Manifeste pour la psychanalyse

À compter du 14 février 2004 ce texte est disponible sur son site

Vous pouvez renvoyer ce manifeste avec votre signature à l’adresse électronique suivante : pajmarie@wanadoo.fr

MANIFESTE POUR LA PSYCHANALYSE

Nombre de mesures que prend l’actuel gouvernement vont dans le sens d’une restriction des libertés et des responsabilités individuelles. Le projet de loi visant à réglementer l’usage du titre de psychothérapeute en impliquant les associations de psychanalyse par le biais de leurs annuaires s’inscrit dans ce processus.
En accord avec notre pratique et en cohérence avec la raison psychanalytique, nous appelons à s’opposer à ce projet de loi.

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En tout premier lieu, il faut situer le contexte de ce souci de réglementation. Il s’agit de l’une des dispositions d’une loi de santé publique, dont la philosophie est précisément explicitée dans un rapport sur la psychiatrie demandé par le ministre dans la même période et qui confirme l’orientation des politiques de ces deux dernières décennies. La médicalisation de la psychiatrie va de pair avec son dépérissement, tandis que l’inflation de la demande de psychothérapie est encouragée et organisée. Les réponses proposées dans le champ de la santé sont préférentiellement orientées vers des solutions techniques standardisées qui se juxtaposent : à la prescription massive de psychotropes, on ajoute désormais la prescription de parole (deuils, traumatismes, viols, harcèlement, etc.). Il s’agit aujourd’hui d’enserrer cette proposition sociale de  » psychothérapie  » dans les règles bureaucratiques qui déferlent dans le champ médical.
En effet, l’évaluation, les  » recommandations de bonnes pratiques  » font partie de l’appareil qui a rapidement fait passer l’hôpital à un statut d’entreprise, sous le règne du discours administratif. La médecine libérale connaît le même sort, et le marché énorme des  » psychothérapies  » doit y être rapidement inclus. Cette évolution majeure ne touche pas seulement la médecine ; bien d’autres pratiques connaissent le même encadrement soupçonneux. Le sort qui sera fait à la psychanalyse aura des conséquences bien au-delà d’elle-même : chercheurs, créateurs, artistes sont confrontés au même enjeu.

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Or, en tant que science du sujet et de la subjectivité, la psychanalyse ne saurait, sans se renier, se prêter à une quelconque gestion administrative. Qu’un psychanalyste ne soit pas ignorant des savoirs hétérogènes (clinique psychiatrique, psychopathologie, sciences sociales, juridiques, politiques, littérature, etc.) qui peuvent et doivent éclairer son action est une chose. Mais, quels que soient les diplômes et les compétences qu’il possède, un psychanalyste est confronté à une pratique qui ne se réduit pas à l’application de connaissances. Chaque psychanalyse est une expérience singulière qui déroute tout programme et toute garantie a priori. Elle se fonde sur un rapport au symptôme qui vise à en extraire la vérité et non à l’éradiquer en vue d’une normativité. En ce sens, elle est antagonique de toute psychothérapie. D’autre part, alors même que ses effets thérapeutiques sont avérés, il faut rappeler que la psychanalyse est née du refus de subordonner son action à la suggestion, ce en quoi elle se démarque encore de la psychothérapie.

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La formation des psychanalystes ne saurait s’envisager sans tenir compte de cette spécificité de la psychanalyse. Dans ce domaine, la grande difficulté a trait à ce qui constitue la formation qu’un psychanalyste peut considérer comme véritable pour s’autoriser à exercer la psychanalyse. La demande de l’État vise nécessairement à substituer à ce qui fait question pour chaque analyste la réponse d’une instance quelconque – qu’elle soit d’État ou qu’elle reste celle des associations analytiques importe peu -, garante de sa légitimité. Or, même si diverses associations se plaisent aujourd’hui à souligner leur communauté de point de vue en réponse à la demande sociale, il n’en reste pas moins que la question de la formation n’a cessé de hanter la communauté analytique, y provoquant débats et divergences. Au point que l’on peut affirmer aujourd’hui que l’existence de cette question de la formation des analystes fait partie de la formation même. Les diverses associations qui s’opposent sur des éléments décisifs de la formation et de la reconnaissance par les pairs en sont la preuve vivante, dont témoigne tout autant le fait qu’il existe un nombre très important d’analystes qui ne sont pas inscrits dans une association.

Devenir analyste est toujours une décision anticipatrice. Celui qui prend cette décision, même s’il est autorisé par une hiérarchie, l’a déjà fait quand il le demande. Il inaugure ainsi le mode de solitude qui sera le sien, à chaque fois, dans son acte par rapport à un analysant, jamais le même, jamais équivalent. Aucune autorisation ne peut soutenir cette solitude en se consignant dans une liste, chaque liste s’ajoutant à l’autre dans un ensemble qui les contiendrait toutes.
La question de savoir comment peut s’authentifier ce franchissement qui consiste dans le passage de l’analysant à l’analyste doit donc rester ouverte. Mais c’est un fait : quand un analysant prend cette décision de se dire  » analyste  » et même s’il le fait après consultation d’autres analystes, y compris le sien, il engage toujours un désir dont il est le seul à pouvoir répondre.

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Certains estiment satisfaisant le projet de loi voté par le Sénat : selon leur lecture, il respecterait l’entière liberté de la pratique analytique tout en dispensant les psychanalystes inscrits comme tels dans les listes de leur association de l’enregistrement préfectoral exigible des psychothérapeutes non médecins et non psychologues. Outre que c’est préjuger de l’obligation pour un psychanalyste d’appartenir à une association, comment ignorer que cette discrimination des psychanalystes est, sous couvert de reconnaître les uns comme psychothérapeutes, les autres non, un pas insidieux vers l’intégration de la psychanalyse dans la psychothérapie et, par conséquent, vers le contrôle de celle-là à travers celle-ci ? D’autres collègues sont tentés par une adaptation de la législation italienne à la France, solution qui présente le même danger sous d’autres modalités. Nous estimons que le renforcement, par ce biais, du pouvoir institutionnel des associations de psychanalyse sur les psychanalystes va à l’encontre des exigences que nous avons exposées concernant la formation des psychanalystes. De fait, qu’une association de psychanalyse puisse qualifier comme psychothérapeutes ceux de ses membres qu’elle aura inscrits comme psychanalystes dans son annuaire transformera ipso facto ladite association en institut privé de formation psychothérapeutique, sans parler du problème plus qu’épineux des modalités d’habilitation des associations de psychanalyse qui seraient habilitées à…
Pour ces raisons, nous nous opposons au projet de loi voté par le Sénat (Giraud-Mattei) ou à tout autre qui viserait à réglementer l’exercice de la psychanalyse et nous vous appelons à vous joindre à nous en signant ce texte.

Sophie Aouillé, Pierre Bruno, Franck Chaumon, Cécile Drouet, Guy Lérès,
René Major, Pierre Marie, Michel Plon, Érik Porge.


Mis en ligne 9 mai 2012

Non à la sursimplification comportementaliste

Lettre de juin 1969 adressée par D.W.Winnicott, au rédacteur de Child Care News, parue dans D. W. Winnicott. Psycho-Analytic Explorations, Londres. Kamac, 1989, pp. 125-128. (1*)

– Réédité dans Lectures et portraits, Gallimard, 2012, pp. 1999-204, à paraître en mars.-


Cher Monsieur,

Il est certain que l’on pourrait faire un commentaire élogieux de l’article que Carole Holder consacre a la Thérapie Comportementale dans le Child Care News de mai 1969, n° 86. Pour cela, cependant, il faudrait être dans un monde différent de celui dans lequel à la fois je vis et je travaille. Il est important pour moi d’avoir l’occasion de faire savoir à mes nombreux collègues travailleurs sociaux que je désire tuer cet article et sa tendance. J’aimerais en dire plus et, en tout cas, commencer par dire pourquoi je veux les tuer.

Ce pourrait être une bonne chose que de lire les déclarations de cet article aux travailleurs sociaux qui, par autosélection, sélection et formation, ont une pratique de cas. À coup sûr, il est bon que l’on vous remette en mémoire que les systèmes locaux de principes moraux ne sont pas seulement enseignés par l’exemple, mais aussi par des tapes sur le derrière et des punitions. En fait, il est peu probable que nous puissions oublier ce fait fondamental, puisque une grande part de notre travail s’est édifiée a partir de l’échec de la thérapie comportementale telle qu’elle se pratique à la maison et dans les institutions.

désajusté

Je revendique le droit de protester. J’ai gagné ce droit du fait que je n’ai jamais accepté le mot maladjusted qui, dans les années 1920, a traversé l’AtIantique dans les bagages de la “Guidance infantile” et nous a été vendu en même temps. Un enfant mal adapté est un enfant, garçon ou fille, aux besoins de qui quelqu’un n’a pas su s’adapter à tel stade important de son développement.

Imaginez des travailleurs sociaux dans un groupe d’études réfléchissant avec les principes de la thérapie comportementale. Un tel groupe ne tarderait pas à être, par sélection et autosélection, rempli par des gens qui, de façon naturelle, adoptent la disposition d’esprit de la thérapie comportementale. La formation ne ferait qu’accentuer les sillons et les arêtes des structures de la personnalité déjà à l’œuvre dans les mœurs comportementalistes.

Ce serait vraiment une bataille perdue, parce que ces gens dont je parle avec les mots de sillons et d’arêtes ne sauront pas qu’il existe une autre sorte de travail social, un travail orienté pour faciliter les processus du développement ; ils ne sauront pas que contenir tensions et pressions des personnes et des groupes comporte une valeur positive, de même que laisser le temps agir dans la guérison ; ils ne sauront pas que la vie est réellement difficile et que seul compte le combat personnel, et que, pour l’individu, il n’y a que cela qui soit précieux.

sursimplification

L’article de Carole Holder met en lumière qu’il est possible de considérer la vie avec la plus extrême naïveté. Le problème est que cette surprenante sursimplification doit séduire les gens dont on a besoin pour financer le travail social.

Rien de plus facile que de vendre la thérapie comportementale aux membres d’un comité qui, à son tour, la revendra aux membres des conseils municipaux dont les talents s’exercent dans d’autres champs. On n’est jamais à court de gens qui affirment avoir tiré profit des principes moraux que leurs pères leur ont imposés en famille, ou tiré profit du fait qu’à l’école un professeur sévère rendait cuisants la paresse ou un larcin. C’est à cela que les gens croient pour commencer.

Il faut malheureusement, de près ou de loin, parler ici des médecins et des infirmières, car leur travail aussi repose sur une sursimplification fondamentale : la maladie est déjà présente, leur travail est de l’éliminer. Mais la nature humaine n’est pas comme l’anatomie et la physiologie, bien qu’elle en dépende, et les médecins, là encore par autosélection, sélection et formation, ne sont pas faits pour la tâche du travailleur social, à savoir reconnaître l’existence du conflit humain, le contenir, y croire et le souffrir, ce qui veut dire tolérer les symptômes qui portent la marque d’une profonde détresse. Les travailleurs sociaux ont besoin de considérer sans cesse la philosophie de leur travail ; ils ont besoin de savoir quand ils doivent se battre pour être autorisés a faire les choses difficiles (et être payés pour ça) et non les choses faciles ; ils doivent trouver un soutien là où on peut en trouver, et ne pas en attendre de l’administration ni des contribuables, ni plus généralement des figures parentales. En fait, dans ce cadre loca1isé, les travailleurs sociaux doivent être eux-mêmes les figures parentales, sûrs de leur propre attitude même quand ils ne sont pas soutenus, et souvent dans la position curieuse de devoir réclamer le droit d’être épuisés par l’exercice de leurs tâches, plutôt que d’être séduits par la voie, facile, de se mettre au service de la conformité.

Car La Thérapie Comportementale (avec des majuscules pour en faire une Chose qui peut être tuée) est une porte de sortie commode. Il faut juste s’accorder sur des principes moraux. Quand on suce son pouce, on est méchant ; quand on mouille son lit, on est méchant ; quand on met du désordre, quand on vole, qu’on casse un carreau, on est méchant. C’est méchant de mettre les parents au défi, de critiquer les règlements de l’école, de voir les défauts des cursus universitaires, de haïr la perspective d’une vie qui tourne comme une courroie de transmission. C’est méchant de rechigner devant une vie réglée par des ordinateurs. Chacun est libre d’établir sa propre liste de “ bon ” et “ méchant ” ou “ mauvais ” ; et une volée de comportementalistes partageant plus ou moins des systèmes moraux identiques est libre de se rassembler et de mettre en place des cures de symptômes.

Il y aura des ratages, mais il y aura quantité de succès et d’enfants qui iront disant : “ Je suis si joyeux de ne plus mouiller mon lit grâce à MIle Holder ”, ou grâce à un appareil électrique ou à un “conditionneur” quelconque. Le thérapeute n’aura besoin de rien d’autre que d’exploiter le fait que les êtres humains sont une espèce animale dotée d’une neurophysiologie à l’instar des rats et des grenouilles. Ce qu’on laisse pour compte, là, c’est que les êtres humains, même ceux dont la teneur en intelligence est plutôt basse, ne sont pas simplement des animaux. Ils ont pas mal de choses dont les animaux sont dépourvus. Personnellement, je considérerais que la Thérapie Comportementale est une insulte même pour les grands singes, et même pour les chats.

Il est triste de penser qu’il n’y a pas suffisamment de travailleurs sociaux, et qu’il n’y en aura jamais suffisamment. Il est infiniment plus triste de penser que le dernier paragraphe de l’article de Mlle Holder pourrait bien être utilisé par les responsables des institutions d’enfants pour justifier la transmission, à qui officie en pédiatrie, de ce “ procédé économique et raisonnable ” qui doit rendre gentils les méchants clients.

Il est clair que je suis en train de m’exercer a faire marcher un conditionneur : je veux tuer la Thérapie Comportementale par le ridicule. Sa naïveté devrait faire l’affaire. Sinon, il faudra la guerre, et la guerre sera politique, comme entre une dictature et la démocratie. Votre très fidèle

D. W. WINNICOTT

  • 1 Vraisemblablement traduction Michel Gribinski.

Narcisse ou les excès du moi

NARCISSE OU LES EXCÈS DU MOI

Entre narcissisme hypocondrie et mégalomanie


ER – Le moi au départ c’est ce qu’on appelle la personne humaine. Et Freud en fait dans sa première topique de début du siècle, conscient inconscient et pré conscient, il en fait le siège de la conscience, le moi c’est inclus dans la conscience, je rappelle que Freud fait des topiques c’est des topoi, des lieux géographiques qui définissent la personnalité humaine. Et puis après la guerre à partir de 1920 il y a une deuxième topique le moi, le ça et le surmoi. C’est une deuxième topique qui ne recouvre pas complètement la première, parce que chez Freud les concepts sont toujours flous c’est ça qui est formidable, ça se déplace ça bouge c’est dialectique, et à partir de ce moment-là c’est un peu une grande révolution puisque il inclut le moi dans l’inconscient autrement dit il y a une partie du moi qui est plus consciente, qui est un peu dans le ça qui est l’inconscient, le surmoi étant l’instance morale on disait toujours le surmoi c’est ce qui vous guide dans la morale, c’est ce qui vous juge mais c’est à l’intérieur du moi, et à partir de ce moment-là c’est vrai qu’il y a une sorte de révolution parce que l’histoire du mouvement psychanalytique à partir de 1920 va évoluer en plusieurs sens. À partir de cette définition. Soit on va accentuer l’idée que le moi est inconscient lui-même et ça donnera ensuite les positions de Mélanie Klein en Angleterre, ou de Lacan, avec cette phrase fameuse qu’avait écrit Freud le moi doit aller vers le ça en quelque sorte là où était e ça je dois advenir Wo es war soll Ich werden, c’était quelque chose qui a suscité beaucoup de discussions, et au contraire dans l’école américaine, qui va dominer même la psychanalyse dans les années 30 à cause de l’émigration, du départ de tous les psychanalystes d’Europe, on va avoir ce qu’on appelle l’Ego Psychology aux États-Unis, qui est un grand courant plus adaptatif, c’est l’idée que le moi s’adapter à une certaine réalité, c’est pas quelque chose d’idiot, il ne faut pas considérer la psychanalyse américaine comme quelque chose qui était stupide, c’est une autre école, qui est plus centrée sur le moi. Sur l’idée qu’il faut être actif, s’adapter, pas à la réalité exactement mais qu’on doit recentrer quand même sur le moi.

AVR – Mais l’idée en tout cas dans les deux écoles américaine comme française c’est que le moi n’est qu’une partie de ce que nous sommes, il joue un rôle intermédiaire entre le ça qui est donc cette espèce de pôle pulsionnel et le surmoi qui lui au contraire est cette instance extrêmement directrice qui réprime en nous certains instincts et qui nous en dicte d’autres…

ER – Absolument ! et puis il y a l’idéal du moi et le moi idéal c’est-à-dire les aspirations auxquelles on peut rêver. Alors ça inclut si vous voulez évidemment toutes les composantes de la personnalité humaine. En effet les écoles se sont réparties en fonction de cette deuxième topique. Mis c’est certain que pour Freud si on est très freudien la bataille qu’il menait était contre la psychologisation de sa propre doctrine. Si vous voulez la psychanalyse est une discipline à part parce que elle n’a jamais trouvé une place aux côtés de l’anthropologie ou de la philosophie elle occupe une place floue, et le danger était toujours que ça revienne à une psychologie des conduites. Et ça c’est le grand danger, donc Freud passait son temps à réviser les concepts, et ses successeurs aussi, de façon à sortir cette discipline, qui est une science de l’inconscient, une théorie de l’inconscient, de toutes les récupérations psychologiques possibles.

Mais alors y a-t-il un sens depuis la psychanalyse de réfléchir au moi indépendamment du ça et du surmoi? Est-ce que le moi en tant que tel peut être ressaisi ou est-ce qu’on ne peut y penser qu’à partir de dynamiques qui l’enclenchent avec les autres instances

ER – Sans être dogmatique je pense que oui, parce que dès que vous quittez l’idée que nous sommes déterminés par notre inconscient, on sort de la révolution psychanalytique. Mais c’est une théorie de la liberté très particulière de savoir que nous sommes déterminés par des structures mais qu’en même temps on peut y avoir accès, en grande partie, et que c’est ça l’émancipation de l’homme c’est se changer soi-même à partir de ce que on sait être déterminant. C’est une grande révolution et je ne crois pas qu’on puisse sortir – l’inconscient existe, on peut toujours nier qu’il existe de toute façon il est là, je crois qu’on peut en effet réaffirmer cette position. Mais le mouvement psychanalytique a évolué depuis par rapport à la question du moi – si vous voulez, Freud c’était quand même une clinique, et une histoire, qui était centrée sur la répression de la sexualité dans une époque qui était celle de l’aristocratie déclinante et la fin d’une bourgeoisie régnante, c’est le monde de Proust, c’est le monde d’hier…

C’est le monde qui est dépeint dans le film de Cronenberg Dangerous Methods

ER – Magnifiquement dépeint dans le film de Cronenberg que j’aime énormément, c’est une bourgeoisie qui au lieu de choisir le pouvoir choisit d’analyser son moi, choisit elle même, et se pose des questions sur son intériorité. C’est un très grand moment que ce soit à Vienne que ce soit en Suisse que ce soit (…) c’est le monde décrit par Stefan Zweig, c’est un monde centré quand même sur la répression des femmes, et sur le conflit, l’aspect conflictuel, et sur l’idée qu’on va se libérer de ce qui pèse dans son enfance. Et ça c’est évidemment un très grand moment, et ça, à partir du moment où il y a eu, pendant tout le XXème siècle l’émancipation des femmes, les libertés sexuelles, je vous rappelle quand même que, au début quand Freud commence, les femmes devaient arriver vierges au mariage, c’était des éducations absolument épouvantables, puritaines, et puis à partir des deux guerres et de 1945 ce monde là n’existe plus. Et donc si vous voulez la question du conflit et la question de la sexualité est beaucoup moins centrale. Ce qui fait qu’on va évoluer, en apportant à cette théorie du moi une autre théorie venue de la phénoménologie qui est le Self c’est-à-dire le Soi, et là c’est le narcissisme, c’est la représentation de soi par soi. D’ailleurs Freud l’avait annoncé dans un article de 1914 absolument magnifique, Introduction au narcissisme, où il avait montré en effet que Narcisse était aussi important qu’Œdipe, dans les deux tragédies. Mais dans les années 60 dans le monde occidental c’est Narcisse qui domine. On a beaucoup moins de conflits liés directement à la sexualité à la répression à la frustration, et beaucoup plus de pathologies du monde occidentale c’est-à-dire dépressives, de l’amour de soi déçu, d’autodestruction liée au narcissisme…

Alors juste une seconde avant d’en venir à Narcisse en évoquant l’importance de la sexualité dans la façon dont va réfléchir à l’inconscient à la construction du moi, vous pointez également un problème il me semble à travers toute l’histoire de la psychanalyse qui est de savoir dans quelle mesure à partir du moment où un individu est déterminé par une histoire et par une formation de sa propre sexualité dans quelle mesure toute réflexion sur le moi et même sur le psychisme en général est normative. Y a-t-il un sens à réfléchir sur le moi de manière abstraite et générale alors que chaque moi se singularise, chaque moi est différent chaque patient à son moi ?

ER – Oui, il ne faut pas faire des grandes catégories parce que sinon la psychanalyse sombre, les grandes catégories avec des portraits, des classifications préétablies, il n’y a rien de plus ridicule et c’est bien dommage, bon. Mais le problème aussi c’est que l’époque joue on ne peut pas faire fonctionner la théorie psychanalytique de la même façon quand vous êtes à la Belle époque c’est-à-dire avant la première guerre mondiale et puis aujourd’hui. Si vous restez dans des catégories figées ça ne va pas du tout. Alors la grande force quand même c’est que en effet la représentation du moi change en fonction des époques. Ça reste un instrument de libération la psychanalyse si elle est bien pratiquée, parce que c’est quand même l’idée que on va se débarrasser des folies du moi. Et des excès du narcissisme. Si on regarde bien qu’est-ce qu’une cure psychanalytique aujourd’hui, c’est moins ce que faisait Freud à Vienne où il s’agissait au fond de libérer la sexualité, aujourd’hui c’est plus de libérer le sujet des pathologies liées à l’amour qu’il a de lui-même et qui est absolument destructeur c’est-à-dire l’incapacité au fond d’aller vers l’autre. Je ne fais pas des grands portraits mais il y a de ça aujourd’hui on est dans une société dépressive en Occident. Mais si vous voulez le schéma freudien il existe dans d’autres pays, les pays où les femmes sont enfermées dans des voiles, dans des répressions familiales etc., vous avez des hystéries typiques comme celles qu’on connaissait à Vienne fin de siècle.

Narcisse ayant considéré son visage dans le miroir d’une onde pure … Ovide … on comprend dans quel sens Narcisse a pu être saisi par la psychanalyse puisqu’il tombe amoureux de lui-même et qu’il va en mourir (…) malade mais la dissociation est toujours, en fait recouvre, une forme d’association, entre le corps et l’esprit puisque les deux communiquent, mais également la dissociation qu’il y a entre le soi ou la façon dont on peut se ressaisir, et son image et de cette coupure entre le moi intérieur et la réalité extérieure va naître va émerger toute une palette de maladies et de symptômes différents qui sont le cœur de la psychanalyse en tant que telle.

ER – Vous savez pour comprendre la psychanalyse tout est dans les mythes antiques, que Freud a repris. Si on quitte ce domaine de la culture gréco latine on ne comprend rien de la psychanalyse c’est d’ailleurs un problème. Il faut faire du grec et du latin non pas comme langues mais il faut avoir toute cette culture présente pour comprendre quelque chose. Alors tout était là déjà et Freud ne fait que remanier à sa façon tous ces mythes. Alors le mythe est évidemment fascinant parce que ça montre bien que l’amour de soi conduit à la destruction de soi c’est à dire à quelque chose de très pervers qui est d’ailleurs magnifiquement exprimé dans le livre de Oscar Wilde Le portrait de Dorian Gray c’est le grand roman moderne de la perversion du moi. Il s’admire tellement qu’il devient criminel etc. et donc la beauté absolue aussi peut conduire à cette forme de perversion qui fait que l’autre est nié puisqu’on s’aime à ce point soi-même. Mais en s’aimant à ce point soi-même on se détruit, il faut jamais oublier que Narcisse se détruit…

Mais alors justement comment passe-t-on de l’amour de soi à la destruction de soi puisque tout amour de soi n’est pas destructeur en tant que tel ?

ER – Eh bien il est destructeur si il ne débouche pas quand même sur l’amour de l’autre. Autrement dit si le sujet reste complètement inféodé à l’image de lui-même à ce point, et s’aime à ce point, il reste absolument infantile. C’est pour ça que… – ce que Freud montre très bien, c’est que le passage par le narcissisme chacun d’entre nous l’a. C’est l’enfance, où en effet on est adoré comme enfant on peut être adoré on peut être détesté, c’est les deux choses les plus ambivalentes mais disons que c’est un passage absolument nécessaire mais il faut un peu de narcissisme, il faut aussi s’aimer soi-même parce que si on se hait soi-même c’est une forme de narcissisme aigüe qui est fondée sur la haine de soi. La haine de soi va avec l’excès de l’amour de soi. Faut toujours le comprendre comme ça. Donc en effet ça peut déboucher sur quelque chose de très pervers, mais il peut y avoir aussi les mégalomanies du moi, je dirais les folies moïques, qui peuvent déboucher sur la paranoïa, les complots l’idée que au fond le monde entier est persécuteur par rapport à vous-même, c’est toutes les folies mégalomaniaques les théories du complot en quelque sorte véhiculent cette idée, en ce sens d’ailleurs notre époque est moïque à l’extrême, vous le voyez tout à fait dans la littérature, dans internet, ce qui prime aujourd’hui c’est pour ça qu’il y a quelque chose de très dangereux c’est le culte du moi, le culte de soi d’ailleurs aussi, le culte du narcissisme, qui est devenu tout à fait envahissant, le primat de l’émotion, le primat de l’affect. Je ne dis pas qu’il ne faut pas d’empathie dans la vie, qu’il ne faut pas de l’émotion, peut-être que la psychanalyse avait trop débarrassé, avait trop mis à distance, l’empathie, ça c’est sûr, mais d’un autre côté ça peut être meurtrier de ne vivre que dans l’immédiateté de l’émotion, de l’empathie ou du moi.

Pourtant le moi comme vous l’avez défini vous-même n’est pas cette instance qui réside dans une forme d’immédiateté émotionnelle le moi est cette instance qui justement va réguler les pulsions qui constituent le ça. Quand vous dites nous sommes dans une époque du moi qui (…), les passions dominent et les émotions dominent vous le moi par …

ER – Parce qu’on a oublié Freud. Nous vivons dans une époque où la psychologie prime…

C’est le moi psychologique donc…

ER – Mais absolument, (…) les émotions mais c’est pas seulement Freud qu’on a oublié c’est la philosophie la littérature je ne suis pas du tout passéiste et je ne dis pas du tout c’était mieux avant je dis qu’on a un changement de paradigme considérable depuis quelques années qu’on voit à l’œuvre, après les grands récits narratifs, je dirais le structuralisme, la phénoménologie, l’explication du monde quand même par la raison, il est certain qu’aujourd’hui on est dans l’explication du monde par le moi par l’émotion, par le neurone, par l’idée que tout est comportemental, ça c’est à mon avis quelque chose qu’il faut critiquer, c’est certain mais c’est inévitable on est dedans, on est là-dedans.

Alors il faut critiquer cette domination du moi psychologique dont vous faites le constat peut-être il est tuile de revenir aux sources de la constitution du moi à proprement parler psychanalytique dont on parlait en début d’émission, il y a notamment ce phénomène du narcissisme puisque vous l’avez évoqué Freud fait du narcissisme non pas un stade mais vous une étape au développement de l’individu. Alors dans quel sens peut-on dire que…

ER – Dans le sens classique du freudisme qui a été repris d’ailleurs par tout le monde c’est une étape nécessaire de l’amour de soi, mais dont il faut sortir, pour l’amour d’objet. Ça c’est dans la clinique c’est-à-dire la relation d’objet va à un moment donné compter dans la vie d’un sujet, s’il reste centré comme un enfant sur lui-même, en effet, c’est destructeur. C’est absolument destructeur. On a eu le tort dans le mouvement psychanalytique de – et c’est une critique qu’on peut faire à Freud, bien qu’il n’ait jamais eu cette tendance homophobe, on a eu tendance à dire que toute l’homosexualité c’est-à-dire l’amour des hommes pour d’autres hommes, et des femmes pour d’autres femmes, était un stade narcissique. Il s’est avéré que c’était pas vrai du tout, et que nous étions tout à fait identiques quelle que soit la tendance amoureuse qu’on développe. Mais je pense – ça, ça a été une erreur du mouvement psychanalytique de voir toute l’homosexualité dans le narcissisme, ça a été corrigé d’ailleurs par la suite – mais reste que la structure narcissique qui est l’amour de soi et de vouloir retrouver dans l’autre exactement soi-même, qu’on soit homme, femme ou quelle que soient les tendances amoureuses, est évidemment destructeur, parce que à ce moment là ça devient extrêmement fusionnel, donc l’idée que un sujet pour exister doit devenir quand même distinct de lui-même dans sa propre vie pour pouvoir accéder à une relation à l’autre, est quelque chose qui reste très fort, c’est pour ça qu’on a inventé le Self, c’est-à-dire le Soi, pour tenter d’expliquer ce phénomène. J’ajouterais que dans l’histoire de la doctrine Jacques Lacan a apporté à cette topique freudienne une théorie du sujet issue de la philosophie et de la phénoménologie, il a ajouté le sujet qui – parce que chez Freud il n’y a pas de sujet au sens de la philosophie, Freud récusait la philosophie [lapsus avec physiologie] son modèle était biologique et Lacan sortant du modèle biologique a introduit dans les topiques l’idée du sujet il a scindé en quelque sorte le moi et le sujet…

Comment est-ce qu’on définit le sujet dans ce cas ?

ER – Alors le sujet dans ce cas là c’est plus tout à fait le sujet de la philosophie, Lacan en fait une instance très inconsciente et au lieu de dire qu’il est déterminé par le ça il va dire qu’il est déterminé par un signifiant, il introduit le modèle linguistique dans la psychanalyse à la place du modèle biologique, mais il y a quelque chose de commun c’est l’idée qu’on est déterminés par nos structures, que le sujet lui même est une structure, moyennant quoi il donne une dimension, il repense le système philosophique toujours pour lutter contre la réduction psychologique il le repense en réintroduisant le sujet phénoménologique qui devient scindé. Et à partir de ce moment là on dira que Lacan, entre les années 30 et les années 50, il va d’abord passer par la phénoménologie puis par cette théorie de la structure, à partir de Lévi-Strauss d’ailleurs, chez Lacan c’est la parenté et pas la famille, c’est le sujet dans son rapport à la structure comme en linguistique, il repense tout le système qui toujours permet de je dirais, de dire la même chose autrement – mais d’apporter une subjectivité, l’idée de subjectivité est très importante, chez Lacan, importée en psychanalyse, parce que sinon on risque toujours la réduction au moi ou la réduction au biologisme et à la physiologie. Et la dimension – aujourd’hui on parle plus facilement de subjectivité pour comprendre la personnalité humaine que d’instance du moi.

Le principal caractère de la démence précoce rangée aux choses consiste en ce que la de la libido aux objets que devient la libido des déments dès lors qu’elle se détourne des objets ? elle se retourne vers le moi, qui constitue la source de la manie des grandeurs de la démence précoce. Comparable à l’exagération de la valeur sexuelle des objets qu’on observe dans la vie amoureuse, c’est ainsi que pour la première fois un trait d’une affection psychotique nous est révélée par sa confrontation avec la vie amoureuse normale.

(Musique : Parlez-moi d’moi ya qu’à ça qui m’intéresse)

Comment distingue-t-on d’un côté le narcissisme dont on a parlé et et de l’autre la mégalomanie est-ce que toute forme de mégalomanie vient du narcissisme alors qu’à l’inverse le narcissisme ne conduit pas forcément à une forme de mégalomanie est-ce que la distinction conceptuelle ici est importante et comment…

ER – Oui, disons que l’excès de narcissisme est plutôt de nature destructive de soi et de l’autre, et ça vire à quelque chose de pervers il y a toujours, ça quand j’ai écrit mon livre sur l’histoire des pervers on voit bien cette dimension là c’est-à-dire comment l’amour de soi conduit à la haine de soi c’est-à-dire l’exact opposé. La mégalomanie c’est un peu différent c’est quelque chose qui a été bien montré par les psychiatres de la fin du XIXème puis repris dans toute la tradition c’est la paranoïa. C’est la paranoïa, la folie du moi, l’idée que le monde entier se centre sur soi, et dans le dernier livre de Luc Boltanski il montre bien ça l’apparition des théories du complot à la fin du XIXème siècle. Avec l’apparition de la psychiatrie puis de la psychanalyse on voit bien que la mégalomanie c’est le monde recentré sur soi, alors on est dans l’hybris la démesure …

Alors quel est le problème ? le surmoi ne joue plus son rôle de…

ER – Le surmoi ne joue plus son rôle, le sujet se prend pour la loi lui-même, il est l’incarnation de la loi. Alors là vous déclinez toutes les formes de dictature paranoïaque, de sujet délirant – vous savez c’est pas un hasard si la démocratie a instauré l’idée qu’il fallait changer de gouvernement souvent et que l’opposition puisse exister. La démocratie athénienne l’a instauré, parce que sinon on devient fou, de son propre pouvoir regardez comment évoluent tous les dictateurs dans une paranoïa une théorie du complot donc c’est extrêmement dangereux, mais c’était déjà dans l’Antiquité si vous prenez le mythe et la tragédie de Sophocle de Œdipe c’est exactement ça, sauf que le malheureux Œdipe n’est pas conscient de ce qui lui arrive puisqu’il ne sait pas quelle est son origine mais c’est le souverain parfait, qui est arrivé à la perfection. Et que dit la tragédie, c’est qu’à un moment donné il est dans la démesure et il ne se rend pas compte qu’il est habité par le contraire de ce qu’il croit être c’est-à-dire par la souillure, puisque il a en fait couché avec sa mère sans le savoir et qu’il a fait des enfants à sa mère, et ça c’est un mythe absolument fascinant c’est que quand on est dans l’excès de démesure on ne voit pas ce qui arrive autour de soi et ça peut amener à la paranoïa, c’est une chose qui avait été repérée par les psychanalystes qui avaient d’ailleurs fait des analyses des dictatures, des folies du pouvoir, mais c’est quelque chose qui est très prégnant aujourd’hui on le voit, regardez tous les dictateurs qui sont en train de tomber, ils sont habités par une paranoïa évidente, évidente avec la théorie du complot, l’idée que l’extérieur devient menaçant, qu’ils sont persécutés par tout, alors c’est compliqué parce qu’en même temps ça existe, les complots ! les complots existent, les services secrets existent…

Mais le propre de la mégalomanie c’est de ne plus faire cette distinction…

ER – Voilà !

Quand l’extérieur et l’intérieur…

ER – Tout à fait !

Un problème à la fois d’harmonisation interne entre les instances psychiques et le rapport à la réalité…

ER – Mais absolument !

Dans lequel on substitue…

ER – Quand on est célèbre et connu on risque évidemment d’être assassiné tous les jours on le sait, par des paranoïaques d’ailleurs, par des fous, mais ça ne veut pas dire que ça existe partout à la porte de chez vous. Donc c’est évidemment un équilibre à trouver. Mais – et d’ailleurs je dirais même que les corporations, les communautarismes peuvent tendre vers des structures paranoïaques, c’est-à-dire que quand il y a le repli sur soi la croyance que la communauté vous apporte toutes les solutions, ça vire à la secte, et vous ne voyez plus du tout ce qu’il y a à l’extérieur. C’est d’ailleurs, c’est arrivé au mouvement psychanalytique lui-même qui est menacé de deux choses d’une part la psychologisation des concepts, et de l’autre la secte. Pourquoi c’est-à-dire le repli sur sa corporation la croyance que une doctrine peut donner la solution à tous les problèmes, et c’est pour ça que périodiquement que ce soit dans l’histoire de la psychanalyse ou ailleurs il faut des grands coups de balai, il faut des révolutions il faut réinstaurer quelque chose parce que je dirais que le dogme risque toujours d’être plus fort que tout, et ça ça existe partout. Et c’est sûr que la démocratie est une idée très forte, pourquoi parce que ça empêche les êtres de virer vers les délires incarnés.

Mais alors une fois que ces êtres ont viré vers ces désirs là comme vous le dites ER, la question qui se pose c’est de savoir s’il est possible si ce délire là cet excès du moi qu’est la mégalomanie qui conduit à la paranoïa comme à l’hypocondrie, si ces excès à sont réversibles, s’il est possible, par la cure psychanalytique par exemple, de retrouver un équilibre, de le retrouver ou de le trouver tout court, d’ailleurs qui permette de s’en sortir. Je pense à un essai de Bela Grunberger qui était un analyste post freudien d’origine hongroise qui est le premier à avoir fait du narcissisme une forme d’instance particulière et qui a pensé à dans la cure psychanalytique à savoir que celui qui souffre de narcissisme produirait un discours quand il est devant son psychanalyste qui lui-même ne donnerait aucune prise au psychanalyste pour analyser ce qu’il dit c’est-à-dire qu’il produirait un discours extrêmement clos lisse qui ne laisse aucun espace d’interprétation et qui dès lors ne se laisse pas soigner il serait donc dans un délire tel dans un délire qui n’est pas forcément un délire de folie, tout simplement la construction d’un discours tellement clos et tellement lisse qu’on n’a aucune prise dessus et donc qu’on ne peut pas soigner cette pathologie là…

ER – Oui hélas il y a énormément de pathologies qui ne sont pas soignables. Si on se place du point de vue de la clinique, pour traiter un sujet, atteint de quoi que ce soit d’ailleurs, il faut qu’il ait une part de conscience de ce qui va mal chez lui. Autrement dit pour pouvoir traiter sur le plan clinique il faut une souffrance. On ne peut pas traiter quelqu’un qui n’a pas une souffrance de son état. Et donc ce que disait Grunberger mais on peut le dire tout à fait autrement, en effet il y a des êtres où on ne peut absolument rien faire mais d’ailleurs je dirais même qu’ils ne viennent pas en analyse, et tant mieux – ou tant pis – et psychoses on ne peut les atteindre que si il y a une certaine conscience de cette souffrance, aujourd’hui on les traite par les médicaments, l’enfermement, mais justement pas ces pathologies là, c’est très difficile…

Qui sont des psychoses dites-vous…

ER – Ça dépend, quelqu’un de paranoïaque peut vivre normalement dans toute sa vie, sans que ça se voit, tout d’un coup c’est l’irruption de la folie et tous les jours dans les faits divers, quelqu’un de tout à fait normal en apparence tout d’un coup tue tout le monde. C’est un délire qui peut être schizophrénique paranoïde mais quelque chose de normal, parfaitement en apparence, quelque chose qui ne se voyait pas, il faut se méfier des normopathies des gens en apparence où tout est normal et tout d’un coup vous avez l’irruption d’un monde intérieur qui était en fait présent et qui apparaît soudainement. Les pathologies narcissiques en effet c’est parfaitement exact on ne peut rien faire sauf si, c’est toujours la même chose, s’il y a une souffrance. Autrement dit sur le plan clinique on ne peut traiter des sujets par la psychanalyse que de leur plein gré, s’ils le veulent et si ils souffrent. Sinon évidemment que ça ne marche pas. Et ça ne peut pas marcher.

