Paul Goodman fondateur du point de vue phénoménologique en gestalt-thérapie
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Du surgissement du Mouvement du potentiel humain à la psychothérapie relationnelle
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Goodman et la pédagogie critique
L’auteur de la deuxième thèse française sur Paul Goodman développe ses idées sur la pédagogie critique et appelle au développement de cette dernière.
Philippe Grauer
Logique d’un courant de pensée dont les actuelles Sciences de l’Éducation demeurent les continuatrices
Le directeur de thèse de Roberto Espejo déroule le paysage intellectuel et militant d’une action qui n’a pas démérité depuis les années 70.
Philippe Grauer
Panorama historique du développement de la psychanalyse aux États-Unis
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Merleau-Ponty, la théorie de la Forme – psychothérapie vs. psychologie scientifique
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Titre de psychothérapeute : une mécanique institutionnelle complexe
Étonnante équation style Sciences humaines. La psychothérapie se répartit entre deux professions et leur nouveau titre, deux para professions et l’altertitre de la seconde. Quatre cadres professionnels, moins (et non plus) – à l’extérieur du domaine proprement défini – la nébuleuse des hors champ. Les professions sont sanctionnées par un diplôme universitaire, les para professions par une reconnaissance de société savante ou un diplôme privé. Les non professions, logiquement, sanctionnées par rien de l’ordre du psychothérapique, ne relèvent pas de l’espace commun au Carré psy. Enfin, un peu partout, il y a les bâtards. On distingue d’une part
– les psychiatres
progressivement retombant dans la neurologie et précipités dans le maintien de l’ordre psycho public. Victoire à la Pyrrhus des morts-vivants. Les 39 protestent, mieux vaut tard que jamais. Il demeure que la médecine scientiste organiciste triomphe. Couplés au sécuritarisme l’organicisme et les TCC commencent à produire des fruits inquiétants pour la citoyenneté et la démocratie. La santé mentale par son idéologie, son tout neurologique et DSM, son appareillage évaluationniste scientiste, son orientation hygiéniste sécuritariste, se présente comme une institution dangereuse.
Profession annexe : les médecins généralistes font de plus en plus fonction de psychiatres, administrant force neuroleptiques sans la compétence des psychiatres. Ils prétendront au titre médicalisé de psychothérapeute sans grande difficulté, un médecin peut tout faire.
– les psychologues cliniciens
Variété finissante qui jouait beaucoup, dans le domaine clinique, sur le mixage de la psychologie et d’une influence psychanalytique qui pouvait aller jusqu’à avoir effectué soi-même un parcours psychanalytique plus ou moins important, rien n’étant obligatoire.
La spécificité réclamée des psychologues était d’une part la scientificité revendiquée de la psychologie, d’autre part leur formation en psychopathologie (1*). En tant que corps les psychologues cliniciens à la fois lorgnent vers une « scientificité » médicaliste et se gardent de se voir en aucune façon subordonner à la médecine sur son territoire hospitalier. Avec l’actuelle loi, d’ « évidence baisés par la médecine(2*) » ils se retrouvent en qualité de psychothérapeutes subordonnées à elle, comme par l’Académie de médecine prévu et exigé.
La nouvelle législation réoriente les psychologues vers un titre de psychothérapeute, d’orientation médicale, et une éthique orientée elle dorénavant vers le comportementalisme et le cognitivisme. Paramédicalisés les voici premiers dindons de la farce qu’il ont jouée bien volontiers.
L’Appel des appels proteste, à juste et limité titre d’une casse des métiers (en ce qui nous concerne ils ne protestent pas du casse de notre nom auquel ils ont participé), faisant prévaloir à présent le message humaniste. Voleurs volés ils restent incapables en tant que corps de reconnaître les psychopraticiens relationnels, exclus par leurs corporatistes soins de la référence universitaire.
D’autre part, reconnus à ce titre par leurs sociétés savantes et institutions de référence, travaillant dans le domaine de la dynamique de subjectivation, on trouve
– les psychanalystes
psychiatres, médecins ou psychologues de profession ils sont à l’abri d’un diplôme universitaire, et considèrent qu’ils remplissent plutôt une mission, un ministère, celui de l’écoute des formations de l’inconscient. Ils sont formés et reconnus par leurs associations. Un pourcentage non négligeable pratique hors cadre associatif. Voici à présent qu’ils vont se retrouver dans le dispositif d’État du nouveau titre de psychothérapeute, platement à l’écoute d’usagers, hors divan. Pour eux qui ont toujours revendiqué l’extra territorialité, le décalage par rapport à leur profession, le non rattachement direct à un système institutionnel, il s’agit d’une subversion en profondeur de leur identité et mission.
cou tordu ?
Les psychanalystes raccrochés au titre de psychothérapeute (3*) via leur titre de psychologue à transformer, deviennent ipso facto professionnels de la psychothérapie, d’une psychothérapie sous influence médicale de surcroît, et perdent ainsi le caractère décalé, un peu à part, « extra territorial » qui représentait la spécificité de leur théorie et pratique (qu’ils dénommaient fièrement clinique, en rapport à leur métier de psychologues cliniciens ou de psychiatres ou médecins). Certaines sociétés et certains praticiens à titre individuel refusent le nouveau statut. Mais le mouvement général de mise aux normes accomplis bien le vœu de l’État. Seconds dindons. Politiquement ils n’ont pas été terribles.
– les psychopraticiens relationnels – altertitre
Reconvertis pour la plupart, ayant fait leurs études dans d’autres branches, parfois n’ayant pas fait de longues études (bac + 3 ou 4) – à quoi il faudra tout de même ajouter les nombreuses années (4*)passées à apprendre leur nouveau métier –, les psychopraticiens relationnels sont dans leur masse réputés moins intellectuels – il faudrait dire moins universitaires, mais cela peut changer(5*) – que leurs collègues (par contre mieux assis dans leur expérience de vie, ils s’agit généralement de quadras), qui ne manquent pas de leur appliquer les principes de la distinction bourdieusienne, allant jusqu’à ne pas dédaigner de les appeler charlatans histoire de hurler avec les loups populistes et corporatistes du moment.
Ils ont effectué une longue psychothérapie ou psychanalyse, fourni 2 000 heures de formation dans une école spécialisée, aux pédagogie et didactique expérientielles, de qualité vérifiée par des institutions historiques au niveau d’exigence affiché et décrit (6*), comportant une part importante de psychopathologie. Ils connaissent bien leur art et métier, la psychothérapie relationnelle qu’ils pratiquent en conscience et éthique, sachant qu’ils participent d’un mouvement humaniste et citoyen au sens exigeant de ce terme, qui requiert une certaine militance, vigilance en tout cas, idéologique et disciplinaire. Ils règlent leur activité professionnelle et leur recherche sur les Cinq critères du SNPPsy. Ils relèvent uniquement d’une des quatre organisations nationales historiques regroupées sous le sigle GLPR.
Ils pratiquent en libéral, l’hôpital leur étant fermé. Garantis par leur institution de référence, ils sont vraiment à l’écoute des gens(7*). Qui s’en rendent compte et les apprécient.
Attention, terminologie sensible. Distinguer le nom de métier : psychopraticiens, de l’altertitre, garanti par le GLPR, de psychopraticien relationnel.
nouveaux extra territoriaux ?
Les voici à présent proches de la situation privilégiée où se trouvaient il y a encore peu les psychanalystes, de décalage par rapport à l’État. Ils bénéficient imprévisiblement d’une extra territorialité qu’ils n’avaient pas sollicitée, et se disposent à en user au mieux, soutenant le privilège d’un certain indice de subversivité, appréciable en ces temps d’étatisation de tout, d’hyper réglementarisme et d’évaluation à la mode Ubu. Les gens pourront recourir à eux en dehors du cadre étatique étatisant miné et laminé par le mal de l’évaluation et les soucis et pressions RGPP.
