Révisionisme — notre dossier

Le révisionnisme américain du Nord parvient sur nos côtes. Il se veut marée noire liquidatrice de Freud et de la psychanalyse. Le premier épisode fut le Livre noir de la psychanalyse, le second se présente avec la publication du Crépuscule d’une idole. Les enjeux sont importants, conjoints à la liquidation en cours de la psychanalyse à l’université, corrélative de la montée du comportementalisme, de la progression de la pensée neuroscientiste, de la destruction de la psychiatrie ramenée à l’organicisme sécuritaire de la Santé mentale, et plus largement de la mise en œuvre d’une médicalisation de l’existence et de la mise sous autorité médicale de la psychologie comme discipline.

Les Lumières ne se laissent pas éteindre aussi facilement, et si on assiste à une nouvelle trahison des clercs, on peut aussi percevoir qu’il existe un front intellectuel, une ligne de résistance, à laquelle nous nous faisons un honneur, au Cifp, d’appartenir, qui fait face aux assauts obscurantistes.

La matière devenant surabondante, nous constituons ici ce dossier, car la parution au quotidien ne permet pas toujours d’écluser la publication d’articles et que nous restons soucieux d’informer convenablement nos amis internautes désireux de bien savoir ce qui se passe dans le domaine de la psychothérapie relationnelle et de la psychanalyse.

Le fait d’être attaquées prouve la vitalité de nos disciplines. Celui de convenablement se défendre prouve que nous restons vigilants et réactifs. L’intelligence et l’éthique conservent toutes leurs chances. Nous espérons contribuer dans la modeste mesure de nos moyens et par la constitution du présent dossier à la défense et illustration des tenants du processus de subjectivation, qui occupent tout de même la moitié du Carré psy.

Philippe Grauer


1) 8 mai 2010 La planète psy dans tous ses états…

De l’obscurantisme contemporain

Par Alain Badiou

Comment nommer les extraordinaires constructions intellectuelles que sont les œuvres de Darwin, de Marx et de Freud ? Elles ne sont pas strictement des sciences, si même la biologie, y compris contemporaine, se pense dans le cadre darwinien. Elles ne sont pas non plus des philosophies, si même la dialectique, ce vieux nom platonicien de la philosophie, a reçu avec Marx une impulsion neuve. Elles ne sont pas réductibles aux pratiques qu’elles éclairent, même si l’expérimentation vient confirmer Darwin, si la politique révolutionnaire tente de vérifier l’hypothèse communiste de Marx et si la cure psychanalytique installe Freud aux lisières toujours mouvantes de la psychiatrie.

Appelons  » XIXe siècle  » le temps qui va de la Révolution française à la révolution russe. Je propose alors de nommer ces trois tentatives géniales des dispositifs de pensée, et de dire que, en un sens, ces dispositifs identifient ce que le XIXe siècle apporte, comme puissance neuve, à l’histoire de l’émancipation de l’humanité. A partir de Darwin, le mouvement de la vie et l’existence de l’espèce humaine, irréversiblement séparés de toute transcendance religieuse, sont rendus à l’immanence de leurs lois propres.

À partir de Marx, l’histoire des groupes humains est soustraite à l’opacité de la providence comme à la toute-puissance des inerties oppressives que sont la propriété privée, la famille et l’État. Elle est rendue au libre jeu des contradictions où peut s’écrire, fût-ce dans l’effort et l’incertitude, un devenir égalitaire. A partir de Freud, on comprend qu’il n’y a pas d’âme, dont la formation serait toujours moralisante, d’avoir à s’opposer aux désirs primordiaux où l’enfance se passe à faire advenir ce qu’on sera. C’est au contraire au plus vif de ces désirs, notamment sexuels, que se joue la liberté possible du sujet, tel qu’il est en proie au langage, ce résumé de l’ordre symbolique.

Depuis longtemps, les conservatismes de tous bords se sont acharnés contre ces trois grands dispositifs. C’est bien naturel. On sait comment aux États-Unis, encore aujourd’hui, on fait souvent obligation aux institutions éducatives d’opposer le créationnisme biblique à l’évolution au sens de Darwin. L’histoire de l’anticommunisme recoupe pratiquement celle de l’idéologie dominante dans tous les grands pays où règne, sous le nom de  » démocratie « , le capitalo-parlementarisme. Le positivisme psychiatrique normalisateur, qui voit partout des déviances et des anomalies à contrarier par la brutalité chimique, tente désespérément de  » prouver  » que la psychanalyse est une imposture.

Pendant tout un temps, singulièrement en France, ce sont cependant les immenses effets émancipateurs, dans la pensée et dans l’action, de Darwin, de Marx et de Freud, qui l’ont emporté, au travers bien entendu de discussions féroces, de révisions déchirantes et de critiques créatrices. Le mouvement de ces dispositifs dominait la scène intellectuelle. Les conservatismes étaient sur la défensive.

Depuis le vaste processus de normalisation mondiale engagé dès les années 1980, toute pensée émancipatrice ou même simplement critique dérange. On a donc vu se succéder les tentatives visant à extirper de la conscience publique toute trace des grands dispositifs de pensée, qu’on a pour la circonstance appelés des  » idéologies « , alors qu’ils étaient justement la critique rationnelle de l’asservissement idéologique. La France, selon Marx  » terre classique de la lutte des classes « , s’est hélas trouvée, sous l’action de petits groupes de renégats de la  » décennie rouge  » (1965-1975), aux avant-postes de cette réaction. On y a vu fleurir les  » livres noirs  » du communisme, de la psychanalyse, du progressisme, et en définitive de tout ce qui n’est pas le bêtisier contemporain : consomme, travaille, vote et tais-toi.

Parmi ces tentatives qui, sous couvert de  » modernité « , recyclent les vieilleries libérales remontant aux années 1820, les moins détestables ne sont pas celles qui se réclament d’un matérialisme de la jouissance pour tenir, en particulier sur la psychanalyse, des propos de corps de garde. Loin d’être en rapport avec quelque émancipation que ce soit, l’impératif  » Jouis !  » est celui-là même auquel nous ordonnent d’obéir les sociétés dites occidentales. Et ce afin que nous nous interdisions à nous-mêmes d’organiser ce qui compte : le processus libérateur des quelques vérités disponibles dont les grands dispositifs de pensée assuraient la garde.

Nous appellerons donc  » obscurantisme contemporain  » toutes les formes sans exception de mise à mal et d’éradication de la puissance contenue, pour le bénéfice de l’humanité tout entière, dans Darwin, Marx et Freud.

Alain Badiou

Philosophe

© Le Monde


2)
8 mai 2010 La planète psy dans tous ses états…

Le crime de M. Onfray ? Avoir suggéré que Freud n’était pas de gauche

par Mikkel Borch-Jacobsen

Quel est donc le crime de Michel Onfray, qui lui vaut aujourd’hui d’être traité dans la presse et sur Internet de  » fou raisonnant  » (René Major), de  » révisionniste « , de  » néo-paganiste antijudéochrétien « , de  » masturbateur « , de personnage douteux  » projetant sur l’objet haï – c’est-à-dire Freud – ses propres obsessions – les juifs, le sexe pervers, les complots  » (Élisabeth Roudinesco) ? Est-ce d’avoir pris au sérieux, dans son dernier livre, les travaux d’historiens de la psychanalyse montrant à quel point Freud a manipulé ses données cliniques, trompetté des résultats thérapeutiques imaginaires, fait silence sur ses dettes intellectuelles ?

Il semblerait que non, car on nous assure de toutes parts que tout cela était connu depuis belle lurette – ce qui bien sûr dispense une fois de plus d’en débattre sérieusement, comme à l’époque d’un certain Livre noir de la psychanalyse . Mais pourquoi alors tout ce bruit ?

Le véritable crime de Michel Onfray est d’avoir suggéré, lui un homme de gauche, que Freud n’en était pas un. Cela est proprement intolérable pour une génération intellectuelle habituée à considérer Freud comme un penseur progressiste, et c’est ce qui vaut à Onfray d’être dépeint, contre toute vraisemblance, comme un suppôt de l’extrême droite.

Pourtant, il suffit de lire sans œillères les écrits  » politiques  » de Freud des années 1920-1930, notamment Psychologie des masses et analyse du moi, pour s’aviser qu’Onfray ne fait qu’énoncer une évidence. Reprenant à son compte la Psychologie des foules de Gustave Le Bon, dont on sait à quel point elle a influencé Mussolini et Hitler, Freud y décrit la société comme une  » masse  » d’individus suggestibles, soudés dans un amour unanime pour un  » meneur  » (Führer) hypnotisant, mis à la place de leur  » idéal du moi  » :  » La masse veut toujours et encore être dominée par un pouvoir illimité, elle est au plus haut degré avide d’autorité, elle a, selon l’expression de Le Bon, soif de soumission. « 

Contrairement à ce qu’on lui a fait dire ici ou là (ce fut entre autres la thèse de Lacan), Freud n’a nullement critiqué la  » psychologie des masses « , convaincu qu’il était, au contraire, d’y trouver l’essence même de la société.

Cela ne signifie pas, bien entendu, que Freud ait été un fasciste, mais à tout le moins – et sur ce point Onfray a tout à fait raison – que rien dans sa pensée politique ne lui permettait de résister efficacement au fascisme. Le montrent suffisamment sa consternante naïveté politique dans la tourmente des années 1930, son soutien passif à l’austro-fascisme de Dollfuss, son vain espoir que Mussolini protège l’Autriche contre Hitler et enfin ses coupables compromissions avec les nazis en vue de sauver la psychanalyse en Allemagne.

Onfray cite à cet égard une anecdote autour de laquelle semble se cristalliser désormais la polémique. En 1933, Freud reçoit une patiente italienne accompagnée de son père, Giovacchino Forzano, un ami personnel de Mussolini (Forzano dirigeait les films de propagande du Parti national fasciste). Prié par Forzano de dédicacer un ouvrage au Duce, Freud prend un exemplaire de son essai Pourquoi la guerre ? et écrit :  » À Benito Mussolini, avec le salut respectueux d’un vieil homme qui reconnaît en la personne du dirigeant un héros de la culture. Vienne, 26 avril 1933.

René Major dans Libération et Philippe Petit dans Marianne s’indignent qu’Onfray ait pris cette dédicace au sérieux et lui reprochent de ne pas avoir compris l’humour bien particulier de Freud. Pour preuve, la mention manuscrite ajoutée par Freud au document de décharge que la Gestapo lui demandait de signer et par lequel il reconnaissait avoir été bien traité par elle avant son départ de Vienne en 1938 :  » Je puis hautement recommander la Gestapo à quiconque.  » Or cette histoire, popularisée par Ernest Jones dans sa biographie de Freud, est entièrement apocryphe. Comme il a été établi depuis maintenant plus de vingt ans, cette mention manuscrite est introuvable sur le document original signé par Freud. Il s’agit donc soit d’une vantardise de Freud, soit d’une invention de son hagiographe, soit encore d’une combinaison des deux.

Philippe Petit, qui accuse Onfray d’accabler Freud  » au mépris des situations historiques « , aurait d’ailleurs pu se demander comment il se fait que la Gestapo ait pris tant de gants avec Freud, un juif dont les nazis avaient brûlé les livres.

La réponse se trouve dans la supplique que Forzano, l’intermédiaire entre Freud et Mussolini, avait adressée à ce dernier le 14 mai 1938, deux jours exactement après l’annexion de l’Autriche par les nazis :  » Je recommande à Votre Excellence un glorieux vieil homme de quatre-vingt-deux ans qui admire grandement Votre Excellence : Freud, un juif.  » D’après Jones,  » Mussolini était intervenu soit directement auprès d’Hitler soit auprès de son ambassadeur à Vienne « , pour que Freud puisse quitter le pays.  » Il s’était probablement souvenu du compliment que Freud lui avait fait. « 

On ne peut que s’en réjouir, bien sûr, mais on se doute bien que Mussolini n’eût pas fait de même s’il avait perçu la moindre ironie dans la dédicace de Freud ou encore dans cette phrase terrible de l’essai que celui-ci lui avait fait parvenir :  » C’est l’une des faces de l’inégalité humaine – inégalité native et que l’on ne saurait combattre – qui veut cette répartition en meneur et sujets. Ceux-ci forment la très grosse majorité ; ils ont besoin d’une autorité prenant pour eux des décisions auxquelles ils se rangent presque toujours sans réserves.  » Est-il besoin de préciser que Führer se dit en italien Duce ?

Mikkel Borch-Jacobsen

Professeur de littérature comparée à l’université

de Washington à Seattle

Auteur du Dossier Freud. Enquête sur l’histoire de la psychanalyse (Empêcheurs de penser en rond, 2006)

© Le Monde


3)

Les analysants n’ont que faire de savoir si Freud était un héros ou un sale type

par Daniel Sibony

Si l’on écarte les colères qui émergent à l’occasion de la nouvelle charge contre Freud, il reste quelques reproches précis que M. Onfray a alignés.  » J’aurais aimé, dit-il, un article qui m’explique : pourquoi Freud fait une dédicace élogieuse à Mussolini en 1933 ; pourquoi il s’est rangé du côté du chancelier autrichien profasciste Dollfuss ; pourquoi il travaille avec les nazis pour que, sous couvert de l’Institut Gœring, la psychanalyse puisse continuer à exister sous le IIIe Reich ; pourquoi il envisage de promouvoir le psychanalyste non juif Felix Bœhm ; pourquoi il existe nombre de textes contre le bolchevisme et aucun contre le fascisme ou le nazisme ; pourquoi il n’a pas guéri l’homme-aux-loups ; pourquoi il n’a pas pris de pauvres sur son divan ; pourquoi il a mis en place le concept d’attention flottante qui permet que l’analyste dorme pendant la séance ; pourquoi il prenait si cher… « 

A ces grandes questions qui tiennent dans le creux de la main, la réponse est simple. Freud, en tant qu’homme, était du genre honorable, conformiste, d’autant plus avide de reconnaissance que sa trouvaille restait méconnue.

Ce n’était ni un fin politique ni un suicidaire ameutant les foules contre le nazisme triomphant. Il écrit sur les Soviétiques qui sont loin, mais alerter l’Europe sur le nazisme, à l’époque et quand on est juif, vu que l’Europe était déjà très alertée contre vous, eût été une gageure ; il ne l’a pas tenue. Il a même cru que la puissante Eglise catholique empêcherait Hitler d’entrer à Vienne…

Il a parlé avec les responsables institutionnels nommés par le pouvoir nazi avec l’espoir de protéger la psychanalyse ; il a fait une dédicace élogieuse à Mussolini, qui n’était pas pour l’extermination des juifs et ne voulait pas, jusqu’en 1937, que les Allemands entrent en Autriche (des fois qu’il puisse être utile un jour…) ; il a plutôt recherché des clients riches et influents pour se faire reconnaître (mais il en prenait certains gratuitement) ; il a cherché à promouvoir des analystes non juifs, de Jung à Jones, pour qu’on ne dise pas que sa trouvaille était une science juive (ce qui à ses yeux en limiterait la portée).

Il n’a pas guéri tous ses patients, loin de là, mais aucun analyste ou thérapeute d’aucune sorte ne l’a fait. Aucune thérapie ne vient à bout de l’esprit humain et de ce qu’il peut inventer, et tant mieux.

Bref, ces accusations n’en font ni un héros ni un sale type. C’est un homme supérieurement intelligent qui a eu la chance de  » tomber sur un truc génial « , lequel a eu d’énormes conséquences, bien au-delà du peuple  » psy « .

Et si c’était un sale type ? Admettons-le un instant. On serait alors devant une épreuve banale, fréquente et dure à supporter : le même homme peut faire des vilenies et créer des choses sublimes.

C’est le genre de situations qui met à rude épreuve notre narcissisme : on aime à s’identifier à un homme pour ses prouesses, mais, s’il présente aussi des ombres ou des grosses taches, elles rejaillissent sur nous et nous salissent. C’est désagréable. En même temps, cela nous protège de l’idolâtrie. De sorte que ce double partage – de l’autre et de nous-même – va plutôt dans le sens de la vie.

En fait, tous ceux qui souffrent et qui ont bénéficié de l’apport freudien n’idolâtrent pas Freud. Ce n’est pas qu’ils s’y refusent, ils s’en foutent, l’essentiel est ailleurs. C’est la psychanalyse, et quand elle est bien faite, par des gens doués et généreux, elle aide le sujet à devenir un penseur de sa vie, à la penser en acte et non en appliquant tel ou tel philosophe, fût-il fameux.

Je n’ai encore vu personne se tirer d’affaire et retrouver le chemin de sa vie parce qu’il a lu un manuel de philosophie.

Et c’est peut-être là que l’on peut comprendre la rage du philosophe qui cherche des poux à Freud. Quand c’est un nietzschéen, comme cela semble être le cas, il ne peut qu’être exaspéré par le fait que chaque vérité produite par Nietzsche intuitivement, et parfois génialement, la psychanalyse la découvre ou la retrouve dans sa pratique à une échelle bien plus vaste et en la menant beaucoup plus loin dans la vie des sujets.

Un exemple ? Nietzsche dit quelque part :  » Tu ne deviendras jamais que ce que tu ignores de toi-même.  » C’est joli, mais en termes  » psy  » cela veut dire que ce que tu refoules revient irrésistiblement et l’emporte sur tes ratiocinations. Mais l’avantage, c’est que la psychanalyse ouvre avec cela un vaste champ où s’étudie le refoulement et ses retours, ses craquages, ses rafistolages symptomatiques ; cela ouvre l’immense étude des fantasmes, des symptômes, des blocages, des mal-être…

Ce que Nietzsche découvre à la main, elle le découvre à la force d’une vaste machinerie où s’impliquent des millions de gens qui en prennent conscience et en tirent des conséquences pratiques.

On pourrait ainsi multiplier les exemples. En somme, M. Onfray a dû se dire que la psychanalyse avait diminué son Père Nietzsche, alors il diminue le père de la psychanalyse. Mais, ce faisant, il œuvre dans un sens obscurantiste, car beaucoup de ceux qui auraient vraiment besoin d’une analyse, et qui pourraient être aidés par une cohorte de jeunes analystes assez libres et doués, ceux-là ajouteront le livre d’Onfray à l’empilement de leurs résistances.

Au mieux, ils prendront des cours de philo, mais philosopher comme Nietzsche ou Aristote ne vous fera pas connaître le penseur que vous êtes de la vie, que vous seul êtes capable de penser et de vivre.

Daniel Sibony

Psychanalyste et écrivain

Auteur de Sens du rire et de l’humour, Odile Jacob, 240 pages, 23 euros.- et du Peuple « psy » : situation actuelle de la psychanalyse, Points, 2007.-

© Le Monde


4)

La psychanalyse a des ressources pour résister

Samuel Lézé est anthropologue. Pour ce chercheur au CNRS, les théories freudiennes conservent de nombreux adeptes malgré les remises en cause dont elles font régulièrement l’objet

Entretien


Comment devient-on psychanalyste en France ?

Ni université ni diplôme En France, il n’existe pas d’enseignement universitaire qui permette de devenir psychanalyste.

Il n’y a donc pas de diplôme reconnu par l’État, contrairement à d’autres pays.  » La psychanalyse est encore indépendante et il est important qu’elle le reste « , juge Denise Sainte Fare Garnot, ex-secrétaire générale de l’Association lacanienne internationale (ALI).

Formation
La première étape, obligatoire, pour un aspirant psychanalyste est de suivre lui-même une analyse. Sa durée a fait l’objet de débats infinis. Le futur analyste prend ensuite lui-même un ou plusieurs patients en  » cure contrôlée  » par un collègue expérimenté.

Il suit également une formation théorique dans plusieurs disciplines.

Analyse profane En 1926, Freud suscita un conflit violent en soutenant que des non-médecins pouvaient conduire une cure psychanalytique.

Cette approche, appelée {{analyse profane, } } n’est plus discutée. Le débat s’est déplacé vers l’affrontement entre la psychanalyse, centenaire, et les thérapies comportementales et cognitives (TCC) importées des États-Unis dans les années 1980.


Avant même sa sortie, le 21 avril, le livre de Michel Onfray, Le Crépuscule d’une idole, a provoqué de très vives réactions. Comment l’expliquez-vous ?

La position de Michel Onfray dans l’espace public, celle d’un philosophe populaire qui revendique sa différence par rapport aux intellectuels dominants, y est évidemment pour quelque chose. Mais on ne peut s’en tenir à cette explication. Si son discours suscite de l’intérêt, c’est avant tout parce que la conjoncture s’y prête. Il y a une vraie  » fenêtre d’opportunité « , aujourd’hui, pour ceux qui veulent s’attaquer à la psychanalyse.

Pourquoi ?

La psychanalyse, c’est deux choses : une science humaine et une pratique thérapeutique. Or, d’un côté comme de l’autre, elle se trouve dans une situation de vulnérabilité. En tant que science humaine, elle est fragilisée au même titre que l’histoire, la philosophie ou la sociologie — des disciplines dont le rayonnement dans le champ académique et l’espace médiatique a fortement décliné depuis les années 1960-1970. En tant que pratique thérapeutique, elle subit de plein fouet les transformations qui touchent le secteur de la «  santé mentale  » depuis les années 1980.

Quelles sont ces transformations et en quoi concernent-elles la psychanalyse ?

La psychanalyse est affectée par l’affaiblissement de la psychiatrie, qui non seulement manque de moyens, de personnels et de considération, mais se trouve de surcroît concurrencée par des acteurs de plus en plus nombreux, comme les psychothérapeutes, les psychologues comportementalistes et les associations de patients, lesquelles exigent de plus en plus d’avoir leur mot à dire dans le choix des thérapies.

Face à ces nouveaux acteurs, les psychanalystes sont dans une situation de faiblesse. Dans une société qui exige dans tous les domaines des résultats immédiats et tangibles, les thérapies comportementalistes sont avantagées, parce qu’elles sont courtes et que leurs effets sont faciles à évaluer.

Une cure analytique, au contraire, prend nécessairement du temps. Le but, en effet, n’est pas de résoudre en quelques séances un problème ponctuel, mais de mettre le patient aux prises avec son histoire. Or un tel processus s’inscrit dans la durée, et ses effets directs sur la  » santé  » du patient sont par définition difficiles à mesurer.

Quelle est la place de la psychanalyse en France aujourd’hui ?

Tous les acteurs de la santé mentale, en raison des transformations que je viens de décrire, ont été obligés de se remettre en question au cours des dernières années. À cet égard, il est significatif que se soient tenus successivement, entre 2000 et 2003, des états généraux de la psychanalyse, de la psychologie, de la psychothérapie et de la psychiatrie. Dans un univers de plus en plus concurrentiel, tous les professionnels — les psychanalystes comme les autres — se posent la même question : qui va gagner la bataille ?

Pour ma part, je pense que la psychanalyse, même fragilisée, dispose d’importantes ressources pour résister. D’abord parce qu’elle reste bien implantée dans les institutions psychiatriques. Il y a cinq ans, en étudiant un annuaire recensant environ 5 000 psychiatres, je m’étais ainsi aperçu qu’ils étaient 85 % à pratiquer la psychanalyse en cabinet privé. Cela prouve que celle-ci est encore considérée comme un véritable outil de soin, même s’il est vrai qu’elle est de plus en plus pratiquée en association avec d’autres traitements, médicamenteux notamment.

Les sociétés de psychanalyse sont toujours bien vivantes. La Société psychanalytique de Paris et l’École de la Cause freudienne, qui défend l’orthodoxie lacanienne, sont les plus puissantes. Mais il y en a beaucoup d’autres. Ce sont des lieux d’échanges sur la pratique et le soin, qui continuent de former psychologues et psychiatres.

Troisième signe encourageant : l’intérêt que suscite toujours l’œuvre de Freud. Non seulement Freud fait vendre sur son nom, comme le prouve le succès du livre de Michel Onfray, mais il est encore très lu. Les éditeurs le savent. Sinon, ils n’auraient pas profité de l’entrée de son oeuvre dans le  » domaine public « , en janvier 2010, soixante-dix ans après sa mort, pour publier de nouvelles traductions.

Comment analysez-vous, comme anthropologue, les attaques visant la psychanalyse ?

La place de la psychanalyse dans une société est un révélateur de cette société elle-même, de son rapport aux normes morales et de la place qu’elle assigne à la personne. Qu’est-ce qu’une personne ? Est-ce un individu qui doit s’adapter à son milieu social ou bien quelqu’un qui façonne son milieu avec ses propres valeurs ? Cette question, dont l’enjeu est politique et moral, est au cœur des débats autour de la psychanalyse.

De ce point de vue, je suis frappé par l’angle qu’a choisi Michel Onfray pour attaquer la psychanalyse. C’est un angle de nature morale. En effet, il met l’accent sur les vices de l’homme Freud pour mieux torpiller sa théorie. Un tel appel implicite à la vertu est très  » tendance « . Je ne donnerai qu’un exemple : une pétition circule actuellement contre un projet qui vise à mettre en place, pour les concours du capes et de l’agrégation, une épreuve visant à évaluer la capacité d’un candidat à agir  » de façon éthique et responsable « . On peut se demander dans quelle société l’on vit quand la compétence d’un fonctionnaire est évaluée à l’aune de sa moralité.

Propos recueillis par T. W.

Samuel Lézé vient de publier L’Autorité des psychanalystes. L’espace politique de la santé mentale en France. 1997-2007 . PUF, 232 p., 23 euros.-

© Le Monde


5)
2 mai 2010

Ce débat si français qui fascine les intellectuels étrangers

Michel Onfray, avec la sortie de son livre consacré à l’affabulation freudienne, a réveillé le débat autour du fondateur de la psychanalyse.

Par Béatrice Gurrey

Faut-il se réjouir que Michel Onfray, philosophe, et Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse, s’étripent à propos de Freud ? Oui ! Tout ce que la France compte de psys est au rendez-vous pour alimenter le débat ? Parfait ! Du moins aux yeux de certains intellectuels étrangers, fascinés par la passion que le pays de Descartes voue à la psychanalyse. Mieux : ils nous envient ces diatribes enflammées. La France s’écharpe sur l’inconscient, le stade oral et la vie de Sigmund : on l’accable de compliments.

 » Les Français ont une culture très intellectuelle. Vous avez eu une incroyable génération avec Sartre, Beauvoir, Derrida et d’autres qui sont encore étudiés. Si j’étais français je serais très fier de cela « , affirme sans ambages Hanif Kureishi, écrivain anglo-pakistanais, dont le dernier roman Quelque chose à te dire (Christian Bourgois, 2008), a pour héros un psychanalyste. L’auteur de My Beautiful Laundrette (1984) ne cache pas non plus son admiration pour Jacques Lacan, qui voyait l’inconscient structuré comme un langage. Les thèses de ce psychanalyste, soutient-il, ont largement irrigué la pensée au-delà de la France.

Pourquoi ce pays, comble  » de l’accomplissement et du raffinement intellectuels « , selon Alain de Botton, Anglais d’origine suisse, adore-t-il à ce point la discipline phare des postmodernes ? Parce qu’elle permet de traiter  » de façon très rationnelle des sentiments très irrationnels « , explique l’essayiste. Le génie propre des Français, poursuit-il, a souvent consisté, dans l’Histoire,  » à se situer sur un point médian idéal entre l’excès de raison et l’excès de passion « . Regardez Stendhal : il écrivait tantôt comme un austère juge de la Cour suprême, tantôt comme une ado déprimée, rappelle avec son humour tout britannique Alain de Botton, citant le critique Lytton Strachey.

Chez nous, la psychanalyse est partout. Botton, qui vient de publier Splendeurs et misères du travail (Mercure de France, 374 p., 23,50 euros), pourrait sans doute approuver l’explication de Vladimir Safatle, professeur de philosophie à l’université de São Paulo :  » Il y a une tradition de la pensée française qui comprend la souffrance psychique comme une souffrance sociale . » Ainsi les deux questions centrales de la pratique clinique – qu’est-ce que la souffrance psychique et comment la traiter ? – revêtent-elles une importance particulière dans la société française, soutient l’universitaire brésilien.

Impossible de comprendre la culture de la France du XXe siècle sans en passer par la psychanalyse, observe ce philosophe, pour expliquer une prédilection hexagonale qui dure. Depuis les années 1920, cette discipline a irrigué les arts (le surréalisme en est un bon exemple) et la pensée de nombreux intellectuels :  » Deleuze, Derrida, Sartre, Foucault, ils en ont tous parlé « , souligne à son tour Vladimir Safatle. Au Brésil, en Argentine, la psychanalyse tient aussi une place de choix. Mais sa présence, forte dans les grands médias, est moins polémique dans la société.

 » Un débat du type Onfray-Roudinesco serait inimaginable dans les pages du New York Times ! « , regrette Arnold Davidson, qui enseigne l’histoire de la philosophie contemporaine en Europe, à l’université de Chicago et à celle de Pise, en Italie. Jamais, déplore cet Américain spécialiste de Foucault, les Etats-Unis n’ont eu de département universitaire de psychanalyse, encore moins comme celui qui exista à Vincennes, l’actuel Paris-VIII,  » très actif et lié au débat politique « . Il s’émerveille que les concepts de la psychanalyse, même imprécis, même imparfaitement compris, soient en France passés dans la culture courante, tel le complexe d’Œdipe.

 » En France, à la fin des colloques, on me pose toujours une question qui relève de la psychanalyse. Aux Etats-Unis, jamais « , dit-il. Il n’y échappe pas et s’en félicite.  » Je suis un prisonnier volontaire car un prisonnier nécessaire ! « , s’exclame-t-il. Ecrivains, essayistes ou philosophes, tous se retrouvent pour dire que la virulence du débat français prouve la nécessité de la psychanalyse et sa pertinence. Ni art, ni science, ni littérature, ni philosophie, mais indispensable pour expliquer qui nous sommes et quel rapport nous entretenons à l’autre. Le débat prouve au moins que les Français prennent cela au sérieux.

Même pour dénigrer la psychanalyse.  » Ceux qui haïssent les psychanalystes sont des gens qui autrefois seraient partis en guerre contre la superstition catholique « , juge Alain de Botton. Cette religion ayant perdu presque tout son pouvoir et n’étant une menace pour personne,  » ils retournent leur colère contre la psychanalyse « . Encore une exception française : nous avons eu les deux et parfois en même temps – les bouffeurs de curé et les contempteurs du divan.

Béatrice Gurrey
© Le Monde


6) 2 mai 2010

Pourquoi tant de haine ?


par Thomas Wieder

Sur quoi portent les critiques de la psychanalyse ? Comment résiste-t-elle ? Les théories freudiennes, une passion française ?

Près de 14 000 exemplaires en sept jours : c’est certes, deux fois moins que Les Ecureuils de Central Park sont tristes le lundi, le dernier roman de Katherine Pancol (Albin Michel, 852 p., 23,90 euros), qui est en tête des ventes. Mais cela suffit pour faire du Crépuscule d’une idole, du philosophe Michel Onfray (Grasset, 624 p., 22 euros), le livre le plus acheté de la semaine écoulée dans la catégorie  » essais et sciences humaines « , selon la base Edistat.

Sorti le 21 avril, ce brûlot consacré à  » l’affabulation freudienne  » est l’événement éditorial de ce printemps. En raison de la posture de combattant adoptée par l’auteur, chroniqueur au Monde, dont c’est le 58e livre en vingt et un ans. En raison du plan média, digne de celui d’un film à grand spectacle, qui a accompagné sa sortie. En raison, enfin, de la virulence des critiques qu’il a suscitées, notamment dans ces colonnes sous la plume de l’historienne Élisabeth Roudinesco ( » Le Monde des livres « , du 16 avril).