S’il y en a bien un qui a conscience de son état et qui en souffre c’est Woody Allen, on va l’écouter tout de suite. Cette scène d’hypocondrie extraite d’Hannah et ses sœurs 1986 dans laquelle Woody Allen hypocondriaque est persuadé d’avoir une tumeur au cerveau et son amie lui répond mais non ton seul problème c’est que tu as trop d’ego. Et je me demande en écoutant cet extrait donc de par ce que Woody Allen incarne dans son rapport à la psychanalyse, ce qui est le plus à craindre aujourd’hui, parce que ce que vous dénonciez tout à l’heure, c’était peut-être l’excès de psychologisation du moi dans le monde environnant le monde contemporain, est-ce qu’il n’y a pas aussi un excès tout aussi dangereux dans ce recours systématique à la psychanalyse pour guérir le moindre mal ?

ER – Ah ça je suis complètement d’accord avec vous ! ce que Woody Allen montre c’est quand même de la névrose, ce que Woody Allen incarne c’est la psychanalyse new yorkaise avec plein d’humour s’il n’y avait pas d’humour, évidemment, moi je la retrouve dans les romans de mon écrivain préféré qu’est Philip Roth, là vous avez absolument – mais ce qui est génial chez Philip Roth c’est l’humour qu’il a vis-à-vis de soi, toute sa littérature c’est moi ! moi ! moi ! sauf que il montre à quel point il critique cet aspect là et finalement il y a une distance…

Qui dit humour dit distance vis-à-vis de soi c’est ça…

ER – C’est pas pour rien que l’humour freudien c’est l’héritage de l’humour juif c’est se moquer de soi-même à l’intérieur de soi-même alors ça je dois dire que la psychanalyse new-yorkaise dans ce qu’elle a de plus chic de plus amusant de drôle et qui a résisté aujourd’hui aux États-Unis à tout l’arsenal médicamenteux je vous rappelle quand même que dans le monde entier on ne soigne plus du tout les gens avec l’analyse mais avec des médicaments, de l’esprit qui sont une part valable, notamment pour les troubles de l’humeur mais qui ne marchent absolument pas pour le reste on en prend beaucoup trop et je pense qu’il va y avoir un retour de bâton…

Sur les excès du recours à la psychanalyse…

ER – Ça c’est évident et je l’ai dénoncé moi-même, n’oubliez pas ce que dit aussi Woody Allen mais ce que tout le monde dit c’est que les psychanalystes sont tout aussi fous que leurs patients. Ça se disait des psychiatres, Freud l’avait dit je ne comprends pas que les psychanalystes ne soient pas transformés par leur expérience de la cure et les sociétés analytiques sont aussi les principaux fournisseurs de gens névrosés qui vont très mal qui ressemblent à leurs patients on dira même – pas tous hein j’ai pas envie de déclencher à France-Culture une formidable folie – mais si vous voulez c’est une vieille règle du bon sens, pour s’intéresser toute sa vie et passer ses journées avec des gens qui vont très très mal il faut soi-même avoir connu des expériences où on va mal. Ce n’est pas vrai pour tous les psychanalystes hein, ça n’est pas vrai pour Freud ça n’est pas vrai pour beaucoup d’analystes qui ont fait ça parce que ça les passionnait l’expérience de soi moi par exemple j’allais très très bien quand j’ai ait on analyse, c’est l’aventure qui m’intéressait, mais il est certain que beaucoup d’analystes souffrent des mêmes symptômes que leurs patients et beaucoup de psychiatres aussi. Donc on est là en effet chez les psychanalystes avec cet excès et c’est un drame d’ailleurs d’interprétation avec la psychanalyse de tout et de n’importe quoi. Vous en avez vu un effet ravageant au moment du 11 septembre 2001 où des psychanalystes se sont mis à interpréter des actes de terrorisme en montrant par exemple en essayant d’expliquer que les terroristes faisaient tomber les tours parce que c’était les deux jambes de leur mère, tout ça est absolument horrible et abject, à vomir moi j’ai horreur de ça, ils ont été désastreux au moment de l’affaire Strauss-Kahn moi j’ai compté 19 diagnostics différents…

Oui le problème vient autant peut-être de ces psychanalystes en (…) que de la demande réelle de la part des gens dans…

ER – Mais c’est que nous avons assez de ces demandes voyeuristes vides, ridicules, moïques, d’explications simplistes de l’individu, au risque de me faire attaquer je dirai non ! la psychanalyse ne doit pas servir à ça.

Où est la limite comment la définissez-vous ?

ER – La limite c’est que un psychanalyste doit être aussi autre chose que psychanalyste. Et il doit comprendre que cette doctrine a été amenée à la fin du XIXème siècle, que c’est quelque chose de formidablement intelligent, et que ça ne doit pas servir – et d’ailleurs Freud n’était pas comme ça, s’en méfiait, lui-même évidemment était habité par l’idée de tout expliquer par la psychanalyse mais il s’en méfiait Freud était quelqu’un qui doutait de lui-même, c’est pour ça que j’aime beaucoup Freud, mais il ne faut absolument pas que la psychanalyse devienne un système d’explication de tout et de n’importe quoi et que les psychanalystes s’enferment dans une explication où tout doit être interprété, et en effet les psychanalystes ont eu tendance que n’importe quel problème pouvait s’expliquer de cette façon là. Et les médias adorent ça. Le médias adorent ça parce que les médias sont souvent très très pervers, les grands médias, ils font venir des gens qui disent n’importe quoi, parce que ça choque parce que ça provoque un effet, de cette façon là, de provocation, mais c’est très dangereux et je suis personnellement tout à fait opposée à ce genre de sottise. Parce que d’ailleurs, c’est ce qui m’a fait dire que les psychanalystes risquaient de devenir les plus grands ennemis d’eux-mêmes. Je rappelle quand même que la haine de la psychanalyse publie depuis 1905, un brûlot conte Freud tous les cinq ans je ne sais pas si vous voyez ce que ça fait depuis plus d’un siècle, donc c’est une doctrine haïe, beaucoup plus que d’autres systèmes de pensée, anthropologiques ou philosophiques, et donc pour lutter contre cette bêtise de la haine de Freud il faut être soi-même très intelligent et ne pas céder à n’importe quoi.


AVR – L’appel au secours est lancé (musique). (…) Lacan envers et contre tout (Seuil) et à paraître avec Alain Badiou un ouvrage intitulé Lacan, passé, présent, qu’on trouve également au Seuil.

Toujours dans je vous conseille L’eau et les rêves de Gaston Bachelard. Gaston Bachelard qui essaye de montrer en quel sens il y a un narcissisme positif, pas toujours névrosant, dans l’œuvre esthétique notamment lisez le c’est passionnant, et également la référence que Plotin fait au mythe de Narcisse dans ses Traités notamment le premier Traité sur le beau, qu’on trouve dans une nouvelle édition, en Garnier-Flammarion.

Les batailles de l’autisme : hier et aujourd’hui

LES BATAILLES DE L’AUTISME : HIER ET AUJOURD’HUI

Par Jacques Hofmann

– Février 2012

L’autisme a été déclaré grande cause nationale en 2012. On ne peut que s’en réjouir et espérer, à cette occasion, l’ouverture de débats apaisés qui permettront une meilleure information du public. L’affaire semble pourtant mal partie !

Depuis son individualisation en 1943 par un psychiatre américain, Leo Kanner, ce syndrome, caractérisé par un « trouble inné du contact affectif », une tendance très précoce de l’enfant à s’isoler, à refuser les changements et l’imprévu et à s’absorber dans des rituels, des stéréotypies et des intérêts restreints, fait l’objet de véritables batailles. Des points de vue exclusifs s’affrontent, avec un refus, une caricature voire une diabolisation de la perspective de l’autre qui donnent parfois l’impression que l’autisme contaminent ceux qui s’y trouvent confrontés, parents, professionnels ou même politiques, et entraînent les polémiques sur des positions d’une intolérance dont on trouve ailleurs peu d’exemples dans nos sociétés démocratiques.

idiots

Un détour historique peut éclairer les conflits actuels. Autrefois, les autistes étaient confondus dans la grande masse des arriérés mentaux dénommés « idiots« . Ce terme dérive d’un mot grec au sens voisin de celui d’autos qui a donné autisme. Les deux mots ont subi d’ailleurs des glissades sémantiques analogues et pris un même sens insultant, très mal vécu par les intéressés et leur famille. En dehors de quelques rares expériences médico-pédagogiques vite abandonnées, les enfants autistes ont longtemps connu l’enfermement et l’abandon dans les services les plus défavorisés des anciens asiles d’aliénés où ils étaient généralement laissés sans soins et sans éducation. Seules étaient utilisées, devant les cas d’agitation, la psychochirurgie et massivement, lors leur mise en circulation, les neuroleptiques. Considérés comme des dégénérés inéducables, à l’époque où régnait une théorie pessimiste de la tare héréditaire, ils ont été victimes, dans plusieurs états des États-Unis ou en Europe du Nord, sous prétexte d’eugénisme, de stérilisation, de castration et même, en Allemagne, à la prise de pouvoir d’Hitler, d’extermination, alors que la France se contentait de l’internement à vie et de la ségrégation des sexes. C’est, en réaction contre des pratiques déshumanisantes et qui leur refusaient toute perspective d’amélioration, que, à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, dans tout le monde occidental, des psychiatres en rupture avec la tradition asilaire, ont mis sur pied des équipes multidisciplinaires associant psychologues, assistants sociaux, éducateurs spécialisés, infirmiers et infirmières, et transformé les vieux services d’asile en internats thérapeutiques.

psychoses de l’enfant

De nouvelles professions, d’orthophoniste, de psychomotricien, d’ergothérapeute, y ont vu le jour et le détachement d’enseignants de l’Éducation Nationale a permis d’y créer des classes spécialisées. Grâce à une prise en charge de plus en plus intensive et individualisée, un affinement de la sémiologie et une étude poussée des mécanismes psychopathologiques ont été rendues possibles. Après les premières descriptions de Kanner, les auteurs ont été amenés à regrouper, sous le nom générique de psychoses de l’enfant, un ensemble de troubles divers, dont l’autisme proprement dit ne formait qu’un sous-ensemble.

révolution psychiatrique

La psychiatrie dans son ensemble connaissait alors une véritable révolution, En France, un corps de psychiatres publics, dont beaucoup étaient issus de la Résistance, découvraient, avec horreur, le parallélisme entre la situation des malades internés survivants de la famine qui avait décimé les hôpitaux psychiatriques pendant l’Occupation et celle des rescapés des camps de concentration. Ils se convertissaient progressivement à l’approche psychopathologique. Issue des travaux d’un certains nombres de médecins, psychologues et philosophes, elle consistait, au delà des comportements observables, à chercher à se mettre à la place du patient pour tenter d’envisager le monde de son point de vue et essayer de comprendre de l’intérieur ses croyances, ses désirs, ses émotions. Se fondant sur un mode de connaissance particulier, l’empathie (et pas seulement sur la perception visuelle ou auditive), elle permettait de construire des hypothèses sur la signification d’un symptôme, sur la place qu’il prend dans le vécu global d’un patient, sur la manière dont il s’inscrit dans son histoire personnelle. Ce dialogue générateur à la fois de connaissance et aussi de thérapie (le sentiment d’être compris par un autre entraînant une meilleure compréhension et une meilleure gestion de soi-même) était certes facilité par l’introduction des nouveaux « médicaments de l’esprit  » qui calmaient les formes les plus violentes de folie.

psychothérapie institutionnelle

Mais il était rendu surtout possible par une modification générale du climat institutionnel où des groupes jusque là condamnés à s’observer sans se parler (les soignants et les soignés) commençaient à communiquer entre eux. C’est ce qu’on a appelé, en France, la psychothérapie institutionnelle. Elle rejoignait les pratiques des communautés thérapeutiques anglaises et la milieu therapy américaine. Certes, sur le plan théorique, elle devait beaucoup aux apports de l’écoute particulière de l’autre inaugurée par Freud et à sa formulation d’une « autre scène » inconsciente sur laquelle se déploient des représentations articulées en scénarios (les fantasmes) que le sujet conscient ignore, mais qu’on peut reconstituer à partir de ses rêves, de ses lapsus, de ses actes manqués et des associations libres auxquels ces éléments donnent lieu dans un échange spécifique, la cure analytique. Mais on a encore trop tendance à confondre avec la psychanalyse une psychiatrie dynamique aux sources beaucoup plus diverses (l’éducation active de Freynet, la phénoménologie, la psychosociologie, la dynamique des groupes) et qui n’a jamais oublié son ancrage médical : la prise en compte des désordres organiques et l’utilisation des médicaments pour les corriger.

approches pluridimensionnelles

D’abord expérimentée dans les services d’adultes, ces orientations ont rapidement gagné les services d’enfants. Avec les mêmes outils théoriques, mais en utilisant beaucoup moins les médicaments, les pédopsychiatres de la deuxième moitié du siècle dernier, ont développé des approches pluridimensionnelles où la vie quotidienne rythmée par un certains nombres d’activités éducatives, pédagogiques et thérapeutiques était utilisée pour permettre à l’enfant d’acquérir, avec des compétences sociales et scolaires, un développement des facultés d’imagination et de symbolisation.

perspective éducative à la psychothérapie d’un enfant

Au début à temps plein, ces prises en charge institutionnelles, ont évolué, avec la mise en place, en 1972, des secteurs de psychiatrie infantojuvénile, mais aussi avec l’évolution de la société et des demandes des parents, vers des prises en charge à temps partiel (hôpital de jour) voire très partiel (centre d’accueil thérapeutique à temps partiel) en substituant progressivement aux classes en établissement sanitaire une scolarisation en milieu normal, d’abord à l‘école maternelle puis dans les autres degrés du système scolaire. Cette inclusion scolaire, entreprise de manière isolée, dès le début des années 80, à l’initiative d’un certain nombre d’équipes pédopsychiatriques, a été généralisée par une loi en 2005. Parallèlement, le secteur médico-social, mis en place à la Libération principalement par des associations de familles d’enfants dits « inadaptés, » en collaboration avec des professionnels, accueillait dans ses instituts médico-éducatifs un certain nombre d’enfants autistes ou atteints d’autres troubles graves du développement. Il connaissait une évolution similaire et, malgré des obstacles administratifs, aujourd’hui surmontés, travaillait de plus en plus en collaboration et en complémentarité avec le secteur sanitaire. Au côté des ateliers utilisant des médiations sportives, culturelles, artistiques, et des rééducations du langage ou de la motricité, diverses formes de psychothérapies individuelles ou groupales ont cherché à aider l’enfant à mieux comprendre ses émotions et à maîtriser, en les comprenant mieux, les angoisses, parfois violentes, qui pouvaient le traverser. Ces psychothérapies avaient d’abord été expérimentées aux États-Unis et en Angleterre principalement par deux écoles de psychanalystes issues l’une de la fille de Freud, Anna, qui préconisait d’associer une perspective éducative à la psychothérapie d’un enfant, l’autre de Mélanie Klein, qui soutenait une approche exclusivement interprétative qu’elle avait tenté avec succès, dès 1929, auprès d’un enfant manifestement autiste. Déjà, alors que les bombardements faisaient rage sur Londres, des controverses vigoureuses avaient opposé, au sein de la Société britannique de psychanalyse, les tenants de ces deux approches.

progrès de la recherche

Les auteurs français ont généralement occupé une position pragmatique médiane. Ils ont surtout multiplié les dispositifs de prise en charge, de façon hélas inégale sur le territoire national, avec des moyens qui, même si, dans un premier temps, ils ont connu une progression rapide, se sont vite révélés insuffisants avant de subir actuellement une réduction drastique. Poursuivant leurs recherches, ils ont repéré les dimensions psychotiques réversibles de certaines arriérations mentales tenues alors pour irréversibles et donc changé le pronostic d’enfants déficients intellectuels. En même temps, en affinant une distinction déjà proposée aux États-Unis par Margaret Mahler, ils différenciaient l’autisme proprement dit des dysharmonies psychotiques et, avec Roger Misès, mettaient en évidence à côté des psychoses (autistiques, dysharmoniques ou déficitaires) la catégorie des « pathologies limites  » où domine l’élément dépressif et la mauvaise structuration de la personnalité qui peut se manifester par divers troubles du comportement. Certains psychothérapeutes ont été surtout inspirés par les recherches de psychanalystes anglais postkleiniens, comme Donald Meltzer et Frances Tustin qui, s’intéressant plus particulièrement à l’autisme, ont enrichi la sémiologie en décrivant les particularités du fonctionnement sensoriel des autistes (aujourd’hui retrouvées et précisées par les sciences cognitives) et approfondi l’étude psychopathologique. D’autres, comme René Diatkine ou Serge Lebovici, ont rapporté et commenté des cures détaillées et prolongées. D’autres encore ont trouvé dans les théories et malheureusement dans une utilisation parfois obscure et pas toujours bien comprise du vocabulaire de Jacques Lacan la justification de ce qui s’annonçait comme des dérives, considérées à tort comme affectant le service pédopsychiatrique public tout entier.
Elles avaient commencé aux États-Unis où s’était étendu avec le recours extensif au diagnostic de schizophrénie infantile (aujourd’hui très limité) l’idée d’une origine purement psychologique des troubles psychiques graves de l’enfant attribués, sans preuves convaincantes, à un dysfonctionnement des interactions précoces mère-bébé, lié à une problématique inconsciente dépressive ou agressive de la mère. On proposait donc aux mères une psychanalyse associée à celle de leur enfant. La paternité de cette psychogenèse exclusive est fautivement attribuée à un éducateur de formation psychanalytique, Bruno Bettelheim, directeur d’une école spécialisée à Chicago, où se pratiquait une milieu therapy de qualité, et qui a surtout eu le tort d’utiliser pour décrire le monde tel que l’enfant se le représente (et non tel qu’il est réellement), une métaphore empruntée à son expérience personnelle dans les camps de concentration et comprise par les parents comme une insupportable et injuste mise en accusation.

idéologie psychogénétique

En France, cette idéologie psychogénétique a été répandue, malgré les critiques d’autres psychanalystes, par des ouvrages à grand succès éditorial, tel L’enfant arriéré et sa mère d’une psychanalyste d’origine belge, élève de Françoise Dolto, Maud Mannoni. Elle faisait de l’enfant autiste, psychotique ou déficient, la victime des désirs mortifères de la mère qui était supposée le réduire à l’état d’un « phallus  inclus dans sa propre jouissance » (sic). En même temps, se développait une antipsychiatrie qui accusait le système en place de vouloir normaliser de force les anormaux pour les soumettre aux exigences de la société et voyait dans la famille et dans l’école les principaux agents de transmission des forces de répression. On était au décours de Mai 68, qui avait vu, entre autres, la séparation de la neurologie et de la psychiatrie. Pour répondre à une demande en extension et combler un grand retard de l’équipement sanitaire, un effort considérable de formation aboutit à la mise sur le marché rapide et mal contrôlée de plusieurs générations de psychiatres, de psychologues, d’éducateurs ou d’infirmiers dont certains, pris dans l’air du temps, se jetèrent goulûment, sans toujours bien les digérer, sur des clichés qui alimentaient leur propre rébellion contre l’ordre établi. Malgré les efforts de lieux de formation solide, à l’origine principalement parisiens, comme la Fondation Vallée à Gentilly, le Centre Alfred Binet dans le XIIIème, l’Institut de puériculture, l’Institut Montsouris, ou suisse – les facultés de médecine de Genève et de Lausanne–, malgré la multiplication ensuite en province des enseignants-chercheurs de pédopsychiatrie et de psychologie clinique associés à quelques équipes de secteur particulièrement performantes, les nouveaux professionnels, formés sur le terrain, n’intégraient pas toujours la psychopathologie dans toutes ses dimensions complexes et ses nuances subtiles.

équations simplistes

Des oppositions binaires se propageaient entre l’organique et le psychologique, le corps et l’esprit, la maladie et le handicap, le soin et l’éducation et entretenaient des égalités simplistes :
_ – psychologique=curable=maladie=soin exclusif
_ – organique=incurable=handicap=éducation spécialisée.

_ Elles étaient entretenues par la séparation entre les budgets sanitaires et les budgets médico-sociaux, dépendant de directions et parfois de ministères différents. D’où une tendance d’abord généreuse, mais aux conséquences néfastes, à nier la dimension somatique et le handicap, à ne tenir compte, de manière exclusive, que de la psychologie et d’un processus morbide et à en attribuer l’étiologie à l’entourage familial, afin de maintenir un espoir de changement. D’où la tendance aussi à minimiser les objectifs éducatifs et pédagogiques au nom d’un « tout thérapeutique, » dans l’attente de l’éveil spontané chez l’enfant d’un désir de connaître et d’apprendre.

appliquant à un domaine où elles sont inadaptées les prescriptions de la cure psychanalytique

De trop nombreux parents se sont alors trouvés face à des interlocuteurs qui refusaient de leur donner un diagnostic, sous prétexte de ne pas « chosifier » l’enfant en l’enfermant dans un destin immuable. En même temps, le succès de certaines théories issues des thérapies familiales systémiques, quelquefois repensées par une psychanalyse dite transgénérationnelle, conduisait certains thérapeutes à ne voir dans la destinée de l’enfant malade que l’incarnation des difficultés de communication du système familial tout entier ou le poids d’une transmission de secrets et de non dits remontant à plusieurs générations. Interrogés parfois de manière intrusive sur leur propre histoire, les parents, venus consulter pour leur enfant, se sentaient malgré eux engagés dans un processus thérapeutique qui ne correspondait pas à leur demande. La culpabilité naturelle que tout parent peut éprouver quand son enfant est en difficulté était aggravée par cette curiosité maladroite. De plus, appliquant à un domaine où elles sont inadaptées les prescriptions de la cure psychanalytique, certains soignants refusaient d’informer les parents sur le contenu des séances thérapeutiques et allaient jusqu’à leur interdire l’entrée dans les lieux de soins, réservés aux seuls enfants et où, comme on l’a dit, les perspectives éducative étaient mises à l’écart. Cette culture du secret ne pouvait qu’entretenir des fantasmes de séduction ou de détournement de l’affection de l’enfant qui sont inévitables quand on confie son enfant à des tiers. Quant au refus de l’éducatif, il témoignait d’un désintérêt pour les attentes des parents souvent vécu par eux comme un mépris.

légitime réaction parentale

Enfin et surtout, l’absence de résultats spectaculaires et immédiats dans des pathologies graves et de longue évolution, le refus d’évaluer de manière objective des pratiques considérées de l’ordre de l’ineffable accentuaient une défiance légitime. Face à des situations qui n’avaient rien d’exceptionnel (même si elles n’étaient pas aussi répandues que des rapports successifs ont pu le prétendre, sans aucune enquête sérieuse), on comprend qu’un petit groupe de parents soit allé chercher d’autres méthodes et une autre écoute. Ignorant tout le travail entrepris quotidiennement sur le terrain et dans plusieurs congrès par des parents et des professionnels pour rapprocher leurs points de vue et mieux se comprendre, ils ont fait sécession avec la principale association de familles de personnes autistes (la Fédération Sésame Autisme) et sont partis s’informer aux États-Unis.

prévalence des représentations sociales de l’autisme

Une réaction virulente contre l’attribution exclusive de l’autisme à des facteurs psychologiques environnementaux s’y était produite dès les années 60. Elle avait abouti à la création d’un puissant lobby : l’Autism Society of America qui avait obtenu la reconnaissance légale de l’autisme comme une incapacité développementale, au même titre que l’épilepsie, l’arriération mentale ou l’infirmité motrice cérébrale. Participant à l’élaboration d’une nouvelle nomenclature des troubles mentaux, alors en cours, cette association avait réussi à faire bannir le terme de « psychose de l’enfant », considéré comme stigmatisant, et à le remplacer par celui de Trouble envahissant du dévelopement. D’abord tenu pour un de ces troubles, l’autisme en était devenu, au fil des réactualisations de la nomenclature, le noyau autour duquel se disposait tout les autres, au sein d’un Trouble du spectre autistique  dont les critères allaient s’élargissant, multipliant par vingt la prévalence du trouble autistique. Aujourd’hui encore, les enquêtes américaines en population générale qui reposent sur des questionnaires adressés à toute personne pouvant professionnellement se trouver au contact d’enfants (enseignants, pédiatres, puéricultrices, moniteurs de centres de loisir etc…) traduisent plus la prévalence des représentations sociales de l’autisme que celle du trouble lui-même. Le diagnostic est en effet fondé non sur des tests biologiques ou sur une imagerie médicale particulière, mais sur une typologie consensuelle, soumise comme tout consensus aux groupes de pression, en quête de statut social et de compensations.

programme TEACCH

Profitant d’un amendement de la constitution américaine qui oblige les états à assurer l’éducation de tous les enfants, un psychologue formé initialement par Bruno Bettelheim mais qui s’était brouillé avec lui, Eric Schopler, eut l’habileté de proposer à l’état de Caroline du Nord un programme extensif pour les personnes autistes ou présentant des handicaps de la communication, qui associait étroitement les parents à des prises en charge individualisées et structurées, selon des modèles calqués étroitement sur les particularités du fonctionnement autistique. Le développement de chaque enfant était régulièrement évalué à l’aide de tests spécifiques et le traitement adapté à l’émergence de leurs compétences. Ce programme, le programme TEACCH, fut d’abord expérimenté, en France, par un petit nombre d’établissements médicosociaux et par un nombre encore plus restreint d’établissements sanitaires. Présenté déjà par certains de ses promoteurs comme une machine de guerre contre le service public de psychiatrie et la psychanalyse qui, prétendument, l’inspirait exclusivement, il fit en retour l’objet d’attaques en règle des psychanalystes les plus intégristes et de leurs collaborateurs.

vers une sortie par le haut des oppositions stériles

Avec le temps, les oppositions semblaient s’atténuer et nombre d’enseignements des méthodes schoplériennes ainsi que le souci d’évaluation commençaient à diffuser un peu partout, sans annuler pour autant les acquis d’une réflexion psychopathologique ni l’attention portée à la vie intérieure des personnes autistes, aux modalités particulières de leur pensée et de leur gestion des émotions. Un certain nombre des dérives mentionnées plus haut, étaient en voie de résorption. À la suite de directives ministérielles, la pratique du diagnostic se généralisait. Les institutions sanitaires et médicosociales s’ouvraient à un partenariat effectif avec les parents, et les équipes, mieux formées, se montraient plus prudentes dans le maniement d’hypothèses causales vécues comme culpabilisantes. La neurobiologie et la génétique restaient encore pauvres en résultats probants (la plupart des dysfonctionnements ou des mutations relevées ne s’appliquant qu’à un petit nombre d’autistes et n’étant souvent pas spécifiques de l’autisme). Mais la recherche se poursuivait. Les sciences cognitives, en particulier la psychologie du développement, apportaient de nouvelles compréhensions de certains facteurs psychopathologiques et laissaient envisager une sortie par le haut des oppositions stériles inné-acquis, organique-psychologique, soin-éducation, maladie-handicap qui avaient si longtemps obscurci les débats.

ABA : analyse appliquée du comportement

C’est alors qu’une nouvelle guerre a éclaté. Elle a pour objectif premier de faire la promotion d’une méthode déjà ancienne, développée aux États-Unis par un psychologue d’origine norvégienne, Ivar Lovaas, alors que le courant qu’on a appelé behaviorisme (traduit par comportementalisme) était dominant dans les facultés de psychologie américaine. Issu de la découverte des réflexes conditionnés par Pavlov, ce courant considérait l’intériorité psychique comme inaccessible à la science et réduisait tout le fonctionnement mental à une succession et à une généralisation de réponses à des stimulus. Jugé aujourd’hui comme dépassé par les neuroscientifiques, ce modèle a inspiré une série de traitements de modification du comportement par un système de récompenses et de punitions : l’ABA (en anglais Applied Behavioral Analysis, analyse appliquée du comportement). Appliqué de manière intensive, jusqu’à quarante heures par semaine, à l’autisme, il a été présenté par son initiateur comme capable de ramener à la vie normale près de la moitié des enfants autistes dépistés précocement (ce que des évaluations postérieures ont mis sérieusement en doute, faisant état de biais de recrutement).
_ Après avoir connu un grand succès dans les pays anglosaxons et d’Europe du Nord, il y semble actuellement en reflux, d’une part pour des raisons économiques mais aussi parce qu’il fait l’objet de critiques d’un certain nombre d’usagers (les autistes dits de « haut niveau » ou syndrome d’Asperger) qui contestent une méthode vécue par eux comme un conditionnement dégradant. Plusieurs travaux publiés ou en cours de publication ont, par ailleurs, relativisé l’évaluation de ses résultats.

associations virulentes contre l’ensemble des prises en charge institutionnelles multidimensionnelles

Il est présenté néanmoins, en France, par certaines associations de parents, comme le seul validé scientifiquement. Ces associations, médiatiquement très introduites, ont relancé la bataille contre un ennemi largement construit par leurs attaques. Celles-ci ont en effet pour cible une « psychanalyse » qui, pour ces parents représente le mal absolu, en continuant, selon eux, à les culpabiliser et à leur refuser l’accès aux lieu de soins. À entendre la campagne menée par ces associations, qui n’hésitent pas à mettre en cause voire à menacer de poursuites des praticiens respectables, le diagnostic serait toujours refusé aux parents ou, quand il serait enfin formulé, le serait dans des termes que ces parents récusent car ils persistent à recourir à un vocabulaire d’inspiration psychopathologique. En continuant à pratiquer avec les enfants une « psychanalyse » dont on aurait démontré l’inefficacité (qui ? et où ?), la pédopsychiatrie française se rendrait coupable d’une véritable maltraitance. Sous ce terme global de « psychanalyse » ces associations n’entendent pas seulement des psychothérapies analytiques authentiques (qui, faute d’un personnel formé en nombre suffisant, ne concernent, dans des indications précises, qu’un très petit nombre d’enfants, dont les parents sont en règle générale demandeurs). Elles entendent plutôt l’ensemble des prises en charge institutionnelles multidimensionnelles développées dans les hôpitaux de jour et les instituts médico-éducatifs, où les théories psychanalytiques issues des travaux de quelques chercheurs offrent simplement une base théorique qui continue à donner du sens au travail quotidien.

le packing : un contact apaisant, réunifiant une image du corps ressentie comme morcelée

Une pratique, peut-être parce qu’elle est plus codifiée que les autres et fait l’objet de formations spécifiques, suscite surtout leur colère. C’est une méthode empirique d’enveloppements humides, le packing, utilisée d’abord avec des patients schizophrènes puis appliquée aux enfants autistes surtout dans les cas d’automutilations, afin d’apporter à l’enfant un contact apaisant, réunifiant une image du corps ressentie comme morcelée. Utilisée par un petit nombre d’équipes, dans un petit nombre de cas, cette méthode a fait l’objet d’une expertise du Haut Conseil de la Santé publique qui, sous réserve de suivre une procédure rigoureuse, l’a tenue pour inoffensive. Elle n’a, de toutes manières, rien à voir avec la psychanalyse, même si certains praticiens utilisent des concepts d’origine psychanalytique pour expliquer ses effets.

pour une sorte de pensée unique imposée à tous les centres de formation

Les parents réclament son interdiction. Bien introduits dans diverses instances officielles, ils ont obtenu, d’autre part, la promulgation d’un « socle commun de connaissances » dont ils voudraient faire une sorte de pensée unique imposée à tous les centres de formation. On a pu les voir ainsi revendiquer auprès d’un président d’université la suppression d’un module où il était question d’étudier, sur un plan historique, les diverses théories de l’autisme… dont celles de certains psychanalystes honnis par eux ! Espérant ainsi obtenir la haute main sur la formation, ils demandent d’avoir seuls le choix des traitements de leurs enfants, et exigent le redéploiement des budgets actuellement consacrés à l’autisme vers le financement des méthodes qui leur conviennent.

ralliement des pouvoirs publics aux thèses ultras

Face à des attaques d’une telle ampleur, on aurait pu s’attendre à ce que les pouvoirs publics cherchent à calmer les passions et favorisent une discussion entre les divers protagonistes. Ils se sont, au contraire, rallié de manière unilatérale à la position défendue par les associations les plus virulentes. Il est ainsi étonnant que, contrairement à ce qui se passe dans d’autres ministères, les autorités ne prennent pas davantage en compte l’honneur des personnels, souvent nommés par concours, qui dépendent statutairement de l’Université, des Affaires Sociales ou de la Santé et dont les diplômes sont nationalement reconnus. Il est étonnant aussi qu’à l’heure où l’on vient d’attribuer leur autonomie aux universités, on puisse envisager d’unifier par décret ou par la loi le contenu des enseignements et l’orientation des recherches dans le seul domaine de l’autisme.

une véritable dictature des usagers

Alors que dans les années 60 et 70, la Direction générale de la Santé, en lien avec les professionnels et avec les associations familiales avaient soutenu fortement l’évolution des structures psychiatriques, il semble qu’aujourd’hui, sous l’influence d’une opinion et de politiques peut-être mal informés, on s’oriente vers la destruction du dispositif existant pour obéir à une véritable dictature des usagers ou, du moins, de ceux qui affirment être représentatifs de ces usagers et parler en leur nom (S’il y a, comme on l’affirme, 400.000 personnes autistes en France, combien parmi elles ou leur famille sont associées aux associations à la pointe du combat). Assimilant probablement la psychanalyse à une molécule dangereuse, un député vient même de proposer une loi interdisant son utilisation dans l’autisme, ce qui n’est pas sans rappeler fâcheusement des régimes où la pratique et la pensée psychanalytiques furent proscrites comme science « juive » ou comme science « bourgeoise ». Faudra-t-il un jour poser la question prioritaire de constitutionnalité pour pouvoir, sans encourir une sanction, poursuivre des recherches psychopathologiques hors du champ très étroitement limité des méthodes comportementalistes que le projet de loi voudrait promouvoir ?

climat de tolérance mutuelle et d’ouverture

Une grande cause nationale mérite mieux que ces combats. Nul ne saurait nier qu’il existe des manques criants dans l’équipement national. Le problème est à la fois quantitatif et qualitatif. En dépit de réels progrès, beaucoup d’autistes, notamment les plus lourdement frappés ne trouvent pas de places adaptées. Les enfants et les adolescents commencent à être scolarisés de manière plus large, mais cette scolarisation n’est pas toujours accompagnée comme il conviendrait. Elle reste souvent symbolique et les enseignants sont laissés seuls pour assurer une pédagogie qui nécessite présence, attention et créativité. L’entrée dans l’âge adulte est un moment particulièrement difficile et angoissant pour les familles comme pour les sujets autistes. Il demande un accompagnement spécifique qui est rarement assuré. Comme l’a dit récemment dans le Monde un psychiatre, Moïse Assouline, l’intensité de la prise en charge est plus importante que telle ou telle méthode estampillée. J’y ajouterai la diversité, la complémentarité en réseau entre plusieurs approches éducatives, pédagogiques et soignantes au sens large (pas exclusivement « psychanalytiques » » ou supposées telles). Cela nécessite de sortir des affrontements et des intolérances véritablement « autistiques ». Cela nécessite aussi des recherches et des évaluations qui ne peuvent se poursuivre que dans un climat de tolérance mutuelle et d’ouverture.

sortir de l’image stéréotypée d’une pédopsychiatrie aliénée à une caricature de psychanalyse

On aimerait ainsi, pour commencer à sortir de l’image stéréotypée d’une pédopsychiatrie aliénée à une caricature de psychanalyse, que soit lancée une grande enquête sur ce qui se fait réellement dans les institutions pédopsychiatriques et médicosociales où, malgré les restrictions financières de l’heure, malgré le manque de places et de personnels, malgré aussi le discrédit dont on cherche à les frapper, sont accueillis actuellement la grande majorité des autistes. On aimerait aussi que soit engagées (ou poursuivies) des recherches sur la validité des conceptions psychopathologiques qui inspirent la plupart des prises en charge institutionnelles. Les grandes revues médicales internationales, dominées par les modèles biologiques et par une conception restrictive de la science, qui a fait ses preuves dans les sciences de la nature, mais qui ne s’applique pas aussi aisément aux sciences humaines, ne sont pas très ouvertes à ce type de recherche. Cantonnées dans des revues de moindre diffusion, adoptant souvent une méthodologie d’évaluation clinique différente de celles de l’Evidence Based Medicine appliquées à la chirurgie ou aux médicaments, elles restent mal connues de l’opinion. Celle-ci est plus sensible aux effets d’annonce répétitifs, mais souvent sans lendemain, de la découverte d’un gène ou d’une zone cérébrale responsables de l’autisme. Il ne faudrait pas que des effets de mode infléchissent, par à coups, l’accompagnement d’un trouble qui affecte le plus souvent la vie entière et qui exige stabilité et continuité.

Les batailles de l’autisme : hier et aujourd’hui

Les batailles de l’autisme : hier et aujourd’hui

L’autisme a été déclaré grande cause nationale en 2012. On ne peut que s’en réjouir et espérer, à cette occasion, l’ouverture de débats apaisés qui permettront une meilleure information du public. L’affaire semble pourtant mal partie !