Ces exclus bafoués confondus volontairement avec les « charlatans » dont ils se sont toujours démarqués, se retrouvent en position de para profession, de profession à demie déniée, puisque leur système de reconnaissance syndicale et fédérale historique n’a pas l’autorité d’État du cumul avec une des deux professions à prestige, médecin ou psychologue, et que tant l’État que leurs collègues du Carré psy ne veulent le plus souvent – institutionnellement parlant – entendre parler d’eux autrement qu’en mal ou à titre d’invisibles(8*). Ce mal typiquement français les place en position alternative avantageuse, par un incroyable retour des choses.
À part, enfin, on trouve les
– exopratiques et malpratiques – hors champ
– usurpateurs d’identité
En dehors de cela une masse indistincte de praticiens de toutes sortes, associant le spirituel à l’accompagnement de développement personnel ou de coaching, au chamanisme, à dix autres activités, respectables ou non sous leur nom selon des critères qui leur appartiennent, mais pas sous un faux nom. Certains de ces praticiens s’ils se piquent indûment de « thérapie », constituent le lot (sans doute pas considérable en effectif, le gonflement de leur nombre aux proportions du fantasme relève de l’opération panique à bord) des vrais charlatans. Ils le sont seulement en qualité d’usurpateurs de notre nom, s’ils s’autoproclament psychothérapeutes ou psychopraticiens, et désignent indûment de ces noms leurs services, qu’aucun corps identifiable et reconnu historiquement et scientifiquement ne garantit et valide à ces
– malformés
Une deuxième catégorie de personnes dangereuses regroupe les insuffisamment formées, ayant déserté leur école avant terme ou ayant pratiqué une école de qualité insuffisante, non répertoriée et garantie dans l’un des organismes reliés dans le cadre du GLPR. Le plus souvent dépourvues de supervision – en tout cas de supervision digne de ce nom, elles se jettent dans l’arène quand elles ne sont pas du tout sûres de vaincre. Elles se mettent en danger elles-mêmes, ainsi que ceux qui recourent à elles. Souvent elles attirent peu de monde, et il n’y a que demi mal de ce fait, mais certains psychopathes peuvent se révéler dangereux et populaires. Pas d’affolement, ils ne sont pas non plus légions. Mais c’est pour éviter ces mauvaises rencontres que les institutions historiques du GLPR ont mis en place le cadre sain de leur profession. D’où l’intérêt quand on entreprend une psychothérapie de s’assurer des références du professionnel auquel on a affaire.
– organismes à garanties insuffisantes
Une troisième catégorie se constituerait de fédérations ou organismes n’offrant pas toutes les garanties nécessaires, au sein desquelles viendraient se loger des praticiens insuffisants. Nous ne pouvons les lister ni n’avons à le faire, le maccarthisme s’est toujours révélé un remède pire que le mal, paradoxalement de nature comparable à celui-ci au bout du compte. Il est plus intéressant et politiquement sain de lister les bons, d’informer sur leurs critères et systèmes de garantie, que de blacklister les mauvais (dont les lois de la République répriment déjà normalement les activités répréhensibles).
– dérives sectaires
Mentionnons enfin les sectes, franchement faussaires si l’on peu dire, pour mémoire. Les sectes prétendent utiliser une vague terminologie psy et quelques techniques psychologiques détournées à leurs fins manipulatrices. Elles relèvent d’une logique nocive aggravée. Elles n’ont bien entendu rien à voir avec ceux dont elles singent la pratique. Plus dangereuses, elles nécessitent vigilance et application de la loi concernant leurs activités répréhensibles.
chiffon rouge
C’est en agitant comme chiffons rouges tous ces dangers bien réels, contre lesquels se sont à temps prémunies les organisations responsables regroupées dans le cadre du GLPR, que les psychologues en particulier, à présent sous les couleurs du nouveau titre de psychothérapeute qui les paramédicalise, les pauvres, et certains psychologues-psychanalystes qui ne distinguent pas à l’œil nu un psychopraticien relationnel d’un cognitiviste (l’un est leur allié l’autre leur adversaire) affectent d’amalgamer les psychopraticiens relationnels clairement identifiables et éthiques, aux imposteurs qui leur sont parfaitement étrangers.
choisir d’évoluer en terrain suffisamment sécurisé
En effet qui s’adresserait aux imposteurs en les amalgamant au domaine des professionnels du psychisme prendrait des risques graves. Il importe de s’adresser en la matière balisée par le Carré psy à un praticien repérable et assignable. De ce point de vue l’honnête electron libre devient un cas de figure hors cadre, l’exception confirmatrice de la règle. Remarquons qu’aucun système même totalitaire n’est jamais venu à bout des électrons libres. Il restera toujours des zones grises et des zones franches, elles sont systémiquement inévitables. Le risque zéro relève seulement du fantasme. Les lois de la République protègent, suffisamment on l’espère, mais jamais absolument (totalitarisme, sécuritarisme). Persécuter les hors champ ne servirait à rien, on n’a jamais supprimé les marges. On peut se contenter de fréquenter le territoire où l’on obéit aux lois de l’Empire.
Ne pas oublier que c’est de cette nébuleuse à la marge que les institutions historiques de la psychothérapie relationnelle, depuis un tiers de siècle se sont démarquées, délimitant les frontières de leur domaine, se donnant leurs bonnes règles, assises sur le principe des Cinq critères, héritées de la psychologie humaniste et d’une psychanalyse alors libre.
Entrée 121 au glossaire en date du 24 juin 2011.
- 1 Glissement puis glissade, comment à une conséquente formation en psychothérapie relationnelle ou psychanalytique s’est substitué le faux semblant consistant à requérir des psychopathologues à la place ? De toute façon notre actuelle université ne veut ni de l’une ni de l’autre. Elle nous en laisse le privilège, opprobe à ses yeux, bénéfice pour nous, bienfait pour la population.
- 2 L’Evidence Based Medecine, la médecine étayée par la preuve, ayant engendré l’Evidence Based Psychology, constituera la matière d’une fiche à venir.
- 3 Qui n’est qu’un titre et non une désignation professionnelle juridiquement parlant, mais se met à fonctionner comme nom de métier, puisque pour exercer en tant que psychologue (profession) il faudra arborer le titre (devenu de ce fait condition d’exercice professionnel).
- 4 2000 heures minimum.
- 5 Cela aurait dû et devrait changer. Le SNPPsy, au cours des années 80 du siècle précédent, au moment où il représentait massivement la profession naissante, avait conçu la maquette d’une École pratique des hautes études en psychothérapie, qui articulait les programmes des Écoles avec l’université et la recherche. C’était sans compter avec les orientations et mentalité universitaires, et avec le corporatisme des psychologues. L’actuelle loi confirme que les actuels psychologues, réorientés médecine par dessus le marché, refusent le principe même d’une collaboration au bénéfice d’une totale subordination avec les ex psychothérapeutes d’un revers de mot expédiés en charlatanerie. Qu’ils commencent par faire leurs études régulières en psychologie, ensuite qu’ils se livrent à leurs fantaisies, tout comme les psychanalystes. Sinon, ils auraient accueilli en psychopathologie les étudiants « charlatans » des Écoles agréées par nos soins (quitte à les revérifier à leur guise) pour leur administrer le complément jugé indispensable. Repenser et réorganiser l’ensemble du champ sera la tâche de la génération qui vient. En attendant profitons du cadeau collatéral de l’extra territorialité dont nous héritons.