Engouement du public et emballement de la critique : dans le cas d’un essai qui se veut une attaque en règle contre la psychanalyse, une telle conjonction, pourtant, n’est pas inédite.

Le précédent du Livre noir Michel Onfray le reconnaît : ses thèses s’inscrivent dans la lignée de celles défendues par les quarante auteurs du Livre noir de la psychanalyse, publié en septembre 2005 aux Arènes sous la direction de l’éditrice Catherine Meyer.

Cet ouvrage, qui se proposait de  » vivre, penser et aller mieux sans Freud « , fut lui aussi un succès de librairie (46 000 exemplaires vendus en grand format et en édition de poche). Et il généra une vive polémique. Dès décembre 2005, Élisabeth Roudinesco répliqua en publiant Pourquoi tant de haine ? (Navarin, 7 500 exemplaires vendus). Puis ce fut au tour du psychanalyste Jacques-Alain Miller, en février 2006, sous la forme d’un ouvrage collectif L’Anti-Livre noir de la psychanalyse, Seuil, 12 000 exemplaires vendus.

Généalogie de l’anti-freudisme. D’un strict point de vue théorique, pourtant, Le Livre noir de la psychanalyse et Le Crépuscule d’une idole ne développent pas d’idées fondamentalement neuves. Ils vulgarisent des thèses qui s’inscrivent dans le sillage d’une tradition critique dont l’histoire est aussi ancienne que la psychanalyse elle-même. Depuis sa naissance à la fin du XIXe siècle — le mot, inventé par le psychiatre Josef Breuer, auteur avec Sigmund Freud d’Études sur l’hystérie (1895), fut employé pour la première fois par ce dernier en 1896 —, la psychanalyse n’a cessé, en effet, d’être frappée d’anathème.

Pour dresser l’inventaire des critiques, il faut rappeler que la psychanalyse désigne deux choses distinctes : une méthode thérapeutique visant à traiter les  » désordres névrotiques « , selon l’expression de Freud, et une théorie du psychisme cherchant à comprendre les mécanismes qui régissent celui-ci.

L’une ne va pas sans l’autre, certes, et Freud lui-même a élaboré sa théorie du psychisme à partir de son  » auto-analyse  » (ce qui fait dire à ses contempteurs, jusqu’à Michel Onfray, que sa théorie est trop liée à sa propre expérience pour être universelle). Pour autant, ces deux dimensions – clinique et herméneutique – sont suffisamment différentes pour avoir suscité des attaques spécifiques.

Une  » science  » en question De L’Interprétation des rêves, parue fin 1899 mais symboliquement datée de 1900 pour en souligner le caractère pionnier, à Moïse et le monothéisme, qu’il publia début 1939, six mois avant sa mort à l’âge de 83 ans, Freud a écrit une vingtaine de livres et des centaines d’articles.

Au fil des années, ses théories ont évolué. Sur l’appareil psychique notamment. Dans les années 1900, par exemple, il pensait qu’il était structuré autour d’une tripartition entre l’inconscient, le préconscient et le conscient. Vers 1920, il proposa une autre typologie, fondée cette fois sur la distinction du Ça, du Moi et du Surmoi.

Ces deux  » topiques  » – nom donné à ces sortes de cartographies de l’âme – ont été très discutées. La plupart des médecins refusèrent l’idée de Freud selon laquelle l’origine des névroses n’était pas organique mais mentale, autrement dit qu’elles n’étaient pas liées à un dysfonctionnement du cerveau mais à l’histoire de l’individu, et en particulier aux traumatismes subis dans sa petite enfance. Quant aux psychologues, s’ils admettaient l’existence de l’inconscient ou du refoulement, ils furent nombreux à brocarder ce que le Français Pierre Janet (1859-1947) appelait le  » pansexualisme  » de Freud, c’est-à-dire sa tendance à donner une interprétation sexuelle à tous les actes de la vie.

Avec le temps, Freud a aussi élargi son champ d’investigation. A partir de Totem et Tabou (1913), puis dans L’Avenir d’une illusion (1927) ou Malaise dans la civilisation (1930), il essaya d’appliquer la psychanalyse à ce qu’on désignait alors sous l’expression  » psychologie des peuples « . Ce faisant, il rencontra d’autres résistances. Chez les anthropologues qui, tel Bronislaw Malinowski (1884-1942), discutèrent de l’universalité du  » complexe d’Œdipe « . Ou chez les théologiens, comme le pasteur et psychanalyste suisse Oskar Pfister (1873-1956), qui condamna avec fermeté le parallèle fait par Freud entre le sentiment religieux et la névrose.

Les nouvelles  » guerres freudiennes  » Si la psychanalyse a toujours eu des ennemis, le rapport de force a évolué. En 1910, la création de l’Association psychanalytique internationale démontra que Freud n’était pas aussi isolé qu’à ses débuts et qu’il comptait des adeptes hors de Vienne, même si certains d’entre eux ne tardèrent pas à rompre avec lui avec fracas, comme Alfred Adler (1870-1937) et Carl Gustav Jung (1875-1961).

Dans les années 1950-1970, la psychanalyse, dont le centre de gravité s’était déplacé de l’Europe vers les États-Unis en raison des assauts portés contre elle par le nazisme, connut une sorte d’âge d’or. C’est l’époque où le freudisme s’imposa auprès des psychiatres américains. Et où il devint une référence incontournable pour nombre d’intellectuels, tels Jacques Lacan, Herbert Marcuse ou Wilhelm Reich.

Avec le développement des neuroleptiques et des neurosciences, mais aussi en raison de la popularité croissante des thérapies comportementales et cognitives (TCC), la psychanalyse a ensuite perdu de son influence. Les antifreudiens, qui n’avaient jamais baissé les armes, retrouvèrent alors une nouvelle visibilité. Dans les années 1990, plusieurs d’entre eux se mobilisèrent ainsi contre le projet d’une exposition autour de Freud à la Bibliothèque du Congrès de Washington, comme Mikkel Borch-Jacobsen, Adolf Grünbaum, Paul Roazen, Oliver Sacks, Frank Sulloway ou Peter Swales. Leurs cibles : la  » scientificité  » de la psychanalyse, la difficulté d’accès aux archives freudiennes, voire la personne de Freud, dépeint par certains comme un affabulateur ou un charlatan.

C’est de ce courant critique que le Livre noir et l’ouvrage de Michel Onfray sont les héritiers directs. En France, l’implantation de ces idées sur la scène intellectuelle a coïncidé avec la fragilisation de la psychanalyse dans le champ médical, notamment en 2003 lors du débat autour de l’ amendement Accoyer sur l’évaluation des psychothérapies.  » Freud est-il mort ? « , demandait en 1993 l’hebdomadaire américain Time. Dix-sept ans plus tard, comme l’attestent les dernières controverses, une chose reste sûre : le cadavre bouge encore.

Thomas Wieder
© Le Monde


7)

Halte aux impostures de l’Histoire

par Guillaume Mazeau

Avant même sa parution, le dernier livre de Michel Onfray contre Freud fait déjà l’objet d’un violent débat. Beaucoup de bruit pour rien ? L’historienne de la psychanalyse Élisabeth Roudinesco n’exagère-t-elle pas en décrivant Onfray comme un usurpateur qui réhabilite les thèses de l’extrême droite ? Bien au contraire. Les dérives d’Onfray ne sont pas nouvelles. En 2009, il a publié une apologie de Charlotte Corday (La Religion du poignard. Eloge de Charlotte Corday, Galilée). Plutôt bien accueillie par les médias, cette histoire est pourtant historiquement médiocre et politiquement scandaleuse.

Dans ce brûlot truffé d’erreurs grossières, Onfray veut montrer que Charlotte Corday peut aujourd’hui inspirer ceux qui, lassés d’une gauche impuissante et rongée par les luttes fratricides, restent attachés à l’action et à la vertu. Marat, censé personnifier cette classe politique dévoyée, est stigmatisé comme un charlatan, un fou et un dictateur… Presque à chaque page, le lecteur se voit infliger les citations les plus haineuses, inventées de toutes pièces. Ainsi, Marat n’a jamais dit :  » Je voudrais que tout le genre humain fût dans une bombe à laquelle je mettrais le feu pour la faire sauter  » (p. 27)…

Non, les élites politiques de la Révolution n’étaient pas toutes corrompues. Non, les sans-culottes ne peuvent pas être décrits comme des sauvages. Onfray croit-il vraiment que le cannibalisme était une pratique fréquente sous la Révolution ? Comment peut-il réduire la Terreur à une immense giclée de sang due à des meurtriers en série comme Marat ou Sade (chap. 9) ? Surtout, jamais Charlotte Corday n’a été athée ni libertaire, mais une noble défendant une conception conservatrice des rapports sociaux et de la religion.

Affectant la posture du visionnaire incompris des élites parisiennes, Onfray balaye d’un revers de main les centaines de travaux scientifiques publiés depuis au moins quarante ans, qui contredisent ces caricatures. Michel Onfray se rend-il compte que presque tout ce qu’il dit ne provient d’aucune source, d’aucune archive, mais de mémoires ou d’écrits apocryphes pour la plupart publiés au XIXe siècle par l’historiographie catholique et royaliste ?

Travail de sape

Ainsi, tout ce qu’il dit sur le procès et l’exécution de Corday est tiré des Mémoires de Sanson … en réalité écrits par le jeune Balzac à l’orée des années 1830 ! La plupart des anecdotes liées à la personnalité de l’assassin de Marat ont, quant à elles, été inventées un demi-siècle après les faits par Mme de Maromme… une fervente légitimiste !

Cette désinvolture vis-à-vis des sources réduit cet essai à ce qu’il est : une mauvaise paraphrase de la droite cléricale et monarchiste du XIXe siècle. Parmi tous les écrits sur Charlotte Corday, celui qui ressemble le plus à l’éloge d’Onfray est d’ailleurs la pièce de Drieu La Rochelle, jouée sous l’Occupation en zone libre et inspirée de cette même famille de pensée.

Adepte de la  » religion du poignard « , Michel Onfray trahit pourtant l’inventeur de l’expression : Jules Michelet. Celui-ci avait fait l’éloge de la résistance à l’oppression en 1847 pour expliquer les causes de l’assassinat de Marat, en reprenant un argument proposé par Adolphe Thiers vingt ans plus tôt. Mais le contexte était bien différent : ces deux historiens engagés étaient alors confrontés à des régimes monarchiques autrement plus liberticides que le nôtre ! La justification pour l’action violente ressemble plutôt ici à celle que proposait en 1933 Maurice d’Hartoy, le fondateur des Croix de feu, dans le manifeste du  » Comité Corday « …, intitulé Dictature .

La récupération de ce patrimoine et des arguments de l’extrême droite est malhonnête car, comme auteur, Onfray exerce une certaine responsabilité : en l’absence de notes de bas de page et d’une bibliographie sérieuse, il ne donne jamais à ses lecteurs les moyens de vérifier ses affirmations. En vérité, la Charlotte Corday d’Onfray n’a jamais existé… que sous la plume des hommes proches de la droite fascisante.

Dans les années 1930, ceux-ci suggéraient qu’il était possible de sortir du  » déclin français  » en stigmatisant les politiques et en prêchant la violence. Lorsqu’elles sont commises par un des auteurs les plus médiatiques et les plus aimés du grand public et qu’elles passent inaperçues dans la critique, ces révisions de l’Histoire et ces dérives idéologiques participent d’un lent travail de sape contre les valeurs démocratiques. Sans conduire à dénigrer l’ensemble des initiatives d’Onfray, elles doivent donc être dénoncées avec la plus grande fermeté. On ne peut être spécialiste de tout. Michel Onfray ferait bien d’en tirer quelques enseignements.

Guillaume Mazeau

Maître de conférences à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne

© Le Monde


8)

Pourquoi tant de haine (suite) ?

1- Description de l’ouvrage

Le 21 avril 2010 sort en librairie, sous la plume de Michel Onfray, un nouveau brûlot contre Freud : Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne . Publié chez Grasset et composé de cinq parties, l’ouvrage est dénué de sources et de notes bibliographiques. Il est truffé d’erreurs et traversé de rumeurs. L’auteur projette sur l’objet haï ses propres obsessions  — les Juifs, le sexe pervers, les complots — au point de faire de Freud un double inverti de lui-même, et de la psychanalyse l’expression d’une autobiographie de son fondateur transformé en criminel affabulateur. Face à cet alter ego, rejeté en enfer, l’auteur se veut un libérateur venant sauver le peuple français de sa croyance en une idole dont il annonce le crépuscule.

Négligeant les ouvrages consacrés à Freud depuis quarante ans, Onfray se présente comme un historien sérieux, écrivant la première biographie non autorisée de Freud et laissant croire que ne sont aujourd’hui disponibles que celles d’Ernest Jones et de Peter Gay, parues, la première entre 1953 et 1957, et la deuxième en 1988. Il ne cite ni les travaux des historiens de Vienne (Schorske, Johnston, Le Rider, etc.), ni ceux consacrés à la question de la judéité de Freud (Yerushalmi, Yovel, Derrida, Gay, etc.), ni aucun des essais (des dizaines dans le monde, dont beaucoup sont traduits en français) concernant les différents aspects de la vie de Freud : on connaît aujourd’hui au jour le jour chaque événement de la vie de celui-ci et de celles de ses compagnons, disciples et dissidents. Onfray ne connaît rien à la vie de Josef Breuer, Wilhelm Fliess, Sandor Ferenczi, Otto Rank, Ernest Jones, Alfred Adler,  Carl Gustav Jung, Mélanie Klein, Marie Bonaparte, Lou Andreas-Salomé, Anna Freud (à propos de laquelle il cite une biographie erronée que plus personne ne lit). Pas un mot sur la question discutée de la sexualité féminine (de Helen Deutsch à Karen Horney en passant par Simone de Beauvoir, Juliet Mitchell, Judith Butler), ni sur l’histoire de la fondation de l’International Psychoanalytical Association (IPA), ni sur la révision des grands cas (à propos desquels il commet de lourdes bévues).

Quant à l’œuvre de Freud, traduite en 60 langues, Onfray dit en avoir pris connaissance pendant cinq mois (entre juin et décembre 2009) dans la traduction des PUF, celle qui est aujourd’hui la plus critiquée par l’ensemble des spécialistes. Il ne fait aucune référence au grand débat sur les traductions et n’a consulté aucune archive : ni à la Library of Congress (LOc) de Washington, ni au Freud Museum de Londres. Il ignore le monde anglophone, germanophone et latino-américain et ne connaît guère l’histoire de la psychanalyse en France.

Onfray cite l’ouvrage de Henri Ellenberger, Histoire de la découverte de l’inconscient paru en 1970 (en anglais) et traduit pour la première fois en français en 1974 et réédité en 1994. Il souligne qu’il s’agit là de la première grande révision de l’histoire officielle de Freud, ce qui est inexact puisqu’il oublie l’œuvre d’Ola Andersson ( Freud avant Freud. La préhistoire de la psychanalyse (1962), Les empêcheurs de penser en rond, 1997), antérieure à celle d’Ellenberger. En outre, comme il date la parution du livre d’Ellenberger de 1991, il fait donc débuter l’historiographie savante avec vingt ans de retard, tout en soulignant qu’elle est encore occultée aujourd’hui, alors même qu’elle est en pleine expansion et que les archives de la LOc, après les grandes batailles des années 1990, sont en train d’être déclassifiées selon les règles en vigueur. Onfray se trompe également sur la date de parution du livre de Frank Sulloway, Freud biologiste de l’esprit , publié en anglais en 1978 et deux fois édité en français (1981 et 1998, Fayard.) Il croit donc qu’aucun travail non hagiographique n’existe à ce jour sur Freud, ce qui lui permet de se présenter comme le premier auteur à redresser des légendes dorées, déjà invalidées depuis trente ans. Il ne fait d’ailleurs aucune différence entre histoire pieuse, histoire officielle, pensée irrationnelle, historiographie fondée sur des légendes noires et des rumeurs (courant dit « révisionniste » ou, en anglais, « destructeur de Freud ») et histoire savante. D’où un manichéisme absolu : d’un côté les « bons » anti-freudiens, de l’autre, les « mauvais » adeptes d’une affabulation.

Ignorant les travaux américains et ne connaissant Freud que par ce qu’il en a lu en français, Onfray se trompe également sur la date de parution de la correspondance non expurgée de Freud avec le médecin berlinois Wilhelm Fliess essentielle pour décrypter les modalités de l’invention de la psychanalyse et les hésitations et errances du premier Freud. Celle-ci est pourtant disponible en anglais, allemand, portugais, espagnol depuis 1986. Elle a été traduite pour la première fois en français en 2006, soit vingt ans plus tard, ce qui fait croire à Onfray qu’elle a été occultée jusqu’à nos jours.

N’étant formé à aucune tradition de recherche universitaire, n’ayant aucune idée de ce qu’est l’internationalisation de la recherche en histoire, Onfray néglige la réalité du travail historiographique qui se fait dans ce domaine depuis des décennies, mais il s’appuie sur ce qu’il considère comme le nec plus ultra de la recherche historique : Le lIvre noir de la psychanalyse (Les Arènes, 2005), qui réunit une quarantaine de contributions. Si Freud y est traité d’escroc et de menteur, avide d’argent et incestueux par le courant historiographique révisionniste américain, les psychanalystes — français notamment — y sont accusés de complots et de contaminations diverses, les uns parce qu’ils auraient été défavorables à la vente de seringues pour les malades du sida — rumeur inventée de toutes pièces — et les autres parce que, adeptes de Françoise Dolto, morte en 1988, ils auraient favorisé après 2000 l’abaissement de l’autorité à l’école en idéalisant l’ « enfant roi ». Quant à Jacques Lacan, il est comparé à un gourou de secte, tandis que l’ensemble des associations psychanalytiques sont brocardées pour avoir été à l’origine d’un véritable goulag freudien : au moins dix mille morts en France. Aucune source ne vient étayer cette affirmation insensée.

Contrairement à ses nouveaux amis qui ont réussi, comme il le raconte lui-même (Crépuscule, p. 585), à le convertir à la vraie vérité — celle de la conspiration des freudiens contre la société occidentale —, Onfray ne s’attaque qu’à Freud, laissant entendre que plus tard, dans un autre volume, il s’occupera de ses héritiers.

2 – Portrait de l’auteur en dieu solaire, hédoniste et masturbateur

Avant d’analyser le contenu du brûlot, il faut donner quelques indications permettant de comprendre comment Onfray en est arrivé à se « convertir » à l’anti-freudisme le plus radical.

Fondateur d’une Université populaire à Caen, il est connu pour avoir rassemblé autour de lui un vaste public qui suit son enseignement en croyant avoir affaire à une entreprise moderne de rénovation du discours philosophique. Convaincu que l’Université française et l’École républicaine sont des lieux de perdition dans lesquels des professeurs assènent à des enfants des vérités officielles dictées par un État totalitaire, Onfray a entrepris une révision de l’histoire des savoirs dits « officiels ». Il se veut libertaire, d’extrême gauche, adepte de Proudhon contre Marx et se proclame le défenseur du peuple exploité par le capitalisme. Aussi a-t-il été pendant un temps proche du Nouveau parti anticapitaliste avant d’appeler à voter pour le Front de gauche aux dernières élections régionales.

Depuis plusieurs années, il diffuse largement une «contre-histoire de la philosophie», qui prétend lever des refoulements sur des savoirs qui auraient été censurés par les professeurs, par le pape, par les prêtres. Aussi a-t-il mis au point une méthodologie qui s’appuie sur le principe de la préfiguration : tout est déjà dans tout avant même la survenue d’un événement.

Grâce à cette méthodologie, qui rencontre un vrai succès populaire auprès d’un public fasciné par ce qu’il croit être une insurrection des consciences, Onfray a pu affirmer qu’Emmanuel Kant, philosophe allemand des Lumières, n’était qu’un précurseur d’Adolf Eichmann — l’organisateur de la Solution finale qui se voulait kantien (Le songe d’Eichmann, Galilée, 2008) —, que les trois monothéismes (judaïsme, christianisme, islam) sont en eux-mêmes des entreprises génocidaires, que l’évangéliste Jean est l’ancêtre d’Hitler, que Jésus préfigure Hiroshima, et qu’enfin tous les musulmans de la planète sont des fascistes guidés par d’infâmes ayatollahs (Traité d’athéologie, Grasset, 2005).

À l’origine de cette sombre affaire, les Juifs, fondateurs du premier monothéisme — c’est-à-dire d’une religion sanguinaire, axée sur la pulsion de mort — seraient donc, selon Onfray, les responsables de tous les malheurs de l’Occident, les véritables « inventeurs de la guerre sainte » : « Car le monothéisme tient pour la pulsion de mort, il chérit la mort, il jouit de la mort, il est fasciné par la mort, il est fasciné par elle (…) De l’épée sanguinaire des Juifs exterminant les Cananéens à l’usage d’avion de ligne comme de bombes volantes à New York, en passant par le largage de charges atomiques à Hiroshima et Nagasaki, tout se fait au nom de Dieu, béni par lui mais surtout béni par ceux qui s’en réclament. » (Traité d’athéologie, p. 201, 212, 228, etc.

À cette humanité monothéiste (juive, chrétienne, musulmane) exclusivement vouée à la haine et à la destruction, Onfray oppose une humanité athéologique, soucieuse de l’avènement d’un monde hygiéniste, paradisiaque, hédoniste : celle orchestrée par un dieu solaire et païen, entièrement habité par la pulsion de vie et dont lui, Onfray, serait le représentant sur terre avec pour mission d’inculquer à ses disciples la meilleure manière de jouir sexuellement de leur corps et du corps de leurs voisins : par la masturbation. Bien qu’il ne sache pas de quoi il parle et qu’il ne cite pas le livre de Thomas Laqueur (Le sexe solitaire. Contribution à une histoire de la sexualité, Gallimard, 2004), Onfray se montre bien décidé à faire du pénis l’objet d’un culte phallique et volcanique hérité des anciens dieux de la Grèce, lesquels, en tant que présocratiques, seraient les précurseurs de Nietzsche. Que Nietzsche ait effectué un grand retour aux présocratiques ne fait pourtant pas de ceux-ci un précurseur de celui-là.

Au fil d’un enseignement fortement médiatisé, Onfray a réussi à convaincre un large public que les représentants de ce dieu païen, célébrant les vertus de la foudre, des comètes et des orages, n’ont jamais fait la guerre à quiconque et sont des pacifistes admirables. Dans cette Grèce vertueuse du bocage de basse Normandie, inventée par Onfray, Homère n’existe pas, ni la guerre de Troie, ni Ulysse, ni Achille, ni Zeus, ni Ouranos, ni les titans, ni la tragédie.

Onfray raconte qu’il a été, dans son enfance, la victime de méchants prêtres salésiens, dont certains étaient pédophiles (Le crépuscule, p. 15) et qui ont fait de lui ce qu’il est devenu. Rebelle en émoi, hanté par le complot œdipien qui se serait abattu sur lui, il affirme que son père, « malheureux employé de laiterie », aurait été la victime passive de sa mère tout au long d’un drame ayant pour toile de fond le « marché de la sous-préfecture d’Argentan » (p.15). Cette mère haïe avait été elle-même abandonnée dans un cageot à sa naissance et elle en avait conçu une détestation de son propre fils, au point de le frapper et de lui prédire qu’il finirait sa vie sous l’échafaud : « Sans jamais avoir tué père (et surtout) mère, ni visé une carrière de bandit de grand chemin, encore moins envisagé l’art de l’égorgeur, je me voyais mal sous le couteau de la veuve. Ma mère si ! » (La puissance d’exister, Grasset,  2006, présentation par l’auteur).

Pour se venger de la haine que lui a inspiré sa mère, il a décidé d’attaquer celui qu’il considère comme le responsable de tous les complots contre le père : Sigmund Freud, dont on sait qu’il fut adoré par sa mère. Onfray l’avait admiré pourtant au point de le lire dès son enfance en se masturbant (Philosophie Magazine, 36, février 2010, p. 10) puis d’inclure sa glorieuse histoire dans celle de l’athéologie (Traité, p. 265). Mais voilà que, depuis sa conversion, Onfray dénonce le complotisme freudien qui consiste, selon lui, à promouvoir la haine des pères et l’adoration des mères pour mieux les séduire sexuellement : telle est à ses yeux l’essence de la psychanalyse, pur et simple récit autobiographique de ce fondateur dépravé dont il « n’avait pas prémédité l’assassinat. » (Livres-hebdo, p. 16.)

Et du coup, il tente, contre Freud et contre le judéo-christianisme, de réhabiliter la figure maltraitée du père : un père solaire, flamboyant et phallique. Mais il n’aime les pères qu’à condition qu’ils ne soient jamais pères. Fervent adepte du célibat, Onfray ne cesse d’affirmer son refus de la paternité : « Les stériles volontaires aiment autant les enfants, voire plus, que les reproducteurs prolifiques (…) Qui trouve le réel assez désirable pour initier son fils ou sa fille à l’inéluctabilité de la mort, à la fausseté des relations entre les hommes, à l’intérêt qui mène le monde, à l’obligation du travail salarié ? (…) Il faudrait appeler amour cet art de transmettre pareilles vilenies à la chair de sa chair ? » (Théorie du corps amoureux (2000), LGF, 2007, p. 218-220)

3 – Freud pervers sexuel, la psychanalyse science nazie

Pour mieux faire de son brûlot la suite logique de sa contre histoire des savoirs officiels, Onfray présente Freud comme un monstre pervers, maltraitant son père jugé pédophile, ayant abusé psychiquement de ses trois filles (Mathilde, Sophie et Anna), et commis l’adultère avec sa belle-sœur pendant quarante ans, de 1898 à sa mort. L’appartement de Vienne aurait été, selon lui, un lupanar et Freud un abominable Œdipe : il ne pensait qu’à coucher réellement avec sa mère (même à un âge avancé) puis à occire vraiment son père (même après la mort de celui-ci, survenue en 1896), et enfin a fabriquer des enfants incestueux pour mieux les violenter.

C’est ainsi que pendant dix ans, Freud aurait torturé sa fille Anna tout au long d’une analyse en forme de procès inquisitorial qui se serait déroulé de 1918 à 1929 et au cours de laquelle, chaque jour, dans le secret de son cabinet, il l’aurait incité à devenir homosexuelle (Le crépuscule, p. 243-245). S’il est exact que Freud a bien analysé sa fille, la cure a duré quatre ans et non pas dix. Et quand Anna a commencé à se rendre compte de son attirance pour les femmes, Freud l’a plutôt incitée à s’orienter vers le travail intellectuel. Par la suite, quand elle a vécu avec Dorothy Burlingham et qu’elle a « adopté » les enfants de celle-ci, il a fait preuve de tolérance. Freud n’était ni homophobe ni misogyne, même si sa conception de la sexualité féminine est discutable et a été discutée de nombreuses fois.

Peu importe les discussions des féministes et autres chercheurs : Onfray affirme que le grand abuseur viennois n’était autre qu’un escroc « ontologiquement homophobe » (Le crépuscule, p. 513-513). L’homophobie ontologique selon Onfray serait très différente de l’homophobie politique. La première consisterait à faire de l’homosexualité une perversion et la deuxième viserait à « criminaliser » l’homosexualité. Cette distinction est d’autant plus ridicule qu’elle vise à faire entrer Freud dans la catégorie des pervers. Or, la vérité sur cette affaire est toute différente. Freud, au contraire de bon nombre de ses disciples, ne considérait pas l’homosexualité comme une perversion et il était favorable, politiquement, à une émancipation des homosexuels.

Une fois de plus, la thèse d’Onfray n’a aucun fondement, sinon d’exprimer la détestation qu’il voue lui-même à l’homosexualité masculine et féminine. En faisant de Freud un dictateur phallocrate possesseur de toutes les femmes — sa mère, ses sœurs, sa belle sœur, ses filles, son épouse —, il parle encore de lui-même. N’a-t-il pas, à de nombreuses reprises, énoncé, en plus de son choix du célibat et de la non paternité, son goût philosophique pour la polygamie solaire, érotique, hédoniste, volcanique, païenne et anti-judéochrétienne ? Rien à redire à cela sinon que, s’agissant de Freud, il se transforme en inquisiteur de ce dont, par ailleurs, il prétend être l’adepte.

Cédant à une ancienne rumeur inventée par Carl Gustav Jung (et réactualisée par les révisionnistes de l’école américaine et les puritains) selon laquelle, Freud aurait eu, en 1898, une liaison avec Minna Bernays, la sœur de sa femme Martha, lors d’un voyage en Engadine (cf. Sigmund Freud, Notre cœur tend vers le sud. Correspondance de voyage 1895-1923, Fayard, 2005 et Le nouvel observateur, 1er février 2007), Onfray en vient à imaginer que celui-ci aurait eu des relations sexuelles perverses avec elle tout au long de sa vie, dans la chambre contiguë à la sienne et sous le regard complice de sa femme qui aurait souvent assisté aux ébats des deux amants. Pire encore, Freud aurait engrossée Minna pour l’obliger ensuite à se faire avorter. À l’évidence, Onfray, aussi peu soucieux des lois de la chronologie que de celles de la procréation, situe cet événement en 1923. Or, à cette date, Minna était âgée de 58 ans et Freud de 67.

Et Onfray d’ajouter que Freud aurait cédé à la tentation de subir une opération des canaux spermatiques destinée à augmenter sa puissance sexuelle afin de mieux jouir du corps de Minna : « Cette année-là, âgé de soixante-sept ans, écrit-il, Freud le scientifique se fait ligaturer les canaux spermatiques sous prétexte que ce genre d’intervention rajeunit le sujet et ravive les puissances sexuelles défaillantes — les tenants de la version hagiographique du héros renonçant à la sexualité pour sublimer sa libido dans la production d’une œuvre universelle, la psychanalyse, devront revoir leur copie… En revanche, pour les tenants d’une vie sexuelle active avec tante Minna, et l’hypothèse d’un voyage effectué en Italie pour cause d’avortement, les choses paraissent cohérentes… Les hagiographes l’affirment benoîtement : cette ligature prévenait la récidive de cancer. » (Crépuscule, p. 246). Et dans un entretien donné à Livres-hebdo (9 avril 2010, p. 16), il ajoute que Freud aurait aussi entretenu des « relations symboliquement incestueuses avec la fille de sa maîtresse. Avec Freud, le bordel n’est jamais très loin du monastère ». Mais qui est donc cette fille? Minna n’a jamais eu d’enfant. On se demande comment le journaliste qui s’entretient avec Onfray peut avaler de telles sottises. À l’émission de Franz-Olivier Giesbert (France 2, 9 avril), il a même dit devant la mine réjouie de son interlocuteur — fier de recueillir des « révélations » de première main — que Freud avait « travaillé à l’Institut-Göring de Berlin entre 1935 et 1938″. Or il n’a pas bougé de Vienne à cette époque. Quant à la collaboration des freudiens et de Jones à la politique d’ »aryanisation » de la psychothérapie allemande orchestrée par Matthias Göring, elle est parfaitement connue des historiens : Freud a laissé faire — et c’est une faute politique grave — à la suite d’un long conflit dont on trouve la trace dans sa correspondance avec Max Eitingon (Hachette-Littératures, 2009) que Onfray ne cite pas puisqu’il ne connaît pas le détail de cette affaire. Onfray a affirmé en outre que Freud, avide d’argent, escroc, faussaire, menteur prenait pour ses séances à Vienne la somme de 450 euros, ce qui laisserait entendre que tous ses héritiers l’auraient imité. Pour qui connaît la réalité de la pratique psychanalytique — et même celle de ses pires dérives —, force est de constater qu’il s’agit là d’une conviction délirante.

