La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?

Novembre 2011

La psychiatrie biologique :
une bulle spéculative ?

par François Gonon

LE discours de la psychiatrie biologique affirme que tous les troubles
mentaux peuvent et doivent être compris comme des maladies du
cerveau. Il y a bien évidemment des cas où des symptômes d’apparence
psychiatrique ont des causes cérébrales identifiables et traitables. Par
exemple, une tumeur hypophysaire peut entraîner les symptômes d’une
dépression bipolaire. Les progrès de la neurobiologie, de l’imagerie
cérébrale et de la neurochirurgie permettent de traiter ces cas qui semblaient
relever de la psychiatrie et apparaissent maintenant relever de
la neurologie. Peut-on en déduire que, dans un futur proche, tous les
troubles psychiatriques pourront être décrits en termes neurologiques
puis soignés sur les bases de ces nouvelles connaissances ?
Si cette ambition était fondée, la psychiatrie biologique représenterait
effectivement une rupture épistémologique dans l’histoire de la
psychiatrie. Pour qu’il en soit ainsi, il faudrait pouvoir constater un
apport substantiel de la neurobiologie à la pratique psychiatrique ou,
du moins, une perspective réaliste d’un tel apport en ce qui concerne
les troubles mentaux les plus fréquents. La première partie de ce texte
présente les doutes que les experts reconnus de la psychiatrie biologique
expriment actuellement dans les plus grandes revues américaines
au sujet de cette ambition.

Plusieurs approches, qui ne sont pas mutuellement exclusives,
permettent d’appréhender les causes des troubles mentaux : neurobiologie,
psychologie et sociologie. Cependant, selon une récente étude
*Neurobiologiste, directeur de recherche CNRS à l’institut des maladies neurodégénératives,
université de Bordeaux. Ce texte s’appuie entre autres sur des études réalisées par l’auteur et ses
collaborateurs avec le soutien du CNRS, de la région Aquitaine et de l’institut des sciences de la
communication du CNRS. Cependant, les opinions exprimées ici n’engagent que l’auteur. Contact :
francois.gonon@u-bordeaux2.fr
américaine1, le grand public adhère de plus en plus à une conception
exclusivement neurobiologique des troubles mentaux. Le journaliste
Ethan Watters a écrit récemment dans The New York Times un long
article où il montre que la psychiatrie américaine tend à imposer au
reste du monde sa conception étroitement neurobiologique des maladies
mentales2. Il souligne que cette diffusion n’est pourtant pas due aux
succès de la psychiatrie américaine : le nombre de patients n’a pas
diminué aux États-Unis, bien au contraire. Le discours privilégiant la
conception neurobiologique des troubles mentaux semble donc évoluer
indépendamment des progrès de la neurobiologie. Daniel Luchins a
longtemps été la première autorité médicale en psychiatrie clinique
pour l’État d’Illinois. Selon lui, ce discours réductionniste ne sert qu’à
évacuer les questions sociales et à laisser de côté les mesures de
prévention des troubles mentaux les plus fréquents3. À sa suite, nous
nous interrogerons sur les modes de production de ce discours, sur ses
conséquences sociales et son interprétation sociologique.

Les interrogations de la psychiatrie biologique

De l’espoir au doute

La classification des maladies mentales proposées par l’American
Psychiatric Association (APA) en 1980 dans le Manuel diagnostique et
statistique des troubles mentaux (DSM-3) était en rupture avec les
précédentes classifications car elle se voulait a-théorique afin d’améliorer
la fiabilité et la validité des diagnostics. Il s’agissait aussi de
faciliter les recherches biologiques et cliniques en définissant des
groupes de patients homogènes. Le but était de faire entrer la psychiatrie
dans le champ de la médecine scientifique en élaborant une
neuropathologie liant causalement des dysfonctionnements neurobiologiques
à des troubles mentaux. À l’époque, cet espoir pouvait
sembler raisonnable : les neurosciences avaient déjà abouti à des
résultats en neurologie (par exemple le traitement de la maladie de
Parkinson) et la découverte de médicaments psychotropes efficaces,
issue d’observations cliniques fortuites, montrait qu’il était possible
d’agir sur le fonctionnement cérébral à l’aide d’une chimie appropriée.


La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?
1. B. A. Pescosolido, J. K. Martin, J. S. Long et al., “‘A Disease Like any Other’? A Decade
of Change in Public Reactions to Schizophrenia, Depression, and Alcohol Dependence”, American
Journal of Psychiatry, 2010, vol. 167, no 11, p. 1321-1330.
2. E. Watters, “The Americanization of Mental Illness”, The New York Times, 8 janvier 2010.
3. D. J. Luchins, “At Issue: Will the Term Brain Disease Reduce Stigma and Promote Parity
for Mental Illnesses ?”, Schizophrenia Bulletin, 2004, vol. 30, no 4, p. 1043-1048. Id., “The Future
of Mental Health Care and the Limits of the Behavioral Neurosciences”, Journal of Nervous and
Mental Disease, 2010, vol. 198, no 6, p. 395-398.

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Trente ans plus tard, l’espoir fait place au doute. Dans un article
publié le 12 février 2010 par la très célèbre revue Science, deux
rédacteurs écrivent : «Quand la première conférence de préparation du
DSM-5 s’est tenue en 1999, les participants étaient convaincus qu’il
serait bientôt possible d’étayer le diagnostic de nombreux troubles
mentaux par des indicateurs biologiques tels que tests génétiques ou
observations par imagerie cérébrale. Maintenant que la rédaction du
DSM-5 est en cours, les responsables de l’APA reconnaissent qu’aucun
indicateur biologique n’est suffisamment fiable pour mériter de figurer
dans cette nouvelle version4. » Plusieurs articles parus récemment dans
les plus grandes revues scientifiques américaines ont développé le
même constat. Encore plus radicalement, dans un article du 19 mars
2010, la revue Science rapporte une nouvelle initiative du National
Institute of Mental Health (NIMH), le principal organisme américain de
recherche en psychiatrie biologique5. Le NIMH propose de financer des
recherches en dehors du DSM afin « de changer la manière dont les
chercheurs étudient les troubles mentaux » car, selon Steven Hyman,
ancien directeur du NIMH, «la classification de ces troubles selon le
DSM a entravé la recherche».

Les avancées en matière de médicaments psychotropes ont été tout
aussi décevantes. Dans le numéro d’octobre 2010 de la revue Nature
Neuroscience, Steven Hyman et Eric Nestler, un autre grand nom de la
psychiatrie américaine, écrivent : « Les cibles moléculaires des principales
classes de médicaments psychotropes actuellement disponibles
ont été définies à partir de médicaments découverts dans les années
1960 à la suite d’observations cliniques6. » Le constat actuel est donc
clair : les recherches en neurosciences n’ont abouti ni à la mise au point
d’indicateurs biologiques pour le diagnostic des maladies psychiatriques
ni à de nouvelles classes de médicaments psychotropes.

Les incertitudes de la génétique

Dans un éditorial paru le 12 octobre 1990 dans la revue Science, on
pouvait lire : « La schizophrénie et les autres maladies psychiatriques
ont probablement une origine polygénétique. Le séquençage du génome
humain sera un outil essentiel pour comprendre ces maladies. »
Pourtant, si ce séquençage a été achevé plus vite que prévu, l’analyse
du génome entier de près de sept cent cinquante schizophrènes n’a pas
suffi pour mettre en évidence des anomalies génétiques7. Elle n’a même
La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?
4. G. Miller et C. Holden, “Proposed Revisions to Psychiatry’s Canon Unveiled”, Science, 2010,
vol. 327, p. 770-771.
5. G. Miller, “Beyond DSM: Seeking a Brain-Based Classification of Mental Illness”, Science,
2010, vol. 327, p. 1437.
6. E. J. Nestler et S. E. Hyman, “Animal Models of Neuropsychiatric Disorders”, Nature
Neuroscience, 2010, vol. 13, no 10, p. 1161-1169.
7. A. Abbott, “The Brains of the Family”, Nature, 2008, vol. 454, p. 154-157.
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pas retrouvé le gène défectueux pourtant identifié dans une famille
écossaise. Pour les troubles plus fréquents, comme le déficit d’attention
avec hyperactivité (TDAH), les études initiales dans les années 1990
avaient apporté des résultats très encourageants, mais qui n’ont pas été
confirmés. Actuellement, le développement rapide des technologies
génétiques et l’enrôlement de milliers de patients aboutissent au constat
inverse : les effets génétiques apparaissent de plus en plus faibles.
Comme le dit Sonuga-Barke, l’un des leaders de la pédopsychiatrie
anglaise, «même les défenseurs les plus acharnés d’une vision génétique
déterministe revoient leurs conceptions et acceptent un rôle
central de l’environnement dans le développement des troubles
mentaux8 ».

Au total, la génétique n’a identifié que quelques anomalies génétiques
dont les altérations n’expliquent qu’un très petit pourcentage de
cas et uniquement pour les troubles psychiatriques les plus sévères :
autisme, schizophrénie, retard mental et trouble bipolaire de type I
(c’est-à-dire avec épisode maniaque nécessitant une hospitalisation).
De fait, le pourcentage de cas expliqués par des anomalies génétiques
est le plus élevé pour l’autisme et il n’est que de 5 %. En dehors de ces
rares cas de lien causal, la génétique n’a identifié que des facteurs de
risque qui sont toujours faibles. La portée de ces observations, tant du
point de vue du diagnostic que de la recherche de nouveaux traitements,
est donc limitée9.

Certaines de ces études génétiques récentes ont été publiées dans
des revues scientifiques très renommées. Les médias les ont donc présentées
comme des découvertes de premier plan. Il est alors piquant
de constater que ces fameuses études s’appuient souvent sur de plus
anciennes montrant que le trouble psychiatrique en question est fortement
héritable. Il est évident depuis longtemps que les troubles
psychiatriques sont plus fréquents dans certaines familles. Les études
comparant les vrais et les faux jumeaux permettent de mesurer l’héritabilité
d’un trouble. Selon la plupart de ces études, l’héritabilité
semble souvent assez forte en psychiatrie : de 35% pour la dépression
unipolaire, jusqu’à 70-90% pour l’autisme et la schizophrénie10. Pourtant,
une héritabilité élevée n’implique pas nécessairement une cause
génétique. En effet, les études d’héritabilité ne peuvent pas distinguer
entre purs effets de gènes et interactions entre gènes et environnement,
La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?

8. E. J. Sonuga-Barke, “Editorial: ‘It’s the Environment Stupid!’ On Epigenetics, Programming
and Plasticity in Child Mental Health”, Journal of Child Psychology and Psychiatry, 2010, vol.
51, no 2, p. 113-115.
9. J. P. Evans, E. M. Meslin, T. M. Marteau et al., “Deflating the Genomic Bubble”, Science,
2011, vol. 331, p. 861-862. J. Z. Sadler, “Psychiatric Molecular Genetics and the Ethics of Social
Promises”, Bioethical Inquiry, 2011, vol. 8, p. 27-34.
10. S. E. Hyman, “A Glimmer of Light for Neuropsychiatric Disorders”, Nature, 2008, vol.
455, p. 890-893. R. Uher, “The Role of Genetic Variation in the Causation of Mental Illness: An
Evolution-Informed Framework”, Molecular Psychiatry, 2009, vol. 14, no 12, p. 1072-1082.
57

ce qui explique que de nombreuses maladies microbiennes comme la
tuberculose présentent également une héritabilité de 70 à 80%11.

Pour une hiérarchisation des troubles mentaux

Les maladies mentales très invalidantes (autisme, schizophrénie,
retard mental) n’affectent, chacune, que moins de 1% de la population
sans différence majeure d’une culture à l’autre12. Leur héritabilité est
forte, des défauts génétiques expliquent déjà certains cas et les mutations
de novo jouent un rôle puisque leur prévalence augmente avec
l’âge du père. Il est donc probable que la contribution de défauts génétiques
à leur étiologie est substantielle. À l’inverse, la prévalence des
troubles les plus fréquents varie suivant les cultures. Par exemple, les
troubles de l’humeur semblent deux à trois fois plus fréquents en
France et aux États-Unis qu’en Italie ou au Japon13. Les facteurs environnementaux
influencent fortement la survenue de ces troubles. Par
exemple, la dépression comme les troubles anxieux sont plus fréquents
dans les familles à bas revenu. Les gènes ne contribuent éventuellement
à leur étiologie qu’en interaction avec l’environnement14.

Ces considérations ont conduit Rudolph Uher à distinguer entre des
maladies très invalidantes, peu fréquentes et à forte composante génétique
probable d’une part, et des troubles fréquents et à forte composante
environnementale d’autre part15. Dans ce deuxième groupe, la
plupart des patients souffrent de plusieurs troubles (e.g. dépression et
anxiété). Il est donc très difficile d’établir des groupes de patients
homogènes, ce qui complique d’autant la recherche de dysfonctionnements
neurobiologiques associés à un trouble spécifique. De plus, il
est évident qu’un état chroniquement hyperactif, dépressif ou anxieux
affecte de nombreux réseaux neuronaux, pour ne pas dire tout le
cerveau. Dans l’état actuel des connaissances, il semble donc illusoire
d’espérer découvrir une cible moléculaire spécifiquement responsable
des troubles fréquents.

Pour les maladies psychiatriques sévères, les médicaments psychotropes
découverts dans les années 1950 et 1960 ont représenté un
progrès majeur. En revanche, les traitements médicamenteux sont peu
efficaces à long terme pour les troubles fréquents. Par exemple, les
psychostimulants sont efficaces à court terme pour alléger les symp-
La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?

11. P. M. Visscher, W. G. Hill et N. R. Wray, “Heritability in the Genomics Era-Concepts and
Misconceptions”, Nature Reviews Genetics, 2008, vol. 9, no 4, p. 255-266.
12. S. E. Hyman, “A Glimmer of Light…” art. cité, et R. Uher, “The Role of Genetic
Variation…”, art. cité.
13. K. Demyttenaere, R. Bruffaerts, J. Posada-Villa et al., “Prevalence, Severity, and Unmet
Need for Treatment of Mental Disorders in the World Health Organization World Mental Health
Surveys”, Journal of the American Medical Association (JAMA), 2004, vol. 291, no 21, p. 2581-
2590.
14. R. Uher, “The Role of Genetic Variation…”, art. cité.
15. Ibid.

58
tômes de l’hyperactivité (TDAH), mais ils ne protègent pas contre les
risques accrus de délinquance, de toxicomanie et d’échec scolaire qui
sont plus élevés (deux à quatre fois) chez les enfants souffrant du
TDAH16. De même, après un traitement par antidépresseurs, le taux de
rechute est de l’ordre de 70%17 et la différence avec un traitement
placebo n’est faiblement significative que dans les dépressions les plus
sévères18. Par contre, les psychothérapies sont considérées comme efficaces
aux États-Unis19, y compris celles se référant à la psychanalyse20.