Depuis son individualisation en 1943 par un psychiatre américain, Leo Kanner, ce syndrome, caractérisé par un « trouble inné du contact affectif », une tendance très précoce de l’enfant à s’isoler, à refuser les changements et l’imprévu et à s’absorber dans des rituels, des stéréotypies et des intérêts restreints, fait l’objet de véritables batailles. Des points de vue exclusifs s’affrontent, avec un refus, une caricature voire une diabolisation de la perspective de l’autre qui donnent parfois l’impression que l’autisme contaminent ceux qui s’y trouvent confrontés, parents, professionnels ou même politiques, et entraînent les polémiques sur des positions d’une intolérance dont on trouve ailleurs peu d’exemples dans nos sociétés démocratiques.

idiots

Un détour historique peut éclairer les conflits actuels. Autrefois, les autistes étaient confondus dans la grande masse des arriérés mentaux dénommés « idiots« . Ce terme dérive d’un mot grec au sens voisin de celui d’autos qui a donné autisme. Les deux mots ont subi d’ailleurs des glissades sémantiques analogues et pris un même sens insultant, très mal vécu par les intéressés et leur famille. En dehors de quelques rares expériences médico-pédagogiques vite abandonnées, les enfants autistes ont longtemps connu l’enfermement et l’abandon dans les services les plus défavorisés des anciens asiles d’aliénés où ils étaient généralement laissés sans soins et sans éducation. Seules étaient utilisées, devant les cas d’agitation, la psychochirurgie et massivement, lors leur mise en circulation, les neuroleptiques. Considérés comme des dégénérés inéducables, à l’époque où régnait une théorie pessimiste de la tare héréditaire, ils ont été victimes, dans plusieurs états des États-Unis ou en Europe du Nord, sous prétexte d’eugénisme, de stérilisation, de castration et même, en Allemagne, à la prise de pouvoir d’Hitler, d’extermination, alors que la France se contentait de l’internement à vie et de la ségrégation des sexes. C’est, en réaction contre des pratiques déshumanisantes et qui leur refusaient toute perspective d’amélioration, que, à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, dans tout le monde occidental, des psychiatres en rupture avec la tradition asilaire, ont mis sur pied des équipes multidisciplinaires associant psychologues, assistants sociaux, éducateurs spécialisés, infirmiers et infirmières, et transformé les vieux services d’asile en internats thérapeutiques.

psychoses de l’enfant

De nouvelles professions, d’orthophoniste, de psychomotricien, d’ergothérapeute, y ont vu le jour et le détachement d’enseignants de l’Éducation Nationale a permis d’y créer des classes spécialisées. Grâce à une prise en charge de plus en plus intensive et individualisée, un affinement de la sémiologie et une étude poussée des mécanismes psychopathologiques ont été rendues possibles. Après les premières descriptions de Kanner, les auteurs ont été amenés à regrouper, sous le nom générique de psychoses de l’enfant, un ensemble de troubles divers, dont l’autisme proprement dit ne formait qu’un sous-ensemble.

révolution psychiatrique

La psychiatrie dans son ensemble connaissait alors une véritable révolution, En France, un corps de psychiatres publics, dont beaucoup étaient issus de la Résistance, découvraient, avec horreur, le parallélisme entre la situation des malades internés survivants de la famine qui avait décimé les hôpitaux psychiatriques pendant l’Occupation et celle des rescapés des camps de concentration. Ils se convertissaient progressivement à l’approche psychopathologique. Issue des travaux d’un certains nombres de médecins, psychologues et philosophes, elle consistait, au delà des comportements observables, à chercher à se mettre à la place du patient pour tenter d’envisager le monde de son point de vue et essayer de comprendre de l’intérieur ses croyances, ses désirs, ses émotions. Se fondant sur un mode de connaissance particulier, l’empathie (et pas seulement sur la perception visuelle ou auditive), elle permettait de construire des hypothèses sur la signification d’un symptôme, sur la place qu’il prend dans le vécu global d’un patient, sur la manière dont il s’inscrit dans son histoire personnelle. Ce dialogue générateur à la fois de connaissance et aussi de thérapie (le sentiment d’être compris par un autre entraînant une meilleure compréhension et une meilleure gestion de soi-même) était certes facilité par l’introduction des nouveaux « médicaments de l’esprit  » qui calmaient les formes les plus violentes de folie.

psychothérapie institutionnelle

Mais il était rendu surtout possible par une modification générale du climat institutionnel où des groupes jusque là condamnés à s’observer sans se parler (les soignants et les soignés) commençaient à communiquer entre eux. C’est ce qu’on a appelé, en France, la psychothérapie institutionnelle. Elle rejoignait les pratiques des communautés thérapeutiques anglaises et la milieu therapy américaine. Certes, sur le plan théorique, elle devait beaucoup aux apports de l’écoute particulière de l’autre inaugurée par Freud et à sa formulation d’une « autre scène » inconsciente sur laquelle se déploient des représentations articulées en scénarios (les fantasmes) que le sujet conscient ignore, mais qu’on peut reconstituer à partir de ses rêves, de ses lapsus, de ses actes manqués et des associations libres auxquels ces éléments donnent lieu dans un échange spécifique, la cure analytique. Mais on a encore trop tendance à confondre avec la psychanalyse une psychiatrie dynamique aux sources beaucoup plus diverses (l’éducation active de Freynet, la phénoménologie, la psychosociologie, la dynamique des groupes) et qui n’a jamais oublié son ancrage médical : la prise en compte des désordres organiques et l’utilisation des médicaments pour les corriger.

approches pluridimensionnelles

D’abord expérimentée dans les services d’adultes, ces orientations ont rapidement gagné les services d’enfants. Avec les mêmes outils théoriques, mais en utilisant beaucoup moins les médicaments, les pédopsychiatres de la deuxième moitié du siècle dernier, ont développé des approches pluridimensionnelles où la vie quotidienne rythmée par un certains nombres d’activités éducatives, pédagogiques et thérapeutiques était utilisée pour permettre à l’enfant d’acquérir, avec des compétences sociales et scolaires, un développement des facultés d’imagination et de symbolisation.

perspective éducative à la psychothérapie d’un enfant

Au début à temps plein, ces prises en charge institutionnelles, ont évolué, avec la mise en place, en 1972, des secteurs de psychiatrie infantojuvénile, mais aussi avec l’évolution de la société et des demandes des parents, vers des prises en charge à temps partiel (hôpital de jour) voire très partiel (centre d’accueil thérapeutique à temps partiel) en substituant progressivement aux classes en établissement sanitaire une scolarisation en milieu normal, d’abord à l‘école maternelle puis dans les autres degrés du système scolaire. Cette inclusion scolaire, entreprise de manière isolée, dès le début des années 80, à l’initiative d’un certain nombre d’équipes pédopsychiatriques, a été généralisée par une loi en 2005. Parallèlement, le secteur médico-social, mis en place à la Libération principalement par des associations de familles d’enfants dits « inadaptés, » en collaboration avec des professionnels, accueillait dans ses instituts médico-éducatifs un certain nombre d’enfants autistes ou atteints d’autres troubles graves du développement. Il connaissait une évolution similaire et, malgré des obstacles administratifs, aujourd’hui surmontés, travaillait de plus en plus en collaboration et en complémentarité avec le secteur sanitaire. Au côté des ateliers utilisant des médiations sportives, culturelles, artistiques, et des rééducations du langage ou de la motricité, diverses formes de psychothérapies individuelles ou groupales ont cherché à aider l’enfant à mieux comprendre ses émotions et à maîtriser, en les comprenant mieux, les angoisses, parfois violentes, qui pouvaient le traverser. Ces psychothérapies avaient d’abord été expérimentées aux États-Unis et en Angleterre principalement par deux écoles de psychanalystes issues l’une de la fille de Freud, Anna, qui préconisait d’associer une perspective éducative à la psychothérapie d’un enfant, l’autre de Mélanie Klein, qui soutenait une approche exclusivement interprétative qu’elle avait tenté avec succès, dès 1929, auprès d’un enfant manifestement autiste. Déjà, alors que les bombardements faisaient rage sur Londres, des controverses vigoureuses avaient opposé, au sein de la Société britannique de psychanalyse, les tenants de ces deux approches.

progrès de la recherche

Les auteurs français ont généralement occupé une position pragmatique médiane. Ils ont surtout multiplié les dispositifs de prise en charge, de façon hélas inégale sur le territoire national, avec des moyens qui, même si, dans un premier temps, ils ont connu une progression rapide, se sont vite révélés insuffisants avant de subir actuellement une réduction drastique. Poursuivant leurs recherches, ils ont repéré les dimensions psychotiques réversibles de certaines arriérations mentales tenues alors pour irréversibles et donc changé le pronostic d’enfants déficients intellectuels. En même temps, en affinant une distinction déjà proposée aux États-Unis par Margaret Mahler, ils différenciaient l’autisme proprement dit des dysharmonies psychotiques et, avec Roger Misès, mettaient en évidence à côté des psychoses (autistiques, dysharmoniques ou déficitaires) la catégorie des « pathologies limites  » où domine l’élément dépressif et la mauvaise structuration de la personnalité qui peut se manifester par divers troubles du comportement. Certains psychothérapeutes ont été surtout inspirés par les recherches de psychanalystes anglais postkleiniens, comme Donald Meltzer et Frances Tustin qui, s’intéressant plus particulièrement à l’autisme, ont enrichi la sémiologie en décrivant les particularités du fonctionnement sensoriel des autistes (aujourd’hui retrouvées et précisées par les sciences cognitives) et approfondi l’étude psychopathologique. D’autres, comme René Diatkine ou Serge Lebovici, ont rapporté et commenté des cures détaillées et prolongées. D’autres encore ont trouvé dans les théories et malheureusement dans une utilisation parfois obscure et pas toujours bien comprise du vocabulaire de Jacques Lacan la justification de ce qui s’annonçait comme des dérives, considérées à tort comme affectant le service pédopsychiatrique public tout entier.
Elles avaient commencé aux États-Unis où s’était étendu avec le recours extensif au diagnostic de schizophrénie infantile (aujourd’hui très limité) l’idée d’une origine purement psychologique des troubles psychiques graves de l’enfant attribués, sans preuves convaincantes, à un dysfonctionnement des interactions précoces mère-bébé, lié à une problématique inconsciente dépressive ou agressive de la mère. On proposait donc aux mères une psychanalyse associée à celle de leur enfant. La paternité de cette psychogenèse exclusive est fautivement attribuée à un éducateur de formation psychanalytique, Bruno Bettelheim, directeur d’une école spécialisée à Chicago, où se pratiquait une milieu therapy de qualité, et qui a surtout eu le tort d’utiliser pour décrire le monde tel que l’enfant se le représente (et non tel qu’il est réellement), une métaphore empruntée à son expérience personnelle dans les camps de concentration et comprise par les parents comme une insupportable et injuste mise en accusation.

idéologie psychogénétique

En France, cette idéologie psychogénétique a été répandue, malgré les critiques d’autres psychanalystes, par des ouvrages à grand succès éditorial, tel L’enfant arriéré et sa mère d’une psychanalyste d’origine belge, élève de Françoise Dolto, Maud Mannoni. Elle faisait de l’enfant autiste, psychotique ou déficient, la victime des désirs mortifères de la mère qui était supposée le réduire à l’état d’un « phallus  inclus dans sa propre jouissance » (sic). En même temps, se développait une antipsychiatrie qui accusait le système en place de vouloir normaliser de force les anormaux pour les soumettre aux exigences de la société et voyait dans la famille et dans l’école les principaux agents de transmission des forces de répression. On était au décours de Mai 68, qui avait vu, entre autres, la séparation de la neurologie et de la psychiatrie. Pour répondre à une demande en extension et combler un grand retard de l’équipement sanitaire, un effort considérable de formation aboutit à la mise sur le marché rapide et mal contrôlée de plusieurs générations de psychiatres, de psychologues, d’éducateurs ou d’infirmiers dont certains, pris dans l’air du temps, se jetèrent goulûment, sans toujours bien les digérer, sur des clichés qui alimentaient leur propre rébellion contre l’ordre établi. Malgré les efforts de lieux de formation solide, à l’origine principalement parisiens, comme la Fondation Vallée à Gentilly, le Centre Alfred Binet dans le XIIIème, l’Institut de puériculture, l’Institut Montsouris, ou suisse – les facultés de médecine de Genève et de Lausanne–, malgré la multiplication ensuite en province des enseignants-chercheurs de pédopsychiatrie et de psychologie clinique associés à quelques équipes de secteur particulièrement performantes, les nouveaux professionnels, formés sur le terrain, n’intégraient pas toujours la psychopathologie dans toutes ses dimensions complexes et ses nuances subtiles. Des oppositions binaires se propageaient entre l’organique et le psychologique, le corps et l’esprit, la maladie et le handicap, le soin et l’éducation et entretenaient des égalités simplistes : psychologique=curable=maladie=soin exclusif, organique=incurable=handicap=éducation spécialisée. Elles étaient entretenues par la séparation entre les budgets sanitaires et les budgets médico-sociaux, dépendant de directions et parfois de ministères différents. D’où une tendance d’abord généreuse, mais aux conséquences néfastes, à nier la dimension somatique et le handicap, à ne tenir compte, de manière exclusive, que de la psychologie et d’un processus morbide et à en attribuer l’étiologie à l’entourage familial, afin de maintenir un espoir de changement. D’où la tendance aussi à minimiser les objectifs éducatifs et pédagogiques au nom d’un « tout thérapeutique, » dans l’attente de l’éveil spontané chez l’enfant d’un désir de connaître et d’apprendre.

appliquant à un domaine où elles sont inadaptées les prescriptions de la cure psychanalytique

De trop nombreux parents se sont alors trouvés face à des interlocuteurs qui refusaient de leur donner un diagnostic, sous prétexte de ne pas « chosifier » l’enfant en l’enfermant dans un destin immuable. En même temps, le succès de certaines théories issues des thérapies familiales systémiques, quelquefois repensées par une psychanalyse dite transgénérationnelle, conduisait certains thérapeutes à ne voir dans la destinée de l’enfant malade que l’incarnation des difficultés de communication du système familial tout entier ou le poids d’une transmission de secrets et de non dits remontant à plusieurs générations. Interrogés parfois de manière intrusive sur leur propre histoire, les parents, venus consulter pour leur enfant, se sentaient malgré eux engagés dans un processus thérapeutique qui ne correspondait pas à leur demande. La culpabilité naturelle que tout parent peut éprouver quand son enfant est en difficulté était aggravée par cette curiosité maladroite. De plus, appliquant à un domaine où elles sont inadaptées les prescriptions de la cure psychanalytique, certains soignants refusaient d’informer les parents sur le contenu des séances thérapeutiques et allaient jusqu’à leur interdire l’entrée dans les lieux de soins, réservés aux seuls enfants et où, comme on l’a dit, les perspectives éducative étaient mises à l’écart. Cette culture du secret ne pouvait qu’entretenir des fantasmes de séduction ou de détournement de l’affection de l’enfant qui sont inévitables quand on confie son enfant à des tiers. Quant au refus de l’éducatif, il témoignait d’un désintérêt pour les attentes des parents souvent vécu par eux comme un mépris.

légitime réaction parentale

Enfin et surtout, l’absence de résultats spectaculaires et immédiats dans des pathologies graves et de longue évolution, le refus d’évaluer de manière objective des pratiques considérées de l’ordre de l’ineffable accentuaient une défiance légitime. Face à des situations qui n’avaient rien d’exceptionnel (même si elles n’étaient pas aussi répandues que des rapports successifs ont pu le prétendre, sans aucune enquête sérieuse), on comprend qu’un petit groupe de parents soit allé chercher d’autres méthodes et une autre écoute. Ignorant tout le travail entrepris quotidiennement sur le terrain et dans plusieurs congrès par des parents et des professionnels pour rapprocher leurs points de vue et mieux se comprendre, ils ont fait sécession avec la principale association de familles de personnes autistes (la Fédération Sésame Autisme) et sont partis s’informer aux États-Unis.

prévalence des représentations sociales de l’autisme

Une réaction virulente contre l’attribution exclusive de l’autisme à des facteurs psychologiques environnementaux s’y était produite dès les années 60. Elle avait abouti à la création d’un puissant lobby : l’Autism Society of America qui avait obtenu la reconnaissance légale de l’autisme comme une incapacité développementale, au même titre que l’épilepsie, l’arriération mentale ou l’infirmité motrice cérébrale. Participant à l’élaboration d’une nouvelle nomenclature des troubles mentaux, alors en cours, cette association avait réussi à faire bannir le terme de « psychose de l’enfant », considéré comme stigmatisant, et à le remplacer par celui de Trouble envahissant du dévelopement. D’abord tenu pour un de ces troubles, l’autisme en était devenu, au fil des réactualisations de la nomenclature, le noyau autour duquel se disposait tout les autres, au sein d’un Trouble du spectre autistique  dont les critères allaient s’élargissant, multipliant par vingt la prévalence du trouble autistique. Aujourd’hui encore, les enquêtes américaines en population générale qui reposent sur des questionnaires adressés à toute personne pouvant professionnellement se trouver au contact d’enfants (enseignants, pédiatres, puéricultrices, moniteurs de centres de loisir etc…) traduisent plus la prévalence des représentations sociales de l’autisme que celle du trouble lui-même. Le diagnostic est en effet fondé non sur des tests biologiques ou sur une imagerie médicale particulière, mais sur une typologie consensuelle, soumise comme tout consensus aux groupes de pression, en quête de statut social et de compensations.

programme TEACCH

Profitant d’un amendement de la constitution américaine qui oblige les états à assurer l’éducation de tous les enfants, un psychologue formé initialement par Bruno Bettelheim mais qui s’était brouillé avec lui, Eric Schopler, eut l’habileté de proposer à l’état de Caroline du Nord un programme extensif pour les personnes autistes ou présentant des handicaps de la communication, qui associait étroitement les parents à des prises en charge individualisées et structurées, selon des modèles calqués étroitement sur les particularités du fonctionnement autistique. Le développement de chaque enfant était régulièrement évalué à l’aide de tests spécifiques et le traitement adapté à l’émergence de leurs compétences. Ce programme, le programme TEACCH, fut d’abord expérimenté, en France, par un petit nombre d’établissements médicosociaux et par un nombre encore plus restreint d’établissements sanitaires. Présenté déjà par certains de ses promoteurs comme une machine de guerre contre le service public de psychiatrie et la psychanalyse qui, prétendument, l’inspirait exclusivement, il fit en retour l’objet d’attaques en règle des psychanalystes les plus intégristes et de leurs collaborateurs.

vers une sortie par le haut des oppositions stériles

Avec le temps, les oppositions semblaient s’atténuer et nombre d’enseignements des méthodes schoplériennes ainsi que le souci d’évaluation commençaient à diffuser un peu partout, sans annuler pour autant les acquis d’une réflexion psychopathologique ni l’attention portée à la vie intérieure des personnes autistes, aux modalités particulières de leur pensée et de leur gestion des émotions. Un certain nombre des dérives mentionnées plus haut, étaient en voie de résorption. À la suite de directives ministérielles, la pratique du diagnostic se généralisait. Les institutions sanitaires et médicosociales s’ouvraient à un partenariat effectif avec les parents, et les équipes, mieux formées, se montraient plus prudentes dans le maniement d’hypothèses causales vécues comme culpabilisantes. La neurobiologie et la génétique restaient encore pauvres en résultats probants (la plupart des dysfonctionnements ou des mutations relevées ne s’appliquant qu’à un petit nombre d’autistes et n’étant souvent pas spécifiques de l’autisme). Mais la recherche se poursuivait. Les sciences cognitives, en particulier la psychologie du développement, apportaient de nouvelles compréhensions de certains facteurs psychopathologiques et laissaient envisager une sortie par le haut des oppositions stériles inné-acquis, organique-psychologique, soin-éducation, maladie-handicap qui avaient si longtemps obscurci les débats.

ABA : analyse appliquée du comportement

C’est alors qu’une nouvelle guerre a éclaté. Elle a pour objectif premier de faire la promotion d’une méthode déjà ancienne, développée aux États-Unis par un psychologue d’origine norvégienne, Ivar Lovaas, alors que le courant qu’on a appelé behaviorisme (traduit par comportementalisme) était dominant dans les facultés de psychologie américaine. Issu de la découverte des réflexes conditionnés par Pavlov, ce courant considérait l’intériorité psychique comme inaccessible à la science et réduisait tout le fonctionnement mental à une succession et à une généralisation de réponses à des stimulus. Jugé aujourd’hui comme dépassé par les neuroscientifiques, ce modèle a inspiré une série de traitements de modification du comportement par un système de récompenses et de punitions : l’ABA (en anglais Applied Behavioral Analysis, analyse appliquée du comportement). Appliqué de manière intensive, jusqu’à quarante heures par semaine, à l’autisme, il a été présenté par son initiateur comme capable de ramener à la vie normale près de la moitié des enfants autistes dépistés précocement (ce que des évaluations postérieures ont mis sérieusement en doute, faisant état de biais de recrutement).

méthode vécue comme un conditionnement dégradant

Après avoir connu un grand succès dans les pays anglosaxons et d’Europe du Nord, il y semble actuellement en reflux, d’une part pour des raisons économiques mais aussi parce qu’il fait l’objet de critiques d’un certain nombre d’usagers (les autistes dits de « haut niveau » ou syndrome d’Asperger) qui contestent une méthode vécue par eux comme un conditionnement dégradant. Plusieurs travaux publiés ou en cours de publication ont, par ailleurs, relativisé l’évaluation de ses résultats.

associations virulentes contre l’ensemble des prises en charge institutionnelles multidimensionnelles

Il est présenté néanmoins, en France, par certaines associations de parents, comme le seul validé scientifiquement. Ces associations, médiatiquement très introduites, ont relancé la bataille contre un ennemi largement construit par leurs attaques. Celles-ci ont en effet pour cible une « psychanalyse » qui, pour ces parents représente le mal absolu, en continuant, selon eux, à les culpabiliser et à leur refuser l’accès aux lieu de soins. À entendre la campagne menée par ces associations, qui n’hésitent pas à mettre en cause voire à menacer de poursuites des praticiens respectables, le diagnostic serait toujours refusé aux parents ou, quand il serait enfin formulé, le serait dans des termes que ces parents récusent car ils persistent à recourir à un vocabulaire d’inspiration psychopathologique. En continuant à pratiquer avec les enfants une « psychanalyse » dont on aurait démontré l’inefficacité (qui ? et où ?), la pédopsychiatrie française se rendrait coupable d’une véritable maltraitance. Sous ce terme global de « psychanalyse » ces associations n’entendent pas seulement des psychothérapies analytiques authentiques (qui, faute d’un personnel formé en nombre suffisant, ne concernent, dans des indications précises, qu’un très petit nombre d’enfants, dont les parents sont en règle générale demandeurs). Elles entendent plutôt l’ensemble des prises en charge institutionnelles multidimensionnelles développées dans les hôpitaux de jour et les instituts médico-éducatifs, où les théories psychanalytiques issues des travaux de quelques chercheurs offrent simplement une base théorique qui continue à donner du sens au travail quotidien.

le packing : un contact apaisant, réunifiant une image du corps ressentie comme morcelée

Une pratique, peut-être parce qu’elle est plus codifiée que les autres et fait l’objet de formations spécifiques, suscite surtout leur colère. C’est une méthode empirique d’enveloppements humides, le packing, utilisée d’abord avec des patients schizophrènes puis appliquée aux enfants autistes surtout dans les cas d’automutilations, afin d’apporter à l’enfant un contact apaisant, réunifiant une image du corps ressentie comme morcelée. Utilisée par un petit nombre d’équipes, dans un petit nombre de cas, cette méthode a fait l’objet d’une expertise du Haut Conseil de la Santé publique qui, sous réserve de suivre une procédure rigoureuse, l’a tenue pour inoffensive. Elle n’a, de toutes manières, rien à voir avec la psychanalyse, même si certains praticiens utilisent des concepts d’origine psychanalytique pour expliquer ses effets.

pour une sorte de pensée unique imposée à tous les centres de formation

Les parents réclament son interdiction. Bien introduits dans diverses instances officielles, ils ont obtenu, d’autre part, la promulgation d’un « socle commun de connaissances » dont ils voudraient faire une sorte de pensée unique imposée à tous les centres de formation. On a pu les voir ainsi revendiquer auprès d’un président d’université la suppression d’un module où il était question d’étudier, sur un plan historique, les diverses théories de l’autisme… dont celles de certains psychanalystes honnis par eux ! Espérant ainsi obtenir la haute main sur la formation, ils demandent d’avoir seuls le choix des traitements de leurs enfants, et exigent le redéploiement des budgets actuellement consacrés à l’autisme vers le financement des méthodes qui leur conviennent.

ralliement des pouvoirs publics aux thèses ultras

Face à des attaques d’une telle ampleur, on aurait pu s’attendre à ce que les pouvoirs publics cherchent à calmer les passions et favorisent une discussion entre les divers protagonistes. Ils se sont, au contraire, rallié de manière unilatérale à la position défendue par les associations les plus virulentes. Il est ainsi étonnant que, contrairement à ce qui se passe dans d’autres ministères, les autorités ne prennent pas davantage en compte l’honneur des personnels, souvent nommés par concours, qui dépendent statutairement de l’Université, des Affaires Sociales ou de la Santé et dont les diplômes sont nationalement reconnus. Il est étonnant aussi qu’à l’heure où l’on vient d’attribuer leur autonomie aux universités, on puisse envisager d’unifier par décret ou par la loi le contenu des enseignements et l’orientation des recherches dans le seul domaine de l’autisme.

une véritable dictature des usagers

Alors que dans les années 60 et 70, la Direction générale de la Santé, en lien avec les professionnels et avec les associations familiales avaient soutenu fortement l’évolution des structures psychiatriques, il semble qu’aujourd’hui, sous l’influence d’une opinion et de politiques peut-être mal informés, on s’oriente vers la destruction du dispositif existant pour obéir à une véritable dictature des usagers ou, du moins, de ceux qui affirment être représentatifs de ces usagers et parler en leur nom (S’il y a, comme on l’affirme, 400.000 personnes autistes en France, combien parmi elles ou leur famille sont associées aux associations à la pointe du combat). Assimilant probablement la psychanalyse à une molécule dangereuse, un député vient même de proposer une loi interdisant son utilisation dans l’autisme, ce qui n’est pas sans rappeler fâcheusement des régimes où la pratique et la pensée psychanalytiques furent proscrites comme science « juive » ou comme science « bourgeoise ». Faudra-t-il un jour poser la question prioritaire de constitutionnalité pour pouvoir, sans encourir une sanction, poursuivre des recherches psychopathologiques hors du champ très étroitement limité des méthodes comportementalistes que le projet de loi voudrait promouvoir ?

climat de tolérance mutuelle et d’ouverture

Une grande cause nationale mérite mieux que ces combats. Nul ne saurait nier qu’il existe des manques criants dans l’équipement national. Le problème est à la fois quantitatif et qualitatif. En dépit de réels progrès, beaucoup d’autistes, notamment les plus lourdement frappés ne trouvent pas de places adaptées. Les enfants et les adolescents commencent à être scolarisés de manière plus large, mais cette scolarisation n’est pas toujours accompagnée comme il conviendrait. Elle reste souvent symbolique et les enseignants sont laissés seuls pour assurer une pédagogie qui nécessite présence, attention et créativité. L’entrée dans l’âge adulte est un moment particulièrement difficile et angoissant pour les familles comme pour les sujets autistes. Il demande un accompagnement spécifique qui est rarement assuré. Comme l’a dit récemment dans le Monde un psychiatre, Moïse Assouline, l’intensité de la prise en charge est plus importante que telle ou telle méthode estampillée. J’y ajouterai la diversité, la complémentarité en réseau entre plusieurs approches éducatives, pédagogiques et soignantes au sens large (pas exclusivement « psychanalytiques » » ou supposées telles). Cela nécessite de sortir des affrontements et des intolérances véritablement « autistiques ». Cela nécessite aussi des recherches et des évaluations qui ne peuvent se poursuivre que dans un climat de tolérance mutuelle et d’ouverture.

sortir de l’image stéréotypée d’une pédopsychiatrie aliénée à une caricature de psychanalyse

On aimerait ainsi, pour commencer à sortir de l’image stéréotypée d’une pédopsychiatrie aliénée à une caricature de psychanalyse, que soit lancée une grande enquête sur ce qui se fait réellement dans les institutions pédopsychiatriques et médicosociales où, malgré les restrictions financières de l’heure, malgré le manque de places et de personnels, malgré aussi le discrédit dont on cherche à les frapper, sont accueillis actuellement la grande majorité des autistes. On aimerait aussi que soit engagées (ou poursuivies) des recherches sur la validité des conceptions psychopathologiques qui inspirent la plupart des prises en charge institutionnelles. Les grandes revues médicales internationales, dominées par les modèles biologiques et par une conception restrictive de la science, qui a fait ses preuves dans les sciences de la nature, mais qui ne s’applique pas aussi aisément aux sciences humaines, ne sont pas très ouvertes à ce type de recherche. Cantonnées dans des revues de moindre diffusion, adoptant souvent une méthodologie d’évaluation clinique différente de celles de l’Evidence Based Medicine appliquées à la chirurgie ou aux médicaments, elles restent mal connues de l’opinion. Celle-ci est plus sensible aux effets d’annonce répétitifs, mais souvent sans lendemain, de la découverte d’un gène ou d’une zone cérébrale responsables de l’autisme. Il ne faudrait pas que des effets de mode infléchissent, par à coups, l’accompagnement d’un trouble qui affecte le plus souvent la vie entière et qui exige stabilité et continuité.

Devenir de la psychanalyse – 31 janvier 2012

DEVENIR DE LA PSYCHANALYSE ?

[31 janvier 2012]

Par Jacqueline Rousseau-Dujardin

Octobre-novembre 2011
La question du statut de la psychanalyse

Partons d’un rappel sans lequel les considérations sur le devenir de la psychanalyse n’auraient pas de sens : pendant des années, la psychanalyse n’a pas eu de statut légal en France. Un certain nombre de médecins l’exerçaient. Les actes psychanalytiques qui faisaient partie de leur activité étaient considérés comme actes médicaux et remboursés comme tels par la sécurité sociale Si des psychologues, des philosophes ou autres voulaient pratiquer la psychanalyse, ils pouvaient avoir un statut légal après une formation de psychologie, mais sans que les actes psychanalytiques pratiqués avec leurs patients soient reconnus comme tels par la SS. Inégalité et injustice (fondée sur l’ancrage réputé médical de la psychanalyse) contre lesquelles on comprend que les non médecins se soient insurgés. En outre, contradiction avec l’article bien connu de Freud (1926) sur la ”psychanalyse laïque” protestant contre le fait que seuls des médecins puissent exercer la psychanalyse.

Après des années de discussions, voire de disputes, l’affaire semble aujourd’hui réglée : la psychanalyse est aux yeux de l’État français une psychothérapie parmi d’autres, en admettant qu’elle soit différente des autres. Mais en somme, chacune se réclame de sa différence. Donc, de ce point de vue, elle est comme les autres.

C’est ce « comme » -là qui fait problème ; pour certains, ceux qui ont travaillé à la mise en place d’un dispositif légal, il règle les difficultés liées à la non réglementation de la psychanalyse, à l’absence d’un statut légal, à sa prétention d’échapper au contrôle de l’État : on pense réduire ainsi le danger auquel les éventuels « charlatans » peuvent soumettre, par leur louche exercice, un public que rien ne permet d’en protéger. Objectif sécuritaire accordé au ton général de la société actuelle et, il faut bien le dire, compréhensible par des abus dont il ne semble pas pourtant que de nombreux cas se soient fait connaître.

Pour d’autres, dont je suis, il existe une spécificité psychanalytique qui empêche d’assimiler cette discipline à une autre psychothérapie (cela ne préjuge en rien de la valeur de telle ou telle), bien que, et c’est fort important, la différence soit difficile à exposer ; bien que, et là est peut-être un obstacle infranchissable, on ne puisse l’éprouver qu’en ayant soi-même été en analyse, pratiqué l’analyse ; mais aussi, bien que les exigences de la pratique de la psychanalyse soient telles – pour le patient autant que pour l’analyste – que, d’une part, les psychanalystes éprouvent parfois la tentation d’orienter la cure vers la psychothérapie, d’autre part que le patient tende lui-même vers une version plus légère de sa mise en jeu. Je crois, pour ma part, que, si les dispositions légales prises récemment pour réglementer l’exercice de la psychanalyse peuvent concourir à son extinction progressive – raison pour laquelle je me suis ralliée aux mouvements de protestation qu’elles ont soulevés – elle est travaillée depuis qu’elle existe par des forces puissantes qui, chez les psychanalystes eux-mêmes et de façon plus ou moins consciente, protestent contre ce que la situation psychanalytique leur prescrit.

Ajoutons aux difficultés qui rendent actuellement la place de la psychanalyse plus précaire la vague cognitiviste avec son corollaire, les thérapies comportementales, accompagnées ou non de médications censées régler, chez les enfants, par exemple, certains désordres de l’activité.

Les débuts freudiens

Situation psychanalytique. C’est le terme qui me paraît le mieux convenir à ce qui s’instaure, qui devrait s’instaurer entre un psychanalyste et son ou sa patiente à partir du moment où la cure est envisagée par l‘un et par l’autre. C’est-à-dire après que le patient ait exposé sa souffrance et que le psychanalyste puisse penser que sa pratique apportera des effets positifs. Le mot « guérir », qui a déclenché des débats infinis, ne saurait certes convenir en la matière. Mais on ne peut le condamner sans quelques précisions : guérir les troubles sexuels de ses premières patientes – hystériques de la Vienne début vingtième siècle – était bien le but que Freud assignait à la découverte dont il poursuivait l’espoir , même si très vite lui apparut, sans optimisme démesuré – c’est le moins qu’on puisse dire – que le travail analytique n’apportait pas la guérison de symptômes comme il est courant en médecine, mais pouvait amener l’analysant à une posture plus supportable dans sa vie. A cet égard, la fin des Études sur l’hystérie (1895) éclaire une orientation dont la complexité ne cessera de retenir l’attention : après avoir comparé les effets des « psychothérapies cathartiques » qu’il pratiquait à des opérations chirurgicales telles « l’ouverture d’une cavité pleine de pus, le grattage d’une carie », « établissement plus favorable à l’évolution du processus de guérison » , Freud envisage la réponse à donner à l’objection suivante que pourrait lui faire une patiente : « ”Vous dites vous-même que mon mal est en rapport avec les circonstances de ma vie, avec mon destin. Alors comment pourrez-vous m’aider ?” J’ai alors donné la réponse suivante : ” Certes, il est hors de doute qu’il serait plus facile au destin qu’à moi-même de vous débarrasser de vos maux, mais vous pourrez vous convaincre d’une chose, c’est que vous trouverez grand avantage, en cas de réussite, à transformer votre misère hystérique en malheur banal. Avec un psychisme redevenu sain, vous serez plus capable de lutter avec ce dernier.” » Pas question de guérison, donc, mais d’une modification du récit, par soi et à soi, de sa vie, étant entendu que les effets de la cure sont portés par le discours du patient sur lequel intervient celui du psychanalyste interprétant, l’ensemble des deux discours constituant à mon sens le discours psychanalytique. Et il est l’agent essentiel de l’effet thérapeutique de la situation psychanalytique. Un effet limité, il est vrai à l’acceptation du malheur banal, impacts du réel appartenant à l’inéluctable, lequel n’est pas à confondre avec le destin, à moins d’y inclure les « circonstances de la vie » en se privant de toute maîtrise les concernant. C’est justement ce que l’invention freudienne a permis d’éviter : car si elle apportait une ”troisième blessure narcissique” en révélant les processus inconscients, elle proposait une prise sur eux par l’interprétation.

Psychanalyse et destin

Un embranchement, pourrait-on dire : d’un côté la chasse aux symptômes qui occupent le premier plan de la clinique et constituent l’objet de la plainte, de l’autre, la « lutte avec le destin ». En fait, Freud ne le savait pas encore précisément mais c’est bien ce deuxième chemin, laissé à la recherche de la patiente, qu’adoptera la psychanalyse, en adjoignant à celle-ci un compagnon de route, le psychanalyste ; un des éléments peut-être qui imposera à son inventeur la fréquentation assidue de la tragédie antique dont il tirera – et Lacan après lui – ses modèles. Et qui donnera à la psychanalyse un côté tragique, souvent rapproché, s’agissant de Freud, de son « pessimisme », mais revendiqué, exploré comme tel par Lacan.

C’est un aspect de cette discipline, la psychanalyse que je pratique depuis plusieurs décennies, qui me paraît inacceptable. J’insiste : le mot « destin », employé par Freud, est d’un poids accablant qui, si on le conserve, annule justement les effets analytiques possibles. Les « opérations thérapeutiques » se réglant, du fait de la situation psychanalytique « par surcroît », (les symptômes) comme le disait Freud, la tâche de l’analyste et de l’analysant, ensemble, est bien de désamorcer ce qui apparaît comme le destin et de réduire ce qu’il a d’inéluctable à la naissance et à la mort en allégeant et rendant malléables autant que possible les circonstances qui entourent et marquent, entravent les existences. De restituer aussi au sujet la maîtrise limitée qu’il en a, travaillant à mettre en question le fantasme de toute-puissance qui ne cesse de l’occuper et, par ce ”travail ”, de lui ouvrir l’accès à l’autre. Cela ne saurait se confondre avec un processus d’adaptation aux normes d’une société donnée. Il s’agit, au contraire, par cette restitution, de faciliter pour un sujet une liberté intérieure avec ses possibilités critiques. Ce qui en fait un citoyen, sujet politique, inacceptable par un régime dictatorial, comme on vient de le voir une fois de plus par l’arrestation de la psychanalyste syrienne Rafah Nached n’ayant aucune activité politique contre le pouvoir régnant. La subversion inhérente à la mise au clair des systèmes de défense par l’activité psychanalytique suffit à la caractériser comme subversive. D’où les critiques que l’on peut adresser à des points de vue sur la psychanalyse qui la voient comme déclenchant ou favorisant l’individualisme en tant que marque de l’époque contemporaine. La réflexion sur un soi qui, souffrant, ne se laisse jamais oublier, peut et doit ouvrir, au contraire, la douleur désamorcée, sur un accès à l’autre empêché jusque-là. Cela ne peut rester en dehors du politique.

