Rhapsodie pour un mot pour un autre – Rapport moral SNPPsy 2010

SNPPsy – Praticiens en psychothérapie relationnelle & psychanalyse

ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DU 19 NOVEMBRE 2010

Philippe Grauer

Rapport moral


Rhapsodie pour un mot pour un autre

La loi est passée, la loi passe, nous demeurons

Ce texte, dont nous publions ici de très larges extraits, a connu quelques ajustements à des faits légèrement postérieurs à sa première écriture et prononciation publique. Certains passages ne sont pas rédigés, nous y reviendrons ultérieurement.

Spoliés et bien vivants

Notre renommée nous vaut une perte de nom, nos voleurs y gagnent la jouissance de notre appellation dérobée et leur paramédicalisation tendancielle. Nous y récupérons notre différenciation et liberté.

Débaptisés, nous perdons tout de même le droit de porter notre nom et ne saurions nous en réjouir. Déchus par la loi de la légitimité professionnelle que nous avions soigneusement mise en place, sans carte d’identité ni passeport, après le sobriquet de charlatans certains aimeraient nous affubler de celui de romanichels(1*). À ce propos quand nous entendons certains psychanalystes en réunion se prétendre sans papiers, cela laisse sans voix. Messieurs ayez la décence de nous laisser au moins le privilège de l’exclusion, à laquelle non contents d’applaudir, par cette affectation vous en rajoutez.

Mutation des psychologues

Faux nom vraie barbe, vrai nom fausse barbe, dans cette valse des signifiants comment s’y retrouver ? les psychothérapeutes NN ayant confisqué notre nom sont de vrais néo psychologues paramédicalisés destinés à surclasser les psychologues cliniciens. Lesquels psychologues reprofilés de demain sont nos voleurs d’hier, complices de l’Académie de médecine (Rapport Piel-Rolland) désireuse de récupérer pour elle notre titre de psychothérapeute(2*) Les organisations de psychologues s’étaient persuadés d’un partage de notre dépouille qui semble avoir fait long feu. Ils ne regrettent nullement l’ « opération charlatans », seulement de s’être fait avoir, et s’indignent en qualité de volés oubliant que volés d’aujourd’hui ils sont les voleurs d’hier. Arroseurs arrosés ils se plaignent d’être mouillés. Sauvons la clinique ! s’écrient les freudiens d’entre eux, la leur exclusivement, la pratique d’inspiration psychanalytique de certains psychologues hospitaliers essentiellement, menacée de se voir ravagée par l’organicisme neuro comportementaliste, leur clinique par leur corporatisme à courte vue et leur aveuglement politique naufragée. Sauvons la pratique ! nous écrions-nous en écho, rappelant que nous existons tout autant qu’eux sur la place, au sein du Carré psy dont nous occupons deux côtés voisins, réunis par le même humanisme du processus de subjectivation.

Relation avec la plus objectivement voisine non profession

Mentionnons également à ce sujet les associations de psychanalystes réunis informellement sous l’appellation de Groupe de contact, ayant agi pour préserver les restes de la peau de chagrin de leur hégémonie passée, ceux de la Cause partis en empochant le bénéfice de la rupture d’alliance avec nous, ceux du Manifeste pour la psychanalyse administrant une leçon de purisme psychanalytique ultra gauche à la terre entière, masquant mal combien ils sont mal de se voir au bout du compte destinés à devenir oh horreur ! inéluctablement psychothérapeutes.

À quoi ajouter les solidaires à cor et à cri des psychologues – puisqu’ils le sont –, ménageant les quelques bastions conservés au sein d’une université qui les précarise, tout heureux de se prévaloir du titre à nous arraché. Ceci sans la moindre pensée éthique ou tout simplement politique sur la question du corrélat de notre dépouillement onomastique et du passage à la trappe de la psychanalyse muée oh horreur en psychothérapie.

En contre poids à ce champ de forces concourant à alimenter une psycho mondialisation sous l’égide du DSM, orientée vers une conception gestionnaire sécuritaire et mécaniste du champ disciplinaire et professionnel du psychisme, nous n’oublions pas les psychanalystes alliés dès le début de la décennie. Assez clairvoyants pour marquer qu’entre le patient le thérapeute et l’État se jouait une partie qui requérait une analyse approfondie du développement de la psychanalyse et de la psychothérapie relationnelle face au déploiement du scientisme. Voici pourquoi nous ne manquerons pas d’appuyer la lutte de l’Appel des appels de ceux de nos ambivalents voisins du Carré psy qui cherchent à se situer de façon progressiste dans le jeu des forces sociales, politiques, idéologiques qui s’exercent actuellement dans notre pays. En dépit de l’incroyable ignorance de nombre d’entre eux (au mieux), de notre existence et réalité, le principe de la dynamique de subjectivation que nous partageons comporte la même dimension subversive et citoyenne pour laquelle chacun de notre côté militons.

Prenant en compte ce contexte nous appuierons une partie des revendications et protestations des organisations des professions voisines, parvenus au rendez-vous de l’Histoire qui les conduise un jour au terme de la Décennie des dupes qui s’achève à réfléchir à ce qui s’est passé, au rôle qu’elles ont joué dans la pièce. C’est que l’Histoire est complexe et s’amuse au détriment des protagonistes qu’elle aveugle. Et que le corporatisme constitue une des plaies des locataires du Carré psy français – de notre côté nous cessé d’en alimenter le courant depuis une quinzaine d’années. C’est dans ces conditions que nous travaillerons à conjoindre les forces de notre Sauvons la pratique à celles de leur Sauvons la clinique.

dé-nomination

En attendant, nous, évincés de notre titre, avons dû nous trouver un autre nom. Comment se dé-nommer ? le rapport des forces laissait prévoir cette issue, modérément prédatrice en fin de compte, car nous avons offert une forte résistance et l’adversaire a dû tenir parole : – « Donnez-moi seulement votre nom et je vous laisse tranquilles. » Il faut aussi savoir que de lui-même notre mouvement a changé de nom plusieurs fois en quelques décennies (3*), pour aboutir il est vrai au titre devenu fatal de psychothérapeute.

Une telle labilité onomastique n’a donc jamais empêché notre identité et renommée de perdurer. Lors de la dernière période, nous avons choisi depuis plusieurs années pour notre part un nom alternatif de métier (et non de métier alternatif, nous demeurons à notre place et fonction) psychopraticien, que nous avons ajouté au relationnel installé en 1996. Expression à indexer de la mention de notre légitimité titularisante. Ce sera le ® de la propriété de la marque de service, assimilable à notre titre syndical. Dans le contexte actuel cela nous fait un nom de métier et un titre (4*).

Notre situation à tout prendre n’est pas si mauvaise, relativement à celle des psychanalystes en perte d’identité forte, si l’on songe que la mise en place de la loi les transforme à terme en psychothérapeutes (savoir ce que ce terme est destiné à finir par signifier), ce qui leur fait horreur. Eux perdent leur nom en ayant agi en sorte de nous faire perdre le nôtre, dont en définitive ils héritent pour finir en psychothérapeutes d’État. Nous, sous un vocable rénové comportant le déterminant relationnel auquel nous tenons et qui signifie beaucoup aux yeux de la discipline et du public, demeurons relativement à l’abri de la réforme psycho scientiste paramédicale en cours.

Histoire d’un nom : thérapeute serviteur de deux maîtres

(…)

Commençons par un bref rappel historico linguistique du terme tant disputé de psychothérapeute. Ce mot composé par conjonction du radical psychè et du mot thérapeute se compose, décompose et recompose selon des règles simples. Ainsi psycho-logue et psycho-thérapeute s’articulent sans problème.

Psyché

L’aventure commence par la psychè et continue à aller de soi. Souffle, âme, psyché, ce terme procède de 1000 ans de pensée grecque, provient de l’indo-européen (souffle, soufflet) ce qui lui fait une rallonge substantielle, et d’une dissociation de l’âme et du corps typique de l’anthropologie méditerranéenne (cf. la Bible, qui fait de l’homme un composé glaise+souffle). Après les Lumières ce radical participe de la fondation de la psychologie au XIXème siècle, puis de la psycho-analyse. Il va donner psychothérapie attesté en France à partir de 1888 (psychothérapeute date de 1902 (5*).

Psychothérapie

« La première utilisation du mot psychotherapy date de 1872, sous la plume de l’aliéniste britannique Daniel Hack Tuke (1827-1895). Dans Illustrations of the Influence of the Mind upon the Body in Health and Disease (Illustrations de l’influence de l’esprit sur le corps dans la santé et la maladie), il plaide pour une étude scientifique du pouvoir thérapeutique de « l’imagination », que les médecins, selon lui, connaissent et utilisent depuis longtemps. De fait, tout en innovant sur le plan linguistique, l’aliéniste se relie à une histoire médicale remontant à la deuxième moitié du XVIIIe siècle : celle de la prise en charge de l’aliénation mentale sous la forme du « traitement moral », et du constat des effets de l’esprit sur le corps. Souvent vu comme l’une des origines de la psychothérapie, ce traitement moral désigne une prise en charge par les vertus de la parole persuasive plutôt que par la contention (in : http://www.scienceshumaines.com/histoire-des-psychotherapies-vincent-barras-et-catherine-fussinger_fr_23836.html). »

Thérapeute

Le thérapeute, c’est d’abord le θεραπον therapon, l’écuyer, chez Homère, le serviteur d’un guerrier. Il appartient à la petite troupe d’appui à pied du cavalier (ce système a duré deux mille ans. Un chevalier durant la guerre de Cent ans, sorte de char vivant fragile, nécessitait une poignée d’hommes de service et d’appui.) Puis on aura θεραπευειν : prendre soin de > servir Dieu > prendre soin d’un malade. Devenu avec Philon d’Alexandrie le θεραπευτεσ therapeutès, l’ascète serviteur adorateur.

Ça n’est qu’à partir du XVIIème siècle en France que thérapeutique entre dans le champ de la médecine pour « qui étudie puis applique les moyens de soigner les maladies « . Le Robert historique note toutefois que « dès ses premiers emplois [le terme thérapeute], pour « personne qui soigne les malades », semble spécialisé dans un contexte psychologique [c’est nous qui italiquons] et est aujourd’hui utilisé par aphérèse (v. 1950) pour son composé psychothérapeute (cf. ci infra psycho-). »

Voici notre thérapeute tiré à hue médecine et à dia psychologie. On est encore loin du souci, du soin pris de soi (vs. administré, du traitement), qui prendra corps progressivement à partir de la pratique psychanalytique instaurant la cure, mais on y vient.

Psycho

Revenons à nos psych- +. Psych- + iatros donnera psychiaterie puis par contraction psychiatrie, notre médecine de l’âme. Iatros oublié la langue dit médecin psychiatre, ce qui montre qu’elle n’a pas intégré le sens savant de iatros. Psychoanalyse, nom germanique original donne en français psych- + analyse > psychanalyse. Tout est en ordre. Le radical psych- + voyelle fournit la base d’un nombre considérable de termes formés à partir de ψυχη psukhè, souffle , énergie spirituelle, âme (proche du Ki d’origine chinoise).

Psy

S’il n’y avait eu que psychologue et psychothérapeute l’apocope eut fonctionné en facteur commun aux deux termes : je suis allé voir mon psycho, les psychos sont tous les mêmes. Mais comme le Carré psy compte quatre termes psych- + voyelle dont deux voyellés différemment : psychiatre et psychanalyste, la mise en facteur commun donne l’apocope général psy. Devenu substantif (puis adjectif) pour désigner l’ensemble des praticiens dudit Carré.

Apocope et non radical. Quand on écrit “le pauv’ Momo ne savait que dire“, l’apocope qui fait tomber la fin du mot pauvre se moque de s’en prendre au radical pauvre, pauvreté ne deviendra jamais [pauvté] pour autant.

Le radical seul autorise la construction régulière d’innombrables psychomachinchoses, c’est psych- + voyelle + second terme ou psycho + consonne. Ainsi à l’infini psychotrucmuche, psychogenèse, psychosomatique, psychopathie, psychopédagogue. Psychopraticien. Pas vraiment traficable. [Psypraticien] , néologisme mal construit, sonne forcément à l’oreille comme amputé de son cho, prononcé régulièrement ko.

Laïcisation spontanée

Résumons-nous. Les noms des quatre locataires du Carré psy ont engendré par mise en facteur commun l’apocopique psy. Le terme psychothérapeute confisqué par la psychiatrie, il nous reste, à nous qui nous sommes toujours dits praticiens — sorte de laïcisation spontanée du terme médical clinique, à nous désigner du nom régulièrement construit et directement entendable de psychopraticiens.

Psychopraticien

La construction sur la seule syllabe psy du néologisme [psypraticien] blesse inutilement l’oreille. Nous n’avons pas besoin pour changer de nom de métier d’en arborer un lui-même par nos soins couturé à la Frankenstein. Ça n’est pas au moment de faire bonne figure en en présentant une nouvelle qu’il faille se montrer défiguré. Cela dit ceux de nos collègues de la FF2P qui en tenteront l’usage verront bien ce qu’il deviendra. Les quatre du GLPR tombés d’accord pour psychopraticien, cela ne fera qu’un vocable de plus, sans ruiner l’édifice commun.

Nom de marque de service / nom de métier

L’argument qu’ont un moment opposé certains selon lequel en tant que nom de marque ce vocable serait indéfendable ne s’applique pas ici. Protégeons-nous mais ne rajoutons pas de contraintes imaginaires, mal positionnées. Nous devons distinguer nom de marque de nom de métier. Remarquons au passage qu’on ne dépose pas un nom de métier. Cela évite toute confusion(6*).

Métier, profession, discipline, titre

Il n’est pas question dans cette affaire de droit commercial, de propriété intellectuelle ou d’abus de dénomination universitaire. Psychothérapeute avalé, ravalé peut-être, par la médecine, il nous reste à nous renommer, en tant que discipline et profession. La discipline c’est facile ça reste la psychothérapie relationnelle, telle que définie par nous, notre référence depuis 1996. Nous ne représentons qu’un quart de la psychothérapie et tenons à cet écart et à ce quart. Notre champ scientifique reste la psychothérapie relationnelle. Avec désormais psychopraticien comme notre nom de métier. Nouveau terme générique, par nous spécifié comme relationnel, garanti par le titre psychopraticien relationnel®.

Comme il se trouve que psychothérapeute ce n’est pas un métier, psychopraticien en désignera un sans dommage pour personne. Puis psychopraticien relationnel® devient le titre autorégulé par la profession, par ceux qui pratiquent la spécialité du même nom et s’y voient autorisés par leurs institutions responsables. Laquelle spécialité loge sur le côté droit du Carré psy toujours libellé psychothérapie relationnelle. Sous le changement notre permanence.

Psychothérapie relationnelle

Un dernier point terminologique. [Psypraticien] ne heurte pas que l’oreille. Le raccourci psy présente un spectre trop large et masque les distinctions fondamentales au sein du Carré psy, l’ordonnancement des quatre professions cardinales du champ. Ce 4 là est deux fois 2. Précisément en fondant la psychothérapie relationnelle nous avons depuis 1996 délimité que notre identité aux contours d’une discipline spécifique. Elle désigne, aux côtés de la psychanalyse – voici la première paire – la démarche de dynamique de subjectivation requérant nos cinq critères dont le premier, celui essentiel en la matière d’avoir accompli convenablement soi-même un important parcours psychothérapique ou psychanalytique. Les psys de la seconde paire, l’universitaire, ne répondent pas à ce critère, et ne sauraient prétendre au qualificatif de relationnel, au sens fort où nous entendons ce terme. À chacun son nom propre, le nom de son domaine propre. À nous le nôtre.

Toujours de ce point de vue, par ailleurs, le retrait du radical thérapeute, paradoxalement nous décontamine de la confusion avec l’univers de plus en plus paramédicalisé regroupant les nouveaux psychothérapeutes agglutinés autour du signifiant thérapeute colonisé par la médecine.

Tant et si bien que certaines anciennes ambiguïtés, par lesquelles un psychologue se prétendait comme nous psychothérapeute, sont levées. La psychothérapie, champ disciplinaire soigneusement non défini car englobant des zones épistémiques hétérogènes, demeure générique et commune, les titres, répondant à des légitimités disjointes, sont à présent distincts. Désormais un psychologue ou un médecin deviendra de plein droit psychothérapeute sans chercher à se prétendre psychopraticien et sans le droit de se dire psychopraticien relationnel. La réciproque vaut, mais elle est faible car la réciproque ne vaut pas, nous n’avons jamais prétendu nous confondre avec psychologie(7*). Cette fois c’est de bon cœur que nous nous nommerons et définirons spécifiquement.


D’où venons-nous ?

Nous vivons un ample combat idéologique et politique lié dans sa phase actuelle à la mondialisation, au consumérisme, au managerisme s’accompagnant d’un scientisme blindé de statistiques mesurant n’importe quoi n’importe comment, ce que j’ai appelé la scientistique.

Par rapport à cela commençons par revendiquer nos racines, par remonter à nos origines, selon le principe bien connu qu’au moment où on se demande où on va il convient de se demander d’où l’on vient. Si l’on garde comme fondement d’une part les mille feux de la pensée hellénique prolongée sur mille ans, diffusant sa civilisation sur Rome, de l’autre le feu du buisson apparu à Moïse, cela nous conduit aux ermites décrits par Philon d’Alexandrie (le New York de l’antiquité méditerranéenne) portant le nom princeps de thérapeutes, serviteurs de Dieu et de l’autre, que Yves Lefebvre donne d’entrée de jeu comme ancêtres fondateurs de notre profession en 1984. Que va-t-il se dessiner sur cette toile de fond ? Vont se profiler

– l’épopée de la naissance de l’inconscient, une chaîne ininterrompue de praticiens chercheurs (chaîne plutôt buissonnante si on en peut oser la métaphore) conduisant de Mesmer à Freud puis à sa filiation foisonnante jusqu’à nous.

– La philosophie allemande Kant, Hegel, Schopenhauer, Nietzsche, Buber, Dilthey, Brentano, Husserl, Heidegger, à laquelle ajouter Kierkegaard puis Sartre et Merleau-Ponty.

– Le vaste courant de la phénoménologie et de l’existentialisme.

– L’extraordinaire fécondité judéo germanique encore, des années Vienne et de l’entre-deux guerres qui va nous donner en plus de la psychanalyse, Moreno (1930) proche de Buber, Perls, Kurt Lewin.

Au tout début, le basculement des Lumières et la naissance de la sensibilité contemporaine, la revendication de la puissance de l’émotion qu’on trouve chez Jean-Jacques et Diderot pour ne parler que des sources françaises du romantisme, le mouvement européen qui provoquera les révolutions de 1848, la naissance de l’Histoire et du sens de l’histoire, Michelet, Messmer et ses successeurs, en particulier allemands, le Hugo de la force qui va – qui ira jusqu’à l’invention de l’inconscient.

Ensuite viendrait la psychologie humaniste américaine des années 60, en réaction contre la prise entre les deux branches de la tenaille d’une psychanalyse médico normative et d’un comportementalisme brutal d’inspiration vigoureusement anti humaniste. Notre aventure commence formellement avec l’invention de cette Troisième force.

1)

– avec Abraham Maslow, Rollo May, Carl Rogers. C’est par là que nos racines sucent une sève qui nous nourrit toujours. En amont, Kierkegaard. C’est qu’un conflit idéologique et de civilisation se déroule sur le long terme, depuis la post après-guerre. Il n’a pas cessé, se poursuit en ce moment même. Un temps nous avons cru l’avoir emporté définitivement, illusion de jeunesse. Avec 68 nous avons inscrit une protestation, une lyrique puis épique « Profession de foi du vicaire américain », mise en musique à Woodstock. Le conflit naît aux États-Unis quand entre le charybde d’une psychanalyse normalisatrice et le scylla d’un comportementalisme réducteur d’inspiration totalitaire doux, soft comme on dira plus tard, Abraham Maslow ouvre la voie de la Troisième Force de la psychologie humaniste – 1961 J of HP – 62 (AHP). Ouvre la voie d’une protestation existentialiste qui débouchera sur le tiers terme consolidé, au terme de dix années d’évolution, des Nouvelles thérapies. Dorénavant il faudra compter avec « Les psychothérapeutes ».

Postulats fondamentaux

Ici prend place une partie non développée par écrit.

– perspective phénoménologique

– tendance à l’actualisation ou à la croissance (auto développement)

– tendance à capacité à s’autodéterminer

– principe humaniste par excellence de la centration sur la personne :  » Particulièrement en thérapie, ce principe s’incarne dans la reconnaissance d’une relation réelle entre le thérapeute et le client, facteur premier de changement thérapeutique, alors que celui-là s’efforce de saisir l’expérience de celui-ci, en tentant de partager son monde subjectif d’une manière qui va au-delà de la dichotomie sujet-objet. » Ne pas oublier que c’est de Maslow que nous tenons la racine de notre concept identitaire de relationnalité.

2)

– avec Kurt Lewin — NTL années 50

Issue des travaux de Kurt Lewin (1959), la psychologie sociale des relations humaines, d’inspiration humaniste, a donné naissance à un vaste mouvement social de pratiques de changement par le groupe. Cette orientation progressiste débouche sur la rechercher d’une vie sociale plus démocratique, sur la transformation des individus, de leurs valeurs et de leurs attitudes.

Cela va donner la psychosociologie, les groupes de rencontre, la psychothérapie pour normaux (Yalom, Rogers).

–  » Pendant ce temps, l’influence de Carl Rogers, considéré comme étant la figure la plus marquante du champ de la psychologie nord-américaine du XXe siècle et le psychothérapeute le plus populaire en Amérique du Nord, décline au cours des années 80 selon un sondage effectué en 1982. Malgré cette popularité, la psychologie humaniste n’a pas vraiment réussi à pénétrer le monde académique universitaire . Relativement peu de programmes universitaires américains s’affichent d’orientation humaniste. » (p. 28) référence ?

Nouvel âge :  » Le mouvement du nouvel âge apparaît, successeur de la contre-culture (Riel, 1990). Écologisme, ésotérisme et santé psychocorporelle s’y retrouvent, les sectes aussi. « La quête d’une nouvelle dimension spirituelle se fait pressante » (Riel, 1990, p. 79). Paradoxalement, le Nouvel âge tente de faire alliance avec l’univers des sciences humaines à la recherche de nouvelles perspectives et de nouveaux modèles (Riel, 1990). Apparaît au Québec le magazine Guide Ressources dont le tirage va rapidement augmenter. »

3)

– Toute la mouvance de l’éveil de la sensorialité, puis Reich et Lowen. On peut parler de révolution du psychocorporel.

4)

Bill Schutz, un monument à lui tout seul.

5)

Esalen bien entendu, le MPH (Mouvement du potentiel humain) et la spiritualité du transpersonnel (démarcation une ligne qui relie et qui sépare. Il convient de soigneusement établir la différence avec une pensée spirituelle nous dirons de niveau plutôt faible, puis carrément magico-religieuse du Nouvel âge). La vieille Europe là-dessus s’avéra souvent capable de mieux caler les choses.

6) spiritualité

Transpersonnel : ne pas confondre avec le « mouvement du Nouvel âge (qui) apparaît (comme) successeur de la contre-culture (Riel, 1990). Écologisme, ésotérisme et santé psychocorporelle s’y retrouvent, les sectes aussi. « La quête d’une nouvelle dimension spirituelle se fait pressante » (Riel, 1990, p. 79). Paradoxalement, le Nouvel âge tente de faire alliance avec l’univers des sciences humaines à la recherche de nouvelles perspectives et de nouveaux modèles (Riel, 1990). Apparaît au Québec le magazine Guide Ressources dont le tirage va rapidement augmenter. »

Que ce § ne prête pas à confusion – c’est bien le mot. Nous avons à tenir compte du voisinage avec le Nouvel âge, qui n’est pas synonyme du transpersonnel. Lequel n’a rien à voir avec un spiritualisme peu consistant, parfois dit jungien par extension et abus du terme. Jusqu’à présent nous avons su nous en démarquer convenablement, nos adversaires s’étant efforcés d’entretenir le brouillage de la frontière entre ces deux domaines, comme ceux d’en face qui tentent de la franchir de nuit. Nous avons édifié nos institutions en partie en vigilance contre ce genre de passe-muraille. Elles fonctionnent Dieu merci.

On ne se dégagera de la question ni en l’oubliant ni en s’y dissolvant ni en cautionnant un discours dit antisectes lui-même souvent peu clair, à l’occasion victimaliste, persécuteur populiste à l’aveugle. Élisabeth Roudinesco remarque que le scientisme positiviste par ses excès favorise le retour au magico-religieux, c’est le chien de faïence qui se mord la queue (on notera l’audace de la métaphore qui rejoint l’immortel Ponson du Terrail. Il fallait bien cela pour aborder un sujet aussi périlleux).

7)

– & naturellement, en amont, la psychanalyse, la buissonnante psychanalyse à laquelle nous devons tant.


À quoi nous appartenons

Le vaste conflit entre psychanalyse et psychothérapeutes humanistes, entre des praticiens essentiellement certifiés par des sociétés savantes extra universitaires et un académisme comportementaliste neuroscientifique à base de mesure démesurée s’appuyant sur une médecine (psychiatrie reneurologisée) scientiste et une psychologie de plus en plus orientée vers elle, entre deux zones épistémologiques l’une objectiviste l’autre centrée sur le sujet et l’intersubjectivité, continue de se déployer, sur les rails de la mondialisation. Mutatis mutandis notre combat ressemble à celui de l’écologie citoyenne, il participe du même mouvement d’ensemble. Nous ne sommes pas seuls et ce qui nous arrive relève de l’Histoire du monde. Sachons nous situer, et participer à la fois à la résistance contre un processus de déshumanisation managériale et sécuritaire, et au désir de protéger et prolonger les Lumières, le programme du CNR et l’ouverture de 68. Sachons où plongent nos racines, ne nous laissons ni désorienter ni démoraliser. Fiers de notre héritage et message, conscients de ce à quoi nous appartenons et participons, ensemble contribuons à réhumaniser et enchanter cette terre dont nous sommes pour une modeste part, une partie du sel.