Convaincu que Minna pouvait être enceinte à l’âge de 58 ans, et ignorant l’histoire de la médecine, Onfray attribue aux hagiographes d’avoir occulté la vérité concernant la sexualité de Freud. La réalité est toute différente : en 1923, Freud a en effet subi une opération de ligature dite opération de Steinbach. Cet endocrinologue était l’un des premiers à avoir découvert la fonction des cellules interstitielles qui sécrètent les hormones mâles. En ligaturant les canaux, il pensait obtenir une relative hypertrophie des cellules et par conséquent un « rajeunissement » du sujet. Comme on pensait à l’époque que la formation du cancer était partiellement due au processus de vieillissement, l’opération de « rajeunissement de Steinbach » était considérée comme un moyen de prévenir le retour du cancer (cf. Max Schur, La mort dans la vie de Freud, Gallimard, 1972, p. 434).

Défenseur du plaisir solitaire et solaire, Onfray accuse Freud, non seulement d’avoir engrossé sa belle sœur, mais d’avoir favorisé une immense répression de la masturbation (Le crépuscule, p. 497-504). L’attaque est d’autant plus comique que Freud a été voué aux gémonies par de nombreux sexologues puritains du début du XXè siècle pour avoir condamné toutes les tortures que l’on infligeait aux enfants pour réprimer la masturbation (mains attachées dans le lit, appareils effrayants, excision des filles, menaces diverses, coups, etc.).

Obsédé par la pédophilie, Onfray ne cesse de faire des déclarations dans la presse pour dénoncer tous ceux qu’il soupçonne d’être les complices de ce crime. Reprenant à son compte des accusations grotesques contre Daniel Cohn-Bendit, et citant une fameuse pétition de 1977 signée par de nombreux intellectuels français favorables, à l’époque, à une révision de la loi sur la sexualité des adolescents (Sirinelli, Intellectuels et passions françaises, Fayard, 1990, p. 269-270), il n’a pas hésité, dans son blog de novembre 2009, à fustiger l’ensemble de l’intelligentsia française : des suppôts de la pédophilie, dit-il (« Pédophilie mon amour »). Et de même, il a pourfendu Roman Polanski et Frédéric Mitterrand : « La pédophilie a bonne presse, écrit-il. Quand Bayrou rappelle à juste titre que Cohn-Bendit caressait le sexe des enfants et se laissait caresser par eux, c’est Bayrou l’infâme ! (…) Quand la pétition  contre la majorité sexuelle rassemble en 1977 la fine fleur des intellectuels d’alors (Derrida, Deleuze, Guattari, Althusser, Sartre, Beauvoir, Sollers, etc.) mais aussi les désormais sarkozystes Kouchner, Bruckner, Glucksmann (…) personne ne trouve à redire, pas même Dolto, signataire elle aussi ».

Si Freud est un pervers sexuel, cela signifie pour Onfray que sa doctrine n’est que le prolongement d’une perversion plus grave encore en ce qu’elle a trait à des origines honteuses : elle serait, selon Onfray, le produit de quelque chose d’étranger au corps normal et sain de l’homme, un hétérogène lié à des stigmates précis. Elle serait donc l’inverse de la doctrine professée par ce dieu solaire et volcanique, source de vie et antithèse absolue du judéo-christianisme créateur de guerre, de destruction et de pulsion de mort. Aussi bien Onfray fait-il alors de la psychanalyse le « produit d’une culture décadente fin de siècle qui a proliféré comme une plante vénéneuse » (Le crépuscule, p. 566-567). Il reprend ainsi à son compte la grande thématique de l’extrême droite française qui, depuis Léon Daudet, a toujours comparé la psychanalyse à une science étrangère (« boche » ou « juive »), venant se greffer comme un parasite sur le corps de l’État nation, une science mortifère, conçue par un cerveau dégénéré et née dans une ville dépravée (Vienne) au cœur d’un Empire en pleine déliquescence.

On ne s’étonnera donc pas de voir surgir sous sa plume, non pas une critique de la psychanalyse à la manière de Theodor Adorno, d’Herbert Marcuse, des féministes ou des culturalistes américains, ou encore de Gilles Deleuze ou de Michel Foucault, mais une accusation semblable à celle des adeptes du néo paganisme anti judéo-chrétien. Car c’est bien dans cette veine que se situe l’auteur du Crépuscule d’une idole quand, retournant l’accusation de « science juive » prononcée par les nazis contre la psychanalyse, il fait de celle-ci une science fasciste (Crépuscule, p. 566 et sq.) et de son fondateur une sorte de dictateur hitlérien adepte de l’inégalité des races (p.533).

Le raisonnement est simple : accusant Freud d’avoir théorisé la notion de pulsion de mort et de l’avoir inscrite au cœur de l’histoire humaine, Onfray en vient à affirmer que puisque les nazis ont mené à son terme le plus barbare l’accomplissement de cette pulsion, cela signifie bien que Freud serait le précurseur de cette barbarie et aussi un représentant des anti Lumières, animé par la « haine de soi juive » (Crépuscule, p. 228 et 476). Mais il aurait fait pire encore : en publiant, en 1939, L’homme Moïse et la religion monothéiste, c’est-à-dire en faisant de Moïse un Egyptien et du meurtre du père l’un des principes de l’avènement des sociétés humaines, il aurait assassiné le père de la Loi judaïque, favorisant ainsi l’extermination par les nazis de son propre peuple (Crépuscule, p. 226-227). Il serait donc, de nouveau par anticipation, un persécuteur de Juifs, qui, ne pouvant pas s’avouer national-socialiste parce qu’il est juif, aurait transféré sa ferveur envers Hitler en une admiration pour Mussolini, au point de les imiter dans Psychologie des masses et analyse du moi, ouvrage publié en 1921 et qui ne traite pas de ce sujet : « À l’évidence, Freud, en tant que Juif, ne peut rien sauver du national-socialisme. En revanche, le césarisme autoritaire de Mussolini et l’austro-fascisme de Dollfuss illustrent à merveille les thèses de Psychologie des masses et analyse du moi. » Et Onfray prétend apporter la  preuve de ce qu’il avance  en utilisant une anecdote connue de tous les historiens.

En 1933, Edoardo Weiss, disciple italien de Freud, présente à celui-ci, à Vienne, une patiente qu’il a en traitement. Le père de celle-ci, Gioacchino Forzano, auteur de comédies et ami de Mussolini, accompagne sa fille. Au terme de la consultation, il demande à Freud de dédicacer un de ses livres pour le Duce. Par égard pour Weiss, qui sera contraint ensuite à l’émigration, Freud y consent et choisit Pourquoi la guerre ? écrit en collaboration avec Einstein (1932-33) : « À Benito Mussolini, avec le salut respectueux d’un vieil homme qui reconnaît en la personne du dirigeant un héros de la culture. » Par la suite, Weiss demandera à Jones de passer sous silence cet événement, mais celui-ci s’y refusera, allant même jusqu’à accuser Weiss de complicité avec Mussolini.

Sans connaître les détails de cette affaire, à propos de laquelle il se trompe lourdement, Onfray en conclut que Freud est un fasciste (Crépuscule, p. 524-532) et que Pourquoi la guerre ? écrit en collaboration avec Einstein, est une apologie du crime.

Quand on sait que Freud fut un penseur des Lumières sombres et jamais l’adepte des anti Lumières, qu’il souligna que le meurtre du père était l’acte fondateur des sociétés humaines à condition toutefois que le meurtre fût sanctionné par la Loi (modèle des tragédies grecques) et qu’il était l’admirateur autant de Cromwell (le régicide) que de la monarchie constitutionnelle anglaise (capable de sanctionner le régicide), on se demande comment Onfray peut soutenir de telles extravagances.

Si la psychanalyse est, comme il l’affirme, une science nazie et fasciste, cela signifie qu’elle est incompatible avec la démocratie. Mais pourquoi alors ne s’est-elle développée que dans les pays où s’était instauré un État de droit ? Pourquoi a-t-elle toujours été bannie, en tant que telle, par les régimes totalitaires ou théocratiques, même quand ses praticiens collaboraient avec de tels régimes? Onfray ne se pose pas la question et se contente d’affirmer que si elle a eu du succès, c’est parce que Freud a organisé des « milices » pour la défendre, la transformant ainsi en une religion fanatique favorisant la guerre et les boucheries de guerres, préfigurant Auschwitz, Hiroshima et les guerres coloniales. En conséquence, elle ne devrait sa survie qu’au fait qu’elle poserait une adéquation entre bourreau et victime.

Refusant le principe même de l’histoire des sciences selon lequel aucune norme ne doit être essentialisée par rapport à une pathologie — puisque les phénomènes pathologiques sont toujours des variations quantitatives des phénomènes normaux —, Onfray reconduit une vision manichéiste de la relation entre le normal et le pathologique. Il la pense selon l’axe du bien et du mal : d’un côté le paradis de la norme (les adeptes du dieu solaire, pacifistes et hédonistes), de l’autre, l’enfer de la pathologie (les fous, les salauds, les pervers, les monstres, les chrétiens, les Juifs, les nazis, les musulmans). Tant et si bien qu’il en vient à affirmer que la psychanalyse n’est pas capable — pas plus que Freud lui-même — de distinguer le bourreau de la victime, puisque, pour elle, « tout se vaut » : le malade et l’homme normal, le fou et le psychiatre, le pédophile et le bon père, etc.. Et, à propos de l’extermination des quatre sœurs de Freud par les nazis, il en conclut « qu’on ne peut pas comprendre le problème de la Solution finale qui saisit la famille Freud. De quelle manière saisir intellectuellement, dit-il, ce qui psychiquement distingue Adolfine, morte de faim à Theresienstadt, et ses trois autres sœurs disparues dans les fours crématoires en 1942 à Auschwitz et Rudolf Höss, puisque rien ne les distingue psychiquement sinon quelques degrés à peine visibles et comptant pour si peu que Freud n’a jamais théorisé cet écart minime, pourtant tellement majeur ?” (Crépuscule, p. 566).

Notons au passage qu‘Onfray se trompe de camp : Rosa fut exterminée à Treblinka et Mitzi et Paula à Maly Trostinec. Si la Solution finale a bien saisi la famille Freud, ce n’est certainement pas dans ce face à face sans « distinction psychique » imaginé par Onfray entre le Commandant du camp d’Auschwitz (Höss) et les quatre sœurs du fondateur de la psychanalyse, accusé d’avoir éliminé, par anticipation, toute différence entre l’exterminateur et ses victimes.

« Que la haine soit l’autre visage de l’amour, écrit Onfray parlant de Freud, qu’on me permette de douter, d’abord parce qu’il n’y a pas chez moi de haine de la psychanalyse (…) » Et il ajoute : « Toute haine d’une victime juive pour son bourreau nazi me semble loin de signifier chez elle un autre nom de l’amour ! Il faut en finir avec ce genre de pseudo argument freudien que le rien est l’une des modalités du tout, que le blanc est l’une des modalités du noir, que la critique (ouverte) de Freud est l’une des modalités (inconsciente) de l’amour de Freud. » (Lire, mars 2010, p.35).

Emporté par le déni de sa haine, Onfray ne cesse d’attribuer au fondateur de la psychanalyse ses propres obsessions. C’est bien Onfray et non pas Freud qui se permet d’affirmer que la haine d’une victime juive pour son bourreau nazi est l’autre nom de l’amour. Et c’est de son imagination qu’est sorti le scénario macabre de ce face à face entre Rudolf Höss et les quatre sœurs de Freud.

Puisque la psychanalyse n’est que l’autre nom d’une science fasciste inventée par un Juif haineux et pervers, on comprend qu’Onfray se livre, à la fin de son ouvrage, à une réhabilitation systématique des thèses paganistes de l’extrême droite française avec lesquelles il entretient une forte relation de connivence.

Ainsi fait-il l’éloge de La scolastique freudienne (Fayard, 1972), ouvrage de Pierre Debray-Ritzen, pédiatre et fondateur de la Nouvelle droite, qui n’a jamais cessé de fustiger autant le divorce et l’avortement que la religion judéo-chrétienne, hostile selon lui, à l’éclosion d’une vraie science matérialiste. D’où sa revendication d’un athéisme forcené fondé sur le culte du paganisme : « Sur la fin de sa vie, écrit Onfray, cet oncle de Régis Debray qui n’en peut mais (sic) animait une émission sur Radio Courtoisie, un média clairement à la droite de la droite (…) Comment entendre la justesse de bons arguments critiques dans un monde où l’essentiel de la classe intellectuelle communie moins dans la gauche que dans son catéchisme ? »

Non content de s’en prendre à la gauche française, dont il prétend faire partie, Onfray vante les mérites d’un autre ouvrage, issue de la même tradition, Mensonges freudiens. Histoire d’une désinformation séculaire, publié en Belgique par Jacques Bénesteau (Mardaga, 2002), préfacé par un proche du Front national, soutenu par le Club de l’Horloge et dans lequel on peut lire (p.190-191) qu’il n’existait pas d’antisémitisme à Vienne durant l’entre-deux-guerres puisqu’à cette époque de nombreux Juifs occupaient des postes importants dans toute les sphères de la société civile : « Dans son ouvrage, écrit Onfray, Bénesteau critique l’usage que Freud fait de l’antisémitisme pour expliquer sa mise à l’écart par ses pairs, son absence de reconnaissance par l’université, la lenteur de son succès. En fait de démonstration, il explique qu’à Vienne à cette époque nombre de Juifs occupent des postes importants dans la justice la politique, l’édition, ce qui lui vaudra d’être rangé dans le camp de « l’antisémitisme masqué » par Élisabeth Roudinesco (« Le club de l’horloge et la psychanalyse : chronique d’un antisémitisme masqué », Les temps modernes, 627, avril-mai-juin 2004) — masqué, autrement dit invisible bien que présent et réel (…) Or, la lecture de ce gros livre ne contient aucune remarque antisémite (sic), on n’y trouve aucune position qui dirait la préférence politique de son auteur. » (Crépuscule, p. 596).

Au terme de son furieux réquisitoire, Michel Onfray souscrit à la thèse selon laquelle Freud — homophobe, misogyne, défenseur du fascisme, responsable par anticipation de l’extermination de ses sœurs, adepte d’une sexualité malsaine et d’une conception pervertie des relations entre la norme et la pathologie — aurait inventé des persécutions antisémites qui n’existaient nullement à Vienne, manière de voir partout et en toutes circonstances — dans la plus pure tradition de l’idéologie complotiste française (d’Augustin Barruel à Edouard Drumont) — la main, l’œil et le nez de Freud.

À la lecture d’un tel ouvrage, dont l’enjeu dépasse largement le débat classique entre adeptes et opposants à la psychanalyse, on est en droit de se demander si les considérations marchandes qui ont conduit à cette publication ne sont pas désormais d’un tel poids qu’elles seraient susceptibles d’abolir tout jugement critique et tout sens de la responsabilité ? La question en tout cas mérite d’être posée et le débat est ouvert.

Le titre de psychothérapeute & la loi Bachelot

Le titre de psychothérapeute et la loi Bachelot

La croisade entreprise par Bernanrd Accoyer depuis 1999 qui a débouché sur un amendement éponyme en octobre 2003 aboutissant au vote de la loi du 9 août 2004 sur le titre de psychothérapeute semblait toucher à sa fin. Plus d’une demi-douzaine de projets de décret différemment contestés par les associations de professionnels concernés ou par le Conseil d’État n’ont pas vu le jour. Le dernier en date du 22 octobre 2008 rétablissait une exigence de niveau master, comme pré requis indispensable pour accéder à la formation de psychopathologie nécessaire à l’obtention du titre de psychothérapeute, mais l’introduction explicite du niveau master n’étant pas recevable par le Conseil d’État sans modifier la loi, elle sera remaniée au printemps 2009.

L’article 52 de la loi du 9 août 2004 devient l’article 91 de la loi du 24 juin 2009

Un amendement proposé par le gouvernement dans le cadre de la loi sur la réforme de l’hôpital : « Hôpital, patients, santé et territoires », a donc été adopté par l’Assemblée nationale le 5 mars 2009 modifiant les troisième et quatrième alinéas de l’article 52 de la loi du 9 août 2004 (cf. tableau ci-après). Cet amendement vient donner force de loi à une loi dont les projets de décret n’avaient pas eu la force de dépasser les objections du Conseil d’État. Il traduit les vicissitudes rencontrées à l’occasion de cette législation et annonce la parution imminente du futur décret. Entre temps, il connaîtra d’autres remaniements lors de sa discussion au Sénat, jusqu’à sa version définitive, après examen en CMP (Commission Mixte Paritaire), votée le 24 juin (article 91 de « la petite loi » HPST) et qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celle adoptée par L’Assemblée nationale le 5 mars dernier.

Quatre alinéas donc viennent se substituer aux alinéas 3 et 4 de l’article 52 de la loi du 9 août 2004. Les modifications apportées par cet amendement ne se réduisent pas à l’exigence d’un niveau master. La catégorie des professionnels « de droit » c’est-à-dire, les médecins, les psychologues, les psychanalystes « régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations », bien que toujours mentionnée, se retrouve confondue avec « l’ensemble des professionnels [i] souhaitant s’inscrire au registre national de psychothérapeutes ». Par voie de conséquence, l’exigence d’un niveau master dont la spécialité est la psychologie ou la psychanalyse (il n’existe à ce jour qu’un seul master dont la spécialité est la psychanalyse, celui de Paris 8) ou d’un doctorat donnant droit d’exercer la médecine, constitue un pré requis opposable à tous ceux qui souhaitent obtenir le titre de psychothérapeute, y compris aux médecins, psychologues, psychanalystes, assortie de dispenses partielles ou totales pour la formation en psychopathologie, dispenses dont l’édiction appartient au décret à venir et arrêtés subséquents.

Exit les de droit

On se souvient que cette catégorie « de droit » avait suscité bien des remous dans les rangs des psychothérapeutes qui s’estimaient lésés de ne pas en faire partie. S’agirait-il de ménager leur susceptibilité et de leur conférer une place de choix dans le nouveau dispositif de soins amorcé de longue date ?

Il y avait belle lurette qu’on ne croyait plus aux affirmations réitérées selon lesquelles il ne s’agissait que de la création d’un titre qui ne déboucherait pas sur une nouvelle profession. « Ce texte ne concerne que l’usage du titre de psychothérapeute, mais pour autant il ne crée pas une profession nouvelle qui se substituerait à celle de psychologue. … Des professions sont réglementées avec des statuts particuliers … Nous avons fait en sorte de ne pas excéder la loi. » C’est Bernanrd Basset, sous directeur de la DGS qui s’exprime ainsi le 10 janvier 2006.

Des emplois dans la fonction publique

Aujourd’hui, inséré dans une loi sur l’hôpital, cet amendement vient répondre indirectement à une question posée et restée en suspens le 7 avril 2006, au cours d’une rencontre au ministère de la Santé avec les associations de professionnels concernés, en vue de la rédaction des décrets d’application : « l’usage du titre donnera-t-il lieu à des emplois dans la fonction publique » ? Et pas seulement publique d’ailleurs.

Ces derniers remaniements législatifs autour de l’article 52 s’éclairent de leur confrontation aux rapports de psychiatrie nombreux qui se sont succédés depuis 2001 jusqu’au dernier rapport parlementaire fait au nom de l’OPEPS — Office parlementaire d’évaluation des politiques de santé.

Rapport Milon : restructuration en profondeur des métiers de la santé mentale

La psychiatrie en France : de la stigmatisation à la médecine de pointe , publié le 3 juin 2009, dit rapport A. Milon, du nom du rapporteur de la loi Bachelot au Sénat. Le passage de la psychiatrie à la santé mentale s’est accompagné d’une refonte de toutes les professions de santé et la loi sur le titre de psychothérapeute telle que modifié en 2009 en est un des édifices.

Les psychologues et le titre de psychothérapeute 2009 ; l’apparition d’une nouvelle profession, la disparition d’une autre.

Les psychologues et leur fonction se trouvent en ligne de mire des restructurations en cours des métiers de la santé mentale.

– Le Plan psychiatrie et santé mentale (2005-2008) fait référence à une possible co-tutelle Éducation nationale/ ministère de la Santé dans la formation des psychologues. Quant aux psychothérapies, elles feront l’objet de certifications au même titre que n’importe quel traitement médical.

– Le rapport Cléry-Melin estime que les formations universitaires des psychologues « souffrent souvent d’une formation trop mono référencée à la psychanalyse ». Il appréhende les psychothérapies comme « des techniques standardisées, appuyées sur des bases scientifiques structurées dans le temps et permettant d’obtenir des résultats ».

– Le rapport Cressard adopté par le Conseil national de l’ordre des médecins en juillet 2004 et dont les recommandations n’avaient pas encore eu le temps d’irriguer la loi du 9 août préconise que les psychothérapies pratiquées par les psychologues le soient sur prescription médicale. Il parle de « psychologie médicale ».

– La fiche métier du répertoire des psychologues de la fonction publique hospitalière publiée en novembre 2004 a supprimé la psychanalyse de la rubrique « connaissances associées ». Selon la nouvelle fiche publiée en décembre 2008 , l’activité de psychothérapie qui figurait précédemment a disparu de la rubrique des activités des psychologues hospitaliers. Alors, si l’on a biffé la mention devenue inutile de « psychothérapie » des activités jusqu’alors dévolues aux psychologues, on peut s’attendre à la voir affectée …aux futurs psychothérapeutes.

– Le rapport Couty qui a inspiré la loi Bachelot avait préparé le terrain en insistant sur la nécessaire délégation de tâches. Il conditionne la compétence déléguée au psychologue au fait « qu’ils auraient volontairement opté pour un éventuel statut de professionnels de santé ». Il leur est reproché de privilégier les orientations qu’ils revendiquent au détriment d’autres techniques de soin que celles auxquelles ils se réfèrent. Toujours selon le même rapport, Les psychologues consacreraient du temps de travail à « des recherches jamais identifiées ». Il s’agit d’une allusion au temps FIR ( Formation Information Recherche). « Leur singulier statut » devrait se trouver écorné par l’arrivée d’un nouveau corps de métier nettement moins regardant, prompt à pratiquer les thérapies qui se prêtent à l’évaluation au même titre qu’un traitement médical et ne nécessitant pas le temps de réflexion et de formation alloué aux psychologues.

Médicalisation

On voit bien le glissement de terrain qui a conduit les psychologues à dénoncer, à maintes reprises le risque d’une médicalisation de leur pratique…et de leur formation. Ils ne se doutaient pas que le titre de psychologue [iii] serait peut-être réservé à la pratique libérale. En effet, s’ils souhaitent continuer l’exercice de la psychothérapie en institution, ils pourront le faire, mais en qualité de psychothérapeute dont le statut à venir, sculpté par toute une série de rapports de santé mentale relèvera d’une tout autre conception des enjeux cliniques.

Quels établissements seront habilités à dispenser la formation en psychopathologie ? Si l’on se fie aux critiques émises par les rapports officiels sur l’orientation, la formation des psychologues et le souhait de les voir réintégrer le giron médical, on peut supposer que les établissements agréés le seront en vertu de leur adossement à la faculté de médecine [v].

L’évolution annoncée, du métier de psychologue et cristallisée dans les textes n’est qu’un aperçu de la restructuration en profondeur des métiers de la santé mentale. Le rapport Milon synthétise bien des propositions déjà en germe dans les rapports précédents. Il préconise de favoriser :

– La formation initiale et continue des généralistes en matière de psychiatrie, « une formation continue centrée sur la pose de diagnostic et la psychothérapie ».

– « La mise en place de protocoles innovants permettant la délégation de tâches et une répartition de rôles plus efficaces entre médecins, psychologues cliniciens et infirmiers sous le contrôle de la Haute autorité en santé — HAS.

– Une définition stable de la profession de psychothérapeute. « Le fait que seuls les médecins puissent prescrire des médicaments remboursés est de moins en moins compris par la population ».

Dans le giron de la neuropsychiatrie

Quant aux raisons pour lesquelles on a pu déplorer la scission de la psychiatrie d’avec la neurologie en 1968 ou l’abandon de la spécialité des infirmiers psychiatriques en 1992, ne nous y trompons pas, elles diffèrent de celles qui sont invoquées aujourd’hui dans ce rapport par le ministère de la Santé, en faveur de leur rétablissement.

À présent, c’est en vertu de la révolution qu’ont connue les neurosciences et l’imagerie médicale qu’on envisagerait sans déplaisir un retour de la psychiatrie – définie dans le rapport comme spécialité médicale à part entière – dans le giron de la neuropsychiatrie. Un consensus existe pour que soit créée une spécialisation en psychiatrie de niveau master après le diplôme commun d’infirmier d’État ; faut-il vraiment s’en réjouir ? Il semble que le retour de cette spécialisation soit moins souhaité pour renforcer les structures soignantes de l’hôpital que pour soutenir une pratique plus libérale dans le cadre de la mise en place des groupements locaux pour la santé mentale.

Le décret d’application de la loi sur le titre de psychothérapeute est très attendu dans ce rapport. On voit bien l’articulation avec une redistribution dans la prise en charge de la souffrance psychique entre les différents acteurs.

Que vient donc faire cet article sur le titre de psychothérapeute dans une loi dont le préambule sur les missions des établissements de santé en vigueur dans le Code de la santé publique s’est vu amputé de la mention « prise en compte des aspects psychologiques des patients »… ? Les sénateurs et médecins N. About et A. Milon, membres de la CMP ont considéré qu’elle relevait des missions du médecin non de celles d’un hôpital. Certes, si les psychologues ne pratiquent plus la psychothérapie, si les psychothérapeutes article 52 travaillent sur prescription médicale, si le médecin généraliste s’occupe aussi des troubles psychiatriques, alors il ne resterait plus à l’hôpital que la prise en charge des maladies, pas des malades et il peut même l’afficher noir sur blanc par élision « des aspects psychologiques des patients ».

La psychanalyse et le titre de psychothérapeute 2009

De la psychanalyse, dans les 357 pages du rapport Milon il ne sera pas question. Le sénateur G. Barbier a tenté d’évoquer « la reconnaissance des disciplines voisines non médicalisées , telles que la psychologie ou la psychanalyse », mais Le professeur M. Leboyer l’en a vite dissuadé : « les maladies psychiques doivent être traitées comme les autres maladies ».

Si la demande de soin psychique doit relever du modèle du soin médical, la liberté qui restera aux psychanalystes non médecins en institution risque de se réduire au choix obligatoire d’une seule possibilité, celle d’opter pour un statut de psychothérapeute, à l’instar des psychologues. Si tel est le cas à l’avenir, on imagine la nature de la clinique qu’il leur sera loisible d’entreprendre, qui plus est dans un hôpital qui n’a plus pour mission de se soucier « des aspects psychologiques des patients ». Qu’en est-il alors de l’argument souvent soutenu par ceux qui se sont présentés à la table des négociations ministérielles selon lequel la mention de la psychanalyse dans la loi allait la préserver d’une confusion avec le conglomérat des psychothérapies ?

La culture de l’évaluation qui a envahi tout le champ social ne nous incline pas à imaginer que la mention des psychanalystes dans la loi ait pour mission de concéder à la psychanalyse dans la cité une place hors du champ tracé par ce discours. [vii]

Selon quels critères les associations seront-elles définies ? On a souvent évoqué le risque nominaliste pour désigner la crainte avérée de voir les psychothérapeutes se découvrir subitement une vocation de psychanalyste afin d’échapper aux exigences requises pour l’obtention du titre de psychothérapeute. Aujourd’hui, la tentation devient caduque avec la nouvelle version de la loi, mais le processus est enclenché et les débats qui ont secoué « le carré psy » laisseront sans doute des traces.

Le contexte des enjeux politiques contemporains aurait pu rendre les psychanalystes qui se sont présentés à la table des négociations plus circonspects. Ils ont sans doute fait fausse route quand ils ont cru bon d’accepter l’inscription de la psychanalyse dans la loi au nom d’un quelconque lien avec la psychothérapie.

Alors, la psychanalyse, toujours ailleurs comme le préconisait Freud ou ailleurs… en voie de redressement réglementaire, puisque la voilà nommée pour la première fois en France dans une loi de santé publique ?

Nettement plus monoréférencé au cognitivisme

Ailleurs, en tout cas pas à l’université où le nombre d’UFR de psychologie clinique orientée par la psychanalyse diminue au profit d’un enseignement nettement plus mono référencé au cognitivisme. Alors, ailleurs… dans les associations de psychanalyse qui sont maintenant ailleurs…nommées dans une loi de santé publique ? Seraient-elles en passe de devenir des organismes de formation et la psychanalyse une pratique du passé si, comme le disait le Manifeste pour la psychanalyse : « Les mesures juridiques et réglementaires l’ont contrainte à délaisser son contenu de vérité et à s’exiler dans le rôle d’un rouage de la gestion sociale ». ?

On se souvient des différentes controverses qui ont secoué la corporation freudienne depuis l’amendement Accoyer entre les partisans d’une négociation avec le ministère, les tenants d’un retrait pur et simple de l’amendement et/ou ceux, nombreux qui se sont associés au {Manifeste pour la psychanalyse } né du refus de toute implication dans la réglementation de la psychanalyse sous couvert de celle des psychothérapies. On ne peut que s’étonner aujourd’hui du silence — y compris sur le forum de ce site — qui a entouré les derniers remaniements législatifs comparé au foisonnement des prises de position quotidiennes qui l’ont alimenté, puis se sont taries depuis l’alerte rouge lancée par l’Assemblée générale de Sauvons la clinique, réunie le 5 juillet 2008 à propos du cahier des charges relatif à l’avant dernier projet de décret de juin 2008.

Depuis ? Depuis, des mouvements tels que l’appel des 39 engagé dans la défense d’une psychiatrie torturée par l’amplification du virage sécuritaire et l’Appel des appels, cette mobilisation transversale lancée à l’initiative de psychanalystes ont absorbé une bonne partie de la contestation.

Ils nous ont fait momentanément oublier que les pouvoirs publics avaient de la suite dans les idées et que les psychothérapeutes article 52 que l’on croyait assoupis avec le spectre des dérives sectaires allaient refaire surface à l’occasion de la sortie en mai dernier du rapport de la MIVILUDES — Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, et des propos de son président Georges Fenech : « Aujourd’hui les psychothérapies sont au cœur de nos préoccupations car l’offre de soins explose. Les gens qui souhaitent se tourner vers un psychothérapeute ne savent pas comment faire le bon choix. Or la mouvance sectaire investit largement le champ de la santé.» Dans les débats au Sénat, on renouera avec cette thématique et le procès de l’église de scientologie vient à point nommé redonner de la vigueur à une argumentation dont on avait perdu l’habitude depuis un certain temps au profit d’une argumentation de santé publique plus vaste qui replacera l’amendement dans un cadre logique d’application des rapports de santé mentale et toujours avec cette idée qu’un niveau élevé de formation garantirait les compétences psychothérapeutiques.