Un point de vue sur la place de la sexualité en psychanalyse

On sera peut-être surpris de constater que, dans la cure, c’est du côté de la naissance que l’acceptation de l’inéluctable – elle ne sera jamais qu’asymptotique – est la plus difficile. C’est oublier que la sexualité y joue un rôle évident, à moins qu’il ne soit aveuglant. Je l’ai dit, redit, écrit et réécrit : personne n’acceptera jamais d’être né de l’union sexuelle, désirante, de ceux qui sont ses parents, sans y avoir été pour rien, sans avoir eu un, son, mot à dire. L’exploration, par Freud et les psychanalystes qui l’ont suivi, avec, bien entendu, leurs patients, de ce qu’on a appelé la scène primitive, aussi riche qu’elle a pu être, bute sur cet obstacle qui n’est jamais franchi. Pour moi, c’est, avec la mort, les deux bornes du réel entre lesquelles, en analyse, que pourra se jouer l’activité psychique symbolique, imaginaire, et se rapporter les réflexions tenant à ce que Freud appelait « réalité extérieure ». Ce sont aussi les blessures, les entames incombables dans lesquelles s’engouffreront la crainte de la castration, ou l’envie du pénis, dispositif théorique mis en place et hyperbolisé par les psychanalystes, eux-mêmes, répugnant selon moi à affronter ces terribles limites, naissance et mort.

Impossible d’asséner cette proposition sans la déplier quelque peu, sachant qu’on pourrait y consacrer autant de travaux qu’on en a produit pour mettre en place l’édifice condamnant les hommes à la crainte de la castration, les femmes à l’envie du pénis, le tout centré sur une vue de la différence des sexes en accord avec les mentalités du temps freudien. C’est une des marques de l’ancrage de la psychanalyse dans l’anthropologie et l’histoire, c’est aussi une des raisons pour lesquelles ses concepts, figés dans une gangue doctrinale, doivent être réexaminés. La France a certes connu un « retour à Freud » fécond grâce à Lacan qui, sans doute, a préservé une spécificité psychanalytique disparue ailleurs. Mais l’omniprésence, chez lui et ceux qui s’y réfèrent, de ” la castration ” – même avec la conception qu’il en a – signe une fidélité à une vue de la sexualité qui ne peut se maintenir, qui pourrait d’ailleurs être abandonnée. Une phrase du livre de Conrad Stein, Le monde du rêve, le monde des enfants, qui vient d’être édité le met en évidence : […] le deuil à faire en psychanalyse est celui d’un être qui ne saurait avoir d’existence réelle , deuil auquel un sujet advient dans l’accession au symbolique (Ce qui est en question n’est autre chose que ce que Lacan a nommé ” la castration ”, à ne pas confondre avec le complexe de castration.) » Je pourrais, quant à moi, situer la marche de l’analyse comme un travail sur le fantasme de toute-puissance lequel, bien entendu, inclut le fantasme d’auto-engendrement, avec refus de l’union des parents, par où il rejoint la sexualité et ses avanies, dont la crainte de castration ou l’envie du pénis. Ce n’est pas là négliger le symptôme ou les symptômes et la souffrance qui s’y attache mais suivre le chemin qui permettra d’en éclairer les fixations dans le récit de soi.

Dynamique de la cure. Le transfert et ses pièges

Je fais état ici d’une position personnelle sur la psychanalyse. D’autres pourront exprimer autrement la marche de la cure, la façon dont ils la voient se dérouler, mettront en place des articulations théoriques différentes. Les trajets envisagés n’en témoigneront pas moins de la nécessité de repères dont certains, marqués par Freud, sont toujours valables : le transfert tout d’abord, sans lequel l’analyse ne saurait se dérouler. Amour en déplacement, en déplacements aussi car il peut revêtir le psychanalyste de rôles différents pour les besoins des causes venant tour à tour sur la scène des séances. Amour qui ne saurait être payé de retour comme on l’espère de l’amour habituel, ce qui instaure une asymétrie fondamentale dans la situation psychanalytique, et que le contre-transfert ne peut compenser, même si, bien entendu, le ”contre” en question n’implique pas d’hostilité.

Si Freud a perçu très vite le transfert et certains des pièges qu’il tendait aux psychanalystes, il n’a pas manqué d’y tomber lui-même – comme on le lui a reproché et on le lui reproche encore – sans mesurer toute l’étrangeté du phénomène qu’il avait découvert et qu’il faudrait des années à lui et à ses successeurs pour explorer. Non que des ”transferts” n’existent pas dans la vie courante. Mais que le transfert soit repéré et instauré comme le pivot autour duquel tournera la cure, dénié qu’il soit par le, la patient(e) ou utilisé comme moyen de séduction, cela exige du psychanalyste une vigilance qui reconnaisse et maintienne la nécessité de l’asymétrie dont je parlais plus haut. Que certains, beaucoup peut-être s’y soient fait prendre où s’y laissent prendre en connaissance de cause, c’est évident. Oui, c’est critiquable, c’est un aspect par lequel la psychanalyse présente des dangers et le problème se pose constamment de les voir venir, de les détecter en fonction des épisodes de la cure.

neutralité bienveillante

Freud avait proposé, pour y parer, une attitude du psychanalyste qui préserve autant que possible de cet écueil : la neutralité bienveillante, notion qui paraît à l’heure actuelle démodée, non reprise, que je sache, par Lacan occupé à établir une éthique de la psychanalyse qui passe par le tragique, ou éclipsée par des travaux portant sur les traumatismes, individuels ou collectifs, dont beaucoup mettent l’accent sur la sympathie avec le patient-victime. Comme si la ”neutralité bienveillante ” était à confondre avec l’indifférence, excluait l’accueil, l’écoute d’une parole à laquelle on offre de se délivrer de ses enfermements conflictuels en explorant, justement, le conflit. Son rôle n’est évidemment pas d’exclure l’empathie ; mais d’éviter le jugement, y compris positif, qui ne peut avoir qu’un effet de fixation des conflits internes ; de refuser la connivence, de ne pas permettre qu’elle s’établisse, aussi tentante qu’elle soit quand les intérêts culturels du patient, par exemple, sont en rapport avec ceux du psychanalyste, bien plus encore s’il jouit d’un certain prestige qui pourrait se refléter sur ce dernier. Mais aussi lorsque le patient, dans un désir tout à fait compréhensible de franchir les limites de la séance tend à instaurer une ”conversation” dont la banalité annulerait ce qu’a d’exceptionnel l’échange analytique : la non-réponse à des demandes usuelles, en maintenant le cap sur la demande qui a motivé la cure. Très difficile, cette non réponse ; essentielle pourtant si l’on veut que s’établisse et se maintienne la situation psychanalytique. Répugnance à l’incivilité, crainte de perdre, rebuté par l’étrangeté de cette asymétrie le patient non encore habitué, minimisation des enjeux lourds de situations en effet minuscules, tous les arguments sont bons – ou apparaissent ainsi dans l’instant – pour franchir le pas … et répondre. Et d’autant plus que les temps sont durs pour certains praticiens ; que, même si la venue sur le divan est plus fréquente que les attaques répétées contre la psychanalyse ne le laisseraient croire, elle est inégale et semble favoriser, en fait de divans, ceux qui ne prennent pas tant de précautions pour préserver ce qu’on a appelé d’un terme qui, lui aussi a vieilli, le cadre.

Dommage, grand dommage. C’est lui qui permettait, qui permet encore le déroulement de l’analyse comme le montre, par exemple, le livre de Serge Viderman, La construction de l’espace analytique, espace inaccessible dans la vie courante. Lui, qui, si l’on veut bien s’y référer, préserve des « petits arrangements », moins frustrants, certes, pour l’un et pour l’autre partenaires qu’une rigueur de mauvaise réputation, mais ruinent l’espace qui doit rester ouvert aux projections du patient autant qu’il est possible, étant entendu que certains déterminants de la réalité de l’analyste ne peuvent être évités, de sa personne physique à ce qui constitue son entourage, à verser au compte de l’inéluctable réel.

Psychanalyse et thérapie

Cela dit, je ne pense pas que l’on puisse évacuer toute notion de thérapeutique de la psychanalyse, comme on s’est appliqué à le théoriser, en particulier dans les courants lacaniens, fustigeant le ”désir du psychanalyste ”de ”soigner” ou de venir en aide, désir qui, certes, doit s’analyser mais sous bien d’autres formes aussi, ne serait-ce que quant à la durée des séances et à leur ”scansion”. Et, encore une fois, cette composante thérapeutique n’a rien à voir avec une visée d’adaptation sociale ou une pédagogie. Il est question de ne pas refuser que contribuer à alléger une souffrance comporte une visée thérapeutique.

Mais, bien sûr, ce terme de ”thérapie” qui rapproche la psychanalyse de la psychothérapie peut introduire la confusion, laquelle n’est pas toujours facile à éviter, ne serait-ce que parce que certaines psychothérapies évoluent vers la psychanalyse alors que certaines psychanalyses tournent en psychothérapies. Différents facteurs peuvent intervenir, dont l’un, qui me semble indispensable pour que le processus psychanalytique puisse se dérouler : l’acceptation par le patient que sa parole aille parfois au-delà de son vouloir dire et dévoile ainsi certains aspects de lui – ou des siens – qui lui étaient inconnus. Surprises qui exigent, entre autres conditions, pour que l’effet interprétatif (et auto interprétatif) se produisent, que le patient soit suffisamment assuré de son langage pour supporter sans trop d’angoisse qu’il puisse lui échapper, creusant en lui des abîmes inconscients menaçant sa maîtrise. C’est du reste la raison pour laquelle la psychanalyse comme telle, la ”cure type”, si on veut respecter sa pratique, ne s’adresse qu’à une faible partie de la population. Une idée qui fâche, certes et qui peut paraître en contradiction avec l’aspect politique de la psychanalyse signalé plus haut, révoltante en ce que l’accession à la liberté critique dont il était question ne serait accessible qu’à une minorité. À répondre : certains, sans nul doute, n’ont pas besoin de psychanalyse pour y parvenir. Et il existe, pour ce faire, d’autres moyens. La psychanalyse n’est pas la panacée.

Psychanalyse et psychothérapie, de nouveau

On le voit, il est donc improbable qu’un psychanalyste reconnu et qui se reconnaît comme tel n’ait que des patients en psychanalyse. Sans compter que, s’il les retrouve pour des ”tranches” après une première cure, le dispositif analytique classique ne conviendra peut-être pas. Et que ce dispositif s’est modifié depuis Freud, moins exigeant, en particulier quant au temps et au nombre des séances, passant d’une heure par jour cinq fois par semaine à trois quarts d’heure, une demi-heure, parfois moins, deux fois par semaine… Dans ces conditions, on comprend qu’une distinction tranchée entre psychanalyse et psychothérapie soit difficile. Mais il faut admettre qu’un psychanalyste peut adopter parfois la posture psychothérapique alors que l’inverse n’est pas vrai.

La psychanalyse, qui demande un cadre, ne supporte pas la réglementation

Car un critère garde son importance, je l’ai déjà affirmé : ne peut se dire psychanalyste que celui qui a ”fait” une analyse personnelle. Or, c’est un critère invérifiable, même si les associations de psychanalystes se sont appliquées à édifier différents appareils destinés à garantir l’existence et la qualité de la cure. Les cursus imaginés, non sans mérites plus ou moins évidents, se sont révélés plus ou moins défectueux, pour elle plus qu’en d’autres disciplines, il faut le reconnaître, impropres justement à toute garantie, ceci pour une raison épistémologique : la psychanalyse n’est pas une science, malgré ce que Freud ou Lacan ont pu s’efforcer d’affirmer. C’est une pratique, un art si l’on veut, pratique à deux, qui supporte mal l’intervention d’un tiers (contrôleur, passeur) ; et certainement pas celle d’un délégué de l’Etat vérifiant le nombre des séances, la durée de la cure, exigeant des rapports, etc. Un tel rejet peut paraître revendiquer cette toute-puissance que je mettais en cause plus haut par le statut d’exception qu’il requiert. Il est vrai que la situation psychanalytique est exceptionnelle, irremplaçable, précieuse du fait de cette exception même. Il est vrai aussi que les notions psychanalytiques, les travaux théoriques qui les ont développées, ont largement imprégné les sciences humaines et la culture générale, débordant du cabinet des psychanalystes. Et même si leur validité est actuellement contestée.
De là quelques conséquences

Ces notions, travaillées, revues et corrigées parfois, constituent des outils de travail précieux et peuvent être utilisées dans des institutions de soin, milieux psychiatriques et éducatifs pour adultes, pour enfants, accessibles au grand nombre, moyens psychothérapiques à proprement parler. L’analyse personnelle, si elle peut être souhaitable, n’est pas indispensable aux médecins, psychologues, éducateurs, d’autant plus que les contraintes de l’institution ne permettent que rarement d’y pratiquer des psychanalyses, mais bien des psychothérapies. Dans les ”cellules de crise”, par exemple, si souvent médiatisées, ce sont des psychothérapies que l’on fait, des psychothérapies courtes le plus souvent, axées sur le symptôme. De fait, les soignants, analysés ou non, s’inspirent dans leur travail d’une psycho pathologie qui n’ignore pas la psychanalyse : mais ils ne la pratiquent guère sur place, non sans avoir, pour certains d’entre eux, des patients en exercice privé. Ils sont donc à la fois mais pas en même temps, psychothérapeutes et psychanalystes.

L’introduction de la psychanalyse à l’université n’a pas simplifié les choses. Elle est sans rapport avec la psychanalyse personnelle, mais délivre des titres universitaires (master en psychanalyse entre autres), non sans enregistrer la qualité de psychanalyste sur la foi de l’appartenance du postulant à une société de psychanalyse dispensé dans ce cas d’une formation en psycho pathologie. À noter : la diminution du nombre d’enseignants de la psychanalyse à l’Université au profit, en particulier, des cognitivistes.

la psychanalyse faisant partie des psychothérapies

En fait, depuis 2009/2010, il existe un registre national des psychothérapeutes qui concerne aussi les psychanalystes, la psychanalyse faisant partie des psychothérapies. On voit comment certaines associations de psychanalyse ont accepté de voisiner avec la psychothérapie pour survivre à la réglementation par l’État, tout en s’alliant à l’Université, dispositif où l’État joue – encore – un rôle. On peut prévoir les conflits qui ne manqueront pas de survenir entre associations dont la rivalité tumultueuse, rythmant l’histoire psychanalytique, ne manquera pas de se poursuivre. L’idée d’un ”Ordre des psychanalystes” avait, un moment émis l’hypothèse d’une régulation concernant des différentes sociétés existantes. Outre un parfum qui rappelait l’époque vichyste à laquelle différents ”Ordres” ont pris naissance, la difficulté du travail d’unification qui lui incomberait a effacé le projet.

Étant donné ce dispositif légal compliqué, actuellement mis en œuvre et dont il n’est pas possible encore d’évaluer les effets, on ne peut que constater que certains de ceux qui s’appellent psychanalystes ne s’y reconnaissent pas et pratiquent hors légalité, ou plutôt selon une légalité qui contourne celle que promeuvent la loi et le décret de 2009/2010. Non inscrits sur le fameux registre, ils ont souvent eu recours à la psychanalyse pour des raisons personnelles et non d’emblée avec des projets didactiques, plus fréquents autrefois. Ils ont fait une analyse le plus souvent sans prise en charge par la sécurité sociale, exerçant une activité professionnelle qui leur permettait de payer leur cure. Leur intérêt pour la pratique psychanalytique s’est peu à peu développé au cours de cette cure et le désir, la possibilité de devenir psychanalyste se sont affirmés. Soit qu’ils aient un poste d’enseignants, dépendants alors de l’Université, soit qu’ils travaillent dans un tout autre milieu en fréquentant divers groupes psychanalytiques, en y acquérant une formation, ils s’installent comme ”micro entrepreneurs”, ou, par exemple en créant une ”auto entreprise, activité de santé humaine non classée ailleurs ”, non sans conserver, en tout cas pour un temps, leur activité salariée. Il est évident que, dans ce cas, la sécurité sociale n’est pas en jeu et que la psychanalyse est entièrement prise en charge par les patients. Et que la pratique psychanalytique se trouve ainsi rapprochée de professions comme celle de voyante ou de radiesthésiste qu’on n’admet guère dans les ”sciences humaines”, rapprochement qui passait, il y a quelque temps encore pour être au moins de mauvais goût.

Qu’en penser ? Que cela met l’accent sur le côté non thérapeutique de la psychanalyse (encore que parmi les patients concernés, certains demanderont et feront des psychothérapies), non médical en tout cas, pas toujours psychiatrique. À considérer : les praticiens en question auront-ils l’opportunité et éprouveront-ils le besoin d’un travail conjugué avec un soin médical dans des cas lourds qu’ils ne sont pas formés pour accueillir ? Ce risque-là est-il important ? A vrai dire, il existe depuis toujours, étant donné que le statut de psychanalyste n’existait pas. Et que n’importe qui pouvait se prévaloir du nom. Ce n’est pas cela qui semble déclencher les diverses attaques actuelles de la psychanalyse, quelle que soit sa « garantie » institutionnelle. D’autre part, il faut accepter la bonne foi de ces praticiens dans l’appréciation qu’ils ont des effets de leur psychanalyse personnelle, suffisants à leurs yeux pour devenir des transmetteurs. Risqué, certes, mais la vérité oblige à dire que l’observation des psychanalystes dûment acceptés par des associations de psychanalyse – du moins pour quelqu’un qui les connaît depuis plusieurs décennies – ne porte pas, dans nombre de cas, à estimer qu’ils constituent des sociétés de sages. Ce qui n’implique pas qu’ils soient de mauvais psychanalystes.

ne pas s’altérer jusqu’à sa disparition

Donc, il semble que l’on ait le choix entre l’observance d’un statut où le contrôle de l’État risque, compte tenu des conditions sociopolitiques actuelles, d’être de plus en plus lourd et, de ce fait, destructeur, et une attitude qui reviendrait à ”prendre le maquis” par rapport aux structures professionnelles qui encadrent actuellement la psychanalyse, lesquelles ont accepté le statut en question ; prendre le maquis sans pour autant, tomber dans l’illégalité. Dans quelles conditions la psychanalyse, pour peu qu’on la considère comme importante et, je l’ai déjà dit, irremplaçable, aurait-elle le plus de chances de ne pas s’altérer jusqu’à sa disparition ? Un facteur me paraît de ce point de vue important : c’est que, dans la deuxième hypothèse, la prise en charge personnelle de l’investissement dans la cure est le choix du patient. Pas d’intervention de l’État dans le paiement de la cure. Cela exige, certes, des aménagements quant aux honoraires que peuvent percevoir les analystes… et les délogerait sans doute de leur place de « plus pauvres des riches », comme disait un de mes amis. Serait-ce un mal ?

En guise de conclusion, la citation du texte d’un psychanalyste, responsable d’une des associations françaises ayant pignon sur rue, à propos des « attestations » que les dites sociétés doivent fournir, moyennant certaines conditions, bien entendu, aux postulants désirant être inscrits au fameux registre des psychothérapies et… ouvrant la voie à la pratique de la psychanalyse. Après avoir marqué qu’il s’agissait de trouver des dispositions qui maintiendraient « une indépendance de la psychanalyse, menacée d’intégration dans l’ensemble des psychothérapies tout en évitant en même temps la marginalisation de notre discipline et son exclusion du champ général du soin » , l’auteur constate : « C’est là la rançon que nous avons dû payer et il est à craindre que tout ceci ne soit que le début d’une assimilation idéologique de plus grande ampleur. »

Certes, méfions-nous de la dramatisation et, surtout, des amalgames. Mais tout de même, cela rappelle des souvenirs.

Conclusions en défense d’Élisabeth Roudinesco

Audience du 16 novembre 2011 à 13 heures 30
RG n°

A Mesdames et Messieurs les Président et Juges composant la 17ème chambre civile du Tribunal de Grande Instance de Paris

CONCLUSIONS

POUR : Madame Élisabeth ROUDINESCO

Ayant pour avocat : Maître Georges Kiejman
SCP Kiejman & Marembert
Avocat au barreau de Paris (Palais P 200)

CONTRE : Madame Judith LACAN, épouse MILLER

Ayant pour avocat : Maître Christian Charrière-Bournazel
Avocat au barreau de Paris (Palais C 1357)

EN PRÉSENCE DE :

1/ Monsieur Olivier BÉTOURNÉ

2/ La SAS ÉDITIONS DU SEUIL

Ayant pour avocat : Maître Bénédicte Amblard

ET EN PRÉSENCE DE MONSIEUR LE PROCUREUR DE LA RÉPUBLIQUE


PLAISE AU TRIBUNAL

Le Tribunal de céans est saisi d’une action en diffamation dont l’opinion publique a d’ores et déjà été rendue juge et arbitre.

En effet, trois jours avant que ne soit délivrée son assignation, le 16 septembre 2011, Madame Judith Miller en avait fait paraître le texte en ligne, sur le site de la revue « La Règle du Jeu » animée et dirigée par Monsieur Bernard-Henri Lévy (pièce n° 20).

C’est donc, par internet, que Madame Élisabeth Roudinesco a découvert qu’elle allait être poursuivie pour avoir évoqué dans un essai qu’elle venait de faire paraître aux éditions du Seuil, Lacan, envers et contre tout (pièce n° 6), les circonstances de la disparition de Jacques Lacan, le 9 septembre 1981, et plus précisément pour avoir écrit les propos suivants jugés diffamatoires par la plus jeune fille du psychanalyste :

« Lacan mourut sous un faux nom, le 9 septembre 1981, à la clinique Hartmann des suites d’un cancer du côlon qu’il n’avait jamais voulu soigner. Bien qu’il eût émis le vœu de finir ses jours en Italie, à Rome ou à Venise, et qu’il eût souhaité des funérailles catholiques, il fut enterré sans cérémonie et dans l’intimité au cimetière de Guitrancourt. ».

S’estimant personnellement visée et atteinte dans sa considération par une telle évocation, Madame Miller avait donc considéré que ces propos justifiaient

– non seulement un procès en diffamation pour voir condamner la concluante à lui verser un euro de dommages intérêts et publier le jugement à intervenir,
– mais également une prise à partie par voie de presse avant même que son action ne soit engagée.

Compte tenu d’une telle prise à partie, on ne peut que s’interroger sur les raisons qui ont conduit Madame Judith Miller à solliciter l’autorisation de délivrer son assignation à jour fixe, autrement dit à invoquer un motif d’urgence dont elle ne justifie pas dans ses écritures.

Il est légitime de penser que cette « prépublication » de l’assignation dont le Tribunal est aujourd’hui saisi n’avait d’autre but que celui de créer une agitation susceptible de justifier, après coup, cette urgence. C’est ce qui apparaît, après coup, à la lecture de divers articles parus à la sortie du livre (pièces n° 17 et 18).

On peut dire que ce but a été atteint puisque cette prépublication a immédiatement suscité une campagne de dénigrement mettant violemment en cause la qualité d’historienne de Madame Roudinesco et ses travaux. Cette campagne s’est essentiellement déchaînée dans quelques revues plus ou moins confidentielles (pièces n° 21 et 24), animées par des proches de la demanderesse.

Qu’est ce qui justifiait une telle réaction ?

En vérité, cette campagne n’avait nullement été suscitée par la lecture du passage précité de l’essai de Madame Roudinesco, mais par l’interprétation que Judith Miller en avait immédiatement donnée sans même avoir pris la peine de lire l’ensemble de l’ouvrage de l’historienne, ainsi qu’elle l’a elle-même déclaré.

Ce passage, Madame Miller en avait pris connaissance par la revue en ligne Lacan Quotidien, revue de l’école dite de « la Cause Freudienne » animée et dirigée par le mari de la demanderesse, Monsieur Jacques-Alain Miller, par ailleurs exécuteur testamentaire de Jacques Lacan et dépositaire de son droit moral.

Madame Judith Miller avait aussitôt considéré que ce passage, sans même qu’il y ait à prendre en compte son contexte et le propos de l’ouvrage dans lequel il s’inscrit, la désignait « au premier chef » et insinuait qu’elle aurait « transgressé les volontés que [s]on père a exprimées, ces volontés que l’on appelle ‘dernières’ », une telle insinuation ne pouvant, selon elle, qu’être immédiatement perçue par tous ceux qui connaissaient Lacan (pièce n° 24-5).

Cette même interprétation avait été relayée sur internet par une revue animée par des proches de l’école de la cause Freudienne, le Diable probablement, sous la forme d’une pétition diffusée en ligne où l’on pouvait lire ceci :

« Indignés par les allégations qui ont été mises en circulation le 1er septembre par Mme Roudinesco dans son livre, allégations selon lesquelles les dernières volontés de Jacques Lacan auraient été trahies, et que, désirant des « funérailles catholiques », il aurait été enterré, malgré son vœu, sans cérémonie et dans l’intimité, nous vous assurons, chère Judith Miller, ainsi que votre famille, de notre amitié, de notre solidarité devant l’injure, et de notre confiance en votre rectitude, dont témoigne votre action inlassable depuis trois décennies au service de l’enseignement de votre père, et de ses élèves dans le monde. » (pièce n° 22)

Cette pétition met en lumière l’objet des poursuites dont le Tribunal est aujourd’hui saisi. Ce ne sont aucunement les propos de Madame Roudinesco qui sont ici en cause, mais la « surinterprétation » qui en a été faite, Madame Miller considérant comme diffamatoire ce qui résulte, en vérité, de sa propre lecture et de la déformation dont elle procède.

Pour comprendre les raisons d’une telle déformation, il n’est pas inutile de rappeler dans quel contexte la présente instance a été engagée.

Ce litige intervient dans le cadre d’une querelle d’édition survenue à l’occasion du trentième anniversaire de la mort de Jacques Lacan, querelle dont la presse a rendu compte (pièce n° 18).

Madame Judith Miller n’en dit mot dans son assignation.

Elle se contente d’indiquer que Madame Roudinesco ne compterait pas « au nombre des familiers de Jacques Lacan » et que l’historienne aurait confié l’édition de son « petit livre », « à son concubin », Olivier Bétourné, par ailleurs directeur des éditions du Seuil, laissant ainsi entendre que cette parution serait intervenue grâce à ce « concubinage ».

Ces remarques, d’une élégance extrême, mettent en lumière le déni dont procède le présent litige et le cadre affectif dans lequel il s’inscrit.

Le déni consiste à présenter comme un « imposteur » (assignation p. 6) une historienne de la psychanalyse ayant publié pas moins d’une vingtaine d’ouvrages, traduits dans le monde entier, parmi lesquels, parue en deux volumes en 1982 et 1986, Une histoire de la psychanalyse en France, devenu un ouvrage de référence, dont le troisième volume tout entier consacré à Jacques Lacan, Esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée, fait aujourd’hui autorité. Le déni consiste à vouloir mettre ainsi en cause ses qualités et ses compétences pourtant reconnues, tant en France qu’à l’étranger, par des institutions aussi prestigieuses que l’EHESS, l’École Normale Supérieure, l’Université de Paris VII, l’Université Middlesex de Londres, Roehampton University ou encore la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse (SIHPP) dont Madame Roudinesco est actuellement la Présidente (pièces n° 1 à 10).

Les trois volumes de son Histoire de la psychanalyse viennent d’ailleurs d’être réunis en un seul volume et publiés en « livre de poche » (pièce n° 7-2), ce qui atteste du caractère durable de leur intérêt.

Madame Judith Miller conteste l’autorité dont jouissent les travaux de Madame Roudinesco, une autorité qu’elle juge insupportable et qu’elle croit susceptible de mettre en péril l’héritage intellectuel dont elle estime être la seule détentrice, à l’exception notoire de son mari, Monsieur Jacques-Alain Miller.

Pourtant, les travaux de Madame Roudinesco et les nombreuses publications auxquelles elles ont donné lieu n’avaient jusqu’ici jamais fait l’objet d’aucune poursuite judiciaire et notamment pas de la part des héritiers de Jacques Lacan.

Si l’œuvre de Jacques Lacan est suffisamment originale pour que l’intérêt considérable qui lui est porté ait survécu à la mort de son auteur, il n’est pas contestable que des écrits comme ceux d’Élisabeth Roudinesco y ont eu leur part. Monsieur Jacques-Alain Miller le reconnaît d’ailleurs lui-même (pièce n° 41).

Mais, c’est probablement cette part prise par d’autres à la gloire de son père qui est, les années passant, devenue insupportable à Madame Judith Miller, dernière des quatre enfants de Jacques Lacan et qui se considère comme ayant été l’objet d’une « prédilection ».

Cette « prédilection » la conduit donc aujourd’hui à prétendre que les propos poursuivis la viseraient, non seulement à titre personnel, mais également en sa qualité d’exécutrice testamentaire, qualité dévolue à son époux Jacques-Alain Miller par ailleurs dépositaire du droit moral de Jacques Lacan.

C’est encore cette « prédilection » qui la conduit à affirmer qu’elle aurait vocation à représenter l’ensemble des héritiers de Jacques Lacan et que les propos poursuivis, à travers l’imputation personnelle qu’elle y voit, mettraient en cause « la veuve, aujourd’hui décédée, de Jacques Lacan, et les enfants du susdit, au premier rang desquels celle qui était la plus proche de lui au moment de sa mort : Judith, sa troisième fille» (assignation p. 5).

Son action procède ainsi d’une double extrapolation :

– la première consistant à prétendre qu’elle agirait au nom de l’ensemble de sa famille qui ne s’est pourtant pas jointe à sa cause ;
– la seconde consistant à faire dire au passage poursuivi ce que, à l’évidence, il ne dit pas.

Madame Judith Miller voudrait ainsi donner aux propos qu’elle poursuit une portée en quelque sorte « privée », en soutenant qu’ils viseraient le cadre « familial » et donc les héritiers de Jacques Lacan.

Or, Madame Roudinesco n’a jamais prétendu s’inscrire dans un tel cadre, ni même mettre en doute la « prédilection » que Jacques Lacan pouvait éprouver pour sa fille, Judith, ni davantage émettre la moindre opinion sur le rang qu’a pu occuper chacun des héritiers dans l’affection de leur père.

L’objet central de son livre est de retracer, dans le cadre d’un essai à caractère plus libre et moins érudit que l’étude qu’elle avait déjà consacrée en 1993 à Jacques Lacan, une « aventure intellectuelle et littéraire qui tient une place fondatrice dans notre modernité » (pièce n° 6 – 4ème de couverture) ainsi que les nombreux paradoxes qu’une telle aventure a pu mettre en jeu.

Cette démarche se situe donc dans une tout autre perspective que celle mise en avant par Madame Judith Miller dans son assignation.

C’est au regard d’une telle perspective, celle d’un d’historien, que Madame Roudinesco entend faire valoir :

– d’une part que les propos poursuivis ne contiennent aucune imputation de faits précis qui viserait Judith Miller ou l’un ou l’autre des enfants de Jacques Lacan (I) ;

– d’autre part que ces propos n’avaient d’autre but que de souligner l’attachement que Lacan, pourtant incroyant (ainsi que Madame Roudinesco l’a souvent souligné), portait aux rites et notamment à ceux de l’Église catholique romaine, comme en atteste son œuvre ainsi que de très nombreux témoignages produits aux débats (II).

I. LES PROPOS POURSUIVIS NE CONTIENNENT AUCUNE IMPUTATION DE FAITS PRéCIS ET NE VISENT AUCUNEMENT LA DEMANDERESSE

Il est rappelé que la diffamation est constituée par l’imputation d’un fait précis et déterminé de nature à porter atteinte à l’honneur et à la considération d’une personne identifiée ou clairement identifiable.

En l’espèce aucune diffamation ne peut être retenue dès lors que les propos poursuivis ne ne répondent à aucune de ces deux conditions posées par les dispositions de l’article 29 al. 1 de la loi sur la presse.

A. LES PROPOS POURSUIVIS NE CONTIENNENT AUCUNE « IMPUTATION » DE FAIT PRÉCIS

Tout d’abord, il doit être relevé que Madame Miller ne poursuit qu’une partie des propos qu’elle relève et reproduit dans son assignation.

Ainsi ne sont pas poursuivis les propos de Madame Roudinesco rapportant que :

« Lacan mourut sous un faux nom, le 9 septembre 1981, à la clinique Hartmann des suites d’un cancer du côlon qu’il n’avait jamais voulu soigner. »

pas plus que la mention que Jacques Lacan « eût émis le vœu de finir ses jours en Italie, à Rome ou à Venise ».

Seuls sont retenus comme diffamatoires les propos suivants : « Bien (…) qu’il eût souhaité des funérailles catholiques, il fut enterré sans cérémonie et dans l’intimité au cimetière de Guitrancourt. »

Madame Miller fait valoir qu’il y aurait une contradiction entre ces deux assertions :

– le rappel d’un fait objectif qui n’est d’ailleurs pas contesté : le fait que Jacques Lacan a bien été enterré sans cérémonie et dans l’intimité au cimetière de Guitrancourt, où se trouvait sa maison de campagne ;

– et un rappel introduit par la conjonction de subordination « bien que », celui du souhait que Jacques Lacan avait pu émettre à un moment dans sa vie d’avoir à sa mort des funérailles catholiques.

Madame Judith Miller soutient qu’il se déduirait de cette opposition, entre le rappel d’un fait objectif et celui du vœu exprimé par Jacques Lacan, que les dernières volontés de celui-ci auraient donc été « trahies ».

L’imputation diffamatoire résulterait ainsi d’une insinuation.

Or il est constant que pour être jugée diffamatoire l’insinuation ne doit pas procéder d’une simple extrapolation mais d’une appréciation à la fois intrinsèque des propos retenus et extrinsèque s’appuyant sur des éléments de nature à donner à l’expression incriminée son véritable sens (Crim. 12 mars 1969, Bull. crim. n° 120).

En d’autres termes, selon une jurisprudence désormais établie, si l’interprétation du propos incriminé pose une difficulté d’interprétation, son sens peut-être explicité par des éléments extrinsèques tirés d’autres passages de l’œuvre ou des œuvres de la personne poursuivie.

En l’occurrence, un tel examen est éclairant. Et peut-être est-ce pour cette raison que la demanderesse s’en est abstenue.

En effet, Madame Judith Miller indique elle-même qu’elle a pris la décision de poursuivre Madame Roudinesco sans avoir même pris le temps de prendre connaissance de son livre et qu’elle aurait autre chose à faire que de lire les écrits de la concluante « par le menu » (pièce n° 24-5).

Or si elle l’avait lu, la demanderesse aurait dû admettre que cette opposition qu’elle déplore et qui la mettrait, selon elle, implicitement en cause constitue en vérité l’évocation d’un simple paradoxe de son père lequel doit être mis en perspective, dans son contexte, au regard du propos général de l’essai de Madame Roudinesco.

En tout état de cause, la demanderesse ne peut imputer à Madame Roudinesco d’avoir soutenu que le vœu de Jacques Lacan aurait été un « acte de foi » alors même que la concluante a maintes fois souligné, dans son ouvrage de 1993 et dans son essai, le renoncement de Jacques Lacan à la foi catholique et malgré cela son attachement aux rites du catholicisme.

Cette contradiction apparente était le fait de Jacques Lacan et ne procède nullement d’une affirmation gratuite de Madame Roudinesco.

Il n’y a là aucune ambiguïté et le propos de l’ouvrage dans lequel le passage poursuivi trouve place montre dans quelle perspective il est inscrit : celle d’une hypothèse raisonnable.

Le titre de l’essai, une citation de Jacques Lacan lui-même, indique quel est son objet : celui de retracer le parcours de l’une des personnalités les plus importantes de l’histoire de la psychanalyse, une personnalité historique, exposée aux controverses, mais à laquelle on doit rendre hommage « envers et contre tout ».

Les propos poursuivis, qui viennent clore l’essai de Madame Roudinesco, ne peuvent être compris que dans le cadre qu’elle s’est elle-même imposé : celui d’une approche de la vie et de l’œuvre de Jacques Lacan sous un angle plus personnel et subjectif, une approche sensiblement différente de celle, critique et érudite, qui fut la sienne en 1993.

Madame Roudinesco expose dès les premières lignes de son essai les raisons qui l’ont conduite à l’écrire :

« Depuis la publication, en 1993, de la troisième partie de mon Histoire de la psychanalyse, entièrement consacrée à la pensée, à la vie, à l’œuvre et à l’action de Jacques Lacan, j’ai souvent eu le sentiment qu’il me serait un jour nécessaire d’effectuer un bilan, non seulement de l’héritage de ce maître paradoxal, mais aussi de la manière dont fut commenté mon propre travail à l’intérieur et à l’extérieur de la communauté psychanalytique.

(…) j’ai eu envie, trente ans après la mort de Lacan, alors que se profile l’évanouissement progressif d’une certaine époque (dite ‘héroïque’) de la psychanalyse et que les psychanalystes se transforment en psychothérapeutes organisés en une profession réglementée par l’Etat, de parler autrement, et de façon plus personnelle cette fois, du destin du dernier grand penseur d’une aventure intellectuelle qui avait commencé à déployer ses effets à la fin du XIXe siècle (…)

J’ai voulu évoquer, à l’intention du lecteur d’aujourd’hui, quelques épisodes marquants d’une vie et d’une œuvre à laquelle toute une génération a été mêlée, et les commenter avec le recul du temps, de façon libre et subjective. Je voudrais que ce livre soit lu comme l’énoncé d’une part secrète de la vie et de l’œuvre de Lacan, un vagabondage dans des sentiers méconnus : un envers ou une face cachée venant éclairer l’archive, comme dans un tableau crypté où les figures de l’ombre, autrefois dissimulées, reviennent à la lumière. (pièce n° 6 – Chapitre I) »

Dans ce chapitre introductif, Madame Roudinesco rappelle encore cet autre trait qui éclaire le destin de Jacques Lacan :

« Certes il était convaincu que la quête de la vérité était la seule manière de parvenir à substituer le progrès au salut, les Lumières à l’obscurantisme. A condition toutefois, disait-il, de savoir que la rationalité peut toujours se retourner en son contraire et susciter sa propre destruction. D’où sa défense des rites, des traditions et des structures symboliques . » (id.)

C’est dans cette perspective, tracée par Madame Roudinesco elle-même, que doivent être lus et compris les propos incriminés.

L’objet de leur auteur n’était certainement pas de venir mettre en cause la famille de Jacques Lacan ou de venir heurter les sentiments que ceux-ci ont pu éprouver à la mort de leur parent.

Ainsi, dans son ouvrage, le lecteur ne trouvera aucune évocation de la douleur éprouvée par Judith, Thibaut ou encore Sibylle Lacan, leur sœur aînée Caroline étant morte avant le décès de leur père en laissant pour héritiers Cyrille et Thibaut Roger Lacan.

Qu’une personnalité telle que celle de Lacan ait pu susciter auprès de ses enfants des sentiments d’affliction ou des déchirements douloureux est parfaitement naturel, étant rappelé que Jacques Lacan eut trois enfants d’un premier mariage, Judith Miller étant l’enfant d’une seconde union avec Sylvia Bataille.