Qu’est-ce qui nous arrive ?

que nous constituons une profession dynamique dont le succès mérité par la qualité et l’originalité du service rendu – cela ne s’exprime précisément pas seulement en termes de service mais de mouvement humaniste –, a accru son indice de pénétration dans la société française au point de susciter l’envie puis l’hostilité de la médecine et du quasi ensemble des professions du psychisme. Ligués au nom d’un ôte-toi de là que je m’y mette qui a révélé leur puissance institutionnelle ancrée sur le socle universitaire français (en crise aigue de bureaucratisation), face à des organismes syndicaux et fédératifs qui ne font pas le poids comparativement, sachant que notre présence à l’université est passée de maigre à fantomatique (pourquoi et comment n’avons-nous pas cherché à investir le bastion universitaire ? en fait nous l’avons déserté), il sont mené contre nous un dur combat, que nous n’avons pas sur le fond perdu.

Il nous arrive qu’un mouvement mondial réglementariste, contrôlitaire, accompagne la mondialisation, laquelle s’accomplit officiellement sur le mode scientiste, avec recours constant au managerisme et au chiffrage, à l’évaluation sauvage, consistant à appliquer des instruments de mesure sans rapport avec ce qu’ils sont censés mesurer, en particulier dans le domaine des sciences humaines cliniques. Ce mouvement, global, en vient à basculer dans un délire d’essence bureaucratique et finit par substituer le contrôle à la chose contrôlée. Il n’en vient pas à le faire, son essence est de procéder ainsi. Autres temps autres mœurs, le « surrationalisme » succède au surréalisme ! Il participe comme le soutient le Roland Gori de l’Appel des appels d’une casse générale des métiers. Il participe également de la tendance à numériser à tout va, jusqu’à proposer à la population de ficher les enfants de moins de trois ans, dans une perspective économique managériale et politique d’épidémiologie déshumanisante et dans une perspective d’uniformisation scientistique à visage neuroscientifique. Il participe à désorienter le public, persuadé qu’il n’a plus d’inconscient (sauf quand un lapsus ministériel fait sourire le pays tout entier) mais un cerveau, sorte d’hypermécanique biologique, neuronale ou hormonale avec flux et transmetteurs qui émerveille les chercheurs mais n’est pas prêt de livrer par imagerie cérébrale la mise en œuvre colorée d’un fantasme avec projection du film que le sujet se fait inconsciemment au moment où il est occupé à vivre sa vie.

Il nous arrive que le temps des Oranges mécaniques livrées à la tonne est arrivé. Et que notre profession est merveilleusement située pour y faire face. Il nous arrive que nous assistons à la mise en œuvre d’un programme prévoyant de nous marginaliser et si possible neutraliser afin de procéder à notre extinction en vue d’établir le règne de l’objet jetable, matrice de l’homme du même nom. Il nous arrive que l’entreprise a réussi à nous exclure de notre propre nom pour y installer des professionnels qui vont pratiquer une autre psychothérapie, inspirée du cognitivisme et de la neurologie, paramédicalisée, une psychothérapie académique scientiste, pourquoi pas c’est un autre débat mais pourquoi exclusivement à nous ?

Ce mouvement participe à outrance d’un souci de rentabilité qui oblige les accueilleurs administratifs ou hospitaliers à minuter et structurer leur accueil jusqu’à en miner le principe. L’univers des professionnels du psychisme subit en institution des pressions inimaginables pour renormer la relation en la vidant de toute relation véritable possible. Nous risquons paradoxalement, en nous trouvant écartés notamment de l’hôpital, de nous trouver à l’abri d’excès rentabilistes qui menacent l’exercice des professions voisines dans l’enceinte du Carré psy. Le système en arrive ainsi à nous protéger. Sous réserve d’édulcorer notre appellation, ce qui dans un premier temps ne nous a pas fait plaisir, nous courons le risque de représenter en définitive une ressource alternative dans la configuration qui se dessine.

Il nous arrive, oui, de changer de nom, et ceci représente une perte, ayant occasionné une vague dépressive. Que le travail de deuil s’effectue, nous savons que cela ne s’organise pas de façon volontariste, oui, nous avons subi des attaques, oui nous avons perdu des plumes. Mais pas nos ailes.

Il nous arrive une politique d’alliance de l’ensemble de notre profession. Nous étions naguère réunis sous la houlette du chef d’une fraction psychanalytique au sein de la Coordination psy, qui a bien combattu pendant cinq ou six ans les attaques populistes soutenues par le Groupe de contact et les organisations de psychologues. Nous avons bénéficié de l’alliance réalisée avec une partie de la psychanalyse française lucide sur le fait qu’en nous accusant de la rage on voulait noyer le chien de la psychanalyse. Lorsqu’arriva le terme de cette phase de la lutte, nous nous sommes retrouvés seuls, la Cause freudienne rompant avec « les psychothérapeutes », reprenant la défense de ses intérêts propres. À notre initiative s’est alors opéré le regroupement du GLPR, et c’est une alliance élargie au PSY’G qui succède à la Coordination, sans leader imposé. Ce mouvement unitaire remporte avec les Pages jaunes un première victoire, nous encourageant tous les quatre à poursuivre dans cette bonne voie de l’unité. Nous avons impulsé le mouvement, nous travaillerons à le renforcer.


Profession et citoyenneté

« L’idée même de profession suppose qu’au-delà du savoir, du savoir-faire et de la compétence, un engagement testimonial, une liberté, une responsabilité assermentée, une foi jurée oblige le sujet à rendre des comptes devant une instance à définir. » Derrida in AdA p. 58.

Biopouvoir

On peut le définir comme une emprise du pouvoir dans les domaines de l’existence individuelle et collective, qui revêt une forme inquiétante avec la quantification généralisée des activités, que des moyens performants de surveillance et d’enregistrement des comportements individuels permettent de mette en œuvre.

Univers contrôlitaire

Surveillance dépistage sécuritarisme : nous sommes hors du champ.


Qui sommes-nous encore ?

Un groupe national de professionnels appartenant à une profession qui n’est plus exactement émergeante, regroupés en syndicat professionnel. Ce syndicat s’est donné depuis bientôt trente ans la mission de constituer, mettre en bonne forme, la profession, notre « profession de psychothérapeute » ce qui voulait dire du procès de subjectivation par voie relationnelle, on ne disait pas comme ça alors mais c’est cela que ça voulait dire, à telle enseigne que nous pensions légiférer pour le périmètre entier du Carré psy qui n’existait pas encore, mettre en forme notre profession, dessiner exactement les contours de sa personnalité, la constituer au point de lui fournir une constitution, un code de déontologie (éthique professionnelle), le principe d’une reconnaissance sociale et institutionnelle. Le Snppsy a œuvré dès le début dans la direction ordinale. Plus idéologique il a créé le pluralisme, par lequel la confirmation par les pairs prend un aspect universel, trans-méthodes(8*).

Syndicat savant

Avec le pluralisme (ne jamais confondre pluralisme et multiréférentialité) il s’est également constitué en société savante à plusieurs voix, instaurant le dialogue entre praticiens relevant de méthodes et champs disciplinaires différents. De ce point de vue, syndicat et société savante, le SNPPsy est une sorte de syndicat savant.

Le PSY’G

Le Psy’g de son côté a soutenu notre profession dans sa dimension de profession libérale, travaillé à sa relation européenne, et l’a introduite dans l’univers institutionnel des sociétés de méthodes. Ce fut l’époque de la déclaration de Strasbourg et de notre sortie de l’ANOP, l’époque des dissociations nécessaires, de l’individualisation des personnalités sociales de la psychothérapie du processus de subjectivation que nous connaissons dorénavant. Le PSY’G l’a conduite en nous entraînant avec lui vers la création de la FFdP, vers l’institution européenne, la Déclaration de Strasbourg, la création du CEP, le dialogue international. Parachevant l’œuvre entreprise en commun il a pris en même temps que nous ses distances avec la centration sur les Méthodes-écoles, pour co-fonder avec nous l’Affop (1998).

Puis vint le temps de la disjonction, le PSY’G s’est retiré. Nous ne nous sommes pas perdus de vue, nous rencontrant périodiquement, jusqu’à la récente constitution du GLPR, réunifiant notre champ institutionnel.

Un paysage clairement différencié

Entre temps, le Snppsy resté seul dans l’Affop il lui fallut deux ans pour parachever la nécessaire dissociation institutionnelle, se dégager d’une collusion toxique avec la FFdP au niveau du CA, deux années douloureuses pour sortir de l’asphyxie. Finalement nous avons réussi à modeler un paysage différencié, un univers dans lequel chaque organisme travaille en paix dans son style et à partir de là peut coopérer avec les autres.

Double légitimité, relation écoles / syndicat

Rappelons pour mémoire notre transfert de souveraineté en matière d’habilitation des écoles à l’Affop dont nous faisons partie et qui est réellement à même de contrôler la qualité des écoles. Rappelons la nécessaire alliance écoles syndicat pour l’attribution du titre : diplôme + titularisation = psychopraticien relationnel confirmé. Saine articulation entre deux univers externes conjoints. Il nous aura fallu du temps pour qu’ils cessent de s’entrechoquer ou de connaître des interférences difficilement maîtrisables.

Titularisation, intitulé, intitulation

Comment fonctionne notre titre professionnel à double détente et trois temps : trois temps deux mouvements . Schéma d’ensemble :

– École > diplôme : reconnaissance des études : diplômé de telle École(9*)

– Pratique en qualité de membre du syndicat : psychopraticien relationnel membre du SNPPsy

– SNPPsy > Titularisation : confirmation en qualité de psychopraticien relationnel® titulaire du SNPPsy.

Titulaire du Snppsy voulait dire porteur du titre, nous continuons selon la même logique, améliorée. Nous demeurons ainsi tenants du titre modifié.

Nous avons créé un titre si intéressant que la médecine a voulu s’en emparer. Nous restons tenants du titre, modification faite de son intitulé. Nous devons lâcher notre titre pour consolider notre identité sur un signifiant voisin. Bien entendu le meilleur possible pour ne pas dérouter le public, qui maintienne le déterminant popularisé par nous depuis bientôt quinze ans, de relationnel, et le radical psycho, trait commun à toute la profession, là-dessus, aucune ablation exagérée. Passer de psychothérapeute relationnel à psychopraticien relationnel s’opère à partir d’un glissement, pas d’une occultation (Pour nous inspirer d’une façon de tout compter très dans l’air du temps, on peut soutenir que sur 9 syllabes si on en conserve 6 dont 2 à l’initiale et 4 en finale, c’est encore admissible).

Castration

Nous perdons les trois syllables clés du mot thérapeute annexées à la médecine. Les malheureux psychothérapeutes à venir en institution se verront paramédicalisés. Problématique du beurre et de l’argent, problématique de la castration, on ne peut jamais tout conserver ensemble c’est bien connu, il faut admettre un jour ou l’autre de perdre un petit bout. On sait aussi qu’à ce jeu on perd et on gagne, on perd pour regagner. À être clairement différenciés. Notre identité devrait s’en trouver renforcée.

Campagne de discrédit ratée

Quelle ne fut pas notre surprise lorsque, ayant moralisé la profession, nous vîmes surgir à l’horizon, suscité par le conservateur président de la SPP le tandem Accoyer Vasseur, deux collègues d’Annecy décidés d’en finir avec ce que nous représentions. C’est là que nous pûmes mesurer combien gouverner c’est prévoir. Dès la fondation du Snppsy nous étions conscients que nous nous pourrions nous détacher de l’ANOP, qu’un jour viendrait où les politiques s’intéresseraient à nous pour nous réglementer, et que ce jour-là nous serions prêts. C’est aussi en vue de cela que nous avons légiféré de l’intérieur, institué notre profession pour le moment venu nous trouver en position d’interlocuteurs légitimes et organisés. Cela s’appelle avoir une vision politique. Nous l’avons eue dès le début, et n’avons jamais démenti de notre capacité dans ce domaine.

Place maintenue et confirmée

La suite, la connaît, une décennie de luttes suffisamment efficaces pour aboutir à l’actuelle reconfiguration du paysage sur base de maintien du Carré psy et de la place que nous continuons d’y occuper, sous une désignation garantie par l’ensemble des organismes responsables historiquement de notre installation en France dans le dernier quart du siècle dernier.

Trentième anniversaire

Olivier Devillard, le président de notre fondation, m’a rappelé il y a quelques jours que nous approchions de notre trentième anniversaire. Pas si mal, nous célébrerons en cette trentième année notre refondation en notre nouveau nom et la mise en lumière de l’ensemble des noms de tous nos membres. Bienvenue à cette double épiphanie .

Apocalypse , épiphanie

Affichage de la liste complète des membres du SNPPsy

Les membres adhérents étaient déjà autorisés à faire mention de leur appartenance au syndicat sur leurs documents de présentation, il convient de réfléchir à l’élargissement de ce droit à l’affichage en liste.

La question de l’annuarisation, de la parution sur des sites pourvoyeurs de patientèle ne se réglera pas uniquement par une politique de titularisation. Nous sommes un syndicat de titulaires et nous avons créé une catégorie de membres, les adhérents , qui a besoin de s’afficher immédiatement. Il serait meilleur pour nous qu’ils puissent apparaître sur le site du syndicat plutôt que de devoir aller s’inscrire par nécessité économique sur des sites extérieurs accueillants. À nous de les aider à un meilleur accès à la titularisation. Déjà ceux que nous recruterons à la sortie de nos écoles, il ne sera pas difficile de les titulariser en deux trois ans. Il nous faut prévoir notre évolution institutionnelle de la deuxième décennie du siècle.

En tout cas la situation présente exige que soit repensée la question de l’inscription publique des non titulaires. Nous nous proposons cette année de mettre en place un nouveau dispositif qui prenne en compte l’ensemble des données, ne desserve pas les titulaires et permette à ceux qui viennent à nous de bénéficier rapidement de leur appartenance.

À quel problèmes sommes-nous confrontés en 2011 ?

Nous allons devoir nous occuper de notre changement de nom. Nous allons devoir nous acquitter de tâches administratives pour nous installer dans le nouveau dispositif, en marge du cadre de la santé mentale.

Nous allons consolider notre identité institutionnelle. Nous travaillerons à maintenir le GLPR mis en place à notre initiative, contribuer à tenir la politique unitaire dans le souci du maintien de la qualité dont notre profession a besoin et dont notre syndicat s’est montré depuis 1981 un sérieux promoteur.

Le renouvellement de nos effectifs s’effectue et continuera de le faire pour une part à partir des étudiants de nos écoles agréées Affop, pour l’autre part à partir du désir de nos collègues de s’afficher désormais comme psychopraticiens relationnels® avec tout ce que cela comporte d’honneur scientifique, professionnel et citoyen.

La loi est passée, la loi passe, nous demeurons.

  • 1 Précisément il se trouve que nous nous sommes élevés contre la campagne de discrimination étatique nous ramenant en deça du programme du CNR, dirigée en France contre le peuple rom.
  • 2 Au moment d’écrire cela, la distinction nette entre nom de métier et titre était en train de s’effectuer. Il s’agit bien ici de notre titre, puisque nous désignions des titulaires. Titre : psychopraticien relationnel, validé par le SNPPsy (correllé au cadre du GLPR), et nom de métier : psychopraticien, que rien de particulier ne vient garantir, ne doivent plus se voir confondus. Note en date du 17 juillet 2011.
  • 3 Passant de la psychosociologie au Potentiel humain puis aux nouvelles thérapies.
  • 4 Depuis le titre nous le tenons : psychopraticien relationnel®.
  • 5 Robert historique.
  • 6 À l’argument de la marque nous opposons d’abord qu’un seul mot de la langue ne saurait se voir déposer, il en faut au moins deux pour désigner une méthode protégeable (un seul ne suffit que s’il s’agit d’un nom propre : la méthode Feldenkreis), ensuite et surtout que de toute façon là n’est pas le problème puisque il ne s’agit pas protéger une appellation de méthode mais de désigner une nouvelle profession.
  • 7 Inexact. Du temps de notre appartenance à l’ANOP nous avons tenté l’aventure. Elle s’est soldée par le refus en 1986 des psychologues d’homologuer leurs confrères psychothérapeutes au nouveau titre de psychologue, au motif … qu’il faudrait pour cela les homologuer. Ahurissante forfaiture corporatiste. Le responsable du Préfet chargé de l’application de la loi, dans les Commissions chargées de l’appliquer et donc de procéder aux dites homologations, a laissé faire sans piper mot. Il y eut bien forfaiture. Dans le feutré du Cabinet du ministre un directeur de cabinet convint avec nous bien plus tard qu’il s’agissait d’une crapulerie. C’est comme cela que les choses se passent, ne soyez pas trop naïfs, l’État de droit attrape de temps en temps des entorses vu mais pas pris. Puis en 1990, l’ANOP au sein de laquelle nous avions continué de travailler a sommé le SNPPsy d’abjurer la Déclaration de Strasbourg. Son refus signa son exclusion. Fin d’une décennie de coopération institutionnelle régulière. Début d’une disjonction définitive, fondée sur la déclaration d’indépendance professionnelle et disciplinaire de ceux qui commencèrent par s’appeler génériquement Les psychothérapeutes (jusqu’en 1996).
  • 8 vs. l’orientation plus communautariste des centrales de méthodes qu’on trouvera à la FF2P.
  • 9 Il manque un échelon : puis membre de telle société savante. Pourvu qu’elle ne vous titularise pas de son côté, l’imbroglio commencerait. Note du 25 décembre 2012.

L’ombre toujours portée de Kraepelin sur le Carré psy

Kraepelin, l’éternel retour. Menaces et défis, éthique et méthodologie

Jusque dans le ciel du conscient collectif de la psychanalyse et de la psychothérapie relationnelle française — et a fortiori dans celui de son inconscient, viennent planer des vautours d’envergure impressionnante et de rapacité redoutable. Lorsque l’ombre d’un de ces monstres obscurcit le ciel nos villages, les mères cachent le visage de leurs enfants sous leurs jupons tandis que les hommes blêmissent et du fond de leur impuissance les menacent d’un poing piteux.

Ces charognards, au nombre de quatre, s’appellent :

– programme imposé d’adhésion à une méthodologie d’évaluation « scientifique », ou se voulant telle (alors que nous nous croyions en programme libre)
– théorie de la causalité génétique vissée au cœur d’une psychopathologie « accréditée »
– dispersion d’un corps d’enseignants ainsi que d’un corpus d’enseignement de la psychanalyse et de la psychothérapie psychodynamique au sein de nos universités
– et last but not least l’ombre longue et épaisse d’Émile Kraepelin.

Considérons ces étranges totems surplombant le Carré psy depuis ses falaises Nord et Ouest dénommées psychiatrie et psychologie.

I – Kraepelin au principe de la psychologie et psychiatrie

Commençons par le point IV, car les autres menaces en découlent d’une certaine façon. Entre 1890 et 1925, Emil Kraepelin, travaillant à Heidelberg, Munich et Leipzig entre autres, a jeté les bases d’une psychiatrie moderne, aujourd’hui largement reprise un peu partout dans le monde. Son approche était médicale, de façon intransigeante. La présomption sur laquelle reposait sa catégorisation des troubles mentaux était que les mêmes processus de maladie produisent toujours des symptômes identiques issus d’une anatomie identique, le fruit d’une étiologie sinon identique, du moins toujours bien similaire.

Bref des maladies classiques comme on les aime bien. Les différentes maladies mentales nommées dementia praecox (aujourd’hui schizophrénie), maladie bipolaire et maladie unipolaire ou mélancolie, présentent en plus un tableau clinique net et distinct. Il existe, toujours selon Kraepelin, une vraie ligne de démarcation en matière de psychisme entre le sain et le malade. Finalement il insiste sur le fait que ces maladies, tout en n’excluant pas la découverte d’un nombre très limité d’autres, prennent forme à partir d’une biologie aberrante.

manifeste néo-kraepelinien

Pour le poser encore plus clairement, voici un véritable manifeste néo-kraepelinien écrit en 1978 par un psychiatre américain, Gerald Klerman :

1. La psychiatrie est une branche de la médecine.

2. La psychiatrie devrait utiliser les méthodologies scientifiques modernes et ancrer sa pratique clinique dans les connaissances scientifiques.

3. La psychiatrie traite les maladies. Les patients nécessitent traitement précisément à cause de leur maladie mentale.

4. Il existe une ligne de démarcation entre le normal et le pathologique.

5. Il existe des maladies mentales nettement distinctes, séparées les unes des autres. Les maladies mentales ne sont pas des mythes. Il n’y en a pas une seule mais plusieurs. C’est la tâche d’une psychiatrie scientifique, comme dans d’autres spécialités médicales, d’investiguer aussi bien les causes que le diagnostic ainsi que le traitement de la maladie mentale.

6. L’objet de focalisation des (médecins) psychiatres doit résider dans les aspects biologiques de la maladie mentale.

7. L’attention des psychiatres doit se porter explicitement, expressément et de façon prédominante sur le diagnostic et la classification.

8. Les critères diagnostiques doivent être codifiés. Un terrain de recherche légitime et valable serait de valider ces critères par des techniques diverses. En outre, ces techniques doivent être enseignées dans les écoles médicales plutôt que de se voir dénigrer ou déprécier comme ce fut le cas des années durant.

9. Les efforts de recherche visant à améliorer la validité et la fiabilité du diagnostic et de la classification devraient utiliser des méthodes statistiques.

Ce manifeste constitue l’expression complète et claire de ce que représente le paradigme néo-kraepelinien. On voit bien qu’à l’époque de son écriture en 1978, dans l’enseignement de la psychiatrie aux États-Unis on luttait encore contre une « arrière-garde » psycho dynamique dont l’auteur fustige le « dénigrement » du modèle scientifique.

Doit-on considérer ce modèle aujourd’hui comme sans appel dans le monde anglo-saxon ? Ne reste-t-il qu’à le faire circuler, faute de quelque chose d’autre à voir ou à écouter ? Tant s’en faut. Même si le DSM IV, contre toute attente, s’est vendu en quantités quasi Harry-potteresque — 900,000, qui l’aurait imaginé ? enrichissant au passage de manière significative l’Association américaine de psychiatrie — sa voix est loin, très loin, d’être la seule à se faire entendre pour expliquer le cadre, la genèse, l’étiologie et la progression des troubles psychiques. D’autres voix jouissent d’une importante présomption de légitimité et de pertinence au sein de la communauté des chercheurs en psychologie ainsi que chez les cliniciens psychologues et psychiatres des deux côtés de l’Atlantique.

Richard Bentall : manifeste post-kraepelinien

Un nom illustre cet ensemble intellectuellement puissant, quoique politiquement sans doute un peu moins : Richard Bentall est professeur de psychologie à l’Université de Manchester en Angleterre. Chercheur de renommé internationale, il a publié un livre en 2004, Madness Explained — La folie expliquée, un œuvre beaucoup lue, beaucoup commentée. En voici son manifeste à lui, extrait de son livre, sous l’intitulé Manifeste post-Kraepelinien.

1. La compréhension et le traitement des problèmes psychiatriques doit se nourrir de perspectives multiples, y compris issues des neurosciences, de la psychologie, de la sociologie et de l’anthropologie. Aucune de ces perspectives à elle seule n’est à même de proposer un cadre suffisant, ou d’exercer la précellence sur une autre. Il en découle logiquement que la psychiatrie ne devrait pas être considérée comme relevant uniquement de la médecine – sauf au sens trivial que seuls des praticiens médicaux ont le droit légal de s’appeler psychiatres (1*).

2. La pratique psychiatrique doit se servir de méthodologies scientifiques modernes et se fonder sur des connaissances scientifiques.

3. La pratique psychiatrique s’occupe du traitement de gens dans la détresse de leurs malaises psychologiques, ou parce qu’elles ont du mal à faire face aux demandes de la vie quotidienne. Dans certaines circonstances, des expériences comme des hallucinations, des croyances conventionnelles ou une philosophie personnelle qui paraît bizarre aux autres, surviennent chez des gens qui ne sont pas en détresse, et qui fonctionnent bien. Ces gens ne devraient pas se voir encourager à requérir un traitement psychiatrique.

4. Il n’y a pas de limite claire entre la bonne santé mentale(2*)] et la maladie mentale. Des difficultés psychologiques existent selon une continuité avec des comportements et des expériences normaux. Où exactement nous décidons de tirer la ligne de démarcation est une question d’opinion.

5. Il n’y a pas de maladies psychiques réellement distinctes. Le diagnostic catégoriel ne saisit de façon adéquate la vraie nature des troubles psychiques ni en matière de recherche ni au service de la clinique.

6. Il n y a pas de distinction inséparable entre le psychologique et le biologique. Des théories adéquates des troubles psychiques doivent démontrer l’interrelation entre les facteurs psychologiques et biologiques (se focaliser exclusivement sur les déterminants biologiques des troubles psychologiques se révèle être de la mauvaise science et conduit à des traitements qui ne satisfont pas les besoins des patients psychiatriques).

7. La recherche autour des troubles psychiques doit s’enraciner dans une description détaillée de ces troubles.

8. Des efforts doivent être faits pour comprendre les mécanismes qui sous-tendent les troubles psychiques. La spécification de ces mécanismes conduira probablement à une compréhension de l’importance de l’étiologie aussi bien que des facteurs sociaux et biologiques.

9. Les troubles psychiques doivent être compris en tant que points d’aboutissement de cheminements développementaux, qui sont déterminés par des interactions complexes entre des processus endogènes et des pressions environnementaux.