Bienvenue aux psychothérapeutes d’État

Bernard Accoyer nous avait prévenus : « jamais je n’abandonnerai cette cause ». Il a tenu parole, son entourage aussi. Bienvenue aux psychothérapeutes d’État, habilités à dispenser les psychothérapies qui auront à n’en pas douter la faveur de la HAS et la conformité aux modes d’accréditation aujourd’hui en vigueur dans les institutions de soin sur fond de PMSI — Programme de médicalisation des systèmes d’information , tarification à l’activité et démarche qualité.

Le rapport Milon annonce pour bientôt des états généraux de…la santé mentale, (ceux de la psychanalyse qui devaient se tenir en juillet 2006 à Bruxelles en ont été annulés). Avec la santé mentale, on est entré dans l’ère de la post psychiatrie et de la post psychanalyse au profit de lasanté.durable@gouv.fr (ne cliquez pas sur ce lien purement ironique, vous n’y trouverez que l’écho d’un mensonge prémonitoire).

À suivre…


PS : Ce 2 juillet, le Conseil constitutionnel a fait l’objet d’une saisine de la part de parlementaires socialistes et apparentés pour inconstitutionnalité relative à la loi Bachelot. L’article 91 qui nous intéresse ici serait visé au nom d’un respect du principe d’égalité de traitement entre les professionnels concernés car « aucun dispositif n’est prévu permettant d’accéder au titre de psychothérapeute sur la base d’une formation en psychothérapie. » Et l’on voit ressurgir le serpent de mer d’une formation à la psychothérapie qui avait donné lieu à tant de débats antérieurs. Il faut dire que depuis des mois les associations de psychothérapeutes multipliaient les démarches auprès des pouvoirs publics, pour faire droit à leurs revendications et l’on n’a pas de mal à reconnaître dans le texte de la saisine du Conseil constitutionnel la prise en compte de certaines d’entre elles.

Cette saisine, selon toute vraisemblance irrecevable (1*) traduit une fois de plus les risques encourus par la psychanalyse à figurer dans une loi relative au titre de psychothérapeute. À présent que le terme de psychanalyse a fait son entrée dans une loi réglementant la psychothérapie, elle se retrouve aspirée par la psychothérapie par le truchement de la psychothérapie d’inspiration analytique, mais elle risque d’expirer, prise entre le désir de soutenir son extraterritorialité et celui de ne pouvoir subsister qu’associée à la psychothérapie, comme c’est le cas dans bien des pays européens.

Marie-Noëlle Godet


– GODET Marie-Noëlle. Des psychothérapeutes d’État à l’État thérapeute. Paris, l’Harmattan, 2009, 127 p.-.

– ROUDINESCO Élisabeth. Le patient, le psychothérapeute et l’État. Paris, Fayard, 2004, 179 p.-


Évolution de la loi du 9 août 2004 sur le titre de psychothérapeute

9 août 2004 article 52

5 mars 2009 à l’AN Article 22 septies

5 juin 2009 au Sénat Article 22 septies

24 juin 2009 Article 91 adopté dans « la petite loi » HPST

I. L’usage du titre de psychothérapeute est réservé aux professionnels inscrits au registre national des psychothérapeutes.

I. L’usage du titre de psychothérapeute est réservé aux professionnels inscrits au registre national des psychothérapeutes.

I. L’usage du titre de psychothérapeute est réservé aux professionnels inscrits au registre national des psychothérapeutes.

I. L’usage du titre de psychothérapeute est réservé aux professionnels inscrits au registre national des psychothérapeutes.

II. L’inscription est enregistrée sur une liste dressée par le représentant de l’État dans le département de leur résidence professionnelle. Elle est tenue à jour, mise à la disposition du public et publiée régulièrement. Cette liste mentionne les formations suivies par le professionnel. En cas de transfert de la résidence professionnelle dans un autre département, une nouvelle inscription est obligatoire. La même obligation s’impose aux personnes qui, après deux ans d’interruption, veulent à nouveau faire usage du titre de psychothérapeute.

II. L’inscription est enregistrée sur une liste dressée par le représentant de l’État dans le département de leur résidence professionnelle. Elle est tenue à jour, mise à la disposition du public et publiée régulièrement. Cette liste mentionne les formations suivies par le professionnel. En cas de transfert de la résidence professionnelle dans un autre département, une nouvelle inscription est obligatoire. La même obligation s’impose aux personnes qui, après deux ans d’interruption, veulent à nouveau faire usage du titre de psychothérapeute.

II. L’inscription est enregistrée sur une liste dressée par le représentant de l’État dans le département de leur résidence professionnelle. Elle est tenue à jour, mise à la disposition du public et publiée régulièrement. Cette liste mentionne les formations suivies par le professionnel. En cas de transfert de la résidence professionnelle dans un autre département, une nouvelle inscription est obligatoire. La même obligation s’impose aux personnes qui, après deux ans d’interruption, veulent à nouveau faire usage du titre de psychothérapeute.

II. L’inscription est enregistrée sur une liste dressée par le représentant de l’État dans le département de leur résidence professionnelle. Elle est tenue à jour, mise à la disposition du public et publiée régulièrement. Cette liste mentionne les formations suivies par le professionnel. En cas de transfert de la résidence professionnelle dans un autre département, une nouvelle inscription est obligatoire. La même obligation s’impose aux personnes qui, après deux ans d’interruption, veulent à nouveau faire usage du titre de psychothérapeute.

III. L’inscription sur la liste visée à l’alinéa précédent est de droit pour les titulaires d’un diplôme de docteur en médecine, les personnes autorisées à faire usage du titre de psychologue dans les conditions définies par l’article 44 de la loi n° 85-772 du 25 juillet 1985 portant diverses dispositions d’ordre social et les psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations.

III. Un décret en Conseil d’État précise les modalités d’application du présent article et les conditions de formation théorique et pratique en psychopathologie clinique que doivent remplir l’ensemble des professionnels souhaitant s’inscrire au registre national des psychothérapeutes. Il définit les conditions dans lesquelles les ministères chargés de la santé et de l’enseignement supérieur agréent les établissements autorisés à délivrer cette formation.

III. Un décret en Conseil d’État précise les modalités d’application du présent article et les conditions de formation théorique et pratique en psychopathologie clinique que doivent remplir les professionnels1 souhaitant s’inscrire au registre national des psychothérapeutes. Il définit les conditions dans lesquelles les ministres chargés de la santé et de l’enseignement supérieur agréent les établissements autorisés à délivrer cette formation.

III. Un décret en Conseil d’État précise les modalités d’application du présent article et les conditions de formation théorique et pratique en psychopathologie clinique que doivent remplir les professionnels souhaitant s’inscrire au registre national des psychothérapeutes. Il définit les conditions dans lesquelles les ministres chargés de la santé et de l’enseignement supérieur agréent les établissements autorisés à délivrer cette formation.

IV. Un décret en conseil d’État précise les modalités d’application du présent article et les conditions de formation théoriques et pratiques en psychopathologie clinique que doivent remplir les personnes visées au deuxième et troisième alinéa.»

IV. L’accès à cette formation est réservé aux titulaires d’un diplôme de niveau doctorat donnant le droit d’exercer la médecine en France ou d’un diplôme de niveau master dont la spécialité ou la mention est la psychologie ou la psychanalyse.

IV. L’accès à cette formation est réservé aux titulaires d’un diplôme de niveau doctorat donnant le droit d’exercer la médecine en France ou d’un diplôme de niveau master dont la spécialité ou la mention est la psychologie ou la psychanalyse. Le diplôme de niveau master peut être délivré par un établissement d’enseignement supérieur dans le cadre de la validation des acquis de l’expérience.

IV. L’accès à cette formation est réservé aux titulaires d’un diplôme de niveau doctorat donnant le droit d’exercer la médecine en France ou d’un diplôme de niveau master dont la spécialité ou la mention est la psychologie ou la psychanalyse. (Suppression)

V. Le décret en Conseil d’État définit les conditions dans lesquelles les titulaires d’un diplôme de docteur en médecine, les personnes autorisées à faire usage du titre de psychologue dans les conditions définies par l’article 44 de la loi n° 85-772 du 25 juillet 1985 portant diverses dispositions d’ordre social et les psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations peuvent bénéficier d’une dispense totale ou partielle pour la formation en psychopathologie clinique.

V. Le décret en Conseil d’État définit les conditions dans lesquelles les titulaires d’un diplôme de docteur en médecine, les personnes autorisées à faire usage du titre de psychologue dans les conditions définies par l’article 44 de la loi n° 85-772 du 25 juillet 1985 portant diverses dispositions d’ordre social et les psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations peuvent bénéficier d’une dispense totale ou partielle pour la formation en psychopathologie clinique.

V. Le décret en Conseil d’État définit les conditions dans lesquelles les titulaires d’un diplôme de docteur en médecine, les personnes autorisées à faire usage du titre de psychologue dans les conditions définies par l’article 44 de la loi n° 85-772 du 25 juillet 1985 portant diverses dispositions d’ordre social et les psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations peuvent bénéficier d’une dispense totale ou partielle pour la formation en psychopathologie clinique.

VI. Le décret en Conseil d’État précise également les dispositions transitoires dont pourront bénéficier les professionnels justifiant d’au moins cinq ans de pratique de la psychothérapie à la date de publication du décret.

VI. Le décret en Conseil d’État précise également les dispositions transitoires dont pourront bénéficier les professionnels justifiant d’au moins cinq ans de pratique de la psychothérapie à la date de publication du décret.

VI. Le décret en Conseil d’État précise également les dispositions transitoires dont pourront bénéficier les professionnels justifiant d’au moins cinq ans de pratique de la psychothérapie à la date de publication du décret.
[viii]

i

Le 4 mai 2009, dans la version adoptée par la Commission des affaires sociales du Sénat, l’expression « l’ensemble des » a été supprimée et remplacée par « les professionnels souhaitant… ».
[i]

ii

iii
[iii]

iv
Le titre de psychologue suppose l’obtention préalable d’une licence de psychologie pour accéder au master. Selon loi amendée en 2009, tout titulaire d’une licence littéraire ou scientifique pourra accéder au master mention psychologie ou psychanalyse et de ce fait postuler à la formation demandée pour l’obtention du nouveau titre de psychothérapeute.

v
[v]

vi
F. R. Dupont Muzart, « L’ article 52 de la loi du 9 août 2004 modifié en 2009 : un triomphe de l’ Académie de médecine et du Conseil national de l’ordre des médecins sur les psychologues quant au titre de psychothérapeute , et dès lors quant aux psychothérapies dans le système de santé ? ».

vii
Par ailleurs, si l’exigence de pré requis à la formation de psychopathologie est opposable à tous les professionnels y compris aux « psychanalystes régulièrement… », que vient faire alors la reconnaissance d’appartenance à des associations de psychanalystes qui demeure dans l’article 52 versus 2009 ? S’agit-il de la trace malencontreusement laissée par des années de négociations entre le ministère de la Santé et les professionnels concernés au rang desquels figuraient un certain nombre de psychanalystes qui n’ont pas toujours été les derniers à accepter une telle inscription ? La loi porterait-elle les stigmates des divergences officielles entre psychanalystes qui n’auraient peut-être jamais vu le jour si la réglementation ne les avait poussés à cultiver leurs différends dans les couloirs des ministères au détriment de ce qui fait la spécificité de la psychanalyse profane ?

viii

  • 1 En effet elle fut rejetée.PHG

L’Appel des appels sur France-culture

Du côté de L’APPEL DES APPELS

En cliquant sur l’hyperlien ci-dessus vous trouverez tous les communiqués ainsi qu’un certain nombre d’interventions.

Roland Gori fait campagne. Sorti de l’université où il a combattu vaillamment pour ses valeurs, issues de la psychanalyse et du processus de subjectivation, celles de notre psychothérapie relationnelle que dans la mesure de ses moyens et d’une conjoncture difficile dans une situation dominée par les haines corporatistes terriblement emmêlées dans de complexes enjeux de pouvoir et équilibre de forces institutionnelles, il a toujours appuyées, ce respecté professeur émérite prend à présent son bâton de pèlerin pour cheminer dans l’univers du politique.

L’idée de fédérer les Appels qui de toutes parts s’élèvent au cœur de la société civile pour maintenir l’humanisme contre le managerisme et le règne des arpenteurs du cerveau qui croient tenir l’âme au filet à papillon de leurs protocoles et de leurs images du cerveau, cette idée tisse la trame de ce qui aura en définitive raison de réformes humanicides au sens où c’est la dimension humaine de tout qui se trouve par elles traquée, truquée.

L’honnête homme Roland Gori s’est attelé à une tâche que nous approuvons, car elle participe de cette fédération des bonnes volontés humanistes et de la protestation qui de partout s’élève, et réunissant tous ceux qui sont résolus à résister au cauchemar d’avoir en tout à faire du Chiffre, et particulièrement dans les domaines où l’homme mesure de toute chose ne saurait se mesurer qu’à lui-même, finira par bloquer la machine à verrouiller la dimension humaine de l’humanité, pour lui subsituer un monde débarrassé du DSM, de ses produits idéologiques dérivés et du cauchemar obscurantiste de la normalisation des conduites sous hégémonie cognitiviste.

Prenez connaissance de sa profession de foi et de son appel à l’union contre l’asservissement volontaire au nom d’un système de mesure démesurée que l’on cherche à vous convaincre de vous appliquer vous à vous-même. Réfléchissez, faites-vous une opinion, voyez à quoi vous entendez donner votre appui. La psychothérapie relationnelle comporte un certain degré de militance, d’engagement à tout le moins, nous voici revenus aux années Sartre – Camus, modifées Lévinas, pour promouvoir et soutenir les valeurs qui sont les siennes et qu’elle partage avec nombre de disciplines relevant des sciences humaines cliniques. Roland Gori a raison, ça n’est qu’unis que nous parviendrons à tenir tête à l’entreprise de décervellement en cours, à l’idéologie de prétendre faire succéder à l’homme nouveau des totalitarismes passés un inconsistant homo mecanicus et neuronicus, medicalus molierens, un homo sapiens nolens, chef de l’entreprise de sa vie s’épuisant à tenter d’en tenir les comptes, ignorant l’inconscient, le souci, le rapport à l’autre, l’interprétation ou la quête de sens.

Notre École se range du côté de l’Appel des appels, face à la tentative de démantèlement de notre profession, dont l’aboutissement n’est pas pour demain, si l’on considère la capacité de résistance à la nuisance évaluationniste de nos étudiants, de nos institutions solidaires, si l’on considère leur résolution à soutenir notre projet d’une psychothérapie reposant sur le principe de subjectivation, vigoureuse, sérieuse et indépendante.

Philippe Grauer


Entretien d’Antoine Mercier avec Roland Gori

Vous trouverez ci-dessous la transcription de l’entretien de France-Culture du mercredi 22 juillet 2009, d’Antoine Mercier avec Roland Gori, Professeur de psychopathologie à l’Université d’Aix-Marseille-I, à la diligence de la SIHPP, dont on trouve régulièrement le Bulletin sur notre site.

Antoine Mercier : D’autres regards sur la crise, toute cette semaine, dans le cadre de ces XXIVe Rencontres de Pétrarque sur le thème Après la crise quelle(s) révolution(s) ? Roland Gori, bonjour !

Roland Gori : Bonjour !
Une civilisation qui fait faillite

Antoine Mercier : Donc, vous êtes effectivement, psychanalyste, professeur de psychopathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille et j’allais dire, surtout, pour ce qui nous concerne, l’initiateur du fameux Appel des appels qui a rencontré un grand succès cette année à l’occasion de cette crise. Je voudrais juste citer la première phrase, pour remettre cet Appel des appels dans son contexte :  » Nous, professionnels du soin, du travail social, de l’éducation, de la justice, de l’information, de la culture, attirons l’attention des Pouvoirs publics et de l’opinion sur les conséquences sociales désastreuses des réformes hâtivement mises en place ces derniers temps.  » Voilà le début de cet appel qui a rencontré, je le disais, beaucoup d’échos, à un certain moment. Où en est-on aujourd’hui, j’allais dire… peut-être, quelques mois après le lancement de cet Appel, Roland Gori ?

Roland Gori : Alors, on en est au constat d’une urgence de communiquer, de dire et d’analyser, tout en prenant du temps. C’est un peu un paradoxe, mais finalement l’Appel des appels est né du cœur des métiers de l’humain, du Bien public, de l’espace public, qui ont considéré que, du cœur de leurs métiers, ils pouvaient révéler une dimension du politique. Je dis bien du politique et non pas de la politique, c’est-à-dire selon la manière dont on conçoit le soin, selon la manière dont on conçoit la justice, selon la manière dont on conçoit l’information, selon la manière dont on conçoit l’éducation etc., il est évident que c’est tout une conception de l’homme qui se révèle. Or, depuis plusieurs années nous assistions à l’émergence de nombreuses pétitions : Pas de zéro de conduite, La nuit sécuritaire, Sauvons l’hôpital, Sauvons la recherche, Sauvons l’Université. On n’arrête pas d’essayer de sauver, ce qui montre bien qu’effectivement, n’est-ce-pas, nous sommes dans une civilisation qui fait faillite au moment même de son triomphe, comme disait René Char et…

Antoine Mercier : Alors, ce qui est intéressant, là dedans, effectivement, c’est la transversalité. Ça a cristallisé à ce niveau-là. Donc, qu’est-ce qui est commun dans tout ça ? Soulignez bien ce qui nous…
Vivre au ras du comportement

Roland Gori : Alors, ce qui est commun, si vous voulez, que nous prenions la réforme de la justice, la réforme de l’hôpital, la réforme des Universités, la réforme, n’est-ce-pas, du soin, ce qui est commun, c’est finalement qu’on nous demande de nous normaliser en incorporant des valeurs qui donnent l’image d’un homme économique, rationnel, performant, qui doit réagir immédiatement, qui doit accepter d’être dans la contingence, dans une espèce d’idéalisation de l’immanence, qui doit essentiellement, pourrait-on dire, vivre au ras du comportement, au ras du comportement performant. Alors, si vous voulez, ce qui est frappant c’est ça, c’est-à-dire que quel que soit le secteur d’activité…

Antoine Mercier : Alors, prenons l’exemple, par exemple de votre domaine, la psychologie en général.

Roland Gori : Si on prend l’exemple de la psychologie, de la psychanalyse, de la médecine, pour aller très vite, quand par exemple, on ne parle plus de patient mais on parle de client, c’est pas seulement, si vous voulez, un changement de mot. C’est un changement du concept même de soigner et ce changement du concept même de soigner c’est un changement même, si vous voulez, de civilisation. Puisque finalement, la valeur d’une société se mesure à la manière dont elle traite les plus vulnérables de ses membres. Donc, à partir du moment où, pourrait-on dire, quelqu’un en souffrance est considéré comme un consommateur de soins, est considéré comme un client, c’est quand même tout le rapport civilisationnel à la vulnérabilité qui change.
Une politique des marques

Quand vous prenez par exemple, l’Université, — puisque je suis universitaire et que je connais bien les questions de recherche, n’est-ce pas —, quand finalement ça n’est plus la qualité d’un article ou la qualité d’un livre qui se trouve évaluée mais en quelque sorte la marque de la revue dans laquelle il est publié, on est bien dans une politique des marques, on est bien dans toute une conception si vous voulez, de l’humain, qui est quand même très éloignée des fondamentaux justement, de la démocratie, de la République et de l’héritage, il faut quand même le dire, du Comité national de la Résistance, c’est-à-dire que quand par exemple, on considère pour prendre l’exemple de la Sécurité sociale, n’est-ce pas, la Sécurité sociale est née de la Libération, est née de la Résistance, est née d’une conception de la solidarité nationale, quand on n’est plus sur le thème de la solidarité mais sur le thème d’une pensée du risque assurentiel individualisé, il y a bien quelque chose qui change, qui est pas seulement lié au soin ou à la prise en charge sociale.

Antoine Mercier : Alors on peut dire, malaise, Malaise dans la civilisation , on peut dire crise, c’est vraiment le cœur de notre sujet. Encore un petit détour : chaque société a les pathologies qu’elle mérite…

Roland Gori : Oui.

Antoine Mercier : Est-ce que vous pouvez dire un mot de cette phrase que vous avez dite il y a quelques temps ?

Roland Gori : Oui, alors, effectivement, si vous voulez, chaque société a pourrait-on dire, la psychiatrie qu’elle mérite, et chaque psychiatrie a la pathologie qu’elle mérite — je vais très vite —, ce qui n’est pas du tout rassurant pour la nôtre, de société.

Antoine Mercier : Alors, expliquez-nous…
Une politique systématique d’évaluation au sens de mesure technique

Roland Gori : Alors en deux mots, si vous voulez, il est évident par exemple qu’à l’heure actuelle, on a tendance à rechercher dans les vulnérabilités génétiques ou dans les dysfonctionnements neurocognitifs, les troubles du comportement des enfants. Par exemple, l’hyperactivité, le trouble de l’attention ou encore le trouble des conduites ou encore, si vous voulez, au niveau des adultes, l’addiction, la dépression, etc. Bon…

Antoine Mercier : Pourquoi ? Parce que ça rassure ça, d’avoir des faits objectifs qui permettent d’expliquer les situations ?

Roland Gori : Non… enfin… ça rassure… c’est pire que ça, si j’ose dire. C’est-à-dire que ça disculpe le social de la part qui est la sienne, dans la constitution des symptômes. Puisque, si vous voulez, si vous avez une vulnérabilité génétique qui pousse vers le suicide, si vous avez une vulnérabilité génétique qui pousse si vous voulez vers les troubles oppositionnels de provocation, à partir de ce moment-là, vous ne tenez plus compte du contexte et de l’histoire, aussi bien de l’histoire individuelle que de l’histoire collective. Donc, il faut bien voir que je ne crois pas à l’Immaculée conception des savoirs. Ils émergent de la niche écologique d’une culture et d’une civilisation, ce qui ne veut pas dire encore une fois qu’il n’y a pas de part génétique dans la détermination de nos comportements, qu’il n’y a pas de dysfonctionnements neurocognitifs, ce n’est pas ça. Ça veut dire simplement que nous préférons mettre en avant ces savoirs plutôt que d’autres, comme ceux par exemple de la psychanalyse ou de la phénoménologie, parce que cela est idéologiquement plus correct.

Antoine Mercier : Et on revient sur votre opposition, notamment, à cette politique systématique d’évaluation au sens de mesure technique.

Roland Gori : Oui, alors, il faut bien voir qu’effectivement le dispositif de servitude à l’heure actuelle, la normalisation des pratiques professionnelles à l’heure actuelle, elle se fait au nom d’une évaluation, au nom d’une évaluation généralisée, comme si avant, il n’y avait pas d’évaluation. Bien sûr qu’il y avait des examens, il y avait des jurys, il y avait de toute façon des commissions qui se réunissaient pour le recrutement des universitaires ou leur promotion.
Dictature des indicateurs quantitatifs et des chiffres

Antoine Mercier : Donc, on a changé le mode…

Roland Gori : On a changé le mode, c’est-à-dire que le mot de signification qui a été vidé de sa signification pour, finalement, en reprendre une autre…

Antoine Mercier : Le mot évaluation.

Roland Gori : Oui, c’est le mot et bien sûr la procédure c’est-à-dire que avant, par exemple, pour aller très vite, l’évaluation qu’est-ce que c’était ? C’était donner une valeur après en avoir parlé avec d’autres, d’un acte, d’un produit, d’un article, d’une recherche. L’évaluation, maintenant, c’est la mesure d’un écart à un standard, et un standard qui nous vient, il faut bien le dire quand même, du monde anglo-saxon, c’est-à-dire que quand on parle par exemple de communication dans des revues internationales, ça veut dire une publication dans des revues états-Uniennes. 98% des revues indexées, si vous voulez, dans les bases de données bien cotées, c’est-à-dire les bonnes marques, sont d’origine états-Uniennes. Donc, c’est une façon de nous amener à incorporer la pensée culturelle, sociale, civilisationnelle des États-Unis.

Antoine Mercier : Alors, on va reparler de tout ça dans notre conversation pour le bonus Internet mais, un tout petit mot encore, on a quelques secondes, sur ce que vous avez appelé la crise de la parole parce que ça, c’est aussi central dans la crise que nous connaissons : crise de confiance, crise dans la parole, dans la fonction de la parole. En quelques secondes si c’est possible.

Roland Gori : En quelques mots ça va être très difficile mais on va quand même essayer. Et si vous voulez, il est évident qu’à l’heure actuelle, on est quand même on va dire, dans un fétichisme des chiffres, un fétichisme des indicateurs, comme si la qualité de quelque chose était une propriété émergente du nombre ou du chiffre. On est dans une civilisation numérique. Bon, alors, il y a des aspects très positifs, il ne s’agit pas bien évidemment de revenir en arrière, on n’est pas nostalgiques ou ringards, ce n’est pas le problème.

Ça veut dire simplement, si vous voulez, que quand même, les fondements même par exemple, de notre démocratie s’établissent sur la distribution d’une parole où la… pourrait-on dire, l’autorité, provient de la capacité de convaincre c’est-à-dire de convaincre par des arguments à la fois logiques et rhétoriques et non pas de contraindre. Vous savez que pour les Grecs, n’est-ce-pas, pour la démocratie grecque, en quelque sorte, contraindre sans convaincre était une forme de barbarie. On peut se demander si aujourd’hui, avec en quelque sorte la dictature des indicateurs quantitatifs et des chiffres, qui se sont d’ailleurs révélés faux, c’est-à-dire qui, quand même relèvent de l’imposture…
Barbarie light

Antoine Mercier : C’est ça la faille…

Roland Gori : Voilà… si nous ne sommes pas dans une forme nouvelle, light, de barbarie.

Antoine Mercier : Voilà ! Merci beaucoup Roland Gori, on vous retrouvera donc ce soir dans la Cour Soulages du Rectorat Montpellier, vous serez en compagnie de Jean-François Copé, Alain Gérard Slama et Alain Krivine, qui n’ont que le prénom de commun… On va poursuivre donc notre conversation pour le site Internet et demain on recevra Olivier Mongin, qui est le directeur de la revue Esprit.

[…]

Antoine Mercier : D’autres regards sur la crise, on poursuit notre conversation avec Roland Gori, pour le site Internet de France Culture. Roland Gori, j’aimerais bien qu’on reprenne le problème, j’allais dire, par le haut. On a parlé tout à l’heure de L’Appel des appels, on pourra revenir sur ce que ça devient, la stratégie que ça occasionne […interruption suite à un problème technique de sonorisation…] pour voir où tout cela peut aller parce qu’il y a la critique, le temps de la critique et peut-être aussi le temps de la construction. Mais je voudrais reprendre la question par le haut de cette crise, qui nous occupe aujourd’hui, et vous aviez dit il y a quelques temps qu’il y avait un problème au niveau de la temporalité des choses et même vous avez parlé de « mépris de la temporalité », comme symptôme ou comme manifestation de la crise d’aujourd’hui. Est-ce que vous pouvez développer ce point qui me paraît évidemment central ?

Roland Gori : Alors, je crois que nous sommes dans une civilisation qui a tendance à idéaliser l’immanence, c’est-à-dire l’instant. Je vais peut-être prendre volontairement l’exemple, me risquer sur l’espace de votre métier, le journalisme. Au niveau du journalisme – je ne parle pas de France culture, bien évidemment…

Antoine Mercier : Naturellement !

Roland Gori : Bien sûr ! Le journalisme est quand même à l’heure actuelle dans une culture du fait divers qui a tendance à produire d’ailleurs une politique à partir des faits divers, c’est-à-dire c’est un peu comme si nous ne nous donnions pas la perspective de l’histoire, de la tradition et de la temporalité. Alors, je crois que ce rapport au temps c’est aussi, nous le savons, un rapport ontologique, un rapport à l’être, c’est une façon aussi de désavouer que nous sommes à la fois des êtres mortels, que nous avons à assumer quelque chose de notre rapport à la mort, nous avons à assumer également notre rapport à l’histoire et que notre vie est pourrait-on dire, une histoire qui ne cesse de se construire et finalement d’assumer un héritage sans testament, pour plagier René Char.

Je crois que nous sommes davantage aujourd’hui, et ça fait le lien un peu avec la question de la marque, avec la question de la mode, avec la question, si vous voulez, des réactivités immédiates, nous sommes dans une culture d’un nouveau capitalisme qui insiste davantage sur la réactivité immédiate, sur l’instant, sur la consommation. Nous ne cessons d’être dans des existences qui se consomment elles-mêmes. Lacan disait d’ailleurs que le capitalisme se consume en se consommant et je crois qu’il y a là vraiment une parole très vraie.
Alors même que ces valeurs ont fait la preuve de leur échec

Antoine Mercier : Alors, on a évacué toutes ces grandes questions métaphysiques finalement. Pourquoi ? Comment on en est arrivé là, au niveau idéologique même ? Comment le système, que vous décrivez, a pris le pas sur l’ontologie ?

Roland Gori : C’est vraiment très difficile, en quelques minutes, d’essayer de tracer le parcours qui nous a amenés si vous voulez, à cette étape. Mais je crois qu’incontestablement nous sommes, si vous voulez, dans une étape d’une civilisation de l’homme économique et tout à l’heure vous parliez de l’Appel des appels… L’Appel des appels, c’est finalement un mouvement d’opposition social et culturel qui proteste, quand des professionnels se voient imposés des réformes qui visent à décomposer et à recomposer leur métier au nom de valeurs d’un homme économique, d’un homme calculateur, d’un homme performant, d’un homme mesuré sur ses prestations, sur ses performances, alors même que ces valeurs ont fait la preuve de leur échec et de leur toxicité sur le marché même qui les a générés, c’est-à-dire le marché financier.

Antoine Mercier : C’est pour ça que la crise a ouvert finalement cette perspective de protestation, parce que c’était un échec du système lui-même, là où il devait précisément apporter le progrès.
Crise éthique

Roland Gori : Alors, il est évident, si vous voulez, de mon point de vue en tout cas, que cette crise économique n’est pas seulement une crise économique, n’est pas seulement une crise financière, une crise économique, une crise sociale, c’est aussi une crise politique et c’est aussi une crise éthique, c’est-à-dire que finalement, les valeurs au nom desquelles on a demandé à des individus, à des populations, d’accepter de souffrir, se sont révélées, si vous voulez, fallacieuses. Elles se sont révélées finalement, toxiques.

Donc, je crois que… et alors, c’est d’ailleurs ce qui est absolument terrible, si vous reprenez les choses du point de vue justement de la gestion politique de la crise aujourd’hui, ce qui est absolument surprenant, c’est que nous entendons une parole politique qui ne montre pas ce qu’elle dit, c’est-à-dire qui, par exemple, va pouvoir se référer aux valeurs du Comité national de la Résistance et en même temps démanteler les services publics, ou en même temps transformer par exemple, la Sécurité sociale ou l’hôpital dont je parlais, si vous voulez, tout à l’heure.

Donc, je crois que c’est vraiment une crise idéologique, au sens que les prescriptions sociales qui étaient faites s’avèrent non légitimes, non fondées et je crois que les gens réagissent par rapport à cela et qu’on ne peut plus leur demander de souffrir en leur disant demain ça sera mieux et on n’a pas le choix puisqu’on risque d’avoir un avenir sans lendemain si j’ose dire et on s’aperçoit également que le système qui demande des sacrifices était totalement fallacieux.

