit par un acte. » L’être et l’esprit.

Considérer que l’étant , la personne en interaction avec et dans le monde, « ne participe qu’au présent » dans une relation singulière certes mais qui implique du déjà là .

– Jean Toussaint Desanti : « Il faut pour cela que, dans son fond [l’ego] et à titre de condition préalable, soit porteur originaire de ce champ des possibles… les variations [des actes] sont libres en effet, mais jamais arbitraires… ces variations s’opèrent dans un champ préalablement normé. » Introduction à la phénoménologie.

– Paul Ricœur : « … chaque projet éthique, le projet de liberté de chacun d’entre nous, surgit au milieu d’une situation qui est déjà éthiquement marquée ; des choix, des préférences, des valeurs que chacun trouve en s’éveillant à la vie consciente. Toute praxis nouvelle s’incère dans une praxis collective marquée par les sédimentations des œuvres antérieures déposées par nos prédécesseurs ». Avant la loi morale : l’éthique (in Encyclopédia universalis).

Considérer que l’être humain est « projet » et en « quête de sens ».

– Jean-Paul Sartre : « l’homme se confronte d’abord au fait nu de son existence. C’est lui qui se donnera son essence, en se faisant tel ou tel, c’est-à-dire en réalisant son projet »

– Robert Misrahi : « Le sens est la raison d’être, la justification d’une action ou d’une existence. Concrètement le sens est donc le but qui, investi d’une valeur, confère en retour une signification au sujet qui le poursuit », in Qu’est-ce que l’éthique ?.


Je laisse à votre entière appréciation ces citations que j’ai glanées au cours de mes promenades sur les chemins de « mon existence ». J’ai bien conscience que j’ai choisi chez ces philosophes ce qui me permettait d’étayer une posture « existentialiste ». Je n’adhère pas, par exemple à la philosophie du manque de Sartre et je suis rebelle à l’emploi ce cette conjonction « donc ». Que ce soit du « Je pense donc je suis » de Descartes au « Je me révolte donc nous sommes » de Camus. Il y a un je ne sais quoi de causalité et d’évidence qui va à l’encontre d’une philosophie basée sur le rejet du déterminisme, (je suis comme cela à cause de…) et une constriction du champ des possibles.

En conclusion

– Puisque c’est mon engagement dans le monde qui fonde mon existence, ma préoccupation existentielle du moment est celle-ci : en reprenant une célèbre citation : « si l’homme n’est plus valeur suprême et source des valeurs, si il n’est qu’un objet de notre préoccupation, alors l’HOMME est mort et tout est permis . » Là où en est le monde, là où l’homme est confronté désormais à lui-même, un néo-manifeste humaniste ne suffira pas. Même si l’œuvre de transformation parait monumentale posons nous la question : « En quoi je contribue à la marche du Monde en tant que gestalt-thérapeute ? »

– Alors reste pour moi la question percutante de Paul Tillich : « Existe-t-il un courage qui puisse triompher de l’angoisse, de l’absurde et du doute ? » Le courage d’être. L’auteur nous parle de la foi. De la foi en l’homme. Agrippé à cette conviction qu’un « je » advient par la grâce d’un « tu », convaincu comme Albert CAMUS : « Qu’il y a dans l’homme plus de choses à admirer que de choses à mépriser ». La peste, en pleine conscience de mon engagement, je prends la mesure de ma responsabilité. Dans cette entreprise résonnent en écho les paroles d’encouragement que m’adresse souvent Robert Misrahi : « Fondez vos actes dans la joie ».


BIBLIOGRAPHIE

COLETTE Jacques : L’existentialisme, Puf, que-sais-je, 1994, 128 p.

COURNARIE Laurent : L’existence, Armand Colin, Cursus, 2001, 182 p.

FOULQUIE Paul: L’existentialisme, Puf, que-sais-je, 1974, 128 p.

P. HUNEMAN & E. KULICH : Introduction à la phénoménologie, Armand Colin, Cursus, Paris 1997, 192 p.

KIERKEGAARD Soeren : Le concept de l’angoisse, Gallimard, 238 p.

LEVINAS Emmanuel : Le temps et l’autre, Quadrige / PUF, 4ème édition 1991, 94 p.

MISRAHI Robert : La problématique du sujet aujourd’hui, Encre Marine, 2ème édition 2002, 378 p.

MISRAHI Robert : L’enthousiasme et la joie, Dervy, 2000, 206 p.

MARCEL Gabriel : Essai de philosophie concrète, Folio essais, 360 p.

POCHE Fred : Penser avec Arendt et Lévinas, chronique Sociale, 1998, 128 p.

SALATHE Noël K. : Psychothérapie existentielle, Amers, 1992, 2ème édit. 1995, 174p.

SARTRE Jean-Paul : L’existentialisme est un humanisme, Nagel, 142 p.

À lire tous les auteurs cités dans leurs textes fondamentaux.