Nous sommes cependant psychothérapeutes (psychopraticiens relationnels depuis juillet 2010), diront certains, non pas psychiatres. En quoi toute cette quadrisection longitudinale des cheveux paradigmatiques nous concerne-t-elle réellement ? En un mot quid de la psychopathologie ? Qu’on le veuille ou non, au niveau des sociétés modernes, la réduction des vues réellement admises à la légitimité générale à celles issues de la médecine, du système juridique, de la finance et de la trivialité des faits divers est une réalité depuis bien longtemps.

Nous nous trouvons assimilés en dépit de nos protestations de culture spécifique, de mœurs particulières, de traditions centenaires etc., à un modèle bien plus répandu et puissant que le nôtre, le modèle médical (et tant pis pour nos pauvres petits pieds fins perdus dans ces gros sabots !). La pathologie du psychisme, ou réputée telle, est ce qui préoccupe une société frileuse jusqu’à glaciation en ce qui concerne ces différences d’expression et de leurs comportements passablement insondables. Nous voici donc acculés à ne plus refuser l’immanence de la grille de référence psychiatrique et même de devoir nous servir d’un langage que nous maîtrisons plutôt mal, lardé de finalités qui souvent nous écœurent.

Faisons contre mauvaise fortune bon cœur. Nous avons des alliés. La façade apparemment monolithique de ce paradigme kraepelinien est en réalité truffée de fissures accueillant bien des coins que nous ne manquerons pas d’enfoncer. Il y faut de la volonté, de la persistance, une bonne utilisation aussi bien de la science biologique, qui, elle, n’est nullement prédestinée au monopole du modèle médical, que des liens avec les disciplines voisines que sont l’anthropologie, la sociologie, l’éthologie et la sémiologie. La Kraepelinie dont on a parlé est une terre de réduction. Il nous revient de montrer ses limites, impertinences et aveuglements.

Plus avant il nous incombe de continuer de proposer les psychothérapies psycho-dynamiques et relationnelles dans leur continuité avec la vie de tous les jours. Nulle raison de refuser d’être les spécialistes du magiquement banal, de la grande aventure du quotidien.

II – génétisme généralisé

Passons au deuxième point de notre liste initiale : théorie de la causalité génétique vissée au cœur d’une psychopathologie « accréditée ».

Avec 30.000 gènes découverts dans le génome humain (tâche achevée) et plusieurs trillions de connexions neuronales dans le cerveau, il est de plus en plus évident que rarissimes sont les gènes responsables à eux seuls d’un effet physiologique particulier, encore moins d’une tendance comportementale spécifique : le gène responsable de l’homosexualité, du patinage artistique ou du refus d’obtempérer à l’autorité — comme s’y accrochent encore de nos jours certains experts psychiatriques chinois —, sont des titres chocs, des mythes des années quatre-vingt dix, rien de plus.

En réalité, après avoir déterminé les détails du génome humain (grosso modo, la position sur les différents chromosomes des gènes qui s’expriment), après la stupéfaction due à sa petitesse (nom d’un chien ! plus petit qu’une mouche !), le vrai travail commence maintenant, de déterminer les protéines synthétisées à partir de chaque gène, en tenant compte des interactions entre plusieurs gènes à la fois dans la plupart des cas. Un travail de titan. Plus loin s’esquisse le vrai but : lier ces protéines aux cascades d’effets physiologiques que nous observons sans pour le moment savoir différencier la logique des tenants de celle des aboutissants, et vice-versa.

Le modèle génétique se prête à vrai dire de moins en moins à une lecture simpliste de cause à effet. Si l’on entend aujourd’hui moins parler du gène responsable de ceci ou cela, c’est que l’attribution de la chaîne de causalités menant à cela ou ceci inclut quasi-inévitablement une interaction entre 6, 7 ou 10 gènes différents souvent situés sur des chromosomes différents. Ensuite l’environnement chimique et parfois mécanique (en ce qui concerne le pliage des protéines) encourage ou inhibe, accélère ou ralentit l’expression protéinique de ces gènes. L’on voit bien que la modulation de cet ensemble — instructions imprimées, préfacées, postfacés, nuancées et limitées par encore d’autres instructions, le tout articulé avec une sensibilité exquise : quelques simples molécules suffisent parfois à transformer un processus vital normal dans un emballement hormonal meurtrier — demande et crée une mise en musique au-delà de nos capacités actuelles de l’écouter.

C’est exactement ce que l’on aurait pu imaginer. Nous ne pouvons pas non plus cependant, être la seule des disciplines parmi les sciences humaines au monde à refuser toute pertinence aux recherches génétiques, tant les découvertes des dernières cinquante années ont mis en évidence de vastes ouvertures jusqu’alors insoupçonnées, des synthèses déterminantes précédemment éclatées, une foule de certitudes qui n’attendaient que leur ébranlement. Là où les recherches génétiques et en biologie développementale nous proposent un questionnement et potentiellement une articulation clarificatrice pour des syndromes que nous abordons régulièrement — la gamme large et complexe des troubles dits autistes en est un excellent exemple — il serait inconcevable de lui tourner le dos au nom d’une théorisation sémiologique précédemment prédominante par exemple, ou au nom de toute autre configuration conceptuelle excluant d’office la pertinence de telles recherches.

 

pour en finir avec le dialogue de sourds

Les échanges récents entre comportementalistes et praticiens issus de la tradition psycho-dynamique ont été marqués par la mauvaise foi des premiers venant titiller la mauvaise volonté des seconds. Il s’agit d’un projet des premiers, poussant le bouchon aussi loin que possible, d’attaquer les seconds pour leur anti-scientificité alléguée. Le réflexe malheureux des accusés a souvent été d’invectiver la science en général comme étant hors propos, sans rapport avec leurs concepts et pratiques. Il faudrait, et de façon urgente, déconstruire ce dialogue de sourds pour laisser émerger une articulation digne de ce nom.

Voici quelques pistes :

– légitimer ou ré-légitimer le champ subjectif injustement exclu comme objet d’observation et d’examen, en admettant que les récits à la première personne (s’adressant à une autre première personne qui est celle du praticien, cette question étant d’envergure en ce qu’elle détermine des pratiques sociales et des professions différentes) des patients ou clients sont primordiaux dans cette reconquête d’une pertinence aujourd’hui contestée.

– abandonner le mépris du symptôme dans le sens le plus large de ce mot, en faveur d’un important effort de description de la personne se présentant en psychothérapie et de ses raisons, celles évoquées et celles plus difficile à assumer, pour avoir fait cette demande. Ceci n’avancera pas nécessairement la situation clinique en question, mais se révèlera d’une meilleure capacité de communication à travers le champ de la psychothérapie au service d’un enseignement moins fragmenté et fragmentaire et de programmes de recherche dont la vocation ne serait plus de rester lettre morte.

– recadrer la question de l’expertise psychologique ou psychiatrique, précisément en faisant valoir l’impossibilité de traduire le langage scientifique de probabilités dans celui des certitudes apparemment indispensables au bon déroulement de la justice ou à certains critères contractuels du monde de l’assurance. Certains professionnels entretiennent un mythe d’exactitude et de prévisibilité qui est plus qu’interrogeable. Pour retrouver une crédibilité générale – bien écornée aujourd’hui –, il nous faudrait apprendre les réflexes d’un parler vrai dont nous n’avons pas l’habitude, sinon dans les paroles impérissables d’un des experts psychologues à offrir son témoignage au tribunal jugeant le cas Outreau : « si vous payez un défraiement de femme de ménage, vous aurez une expertise psychologique de femme de ménage. » Ce à quoi il faudrait ajouter qu’il est toutefois douteux qu’une augmentation d’émolument arrangerait autre chose que l’allure et la taille de l’expertise, l’incalculabilité de la matière en question restant la même.

– disjoindre l’utilisation d’un langage apparemment scientifique d’une vraie volonté d’articulation avec des chercheurs psychologues, neuropsychologues, biologistes de développement, biochimistes, éthologues, anthropologues et sociologues. Oser déconstruire une scientificité de façade, qui cherche surtout une légitimité aux yeux des non scientifiques afin de promouvoir l’exclusion d’autres traditions psychothérapiques.

III – Situation de la psychanalyse et de la psychothérapie relationnelle à l’université

Notre troisième point concerne la dispersion d’un corps d’enseignants ainsi que d’un corpus d’enseignement de la psychanalyse et de la psychothérapie psycho dynamique au sein de nos universités.

Face aux invectives qui fusent de part et d’autre du champ de bataille pour le contrôle des institutions universitaires de psychologie, il est temps de donner place égale aux dessins et desseins de vrais cours de formation dans le tertiaire, aux configurations de programmes d’enseignement, y compris bien sûr psycho dynamiques et relationnels, ceux qui ont déjà existé et ceux qui pourront être constitués dès aujourd’hui, sans cacher l’engagement personnel inhérent à de tels cursus heuristiques.

La dénonciation prime actuellement comme vecteur d’échange et d’interaction dans le monde psy. Nos boîtes à lettres électroniques sont régulièrement inondées de déferlantes dénonciatrices de la mainmise sur l’enseignement universitaire par les TCC, ou de l’usurpation du nom de psychanalyste par, horreur! des bons à rien se voulant jungiens voire ferencziens ! Nos librairies proposent des étagères croulant sous le poids de ressassements fatigués des guerres freudiennes d’outre-Atlantique d’il y a une décennie ou deux. S’il est vrai, comme disait le promoteur Barnum il y a cent vingt ans, que personne n’a jamais perdu d’argent en sous-estimant le mauvais goût du grand public américain, il est également possible de pondérer qu’aucune maison d’édition en France n’a jamais perdu d’argent en sortant un nouveau J’accuse. Il y a en effet une bataille d’information et de proposition à mener pour revaloriser le sens pour l’étudiant de cursus de formation dans la tradition psycho dynamique et relationnelle. Ne laissons pas l’ensemble disparaître dans un Mælstrom opaque de dénonciations tous azimuts. Il ne saurait avoir meilleur moyen de tout perdre.

IV – programme imposé d’adhésion à une méthodologie d’évaluation scientifique, ou se voulant telle

Ceci est la raison d’être de ce numéro spécial d’Actuapsy (3*). Essayer de séparer, une fois de plus, le bon grain de l’ivraie. En l’occurrence, considérer avec sobriété des recherches sur la psychothérapie nous venant des États-Unis tout en admettant la rigueur et la pertinence de certaines d’entre elles. Trier les critiques ayant quelque chose à nous dire de celles qui refusent la centralité du champ subjectif dans notre métier. Chercher comment au mieux assumer la présence de bon droit d’observateurs des professions voisines dans nos affaires, ce qui veut dire dans nos concepts et le socle théorique sur lequel est construite notre conceptualisation, jusque dans certains aspects de notre pratique clinique. Ça s’appelle une grille référentielle transdisciplinaire. On en est encore bien loin.

a) quelques principes de base

– Comment établir un espace de questionnement dans notre profession, qui inclue bien entendu (4*) des procédures d’évaluation de ce que nous faisons et selon quels critères ?

– Comment articuler l’établissement de ces critères avec la fluidité interactionnelle subjective dont notre profession se réclame ?

– Comment éviter l’obscurantisme subtil qui prétend remplacer la problématique imprévisible par un rassurant étalement du bien-pensant ?

Pas si facile de discerner où se situent l’ouverture et où les pistes de la pensée et de la découverte sont brouillées. Il est toujours instructif, cependant, d’observer comment précisément s’installe la confusion des genres typique de notre champ professionnel, non pour corriger tel ou tel, mais pour refuser la censure inhérente à toute mise au ban.

Prenons le cas d’une interpellation : Europsy-neuropsy, titre donné par Philippe Grauer à un article de Marie-Hélène Bigot. Elle écrit un récit bien documenté et en général bien pondéré sur la construction de la psychologie en Europe, telle qu’elle est aujourd’hui prévue. Elle se laisse aller à plusieurs reprises aux mêmes assimilations abusives et glissements sémantiques, et en dernier lieu, comme le laisse prévoir le titre, idéologiques, dont elle dénonce ailleurs le fâcheux recours de la part de l’EFPA — Fédération européenne des associations de psychologues. Parlant de l’évaluation professionnelle, elle cherche à en démontrer la tendance à faire passer l’activité évaluée « dans le paradigme de la mesure » (Jean-Claude Milner) « et donc, du calculable« . Elle poursuit son emprunt à Milner en s’inquiétant d’une tendance à « s’emparer du savoir de l’autre, d’obtenir de l’autre le savoir qu’il a de sa propre pratique, » avec, « au bout du compte, une opération de comparaison et d’élimination (des pratiques) de ceux qui n’auraient pas satisfaits aux critères, toujours au vu des critères mis en place« .

Lorsqu’on cherche à comprendre en quoi l’évaluation est perçue par l’auteur (à travers son regard milnérien) comme une piste qui mène au summum de la réduction — une tentative de calculer l’incalculable psychique ou relationnel — on est frappé par l’étanchéité intellectuelle et professionnelle de cette vision des choses. Après tout, si on ne peut s’emparer en aucune manière du savoir de l’autre, si on ne peut le comparer à autre chose, éliminer éventuellement une pratique ou un praticien du champ professionnel qui ne satisfait pas aux critères, voire accepter tout simplement qu’il existe des critères de formation, de compétence et d’appartenance différents et qu’à un moment donné ces critères doivent être énoncés, il est très difficile à comprendre comment une profession peut émerger ou se construire.

On a l’impression de se trouver renvoyé ici au fameux « s’autoriser de soi-même » lacanien, qui, même en tenant compte d’un tardif, « et de quelques autres« , est justement ce dont nous essayons, en tant que psychothérapeutes relationnels, de nous éloigner depuis bien des années. Peut-être, en fin de compte, la nostalgie d’un sanctuaire de l’ineffable reste toujours bien enracinée au fond de nos cœurs. Or, il faut bien reconnaître que notre société est devenue, et en général nous le saluons, trop curieuse, trop regardante pour accepter aujourd’hui l’ineffabilité comme un vrai socle professionnel.

Pour bien enfoncer le clou d’un rejet déjà évident dans le choix du titre, l’auteur déclare également, « le terme scientifique nous interpelle… Nous sommes renvoyés à ce qui fait science, à ce que l’on considère comme scientifique. Le débat récent sur le trouble des conduites a largement interrogé ce concept. » Dans le contexte d’un débat d’idées, le terme interroger veut généralement dire démystifier, mettre en doute, voire infirmer la légitimité des concepts proposés. Or la démystification est une chose, hautement souhaitable, souvent spéculative et tout à fait normale dans un tel débat, tandis qu’une tentative de délégitimisation, elle, a besoin de solides preuves. En l’occurrence, la recherche scientifique est allègrement rendue bouc émissaire de l’usage que l’on en fait. Qu’il existe des pseudosciences — la phrénologie, ou toute « recherche » visant à affirmer des thèses eugénistes par exemple — ne fait aucun doute. Ceci est également vrai, cependant, de n’importe quelle démarche visant à étayer une théorie préalablement échafaudée. La tentative en cours de délégitimation scientiste est vouée à tourner en vase clos et n’appartient ni au champ ni à l’ethos scientifique.

Refuser toute validité aux sujets qui dérangent au motif d’un dévoiement possible est aussi vieux que le monde. Un exemple parmi tant d’autres : bien des cultures à travers le monde ont été profondément interpellées par la découverte de Luc Montagnier que le SIDA procède d’une infection avec un rétrovirus. Cela aurait été tellement plus simple pour elles que des comportements déviants se trouvent ainsi punis. La politique de santé publique en Afrique du Sud, par exemple, s’en est trouvée profondément marquée, et plusieurs dizaines, si ce n’est des centaines, de milliers de morts en ont résulté. De même, il n’est pas question de contester la recherche sur la petite enfance, à condition de rester vigilants envers sa désappropriation à des fins scientistes à connotation populiste.

b) nœuds d’apparence gordienne

Alexandre le Grand avait trouvé dans son épée la réplique au nœud des Gordes, tourmenteur depuis des lustres des esprits les plus puissants de Grèce. Sans chercher à renouveler ce « dénouement » sauvage, on peut affirmer qu’il existe tout de même des pistes pouvant rassurer les psychothérapeutes relationnels et psychanalystes qui voient dans l’essor des neurosciences l’équivalent des invasions barbares dans l’histoire de la Rome antique. Sydnet Pulver, psychanalyste didacticien à Philadelphie a écrit un intéressant article en 2000 sur « The astonishing clinical irrelevance of neuro-science — L’étonnante impertinence clinique des neurosciences« . Dans cet article au titre, comme il dit, calculé afin d’attirer le maximum d’attention, il met en avant le manque de pertinence qu’ont les découvertes neuroscientifiques sur la clinique psychanalytique, c’est-à-dire, pour lui, « la technique du psychanalyste dans la relation thérapeutique, son positionnement et son rôle dans l’interaction analytique. »

Il propose que « le but, le principe central, qui gouverne l’attitude et le comportement de l’analyste dans son travail est celui de comprendre les motivations spécifiques et individuelles du patient, particulièrement comme elles se manifestent dans la relation analytique, et d’aider le patient à les comprendre également. » Dans ce domaine les neurosciences n’ont par définition rien de pertinent à nous dire pour la raison qu’elles ne traitent pas de la relation particulière entre une personne et une autre mais de la capacité relationnelle en général. Les recherches en neuroscience ne cherchent pas non plus à nous faciliter une rencontre proprement dite avec le monde subjectif de l’autre — alors que nous nous occupons des contenus spécifiques de l’esprit de l’autre et des processus spécifiques dont il se sert pour leur régulation, le champ central de la psychothérapie relationnelle et psycho dynamique — mais plutôt avec les sous strates anatomiques et physiologiques du fonctionnement cérébral. Ce fonctionnement sous-tend l’essor de la motivation humaine sous toutes ses formes, la sexualité, l’agression, l’attachement social, le dévouement maternel, la faim, la soif et la sécurité de façon générale ainsi que d’un système général de quête responsable de la sensation de désir (appelée pression dans la théorie freudienne des pulsions) qui accompagne toute motivation.

En revanche les neurosciences cherchent assidûment dans d’autres domaines d’intérêt clés pour psychothérapeutes et psychanalystes, dont la psychologie évolutionnaire, le sommeil, le rêve, la communication non verbale, les effets de médicamentation et les mécanismes de l’action thérapeutique. Ceci est également vrai pour la compréhension du développement des affects à partir des neuf affects de base que sont l’intérêt/excitation, la jouissance/joie, la surprise/effroi, la peur/terreur, la détresse-angoisse, la colère-rage, le « déssens », le dégoût, et la honte-humiliation (5*) « Au-delà de la simple fascination de ces aperçus d’un cerveau jusqu’alors inscrutable, » dit Pulver, « toutes ces études ont des implications énormes en ce qui concerne le fonctionnement et la structure de l’esprit. Nous ne pouvons pas nous permettre de les ignorer. »

Au risque de retourner un champ déjà bien labouré, nous voudrions citer pour conclure le proverbe chinois : « lorsque le sage montre la lune l’imbécile regarde le doigt« . Et se plaint, pour compléter le tableau, de ce que l’ongle soit mal nettoyé.


mise en ligne 13 juillet 2011 –

 

  • 1 C’est dans une telle perspective qu’elle s’était dissociée de la neurologie en France en 1968.
  • 2 Le concept de santé mentale se verra radicalement interrogé et analysé par ailleurs. Note de la Rédaction.
  • 3 Cette remarque permet de dater cet article, nous sommes en 2007.
  • 4 Décidément le dieu de l’évidence aveugle ceux qu’il veut perdre. Évaluer peut s’effectuer sans chiffrage. Transcrire sur des échelles de chiffres des items qualitatifs reste au risque de naufrages méthodologiques. NdlR.
  • 5 Liste sous la seule responsabilité de son auteur, ne l’apprenez pas par cœur en vous disant ça y est je sais, comme on dit violet indigo bleu, vert jaune orange et rouge. Là-dessus nous vous référerons à une entrée à venir sur le système émotionnel s’inspirant des travaux de Robert Plutchik. NdlR

Georges Mauco (1899-1988) : un psychanalyste au service de Vichy. De l’antisémitisme à la psychopédagogie

Élisabeth Roudinesco, L’Infini, 51, automne 1995.

Georges Mauco (1899-1988) : un psychanalyste au service de Vichy. De l’antisémitisme à la psychopédagogie.

Les intertitres en gras sont de la Rédaction du site.

1 – JEUNESSE PARISIENNE

inspiration nazie

Si Georges Mauco reste peu connu dans l’histoire du mouvement psychanalytique français, il y joua néanmoins un rôle important qui mérite aujourd’hui d’être éclairé. Psychanalyste, pédagogue et démographe, il se fit remarquer en 1932 par une thèse sur les problèmes de l’immigration (1). Pendant l’Occupation il participa aux travaux de la revue L’Ethnie française dirigée par Georges Montandon et à la Libération, masquant son passé d’adepte du racisme et de l’antisémitisme, il réussit à se faire nommer par le général de Gaulle secrétaire du Haut comité de la population et de la famille, ce qui lui permit à la fois de poursuivre ses activités de démographe et de créer les premiers centres français de psychopédagogie d’inspiration freudienne, destinés à la réintégration des enfants atteints de troubles scolaires. Par son action, il fut ainsi parfaitement intégré au mouvement freudien français comme membre de la Société française de psychanalyse (SFP), entre 1953 et 1963, puis de l’Association psychanalytique de France (APF) jusqu’à sa mort.
Georges Mauco fut le seul psychanalyste français à avoir eu des activités collaborationnistes. Non seulement il rédigea des textes d’inspiration nazie, mais il témoigna contre le “danger juif” en août 1941 devant la Cour suprême de justice à Riom. À cet égard, son itinéraire est fort différent de celui de René Laforgue bien qu’il ait été son analysant et son disciple, et qu’il soit resté son ami.


Laforgue : Collaboration manquée

On sait que dans son ensemble, le mouvement freudien français n’opta ni pour la Collaboration ni pour la Résistance. Si Paul Schiff fut le seul authentique résistant de l’année 1940, René Laforgue fut le seul, entre 1940 et 1942, à tenter de convaincre les nazis, et notamment Matthias Heinrich Göring, de créer à Paris un institut de psychothérapie “aryanisé” sur le modèle de celui de Berlin. Il échoua, n’ayant pas à leurs yeux les qualités requises pour une telle entreprise. Membre de la Ligue contre l’antisémitisme, Laforgue n’avait jamais publié le moindre texte suspect. L’histoire de son collaborationnisme se résuma donc, comme j’ai eu l’occasion de le montrer, à une histoire tragique et abjecte de “collaboration manquée” dont il se sentit coupable toute sa vie et qui fit de lui une personnage “maudit”, accusé à tort par ses adversaires, adulé par ses épigones(2).

Rien de tel dans l’itinéraire de Georges Mauco qui fut un notable de la psychanalyse. Célèbre en son temps, publié par les meilleures maisons d’édition, reconnu par ses pairs comme un humaniste il n’eut jamais de remords. La plupart de ses collègues ignoraient ses activités passées et ses écrits antisémites pourtant accessibles. D’autres préférèrent les ignorer.

un démographe raciste célinien

L’ascension sociale de Mauco, ses opinions, son enfance nous sont connus par les souvenirs qu’il publia en 1982 dans son autobiographie et par un entretien inédit accordé à Jean-Pierre Bourgeron un an auparavant(3). Quant à ses activités de démographe raciste, elles furent analysées pour la première fois par Patrick Weil, en 1991, dans un livre intitulé La France et ses étrangers qui retrace l’aventure politique de l’immigration entre 1938 et 1991 (4).

Bien que les souvenirs de Georges Mauco soient reconstruits de manière apologétique, ils sont révélateurs des obsessions du personnage, de ses pensées, de sa sexualité, de ses actes. Né à Paris le 16 avril 1899, il est le fils d’un garçon de café qui s’enrichira ultérieurement en devenant propriétaire de bistrot. De ces années d’enfance, l’auteur garde un souvenir qui le marquera toute sa vie : “Un jour, comme je remontais le petit déjeuner, je vis ma grand- mère assise sur la chaise, une cuvette entre les jambes pour se laver. La vue du noir de son sexe me frappa ainsi que notre gêne mutuelle. Ma grand-mère avait été habituée à cette vie misérable(5).”

Placé à la campagne chez un ouvrier agricole, avec sa sœur et son frère, il y apprend le culte des racines terriennes et en retire une solide détestation des bourgeois, des riches et des classes dominantes. Il décrit un univers célinien dans lequel il se vit comme un marginal appartenant au peuple des damnés. Nul doute que ce sentiment d’exclusion jouera un rôle majeur dans l’intérêt qu’il portera plus tard aux étrangers, aux immigrés, aux inadaptés.

Révolté contre les possédants, il rêve néanmoins de s’intégrer à la classe honnie, et quand son père achète un café à la porte Maillot, il est fier de fréquenter l’école communale de Neuilly. Le déclenchement de la Grande Guerre l’empêche de poursuivre ses études. Il passe alors un concours qui lui permet d’accéder à un poste de “classeur émargeur” au ministère des Finances. En 1918, il est mobilisé puis affecté comme soldat de première classe à l’armée d’Orient d’où il reviendra maréchal des logis en décembre 1920.

Pendant trois ans, les images d’un Orient colonial, sorti tout droit des romans de Pierre Loti forment la toile de fond d’un parcours initiatique dont se nourrit le jeune homme en quête d’aventures. Il a le goût des bordels, des prostituées, des marchés arabes, turcs et arméniens. Par l’exotisme, il adhère à la notion de hiérarchie des races et des mentalités. Entre 1924 et 1929, il ne cesse de voyager en Allemagne, en Russie, en Espagne, en Égypte, en Syrie, toujours à la recherche des “différences”.