Les progrès de l’épigénétique

L’action des gènes sur l’activité cellulaire ne dépend pas seulement de
la séquence d’ADN. L’ADN programme la synthèse des protéines, mais
l’intensité de cette transcription de l’information génique est influencée
par de nombreux facteurs environnementaux. L’épigénétique consiste à
étudier les altérations d’activité des gènes qui ne sont pas dues à des
variations de la séquence d’ADN. Elle recherche les mécanismes
moléculaires expliquant qu’un facteur environnemental, par exemple une
maltraitance sévère dans l’enfance, puisse entraîner des modifications de
l’activité génique profondes, durables et parfois transmissibles à la génération
suivante. Dans le domaine des neurosciences, les études d’épigénétique
sont en plein essor : le nombre d’articles a été multiplié par dix entre
2000 et 2010. Pourtant, les études de Victor Denenberg avaient montré
dès 1963 que le comportement de rats adultes pouvait être influencé par
les expériences vécues par leur mère pendant les premiers jours21. Des
travaux plus récents ont confirmé que la qualité des soins portés par la
mère à ses ratons influence leur comportement à l’âge adulte et ont montré
que plusieurs paramètres neurobiologiques, dont la réponse hormonale au
stress, en sont durablement affectés22. Les effets de l’environnement
La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?

16.F. Gonon, J.-M. Guilé et D. Cohen, « Le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité :
données récentes des neurosciences et de l’expérience nord-américaine », Neuropsychiatrie de
l’enfance et de l’adolescence, 2010, vol. 58, p. 273-281.
17.M. H. Trivedi, A. J. Rush, S. R. Wisniewski et al., “Evaluation of Outcomes with Citalopram
for Depression Using Measurement-Based Care in STAR*D: Implications for Clinical Practice”,
American Journal of Psychiatry, 2006, vol. 163, no 1, p. 28-40.
18. I. Kirsch, B. J. Deacon, T. B. Huedo-Medina et al., “Initial Severity and Antidepressant
Benefits: A Meta-Analysis of Data Submitted to the Food and Drug Administration”, PLoS Med,
2008, vol. 5, no 2, p. e45. J.-C. Fournier, R. J. DeRubeis, S. D. Hollon et al., “Antidepressant
Drug Effects and Depression Severity: A Patient-Level Meta-Analysis”, JAMA, 2010, vol. 303,
no 1, p. 47-53.
19. J. R. Davidson, “Major Depressive Disorder Treatment Guidelines in America and Europe”,
Journal of Clinical Psychiatry, 2010, vol. 71, suppl. E1, p. e04.
20.F. Leichsenring et S. Rabung, “Effectiveness of Long-Term Psychodynamic Psychotherapy:
A Meta-Analysis”, JAMA, 2008, vol. 300, no 13, p. 1551-1565. P. Knekt, O. Lindfors, M. A.
Laaksonen et al., “Quasi-Experimental Study on the Effectiveness of Psychoanalysis, Long-Term
and Short-Term Psychotherapy on Psychiatric Symptoms, Work Ability and Functional Capacity
During a 5-Year Follow-up”, Journal of Affective Disorders, 2011, vol. 132, p. 37-47.
21.V. H. Denenberg et K. M. Rosenberg, “Nongenetic Transmission of Information”, Nature,
1967, vol. 216, p. 549-550.
22. D. Francis, J. Diorio, D. Liu et al., “Nongenomic Transmission Across Generations of
Maternal Behavior and Stress Responses in the Rat”, Science, 1999, vol. 286, p. 1155-1158.
59

précoce s’exercent aussi bien en négatif qu’en positif : des soins maternels
de meilleure qualité ou bien des stress modérés dans les premiers
jours favorisent chez l’animal adulte la sociabilité et la résilience au
stress23. Les mécanismes moléculaires corrélés à cesmodifications épigénétiques,
comme la méthylation des gènes, commencent à être décrits chez
l’animal mais aussi chez l’homme. Par exemple, l’examen du gène codant
pour le promoteur d’un récepteur aux hormones glucocorticoïdes chez un
groupe d’hommes décédés par suicide a montré une plus grande méthylation
de ce gène et une baisse de son activité chez ceux qui avaient été
sévèrement maltraités pendant leur enfance24.

Dans un article de synthèse signé par Eric Nestler, Thomas Insel
(l’actuel directeur du NIMH) et d’autres grands noms de la psychiatrie
américaine, les auteurs soulignent que les études épigénétiques commencent
à révéler les bases biologiques de ce qui était connu depuis
bien longtemps par les cliniciens : les expériences précoces conditionnent
la santé mentale des adultes25. Après trois décennies décevantes
de recherche des causes génétiques des troubles psychiatriques, ce
nouvel axe de recherche de la psychiatrie biologique a le mérite de
remettre sur le devant de la scène les facteurs de risque environnementaux
des périodes pré et post-natales. De ce fait, les études épidémiologiques,
qui ont mis en évidence les facteurs de risques sociaux et
économiques, retrouvent du crédit ainsi que les actions préventives en
direction des jeunes enfants et de leurs parents. Un article remarquable,
paru en septembre 2010 dans la prestigieuse revue Nature
Reviews Neuroscience, discute le lien entre pauvreté et santé mentale à
partir d’une grande diversité d’études (sociologie, économie, psychologie,
psychiatrie et neurobiologie). Les auteurs concluent : « Par conséquent,
la priorité devrait être donnée aux politiques et programmes qui
réduisent le stress parental, augmentent le bien-être émotionnel des
parents et leur assurent des ressources matérielles suffisantes26. »
Pour Nestler, Insel et leurs coauteurs, les nouvelles technologies
permettront « sans doute dans un futur proche d’identifier de nouveaux
groupes de gènes et des mécanismes épigénétiques impliqués dans le
développement des maladies psychiatriques », ce qui aboutira à la
découverte de « nouvelles cibles thérapeutiques27 ». Ce bel optimisme
La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?

D. Liu, J. Diorio, J. C. Day et al., “Maternal care, Hippocampal Synaptogenesis and Cognitive
Development in Rats”, Nature Neuroscience, 2000, vol. 3, no 8, p. 799-806.
23. T. L. Bale, T. Z. Baram, A. S. Brown et al., “Early Life Programming and Neurodevelopmental
Disorders”, Biological Psychiatry, 2010, vol. 68, no 4, p. 314-319.
24. P. O. McGowan, A. Sasaki, A. C. D’Alessio et al., “Epigenetic Regulation of the Glucocorticoid
Receptor in Human Brain Associates with Childhood Abuse”, Nature Neuroscience, 2009,
vol. 12, no 3, p. 342-348.
25. T. L. Bale, T. Z. Baram, A. S. Brown et al., “Early Life Programming…”, art. cité.
26. D. A. Hackman, M. J. Farah et M. J. Meaney, “Socioeconomic Status and the Brain: Mechanistic
Insights from Human and Animal Research”, Nature Reviews Neuroscience, 2010, vol. 11,
no 9, p. 651-659.
27. T. L. Bale, T. Z. Baram, A. S. Brown et al., “Early Life Programming…”, art. cité.
60

est tempéré par Greg Miller, rédacteur de la revue Science28. Premièrement,
le chemin entre l’observation de corrélations ponctuelles et
le décryptage de chaînes causales sera certainement très long car les
méthylations et autres altérations de l’expression génique se produisent
simultanément sur de nombreux gènes. Deuxièmement, ce qui peut être
observé chez l’animal en situation expérimentalement contrôlée ne sera
pas aussi facilement observable chez l’homme en condition naturelle.
Miller signale que de nombreux groupes ont dépensé beaucoup d’efforts
et d’argent en recherches chez l’homme sans trouver de résultat positif.
Il termine son article en citant l’exaspération de Darlene Francis, l’une
des pionnières de l’épigénétique, « vis-à-vis de ces gens qui, à partir
de quelques observations chez l’animal, en déduisent que la
méthylation [des gènes] serait maintenant la cause et la solution à tout
un tas de problèmes existentiels29 ».

Les promesses de la psychiatrie biologique : tentative d’évaluation
Dans le numéro du 16 octobre 2008 de la revue Nature, Steven
Hyman titrait son article : « Une lueur d’espoir pour les troubles neuropsychiatriques30
». L’article commence par les constats déjà présentés
plus haut : «Aucune nouvelle cible pharmacologique, aucun mécanisme
thérapeutique nouveau n’a été découvert depuis quarante ans. » Steven
Hyman voit pourtant une lueur d’espoir dans l’identification de
quelques altérations géniques expliquant quelques rares cas de troubles
bipolaires, de schizophrénie et, moins rarement, d’autisme (5% des
cas). Il reconnaît que la route sera longue entre ces premiers résultats
et la mise au point d’éventuelles thérapeutiques. On peut le suivre
quand il espère des progrès significatifs en ce qui concerne la neuropathologie
de certains cas d’autisme, de schizophrénie et de retard
mental. Mais son optimisme me semble aller trop loin quand il l’étend
à l’ensemble des troubles psychiatriques.

Pour donner une idée des difficultés, il peut être intéressant de
considérer l’avancée des recherches concernant la douleur physique.
La vertu antalgique des opiacés est connue depuis l’Antiquité. Pourtant
les douleurs chroniques posent des problèmes considérables que
les actuels médicaments opiacés résolvent mal. La découverte, en 1975,
des réseaux de neurones à opiacés endogènes avait soulevé d’immenses
espoirs et certains auteurs avaient alors prédit la découverte rapide de
nouveaux médicaments plus efficaces31. Il n’en est, hélas, toujours rien
et les chercheurs commencent seulement à comprendre pourquoi : la
La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?
28. G. Miller, “Epigenetics. The Seductive Allure of Behavioral Epigenetics”, Science, 2010,
vol. 329, p. 24-27.
29. Ibid.
30. S. E. Hyman, “A Glimmer of Light…” art. cité.
31. F. W. Kerr et P. R. Wilson, “Pain”, Annual Review of Neuroscience, 1978, vol. 1, p. 83-102.
61

perception douloureuse résulterait de l’activité d’au moins deux
systèmes neuronaux antagonistes. La stimulation des récepteurs aux
opiacés endogènes par les antalgiques soulage à court terme la douleur,
mais dérégule le système pro-algésique qui met en jeu d’autres peptides
encore mal connus32. Il est évident que de nombreux circuits neuronaux
sont simultanément impliqués dans les troubles mentaux, y compris les
plus courants. Par exemple le TDAH ne se résume pas, contrairement à
ce qui est trop souvent dit, à un déficit de dopamine : de nombreux
réseaux corticaux et sous-corticaux semblent impliqués dans ce
trouble33. Puisque trente-cinq ans d’intenses recherches n’ont pas
permis à la neurobiologie de la douleur d’aboutir à de nouveaux traitements,
on mesure alors le chemin à parcourir concernant les troubles
mentaux les plus courants et qui sont sans doute les plus complexes.
Une autre manière d’évaluer la crédibilité des promesses de la psychiatrie
biologique consiste à les comparer à celles qui ont été faites
dans le domaine du cancer. Lorsque le président Kennedy a lancé en
1961 le projet Apollo de conquête de la lune, le défi technologique était
considérable. Pourtant, huit ans et vingt-cinq milliards de dollars ont
suffi pour aboutir. Suivant cet exemple, le président Nixon a lancé en
1971 la croisade contre le cancer avec l’ambition de vaincre ce fléau
en une décennie. Quarante ans plus tard et malgré cent milliards de
dollars en dépenses de recherche rien qu’aux États-Unis, les progrès
ont été plus lents que prévu34. Des avancées majeures n’ont été réalisées
que pour quelques cancers (e.g. leucémie de l’enfant). En termes
de population, la diminution de la mortalité a surtout résulté de la
prévention (e.g. lutte contre le tabagisme) et du dépistage précoce. La
biologie des cancers apparaît maintenant très complexe et multifactorielle
et nul ne peut dire quand la recherche aboutira à des
innovations thérapeutiques radicales.

La complexité du cerveau humain est telle que les défis affrontés par
la psychiatrie biologique dépassent très probablement ceux de la
biologie des cancers. Les difficultés identifiées par Steven Hyman
tiennent à l’absence de marqueur biologique, à la faiblesse des modèles
animaux et à la complexité de la génétique des maladies mentales35.
Pour l’instant, la plupart des recherches ont tenté de lier causalement
des paires d’observations, par exemple un gène et une pathologie. Selon
John Sadler, cette démarche de la génétique moléculaire a bien peu de
chance d’aboutir à la découverte de nouveaux traitements36. Comme
La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?
32. F. Simonin, M. Schmitt, J. P. Laulin et al., “RF9, a Potent and Selective Neuropeptide FF
Receptor Antagonist, Prevents Opioid-Induced Tolerance Associated with Hyperalgesia”,
Proceedings of the National Academy of Sciences, U.S.A., 2006, vol. 103, no 2, p. 466-471.
33. F. Gonon, “The Dopaminergic Hypothesis of Attention-Deficit/Hyperactivity Disorder
Needs Re-Examining”, Trends in Neuroscience, 2009, vol. 32, p. 2-8.
34. S. M. Gapstur et M. J. Thun, “Progress in the War on Cancer”, JAMA, 2010, vol. 303, no 11,
p. 1084-1085.
35. S. E. Hyman, “A Glimmer of Light…”, art. cité.
36. J. Z. Sadler, “Psychiatric Molecular Genetics…”, art. cité.
62

pour la recherche sur le cancer, un changement de paradigme s’impose.
Il faudra développer de nouveaux concepts et des outils de calculs
puissants pour rendre compte de la complexité et du caractère multifactoriel
des maladies mentales.
Le discours de la psychiatrie biologique et ses conséquences
Si tous les leaders de la psychiatrie biologique reconnaissent que la
recherche neurobiologique a pour l’instant peu apporté à la pratique
psychiatrique, la plupart continuent à prédire des progrès importants
dans un futur proche. Cette rhétorique de la promesse commence à être
critiquée. Un article publié le 18 février 2011 dans la revue Science parle
de «bulle génomique» et critique l’inflation de promesses irréalistes dans
la littérature scientifique concernant les déterminants génétiques des
maladies37. La rhétorique de la promesse en psychiatrie biologique pose
trois questions : comment ce discours abusif est-il produit, a-t-il un
impact sur le public et quelles en sont les conséquences sociales ?
La déformation des conclusions dans la littérature scientifique
Les chercheurs constatent qu’il existe souvent une distance considérable
entre les observations neurobiologiques et les conclusions abusives
tirées par les médias. Ils s’indignent alors du manque de
professionnalisme des journalistes. Pourtant un examen attentif montre
que les neurobiologistes contribuent à cette déformation du message
puisqu’elle apparaît tout d’abord au sein même de nombreux articles
scientifiques. Nous avons distingué trois types de déformations que
nous avons étudiées dans le cadre d’une analyse de la littérature
concernant la neurobiologie de l’hyperactivité (TDAH38). Le premier
type, heureusement rare, consiste en incohérences flagrantes entre
résultats et conclusions.