- 6 L’Affop a consacré quasi exclusivement ses deux premières années d’existence à critériser son système d’agrément des Écoles, qu’elle a soigneusement appliqué à chacun des organismes candidats.
- 7 Une écoute de type voisin de celle appréciée chez les psychanalystes quand ils savent donner à la relation toute la dimension humaine qui fit un temps leur réputation. L’écoute et bien entendu les interventions qui vont avec, dans des séances suffisamment longues, présidant au processus de subjectivation.
- 8 Tels le chevalier inexistant ils sont par contre de toutes les rencontres et de toutes les batailles.
Europsy-neuropsy
Marie-Hélène BIGOT (1*)
Europsy-Neuropsy
(2*)
Quelque chose de crucial se joue pour les psychologues, pour la psychologie, avec la question de l’Europe. Il suffit de chercher à connaître les tenants et les aboutissants de ce projet pour en saisir l’importance.
Quand on parle de l’Europe ou des psychologues en Europe, des dates, des lieux ou des chiffres sont souvent avancés, comme si leur poids avait une consistance particulière. Les articles sur le sujet peuvent mettre l’accent sur certains plutôt que d’autres, comme s’ils pouvaient à eux seuls venir justifier de l’aventure et sa suite. C’est oublier que la référence ne peut tenir lieu d’argumentation, qu’elle ne peut venir en lieu et place de l’exposé des thèses à l’origine d’une démarche.
Les déclarations qui se sont succedées sur le rôle et l’organisation de l’Enseignement supérieur en Europe comportent des variations qu’il s’agit de repérer, pour saisir de quoi relèvent les objectifs en question, cela pour pouvoir opérer des choix.
Europsy
C’est ainsi que le traité de Rome est mentionné quand on veut vanter la mobilité des individus, que la déclaration de Bologne de 1999 est citée avec ses 29 pays signataires, ou bien pour la psychologie, que les 32 pays (ou plus ?) annoncés derrière l’EFPA sont appelés à la rescousse, et avec eux la vision de divisions de psychologues en marche : 170 000, 200 000, 270 000… selon les auteurs et le moment, pour sonner la charge et emporter l’adhésion.
Il est de notre responsabilité d’interroger ce sujet pour savoir si le cadre qui se dessine avec EuroPsy autorise une possibilité de formation et d’exercice dans le champ qui est le nôtre, celui de la psychologie clinique avec la psychanalyse. Il est effectivement crucial d’établir comment notre clinique, qui s’éclaire de la psychanalyse, pourra prendre la place qui doit être la sienne dans le champ qui se construit ici. Regardons de près l’espace que l’on nous invite à rejoindre.
L’Europe et l’enseignement
Avant Bologne il y avait eu la Convention de Lisbonne en 1997. Elle mettait l’accent sur un droit à l’éducation pour les habitants de la région européenne et faisait le constat de “diversités culturelles, sociales, politiques, philosophiques…”. Elle les concevait comme une “richesse exceptionnelle” qu’il s’agissait de “respecter pleinement”.
Elle insistait pour cela sur la nécessité de “l’autonomie des établissements”. Dans cet esprit, “le droit à l’évaluation” ne concernait que le droit de chacun à faire valoir et reconnaître son parcours d’étude et ses diplômes au sein de l’Europe. (1)
La déclaration de Bologne opère un renversement et elle introduit un argumentaire tout à fait différent. Il ne s’agit plus ici de préserver des diversités mais de construire un “espace social et culturel commun” et, nous dit-on, d’enrichir la citoyenneté. Le but n’est plus la reconnaissance du droit de chacun à l’éducation mais la mise en place d’un système permettant la comparabilité des diplômes, leur harmonisation, en vue de l’intégration sur le marché du travail et l’amélioration de la compétitivité.
Les changements qui se profilent pour les psychologues en Europe sont à replacer dans ce débat. Les conventions, les programmes, viennent redéfinir un champ, celui de leurs connaissances, de leurs pratiques et celui des moyens qui leur seront alloués pour les acquérir et les mener.
Les psychologues travaillent avec le langage, avec la parole et ses effets sur les sujets et sur les groupes. Ils ont à considérer les mots mais ils le savent également, leur contexte et les significations qui leur sont attribués. La richesse, l’unité, la mobilité, l’évaluation… pour quel propos, avec quelle perspective, au bénéfice de quoi, de qui ?
L’EFPA et la formation des psychologues
L’EFPA travaille la question de la place des psychologues en Europe. Cette Fédération, qui s’est nommée Fédération européenne des associations de psychologues, opte pour certaines solutions, et le cadre qu’elle propose nous mènera à en faire certains commentaires. J’exposerai les positions qu’elle défend et les remarques que je peux y apporter.
C’est la FFPP qui a été déclarée association représentative de la France, par l’EFPA elle-même à Grenade en 2005, bien que le SNP s’en soit retiré après le Congrès qui avait eu lieu la même année.
L’EFPA a mis sur pied avec EuroPsy la trame d’un diplôme européen de psychologie (DEP). Ce diplôme est présenté comme “un premier niveau” de formation, ceci parce qu’il existe un projet de spécialisation en psychothérapie, d’ailleurs déjà rédigé (2).
Le diplôme de base paraît proche à première vue du cursus actuel français : obtention d’une licence en 3 ans, obtention d’un master en 2 ans, avec cours théoriques et temps de stages. Il est prévu en outre une année supplémentaire dite “de pratique professionnelle supervisée”.
L’obtention du titre et le droit d’exercice sont subordonnés à des obligations qui ne sont pas sans importance :
– Enregistrement du candidat dans le registre européen tenu par l’EFPA.
– Engagement écrit de souscrire aux principes du Code européen et du code de déontologie national.
– Formation permanente obligatoire d’au moins 80 heures par an.
Les diplômes EuroPsy sont temporaires, ils valent pour 7 ans. Une demande de renouvellement doit être faite auprès du Comité national d’accréditation des diplômes de l’Association nationale des psychologues, accréditée par l’EFPA.
« psychologie de la santé » ?
La psychologie clinique apparaît dans la dernière mouture du programme EuroPsy. Elle a longtemps été absente. Le canevas présenté en 2001 pour la formation des psychologues en Europe n’en parlait pas comme d’un corps théorique, mais la qualifiait de psychologie appliquée. Dans la dernière mouture, elle apparaît dans les théories explicatives, en duo avec la psychologie de la Santé (3).
Ce n’est pas anodin, car il s’agit de savoir si cette partition, décidée par les concepteurs d’EuroPsy, fait place ou non à un psychologue qui s’oriente de la psychanalyse, et qui se veut psychothérapeute [au sens générique ou psychologique du terme, note de la Rédaction du Cifp]. L’ensemble clinique/santé est défini comme ayant pour objectif de “promouvoir la santé mentale et physique des individus et des familles”(4).
À la lecture il apparaît que la psychologie clinique “nécessitera habituellement une formation post-universitaire ”, soit une spécialisation. Il est précisé qu’un “guide de supervision” sera publié prochainement pour promouvoir “la diffusion de ces pratiques appropriées”(5). L’idée de faire de la psychologie clinique et de la santé une spécialisation est mentionnée également dans le dernier rapport de l’EFPA (6)
Le domaine de la psychologie
Les questions auxquelles la psychologie aurait à répondre sont formulées à partir de comportements, considérés comme problématiques ou dignes d’intérêt, me semble-t-il avant tout, pour la société :
“Comment traiter la dépendance à la drogue ou à la cigarette ? Comment rendre les enfants plus créatifs ? Comment des athlètes peuvent-ils optimiser leurs capacités avec des techniques psychologiques ? Quels sont les traits de personnalité et les valeurs impliqués dans une conduite de consommation ?”(7).
sans théorie du sujet
Cet abord isole des comportements, les considère comme des troubles, les aborde effectivement sans théorie du sujet puisque la question du traitement est posée sans s’interroger sur la façon dont un comportement peut s’articuler au sein d’un symptôme, si même ce comportement fait symptôme, ni sur la place qu’il tient pour ce sujet dans son rapport au symbolique, à l’imaginaire et au réel.