À Paris, il passe une licence d’histoire après avoir suivi les cours de Jérôme Carcopino à la Sorbonne, puis il obtient un poste de répétiteur à l’école primaire supérieure Jean Baptiste Say. En 1924, il est maître interne à l’École normale des instituteurs de la Seine. Parallèlement, il commence une analyse avec René Laforgue, s’initie au freudisme et aux travaux de René Spitz et de Lucien Lévy-Bruhl. Le 31 août 1930, lors d’une visite où il accompagne Laforgue à Karlsbad, il fait la connaissance de Sigmund Freud qui aurait ce jour-là prononcé ces mots : “L’avenir de la psychanalyse est dans l’éducation, car mieux vaut prévenir que guérir(6).”

2 – PSYCHANALYSTE ET DÉMOGRAPHE

Vers 1933, Georges Mauco pratique la psychanalyse en suivant un contrôle avec Marc Schlumberger. Ainsi est-il intégré dès cette époque au groupe laforguien de la SPP. Il y fera la connaissance d’Alain Cuny, de Françoise Marette (future Dolto) et des représentants de la première et de la deuxième génération psychanalytique française.

Mais c’est d’abord comme démographe qu’il se rend célèbre en 1932 par la publication de la thèse de doctorat qu’il a soutenu avec le géographe Albert Demangeon : Les étrangers en France, leur rôle dans l’activité économique. Comme le souligne Patrick Weil, sa démarche est celle d’un nationaliste qui prône la nécessité d’une immigration de famille jeunes “pour fournir à long terme à la France l’apport de population dont elle a besoin (7).”


hiérarchie des ethnies, préjugé racial

L’ancien soldat des armées d’Orient est un chaud partisan de l’assimilation. Cependant, ses thèses s’appuient sur une conception de la hiérarchie des ethnies qui relève d’un préjugé racial. Mauco, en effet, défend la supériorité de certaines ethnies sur d’autres et soutient qu’une partie des étrangers sont d’emblée inassimilables: les Asiatiques, les Africains, les Levantins. Au bas de l’échelle, il situe les Arabes puis remonte vers les Belges et les Suisses – c’est-à-dire les francophones – en passant par les Grecs, les Arméniens, les Polonais, les Espagnols, les Italiens. Le vocabulaire utilisé est celui des stéréotypes constitués à la fin du XIXéme siècle. L’auteur parle d’”atavisme” slave, d’”impulsivité” italienne et de “dangers” pour la race : “Parmi la diversité des races étrangères en France, il est des éléments (…) asiatiques, africains, levantins même dont l’assimilation n’est pas possible et, au surplus, très souvent physiquement et moralement indésirable. L’échec de nombreux mariages mixtes en est une vérification. Ces immigrés portent en eux, dans leur coutumes, dans leur tournure d’esprit, des goûts, des passions et le poids d’habitudes séculaires qui contredisent l’orientation profonde de notre civilisation.” En guise de conclusion, il ajoute : “Non moins pernicieuse est la déliquescence morale de certains Levantins, Arméniens, Grecs, Juifs et autres “métèques” trafiquants et négociants. L’influence des étrangers au point de vue intellectuel, encore que difficilement discernable, apparaît surtout comme s’opposant à la raison, à l’esprit de finesse, à la prudence et au sens de la mesure qui caractérisent le Français(8).”

Très favorable au livre, la presse d’extrême droite en retient la thèse du préjugé xénophobe et inégalitariste. L’hebdomadaire Candide décerne un prix à l’auteur et Lucien Descaves s’appuie sur lui pour appeler à “ une méfiance accrue de l’invasion étrangère(9).”

L’ouvrage est également salué pour son caractère “pionnier” par la presse de gauche et par les spécialistes de la démographie, soucieux en ces années de crise économique et de haine des étrangers de définir les liens entre immigration et identité nationale. Gérard Noiriel explique les raisons de ce succès : il s’agit de la “première grande thèse non juridique consacrée explicitement à l’immigration (10).” En réalité, à cette époque, l’immigration est prise comme objet d’étude, non pas par les sociologues de l’école de Durkheim, qui auraient pu construire la notion d’assimilation hors de tout préjugé racial, mais par les tenants de la doctrine dite des “origines” qui mettent en avant la race et l’hérédité, selon une perspective issue à la fois de Maurice Barrès, de Georges Vacher de Lapouge, de Gustave Le Bon et de Pierre Vidal de La Blache.

Dans cette nébuleuse, Noiriel distingue trois courants. Le premier est représenté par l’anthropologie physique où l’on retrouve les partisans de l’eugénisme. Le deuxième est celui de la démographie proprement dite, où l’immigration est abordée par la question de la natalité et de la dépopulation. Enfin, le troisième, auquel se rattache Mauco, s’inspire de la géographie : il étudie les migrations comme fait humain à partir d’enquêtes de terrain.

En 1932, Georges Mauco doit son succès à l’emploi d’un outillage technique et novateur qui lui permet de faire passer ses thèses racistes par le biais de statistiques et d’études de terrain indiscutables. Aussi l’ouvrage deviendra-t-il une référence majeure pour les démographes qui auront tendance à négliger son contenu doctrinal.

À cette date, l’auteur ne fait pas entrer les Juifs dans une catégorie particulière de race, d’espèce ou d’ethnie. Il parle de “Juifs roumains”, “Juifs grecs”, “Juifs polonais” et, à propos des Juifs en général (français ou étrangers), il emploie tantôt le mot “Juif” tantôt le vocable “Israélite” sans distinguer les deux termes.

« problème juif »

Cinq ans plus tard, dans un mémoire sur l’assimilation des étrangers en France, rédigé pour la Société des nations, il évoque pour la première fois un “problème juif” : “La plupart des étrangers qui se pressent dans les activités artisanales, commerciales et libérales, écrit-il, sont des Israélites. Cette orientation de l’activité juive repose d’ailleurs sur de réelles qualités intellectuelles qui rendent précisément plus efficace cette concurrence. Il faut y ajouter une grande souplesse, une persévérante habileté et le bénéfice de la remarquable solidarité qui lie les Israélites entre eux et qui leur facilite l’ascension sociale(11).” Afin d’éviter le danger de cette “ influence juive”, Mauco préconise d’envoyer ces “Israélites” à la campagne pour qu’ils aient des activités agricoles et manuelles. Ne furent-ils pas autrefois un “peuple de pasteurs” ?

Par cette identification d’une activité juive spécifiquement intellectuelle, Mauco passe du préjugé racial aux thèses de l’antisémitisme telles qu’elles se développent en Europe après l’avènement du nazisme. Dans ces domaines de la démographie et de l’immigration, de l’anthropologie et de l’ethnologie, de la médecine et de la psychiatrie, deux voies s’opposent : l’une s’attache à l’idée d’origine et distingue une hiérarchie à l’intérieur de laquelle le Juif devient le mal absolu, l’autre se défait de toute référence à l’origine pour admettre l’existence d’une pluralité des cultures. Les représentants du premier courant acceptent les thèses nazies, le différentialisme et l’eugénisme, les seconds luttent en faveur d’un culturalisme et d’un égalitarisme appuyés sur l’universalisme.

dépistage

Si, pour les adeptes du racisme, le Juif ne relève pas d’une “race” identifiable, il n’en est que plus dangereux. Ennemi intérieur et impossible à reconnaître, il est capable, par son invisibilité même, de dévorer sa victime – la race dite “aryenne” – tel un microbe ou un vampire. Pour s’en débarrasser, il faut inventer des critères d’identification scientifiques et donc définir une ethnie, une morphologie, une anthropologie, voire même un psychisme typiquement juifs. Une fois le dépistage mis en œuvre, on peut envisager plusieurs formes d’éradication du mal : la mort lente par enfermement (le ghetto, puis les camps), ou par expulsion (la déportation vers de nouvelles terres) et enfin l’extermination pure et simple.
En 1937, Mauco s’en tient, pour les Juifs, à des critères de reconnaissance ethnique – la sociabilité intellectuelle des réseaux israélites – et à des solutions de type colonial – l’implantation de légions juives dans les campagnes. Ces “solutions” sont d’ailleurs défendues par de nombreux spécialistes de l’immigration.

Quelques mois après avoir exposé ses idées, il est nommé expert pour ces questions par Philippe Serre, sous-secrétaire d’État dans le deuxième gouvernement de Léon Blum. Belle occasion pour lui de mettre en œuvre son double programme d’assimilation des étrangers non juifs (“adaptables”) et d’implantation dans les campagnes des Juifs inassimilables (étrangers). Il n’y parviendra pas. Le projet de Serre est rejeté par les trois ministères concernés : Affaires étrangères, Intérieur, Travail.

Mobilisé en 1939, il rentre à Paris en août 1940 et reprend ses fonctions de professeur à l’école Jean-Baptiste Say. C’est probablement vers cette époque qu’il commence à fréquenter l’École d’anthropologie de Georges Montandon. Toutefois, dans son autobiographie, il affirme qu’il fut d’emblée hostile au régime de Vichy et qu’il refusa de se rendre au procès de Riom, malgré l’ordre qu’il avait reçu d’y être entendu comme expert démographe à propos de “l’afflux des immigrés en France(12).”

3 -LA DÉNONCIATION DE “L’ETHNIE JUIVE”

La décision d’instruire un tel procès est prise par les dirigeants de Vichy en 1940. Il s’agit alors de convaincre les Français des méfaits de la démocratie parlementaire en rendant ses représentants responsables de la défaite militaire. Contre le Front populaire, symbole de toutes les turpitudes, la Révolution nationale doit apparaître comme seule capable d’épurer la nation de ses éléments malfaisants : les étrangers, les Juifs, les communistes. Toutefois, les notables de Vichy refusent d’obéir à l’occupant qui réclame que la France soit jugée coupable du déclenchement de la guerre. Aussi préfèrent-ils suspendre le procès, alors même qu’au banc des accusés, Léon Blum et Edouard Daladier parviennent avec brio à se transformer en accusateurs. En avril 1942, l’affaire tourne à la mascarade (13).

témoignage de Riom

Sans doute Mauco invoque-t-il des raisons de santé pour ne pas se rendre à Riom ? Cela ne l’empêche pas, contrairement à ce qu’il affirme, de déposer sous serment, lors d’une commission rogatoire du 5 août 1941, devant le juge d’instruction de la Cour suprême. Ses arguments sont sans ambiguïté. Il utilise admirablement ses études de terrain et ses statistiques d’avant-guerre pour expliquer au juge, dans une langue neutre et technique, que la présence sur le territoire français des étrangers, et plus précisément des Juifs, fut et reste l’une des causes majeures de la défaite de 1940.

Voici quelques extraits de ce témoignage dans lequel il s’en prend aux Juifs allemands réfugiés, qu’il rend non seulement responsables de n’avoir pas informé les autorités françaises des dangers de la puissance allemande, mais coupables d’avoir contribué à démoraliser le peuple et la nation : “Pour les israélites, leur nombre, leur puissance financière, leur activité intellectuelle et la solidarité qui les liait aux israélites français, leur nombre dans les postes de direction leur permettaient une activité politique juive.”

les réfugiés israélites corrompent la France

Ils pratiquaient une politique internationale au service de laquelle ils s’efforçaient de mettre les pays d’accueil. Les réfugiés israélites ont notamment travaillé à présenter une image altérée par leurs passions des pays qui les avaient éliminés. Ils ont beaucoup contribué à tromper l’opinion et les autorités françaises sur la véritable puissance de l’Allemagne. Prenant aisément leurs désirs pour des réalités, ils niaient la force allemande, n’en retenant que les faiblesses ou les tares. C’est à travers eux et à travers la multitude des espions et des agents doubles qu’ils entraînèrent avec eux que les services d’information ou de renseignements ont vu, déformées, les réalités extérieures.”

La démoralisation de ces éléments gagnaient non seulement les activités urbaines dont ils s’emparaient, mais par l’exemple, la corruption, les mariages mixtes malheureux, par l’influence intellectuelle (notamment dans les professions libérales et artistiques), une partie de l’opinion française.”

névrose juive

“(…) La névrose juive, avec son hérédité de persécution, alourdie par les événements actuels, se réveillait par contact chez les israélites français et leur faisait perdre en partie le bénéfice des qualités qu’ils avaient pu acquérir (…).”
Particulièrement doués par leur habileté et leur souple ingéniosité, beaucoup de ses réfugiés parvenaient aisément, dans une France libérale où la puissance de l’argent et de l’intellectualisme l’emportaient sur le caractère et la force virile.”
“Leur aptitude à la compilation du savoir (professions libérales) et de l’argent leur permettait d’affluer dans les sphères dirigeantes de la nation. Par là, leur influence était très supérieure à celles des milliers d’ouvriers étrangers se livrant, aux champs et aux chantiers, à un travail productif mais silencieux. Par contre, leur francisation restait superficielle, faute d’avoir vécu les travaux et les soucis du peuple, faute notamment d’avoir senti, au contact de la terre et des paysans, l’atavisme français
(14).”

Dans son autobiographie de 1982, Georges Mauco nie toute participation aux travaux de la revue L’Ethnie française, dirigée par le professeur Georges Montandon. Son récit est embrouillé. Il prétend avoir fait remettre par un tiers au professeur un texte sur l’immigration dont celui aurait tiré un “article nettement raciste.”(15)

En réalité, c’est de son plein gré que Mauco collabore à L’Ethnie française. Il y publie non pas un texte déformé par les soins du professeur, mais deux articles semblables à la déposition de Riom. L’un paraît en mars 1942 sous le titre “L’immigration étrangère en France et le problème des réfugiés”, et l’autre en janvier 1943 avec pour thème : “La situation démographique de la France”.(16)

Montandon : l’antisémitisme le plus extrême

Né à Neuchâtel en 1878, Georges Montandon(1*) fut d’abord médecin, spécialiste des maladies tropicales, avant de devenir anthropologue et adepte des théories raciales du père Wilhelm Schmidt. Rappelons que ce dernier, figure de proue de l’École anthropologique viennoise, occupa entre 1927 et 1939 la fonction de directeur du Musée pontifical d’ethnologie du Latran à Rome et participa à une virulente campagne contre la psychanalyse, accusant Freud de vouloir détruire la famille chrétienne.

Africaniste, Montandon est nommé par Louis Marin en 1933 professeur à la Chaire d’ethnologie de l’École d’anthropologie, fondée autrefois par Paul Broca. Il en devient le titulaire deux ans plus tard. C’est à cette date qu’il crée L’Ethnie française et passe du racisme à l’antisémitisme le plus extrême. Il combat ses “rivaux” du Musée de l’homme, Paul Rivet, Marcel Mauss, Lucien Lévy-Bruhl, tous engagés dans la lutte contre le fascisme et contre les dérives racistes de l’anthropologie (17).

amputation de l’extrémité nasale

Montandon défend l’idée qu’il n’y a pas de “race juive” mais une “ethnie juive”, identifiable par des critères physiques et psychologiques. En mai 1938, il préconise la mise à l’index du Juif, la création d’un “État israélite” et l’exécution des Juifs qui ne se soumettraient pas à la règle de préservation de la race aryenne. Pour les femmes, il songe à la défiguration par amputation de l’extrémité nasale.

En novembre 1940, un mois après l’entrée en vigueur de la loi de Vichy portant statut des Juifs, il publie, en tant que médecin et professeur, le fascicule tristement célèbre : Comment reconnaître le Juif ? (18), véritable condensé de toutes les thèses dites “scientifiques” sur la prétendue identification du “type juif” : lèvres charnues, nez proéminent, teint basané, allure négroïde. Du point de vue psychologique, le Juif est qualifié de rapace, sournois, vil, menteur, vorace et beaucoup plus dangereux que le nègre, “stupide” et “non civilisé”. Il est l’ennemi intérieur et invisible. Seule la “science” peut le discerner et le détruire.

Xavier Vallat

À l’automne 1941, lorsque Xavier Vallat(2*), Commissaire général aux questions juives, décide de délivrer des certificats d’appartenance et de non appartenance à la race juive, il fait appel au professeur et lui offre d’être attaché à son service en qualité d’expert ethnologue. Montandon accepte. Pendant toute la durée de l’Occupation, il signe les expertises nécessaires à la délivrance des fameux certificats, tout en poursuivant ses activités “scientifiques” : il donne des cours, forme des élèves et dirige sa revue, désormais financée par l’Institut allemand de Paris. Il participera avec la S.S. à la déportation des Juifs et à la “solution finale”.

Une saisissante évocation de ce personnage se trouve dans la première séquence du film de Joseph Losey, Monsieur Klein, tourné en 1976. On y voit pendant quelques minutes un médecin ordinaire en blouse blanche exerçant son art. Il regarde, il mesure, il examine, tantôt avec ses mains, tantôt avec des instruments. Devant lui, une femme muette et entièrement nue obéit à ses ordres. Elle marche, elle se tourne, elle se laisse observer, elle écoute en silence le diagnostic que l’homme de science dicte à une infirmière et elle comprend qu’on ne lui délivrera pas le certificat. Dans le couloir, elle retrouve son mari qui vient de subir le même examen. Ils se pressent l’un contre l’autre et se parlent sans rien se raconter. La langue n’a pas de mots pour dire une telle abjection. Et cette scène innommable, Joseph Losey la montre au spectateur sans commentaire.

Tel est l’homme avec lequel collabore Georges Mauco à Paris. Quand il publie ses articles dans L’Ethnie française, aux côtés d’Armand Bernardini, Henry Coston et Gérard Mauger, il s’adjoint son titre de secrétaire général de l’Union internationale pour l’étude scientifique des problèmes de la population.

Montandon est issu de la bourgeoisie. Médecin et homme de science, il est devenu un théoricien de l’extermination, hanté jusqu’au délire par le thème du complot juif. Son engagement est sans retour. Il sera exécuté par des résistants en 1944 devant ses enfants et petits-enfants.

un Montandon en version “douce”

Mauco, lui, est un pragmatiste, sorti du rang et capable de survivre à toutes les situations, par opportunisme. Par manque de courage. Il hait le Juif parce que le Juif est à ses yeux doté de tous les dons qu’il rêve d’acquérir et qu’il transforme en “tares”: intellectualité, aisance sociale, savoir-faire financier, etc. Au plus profond de lui-même, Mauco envie ce qu’il croit être l’identité juive. Aussi se veut-il, paternellement, le protecteur des Juifs : un grand assimilateur, un Montandon en version “douce”.

Une anecdote racontée par lui-même témoigne de cette envie et de cette volonté protectrice. En 1940, il reçoit la visite de fonctionnaires allemands : “Au moment de partir, écrit-il, l’un des Allemands, voyant dans mon bureau le buste de Freud, me demanda d’un ton inquisiteur qui c’était. Me souvenant que les nazis avaient brûlé les ouvrages de Freud, je lui répondis que c’était mon grand-père(19).”

Dès 1940, Mauco est parfaitement au courant du sort réservé par les nazis aux ouvrages de Freud. Il sait qu’en Allemagne le mot “psychanalyse” a été conservé sous couvert d’une “psychothérapie aryanisée”, tandis que le nom et les concepts du père fondateur ont été bannis du vocabulaire officiel. Il sait aussi que dans tous les pays d’Europe ravagés par la peste brune, les disciples de Freud ont été contraints à l’exil. En 1938, il a d’ailleurs été invité par Marie Bonaparte à intervenir en faveur d’un couple de réfugiés menacés d’expulsion.

préserver les enfants juifs d’une lourde hérédité

C’est pourquoi en 1942, dans le premier article qu’il rédige pour L’Ethnie française, il prend soin de ne pas citer le nom de Freud, alors même qu’il prétend s’appuyer sur la psychanalyse pour expliquer la “névrose juive” et affirmer qu’il y a urgence à séparer les enfants juifs de leurs parents afin de les préserver d’une lourde hérédité : “Une semblable altération du caractère – que nous retrouvons chez le Juif – est grave, car elle est le produit non seulement de l’éducation et du milieu sur l’individu, mais en partie de l’hérédité. La psychologie moderne – et spécialement la psychanalyse – a montré que ces traits, transmis avec l’influence des parents dès les premières années de l’enfant, modifiaient l’inconscient même du sujet et ne pouvaient être résorbés qu’après plusieurs générations soumises à des conditions satisfaisantes et échappant complètement à l’influence du milieu héréditaire (20).”

Par certains côtés, le programme de Mauco complète celui de Montandon. Non seulement le Juif est identifiable par sa morphologie et sa “psychologie”, mais il l’est aussi par son inconscient. Il y a donc un “inconscient juif”, transmissible au point d’influer de façon pernicieuse sur la descendance. On voit ici l’utilisation perverse que fait Mauco du dernier ouvrage de Freud : L’Homme Moïse et la religion monothéiste.

4 – UN NOTABLE DE LA PSYCHOPÉDAGOGIE

À la Libération, Georges Mauco échappe à l’épuration. Spécialiste reconnu de la démographie, il réussit à trouver une place de fonctionnaire. En 1945, le général de Gaulle met en œuvre une politique de natalité et de repeuplement en créant un Haut comité de la population et de la famille, dont le secrétaire général n’est autre en effet que l’ancien collaborateur de Montandon. En 1981, il exposera à Jean-Pierre Bourgeron les véritables motifs de la confiance que lui accorda le Général : ”Je lui ai dit il y a une chose qu’on pourrait faire : la guerre a causé beaucoup de souffrance pour beaucoup d’enfants et surtout d’enfants handicapés – et brusquement, je le sens qui se raidit – les enfants handicapés ont besoin d’une écoute car même si l’enfant est désagréable, a des défauts, a des difficultés, c’est qu’il rencontre une souffrance, une résistance et si l’on veut comprendre et écouter ce que veut dire son trouble, son symptôme, alors on peut l’aider beaucoup. Et vraiment c’est un autre visage que j’avais devant moi. Les yeux s’humectaient, s’humanisaient. Il cessait de se situer entre Jeanne d’Arc et Clemenceau. Il n’était plus la France, il était Charles de Gaulle. Vous savez pourquoi ? C’était sa fille infirme. Moi, je ne le savais pas encore, mais j’étais soufflé. Il m’avait écouté froidement sur toutes les mesures à prendre pour la famille et brusquement une chaleur. Par la suite, il m’a toujours soutenu.

Charles de Gaulle soutient Georges Mauco quand celui-ci décide de créer, en avril 1946, la première consultation psychopédagogique de France, dans le cadre du lycée Claude Bernard. La deuxième s’ouvrira à Strasbourg. L’aventure des centres Claude Bernard, s’inspire des expériences menées en Suisse. Elle a pour objectif d’agir sur l’inadaptation scolaire par des interventions thérapeutiques, hors de tout contexte hospitalier, médical ou psychiatrique.

mutation muette

À partir de cette date, Mauco devient un “autre personnage”. Soucieux d’effacer son passé, il poursuit son activité de démographe dans un cadre politique mais ne publie plus aucun texte sur les étrangers comparables à ceux de l’avant-guerre. L’ancien collaborateur de Montandon s’occupe désormais de psychologie et d’affectivité. Philanthrope éclairé, il a pour dessein, écrit Georges Schopp, “la prise en compte dans l’univers éducatif du souci de l’affectif ignoré jusque-là au seul profit du cognitif(21).”

À ses débuts, l’aventure mobilise tous ceux qui s’intéressent en France à l’expansion de la psychanalyse d’enfant, de la psychologie clinique et donc de la psychanalyse dite “profane” (c’est-à-dire pratiquée par des non-médecins). Dans l’entourage immédiat de Mauco, se retrouvent ses amis du divan de Laforgue : André Berge, Françoise Dolto, Juliette Favez-Boutonier. Daniel Lagache, créateur en 1947 de la licence de psychologie et chef de file à la SPP du courant libéral et universitaire, lui apporte également son soutien.

Au fil des années, deux générations de psychanalystes et de psychologues apprendront leur métier de thérapeutes sous la houlette de ce fonctionnaire affable sans jamais soupçonner qu’il avait été autrefois un antisémite notoire, comme en témoigne aujourd’hui Didier Anzieu : ”Votre lettre m’apporte une information que j’ignorais et qui me stupéfie. Il est vrai que je n’ai connu Mauco que vers 1950. Nous avons lui et moi créé ensemble le syndicat des psychologues psychanalystes qui nous a aidés à parer les menaces de la part de l’Ordre des médecins. Il a également fondé le premier centre psychopédagogique où j’ai effectué le meilleur de ma formation clinique et je lui en garde une grande reconnaissance. Je l’ai perdu de vue quand il a pris sa retraite et que le syndicat est tombé en jachère. J’ai beaucoup apprécié l’homme public mais je n’ai jamais cherché ni réussi à percer la carapace qui cachait l’homme privé. Rien ne perçait de son passé, de ses opinions politiques anciennes, de sa vie amoureuse(22).”

préjugé différentialiste

L’intérêt de Mauco pour la psychologie et la psychanalyse de l’enfant ne date pas de l’après-guerre. Dès 1936, il publie dans la Revue française de psychanalyse deux articles au long desquels il examine les théories de Freud, Piaget, Wallon (23). En apparence, il n’y a rien de commun, à cette époque, entre le Mauco démographe et le Mauco freudien averti. La langue, le vocabulaire, les concepts sont différents d’un domaine à l’autre. Pourtant, un lien existe. Mauco identifie l’enfant à un étranger qu’il faut assimiler à la société des adultes. À ses yeux, il y a un peuple des enfants, une ethnie de l’enfance comme il y a des catégories d’étrangers. C’est donc à partir du même préjugé différentialiste qu’il peut passer du racisme à l’antisémitisme pour se convertir ensuite à une psychopédagogie “freudienne” parfaitement honorable.

du différentialisme au culturalisme

À partir de 1946, ce différentialisme se transforme progressivement en un culturalisme. Dans tous les ouvrages qu’il consacre pendant trente ans à la vulgarisation d’une pédagogie psychanalytique, Mauco se veut le protecteur des minorités opprimées par l’ordre médical, par l’autorité patriarcale par le système impérialiste.