Dans le deuxième type, une conclusion forte est affirmée dans le
résumé en omettant de mentionner aussi les données qui relativisent
la portée de la conclusion. Pour illustrer cette déformation, nous avons
analysé l’ensemble des résumés mentionnant une association significative
entre le TDAH et les allèles du gène codant pour le récepteur
D4 de la dopamine. Selon les méta-analyses récentes, cette association
est statistiquement significative, mais confère un risque faible : 23%
des enfants souffrant du TDAH sont porteurs de l’allèle 7-R mais
également 17% des enfants en bonne santé. Parmi les résumés qui
affirment une association forte, 80% omettent de mentionner qu’elle
La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?
37. J. P. Evans, E. M. Meslin, T. M. Marteau et al., “Deflating the Genomic Bubble”, art. cité.
38. F. Gonon, E. Bézard et T. Boraud, “Misrepresentation of Neuroscience Data Might Give
Rise to Misleading Conclusions in the Media: The Case of Attention Deficit Hyperactivity
Disorder”, PLoS ONE, 2011, vol. 6, no 1, p. e14618.
63

confère un risque faible. Il ne faut pas s’étonner alors que, dans certains
textes écrits pour le grand public, le gène du récepteur D4 soit présenté
comme un marqueur biologique du TDAH39.
Le troisième type de déformation consiste à affirmer de manière
abusive que les résultats d’études précliniques ouvrent de nouvelles
pistes thérapeutiques. Pour quantifier ce biais, nous avons analysé
l’ensemble des études réalisées chez la souris en relation avec le
TDAH40. Nous avons considéré que les perspectives thérapeutiques
étaient abusivement affirmées lorsque le lien entre ces souris et le TDAH
était uniquement basé sur des similitudes de comportements. En effet,
le TDAH est un trouble complexe, très souvent associé à d’autres
troubles (e.g. anxiété, dépression) et le comportement observé chez la
souris ne peut pas en saisir la complexité. Notre analyse montre que
des perspectives thérapeutiques étaient abusivement affirmées dans
23% des articles. De plus, la fréquence de ces affirmations abusives
augmente avec la renommée du journal. Comme les articles publiés
dans les revues les plus prestigieuses sont ceux-là mêmes qui sont
repris par les médias, ces perspectives thérapeutiques abusives
nourrissent des espoirs illusoires dans le grand public.

Les biais de publication

Un biais très fréquent dans les articles scientifiques consiste à citer
de préférence les études qui sont en accord avec les hypothèses des
auteurs. Ce biais a été récemment étudié dans un cas particulier : la
relation entre la protéine ß amyloïde musculaire et la maladie
d’Alzheimer. Greenberg a analysé le réseau des citations concernant
cette question41. Selon cette analyse, la distorsion des citations est si
considérable qu’elle « génère des dogmes non fondés ».
D’autre part, il est connu depuis longtemps que les résultats positifs
sont beaucoup plus souvent publiés que les résultats négatifs. Ce biais
est particulièrement flagrant pour les essais cliniques des médicaments
comme, par exemple, les antidépresseurs42, mais il concerne tous les
domaines de la biologie. En effet, lorsque plusieurs équipes concurrentes
s’intéressent à la même question, la première qui trouve une
relation statistiquement significative entre deux événements s’efforcera
de publier rapidement alors que celles qui n’ont pas observé de relation
significative ne publieront qu’en réponse à la première publication43.
Par exemple, la première étude portant sur la relation entre le TDAH et
La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?
39. F. Gonon, E. Bézard et T. Boraud, “Misrepresentation of Neuroscience…”, art. cité.
40. Ibid.
41. S. A. Greenberg, “How Citation Distortions Create Unfounded Authority: Analysis of a
Citation Network”, BMJ, 2009, vol. 339, p. b2680.
42. I. Kirsch, B. J. Deacon, T. B. Huedo-Medina et al., “Initial Seventy…”, art. cité.
43. J. P. Ioannidis, “Contradicted and Initially Stronger Effects in Highly Cited Clinical
Research”, JAMA, 2005, vol. 294, no 2, p. 218-228.
64

le taux d’expression de la protéine transportant la dopamine a été
publiée en 1999 dans The Lancet et a montré une augmentation de 70%
de ce taux chez les patients44. Les études ultérieures ont rapporté des
effets plus faibles puis nuls45. Une étude longitudinale de plusieurs
dizaines de méta-analyses a mis en évidence la généralité du phénomène
: la première étude publiée rapporte très souvent un effet plus
spectaculaire que les études ultérieures46. Du point de vue scientifique,
il n’y a rien de choquant à constater que la plupart des relations supposées
entre deux observations ne sont pas confirmées47. Le problème
surgit avec la médiatisation : comme les études initiales sont plus
souvent publiées dans des revues prestigieuses48 elles sont bien plus
largement médiatisées que les études ultérieures. Ainsi le public, y
compris les médecins et les politiques, entend parler de ces découvertes
initiales spectaculaires, mais n’est pas informé qu’elles sont souvent
invalidées ultérieurement.

Un vocabulaire qui prête à confusion

Le vocabulaire utilisé dans les articles scientifiques produit luimême
des interprétations erronées. Par exemple, on pouvait lire dans
Le Monde du 2 octobre 2010 un article intitulé « La génétique impliquée
dans l’hyperactivité ». Cet article se faisait l’écho d’une étude
publiée le 30 septembre 2010 dans The Lancet qui observait une plus
grande fréquence de délétions et duplications sur les chromosomes des
enfants souffrant du TDAH49. Les auteurs avaient observé ces anomalies
chez 12% des enfants affectés et chez 7% des enfants en bonne santé.
Comme rien ne prouve qu’elles ont été la cause du TDAH chez les
enfants qui en étaient porteurs, il s’agissait donc d’une pure corrélation.
Le terme « impliqué » utilisé par le journal Le Monde est la traduction
de l’un de ces nombreux mots imprécis utilisés si souvent dans la
littérature scientifique tels involved, play a role ou take part. Toutes ces
expressions n’affirment pas ouvertement un lien causal, mais en
suggèrent la possibilité alors que les faits observés ne sont le plus
souvent que des corrélations. Ces imprécisions de vocabulaire affectent
la compréhension du grand public, mal préparé à distinguer une
éventualité d’une preuve scientifique de lien causal.
La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?
44. D. D. Dougherty, A. A. Bonab, T. J. Spencer et al., “Dopamine Transporter Density in
Patients with Attention Deficit Hyperactivity Disorder”, The Lancet, 1999, vol. 354, p. 2132-2133.
45. F. Gonon, “The Dopaminergic Hypothesis…”, art. cité.
46. J. P. Ioannidis et O. A. Panagiotou, “Comparison of Effect Sizes Associated with Biomarkers
Reported in Highly Cited Individual Articles and in Subsequent Meta-Analyses”, Journal of the
American Medical Association, 2011, vol. 305, no 21, p. 2200-2210.
47. J. P. Ioannidis, “Why Most Published Research Findings are False”, PLoS Med, 2005,
vol. 2, no 8, p. e124.
48. Id., “Contradicted and Initially Stronger Effects…”, art. cité.
49. N. M. Williams, I. Zaharieva, A. Martin et al., “Rare Chromosomal Deletions and Duplications
in Attention-Deficit Hyperactivity Disorder: A Genome-Wide Analysis”, The Lancet, 2010,
vol. 376, p. 1401-1408.
65

Les conséquences sociales de la distorsion du discours
Une étude en population générale a montré que, de 1996 à 2006, le
pourcentage d’Américains convaincus que les troubles mentaux comme
la dépression ou l’alcoolisme sont des maladies du cerveau d’origine
génétique est passé de 54% à 67%50. Les autorités de santé publique
s’en sont longtemps réjouies, car cette conception neurobiologique était
supposée diminuer la stigmatisation des patients. Les enquêtes de
terrain aux États-Unis montrent que c’est l’inverse : les personnes qui
la partagent ont une plus forte réaction de rejet vis-à-vis des malades
et sont plus pessimistes quant aux possibilités de guérison51.
Même si les recherches en neurosciences les plus récentes permettent
d’entrevoir comment les facteurs environnementaux modifient
la neurobiologie, le grand public semble interpréter « une base neurobiologique
» d’un trouble mental comme excluant des causes psychologiques
ou sociales. La mise en avant des causes neurobiologiques
supposées de ces maladies pousse donc à minimiser leurs déterminants
environnementaux et à ignorer les mesures de prévention correspondantes.
Par exemple, si le TDAH est considéré comme une maladie
due à un déficit en dopamine d’origine principalement génétique, il n’y
a donc pas d’action préventive possible. Or de nombreuses conditions
environnementales sont des facteurs de risque pour le TDAH: naissance
prématurée, mère adolescente, pauvreté, faible niveau d’éducation des
parents52. À niveau de vie comparable, plus une société est inégalitaire,
plus ces facteurs de risque augmentent. La prévention du TDAH résulte
donc au moins en partie de choix politiques.

La psychiatrie biologique dans le contexte nord-américain

Le discours réductionniste de la psychiatrie biologique n’est pas
l’apanage de la société nord-américaine, mais c’est là qu’il a trouvé sa
plus large expression. Pour appréhender les forces sous-jacentes à ce
discours, il peut donc être utile de le replacer dans son contexte. L’OMS
a étudié en 2003 la prévalence des troubles mentaux dans différents
pays grâce à une enquête en population générale par questionnaire
standardisé. Les résultats ont été publiés dans le fameux JAMA et
révèlent une prévalence plus élevée aux États-Unis que dans les pays
européens53. Cette différence est particulièrement nette si l’on consi-
La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?
50.B. A. Pescosolido, J. K. Martin, J. S. Long et al., “‘A Disease Like any Other’?…”, art. cité.
51. S. P. Hinshaw et A. Stier, “Stigma as Related to Mental Disorders”, Annual Review of
Clinical Psychology, 2008, vol. 4, p. 367-393. B. A. Pescosolido, J. K. Martin, J. S. Long et al.,
“‘A Disease Like any Other’?…”, art. cité.
52. F. Gonon, J.-M. Guilé et D. Cohen, « Le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité…
», art. cité.
53. K. Demyttenaere, R. Bruffaerts, J. Posada-Villa et al., “Prevalence, Severity, and Unmet
Need for Treatment…”, art. cité.
66

dère les troubles sévères dont on peut penser qu’ils ont été mieux
identifiés par les enquêteurs. Leur prévalence était de 7,7% aux États-
Unis, de 2,7% en France et de 1,6% en moyenne dans six pays européens
(Belgique, France, Allemagne, Italie, Hollande, Espagne). Deux
types de cause pourraient contribuer à cette importante différence de
prévalence. Premièrement, la santé mentale des Américains pourrait
être réellement plus mauvaise que celle des Européens. Deuxièmement,
des facteurs sociaux et culturels pourraient favoriser une plus grande
prise en compte médicale des problèmes psychiques aux États-Unis.

La santé mentale des Américains

est-elle réellement plus mauvaise que celle des Européens?
Pour répondre à cette question, il faudrait mettre en oeuvre d’autres
index de la santé mentale et les relier entre eux, ce qui, à ma connaissance,
n’a pas été fait. Un index qui mérite d’être mentionné est celui
du taux d’incarcération : il était en 2008 de 7,6/1 000 habitants aux
États-Unis, de 0,96/1 000 en France et de 1,07/1 000 pour la moyenne
des six pays européens. Or le pourcentage de prisonniers souffrant de
troubles psychiatriques est très élevé. Selon James Gilligan, professeur
de psychiatrie à Harvard et qui a travaillé pendant vingt-cinq ans dans
les prisons américaines, l’augmentation du taux d’incarcération aux
États-Unis pendant les trente dernières années reflète principalement
la diminution de l’offre publique de soins psychiatriques pour les plus
défavorisés54.

Une autre approche pourrait consister à considérer les causes des
troubles mentaux. Là non plus, il ne semble pas y avoir d’études comparant
l’Europe et les États-Unis. Les réflexions qui suivent ne doivent
donc être considérées que comme des pistes provisoires. Premièrement,
les enfants prématurés ont une plus grande probabilité de développer
des troubles mentaux et le taux de naissances prématurées est plus
élevé aux États-Unis (12,7%) qu’en Europe (5 à 9%55). Deuxièmement,
selon des études américaines, les enfants nés de mères adolescentes
présentent un risque beaucoup plus élevé de troubles mentaux56. Or,
selon l’OMS, le taux de naissance pour 1000 adolescentes était en 2007
de 42 aux États-Unis, de 10,5 en France et de 9,2 pour la moyenne des
six pays européens. L’écart entre les États-Unis et l’Europe continentale
est encore plus flagrant (facteur 10) si l’on considère les très jeunes
mères (15-17 ans). Aux États-Unis comme en France, les mères
La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?
54. J. Gilligan, “The Last Mental Hospital”, Psychiatry Quarterly, 2001, vol. 72, no 1, p. 45-
61.
55. R. L. Goldenberg, J. F. Culhane, J. D. Iams et al., “Epidemiology and Causes of Preterm
Birth”, The Lancet, 2008, vol. 371, p. 75-84.
56. M. M. Black, M. A. Papas, J. M. Hussey et al., “Behavior Problems Among Preschool Children
Born to Adolescent Mothers: Effects of Maternal Depression and Perceptions of Partner Relationships”,
Journal of Clinical Child and Adolescent Psychology, 2002, vol. 31, no 1, p. 16-26.
67
adolescentes cumulent les handicaps : pauvreté, solitude, faible niveau
d’éducation57. Il est donc bien difficile de savoir si le risque élevé de
troubles mentaux chez leurs enfants est intrinsèquement dû à leur
immaturité ou à leur statut socio-économique. Or, troisièmement, dans
les pays riches la pauvreté augmente le risque de troubles mentaux58.
L’épidémiologiste Richard Wilkinson a montré une relation positive
entre l’ampleur des différences de revenu et l’écart d’espérance de vie
entre les plus riches et les plus pauvres ainsi que le taux d’homicide59.
Cette relation est particulièrement significative lorsqu’il compare les
différents États américains entre eux. S’appuyant sur de nombreux
exemples, il soutient l’idée que, dans les pays riches, des inégalités
trop fortes produisent chez ceux qui vivent au bas de l’échelle sociale
un fort sentiment d’insécurité et d’humiliation. Cette situation de stress
chronique entraîne des troubles mentaux (anxiété, dépression, paranoïa)
et leurs conséquences somatiques (maladies cardiovasculaires, etc.)
expliquant ainsi le lien entre pauvreté relative et faible espérance de
vie60. Pour les mêmes raisons, James Gilligan, lorsqu’il était conseiller
du président Clinton, a recommandé la diminution des écarts de revenu
comme première mesure de lutte contre la violence61. Au total, puisque
les inégalités sociales sont plus marquées aux États-Unis que dans les
pays d’Europe continentale62, elles pourraient donc contribuer à la
différence de prévalence des troubles mentaux.