Lorsqu’on s’intéresse au cursus de psychologie du diplôme EuroPsy on s’aperçoit que la psychanalyse en est totalement absente. Elle n’apparaît pas dans les théories fondant la psychologie (médecine et philosophie), ni dans les théories, dites explicatives, retenues. Les théories non psychologiques qui sont mentionnées sont l’épistémologie, la philosophie, la sociologie et l’anthropologie.
Psychothérapie et psychologie
L’EFPA travaille également sur une spécialisation en psychothérapie. Elle prévoit que le candidat soit titulaire du diplôme de base et qu’il ait 2 années d’expérience professionnelle supervisée. La formation serait de 3 ans dont 500 heures de pratique supervisée et une formation psychothérapique personnelle d’au moins 100 heures (8). Nous sommes là à 6 ans de formation universitaire de base, 2 années d’expérience, 3 années de formation universitaire complémentaire, soit 11 ans, pour venir qualifier l’exercice de la psychothérapie par un psychologue.
Cela fait dire à Roger Lécuyer, président de la FFPP, représentant français auprès de l’EFPA, qu’on est “bien loin, au niveau européen, de l’article 52 et du projet de décret d’application” (9). Si on raisonne au ratio du temps passé aux études universitaires, en effet, reste à savoir ce que l’on étudie et pourquoi.
Il est attendu de la formation personnelle de 100 heures au moins qu’elle permette aux étudiants « d’être conscients de leur implication personnelle, de savoir la manier de façon appropriée », de même que »leur contribution aux progrès de la thérapie qu’ils pratiquent » (10) . L’étudiant en psychothérapie [laquelle ?] devrait aussi se familiariser avec un large éventail de pratiques thérapeutiques, ceci nous dit-on, pour pouvoir tenir un rôle de « consultant » et pour connaître les limites d’un modèle psychothérapique et les siennes propres. Ils devrait aussi être formé à « évaluer les thérapies qu’il(s) pratique(nt) » [les thérapies (et non psychothérapies) qui s’évaluent selon les méthodes Inserm seraient-elles proches du cognitivisme ? ] (11)
On ignore les tâches qui seraient dévolues aux titulaires du diplôme de psychologie en 6 ans au regard de cette spécialisation, mais une distinction est faite par EuroPsy entre “un statut d’expert” et le “simple spécialiste” (12). Il est annoncé avec précaution que “le développement de qualifications à haut niveau pourra à long terme restreindre les lieux d’exercice, les niveaux et les tâches” de ceux qui n’auraient que le diplôme de base, cela rejoint les termes du dernier rapport d’activité de l’EFPA (13)
Les lieux de formation
Les instituts de formation retenus devraient être “approuvées par le corps des psychologues”, soit par l’association de psychologues autorisée à accréditer. Ils devraient coopérer avec les départements universitaires de psychologie et autres lieux de recherche pour l’évaluation des psychothérapies [lesquelles ? bis repetita] et accepter des audits par le corps professionnel des psychologues.
En ce qui concerne la psychothérapie [laquelle ?]”, il est demandé 100 heures (au moins) de « formation psychothérapique personnelle » sur les 11 années d’études. Nous entrons là dans une comptabilisation. Elle devrait avoir lieu dans des écoles thérapeutiques “acceptées”[la validation des Méthodes aboutit à la création d’une liste officielle, dont se trouveraient exclues d’office certaines, au nom de quels critères sous-jacents ?]. Ces écoles, dites «écoles thérapeutiques majeures », devraient faire la preuve qu’elles se basent “sur un corps de connaissances psychologiques (« psychological knowledge »), portant sur le développement humain, la psychopathologie, sur une théorie et des stratégies d’intervention” (14).
Comment la psychanalyse pourra-t-elle, le moment venu, se positionner dans ce cadre ? Les psychologues freudiens n’ont-ils pas ici une action à mener ès-qualité, c’est-à-dire au nom de la spécification freudienne d’une certaine orientation de la psychologie [Nos amis les psychologues freudiens se demandent comment se maintenir dans le dispositif de la psychologie comportementaliste. Une des questions du débat de Sauver la clinique. Pas simple ] ?
Psychologue superviseur et bonnes pratiques
Un “psychologue superviseur” deviendrait responsable de “la compétence du futur psychologue praticien en formation”, y compris pour la psychothérapie, nouvelle venue à l’université. La garantie de la compétence du superviseur résiderait dans une habilitation délivrée par “le Comité national de délivrance des diplômes ou par l’Association nationale”(15).
La garantie de “bonnes pratiques” serait assurée sur la base d’un contrat où superviseur et étudiant conviendraient du champ professionnel choisi, du type de client rencontré, du rôle à tenir dans le champ où l’étudiant a choisi d’intervenir, et des compétences à mobiliser pour ce type de pratique. Ces “bonnes pratiques” seraient référées à des normes pré-établies puisque 20 d’entre elles sont repérées à l’avance et listées.
Les superviseurs évalueraient donc les compétences des futurs praticiens. Comment ? En remplissant une fiche d’évaluation, et en se basant pour se faire sur des “guides d’évaluation” édités par “le Comité européen d’obtention du diplôme”, ceci pour “autoriser l’individu à exercer de façon autonome”(16).
Évaluation est ici le maître mot. Quelle sera la différence entre un psychologue non évalué et un psychologue évalué , entre une école “acceptée” ou pas ? En reprenant les termes utilisés par Jean Claude Milner, nous pouvons dire que tous deux ont “les mêmes traits”, ou répondent à la même définition d’école … mais au bout du compte, au bout de l’évaluation, qu’il s’agisse de psychologue ou d’école, ils entrent dans le circuit de “l’ensemble des êtres et des objets évalués”. Une mutation s’est opérée, ils sont entrés dans le “paradigme de la mesure”, du calculable (17).
Il s’agit, dit J.-A. Miller “de s’emparer du savoir de l’autre”, “d’obtenir de l’autre le savoir qu’il a de sa propre pratique” avec au bout du compte une opération de comparaison et l’élimination, ou la nécessité de transformation de ceux qui n’auraient pas satisfait aux critères, ou qui y satisferaient moins bien que les autres, toujours au vu des critères mis en place(18).
Nous voyons se dessiner, comme nous en avons débattu précédemment une appropriation de la psychothérapie par les psychologues, qui, semble-t-il, décideraient seuls de la compétence des futurs praticiens. Il faut faire remarquer que se tisse ainsi un maillage fin qui subordonne les lieux de formation, les écoles dites thérapeutiques et la recherche à des orientations décidées exclusivement par les psychologues, et par l’EFPA.
L’organisation EuroPsy réfère le système tout entier au Comité européen. Il est avancé que l’ambition n’est pas de “remplacer les pré-requis nationaux relatifs à la profession”. Comment l’entendre, sinon comme une dénégation, puisqu’il nous est dit dans la phrase suivante que “plus la reconnaissance du projet EuroPsy sera mise en place et plus les pré-requis nationaux s’y conformeront” (19). Cela mène à interroger le désir qui anime un tel projet et à réfléchir à la manière de faire valoir, dans cet ensemble, la spécificité de notre orientation freudienne. C’est urgent.