En 1950, il est à la pointe du combat, aux côtés de ses amis progressistes, lorsque Margaret Clark-Williams, collaboratrice du Centre Claude Bernard, est traînée devant les tribunaux pour exercice illégal de la médecine. L’affaire embrase le milieu psychanalytique où s’opposent partisans et adversaires de l’analyse laïque. Entre 1954 et 1967, Mauco sera encore l’initiateur, avec Didier Anzieu et de nombreux psychanalystes, d’un projet de syndicat visant à défendre la pratique profane contre l’Ordre des Médecins.

En 1956, atteint d’une leucémie, il est hospitalisé pour un long séjour. Certain de mourir, il se dit prêt à assumer son destin, renonce à son traitement à la cortisone et aux rayons X et s’évade à la montagne. Il en revient miraculeusement guéri : ”Ma guérison fut attribuée à l’altitude qui accroît le nombre des globules rouges du sang, ce qui apparaît nettement chez les Indiens de la Cordillère des Andes(24).” Ému par la détresse des malades qu’il a croisé à l’hôpital, il publie dans L’Express le récit de sa descente aux enfers, présenté par le journal comme un “document exceptionnel” en raison de “la personnalité de son auteur” qui “livre avec toute l’autorité que lui confère ses fonctions et sa réputation un témoignage terrible (25).” Dans le style du mélodrame, Mauco dénonce pêle-mêle les grands bourgeois du savoir médical, patrons, internes, externes, pour mieux s’identifier, lui l’homme du peuple, aux miséreux et surtout aux Algériens encore plus exploités que les autres.

En mai 1968, il évolue vers le gauchisme en prenant parti, encore dans L’Express, pour la révolte estudiantine. Il lance alors un vibrant appel au dialogue entre pères et fils, seul capable selon lui de réduire les excès de l’autoritarisme patriarcal (26). La même année, il publie, dans une collection dirigée par André Berge, un ouvrage qui sera couronné par l’Académie française, Psychanalyse et éducation, dans lequel il prône, au nom de Freud, la nécessité de l’émancipation des femmes, du contrôle des naissances, de la liberté sexuelle et de l’abolition des tabous propres aux sociétés occidentales (27).

Enfin, en 1975, dans un livre consacré à l’évolution de la psychopédagogie, il sympathise avec le maoïsme autogestionnaire en lançant des imprécations contre l’école et la famille “bastions les plus forts des valeurs de la société patriarcale et hiérarchisée, où l’enfant est “colonisé” et où la femme est infériorisée. Les détenteurs de l’autorité patriarcale à tous les échelons : rois et féodaux, patrons et capitalistes, maîtres et pères de famille, ont eu tendance à sacraliser leur pouvoir en exploitant l’angoisse inconsciente œdipienne (…). C’est à un changement total qu’il nous faut parvenir aujourd’hui pour pouvoir remplacer l’école actuelle, isolée de la vie sociale, par une école active et autogestionnaire. L’autogestion pédagogique devant supplanter, voir supprimer comme en Chine, l’énorme administration centralisée de l’Éducation Nationale. Ainsi seulement pourra-t-on permettre une intégration de l’école dans la vie sociale, école où l’enfant serait reconnu comme personne à part entière(28).”

racines bien françaises

La haine de Mauco pour les Juifs s’exprime aussi bien quand il voue aux gémonies les riches et les intellectuels que lorsqu’il cherche à envoyer les “Israélites” à la campagne pour leur apprendre les travaux des champs et les exhorter à se construire des “racines” bien françaises. Elle s’exprime tout autant dans l’acharnement qu’il met à vouloir détruire l’identité juive, soit en invoquant le principe d’assimilation, soit en prononçant des anathèmes contre le “peuple élu” jugé responsable de l’antisémitisme.

antisémite moderne

À cet égard, il est bien le prototype de l’antisémite moderne du XXe siècle. De la haine de classe à la haine des élites, puis de l’antisémitisme à l’antisionisme, Mauco utilise la découverte freudienne contre elle-même, en valorisant l’affect contre l’intellectualité et le culte des minorités contre l’universalité, au point de retourner un préjugé racial en une défense de l’Arabe contre le Juif, de l’Enfant contre l’Adulte, du Colonisé contre le Civilisé et finalement du tiers-mondisme contre l’impérialisme occidental. Cette permanence d’un antisémitisme viscéral s’exprime à toutes les pages de son autobiographie de 1982 où il explique combien il est l’ami des Juifs, où il comptabilise ses amis juifs, gaullistes, résistants, communistes, où il prétend détenir, grâce à la psychanalyse, les clefs d’une psychologie du Juif et où il s’apitoie sur le sort des malheureuses victimes de l’épuration, persécutées à tort par des “Juifs mal informés”.

Voici un échantillon de ce discours : “Lors de ma venue dans ces régions (Israël) après 1945, je devais y constater le réveil des guerres de religion médiévales avec la création de l’État d’Israël. Et je devais rapidement être partagé d’une part entre l’admiration pour les réalisations du sionisme et la chaleur humaine d’une ethnie se construisant une patrie, et d’autre part les souffrances de milliers de Palestiniens chassés de leurs terres. D’autant que personne en Europe ne parlait de ces femmes, de ces enfants et de ces vieillards entassés dans des camps sans espoirs de libération. Et j’éprouvais encore plus de regrets d’entendre des rabbins de la foi évoquant le pionnier du sionisme, Theodore Herzl affirmant que l’état juif devait préserver sa pureté fondée sur la race. J’y percevais la douloureuse conséquence des persécutions nazies qui avait fait régresser vers un racisme mystique cette ethnie juive qui avait fourni les plus grands esprits à l’humanité.”

Voici encore de quelle manière il commente le récit fait par Robert Debré de sa découverte des camps de concentration : “Comme chez tous les Juifs, la découverte de l’horreur des camps nazis déchaîna la haine, mais il eut la force de la maîtriser et par suite de désapprouver les abus du sionisme”.

Voici enfin le commentaire qu’il donne du dernier livre qu’il consacra en 1977 à la question des étrangers, et pour lequel il obtint une préface de Philippe Serre : “Je m’y efforçais d’approfondir le problème du racisme non seulement chez le raciste, mais aussi chez sa victime. Et ici l’étude des deux racismes les plus virulents en France contre les Arabes et les Juifs fit apparaître l’influence pesante des croyances religieuses sur le comportement humain, croyance mystique figeant les sociétés dans des traditions de soumission passive. Juifs et Arabes se croyant soumis à la volonté d’un dieu sans visage évoquant l’image patriarcale angoissante. Chez les Juifs, la loi impitoyable du Talion prévalant sur le pardon. Ils s’y soumettent d’autant plus volontiers qu’ils se croient le “peuple élu” de Dieu et différents des autres. D’où un certain racisme contre les “goys”, les “autres” ressentis comme impurs, d’où l’interdiction des mariages mixtes et l’obligation d’une nourriture pure, favorisant aussi inconsciemment l’antisémitisme(29).”

victimes inconsciemment responsables des sévices endurés

On aura compris que pour le dernier Mauco des années quatre-vingt, les victimes du racisme sont responsables inconsciemment des sévices que leur font subir leurs bourreaux, que les Juifs sont plus racistes que les racistes parce qu’ils se prennent pour le peuple élu, et qu’enfin le monothéisme est la pire des religions puisque l’image absente du père y est plus implacable que dans le paganisme. Notre homme finira par rejeter le judéo-christianisme pour se tourner vers l’Inde où il découvrira de sympathiques déesses mères susceptibles de rendre moins culpabilisante la sexualité et de valoriser les symboles d’un phallus mêlé au vagin.

5 – ÉPILOGUE

mieux m’observer de face et de profil

J’ai rencontré Georges Mauco le 8 octobre 1982. Je venais de lire son autobiographie et de publier le premier volume de l’Histoire de la psychanalyse en France. Je poursuivais mon travail en recherchant les preuves d’une éventuelle collaboration de René Laforgue. Quand je fus assise devant lui, il me dévisagea longuement tournant sa chaise afin de mieux m’observer de face et de profil. Comme je manifestai mon étonnement, il me demanda d’où venaient mes parents. Je lui expliquai que des deux côtés de la généalogie, mes ancêtres et leurs descendants étaient les héritiers d’une longue lignée de Juifs intellectuels, assimilés, déjudaïsés, athées et n’ayant aucune sympathie particulière pour le sionisme. Il exulta.

donneur de leçon

D’un air complice, il me conseilla d’aider mes coréligionnaires, qui se prenaient encore pour le peuple élu, à abandonner leurs prétentions et à ne point mépriser les “autres”. Il me raconta que le pauvre Laforgue avait été la victime des Juifs de la Société psychanalytique de Paris. Par la suite, il m’envoya des documents qui prouvaient sa “bonne foi” : il avait toujours été, disait-il, le protecteur des persécutés, juifs et non-juifs, et il entendait le montrer en exhibant des lettres de Marie Bonaparte ou de Charles de Gaulle et en invoquant son amitié avec le démographe Adolphe Landry qui avait refusé de voter les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain. Mauco se présentait comme un irréprochable bienfaiteur de l’humanité :”Il faudrait que vous preniez conscience, m’écrivit-il, que votre fougue combattive puise en partie dans la haine qui normalement habite les victimes du nazisme. Et notamment les Juifs français, complètement assimilés, ayant même combattu dans l’armée française en 1914-18, et parfois non-croyants, oubliant presque leur origine et qui brusquement se virent rejetés (30).” Ainsi donc avais-je droit à des “interprétations” sur “mon cas” et sur celui de mon père, engagé volontaire dans la Grande Guerre.

Il avait réussi à obtenir de Françoise Dolto une préface à son autobiographie où elle soulignait les qualités morales de cet homme exceptionnel qui “avait su résister à la barbarie nazie” : “Cette vie d’homme humblement et magnifiquement remplie, écrivait-elle, tout entière dédiée à la dignité humaine ou négligée dont notre devoir de citoyen est de reconnaître et de valoriser à tout âge mais dont les organisateurs de vie collective, de vie administrative, oublient l’importance, cette vie de Georges Mauco a quelque chose d’exemplaire. Ce livre, j’ai été honorée qu’il m’ait demandé de le préfacer (31).”

repérer les signifiants de l’antisémitisme

Quand je demandai à Françoise Dolto pourquoi elle avait préfacé un tel livre, doutant qu’elle l’ait vraiment lu, elle me répondit qu’on ne pouvait pas suspecter Mauco d’antisémitisme. Elle n’avait rien vu, ni avant-guerre ni pendant l’Occupation. Issue de la grande bourgeoisie parisienne d’Action française, elle avait rompu avec l’antisémitisme de sa famille. Elle partageait avec Mauco l’idée qu’il existait une ethnie de l’enfance, un peuple des enfants et elle se voulait comme lui “psychopédagogue”. Jamais il n’y eut chez elle la moindre trace d’antisémitisme ou de préjugé inégalitariste. Pourtant, elle ne savait pas repérer les signifiants de l’antisémitisme. D’où son aveuglement. Je lui lus certains passages de l’ouvrage, et elle reconnut que peut-être elle avait pu se tromper ou être trompée. En tout cas, elle ne savait rien de la collaboration avec Montandon.

Juliette Favez-Boutonier savait que Mauco avait rédigé des articles pour L’Ethnie française mais elle disait ne pas attacher une grande d’importance à ce détail. Elle pensait d’ailleurs que Montandon, avec ses absurdes théories, était bien incapable de différencier un Juif d’un non-Juif. Du coup, grâce à ses stupides expertises, de nombreux Juifs avaient pu échapper à la Gestapo en obtenant le fameux certificat de non appartenance. Elle trouvait que j’étais un peu “obsédée” par la “question juive”.

Comme Mauco n’avait joué un rôle dans l’histoire de la psychanalyse que par le biais de la psychopédagogie et de la psychanalyse d’enfant, je laissai tomber l’enquête à son sujet pour noter simplement le caractère “judéophobe” du groupe formé autour de lui.

juifs persécuteurs

En 1987, Alain de Mijolla m’attaqua à propos de la manière dont j’avais exhumé la collaboration manquée de René Laforgue. À l’appui de sa thèse, il cita une lettre que Mauco lui avait adressé en janvier 1983 et dans laquelle il critiquait le premier volume de mon histoire. Mijolla ne s’aperçut pas que ladite lettre était antisémite. En voici des extraits : “la source de cette hostilité (à Laforgue) puisait en partie dans le fait que la Société de Psychanalyse (la SPP) demandant son “épuration” était surtout formée de Juifs particulièrement hostiles aux “collaborateurs”, ou jugés comme tels, et que ceux-ci étaient très favorables au communisme etc...(32).” Autrement dit, pour Mauco, seuls des Juifs peuvent se sentir assez persécutés pour demander des comptes à de prétendus collaborateurs. Et il ajoutait que ces Juifs n’avaient abandonné le communisme que quand Staline eut exécuté des médecins juifs.

Georges Mauco mourut le 18 mai 1988 à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.
Patrick Weil fut le premier à dénoncer clairement le caractère raciste des thèses du Mauco démographe depuis 1932. Après la publication de son livre, il m’apporta les articles de L’Ethnie française et le procès-verbal du témoignage de Riom en insistant pour que je consacre un article à l’itinéraire de l’homme et de son œuvre dans l’histoire française de la psychanalyse. Qu’il soit ici remercié (33).

ÉLISABETH ROUDINESCO


NOTES

(1) – Georges Mauco, Les Etrangers en France. Leur rôle dans la vie économique, Paris, Armand Colin, 1932.

(2) – Voir Elisabeth Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France, volume 2, Paris, Fayard, 1994.

(3) – Georges Mauco, Vécu, 1899-1982, Paris, Emile Paul, 1982. Et “Entretien”, 1981, archives JPB.

(4) – Patrick Weil, La France et ses étrangers, Paris, Calmann-Lévy, 1991.

(5) – Vécu, op.cit, p. 23.

(6) – Mauco situe la visite en 1932, mais il s’agit certainement de la visite faite le 31 août 193O. Voir Sigmund Freud, Chronique la plus brève 1929-1939, annoté et présenté par Michael Molnar, Paris, Albin Michel, 1992.

(7) – La France et ses étrangers, op. cit., p.34-35.

(8) – Les Etrangers en France, op. cit., p. 35 et 588.

(9) – Vécu, op. cit., p.73. Michael R. Marrus et Robert Paxton remarquent en 1981 que les “incursions occasionnelles” de Mauco dans les “brûmes racistes” montrent qu’un tel langage était accepté dans les années trente. Voir Vichy et les Juifs, Paris, Calmann-Lévy, 1981, p.59.

(10) – Gérard Noiriel, Le Creuset français, Paris, Seuil, 1988, p. 36-37.

(11) – Georges Mauco, Mémoire sur l’assimilation des étrangers en France, Conférence permanente des Hautes études internationales, Xe section, Paris 28 juin – 3 juillet, 1937, p. 77.

(12) – Vécu, op. cit., p. 1O4.

(13) – Voir Henri Michel, Le Procès de Riom, Paris, Albin Michel, 1979.

(14) – Procès-verbal de la déposition de Georges Mauco, transmis par Patrick Weil avec l’autorisation de Jean Favier, Archives nationales, A.N. 2W – 66.

(15) – Vécu, op. cit., p. 1O6.

(16) – L’Ethnie française, 6, mars 1942, et 7, janvier 1943.

(17) – Voir Marc Knobel, “Georges Montandon et l’Ecole d’anthropologie de Paris. Etudes sur les types raciaux, juifs et négroïdes, 193O-1945”, Colloque de la Maison des sciences de l’homme, Racismes et ethnologies européennes, 18 mars 1988.

(18) – Georges Montandon, Comment reconnaître le Juif, Paris, Nouvelles éditions françaises, 1941.

(19) – Vécu, op. cit., p. 1O6.

(20) – L’Ethnie française, 6, op. cit., p.12.

(21) – Georges Schopp, “L’affaire Clark-Williams ou la question de l’analyse laïque en France”, Revue internationale d’histoire de la psychanalyse, 3, Paris, PUF, 199O, p. 2O3.

(22) – Lettre de Didier Anzieu à Elisabeth Roudinesco du 8 décembre 1994.

(23) – Georges Mauco, “La Psychologie de l’enfant d’après Freud et Piaget”, Revue française de psychanalyse, 3 et 4, t. 9, 1936. Repris ensuite sous deux titres différents, d’abord en 1938 puis en 197O : L’Inconscient et la psychologie de l’enfant, Paris, PUF. Notons que Mauco republie souvent les mêmes ouvrages ou des ouvrages presqu’identiques sous des titres différents et chez des éditeurs différents. D’où son abondante production.

(24) – Vécu, op. cit., p. 176.
(25) – Ibid., p. 247.

(26) – Ibid., p. 246.

(27) – Georges Mauco, Psychanalyse et éducation, Paris, Flammarion, collection Champs, 1993.

(28) – Georges Mauco, L’Evolution de la psychopédagogie, Toulouse, Pragma/Privat, 1975, p. 16-17.

(29) – Vécu, op. cit., p. 190, 127, 172. L‘ouvrage Les Etrangers en France et le problème du racisme fut publié à compte d’auteur à La Pensée universelle en 1977.

(30) – Lettre de Georges Mauco à Elisabeth Roudinesco du 12 octobre 1982.

(31) – Ibid, p. 13.

(32) – Alain de Mijolla, “La psychanalyse et les psychanalystes en France entre 1939 et 1945”, Revue internationale d’histoire de la psychanalyse, 1, PUF, 1988, p. 215.

(33) – Patrick Weil prépare un article sur les thèses du Mauco démographe : “Racisme et discriminations dans la politique française de l’immigration 1938-1946/1974-1994”, à paraître en 1995 dans la revue XXe Siècle.


À ce sujet consulter également

– L’article d’Anthony Ballenato, sur ce site même.

– Le site de Patrick-Weill.

  • 1 En juillet 1940, celui qui se promettait d’écrire L’Ethnie Juive ou Ethnie putain, devient directeur de la revue L’Ethnie française, financée par l’Institut allemand de Paris, puis par le Commissaire aux questions juives, Darquier de Pellepoix. Il y publie des articles sur l’« ethnie juive ». En novembre 1940 paraît aux Nouvelles éditions françaises son ouvrage Comment reconnaître le Juif ? premier volume de la collection « Les Juifs en France ». Ses travaux aideront à la mise en place de l’exposition Le Juif et la France.
  • 2 Xavier Joseph Vallat, né le 23 décembre 1891 à Villedieu (Vaucluse) et décédé le 6 janvier 1972 à Annonay (Ardèche), est un avocat, journaliste et homme politique français. Vice-président du groupe parlementaire de la Fédération républicaine (droite) dans les années 1930, son nom reste attaché à l’antisémitisme d’État du gouvernement de Vichy. Wikipédia.

Réflexions à propos du Manifeste pour la psychanalyse et de deux réunions qui ont suivi sa parution

Réflexions à propos du Manifeste pour la psychanalyse et de deux réunions qui ont suivi sa parution

Par Jacqueline Rousseau-Dujardin

2010

limites étroites

Il s’agit du livre écrit par six psychanalystes (Sophie Aouillé, Pierre Bruno, Frank Chaumon, Guy Lérès, Michel Plon, Eric Porge), paru aux éditions La Fabrique en 2010. Les auteurs, qui ont été parmi les initiateurs d’un premier Manifeste pour la psychanalyse en 2004, tentent de motiver et de développer les idées qui les ont guidés alors, et d’instituer un « espace politique » où pourrait se poursuivre une réflexion sur la place de la psychanalyse et de son « impact insurrectionnel » dans les sociétés actuelles, « déclinantes ou émergentes(1*) ».

Il est évident que tout psychanalyste ne peut que s’intéresser à une telle démarche, et respecter l’effort de travail qui a été fourni là avec, comme résultat visé, un texte sur lequel puissent s’ancrer de nouvelles discussions. Discussions dont les limites sont pourtant relativement étroites puisque, au fil de la quarantaine d’années pendant lesquelles le statut de la psychanalyse a été en question en France, des lois ont été adoptées maintenant qui bornent les possibilités du mouvement. À moins de reprendre et de moduler la notion d’insurrection à laquelle il est fait allusion dans le passage cité plus haut.

Encore faudrait-il se reconnaître en tant que psychanalyste dans l’ensemble du livre. Non seulement avoir en commun avec les auteurs des différents chapitres les idées essentielles sur la spécificité de la psychanalyse, mais y retrouver son parcours personnel dans l’histoire qu’on propose de la discipline, partager le bilan du présent, y entrevoir un avenir souhaitable qui s’apparente à celui qui n’est là qu’à peine évoqué. Toutes choses qui sont difficiles car, dès les premières pages, et si l’on n’a pas suivi dans son trajet psychanalytique les voies qu’ont empruntées les dits auteurs, on se trouve d’emblée en position d’exclusion.

opinions hâtives

Trois «moments» sont proposés pour saisir les orientations de l’histoire de la psychanalyse. On peut comprendre que l’étude se borne à la France, passé le premier « moment » qui concerne la prise de position de Freud sur la psychanalyse profane en 1926. C’est raisonnable, non par certitude que là et là seulement, en France, elle est digne de ce nom, mais par conscience des limites du travail entrepris. Cela ne justifie pas que ce qui s’est passé ailleurs, et particulièrement aux États-Unis s’agissant de l’héritage freudien, soit rayé d’une croix, au nom de l’opinion que Freud avait des Américains et de l’American way of life(2*). Et l’on se demande si les rédacteurs du texte ne rejoignent pas les opinions hâtives de leur grand ancêtre dont ils citent en première page les mots sur la « canaille humaine ». (On retrouve le terme dans la bouche de Lacan à la page 23)

la psychanalyse hors Lacan

Encore faudrait-il que, là justement, en France, l’histoire de l’analyse, du moins son évocation – impossible, il est vrai, de demander plus à un « Manifeste » – ne se borne pas à ses épisodes lacaniens et à la version qui en est présentée. Il suffit de consulter des ouvrages plus développés et bien documentés (3*) pour constater que la psychanalyse (hors Lacan) pendant les années 1950/60, outre qu’elle mettait au point certains aspects du transfert qui ne s’étaient dégagés qu’avec les années, permettant ainsi à la cure de se dérouler selon des règles dont Freud avait discerné l’intérêt mais qu’il n’avais pas toujours suivies, réfléchissait aussi à des modes de transmission qui lui seraient spécifiques, différents du franchissement des degrés hiérarchiques qu’on trouve aussi bien dans la société civile qu’à l’université. Qu’ils soient difficiles à instituer, ne donnent pas satisfaction, semblent hétérogènes au but poursuivi, s’est révélé petit à petit, en motivant conflits, scissions et démissions qui témoignaient des obstacles empêchant une solution. Lacan a poursuivi ce travail, oui, en proposant un nouveau processus : la passe. Il n’apparaît pas qu’il aplanisse toujours les obstacles. On y reviendra.

le signifiant prophète

Certes, le retour à Freud a dû beaucoup à Lacan. Mais il s’imposait aussi aux autres groupes français que la vague anglo-américaine de l’après guerre, venue avec la Libération, menaçait à ce moment de submerger et ceci déjà en 1953, un moment important aussi qui n’est guère retenu ici, celui de la scission entre la Société psychanalytique de Paris et la nouvelle association créée par Lacan et ses partisans, laquelle se scindera de nouveau quelques années plus tard. Des traductions partielles (4*) des articles de Freud, inaccessibles jusque là sauf en allemand ou en anglais, dans la Standard Edition, ont été entreprises et ont commencé à circuler. Dans plusieurs associations, des séminaires centrés sur l’œuvre freudienne étaient animés par des psychanalystes qui n’avaient pas suivi Lacan mais travaillaient sur son œuvre en cours. Pour les jeunes futurs analystes, le choix se proposait entre une voie déjà frayée et groupant des personnalités diverses, certaines respectables, d’autres moins, mais dont les débats mêmes assuraient en tout cas un certain équilibre, une garantie contre l’idéalisation d’un leader ; et un autre chemin assurément plus brillant mais centré sur un maître, quoiqu’il en dise, autour duquel miroitaient tous les effets de séduction qu’il déployait avec une évidente complaisance. Gare aux transferts fulgurants et indécollables. Et surtout, tant pis pour le regain de religiosité qui s’installait ainsi … et dure encore. Ce n’est pas pour rien que le mot prophète appliqué à Lacan, apparaît dans les premières pages du Manifeste, la première fois entre guillemets, il est vrai mais deux autres fois comme si la chose allait de soi ! (5*)

grave handicap que cet aveuglement

Insistons : puisqu’il n’existait en France, en 1953, que deux groupes psychanalytiques, d’un côté, on avait affaire à une Société (la SPP) où se mêlaient une politique institutionnelle et ses aspirations au pouvoir, tout cela banal mais non reconnu, avec les effets de transfert plus ou moins résolus sur lesquels l’accent était mis pour préserver la spécificité du groupe ; grave handicap que cet aveuglement, volontaire ou non. Dans le travail de lecture des textes analytiques guidé par un système de formation (le cursus), celle des œuvres de Freud prenait de plus en plus d’importance aux dépens d’ouvrages d’inspiration psychologique, bientôt relégués. La majorité des membres était constituée de médecins, attentifs à la « clinique » et pour certains, peu pressés de s’aventurer dans d’autres disciplines ou mal armés pour le faire. La préoccupation dominante – et bénéfique – portait sans doute sur ce qui concernait la tenue de la séance et la posture qu’y pouvait occuper le psychanalyste, l’élaboration du « cadre » . Mais les problèmes de la transmission se posaient avec insistance et, en particulier, celui de l’analyse didactique, héritage des premiers âges sur lequel s’échouèrent un certain nombre d’adhésions. Et très vite, la question du statut des psychothérapeutes et des psychanalystes se posa. Tout cela était soumis à un rythme lent, d’une lenteur insupportable à ceux qui désiraient certaines modifications du dispositif. À signaler que, même si elle n’a pas pris quant au statut de la psychanalyse la position qu’on souhaiterait, la SPP compte actuellement plusieurs centaines d’adhérents dont un certain nombre pratiquent assurément une psychanalyse digne de ce nom, ce que ne laisse guère soupçonner le texte du Manifeste. Et elle n’est pas le seul groupe non lacanien, affilié ou nom à l‘IPA.