La souffrance psychique
est-elle plus largement médicalisée aux États-Unis?

Plusieurs auteurs américains ont dénoncé l’influence de l’industrie
pharmaceutique dans la médicalisation excessive de la souffrance
psychique63. Par exemple la revue PLoS Medicine a consacré son
numéro d’avril 2006 à la « fabrication » des maladies et, parmi les six
exemples présentés dans ce numéro, cinq relevaient d’un traitement
par un médicament psychotrope. D’autre part, l’intensité de la médicalisation
dépend aussi des règles sociales : aux États-Unis, le diagnostic
de trouble mental donne des droits. Par exemple, si un enfant américain
La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?
57. S. Singh, J. E. Darroch et J. J. Frost, “Socioeconomic Disadvantage and Adolescent
Women’s Sexual and Reproductive Behavior: The Case of Five Developed Countries”, Family
Planning Perspectives, 2001, vol. 33, no 6, p. 251-258 et 289.
58. C. Muntaner, W.W. Eaton, R. Miech et al., “Socioeconomic Position and Major Mental
Disorders”, Epidemiologic Reviews, 2004, vol. 26, p. 53-62. D. A. Hackman, M. J. Farah et M. J.
Meaney, “Socioeconomic Status and the Brain…”, art. cité.
59. R. Wilkinson, L’égalité c’est la santé, Paris, Demopolis, 2010.
60. Ibid.
61. J. Gilligan, “Violence in Public Health and Preventive Medicine”, The Lancet, 2000,
vol. 355, p. 1802-1804.
62. R. Wilkinson, L’égalité c’est la santé, op. cit.
63.E. S. Valenstein, Blaming the Brain, New York, The Free Press, 1988. A.V. Horwitz et
J. C.Wakefield, The Loss of Sadness: How Psychiatry Transformed Normal Sorrow Into Depressive
Disorder, Oxford, Oxford University Press, 2007.
68

a des difficultés scolaires, il a droit à une assistance personnalisée à
condition qu’il ait été diagnostiqué comme souffrant d’un trouble handicapant
comme le TDAH.

On peut dès lors formuler une hypothèse : l’intensité de la médicalisation
des troubles psychiques pourrait dépendre aussi du type de
démocratie. L’égalité des citoyens est inhérente à la démocratie et
François Dubet distingue deux conceptions de l’égalité. Les pays anglosaxons
la pensent comme une égalité des chances à la naissance alors
que les pays d’Europe continentale envisagent plutôt une égalité des
places où l’écart des conditions socio-économiques est raboté par la
redistribution64. Comme l’accès des enfants défavorisés aux classes
supérieures de la société est encore plus improbable aux États-Unis
qu’en Europe65, l’idéal américain se heurte à une réalité de plus en
plus insoutenable. La psychiatrie biologique serait alors convoquée
pour démontrer que l’échec social des individus résulte de leur
handicap neurobiologique.

Pour soutenir mon hypothèse selon laquelle il s’agit là d’un point de
vue plutôt anglo-saxon, j’ai examiné la littérature scientifique
concernant les deux théories qui s’affrontent depuis longtemps pour
expliquer la plus grande prévalence des troubles mentaux dans les
familles à faible niveau socio-économique. Ou bien les conditions
sociales défavorables génèrent les troubles (social causation) ou bien
l’individu souffrant d’un handicap mental réussit moins bien dans la
compétition sociale et transmet ce handicap à ses enfants (social
selection). Il est frappant de constater que parmi les 195 articles66 évoquant
ou discutant ces théories depuis 1967, 101 émanent d’équipes
américaines. La contribution des autres pays anglo-saxons (39 articles)
dépasse celle des pays d’Europe continentale (29 articles). Il faut
signaler que ces recherches ont progressivement précisé les champs de
validité de ces deux théories. La seconde (social selection) s’appliquerait
aux maladies psychiatriques les plus sévères (schizophrénie) alors que
la première (social causation) expliquerait les troubles fréquents67.
La psychiatrie biologique face aux défis de la société américaine
Dans son éditorial de janvier 2004, Julio Licinio, le rédacteur en
chef de l’importante revue Molecular Psychiatry, s’inquiétait du
contraste entre une recherche en neurosciences en pleine expansion et
La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?
64. F. Dubet, les Places et les Chances : repenser la justice sociale, Paris, Le Seuil, 2010.
65. Ibid.
66.Ces articles ont été collectés en janvier 2011 via la base de données PubMed avec les mots
clés : social, causation, selection, mental disorders.
67. B. P. Dohrenwend, I. Levav, P. E. Shrout et al., “Socioeconomic Status and Psychiatric
Disorders: The Causation-Selection Issue”, Science, 1992, vol. 255, p. 946-952. R. Uher, “The
Role of Genetic Variation…”, art. cité.
69

la dégradation de l’offre de soin en santé mentale aux États-Unis68.
Dans des cliniques équipées des techniques les plus sophistiquées, le
nombre de lits et la durée d’admission des patients ne cessent de
diminuer, si bien que « le système pénal [américain] est maintenant la
première ressource de soins psychiatriques69 ». En particulier, « la
diminution du temps d’hospitalisation empêche l’évaluation des effets
thérapeutiques des médicaments psychotropes », ce qui est aussi
dommageable pour « la qualité des soins et la formation des étudiants
en psychiatrie70» que pour la recherche clinique.

Comme le dit François Dubet, « les inégalités font mal » et la politique
américaine de santé mentale, si elle n’arrange rien, semble même
lourde de menaces à long terme pour les plus défavorisés. En effet,
plusieurs auteurs se sont inquiétés de l’augmentation rapide de la
prescription d’antipsychotiques chez les enfants américains71. Elle
concernait 0,27% des enfants en 1993 et 1,44% en 2003. Or ce taux
de prescription est très inégalement réparti : en 2004, il était inférieur
à 0,90% pour les enfants dont les familles avaient les moyens de se
payer une assurance privée, et grimpait à 4,2% chez ceux dont les
familles moins fortunées étaient assurées par Medicaid72. En France,
ce taux était en 2004 de 0,33%73. Les antipsychotiques sont une classe
de médicaments destinés aux schizophrènes. Ils présentent de nombreux
et sérieux effets secondaires, en particulier chez l’enfant : prise
de poids, diabète, problèmes moteurs de type parkinsonien, somnolence74.
Leurs effets à long terme sur le développement psychique et
intellectuel de l’enfant sont d’autant plus mal connus que leur prescription
en pédiatrie n’a été approuvée par l’autorité régulatrice américaine
(FDA) que pour de rares indications (schizophrénie précoce, manie,
irritabilité associée à l’autisme). Les trois quarts des prescriptions
d’antipsychotiques concernent des enfants américains qui ne relèvent
pourtant pas de ces diagnostics rares75. Quel sera leur avenir?
Réussiront-ils à s’assumer en tant qu’adultes autonomes ou risquentils
de grossir les rangs des victimes et des laissés-pour-compte ?
La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?
68. J. Licinio, “A Leadership Crisis in American Psychiatry”, Molecular Psychiatry, 2004,
vol. 9, no 1, p. 1.
69. Ibid.
70. Ibid.
71. M. Olfson, C. Blanco, L. Liu et al., “National Trends in the Outpatient Treatment of
Children and Adolescents with Antipsychotic Drugs”, Archives of General Psychiatry, 2006, vol.63,
no 6, p. 679-685.
72. S. Crystal, M. Olfson, C. Huang et al., “Broadened use of Atypical Antipsychotics: Safety,
Effectiveness, and Policy Challenges”, Health Affairs (Millwood), 2009, vol. 28, no 5, p. 770-781.
73. E. Acquaviva, S. Legleye, G. R. Auleley et al., “Psychotropic Medication in the French
Child and Adolescent Population: Prevalence Estimation from Health Insurance Data and National
Self-Report Survey Data”, BMC Psychiatry, 2009, vol. 9, p. 72-78.
74. C. U. Correll, “Assessing and Maximizing the Safety and Tolerability of Antipsychotics
Used in the Treatment of Children and Adolescents”, Journal of Clinical Psychiatry, 2008, vol.69,
suppl. 4, p. 26-36.
75. S. Crystal, M. Olfson, C. Huang et al., “Broadened use of Atypical…”, art. cité.
70

Depuis une trentaine d’années et l’arrivée de Ronald Reagan à la
présidence, les inégalités sociales ont beaucoup augmenté aux États-
Unis76 et le taux d’incarcération y a été multiplié par plus de cinq. Dans
le même temps, l’offre publique de soin en santé mentale et, de manière
générale, toutes les aides sociales publiques ont été réduites. Ces
facteurs ont probablement contribué à augmenter la prévalence des
troubles psychiatriques aux États-Unis, en particulier chez les plus
défavorisés. D’autre part, malgré des budgets en expansion, notamment
pendant la « décennie du cerveau » au cours des années 1990, les
recherches en psychiatrie biologique n’ont que très peu bénéficié à la
pratique clinique. Au total, cette politique globale concernant le soin
et la recherche en santé mentale semble donc plutôt inefficace et sa
persistance depuis trois décennies suggère qu’elle est moins guidée par
les faits que par la défense implicite de l’idéal anglo-saxon qui
privilégie l’égalité des chances.
!
Les causes des troubles mentaux peuvent être appréhendées de
plusieurs points de vue qui ne sont pas mutuellement exclusifs et possèdent
chacun leur pertinence : neurobiologique, psychologique et
sociologique. Toute maladie, même la plus somatique, affecte le patient
de manière unique. A fortiori la souffrance psychique ne peut trouver
son sens et son dépassement que dans l’histoire singulière de la
personne. Comme le disait le neurobiologiste Marc Jeannerod, « le
paradoxe est que l’identité personnelle, bien qu’elle se trouve
clairement dans le domaine de la physique et de la biologie, appartient
à une catégorie de faits qui échappent à la description objective et qui
apparaissent alors exclus d’une approche scientifique. Il n’est pas vrai
qu’il est impossible de comprendre comment le sens est enraciné dans
le biologique. Mais le fait de savoir qu’il y trouve ses racines ne garantit
pas qu’on puisse y accéder77 ».

Les promoteurs d’une neurobiologie réductionniste affirment la
supériorité de leur approche parce qu’elle serait plus scientifique. Je
conteste cette prétention car la psychologie et la sociologie, si elles sont
moins objectives, n’en sont pas moins rationnelles. Quant à leur
pertinence vis-à-vis des maladies mentales et de la souffrance psychique,
la comparaison avec la neurobiologie ne penche guère pour
l’instant en faveur de cette dernière. Je reprends donc pour le compte
de la psychiatrie biologique les recommandations de ceux qui
dénoncent la « bulle génomique78 ». Premièrement, le financement de
La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?
76. F. Dubet, les Places et les Chances…, op. cit.
77. M. Jeannerod, la Nature de l’esprit, Paris, Odile Jacob, 2002.
78. J. P. Evans, E. M. Meslin, T. M. Marteau et al., “Deflating the Genomic Bubble”, art. cité.
71

la recherche doit respecter un équilibre entre sciences biologiques et
sciences humaines. Deuxièmement, les chercheurs sont aussi responsables
que les journalistes de la qualité de l’information reçue par le
grand public et doivent respecter une éthique de la communication
scientifique. Au-delà de cette conclusion, il me semble que ces
réflexions pourraient nourrir deux débats plus politiques.

Santé mentale et modèle démocratique

Pour réaliser l’idéal d’égalité des citoyens, les démocraties peuvent
favoriser soit l’égalité des chances soit l’égalité des places. Comme l’a
montré François Dubet, chaque option a ses avantages et ses inconvénients.
Cependant, pour que ce choix puisse être assumé en connaissance
de cause, il importe d’en mesurer les coûts à long terme. Il me
semble que l’option « égalité des chances » est plus pathogène du point
de vue de la santé mentale. De plus, les troubles mentaux ayant
tendance à se transmettre d’une génération à l’autre, un écart minime
dans le caractère pathogénique d’une société peut avoir des effets à
longs termes considérables. On ne peut donc que souhaiter que le lien
entre santé mentale et système démocratique fasse l’objet d’études
systématiques. En tout cas, mon point de vue rajoute un argument au
plaidoyer de François Dubet en faveur du modèle démocratique favorisant
l’égalité des places. En effet, puisque « l’égalité, c’est la santé »,
une politique qui limite l’ampleur des inégalités sociales pourrait bien
être à long terme « la meilleure manière de réaliser l’égalité des
chances79 ».

Pour l’indépendance de la psychiatrie vis-à-vis de la neurologie
Pour Jacques Hochmann, la spécificité du psychiatre réside en ce
qu’il doit affronter au quotidien trois paradoxes. Premièrement, bien
que formé à la médecine somatique – et cette formation est nécessaire –,
la neurobiologie actuelle ne le guide guère dans sa démarche.
Deuxièmement, alors que pour la médecine somatique la frontière entre
le malade et le bien portant est nette, chez le patient en psychiatrie,
même le plus fou, il y a toujours une partie saine, une conscience au
moins partielle de sa folie. Enfin, troisièmement, dans ses décisions
thérapeutiques, le psychiatre doit préserver non seulement les intérêts
du patient, mais aussi ceux de son entourage et de la société. Cette
spécificité de la psychiatrie justifie sa séparation d’avec la neurologie
et ne devrait pas être remise en cause tant que le premier paradoxe ne
sera pas résolu. Or rien n’annonce de progrès majeurs en psychiatrie
biologique pour les prochaines décennies.

La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?
79. F. Dubet, les Places et les Chances…, op. cit.
72

La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?
73
Je plaide donc pour une recherche en neurosciences dont la
créativité ne serait pas bridée par des objectifs thérapeutiques à court
terme, pour une pratique psychiatrique nourrie par la recherche
clinique et pour une démédicalisation de la souffrance psychique. Il
me semble que, plus que les États-Unis, les pays européens ont su
préserver les compétences nécessaires à ces deux derniers objectifs.
C’est une telle voie que nous devrions continuer à explorer.

François Gonon
Je remercie Erwan Bézard, Thomas Boraud, David Cohen, François Dubet,
Alain Ehrenberg, Annie Giroux-Gonon et Jacques Hochmann pour leurs
encouragements et leurs suggestions.