Antoine Mercier : Alors, ce système qui demandait des sacrifices, et qui en même temps était vécu comme quelque chose qui s’imposait, comme une nature. Il y avait une naturalisation du système et c’est de ça dont on sort aussi avec la crise sans doute ?

Roland Gori : Alors, il y a cette tendance et là, on revient à cette question du savoir en quelque sorte électif, choisi dans nos civilisations. Pourquoi est-ce qu’on s’intéresse davantage à la génétique ou à la neurobiologie etc. ? C’est sans doute pour, effectivement, nous faire croire que nos comportements sociaux sont naturels, c’est-à-dire… je ne dis pas qu’il n’y a pas une détermination biologique, génétique ou autre de nos comportements, je dis simplement que si on insiste uniquement sur le relief génétique ou sur le relief neurobiologique, on a tendance à minorer, à euphémiser les parts sociales, les parts culturelles, les parts subjectives des ces comportements. Donc, si vous voulez, effectivement, ce qui est absolument surprenant, c’est qu’on a tendance à l’heure actuelle, par exemple, avec la neuro-économie, avec le neuromarketing, à considérer que le cerveau fonctionne comme un marché économique. Et donc du même coup, le marché économique pourrait-on dire, pourrait être le prolongement, si vous voulez, de notre fonctionnement cérébral…

Antoine Mercier : C’est vrai pour Patrick Le Lay, ça simplement, c’est ça ?
Totalitarisme soft

Roland Gori : Alors, pour Patrick Le Lay, ben alors là, on revient à l’histoire de l’information. On pourrait considérer que, finalement, le boulot du journaliste c’est finalement de vendre du temps de cerveau disponible à Coca Cola, et vous vous rendez bien compte que c’est pas seulement, n’est-ce-pas, c’est pas seulement le problème du journalisme, c’est en quelque sorte, le problème du rapport à la pensée, dont le journaliste est en quelque sorte, un acteur principal dans une civilisation au sein de laquelle l’opinion est un objet du gouvernement, privilégié.

Antoine Mercier : Rapport à la pensée parce qu’on peut parler peut-être aussi de crise de la pensée, car ce système que vous décrivez, il ressemble quand même évidemment, sans faire de parallèle, à quelque chose qui ressemble à un totalitarisme soft, on va dire…

Roland Gori : Alors, c’est une forme de totalitarisme soft, dès lors qu’on ne tient pas compte… c’est un totalitarisme d’ailleurs dès qu’on ne tient pas compte du reste, ou de quelque chose qui serait hétérogène. C’est juste une passerelle, mais par exemple, la manière dont on accueille dans une civilisation l’étrange ou l’étranger, est quand même révélateur si vous voulez, de quelque chose qui est le rapport justement, si vous voulez, à la différence, le rapport à l’autre. Nous sommes dans une civilisation qui désavoue l’autre, pas seulement d’ailleurs, l’autre étranger, mais l’autre tout court, puisque de toute façon, quand, par exemple on fait porter à des enfants de moins de 3 ans, la charge génétique de leur colère, de leurs troubles des conduites, il va de soi que l’on ne tient pas compte des effets que l’environnement peut avoir dans la création de ce trouble. Donc, voilà, mais je ne sais pas si j’ai répondu à votre question…

Si, peut-être rajouter […] Crise de la pensée que, en tout cas, une civilisation qui, depuis 30 ans essaie de nous initier socialement et culturellement, à une haine de la pensée au profit des faits immédiats comme si les faits pouvaient venir d’eux-mêmes sans une construction, c’est-à-dire, on a quasiment, ça c’est vraiment, on va dire, en germe, dans la modernité, mais alors, ça arrive massivement bien sûr depuis 30 ans, c’est un peu comme si on avait droit à des faits qui soient ventriloques, qui parleraient d’eux-mêmes et ça c’est très vrai par exemple dans le domaine de la psychiatrie ou dans le domaine de la psychologie. On a l’impression qu’on oublie que la manière dont on peut décrire par exemple, les souffrances psychiques et sociales, eh bien, sont, pourrait-on dire, le résultat d’une construction qui est une construction à la fois épistémologique et politique.

Antoine Mercier : Alors, j’aimerais bien qu’on revienne maintenant, à L’Appel des appels, puisque c’est évidemment ce qui est en cours. Ça a été lancé, c’était à quel moment ?

Roland Gori : Ça a été lancé en janvier.

Antoine Mercier : Janvier, c’est ça, donc, on est maintenant plus de 6 mois après avec un écho considérable qui s’est manifesté cette année et c’est là où on a vu que votre prévision, enfin, en tout cas, votre idée générale, était pertinente puisqu’elle a permis de rassembler tous ces professionnels que vous décriviez tout à l’heure : professionnels du soin, du travail social, éducation, justice, information, culture. Qu’est-ce qu’il y a de commun dans tous ces secteurs qui se sont retrouvés dans votre diagnostic ?

Roland Gori : C’est, notamment, les conséquences des réformes désastreuses, qui ont été mises en place, mais qui, encore une fois, ne sont que les symptômes d’une civilisation…

Antoine Mercier : Ce n’est pas Sarkozy qui est le problème, c’est ça ?
On normalise des professionnels afin qu’eux-mêmes normalisent des individus

Roland Gori : Non, non, non… C’est, on va dire… On peut dire que chaque société a le leader d’opinion qu’elle mérite, qu’on l’approuve ou qu’on ne l’approuve pas, c’est comme ça… c’est-à-dire, c’est bien parce qu’on s’étaient habitués… Voyez, pour moi, un gouvernement ou un Président de la République, il est autant acteur opérateur d’une civilisation qu’un des effets, un des symptômes. Donc, en quelque sorte, n’est-ce pas, si vous voulez, ça n’est pas le problème lié encore une fois à un Président ou à un gouvernement, ce n’est pas ça le problème. Je crois que l’Appel des appels, c’est le constat, encore une fois, qu’on normalise des professionnels afin qu’eux-mêmes normalisent des individus et des populations pour leur faire incorporer des valeurs comme les valeurs par exemple, de performance, comme des valeurs…

Antoine Mercier : Alors, qu’est-ce que vous avez… parce que là, allons dans le détail… Qu’est-ce que vous avez contre la notion de performance ? Après tout, ou même d’évaluation, qu’est-ce que ça… ça s’oppose à quoi ? Une autre vision que vous avez, vous, de l’humain ?

Roland Gori : Non… La notion de performance… Encore une fois, une notion de performance mesurée comme elle est mesurée, on s’aperçoit qu’elle peut être contreproductive. On peut dire que la crise financière, il y avait des agences de notation et ces agences de notation, eh ben finalement, elles ont cautionné, elles ont cautionné si vous voulez, le désastre qui se préparait. Donc, ça veut bien dire que le caractère commensurable des indicateurs ne donne pas pour autant leur validité. Je crois que c’est un point important, on le retrouve dans le domaine de la recherche, je l’ai déjà dit, dans le domaine de l’Université, on le retrouve dans le domaine du soin. Je vais prendre un exemple concret, qui est un exemple, si vous voulez d’un article des professeurs Dreyfus, Grimaldi et du docteur Marie-José Del Volgo, qui va paraître dans l’ouvrage de L’ Appel des appels , qu’on va faire paraître à la rentrée, chez Fayard, qui est coordonné par Barbara Cassin, Christian Laval et moi.

Cet exemple est le suivant : Si vous prenez, par exemple, la performance au sens d’une tarification de l’activité de quelque chose de très instrumental, vous avez un patient diabétique qui arrive avec une artérite et le risque d’un membre inférieur qui se gangrène, donc, ou bien vous tentez de « sauver » – entre guillemets – ce membre, ou bien vous l’amputez. Du point de vue, pourrait-on dire du soin, il va de soi que dans la vocation même du médecin, il vaut mieux tout faire pour sauver, n’est-ce pas, le membre, même si on y passe du temps et même si techniquement parlant c’est plus compliqué.
C’est plus rentable d’amputer.

Du point de vue si vous voulez, du pôle de production de l’hôpital, c’est plus rentable de l’amputer. C’est-à-dire que la notion de performance, c’est en quelque sorte, si vous voulez, le découpage de nos vies et de nos actes, en termes de séquences techniques qui sont, pourrait-on dire, avec une plus ou moins grande valeur financière. Et je crois que quand vous prenez le rapport Larcher ou le rapport Valenciennes sur le mode, sur la réforme du mode de gouvernance à l’hôpital, la notion du manager, de patron, la notion de production de soins, la notion d’une éthique entrepreneuriale – c’est dans les textes mêmes –, eh bien, vous voyez bien que là, nous avons en quelque sorte une conception de la performance qui se fait aux dépends de l’humain et la réaction des praticiens et des professionnels de l’Appel des appels, c’est de dire « nous ne voulons pas être instrumentalisés pour, finalement, voir nos métiers recomposés selon des finalités qui ne sont pas celles-là mêmes qui les ont fondés, comme le soin, l’éducation, la justice, etc . »

Antoine Mercier : Alors… Beaucoup de succès mais aujourd’hui, alors, parce qu’on essaie de se resituer… dans l’été, certes, c’est l’été donc les vacances, mais on a quand même le sentiment que ce qui avait démarré dans les premiers mois de l’année, qui avait été très fort au niveau de la réflexion ou de l’émulation, est un petit peu retombé, comme s’il y avait une reprise en main, en tout cas, bon, le G20 etc. « on fait quelque chose, rassurez-vous et ça va repartir ». Est-ce que vous n’êtes pas inquiet pour l’avenir de ce mouvement ?

Roland Gori : Alors. Non, je ne suis pas inquiet. Simplement, vous voyez combien nous sommes colonisés par une novlangue qui nous amène à penser en termes de résultats. La culture des résultats, nous l’avons même dans l’opposition sociale et politique, parce qu’en gros vous me dites : là ça retombe. Non, ça se poursuit dans la durée. Nous ne sommes pas dans une culture du résultat immédiat. Bon, alors bien sûr, au 104, en janvier on avait 1000 personnes. Bien sûr, à Montreuil en mars on avait 1000 personnes, à La friche de la belle de mai à Marseille on avait 1000 personnes…

Antoine Mercier : Et même à Montpellier…
Ça transforme nos métiers en dispositifs de servitude

Roland Gori : À Montpellier on avait 350 personnes etc. Mais on ne va pas tomber dans le fétichisme du chiffre, alors même que c’est justement, si vous voulez, ce fétichisme-là qu’on dénonce. Simplement, se créent des comités locaux. Un numéro de Cassandre sur l’Appel des appels a fait état d’un certain nombre déjà de débuts d’analyse. Je vous ai annoncé un ouvrage chez Fayard à la rentrée. Nous travaillons dans la durée. Des comités locaux se mettent en place, une association s’est créée et nous voulons nous donner le temps de la réflexion puisque nous considérons qu’au sein même de nos métiers c’est ce que l’on tend, essentiellement, n’est-ce pas, à mettre en cause, c’est-à-dire qu’on nous laisse le temps. On nous demande de justifier ce que l’on fait parce qu’il faut bien quand même le dire, nous sommes dans un système très sécuritaire, un système qui s’intéresse non seulement à la performance, mais à la visibilité de la performance et à sa traçabilité et ça c’est le problème essentiel, parce que ça transforme nos métiers en dispositifs de servitude et c’est ce à quoi l’Appel des appels veut faire objection.

Antoine Mercier : Alors là, vous faites objection, vous êtes dans une position critique. À un moment donné va se poser la question peut-être de tracer des pistes, des propositions, non ? Il n’en est pas question du tout ou est-ce que c’est encore de l’utilitaire ? [Rires]

Roland Gori : Alors c’est de l’utilitaire. [Rires] C’est de l’utilitaire, mais il va de soi que nous nous constituons aussi comme un observatoire citoyen de ce qui se passe et en particulier dans l’espace public, puisque je vous l’ai dit et je le répète, ce qui m’a frappé dans l’histoire de l’Appel des appels c’est d’abord que finalement les mots qui ont surgi ont su de nous ce qu’on ne savait pas d’eux si j’ose dire, puisque ça a eu un effet…

Antoine Mercier : Ça a dépassé un peu…

Roland Gori : Ça a dépassé totalement, bien évidemment, nos attentes et que, d’autre part, si vous voulez, on veut être dans un temps également, de laboratoire, d’analyse, d’idées, et nous avons eu des rencontres avec des représentants syndicaux, nous avons des invitations sur les médias, vous connaissez, puisque vous avez bien voulu m’inviter, bon, nous avons des dialogues avec les politiques lorsque nous avons été invités c’est-à-dire que nous pensons que nous n’avons pas à nous substituer ni aux formations politiques, ni aux formations syndicales, que nous pouvons finalement leur faire part de l’analyse du vécu de professionnels, qui ne sont pas directement branchés sur la production et qui participent à la construction d’un espace public. Et ce qui nous a frappés, c’est ça : c’est essentiellement le besoin de témoignage, le besoin de partage, le besoin d’analyse et puis le besoin de fraternité.

Souvenez-vous quand même de La Boétie, n’est-ce pas, son Discours sur la servitude volontaire . Qu’est-ce qui peut faire objection à la servitude volontaire ? C’est justement l’amitié, ce qui est l’autre nom de l’amour. C’est la fraternité. Il y a véritablement, si vous voulez, un besoin dans notre pays, – et ça, je pense que les hommes politiques quel que soit leur bord, pourraient s’en réjouir –, il y a un besoin de se réapproprier collectivement l’espace public qui avait été pourrait-on dire occupé par une pure gestion administrative, technique et comptable jusqu’à ces derniers mois.

Antoine Mercier : Merci beaucoup – on reste là-dessus – Roland Gori, d’avoir accepté notre invitation. Donc, je rappelle qu’est paru en poche votre livre qui s’appelait La santé totalitaire, Roland Gori, Marie-José Del Volgo.

Essai sur la médicalisation de l’existence, donc c’est chez Gallimard Champs Essais… Flammarion, pardon, Champs Essais. Merci beaucoup, encore une fois d’avoir accepté notre invitation.

Roland Gori : Merci.


Émission diffusée mercredi 22 juillet 2009. Transcription de l’entretien par Maryse Legrand , psychologue clinicienne.

La psychothérapie [relationnelle] n’est pas soluble dans l’université

Comme tous les psychiatres, Lucien Tenenbaum entend par la psychothérapie celle qu’il pratique, et comme il est psychothérapeute relationnel, cela sonne psychothérapie relationnelle là où il se contente de dire psychothérapie. Au fil du texte des crochets rétablissent dans notre terminologie l’adjectif relationnel manquant dans le texte de l’auteur, ce qui permet nous l’avons vu d’en finir avec l’amalgame provenant de l’usage du terme générique psychothérapie pour désigner dans un ensemble à proprement parler confondant les psychothérapies à protocoles, fonctionnelles ou « symptomatiques » (1*), d’inspiration comportementaliste, tout aussi bien que notre {relationnelle, d’inspiration néo humaniste.

On connaît ce genre de confusion, parfois dangereuse, mais l’intelligence et l’élégance de son texte rendent cette ombre au tableau supportable. Il convient toutefois de ne jamais perdre de vue cette petite différence, qui nous distingue de la psychothérapie au sens générique, sans quoi tout le développement de notre ami Tenenbaum risque d’en pâtir. Réjouissez-vous quoi qu’il en soit de ce texte — dont les intertitres sont de notre cru, nos propres notes étant signées PHG —, ça en vaut non pas la peine mais le plaisir, sinon la jouissance.

Et réjouissance. Naturellement, quand un psychiatre médecin-chef parle de notre psychothérapie relationnelle, qu’il aime, illustre et soutient avec talent, nous nous réjouissons de l’entendre dire des vérités sur la médecine et l’université, leurs prétentions et leurs dérives. Son propos nous conforte, son argumentation touche juste et nous rappelle que c’est l’adversaire que blesse son bât. Le plutôt bas niveau des attaques populistes faisant rideau de fumée contre nous déployées exige en effet que nous n’oublions jamais que les innovateurs et porteurs d’avenir c’est nous, que nous procédons de la bonne autorité scientifique en sciences humaines cliniques. Notre psychothérapie relationnelle se voit attaquée, comme naguère et encore la psychanalyse. Recevons comme il convient cette sorte d’hommage historique.

Dans un tel contexte ce texte contribue à la fierté de notre sentiment identitaire disicplinaire et professionnel. Remercions-en ici l’auteur. Il nous rappelle que le danger ne vient pas de nous.

Mais de l’ignorance dans laquelle se tiennent tant de nos chers universitaires (2*) doctement, scientistiquement, au nom du principe d’évaluation consistant à mesurer à tort et à travers, occultant ce qu’il en est de la relation comme concept critique et novateur, rejetant l’intersubjectivité, refusant le procès de subjectivation dans et à partir de la relation.

Pire, à côté, au-delà, du supposé savoir, se dessine la redoutable silhouette du veux pas savoir. Tristes temps pour notre université. Nos détenteurs de la vérité scientiste neurologique comportementaliste et évaluative fondent, à l’heure de la complexité et de la multiréférentialité, leur arrogance sur des bases périmées. Ils jouent leurs machines et machineries, idolâtres post-modernes, adeptes d’un management procustéen, à l’heure de l’âme.

Face au colosse aux pieds d’argile, fragile et sonnant creux, nous avons la chance de représenter l’avenir. Il n’y a vraiment pas de quoi se plaindre ; à terme, et dès maintenant pour une grande part, nous avons gagné. Dès lors la question du nom sous lequel nous serions appelés à opérer devient annexe. C’est l’apport de notre précieuse et irremplaçable pratique qui continuera de compter, là-dessus, pas de souci.

Philippe Grauer}}


Lucien Tenenbaum a assumé pendant une vingtaine d’années la responsabilité de médecin-chef psychiatre dans un établissement public. S’intéressant à des approches alternatives de la guérison, il développe à partir de 1989 sa propre pratique psychothérapeutique en libéral. Soucieux d’aider chacun à trouver son propre centre de gravité, il a développé une pratique personnelle largement fondée sur le corps, la forme, l’intuition, le présent.

Il est l’auteur de La Bascule des mal-aimés , de La psychothérapie, un savoir étrange aux éditions du Souffle d’Or, de Écrire, parler, soigner en chinois aux éditions You-Feng et de La dépression, une épreuve moderne aux éditions L’Harmattan (3*).}


Obscurcissement

S’il est un domaine constamment créateur d’innovations et d’emplois et dont un nombre croissant d’usagers apprécie les services, c’est bien la psychothérapie. Comment comprendre, dans ces conditions, que les pouvoirs publics la diabolisent et s’évertuent à inventer une règlementation pour prévenir de dangers et de délits pour lesquels il existe déjà un arsenal juridique conséquent ?

Plusieurs hypothèses sont possibles. En dehors d’un lobbying corporatiste jaloux, et sans l’exclure, il semble que ce phénomène social, nouveau et d’ampleur croissante, qu’est la psychothérapie provoque chez les politiques un tel obscurcissement de leur pensée qu’il leur devient difficile de réfléchir.

Accusations vagues, répétition hypnotique

Les risques liés au travail psychothérapique sont réels. Certains comportements délictueux, clairement définis par le code pénal, attentats sexuels, abus d’autorité ou de faiblesse, escroquerie, captation, voire criminels comme les viols, tombent sous le coup de la loi et justifient des poursuites.

Les pouvoirs publics, qui s’en soucient (4*), y ajoutent des comportements dont la définition est beaucoup plus hasardeuse (5*), dérives sectaires, charlatanisme. Ce glissement de la définition juridique – pervers, sectaire, ou charlatan – conduit à lancer des anathèmes, au risque de favoriser tous les amalgames et de jouer sur les réflexes émotionnels. De fait, le discours gouvernemental a pris l’allure étrange d’une répétition incessante et hypnotique d’accusations vagues, répétition que je dis hypnotique, car le procédé endort tout le monde et empêche de poser les questions de façon rationnelle.

Tous les jours ou presque, des médecins sont poursuivis et, quelquefois, condamnés pour les délits et crimes dont on soupçonne les psychothérapeutes de menacer les usagers. Pas n’importe quels psychothérapeutes d’ailleurs, le contexte indique clairement qu’on vise les psychothérapeutes qui ne sont ni médecins ni psychologues, c’est à dire les ni-ni 3. Comment le législateur a-t-il pu penser que le risque était lié à l’absence de diplômes et que la parade en était l’enseignement universitaire de la psychopathologie, alors que ces dispositions, qu’on prétend imposer aux psychothérapeutes ni-ni(6*), semblent pourtant avoir fait la preuve de leur inefficacité. L’expérience montre que les praticiens auxquels la législation nouvelle confère le droit d’exercer la psychothérapie ès qualités présentent exactement les mêmes risques pour l’usager. Et si, dans le cas des psychothérapies, on remet en cause la psychothérapie et la formation psychothérapique, pourquoi, quand il s’agit de médecins, psychiatres ou psychologues, ne remet-on pas en cause la médecine, ou la psychologie ou les formations universitaires diplômantes ?

Risques réels de la médecine : le docteur Knock

De nombreux faits, dont beaucoup n’arrivent même pas en justice, parce que les victimes, déjà victimes toute leur vie et pour cela venues en thérapie, sont peu enclines à élever la voix, montrent que l’exercice de la psychothérapie, quelle que soit la formation initiale du praticien qui l’exerce, comporte des risques. Pas seulement d’ailleurs l’exercice de la psychothérapie, mais celui de la médecine.

Une affaire récente vient jeter sur la question une aveuglante clarté. Devant la Cour d’Assises de la Dordogne a comparu le Dr C., psychiatre à Bergerac, accusé de viols sur quatre de ses patientes. Ils les auraient placées, « par des pratiques inhabituelles(7*) », en « état de dépendance susceptible d’altérer leur volonté » afin de leur imposer des relations sexuelles. Il rejette ces accusations comme affabulations, voire comme allégations délirantes. Un expert décrit sa personnalité comme ayant « une forte polarité narcissique(8*) ».5

Voici un professionnel, le Dr C., bardé de diplômes et de qualifications, qui commet un acte, ici qualifié de viol et donc de nature criminelle, dans l’exercice de sa profession. Il a été reconnu coupable des faits qui lui sont reprochés (9*). Comme on pouvait s’y attendre, le crime a été examiné sous l’angle d’une culpabilité personnelle, éventuellement aggravée du fait de la situation d’autorité sur personne vulnérable, mais à aucun moment n’ont été remis en cause ni sa formation professionnelle ni le jugement de ceux qui l’ont reconnu apte à exercer ce métier…

Quand les affaires de cet ordre concernent des médecins, celles du moins qui arrivent jusqu’au tribunal, les juges concluent à la faute personnelle du médecin, dans tous les cas dont j’ai eu à connaître. Il s’agit pourtant, par définition, d’actes commis dans le cadre professionnel, à l’égard de personnes vulnérables par définition – tout ce qui est reproché aux psychothérapeutes. Jamais les jugements n’incriminent la formation professionnelle du médecin ou les carences de celles-ci, voire sa méconnaissance éventuelle de la psychopathologie et des « mécanismes normaux et pathologiques » (comme dit la ministre), alors qu’il s’agit de fautes identiques commises dans des contextes identiques, qu’on soit médecin, psychiatre, psychologue, psychanalyste, psychothérapeute, éducateur, etc.

Procès

Or ces risques sont bien des risques professionnels. Lors du procès du Dr C., les experts ont clairement décrit les dangers propres à cet exercice professionnel. La relation qui se déroule entre deux personnes dans le cabinet médical est de nature particulière. Un expert explique que la relation sexuelle, si elle est avérée, « ne peut être considérée comme librement consentie » dans ce contexte. Un autre expert dit : « ces personnes [les patientes] n’ont pas opposé de refus mais elles n’ont pas non plus donné leur consentement », ajoutant qu’elles étaient prises « dans un processus d’idéalisation colossale du soignant qui rendait la situation extrêmement dangereuse ». On dépiste les défauts de la vue chez les pilotes de ligne. Pourquoi pas les traits de personnalités susceptibles de dérives perverses chez les professionnels de la santé ?

Après la cour d’assises, voici la scène théâtrale. Le Dr Knock (10*), pour être un personnage de théâtre, ne ressemble-t-il à personne ? N’est-il pas un virtuose du diagnostic et un médecin parfaitement formé ? Mais s’il peut si bien berner, manipuler, embobiner son monde, jusqu’au bon vieux Dr Parpalaid, et le réduire à sa dépendance, n’est-ce pas parce qu’il connaît des choses qui ne relèvent d’aucun enseignement universitaire médical et dont nul ne s’est soucié de le prévenir. Il sait tout ce qu’induit et permet une position dominante dans une relation par définition inégalitaire, ce qu’est par nature la relation médecin-malade. De très bonnes connaissances médicales et une grande aptitude au diagnostic ouvriraient-elles même grande la porte à toutes les dérives ? Alors que c’est ce que préconise avec insistance la ministre de la Santé ?

Vice de raisonnement

Le remède définitif aux dérives imputées aux psychothérapeutes non diplômés universitaires résiderait, pour les responsables de la santé publique, dans un enseignement universitaire. « Avant de prendre en charge une personne en psychothérapie, il est indispensable de faire un diagnostic précis, et notamment d’éliminer toute pathologie somatique ou psychiatrique qui nécessiterait une prise en charge différente, en particulier pharmacologique. C’est pourquoi il est indispensable que toutes les personnes qui utilisent le titre de psychothérapeute aient suivi au cours de leur cursus une formation théorique et clinique de psychopathologie clinique (11*) ». « La connaissance du développement et des mécanismes psychiques normaux et pathologiques est indispensable », dit encore la ministre, et ceci pour deux raisons : pour faire un diagnostic et pour protéger les usagers.

Surprenant vice de raisonnement, si gros apparemment que personne ne l’a vu, peut-être suite à certaine incantation hypnotique. D’une part, on occulte avec une facilité surprenante le fait évident que ce complément, concernant la psychopathologie, est celui qu’ont reçu les psychiatres, peut-être les psychologues, sans pour autant protéger leurs patients des abus et dérives. Et ce ne sont pas les quelques heures de psychologie reçues par les médecins et autres spécialistes exposés (gynécologues, chirurgiens, etc.) qui auront pu les en prévenir. D’autre part, on commet la double erreur de confondre le diagnostic et les mécanismes, et de penser que la connaissance théorique protège les usagers.

Diagnostic

Avant d’entreprendre une psychothérapie, dit la ministre, il faut pouvoir faire un diagnostic pour éliminer une pathologie somatique ou psychiatrique. Ceci appelle deux remarques.

D’abord, comment une formation, quelle qu’elle soit, en psychopathologie, permettra-t-elle de faire un diagnostic ? Le psychothérapeute devra-t-il aller jusqu’au scanner, à l’échographie, à l’IRM, etc. ? Le diagnostic résulte d’une démarche médicale très sophistiquée. On peut s’étonner que les médecins acceptent de le voir ainsi réduit à un apprentissage de quelques heures hors tout contexte.

Mais surtout la ministre semble ignorer que le diagnostic, en psychiatrie, ne passe plus du tout par la connaissance des mécanismes, qu’ils soient normaux ou pathologiques. Le sacro-saint D.S.M. IV (12*), sur lequel repose maintenant toute démarche diagnostique, ignore délibérément tout ce qui est de l’ordre des mécanismes, des ressorts profonds, etc. etc. pour s’en tenir à l’inventaire des signes repérables et quantifiables. La démarche diagnostique semble de plus en plus orientée vers la prescription chimiothérapique et s’écarte d’une psychopathologie conçue en termes de connaissances des mécanismes (13*).

Connaissance des mécanismes

Quant à la « connaissance des mécanismes », de quoi parle-t-on ?

Les mécanismes en jeu dans la relation thérapeutique et qui rendent compte à la fois de la puissance de ses effets thérapeutiques et des « dérives » possibles ne sont pas les mécanismes neurophysiologiques, normaux ou pathologiques, du cerveau des neurologues, tels que les décrit la pensée scientifique du moment. Ce sont les mécanismes de la relation humaine qui sont de tous temps, et connus et utilisés, sinon dévoilés, de tous temps et dans toutes les sociétés.

Ils sont de même nature que ceux qui engendrent les souffrances pesant sur la vie des personnes et les amenant à consulter. Ce sont les processus complexes qui accompagnent les jeux du désir et du pouvoir, de l’amour, du manque, de l’autonomisation, etc. tout ce qui forme notre propension à la dépendance relationnelle. Le risque majeur auquel ils exposent, dans un contexte de position dominante vis-à-vis d’une personne en situation de demande, – position des parents, des soignants et aidants de toute nature, des enseignants, etc. – est la prise de pouvoir sur l’autre jusqu’au risque d’abus. Mais, autant ils peuvent aliéner et faire souffrir, autant, s’ils sont utilisés à bon escient, ils peuvent soigner et libérer. La révolution freudienne, et en cela la plupart des psychothérapies peuvent s’en réclamer, a consisté à mettre à jour ces mécanismes et, en aidant à déjouer les pièges auxquels ils exposent, à montrer le rôle essentiel qu’ils jouent dans le processus thérapeutique. Quelle que soit la technique utilisée, le travail thérapeutique aide le consultant à s’extirper de ces pièges et à sortir des dépendances et aliénations où il était assujetti, quelles que soient les formes qu’elles ont prises.

Savoir / croyances

On voit que par nature le travail thérapeutique vise à désaliéner le sujet et non à prendre le moindre contrôle sur son esprit. À l’inverse des positions de pouvoir voir fondés sur la conjonction du charisme d’une personne (aimantant le transfert sur elle) et d’un système de croyances. On saisit mieux le danger de l’enseignement universitaire : il fait croire aux médecins qu’ils savent et qu’ils maîtrisent la dite psychopathologie et il fait entrer patients et public dans cette croyance , terreau des abus, comme toutes les croyances. C’est l’illusion du « sujet supposé savoir », sur lequel on reviendra, qui ne fonctionne thérapeutiquement que si le sujet en question sait qu’il ne sait pas… Le processus thérapeutique conduit le consultant à sortir de l’illusion que l’autre, le thérapeute, sait… et à s’en libérer.

À ces données générales sur les enjeux relationnels, viennent s’ajouter des caractéristiques de la demande psychothérapique qui ont peut-être échappé aux responsables de la santé publique. Elles font de la psychothérapie une discipline tout à fait originale dans les sciences humaines comme dans le système de soins et la sortent, à ce titre, des cadres de l’enseignement universitaire tel qu’il a été conçu et dispensé jusqu’à présent dans notre pays.

Une nouveauté floue

La particularité de la demande de psychothérapie ou de psychanalyse est d’être une nouveauté floue. La souffrance qui amène la demande n’est pas nouvelle, tant s’en faut, elle est ancienne et née avec nous. Mais que des personnes fassent une démarche pour sortir de cette souffrance, disant « ça ne peut pas continuer comme ça », constitue un fait très nouveau (14*). Jusqu’à maintenant, il y a eu maintes façons de supporter, justifier, valoriser cette souffrance, mais aujourd’hui elle est devenue une gêne dans notre vie. Elle nous invalide et nous handicape. Et l’être en souffrance s’entend dire « il faut que tu fasses quelque chose, que tu ailles voir quelqu’un ». Je reprends les mots les plus habituels, ne pas continuer comme ça, faire quelque chose, voir quelqu’un, pronoms indéfinis, dont le flou n’a d’égal que l’exigence avec laquelle ils s’imposent, et auxquels fait écho le vide juridique dans lequel baigne la psychothérapie ….