Par quoi le désir d’un psychologue est-il orienté selon EuroPsy ?
Le texte d’EuroPsy fait reposer “l’intention première qui préside au désir d’être psychologue” sur “le souci d’appliquer et de développer” des “principes psychologiques” orientés par un point de vue “scientifique et éthique”(20).
Le terme de “scientifique” nous interpelle, et si nous nous regardons le glossaire, nous voyons que le terme de “Connaissances scientifiques” désigne les “connaissances accumulées dans la littérature scientifique dans la discipline psychologie et partagées par la communauté des chercheurs et des enseignants de psychologie”(21). Nous sommes renvoyés à ce qui fait science, à ce que l’on considère comme scientifique. Le débat récent qui a eu lieu après le rapport de l’Inserm sur le trouble des conduites a largement interrogé ce concept.
Les psychologues freudiens s’inscrivent résolument, en leur nom et avec le collectif Pasde0deconduite , dans la mise en question des méthodes d’évaluation qui s’autoproclament ainsi scientifiques.
Qu’est ce qu’une littérature dite scientifique ? Une littérature anglo-saxonne ? Une littérature qui prend appui sur des critères diagnostiques de type DSM ? sur des méthodes dites scientifiques parce qu’objectivables ? sur des recherches prenant appui sur le calcul statistique ou des corrélats neurobiologiques ?
Quel est le désir qui anime les concepteurs du projet EuroPsy ?
Il nous est dit que les critères d’EuroPsy se sont inspirés de travaux effectués par la Société Britannique de Psychologie (BPS) pour établir les pré-requis de son diplôme de psychologie appliquée, mais cela ne me semble pas pouvoir tout expliquer, même si la BPS distingue par exemple plusieurs types de psychologues, associés ou spécialistes.
Nous savons que l’ENOP, (ou ENWOP), équivalent de l’EFPA pour la psychologie du travail et des organisations, avait développé au cours des années 1990, un “modèle de formation des psychologues du travail en Europe”. L’ENOP a aussi contribué à mettre en place la Commission des 14 membres qui a abouti à la rédaction du rapport EuroPsy et de ses critères. Ce point n’est pas sans importance si on prend en compte l’orientation de la psychologie du travail et le fait que le nom de Mme Claude Leboyer, qui a été Présidente de l’Association Internationale de Psychologie appliquée, fondateur du bureau de l’ENOP, apparaît dans la bibliographie EuroPsy.
Mme Leboyer travaille sur la motivation au travail, la gestion des compétences, l’évaluation du personnel avec des outils psychométriques, des questionnaires de comportements et des méthodes statistiques, ceci au service d’une plus grande compétitivité.
Un commentaire de son livre, portant sur la motivation dans l’entreprise, commence par ces lignes : “La compétition se joue à l’échelle mondiale. La productivité et la qualité y ont un rôle central. De ce fait, la motivation des hommes au travail représente un facteur capital de la réussite des entreprises”(22).
Nous pouvons mettre en résonance les propos du Président de l’EFPA, pour qui l’Europe s’étant donné pour but de devenir leader économique en terme « de compétition, de compétence et de technologie », il s’agit non seulement de permettre « aux capitaux et aux biens de circuler librement », mais aussi de rendre cela possible pour les professionnels, en particulier pour ceux qui ont des qualifications supérieures, et donc d’atteindre « une mobilité maximale ». (23)
L’équipe EuroPsy
L’équipe qui pilote EuroPsy a aussi retenu mon attention, la plupart de ses membres étant là depuis la mise en place du projet, au point qu’ils le considèrent peut-être un peu comme le leur. Je considérerai seulement ici l’équipe d’EuroPsy, et non le Comité qui a rédigé les critères du diplôme spécialisé de psychothérapie.
Ils sont professeurs, concernés par la recherche dans leur spécialité. Certains portent plusieurs casquettes, qui ne correspondent pas toujours aux intitulés des diplômes français. La psychologie sociale, la psychologie du travail, du leadership et des organisations sont représentées de façon excessive avec 5 d’entre eux.
L’équipe EuroPsy compte également 1 psychologue de la Santé et d’éducation à la Santé et 1 psychologue de l’Education. On y trouve 2 spécialistes de psychologie cognitive, avec un versant développement pour Roger Lécuyer. Un autre est spécialisé en neuropsychologie, tandis qu’un membre avoue être également intéressé par le sujet et travaille dans le champ de la linguistique. La psychologie transculturelle compte un représentant. La représentante danoise apparaît en qualité de psychologue, sans autre précision.
Dave Bartram est un grand spécialiste des tests et de la validation des procédures d’évaluation et de sélection du personnel (24). Il travaille très activement et a récemment fait part, pour l’EFPA, de modèles à utiliser pour la description et l’évaluation de tests psychologiques, dans le cadre de la psychologie du travail.
Il est plus difficile de classer Tuomo Tikkanen, diplômé de philosophie et de psychologie. Il définit la psychologie comme une science, il est intéressé par la neuropsychologie et par le résultat d’études qui prouveraient, dit-il, que la psychothérapie a “un effet à long terme sur des processus chimiques du système nerveux central”.
Curieusement, après cet exemple, il dénonce le réductionnisme auquel la psychologie a aujourd’hui affaire, soit le fait que les sciences de la nature veulent la réduire “aux seuls phénomènes neurophysiologiques”. S’il attend quelque chose des méthodes psychothérapiques, c’est néanmoins avec l’espoir d’un appui sur une psychologie scientifique (25).
En conclusion
Le but d’EuroPsy dépasse très largement la question de la reconnaissance des diplômes de psychologie en Europe et la mobilité des étudiants et des professionnels. Son intention n’est pas de préserver “les diversités” culturelles nationales, ni de les concevoir comme une richesse “à préserver pleinement”.
Le projet EuroPsy vise à créer un diplôme de psychologie en Europe et un système de spécialisations, avec à terme la création de plusieurs niveaux professionnels sous la forme, par exemple, de statuts d’associé et d’expert.
Il vise à promouvoir une “standardisation et une transparence des qualifications”(26), soit à disposer de psychologues subordonnés à l’obtention de diplômes ou certifications renouvelables, relativement aux critères choisis par l’EFPA.
Il est évident qu’alors, la recherche n’aura plus qu’à suivre, « harmonisée », conforme, elle répondra aux attentes et aux orientations théoriques soutenues par le Comité européen.
L’orientation de l’enseignement, de la formation, de la pratique de la psychologie.
L’équipe EuroPsy ne peut prétendre représenter à elle seule l’éventail des théories ayant trait à l’esprit humain. Comment la psychologie dans son ensemble, la psychologie dite « clinique et de la santé« , la spécialité en psychothérapie qu’EuroPsy prétend fonder, pourra-t-elle s’écarter des orientations mises en place ?
Comment la psychologie, en particulier en clinique et de la santé, et celle qui se préoccupe de psychothérapie, va-t-elle interroger les concepts qui sont les siens tout en garantissant son indépendance dans un tel cadre ? C’est le défi qui nous est lancé.
Leadership de la psychologie
EuroPsy vise à diffuser ses propres standards, via le processus de Bologne, l’évaluation et l’accréditation, et non à offrir une lisibilité des cursus nationaux en Europe, à moins qu’on ne considère, comme elle le formule, que les cursus nationaux s’alignent d’eux-mêmes sur ses propres critères. Dans ce cas, ils ne peuvent pas non plus être dits nationaux, même si une Association de psychologues dite “nationale” se trouvait en charge de faire respecter les critères EuroPsy.