La psychothérapie des psychoses

La psychothérapie des psychoses
Conférence du Dr Jean-Jacques PINTO, psychanalyste
à l’hôpital de jour d’Aubagne (Bouches-du-Rhône)
le jeudi 24 septembre 2009

1) Types de psychoses

Pour se faire une idée de la ou des psychoses, l’argument d’autorité ne vaut pas lorsqu’on a un minimum d’esprit scientifique(1*) Des commentaires de Freud, Lacan, et leurs successeurs, sur le cas Schreber, nous ne retiendrons donc que ce qui tient la route cliniquement ou logiquement.

quelques erreurs chez Freud

Nous sommes redevables à Freud d’avoir inventé la psychanalyse, mais cela ne l’a pas empêché de commettre des erreurs. Seul un acte de (mauvaise) foi incompatible avec une démarche scientifique pourrait chercher à les perpétuer. Ainsi

– Freud dit que « la pulsion s’étaie sur le besoin », par exemple la bouche deviendrait une zone érogène (pulsion orale : sucer son pouce, mâcher du chewing-gum, fumer, etc.) parce qu’elle intervient tout d’abord pour satisfaire la faim. Mais l’échographie nous montre désormais le fœtus suçant son pouce in utero alors que, « sous perfusion » grâce au cordon ombilical, il ne connaît pas encore la faim.

– Freud, étudiant le cas du Président Schreber (autobiographie : « Mémoires d’un névropathe ») le nomme paranoïa (dementia paranoides), juxtaposant deux diagnostics que la clinique française classique oppose :
a) la paranoïa : psychose chronique systématisée, non déficitaire, avec interprétations ou intuitions délirantes, mais sans hallucinations, et
b) la schizophrénie paranoïde (dementia praecox paranoides) : psychose chronique non systématisée, déficitaire, avec hallucinations, interprétations ou intuitions délirantes.

Ainsi pour des raisons extra scientifiques (rivalité avec Bleuler, etc.) il considère qu’il s’agit d’une psychose unique, à deux versants selon que l’emporte la déconstruction (schizophrénie) ou la reconstruction (paranoïa). L’observation clinique et certains arguments logiques que nous allons développer semblent prouver le contraire.

– Enfin toujours Freud, bien qu’il fasse preuve d’ingéniosité dans les transformations grammaticales de l’énoncé « je l’aime » supposé sous-jacent aux diverses variétés de paranoïa, commet l’erreur de voir à son origine une homosexualité sous-jacente, ce que Lacan réfutera.

quelques erreurs chez Lacan

Nous sommes redevables à Lacan de « l’inconscient structuré comme un langage », mais lui aussi a commis des erreurs qu’il convient de dissiper pour faire évoluer la question.

– Lacan réfute à juste titre la thèse freudienne de l’homosexualité sous-jacente dans la psychose de Schreber. Son retour à Freud ne l’empêche pas d’écrire (Écrits II, p. 83) : «Nous croyons pouvoir dire que Freud a ici failli à ses propres normes et de la façon la plus contradictoire […]. Cette défaillance a sa raison dans la nécessité, soit dans le fait que Freud n’avait pas encore formulé l'{introduction au narcissisme.»}
Il lui substitue une hypothèse plus radicale, que nous tenterons d’étayer plus loin, sur l’absence d’investissement maternel (si l’on entend au sens lacanien par phallus le complément imaginaire du manque de la mère observé ailleurs que dans la psychose) : « Sans doute la divination de l’inconscient a-t-elle très tôt averti le sujet que, faute de pouvoir être le phallus qui manque à la mère, il lui reste la solution d’être la femme qui manque aux hommes. C’est même là le sens de ce fantasme, dont la relation a été très remarquée sous sa plume et que nous avons cité plus haut de la période d’incubation de sa seconde maladie, à savoir l’idée «qu’il serait beau d’être une femme en train de subir l’accouplement. »

– Il tire des textes de Freud le terme de Verwerfung (rejet), qu’il traduit par forclusion, ce qui, outre la pertinence du concept, présente l’avantage de doter la psychose d’un mécanisme spécifique, comme la Verneinung (dénégation) pour la névrose et la Verleugnung (déni) pour la perversion.

– Mais pour des raisons complexes (entre autres la fidélité à Freud), il semble considérer qu’il n’existe qu’une seule psychose, la paranoïa (le terme de dementia paranoïdes disparait), dénomination qui chez ses disciples sera indécrottablement attachée au nom de Schreber (« la paranoïa du Président Schreber »)… Alors qu’il s’agit cliniquement d’une forme rare de schizophrénie tardive (après 50 ans) d’abord hébéphréno-catatonique puis paranoïde, cicatrisant ensuite favorablement en une paraphrénie : cette psychose non systématisée, donc toujours aux antipodes de la paranoïa, juxtapose un délire fantastique (saga spatio-temporelle style Dunes ou Le seigneur des anneaux) à une parfaite adaptation au réel, compatible pour Schreber avec la reprise de son activité de juge grâce à un psychiatre fort compréhensif pour l’époque.

– Lacan (Écrits II, p. 84) reconnaît pourtant, pour la première phase : « Pour nous, nous pouvons nous contenter de l’attestation que nous en apportent les certificats médicaux, en nous donnant au moment convenable le tableau du patient plongé dans la stupeur catatonique », syndrome présent dans l’hébéphréno-catatonie mais incompatible avec la paranoïa.

– Enfin, malgré son brillant exposé, Lacan, comme Freud qu’il prolonge et corrige en partie, tire bien moins d’éléments du texte de Schreber qu’il n’est possible de le faire, tant ce texte est riche et détaillé. Un travail d’équipe s’aidant de l’informatique s’imposerait ici pour mener à bien une étude exhaustive de ce délire.

hystérie / névrose obsessionnelle

Du point de vue empirique, la clinique française rend bien mieux compte des faits d’observation (cette mise au point sur la nosographie, et les raisons qu’avaient Freud et Lacan de la dénier, ne peut prendre place ici et fera l’objet d’un texte dédié) : il n’y a pas une mais deux psychoses chroniques opposées : paranoïa et schizophrénie. Seule la seconde (ainsi que les bouffées délirantes) peut jusqu’à nouvel ordre bénéficier d’une psychothérapie.

– a) Il y a le fou complètement « fondu » : le schizophrène, liquéfié, vaporisé, qu’on étiquetait aux temps héroïques « dément précoce » tant la dissociation (idéo-verbale, affective et comportementale) aboutit à un « déficit » mimant la déchéance cérébrale. Dans les cas relativement favorables (schizophrénie paranoïde), il y a reconstruction partielle et anarchique d’une identité délirante « non systématisée », avec hallucinations. Freud range avec raison cette psychose, où domine la déconstruction, du côté de l’hystérie (inconsistance du moi).

– b) Il y a à l’inverse le fou complètement « givré » : le paranoïaque, pris en masse, monolithique, inébranlable dans sa conviction délirante. Il passe insensiblement du caractère paranoïaque à la psychose proprement dite, sans qu’on trouve trace d’un effondrement préalable suivi d’une reconstruction « en béton ». Freud, qui a tort de ne pas y voir une psychose autonome opposée à la première, la range toutefois avec raison du côté de la névrose obsessionnelle (hypertrophie du moi).

– c) diverses consistances de pâte
Entre les deux extrêmes il y a les diverses consistances de « pâte », depuis l’hystérique psychoplastique, malléable, influençable jusqu’à l’obsessionnel psychorigide, sans souplesse, en passant par la « bonne pâte », le sujet non-névrosé (qu’il vaut mieux éviter d’appeler « normal » car il est minoritaire en face des « normosés » majoritaires …).

Une hypothèse, étayée par de nombreuses observations et développée plus bas, fait correspondre l’éventail des structures mentales au degré d’investissement de l’enfant par les parents. Nous pouvons donc à présent dessiner la « marguerite » en modifiant légèrement le nom des pétales :

je t’aime …

– pas du tout > très peu > couci-couça > beaucoup > passionnément > à la folie
– schizophrène > hystérique > phobique > non-névrosé > obsessionnel > paranoïaque

Cette échelle des degrés de l’investissement parental fera éventuellement l’objet d’une prochaine conférence sur l’Analyse des logiques subjectives.

Si seule la schizophrénie (ainsi que les bouffées délirantes) peut bénéficier d’une psychothérapie, c’est parce que, comme on le verra, on peut combler un manque même considérable, mais on ne sait pas fissurer un bloc sans faille.


2) trois identifications, trois niveaux de structure psychique

Recourons pour commencer à l’analogie de l’ordinateur, contestable dans ses prolongements, mais fort utile dans un premier temps « pédagogique » : l’esprit est au corps ce que le programme (« software ») est à l’ordinateur (« hardware »).

– De même que l’ordinateur à sa sortie d’usine est quasiment vide, et ne pourra donc assurer une diversité de fonctions que si on lui apporte différents programmes rédigés grâce aux langages de programmation (qui sont plutôt des codes), le corps à la naissance est pourvu de fonctions psychiques minimales, mais l’esprit avec sa diversité de fonctions ne lui viendra que des apports surtout verbaux de l’entourage (langage humain), avant que la trace de ces apports ne soit-elle même rendue inaccessible (refoulement) par certains apports d’un type particulier.

– Comme à sa sortie d’usine l’ordinateur est muni de sa seule électronique, et de petits programmes résidents en mémoire morte lui permettant d’accepter – voire de solliciter – l’apport de programmes extérieurs bien plus élaborés, à sa naissance, le corps est muni de son seul équipement héréditaire, avec – selon la théorie de l’attachement (2*) – de petits programmes résidents dans le cerveau lui permettant de solliciter l’apport extérieur non seulement de réponses à ses besoins, mais aussi de modèles de comportement bien plus élaborés, qui constituent le processus d’humanisation – que les psychanalystes préfèrent nommer processus d’identification.

Si l’on conserve la métaphore, de même qu’une erreur de programmation n’a rien à voir avec une panne électronique, la logique des fantasmes et de l’inconscient n’a rien à voir avec les lois de l’anatomie et de la physiologie en jeu dans le fonctionnement normal ou pathologique du corps.

Lacan nomme Symbolique l’ordre du langage, radicalement autre que le corps, d’où sa dénomination d’Autre avec un grand A, ou « grand Autre ». On peut se faire une idée de son extériorité par rapport au Réel biologique du corps en pensant au monolithe noir « extraterrestre » au début du film 2001, l’Odyssée de l’Espace de Stanley Kubrick. Dans un environnement désertique, un groupe de singes survit partagé en bandes rivales, se nourrissant de végétaux. Un matin, ils découvrent un mystérieux monolithe noir dressé sur leur territoire. L’un d’eux, alors qu’il joue avec des os et que la Lune, le Soleil et le monolithe sont sur un même axe, s’éveille à l’intelligence en apprenant à se saisir d’un os et à frapper le sol. Le lendemain, lors d’un affrontement avec une bande adverse, les singes « éveillés » tuent un singe ennemi à l’aide de leur nouvelle arme.

Aussi bien chez le futur psychotique que chez le futur non-psychotique, la parole et le langage sont connus. Schreber entend des voix qui formulent : « N’oubliez pas que la nature des rayons est qu’ils doivent parler », et il écrit une autobiographie de plusieurs centaines de pages ! Dire (contresens trop souvent entendu) « le psychotique n’a pas accédé au Symbolique » n’est donc absolument pas fondé : ça ne pourrait se dire que de l’enfant-loup ou de l’enfant sauvage(3*). Le psychotique n’a pas accédé à quelque chose dans le Symbolique, nous allons bientôt découvrir quoi.

homéopsychie

À l’interface entre le Réel du corps percevant S (sujet biologique, « hardware ») et le Symbolique (langage où va baigner l’enfant, « software »), une « zone-tampon » va se constituer, faite d’une double épaisseur d’Imaginaire puis de Réalité psychique (fantasme), qui va permettre l’équilibre psychique, l’homéopsychie (4*) : par analogie avec la biologie (« homéostasie », « homéothermie »), ce terme d’homéopsychie désigne la stabilité psychique relative du sujet non-psychotique. La présence de ce tampon aura pour effet de filtrer à la manière de lunettes de soleil la perception du Réel par le corps (5*).

Réel (perceptions) <-> filtre <-> Symbolique

Les trois identifications qui génèrent la structure psychique permettent de comprendre comment va se constituer cette zone-tampon. Le terme d’identification (qui désigne à la fois le processus et son résultat) est ici préférable à celui de personnalité, qui repose sur le présupposé de la personne, de l’individu psychique.

– 1) Première identification. La parole entre en répétition d’elle-même, traversant le sujet physique ; « ça parle », et ça parle « tout seul », comme on dit « il pleut », « il » étant impersonnel : il n’y a pas d’auteur à la parole, le sujet ne se reconnaît pas comme auteur de aaaaaaaaa. Naissance de l’automatisme de répétition.

– 2) Deuxième identification. Elle fonde depuis le dire du parent (le nom propre, les pronoms personnels, difficiles à acquérir) la conviction de l’enfant d’être quelqu’un, une entité, un tout, une personne, un individu, un moi, ce dont il ne peut faire l’expérience directe.
Faute d’une garantie verbale (le dire parental mémorisé pour la vie), cette conviction ne tient pas : chez le schizophrène, où ce dire a manqué, la dépersonnalisation s’accompagne de convictions inverses (et rebelles à l’expérience) : que son image n’est pas la sienne, ou est éclatée, ou a disparu (signe du miroir), qu’il n’est pas une entité séparée du reste du monde (transitivisme).

Comme Dieu crée à son image l’homme, qui peut de ce fait se croire tout puissant, le moi de l’enfant se crée à l’image (verbale !) du parent supposé à ce stade tout-puissant. Ce mirage de toute puissance infantile est nommé moi idéal, à ne pas confondre avec l’Idéal du moi (qui est au Surmoi ce que la carotte est au bâton : c’est le destin souhaité à l’enfant par les parents, un destin qui, en excluant d’autres, implique donc un renoncement à la toute-puissance).

Analogie : le moi est au sujet divisé $ ce que Louis XVI est à la France.
– • $ (sujet de l’inconscient) : patchwork hétéroclite de morceaux d’identité.
– • Moi : élément surajouté qui croit donner son unité à cet ensemble hétérogène ; le moi croit faire « cavalier seul » (alors que c’est le cheval qui le mène), il prend le train en marche, il n’est que la partie émergée de l’iceberg. Freud : « Le Moi n’est pas maître dans sa propre maison. »
« La France », nous dit Mirabeau à la veille de la Révolution, « est un agrégat inconstitué de peuples désunis », et non « la France une et indivisible ». Louis XVI croit gouverner et unifier cet agrégat, illusion démentie par le « retour du refoulé », la Révolution : il va en « perdre la tête » ! On verra pourquoi dans la psychose l’élément surajouté, le moi, vient à manquer, d’où la désagrégation, la dissociation, la dépersonnalisation etc.