La nouveauté floue de cette demande, traduit des paradigmes nouveaux dont l’émergence remonte à une cinquantaine d’années dans la société occidentale. Une des nouvelles valeurs est l’exigence de bien-être sur tous les plans, matériel, social, affectif, sexuel, physique, etc. Elle est perçue comme une exigence intérieure, qui transforme la hiérarchie des valeurs, à commencer par la valeur de la hiérarchie. Elle repose sur l’idée qu’une autre vie que celle qu’on a menée jusque là est possible, une autre vie ici-bas, pas dans un au-delà, ce qui sous-entend aussi un changement des idées sur la mort. Une autre vie qu’on n’attend pas non plus d’un changement macro-social – l’histoire du 20° siècle nous a tempérés sur ce qu’on peut espérer des grands changements.

Double danger

Si ce n’est du macrocosme, d’où viendra le changement ? Nouveau paradigme: la personne humaine prend une valeur inédite, centrale. Si la personne est au centre, si elle constitue une entité en elle-même, la cause des difficultés et des souffrances qu’elle vit est à l’intérieur d’elle-même. Justes ou fausses, ces idées se développent sous nos yeux, nous y contribuons et elles fondent la psychothérapie. L’origine des souffrances est à l’intérieur, de même que le remède, la ressource. La psychothérapie a pour objet d’y donner accès. Ainsi la personne trouvera-t-elle la solution, et pourra-t-elle agir sur les leviers de son fonctionnement personnel pour sortir de sa souffrance. L’idée que la personne est un univers à elle seule, qui contient la cause comme le remède, est au fondement de notre pratique. Le résultat attendu n’est plus le retour à l’état antérieur et la réintégration dans l’ordre des choses, mais un changement. La souffrance nous apparaît désormais liée à un déséquilibre intérieur, au fait que nous n’entendions plus nos besoins profonds, ou notre vérité, quelle que soit la façon de le dire.

La demande de soins résulte d’une exigence interne – nous nous devons quelque chose à nous-mêmes – mais sa satisfaction dépend de processus nouveaux et mal connus, pour lesquels nous n’avons ni modèles de référence, ni même de noms bien établis. D’où le flou et le flottement. La pression de la demande et le flou de la nouveauté ont des effets déstabilisants, qui exposent le consultant comme le psychothérapeute à des risques majeurs. Le consultant est exposé à un risque de passage dépressif, qui lui fera d’autant plus espérer du thérapeute un soutien et un aide, quitte à s’en trouver dépendant. Le thérapeute, quant à lui, est confronté à la pression d’une demande, d’une attente, qui reviennent à remettre un pouvoir entre ses mains, avec d’autant plus de force que les autres étais se dérobent. Il est d’autant plus exposé à ce risque qu’il est pour le consultant, selon la belle formule de Lacan, le sujet supposé savoir. Ce dont le consultant crédite ainsi le thérapeute est un levier très puissant dans l’entreprise où il s’engage, mais elle comporte le danger que le sujet supposé savoir croie qu’il sait et qu’il y comprend quelque chose.

La conjonction de cette double expérience, qui confronte le consultant à la déstabilisation et le psychothérapeute à l’abus de pouvoir, peut susciter le recours à des réponses de type sectaire ou religieux. Ce n’est pas la connaissance des mécanismes neurophysiologiques qui peut protéger l’usager, mais celle des enjeux relationnels et de leurs dangers. On pourrait même dire que faire porter l’effort sur l’enseignement des mécanismes neurophysiologiques et pathologiques, en ignorant les enjeux relationnels, et le visage très spécifique qu’ils prennent pour chacun, est le meilleur moyen d’exposer étudiants et professeurs à leur jeu incontrôlé, comme on l’a vu plus haut, et comme le montrent les tribunaux. On donne un pouvoir, en laissant chacun libre d’en user…

Lucidité sur soi-même, refus de manipulation de l’autre

Cette connaissance reste de peu de secours dans la pratique si elle est transmise de façon théorique et scolastique, car les enjeux se situent dans l’intimité et le fonctionnement psychoaffectif de chacun, thérapeute et consultant. La connaissance des mécanismes repose d’abord sur une praxis, une expérience vécue de leur réalité, de leur impact. C’est ce qu’ont compris et que pratiquent les écoles de formation des psychothérapeutes, où depuis toujours s’effectue un travail sur le transfert et le contre-transfert in vivo in situ . Non seulement par l’étude théorique, mais avant tout par la mise en situation et le travail expérientiel qui, 7 seuls, permettent au futur psychothérapeute de s’y confronter, de se remettre en question, de voir les implications réelles de la situation psychothérapique et d’œuvrer à en préserver l’éthique et la déontologie. C’est au terme d’une formation et non d’un enseignement que s’acquiert la lucidité sur ces processus et leurs dangers.

Lucidité qui n’est pas l’objectif des sectes, précisément parce que leur bonne connaissance de ces mécanismes relationnels, à la fois cognitifs, émotionnels et affectifs, leur permet de séduire et de recruter tant de gens confrontés à la nouveauté floue.

Lucidité qui n’est pas non plus l’objectif des publicitaires. N’est-ce pas parce qu’ils ont étudié ces mécanismes et qu’ils les utilisent en toute connaissance de cause qu’ils peuvent faire avaler (au propre et au figuré) n’importe quoi aux consommateurs, en commençant systématiquement par les plus vulnérables, comme les enfants ou les personnes de faible niveau éducatif ?

Sans parler de la façon dont les politiques utilisent les mêmes mécanismes, sans les avoir étudiés en faculté, mais en les connaissant très intuitivement. Ne parle-t-on pas d’animal politique ?

Sectaires, publicitaires, politiciens utilisent ces mécanismes de façon délibérée et sans aucune intention de les dévoiler. Le faire les déconsidèrerait à leurs propres yeux, à moins qu’ils n’en soient aucunement dupes, et dans ce cas ils fonctionnent comme n’importe quel escroc. Les dévoiler à leurs « cibles » leur enlèverait tout pouvoir sur elles. Or ces deux points, lucidité sur soi-même, refus de manipulation du consultant, sont très précisément les points sur lesquels portent l’effort incessant des instituts de psychothérapie responsables et l’éthique des psychothérapeutes eux-mêmes, à travers ces deux fondamentaux que sont la formation expérientielle et la supervision. Le paradoxe est que, concernant ces dangers réels, il n’y a pas la moindre formation en milieu universitaire, puisque, à ma connaissance, il ne s’y pratique ni formation expérientielle ni supervision.

Ni-NI : ni formation expérientielle ni supervision

Le paradoxe est que, concernant ces dangers réels; il n’y a pas la moindre formation au milieu universitaire, puisque, à ma connaissance, il ne s’y pratique ni formation expérientielle ni supervision.

Un enseignement de la psychopathologie est justifié, et indispensable, mais ce ne peut être celui qui permet aux médecins de poser un diagnostic médical, ni celui qui permet aux psychiatres de prescrire. Le psychothérapeute doit se souvenir qu’il n’est pas médecin, qu’il n’a pas à l’être et qu’il ne le peut pas. Il doit se souvenir qu’il y a des médecins, ou un SAMU et ne pas hésiter à y recourir. La formation psychopathologique destinée aux psychothérapeutes doit montrer comment les mécanismes relationnels impliqués dans la souffrance de chaque personne fonctionnent dans le cadre psychothérapique. Elle montre comment ces processus aliènent la personne et comment on utilise leur puissance pour en dénouer les entraves. Elle fait apparaître les risques et les dangers inhérents à ce travail et comment le praticien doit prendre ses responsabilités avec la conscience claire de ses propres limites. Car être psychothérapeute, c’est aussi, et peut-être d’abord, travailler sur ses limites, sur la place que viennent prendre dans l’espace thérapeutique la peur, la panique, voire la terreur, sur le rôle qu’elles y jouent, pour éclairer les enjeux ou les obscurcir ou les occulter. C’est aussi, et surtout, comprendre comment la peur et le danger ont à voir avec la vie, voir ce qu’il y a d’alliée potentielle dans la peur et de réalité à affronter dans le danger.

Seuls des psychothérapeutes chevronnés peuvent assurer une telle formation.

Sortir de la position victimaire

Il est plus que temps pour les psychothérapeutes [relationnels] de sortir de la position victimaire qui leur fait adopter profil bas et les soumet à une recherche de respectabilité, dans une position toujours défensive. Ce qui n’a aucune raison d’être.

Ni sur le fond : l’existence de la psychothérapie, et la leur [la relationnelle] par voie de conséquence, sont liées à un mouvement profond de la société civile, que traduit une demande engendrant en retour une offre. Offre d’écoute ou d’attention ou de « soins »(15*) psychothérapiques, qui se situe en dehors des offres règlementées et diplômées, car la demande est profondément originale et le besoin qu’elle traduit n’est pas près de changer.

Ni sur la forme, car peu importe le nom. Si les psychothérapeutes dûment réglementés n’y satisfont pas, les mieux placés [nous, les relationnels] pour y répondre le feront sous un autre nom. C’est aussi simple et aussi logique que cela. Il est inutile d’y perdre son énergie.

  • 1 Les guillemets pour indiquer que le DSM l’escamote littéralement sous le {trouble, le symptôme, et qu’on ne saurait non plus utiliser rigoureusement ce terme, sinon pour signifier que lesdites psychothérapies visent à effacer un symptôme préalablement saucissonné, mis en tranches à chaque nouvelle édition plus nombreuses de troubles médicamentables chacune.
  • 2 Mes ex collègues, j’en connais quelques uns qui font exception. L’ambiance scientiste prévaut en Sciences humaines, y est puissante et en écœure plus d’un/e. C’est vraiment dommage, nous avions le potentiel, passé la lame de fond et d’innovation 68 (bien entendu il fallut filtrer, mais nous étions au travail), l’université française n’a rien voulu en savoir. À charge pour la génération suivante de se rendre compte et de reprendre ce qui devra l’être, cependant que le travail d’avancement se sera effectué hors les murs, dans une sorte d’exo ghetto fertile. PHG
  • 3 Ouvrage par plus d’un point dans la ligne de la pensée et pratique de Henri Colomb, le grand psychiatre africaniste dont après sa mort Lucien Tenenbaum avait repris le service ) à l’hôpital Pasteur à Nice. Colomb soutenait que nous sommes reliés verticalement aux ancêtres et horizontalement à la communauté des vivants (à commencer par ceux de mon village, que je connais et dont je participe du système villageois — que se passe-t-il quand mon village se casse, ou quand j’ai dû, ou mes parents, me casser du village ?), pensée typiquement africaine, qui explique que la psychose réside dans une rupture du lien vertical, la névrose de l’horizontal. La question contemporaine en Occident, le renouvellement des formes psychopathologiques que nous connaissons relève de ce que nos organisations-limites {migratives se trouvent en double fêlure ou rupture de lien. Bref, la façon dont Lucien Tenenbaum aborde la dépression mérite le détour de l’acquisition de son livre. PHG
  • 4 « C’est là un objectif de santé publique car il existe des comportements déviants, parfois même pervers qui fragilisent des personnes déjà instables psychologiquement. Il s’agit de garantir, ici aussi, la qualité des soins » (intervention de Mme Bachelot, Ministre de la Santé, lors du vote sur la loi, au Sénat, séance du 05.06.2009)
  • 5 « Mais le fait est que certaines pratiques professionnelles déviantes constituent souvent une voie d’entrée [dans les sectes], on ne peut pas ne pas l’évoquer : je vous renvoie au récent rapport de la mission interministérielle de lutte contre les pratiques sectaires ». (idem)
  • 6 Ainsi se qualifient par autodérision les psychothérapeutes qui ne sont ni médecins ni psychologues. LT. Inexact, c’est un représentant des pouvoirs publics qui le premier utilisa cette dénomination, dans les locaux de l’Assemblée nationale. En fait cette expression est réversible, les futurs psychothérapeutes NN — pour Nouvelles normes à venir, ou pour « Ninis » au sens de notre avant-dernier sous-titre retournant le compliment, au terme de la loi ni formés expérientiellement ni bénéficiaires d’un processus personnel de psychothérapie ou psychanalyse, ni, troisième ni pour faire bonne mesure, ne se soumettant à une supervision constante. Cela en fait, des déninis. PHG.
  • 7 Selon l’acte d’accusation.
  • 8 Var-Matin, 01.07.09.
  • 9 Il a été condamné à 12 ans de réclusion et à l’interdiction définitive d’exercer. L’avocat général l’avait présenté comme un « violeur en série » et n’avait retenu la « vulnérabilité » que pour une personne. (les journaux, 06.07.2009)
  • 10 Knock, ou le triomphe de la médecine, Jules Romains, 1923, pièce de théâtre. LT. Immortalisé par Louis Jouvet. PHG
  • 11 Mme Bachelot, au Sénat le 05/06/09.
  • 12 Le Diagnostical and Statistical Manual of mental disorders, version IV, outil de référence des psychiatres français à la suite des recommandations de l’association des psychiatres américains.
  • 13 Ce qui explique d’ailleurs que les médecins et psychiatres souhaitant une formation en psychothérapie la cherchent en dehors de l’Université.
  • 14 Le phénomène est étudié dans mon livre La dépression, une épreuve moderne paru chez l’Harmattan, Paris, 2009.
  • 15 Nous offrons à ceux qui recourent à nous qu’ils commencent à prendre soin d’eux mêmes, à se soucier d’eux. Ce soin-souci n’a rien à voir avec le soin-traitement de la médecine, de sujet, le médecin, à objet, le malade, mieux, la maladie. La polysémie du terme soin doit être traitée, c’est le moment de le dire, avec le plus grand soin. PHG

« Wikipédia et la psychothérapie »

Reprise de l’article psychothérapie de Wikipédia

Par Philippe Grauer

Cette proposition d’amélioration fut démontée à peine installée sur ledit site. On pourrait en déduire que la ou les responsables à Wikipédia de l’article psychothérapie veillent à ce que la vérité officielle psychologie-psychiatrie d’orientation comportementaliste et médicaliste soit maintenue sans faille sur l’encyclopédie coopérative bien connue. Si les intéressés pensent différemment ils peuvent toujours le faire savoir.

Les psychothérapies (thérapies(1*) par la psyché) XIXe siècle, s’originent dans différentes pratiques dont, en particulier, l’analyse psychologique de Janet, la cure par la parole (Breuer), l’hypnose puis la psychanalyse. Sans remonter aux psychothérapeutes du désert dont rend compte Philon d’Alexandrie, on trouve l’emploi du terme chez Paracelse (1494-1541). Au sens moderne du terme c’est le psychiatre anglais Walter Cooper Dendy qui introduisit le terme psycho-therapeia en 1853. On trouve ensuite le terme sous la plume de Maurice Barrès, in Renan, p. 90 : « Ainsi se justifient ces essais de psychothérapie ».

En 1891 Hippolyte Bernheim chef de file de l’École de Nancy publia un ouvrage intitulé Hypnotisme, suggestion, psychothérapie [1].Ces pratiques sont « l’art de soigner par l’esprit » des souffrances tant psychiques que somatiques dans le cadre d’une relation à un psychothérapeute. « La psychothérapie [est] souvent considérée à tort comme un soin de l’esprit » (ibid p.7). Résumant les indications de la psychothérapie Bernheim écrit dans « De la suggestion » : « Le ténesme, la diarrhée, les vomissements liés à une affection organique peuvent aussi être exagérés par le psychisme et justiciables dans une certaine mesure de la suggestion. » On le voit, le champ médical de la psychothérapie est très vaste ; elle peut intervenir utilement dans toutes les maladies ; mais elle intervient surtout contre l’élément psychonerveux de ces maladies ».[2] Les approches, nombreuses, correspondent à des références théorico-cliniques très différentes voire contradictoires.

En France la psychiatrie (science médicale) et la psychologie (sciences humaines) revendiquent l’activité psychothérapeutique, au sens générique du terme, comme une de leurs fonctions. À ce titre, dans l’enseignement public, selon l’article 91 de la loi du 24 juin 2009 toujours non assortie de ses décrets d’application(2*), elle relève[rait] d’une formation universitaire de troisième cycle, c’est-à-dire du titre de psychologue clinicien (Master) ou bien de celui de docteur en médecine (psychiatre). En aucun cas ce projet de titre générique de psychothérapeute ne saurait selon ce point de vue donner naissance à une nouvelle profession. Un décret d’application en a précisé les qualifications minimales requises en psychopathologie pour les psychothérapeutes issus d’autres formations(3*) .

Toujours en France, dans l’enseignement privé et dans le cadre institué et garanti par ses organismes historiques titularisants, l’activité spécifique dénommée psychothérapie relationnelle relève des sciences humaines fondées sur une clinique de la Relation et du processus de subjectivation. Elle intègre la dimension clinique du souci (prendre soin de soi), et s’intègre dans le cadre d’un néo-humanisme (postérieur à l’anti-humanisme théorique heideggero-althussérien). Elle s’enseigne et se transmet hors de la psychologie, de la psychiatrie et de la médecine, disciplines universitaires [qui se voudraient] dorénavant dispensatrices du titre générique de psychothérapeute à leurs étudiants diplômés chargés d’administrer des traitements.

 

Historique des six dernières décennies

Années 60 — Abraham Maslow lance aux États-Unis l’Association de psychologie humaniste et du même coup le mouvement de la psychologie humaniste. Celui parvient en France en même temps que la psychosociologie, et la non directivité (Carl Rogers) au cours de la même décennie.

Années 70 — 1974 le Psy’G donne à la psychothérapie le cadre d’un syndicat professionnel la soutenant comme profession libérale. Il se centre sur deux axes principaux, la défense de la psychothérapie comme profession libérale, dans le sillage de l’UNAPL, et son inscription dans l’espace professionnel européen, du côté des Méthodes.

Années 80 —1981, le SNPPsy se fonde comme syndicat à vocation d’amorce ordinale, soutenant l’idée d’une discipline nouvelle, indépendante de la psychiatrie et de la psychologie. Il crée un code déontologie qui fait référence, institue un système d’agrément des écoles, et pense la discipline comme distincte, spécifique du soin pris de soi. Il développe en ce sens une réflexion idéologique, théorique et institutionnaliste.
Ainsi en cinq ans deux syndicats professionnels ont lancé dans notre pays le processus institutionnalisant la psychothérapie issue de la psychologie humaniste américaine, avec ou sans influence de la psychanalyse, comme discipline et profession émergeante.

Années 90 — 1990 la Déclaration de Strasbourg, sous l’égide de l’Association européenne de psychothérapie, regroupant une vingtaine de méthodes-écoles, basée à Vienne (Alfred Pritz président) avec l’appui britannique de l’UKCP, constitue une véritable déclaration européenne d’indépendance disciplinaire. Ses quatre articles rejoignent les cinq critères du SNPPsy (il y manque précisément le cinquième), qui se joint au mouvement européen à l’instigation de Michèle Tordjman et Alain Naissant, du Psy’G.

Les organisations de la psychothérapie humaniste française se diversifient. Les deux syndicats co fondent la FFdP, fédération représentant l’EAP – Association européenne de psychothérapie, au niveau national.

Années 2000-2010 — D’abord désignés par eux-mêmes comme « Les psychothérapeutes », les praticiens de la nouvelle discipline dans la mouvance du SNPPsy en sont venus à se désigner à partir de 1999 plus spécifiquement comme psychothérapeutes relationnels, laissant le champ libre à l’usage du terme générique de psychothérapie par les psychologues, psychiatres et autres psychothérapeutes d’inspiration comportementaliste ou cognitiviste, n’œuvrant pas dans le cadre strict d’une intersubjectivité engagée de part et d’autre, et du primat du ressort relationnel. Voir à ce sujet psychothérapie relationnelle.
Cette décennie est aussi celle du combat contre l’appropriation de la psychothérapie relationnelle et l’élimination de la psychanalyse par la médecine neuro organiciste.

Années 2010. L’avenir réserve ses surprises. Le combat du mouvement pour une psychothérapie relationnelle distincte dans le cadre du Carré psy, agissant dans le cadre du processus de subjectivation, aux côtés de la psychanalyse, se poursuit.

Institutions historiques. Les institutions historiques de la psychothérapie relationnelle, au nombre de quatre, sont par ordre d’apparition sur la scène institutionnelle, le Psy’G, le SNPPsy, la FFdP (devenue à la suite de l’intégration en 20?? par le SNPPsy dans son intitulé des praticiens en psychanalyse) la FF2P, cette fédération constituant une sorte de section nationale de l’Association européenne de psychothérapie, basée à Vienne. Ces organismes professionnels furent les premiers à proposer un cadre de titularisation et reconnaissance par les pairs, sur le modèle créé par les deux syndicats.

Regroupements politiques. Unis durant la crise de 1999-2009, depuis 2004 au sein de la Coordination psy réunissant sous la direction de Jacques-Alain Miller la mouvance de l’ECF, la FFdP (devenue FF2P), l’AFFOP et le SNPPsy, les protagonistes de la lutte en front commun pour la psychanalyse et la psychothérapie relationnelle se sont séparés en février 2009. Les quatre acteurs historiques de la psychothérapie relationnelle ont fondé en décembre 2009 le Groupe de liaison de la psychothérapie relationnelle — GLPR, regroupant la Psy’G, le SNPPsy, la FF2P et l’AFFOP.

Validation, titularisation professionnelle privée. Le système de reconnaissance et de caution professionnelle solidaire de la psychothérapie relationnelle en France s’organise selon deux modèles.
1) Soit dans le cadre de l’Association européenne de psychothérapie (EAP à l’anglo-saxonne), les Méthodes-écoles « scientifiquement reconnues » par l’EAP reconnaissent et valident leurs élèves, leur attribuant un Certificat européen prive de psychothérapie, le CEP. Cette validation professionnelle privée s’organise selon le principe de la reconnaissance de la compétence et capacité du praticien par un jury de pairs dans sa méthode de référence. L’AFFOP conteste la réelle administration par le système EAP du cinquième critère, ramené selon elle à une validation de dossier.

2) Soit le praticien est titularisé par un comité pluraliste de pairs capable de l’authentifier et reconnaître comme praticien en psychothérapie relationnelle par delà sa méthode dans le moment où il s’avère apte à se reconnaître en relation et dialogue avec les dits pairs.
Une variante, cas de figure peu nombreux, consiste pour une Société savante à reconnaître un candidat par passage devant une Commission de pairs par définition non pluraliste. Le sérieux de ladite validation se trouve alors confirmé par sa fédération de référence, en l’occurrence l’AFFOP.

Critères professionnels privés. Dans tous les cas on retrouve les quatre critères du SNPPsy plus ou moins le cinquième, recoupés ultérieurement par les quatre points de la Déclaration de Strasbourg (1990). Ainsi la discipline et profession indépendante sous le nom de psychothérapie relationnelle, adossée à un système d’Écoles elles-mêmes agréées au sein des deux fédérations nationales (AFFOP et FF2P), est-elle à même de garantir de façon responsable les praticiens qu’elle a validés.
Critères universitaires, voisinage scientifique. Tant que le titre générique n’est pas protégé, les psychothérapeutes qui ne relèvent pas du système institutionnel de la psychothérapie relationnelle ci-dessus décrit agissent sous leur seule responsabilité ou sous celle de l’université. Diplômés en psychologie ou médecins, ils bénéficient d’un titre délivré dans une discipline voisine mais étrangère, psychologie clinique ou psychiatrie. L’université française ne forme à l’exercice ni de la psychanalyse ni de la psychothérapie relationnelle. Elle se contente de se proposer — sous réserve de la parution d’un décret d’application — d’ouvrir le droit à exercer la psychothérapie au sens générique du terme à des étudiants diplômés en psychologie ou en médecine, ayant essentiellement dans ce domaine acquis un bagage en psychopathologie qui représente environ le quart de la formation d’un praticien en psychothérapie relationnelle sortant d’une bonne école privée.

Selon les pays, le titre de psychothérapeute est ou n’est pas protégé et, dans ce dernier cas, tout un chacun peut se prétendre psychothérapeute, au sens générique du terme.

La psychothérapie se distingue du développement personnel comme du counselling ou du coaching — ce dernier en vogue dans les pays anglo-saxons —, qui ne présupposent ni formation universitaire ni formation à la psychopathologie, bien que ces activités soient parfois exercées par des psychologues et/ou des psychiatres de formation. Une différence marquante tient au fait que la psychothérapie s’adresse à des personnes en souffrance et en quête de sens.

On peut se faire une idée à la fois de la complexité de ce champ psy et de la possibilité de l’ordonner structurellement en consultant le schéma du Carré psy (Philippe Grauer), dont la conceptualisation, à laquelle se réfère le SNPPsy, peut s’avérer utile.

Sommaire
[masquer]

  • 1 Thérapie (et non psychothérapie) renvoie pour l’auteur de l’article dont nous améliorons ici la rédaction, au médical. Orientation qui le conduira à ignorer la psychothérapie relationnelle, dont l’identité lui échappe.
  • 2 Ceci date l’article. Depuis, la loi est entrée en vigueur et le schéma distributif des noms et fonctions a bougé en conséquence. Pas tant que cela, la figure du Carré psydemeure, strictement.
  • 3 Plus de titre générique actuellement. Psychothérapeute est devenu le titre réservé aux psychologues et médecins, psychopraticien relationnel aux ex psychothérapeutes, situés de la même façon sur le même côté du Carré psy par eux sous leur ancien nom précédemment occupé.

Wikipédia à l’article Psychothérapie

Les modifications, corrections et enrichissements que nous avions proposés à l’article Psychothérapie sur Wikipédia n’ont pas été retenus. On les trouvera ici. Nous souhaitons que les lecteurs de Wikipédia puissent bénéficier du son de notre cloche. Il s’agit d’un tout premier carillon car nous avons l’intention de complèter le travail entrepris.

Nous avons appareillé (tâche en cours, qu’on nous pardonne son inachèvement) le texte à ses hyperliens wikipédiens, n’y ajoutant les nôtres que lorsque c’était possible, car la machine, elle, n’accepte pas les double liens… On se reportera utilement à notre Carré psy pour s’y retrouver dans certains des imbroglios taxinomiques qui vont suivre.

Philippe Grauer


Les psychothérapies (thérapies par la psyché) XIXe siècle, s’originent dans différentes pratiques dont, en particulier, l’analyse psychologique de Janet, la cure par la parole (Breuer), l’hypnose puis la psychanalyse. Sans remonter aux psychothérapeutes du désert dont rend compte Philon d’Alexandrie, on trouve l’emploi du terme chez Paracelse (1494-1541). Au sens moderne du terme c’est le psychiatre anglais Walter Cooper Dendy qui introduisit le terme psycho-therapeia en 1853. On trouve ensuite le terme sous la plume de Maurice Barrès, in Renan, p. 90 : « Ainsi se justifient ces essais de psychothérapie ».

En 1891 Hippolyte Bernheim chef de file de l’École de Nancy publia un ouvrage intitulé Hypnotisme, suggestion, psychothérapie [1]. C’est à lui qu’on fait traditionnellement remonter l’emploi du terme psychothérapie, pris tant au sens médical (cf. infra : « somatiques ») que psychologique (cf. infra : « psychiques ») comportant le germe du concept de cure par l’écoute donc la parole, car il définit ces pratiques comme « l’art de soigner par l’esprit » des souffrances tant psychiques que somatiques dans le cadre d’une relation à un psychothérapeute. « La psychothérapie [est] souvent considérée à tort comme un soin de l’esprit » (ibid p.7). Résumant les indications de la psychothérapie Bernheim écrit dans De la suggestion : « Le ténesme, la diarrhée, les vomissements liés à une affection organique peuvent aussi être exagérés par le psychisme et justiciables dans une certaine mesure de la suggestion. » On le voit, le champ médical de la psychothérapie est très vaste ; elle peut intervenir utilement dans toutes les maladies ; mais elle intervient surtout contre l’élément psychonerveux de ces maladies ».[2] Les approches, nombreuses, correspondent à des références théorico-cliniques très différentes voire contradictoires.

En France la psychiatrie (science médicale) et la psychologie (sciences humaines) revendiquent l’activité psychothérapeutique, au sens générique du terme, comme une de leurs fonctions. À ce titre, dans l’enseignement public, selon l’article 91 de la loi du 24 juin 2009 toujours non assortie de ses décrets d’application, elle relèverait d’une formation universitaire de troisième cycle, c’est-à-dire du titre de psychologue clinicien notamment (Licence + Master I + Master II) ou bien de celui de docteur en médecine (psychiatre). En aucun cas ce projet de titre générique de psychothérapeute ne saurait selon ce point de vue donner naissance à une nouvelle profession. Un décret d’application devrait préciser les qualifications minimales requises en psychopathologie pour les psychothérapeutes issus d’autres formations.

Toujours en France, dans l’enseignement privé et dans le cadre institué et garanti par ses organismes historiques titularisants, l’activité spécifique dénommée psychothérapie relationnelle relève des sciences humaines fondées sur une clinique de la Relation et du processus de subjectivation. Elle intègre la dimension clinique du souci (prendre soin de soi), et s’intègre dans le cadre d’un néo-humanisme (postérieur à l’anti-humanisme théorique heideggero-althussérien). Elle s’enseigne et se transmet hors de la psychologie, de la psychiatrie et de la médecine, disciplines universitaires qui se voudraient dispensatrices du titre générique de psychothérapeute à leurs étudiants diplômés chargés d’administrer des traitements.

Historique sur les six dernières décennies.

Années 60 — Abraham Maslow lance aux États-Unis l’Association de psychologie humaniste et du même coup le mouvement de la psychologie humaniste. Celui parvient en France en même temps que la psychosociologie, et la non-directivité (Carl Rogers) au cours de la même décennie.

Années 70

1972 (septembre-octobre) : Dominique Colleter, Jean-Michel Fourcade, Tan Nguyen, Philippe Grauer, fondent le CDPH, Centre de développement du potentiel humain.

1974 le Psy’G donne à la psychothérapie le cadre d’un syndicat professionnel la soutenant comme profession libérale. Il se centre sur deux axes principaux, la défense de la psychothérapie comme profession libérale, dans le sillage de l’UNAPL, et son inscription dans l’espace professionnel européen, du côté des Méthodes.

Années 80 — 1981, le SNPPsy se fonde comme syndicat à vocation d’amorce ordinale, soutenant l’idée d’une discipline nouvelle, indépendante de la psychiatrie et de la psychologie. Il crée un code déontologie qui fait référence, institue un système d’agrément des écoles, et pense la discipline comme distincte, spécifique du soin pris de soi. Il développe en ce sens une réflexion idéologique, théorique et institutionnaliste.

– Ainsi en cinq ans deux syndicats professionnels ont lancé dans notre pays le processus institutionnalisant la psychothérapie issue de la psychologie humaniste américaine, avec ou sans influence de la psychanalyse, comme discipline et profession émergeante.