En effet, les travaux des Comités nationaux de délivrance des diplômes peuvent être stoppés si le Comité européen juge que leurs travaux ne sont pas “en accord avec les règles énoncées”. Il ne s’agit que d’une “délégation d’autorité” (27)
L’équipe d’EuroPsy développe également une politique de marketing, de diffusion de ses objectifs, à partir de la notion de « valorisation »: il s’agit “d’optimiser les avancées d’un projet en lançant des expérimentations et en l’exploitant de façon à accroître sa valeur et son impact”(28). Ainsi, une expérimentation est actuellement lancée dans 6 pays, pour procéder à l’enregistrement et à la certification des titulaires en psychologie. L’EFPA souhaite en effet “que l’expérience s’étende aux 32 pays où elle est implantée en 2008”(29). Elle a aussi l’intention de lancer une carte professionnelle “conformément”, nous dit-on, “à ce qui est prévu dans la directive européenne 2005/36/EC”. Trouverait-elle que l’ardeur de la Commission européenne se ralentit ?
En effet, contrairement à ce que l’EFPA et la FFPP espéraient, la Commission a publié en 2005 une directive — 2005/36/CE — qui stipule dans son article 15 que “la compétence des Etats membres” pour déterminer “les qualifications requises pour l’exercice des professions sur leur territoire”, “le contenu et l’organisation de leurs systèmes d’enseignement et de formation professionnelle” n’est pas affectée par la possibilité pour des organisations de présenter des « plateformes » communes à la dite Commission (30). Ces « plateformes« , tel EuroPsy pour les psychologues, ne peuvent donc prétendre s’imposer d’emblée aux États membres de l’Union européenne.
L’ambition d’EuroPsy s’étend de toute façon bien au delà de l’Europe. On évoque l’Europe de l’Est dans le rapport d’activité 2005 : Russie, Roumanie, Serbie… (31) mais d’autres sources citent aussi le Canada, le pourtour méditerranéen, ou plus largement le Commonwealth : Nouvelle-Zélande ou Australie, par exemple…(32) EuroPsy poursuit donc des objectifs qui dépassent de très loin le cadre d’une reconnaissance de diplômes dans le cadre européen ou la seule qualité de ses membres.
Sans doute peut-on souhaiter que l’exigence de transparence que les auteurs du projet font peser sur le individus leur fasse retour… C’est le devoir des psychologues d’y contribuer. Cela leur permettra, chemin faisant, de se tenir informés avec précision des enjeux de ce programme, qui définit une véritable politique dont les retombées sur leur pratique ne seront pas minces.
Que chacun s’interroge pour savoir en quoi il serait tenu là à une obligation quand il s’agissait au départ de lui ouvrir un droit, d’ouvrir à la reconnaissance des diplômes en Europe en respectant les diversités existantes et l’autonomie des établissements ? L’idée de la création d’un Ordre des psychologues en France, actuellement en discussion, gagnerait à être reprise avec ces coordonnées, jusqu’alors laissées dans l’ombre.
[voir]
Bibliographie :
1- Convention sur la reconnaissance des qualifications relatives à l’enseignement supérieur dans la région européenne, Lisbonne, 11.IV.1997, http://conventions .coe.int/Treaty/FR/Html/165.htm
2- Lécuyer Roger, EuroPsy, certification européenne en psychologie, FFPP, 12 10 06, http://www.ffpp.net/modules/news/article.php?storyid=189
3- PDF European Diploma in Psychology <http://ffpp.free.fr/europsy/europsy220905vf.pdf>Format de fichier: PDF/Adobe Acrobat – Version HTML, Traduction Lécuyer R., Wieder C., p. 20
4- Roe Robert A. : Europsy development and state of affairs, doc-1082.ppt, p
4- Ibid.supra, European Diploma in Psychology, p. 35
5- http://www.efpa.be/doc/2005_2007EFPAActivityPlan.pdf, page 5
6- EFPA, Optimal standards for professional training in psychology, point 7.9
7- Bulletin Psychologues et psychologie, Normes de formation pour les psychologues se spécialisant en psychothérapie recommandées par l’EFPA, n° 160, p. 66-
8- Lécuyer Roger, Ibid supra.
9- [PDF] EFPA STANDING COMMITTEE ON PSYCHOTHERAPY Convenor : DAVID LANE …
EFPA STANDING COMMITTEE ON PSYCHOTHERAPY Convenor : DAVID LANE …
<http://www.efpa.be/doc/SCPsychotherapyreporttoGAGranada2005.pdf>
Format de fichier: PDF/Adobe Acrobat – Version HTML, page 19.
10- Ibid. supra, Point 5.4, page 15
11- PDF European Diploma in Psychology, Ibid. supra, page 3
12- 2005_2007 EFPA Activity Plan. Format de fichier: PDF/Adobe Acrobat – Version HTML www.efpa.be/doc/2005_2007EFPAActivityPlan.pdf , page 3
13- [PDF] EFPA STANDING COMMITTEE ON PSYCHOTHERAPY, voir supra, page 29.
14- PDF European Diploma in Psychology, Ibid. supra, page 32
15- Ibid supra, page 35.
16- Miller J.-A., Milner J.-C. : “ Voulez-vous être évalué ? ”, Éditions Grasset, 2004, page 15-16.
17- Ibid. supra, page 60.
18- PDF European Diploma in Psychology, Ibid. Supra, page 3
19- Ibid., page 27.
20- Ibid, Page 16
21- Levy-Leboyer Claude : « La motivation dans l’entreprise ”, Modèles et stratégies, Edition d’Organisation, 1998 et www.cnam.fr/lipsor/dso/articles/fiche/levy.html
22- « The european diploma in psychology (EuroPsy) and the future of the profession in Europe », Tikkanen T. , 2003, Status_o_profession_2003.pdf.
The Present Status and Future Prospects of the Profession of … http://www.efpsa.org/pdf/NEWS_tikkanen.pdf
23- Bartram Dave: http://www.intestcom.org/itc2004/speakers.html
24- European Psychologist Abstracts Tuomo A.J. Tikkanen …
www.efpsa.org/pdf/NEWS_tikkanen.pdf
[DOC] Valorisation Guidance Note
http://www.europe-education-formation.fr/docs/Leonardo/Valorisation-Guidance-Note-Leonardo-EN.doc Format de fichier: Microsoft Word – page 44
27- PDF European Diploma in Psychology, Ibid . supra, Article 18, page 9
28- Valorisation Guide Note, voir supra, page 11
29- Lécuyer Roger, FFPP, 12 10 06, Ibid. supra
30- Ibid supra, article 15
31- 2005_2007 EFPA Activity Plan. Page 4
32- Valorisation Guide Note, voir supra, page 44.
[/voir]
- 1 Ce travail de Marie-Hélène Bigot réalisé pour l’Association des psychologues freudiens présente le projet EuroPsy, création d’une association européenne, l’EFPA, qui, de Bruxelles, veut exercer son influence sur la législation européenne touchant à notre profession. Une seule association y représente chaque pays. De France, selon la Fédération française des psychologues et de psychologie dont la candidature fut retenue, étaient parties trois candidatures, celles de la FFPP donc, celle de la Société française de psychologie, et celle du Syndicat national des psychologues. Quels enjeux motivaient ces candidatures ? Peu importe au fond s’il est constant que les projets européens ont bien peu de prise sur les législations nationales concernant les professionnels du psychisme.Ce qui importe par contre, c’est que soit compris le discours officiel, l’impulsion scientiste que les directions nationales des organismes de psychologues prétendent donner dans notre pays à la question de la psychothérapie au sens générique du terme. Qu’il soit clair qu’aucun hold up sur la psychothérapie relationnelle ne risque de réussir, les quatre années passées ayant démontré qu’il pouvait y avoir loin de la coupe aux lèvres, fort heureusement pour le public et les praticiens et chercheurs dans le domaine non quantifiable de la dynamique de la subjectivité.