De plus, chez le non-psychotique, existe un bout de programme implanté par le parent, et qui dit : « C’est toi qui le dis, c’est toi qui le fais, l’auteur de tes dires et de tes actes, c’est toi ». Un libre-arbitre est supposé à l’enfant (un « choix » entre le bien et le mal qui entraîne récompense ou punition). Ce bout de programme manque chez le psychotique : « Ce n’est pas moi qui le dis, qui le fais » (d’où le commentaire de la pensée et des actes dans l’automatisme mental). Le dialogue intérieur (« je me dis que … ») est vécu comme intrusion d’une pensée étrangère (vol ou devinement de la pensée, télépathie, hallucinations intrapsychiques).

– 3) Troisième identification. Elle parachève la mise en place du fantasme, « soutien du désir », qui peut recevoir une définition linguistique : « selon la théorie freudienne, un fantasme se laisse toujours exprimer par une phrase, ou plus exactement par une formule phrastique, dont chaque variante répond en principe à un fantasme distinct » (J.-C. Milner).

Dans l’exemple classique où Freud se fantasme ver de livre (Bücherwurm, version allemande du rat de bibliothèque), la séquence syntaxique « Le ver mange le livre » met en relation ver (renvoyant par métonymie à Freud) et livre (renvoyant par métonymie à sa mère), reliés par le verbe manger qui spécifie métaphoriquement ce rapport dans le registre de la pulsion orale (téter sa mère).

Les phrases du fantasme tissent le texte de la Réalité psychique, que l’on distinguera soigneusement du Réel, et à laquelle on peut donner pour synonyme le terme de subjectivité inconsciente. Ce sont les lunettes à travers lesquelles on voit la vie en rose, en noir, etc., à travers un écran de fantasmes : « La réalité est la grimace du Réel » (Lacan).

Il importe, en résumé, de bien distinguer les trois niveaux que la psychose bouleversera.
– Le niveau de la relation imaginaire m <-> i (a) entre le moi et le moi idéal, repérable dans le discours par tous les énoncés grammaticaux commençant par « Je », donc revendiqués par le sujet conscient ou le Moi.
– Le niveau du fantasme $ <-> a reliant le sujet inconscient à l’objet du désir, et repérable dans les énoncés grammaticaux qui n’ont pas « Je » pour sujet (Par exemple : « On bat un enfant »). C’est le champ de la Réalité psychique.
– Le niveau de l’Inconscient, qui est un discours non-grammatical régi par une logique purement combinatoire (lapsus, rêves, associations libres : calembours, contrepèteries, mots-valise, rébus etc.). Le fantasme se construit sur les associations inconscientes mais ne s’y résume pas puisqu’il est déjà une mise en forme grammaticale où peut jouer la métaphore.

Le fantasme se construit sur les associations inconscientes, donc agir sur ces associations aura une incidence sur la structuration du fantasme : en fournissant un tissu d’associations structurées sur le modèle de l’inconscient à quelqu’un qui délire faute de pouvoir fantasmer, on lui redonne la possibilité de fantasmer et de ne plus délirer.

Abordons à présent un aperçu des transformations grammaticales que subissent les énoncés parentaux lors de la deuxième identification (l’enfant les reprend tout d’abord à la lettre, se désignant à la 3e personne ou par son prénom).

Prenons pour l’hypothèse que tout énoncé de l’adulte de la forme « A verbe B » subit chez l’enfant des transformations qui engendrent dans son discours intérieur les énoncés :
– B verbe A (action réciproque de l’enfant vers le parent)
– B verbe C (action de l’enfant vers les personnes et objets)
– B verbe B (action réflexive de l’enfant sur lui-même).

Exemples classiques : A aime B -> B aime A, B aime C, B s »aime, ou inversement : A déteste B -> B déteste A, B déteste C, B se déteste. Cette hypothèse est au principe de l’Analyse des logiques subjectives, méthode d’analyse de discours dérivée de la psychanalyse moderne sur laquelle nous reviendrons dans une autre conférence.

Dans tous les cas où l’enfant ne deviendra pas schizophrène, que fait le parent ?

– Avant même que l’enfant parle, il INTERPRÈTE, au moins en partie, le vécu de l’enfant, ses sensations, ses besoins présumés, dans une forme atténuée de délire d’interprétation paranoïaque où il s’imagine savoir d’avance ce que l’autre veut sans même qu’il ait à le dire (penser à la formule : « je le connais comme si je l’avais fait »). Dans l’Amour ou la Haine, on se comprend muettement. C’est une forme de « lecture pour autrui » (autre exemple : supposer le désir de vivre chez quelqu’un dans le coma).

– La transformation réfléchie de ce « je le connais, je sais l’interpréter » (A interprète B) donne un « je me connais, je sais m’interpréter »(B interprète B), modéré chez le non-névrosé, surdimensionné chez l’obsessionnel. L’apogée en est l’énoncé paranoïaque : « j’ai tout compris, et de mon fonctionnement interne, et de ce que veulent les autres sans même qu’ils ouvrent la bouche. »

– À l’inverse le désintérêt du porte-parole pour un enfant mal-aimé, le « je ne sais pas ce qu’il a, et de toute façon je m’en moque », pourrait rendre compte, par la transformation réfléchie, du « je ne sais pas ce que j’ai, ni ce que je suis », d’où l’appel vainement répété à un savoir extérieur qui me dise ce que j’ai ou qui je suis, caractéristique des énoncés de type hystérique.

– Dans le cas du futur schizophrène, on peut supposer chez le parent un dire du type « je ne veux rien savoir de cet enfant, sinon qu’il est un corps biologique doté de perceptions. Je me refuse à interpréter quoi que ce soit de ce qu’il ressent ou de ce qu’il veut » (A N’INTERPRÈTE PAS B).
– L’énoncé psychotique reprendra à son compte (B N’INTERPRÈTE PAS B) ce refus d’interprétation de l’adulte, comme semblent le prouver ces paroles du Président Schreber, condensées par Lacan :

« On dit que je suis un paranoïaque, et que les paranoïaques sont des gens qui rapportent tout à eux. Dans ce cas ils se trompent, ce n’est pas moi qui rapporte tout à moi (B N’INTERPRÈTE PAS B), c’est ce Dieu qui parle sans arrêt à l’intérieur de moi par ses divers agents et prolongements. C’est lui qui a la malencontreuse habitude, quoi que j’expérimente, de me faire aussitôt remarquer que cela me vise, ou même que cela est de moi. Je ne peux pas jouer tel air de la Flûte Enchantée sans qu’aussitôt lui qui parle m’attribue les sentiments correspondants, mais je ne les ai pas, moi ».

Le seul cas où le sujet peut se remettre à interpréter, c’est celui où il a la « chance » (relative) de se reconstruire une identité délirante. Contrairement au délire plausible du paranoïaque, dont la « surestimation pathologique de soi » va dans le même sens que la surestimation de l’enfant par la mère, ce délire paranoïde, invraisemblable, compense au contraire en l’inversant l’absence d’investissement maternel. Ainsi se comprend mieux la formule précédente de Lacan : « Sans doute la divination de l’inconscient a-t-elle très tôt averti le sujet que, faute de pouvoir être le phallus qui manque à la mère, il lui reste la solution d’être la femme qui manque aux hommes » ( … et à Dieu …).

On peut aussi reprendre, sous l’angle de la transformation réfléchie, le « C’est toi qui le dis » de la deuxième identification. Le « A dit à B que … » (A étant le parent) devient « B se dit que … ». Ce « je me dis que …» va désormais accompagner chez le non psychotique la répétition, à voix haute d’abord, puis in petto, des propos de l’adulte. En revanche l’absence de cette transformation pourrait, c’est notre hypothèse, entraîner chez le schizophrène l’absence d’attribution à lui-même de sa voix intérieure. C’est donc quelqu’un d’autre qui parle dans sa tête…

Enfin sachant que le parent métaphorise sur son enfant puisqu’il est l’objet de ses fantasmes (par exemple « mon cœur, mon lapin, ma puce », etc.), l’absence de métaphorisation du parent de schizophrène devient chez ce dernier un « je ne parle pas de moi par métaphore », et parfois plus généralement un « rien dans ce qu’on dit ou entend n’est métaphore », d’où l’exemple classique du patient qui regarde derrière lui lorsqu’un interlocuteur lui dit : « Vous avez une idée dernière la tête » ! De même chez le président Schreber :

« À ce propos, il me faut revenir en arrière sur le phénomène des « petits hommes » dont j’ai si souvent parlé. Ayant pu constater dans un très grand nombre de cas que, sous certaines conditions, les âmes (rayons) font leur apparition dans ma tête ou dans une partie quelconque de mon corps sous forme d’hommes en miniature, je suis très près d’en conclure que la faculté de revêtir dans certaines circonstances la forme humaine ou même de devenir un être humain doit être considérée comme un pouvoir gisant au plus intime de l’être des rayons divins. Aussi de ce point de vue c’est d’une lumière toute nouvelle que s’éclaire la parole de la Bible : « Il créa l’homme à son image; il le créa à l’image de Dieu. Tout se passe comme s’il fallait donner à ce verset toute la signification littérale que jusqu’à présent les hommes n’avaient guère osé lui conférer ».

De même également dans l’exemple célèbre de Lacan, où une délirante qui vient de murmurer à un voisin « je viens de chez le charcutier » s’entend hallucinatoirement traiter par lui de « truie » : « puisque je ne parle pas de moi par métaphore, si une métaphore vient par association à mon esprit (chez le charcutier on vend du cochon), ce ne peut être que l’autre qui la dit : il m’insulte ».

De nombreuses études cliniques attestent que la mère du futur schizophrène ne fantasme pas sur l’enfant à venir. Elle ne voit dans sa grossesse qu’une prise de poids ou une maladie (une tumeur par exemple). Le corps qui naît n’est qu’un paquet de cellules, au mieux un animal, nourri quant aux besoins, mais absent de ses fantasmes, donc du processus d’humanisation : de même qu’elle ne lui a pas tricoté de layette, elle n’a pas tissé autour de lui tout un réseau d’associations verbales dont le meilleur témoin est le choix du ou des prénoms. On donne l’exemple de cette accouchée qui, uniquement pour satisfaire aux formalités d’état-civil, envoie à la dernière minute son mari lire le premier prénom célèbre sur une plaque de rue. On pense au western intitulé « Mon nom est Personne »

Si le sujet ne sombre pas d’emblée dans la psychose infantile, son identité psychique ne sera que ce vernis formel prêt à se craqueler à l’adolescence. Traversé par le langage, il n’a connu ni la deuxième identification (genèse du Moi), ni la troisième (constitution du fantasme). Ce sera un enfant trop sage, sans problèmes, souvent hyperintelligent voire génial dans le domaine scientifique puisque le tampon de la Réalité psychique ne filtre pas sa perception du Réel : le génie côtoie la folie (les exemples nombreux, comme celui du mathématicien Cantor avec ses nombres transfinis, seront développés dans un article dédié, voir mon article Métaphore et connaissance).

3) Complétons la définition de l’identification, envisagée à présent comme la connexion signifiant-affect, le signifiant étant le matériau sonore du langage, et l’affect toute émotion simple (en gros : plaisir/déplaisir).
Lors du parcours identificatoire, lors de la formation dans l’enfance du sujet de l’inconscient $ (sujet représenté dans le langage qui se superpose au sujet biologique S), on passe de tuchè à automaton (Lacan, Séminaire Livre XI), « du hasard à la nécessité » dirait Jacques Monod, c’est-à-dire :
on passe de la rencontre fortuite entre des mots (plus exactement des signifiants) et des situations chargées d’affect) à la répétition désormais aveugle (automatisme de répétition) qui va structurer la « personnalité ». Cette répétition inébranlable simule l’hérédité, l’instinct, la prétendue « nature humaine », alors qu’il n’existe en fait qu’une « condition humaine » : la prématuration biologique qui, rendant le nouveau-né dépendant de l’adulte, lui permet d’acquérir le langage, pour le meilleur et pour le pire ;
on passe donc du non-sens au sens, lequel, refoulé, donne l’illusion d’un noyau d’être, alors qu’il n’y a en nous qu’un semblant d’être, un « parêtre ». À la métaphore freudienne du fruit doté d’un noyau que l’analyse retrouverait sous la pulpe des influences parentales, succède la métaphore lacanienne de l’oignon, dont l’épluchage couche après couche jusqu’au vide central montre ceci : seules les identifications successives, tissage de mots et d’affects, créent l’illusion de l’identité à soi-même et du sens comme épaisseur, consistance et opacité.

(schéma à inclure bientôt)
Métaphores freudienne et lacanienne de l’identification

4) Il y a chez le schizophrène une « carence » de la fonction métaphorique, donc de la possibilité de fantasmer.
Rappel : Le fantasme, énoncé grammatical centré sur une métaphore, se construit sur les associations inconscientes.
Or, par suite du défaut d’investissement parental, les signifiants (mémorisés par le sujet puisqu’il parle) n’ont pu être reliés entre eux par des chaînes inconscientes. Si l’on joue sur l’étymologie du mot « texte » (tissu, textile), on dira que la trame, le réseau d’associations verbales « absurdes » qui permet au non-psychotique de parler des années en association libre sur le divan de son psychanalyste (!) est en lambeaux chez le psychotique tant les lacunes y dominent.

Comme les fantasmes, « soutiens du désir », offrent au sujet des solutions aux crises, aux situations conflictuelles, « triangulaires », « œdipiennes », l’impossibilité de les constituer fera basculer le schizophrène au pire dans le mutisme, au mieux dans ce que Lacan nomme « la métaphore délirante » : le délire et les hallucinations viennent remplacer les fantasmes absents.

Lacan : « Qu’on recherche au début de la psychose cette conjoncture dramatique. Qu’elle se présente, pour la femme qui vient d’enfanter, en la figure de son époux, pour la pénitente avouant sa faute, en la personne de son confesseur, pour la jeune fille enamourée, en la rencontre du « père du jeune homme », on la trouvera toujours, et on la trouvera plus aisément à se guider sur les « situations » au sens romanesque de ce terme. »

Il ne s’agit donc pas dans la psychothérapie des psychoses d’user d’interprétations fondées sur un repérage analytique classique. Il est inutile d’attendre qu’à la manière d’un névrotique le schizophrène livre dans ses associations libres la clef de ses symptômes.
Le caractère déroutant, hermétique de ses dires vient probablement de ce qu’il n’y a là rien à comprendre : les signifiants énoncés n’ont pu être relies entre eux par des chaînes inconscientes, ou seulement de façon très partielle dans les cas où le sujet a pu reconstruire quelque chose de sa réalité psychique sur un mode délirant. On sait alors le danger des interprétations classiques qui déconstruisent ce fragile édifice (de même que l’écoute analytique silencieuse peut faire décompenser un sujet « border-line »).