De l’autre côté, l’horizon était assurément plus ouvert. Pendant l’éclosion culturelle en France des années 1950/60, Lacan put et sut faire partie des grands intellectuels qui marquèrent l’époque à l’égal de Lévi-Strauss, Foucault ou Barthes entre autres. Sa place, étayée par des travaux qui firent date jusqu’en 1980, se confirma, soutenue aussi par le Séminaire, indispensable pour certains, insupportable pour d’autres, mais dont on ne peut contester l’apport, surtout maintenant qu’il est presque tout entier publié. Mais on pouvait ne pas désirer participer aux étrangetés et transgressions dont il était coutumier dans sa pratique et auxquelles le Manifeste ne fait aucune allusion.

D’un côté comme de l’autre, la question du statut de la psychanalyse redevenait périodiquement d’actualité, lié au voisinage psychothérapie/psychanalyse, au problème de la psychanalyse laïque, celui-ci lié lui-même à des considérations touchant l’argent, le paiement des séances, puisque celles-ci ne pouvaient être remboursées que si elles étaient pratiquées comme des actes médicaux (sans spécification psychanalytique), par des médecins donc, ce qui, un temps, permit d’envisager – et de pratiquer – un contrôle de certains praticiens par les autres ! En contradiction, donc, de facto, avec le moment freudien de 1926 retenu par le Manifeste.

voies libertaires

Peut-être faudrait-il, par souci de respecter les efforts et les travaux de ceux qui, rebutés par les aspérités des politiques institutionnelles, explorèrent et explorent encore d’autres voies associatives, signaler quelques initiatives prises par des psychanalystes, qui ont tenté d‘échapper aux difficultés précédentes et à leur retentissement sur la transmission psychanalytique, d’une part en élargissant le champ des intérêts psychanalytiques, d’autre part en n’établissant pas de cursus de formation : Confrontations, par exemple, dirigé par René Major, dans les années 70, le Collège des psychanalystes au cours des années 80. Mais on peut se demander, d’expérience, si justement l’absence de cursus proposé dans ces deux cas, la non existence d’étapes possibles dans une formation, ne concoururent pas à leur disparition.

différence psychothérapie/psychanalyse

À travers ce parcours rapide, on retrouve des marqueurs des difficultés durement éprouvées par les sociétés de psychanalyse : la différence psychothérapie/psychanalyse qui ne saurait être affirmée si aisément que le fait le Manifeste, non plus que la différence entre « certaines associations de psychanalyse et celles de psychothérapie » (p. 50) ! Il arrive souvent que la demande du patient ne vise pas d’emblée ” l’ambition” qu’on nous dit ici ”originaire” de Freud : « une réponse concrète, singulière, sans pareille, et sans égale à la pulsion de mort » (p.9) Le patient vient demander un recours à sa souffrance et la distinction qu’il peut faire entre le thérapeutique et le psychanalytique est au moins hésitante. Il est fréquent que le psychanalyste ne puisse pas, lui, savoir jusqu’où son patient acceptera, trouvera le courage ou le plaisir d’aller, et sans garantie « d’un accès à une vie harmonieuse ou normalisée ». (p.8) C’est bien le maintien d’une « position d’analyste » qui permettra nécessairement d’effectuer le parcours mais elle ne suffit pas à le qualifier à tout coup du début. S’il paraît évident que l’intervention d’une structure étatique (évaluation, contrôle, fixation du nombre des séances, rapports à établir) est indésirable assurément dans une psychanalyse qui s’avère telle rapidement, est-elle acceptable (en pratique libérale en tout cas) dans un processus plus indécis où l’objectif thérapeutique occupera le devant de la scène mais où l’on sait d’évidence qu’une posture de soutien, de conseil, empêcherait son développement ?

posture psychanalytique

Cette posture psychanalytique ne va pas de soi. Radicalement différente de l’attitude sociale habituelle dans la vie courante, elle est à la fois accueil et ouverture d’un espace au discours de l’autre qui ne s’établira comme analytique que si l’analyste s’établit, lui, autant que possible, comme un objet de transfert disponible, et seulement disponible en tant que tel, c’est-à-dire aussi peu défini que possible (position asymptotique, compte tenu de toutes les indications fournies par l’adresse, le lieu, la personne, ses publications éventuelles, etc). Cela implique la mise en place d’un « cadre », dispositif définissant, lui, les coordonnées de la séance et auquel le désir de l’analyste peut trouver à se confronter ; il ne peut se maintenir que si on le préserve de la banalisation réduisant la séance à un contact social ordinaire, que si on en bannit les attitudes de complicité ou de séduction ou même de compassion, dangereuses actuellement pour l’évolution de la psychanalyse plus que des attaques frontales auxquelles elle a montré sa résistance. Un « manifeste pour la psychanalyse » devrait mettre en évidence l’importance de ce facteur. La « situation psychanalytique » est irremplaçable, telle que Freud l’a envisagée et même si les textes dans lesquels il a rapporté certaines de ses analyses ne peuvent constituer un guide de la pratique. Elle ne se maintiendra que si on met l’accent sur ces composantes.

transmission

Autre marqueur : la question du passage de la place d’analysant à celle d’analyste (l’une pouvant être évidemment contemporaine de l’autre). Autrement dit, la question de la transmission, même si l’on admet que l’analyste n’a à se reconnaître que de lui même – à condition de maintenir la nécessité de l’analyse personnelle et en refusant l’interprétation simpliste de la phrase. Autrefois régulée par l’analyse didactique et ses diverses modalités plus ou moins évolutives, insatisfaisantes, certes, on ne lui envisage ici que la passe. Peut-être faudrait-il rappeler pourtant que la première nécessité apparue quant à ce passage, c’est l’abstention de l’analyste dans le processus et que ce sont les dispositifs de cet évitement que les sociétés d’analyse ont essayé d’abord de mettre au point, avec plus ou moins de bonheur. Mais que s’y est ajoutée une aporie, dont on a pris peu à peu conscience et dont Lacan fait état comme on le rappelle dans le Manifeste, en citant Solal Rabinovitch : « son entreprise désespérée parce qu’impossible [celle] de faire une école sans groupe, c’est-à-dire une école qui ne dépende que des liens du discours analytique. » (p.34) Impossible en effet puisque, pour faire école, il faut sortir de la séance et que, même dans le dispositif ingénieux de la passe, des tiers viennent se mêler. Certes, la question est d’importance et constitue l’amorce de réflexions inépuisables à propos de la psychanalyse. De quoi travailler, et sans qu’une solution satisfaisante soit jusqu’à présent apparue. On aimerait pourtant que, dans un texte destiné à exposer la psychanalyse à un public éventuellement non averti,– c’est le sens d’un Manifeste – l’accent soit mis sur d’autres problèmes que celui-ci, dont la complexité ne surgit probablement qu’aux yeux de ceux qui s’y sont déjà engagés.

politique institutionnelle

Aporie qui déborde largement la question de la passe : un groupe psychanalytique est traversé, certes, par des effets qui relèvent des transferts, transferts en cours, transferts dont les restes peuvent ne pas se résoudre, avec les courants d’agressivité ou d’attachement passionné qu’ils suscitent. Mais il est aussi une formation politique, politique institutionnelle, plus ou moins intégrée dans la politique du pays où il fonctionne, même s’il exige, pour exister – on ne saurait assez y insister – de se trouver en démocratie. En principe, la distinction, chez des psychanalystes, devrait pouvoir se faire entre ces deux champs mais aussi devrait s’effectuer un travail sur le, la politique institutionnel(le) éclairé par la psychanalyse personnelle, libéré des conflits internes qui l’aliènent, ceci dans la visée de préserver son aspect subversif plutôt qu’insurrectionnel. L’expérience prouve ici qu’il n’en est rien, la persistance, trente ans après, du débat sur la dissolution de l’École freudienne par Lacan, tel qu’il apparaît dans le Manifeste – et si l’on tient compte de la place qu’il a prise dans les deux réunions de février – en est une preuve éclatante. On en attendait des hypothèses pour l’avenir. On a eu des retours à des conflits non dépassés dans lesquels le transfert et ses diverses manifestations pesaient et pèsent lourdement. Certes, l’histoire, y compris personnelle, comporte des enseignements. Mais, justement, avec quelles ouvertures ?

aspect cathéchistique

Et à propos d’histoire : la psychanalyse ne peut être envisagée que dans son contexte historique, tout au long de son développement historique qui se poursuit de nos jours. L’invention freudienne en est marquée, ne serait-ce que par le contexte social dans lequel elle est née (quel témoignage, à cet égard, que la correspondance intégrale de Freud à Fliess !). Freud remaniait les concepts qui lui paraissaient prendre forme. À ce moment-là, certes, où il passait d’une trouvaille à l’autre. Mais il n’a cessé de le faire jusqu’à sa mort. Lacan, lui aussi, remaniait, modifiait. Mais, sur certains points importants, touchant le cœur même de la métapsychologie, en particulier la différence des sexes, la sexualité féminine, rien pratiquement n’a changé alors que la métapsychologie, toute subversive qu’elle soit à l’époque, était profondément influencée par les mœurs contemporaines. La voie qu’on nous indique là, Lacan/retour à Freud, paraît se rapporter à un texte d’où tout changement serait exclu (Comment, quant au changement, et sur ce point, se satisfaire du « pas toute » lacanien ?) Pas la moindre lecture critique, pas non plus de tentative d’aggiornamento, comme si la société d’aujourd’hui, terreau sur lequel se développent les symptômes, les souffrances qu’on vient nous rapporter, était coupée de ces maux qu’elle contribue à faire naître et dont elle change la figure et la formulation. On peut affirmer que la problématique du Désir est universelle et intemporelle. On ne peut pas se contenter de proposer que, pour l’explorer et tirer de ce travail des effets qui permettent d’accéder à une vie « harmonieuse ou normale » (p.8), il faut se fixer sur le texte de Freud revu par Lacan dans la perspective du retour à Freud. L’entreprise paraît une sorte de croche-pied fait à la temporalité et qui, une fois encore, revêt un aspect catéchistique, s’accordant mal avec les perspectives de subversion, a fortiori d’insurrection.

ex nouveaux riches

Autre problème dont il n’est pas beaucoup parlé dans le Manifeste, celui de l’argent. De la nécessité – sauf circonstances exceptionnelles – d’un paiement de la séance par le patient. Certes, il arrive que, dans certaines conditions, on soit amené à mettre en cause ce qui paraît une règle utile : utile justement parce que, dans la visée de l’accès à cette vie « harmonieuse ou normale », intervient la prise en charge du patient par lui-même et, de préférence sans assistance, fût-elle celle de son psychanalyste ou celle de l’État (la Sécurité sociale). Le Manifeste insiste à juste titre, sur la différence entre visée thérapeutique et projet psychanalytique (réserve faite de l’indécision fréquente des commencements déjà signalée) ; mais ceux qui travaillent en institution et en libéral, et en particulier lorsqu’ils ne sont pas médecins, connaissent les questions que pose le passage d’un patient – sur sa demande – d’une modalité à l’autre, du gratuit ou remboursé, au paiement intégral. Le mouvement, même dans les cas où il paraît se faire facilement, implique un travail exigeant sur le statut même de la psychanalyse tel qu’il est ressenti par le patient. Exigeant pour le patient. Pour le psychanalyste aussi qui doit assumer, encore une fois, sa position. Laquelle n’est pas de travailler avec une clientèle riche s’offrant sous les espèces de la psychanalyse un objet luxueux supplémentaire – la cure est du reste souvent abandonnée dans ces cas – mais avec des patients qui établissent leur dépense (laquelle n’est pas exclusivement monétaire), en y insérant une recherche sur eux-mêmes qui leur permette d’accéder à une vie mieux vécue. Contre-transférentiellemment, ce devrait être vrai aussi pour les psychanalystes, dépossédés de la position de nouveaux riches qui fut souvent la leur dans les années soixante, soixante dix, en France et participant actuellement aux classes moyennes, sauf cas exceptionnels d’exploitation honteuse d’un masochisme hélas répandu.

public limité

Ces considérations amènent, en tant qu’elles mettent l’accent sur l’aspect social du public que touche la psychanalyse, à la question du niveau culturel de celui-ci. Et sur ce point, il est important de ne pas s’aveugler : la psychanalyse, dans sa pratique classique divan-fauteuil, est, de fait, réservée à une proportion étroite de la population, même dans les pays dits évolués, malgré et avec ses potentialités subversives. Et en dépit des vues premières de Freud qui lui prévoyait des extensions telles qu’elle pourrait toucher la société dans son ensemble, prévisions qui furent rapidement abandonnées. Non parce qu’elle exige une instruction de niveau supérieur, ou l’accès à des processus de savoir complexes, mais parce qu’elle demande un accès au langage suffisant pour que des défaillances dans la rationalité de celui-ci n’apparaissent pas au sujet comme des mises en causes alarmantes mais comme des ouvertures à une autre et meilleure connaissance de soi, éclairant des points conflictuels restés obscurs, permettant de les élaborer et de les dépasser. La psychanalyse ne s’effectue que dans les dépassements du vouloir dire, le transfert permet d’en assumer l’angoisse, la détresse parfois, le plaisir aussi. Certes, l’apprentissage scolaire ou universitaire ne le garantit en rien, des systèmes de défense névrotiques peuvent s’y opposer, les « résistances » avec toutes leurs complexités. Mais la fréquentation usuelle des langages, les langages d’une même langue, sur un mode autre qu’opératoire, l’approche réflexive des problèmes – y compris la réflexion sur soi – que propose le cours des jours, y sont nécessaires, en apportent la possibilité. Si la « culture » n’y suffit pas, elle en dispense les occasions, en montre des modèles. Et opère, de fait, un tri dans le public concerné par la psychanalyse. Par la cure psychanalytique. Sauf exceptions, encore une fois. Quitte à montrer ses limites, celles du sujet supposé savoir, aussi bien analysant qu’analyste.

normes administratives

Car, bien entendu, les effets de la psychanalyse ne sont pas limités à ceux qui résultent des cures conformes aux critères classiques. Le Manifeste signale à juste titre l’imprégnation de la société actuelle par la psychanalyse. Cela ne vient pas seulement du divan. Mais, d’une part des moyens de communication actuels, livres revues, etc., soutenant l’intérêt soulevé en France à partir des années 1950 (pour le meilleur et pour le pire). D’autre part – important de ne pas l’oublier car cela ramène au voisinage psychanalyse/psychothérapie – parce qu’une partie importante du travail qui se fait en institution – psychothérapies surtout – s’inspire de la psychanalyse, d’autant plus qu’il est pratiqué par des médecins ou psychologues qui ont un exercice psychanalytique privé. Quelles que soient les difficultés qui ont pu marquer en milieu institutionnel la nouvelle voie d’abord du trouble mental, infantile en particulier, son adoption parfois réticente par les soignants, les problèmes posés par la confrontation de méthodes inspirées de la psychanalyse avec les normes administratives, c’est ainsi, pendant une cinquantaine d’années, que la psychanalyse a pris une plus large place dans le public, et, dans ce cas, une place non élitiste qu’on peut, dans nombre de cas, considérer comme bénéfique.

logique managériale + cognitivisme

Cela doit être mis à l’imparfait, selon le Manifeste. On le sait, en effet. Quelques pages très énergiques et justes (de 108 à 115) montrent comment la « logique managériale » actuelle, associée à la mode du cognitivisme, entre autres, menace de balayer ce qui s’était peu à peu construit et où la psychanalyse – même si elle avait marqué sa différence dans l’institution – ne saurait se reconnaître. On ne peut qu’approuver. (On l’a déjà fait en signant différentes pétitions) Et rejeter « le savoir du bien-être, de la bonne santé mentale qu’il s’agit d’enseigner aux individus, ignorants de leur propre bien ». (p.115) La psychanalyse, affirme le Manifeste, « se situe à l’envers de ce discours ». (id.) Sans doute. Mais le même Manifeste, rappelons-nous, a retenu, dans ce que propose la psychanalyse, on l’a déjà plusieurs fois évoqué, « l’accès à une vie harmonieuse ou normale. » Son effort devrait alors porter précisément sur l’exploration de la différence entre les deux propositions, évidente peut-être pour un psychanalyste, ténue et complexe sans doute pour un quidam intéressé et qu’on ne peut éclairer d’emblée en appuyant la proposition freudienne « originaire » déjà citée : « une réponse concrète, singulière, sans pareille et sans égale à la pulsion de mort. » Outre qu’un long travail est nécessaire pour éclaircir cette formulation (qu’on peut contester), c’est justement là que l’on se trouve à la rencontre entre le discours politique et le discours psychanalytique, ou, préférentiellement, de la séance. En admettant que cette rencontre soit possible, qu’on s’y prête, elle fait appel à des notions culturelles. Nous y revoilà…

Le but d’un Manifeste pour la psychanalyse devrait être d’étudier les conditions actuelles selon lesquelles elle peut se pratiquer sans se défigurer. Cela veut dire qu’il s’adresse à nombre de gens qui ont effectué – ou sont intéressés par – une formation psychanalytique mais aussi à un public plus large, ceux qui envisagent d’entreprendre une psychanalyse pour des raisons personnelles. Sans excepter ceux qui s’intéressent à la psychanalyse sans vouloir y entrer.

les errants

Parmi les premiers, beaucoup, à l’heure actuelle, hésitant devant la multiplication des groupes analytiques qui résultent de scissions dont les causes sont difficiles à élucider (et en ont conservé des cicatrices voyantes), n’ont pas adopté des modalités de formation classique, analyse personnelle plus formation programmée avec inscription dans une association, quelle qu’elle soit. Ce qui ne les empêche pas de fréquenter séminaires, groupes de travail, etc. Le Manifeste fait allusion à cette dernière situation (les « errants ») mais ne s’y attarde pas. Or, c’est dans ces cas-là que se pose de façon aigüe la question du statut de la psychanalyse, surtout si l’on se rallie au projet d’opter pour que le statut en question soit garanti, et comme le suggérait René Major dans un courrier récent au bulletin de la SIHPP, garanti donc par les sociétés analytiques, en tant que pis aller s’entend, mais sociétés soumises à la reconnaissance par l’État. Pourtant, si l’on se réfère à la rubrique des dites sociétés dans les dernières années, on imagine les rivalités et conflits qui ne manqueront pas d’intervenir entre elles quand il s’agira d’obtenir leur reconnaissance comme instances délivrant le titre de psychanalyste. Sur quels critères s’appuyer ? Quelles sont celles que retiendra l’État ? Dépasseront-elles les frontières ? (6*) Tiendront-elles compte de l’existence de l’IPA ? Tous les problèmes de la transmission resurgiront là, à l’échelle collective cette fois. Ils se sont du reste déjà manifestés dans la mesure où c’est l’existence chaotique même des associations psychanalytiques qui a découragé les éventuels postulants et les maintient hors champ associatif.

prendre le maquis ?

À moins d’une inscription de nécessité, absurde dans un parcours psychanalytique, ils y demeureront, soupçonnés alors de faire partie des « charlatans » réputés polluer le milieu psychanalytique, mettre en danger leurs concitoyens et échapper aux réglementations fiscales des professions libérales. Comment aborder cette question-là, non seulement à la place du psychanalyste sans « reconnaissance » quoique de bonne foi et formation, mais à la place aussi d’un public enclin à demander des garanties, surtout à l’ère de judiciarisation où nous vivons ? Serait-il alors possible de « prendre le maquis », selon différentes formules possibles ? C’est autour de ces problèmes que la psychanalyse actuellement pourrait, devrait, se manifester.

  • 1 Manifeste pour la psychanalyse, Paris, Éd. La fabrique, 2010, quatrième de couverture.
  • 2 On remarquera que c’est aux USA que se sont réfugiés – et qu’ont poursuivi écrits et pratique – certains des premiers successeurs de Freud chassés par le nazisme, dont Theodor Reik justement, le psychanalyste profane de ce « premier moment ».
  • 3 Par exemple : Élisabeth Roudinesco, La bataille de cent ans.
  • 4 À rappeler le retard pris par les désaccords et rivalités autour de la traduction des Œuvres complètes de Freud en français qui ont retardé leur parution totale jusqu’à aujourd’hui.
  • 5 À la page 23 du Manifeste, le mot apparaît au pluriel dans une citation de Franz Wittels, il est repris une première fois entre guillemets et au singulier dans les lignes suivantes, désignant Lacan, puis sans guillemets deux pages plus loin, non sans quelqu’ironie suppose-t- on. Mais le signifiant insiste.
  • 6 Question à considérer si l’on prend en compte la politique d’expansion de la psychanalyse rondement menée par les Français dans des pays, Chine, Russie, etc. , où l’état de droit n’est guère assuré.

Un beau paquet cadeau : Onfray, Mijolla, Van Rillaer & Co

Un beau paquet-cadeau : Onfray, Mijolla, Van Rillaer & Co.

Et n’oubliez pas Georges Mauco en gadget promotionnel (ajout de PHG)

12 Mai 2010 Par Anthony Ballenato

Alain de Mijolla admet volontiers fuir les polémiques. Malheureusement, il s’est retrouvé servi comme jamais avec la sortie quasi concomitante de son almanach Freud et la France (P.U.F.) et du brûlot de Michel Onfray – Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne (Grasset). Lancée telle une formidable machine de guerre par Grasset et Le Point, on redoutait que notre bon Alain ne finisse sous les roues de la bête du fast-food à penser…

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À la soupe des débats de qualité

Mijolla offrait pourtant les garanties d’un débat de qualité: bienheureux et par-dessus tout mémorialiste affable du mouvement freudien ne maîtrisant ni les débats historiques, ni historiographiques, il n’en fallait pas plus pour noyer le poisson de la polémique. Une bien bonne solution de remplacement donc pour le valeureux bougon qui refusait de débattre avec la «stalinienne des beaux quartiers parisiens» (CQFD : Élisabeth Roudinesco) dont la confrontation risquait d’être autrement plus périlleuse.

Mazette! Mais à quel débat n’avons-nous pas dû assister !
Se définissant lui-même dans son ouvrage Freud et la France, paru aux P.U.F., comme « un montreur de marionnettes » (p.1), notre psychanalyste-chroniqueur s’est retrouvé assigné à la place du guignol. Après une réplique tiède et passablement argumentée offerte à Onfray dans Lire, s’en est suivie la grandiose émission de François Busnel qui demeurera longtemps dans les mémoires comme un échange intellectuel à l’état de congélation.

Aux côtés d’Alain de Mijolla, une consœur discrète quoiqu’assez gentiment pugnace, Anne Millet, dont les attaques les plus féroces visent Lacan (?!). Et les trois auteurs affabulateurs – comment ça ils ne sont pas trois ? – Mais oui, ils sont bien trois : les cerveaux de l’affaire, « Cervelet et Cervelas », duo le plus comique de l’histoire des Freud Wars alias Jacques Van Rillaer et Mikkel Borch-Jacobsen (suivi de pas très loin par Esteve Freixa i Baqué) – qui n’avaient déjà pas pu sauver, à l’époque, le soldat Bénesteau et ont assisté impuissants au naufrage du Livre Noir – et bien sûr, leur scribe et porte-voix, Michel Onfray. Ce trio magique aura réussi le tour de force de battre les critiques américains à plate couture et toutes catégories confondues (puritains, scientistes etc.) par leurs outrances et leurs insanités.

Vociférant tour à tour inepties après inepties devant un Mijolla quasi impassible, le téléspectateur a pu légitimement se demander s’il n’était devant un spectacle de cirque comique ou devant la représentation d’un drame absurde écrit par un auteur raté.

Un des angles d’attaques favoris de nos auteurs-acolytes est de systématiquement remettre en cause la scientificité de la psychanalyse pour mieux faire plébisciter, par l’opinion publique, les séances de dressage inspirées de l’éthologie et du réapprentissage cognitif et surtout, de reléguer de façon définitive la psychanalyse au rang d’épiphénomène de la modernité littéraire et son organisation rationnelle à un ésotérisme macabre.

L’accouplement de l’hédonisme solaire (Onfray) et des sciences du comportement (Van Rillaer et Borch-Jacobsen) en a surpris plus d’un. Pourtant, on aura maintenant bien compris, tous deux constituent le fondement le plus effroyable de ce paradigme culturel et mental de nos sociétés libérales-marchandes contemporaines : vivre, consommer et jouir dans le contrôle absolu et l’asservissement volontaire. Comment, devant cette orthopédie du corps et des âmes, ne pas songer au propos magistral de Georges Canguilhem – divo, s’il en est – et de leur formidable résonance aujourd’hui : « philosophie sans rigueur, éthique sans exigence, médecine sans contrôle« . [1]

Bref, autant dire que si Mijolla sert la soupe, on va y aller gaiement…Mais comment ? Vous ne saviez pas que la psychanalyse s’implantait exclusivement par la voie littéraire grâce « aux gens de fiction » ? Et bien maintenant vous êtes un téléspectateur des plus avertis.

Dommage que notre « historien de service » – ce qu’il n’est pas – également médecin-psychiatre, n’ait pas songé qu’une implantation de la psychanalyse reposait tout autant sur sa propagation à l’intérieur de l’univers littéraire que médical et que ce n’est qu’à l’aune de cet équilibre que la psychanalyse peut exister, en tant que pratique thérapeutique et humanité, au risque de refluer. On ne saurait oublier que pour nombre de médecins, notamment aux États-Unis, la psychanalyse a servi à refonder une psychiatrie organiciste moribonde et que par la suite seuls les docteurs en médecine étaient autorisés à pratiquer les cures.