- 2 Ce titre est de Philippe Grauer.
Amendement Accoyer : la débâcle
Le nouvel avant-propos de décret sur le titre de psychothérapeute rendu public le 7 avril dernier par M. Xavier Bertrand, Ministre de la Santé, témoigne de la débâcle intellectuelle et politique où conduit l’acharnement à vouloir appliquer envers et contre tout le texte issu de l’amendement Accoyer qui est strictement inapplicable, parce que contradictoire dans ses termes.
Rappelons, pour la clarté du débat, les termes de cette contradiction.
L’article 52 de la loi relative à la politique de santé publique stipule dans son troisième alinéa que l’inscription sur la liste des personnes pouvant faire « usage du titre de psychothérapeute » est « de droit » pour les médecins, les titulaires d’un titre de psychologue et les psychanalystes « régulièrement enregistrés dans les annuaires de leur association ». Ces trois catégories de professionnels peuvent se déclarer « psychothérapeutes. » Seules les autres, psychothérapeutes en exercice ou personnes aspirant à le devenir, doivent satisfaire aux conditions que le décret dont l’avant-projet a été publié doit préciser.
Le quatrième alinéa du même article 52 dispose que le même décret précise « les conditions de formation théoriques et pratiques en psychopathologie clinique que doivent remplir » les quatre catégories de professionnels concernés : psychiatres, psychanalystes, psychologues et psychothérapeutes.
Pour les trois premières catégories, le quatrième alinéa dit donc le contraire du troisième.
Cet étrange lapsus du législateur n’est certainement pas le fruit du hasard. S’il montre que ledit législateur n’a pas voulu vraiment trancher entre deux logiques antagonistes, le témoignage des parlementaires qui ont participé à la commission mixte paritaire qui a produit ce texte permet de dire que leur intention était probablement d’imposer à tous une formation spécifique en « psychopathologie », pour répondre aux criques d’ « hygiénisme » notamment – pour reprendre le mot de Jacques-Alain Miller – que les précédentes versions de cet article de loi avaient suscitées : ce n’est pas parce qu’on est médecin qu’on est forcément compétent pour traiter de la souffrance psychique.
Philippe Douste-Blazy avait compris que la rédaction d’un décret sur de telles bases était vouée à l’échec. Il l’avait dit. Son successeur, Xavier Bertrand, lui, s’acharne.
Il croit avoir trouvé une sortie de crise avec un avant-projet de décret qui propose à chacune des professions concernées une sorte de « profil bas » censé la satisfaire.
Le « verbatim » de la réunion du 7 avril, au cours de laquelle il a présenté ce « compromis » à l’ensemble des associations professionnelles concernées, rédigé par Philippe Grauer (et publié sur le site « Œdipe »), montre à l’évidence l’échec de la tentative, comme en témoignent la plupart des interventions des participants, qui illustrent jusqu’à la caricature la contradiction initiale.
Soucieux de s’assurer l’adhésion des psychiatres, psychanalystes et psychologues, Xavier Bertrand s’en tient au troisième alinéa, oubliant le quatrième. Le décret les proclame donc, de droit, « psychothérapeutes ».
Mais bientôt, un participant s’exclame : « Il me semblait que toutes les catégories devaient se voir soumises à une formation en psychopathologie ! ».
Il n’a pas tort. Le Ministre le sait. Mais qu’importe, doit-il se dire : j’aurai le « gros des troupes » avec moi…. Malheureusement pour lui, ce n’est pas le cas. Un représentant des psychiatres s’empresse de faire observer que ce n’est pas « parce qu’on est docteur en médecine ou psychologue du travail ou autre qu’on une formation en psychothérapie ». Un autre déclare : « Je comprends assez mal qu’un docteur en médecine, un inscrit sur une liste de psychanalyste (…) soit de droit considéré comme psychothérapeute ».
Les psychanalystes, eux, devraient être heureux. Il suffit, en effet, d’appartenir à une association de psychanalystes pour être inscrit sur le précieux registre…. Mais il est patent que, puisque rien dans la loi, ne définit une « association de psychanalystes », chacun pourra facilement en créer une… Et l’un de leurs représentants s’inquiète : « Si vous ouvrez la porte à des sociétés qui ne seront faites que pour éviter le cursus, cela constitue un effet pervers grave pour les sociétés de psychanalyse ». Un autre considère que dans ce cas, il faudra « arriver à définir la liste des listes ». Question : qui – et selon quels critères ‑ définira « la liste des listes » ? Le problème de principe soulevé par Elisabeth Roudinesco de l’ « étatisation » des annuaires reste entier.
Les psychologues, eux, sont carrément furieux. Ils ne devraient pourtant pas se plaindre : eux aussi auraient la possibilité de devenir, de droit, par la grâce du décret, « psychothérapeutes ». Mais leurs représentants ne décolèrent pas.
Car pour complaire à la quatrième catégorie – les psychothérapeutes en exercice‑ , et pour ainsi tenter d’avoir enfin tout le monde avec lui, notre ministre a inventé dans son avant-projet une condition d’accès au titre de psychothérapeute opportunément minimaliste : ceux d’entre eux qui ne justifient pas de « cinq années d’expérience professionnelle » ne devront en effet suivre qu’une « formation théorique en psychopathologie d’une durée de 150 heures » (et un stage).
150 heures ! C’est moins que ce qui exigeait naguère une formation normale en dactylographie au cours Pigier !
Aussitôt, c’est le tollé. Un représentant des psychologues s’insurge : « Vous allez créer une nouvelle profession de sous-psychologues (…). Comment donner une formation digne de ce nom en 150 heures ? » Un autres : « 40 000 psychologues ont le désir de faire de la psychothérapie. A leur place, je m’inscrirais dans une formation de 150 heures et 4 mois de stage ! »
Le président de la Société française de psychologie écrira plus tard au ministre : « Comment peut-on imaginer que sur la base de 150 heures de formation théorique et d’un stage pratique de 4 mois, un professionnel puisse apporter l’aide nécessaire à une personne en souffrance psychique nécessitant une psychothérapie ? Devient-on chirurgien, architecte, avocat ou ingénieur sur la base de 150 heures de formation initiale et d’un stage pratique de quelques mois ? ». Et il conclut, logiquement, qu’il « serait probablement raisonnable de recourir à des dispositions législatives permettant de remplacer cet article, l’article 52 de la loi, issu de l’amendement Accoyer, voté dans un contexte de peu de sérénité ».
Mais revenons à la réunion du 7 avril. Les psychanalystes ne sont pas en reste. L’une de leurs représentants observe : « Vous nous voyez inquiets à propos de 150 heures et du stage pratique, extrêmement léger ».
Quant aux psychiatres, leur point de vue est bien résumé par l’un des leurs : « Comment les psychiatres pourraient admettre que le cœur de leur pratique puisse être réglementé par une formation aussi faible que celle que vous proposez ?».
Les psychothérapeutes, eux, sont partagés. Certains complimentent le ministre : c’est le moins que celui-ci pouvait attendre ! D’autres s’inquiètent de la caricature qu’on est en train de donner de leur formation et des écoles de formation qu’ils ont mises en place. Et Philippe Grauer se croit tenu de préciser : « Nos institutions sont solides, responsables, respectables. Les écoles agréés par nos soins forment des étudiants à la psychothérapie relationnelle en cinq années universitaires et davantage. Nos étudiants ont effectué une psychothérapie relationnelle ou une psychanalyse d’ailleurs, selon des parcours personnels qui peuvent atteindre la dizaine d’années. On est assez loin des 150 heures dont se gaussent certains ici ».