En effet, cheminant en sens inverse du processus d’identification, l’analyse transforme l’automaton en tuchè, le sens en non-sens (‘ce n’était que ça »), l’être en désêtre : elle décompose (sens étymologique), déstructure, et déconnecte l’affect du signifiant : c’est une désidentification. Lacan dit qu’elle va vers le désêtre, la destitution subjective, et cette « désintégration agressive de l’individu » s’accompagne souvent de phases de dépersonnalisation. C’est une « schizophrénisation » suffisamment lente pour pouvoir être supportée.
Ici il faut donc une « psychanalyse à l’envers » (Racamier), une « antipsychanalyse », une « psychosynthèse » qui structure le schizophrène, qui lui crée un semblant d’être. Au lieu d’un analyste quasi-muet laissant parler le névrosé, il faut un thérapeute qui parle d’abondance à un psychotique parfois mutique au départ. Il faut synthétiser du sens à la place du patient pour lui permettre de se constituer un Moi, des fantasmes, une Réalité psychique.
Ces noyaux de sens peuvent n’être qu’un semblant, la simple juxtaposition de signifiants créant toujours un effet de sens surtout si elle est répétée. Pour le patient décrit dans mon mémoire :
« Nous nous fixâmes sur ses propos, avec le parti-pris de donner inconditionnellement du sens à tout ce qu’il nous disait, à partir d’associations purement verbales faites par assonance (du type coq-à-l’âne, calembour) ou par contiguïté/similarité (le mot qui nous venait à l’esprit par « association libre » : métonymie et métaphore). Nous lui proposions ces mots d’un ton assuré et convaincu, comme si nous étions persuadés que cela voulait dire quelque chose. Il s’agissait donc d’une mise en forme arbitraire et systématique de tous ses dires.»
On lui fournit en quelque sorte les briques du LEGO verbal pré-assemblées, on répare les lacunes de son texte psychique.
Si le sujet ne parle pas, on peut chercher à engager le processus de symbolisation en décrivant ce que l’on perçoit de lui : son image corporelle, ses gestes, ses mimiques.
Ceci revient à verbaliser le non-verbal, ou encore à transformer l »‘analogique » en « digital », pour reprendre la terminologie de l’école de Palo-Alto. Dans le cas de mon patient :
« Partant de l’hypothèse qu’il était dans l’impossibilité de symboliser de lui-même son vécu psychique, nous résolûmes de le faire pour lui. Nous choisîmes de décrire d’une façon aussi neutre que possible ses gestes, ses attitudes, ses mimiques, réalisant une sorte de « commentaire des actes » ou de miroir verbal. Par exemple : « Vous bougez la tête » – « Vous mettez la main droite dans votre poche » – « Vous nous regardez » – « Vous souriez ».

Plus rarement il nous est arrivé d’imiter certains de ses gestes tout en les nommant. »
Une patiente de clientèle privée, débarrassée par cette thérapie verbale de ses bouffées délirantes à répétition, décrit ainsi dans son journal le rôle que j’ai joué dans sa guérison : « Vous m’avez ouvert le robinet de paroles ».

Une conclusion provisoire, reprenant ce que nous avons dit plus haut du rôle du parent dans l’identification de l’enfant (« Avant même que l’enfant parle, il INTERPRÈTE, au moins en partie, le vécu de l’enfant, ses sensations, ses besoins présumés, dans une forme atténuée de délire d’interprétation paranoïaque ») serait d’énoncer comme un clin d’œil cette formule à l’emporte-pièce : le remède à la schizophrénie … c’est tout simplement la paranoïa ! …

Plus sérieusement, voici un tableau récapitulatif des structures psychiques et des moyens de les transformer. On remarque que la dernière colonne est identique à la première : la psychothérapie des psychoses joue dans son principe le rôle du parent structurant, même si les modalités techniques, comme il se confirmera plus bas, en diffèrent nettement.

Structure non-psychotique Psychanalyse « Structure » psychotique Psychothérapie des psychoses
identification désidentification défaut d’identification identification
personnalisation, structuration dépersonnalisation lente dépersonnalisation brutale personnalisation, structuration
connexion signifiant-affect déconnexion signifiant-affect non-connexion signifiant-affect connexion signifiant-affect
tuchè → automaton automaton → tuchè tuchè tuchè → automaton
non-sens → sens sens → non-sens non-sens non-sens → sens
tissage d’associations dévidage d’associations non-tissage d’associations tissage d’associations

5) La réponse du patient à l’action psychothérapique.

Dans une analyse classique, un des critères d’efficacité, au-delà de la disparition de quelques symptômes, est le « changement de discours » : le patient se met à structurer différemment son propos, et comme « l’inconscient est structuré comme un langage », c’est là le signe d’une transformation profonde de sa « personnalité ».

Ici, la réponse du patient à la psychothérapie consiste à nous fournir de plus en plus de matériel verbal « ‘a – signifiant », comme s’il nous encourageait à continuer pour lui ce processus de symbolisation. Dans le cas décrit dans mon mémoire, où le patient était au début mutique :

« Au bout de peu de temps nous le vîmes commencer à se manifester par des hochements de tête. Quelquefois il disait « Oui » en souriant. Dans un second temps, il se mit à nous désigner du regard des objets ou des photographies affichées au mur de sa chambre. Nous nommions alors ce qu’il indiquait, et il approuvait d’un signe de tête ou d’un « Oui ». […] La mise en forme arbitraire et systématique de tous ses dires était simplement destinée à engager un processus de communication. C’est ce qui se passa en effet, puisqu’il se mit rapidement à augmenter son débit verbal, et à faire des phrases complètes, comme si un feed-back s’était établi du fait que nous valorisions a priori ses productions verbales (dont le contenu était alors très banal).

6) Le réveil du délire

prévisible, souhaitable et contrôlable au cours de la thérapie, on peut le décrire comme une psychose de transfert, par analogie avec la névrose de transfert de la psychanalyse classique. Parmi les facteurs qui interviennent probablement dans son déclenchement on peut invoquer :
– le fait que le thérapeute parle au patient de son corps : dans mon mémoire, le délire porte principalement sur son corps, et commence par un malaise physique avec impression de mort imminente,
– le fait qu’il se trouvé replacé par le thérapeute dans une situation où il doit répondre sur le plan symbolique, Il surviendrait alors une carence de réponse fantasmatique, comme Lacan le signale à propos du déclenchement d’une psychose.

Le délire peut s’interpréter dès lors :
– Comme une tentative pour reconstituer par la métaphore délirante une Réalité psychique qui se dérobe à la saisie.
– Comme un moyen pour le patient de communiquer avec l’autre, de lui parler : le délire succède au silence et aux associations banales. Comme un texte où se lit dans le registre délirant ce qu’il ne peut symboliser comme le ferait un névrotique : « Ce qui est forclos du symbolique revient comme réel ». La réponse se fait sous la forme d’un délire paranoïde dont les thèmes annoncent, en « métaphores délirantes, » les futurs fantasmes névrotiques de la phase de guérison.

Pour le patient décrit dans mon mémoire (en simplifiant considérablement les thèmes délirants à mon égard) : « Il m’attribue des propos le concernant. J’incarne alors celui qui désire pour lui, celui qui fixe quel sera son destin, un grand Autre tout-puissant qui veut uniquement sa mort. « Pinto veut qu’on m’opère de la tête. Depuis ce matin il le dit. Il me donne la petite bouteille [ses remèdes] pour me faire opérer. Moi je ne veux pas me faire opérer mais si Pinto y tient, je me laisserai faire ». Il dit nettement qu’il ne saurait se soustraire à ce désir, car le désir de l’Autre, quel qu’il soit, vaut mieux pour lui que pas de désir du tout.

Il nous le confirme les jours suivants en allant activement à la rencontre de ce destin (il attend l’ambulance). Le thème de morcellement se précise : il détaille quelles parties du corps doivent être amputées. Quelques jours plus tard la mise en acte de la conviction délirante se précise encore : il monte dans une ambulance qui va chercher un autre pensionnaire à l’hôpital général. »

7) Que faire lorsque le patient commence de lui-même à constituer des fantasmes de nature œdipienne ?

L’efficacité surprenante de la psychothérapie se manifeste au bout de quelque temps, quand les thèmes délirants commencent à décroître pour laisser la place à des fantasmes de type névrotique de contenu voisin (notre patient « remembré » par notre action nous raconta le mythe du monstre de Frankenstein, artificiellement recomposé de fragments humains par son créateur ; il associa son prénom, Paul, à celui de Paul Newman, « l’homme nouveau »). Il faut alors continuer à lui parler sur le même mode que dans la phase précédente.

« Lorsqu’il commence de lui-même, et avec ses propres souvenirs et associations, à constituer des fantasmes de nature œdipienne (récit ému du décès de son père policier, attirance érotique pour les infirmières), nous le laissons faire sans rien en interpréter, jugeant que cette névrotisation nécessaire doit se poursuivre et se consolider, mais nous continuons à lui constituer un « sous-sol » d’associations verbales a-grammaticales sur lesquelles il peut « s’appuyer » pour fantasmer. Nous agissons donc sur les parties de son discours qui échapperaient encore à cette symbolisation, en vue d’écarter au maximum le risque d’une rechute délirante portant sur ce qui n’a pu être symbolisé. »

Ce n’est que lorsque le patient se met, comme le sujet sain ou névrosé, à refuser franchement les calembours (surtout en pratique privée : « Mais enfin, je ne vous paie pas pour me débiter l’Almanach Vermot ! »), qu’on est en droit de diminuer progressivement ce type d’associations, quitte à le reprendre si le délire menace de renaître.

8) Le problème de l’orientation théorique dans les thérapies de schizophrènes

À l’époque de la prise en charge de notre patient, il nous a fallu inventer notre propre méthode de psychothérapie : nous nous étions inspirés de la théorie lacanienne de la psychose en dépit du fait qu’on n’y trouvait aucune indication d’ordre pratique, à la différence d’autres modèles théoriques dont découlent directement des techniques à peu près codifiées, ou de certaines méthodes (Rosen) qui paraissent surtout liées à l’expérience pratique de la relation au schizophrène, avec une théorisation relativement peu développée.

En supposant une efficacité comparable à ces pratiques d’inspiration très différentes, nous allons montrer en quoi notre approche en diffère radicalement. Pour cela, bornons-nous à évoquer quelques unes d’entre elles, en tentant d’en dégager certaines caractéristiques que nous comparerons ensuite (texte complet ici, paragraphe C).


1) L’Analyse Directe de ROSEN

Cette méthode utilise un type d’interprétation qui va directement aux significations inconscientes sans passer par les couches successives de défenses. L’interprétation réussie fait cesser l’acting-out ainsi que l’angoisse qui l’accompagne. Elle amène une sécurisation temporaire et une possibilité de rationalisation.

Pour cela elle doit établir un lien entre quelque chose de la réalité extérieure et un aspect important des difficultés actuelles du patient, se reporter généralement à l’avenir, contenir un élément de réassurance pour lui et l’éloigner du point le plus brûlant. Elle n’agit pas forcément par son exactitude, mais peut-être par la haute chaleur émotionnelle qu’elle véhicule ou par un effet de choc produit par le contenu.

2) La Réalisation Symbolique de M. A. SECHEHAYE

« La Réalisation Symbolique est une psychothérapie qui s’adresse directement aux besoins, aux frustrations que le malade a subies dans sa petite enfance, pour les combler et les satisfaire sur le plan présymbolique, magique et concret » (M. A. SECHEHAYE).

Il faut réparer la frustration initiale en autorisant le malade à assouvir son désir de retour à la mère. À travers la mère-analyste, source de la satisfaction du besoin, le patient peut accepter la réalité bienfaisante, neutraliser ses pulsions autodestructrices par les tendances libidinales puisées dans l’amour de la mère. Les gratifications passent par des objets « pré-symboliques » (telle la pomme chargée de représenter le sein dans le cas de la malade Renée).

3) Les psychothérapies de psychotiques d’inspiration kleinienne

Mélanie KLEIN a surtout pris en charge des enfants psychotiques. Parmi ses disciples, ROSENFELD et BION ont considérablement enrichi, chacun à leur manière, la technique et la théorisation de la relation au psychotique. Tout au long du traitement l’analyste s’appuie sur la « partie non psychotique » de la personnalité du schizophrène. Il fait en sorte de montrer qu’il parle à une personne saine d’esprit, sous peine de voir le patient se servir de l’identification projective pour essayer de se débarrasser de sa « santé mentale », et régresser massivement. D’autre part, l’analyste utilise son propre contre-transfert pour y trouver des indices sur lesquels fonder ses interprétations.

4) La méthode de structuration dynamique de GISELA PANKOW

L’abord des psychoses se doit d’être radicalement différent de celui des névroses : « les troubles proviennent de la manière d’être dans-le-corps ». Si nous arrivons à saisir une dynamique dans l’espace du corps vécu, l’accès à l’autre pourra être mis en route à partir des conflits du champ spatial ». Ces conflits consistent en une « dissociation de l’image du corps entre un contenant hétérogène devenu limite du corps pour le sécuriser symbiotiquement, et son contenu authentique ».

Pour aborder ces conflits et leur permettre de se symboliser, Pankow introduit les malades dans un « espace de jeu » grâce aux techniques de modelage. Elle cherche par là à créer chez eux des « greffes de désir » afin de déclencher le processus de symbolisation : « l’objet modelé aide à créer un espace potentiel » qui est le même que celui où se situe l’objet transitionnel, mais ici l’objet est créé par le malade. Cet espace une fois aménagé, un transfert peut se nouer et inaugurer la cure analytique proprement dite, où interviennent des interprétations au niveau symbolique.

5) Convergences et divergences

Ces différentes approches se situent à la fois dans la théorisation de ce qui favorise ou déclenche une psychose et dans les modalités techniques particulières à chaque thérapeute.

Tout le monde s’accorde sur le fait que le psychotique est incapable de reconstituer par lui-même quelque chose qui lui manque, ce qui oblige à utiliser une technique différente de l’analyse classique des névroses. Ce qui lui est impossible, c’est la constitution d’une image du corps (ou d’un imaginaire), l’intégration de son Moi, l’élaboration de fantasmes de type œdipien, l’utilisation du langage caractéristique du sujet névrotique ou sain (qu’on parle de clivage du langage par le psychotique ou de carence de l’effet métaphorique).

En conséquence, l’attitude du thérapeute consistera à apporter ce qu’on estime avoir manqué, et qu’on situe généralement au niveau de l’amour ou du désir maternel : don d’amour, de parole, de présence au sens propre ou au sens de chaleur affective, de réassurance, don de compréhension au sens large ou reformulation, par l’interprétation, d’une pensée à la dérive, don de sens (greffe symbolique ou greffe de symbolique). Toutes les techniques s’appuient sur ce don, qui seul pourra permettre ensuite le retour à une attitude psychothérapique plus classique.