Sybille Lacan elle-même a évoqué dans un ouvrage intitulé Un père, paru chez Gallimard, la douleur provoquée par le souvenir de son père, les circonstances de sa disparition et son enterrement vécu par elle comme un « rapt » opéré par sa demi-sœur Judith (pièce n° 30 – Un Père, extraits).

Madame Roudinesco, elle, n’a jamais voulu s’immiscer dans la sphère des sentiments éprouvés par les héritiers de Lacan et encore moins imputer à l’un ou à l’autre on ne sait quelle « trahison » à laquelle il se serait livré.

Madame Roudinesco ne prétend pas davantage que Jacques Lacan aurait pris des dispositions testamentaires pour être enterré selon les rites de l’Eglise, un vœu qui n’aurait pas en l’occurrence été respecté.

Enfin, à aucun moment Madame Roudinesco n’a contesté que Jacques Lacan était incroyant et avait perdu la foi. Encore une fois, elle l’a souligné à plusieurs reprises, notamment dans son œuvre parue en 1993 et aujourd’hui rééditée (pièce n° 8-2) et encore dans l’important Dictionnaire de la psychanalyse dont elle est le co-auteur (pièce n° 9).

En d’autres termes, la concluante n’a jamais soutenu que les héritiers de Jacques Lacan (ou plus précisément Madame Judith Miller) auraient accompli au moment de ses obsèques un acte contraire à la volonté de leur père.

Il faut encore souligner qu’aucun des autres héritiers de Jacques Lacan ne s’est joint à Madame Judith Miller qui est la seule (mis à part ses propres thuriféraires) à avoir interprété le propos de Madame Roudinesco comme un désaveu de sa personne.

Les propos poursuivis et le paradoxe qu’ils mettent en lumière ne visent aucunement les héritiers mais Jacques Lacan lui-même.

Ce qui est ici mis en parallèle, c’est d’une part, l’importance que revêtaient pour lui les rites en général et notamment celui de la religion catholique romaine (selon lui « la vraie religion ») et d’autre part, le fait que son enterrement se déroula dans un cercle intime sans aucune cérémonie.

À aucun moment il n’est prétendu qu’un tel enterrement n’aurait pas correspondu au souhait qu’il aurait exprimé dans ses derniers instants étant admis que Jacques Lacan, en ses derniers mois de vie, avait renoncé à s’exprimer.

Madame Judith Miller souligne que Madame Élisabeth Roudinesco ne dispose pas d’un testament de Jacques Lacan où celui-ci aurait exprimé le vœu de funérailles catholiques.

Mais inversement, Madame Judith Miller ne dispose pas davantage d’un testament où son père aurait exprimé le souhait d’être enterré dans la plus stricte intimité.

Madame Roudinesco fait état d’un souhait prêté à Lacan, non comme la manifestation d’une dernière volonté, mais comme le rappel de son attachement à la portée symbolique de la sépulture et du rite des funérailles.

Elle émet une hypothèse fondée sur ce que l’on savait de l’œuvre et du comportement de Jacques Lacan (marié une première fois à l’église bien qu’ayant perdu la foi à l’âge de seize ans).

Il doit être souligné ici que les propos de Madame Roudinesco ne sont autres que ceux qu’elle avait inscrits dans son précédent ouvrage en 1993 : « Lacan était athée, même si, par bravade, il avait rêvé un jour de grandes funérailles catholiques (pièce n° 8-2). » C’est ce rêve qu’elle évoque à nouveau étant souligné qu’une bravade peut être sérieuse et riche de sens.

Dans ce même ouvrage, la concluante avait rappelé que le frère de Jacques Lacan, Marc-François, devenu moine bénédictin après avoir prononcé ses vœux en 1929, avait, en l’absence du corps de son frère et avant qu’il ne fut enterré, fait célébrer une messe en l’Eglise Saint François de Sales : « Marc-François proposa aux fidèles de prier pour son frère. Il rappela que toute son œuvre était imprégnée de culture catholique, bien que ‘l’Eglise et l’Evangile n’y fussent pas essentiels’ (id.) ».

Madame Roudinesco rappelait également que :

« Un jour qu’il devisait avec son amie Maria-Antonietta Macciocchi, Lacan lui avait dit sur le mode de la confidence et avec une intense émotion :’Ah ! chère, les italiens sont tellement intelligents ! Si je pouvais choisir un lieu pour mourir, c’est à Rome que je voudrais finir mes jours. Je connais de Rome tous les angles, toutes les fontaines, toutes les églises… Et si ce n’était pas Rome, je me contenterais de Venise ou de Florence : je suis sous le signe de l’Italie. » (pièces n° 8 et 9).

Au moment de la parution de cet ouvrage, Madame Judith Miller ni d’ailleurs aucun des héritiers de Jacques Lacan, n’avait songé à poursuivre ces propos en diffamation, bien que son enterrement ait eu lieu en France, dans l’intimité, et non en Italie avec une certaine pompe.

L’action entreprise par Madame Miller aujourd’hui serait donc justifiée, selon elle, par le fait que Madame Roudinesco aurait travesti « cette bravade d’athée en vœu pieux, un vœu qu’aurait trahi une postérité sectaire [sic] ». (assignation p. 6)

La demanderesse reconnait donc que son père avait bien formé autrefois un tel vœu, ce qui d’ailleurs est attesté par un témoignage produit aux débats (pièce n° 37).

Ce qu’elle reproche à la concluante, ce serait d’avoir dénaturé le sens d’un tel vœu prononcé par « bravade » et de l’avoir présenté dans le passage poursuivi comme un acte de piété.

Or les termes choisis par Madame Roudinesco n’autorisent nullement Madame Miller à se livrer à une telle extrapolation.

Le plus-que-parfait du subjonctif marque généralement une proposition à valeur conditionnelle. Son emploi est ici dicté par la conjonction « bien que » (« bien qu’il eût souhaité »), qui introduit une proposition dite « concessive » qui peut être lue comme ayant valeur indicative ou conditionnelle sans que rien ne permette de distinguer ces deux modes.

Mais, ce qui doit être souligné ici, c’est le fait que le plus-que-parfait vient marquer une action révolue et antérieure à celle de la proposition principale.

Madame Roudinesco n’a pas écrit « bien qu’il ait souhaité des funérailles catholiques, Jacques Lacan fut enterré sans cérémonie et dans l’intimité », ce qui aurait pu laisser entendre que Jacques Lacan, au moment de sa mort, souhaitait encore des funérailles catholiques.

Ce n’est donc pas, si on se livre à une lecture littérale, ce que dit le texte de Madame Roudinesco.

Encore une fois, ses propos se situent dans une perspective plus large qui ne se réduit pas à une simple évocation circonstanciée des derniers instants de Lacan : celle du destin d’un personnage qui a marqué l’histoire de la psychanalyse et celle du « tombeau » (pièce n° 8-2) que l’histoire de la psychanalyse lui doit.

Quant à la « trahison d’une postérité sectaire » (sic), il est étrange que Madame Miller se livre spontanément à cette auto-accusation dont Madame Roudinesco lui laisse l’entière paternité.

B. CES PROPOS NE VISENT AUCUNEMENT MADAME JUDITH MILLER

La demanderesse n’est nullement identifiée, dans le passage poursuivi, comme étant celle qui aurait pris la responsabilité d’enterrer son père dans la plus stricte intimité et rien dans le texte d’Elisabeth Roudinesco ne vient lui reprocher d’avoir pris une telle décision.

Madame Judith Miller affirme que c’est elle qui « se préoccupa d’organiser les obsèques » de Jacques Lacan et de le faire inhumer à Guitrancourt « conformément au souhait » qu’il aurait exprimé.

Madame Judith Miller prétend donc qu’elle serait principalement visée par les propos d’Élisabeth Roudinesco, ou plutôt par l’interprétation qu’elle entend leur donner.

Par là même, elle admet que cette décision d’enterrer son père dans l’intimité a été prise sans qu’aient été consultés les autres héritiers, Thibaut, Sibylle et les deux enfants de Caroline, fille ainée de Jacques Lacan, décédée.

Il est significatif que ni Sibylle Lacan, ni Thibaut Lacan, ni les enfants de Caroline Lacan ne se soient sentis le moins du monde diffamés par le passage poursuivi bien que celui-ci ne les exclue nullement de l’« intimité » de l’enterrement.

En feignant de croire qu’Élisabeth Roudinesco lui aurait reproché d’avoir agi comme la représentante d’une « postérité sectaire », la demanderesse s’inflige elle-même l’appréciation péjorative dont elle se plaint.

Soulignons encore le fait que la demanderesse s’attribue la qualité d’exécutrice testamentaire alors que celle-ci a été conférée par dispositions testamentaires (pièce n° 25) à Jacques-Alain Miller lequel ne s’est pas joint à l’action en diffamation de son épouse.

Personne n’oserait contester à Madame Judith Miller la « prédilection » dont elle aurait été l’objet, mais celle-ci ne lui confère en aucun cas le droit de se sentir personnellement visée à chaque fois qu’un historien, ou toute autre personne qui ne compterait pas au « nombre des familiers de Jacques Lacan », vient évoquer la vie et l’œuvre de celui-ci.

Jacques Lacan n’est pas seulement le père de Judith Miller, il est également une personnalité publique qui a marqué l’histoire des idées et qui a connu un destin auquel le public peut légitimement s’intéresser.

En sa qualité d’historienne, Madame Roudinesco pouvait librement rappeler, au regard de l’œuvre et du parcours intellectuel paradoxal de Jacques Lacan, le goût de celui-ci pour les rites des funérailles ne devant pas être confondues avec une sépulture.

Mais peut-être est-ce précisément cette qualité d’historienne et l’écho donné aux travaux de Madame Roudinesco que la demanderesse voudrait contester ?

En ce cas, ce n’est pas dans une enceinte judiciaire qu’elle aurait dû le faire.

En effet, il n’appartient pas aux tribunaux de venir statuer sur les mérites ou les qualités des travaux d’un chercheur ou d’une historienne et encore moins de statuer sur la pertinence des ressentiments que peut éprouver Madame Judith Miller à l’égard de Madame Roudinesco et des échos favorables que les travaux de celle-ci ont pu recueillir dans la presse et dans les milieux intéressés par la psychiatrie et la psychanalyse (pièces n° 11, 12, 13 et 15).

Rien n’interdit à Madame Judith Miller, philosophe sans œuvre, de réfuter les travaux de Madame Roudinesco au nom d’une « vérité » introuvable selon son père. Mais, en agissant par voie de justice, elle ne fait qu’exprimer sa volonté d’appropriation de la mémoire de son père tout en tentant de restreindre la liberté d’expression de ceux qui s’expriment sur Jacques Lacan sans avoir l’imprimatur de sa fille « préférée ».

II. LA BONNE FOI DE MADAME ROUDINESCO NE PEUT ETRE MISE EN DOUTE

La prépublication de l’assignation de Madame Miller sur le site de « la Règle du Jeu » a atteint son but : provoquer une réaction de fureur chez les « partisans » de Madame Judith Miller.

Madame Roudinesco a dû subir pendant près de deux mois une campagne de dénigrement mettant en cause ses qualités de chercheur (pièces n° 21) et allant même jusqu’à contester ses titres universitaires (pièces n° 24-9 et s.).

Cette campagne a bien évidemment été orchestrée par la demanderesse qui a voulu donner à son action un retentissement qui dépasse très largement le cadre de la présente instance et les limites des griefs contenus dans son assignation.

Madame Roudinesco n’a pas souhaité répondre publiquement aux attaques pourtant extrêmement violentes dont elle a fait l’objet.

Profondément attachée à la liberté d’expression, elle a préféré les dédaigner et réserver sa défense au seul procès dont elle fait aujourd’hui l’objet.

Puisque sa qualité d’universitaire et par conséquent sa méthodologie et son éthique sont en cause, Madame Roudinesco entend faire valoir sa bonne foi et notamment le fait que :

– au rebours de ses détracteurs et de leurs diatribes, elle a fait preuve d’une parfaite mesure dans l’expression (a) ;

– elle n’est animée par aucune animosité personnelle à l’égard des héritiers de Jacques Lacan auxquels elle a parfois apporté son soutien (b) ;

– si Madame Roudinesco ne s’est pas employée à offrir la preuve des propos qui lui sont reprochés, c’est uniquement parce que ceux-ci s’inscrivent dans le cadre d’une réflexion d’ordre philosophique, ce qui ne veut pas dire que cette réflexion ne serait pas nourrie par des documents ou une enquête sérieuse (c) ;

– enfin, ne peuvent être mis en doute la légitimité du but et de la démarche d’un chercheur venant s’interroger sur la singularité du destin et de l’œuvre de Jacques Lacan, après avoir consacré toute sa vie à l’histoire de la psychanalyse et fait paraître un premier ouvrage sur Jacques Lacan qui fait autorité (d).

A. ON NE SAURAIT REPROCHER A MME ROUDINESCO D’AVOIR MANQUÉ DE PRUDENCE DANS L’EXPRESSION

Le chapitre introductif de l’essai de Madame Roudinesco a pour titre « Trente ans après », ce qui éclaire le propos de son auteur.

Élisabeth Roudinesco souhaitait par cette publication, intervenue à l’occasion du trentième anniversaire de la mort de Jacques Lacan, faire en quelque sorte un « bilan »

– de l’actualité de son œuvre ;
– et de la lecture qui peut en être faite aujourd’hui au XXIème siècle.

Cette perspective impliquant une certaine « distanciation » tant dans le propos lui-même que dans le ton de l’ouvrage.

Si Madame Miller avait lu cet essai avant de prendre la décision d’en poursuivre l’auteur, elle aurait pu constater qu’à aucun moment Madame Roudinesco n’y fait preuve d’une quelconque véhémence, que ce soit à l’égard de Lacan lui-même ou à l’égard de ses héritiers qui ne sont d’ailleurs qu’à peine évoqués.

Son propos est parfois critique à l’égard de certaines pratiques dont se réclament certains « imitateurs » ou épigones de Lacan mais cette critique ne dépasse jamais les limites du débat d’idées et est d’ailleurs partagée par beaucoup de ceux qui l’ont bien connu.

Il faut savoir qu’une personnalité aussi provocante ou provocatrice que Jacques Lacan a toujours suscité chez les meilleurs de ses compagnons et disciples une grande liberté de ton à son égard.

On citera comme exemple son évocation par Wladimir Granoff (« Des années de très grand bonheur » dans l’ouvrage intitulé Le Désir d’analyse) qui fut avec Serge Leclaire et François Perrier l’un des trois amis les plus proches de Jacques Lacan avant de s’éloigner de lui (pièce n° 31).

Que ce soit dans son ouvrage paru en 1993 ou encore dans l’essai qui vient de paraître, Madame Roudinesco n’ignore pas les griefs qui ont été faits à la pensée ou au comportement de Jacques Lacan. Mais on peut difficilement lui reprocher un quelconque parti pris. Elle a dressé du psychanalyste un portrait en clair-obscur où la clarté l’emporte de loin sur l’obscurité.

Ces deux ouvrages témoignent de l’admiration profonde que Madame Roudinesco éprouve pour l’homme et son œuvre.

Celle-ci est à la mesure de l’envergure de celui auquel elle rend hommage. « Tombeau pour un pharaon », tel est le titre de l’un des derniers chapitres de Jacques Lacan, esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée (pièce n° 8-2).

Cette admiration pour l’homme par-delà ou à cause même de ses paradoxes, cet autre passage de Lacan, envers et contre tout en témoigne :

« Ceux qui le rejettent aujourd’hui, en faisant de lui ce qu’il ne fut jamais et en l’affublant de l’étiquette infamante de ‘gourou’ ou de ‘pourfendeur de la démocratie’, oublient qu’il s’immergea de plain-pied, contre lui-même parfois, dans ces transformations. Au point d’en épouser les paradoxes par ses jeux de langage et de mots que nous nous plaisons aujourd’hui à pratiquer. Le XXe siècle était freudien, le XXIe siècle est d’ores et déjà lacanien. Lacan n’a pas fini de nous étonner. (pièce n° 6) ».

Il a déjà été dit que, dans le passage poursuivi, Madame Roudinesco s’était contentée de rapporter des faits en toute objectivité sans que ces faits ne soient à aucun moment qualifiés ou imputés à qui que ce soit.

Madame Judith Miller ne conteste pas le fait que son père ait pu émettre un jour le vœu d’avoir à sa mort des funérailles catholiques.

Elle ne peut donc prétendre, quelle que soit par ailleurs la « surinterprétation » à laquelle elle se livre, que Madame Roudinesco aurait fait preuve, dans l’évocation de ce vœu, d’une quelconque outrance dans l’expression.

Madame Roudinesco n’y prend jamais à partie la demanderesse contrairement à celle-ci qui a cru pouvoir proférer dans la presse, toujours à propos du passage poursuivi, les accusations suivantes :

« C’est une ignominie, et dont elle aura à répondre. Jadis pour ça on provoquait en duel, quand on était un homme (…) Cette dame salit tout ce qu’elle touche (…) cela fait 20 ans que cette dame mystifie la planète entière en faisant croire qu’elle a très bien connu Lacan. Elle répand de lui un portrait odieux .» (pièce n° 17)

Les numéros de la revue Lacan quotidien produits aux débats (pièce n° 24) et dont Monsieur Jacques-Alain Miller est le directeur, montrent par ailleurs quelle est la mesure dont les proches de la demanderesse ont su faire preuve pour qualifier les travaux de Madame Roudinesco.

B. MME ROUDINESCO N’A JAMAIS FAIT PREUVE D’UNE QUELCONQUE ANIMOSITÉ À L’ÉGARD DES HÉRITIERS DE JACQUES LACAN ET PLUS PARTICULIÈREMENT DE MME JUDITH MILLER

En sa qualité d’historienne et dans le cadre de ses travaux, Madame Roudinesco a eu l’occasion de rencontrer les héritiers de Jacques Lacan et de recueillir par ailleurs le témoignage du frère de celui-ci, Marc-François Lacan, avec lequel elle a entretenu une correspondance amicale (pièce n° 35).

Eprouvant la plus vive admiration pour l’œuvre de leur père, Madame Roudinesco n’avait aucune raison d’éprouver une quelconque animosité à l’égard de ses enfants ou encore à l’égard de celui qui en est aujourd’hui l’exécuteur testamentaire et le dépositaire du droit moral, Jacques-Alain Miller.

Madame Roudinesco n’a d’ailleurs pas hésité à venir témoigner en faveur de ce dernier dans le cadre d’un procès que lui avait intenté l’association des amis de Jacques Lacan. Cette association avait fait grief à Jacques-Alain Miller d’avoir tardé à divulguer les séminaires de Jacques Lacan qu’il avait la charge de transcrire et d’avoir ainsi commis un « abus notoire dans le non usage de son droit de divulgation ».

À la demande du conseil de Jacques-Alain Miller, qui est également le conseil de la demanderesse dans le cadre de la présente instance, Madame Roudinesco était venue apporter son soutien au défendeur et avait souligné que la contestation faite à ce dernier, d’ordre purement scientifique, ne pouvait relever de l’office des tribunaux.

Madame Roudinesco et Jacques-Alain Miller avaient par ailleurs fait front commun

– pour dénoncer les attaques dont la psychanalyse avait fait l’objet à l’occasion de la parution du Livre noir de la psychanalyse ;

– ou encore pour solliciter l’abrogation de l’amendement Accoyer visant à réglementer l’exercice de la psychanalyse.

Madame Roudinesco n’a aucune raison d’éprouver quelque animosité que ce soit à l’égard de celui avec qui elle a souvent fait cause commune ou encore à l’égard de Madame Judith Miller.

On rechercherait vainement trace d’une telle animosité dans son dernier ouvrage.

C. LES PROPOS POURSUIVIS SONT ETAYÉS PAR DES TÉMOIGNAGES DONT LE SERIEUX NE PEUT ÊTRE MIS EN DOUTE ET PAR LES ÉCRITS DE JACQUES LACAN LUI-MÊME

Il ne peut être contesté à Élisabeth Roudinesco d’avoir consacré à l’œuvre et à la vie de Jacques Lacan une étude « sérieuse ».

La demanderesse, et plus particulièrement ses proches, croient pouvoir mettre en doute les compétences de Madame Roudinesco en relevant dans ses ouvrages quelques extraits qui dénoteraient selon eux d’un jugement par approximations, d’une expression par trop subjective ou encore d’une outrance de style (pièce n° 21).

Or aucun des détracteurs de Madame Roudinesco n’ose remettre en cause l’étude que Madame Roudinesco a fait paraitre en 1993 et l’autorité qu’on lui reconnait (pièces n° 11 et 12). Il a déjà été exposé que cette étude constitue un ouvrage de référence compte tenu des multiples sources, biographiques et bibliographiques, auxquelles sont auteur a eu recours.

Au regard de l’importance et de la qualité de ses travaux de recherche, le grief fait à Madame Roudinesco d’avoir laissé entendre, ce qu’elle n’a jamais fait, que Jacques Lacan aurait conservé sa foi jusqu’à sa mort est absurde.

Madame Roudinesco n’a jamais prétendu que le vœu qu’elle évoque dans le passage incriminé procèderait d’un acte de piété.

Ce que Madame Roudinesco soutient, c’est que Jacques Lacan a effectivement formé un tel souhait à un moment donné dans sa vie et que ce souhait témoignait de l’attachement que Jacques Lacan éprouvait pour le rite, catholique en l’occurrence, et sa portée symbolique.

Ces deux assertions sont étayées par des documents dont la valeur ne peut être mise en doute et notamment par les écrits de Jacques Lacan lui-même (pièces n° 32 et 33).

Ces documents attestent tout d’abord de la réalité de ce vœu exprimé par Jacques Lacan auprès d’amis proches dont la mère de la concluante elle-même, Jenny Aubry, neuropsychiatre et analyste, première femme nommée « médecin des hôpitaux ».

Monsieur Henri Roudier, petit-fils de Jenny Aubry, et par ailleurs neveu de Madame Roudinesco, a établi une attestation dans laquelle il rapporte que :

« Un jour, au cours d’un déjeuner qui avait lieu rue de Lille et réunissait Jenny Aubry, Sylvia Lacan et Jacques Lacan, celui-ci avait déclaré qu’il souhaitait des funérailles catholiques. Et comme ma grand-mère s’étonnait : ‘Jacques, vous n’y pensez pas, tout de même !’ lui avait-elle dit, il lui avait répondu en évoquant la grandeur et la pompe des cérémonies de l’Eglise catholique. Sylvia Lacan l’aurait alors interrompu en déclarant : ‘moi en tout cas, je n’y assisterai pas !’ (pièce n° 37) »

L’anecdote que rapporte cette attestation est encore éclairée par le témoignage d’une amie de Jacques Lacan, Maria-Antonietta Macciocchi, dont les propos ont déjà été cités (pièces n° 8 et 9).

Cet attachement à l’Eglise romaine et à ses rites est encore attesté par le propre frère de Jacques Lacan, Marc-François Lacan (piècse n° 34 et 35).

Il est rappelé que celui-ci fit célébrer une messe à Paris avant que le corps de son frère ne soit enseveli, accomplissant ainsi un geste dont il était convaincu qu’il n’aurait pas été désapprouvé par celui-ci.

En tout état de cause, aucun des lecteurs des œuvres de Lacan ne se hasarderait à contester la réalité de son attachement à la portée symbolique que pouvait revêtir le rituel de l’Eglise catholique romaine (pièces n° 36 à 40).

Jacques-Alain Miller le souligne lui-même dans une notice de présentation qui figure au dos d’un ouvrage de Jacques Lacan où ont été réunies trois conférences intitulées Le triomphe de la religion précédé de Discours aux catholiques :

« Freud, vieil optimiste des Lumières, croyait que la religion n’était qu’une illusion, que dissiperaient dans l’avenir les progrès de l’esprit scientifique. Lacan, pas du tout : il pensait au contraire que la vraie religion, la romaine, à la fin des temps embobinerait tout le monde , en déversant du sens à pleins tuyaux sur le réel de plus en plus insistant et insupportable que nous devons à la science. (pièce n° 27 – Notice) »

Le propos même de Lacan à travers ces trois conférences montre l’importance que celui-ci accordait à celle qu’il désigne comme « la vraie religion », à savoir la religion catholique, comme organisation et production de « sens ».

Toute l’œuvre de Jacques Lacan témoigne de la place qu’a pu occuper la tradition et les rituels chrétiens dans l’articulation de ses thèses. Madame Roudinesco n’a certainement pas la prétention d’affirmer qu’elle aurait été seule à le découvrir ou à le constater (pièce n° 16-3) (pièce n° 29).

Mais l’évocation par Madame Roudinesco du vœu exprimé par Lacan renvoie à d’autres considérations encore.

Dans son ouvrage, Lacan Envers et contre tout, Madame Roudinesco s’emploie à retracer quelques grandes figures mythiques, philosophiques ou historiques qui ont occupé une place essentielle dans l’œuvre de Jacques Lacan.

Un chapitre entier de son essai est ainsi consacré à Antigone, héroïne tragique refusant de se soumettre à l’autorité du tyran Créon qui lui a fait interdiction de donner une sépulture à son frère.

Madame Roudinesco y rappelle que Lacan a donné de cette tragédie une interprétation qui se situe au rebours de celle d’autres grands commentateurs (et notamment de Hegel).

Antigone apparaît à Lacan à la fois comme « victime et holocauste », un personnage bien plus redoutable que Créon, son bourreau, dès lors que son obstination conduit celle-ci à une mort certaine, sans qu’elle parvienne par son propre sacrifice à obtenir une sépulture pour son frère.

Lacan voit dans cette obstination un choix génocidaire, une intransigeance fatale.

Il est significatif que le titre du livre de Madame Roudinesco soit emprunté au séminaire de Lacan L’éthique de la Psychanalyse et plus précisément à un passage où celui-ci précise ce que représente Antigone à ses yeux :

« pur et simple rapport de l’être humain avec ce dont il se trouve être miraculeusement porteur, à savoir la coupure signifiante, qui lui confère le pouvoir infranchissable d’être, envers et contre tout, ce qu’il est. (pièce n° 28) »

C’est encore à propos d’Antigone et de Sophocle que Lacan relève, dans ce même séminaire, que la sépulture est une invention des hommes, qui ne saurait être suffisante. Il faut également à l’être humain des funérailles, un rite sacré, pour rester un homme (un être de langage, un sujet) portant un nom après sa mort et il dit que cela est discrètement évoqué par Sophocle :

« Au passage, le fait que c’est l’homme qui a inventé la sépulture est évoqué discrètement. Il ne s’agit pas d’en finir avec celui qui est un homme comme avec un chien. On ne peut en finir avec ses restes en oubliant que le registre de l’être de celui qui a pu être situé par un nom doit être préservé par l’acte des funérailles. (id.) »

Cette importance ainsi donnée au « nom » que les « funérailles » viendraient préserver est bien évidemment emprunté à la tradition et aux rites catholiques.

Cette question est loin de constituer une simple anecdote dans la pensée de Lacan. Elle constitue l’un des axes les plus importants de son œuvre.

Et c’est ce paradoxe, par lequel s’accomplit le destin de Lacan, que Madame Roudinesco a voulu souligner, mettant en regard cet attachement aux rites d’une part et les circonstances de sa mort d’autre part. Pour autant, la concluante à maintes fois souligné dans son œuvre que Jacques Lacan avait perdu la foi. C’est là, parmi d’autres, un exemple de son esprit paradoxal (pièces n° 8-2 et 9).

Sibylle Lacan, dans son ouvrage Un père, dit avoir été bouleversée par l’évocation que fait Élisabeth Roudinesco des derniers instants de son père dans son ouvrage de 1993, et notamment par le passage suivant :

« Tel Max Schur au chevet de Freud, le médecin prit la décision d’administrer la drogue nécessaire à une mort en douceur. Au dernier instant, Lacan le fusilla du regard. (pièce n° 8-2) »

Sibylle Lacan écrit que lorsqu’elle lut cette dernière phrase, elle fut saisie « d’un désespoir indicible » :

«L’idée que mon père s’était vu basculer dans le néant, avait su à la seconde près qu’il allait ne plus être, m’était insupportable. Sa fureur à cet instant, sa non acceptation du lot commun à tous les hommes me le rendait plus cher car je le reconnaissais là complètement ‘obstiné’, selon les derniers mots qu’on lui prête. (pièce n° 30) »

Le propos de Madame Roudinesco se comprend parfaitement à la lecture de ce passage. Celui-ci se situe bien évidemment sur un plan philosophique et non anecdotique excluant par là même l’idée d’une quelconque imputation ou grief fait aux héritiers de Jacques Lacan.

B. ENFIN LA LÉGITIMITÉ DE LA DÉMARCHE DE MME ROUDINESCO NE PEUT ÊTRE MISE EN DOUTE

Cette légitimité est liée à la liberté voire au devoir d’expression de celle qui, ayant consacré plusieurs années à étudier les écrits de Jacques Lacan, à recueillir des témoignages et à rassembler des documents relatifs à sa vie et à son œuvre, jouit d’une autorité d’historienne incontestable.

C’est sans doute cette autorité qui a suscité l’inutile jalousie de celle qui se croit l’unique personne pouvant légitimement parler de son père à l’exception de son mari, Jacques-Alain Miller, dont Madame Roudinesco n’a jamais manqué de signaler toutes les contributions importantes à l’œuvre de Lacan.

Il est significatif que la demanderesse n’ait pas songé en 1993 à mettre publiquement en cause l’ouvrage que la concluante venait de faire paraître, Lacan, ou à en poursuivre certains passages. Pas davantage n’a-t-elle mis en cause l’article « Lacan », rédigé par la concluante, dans le Dictionnaire de la psychanalyse.

Madame Miller a donc attendu la parution de l’essai de Madame Roudinesco, dix-huit ans plus tard, pour mettre soudainement en doute les qualités de l’historienne et sa bonne foi.

Si elle s’en prend à cet ouvrage c’est vraisemblablement en raison du ton plus « subjectif » de celui-ci, où Mme Roudinesco estime nécessaire « d’effectuer un bilan » à la fois de l’œuvre de Lacan mais, plus implicitement, de son approche d’historienne de celui qu’elle considère comme ayant occupé l’un des tout premiers rangs dans l’histoire de la psychanalyse.

Une telle démarche, celle consistant pour un chercheur à venir « revisiter » transversalement et personnellement quelques années plus tard l’objet de ses recherches antérieures, n’a rien d’insolite. Elle est commune à de nombreux universitaires et intellectuels.

Madame Judith Miller semble vouloir contester à Madame Roudinesco le droit d’emprunter un tel chemin qui lui ouvrirait la voie d’une trop grande « proximité » avec son père.

Il est à cet égard révélateur que la demanderesse se soit empressée dans son assignation de souligner que Madame Roudinesco ne faisait pas partie des « familiers » de Jacques Lacan.

Une telle observation montre quels sont les registres d’autorité auxquels se réfère la demanderesse, des registres qui ne sont assurément pas ceux de la concluante.

Mais la question n’est pas ici, encore une fois, de trancher un litige entre proches de Lacan mais de déterminer

– d’une part, si l’œuvre et la vie de Jacques Lacan peuvent être considérées comme faisant part entière de l’histoire de la psychanalyse et, plus généralement, des idées ;

– d’autre part, si, en sa qualité d’historienne, de la psychanalyse de surcroît, la concluante peut légitimement consacrer un essai à celui auquel elle a d’ores et déjà consacré une étude de plus de cinq cents pages.

Car la légitimité dont il doit être question ici n’est pas d’ordre « familial », elle est d’ordre intellectuel et historique.

Aucun lecteur de l’essai de Madame Roudinesco n’a pu se méprendre, pas même les lecteurs les plus avertis qui ont été stupéfaits par la « réaction émotionnelle » de Madame Miller (pièces n° 38 et 40), sur la portée des propos incriminés et l’approche qui est celle de Madame Roudinesco.

Il est à cet égard rappelé que « le droit qui appartient à la critique historique à l’égard des hommes illustres est un fait justificatif suffisant pour établir la bonne foi d’un historien » (Crim. 28 déc. 1933, Bull. crim., n° 251).

Le fait de vouloir mettre en lumière certains paradoxes d’une figure incontestablement « illustre » de la psychanalyse n’a, en l’occurrence, rien d’illégitime.

Monsieur Jacques Alain Miller lui-même ne pourrait qu’en convenir, lui qui a insisté, dans certaines de ses introductions à l’œuvre de Lacan, sur l’importance des « paradoxes » qui animent la parole de ce dernier :

« Qui parle ? Un maître de sagesse, mais d’une sagesse sans résignation, une anti-sagesse, sarcastique, sardonique. Chacun est libre de s’en faire une conduite à son idée » (pièce n° 27 – Avertissement).

On ne saurait mieux dire.


Il ressort des observations qui précèdent que les propos poursuivis ne recèlent aucune imputation à caractère diffamatoire et qu’en tout état de cause la bonne foi de Madame Roudinesco est incontestable.

La publicité que Madame Miller a souhaité donner à son action, en orchestrant une campagne de dénigrement particulièrement odieuse, montre quelle sorte d’« exclusivité » elle revendique, confondant ses liens d’affection avec son père avec l’intérêt que peut susciter l’œuvre de celui-ci par-delà le cercle des « familiers ».

Ces liens d’affection, personne ne les lui conteste. En revanche, ce que Madame Roudinesco ne peut admettre, c’est qu’on vienne publiquement la prendre à partie, sous prétexte de défendre la mémoire d’un homme dont la vie et l’œuvre relèvent de l’histoire, et mettre violemment en cause ses travaux au nom d’on ne sait quelle orthodoxie.

C’est pourquoi elle sollicite du Tribunal qu’il ordonne la publication d’un communiqué dont le Tribunal fixera les termes et qui rappellera le dispositif du jugement à intervenir.

Ce communiqué sera publié dans trois quotidiens ou hebdomadaires ainsi que sur le site Lacan Quotidien, en page d’accueil de son prochain numéro en ligne, sans que le coût total de ces publications mis à la charge de la demanderesse puisse dépasser cinquante mille euros (hors taxe), lesdites publications se faisant au choix et à l’initiative de la concluante.

La concluante sollicite enfin que soit ordonnée l’exécution provisoire de la décision à intervenir afin que les publications qu’elle sollicite puissent intervenir et réparer au plus tôt le préjudice que lui a causé la diffusion de la campagne orchestrée par la demanderesse ceci sur le fondement de l’urgence invoquée par la demanderesse.

PAR CES MOTIFS

Dire et juger qu’aucun des propos poursuivis ne porte atteinte à l’honneur et à la considération de Madame Judith Miller ;

Dire et juger que ne saurait être retenu comme diffamatoire la simple évocation d’un paradoxe illustrant la vie et l’œuvre de Jacques Lacan et le rappel des circonstances de son décès ;

En tout état de cause, dire et juger que la bonne foi de Madame Elisabeth Roudinesco est rapportée ;

En conséquence,

Débouter Madame Judith Miller de l’intégralité de ses demandes ;

A titre reconventionnel,

Constater que Madame Élisabeth Roudinesco a fait l’objet d’une campagne de dénigrement, par voie de presse écrite et en ligne, mettant gravement en cause ses qualités d’historienne et ses travaux et prenant pour prétexte l’action judiciaire de Madame Judith Miller.

A titre de réparation ordonner la publication d’un communiqué dont le Tribunal fixera les termes et qui rappellera les dispositions de la décision qui sera prononcée ;

Dire que ce communiqué sera publié dans trois quotidiens ou hebdomadaires ainsi que sur le site Lacan Quotidien, en page d’accueil de son prochain numéro en ligne, sans que le coût total de ces publications mis à la charge de Madame Judith Miller puisse dépasser cinquante mille euros (hors taxe), lesdites publications se faisant au choix et à l’initiative de la concluante.

Dire que Madame Judith Miller devra assurer la diffusion ordonnée par le Tribunal sous peine d’astreinte de 5.000 (cinq mille) euros par semaine à compter de la signification du jugement à intervenir ;

Ordonner l’exécution provisoire du jugement à intervenir en ce qui concerne les publications ;

Condamner Madame Judith Miller à payer au demandeur la somme de 15.000 (quinze mille) euros sur le fondement de l’article 700 du Code de Procédure Civile ;

La condamner aux entiers dépens.