Années 90

1990 la Déclaration de Strasbourg, sous l’égide de l’Association européenne de psychothérapie, regroupant une vingtaine de méthodes-écoles, basée à Vienne (Alfred Pritz président) avec l’appui britannique de l’UKCP, constitue une véritable déclaration européenne d’indépendance disciplinaire. Ses quatre articles rejoignent les cinq critères du SNPPsy (il y manque précisément le cinquième), qui se joint au mouvement européen à l’instigation de Michèle Tordjman et Alain Naissant, du Psy’G.
Les organisations de la psychothérapie humaniste française se diversifient. 1996 : les deux syndicats co-fondent la FFdP, fédération représentant l’EAP (Association européenne de psychothérapie) au niveau national.

1998 : le PSY’g et le SNPPsy quittent la FFdP et fondent l’AFFOP.

1997 : prise de position théorico politique du SNPPsy en faveur du concept de psychothérapie relationnelle, correllatif de celui de Carré psy.

Années 2000-2010 — D’abord désignés par eux-mêmes comme « les psychothérapeutes », les praticiens de la nouvelle discipline dans la mouvance du SNPPsy en sont venus à se désigner à partir de 1997 plus spécifiquement comme psychothérapeutes relationnels, laissant le champ libre à l’usage du terme générique de psychothérapie par les psychologues, psychiatres et autres psychothérapeutes d’inspiration comportementaliste ou cognitiviste, n’œuvrant pas dans le cadre strict d’une intersubjectivité engagée de part et d’autre, et du primat du ressort relationnel. Voir à ce sujet psychothérapie relationnelle. Cette décennie est aussi celle du combat contre l’appropriation (par tentative de discrédit et d’oblitération) de la psychothérapie relationnelle et l’élimination de la psychanalyse par la médecine neuro-organiciste.

Années 2010. L’avenir réserve ses surprises. Le combat du mouvement pour une psychothérapie relationnelle distincte dans le cadre du Carré psy, agissant dans le cadre du processus de subjectivation, aux côtés de la psychanalyse, se poursuit.

Institutions historiques.

Les institutions historiques de la psychothérapie relationnelle, au nombre de quatre, sont par ordre d’apparition sur la scène institutionnelle, le Psy’G, le SNPPsy, la FFdP (devenue à la suite de l’intégration en 2005 par le SNPPsy dans son intitulé des psychanalystes) la FF2P, cette fédération constituant une sorte de section nationale de l’Association européenne de psychothérapie, basée à Vienne, enfin l’AFFOP. Ces organismes professionnels furent les premiers à proposer un cadre de titularisation et reconnaissance par les pairs, sur le modèle créé par les deux syndicats.

Regroupements politiques.

Unis durant la crise de 1999-2009, depuis 2004 au sein de la Coordination psy réunissant sous la direction de Jacques-Alain Miller la mouvance de l’ECF, la FFdP (devenue FF2P), l’AFFOP et le SNPPsy, les protagonistes de la lutte en front commun pour la psychanalyse et la psychothérapie relationnelle se sont séparés en février 2009. Les quatre acteurs historiques de la psychothérapie relationnelle ont fondé en décembre 2009 le Comité de liaison de la psychothérapie relationnelle — CLPR, regroupant la Psy’G, le SNPPsy, la FF2P et l’AFFOP.

Validation, titularisation professionnelle privée.

Le système de reconnaissance et de caution professionnelle solidaire de la psychothérapie relationnelle en France s’organise selon deux modèles.

1) Le modèle FF2P

Soit dans le cadre de l’Association européenne de psychothérapie (EAP à l’anglo-saxonne), les Méthodes-écoles « scientifiquement reconnues » par l’EAP reconnaissent et valident leurs élèves, leur attribuant un Certificat européen prive de psychothérapie, le CEP. Cette validation professionnelle privée s’organise selon le principe de la reconnaissance de la compétence et capacité du praticien par un jury de pairs dans sa méthode de référence. L’AFFOP conteste la réelle administration par le système EAP du cinquième critère, ramené selon elle à une validation de dossier.

2) Le modèle SNPPsy-AFFOP

Soit le praticien est titularisé par un comité pluraliste de pairs capable de l’authentifier et reconnaître comme praticien en psychothérapie relationnelle par delà sa méthode dans le moment où il s’avère apte à se reconnaître en relation et dialogue avec les dits pairs.
Une variante, cas de figure plus rare, consiste pour une Société savante à reconnaître un candidat par passage devant une Commission de pairs par définition non pluraliste. Le sérieux de ladite validation se trouve alors confirmé par sa fédération de référence, en l’occurrence l’AFFOP.

Critères professionnels privés

Dans tous les cas on retrouve les quatre critères du SNPPsy plus ou moins le cinquième, recoupés ultérieurement par les quatre points de la Déclaration de Strasbourg (1990). Ainsi la discipline et profession indépendante sous le nom de psychothérapie relationnelle, adossée à un système d’Écoles elles-mêmes agréées au sein des deux fédérations nationales (AFFOP et FF2P), est-elle à même de garantir de façon responsable les praticiens qu’elle a validés.

Critères universitaires, voisinage scientifique

Tant que le titre générique n’est pas protégé, les psychothérapeutes qui ne relèvent pas du système institutionnel de la psychothérapie relationnelle ci-dessus décrit agissent sous leur seule responsabilité ou sous celle de l’université. Diplômés en psychologie ou médecins, ils bénéficient d’un titre délivré dans une discipline voisine mais étrangère, psychologie clinique ou psychiatrie. L’université française ne forme à l’exercice ni de la psychanalyse ni de la psychothérapie relationnelle. Elle se contente de se proposer — sous réserve de la parution d’un décret d’application — d’ouvrir le droit à exercer la psychothérapie au sens générique du terme à des étudiants diplômés en psychologie ou en médecine, ayant essentiellement dans ce domaine acquis un bagage en psychopathologie qui représente environ le quart de la formation d’un praticien en psychothérapie relationnelle sortant d’une bonne école privée.

Selon les pays, le titre de psychothérapeute est ou n’est pas protégé et, dans ce dernier cas, tout un chacun peut se prétendre psychothérapeute, au sens générique du terme.

La psychothérapie se distingue du développement personnel comme du counseling ou du coaching — ce dernier en vogue dans les pays anglo-saxons —, qui ne présupposent ni formation universitaire ni formation à la psychopathologie, bien que ces activités soient parfois exercées par des psychologues et/ou des psychiatres de formation. Une différence marquante tient au fait que la psychothérapie s’adresse à des personnes en souffrance et en quête de sens.

On peut se faire une idée à la fois de la complexité de ce champ psy et de la possibilité de l’ordonner structurellement en consultant le schéma du Carré psy (Philippe Grauer), dont la conceptualisation, à laquelle se réfère le SNPPsy, peut s’avérer utile.


À suivre

Pour une théorie néodarwinnienne des émotions selon Plutchik

Avec l’œuvre de Robert Plutchik nous disposons enfin d’une véritable théorie générale des émotions, dont l’impact sur la clinique

Règlement intérieur

RÈGLEMENT INTÉRIEUR du CIFPR

 

I – Préambule

Le CIFPR, Centre interdisciplinaire de formation à la psychothérapie relationnelle, intégrative et multiréférentielle, est un organisme de formation indépendant, domicilié au 77 rue des Archives, 75003, Paris. Le présent règlement a pour vocation de préciser certaines dispositions s’appliquant aux formateurs, aux inscrits, aux participants des divers modules de formation, séminaires et stages organisés par le CIFPR, et aux salariés, afin de permettre un fonctionnement régulier des formations proposées.
Le CIFPR sera dénommé ci-après organisme de formation, les personnes délivrant l’enseignement seront dénommées formateurs, les personnes participant aux formations sous leurs diverses formes seront dénommées étudiants. La personne en charge de l’administratif est dénommée Assistante de direction. Elle est salariée.

 

II – Dispositions générales

Article 1 : Objet

Conformément aux articles L 6352-3 et suivants, R 6352- et suivants, du Code du travail, le présent règlement a pour objet de définir les règles générales et permanentes de fonctionnement.
Il a pour objet de rappeler à chacun ses droits et ses devoirs afin d’organiser la vie dans l’établissement dans l’intérêt de tous.
Il précise la règlementation en matière d’hygiène et de sécurité.
Il fixe les règles relatives à la discipline, la nature et l’échelle des sanctions pouvant être infligées, ainsi que les garanties procédurales dont bénéficient les personnes à l’encontre desquelles une sanction est envisagée.

III – Champ d’application

Article 2 : Personnes concernées

Le présent règlement s’applique à toutes les personnes travaillant au CIFPR, formateurs référents, vacataires, salariés, ou y étudiant et ce pour toute la durée de leur contrat de travail, de leurs vacations, ou de la formation suivie.
Chaque personne entrant dans les catégories mentionnées ci-dessus est considérée comme ayant accepté les termes du présent règlement et accepté que des mesures soient prises à son égard en cas d’inobservation de ce dernier.

Article 3 : Lieu de la formation

Les modules de formation et stages ont principalement lieu dans les locaux loués à cet effet par le CIFPR au 77 rue des Archives, Paris 75003, mais ils peuvent également avoir lieu dans d’autres locaux sur décision de l’École. Le présent règlement est applicable sans exception dans tous les locaux où a lieu une formation dispensée par le CIFPR et ce pendant toute la durée de cette formation.

IV – Hygiène et sécurité


Article 4 : Règles générales

Chacun doit veiller à sa sécurité personnelle et à celle des autres en respectant les consignes générales et particulières de sécurité et d’hygiène sur les lieux de formation. Toutefois, conformément à l’article R 922 -1 du Code du Travail, lorsque la formation se déroule dans un établissement extérieur déjà doté d’un règlement intérieur, les mesures de sécurité et d’hygiène applicables aux formateurs et aux étudiants sont celles de ce dernier règlement.

Disposition particulière : les personnes salariées du CIFPR doivent se soumettre aux visites médicales prévues par les articles R. 4624-10 et suivants du code de travail. Le refus de s’y soumettre constitue une faute professionnelle.

Article 5 : Drogues et boissons alcoolisées

L’introduction de drogue ou d’alcool dans les locaux est interdite. Il est également interdit de pénétrer dans les locaux sous l’emprise de la drogue ou en état d’ivresse. S’agissant des boissons alcoolisées, des autorisations particulières et exceptionnelles peuvent être délivrées par la Direction

Article 6 : Interdiction de fumer

En application du décret n° 92-478 du 29 mai 1992 fixant les conditions d’application de l’interdiction de fumer dans les lieux affectés à un usage collectif, il est interdit de fumer dans les locaux de formation du CIFPR sauf les lieux réservés à cet usage ou considérés comme autorisés.
Cette interdiction vaut autant pour la salle collective Bill Grossman sise au 77, rue des Archives à Paris et pour tout autre local utilisé par le CIFPR.

Article 7 – Lieux de restauration

Il est interdit, sauf autorisation spéciale donnée par la Direction du CIFPR de prendre ses repas dans les salles où se déroulent les formations.

Article 8 : Consignes d’incendie

Conformément aux articles R 232-12-17 et suivants du Code du Travail, les consignes d’incendie et notamment un plan de localisation des extincteurs et issues de secours sont affichés dans les locaux de formation de manière à être connus des formateurs et des stagiaires et plus généralement de toutes les personnes ayant accès à ces locaux.
Article 9 : Propreté et respect des locaux
La propreté doit être respectée dans tous les locaux de formation loués par le CIFPR. Cette obligation de propreté et de respect des locaux est placée sous la responsabilité des formateurs qui en sont garants même s’ils n’ont pas reçu de délégation de pouvoir particulière en la matière.

Article 10 : Accident

Tout accident ou incident survenu à l’occasion ou en cours de formation doit être immédiatement déclaré à la Direction du CIFPR par le formateur ou l’étudiant accidenté ou les personnes témoins de l’accident. Conformément à l’article R 962-1 du Code du Travail, l’accident survenu au formateur ou à l’étudiant pendant qu’il se trouve sur le lieu de formation ou pendant qu’il s’y rend ou en revient doit faire l’objet d’une déclaration par la Direction du CIFPR auprès de la Caisse de Sécurité Sociale dont dépendent les formateurs ainsi que les étudiants dont la formation est prise en charge par l’employeur ou un organisme de formation. Pour les étudiants qui assurent eux-mêmes la prise en charge financière de la formation, la Direction doit en être avisée et l’étudiant doit faire une déclaration d’accident à sa compagnie d’assurance, que sa responsabilité soit engagée ou non dans l’accident. L’étudiant doit fournir au CIFPR, lors de son inscription à la formation, une attestation RC vie privée (extension de garantie gratuite au titre du contrat habitation) avec « extension à un stage. »
Ceci vaut également pour tout auditeur libre dont le statut est précisé dans les règles de procédures du CIFPR.

V – Discipline


Article 11 : Tenue et comportement

Les formateurs et les étudiants doivent se présenter sur les lieux de formation en tenue décente et avoir un comportement correct à l’égard de toute personne présente dans les locaux où sont assurées les formations.

Chacun est tenu de respecter les règles élémentaires de savoir-vivre et de savoir être en collectivité. Toute rixe ou injure, tout comportement agressif, toute incivilité sont interdits. Il en est de même pour tout comportement raciste, xénophobe, sexiste et ou discriminant au sens des dispositions du Code du Travail et du Code Pénal. Dans le contrat particulier dit Règles relatives à la conduite du processus psychothérapique en groupe joint en annexe, une clause impose le non passage à l’acte sexuel entre étudiants, et entre étudiants et formateurs, eu égard à la particularité de la formation à la psychothérapie dans un contexte expérientiel.

Conformément à l’article L.1152-1, aucune personne au sein du CIFPR ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail ou d’études, susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir. Aucune personne, ayant subi ou témoignant de tels agissements, ne peut être sanctionnée.

Article 12 : Horaires de formation

Les horaires des formations sont fixés par la Direction du CIFPR sur indication des formateurs concernés. Ils sont portés à la connaissance des étudiants soit par courriel, soit à l’occasion de la remise des programmes de formation. Les formateurs et les étudiants sont tenus de respecter ces horaires.

Le CIFPR se réserve le droit de modifier exceptionnellement ces horaires en fonction des nécessités de service et des disponibilités des salles. Les formateurs et les étudiants sont tenus de se conformer aux modifications d’horaires éventuellement apportées par le CIFPR. En cas d’absence ou de retard, il est demandé aux étudiants d’en avertir le formateur, ou la Direction du CIFPR ou le secrétariat du CIFPR. Une procédure de remplacement des heures d’absence est mise en place.
Une fiche de présence sera signée par les étudiants à l’issue de chaque module de formation.

Article 13 : Engagement quant au paiement de la formation et aux obligations liées au déroulement et au contenu de la formation

Dans une Convention d’enseignement co-signée par chaque étudiant et par le CIFPR, l’étudiant s’engage à acquitter chaque année le montant intégral de la formation à terme échéant. Il peut, par dérogation, s’en acquitter par échelonnement, mais aucun motif ne lui permet de se soustraire au paiement de l’intégralité de la somme due. La reconduction est tacite. L’étudiant s’engage à avertir l’organisme de formation quatre mois à l’avance par courrier recommandé de sa volonté de cesser la formation, sous peine de devoir assumer la charge financière de toute l’année suivante si cette disposition n’est pas respectée.

Les formateurs et les étudiants doivent exécuter les travaux qui leur sont confiés ou demandés. Il s’agit, pour les formateurs de dispenser l’enseignement qui leur a été confié, d’une discipline donnée, au cours d’un nombre de stages et séminaires, précisé en début de cursus. Pour les étudiants, cela recouvre les travaux demandés par les formateurs, c’est-à-dire les comptes-rendus des séminaires et des stages, les rapports d’observation et d’assistanat et tous autres travaux écrits exigés par les formateurs, notamment lorsqu’il s’agit de « rattraper des absences ».

Les étudiants qui présentent leur candidature au CIFPR s’engagent à poursuivre une psychothérapie individuelle ou psychanalyse pendant toute la durée de la formation. Ils devront pouvoir en justifier les modalités et la régularité.

Article 14 : Accès au lieu de formation

Sauf autorisation expresse de la Direction du CIFPR, les étudiants ayant accès au lieu de formation pour suivre un enseignement ne doivent pas y entrer ou y demeurer à d’autres fins, et ne doivent pas donner accès à ces lieux à des personnes extérieures à l’organisme de formation.

Article 15 : Usage du matériel et de la documentation pédagogique

Les formateurs et les étudiants ont l’obligation de conserver en bon état le matériel qui leur est confié en vue de la formation. Le matériel doit être utilisé conformément à son objet et exclusivement réservé aux activités de formation. Le matériel mis à disposition consiste principalement en une bibliothèque, un téléviseur et un magnétoscope.

Il est interdit d’introduire dans les locaux des objets ou marchandises destinés à la vente; d’organiser sans autorisation de la Direction du CIFPR, qu’elles soient légales ou conventionnelles, des collectes ou souscriptions sous quelque forme que ce soit; de diffuser des journaux ou pétitions, d’afficher des informations, d’emprunter sans autorisation préalable, même pour quelques jours seulement, des objets appartenant à l’établissement.

A la fin du module de formation, les formateurs et les étudiants sont tenus de restituer en bon état tout matériel ou document en leur possession appartenant à l’organisme de formation, sauf les documents pédagogiques distribués en cours de formation.

Les documents pédagogiques remis lors des sessions de formation sont protégés au titre des droits d’auteur et ne peuvent être réutilisés autrement que pour un strict usage personnel.
Enregistrer ou filmer les sessions de formation doit faire l’objet d’une autorisation préalable de la Direction du CIFPR et du formateur concerné.

Article 16 : Responsabilité de l’organisme en cas de vol ou endommagement de biens personnels

Le CIFPR décline toute responsabilité en cas de perte, vol ou détérioration des objets personnels de toute nature déposés par les formateurs et les étudiants dans les locaux de formation.

Article 17 : Définition du comportement fautif et définition des sanctions

Tout manquement à l’une des dispositions du présent Règlement intérieur pourra faire l’objet d’une sanction.

Est considéré comme fautif tout comportement qui se manifeste par un acte ou une abstention de nature volontaire ne correspondant pas à l’exécution normale de la relation contractuelle. Il peut s’agir d’un non respect d’une disposition du Règlement intérieur, de la Convention d’enseignement, mais aussi de l’inexécution ou de la mauvaise exécution du travail demandé ou confié.

Constitue une sanction au sens de l’article R 922-3 du Code du travail toute mesure, autre que les observations verbales, prise par la Direction de l’organisme de formation, à la suite d’un agissement considéré par elle comme fautif, que cette mesure soit de nature à affecter immédiatement ou non la présence de l’intéressé dans la formation ou à mettre en cause la continuité de la formation qu’il donne ou qu’il reçoit.

Tout agissement considéré comme fautif pourra, en fonction de sa gravité, faire l’objet de l’une ou l’autre des sanctions suivantes :

– Avertissement écrit – Blâme écrit et déposé dans le dossier de l’étudiant

– Changement de promotion – Convocation devant le comité pédagogique ou le conseil de direction

– Exclusion de l’établissement

– Licenciement pour les personnes salariées

Les amendes ou autres sanctions pécuniaires sont interdites.

La Direction de l’organisme de formation doit informer de la sanction prise :

– l’employeur, lorsque l’étudiant est un salarié bénéficiant d’une formation dans le cadre du plan de formation continue en entreprise

– l’employeur et l’organisme paritaire qui a pris à sa charge les dépenses de la formation, lorsque l’étudiant est un salarié bénéficiant d’une formation dans le cadre d’un congé de formation.

Article 18 : Procédure disciplinaire

Aucune sanction ne peut être infligée sans que l’intéressé ait été au préalable informé des griefs retenus contre lui et entendu dans ses explications.

Lorsque la sanction envisagée a une incidence, immédiate ou non, sur la présence d’un étudiant dans une formation, ce dernier doit être convoqué par lettre, envoyée en recommandé avec AR, ou remise contre récépissé. La lettre doit préciser l’objet de la convocation, la date et l’heure de l’entretien, ainsi que la possibilité de se faire assister par une personne de son choix appartenant au cadre du CIFPR (salarié, formateur, étudiant).

Toute sanction doit faire l’objet d’une décision écrite et motivée notifiée par lettre recommandée avec AR, au moins un jour franc et au plus 15 jours francs après l’entretien.

Aucun fait fautif ne peut donner lieu à des poursuites disciplinaires au delà des 2 mois à compter de la constatation de ce fait, à moins qu’il n’ait donné lieu à des poursuites pénales.
Aucune sanction antérieure de plus de 3 ans ne peut être invoquée à l’appui d’une nouvelle sanction.

VI – Représentation des étudiants


Article 19 :

S’agissant d’une formation dépassant les 500 heures, les étudiants ont le droit et le devoir d’être représentés par des délégués choisis par eux-mêmes au sein de chacune de leur promotion.
Les délégués sont présents à une réunion de travail semestrielle avec l’équipe d’encadrement du CIFPR.

Les délégués accompagnent les étudiants, à leur demande, dans leurs litiges ou conflits avec la Direction ou tout membre du CIFPR.

VII – Formalités administratives


Article 20 : Dépôt du Règlement intérieur
Conformément aux articles L.1321-4 du code du travail, le présent règlement a été:

– transmis aux formateurs du CIFPR.

– transmis à l’assistante de Direction

– transmis aux étudiants à la date prévue d’entrée en vigueur

Article 21 : Modifications Tout dépôt de modification sera soumis aux mêmes formalités que le dépôt initial.

Article 22 : Notes complémentaires

Le présent Règlement peut être complété par des notes portant prescriptions générales et permanentes que la Direction juge nécessaires. Elles sont soumises aux mêmes consultations et formalités que les précédentes.


Article 23 : Date d’entrée en vigueur

Le présent Règlement entrera en vigueur le 4 janvier 2010

Article 24 : Opposabilité

Le présent Règlement intérieur est opposable à l’ensemble des personnes visées à l’article 2, que celles-ci aient été présentes antérieurement ou postérieurement à son entrée en vigueur. Il sera remis à l’étudiant avec la Convention d’enseignement mentionnée à l’article 13, au formateur et au salarié avec son contrat de travail ou de vacation, et plus généralement à l’ensemble des personnes présentes antérieurement à sa date d’entrée en vigueur.

Toute personne concernée par le présent Règlement intérieur sera tenue d’en prendre connaissance dès sa réception et ne pourra se prévaloir de son ignorance.

Article 25 : Publicité

Le présent règlement sera affiché dans les locaux du CIFPR, et publié sur son site internet

Fait à Paris le 4 janvier 2010

 

Quel syndicat pour quelle pratique dans quel contexte ?


Psychothérapie relationnelle, problèmes, enjeux, ouvertures.

Panorama de la situation d’ensemble au sein du carré psy, perspectives historiques.

Rapport moral et politique auprès de l’Assemblée générale du SNPPsy prononcé le 20 novembre 2009.


SNPPsy

Psychothérapeutes relationnels & psychanalystes

ASSEMBLÉE GENÉRALE DU 20 NOVEMBRE 2008

PHILIPPE GRAUER

RAPPORT MORAL & POLITIQUE


Ce texte représente une analyse politique de la situation de la psychothérapie relationnelle dans notre pays et dans le monde. Tenant compte du vote de l’article 91 de la loi du 24 juin 2009, toujours non assorti de son décret d’application pris en Conseil d’État, il s’efforce de dégager les problématiques, les enjeux et les ouvertures.

Le SNPPsy constitue l’une des quatre institutions historiques responsables de la psychothérapie relationnelle dans notre pays, initiateur de la fondation du Groupe de liaison de la psychothérapie relationnelle — GLPR, qui regroupe le Psy’G, le SNPPsy, la FF2P et l’AFFOP.


Ouverture

Forts d’un combat vaillamment conduit sur six années de crise, qui a vu notre personnalité scientifique, institutionnelle et professionnelle s’affirmer de façon incontournable, nous voici au seuil d’une nouvelle période, marquée par l’adoption d’une loi qui faute de nous éradiquer s’efforce de nous marginaliser en détournant notre titre pour en faire celui d’une autre profession que la nôtre, essentiellement hospitalière. De quel mouvement historique procédons-nous ? comment se dessine le champ paradigmatique dont nous constituons un élément déterminant et irremplaçable ? de quels moyens disposons-nous pour poursuivre notre exercice professionnel libéral dans des conditions de sécurité et de respect de notre éthique et épistémologie ? sous quel nom allons-nous désormais exercer, qui protège nos valeurs scientifiques et professionnelles ? quel syndicat voulons-nous pour quelle pratique se situant résolument dans le champ du processus de subjectivation, que la discipline engagée soit psychothérapique relationnelle ou psychanalytique ?

Confusion des origines

Depuis un siècle que nous avons affaire à la médecine ! Freud, lui-même médecin, s’est battu pour une analyse laïque, soutenant à peu près qu’il était plus difficile à un médecin de devenir psychanalyste qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille. Nos domaines ont des origines communes et lever la confusion des origines reste une préoccupation constante dans le peuple psy, peut-être un des ses symptômes, & pourquoi n’aurions-nous pas des symptômes, pourquoi même institutionnellement n’en constituerions-nous pas ? Les psychologues présentent tous les symptômes de la grande crise allergique quand ils entendent le mot philosophie, c’est quasiment la même chose avec les sociologues pour des raisons similaires de désengagement d’un champ, alors que par le biais du terme clinique les mêmes sociologues marquent un penchant vers nous et les philosophes se prennent à aimer la clinique pendant que nous, nous nous prenons de passion pour Heidegger ou Merleau-Ponty. Sans compter avec le champ de la spiritualité, susceptible de provoquer chez certains des accès de fièvre, mais il n’existe pas de vaccin contre le sentiment océanique.

Psychanalyse : souci de démarquage

On connaît l’effroi et le mépris psychanalytique français pour la psychothérapie au sens générique du terme, et pour le terme relationnel si l’on précise. On connaît la réaction à l’innovation quand elle ne vient pas de chez elle de la psychanalyse et nos difficultés dans ce domaine en qualité de novateurs. On connaît la référence de la psychanalyse à la psychiatrie, des gens sérieux car en France psychanalyse et médecine s’étaient rejointes et ont parfois été jusqu’à quasi fusionner. On a pu mesurer les avancées qu’a pu en tirer la psychiatrie et l’on comprend la fierté de la psychanalyse. Fierté toutefois ne justifie pas arrogance. On comprend par ailleurs que les psychanalystes qui pratiquent de plus en plus de psychothérapie (1*), cherchent à se démarquer de ce qu’ils conçoivent comme une subpratique, une sorte de sous-marque. Sans compter qu’ils se sont bataillés durant un demi siècle contre des écoles d’inspiration phénoménologique qui ne connaissaient pas l’inconscient freudien, pour tout dire des barbares.

Médecine scientiste alternatives magiques ?

Le thème de cette barbarie continue de se développer. Dans sa récente réédition de son histoire de la psychanalyse, au chapitre Héritages, l’historienne Élisabeth Roudinesco décrivant la crise de la médecine contemporaine et son dépit de constater le décalage entre les progrès de la médecine scientifique et ses faibles avancées dans le domaine psychique — encore que la découverte des neuroleptiques représente un pas en avant considérable, dépit qui l’a précipitée vers la neurologie et le comportementalisme au mépris de l’héritage freudien, aborde la question de l’alternative à une médecine scientiste. Elle décrit cette alternative comme une mouvance globalement inspirée par la mentalité magique, ce qui la conduit parfois à classer notre psychothérapie, que par ailleurs elle reconnaît parfaitement, dans le lot d’une « multitude de psychothérapies souvent peu sérieuses ». Nombre d’auteurs sérieux nous confondent avec le mouvement du Développement personnel et le New Age pour faire bonne mesure. La dernière confusion en date est celle du coaching, nouvelle forme de conseil conjugué avec la profession d’entraîneur(2*), avec laquelle nous n’avons rien à faire. C’est donc toujours la même histoire, valable pour tous, il faut sans cesse se démarquer. L’excès de démarcation conduit au sentiment nobilitaire.

Moins diplômés

D’autant que les barbares se sont multipliés avec l’arrivée sur la scène psy de la psychologie humaniste. Facteur aggravant, ces nouveaux venus recrutent des personnes du deuxième âge (dire aussi d’âge moyen, jamais de moyen âge) qui ont déjà entrepris une démarche, soit psychothérapique soit psychanalytique, et deviennent professionnels en passant par leurs propres Écoles, des écoles de formation pour adultes, des écoles d’application et de professionnalisation privée, ce qui fait qu’à la finale ils sont moins diplômés (de l’université, car leurs écoles leur dispensent cinq années d’études tout aussi bien, soit 2000 heures et plus, sanctionnées par un diplôme sans valeur universitaire(3*)) que les étudiants en psychologie ultérieurement devenus psychanalystes(4*). Moins diplômés donc ignares donc méprisables. Se démarquer d’eux absolument.

Les médecins récupérateurs

On connaît surtout le goût de la médecine pour la récupération de toute pratique qu’elle trouve bon de s’approprier, vu de son point de vue la proximité avec un champ scientifique ou pratique. Le pire fut l’homéopathie, considérée pour une grande part par la médecine scientifique comme pure charlatanerie, absorbée de peur que la médecine ne souffre de trop de fuites.

La médecine et la thérapie

Avec nous c’est l’idée même de médecines de l’âme qui cloche. Vous pensez : médecines ! et ce terme de thérapie. Ce terme nous revient soutenait le ministre Mattei. De droit médical sinon divin. Restitution ? Et le terme soin ? Ah le terme soin ! prends soin de toi ne veut tout de même pas dire n’oublie pas de passer chez le docteur. En tout cas la médecine, elle, a pris soin de nous. Elle s’est penchée sur le nôtre de cas. Prise de crises d’angoisse elle a vu des charlatans partout. Quand la médecine entre en crise elle hallucine des myriades de charlatans qui s’emparent de la population, l’illusionnent et lui font endurer mille supplices, Jérôme Bosch aurait très bien illustré cela. Nouveau trouble (les symptômes ont disparu nous n’avons plus affaire qu’à des troubles) l’APC/H Angoisse panique de charlatanisme, avec ou non hypomanie, maladie professionnelle à inscrire au DSM — seulement lorsqu’on tiendra une molécule efficace contre, car le plus souvent c’est la molécule qui impulse la catégorie.

Médecine de l’âme et maladies cérébrales

La crise médicale à laquelle nous avons affaire est d’abord celle de la psychiatrie. Cette pauvre psychiatrie naguère glorieuse, du temps où, pacsée avec la psychanalyse, elle se sépara de la neurologie, cela se passait en 1968 — décidément ! C’est que la médecine scientifique l’a tellement devancée. On pouvait s’y attendre, la « médecine » de l’âme n’est pas vraiment médecine, il n’existe grâce à Dieu même après sa mort aucun traitement de la condition humaine. « Traiter toutes les souffrances psychiques comme des maladies cérébrales(5*) « , réduisant l’homme à ses comportements, à des compartiments DSM(6*), fut la réponse d’une médecine ayant cru que le positivisme résoudrait son retard dans le domaine du psychisme. Si on entreprend de se représenter la souffrance psychique comme neuronale et comportementale, si en vient à se faire une idée exclusivement médicale de la souffrance, on en arrive à médicaliser l’existence humaine, on atteint des sommets d’absurdité épistémologique, des hauteurs béantes(7*) vaudrait-il mieux dire, par l’oblitération de ce qui est irréductible dans l’Homme, son humanité, et par l’oubli notamment du caractère relationnel de son existence.