 

De l’histoire faite le dimanche

Et qu’en est-il précisément de l’homme Freud ? « Mystificateur, avare, menteur, pervers, cocaïnomane». Le nihiliste en guenilles de la pensée nous fait maintenant œuvre de morale. Amen. Et quel gai savoir! Après la confession, donnera-t-il l’absolution ? A bien des égards cette façon de faire rappelle l’horrible psychobiographie de Michel Foucault par James Miller, grand spécialiste des vies examinées – si chères aux évangélistes.
Qu’à cela ne tienne, et même si « chez Freud, il y a pleins d’incestes, symboliques, métaphoriques, allégoriques ou réels » comme dit Onfray, « y’a pas de grand homme pour ses valets de chambre » pour Mijolla ! Le téléspectateur a pu croire, l’espace d’un instant, manquer d’oxygène.
Mais il y a mieux encore. Incapable de mettre bon ordre à cette rumeur incestueuse, Mijolla se félicite que Freud ait pu avoir des relations sexuelles, quand bien même eussent-elles été avec sa belle-sœur. L’ennui est qu’il oubli qu’il s’agit d’une rumeur propagée par Jung, reprise par l’école révisionniste américaine, et remise au goût du jour par Onfray, Van Rillaer et Borch-Jacobsen. On attend toujours patiemment les preuves crédibles du forfait…

Transi d’effroi, le téléspectateur qui a depuis longtemps acheté le Freud et la France et se décide, à l’issue de l’émission, à enlever la cellophane pour feuilleter l’ouvrage, aurait été bien plus inspiré de prendre un benzodiazépine et d’aller se coucher.

Si l’éphéméride a des qualités, son auteur perpétue la tradition des médecins-historiens : le plus souvent correct mais n’apportant aucune information nouvelle et ne reposant sur aucune archives de première main [2], il brille surtout par une absence totale d’analyses structurées sur le mouvement de l’histoire racontée et son appareillage critique est des plus dépouillés. Sous la plume de Mijolla, l’histoire devient donc une compilation d’anecdotes circonstanciées.

En outre, le postulat de Mijolla, qui est de laisser au lecteur le soin de « se faire une idée personnelle en dehors des jugements ou des impressions dont (il) l’entoure ou qu’(il) adjoint» (p.3), est une véritable aberration méthodologique et intellectuelle. A moins de faire jouer l’opinion contre le savoir, comment Mijolla peut-il sérieusement imaginer que le lecteur puisse se faire le moindre avis décent devant un tel empilement relativiste ?
Evidemment, le bât blesse cruellement à mesure qu’on se rapproche des moments critiques de cette histoire et notamment de la période nazie et de la Seconde Guerre mondiale: rien sur les relations entre Jones, Freud et Eitingon et rien non plus sur le conflit qui les oppose à propos des rapports avec le nazisme dans les années 1930. Concernant la France, la période se résume à un moment de souffrance pour les Français, privés de charbon et de nourriture. On n’est pourtant pas arrivé au bout de nos peines…voilà qu’arrive le cas Georges Mauco (1899-1988).

 

Mauco ou le « mauvais coin » de l’histoire

Dans le superbe dictionnaire toponymique des communes des Landes et du Bas-Adour dirigée par la linguiste Bénédicte Boyre-Fénie, on apprend que le mau còrn désigne un « mauvais coin, un mauvais endroit ». Autrement dit, le « mauco » est toujours un lieu à défricher… [3]

Docteur en géographie, démographe des flux migratoires et pédagogue, fervent raciste et antisémite, Georges Mauco aura été le seul psychanalyste français à avoir collaboré de façon active par des textes d’inspiration nazie et à témoigner du « péril juif ». Il est également collaborateur de la revue L’ethnie française dirigé par Georges Montandon – à propos de qui Mijolla ne nous dit pas un seul mot (p.845). Africaniste, rejeton intellectuel de Vacher de Lapouge, Montandon est l’un des grands animateurs du racisme scientifique à la française : « expert ethnoracial auprès de Xavier Vallat en 1941 au Commissariat aux affaires juives puis à partir de 1943 directeur de l’Institut d’études des questions juives et ethnoraciales (IEQJER) » [4]

Échappant à l’épuration de l’Après-guerre, Mauco réussit encore à passer entre les mailles du filet lorsqu’il se fait nommer en 1945 à la tête du haut Comité de la population et de la famille par le Général de Gaulle. À partir de cette date, Mauco enterre son passé collaborationniste et, tout en continuant ses études démographiques « normalisées », embrasse comme jamais la cause des enfants handicapés et des carencés affectifs. Quand il publie son autobiographie apologétique en 1982, c’est à Françoise Dolto qu’il demande de rédiger la préface dans laquelle on peut lire, entre autres choses, que Mauco avait résisté aux nazis et qu’il était le chantre de la dignité humaine. En somme, on n’avait pas pu faire homme plus honnête [5]. Dolto, qui ne connaît aucune haine, était passée à coté…
En adoptant sa méthode de présentation des faits, Mijolla obtient des résultats des plus stupéfiants. Ainsi, en vient on à lire sous sa plume « De fait, et nous le remarquerons encore davantage durant les années d’occupation, c’est presque un acte de bonne volonté à l’égard des Juifs (sic), que cette organisation de « camps » est promue, mais on ignore encore le sens que ce mot prendra. Leur bénéfice est double : éviter que les étrangers – car ce n’est que des « étrangers », qu’il s’agit -, viennent illégalement en France et se retrouvent dans des situations très précaires (ayant fui les campagnes et les villes en n’emportant que le minimum d’affaires), et dans le même souffle préserver les Juifs qui sont déjà installés en France de cet afflux abusif. Il ne faut pas oublier que cette période est caractérisée par une relative fermeture du milieu juif à l’arrivé des émigrés » (p.720). Voilà donc comment la question de la crise des réfugiés Juifs, fuyant les pogroms et les régimes d’extrême-droite d’Europe centrale, en France pendant les années trente se voit traitée et résumée.

En outre, Mijolla laisse penser qu’on pourrait prendre l’autobiographie de Mauco comme une source entièrement valable – ce qu’elle n’est évidemment pas puisque Mauco se reconstruit un passé de résistant alors qu’il n’a rejoint le groupe FFI Foch-Liautey qu’en janvier 1944 et participé plus tard à la libération du quartier d’Auteuil.[6] Le problème du traitement de cette source autobiographie est tel que Mijolla se laisse guider par les propos de Mauco au point de remettre en cause les analyses de Roudinesco et de Weil sur la paternité du fameux texte de 1942 et de se demander « Est-ce de la plume de Georges Mauco ou de celle de Georges Montandon ? (p.845).[7] Patrick Weil est pourtant formel: « il (Mauco) ne fut corrigé par Montandon que sur un point : il substitua à Israélite le mot “Juif’’». [8]
Le postulat historiographique d’Alain de Mijolla est caractéristique des errements des psychanalystes face à leur histoire : une absence d’analyses critiques, raisonnées et cohérentes.

Car aujourd’hui, avec la publication du brûlot d’Onfray, les psychanalystes en sont venus à considérer qu’il vaut mieux défendre la psychanalyse que Freud et ce au détriment de toute vérité historique, comme l’ont encore récemment démontré Pierre-Henri Castel et Philippe Grimbert. [9] Reste à savoir, au demeurant, si ces psychanalystes, sous couvert de pseudo considérations épistémologiques et historiques, estiment que Freud est bien le « menteur, affabulateur, destructeur des traces de ses forfaits, cocaïnomane dépressif errant doctrinalement pendant plus d’une décennie, à l’origine de la mort de son ami Fleischl-Marxow, destructeur du visage d’Emma Eckstein avec l’aide de son ami Fliess, onaniste, obsédé par le sexe de sa mère, extrapolant sa pathologie œdipienne à la planète entière, incestueux, couchant avec sa belle-sœur (…) sacrifiant à l’occultisme et au spiritisme, pratiquant des rites de conjuration contre le mauvais sort, croyant à la télépathie, féru de numérologie » qu’affabulent Onfray, Borch-Jacobsen et Van Rillaer.[10] A ce jour, ils n’ont toujours pas répondu à la question et on se demande surtout ce que Mijolla peut bien en penser.

Quoi qu’il en soit, on ne pourrait leur tenir trop grief de ce manque de conscience historique puisque ce phénomène est relativement endémique dans les corporations, sociétés, écoles, etc. Encore que contrairement à d’autres organisations, on pourra peut-être s’interroger sur cette attitude qui consiste à sacrifier sur l’autel du populisme intellectuel le plus désinvolte, la figure historique de leur mouvement au détriment de toute raison et de toute rationalité.

Michel Onfray a dit à quel point il trouvait l’ouvrage Freud et la France excellent. Comme on le comprend. Mijolla peut donc se rassurer. Selon son souhait, il aura effectivement évité l’écueil d’écrire un « pamphlet polémique »…Tout autant qu’un « écrit historique ». Car il semble bien que pour Mijolla les aspérités de l’histoire soient comme les caravanes qui passent. Il faut laisser les chiens aboyer.

Anthony Ballenato


  • [1] Conférence prononcée le 18 décembre 1958 au Collège philosophique à Paris. Georges Canguilhem, « Qu’est ce que la psychologie? », Revue de Métaphysique et de Morale, n°1, 1958. Disponible en ligne : http://www.psychanalyse.lu/articles/CanguilhemPsychologie.htm
  • [2] A l’exception de quelques fragments dont les références ne sont pas même indiquées.
  • [3] Bénédicte Boyrie-Fénié, Dictionnaire toponymique des communes des Landes et du Bas-Adour, éd. CAIRN, Pau, 2005, p.50.
  • [4] «Mauco, expert en immigration : ethnoracisme pratique et antisémitisme fielleux », note 17, p.7, http://bit.ly/ajuKsq , site de Patrick Weil – historien, Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Yale Law School, Yale University – ou in L’antisémitisme de plume 1940-1944, études et documents, dir. Pierre-André Taguieff, Paris, Berg International Editeurs, 1999, p. 267-276.
  • [5] Georges Mauco, Vécu, Paris, Emile-Paul, 1982.
  • [6] Patrick Weil, op.cit, p.7
  • [7] «L’immigration étrangère en France et le problème des réfugiés », L’ethnie française, Mars 1942 – Mauco accuse Montandon d’en avoir fait un article « raciste » dans son autobiographie.
  • [8] P.Weil, op.cit, p.7 et Elisabeth Roudinesco, « Georges Mauco (1899-1988) : un psychanalyste au service de Vichy. De l’antisémitisme à la psychopédagogie», L’Infini, 51, automne 1995.
  • [9] Emission « Le téléphone sonne », France Inter du mardi 4 mai 2005.
  • [10] « Onfray répond à BHL » in Le Point, 6 mai 2010.

Psychothérapie et sociologie : j’ai compris que c’était pas tout dans ma tête

Brève 926 – 24 janvier 2011

Contribution au colloque AFFOP-SNPPsy Sauvons la pratique. Prendre en compte le contexte socio-politique et la mise en œuvre d’un fort courant idéologique ambiant dans la prise en charge du psychique.

Psychothérapie, psychosociologie, sociologie clinique

Contribution de Vincent de Gaulejac à la Journée de l’Affop sur le thème :

Sauvons la pratique


Vincent de Gaulejac parla à une vitesse telle que ces notes représentent probablement le tiers de ce qu’il a pu dire. Son style n’est pas restitué, mais une partie de sa pensée.

Un détail. On remarquera la distance qui sépare la pensée de Vincent de Gaulejac de celle de la psychothérapie institutionnelle et de l’analyse du même nom. Dire que on c’est le sujet de l’institution c’est formuler une hypothèse lourde de théorisation, directement opposée au principe selon lequel par définition une institution n’étant pas une personne réelle (bien entendu, mais même pas « morale » ?) ne pense pas ne sent rien, ne saurait être considérée comme sujet que par tragique méprise. Examiner conjointement les deux systèmes de pensée relève de l’orientation multiréférentielle. Sont-ils contraires ou contradictoires ? dans le second cas comment faire si l’on ne veut rejeter aucun des termes ? Il n’est pas interdit de réfléchir à et de débattre de toutes ces choses.

Second détail. L’isomorphie du discours gaulejacien avec celui de l’Appel des appels et des trois derniers ouvrages de Roland Gori. La clinique qu’affectionne Vincent de Gaulejac et que nous pratiquons sont œuvres d’art, dont la valeur n’a rien à voir avec le prix ni la quantification. Nous sommes gens de valeur, la psychothérapie relationnelle comme savoir faire être, par delà sa méthode, son champ théorique souvent pluriel et son éthique est affaire de spiritualité, d’art, de citoyenneté. Autant de grandeurs incommensurables, non sarkozyables. Le bling bling et le cling du tiroir-caisse managérial n’ont pas prise sur le symbolique. Notre culture n’est pas de leur monde. Par bonheur ils nous en ont exclus. Qu’ils en soient ici remerciés.

PHG


pychosociologie

Max Pagès était un conversant. Il voulait que conversent entre eux les disciplines, en particulier la sociologie et la psychologie. La psychosociologie qui lui est si chère il faut le dire n’a pas été reconnue par l’université et le monde de la recherche. Les sociologues de leur côté considèrent que la bonne sociologie ne peut que se démarquer de la psychologie. Il faut selon ses puristes s’en tenir au principe de l’explication du social par le social. Pourtant comment ne pas voir qu’en même temps que le social se déploient les difficultés existentielles ou névroses, les souffrances des patients limites, de tous ceux dont les difficultés psychologiques sont liées à la modification radicale en cours du champ du travail, et qu’elles relèvent de l’articulation entre les deux disciplines ?

C’est vrai qu’on ne se suicide pas sans motif personnel, mais ceux qui continuent de faire la sourde oreille à l’autre dimension du malaise exprimé préfèrent ignorer les liens étroits qui peuvent exister entre les difficultés psychiques et l’émergence de nouvelles formes de l’organisation du travail qui produisent l’épuisement professionnel dont vous recueillez sûrement les effets dans votre pratique de psychothérapeutes(1*). Il en va exemplairement de même pour la pratique de coach, le lien est évident entre psychologie individuelle, vécu existentiel et conditions concrètes d’existence et de travail.

une bataille idéologique majeure

La façon dont les politiques ont conduit le débat de la loi Accoyer constitue une bataille idéologique majeure. On en a vu beaucoup d’isolés à l’extrémité du petit bout de leur lorgnette professionnelle. Or il s’agit d’un phénomène massif, concernant l’ensemble des professions du social du relationnel, du service public (France télécom, la Poste, etc.). Toutes ces professions sont en proie actuellement exactement aux mêmes difficultés de principe, les mêmes soubassements idéologiques les ébranlent. Ici-même il y a peu avec Roland Gori nous avons évoqué ces questions. Je vais publier d’ici quelques jours un ouvrage, Travail, les raisons de la colère(2*), qui développe ces idées, reprenant entre autre le thème de la psycho dynamique du travail de Dejours, la pensée d’Yves Clot sur la violence puis la souffrance au travail. Thèmes aujourd’hui traités comme malaise psychosocial, concept neutre, affadi. On déplace le problème en se demandant comment le mesurer, cela illustre parfaitement la façon dont les politiques et les gestionnaires abordent la question sociale selon le même paradigme scientiste [évitant d’appréhender la vérité d’une réalité que masquera sa réduction chiffrée].

crise des grands récits

C’est que nous assistons à un phénomène mondial, à la crise des grands récits (Lyotard), qui donnaient du sens à la société, du sens et de l’orientation, tous les grands récits, politiques, religieux, scientifiques, sont mis en en crise, présentés comme contradictoires et contestés. Que font alors les gens pour restaurer du sens par rapport à leur vie ? Ils vont voir un psychothérapeute. Chaque individu se trouve dans ce système renvoyé à lui-même pour produire le sens de son existence. Aucun n’est plus cantonné dans un système de sens dominant qui tient au collectif. Tout le monde ne peut pas avoir des parents communistes. Comment cette peuhl fait-elle pour tenir entre son master de sociologie clinique et le famille qui continue de vivre au Burkina à l’ancienne ? Avec la crise des grands systèmes de sens chacun se bricole un système. Avec pour viatique non plus une grande idéologie mais la seule doctrine de la gestion. Chaque individu gère sa carrière, sa famille, son régime alimentaire, la carrière scolaire pour rendre ses enfants employables, pour qu’ils soient armés par rapport à la lutte des places. C’est invivable ? apprenez donc à gérer votre stress !

ressources humaines : retournées comme un gant

Le terme même de ressources humaines, perçu par tous comme un progrès, plaçant l’humain au centre de l’économie s’est vu détourné en son contraire, aboutissant à une gestion dynamique des embauches.

En quoi tout cela est-il idéologique ? il faut réaliser qu’on a transformé l’humain en ressource, qu’on s’est proposé de faire de l’humain un facteur de développement de l’entreprise. Par un renversement spectaculaire, l’entreprise passée de moyen au service du lien social, du bien-être au travail, du bon vivre ensemble, du produire un monde commun, à fin, propose désormais de mettre la société au service du développement économique. Il s’agit d’un événement d’ampleur considérable, dont les composantes idéologiques massives et pourtant peu visibles à première vue ne doivent échapper ni au chercheur ni au psychopraticien.

une institution ça n’éprouve rien

Aucun projet aucun sentiment institutionnel dans tout cela, une institution n’éprouve rien, ne veut rien, c’est une pure mécanique. Il convient de pas la subjectiviser mais de l’analyser et d’en comprendre les ressorts.

Tout cela provient des théories du capital humain. Comme Milton Friedman (théoricien du libéralisme), Gary Becker propose d’appliquer des modèles afin d’optimiser la gestion des ressources humaines, passant du modèle cognitif au modèle normatif. On va former des gestionnaires pour diriger les entreprises selon les décisions de ceux auxquels elles appartiennent. Cette idéologie on ne la discerne même plus comme idéologie. Souvenez-vous des théories du développement personnel, de l’idéologie présidant à la création du CDPH. Il était question de développer des pratiques et techniques pour aider les gens à mieux vivre. On en est loin. On en est à leur contraire, les voici retournées comme un gant sans qu’on s’en soit aperçu.

Le message humaniste s’est vu détourné, retourné, pour rendre le potentiel humain performant. Dans cette idéologie car c’en est bien une, chaque individu représente un capital qu’il peut valoriser, un centre potentiel d’accumulation de richesse monétaire, un moi-capital à faire fructifier. La famille, petite entreprise, sera destinée à produire des enfants performants sur le plan scolaire pour occuper les meilleures places dans le champ économique. Les pas bons deviennent des inutiles au monde. On trouve le paradigme utilitariste au cœur même du mouvement. On créera de petits utilitaristes productifs capables de se vendre. On est loin du contrat social de Mauss.

la honte, un concept psychosociologique

Une des conséquences c’est ce qui vous arrive, et vous-mêmes comme professionnels. C’est votre marché. Si vous participez à la psychologisation des problèmes sociaux (Ehrenberg) c’est que le marché à besoin de personnes qui reçoivent ce besoin d’aide. Là où se situe la complicité c’est quand on n’établit pas le rapport entre causes objectives et conséquences subjectives et psychologiques. Le chômeur déprimé par vos soins remis en position tonique devrait pouvoir retrouver du travail mais il n’y a pas de travail. L’aide dont il a besoin n’est pas seulement d’accompagnement psychologique. Que devient un patient-limite référé à l’individu hypermoderne ? que faire si son état est la conséquence d’une série de normes qui exige des individus qu’ils se défoncent (cf. le coût de l’excellence) ? Comment procède-on quand on est psy pour comprendre la complexité de ces processus ? prenons un exemple. La honte c’est 100% social et 100% psychique. C’est ne pouvoir se tenir sous le regard d’autrui (le tiers, pas le psychothérapeute). Renvoyer la honte du côté de la psychothérapie c’est risquer de s’aveugler au fait que les sources de la honte ont a voir avec celles de violences symboliques bien réelles. Une telle misère ramenée sur un divan de cuir surmontée de tableaux de maîtres conduit à cette réflexion d’un patient : « – que peut-il entendre à ça ? »
Annie Ernaux (3*) a besoin de dire des choses publiquement, psychiques non articulées aux organisations sociales qui les ont engendrées.

managinaire – RGPP

Cette idéologie gestionnaire inspire les politiques de l’entreprise. Cette révolution managériale est progressiste par rapport au taylorisme. Elle définit une nouvelle forme de pouvoir. Qui mobilise la psyché pour canaliser l’énergie libidinale, ça n’est plus le corps foucaldien qu’il s’agit de se subordonner mais la psyché, nous voici rendus au système managinaire. On trouve ce concept dans le Coût de l’excellence, contre-point de In Search of Excellence.

Le résultat vous les voyez comme clients, SNCF RATP Poste Pôle-Emploi etc. Le principe s’en inscrit dans la RGPP(4*), la Révision générale des politiques publiques, mise en chantier de la grande transformation. Une révolution. Sarkozy propose une révolution dans le style Reagan-Thatcher. L’action publique devient un coût à réduire. La culture client s’y voit remplacée par celle de l’usager. Celle du résultat remplace celle des moyens. Performative elle s’oppose au principe du contrôle de légitimité. La culture entreprenariale doit remplacer celle du service. Visitez voir le site critique RGPP pour enrichir votre réflexion sur cette entreprise de démantèlement du concept de service public.

La réduction à marche forcée de la dette publique est au principe de tout cela. Il n’est pas mauvais en soi de s’occuper de réduire la dette publique mais dans le cas qui nous occupe elle est prétexte au démantèlement de tout le système de valeurs sur lequel se centre votre profession. Les économies réalisées sont considérables, les ravages tout autant, et c’est dans le monde entier qu’on l’a fait. Cette politique est portée par les grands cabinets mondiaux de consultants. Avec le soutien des grandes institutions internationales, FMI, banque mondiale OCDE etc. C’est partout et partout pareil. On a affaire au-delà du statut de psychothérapeute à un vaste mouvement qui met les psychothérapeutes en difficulté, en contradiction avec les raisons pour lesquelles ils sont devenus psychothérapeutes (5*).

Catherine Kokovska

Catherine Kokovska, directrice de la PJJ d’Île de France, se défenestre pour « pouvoir recommencer à penser ». Elle parle de maltraitance institutionnelle. La maltraitance des personnels qui ne savent plus où nous allons. Quand va-t-on arrêter la casse ?

Que se passe-t-il aujourd’hui avec la psychiatrie ? Heureusement qu’ils ont le DSM pour faire face à leur incapacité de remplir véritablement leur mission ! Les professionnels du souci de l’autre, c’est ainsi que vous vous définissez, que leur arrive-t-il quand ils sont pris dans le jeu des contradictions entre finalités institutionnelles et valeurs personnelles ? Une institution c’est un système de finalités, de valeurs, c’est pourquoi on le fait. Une organisation c’est un ensemble de moyens opératoires, comment on le fait, cela concerne l’action. Quand la seconde prend le pas sur la première que se passe-t-il ?

Le nouveau décret met en place une forme de modalité opératoire en contradiction avec la mission qui est la vôtre de mettre en œuvre ce qu’il faut faire pour accompagner les gens, en contradiction avec le sens profond de la clinique, de votre pratique. Nous voici au moment où le scientisme utilitariste l’emporte sur les sciences compréhensives. Nous voici bientôt rendus, peut-être pas vous encore occupés ici-même à vous organiser pour résister, au moment aporétique du paradoxe, à l’acmé de la crise. Que se passe-t-il quand le jeu des contradictions fait exploser ceux qui en sont acteurs et objets ?

j’ai compris que c’était pas tout dans ma tête

(…) blocs qui s’affrontent, où les personnes pourraient être des points d’articulations. Aider à ce qu’ils n’implosent pas en vol mais qu’ils gèrent les tensions auxquels ils sont soumis. Attention à ne pas aider les gens à supporter le mieux possible leurs difficultés au travail. Leur permettre de faire le lien entre conflits vécus et conflits de l’organisation. « J’ai compris que ce n’était pas tout dans ma tête ». Donner à l’individu aussi des moyens d’agir sur ce lien-là. Monter la réflexion au niveau socio politique et organisationnel.

quatre modalités de la subjectivité

Je distinguerais quatre niveaux, à la Max Pagès, quatre façons d’être sujet. Sujet réflexif, sujet du désir pulsions etc. On parle de work addicts ou d’amoureux passionnés – c’est vrai que les gens sont volontiers amoureux de leur travail – qui n’ont pas vu que l’objet de leur amour s’en foutrait d’eux quand il n’en aurait plus besoin. « L’entreprise ne les aime plus » : mais ça n’a pas de sentiments une entreprise ! sujet de l’éprouvé (dénégation par rapport à la souffrance au travail), sujet de l’action homo faber (Arendt), qui se réalise dans l’œuvre, sujet de l’efficience et de la performance (6*).

Encore une fois, souvenez-vous qu’il ne s’agit du côté de l’institutionnel que de mécanismes. De grâce ne les mettons pas eux en position de sujets ! Pour faire face à l’individualisation pathologique et au délitement du tissu social et de solidarité, prenons en considération les différents niveaux qui s’articulent lorsque la souffrance sociale se conjoint à la psychologique.