Sous toutes réserves

Et ce sera justice

PIÈCES COMMUNIQUÉES A L’APPUI DES PRÉSENTES CONCLUSIONS

_

Pièce n° 1 : CV – Élisabeth Roudinesco_
Pièce n° 2 : Situation universitaire – Note_
Pièce n° 3 : Liste des séminaires_
Pièce n° 4 : Rapport de soutenance_
Pièce n° 5 : Rapport – candidature à l’EHESS_
Pièce n° 6 : Élisabeth Roudinesco, Lacan, envers et contre tout, Seuil, 2011_
Pièce n° 7 : Élisabeth Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France,
7.1. Ramsay, 1982, Seuil, 1986_
7.2. Rééd. Pochothèque, 2009_
Pièce n° 8 : Élisabeth Roudinesco, Lacan, Esquisse d’une vie,
8.1. Fayard, 1993_
8.2. rééd. Pochothèque, 2009_
Pièce n° 9 : Élisabeth Roudinesco et M. Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, Fayard, 1997_
Pièce n° 10 : Élisabeth Roudinesco et Elisabeth Kapnist, Jacques Lacan, la psychanalyse réinventée (film documentaire), INA, 2001_
Pièce n° 11 : Articles de presse et recensions à la parution de Jacques Lacan, Fayard, 1993_
11.1. Le Soir du 22 septembre 1993_
11.2. La Croix du 26/27 septembre 1993_
11.3. Le Méridional du 7 novembre 1993_
11.4. Le Canard enchaîné du 18 août 1993_
11.5. L’Express du 16 septembre 1993_
11.6. L’Express du 17 septembre 1993_
11.7. L’Evenement du Jeudi du 16 au 22 septembre 1993_
11.8. Le Journal de Genève du 18/19 septembre 1993_
11.9. Le Monde (des livres) (s.d.)_
11.10. Le Nouvel Observateur du 9 au 15 septembre 1993_
11.11. Dépêche AFP du 8 septembre 1993_
Pièce n° 12 : Correspondances diverses à la parution de Une histoire de la psychanalyse en France et Jacques Lacan, esquisse…_
12.1. Courriers de Georges Canguilhem à Elisabeth Roudinesco_
12.2. Courriers de Gilles Deleuze à Elisabeth Roudinesco_
12.3. Courriers de Claude Levi-Strauss à Elisabeth Roudinesco_
12.4. Courrier de Monique Levi-Strauss à Elisabeth Roudinesco_
12.5. Courrier de Didier Anzieu à Elisabeth Roudinesco_
12.6. Courrier de Pierre Vidal-Naquet à Elisabeth Roudinesco_
12.7. Courrier de Pierre Legendre à Elisabeth Roudinesco_
Pièce n° 13 : Colloque ENS_
Pièce n° 14 : Télérama du 7 septembre 2011_
Pièce n° 15 : Articles de presse et recensions à la parution de Lacan, Envers et contre tout_
15.1. Livres Hebdo du 10 juin 2011_
15.2. Les Inrockuptibles du 17 août 2011_
15.3. Le Temps du 26 août 2011_
15.4. Libération du 1er septembre 2011_
15.5. Le Monde (des livres) du 9 septembre 2011_
15.6. L’Humanité du 9 septembre 2011_
15.7. Lire septembre 2011_
15.8. Le Journal du dimanche du 12 septembre 2011_
15.9. Télérama du 13 septembre 2011_
15.10. Sud-Ouest du 13 septembre 2011_
15.11. Les Inrockuptibles du 21 septembre 2011_
Pièce n° 16 : Correspondances – parution de Lacan, envers et contre tout_
16.1. Courriel de Geneviève Brisac_
16.2. Courriel de Georges Vigarello_
16.3. Courriel d’Antoine Guggenheim_
Pièce n° 17 : Le Point du 8 septembre 2011_
Pièce n° 18 : Le Nouvel Observateur du 13 septembre 2011_
Pièce n° 19 : Libération du 1/2 octobre 2011_
Pièce n° 20 : La Règle du jeu du 16 septembre 2011 (Assignation)_
Pièce n° 21 : Nathalie Jaudel in La Régle du jeu, « Elisabeth Roudinesco, plagiaire de soi-même »_
Pièce n° 22 : Le Diable probablement, pétition_
Pièce n° 23 : Encart « publicitaire » « Roudinesco, plagiaire de soi-même »_
Pièce n° 24 : Lacan Quotidien_
24.1. Numéro 25_
24.2. Numéro 28_
24.3. Numéro 30_
24.4. Numéro 46_
24.5. Numéro 47_
24.6. Numéro 48_
24.7. Numéro 49_
24.8. Numéro 50_
24.9. Numéro 55_
24.10. Numéro 57_
24.11. Numéro 59_
24.12. Numéro 61_
24.13. Numéro 66_
24.14. Numéro 68_
24.15. Numéro 69_
24.16. Numéro 71_
Pièce n° 25 : Testament authentique de Jacques Lacan du 13 novembre 1980_
Pièce n° 26 : Acte de décès_
Pièce n° 27 : Jacques Lacan, Le Triomphe de la religion, Seuil, 2005_
Pièce n° 28 : Jacques Lacan, Le Séminaire, livre VII, Seuil, 1986_
Pièce n° 29 : Agnès Desmazières, L’Inconscient au paradis, Payot, 2011_
Pièce n° 30 : Sibylle Lacan, Un père, Gallimard, 1994_
Pièce n° 31 : Wladimir Granoff, Le Désir d’analyse, Aubier, 2004_
Pièce n° 32 : Courrier de Jacques Lacan à Marc-François Lacan du 7 avril 1953_
Pièce n° 33 : Courrier de Jacques Lacan à Marc-François Lacan du 5 septembre 1953_
Pièce n° 34 : Courrier de Marc-François Lacan à Jacques Sédat du 3 décembre 1982_
Pièce n° 35 : Correspondances diverses Marc-François Lacan / Elisabeth Roudinesco_
Pièce n° 36 : Témoignage d’Ignacio Garate Martinez_
Pièce n° 37 : Témoignage d’Henri Roudier_
Pièce n° 38 : Témoignage de Célia Bertin_
Pièce n° 39 : Témoignage de Catherine Clément_
Pièce n° 40 : Témoignage d’Henri Rey-Flaud_
Pièce n° 41 : Jacques Lacan, Le Sinthome, Livre XXIII, Seuil, Paris, 2005

Paul Goodman et l’utopie de la déscolarisation

« L’école, cette machine à nous rendre vieux. »
Roger Garaudy(1*)

Le problème de l’éducation n’occupe pas une place particulière dans la pensée, l’œuvre et la vie de Paul Goodman (1911-1972) ; on peut dire qu’il occupe directement ou indirectement, toute la place. Que ce soit en sa qualité d’essayiste, de romancier, de poète, de professeur, de conférencier, de psychothérapeute, d’homme engagé ou de père de famille, Goodman chercha de manière constante à exprimer et à vivre sa pensée éducative, jusque dans ses conséquences extrêmes, voire scandaleuses, et à mener au regard de sa propre philosophie et de ceux qui l’écoutaient une vie édifiante. « The good man must teach(2*), p. 179. » écrivait-il en savourant le jeu de mot, mais un homme de bien qui enseigne doit aussi fournir l’exemple d’une pensée et d’une vie unifiées. Aspirant, à la limite, à une forme de sainteté, Goodman était donc plus qu’un « pédagogue »

On retrouvera dans ses critiques et ses propositions nombre d’idées avancées, avant ou très souvent après lui, par les plus célèbres éducateurs de notre temps. Mais sa réflexion est de nature plus globale – plus philosophique et sociologique à la fois –, plus religieuse également dans la mesure où l’éducation est à ses yeux ce qui relie l’homme au décor naturel et social qui l’entoure. Goodman se plaçait lui-même volontiers, quitte à passer pour présomptueux, dans la lignée de Socrate, Kant et Rousseau et il se distinguait des auteurs qui, tel John Holt dans How Children Fail, se bornent à étudier l’école dans l’espace restreint et isolé de la salle de classe.

La pensée éducative de Goodman ne s’inscrit donc pas dans le cadre étroit de l’école en tant qu’institution, qu’il condamne. Il fut à ce titre le premier prophète de la déscolarisation, expliquant dès les années trente ce que plusieurs ont entrepris de proposer depuis. En ce sens, on peut dire qu’il fut le précurseur, entre autres, d’Ivan Illich, et il est juste qu’aujourd’hui, près de quarante ans après sa mort, lui soit rendu ce qui lui appartient.

Ce qui lui appartient et fait son originalité profonde, c’est d’avoir su, comme Rousseau, rattacher le problème général et les problèmes particuliers de l’éducation à une certaine idée de la nature humaine, à partir de laquelle (premier thème) il dénonce l’inacceptable dans la réalité d’aujourd’hui et propose (second thème) une révolution qui, au sens propre du mot, est un retour aux sources.

1. PREMIER THÈME : LE PIÈGE UNIVERSEL

Le procès que Paul Goodman intente à la scolarité obligatoire n’est pas sans rappeler, par ses attendus, la façon dont la gauche française avait naguère coutume de dénoncer la « stratégie nucléaire ». À ses yeux, l’école est une force de frappe inutile, ruineuse et dangereuse.

[*a) Une école inutile*]

« Mon idée personnelle, c’est que l’enseignement est dans l’ensemble une illusion(3*).» Goodman entend par là l’enseignement au point où il est parvenu aujourd’hui. Car il reconnaît volontiers qu’à l’origine l’école publique a joué un rôle essentiel dans l’établissement de la démocratie. Elle a permis de dégrossir un électorat illettré et de rapprocher, au moins sur ce plan, les plus pauvres des plus riches en égalisant les chances d’accès au savoir. Mais ce qui fut vrai, historiquement, de l’essor de l’école primaire ne l’est pas de l’enseignement secondaire et supérieur, dont le développement découle en réalité du phénomène dominant des temps modernes : la concentration économique et le centralisme étatique. Détournée de sa mission première, assujettie au système économique, l’école représente désormais « un piège universel et la démocratie tend à ressembler à un enrégimentement(4*) » Aussi est-il devenu nécessaire de la remettre en question, quitte à susciter les colères les plus légitimes.

L’école est inutile parce que l’enseignement y est fondamentalement coupé de la vie : l’enfant ne perçoit pas le lien qui devrait exister, mais qui le plus souvent n’existe pas, entre ce qu’on s’efforce de lui inculquer et la réalité qui s’impose à lui une fois franchis les murs de l’école. Les plus louables efforts, les techniques les plus avancées, les initiatives pédagogiques les plus hardies ne peuvent combler que très imparfaitement ce hiatus. L’école est ressentie à la fois comme un musée et une caserne où l’on s’ennuie, la scolarité obligatoire comme une « conscription(5*)» intellectuelle qui mobilise toute la jeunesse pendant les années les plus lumineuses de sa vie. Pour Goodman, le système scolaire est, stricto sensu, un « camp de concentration(6*) » ou la société parque la jeunesse à l’écart des vrais problèmes, en s’efforçant, autant que faire se peut, de lui cacher son visage. L’enseignement est isolé de la vie parce que notre société, comme disait déjà Péguy, a honte de s’enseigner.

L’école est inutile aussi du fait que l’enseignement de la plupart des disciplines ne tient pas compte de l’immaturité et de l’inexpérience des enseignés. Parce qu’il n’a pas encore vraiment vécu et parce qu’il passe à l’école le peu qu’il vit, l’enfant ne connaît pratiquement rien de la réalité de l’existence : « Il n’a pratiqué aucun métier manuel, est resté à l’écart du monde des affaires, n’a pas essayé de gagner sa vie, n’a jamais été marié ni eu à s’occuper d’enfants. Il n’a jamais voté, ni fait partie d’un jury, ni fait de politique, ni participé à un mouvement de jeunes en faveur des droits civiques ou de la paix. Issu de la classe moyenne et vivant dans une modeste banlieue, il n’a jamais vraiment côtoyé de pauvres ni d’étrangers. Ses émotions ont été soigneusement circonscrites par les convenances familiales et le conformisme de sa bande de copains(7*) » Comment pourrait-il, dans ces conditions, trouver un intérêt vital à l’étude des « matières » scolaires ? Ici Goodman rejoint, dans l’esprit, sinon dans la lettre, l’idée chère à Platon selon laquelle il n’y aurait pas lieu d’initier les disciples à la plupart des matières en question avant l’âge de trente ans. L’école est devenue inutile pour avoir perdu son antique vertu socratique : la vertu d’éduquer, c’est-à-dire de permettre à l’adolescent d’entrer dans l’âge adulte et dans la société, non en chien battu d’avance, mais en homme libre, maître de lui-même et prêt à devenir, selon son penchant, un héros ou un sage. Au lieu de quoi, elle « occupe le temps des étudiants, paie les rétributions des maîtres et fabrique des diplômes et des qualifications commercialisables(8*).»

Qu’il s’agisse de lecture, de musique, de sciences naturelles, de langue étrangère ou de toute autre discipline, la thèse de Goodman est que nous n’apprenons réellement rien sinon « par notre propre volonté et une libre exploration(9*).» L’homme n’assimile un savoir que s’il le reconstruit lui-même sous l’aiguillon d’une nécessité vitale ou d’une motivation profonde. Il est capable, lorsqu’il le désire ou en éprouve le besoin, de s’initier en un temps record et avec un minimum d’aide extérieure aux disciplines qui lui eussent semblé les plus rebutantes à un stade antérieur. La transmission des connaissances telle qu’on la pratique à l’école est donc, pour l’essentiel, une illusion et une perte de temps pour les élèves, les maîtres et la société(10*). Le rythme monocorde et uniforme de l’école ne peut, sauf coïncidence heureuse, correspondre au rythme interne du développement des intérêts de l’enfant ou de l’adolescent. C’est pourquoi l’enseignement sécrète à ce point l’ennui et manque presque invariablement son but. C’est pourquoi, au bout de sept ans d’études secondaires, la grande majorité des enfants ne savent rien et ont le sentiment de ne rien savoir : ils sont dégoûtés de la plupart des disciplines intellectuelles, incapables de tenir la moindre conversation dans une langue étrangère, mal préparés à affronter le monde, perdus pour la culture, résignés à leur sort ou bien – mais c’est le petit nombre – totalement révoltés.

Non seulement les choses essentielles ne s’apprennent pas à l’intérieur de l’école, mais l’école est un obstacle sur la voie du vrai, du vivant, du gai savoir. Avec tout ce qu’il y a à lire sur les murs et dans les rues des villes, les enfants d’aujourd’hui, avance hardiment Goodman, devraient pouvoir, sous le seul effet de leur curiosité et de leur intelligence naturelles, déchiffrer rapidement l’essentiel du langage écrit. Or « c’est précisément le fait d’aller en classe qui les bloque – le style aliénant de l’école, la mise à l’index de la spontanéité, un système de récompenses et de punitions purement conventionnelles(11*).» L’école fait très vite perdre à l’enfant le goût d’apprendre gratuitement, pour le simple plaisir de découvrir et de savoir. Dès lors, l’apprentissage de la lecture en classe devient un pensum sans objet, car il n’est plus qu’« une manipulation de signes – pour la réussite aux compositions par exemple – sans plus aucun rapport avec l’expérience vécue(12*).» Goodman a également noté dans nombre d’écoles populaires que le Q.I. des élèves baissait régulièrement année après année. Si donc tant d’élèves « s’éteignent » au fil de la scolarité, malgré la bonne volonté et le dévouement des maîtres, c’est que l’école ne remplit pas sa fonction, ou plus exactement c’est que l’école, en tant que telle, dans la société d’aujourd’hui, ne répond pas à la fonction d’instruire et d’initier.

Le culte de la scolarité obligatoire repose sur une « religion fausse(13*) » une « superstition de masse(14*) » partagée par l’ensemble des citoyens de même que par les milieux officiels. Si l’on pose que le but de l’éducation est de développer en chaque individu des capacités d’initiative qu’il sera appelé à mettre en œuvre dans la société, il est absurde de s’imaginer qu’on atteindra cet objectif en clouant des adolescents pleins de vie sur un banc d’école et en les forçant à ne manipuler que des symboles jusqu’au terme lointain fixé par la loi. La démocratisation de l’enseignement a fait de l’école un problème de masse. Les pouvoirs publics ont cru pouvoir trouver dans le développement indéfini du système scolaire une solution de masse. L’erreur est à la mesure de l’organisation ainsi mise sur pied. En transposant pour le plus grand nombre un système d’enseignement conçu à l’origine pour une élite bourgeoise, en s’imaginant qu’extrapoler sur une telle échelle ne modifierait pas la nature ni la valeur de l’enseignement prodigué, on a bâti une illusion de masse, un édifice régimentaire qui continue, comme à l’origine, à servir les intérêts de l’élite bourgeoise, mais où les enfants du peuple s’ennuient, se dévitalisent et s’abêtissent.

Il ne faut pas se méprendre sur la pensée de Goodman (pas plus que sur celle d’Illich). Lorsqu’il dénonce l’inutilité de l’école, il ne dit pas non à l’éducation, ni ne prône un retour quelconque à l’obscurantisme. Son propos n’est point de faire démolir les établissements existants, ni de brûler les livres, ni de mettre les professeurs au chômage. Il se place sur un tout autre plan et pose le problème en de tout autres termes : il entend qu’à l’intérieur de la société, et non plus seulement à l’intérieur des écoles, l’éducation soit tout et que tout soit éducation. Ce qu’il combat, c’est l’école en tant qu’institution et en tant que monopole : « Selon moi, il ne saurait exister une institution unique […] capable de préparer tout le monde à un avenir ouvert dans une société meilleure.(15*) » L’éducation des masses, dans son esprit, ne peut reposer sur un enseignement de masse uniformisé, sauf à devenir un embrigadement universel. Dans nos sociétés de masses, si l’on veut éduquer chaque individu selon ce qu’il est, il convient de faire éclater le carcan de l’école obligatoire. Et ce n’est pas en augmentant chaque année un peu plus le budget de l’Éducation qu’on résoudra le problème et qu’on effacera l’imposture.

[**b) Une école ruineuse*]

Dans les pays les plus avancés, le total (insuffisant de l’avis général) des dépenses directement ou indirectement engagées au titre de l’Éducation, sur le plan national et local, a fini par atteindre quelque 25 % du budget global. Ce gonflement des dépenses éducatives est lié au phénomène de « démocratisation » : de l’école pour quelques-uns on s’est dirigé vers l’école et l’université pour tous ; mais il est lié aussi à l’application progressive du principe de gratuité, au coût grandissant des équipements scolaires, au développement très onéreux de l’enseignement technique, au gonflement des services administratifs. Cette situation pose deux problèmes : le premier est de savoir si une telle courbe de dépenses pourra continuer à monter longtemps encore – et au même rythme – sans que la charge devienne insupportable à l’État, aux collectivités et, en dernière analyse, aux contribuables.

Le second problème est de savoir si ces investissements fabuleux sont utilisés de façon rentable, pour les individus et l’ensemble de la collectivité. Par exemple, sur 100 élèves français entrant au lycée, combien (nous sommes en 1973) parviennent jusqu’au baccalauréat et le passent avec succès ? 21 %. Combien accèdent à l’université et obtiennent leur licence ? 5,6 %(16*), dont la moitié environ ne trouve pas d’emploi. Seule une infime proportion de jeunes tirent leur épingle du jeu : les autres sont abandonnés en cours de route, victimes d’une sélection et d’une élimination de masse. Naturellement, les rescapés appartiennent en majeure partie aux classes les plus favorisées. D’où ce jugement de Goodman : « Déverser de l’argent dans le système scolaire et universitaire […] ne relève que d’une législation de classe qui confirme la structure inéquitable de l’économie(17*).» Au reste, le profit que la bourgeoisie tire du système n’est pas uniquement d’ordre culturel : car les milliards consacrés à l’école ouvrent un marché gigantesque aux éditeurs de livres de classe, aux fabricants de matériel scolaire et aux entrepreneurs de travaux publics.

Dans l’esprit de Goodman, pour être libre et autonome, en tous cas aussi libre et autonome que possible, l’école, comme l’individu, a besoin de vivre dans une certaine pauvreté, dans ce qu’il appelait volontiers « une pauvreté décente ». Aux XIIe et XIIIe siècles, époque de leur essor et de leur grandeur, les universités vivaient pauvres et libres. Au XVe siècle, elles étaient devenues cossues, inféodées au pouvoir en place, intellectuellement affaiblies. « Dans leur pauvreté avait été leur force(18*).» Il est évident, dans le contexte actuel, que la question n’est pas de refuser toute opulence, ni de bouder tous les deniers de l’État. Ce dont il s’agit, c’est de trouver, sans grever le budget général de la nation, une forme d’éducation plus rentable sur le plan financier, plus efficace et moins inique sur le plan humain. Car, prétendait Goodman, telle qu’elle est présentement, l’école fait plus de mal que de bien.

[*Une école dangereuse*]

Quelqu’un demanda un jour à Goodman, au cours d’un séminaire sur l’éducation, quelle était à ses yeux l’utilité première de l’école. Il répondit que le rôle de l’école primaire était d’effacer les ravages causés chez l’enfant par la famille, celui des études secondaires d’effacer les ravages causés par l’école primaire, celui de l’enseignement supérieur les ravages causés par les études secondaires, l’école de la vie ayant pour fonction principale d’effacer les mauvais effets du passage à l’université. Cette boutade contient tout le procès du système d’éducation(19*).

Non seulement la scolarité prolongée est inutile, mais, dans l’esprit de Goodman, elle est également nuisible sur le plan psychologique, politique et professionnel. Psychologiquement, l’influence de l’école se traduit par une dégradation continue de la curiosité et de l’initiative (tous les professeurs de lycée, par exemple, ont pu constater cette évolution rapide et généralement irréversible). Politiquement, le système d’enseignement est préjudiciable à la jeunesse dans la mesure même où c’est un enseignement de masse, c’est-à-dire le contraire d’un enseignement individualisé, adapté à chacun, soucieux de cultiver les différences plutôt que l’uniformité : l’objectif politique de l’enseignement de masse est de façonner une majorité silencieuse. Professionnellement, l’apprentissage scolaire est l’exemple même de ce que Goodman appelle une « méséducation obligatoire » (compulsory miseducation) : coupé de la vie, l’enseignement classique et moderne engage les jeunes dans une voie sans issue ; la manipulation de symboles et la culture livresque ne peuvent déboucher que « sur une sagesse purement verbale et, en fait, sur un orgueilleux retrait du monde(20*)» ; il n’y a pas de lien tangible entre la pseudo-activité des jeunes à l’école et leur activité future dans la vie adulte. Pour ce qui est de l’enseignement professionnel, nous verrons plus loin qu’il est le plus souvent une fausse préparation à de fausses professions et responsable de nombreux déboires.

L’école est prise dans le réseau de ses contradictions qui sont le reflet des contradictions de la société. Elle se propose, en l’espèce, de socialiser l’enfant, c’est-à-dire de l’adapter à la réalité sociale, mais, dans le même temps, l’éducation se trouve dissociée de cette réalité sociale, si bien que l’école n’est en mesure de répondre ni aux besoins inavoués de la jeunesse, ni aux besoins souvent inavouables de la société. Au stade des études supérieures par exemple, « ce qui est effectivement transmis par l’enseignement universitaire, c’est précisément la cassure entre l’intérêt authentique de l’étudiant et la course aux unités de valeurs(21*) » . Ainsi prise dans les contradictions dont elle est l’enjeu, la jeunesse balance – au moins quelques temps – entre la révolte et la résignation, la violence et le conformisme, le désir de s’épanouir en tant que personne et l’acceptation de devenir simple rouage dans une société sans idéal. Quelques-uns tiennent jusqu’au bout, quitte à s’exclure de l’ordre social et à camper sur ses lisières. Mais le grand nombre, tôt ou tard, s’abandonne : « Vaincus, ils s’identifient à ce qui les a brisés, pour combler d’une façon ou d’une autre le fossé existant(22*).» Tout peut alors survenir, même le fascisme. Quand il y a incompatibilité grandissante entre l’épanouissement individuel et les besoins nationaux, quand l’école penche irrésistiblement du côté des besoins nationaux, le danger existe et s’accroît de voir glisser la société vers une forme de dictature réactionnaire. Là où le crétinisme est au pouvoir, sous son habit civil ou militaire, il faut s’attendre, prévoit Goodman, à la montée d’« un fascisme obscurantiste de droite(23*). » Mais une autre perspective, plus subtile et plus probable, pourrait consister en « une embrigadement et un lavage de cerveau progressifs, fondés sur des principes scientifiques et conduisant tout droit à un fascisme du centre, type 1984(23*). » Il s’agirait là d’un fascisme quasi-naturel, non délibéré, issu du système lui-même et reposant sur un large consensus populaire..

2. SECOND THÈME : ÉCOLE, NATURE HUMAINE ET SOCIÉTÉ — VERS UNE SOLUTION CONVIVIALE

Le fond de la philosophie goodmanienne est que l’éducation, quel que soit le contexte, doit demeurer en harmonie avec la nature de l’homme et que la société, cadre de l’éducation, doit également répondre, par sa forme et son contenu, aux aspirations essentielles de la nature humaine. Faute de quoi tout système s’achemine inéluctablement vers une déshumanisation des structures éducatives et des structures sociales, avec, au terme du processus, une école dénaturée dans une société dénaturée.

La nature humaine, telle que la définit Goodman, repose sur trois fonctions essentielles et complémentaires : la fonction créatrice, la fonction sexuelle et la fonction communautaire.(25*)} C’est à partir de cette définition que Paul Goodman condamne l’école et la société actuelles, en ce qu’elles visent à étouffer la créativité, à réprimer la vie sexuelle et à disloquer toute entreprise communautaire, au point que la survie du système risque, à bien des égards, de se payer de la mort de l’homme.

[*L’école et la créativité*]

Passé le stade de l’école maternelle où on laisse généralement libre cours à la créativité des enfants, la vie scolaire, à l’intérieur du système existant, n’a pour effet que de saper l’initiative, émousser la curiosité et rabougrir l’intelligence. La science affirme que l’homme, en fin de compte, n’utilise que 2 % des potentialités de son intellect. « Il est probable, explique Goodman à ce propos, que la plus grande perte de capacités humaines est causée par le fait que les éléments instinctifs du jeu, de la chasse, de la sexualité, du rêve, du combat, de la passion, de l’art, de la manipulation, de la destruction, de la jalousie, de la magnanimité et du désintéressement sont continuellement ravalés chez l’homme par l’organisation sociale – et peut-être plus particulièrement par la scolarité(26*).» Si l’enseignement crétinise, c’est que l’école, soucieuse de développer l’enfant comme « animal social », se contente de le socialiser en oubliant qu’il est aussi, et fondamentalement, un animal.

De même que pour Sartre la maladie mentale est « l’issue que le libre organisme, dans son unité totale, invente pour pouvoir vivre une situation invivable(27*) », de même pour Goodman la stupidité est d’origine « réactionnelle(28*) » : elle est une défense et, en l’occurrence, une défense contre le système scolaire. À preuve, le contraste classique entre l’attitude terne, renfermée et désespérante de l’élève moyen en classe et son comportement « dans la rue ou sur le terrain de football(12*). » Il suffit d’observer un enfant dans d’autres contextes que celui de l’école pour constater qu’il est généralement plus brillant, plus spontané et plus confiant, qu’il fait preuve d’initiative, est fier de ce qu’il fait et peut, à son rythme et à son gré, apprendre beaucoup en rien de temps. « Il se peut que pour lui toute l’institution scolaire, du secondaire au supérieur, sous la forme où nous la connaissons, n’ait été qu’une erreur(30*).»

Car, au surplus, les habitudes de crétinisme et de non-créativité prises par les enfants à l’école vont les poursuivre toute leur vie. C’est à l’école qu’ils prennent pour plus tard le pli de la passivité, de l’inertie, du silence ; c’est à l’école, plus encore que dans la famille, « qu’ils apprennent que la vie est inéluctablement routinière, impersonnelle, vénalement hiérarchisée ; qu’il vaut mieux se tenir tranquille et se taire ; qu’aucune place n’est faite à la spontanéité, à la sexualité sans contrainte ou à la liberté de l’esprit(31*).» Ainsi façonnés par l’école, ils adopteront, dans leur vie professionnelle, culturelle ou politique d’adultes, une façon d’être et de réagir naturellement calquée sur leur comportement antérieur. « Voilà à quoi aboutit l’éducation, ou plus exactement la méséducation, c’est-à-dire la socialisation de la jeunesse en fonction de normes nationales et son enrégimentement au service d’impératifs nationaux(32*). » Ce que l’école liée au système dominant a pour mission d’empêcher, c’est que les hommes soient capables de créer, car inévitablement ils créeraient autre chose.

[*L’école et la sexualité*]

Sur ce terrain, la pensée de Goodman, comme celle de Wilhelm Reich dont elle s’inspire ou celle d’Alexander Neill qu’elle côtoie, s’est heurtée et se heurte encore à de vives résistances psychologiques et à des préjugés d’autant plus tenaces que, de toutes les aliénations humaines, l’aliénation sexuelle est, dans notre société, la plus profonde. Le postulat dont part Goodman est que la sexualité représente en soi une activité saine : « La sexualité est quelque chose de délicieux, on ne saurait trop la pratiquer, elle se donne à elle-même ses propres limites dès lors qu’elle est satisfaisante, et la satisfaction de l’instinct sexuel réduit les tensions et rend l’esprit plus disponible pour une attention soutenue et pour l’étude(33*).» Non seulement donc la sexualité est un facteur d’équilibre, mais elle favorise de surcroît l’exercice de la créativité.

Inversement, la répression de la sexualité est jugée par Goodman de façon très sévère. « Si les jeunes pouvaient entièrement régler leur conduite sur leurs propres intuitions et leurs propres élans, alors il y aurait dans leur comportement plus de réalisme et de responsabilité(34*).» Au lieu de quoi les jeunes adoptent des attitudes stéréotypées, étrangères à leur nature réelle, empruntées aux héros de cinéma ou à la presse du cœur et du sexe, inspirées par le désir de faire comme les autres ou de susciter leur envie, empreintes aussi parfois de brutalités, voire de déséquilibre mental. En fait, chez les jeunes, « une grande partie du comportement sexuel n’a strictement rien de sexuel, mais n’est, à défaut d’identité propre, que conformité aux normes d’une bande, moyen de s’affirmer à défaut d’autres moyens, ou recherche d’une expérience apocalyptique pour triompher d’un sentiment déprimant d’impuissance sociale(35*).» On ne peut s’empêcher de songer ici aux déchaînements d’Orange mécanique.

Du fait que nous sommes « dans une phase de transition de la révolution sexuelle(36*)», la vie scolaire ne peut qu’être ambiguë au regard de la sexualité. D’un côté en effet, dans tous les établissements scolaires – où par ailleurs l’information sexuelle acquiert péniblement droit de cité – le développement de la sexualité et des organes sexuels des adolescents fait l’objet d’examens réguliers : il s’agit de s’assurer que la jeunesse est normalement constituée et en situation de pouvoir procréer. Mais, d’un autre côté, la sexualité en tant que réalité vécue n’est pas reconnue officiellement par l’école ; celle-ci « fonctionne comme si les pulsions sexuelles n’existaient pas(37*) », à l’âge précisément où, dans la jeunesse, elles sont le plus impérieuses. Rivés à leur banc de classe, soumis à des règles de vie monacale, voués tour à tour au refoulement et à la répression, suprêmement inattentifs au discours du maître, mais l’esprit peuplé de rêves et de fantasmes, les adolescents se prennent à regarder leur propre condition comme une « servitude sexuelle(38*),» leur école comme un ghetto affectif et l’adolescent non scolarisé comme un être privilégié : car, « s’ils avaient déjà quitté l’école et travaillaient à la chaîne en usine, on les estimerait suffisamment responsables pour aller et venir, avoir des rapports sexuels et boire à leur guise(39*).» Vivre à l’école, lorsqu’on est pubère, cela signifie donc, pour la masse des jeunes, être sexuellement pénalisé.

À force de refoulement, de répression et de pénalisation, à force d’inexistence, la sexualité des adolescents finit peu ou prou par se résorber, quitte à exploser parfois sous d’autres formes, comme la délinquance juvénile ou le nihilisme révolutionnaire. L’adolescent « cesse de croire au bien-fondé de ses propres désirs et même ne tarde pas à douter de leur existence(40*).» Il est de la sorte accoutumé et condamné, tout au long de sa vie scolaire, à une impuissance de fait ou, dans le meilleur des cas, à un onanisme clandestin : accoutumance et culpabilité qui l’une et l’autre ne peuvent avoir sur la vie sexuelle ultérieure que des conséquences fâcheuses et trop souvent irrémédiables. Toute libération est dangereuse pour l’ordre social. La libre sexualité, pas plus que la libre créativité, n’est acceptable dans la société telle qu’elle est. En vérité, ce que l’école liée au système dominant a pour mission d’empêcher, c’est que les hommes consacrent à l’amour le temps requis par les impératifs du productivisme : dans la société d’aujourd’hui, la nuit d’amour n’est guère compatible avec la journée de travail.

[*L’école et la notion de communauté*]

La disparition des communautés dans la société moderne est une des causes profondes de la crise générale de la communication. La révolution industrielle a entraîné une rupture entre l’homme et son cadre social naturel : la grande famille, le village, la bourgade. Coupé des siens et de la nature, il est allé perdre son âme, c’est-à-dire son identité personnelle et ses attaches communautaires, son caractère sacré d’homme un, uni et unique, dans l’anonymat des grandes cités industrielles, du travail à la chaîne, des grands ensembles et de l’enseignement de masse. Le système scolaire, tel qu’il s’est développé, reflète toutes les divisions du monde extérieur et tend à les accentuer : l’école est une anti-communauté, c’est-à-dire, pour Goodman, une anti-école.

On assiste aujourd’hui à une rupture de plus en plus marquée entre la jeunesse et le monde adulte. Le problème de l’enseignement est au cœur de cette rupture, de cet éclatement de la communauté humaine. À compter du moment, en effet, où l’éducation, autrefois diffuse dans la communauté adultes-enfants, se trouve aujourd’hui parquée à l’intérieur de l’institution scolaire et confiée aux mains de pédagogues professionnels spécialisés, il ne peut y avoir que divorce entre les pères et les fils, les anciens et les jeunes, la société et ses enfants. L’unité sociale une fois rompue, le monde des adultes et celui des adolescents tendent à ne plus se côtoyer que dans l’incompréhension, la méfiance et l’incommunicabilité.

« Il ne faut pas s’attendre à ce qu’un jeune ait le moindre sens des responsabilités envers la communauté où il évolue, alors que tout, dans la vie urbaine moderne, tend à détruire et le sentiment de la communauté et son bon fonctionnement(41*).» Témoin – et victime –, dès sa naissance, du hiatus entre les générations, l’adolescent n’accepte que la mort dans l’âme d’avoir à vivre ainsi en animal social mutilé, en homme divisé, à la recherche de son identité personnelle et d’un sentiment d’appartenance. Certains finalement se résignent et rejoignent, en guise de communauté, la grisaille d’une « majorité silencieuse » ; d’autres trouvent refuge dans des « communautés » artificielles et marginales ; d’autres encore, chez qui la nature se révolte, se constituent en bandes de délinquants, en petites communautés de violence. Faute d’une culture collective, la jeunesse s’invente des sous-cultures, ayant chacune « son jargon, ses modèles, ses auteurs et son idéologie(42*).» Goodman souligne l’anormalité de cette situation : jamais le fossé des générations n’a été aussi profond qu’aujourd’hui dans l’histoire des hommes ; son ineptie : « la culture juvénile n’est que l’imitation absurde d’une culture absurde(43*)» ; son caractère dangereux : « Dressée en masse contre le monde adulte, dont le triomphe est inéluctable, la société des adolescents se veut farouchement incohérente(44*)», et illusoire, car, « pendant ce temps, tapis dans l’ombre, les attend le monde réel du Système Organisé auquel la plupart d’entre eux se plieront inévitablement.(45*)» Une pareille situation est source de violence. Élevée, non à l’intérieur mais à l’écart de la communauté, la jeunesse, comme on dit, « ne respecte plus rien ». Si l’on admet, avec Goodman, que l’attribut le plus sacré d’une société est sa réalité communautaire, la violence des jeunes s’explique alors comme une réponse viscérale à la disparition du sacré.

Les problèmes qui se posent à l’intérieur de l’école sont de même nature que ceux qui agitent la société. L’école a perdu sa vertu première qui est d’être une communauté : « communauté de jeunes et communauté de jeunes et d’adultes.(46*)» Les enseignants eux-mêmes ne forment pas une collectivité unie et homogène, chaque catégorie, animée de l’esprit de clan, se repliant sur elle-même, sur sa spécialité, son rang hiérarchique, la défense de ses intérêts corporatifs. Ombre furtive, fonctionnaire minuté, le professeur des temps modernes vient assurer ses heures de service et, son cours une fois débité, s’en retourne chez lui aussi discrètement qu’il est venu. Dans cet enseignement « de passe » où il vend son savoir aux Autorités, au lieu de remplir auprès de la jeunesse sa fonction sacrée d’initiateur, le maître, sauf exceptions qui confirment la règle, « ne se livre jamais en tant qu’être humain.(47*)» Dissimulant l’essentiel de ce qu’il est, il manque à l’essentiel de sa mission. De cela, de cette absence de contact personnel authentique, la jeunesse porte gravement témoignage : dans les grands centres urbains, disaient par exemple les Français (officiellement consultés sur le sujet en 1973),« un élève du secondaire sur deux (…) considère qu’il y a une barrière entre enseignants et enseignés », ajoutant que pour les étudiants d’université (63 % de mécontents) « l’université est un monde froid et anonyme.(48*)» Si le courant ne passe pas, quel savoir peut donc être transmis ? S’il n’y a pas une forme de communion, de communauté spirituelle, à l’intérieur de la classe et de l’école, comment empêcher que le monde adulte, représenté dans la vie scolaire par les maîtres, n’apparaisse aux jeunes générations comme la caricature d’une véritable communauté sociale ?

Sans initiation ni communauté, l’insertion des adolescents dans la société ne peut être que problématique et violente. À l’intérieur du système scolaire, notait (et déplorait) Goodman dès 1962, « les étudiants et le corps professoral sont comme des tribus méfiantes, sinon hostiles.(12*)» Que dirait-il aujourd’hui où, dans certaines écoles américaines, l’état de guerre est devenu un état endémique ? De ce point de vue, il semble que notre civilisation avancée (et l’Europe n’est pas en reste) recèle plus d’agressivité et de sauvagerie que les peuplades dites primitives, où généralement l’éducation faisait partie intégrante de la vie communautaire et se déroulait sans convulsions. Si aujourd’hui l’école tend à se transformer en un champ clos de conflits personnels et d’affrontements « politiques » ou nihilistes, cela est dû à l’existence d’une situation anthropologiquement insupportable plutôt qu’à un mécontentement d’origine sociale ou idéologique. L’homme a naturellement besoin de chaleur humaine et de communauté, de communication et de communion. Il a besoin de trouver un recours dans les autres comme d’être pour les autres un recours, de fournir des contrepoids à sa solitude et à sa faiblesse, de réparer sa division originelle par le réconfort d’une unité retrouvée. Mais dans la société et le système scolaire modernes, avec leur gigantisme, leurs cloisonnements et leurs spécialisations, on ne peut plus se rencontrer. Ce que l’école liée au système dominant a pour mission d’empêcher, c’est que les hommes, à nouveau réunis et fêtant leurs retrouvailles, ne se mettent à se suffire à eux-mêmes et à conspirer contre ceux qui règnent en les divisant.


Inutile, ruineuse et dangereuse, fondamentalement aliénée au système dominant, contraire aux exigences essentielles de la nature humaine : rien dans l’école d’aujourd’hui, telle qu’elle est ou telle qu’elle se dessine, ne trouve grâce auprès de Paul Goodman. Sa pensée produit comme un effet de vertige : par son ampleur, sa globalité, sa logique, sa puissance kafkaïenne et le fait que le système est lui-même vertigineux, mais aussi en raison de cette question lancinante qui s’inscrit spontanément en regard de chaque condamnation : « Quoi mettre à la place ? » L’absence du système est tout aussi vertigineuse que sa réalité.

On peut justement reprocher à Goodman de noircir le tableau, de généraliser hâtivement ici ou là, de tirer des conclusions universelles à partir d’un système spécifiquement américain ou occidental, de condamner le bon avec le mauvais et, en définitive, de prôner une « déscolarisation » qui risque, si on en pousse la logique jusqu’au bout, de faire le jeu des pires obscurantismes. Mais on ne peut lui reprocher d’avoir posé tout haut la question que beaucoup se posent tout bas : à quoi sert l’école des hommes dans une société qui se déshumanise ?