Neurologie, surveillance, évaluation

C’est ainsi que, pour reprendre les termes d’Élisabeth Roudinesco(8*) , « la psychiatrie est devenue, pour sa partie clinique une branche de la neurologie et donc des neurosciences, pour sa partie sociale un système de surveillance de la dangerosité et enfin, pour son approche subjective, un discours fondé sur l’évaluation des conduites(9*). « 

Homme-machine

Le ministre Mattei voulait récupérer le radical thérapie, la médecine organiciste croit pouvoir récupérer radicalement l’être humain pour en faire un animal machine, et récupérer du coup la psychiatrie pour en faire une spécialité vétérinaire. Neuro vétérinaire.

La psychologie délestée de la psychanalyse

De son côté la psychologie “scientifique”, scientisticienne, ravie de la jonction de son comportementalisme devenu cognitivisme depuis que Chomsky eut naufragé la linguistique, avec les neurosciences et l’épidémiologie, quoique toujours inquiète du processus de sa para médicalisation en cours, délestée de la psychanalyse, peut se lancer dans l’opération à nous le titre de psychothérapeute.

Psychologues et psychiatres : sécurité conformité santé mentale

Alors survient la révolution épistémologique. La main dans la main, psychologues et psychiatres redevenus neurologues parleront gênes, neurones, déficience cérébrale, comportements à risque. Question de sécurité, la personne, que dis-je, l’usager, devenu entrepreneur gestionnaire de lui-même, réputé responsable de ses maladies car la maladie a supplanté le malaise, est invité à cesser de désordonner ses conduites et par là de devenir antisocial. Le psychologue assisté de tests et questionnaires à cocher l’aidera à s’évaluer, et à entrer dans des programmes préventifs. Il aidera le système à prévenir les risques en évaluant ses enfants dès la maternelle. Il mangera cinq fruits par jour, se présentera à la vaccination et au dépistage contre la dépression, une maladie endémique, si sa tristesse insiste au motif qu’il a perdu son travail sa femme et sa grand-mère dans l’année.

Psychothérapie à protocoles

Un programme de psychothérapie à protocoles, brève car tout ça coûte cher, lui sera administré si sa dépression est diagnostiquée (grâce au DSM, système autoproclamé fiable) accompagné des molécules ad hoc. Si son organisme ou son cerveau résiste au traitement TCC, il sera déclaré handicapé, médicamenté à vie et l’affaire classée jusqu’à nouvel ordre ou nouveau désordre. Orwell n’y avait pas pensé mais nous y voici. C’est pour faire place à cela qu’on nous prie de lâcher notre nom de psychothérapeutes.

Psychothérapeutes NN

Rendus là, on peut penser qu’il vaut mieux ne pas partager l’appellation avec de pareilles pratiques. Une nouvelle profession est née, axée sur la psychopathologie, qui n’a que peu à voir avec la nôtre. Officielle, garantie par l’État et l’université, je propose d’appeler ses agents psychothérapeutes NN, et de prendre note de leur existence à venir, en particulier dans le secteur hospitalier. Où leurs collègues psychologues freudiens auront l’occasion de travailler avec eux, engageant certainement un fructueux dialogue scientifique et méthodologique, c’est l’affaire des psychologues. La psychothérapie est tellement diverse qu’elle supportera bien cette modification de son paradigme. Psychothérapeute au sens générique étant un titre mais non une profession, en toute logique il y aura des psychothérapeutes NN un peu partout, dont chez nous. Les nôtres pratiqueront la psychothérapie relationnelle voilà tout.

La psychothérapie relationnelle, une nouvelle spécialité

Nous, nous aurons à garantir, avec nos moyens, la pratique, peut-être la psychopratique, qui répond à nos cinq critères et obéit à notre code de déontologie. Ceux d’entre nous qui le désireront pourront même imprimer sur leurs cartes psychothérapie relationnelle uniquement, car il s’agira d’une spécialité. Nous étions professionnels de fait, en marche vers la professionnalisation, avec une ébauche de droit ordinal privé avec notre titularisation selon les cinq critères réservant l’accès à ceux qui y répondaient. Nous le demeurons. En face de nous, sur le vis-à-vis du Carré psy, des professionnels de la psychologie useront du titre de psychothérapeute NN, titre et non profession. De ce point de vue nous voici pour l’instant à statut égal. Profession psychothérapeute demeure une virtualité.

Construction identitaire en devenir

Rien d’étonnant dans tout cela, la sociologie des professions foisonne de cas semblables, nous constituons tout simplement une profession en voie d’institutionnalisation, notre construction identitaire se poursuit. « La rénovation de la nomenclature des professions et catégories socioprofessionnelles » (PCS) est nous dit Jean-David Fermanian(10*) périodique, selon des cycles d’environs 20 années. Nous y voici. La dimension internationale de ladite nomenclature influera sans doute sur son devenir national. Nous participons d’une vaste mouvement, à présent mondialisé, qui joue sur des périodes historiques longues. Considérons ce qui s’est passé depuis plus d’un demi siècle.

Troisième voie

Dans les années 50 aux États-Unis le gâteau psy se partageait en deux parts principales plus une minoritaire. Une psychiatrie-psychanalyse intégrée, normative, d’une part, une psychologie comportementaliste virulente, skinerienne, déshumanisante, de l’autre. Les psychologues ninis de l’époque, ni freudiens ni behavioristes, pris dans cette tenaille, lancèrent avec Maslow une contre-offensive identitaire, la psychologie humaniste, d’inspiration phénoménologique et existentialiste, plus tard devenue Troisième voie, qui se développa et se trouva liée au mouvement anti guerre du Vietnam protestataire de la Beat Generation. L’équilibre des années soixante reposa sur cette trilogie, et aboutit dans les mouvements de 68 qu’impulsa largement celui de la psychologie humaniste.

1945 – 1968 et nous

Notre président de la République voue aux gémonies 68. Il a raison. Nous sommes les acteurs et les héritiers d’un mouvement, qui se manifesta par le soulèvement de la génération d’après guerre qui voulait vivre autrement une autre vie, selon un autre style. L’actuel régime du tout managérial et évaluation, de l’isolement de l’individu qui ne trouve plus pour protester contre l’insupportable auquel le système soumet que le suicide, n’aime pas 68. Un 68 pas si mort que cela sans quoi personne ne se soucierait de vouloir en finir avec lui. 68 n’aime pas ce système déshumanisant contre lequel Roland Gori avec son Appel des appels nous convie à résister en nous unissant. Pensons-y, notre actuelle société vit sur deux soubassements historiques fondateurs, le programme du CNR mis en place à la Libération et 68. Le système politique actuel s’attaque aux deux, cela explique en partie la virulence contre nous.

DSM IV et la suite

À mesure que le courant humaniste se développait on vit la psychiatrie américaine se désengager de la psychanalyse pour devenir scientiste, passant progressivement, avec l’opération DSM4 conduite par l’ancien reichien (!) Spitzer, à une neuropsychiatrie statisticienne d’inspiration comportementaliste. La mondialisation commençait, avec elle celle de l’industrie pharmaceutique. Les catégories DSM, réduisant en miettes le corpus descriptif de la psychopathologie et le concept de symptôme, se mettent à suivre l’apparition de chaque nouvelle molécule. Au point qu’on pourrait parler de psychopathologie moléculaire, s’il ne fallait corriger la figure avec l’action des groupes de pression (où est passé la « science » dont on nous rebat les oreilles dans tout cela ?) pour « reclassifier » » telle catégorie désireuse de ne plus se voir clouer au pilori psychiatrique, par exemple à la rubrique perversion.

Psychanalyse, psychologie et psychologie clinique

En France entre psychologie et psychiatrie les choses se jouèrent différemment. Lagache reprenant une idée de Janet, procéda au mariage de raison de la psychologie et de la psychanalyse sous le nom de psychologie clinique. La psychanalyse se voit alors hébergée en psychologie aux côtés d’une psychologie expérimentale, « scientifique » orientée vers le psychophysiologie et le biologique, orientée vers une médecine organiciste. Hébergement précaire comme on sait maintenant, mais qui semblait installé définitivement. Lacan ayant bousculé et rénové la psychanalyse française par un génial mélange de structuralisme, de philosophie, de surréalisme et de rétro freudisme, la psychiatrie de son côté se convertit en masse à la psychanalyse (pas seulement lacanienne), devenue pour un temps son inspiratrice.

Hégémonie psychanalytique

C’est le moment de l’hégémonie psychanalytique. La psychanalyse étend son influence dans la culture ambiante. C’est le règne de la « discipline reine ». Elle méprise les psychothérapies, entités au mieux ancillaires, au pire l’ennemi à abattre, et le pire, précisément c’est de pire que nous traitent les lacaniens, en l’occurrence est à peu près sûr.

La psychothérapie c’est nous

Lorsque surviendra dans notre pays dans les années 70 la vague du Mouvement du potentiel humain, les praticiens en psychothérapie humaniste nouveaux venus lui rendront son mépris. Trop occupés à rivaliser avec l’établissement psychanalytique et à installer notre secteur identitaire et scientifique flambant neuf, nous nous proclamons La psychothérapie, et ne sommes pas loin de penser que nous allons égaler sinon supplanter une psychanalyse que nous considérions confite dans son ancienneté et arrogance, sans pour autant la négliger ou ignorer car nombre d’entre nous y recouraient par ailleurs.

Notre montée en puissance

Notre montée en puissance n’est pas négligeable, notre installation en profondeur au sein de la société française date de cette époque. Nous correspondons à la sensibilité du temps et aux besoins des gens, las de la poker face psychanalytique mutique et des deux ou trois séances hebdomadaires à cinq minutes mais pas à cinq francs. Nous nous institutionnalisons et donnons ses cadres à la profession qui avec nous amène sa fraicheur, sa créativité, sa capacité de recherche clinique engagée, sa liberté d’allure, sa dimension émotionnelle, psychocorporelle, groupale, sa fraternité, sa chaleur, le tout dans le cadre d’une déontologie responsable. Nous sommes des rénovateurs de la clinique. Notre littérature est tonique et vivifiante, notre pratique change du tout au tout les habitudes psys de l’ensemble de la population. Jusqu’au langage qui change. Dès les années 80 on ne va plus comme en 60 voir un psychanalyste quand on commence à aller mal, on va voir son psychothérapeute. Nous.

Profession psychothérapeute

À côté du Psy’G (1966), davantage profession libérale, nous créons le Snppsy (1981), qui fonctionnera durant vingt ans comme instance ordinale et idéologique. Nous avons de l’élan. Nous voulons faire reconnaître notre nouvelle profession. Nous nous présentons sur la scène. On nous voit comme les autres, comme les trois autres professions psys cardinales, hanter notre ministère de tutelle, normal, nous sommes la société civile responsable. Nous allons jusqu’à engager des pourparlers pour faire homologuer nos services aux nouvelles normes Afnor. On peut ricaner a posteriori sur cette idée de se faire normer comme les chauffe-eau. Nous avions décidé de nous saisir de tout ce qui nous permettrait d’avoir pignon professionnel sur rue, comme nos collègues. Ni plus, ni moins. Nos Écoles en dix ans sont devenues rigoureuses. Nos écoles, pas n’importe lesquelles, nous disposons d’un système de reconnaissance des écoles qui en garantisse la qualité. Nous prévoyons une maquette intégrée de formation mixte École professionnelle Université sous le titre d’École pratique des hautes études en psychothérapie, ignorant qu’au même moment sous le même sigle René Major prévoyait une formation à la psychanalyse. C’était dans l’air de l’époque. C’est l’époque où Serge Leclaire édite son État des lieux de la psychanalyse. Bientôt nous publierons Profession psychothérapeute.

Déploiement institutionnel

Bientôt nous signerons la Déclaration de Strasbourg (1990) et nous situerons dans le contexte européen. Bientôt nous co-fonderons avec le Psy’G la FFdP (1995) puis en sortirons pour fonder l’AFFOP (1998). Notre psychothérapie se diversifie et étend ses connexions à l’ensemble du continent. Bientôt nous définirons la psychothérapie relationnelle comme telle (1999), dans le cadre conceptuel plus large du Carré psy. Le projet de loi Jean-Michel Marchand date de 1999-2000.

Un syndicat professionnel responsable

Dans notre pays nous soutenons au Ministère qu’il suffirait, nous-mêmes disposant de notre système de titularisation selon nos cinq critères, que le Ministère fasse savoir dans un document descriptif que nous existons à la population pour qu’elle s’oriente et s’évite si elle le souhaite tout recours à des praticiens hasardeux garantis par rien d’autre qu’eux-mêmes. Nous ne demandons surtout pas davantage, désireux de n’engager aucune chasse aux sorcières, convaincus qu’il vaut mieux prêcher d’exemple que d’exhortation. Nous offrons notre collaboration à la lutte antisecte auprès du Premier ministre. Nous agissons en syndicat responsable.

Opération Accoyer-SPP (Vasseur) — Groupe de contact (Sédat(11*))

C’est à ce titre que nous sommes sur la brèche lorsque pour la première fois en 1998 Bernard Accoyer entame de nous attaquer par un premier amendement, qu’il retirera bientôt. À la deuxième tentative nous réagissons par la proposition de loi Jean-Michel Marchand (99-2000). Puis c’est l’amendement de 2003, jusqu’à l’actuelle loi de confiscation au bénéfice de l’association Medecine & Psychology United, sous direction médicale — en coopération avec les psychanalystes du Groupe de contact, du titre privé sur lequel nous avions soigneusement veillé.

Qu’allons-nous faire ?

Nous nous sommes bien battus sur tous les terrains. Maintenant que l’affaire a progressé jusqu’au vote de la loi, qu’allons-nous devoir faire ? Sachant ce que nous sommes comment allons-nous honorer à l’avenir notre identité, notre activité scientifique et professionnelle ?

Sachant ce que nous sommes

Ce sachant ce que nous sommes condense notre spécificité scientifique, éthique et professionnelle. Je ne le développe pas ici par souci de gain de temps. Nous sommes si l’on devait se résumer le syndicat et les praticiens des cinq critères. Nous sommes le syndicat de l’agrément des écoles tel que l’a mis en place avec notre collaboration l’Affop. Pour ne donner qu’un exemple une de nos collègues du CA nous faisait part il y a peu qu’elle avait retrouvé munis du CEP les étudiants que son école avait refusé de garantir. Il faut de tout pour faire un monde et nous prenons garde de nous différencier, sans renoncer pour autant à l’indispensable unité d’action avec les trois autres centrales historiques de la psychothérapie relationnelle.

Inscription au Registre sans problèmes

Dans nos rangs nous comptons des praticiens d’une autre profession, titulaires du diplôme indispensable, psychologues, médecins ou psychanalystes régulièrement inscrits dans leur association, qui jouissent du titre annexe de base, du passeport, nécessaire à cette prétention. Leur inscription au Registre ne devrait pas faire de problème, pourvu qu’ils remplissent les conditions en matière de formation en psychopathologie figurant au décret d’application, ce qu’une Commission examinera.

« Psychothérapeutes à titre unique »

Il y a ceux que Alain Naissant appelle justement les psychothérapeutes à titre unique, qui n’ont dans leur poche qu’une carte d’identité non valable, celle que leur délivre notre syndicat (12*) devront exercer sous un autre nom pour ne pas se trouver en état d’usurpation de titre.

Commissions guillotines

Ils pourront présenter un dossier d’homologation devant les Commissions régionales — Commissions guillotines nous connaissons le modèle et le fonctionnement scélérat, dont les dircab’ successifs nous ont tous assurés du plus jamais ça — qui sera massivement rejeté. Ils le pourront s’ils justifient d’au moins cinq années de pratique de la psychothérapie à la date de parution du futur décret d’application. Nous devrons les aider s’ils désirent à tenter de se faire homologuer. Nous pourrions même présenter le plus de (bons) dossiers possibles afin de faire éclater le scandale de leur rejet. Sans compter que pendant la durée de la procédure, la prétention au titre devrait pouvoir courir, c’est l’affaire de mesures transitoires qui ne sont point parues, évidemment au décret non publié.

Le facteur temps

Autre facteur, le facteur temps. Le temps passe, il ne fait même que passer. Depuis 2003, six ans ont ainsi passé, et nous avec. Continuez de compter : d’ici combien de temps votre dossier sera-t-il diligenté, et où en serons-nous alors ? Il pourrait être avisé à tout hasard de déposer un dossier. De plus, dans l’attente du résultat généralement la règle veut en matière de mesures transitoires que le demandeur puisse continuer à faire usage de son titre précédent (de psychothérapeute donc). Tout cela peut demander des années, du temps, toujours du temps. Et quand on a perdu on recoure, et le temps recourt.

Poème bureaucratique

Toutefois ce dossier ne vous donnera pas le précieux titre. Il vous délivrera — délivrerait, l’accès à la formation officielle universitaire en psychopathologie à suivre pour l’ensemble des praticiens désireux de s’inscrire au Registre national des psychothérapeutes (regroupant les inscriptions aux registres départementaux), lequel débouche sur le boulevard du droit à l’usage du titre. C’est beau tout de même un poème bureaucratique.

Sous quel nom exercer

Certains et j’en connais plus d’un pourront aussi ne pas vouloir de ce titre et s’en faire gloire. Nous les suivrons aisément sur ce sentier de la gloire. Il ne s’agit pas tellement d’honneur mais du refus de se voir paramédicaliser. Sous quel nom garanti par leur syndicat vont-ils décider d’exercer désormais ? Il est éminemment souhaitable que les quatre institutions historiques de la psychothérapie relationnelle en France tombent d’accord sur un titre commun qu’elles garantiraient ensemble par une charte.

Vers une nouvelle Coordination

Nous sommes en pourparlers à ce sujet. L’un des quatre soutient une option différente. Les trois restantes pourraient au moins s’unir, et au moins passer un accord d’alliance avec le quatrième. Nous trouvons la FF2P imprudente et nous demandons comment la soutenir si elle maintient sa position et subit des attaques en conséquence. Nous trouvons même qu’elle nous fragilise. Je ne mentionne que pour mémoire l’attitude suicidaire et provocatrice d’une organisation qui a déposé le titre de psychothérapeute à l’INPI et prétendant maintenir ses plaques risque de faire recevoir claque pour plaque à tout praticien qui se hasarderait dans cette politique. Si nous parvenions à reprendre l’idée d’un groupe de liaison(13*) pour ensemble soutenir notre juste cause, sous quelque nom que ce soit, nous nous réjouirions. Nous mettrons en œuvre toute l’énergie nécessaire pour aboutir en ce sens(14*) .

La question du nom

Examinons à présent de plus près la question du nom. L’année dernière notre AG se plaçait sous le signe et patronage du relationnel de l’appellation de psychothérapie relationnelle. J’y définissais dans mon rapport moral ce dernier terme, et nous situais scientifiquement et politiquement dans ce champ.

Renommer notre côté du Carré psy

Cette année, la loi tombée, sous les quolibets goguenards de M. Abou « ils n’auront qu’à s’appeler coaches » et l’impavide « la psychothérapie ça n’existe pas » de notre ministre de tutelle, il ne nous reste plus qu’à déterminer la façon dont nous allons devoir nous désigner, pour renommer notre côté du Carré psy débaptisé par la médecine alliée de la psychologie et pour une bonne part de la psychanalyse même.

Trois possibilités

Les pourparlers entamés à notre initiative avec le Psy’G, l’Affop et la FF2P tournent autour de trois noms ou groupes nominaux :

• Praticien en psychothérapie : inchangé

• Psychopraticien relationnel : ligne Snppsy

• Psychopraticien tout court, accommodable à volonté de l’adjectif relationnel.

1) Praticien en psychothérapie.

L’avantage de la première formule est qu’elle demeure inchangée. Notre façon de nous dire cliniciens fut de nous réclamer de la pratique. Et puis le terme dure depuis la création du syndicat : inertie positive. Paradoxe, les autres détournent à leur profit notre nom, nous le conservons.

Cette force fait sa faiblesse. Ce qui est confisqué c’est le titre pas l’activité. Nous demeurons libres de pratiquer la psychothérapie — que nous désignons comme relationnelle pour éviter toute confusion, pourvu que ce ne soit pas sous le titre de psychothérapeute. Or comment appelle-t-on celui qui pratique la psychothérapie ? le dictionnaire le plus simple vous le livrera sans peine : un psychothérapeute. Se définir par la définition même du terme interdit, agir en cruciverbiste de niveau un, c’est prendre des risques. L’inconvénient réside dans sa dangerosité sémantique : trop de proximité avec le signifiant confisqué. Le bon sens saura bien guider quelque psychothérapeute NN un tant soit peu corporatiste à faire observer à un tribunal qu’il existe vraiment trop peu de dissonance cognitive entre le terme et sa définition(15*). Nous ne prenons pour l’instant aucune décision.

[…]

2) Psychopraticien relationnel

Avec le premier terme, psychopraticien, nous croyons changer de nom, nous conservons praticien, avec psycho nous conservons le radical qui permet à tous de nous repérer comme relevant du champ psy. Considérons un instant le retournement effectué. Praticien de l’initiale vire à l’aphérèse (autobus) pendant que psycho en position apocopique (comme le ciné de cinéma) débarrassé de l’encombrant radical médical thérapie, institue une nouvelle désignation. Ça c’est du retournement !

À nominalisme, nominalisme et demi. Opération indispensable. D’autant qu’avec relationnel nous gardons notre prénom. Précieux. Nous maintenons par ce mot notre affichage syndical et épistémologique depuis une décennie, depuis avant la crise Accoyer. De plus, le terme existe dans la littérature. À l’article Psychothérapie le TLF conservateur en la matière signale : « En partic. Thérapeutique moins profonde, moins complète et moins intensive que la psychanalyse. Psychothérapie directive, relationnelle. » Et nous avons vu l’année dernière ici même que notre Jacques Durant-Dassier avait pratiqué et soutenu en 1975 le premier la notion de psychothérapie relationnelle.


3) Psychopraticien

[…] À la réflexion ce toilettage sémantique a du bon. Il met fin à de gênantes sources de confusion. On ne nous confondrait plus avec ces psychothérapeutes NN para médicalisés avec la pratique desquels nous avons trop peu en commun. Je n’en suis pas si sûr. Dans un premier temps le public pourrait continuer d’appeler indifféremment psy tout psy susceptible de l’aider sans égard au type d’aide proposé. Mais on peut faire confiance aux gens pour s’orienter, pour peu que les désignations restent bien distinctes.

4) Fantaisie irresponsable

Ligne fantaisiste : « conserver nos plaques ». Continuer de se dire psychothérapeute, relationnel ou non, constitue à nos yeux une provocation et surtout un infraction. Nous n’avons pas l’intention de tâter de l’illégalité. Conserver sa plaque pour recevoir sa claque semble périlleux.

Front uni

En la conjoncture il me semble souhaitable de constituer un front uni autour d’un nom commun. Que pensez-vous de l’idée d’une charte commune protégeant sur un titre unique les psychothérapeutes — nous pouvons encore nous dénommer ainsi, agréés et couverts par leur organisation ? […]

L’impact de la nomination

Notons cependant que pour une part nous devons exagérer l’impact de la nomination. Les gens viennent à nous sur équation personnelle, sur notre capacité à employer la relation (d’où l’intérêt d’utiliser ce mot) comme ressort du processus qu’auprès de nous et avec nous ils viennent engager. Relation implique processus de subjectivation, ce qui nous situe du côté du Carré psy que nous n’avons jamais quitté, jouxtant la psychanalyse qui devrait bien finir un jour par s’en apercevoir. Une appellation commune, regroupant sous la poussière des méthodes et techniques un axe lisible, de communication simple, faciliterait notre repérage en période de mutation sémantique et institutionnelle. Jacques-Alain Miller utilise le nom dont il dispose, Jacques-Lacan, pour lancer son université populaire. Alfred Pritz a mis en place son Université Sigmund-Freud. Un vent nominaliste souffle sur la plaine psy. C’est à qui se dotera de la meilleure visibilité sémantique et respectabilité connotative. Promouvons nous un bon nom.

Deuil et renaissance

Il demeure que la perte de notre nom par la volonté du législateur, parfaitement licite du point de vue légal, constitue bien une perte. À l’issue d’une confiscation ou d’une récupération selon l’angle de l’observateur avec le fait. En fait il s’agissait de disposer d’un système d’encadrement, dont nous avions pris l’initiative sans être de taille. À l’occasion de quoi la médecine française a fait un coup, dans le cadre d’une politique de longue haleine visant à prendre sous son contrôle de tout ce qui peut avoir à faire avec la santé si la psychothérapie peut se définir comme un traitement (la psychanalyse propose bien des cures, à des patients). Le médico psychologisme nous a volé notre nom, qui simplement lui faisait envie, comme la médecine en France a l’habitude de procéder. La médicalisation de l’existence et du titre de psychothérapeute vont de pair. À l’heure ou la psychiatrie se réoriente vers les neurosciences et le comportementalisme renommé cognitivisme (eux aussi se renomment périodiquement), les psychothérapeutes NN sont appelés à dispenser des traitements paramédicalisés sur l’aire jadis occupée par la psychiatrie. Qui contrôle le nom contrôle la chose. Le fait que nos adversaires se soient emparés du nôtre nous laisse libre sous un autre. Faisons notre deuil et renommons-nous.

Honnêtes fourmis psys sur le terrain

Le remaniement en cours nous concerne peu dans la mesure où le soin que viennent prendre d’eux-mêmes par souci de se comprendre et de comprendre quelque chose à leur histoire et existence ceux qui viennent auprès de nous s’adresser à quelqu’un, concerne du malaise et non de la maladie. Qu’il s’effectue à l’occasion de la confiscation du nom que nous portions depuis la fin des années 70 (16*) nous peine car des solutions plus élégantes, non corporatistes, auraient pu coordonner nos écoles agréées, nos institutions historiques responsables, dont notre syndicat et ses cinq critères, et une université ouverte sur l’innovation et la créativité que nous représentons. Rejetés dans les ténèbres extérieures du fantasme médical du charlatanisme, nos praticiens consciencieux correctement formés et encadrés poursuivront leur travail de fourmis psys sur le terrain, là où les attendent ceux que n’intéresse toujours pas une psychothérapie style santé mentale, carnet à souche et consolidation en handicap assisté par médicaments.

« Tout est toujours improbable en politique »

Il y a place pour tous les goûts et styles psys, nous ne demandons que le bonheur de la psycho diversité, d’exercer en marge de la sphère d’influence médicale (tout en, comme nous l’avons toujours pratiqué, travaillant en réseau avec les médecins auxquels nous continuerons d’adresser nos patients dès que nécessaire) et du champ idéologique du scientisme, à quoi nous continuons de préférer la rationalité humaniste et la scientificité des sciences humaines cliniques. La situation est difficile, partiellement seulement, les conditions qu’on s’apprête à nous faire ne nous conviennent pas, elles « exigent de l’énergie et paraîtront improbables. Elles le sont. Tout est toujours improbable en politique. La seule chose sûre est qu’il ne sert à rien de désespérer « . La seule chose sûre c’est que les luttes déjà engagées, les succès rencontrés en cours de route, les acquis de notre expérience, l’union entre les principaux acteurs de la psychothérapie relationnelle, la dynamique de notre discipline, constituent autant de raisons de croire en notre nécessaire avenir et peut-être bonne étoile.

  • 1 Épistémologiquement proche de la psychanalytique relationnelle.
  • 2 Le conseil consistant à permettre à quelqu’un de délibérer assisté par un spécialiste, et non rappelons-le à administrer ou recevoir des conseils.
  • 3 Une articulation eut pu être définie avec l’université. La psychologie n’en veut pas. L’unique UER de psychanalyse de Paris 8 dont le M2 équivaut à celui de psychologie, donnant accès au précieux titre de psychothérapeute NN, en voudrait-elle davantage ? en Grande Bretagne les deux systèmes s’interpénètrent. Que faire en France face au verrouillage des psychologues ?
  • 4 On le comprend, il s’agit d’une tout autre filière. Pour entendre les difficultés de tous âges nos praticiens sont plus mûrs, ayant déjà traversé le monde du travail et la vie adulte, que de jeunes psychologues entrant dans la vie, fraîchement équipés de théorie psychopathologique. L’un n’exclut pas l’autre. Le problème c’est que précisément certains veillent à tenter de nous exclure nous.
  • 5 Histoire de la psychanalyse – Jacques Lacan, Paris, Pochothèque, 2009, p. 2018.
  • 6 Classificateur de comportements à risques. On en arrive à un système de normalisation — le mot date de l’invasion de la Tchécoslovaquie (1968, une année d’événements marquants) — des consciences, une sorte d’hygiénisme d’État. Ce genre de chose se construit subrepticement par une sorte de consensus « scientifique », scientiste en réalité, qui se répand et devient une monstruosité pour reprendre le mot récent de Marie NDiaye, une monstruosité bientôt banalisée sans que personne se soit rendu compte de ce qui était en train d’arriver.
  • 7 Zinoviev, Les hauteurs béantes, décrit celles du soviétisme d’avant Gorbatchev.
  • 8 Op. cit. p 2018.
  • 9 Op. cit.
  • 10 Titre d’article éponyme in Pierre-Michel Menger, « Les professions et leurs sociologies, modèles théoriques, catégorisations, évolutions », Paris, Maison des sciences de l’homme, 2003. Actes du colloque de la Société française de sociologie, octobre 1999, p. 75 et sq.
  • 11 Pour mémoire :

    Analyse Freudienne (Président : Dr Claude Dumézil)

    Association lacanienne internationale (Président : Dr Bernard Vandermersch)

    Cercle freudien (Présidente : Madame Danièle Lévy)

    Ecole de psychanalyse des Forums du Champ lacanien (Président : Dr Luis Izcovich)

    Centre de recherches en psychanalyse et écriture ( Président : Dr Jacques Siboni)

    Fondation européenne (Président : Monsieur Moustapha Safouan)

    Espace analytique (Président : Dr Patrick Landman)

    Société de psychanalyse freudienne (Président : Monsieur Patrick Avrane)

    Société psychanalytique de Paris (Président : Dr Gérard Bayle)

    Contact : Jacques Sédat. Les présidents sont ceux de l’époque.
    )

  • 12 …/ et quelques autres organismes sérieux. Il existe quelques institutions historiques légitimes de délivrance de reconnaissance et confirmation de la qualité de praticien en psychothérapie relationnelle, qu’on ne saurait trouver en dehors du CLPR en tout état de cause.
  • 13 Le Comité de liaison de la psychothérapie relationnelle — CLPR, est né le jeudi 19 novembre 2009, créé par Alain Naissant, Serge Ginger, Michael Randolph, Jean-Michel Fourcade, Philippe Grauer.
  • 14 On sait que c’est désormais chose faite avec le CLPR.
  • 15 « Médecin (ou psychologue) utilisant la psychothérapie », lâche le TLF actuellement en ligne. Les psychologues apprécieront la parenthèse qui les paramédicalise implicitement. Le grand Robert affiche plus neutre : « Personne qui pratique la psychothérapie » (2001). On ne tombe pas loin car la personne qui pratique c’est exactement un praticien ! Le Dictionnaire culturel de la langue française reprend la définition du Robert, évidemment, et précise : « thérapeutique (de troubles organiques ou psychiques) qui s’effectue par intervention psychologique sur le psychisme. Abrév. : thérapie. Suivre une psychothérapie. »
  • 16 Nous nous sommes tout de même longtemps appelés psychologues humanistes ou psychosociologues, ou counsellors, ou encore de quantités de noms de méthodes.