  • 1 Bien entendu l’orateur s’adressait à quelques futurs psychothérapeutes NN et de nombreux psychopraticiens relationnels. En employant le terme de métier de cinquante ans d’âge sans compter les mois de nourrice car il arrive tout droit du XIXème siècle, de psychothérapeutes, il utilisait la langue courante et se référait au savoir et histoire communs. Nous avons respecté le propos de l’orateur, faute de quoi sa mise en langue de bois aurait déformé sa pensée. Pendant longtemps encore, et qui sait, cela peut durer un siècle, la langue dira psychothérapeute sans tenir compte du fait qu’il s’agit d’un titre désormais chasse gardée de l’académisme paramédical. Comment contrôler les faits de langue ? les totalitarismes s’y sont essayé et cassé les dents. Le néolibéralement correct réussira-t-il là où le paranoïaque a échoué ? Prudents et respectueux d’une loi dont nous continuons de critiquer l’iniquité, nous prendrons garde de tourner sept fois notre langue dans la poudre d’encre avant de contrevenir. Ce qui n’empêchera pas l’usage courant de n’en faire qu’à sa tête. La novlangue en marche n’a pas fini de révéler la souffrance qu’en parlant de bois elle fomente et désigne.
  • 2 La  » valeur travail  » est ébranlée.

    Jadis et tout à la fois source d’accomplissement personnel, d’estime de soi, de liens sociaux et de reconnaissance sociale, le travail est de plus en plus souvent vécu comme une peine quotidienne exposant l’individu à l’isolement, à l’angoisse de n’être plus  » à la hauteur « , au stress de la compétition, à l’humiliation publique, à la souffrance psychique qui pousse certains jusqu’au suicide. Bien des rapports ont exploré ces phénomènes en privilégiant tantôt leur dimension sociale, tantôt ses causes économiques et politiques, ou encore sa dimension individuelle et psychologique.

    L’auteur mêle ici le psychique, le social, l’économique ; il décrypte l’interaction complexe de toutes ces causes et propose une grille de lecture qui fonde une résistance à la déshumanisation du travail. C’est bien un système managérial pensé au service exclusif de la performance financière, et non la fragilité singulière des individus, qui est en train de transformer le travail en torture et d’étendre au secteur public les méfaits d’une gestion inhumaine d’abord rodée dans le secteur privé.

    Identifier l’origine du mal donne ici les  » raisons  » de la colère des travailleurs en un double sens, comme explication de ses sources, mais aussi comme première protection de ses victimes : résister, exprimer et manifester la légitime colère contre un système inhumain est désormais la plus raisonnable des réactions, pour éviter que les individus retournent contre eux-mêmes une violence nourrie par ce système.

  • 3 Une autrice anciennne professeur de lettres qui raconte en particulier dans son roman La Place (prix Renaudot 84) de façon très réaliste et touchante son enfance dans un milieu modeste qu’elle a dû plus ou moins renier pour se hausser dans la classe supérieure des intellectuels. Elle illustre parfaitement les analyses de Gaulejac sur la honte et les problématiques de classe sociale dans toute son œuvre littéraire.
  • 4 La RGPP : Réforme générale des politiques publiques. Document officiel à l’usage des administrations. Après un audit réalisé par des équipes de consultants privés et publics, un planning de démantèlement d’une ampleur jamais atteinte, est mis en place.

    L’objectif est de réduire les coûts. Les méthodes utilisées sont celles préconisées par des cabinets anglo-saxons, faisant référence aux procédures inventées au Japon pour optimiser la production dans l’industrie automobile.

    La notion de service public est balayée par le tout libéral. Seuls les coûts ont une réalité, toutes notion de solidarité disparait. Les services sociaux, formation, éducation, soins, défense, politique étrangère, tout ce qui ne rapporte pas de finance est frappé. Un planning de démantèlement minutieux est établis, par ministères, services et par type de politique (pour atteindre les organismes subventionnés non fonctionnaires).

  • 5 Évidemment dans la bouche de Vincent de Gaulejac l’utilisation du terme générique « psychothérapeute », avec le sens de « celui qui pratique la psychothérapie » ne renvoie pas au titre, désormais réservé. Nous rencontrons à chaque instant l’utilisation du terme de la langue courante dans le discours commun pour désigner une fonction, qui ne s’embarrasse pas de la restriction due à la réservation d’un titre.
  • 6 Cf. à ce sujet le film Jean Robert Viallet, La mise à mort du travail.

Comment s’y retrouver parmi les psys ?

Un gratuit qui désinforme gratuitement : Metro se lance dans l’avertissement à l’usager de façon tendancieuse.


Titre orignal : Psychothérapie : Métro psycho tout faux. Article reproduit depuis snppsy.org avec son aimable autorisation.

Mots clés : psy, psychothérapie, psychanalyse, psychopraticien, psychopraticien relationnel, Miviludes, sectes, pseudo thérapeutes, Carré psy. Snppsy.org


Faire peur à mal escient

Métro prévient son public (1*), dans son numéro en date du 1er février : il faut faire le tri psy. On y lira un article malveillant et tendancieux en note ici-même. Attention y est-il dit, aux faux praticiens dans le domaine. Metro a bien raison. Seulement sa mise en garde comporte des inexactitudes et lacunes orientées, de nature à désorienter le public. Voici ce que le SNPPsy estime devoir préciser pour mieux éclairer le public dans une matière trop sensible pour qu’il soit permis de faire peur à mal escient et d’omettre des informations indispensables à l’intelligence de l’ensemble du champ psy.

Comment s’y retrouver parmi les psys

S’agissant de prémunir le public des imposteurs et autres pseudos œuvrant aux confins du complexe univers du soin pris de soi et du traitement psycho médical, de quelles garanties doit-on s’entourer ? Comment organiser sa sécurité au moment de s’adresser à ceux que le grand public, un peu perdu dans le maquis des appellations et désignations professionnelles, nomme du terme générique et global les psys ?

Qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un son.

Si on ne demande qu’à la Miviludes (sorte d’observatoire anti sectes) et au SNP (psychologues) comment procéder pour comme on dit choisir son psy, on n’obtiendra qu’un conseil partiel voire partial. Ces deux honorables institutions à elles seules ne représentent qu’une partie de l’éventail des pratiques et organismes concernés dans le champ desquelles elles font valoir leurs recommandations. Le respect de la psychodiversité, précieuse au public qui a besoin de bénéficier de tous ses aspects, requiert qu’en ce sensible domaine le propos se répartisse de façon équanime. Déployons donc l’ensemble de l’éventail.

Carré psy

Il convient de savoir que quatre grands corps professionnels se partagent les rives du Carré psy.

1) D’un côté, titulaires d’un diplôme universitaire, psychiatres, psychologues, bientôt les psychothérapeutes NN (2*)}}

a) les psychiatres, médecins de la maladie mentale et des affections psychiques graves.

b) les psychologues cliniciens – en voie de devenir les nouveaux psychothérapeutes –. Profession multiforme, ses représentants s’occupent d’aide à la vie quotidienne : suivi de vie, guidance, soutien, aide aux enfants en difficultés scolaire, diagnostic (tests). Œuvrant souvent en équipe dans les CMP on les retrouve aux côtés des psychiatres en fonction psycho hospitalière, plus ou moins para médicalisés (ils ont horreur de l’idée).

c) les futurs psychothérapeutes NN si l’on peut dire, seront des sortes de super psychologues psychopathologues, paramédicalisés, suppléant aux psychiatres en voie de disparition, absorbés par la neurologie.

2) de l’autre côté, psys issus d’écoles et sociétés privées, psychanalystes et psychopraticiens relationnels présentent la caractéristique unique de joindre à leur savoir d’École (2000 heures pour une bonne école agréée Affop) d’avoir eux-mêmes parcouru personnellement un itinéraire du type de celui qu’ils proposent. Ce sont

a) les psychanalystes, la plupart du temps psychologues cliniciens (le cumul est fréquent dans nos professions), voir la rubrique ci-dessus, mais dépositaires d’une discipline extra universitaire, la psychanalyse, à laquelle on ne se forme que dans des écoles et sociétés savantes rigoureusement extra universitaires. Pas de diplôme (sinon à titre de psychologue), mais une inscription dans une société psychanalytique (ça n’est pas obligatoire ce qui complique la figure).

b) ceux que nous dénommerons ici les psychopraticiens cinq critères (ex psychothérapeutes dont le titre vient de passer aux (1c)), issus d’écoles privées elles-mêmes garanties par les cinq critères des quatre institutions historiques, regroupées actuellement dans le cadre du GLPR (Groupe de liaison de la psychothérapie relationnelle) : AFFOP, FF2P, PSY’G, SNPPsy.

Cinq critères pour un titre qui vaut quelque chose

1) avoir soi-même suivi une psychothérapie ou psychanalyse suffisamment approfondie pour un professionnel

2) bien connaître son métier : méthodes, théories, pratique, psychopathologie (formation dans une école agréée)

3) être en supervision (et formation continue) constante

4) se référer à un code de déontologie spécifique solide

5) se voir agréer en relation par une commission de pairs expérimentés

Autoréglementation / autoproclamation.

Tout le monde peut constater que les organismes regroupés dans le cadre du GLPR actifs depuis les années 60 pour les plus anciens travaillent à garantir la qualité et l’éthique des praticiens qu’ils regroupent et encadrent. Chacun entendra qu’entre autoproclamation d’un professionnel dont personne ne répond et garantie solidaire d’un corps de praticiens répondant aux cinq critères existe une différence significative. Confondre autoproclamation et autorégulation relève d’un aveuglement volontaire qu’il convient d’interroger. Certains y décèleront de la querelle d’école, à base de malveillance d’inspiration positiviste, corporatiste et populiste – que d’ismes ! Inconvénient d’une telle posture, sa faible crédibilité. Et quand on ne sait plus à qui se fier on devient plus aisément la proie … des autoproclamés.

Géographie du territoire psy

On peut cumuler les formations, c’est autre chose, fréquente nous l’avons vu dans nos professions, cela complexifie la figure, sans autoriser ni réduction abusive ni embrouillamini. Et l’on est prié de ne pas tout confondre à la légère.

Noter que le plus souvent les bons psys se recommandent par le bouche à oreille. Cela ne suffit pas, on peut recommander un praticien douteux. Mieux vaut s’enquérir en effet de la valeur de son titre. Sachant quels sont les titres légitimes. Dont le nôtre, psychopraticien relationnel du SNPPsy.

Bien entendu, en dehors de l’ensemble que nous venons de décrire, c’est l’auto proclamation, par petite annonce ou autre biais, la porte ouverte à l’inconnu et l’irresponsable : là, et là seulement, zéro garantie, on consulterait à ses risques et périls.

Certes comme le dit l’article ici incriminé de Metro les déviances restent marginales, contrairement au ton d’affolement du reportage initial, assorti d’un cliché destiné à effrayer. Il importe toutefois en effet de disposer d’une bonne carte pour s’orienter convenablement sur ce territoire pas forcément lisible à qui n’est pas géopsychographe. Nous nous sommes souciés dans cet article de bien reporter sur la carte l’ensemble des acteurs crédibles. La moindre des choses pour une information honnête, s’agissant précisément d’éthique professionnelle.

8 février 2011



  • 1 Voici le texte édité par Metro :

    Faire le tri dans les psychothérapies
    Plus d’un million de Français consultent. L’univers des “psys” est devenu un business lucratif


    Photo : AFP
    “Tout était fait pour me maintenir mal : il fallait qu’il y ait des séances, il fallait que je reste dépendante”, raconte Cerise, âgée de 30 ans et une victime d’une fausse psychothérapeute. En quelques mois, elle lui a versé plus de 5 000 euros pour sortir de sa dépression, sans le moindre résultat. “Pourtant, elle m’avait dit qu’elle avait fait des études de psychologie”, explique-t-elle.

    Ces déviances restent marginales, mais “des charlatans se sont engouffrés dans ce nouveau marché de la souffrance psychique parce qu’ils y ont un intérêt financier”, confirme Georges Fenec, président de la Miviludes (Mission interministérielle de lutte contre les dérives sectaires). Il reçoit près de 2 000 plaintes par an de personnes qui s’estiment avoir été victimes de thérapeutes déviants.

    Il faut dire qu’entre les psychiatres, les psychologues, les psycho-thérapeutes, les hypno-thérapeutes, les sophrologues, le patient a du mal à faire le tri. Pourtant, depuis juillet dernier, pour tenter de réglementer la profession, l’utilisation du titre de “psychothérapeute” est contrôlée par la loi : seuls les médecins psychiatres, les psychologues diplômés d’un master 2 et les psychanalystes reconnus peuvent l’utiliser. Mais ce n’est qu’un premier pas.

    Pour Jacques Borgy, le président du Syndicat national des psychologues (SNP), qui dénonce les lacunes de la loi, “rien n’empêche les psychothérapeutes auto proclamés de changer leur plaque en psychopraticiens ou autres ‘psy-praticiens’”. Il resterait donc encore beaucoup de chemin à parcourir pour sécuriser la pratique des psychothérapies.


    Comment repérer le bon praticien ?

    Surtout s’adresser à quelqu’un qui a un titre qui vaut quelque chose. Moi, je déconseille fortement les petites annonces des journaux. Il faut se renseigner auprès de son généraliste.


    À quoi sait-on qu’il faut aller consulter un psy ?

    C’est vraiment quand on a le sentiment très intime, très profond qu’on ne va pas s’en sortir tout seul et que la souffrance qu’on ressent est intolérable. S’engager dans une démarche de psychothérapie, c’est au nom d’une souffrance, ce n’est pas au nom d’un mieux-être.


  • 2 Nouvelles normes puisque le terme existait déjà, comme nom de profession, et est devenu depuis à la fois un nom réservé – en fait un {nom de métier mais les pouvoirs publics ne veulent pas entendre parler de profession, cela donnerait un coup de pied dans la fourmillère psychologue-psychiatres – et un titre universitaire, de ce fait dorénavant réservé … à ses nouveaux {titulaires. Remue-ménage au sein du Carré psy, pas tout à fait car si certains changent de nom et de poste, les quatre côtés demeurent affectés de la même façon.

Tout contre Freud

Une critique d’Onfray qui nous avait échappé

Nous versons au dossier d’imposture de Michel ONFRAY chevalier gris de l’anti psychanalyse, aujourd’hui disparu de la focale des médias, cette analyse de Samuel Lézé, exemplaire dans sa méthodologie critique. À part cela l’ouvrage sur la psychanalyse de ce dernier reprend le refrain sur nous les ex « psychothérapeutes » qui ne valent pas tripette, comparés aux universitaires scientistes.

Nous livrons ce document à nos étudiants pour qu’ils en tirent méthodologiquement profit de la critique formelle. Ils remarqueront toutefois que l’établissement de la vérité concernant Freud n’est pas de son souci.

L’auteur nous signale que son article date du moment même de la bataille. Nous aurions pu noter que le blog délivrant l’article datait du 1er mai 2010. Comme quoi il faut continuer d’apprendre à lire à tout âge. Notre précédente critique sur les experts arrivés après la bataille choit dans la poubelle de l’Histoire. Avec nos excuses pour la bévue.

PHG


Texte du Mercredi 28 avril 2010 – 22:30

Résumé : Le crépuscule d’une idole est une contribution à un genre ancien qui accompagne le mouvement freudien depuis un siècle : l’essai antifreudien. La nouveauté : servir d’arme symbolique de divulgation dans l’arène médiatique avant même la sortie du texte.


Le crépuscule d’une idole(1*) est une contribution à un genre ancien qui accompagne le mouvement freudien depuis un siècle : l’essai antifreudien. Invariablement, la formule centrale se résume ainsi :

(i.) Freud est le père de la psychanalyse

(ii.) Or, Freud a un certain nombre de vices

(iii.) Donc la psychanalyse est sujette à caution

Chacun reconnaîtra immédiatement un sophisme bien connu, mais d’une redoutable efficacité dans l’arène médiatique où les réputations sont en jeu : l’argument ad hominem. L’objectif est de discréditer un discours ou une proposition en l’associant à la conduite et à la personnalité de son auteur (2*) Évidemment, chaque essayiste a une originalité dans sa mise en œuvre : l’intensité du répertoire polémique, le procédé de la critique morale et surtout, l’ingrédient essentiel, la nouveauté des vices reprochés (prémisse ii.).

Freud contre Freud

Dans son ouvrage en cinq grandes parties couronnées par une bibliographie commentée de vingt pages, Michel Onfray propose une version méthodologique de cet argument : “la psychobiographie nietzschéenne” (p. 94). En pensant le corpus de Freud comme symptôme théorique de son propre corps, l’objectif est de briser une dizaine de clichés concernant la psychanalyse (p. 28). A cet égard, l’ouvrage commence sur une contradiction : l’un des premiers clichés, diffusé par les “élites intellectuelles”, “l’historiographie dominante” et la “machinerie idéologique” (p.30), est le Freud philosophe du programme officiel de philosophie. Or, c’est justement le postulat majeur de son ouvrage : Freud n’est qu’un philosophe et sa philosophie le panse plutôt qu’il ne l’a pensé. Voilà Freud réduit à son autobiographie et la psychanalyse à la singularité de son géniteur (3*). Bref, la tautologie se veut meurtrière : la psychanalyse n’est pas une science portant sur l’universel et la vérité. C’est d’ailleurs ce qui fonde la redoutable thèse de l’auteur : “la psychanalyse (…) est une discipline vraie et juste tant qu’elle concerne Freud et personne d’autre” (p. 39). C’est la version radicale, à la lettre, de la première prémisse : mieux vaut tuer la poule dans l’oeuf.

Toute l’ambiguité de la démarche repose dans l’appel aux “armes rationnelles de l’histoire” (p.34) et le recours aux “historiens critiques” (i.e. des antifreudiens !) tout en se prétendant généalogiste. Comment le nominaliste – qui s’intéresse aux valeurs des faits – peut-il prétendre en même temps au bienfait du positivisme – qui s’intéresse aux faits supposés neutres ? Comment se dire au-delà du bien et du mal (la morale moralisatrice) et ne cesser de juger de la valeur morale des faits en moraliste ? Comment peut-on d’une main brûler un cliché, puis de l’autre en proposer un nouveau (4*) ? En plus du lien entre vices (5*) et concepts pro domo (e.g. la sublimation, p. 160), Michel Onfray propose en effet une lecture personnelle des incohérences morales que l’on peut exhiber à la lumière d’une comparaison entre les textes de Freud et de sa correspondance(6*). Logiquement, les arguments historiques ne peuvent rien objecter à cette façon de reconstruire un portrait moral. Le problème général que pose la démarche, et qui est bien dans l’air du temps, est le retour de la question morale dans le débat public. Il est donc piquant de constater combien c’est le nihiliste lui-même qui suppose l’existence d’une morale aujourd’hui bafouée : pour Michel Onfray, le philosophe se doit d’être vertueux et cohérent. Et Freud n’est pas un innocent… Les antifreudiens ne sont donc pas des historiens, mais bien des iconoclastes.

Freudocentrisme

Or, l’iconoclaste est le pendant de l’idolâtre. L’idolâtre freudien a existé, il a même constitué un obstacle épistémologique au développement de l’histoire de la médecine mentale (7*), mais il a disparu depuis bien longtemps. C’est à cette période aujourd’hui révolue que l’iconoclaste continue à se référer en parlant de “légende” freudienne et des odieuses nourrices qui l’ont colportée. Très sérieusement, il veut faire rire. Au nom du rationalisme, il dénonce. Mais le rationalisme prosélyte des entrepreneurs de morale qui apportent la bonne parole et traquent les nouvelles religions (conclusion iii.) n’est pas le rationalisme critique des philosophes des sciences qui s’attachent à penser la spécificité et les difficultés d’une région épistémique comme celle de la psychanalyse. Car dès lors, il conviendrait de prendre un véritable risque intellectuel en provoquant une controverse scientifique dans l’arène académique. Au lieu de quoi, à l’instar des chasseurs de superstitions, on trouve sous la plume de l’auteur des jugements sans équivoque sur la “supercherie” (p. 142), la “fantaisie personnelle” (p. 145), la “magie” (p. 265 et p. 376) du Freud “Shaman” (p. 437) exploitant un “vieux fonds irrationnel” (p. 441). Marcel Mauss, qui lisait Freud, aurait certainement été étonné de se voir ainsi embarqué (p.444) dans cette drôle d’histoire qui tombe à pic dans un contexte politique qui vante les mérites de la modernisation !

Paradoxalement, l’iconoclaste n’est pas seulement contre Freud, il est tout contre Freud. Il produit du freudocentrisme, car il a besoin de Freud en personne et uniquement de lui (prémisse i.). L’histoire de la psychanalyse sans Freud devient en effet problématique et incompréhensible ; la psychanalyse d’aujourd’hui est réduite à une religion archaïque, “survivance” de croyances absurdes auxquelles les analysants adhèrent sans distance et protégée par une armée de prêtres malveillants. Il suffit pourtant de sortir des textes et d’un passé aujourd’hui révolu pour constater le renouvellement de la psychanalyse, ses multiples rectifications et la transformation de sa pratique. Mais l’iconoclaste ne s’intéresse pas à l’aujourd’hui car il demeure un peu idolâtre pour achever sa tâche. Comment ses extrapolations abusives à l’égard de La psychanalyse pourrait-elle d’ailleurs fonctionner ? Pour autant, l’iconoclaste au gant blanc n’est pas un meurtrier ni même un véritable freudicide, car il ne s’occupe que des clichés. La malédiction condamne même l’iconoclaste à dégrader indéfiniment la psychanalyse sans jamais y parvenir complètement… Pourtant, une seule balle suffirait pour liquider Freud : l’indifférence. Avec un silencieux, évidemment. Le brouhaha ne facilite pas la tâche. Et déjà, les lecteurs se hâtent sur les étalages pour redécouvrir l’œuvre de Freud… Il faudra, un jour prochain, tout recommencer.

Une arme symbolique non conventionelle : Freud = Fraude

A défaut d’indifférence et de silencieux, il convient de noter la violence du procédé et sa nouveauté. L’essai se veut un instrument de divulgation bien avant la parution du texte. Avant d’être le contenu d’un texte, la divulgation est un message médiatique dans un contexte qui s’enflamme comme une traînée de poudre selon les règles de l’art des grands médias. De ce fait, le discours de l’auteur est une arme symbolique de destruction massive de la critique bien au-delà des freudiens : l’arène médiatique dissuade aisément la plupart des spécialistes de la question d’intervenir sereinement. Et il faut bien se demander dans quelle mesure ce type d’arme non conventionnel risque à l’avenir de proliférer… Ainsi, un message plein d’emphase circule sur les ondes, prépare soigneusement la sortie de l’ouvrage et provoque évidemment la polémique. Il réactive un vieux stéréotype : la psychanalyse est une idéologie bourgeoise fausse qui coûte cher. La souffrance psychique qu’elle prend en charge ne vaut pas autant que la véritable souffrance sociale. Là encore, le généalogiste se fait moraliste en invoquant une hiérarchie des valeurs. Il est même piquant de constater qu’il s’agit encore de défoncer bruyamment une porte ouverte : les freudiens sont politisés de longue date et ils sont justement les principaux promoteurs de la clinique de la souffrance au travail ou même de la clinique de la précarité en allant à la rencontre des déssafiliés… la misère (comme d’ailleurs les grands débats de société) s’invite sur le divan et les psychanalystes sortent depuis longtemps de leurs cabinets freutrés(8*). Mais dans ce brouhaha, qui peut encore l’entendre ?

La posture de la divulgation (”on ne nous dit pas tout !”) est liée à la position objective de l’essayiste dans le champ intellectuel. Il a un impact sur la forme de l’argumentation, la portée médiatique, la durée et l’issue de la polémique. Dans ce cas, l’iconoclaste est aussi une icône du champ intellectuel dont le système d’opposition et la radicalité structure de longue date son audience. En dénonçant la psychanalyse dans les médias, il participe tout autant à “l’appareil de domination idéologique” (p. 453). En captant les rieurs, il est toujours du bon côté : le corps, le plaisir, l’existence, le populaire, le régional, la satire, la liberté, l’anti-institutionnel, etc. Or, jouer des facilités de l’existence contre les obligations de la logique, c’est pourtant amputer la philosophie de sa tension essentielle(9*). Tenter de doubler les freudiens sur leur gauche peut également s’avérer une conduite bien imprudente dans une conjoncture où précisément une partie de la critique sociale repose sur eux(10*). Mais dans l’esprit de l’auteur du Crépuscule d’une idole, le freudien tombe immanquablement du mauvais côté : n’est-il pas un parfait représentant de l’arrogance intellectuelle de cette petite élite parisienne de bourgeois peine-à-jouir se complaisant dans l’ascétisme et les discours creux ?

Le piège était presque parfait.

rédacteur : Samuel LÉZÉ, critique à Nonfiction

  • 1 ONFRAY Michel. Le crépuscule d’une idole. Grasset, 21/04/2010. N° ISBN : 2246769310. Consulter sans acheter. NdlR.
  • 2 En souvenir d’un célèbre précédent, appelons l’usage de ce procédé rhétorique, “l’effet Voltaire”.
  • 3 Ou encore, la psychanalyse ne serait qu’un simple plaidoyer pro domo de Freud.
  • 4 Ce que l’auteur nomme une “contre-carte postale”, p. 37.
  • 5 Une copieuse liste se trouve page 102, puis page 140-141.
  • 6 Par exemple page 85. L’étude morale du “conquistador” se trouve à la page 84 puis aux pages 300-302.
  • 7 Mark S Micale, ‘Paradigm and Ideology in Psychiatric History Writing: The Case of Psychoanalysis’, Journal of Nervous and Mental Disease, 184, 1996, pp. 146-52.
  • 8 Emmanuel Renault, Souffrances sociales. Philosophie, Psychologie et Politique, Paris, La Découverte, 2008.
  • 9 Chacun peut méditer la chute d’un discours inédit de Georges Canguilhem, 1990, “Qu’est-ce qu’un philosophe en France aujourd’hui ?”
  • 10 “La nuit sécuritaire. Le manifeste des 39″, Revue Sud/Nord, Erès, n°23, 2009 ; Roland Gori, Barbara Cassin, Christian Laval (dir.) L’Appel des appels. Pour une insurrection des consciences, Paris, Mille et une nuits, 2009.

J’ai compris que ce n’était pas tout dans ma tête

L’enfant et les fantômes familiaux en thérapie familiale psychanalytique

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