Le seul fait que l’éducation fasse problème est un mauvais signe pour un système social. La permanence du débat actuel sur l’école, la diversité des questions soulevées, la gravité des situations particulières et l’inefficience des réformes générales qui se succèdent et se surajoutent donnent une idée du fossé qui sépare aujourd’hui la société réelle de la société enseignée. Mais la lumière ne viendra sans doute pas de ces multiples débats, car le problème et sa solution sont ailleurs : « Peut-être bien que notre erreur fondamentale est d’accorder « directement trop d’attention à l’éducation des enfants et des adolescents, au lieu de leur offrir un monde adulte acceptable où ils puissent s’épanouir.(50*)» Une école qui ne va pas est le symptôme d’une société malade. Aussi est-ce la société, plus que le système d’éducation, qu’il faudrait songer à rendre meilleure. C’est pourquoi également, chez Goodman, le procès de l’école commence et finit toujours par celui de la société.

  • 1 Roger Garaudy, Paroles d’homme, Paris, Laffont, 1975, p. 13.
  • 2 The Community of Scholars, New York, Vintage Books, 1966 (par la suite CS)
  • 3 Summerhill : For and Against, New York, Hart, 1970, p. 208.
  • 4 Compulsory Miseducation, New York, Vintage Books, 1966 (par la suite CM), p. 18.
  • 5 CS, p. 315.
  • 6 CM, p. 54.
  • 7 Ibid., p. 132-133.
  • 8 CS, p. 227.
  • 9 CM, p. 25.
  • 10 L’école informe sans enrichir, écrit à ce sujet Bruno Bettelheim, car « la connaissance factuelle ne peut profiter à la totalité de la personnalité que si elle est transformée en “connaissance personnelle” », Psychanalyse des contes de fées, Paris, Laffont, 1976, p. 75. Bettelheim se réfère au livre de Michaël Polanyi, Personal Knowledge, Chicago, The University of Chicago Press, 1958.
  • 11 CM, p. 26.
  • 12 Ibid.
  • 13 Ibid., p. 60.
  • 14 Ibid., p. 16.
  • 15 Ibid., p. 141.
  • 16 Pourcentages calculés d’après les statistiques de l’Institut national d’études démographiques (1973).
  • 17 CM, p. 58.
  • 18 CM, p. 197.
  • 19 CM, p. 35.
  • 20 CS, p. 308.
  • 21 Ibid., p. 275.
  • 22 CM, p. 76.
  • 23 Ibid. p. 10.
  • 24 Ibid. p. 10.
  • 25 Sur la nature humaine chez Goodman, voir notamment B. Vincent, {Paul Goodman et la reconquête du présent, Paris, Le Seuil, 1976, p. 145-159.
  • 26 CS, p. 188.
  • 27 Avant-propos du livre de Laing et Cooper Raison et violence, Paris, Payot, 1972, p. 5.
  • 28 CM, p. 22.
  • 29 Ibid.
  • 30 Ibid., p. 139.
  • 31 Ibid., p. 23.
  • 32 Ibid.
  • 33 Ibid., p. 28.
  • 34 Ibid., p. 119.
  • 35 Ibid., p. 120.
  • 36 Ibid,.p. 69.
  • 37 Ibid., p. 28.
  • 38 CS, p. 251.
  • 39 CM, p. 75.
  • 40 Ibid., p. 69.
  • 41 Ibid., p. 106.
  • 42 Ibid., p. 72.
  • 43 CS, p. 273.
  • 44 CM, p. 74.
  • 45 CS, p. 274.
  • 46 CM, p. 87.
  • 47 Ibid., p. 135.
  • 48 Ministère de l’Éducation Nationale, “Consultation des Français sur l’Éducation nationale », septembre 1973, p. 15 et 26.
  • 49 Ibid.
  • 50 Ibid., p. 148-149

Merleau-Ponty et la Gestalttheorie dans « La structure du comportement »

Merleau-Ponty et la Gestalttheorie
dans La structure du comportement


Par Claude Lanher

Les deux premiers ouvrages aboutis de Merleau-Ponty sont La Phénoménologie de la perception (1945) et La structure du comportement (1942). Dans ces deux ouvrages, il pose le problème des rapports de la conscience et de la nature définie comme « organique, psychologique et même sociale »; la précision indique que c’est de la conscience humaine qu’il s’agit et le point de vue choisi pour l’aborder est une alternative : la conscience est-elle ce qui détermine ce que nous appelons nature et ne saurait donc être déterminé (position kantienne) ou est-ce la nature, définie comme ensemble des phénomènes organiques, psychiques, sociaux qui détermine la conscience (position des scientifiques) ? J’expliquerai plus en détail le sens de ces questions d’ici peu. Disons pour simplifier que la question est de savoir si la conscience est originaire et donc source de tout ce qui est pour nous ou si elle n’est elle-même qu’un produit des différents déterminismes qui constituent le réel.

L’originalité du traitement de cette question par Merleau-Ponty vient de ce qu’il quitte le terrain de la philosophie classique pour aller voir du côté de la psychologie. Celle-ci est alors partagée en courants divers : introspectionnistes, associationnistes, psychophysiologues, réflexologistes (Pavlov), spécialistes du cerveau, gestaltistes, freudiens. Cependant le projet de Merleau-Ponty reste philosophique, il faut expliquer pourquoi.

Une première raison nous renvoie au cadre universitaire de ces publications. La Phénoménologie de la perception est la thèse de philosophie de Merleau-Ponty et La structure du comportement sa thèse complémentaire. Remarquons au passage que cela explique aussi la manière dont l’alternative est présentée: le premier membre est issu du courant kantien dominant à l’université.

Mais une autre raison s’impose, pour Merleau-Ponty, c’est la supériorité de la philosophie sur la psychologie pour nous donner accès à la vérité de la conscience. Dans ce cas, une question se pose, pourquoi faire ce détour par la psychologie et ne pas en rester à la philosophie classique ?

La justification de cette supériorité s’opère en deux temps.

1/ Depuis Cournot, la philosophie a ouvert un autre rapport aux sciences que celui qui conduit à une théorie de la connaissance applicable à toutes les sciences. L’épistémologie développera cette réflexion en limitant le travail du philosophe à une science dont il s’agit de comprendre comment elle opère et au final, comment elle met en place des postulats qui sont aussi philosophiques, sans le vouloir consciemment. On peut lire La structure du comportement comme œuvre d’épistémologie. Merleau-Ponty y montre les présupposés de la psychophysiologie (dont celle de Pavlov) et même les gestaltistes, qui le guident dans cette lecture, vont faire l’objet de ce regard critique. La philosophie dépasse donc en vérité la psychologie en mettant à jour ce que cette dernière met en œuvre sans le penser.

2/ Mais, second élément important, lorsqu’il s’agit de saisir la vérité de la conscience, la philosophie n’a pas à se poser la question de la thérapie, indissociable de toute perspective psychologique ; elle n’a pas d’intérêt autre que de comprendre l’essence même de cette réalité. La conscience est ce qui constitue, pour tout organisme, son rapport à ce qui est ; la philosophie pose une question que la psychologie peut ignorer. Celle de l’existence tout comme la philosophie nous conduit vers l’ontologie. Reste la question de l’intérêt du détour par la psychologie. En quoi cet article s’efforcera d’apporter quelques réponses.


Plan sommaire de ce qui suit

– perspective philosophique dans laquelle se situe Merleau-Ponty

– examen des théories du réflexe et critique à partir des concepts de la Gestalt

– examen des critiques que Merleau-Ponty adresse à la Gestalttheorie et dépassement vers une anthropologie philosophique.


I/ Perspective philosophique de La Structure du comportement

Rappel de la question : la conscience est-elle ce qui organise pour l’être humain tout le perçu et le connu, sans être elle-même déterminée ou est-elle le résultat des déterminismes issus de la nature vivante de l’homme, de sa structure psychique et de la société qui le porte ?

I-1 Point de vue des scientifiques

Le deuxième terme de cette alternative représente le point de vue des scientifiques. Depuis que la physique de Copernic, Galilée et Newton s’est installée avec grand succès dans l’explication de la nature, aux XVIIème et XVIIIème siècles, elle sert de modèle à toutes les autres tentatives d’explication scientifique ; ce qui vaut pour le vivant puis, pour le psychisme à partir de la deuxième moitié du XIXème siècle. On retient de ce modèle le concept de déterminisme – toute cause a un/des effets, tout effet a une/des causes et, la cause étant posée, l’effet ne peut pas ne pas se produire – et une conception linéaire de la causalité : toute cause est nécessairement antérieure à son effet.

D’autre part, et Merleau-Ponty reprend ici la conception de Bergson, la méthode scientifique repose sur l’analyse et la synthèse. Elle divise d’abord son objet en éléments les plus petits possibles, c’est ce qu’on appelle l’atomisme ; et pour saisir comment fonctionne le tout, elle le reconstitue à partir des éléments supposés être les composants du réel. Pour Bergson et Merleau-Ponty, parce que l’analyse est un procédé de connaissance, les éléments sur lesquels elle s’arrête ne sont pas réels et la synthèse dans laquelle la pensée les réincorpore n’atteint pas la réalité.

L’atomisme de la psychologie se manifeste dans la notion de faits psychiques (sensations, souvenirs, idées, émotions) pour penser le mental et dans celle de réflexes pour expliquer le comportement. De plus, elle est réaliste ; on appelle réalisme en philosophie le procédé de pensée qui consiste à affirmer que ces éléments simples isolés par la pensée et leurs liens supposés (association par exemple) sont portés par des processus physiologiques, eux-mêmes analysés en éléments simples.On fait ainsi correspondre terme à terme éléments psychiques, éléments physiologiques en faisant de ces derniers la cause des premiers. Cette pensée atomiste et réaliste se retrouve chez Pavlov. Il analyse le comportement en somme de réflexes, les stimuli en somme de processus physiques ou chimiques et les réactions de l’organisme en somme d’éléments et de circuits physiologiques (les circuits sensori-moteurs, les localisations cérébrales). Le réalisme est ce mode de pensée qui, partant de l’analyse des phénomènes psychiques transporte dans le physiologique une analyse identique et déclare réels les processus et éléments ainsi obtenus. Ce point de vue, pour Merleau-Ponty, ne permet pas de comprendre la conscience et peut reconduire au dualisme, i.e. à l’affirmation d’une double composition de l’homme en corps d’un côté et âme de l’autre.

I-2. Point de vue kantien

Kant se pose, dans La critique de la raison pure, la question de la possibilité des connaissances scientifiques i.e. de connaissances universelles et nécessaires. Pourquoi cette question ? Là encore, deux raisons.

D’une part, depuis Descartes, la philosophie occidentale fait reposer toute connaissance sur l’activité d’un sujet (cogito) qui pense, élabore des hypothèses et des théories, ce qui pose le problème de la subjectivité des résultats. Comment ce qu’un sujet élabore peut-il produire une connaissance objective, i.e. correspondant au réel ?

D’autre part, Hume reprenant, d’une certaine manière le point de départ de Descartes (que découvre en elle la conscience quand elle s’observe ?) établit une critique du concept de cause. Loin d’être une relation permettant de comprendre la production des choses les unes par les autres, la relation causale n’est que le lien que nous faisons entre des impressions ou des idées parce que nous avons été habitués à leur association fréquente. Par exemple, j’ai souvent perçu la succession ciel nuageux, pluie et j’affirme que les nuages sont cause de la pluie. La relation causale est un produit de notre imagination, la valeur de certitude absolue accordée aux sciences est une croyance, leur vérité n’est que probable.

C’est sur cette base que Kant entreprend de répondre à la question des conditions de possibilité des connaissances scientifiques. Leur certitude ne doit pas être contestable, on doit pouvoir les distinguer des connaissances empiriques communes dont nous faisons usage au quotidien.

Sa réponse à la question ne peut être résumée en quelques mots, mais on peut dire simplement que Kant va montrer qu’il n’y a pas de science possible, ni même d’expérience sans organisation par l’activité de la pensée, à différents niveaux, de synthèses qui vont donner unité et sens à la multitude des données sensibles. En termes simples, aucun objet ne pourrait être perçu si par une synthèse opérant sur les sensations diverses et multiples, je ne pouvais le spatialiser et le temporaliser ; si grâce au travail de mon entendement, je ne pouvais lui appliquer des catégories qui permettent de saisir son unité, d’affirmer son statut et de le situer par exemple, dans la succession du perçu comme cause ou effet ; ni si mon imagination ne venait opérer le lien entre ces deux sources de la connaissance que sont la sensibilité et l’entendement. Conséquence de cette réflexion kantienne : nous ne pouvons accéder qu’aux phénomènes, pas à la chose en soi (telle qu’elle est en elle-même) ; ces phénomènes ne peuvent être conscients et faire l’objet de connaissances futures sans ce travail de la pensée qui les organise. Ces connaissances sont objectives puisque sans ce travail de synthèses, aucun objet ne pourrait être constitué pour nous.

Ce qui, dans cette manière de penser la conscience, intéresse Merleau-Ponty c’est ce qu’on appelle le point de vue transcendantal, i.e. la mise à jour de ce qui relève de l’activité du sujet connaissant dans la constitution des connaissances. Mais ce qui le retient d’accepter telle quelle cette philosophie, c’est l’absence d’une réflexion sur le lien entre la conscience et cet être vivant qu’est l’homme, et peut être aussi avant l’homme ; à ne pas poser la question, la philosophie reste dualiste i.e. pense l’homme selon deux plans, le corps qui est matière et l’âme ou l’esprit supposé immatériel. L’intérêt de Merleau-Ponty pour la psychologie de son temps trouve ici en partie son explication. Elle permet, même si elle ne la résout pas totalement, de poser la question de ce lien et d’ouvrir des pistes de réflexion.

La structure du comportement vise à sortir de l’opposition entre ces deux points de vue en les dépassant. Ce terme est à comprendre presque au sens hégélien comme dépassement conservateur et non comme synthèse qui éliminerait les aspects trop particuliers de chacun ou contradictoires, pour un résultat général (ce que j’ai appelé pour plaisanter un consensus mou). Dépasser signifie intégrer dans ce que chaque point de vue a de juste les apports de l’autre et élaborer une solution qui permette de mieux comprendre ce que chacun laissait dans l’ombre. On doit comprendre, au terme de l’ouvrage, comment l’homme qui est un être vivant est aussi et sur cette base un être conscient qui constitue son monde.

Dernier point à préciser, Merleau-Ponty se donne comme fil directeur pour parvenir à cet objectif la notion de comportement qu’il réfère immédiatement à Watson. Celui-ci l’a introduite pour rejeter toute tentative d’introspection dans la compréhension du psychisme humain et mettre en place une recherche objective. Le choix de Merleau-Ponty a de quoi étonner si on prend au sérieux ce qui précède. Aussi précise-t-il immédiatement pourquoi cette notion l’intéresse en citant Watson: elle est à la frontière du physiologique et du psychique, ce qui signifie que le comportement ne peut être réduit ni à l’un ni à l’autre, « il réside entre l’individu et l’entourage » (Structure du comportement, page 3). C’est cette situation que Merleau-Ponty va penser, tout au long de La structure du comportement et de La phénoménologie de la perception. On peut ajouter que la notion est neutre et donc rend possible un autre point de départ pour la compréhension de l’émergence de la conscience et du fonctionnement physiologique du vivant. Elle permet, comme dirait Husserl, de mettre entre parenthèses tous les a priori philosophiques des théories en échec jusque là.

On peut ajouter enfin, qu’étant commune à tout le vivant, elle permet de saisir déjà chez l’animal bien plus que du comportement instinctif et chez l’homme, autre chose que du comportement intelligent.

II. Théorie du réflexe de Pavlov et sa critique par la Gestalttheorie

II-1. Contre l’expérience naïve

Pour mettre en perspective philosophique les théories du réflexe, Merleau-Ponty montre qu’elles se construisent contre « l’expérience naïve », entendons notre expérience commune des gestes les plus simples ou expérience vécue. Et, faut-il ajouter, c’est dans ce refus qu’elles revendiquent le statut de sciences.

Soit l’expérience suivante : je suis dans une pièce sombre, une tache de lumière apparaît sur le mur, je tourne la tête vers elle. L’explication naïve admet la finalité. C’est pour regarder que je tourne la tête et je dis que la tache a attiré mon regard; le geste est dit intentionnel. Il n’est ni mécanique ni dû au hasard. L’explication dite scientifique, i.e. d’abord physique puis physiologique rejette ces notions en les attribuant à une attitude anthropomorphique. Elle rejette toute notion de cause finale et lui substitue une explication dans laquelle l’effet est nécessairement postérieur à sa cause. Il faut en effet comprendre que, parler de cause finale, c’est penser que ce qui cause un phénomène est ce vers quoi il s’achemine ; la notion implique un devenir dans lequel ce qui est cause est réalisé au terme du devenir. Ce qu’on appelle alors effets, ce sont des étapes intermédiaires, des moyens dont la raison d’être se trouve dans la fin qu’ils contribuent à réaliser.

Par exemple, la tache a attiré mon regard, mes muscles se mettent en mouvement pour la voir et ce mouvement est le moyen de parvenir à la fin visée, voir la tache. Dans l’explication physicaliste, la tache de lumière appartient au perçu, pas à la réalité puisque la lumière est un mouvement vibratoire; en tant que tel il échappe à la conscience et ne peut devenir ce vers quoi je tourne mon regard. La cause de la vision est le contact entre les rayons lumineux et les points sensibles de la rétine; dès qu’il est établi, il cause le mouvement musculaire de la tête grâce à des circuits sensori-moteurs préexistants. L’expérience s’explique par un enchaînement de causes ordonnées selon l’antérieur postérieur.

Les conséquences de ce point de vue sont essentielles :

– le réel est caché et n’est pas accessible à l’expérience naïve ou expérience vécue,

– seule l’activité scientifique peut l’atteindre.

On voit que le modèle adopté pour expliquer le comportement est une transposition du modèle mécanique de la physique, érigé en modèle de connaissance objective. La question est de savoir si ce modèle convient à une réalité telle que l’organisme ; l’examen de la théorie de Pavlov va montrer que non. Cette représentation scientifique pourra donc être remise en question comme construction dont la légitimité doit être établie.

D’un autre côté, le rejet de cette théorie impose de répondre aux accusations d’anthropomorphisme et c’est ce que vont faire les théoriciens de la gestalt ainsi que Merleau-Ponty. Cela peut conduire à repenser le statut de l’expérience vécue. Peut être est-elle aussi source de vérité.

II-2. Théorie du réflexe conditionné de Pavlov

Il hérite de la conception mécaniste décrite plus haut et de la pensée atomiste propre aux sciences de son époque. Le comportement se réduit donc à une succession de réflexes eux-mêmes produits par des causes extérieures : les stimuli. On obtient ainsi une définition du réflexe : « opération d’un agent physique ou chimique sur un récepteur localement défini, qui provoque, par un trajet défini, une réponse définie » (Structure du comportement page 7). La notion de réflexe conditionné lui permet d’expliquer l’adaptation des organismes à leur environnement. Ce qui était stimulus inconditionné (naturel) devient stimulus conditionné par transfert de pouvoir réflexogène. L’enchaînement des réflexes n’est que l’effet de la succession des causes. L’apprentissage s‘explique par essais/erreurs, les erreurs conduisant à des inhibitions des pouvoirs réflexogènes des stimuli concernés et rendant de nouveau possible la sommation des réflexes qui vont constituer le comportement à acquérir. Rappelons enfin que Pavlov adopte aussi le point de vue réaliste.

Il résulte de là qu’il exclut ainsi de l‘explication du comportement « toute notion d’intention ou d’utilité ou de valeur » (Structure du comportement page 7) ; ce qui revient à exclure tout sens du comportement , toute valeur accordée à la fois aux objets qui sont visés par les organismes et à leurs comportements eux-mêmes. Aucun objet, aucun comportement ne peuvent être dits privilégiés par l’organisme. Sens et valeur sont des projections anthropomorphes.

II-3. Critique des gestaltistes reprise par Merleau-Ponty

Elle se fait sur deux plans : la confrontation de la conception de Pavlov avec l’expérience pour en montrer l’échec, puis l’analyse des présupposés philosophiques non conscients qui va permettre de comprendre cet échec.
Dans le travail de confrontation, Merleau-Ponty montre également que l’approche de la Gestalt est bien plus convaincante ; introduire le terme d’expérience l’indique déjà: ce que Pavlov pratique relève plutôt de l’expérimentation. Celle-ci se définit par son lieu, le laboratoire, et par ses méthodes. L’analyse des facteurs déterminants du phénomène à observer, la mise en place de moyens pour les faire varier et pour en mesurer les variations. Au contraire, l’expérience, même si elle ne se fait pas dans la nature (Köhler observait des singes en captivité), ne décompose pas le phénomène mais l’observe tel quel. Nous allons prendre trois exemples de comportement pour saisir la différence d’approche.

1er exemple, l’araignée (page 107)

Elle se nourrit des mouches qu’elle capture dans sa toile et on devrait dire, en suivant la théorie du réflexe, que la perception visuelle ou/et sonore de la mouche déclenche la réaction de capture. Or, l’expérience montre que si on place directement une mouche dans le nid de l’araignée, elle ne réagit pas ; en revanche, si on fait vibrer la toile en plaçant un diapason en son centre, elle réagit.

Cette expérience montre que le stimulus n’agit pas comme contenu physico-chimique : ce n’est pas la mouche qui déclenche la réaction mais les mouvements vibratoires des fils de la toile dans laquelle elle se débat. La possibilité d’obtenir un résultat équivalent avec un diapason permet de supposer le caractère abstrait de ce qui déclenche ; d’où la possibilité d’introduire la notion de forme. L’araignée réagit à une certaine fréquence de vibrations, i.e. à une structure rythmique.

D’autre part, ce qui est stimulus, ce n’est pas l’ensemble de ce que nous, humains, percevons, ni ce que tout autre animal présent dans le milieu perçoit. On ne peut donc pas définir le stimulus indépendamment de l’organisme pour lequel il est actif ; il n’existe pas en soi mais pour l’organisme. En conséquence, la notion de milieu doit être précisée. Un animal ne vit pas dans un milieu géographique mais dans le milieu qui correspond aux nécessités de sa structure biologique – son milieu – et il ne perçoit que ce qui peut répondre à ses a priori spécifiques.

On peut alors dire que stimulus est concevable selon un double point de vue. Il a, en effet, une réalité matérielle (par exemple ici la fréquence vibratoire) ; mais d’un autre côté, ce qui le fait exister comme stimulus, c’est la réaction de l’organisme. Ce qui fait dire à Merleau-Ponty que la réaction donne existence concrète à cette forme qui constitue le stimulus. L’organisme est actif dans la constitution de ce qui le fait réagir.

2ème exemple, le bousier (pp. 39-40)

On commence par observer la locomotion de l’animal, puis on lui coupe une ou plusieurs phalanges et on observe à nouveau. Premier constat, il est capable de poursuivre immédiatement sa marche. Cependant, la locomotion ne repose plus sur les mêmes gestes élémentaires du fait de l’ablation des phalanges. Se maintient donc une fonction, malgré des modifications apportées à une partie de l’organisme. Second constat, le bousier n’utilise pas la patte amputée de la même manière, selon que le terrain est lisse ou inégal. En sol inégal, la patte amputée trouve des appuis sur des parties hautes du sol, et la locomotion normale est maintenue, en sol lisse, une autre locomotion est mise en place.

Le schéma du réflexe suppose que l’organisme est comme une machine, qu’il fonctionne parties par parties ; il y aurait, par exemple, ce qui relève du système nerveux lié d’un côté aux sensations, de l’autre aux mouvements, le tout étant commandé par des circuits préétablis. L’observation du bousier montre que ce schéma ne peut pas expliquer l’adaptation immédiate du comportement ni le changement adapté à la configuration du terrain. Si des circuits préétablis existaient, il en faudrait autant que de mouvements possibles à l’organisme, et il faudrait concevoir des processus régulateurs qui déclenchent ou inhibent les mouvements nécessaires.

D’autre part, si les systèmes moteur et sensoriel étaient séparés, il faudrait expliquer à partir de quelles données sensibles le comportement moteur s’adapte. Or, ici, la patte sectionnée peut tantôt se poser sur une aspérité du sol, tantôt ne pas se poser et la rapidité du comportement empêche de penser à un circuit sensoriel qui enverrait des informations capables de guider chaque geste, sachant que chaque geste risque d’être différent du précédent.

On doit donc changer de modèle explicatif: l’organisme est un tout ; les systèmes sensoriel et moteur fonctionnent comme les parties d’un même organe et visent à maintenir un équilibre entre l’organisme et son environnement. On doit admettre que si l’innervation complète du corps est une réalité et rend possible le comportement, ce n’est pas par circuits préétablis que l’ensemble fonctionne, il y une part importante d’improvisation dans la constitution des circuits. Sans cette hypothèse, on ne peut pas comprendre les adaptations constantes des organismes aux variations de leur environnement.

Enfin, l’exemple du bousier laisse deviner un rapport de l’organisme à l’espace : quelque chose comme une forme de savoir immédiat qui dirige ses gestes.

3ème exemple, les poules (page 116)

Un comportement d’apprentissage. On habitue des poules à picorer un tas de grains signalé par un gris clair (G1) et à laisser de côté un autre tas signalé par un gris plus foncé (G2) ; il faut entre 400 et 600 expériences.

Puis, première modification, on remplace le tas G2, plus foncé par un autre, G0, plus clair que G1. Si la théorie du réflexe conditionné était juste, les poules devraient continuer à choisir G1 puisque le réflexe acquis a fait de G1 le stimulus conditionné. Or, un pourcentage important de poules choisit G0.

Deuxième modification : on reprend le tas G2, par rapport auquel, dans la théorie de Pavlov, une inhibition conditionnée a été mise en place et on lui associe un tas signalé par un gris plus foncé. Les poules devraient choisir ce tas pour lequel aucune inhibition n’a été provoquée et choisissent en fait G2

Enfin, pour s’assurer que le « choix » ne résulte pas d’habitudes motrices, par exemple si le tas à choisir était toujours situé à droite, on change régulièrement les places des tas de grain. Les poules continuent de choisir le tas plus clair.

Cette expérience montre

– que ce qui provoque la réaction, ce n’est pas une couleur, donc un contenu perceptif, mais la distinction plus clair, plus foncé soit une structure perceptive. Il faut admettre que la perception repose sur une structuration du perçu ;

– que si l’apprentissage était l’intégration d’un geste après l’autre qui s’additionnent, le lien des gestes acquis serait purement extérieur : c’est parce qu’un geste aurait été acquis, puis un autre, puis encore un autre qu’ils s’enchaîneraient, sans que l’organisme participe à ce travail d’association. On ne comprendrait pas comment s’opère la distinction plus clair plus foncé ni comment les poules peuvent choisir le tas le plus clair, quel que soit le lieu où on l’a placé ;

– comme dans le cas du bousier, l’adaptation immédiate au changement de situation suppose une structuration motrice réglée par la structuration du perçu. Le signal n’est pas la perception d’un objet qui resterait extérieur à l’organisme, mais ce que l’animal intègre comme valant pour s’orienter vers tel ou tel comportement.

II-4. Conclusion de cette critique de Pavlov et des théories du réflexe

Analyser le comportement rend incompréhensible ce qu’on observe et il faut en déduire que, sous couvert d’approche objective, ces théories construisent un objet qui n’existe pas. Le réflexe comme enchaînement de stimuli et de réactions n’est obtenu, auprès des animaux, qu’en laboratoire, i.e. non seulement en situation artificielle mais en exigeant de l’animal qu’il fonctionne parties par parties, ce qu’il est incapable de faire. D’où les cas de névroses expérimentales constatées. Le réflexe ainsi obtenu est un comportement pathologique. Quand il existe, c’est chez l’homme adulte parce que ses capacités neuromotrices lui permettent de dominer suffisamment son corps pour faire abstraction, le temps d’une expérience, des parties qu’elle ne sollicite pas. Un bon exemple de l’acquisition de cette maîtrise est celui de l’apprentissage de l’écriture par l’enfant. La maîtrise gestuelle de la main exige la mise en sommeil de tout le reste du corps, ce qui, chez l’enfant « normal »prend bien quelques années.

Cette critique permet de retourner contre Pavlov l’accusation d’anthropomorphisme: son explication du comportement animal par réflexes additionnés est une projection, sur l’animal, de ce qui appartient à l’homme, à partir du modèle de connaissance qui permet à l’homme toujours, d’expliquer la nature physique. Ce renversement n’implique pas que les explications des gestaltistes soient elles-mêmes dédouanées de l’accusation d’anthropomorphisme – il faudra d’autres arguments – mais la critique permet de comprendre que l’étude du comportement exige une autre approche et d’autres concepts.

Pavlov sera finalement taxé d’avoir produit une physiologie imaginaire, dans la mesure où les hypothèses pour expliquer le comportement observé dans l’expérimentation ne font elles-mêmes l’objet d’aucune observation.

II-5. Les concepts et la méthode de la Gestalttheorie qui sous-tendent cette critique

A/ perception et mouvement musculaire

Les nouveaux concepts sont liés à ce concept essentiel qu’est la Gestalt, traduit soit par forme soit par structure. Appliqué au comportement, ce concept permet de le saisir comme réponse de l’organisme à une modification de l’équilibre que celui-ci entretient avec son milieu ; le comportement est donc une structure dont les éléments composants sont la perception et le mouvement musculaire. Comme on l’a montré précédemment, la perception est conditionnée par les a priori de l’espèce et la situation de l’organisme, elle est nécessairement structuration du perçu. Le mouvement musculaire est lui-même structuré. L’organisme est innervé et des connexions se font entre les nerfs qui produisent la perception et ceux qui commandent le mouvement. Le support physiologique du comportement est une structure qui rend possible les improvisations. Il en résulte qu’un même objectif peut être atteint par l’organisme, en mobilisant des parties différentes du système moteur. Par exemple, la poule qui doit tantôt aller manger le grain qui est à sa droite, tantôt celui qui est à sa gauche, mange du grain, en ayant mobilisé d’autres circuits sensori-moteurs.

Ce qu’on appelle équilibre indique que la relation perception mouvement est toujours dynamique, donc susceptible de changements fréquents et circulaire. Ce qui enclenche le mouvement, c’est la perception, mais elle-même est conditionnée par la manière dont l’organisme occupe son espace ou s’y déplace.

Avec la notion d’équilibre, on réintroduit la finalité: ce n’est parce que des stimuli agissent sur lui, de l’extérieur, que l’organisme réagit, c’est parce que des données perceptives nouvelles apparaissant, il répond par un comportement en vue de maintenir le même rapport à l’environnement. Il en résulte que le comportement a un sens i.e. qu’il est orienté vers une fin mais, pour que ce sens devienne signification, il faut introduire le changement de méthode proposé par la Gestalttheorie.

B/ Description concrète

Changement de méthode. Description concrète et analyse idéale, recherche de la loi immanente de l’organisme (Structure du comportement pages 68-70).

rappel : l’approche dite scientifique est atomiste, réaliste et applique une relation causale linéaire. La méthode nouvelle impose la suspension de toute recherche des causes au profit de la description concrète, ce qui signifie observation de l’organisme et de la situation dans laquelle il agit ou réagit.

Ce changement de méthode produit un premier résultat : pour les organismes simples, devient perceptible l’allure d’ensemble du comportement et pour les pathologies humaines, ce sont les symptômes qui gagnent en visibilité et en précision. Juste un exemple. Gelb et Goldstein se sont occupés d’un grand blessé de la guerre de 1914, Schneider, qui avait reçu un éclat d’obus dans la tête ; parmi tous les symptômes qu’il manifestait, je retiens l’aphasie. Le terme désigne une incapacité à parler, mais la description concrète permet d’observer que cette incapacité est relative aux situations dans lesquelles est placé le malade et que par conséquent, on ne la comprend pas en la référant seulement à une cause cérébrale, il faut la mettre en relation avec les circonstances précises dans lesquelles elle se manifeste. Il faut en comprendre le sens.

C/ essence du comportement

L’analyse idéale intervient pour prolonger ce travail, elle est la recherche de l’essence du comportement. Le terme désigne ce qui est commun comme signification à tout l’ensemble des symptômes. Il est très important de souligner l’opposition entre recherche de la cause et recherche de la signification ; pour Merleau-Ponty les deux démarches s’excluent parce que d’un côté, la recherche des causes a totalement oblitéré la recherche du sens et parce que inversement il pourrait y avoir tentation de réinstaller les causes sous le sens. Par exemple, l’aphasie chez Schneider ne peut s’expliquer par la seule cause cérébrale, mais prend du sens si on la rapporte à une perte de la capacité à catégoriser les situations concrètes. On peut ainsi comprendre d’autres symptômes et la maladie globale. Il pourrait être tentant de chercher à nouveau les causes de cette perte dans les lésions du cerveau et de réactualiser ainsi ce qu’on avait écarté, les théories des localisations cérébrales. On retomberait ainsi sur le mode de pensée qu’on a voulu dépasser, et qui pose que tout trouble du comportement a une cause physiologique.

Or, pour Merleau-Ponty, l’intérêt de la Gestalttheorie est sa capacité à révolutionner aussi la physiologie ; la notion de forme doit être utilisée pour appréhender les processus physiologiques qui sous-tendent le comportement. On n’explique pas le comportement en partant de la physiologie ; on en saisit le sens, les variations, l’adaptabilité au milieu et on explore comment se mettent en place des circuits physiologiques ni préétablis ni fixés une fois pour toutes. Le perçu ne s’explique pas à partir du physiologique, c’est à partir du perçu que l’on doit mener la recherche en physiologie et y introduire la structure.

D/ loi immanente de l’organisme 

Saisir la loi immanente de l’organisme. La description concrète inclut le comportement et la situation très précisément, ce qui fait apparaître le lien circulaire entre l’organisme et son milieu. On peut, à partir de ces observations, induire ce que l’organisme perçoit de son environnement, quelles réponses il va apporter et quelles il va écarter. On saisit, en quelque sorte, le comportement de l’organisme du point de vue de l’organisme lui-même. Cette méthode est appelée « point de vue du spectateur étranger ». Elle fait grandement progresser ce qui concerne l’objectivité: la recherche de l’essence pouvait apparaître comme anthropomorphiste et subjective, le chercheur projetant sur les comportements ce qu’il comprend des siens ou des catégories élaborées par sa seule pensée. Avec cette loi immanente, la recherche du sens du comportement observé est centrée sur les rapports organisme milieu et peut faire l’objet de statistiques et, comme on l’a vu avec le dressage des poules, d’expériences vérificatrices. Il y a donc des comportements privilégiés par l’animal lui-même. Canguilhem, à la même époque, montre que c’est l’organisme qui est source de ses normes propres.

En conclusion, on peut dire que la Gestalttheorie fait apparaître la nécessité, dans l’étude des organismes, de réintroduire les notions de finalité, d’intentionnalité, de sens du comportement. Elle réhabilite ainsi la vérité de l’expérience vécue mise à mal par le scientisme, avec l’avantage de produire des concepts qui font avancer la compréhension des comportements et de mettre en place une méthode qui les justifie contre l’accusation d’anthropomorphisme.

D’où cette question : pourquoi Merleau-Ponty n’en reste-t-il pas là ? Pourquoi éprouve-t-il le besoin de dépasser la Gestalttheorie ?

III. Dépassement de la Gestalt vers une anthropologie philosophique

Le désaccord essentiel se fait sur le statut accordé au concept de forme. Merleau-Ponty reproche à la conception gestaltiste, et notamment à Koffka et à Köhler, de ne pas être allée au bout de ce que le concept rend possible, i.e. un dépassement de l’opposition entre matérialisme et spiritualisme, entre science et philosophie pour reprendre les termes du début de La Structure du comportement. Merleau-Ponty reprend donc le concept, indique les limites de l’usage qu’en font Koffka et Köhler et développe ce dont il est porteur pour penser la réalité humaine.

III-1. Critique de Köhler

Merleau-Ponty commence par la critique de Köhler (pp. 123-130) à propos de son ouvrage, L’intelligence des singes supérieurs parce que l’usage du terme intelligence semble mettre sur le même plan le singe et l’homme. Précisons, il n’est pas question de refuser au singe toute forme d’intelligence, mais de montrer qu’elle ne peut être bien comprise sans mettre en évidence ce qui la distingue de l’intelligence humaine.

On connaît certaines expériences de Köhler pour tester la capacité des singes à se donner des instruments, par exemple des bambous qu’il faut emboîter pour obtenir un bâton ou des caisses qu’il faut utiliser comme escabeaux et combiner avec un bâton pour attraper des bananes. Comment évaluer la réussite des singes ? Ils parviennent au terme de l’expérience, dit Merleau-Ponty, à condition qu’elle soit préparée en vue de leur réussite; autrement dit, on peut contester la valeur totalement objective du résultat de l’expérience et la compréhension qu’elle apporte du comportement des singes, par exemple hors de la cage. Cependant, cette limite est porteuse de sens car on peut dégager ce qui n’existe pas chez les singes pour mieux saisir ce qui caractérise l’intelligence humaine. Merleau-Ponty retient deux faits qui éclairent cette différence. L’incapacité du singe à percevoir la caisse qui devrait lui servir de support dès qu’un autre singe est assis dessus et l’incapacité au comportement du détour.

Premier fait, Merleau-Ponty rappelle que pour le singe, la caisse n’est pas perçue comme objet i.e. comme une chose séparée du contexte qui lui assigne une fonction et par conséquent comme susceptible d’en remplir plusieurs. La caisse occupée par un autre singe est une caisse-siège (page 127), elle ne devient escabeau que si l’ensemble de la situation proposée au singe investit déjà la caisse de cette possible fonction.

Second fait, le singe, qui peut faire un détour pour aller chercher un objet inaccessible immédiatement, est incapable de faire faire à l’objet le détour qui le rendrait accessible (l’éloigner dans un 1er temps pour pouvoir le rapprocher ensuite). Les deux opérations sont distinctes pour l’animal, ce qui révèle, d’une part, des structures spatiales différentes de celles de l’homme, d’autre part une incapacité à traiter le corps propre comme objet, lui aussi utilisable en vue d’une fin. Les relations spatiales que le singe constitue restent toujours prisonnières de la situation perçue, celle-ci dépendant de l’ancrage corporel de l’animal dans la situation. Il ne peut détacher de cet ensemble la perception de son corps.