Résumons : pour avoir choisi dans les deux versants opposés du texte de loi, tour à tour, celui qui lui paraissait être le moins contraignant et le plus acceptable par chaque profession, le ministre a mis en œuvre, au sens propre du terme, une démarche politicienne, c’est-à-dire opportuniste. Quand bien même le dispositif s’imposerait, il ne répondrait pas à la question qui a justifié l’article de loi. M. Accoyer pourrait, certes, dire que son amendement s’applique : mais comment, dans quelles conditions et avec quelles conséquences ? Libre à lui et au ministre de tutelle de penser que les 150 heures fatidiques serviront de viatiques et nous prémuniront enfin des « charlatans » dont il s’agissait de protéger la société. Mais eux-mêmes devront bien convenir du caractère dérisoire et fallacieux de ladite protection.
Finalement, si cet avant-projet était publié, le plus clair est que, comme l’a dit l’un des participants à la séance du 7 avril, cela « ne changerait rien à la situation actuelle » ‑sinon qu’un nombre important de personnes pourra se prévaloir du titre de psychothérapeute, en plus, bien sûr, de toutes celles qui s’en prévalent déjà. C’est, en un sens, une victoire pour ceux qui ont combattu l’amendement Accoyer, puisque rien ne changera…..
Mais, en même temps, comment ne pas ressentir une réelle amertume en constatant que trois ans de débats se traduisent par cette débâcle : tout ça pour ça ; tant de discussions, pour arriver à si peu de choses !
Et pourquoi ? Tout simplement parce qu’on a assisté à une double obstination.
D’abord, faire passer la loi, coûte que coûte, fût-elle contradictoire.
Ensuite : publier le décret, coûte que coûte, fût-il pétri de démagogie et de vacuité, l’une nourrissant l’autre.
Mais ce n’est pas tout.
Car, alors qu’il est question de formation, qu’il est prévu que la fameuse formation en psychopathologie « peut être confiée à l’université ou à des organismes ayant passé convention avec l’université » et que l’un des enjeux du débat, c’est justement ce verbe pouvoir, puisque certains protagonistes ont plaidé fortement pour qu’il disparaisse et que la formation soit confiée à l’université…. on ne peut que s’étonner de l’absence, dans les concertations engagées, du ministère en charge de l’enseignement supérieur, qui ne paraît plus devoir être co-signataire du texte.
C’est le premier silence du texte. Le second silence a été à juste titre salué : il n’est plus fait référence, comme dans la version précédente, aux quatre « approches de psychothérapies validées scientifiquement », formulation qui avait fait craindre l’instauration d’une « science d’État ».
Il faut toutefois considérer le second silence à l’aune du premier.
Roland Gori se donne beaucoup de mal pour défendre la place de la psychanalyse à l’université.
Son statut est paradoxal. Elle ne relève, en propre, d’aucune discipline. Mais elle a sa place dans le cursus de philosophie, de psychiatrie et de psychologie.
Dans les deux derniers domaines, elle doit faire face à la montée du comportementalisme, dominant dans nombre de départements universitaires. D’où la question, essentielle, du pluralisme des approches, dont on peut attendre que les instances universitaires veillent à le garantir : elles seules peuvent le faire. Dans ce contexte, il est pour le moins préoccupant que l’Université – ou plutôt les universités – et le ministère qui en est chargé soient exclus du débat.
Et puis, il y a la question de la psychiatrie – de la misère de la psychiatrie, devrait-on dire, tant il manque de praticiens en cette discipline. Pour ne prendre qu’un seul exemple, on ne dira jamais assez les conséquences dramatiques de la pénurie en psychiatrie – et en temps de psychiatre – dans les prisons françaises, où un tiers des détenus relèvent de la psychiatrie.
Dans cet autre contexte, comment ne pas penser que les « 150 heures » ont un sens. Il faut se méfier quand on aborde ces sujets : les lapsus guettent. Comment ne pas imaginer qu’il y a derrière ces 150 heures – et même s’il y a des modifications ultérieures – l’exacte métonymie d’un nouveau corps de praticien de la santé mentale, concept qu’on a déjà vu affleurer ici ou là. Il s’agissait pour certains observateurs d’un corps de « sous-officiers » de la santé mentale ; depuis le nouvel avant-projet, ils ont revu la dénomination et parlent désormais de « caporaux » …
Autrement dit, on prendrait son parti du manque de psychiatres, et au lieu de décider les mesures qui s’imposent pour y pallier, on transformerait ces praticiens en superviseurs d’employés de santé sous formés. Ou alors – autre hypothèse – ils seraient les « superviseurs » de médecins formés à ce qu’on a appelé des « psychothérapies formatées » et qui seraient le terreau idéal pour les tenants des Thérapies cognitivo-comportementales (TCC), car, pour le coût, on ne peut pas dire que ces thérapies ne soient pas formatées : elles n’ont même d’existence que parce qu’elles sont formatées. En bref, le nouvel avant-projet produit doublement du statu quo. Non seulement il ne change rien à la réalité actuelle, sauf symboliquement. Mais il ne règle pas non plus les problèmes que nous venons d’évoquer, tout en accroissant les doutes qui pèsent à leur sujet.
Le seul intérêt de l’avant-projet, qui relève – on l’a vu -, d’une démarche politicienne – est lui-même politicien. Xavier Bertrand ne s’en cache pas. Il affirme : « Je suis persuadé qu’il y a une voie de passage ». Son souci, c’est de passer entre les gouttes.
Il faut sortir du labyrinthe, même si chemin faisant, on abandonne complètement l’objectif qu’on s’était assigné, sans d’ailleurs en adopter un autre.
La démarche se résume simplement : il y a une loi, il y aura donc un décret.
Refusant ce simplisme, ce confort et ces abandons, nous serons donc de ceux qui rediront que la matière est trop sérieuse pour être ainsi traitée.
Et nous proposerons à nouveau :
L’abrogation de l’article 52 de la loi sur la santé publique, puisque ceux qui doutaient encore de son caractère contradictoire ne peuvent désormais plus en douter ;
Une concertation approfondie associant les quatre professions concernées, non pas sur la base d’une loi caduque et d’avant-projets qui le seront tout autant, mais sur la base des exigences scientifiques qu’on se doit de prendre en compte pour tout ce qui relève de la connaissance, des exigences éthiques et déontologiques qui s’imposent, s’agissant du traitement de la souffrance psychique, et des autorégulations mises en œuvre au sein des professions concernées.
3. L’établissement de règles qui, d’une part, devront ressortir de l’université, que celle-ci œuvre directement ou contractuellement, ou encore qu’elle exerce une mission évaluatrice et, d’autre part, devront prendre en compte la spécificité de chaque profession, de ses instances et reconnaissances internes, puisqu’il en est nécessairement ainsi pour la psychanalyse, et qu’on ne voit pas très bien comment, juridiquement, un statut différent pourrait être dévolu aux sociétés de psychanalyse et à celles de psychothérapie.
4. Le respect effectif –au service des instances universitaires notamment‑ de la nécessaire pluralité des approches. Et puisqu’il s’avère que cela ne va pas de soi, la question mérite à tout le moins réflexion.
On peut, certes, considérer que ce programme est trop ambitieux et qu’il n’est plus de saison. On peut décréter que la polémique n’a que trop duré. On peut mettre la tête sous le sable. On peut proclamer que le statu quo est une révolution. Et on peut habiller la débâcle des ornements de la victoire. Mais tout cela ne sera que vanité.
Jean-Pierre SUEUR