Pour aller directement à la solution des deux problèmes, il faut dire qu’il manque au singe la capacité à constituer un espace virtuel, i.e. une perception de l’espace qui, tout en étant produite par l’exploration corporelle qu’en a fait l’animal, est détachée de la référence immédiate au corps et à sa relation présente à la situation. Merleau-Ponty fait dépendre cette capacité de la fonction symbolique propre à l’humanité et absente chez le singe.

le physique, le vital et l’humain

Si on ne perçoit pas ces différences fondamentales, on ne comprend ni le singe ni l’homme et on n’utilise pas le concept de forme en en tirant toutes les implications ; la distance du singe à l’homme doit être pensée en termes de différence structurelle, ce qui conduit Merleau-Ponty à distinguer trois ordres, le physique, le vital et l’humain. Pour chacun, il va établir qu’une structure singulière les définit et qu’on ne peut pas penser, par exemple l’humain, comme du vital auquel s’ajouterait la conscience (retour au dualisme que l’étude du comportement devait permettre de dépasser). L’animal n’explique pas l’homme, le physique n’explique pas le vital et réciproquement.

III-2. Critique de Koffka (pp. 140-147)

Pour légitimer l’application du concept de forme au comportement animal et réfuter l’accusation d’anthropomorphisme, certains auteurs avaient introduit des exemples de machines, dont celui du téléphone (page 11). Son clavier, composé de lettres et numéros, n’est utilisable que par combinaison de ces éléments produisant pour chacune une forme unique (le numéro que je tape et qui correspond à l’interlocuteur que je veux joindre). Si la machine intègre la structure, i.e. fonctionne par ce moyen, alors on doit admettre que ce concept n’est pas anthropomorphique. De la même manière, Köhler avait montré que le concept s’appliquait à des réalités physiques, incompréhensibles sans lui (page 148) avec l’exemple de l’autodistribution des charges électriques sur un conducteur ou des forces mécaniques dans une bulle de savon. Ces phénomènes physiques ont la particularité de constituer des équilibres avec les forces extérieures, en se maintenant selon une loi interne qui leur est propre.

Ces références font problème, car l’argument est à double tranchant. Il peut suggérer que les formes sont dans la machine et dans les réalités physiques, ce qui pourrait suggérer qu’elles sont aussi dans l’animal et dans l’homme. Koffka propose une explication qui va dans ce sens : la structure de la réalité matérielle trouve son double dans la structure physiologique des processus nerveux qui elle-même trouve son double dans des structures psychiques. Il n’y a pas empreinte directe du réel sur le physiologique, puis sur le psychique, il y a isomorphisme entre les trois ordres, le physique, le vital et l’humain ; les perceptions sont rendues possibles par le redoublement des structures physiques dans le psychisme, par l’intermédiaire des structures physiologique (page 145).

Pour Merleau-Ponty, si on adopte ce point de vue, on est du côté du matérialisme et on retombe dans le réalisme. On procède comme l’avait fait Pavlov, on transpose dans le réel ce qui s’était révélé indispensable à sa compréhension. Plus grave encore est la conséquence qu’il faut en déduire : si la forme devient cause, toute notion de signification devient inutile. Si les comportements ont des causes, leur signification n’est plus un caractère qui leur est intrinsèque, elle devient « la traduction, dans un langage humain d’ailleurs légitime, des processus structuraux du système nerveux ». (page 147)

Il résulte de cette critique que pour pouvoir maintenir le sens du comportement pas seulement comme finalité, mais comme signification, il faut repenser le concept de forme. C’est ce que fait Merleau-Ponty dans le chapitre III en montrant que la forme appliquée aux systèmes physiques est pour une conscience, et qu’appliquée aux structures vitales, elle est une idée sans laquelle l’organisme vivant n’est pas compréhensible (pages 164 à 173) parce que tout être vivant, y compris l’homme constitue, par son comportement, « un noyau de signification » (formule empruntée à E. Bimbenet, commentaire du chapitre III de La structure du comportement).

Est-ce que cette reprise du concept de forme est la solution au problème que Merleau-Ponty cherchait à résoudre, à savoir le dépassement de l’opposition sciences/philosophie ? Ne nous fait-elle pas sortir d’une difficulté pour nous faire aussitôt retomber dans une autre ? Ne retrouve-t-on pas là la conception kantienne et le point de départ du livre (tout ça pour ça !) ?

Dernière difficulté à résoudre, cette conclusion nous ramène-t-elle purement et simplement vers la solution kantienne ou existe-t-il une échappatoire ?

IV. Anthropologie philosophique de Merleau-Ponty

IV-1. Ordre humain

La critique de Köhler et Koffka n’annihile pas toute la conception gestaltiste. Merleau-Ponty reprend le fil directeur annoncé au tout début de l’ouvrage – l’étude du comportement – et la méthode de l’observateur étranger. Au lieu de réduire la forme à une nouvelle causalité, il va la maintenir comme ce qui porte la signification. On revient donc à la méthode de description concrète et d’analyse idéale.

De ce point de vue, la réalité humaine – l’ordre humain dit Merleau-Ponty – se présente comme production de nouvelles structures, projection dans le monde d’un nouveau milieu irréductible aux précédents puisqu’il inclut des objets d’usage (le vêtement, la table, le jardin) et des objets culturels ( le livre, l’instrument de musique, le langage). C’est par le travail que l’homme installe ce monde et inaugure une nouvelle dialectique et c’est à partir d’elle qu’il va folloir dégager la perception et la conscience proprement humaines (La structure du comportement page 187).

Pour ce faire, Merleau-Ponty se sert de la perception enfantine non pas pour préparer une genèse de la perception adulte, mais comme révélateur d’une expérience originaire qui nous constitue et que nous avons « oubliée ».

Le monde de l’enfant n’est pas d’abord un monde d’objets, mais d’humains, le premier paysage de l’enfance est fait de visages, de corps, de gestes dont l’enfant est capable de percevoir la signification. Cela revient à dire que le corps humain est expressif et que l’enfant y a accès de manière immédiate. Les objets qu’il rencontre sont ceux signalés ci-dessus, ils sont donc marqués du sceau humain, et d’autant plus pour l’enfant qu’il les perçoit au travers des gestes des adultes qui en font usage. Les objets de l’enfance renvoient donc à des significations humaines.

Enfin, troisième composant de ce monde : le langage. Il n’est évidemment pas compris par l’enfant dans sa fonction signifiante, au sens de la linguistique, ni dans sa capacité à fonder des catégories logiques. Les mots que l’enfant entend puis s’efforce de répéter véhiculent eux aussi des intentions, l’intonation, le rythme, le degré de puissance… disent quelque chose qui n’a pas besoin du signifié. Le langage est perçu comme ce par quoi s’exprime la communication.

IV-2. Conscience incarnée

Le monde de l’enfant est un monde de significations humaines qui sont à la fois perçues et utilisées. Elles ne passent pas par des représentations i.e. des constructions d’images et d’idées, elles sont éprouvées et vécues.

Pour faire saisir cette proposition étonnante, Merleau-Ponty fait un rapprochement entre perception enfantine et perception du terrain par le joueur de foot en action (page 183). Celui-ci ne perçoit pas le terrain comme un objet auquel il aurait loisir de s’intéresser, mais comme ce qui polarise son action à tout moment ; « le joueur fait corps avec lui et sent par exemple la direction du but aussi immédiatement que la verticale et l’horizontale de son propre corps ». Du point de vue de la conscience du joueur, il faut dire qu’elle est tout entière dans « la dialectique du milieu et de l’action », elle est portée par le corps en activité et ne s’en détache pas pour devenir conscience d’objet ou conscience de soi.

Ces deux types d’expérience montrent que notre premier rapport au monde est un rapport vécu qui fait sens et que notre conscience primordiale s’enracine dans un rapport charnel aux choses et aux êtres. La construction plus tardive des représentations peut sédimenter cette expérience originaire et nous la masquer, pas la faire disparaître. Merleau-Ponty va montrer tout au long de la Phénoménologie de la perception comment cet ancrage premier façonne nos représentations.

Cependant, la relation de l’enfant à son monde fait apparaître autre chose de la conscience. En effet, si l’enfant est capable de saisir le sens d’un geste et de ne pas le laisser flotter entre tous les mouvements qu’il perçoit, s’il reconnaît des successions sonores comme mots et pas comme bruits, c’est qu’il est capable de saisir « dans ces actes et ces objets l’intention dont ils sont le témoignage visible » (page 184). Cette capacité indique des structures a priori de la perception enfantine telles que la structure expression/exprimé et la structure alter ego. Ce ne sont pas des structures innées, qui seraient prêtes à l’emploi dès que l’expérience se présenterait. Merleau-Ponty fait remarquer qu’une telle hypothèse est contredite par l’expérience. La formule structures a priori signifie seulement présence de structures indécomposables et inséparables des contenus perceptifs. C’est l’analyse idéale de la description concrète qui permet de dégager le sens de la conscience enfantine. Pour finir, il montre que la conscience est incarnée et suit l’engagement du corps dans le monde, selon toutes les possibilités qui s’offrent, désirer, vouloir, craindre.

IV-3. Fonction catégoriale

Enfin, en suivant cette analyse et en réintroduisant le travail, Merleau-Ponty va montrer que ce qui fait la différence entre la conscience proprement humaine et la conscience animale, c’est la fonction catégoriale (pages 189-191). Dans l’activité qu’il suppose, comme dans les résultats qu’il produit, le travail manifeste une capacité à accéder au virtuel et à la perception d’objets indépendamment de leur lien à une situation particulière. Cette fonction, dont Kurt Goldstein a donné la première formulation, libère la conscience, « l’affranchit de toute nature donnée » (E. Bimbenet, Structure du comportement, commentaire du chapitre III).

V. Conclusion

Ce qui définit la conscience proprement humaine, c’est d’être à la fois conscience enracinée dans une existence corporelle qui impose à l’homme un rapport au monde et conscience capable de dépasser cet enracinement en se donnant des structures qui rendent possible l’introduction du virtuel dans la perception et dans l’action et la constitution du monde comme spectacle.

C’est cette différence essentielle que Köhler n’a pas perçue quand il a attribué l’intelligence aux singes. De manière globale, le reproche que Merleau-Ponty adresse à la gestalttheorie c’est de ne pas avoir poussé jusqu’à ce qu’elle rendait pensable la notion de forme. La structure du comportement en montre toute la richesse, d’une part en la dégageant radicalement du concept de cause auquel il est tentant de la ramener, d’autre part en l’utilisant, ainsi épurée, pour penser le comportement humain.

Sans ce concept fondamental et sans la méthode du spectateur étranger, l’objectif que s’était donné Merleau-Ponty – penser les rapports de la conscience et de la nature – ne pouvait aboutir. C’est bien ce que montre, de son point de vue (et en toute modestie, du mien aussi), la nécessité qu’il y avait à proposer une autre philosophie pour résoudre ce difficile problème.

Réflexions à propos du {Manifeste pour la psychanalyse} et de deux réunions qui ont suivi sa parution

Réflexions à propos du Manifeste pour la psychanalyse et de deux réunions qui ont suivi sa parution

Par Jacqueline Rousseau-Dujardin

limites étroites

Il s’agit du livre écrit par six psychanalystes (Sophie Aouillé, Pierre Bruno, Frank Chaumon, Guy Lérès, Michel Plon, Eric Porge), paru aux éditions La Fabrique en 2010. Les auteurs, qui ont été parmi les initiateurs d’un premier Manifeste pour la psychanalyse en 2004, tentent de motiver et de développer les idées qui les ont guidés alors, et d’instituer un « espace politique » où pourrait se poursuivre une réflexion sur la place de la psychanalyse et de son « impact insurrectionnel » dans les sociétés actuelles, « déclinantes ou émergentes(1*) ».

Il est évident que tout psychanalyste ne peut que s’intéresser à une telle démarche, et respecter l’effort de travail qui a été fourni là avec, comme résultat visé, un texte sur lequel puissent s’ancrer de nouvelles discussions. Discussions dont les limites sont pourtant relativement étroites puisque, au fil de la quarantaine d’années pendant lesquelles le statut de la psychanalyse a été en question en France, des lois ont été adoptées maintenant qui bornent les possibilités du mouvement. À moins de reprendre et de moduler la notion d’insurrection à laquelle il est fait allusion dans le passage cité plus haut.

Encore faudrait-il se reconnaître en tant que psychanalyste dans l’ensemble du livre. Non seulement avoir en commun avec les auteurs des différents chapitres les idées essentielles sur la spécificité de la psychanalyse, mais y retrouver son parcours personnel dans l’histoire qu’on propose de la discipline, partager le bilan du présent, y entrevoir un avenir souhaitable qui s’apparente à celui qui n’est là qu’à peine évoqué. Toutes choses qui sont difficiles car, dès les premières pages, et si l’on n’a pas suivi dans son trajet psychanalytique les voies qu’ont empruntées les dits auteurs, on se trouve d’emblée en position d’exclusion.

opinions hâtives

Trois «moments» sont proposés pour saisir les orientations de l’histoire de la psychanalyse. On peut comprendre que l’étude se borne à la France, passé le premier « moment » qui concerne la prise de position de Freud sur la psychanalyse profane en 1926. C’est raisonnable, non par certitude que là et là seulement, en France, elle est digne de ce nom, mais par conscience des limites du travail entrepris. Cela ne justifie pas que ce qui s’est passé ailleurs, et particulièrement aux États-Unis s’agissant de l’héritage freudien, soit rayé d’une croix, au nom de l’opinion que Freud avait des Américains et de l’American way of life(2*). Et l’on se demande si les rédacteurs du texte ne rejoignent pas les opinions hâtives de leur grand ancêtre dont ils citent en première page les mots sur la « canaille humaine ». (On retrouve le terme dans la bouche de Lacan à la page 23)

la psychanalyse hors Lacan

Encore faudrait-il que, là justement, en France, l’histoire de l’analyse, du moins son évocation – impossible, il est vrai, de demander plus à un « Manifeste » – ne se borne pas à ses épisodes lacaniens et à la version qui en est présentée. Il suffit de consulter des ouvrages plus développés et bien documentés (3*) pour constater que la psychanalyse (hors Lacan) pendant les années 1950/60, outre qu’elle mettait au point certains aspects du transfert qui ne s’étaient dégagés qu’avec les années, permettant ainsi à la cure de se dérouler selon des règles dont Freud avait discerné l’intérêt mais qu’il n’avais pas toujours suivies, réfléchissait aussi à des modes de transmission qui lui seraient spécifiques, différents du franchissement des degrés hiérarchiques qu’on trouve aussi bien dans la société civile qu’à l’université. Qu’ils soient difficiles à instituer, ne donnent pas satisfaction, semblent hétérogènes au but poursuivi, s’est révélé petit à petit, en motivant conflits, scissions et démissions qui témoignaient des obstacles empêchant une solution. Lacan a poursuivi ce travail, oui, en proposant un nouveau processus : la passe. Il n’apparaît pas qu’il aplanisse toujours les obstacles. On y reviendra.

le signifiant prophète

Certes, le retour à Freud a dû beaucoup à Lacan. Mais il s’imposait aussi aux autres groupes français que la vague anglo-américaine de l’après guerre, venue avec la Libération, menaçait à ce moment de submerger et ceci déjà en 1953, un moment important aussi qui n’est guère retenu ici, celui de la scission entre la Société psychanalytique de Paris et la nouvelle association créée par Lacan et ses partisans, laquelle se scindera de nouveau quelques années plus tard. Des traductions partielles (4*) des articles de Freud, inaccessibles jusque là sauf en allemand ou en anglais, dans la Standard Edition, ont été entreprises et ont commencé à circuler. Dans plusieurs associations, des séminaires centrés sur l’œuvre freudienne étaient animés par des psychanalystes qui n’avaient pas suivi Lacan mais travaillaient sur son œuvre en cours. Pour les jeunes futurs analystes, le choix se proposait entre une voie déjà frayée et groupant des personnalités diverses, certaines respectables, d’autres moins, mais dont les débats mêmes assuraient en tout cas un certain équilibre, une garantie contre l’idéalisation d’un leader ; et un autre chemin assurément plus brillant mais centré sur un maître, quoiqu’il en dise, autour duquel miroitaient tous les effets de séduction qu’il déployait avec une évidente complaisance. Gare aux transferts fulgurants et indécollables. Et surtout, tant pis pour le regain de religiosité qui s’installait ainsi … et dure encore. Ce n’est pas pour rien que le mot prophète appliqué à Lacan, apparaît dans les premières pages du Manifeste, la première fois entre guillemets, il est vrai mais deux autres fois comme si la chose allait de soi ! (5*)

grave handicap que cet aveuglement

Insistons : puisqu’il n’existait en France, en 1953, que deux groupes psychanalytiques, d’un côté, on avait affaire à une Société (la SPP) où se mêlaient une politique institutionnelle et ses aspirations au pouvoir, tout cela banal mais non reconnu, avec les effets de transfert plus ou moins résolus sur lesquels l’accent était mis pour préserver la spécificité du groupe ; grave handicap que cet aveuglement, volontaire ou non. Dans le travail de lecture des textes analytiques guidé par un système de formation (le cursus), celle des œuvres de Freud prenait de plus en plus d’importance aux dépens d’ouvrages d’inspiration psychologique, bientôt relégués. La majorité des membres était constituée de médecins, attentifs à la « clinique » et pour certains, peu pressés de s’aventurer dans d’autres disciplines ou mal armés pour le faire. La préoccupation dominante – et bénéfique – portait sans doute sur ce qui concernait la tenue de la séance et la posture qu’y pouvait occuper le psychanalyste, l’élaboration du « cadre » . Mais les problèmes de la transmission se posaient avec insistance et, en particulier, celui de l’analyse didactique, héritage des premiers âges sur lequel s’échouèrent un certain nombre d’adhésions. Et très vite, la question du statut des psychothérapeutes et des psychanalystes se posa. Tout cela était soumis à un rythme lent, d’une lenteur insupportable à ceux qui désiraient certaines modifications du dispositif. À signaler que, même si elle n’a pas pris quant au statut de la psychanalyse la position qu’on souhaiterait, la SPP compte actuellement plusieurs centaines d’adhérents dont un certain nombre pratiquent assurément une psychanalyse digne de ce nom, ce que ne laisse guère soupçonner le texte du Manifeste. Et elle n’est pas le seul groupe non lacanien, affilié ou nom à l‘IPA.

De l’autre côté, l’horizon était assurément plus ouvert. Pendant l’éclosion culturelle en France des années 1950/60, Lacan put et sut faire partie des grands intellectuels qui marquèrent l’époque à l’égal de Lévi-Strauss, Foucault ou Barthes entre autres. Sa place, étayée par des travaux qui firent date jusqu’en 1980, se confirma, soutenue aussi par le Séminaire, indispensable pour certains, insupportable pour d’autres, mais dont on ne peut contester l’apport, surtout maintenant qu’il est presque tout entier publié. Mais on pouvait ne pas désirer participer aux étrangetés et transgressions dont il était coutumier dans sa pratique et auxquelles le Manifeste ne fait aucune allusion.

D’un côté comme de l’autre, la question du statut de la psychanalyse redevenait périodiquement d’actualité, lié au voisinage psychothérapie/psychanalyse, au problème de la psychanalyse laïque, celui-ci lié lui-même à des considérations touchant l’argent, le paiement des séances, puisque celles-ci ne pouvaient être remboursées que si elles étaient pratiquées comme des actes médicaux (sans spécification psychanalytique), par des médecins donc, ce qui, un temps, permit d’envisager – et de pratiquer – un contrôle de certains praticiens par les autres ! En contradiction, donc, de facto, avec le moment freudien de 1926 retenu par le Manifeste.

voies libertaires

Peut-être faudrait-il, par souci de respecter les efforts et les travaux de ceux qui, rebutés par les aspérités des politiques institutionnelles, explorèrent et explorent encore d’autres voies associatives, signaler quelques initiatives prises par des psychanalystes, qui ont tenté d‘échapper aux difficultés précédentes et à leur retentissement sur la transmission psychanalytique, d’une part en élargissant le champ des intérêts psychanalytiques, d’autre part en n’établissant pas de cursus de formation : Confrontations, par exemple, dirigé par René Major, dans les années 70, le Collège des psychanalystes au cours des années 80. Mais on peut se demander, d’expérience, si justement l’absence de cursus proposé dans ces deux cas, la non existence d’étapes possibles dans une formation, ne concoururent pas à leur disparition.

différence psychothérapie/psychanalyse

À travers ce parcours rapide, on retrouve des marqueurs des difficultés durement éprouvées par les sociétés de psychanalyse : la différence psychothérapie/psychanalyse qui ne saurait être affirmée si aisément que le fait le Manifeste, non plus que la différence entre « certaines associations de psychanalyse et celles de psychothérapie » (p. 50) ! Il arrive souvent que la demande du patient ne vise pas d’emblée ” l’ambition” qu’on nous dit ici ”originaire” de Freud : « une réponse concrète, singulière, sans pareille, et sans égale à la pulsion de mort » (p.9) Le patient vient demander un recours à sa souffrance et la distinction qu’il peut faire entre le thérapeutique et le psychanalytique est au moins hésitante. Il est fréquent que le psychanalyste ne puisse pas, lui, savoir jusqu’où son patient acceptera, trouvera le courage ou le plaisir d’aller, et sans garantie « d’un accès à une vie harmonieuse ou normalisée ». (p.8) C’est bien le maintien d’une « position d’analyste » qui permettra nécessairement d’effectuer le parcours mais elle ne suffit pas à le qualifier à tout coup du début. S’il paraît évident que l’intervention d’une structure étatique (évaluation, contrôle, fixation du nombre des séances, rapports à établir) est indésirable assurément dans une psychanalyse qui s’avère telle rapidement, est-elle acceptable (en pratique libérale en tout cas) dans un processus plus indécis où l’objectif thérapeutique occupera le devant de la scène mais où l’on sait d’évidence qu’une posture de soutien, de conseil, empêcherait son développement ?

posture psychanalytique

Cette posture psychanalytique ne va pas de soi. Radicalement différente de l’attitude sociale habituelle dans la vie courante, elle est à la fois accueil et ouverture d’un espace au discours de l’autre qui ne s’établira comme analytique que si l’analyste s’établit, lui, autant que possible, comme un objet de transfert disponible, et seulement disponible en tant que tel, c’est-à-dire aussi peu défini que possible (position asymptotique, compte tenu de toutes les indications fournies par l’adresse, le lieu, la personne, ses publications éventuelles, etc). Cela implique la mise en place d’un « cadre », dispositif définissant, lui, les coordonnées de la séance et auquel le désir de l’analyste peut trouver à se confronter ; il ne peut se maintenir que si on le préserve de la banalisation réduisant la séance à un contact social ordinaire, que si on en bannit les attitudes de complicité ou de séduction ou même de compassion, dangereuses actuellement pour l’évolution de la psychanalyse plus que des attaques frontales auxquelles elle a montré sa résistance. Un « manifeste pour la psychanalyse » devrait mettre en évidence l’importance de ce facteur. La « situation psychanalytique » est irremplaçable, telle que Freud l’a envisagée et même si les textes dans lesquels il a rapporté certaines de ses analyses ne peuvent constituer un guide de la pratique. Elle ne se maintiendra que si on met l’accent sur ces composantes.

transmission

Autre marqueur : la question du passage de la place d’analysant à celle d’analyste (l’une pouvant être évidemment contemporaine de l’autre). Autrement dit, la question de la transmission, même si l’on admet que l’analyste n’a à se reconnaître que de lui même – à condition de maintenir la nécessité de l’analyse personnelle et en refusant l’interprétation simpliste de la phrase. Autrefois régulée par l’analyse didactique et ses diverses modalités plus ou moins évolutives, insatisfaisantes, certes, on ne lui envisage ici que la passe. Peut-être faudrait-il rappeler pourtant que la première nécessité apparue quant à ce passage, c’est l’abstention de l’analyste dans le processus et que ce sont les dispositifs de cet évitement que les sociétés d’analyse ont essayé d’abord de mettre au point, avec plus ou moins de bonheur. Mais que s’y est ajoutée une aporie, dont on a pris peu à peu conscience et dont Lacan fait état comme on le rappelle dans le Manifeste, en citant Solal Rabinovitch : « son entreprise désespérée parce qu’impossible [celle] de faire une école sans groupe, c’est-à-dire une école qui ne dépende que des liens du discours analytique. » (p.34) Impossible en effet puisque, pour faire école, il faut sortir de la séance et que, même dans le dispositif ingénieux de la passe, des tiers viennent se mêler. Certes, la question est d’importance et constitue l’amorce de réflexions inépuisables à propos de la psychanalyse. De quoi travailler, et sans qu’une solution satisfaisante soit jusqu’à présent apparue. On aimerait pourtant que, dans un texte destiné à exposer la psychanalyse à un public éventuellement non averti,– c’est le sens d’un Manifeste – l’accent soit mis sur d’autres problèmes que celui-ci, dont la complexité ne surgit probablement qu’aux yeux de ceux qui s’y sont déjà engagés.

politique institutionnelle

Aporie qui déborde largement la question de la passe : un groupe psychanalytique est traversé, certes, par des effets qui relèvent des transferts, transferts en cours, transferts dont les restes peuvent ne pas se résoudre, avec les courants d’agressivité ou d’attachement passionné qu’ils suscitent. Mais il est aussi une formation politique, politique institutionnelle, plus ou moins intégrée dans la politique du pays où il fonctionne, même s’il exige, pour exister – on ne saurait assez y insister – de se trouver en démocratie. En principe, la distinction, chez des psychanalystes, devrait pouvoir se faire entre ces deux champs mais aussi devrait s’effectuer un travail sur le, la politique institutionnel(le) éclairé par la psychanalyse personnelle, libéré des conflits internes qui l’aliènent, ceci dans la visée de préserver son aspect subversif plutôt qu’insurrectionnel. L’expérience prouve ici qu’il n’en est rien, la persistance, trente ans après, du débat sur la dissolution de l’École freudienne par Lacan, tel qu’il apparaît dans le Manifeste – et si l’on tient compte de la place qu’il a prise dans les deux réunions de février – en est une preuve éclatante. On en attendait des hypothèses pour l’avenir. On a eu des retours à des conflits non dépassés dans lesquels le transfert et ses diverses manifestations pesaient et pèsent lourdement. Certes, l’histoire, y compris personnelle, comporte des enseignements. Mais, justement, avec quelles ouvertures ?

aspect cathéchistique

Et à propos d’histoire : la psychanalyse ne peut être envisagée que dans son contexte historique, tout au long de son développement historique qui se poursuit de nos jours. L’invention freudienne en est marquée, ne serait-ce que par le contexte social dans lequel elle est née (quel témoignage, à cet égard, que la correspondance intégrale de Freud à Fliess !). Freud remaniait les concepts qui lui paraissaient prendre forme. À ce moment-là, certes, où il passait d’une trouvaille à l’autre. Mais il n’a cessé de le faire jusqu’à sa mort. Lacan, lui aussi, remaniait, modifiait. Mais, sur certains points importants, touchant le cœur même de la métapsychologie, en particulier la différence des sexes, la sexualité féminine, rien pratiquement n’a changé alors que la métapsychologie, toute subversive qu’elle soit à l’époque, était profondément influencée par les mœurs contemporaines. La voie qu’on nous indique là, Lacan/retour à Freud, paraît se rapporter à un texte d’où tout changement serait exclu (Comment, quant au changement, et sur ce point, se satisfaire du « pas toute » lacanien ?) Pas la moindre lecture critique, pas non plus de tentative d’aggiornamento, comme si la société d’aujourd’hui, terreau sur lequel se développent les symptômes, les souffrances qu’on vient nous rapporter, était coupée de ces maux qu’elle contribue à faire naître et dont elle change la figure et la formulation. On peut affirmer que la problématique du Désir est universelle et intemporelle. On ne peut pas se contenter de proposer que, pour l’explorer et tirer de ce travail des effets qui permettent d’accéder à une vie « harmonieuse ou normale » (p.8), il faut se fixer sur le texte de Freud revu par Lacan dans la perspective du retour à Freud. L’entreprise paraît une sorte de croche-pied fait à la temporalité et qui, une fois encore, revêt un aspect catéchistique, s’accordant mal avec les perspectives de subversion, a fortiori d’insurrection.

ex nouveaux riches

Autre problème dont il n’est pas beaucoup parlé dans le Manifeste, celui de l’argent. De la nécessité – sauf circonstances exceptionnelles – d’un paiement de la séance par le patient. Certes, il arrive que, dans certaines conditions, on soit amené à mettre en cause ce qui paraît une règle utile : utile justement parce que, dans la visée de l’accès à cette vie « harmonieuse ou normale », intervient la prise en charge du patient par lui-même et, de préférence sans assistance, fût-elle celle de son psychanalyste ou celle de l’État (la Sécurité sociale). Le Manifeste insiste à juste titre, sur la différence entre visée thérapeutique et projet psychanalytique (réserve faite de l’indécision fréquente des commencements déjà signalée) ; mais ceux qui travaillent en institution et en libéral, et en particulier lorsqu’ils ne sont pas médecins, connaissent les questions que pose le passage d’un patient – sur sa demande – d’une modalité à l’autre, du gratuit ou remboursé, au paiement intégral. Le mouvement, même dans les cas où il paraît se faire facilement, implique un travail exigeant sur le statut même de la psychanalyse tel qu’il est ressenti par le patient. Exigeant pour le patient. Pour le psychanalyste aussi qui doit assumer, encore une fois, sa position. Laquelle n’est pas de travailler avec une clientèle riche s’offrant sous les espèces de la psychanalyse un objet luxueux supplémentaire – la cure est du reste souvent abandonnée dans ces cas – mais avec des patients qui établissent leur dépense (laquelle n’est pas exclusivement monétaire), en y insérant une recherche sur eux-mêmes qui leur permette d’accéder à une vie mieux vécue. Contre-transférentiellemment, ce devrait être vrai aussi pour les psychanalystes, dépossédés de la position de nouveaux riches qui fut souvent la leur dans les années soixante, soixante dix, en France et participant actuellement aux classes moyennes, sauf cas exceptionnels d’exploitation honteuse d’un masochisme hélas répandu.

public limité

Ces considérations amènent, en tant qu’elles mettent l’accent sur l’aspect social du public que touche la psychanalyse, à la question du niveau culturel de celui-ci. Et sur ce point, il est important de ne pas s’aveugler : la psychanalyse, dans sa pratique classique divan-fauteuil, est, de fait, réservée à une proportion étroite de la population, même dans les pays dits évolués, malgré et avec ses potentialités subversives. Et en dépit des vues premières de Freud qui lui prévoyait des extensions telles qu’elle pourrait toucher la société dans son ensemble, prévisions qui furent rapidement abandonnées. Non parce qu’elle exige une instruction de niveau supérieur, ou l’accès à des processus de savoir complexes, mais parce qu’elle demande un accès au langage suffisant pour que des défaillances dans la rationalité de celui-ci n’apparaissent pas au sujet comme des mises en causes alarmantes mais comme des ouvertures à une autre et meilleure connaissance de soi, éclairant des points conflictuels restés obscurs, permettant de les élaborer et de les dépasser. La psychanalyse ne s’effectue que dans les dépassements du vouloir dire, le transfert permet d’en assumer l’angoisse, la détresse parfois, le plaisir aussi. Certes, l’apprentissage scolaire ou universitaire ne le garantit en rien, des systèmes de défense névrotiques peuvent s’y opposer, les « résistances » avec toutes leurs complexités. Mais la fréquentation usuelle des langages, les langages d’une même langue, sur un mode autre qu’opératoire, l’approche réflexive des problèmes – y compris la réflexion sur soi – que propose le cours des jours, y sont nécessaires, en apportent la possibilité. Si la « culture » n’y suffit pas, elle en dispense les occasions, en montre des modèles. Et opère, de fait, un tri dans le public concerné par la psychanalyse. Par la cure psychanalytique. Sauf exceptions, encore une fois. Quitte à montrer ses limites, celles du sujet supposé savoir, aussi bien analysant qu’analyste.

normes administratives

Car, bien entendu, les effets de la psychanalyse ne sont pas limités à ceux qui résultent des cures conformes aux critères classiques. Le Manifeste signale à juste titre l’imprégnation de la société actuelle par la psychanalyse. Cela ne vient pas seulement du divan. Mais, d’une part des moyens de communication actuels, livres revues, etc., soutenant l’intérêt soulevé en France à partir des années 1950 (pour le meilleur et pour le pire). D’autre part – important de ne pas l’oublier car cela ramène au voisinage psychanalyse/psychothérapie – parce qu’une partie importante du travail qui se fait en institution – psychothérapies surtout – s’inspire de la psychanalyse, d’autant plus qu’il est pratiqué par des médecins ou psychologues qui ont un exercice psychanalytique privé. Quelles que soient les difficultés qui ont pu marquer en milieu institutionnel la nouvelle voie d’abord du trouble mental, infantile en particulier, son adoption parfois réticente par les soignants, les problèmes posés par la confrontation de méthodes inspirées de la psychanalyse avec les normes administratives, c’est ainsi, pendant une cinquantaine d’années, que la psychanalyse a pris une plus large place dans le public, et, dans ce cas, une place non élitiste qu’on peut, dans nombre de cas, considérer comme bénéfique.

logique managériale + cognitivisme

Cela doit être mis à l’imparfait, selon le Manifeste. On le sait, en effet. Quelques pages très énergiques et justes (de 108 à 115) montrent comment la « logique managériale » actuelle, associée à la mode du cognitivisme, entre autres, menace de balayer ce qui s’était peu à peu construit et où la psychanalyse – même si elle avait marqué sa différence dans l’institution – ne saurait se reconnaître. On ne peut qu’approuver. (On l’a déjà fait en signant différentes pétitions) Et rejeter « le savoir du bien-être, de la bonne santé mentale qu’il s’agit d’enseigner aux individus, ignorants de leur propre bien ». (p.115) La psychanalyse, affirme le Manifeste, « se situe à l’envers de ce discours ». (id.) Sans doute. Mais le même Manifeste, rappelons-nous, a retenu, dans ce que propose la psychanalyse, on l’a déjà plusieurs fois évoqué, « l’accès à une vie harmonieuse ou normale. » Son effort devrait alors porter précisément sur l’exploration de la différence entre les deux propositions, évidente peut-être pour un psychanalyste, ténue et complexe sans doute pour un quidam intéressé et qu’on ne peut éclairer d’emblée en appuyant la proposition freudienne « originaire » déjà citée : « une réponse concrète, singulière, sans pareille et sans égale à la pulsion de mort. » Outre qu’un long travail est nécessaire pour éclaircir cette formulation (qu’on peut contester), c’est justement là que l’on se trouve à la rencontre entre le discours politique et le discours psychanalytique, ou, préférentiellement, de la séance. En admettant que cette rencontre soit possible, qu’on s’y prête, elle fait appel à des notions culturelles. Nous y revoilà…

Le but d’un Manifeste pour la psychanalyse devrait être d’étudier les conditions actuelles selon lesquelles elle peut se pratiquer sans se défigurer. Cela veut dire qu’il s’adresse à nombre de gens qui ont effectué – ou sont intéressés par – une formation psychanalytique mais aussi à un public plus large, ceux qui envisagent d’entreprendre une psychanalyse pour des raisons personnelles. Sans excepter ceux qui s’intéressent à la psychanalyse sans vouloir y entrer.

les errants

Parmi les premiers, beaucoup, à l’heure actuelle, hésitant devant la multiplication des groupes analytiques qui résultent de scissions dont les causes sont difficiles à élucider (et en ont conservé des cicatrices voyantes), n’ont pas adopté des modalités de formation classique, analyse personnelle plus formation programmée avec inscription dans une association, quelle qu’elle soit. Ce qui ne les empêche pas de fréquenter séminaires, groupes de travail, etc. Le Manifeste fait allusion à cette dernière situation (les « errants ») mais ne s’y attarde pas. Or, c’est dans ces cas-là que se pose de façon aigüe la question du statut de la psychanalyse, surtout si l’on se rallie au projet d’opter pour que le statut en question soit garanti, et comme le suggérait René Major dans un courrier récent au bulletin de la SIHPP, garanti donc par les sociétés analytiques, en tant que pis aller s’entend, mais sociétés soumises à la reconnaissance par l’État. Pourtant, si l’on se réfère à la rubrique des dites sociétés dans les dernières années, on imagine les rivalités et conflits qui ne manqueront pas d’intervenir entre elles quand il s’agira d’obtenir leur reconnaissance comme instances délivrant le titre de psychanalyste. Sur quels critères s’appuyer ? Quelles sont celles que retiendra l’État ? Dépasseront-elles les frontières ? (6*) Tiendront-elles compte de l’existence de l’IPA ? Tous les problèmes de la transmission resurgiront là, à l’échelle collective cette fois. Ils se sont du reste déjà manifestés dans la mesure où c’est l’existence chaotique même des associations psychanalytiques qui a découragé les éventuels postulants et les maintient hors champ associatif.

prendre le maquis ?

À moins d’une inscription de nécessité, absurde dans un parcours psychanalytique, ils y demeureront, soupçonnés alors de faire partie des « charlatans » réputés polluer le milieu psychanalytique, mettre en danger leurs concitoyens et échapper aux réglementations fiscales des professions libérales. Comment aborder cette question-là, non seulement à la place du psychanalyste sans « reconnaissance » quoique de bonne foi et formation, mais à la place aussi d’un public enclin à demander des garanties, surtout à l’ère de judiciarisation où nous vivons ? Serait-il alors possible de « prendre le maquis », selon différentes formules possibles ? C’est autour de ces problèmes que la psychanalyse actuellement pourrait, devrait, se manifester.

  • 1 Manifeste pour la psychanalyse, Paris, Ed. La fabrique, 2010, quatrième de couverture.
  • 2 On remarquera que c’est aux USA que se sont réfugiés – et qu’ont poursuivi écrits et pratique – certains des premiers successeurs de Freud chassés par le nazisme, dont Theodor Reik justement, le psychanalyste profane de ce « premier moment ».
  • 3 Par exemple : Élisabeth Roudinesco, La bataille de cent ans.
  • 4 À rappeler le retard pris par les désaccords et rivalités autour de la traduction des Œuvres complètes de Freud en français qui ont retardé leur parution totale jusqu’à aujourd’hui.
  • 5 À la page 23 du Manifeste, le mot apparaît au pluriel dans une citation de Franz Wittels, il est repris une première fois entre guillemets et au singulier dans les lignes suivantes, désignant Lacan, puis sans guillemets deux pages plus loin, non sans quelqu’ironie suppose-t- on. Mais le signifiant insiste.
  • 6 Question à considérer si l’on prend en compte la politique d’expansion de la psychanalyse rondement menée par les Français dans des pays, Chine, Russie, etc. , où l’état de droit n’est guère assuré.