C’est justement là que notre approche diffère radicalement des autres. Non seulement elle ne nécessite aucun support (objet modelé par le patient, objet « pré-symbolique » comme la pomme pour Renée), ni aucune attitude du thérapeute (chaleur émotionnelle, ou maternage par la mère-analyste, ou appui sur la « partie non psychotique » du schizophrène) : le don de parole suffit à signifier au patient notre désir de le faire exister psychiquement, mais de plus elle ne repose chez le thérapeute sur aucune conviction d’avoir su analyser dans l’instant les mécanismes à l’œuvre chez le patient, et de lui délivrer la « bonne » interprétation au « bon » moment : l’insistance mise à connecter entre eux par jeux de mots des signifiants dépourvus de sens (ou jaillis sans être analysés de l’inconscient du thérapeute) suffit à faire illusion de sens, et à retisser un Réalité psychique au patient. Point n’est besoin de comprendre ce qu’on lui dit ni pourquoi, seule doit primer l’urgence d’associer sans temps mort .

Conçue de la sorte, cette approche s’appuie, à la limite du scandale, sur l’imposture du sens telle que la révèle une analyse personnelle poussée suffisamment loin chez le thérapeute. Elle exhibe le ressort insignifiant de ce qui « donne un sens » à la vie, et un orgueil mal placé aux praticiens : seule une certaine agilité associative est ici requise, et non un savoir-faire éclairé par une longue expérience ou des connaissances livresques. Narcissisme et psychanalyse sont incompatibles entre eux (lire à ce sujet le résumé du livre de J.-C. Milner, L’Œuvre claire).

9) La théorie et la pratique en ce qui concerne les bouffées délirantes – ou psychoses délirantes aiguës

La théorie : les « trous » dans le réseau des associations inconscientes sont bien plus rares que chez le schizophrène.

Le sujet peut au cours de sa vie ne jamais « tomber dessus », donc ne jamais délirer … Il faut vraiment que se présente un concours de circonstances verbales, signifiantes en rapport avec une situation de manque pour que le sujet décompense. On remarquera qu’alors son texte associatif bien moins lacunaire lui permet d’accéder directement à la « métaphore délirante », sans passer par la déstructuration gravissime du syndrome de dissociation schizophrénique.

Un exemple attesté qui témoigne de la nature verbale de l’inconscient : un jeune homme prénommé Alex ne s’est jamais avisé que son prénom était l’abréviation d’Alexandre. Une certaine année le hasard du calendrier fait que la Saint Alexandre est suivie du mercredi des Cendres. L’inconscient du sujet en déduit fort logiquement que Alex = Alex-cendres moins cendres, que son prénom est comme amputé. Là où le non-névrosé « assumerait », là où le névrosé croirait lire une intention parentale dévaluante qui l’angoisserait ou le déprimerait, le sujet pré-psychotique ne peut faire face à cette mutilation du nom propre et décompense. Alex fait sur-le-champ une bouffée délirante où il se prend pour Dieu (l’être non-manquant par excellence …). Il sera ensuite guéri par une thérapie verbale (l’Évangile pourrait dire : « celui qui a souffert par les mots guérira par les mots » …).

La pratique: la thérapie peut se faire « à chaud » (à l’hôpital, en consultation) ou « à froid » (en consultation) :

« à chaud » à l’hôpital : un confrère et ami initié par moi à ce mode thérapeutique a fréquemment pu obtenir des réussites spectaculaires. Il s’enferme plusieurs heures, parfois une journée, avec un « entrant » en bouffée délirante, et l’inonde d’associations verbales. Au bout de ce délai le patient fond en larmes en déclarant quelque chose comme « on ne m’a jamais parlé comme ça », et l’épisode délirant se termine sans la moindre chimiothérapie.

« à chaud » en consultation : quelques jours avant Noël, une de mes patientes qui a déjà fait deux bouffées délirantes recommence un épisode hallucinatoire et interprétatif. Empiétant sur mes congés, je la fais venir tous les jours une heure ou davantage, et, ouvrant à fond le « robinet de paroles » de mes associations verbales, je réussis à enrayer, rien qu’avec mots, la bouffée débutante.

« à froid » en consultation : cette même patiente sera, au bout de quelques années sans rechute, « névrotisée » par cette technique verbale, qu’elle finira d’ailleurs par rejeter. Ses doléances porteront désormais sur la banale difficulté à se trouver un compagnon stable, sans que les quelques ruptures amoureuses intercurrentes ne provoquent de décompensation psychotique.

10) Conclusion et perspectives

Indications des psychothérapies de psychotiques
Quiconque a vu un psychotique évoluer juste avec des mots ne peut qu’entretenir de sérieux doutes sur les hypothèses génétique et métabolique dans la genèse de la schizophrénie. Pour caricaturer, a-t-on vu une hémophilie (génétique) ou un diabète gras (acquis) réagir à une thérapie verbale ?

Reprenons l’analogie avec l’ordinateur (hardware électronique, software informatique). Si les résultats avérés des neuroleptiques sont compatibles avec la piste métabolique (un désordre biochimique serait réparé au niveau biochimique comme une panne électronique par l’électronicien), en revanche la possibilité de transformer, même partiellement, le destin d’un psychotique en lui parlant d’une certaine manière écarte radicalement cette même piste : réécrire un programme n’a jamais réparé un circuit « grillé »,

Il ne faut pas prendre l’effet pour la cause : le programme en s’effectuant induit en dernière instance des modifications électriques dans l’ordinateur ; la Réalité psychique (« programme » verbal) en déroulant son automatisme induit en dernière instance des modifications biochimiques dans le cerveau, mais, répétons-le, la logique des fantasmes et de l’inconscient n’a rien à voir avec les lois de l’anatomie et de la physiologie en jeu dans le fonctionnement normal ou pathologique du corps.

Ce qui précède laisse intacte la question de l’autisme, où il semble que nombre de psychanalystes aient, sans discernement, assimilé à l’authentique psychose infantile, à genèse psychique, un autisme à base neurologique, indépendant de l’attitude parentale, et relevant de moyens thérapeutiques spécifiques.

Pour les schizophrènes en revanche, les possibilités psychothérapiques existent. S’il est vrai que « l’on est responsable de ce qu’on connaît », il serait dommage de ne rien tenter, même avec des patients chroniques (comme celui de mon mémoire, hospitalisé depuis vingt ans !) : la psychothérapie apportera peu ou beaucoup, mais, correctement pratiquée, elle ne saurait aggraver l’état du patient. C’est donc une chance à tenter dans la plupart des cas.

Conditions de mise en œuvre

Il ne faut se lancer ni trop vite, ni tout seul dans ce genre de thérapie. Nous conseillons d’engager les prises en charge à deux, et ce pour plusieurs raisons :

– On supporte mieux l’angoisse qui ne manque de s’installer dans un face-à-face prolongé avec un patient déstructuré, surtout lors du développement de la psychose de transfert.

– Si l’un des deux thérapeutes doit s’absenter momentanément ou définitivement, celui qui reste fera la liaison avec le nouveau co-thérapeute.

Contrairement au cas relaté dans mon mémoire, où nous avions volontairement diminué le traitement dès le début, puisque la structure hospitalière permettait de gérer les « débordements » du patient, il vaut mieux, en milieu ouvert ou en pratique privée, maintenir la chimiothérapie jusqu’à ce qu’une franche amélioration signe le moment d’envisager sa très progressive réduction.

La supervision des séances peut se faire soit lors des réunions de l’équipe soignante, soit en sollicitant un intervenant extérieur.

Enfin, même si la technique proprement dite ne demande aucune compétence particulière, seulement une facilité pour le coq-à-l’âne et le calembour, mieux vaut, pour supporter le transfert psychotique sans se sentir trop déstructuré, avoir fait un bout d’analyse personnelle.

  • 1 Wikipédia : « L’argument d’autorité consiste lors d’une discussion à invoquer une autorité plutôt que présenter un raisonnement ou recourir à la violence. L’argument d’autorité accorde de la valeur à un propos en fonction de son origine plutôt que sur son contenu. » Note de l’auteur.
  • 2 La question de la corrélation de la théorie de l’attachement à la psychanalyse sera traitée par ailleurs sur ce site même. Note de la Rédaction.
  • 3 Qui constituent eux-mêmes des reconstructions primitives, ces concepts ont fait place à celui autrement complexe de l’autisme. Note de la Rédaction.
  • 4 Mais, dit-on : « il n’y a pas d’homme équilibré, il n’y a que des équilibristes » !
  • 5 Se reporter à mon article Métaphore et connaissance

Sale temps pour les femmes

Rédigé le 27/04/2009 à 10:48 dans Couple, Homosexualité, Politique |

Tous les fanatiques du monde entier ont au moins un point commun: ils sont obsédés par la femme.

Alors que partout les femmes se battent pour préserver leur dignité et améliorer leurs conditions d’existence, des États comme l’Afghanistan élaborent des lois obligeant la femme à se donner à son mari. Les talibans rêvent d’un monde où les femmes seraient cloîtrées, retirées du monde afin de pouvoir les posséder à l’infini et être les seuls à en jouir. C’est le sens du projet de loi que le président Hamid Karzaï a voulu déposer, un projet qui rend légal le viol de l’épouse et interdit à celle-ci se sortir sans l’autorisation de son mari.

Les intégristes de tout poil, qu’ils soient catholiques, juifs ou musulmans, tremblent devant le corps de la femme, ont peur de son sexe et de sa jouissance au point de vouloir partout l’effacer de l’espace public. Les cultures du monde entier ont intégré et représenté cette peur fondatrice. Les lieux de culte, les autels et les musées regorgent de représentations de ces déesses-mères toutes-puissantes, avaleuses, dévoratrices; des sirènes et des Circée qui tentent d’hypnotiser les valeureux Ulysse pour mieux les engloutir…

L’ombre de cette emprise creuse le sillon qui conduit les hommes à se construire contre la féminité, dans une sorte de peur du féminin, et d’abord en eux-mêmes. Ce sexe caché, mystérieux, inquiétant, s’oppose à leur organe visible, tour à tour puissant et vulnérable, mais toujours menacé. «En avoir ou pas» équivaut à échapper à la toute-puissance maternelle, à trancher, à fuir les délices de la passivité et de la fusion. La peur des hommes s’appuie sur la conviction que les femmes, succédant à leur mère, veulent s’emparer de leur pénis, soit pour leur propre puissance, soit, telle l’héroïne de l’Empire des sens, pour l’incorporer et en jouir indéfiniment.

L’inconscient de ces hommes est peuplé de femmes à la sexualité animale et sauvage, insatiable et inassouvie, en liaison avec les forces diaboliques. Ces femmes que des tribunaux cherchent, pour la plus grande gloire de Dieu, à canaliser et à asservir à la perpétuation de l’espèce. Dans ce mouvement de domestication, les femmes vont être soit magnifiées, soit méprisées. Idéalisées ou dangereuses, Vierge Marie ou Marie-Madeleine, sanctifiées ou brûlées en place de Grève, elles inspirent le même effroi. Il faut domestiquer cette nature sauvage, lui ôter le clitoris, la dissimuler sous des voiles et des burkas, et s’en tenir à l’écart sous peine de se retrouver irrémédiablement féminisé, dans une position de passivité pénétrée.

Toute la misogynie des hommes, relayée parfois par les femmes elles-mêmes, s’appuie sur ce double mouvement d’idéalisation et de mépris, d’apologie et de rejet, de sanctification et de rabaissement à une nature honteuse. Terreur suprême, les Grecs et les Romains opposaient le phallus à l’ensemble des orifices, la passivité doit être une bien terrible tentation pour qu’il faille à tout prix s’en écarter.

Il y a quelque temps, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad s’exprimant devant 800 personnes à l’université Columbia de New York, tenait à peu près ces propos : «En Iran nous n’avons pas d’homosexuels comme dans votre pays. En Iran, nous n’avons pas ce phénomène.» La salle avait paraît-il éclaté d’un rire nerveux, chacun sachant que dans les faits, les homosexuels iraniens sont publiquement et jour après jour, traqués, suppliciés, condamnés à mort en toute légalité.

Cette tragique hilarité traduisait parfaitement un choc de cultures. D’un côté un public cultivé, citoyen d’un État où l’homosexualité est banalisée et dépénalisée; de l’autre un orateur d’un autre culture, président d’un pays qui fait de la violence homophobe une politique systématique. Le rire comme souvent pointait la dénégation et dévoilait la vérité paranoïaque du fanatique : la terreur à l’égard de tout corps désirant, féminin ou efféminé; le refoulement de toute «déviance» sexuelle, forcément étrangère voire satanique.

Bastonnades, humiliations, tortures, au cœur des prisons du colonel Kadhafi, les infirmières bulgares traitées de «putains», de «dépravées», de «chiennes chrétiennes», avaient été accusées d’avoir introduit le virus du sida en Libye. Dans un pays où les questions sexuelles sont massivement refoulées du discours public, l’apparition du sida devait fatalement être la conséquence d’une conspiration étrangère ourdie par une puissance maléfique, instrumentalisée par des créatures monstrueuses, des êtres de débauche.

Dans l’imaginaire intégriste, le corps coupable, c’est d’abord et toujours le corps «passif», vecteur de mauvaises «humeurs» et porteur de poison: le corps des femmes en Afghanistan ou en Libye, celui des homosexuels en Égypte ou en Iran…

L’ironie des noms

papa maman la bonne et moi

L’autoréférence tue, selon l’adage développé jadis par Hofstadter dans Gödel, Escher, Bach(1*). Les noms en général, et les noms de parenté en particulier sont faits pour écarter cette menace et créer partout de l’altérité. Les noms propres classent et trient les filiations en les renvoyant à des nomadismes compliqués, pleins de trous, d’énigmes, d’incestes et de lieux oubliés. Les noms de parenté, étant plus intimes, sont aussi plus locaux. Selon la variation des structures élémentaires, comme l’ont suffisamment mis en évidence Claude Lévi-Strauss et à sa suite Françoise Héritier, le projecteur social est mis sur telle ou telle singularité, le frère de la mère ou la sœur du père, par exemple. Les formes “naturelles” ne le sont qu’en apparence. Pour nous Occidentaux, la focale s’est durcie et rétrécie jusqu’à se figer sur la famille dite “nucléaire” — papa, maman, la bonne et moi, comme disait Robert Lamoureux — car il ne faut jamais oublier qu’il y a forcément un quatrième dans le trio le plus charmant ou le plus risible, comme on peut en voir sur les plages, lorsque deux adultes se focalisent sur un unique bambin qui tient à peine sur ses jambes. Ce “quatrième” sert selon les cas de cheville ouvrière, de témoin à charge ou à décharge, de complice ou de mur des lamentations. L’autoréférence tue, et cela vaut pour la famille dont on peut dire qu’elle en est venue à ce point d’extinction où elle s’annule elle-même : trop de famille tue la famille. Il était temps qu’elle implose — mai 1968 l’annonçait déjà, quoiqu’en retard même sur André Gide — et qu’elle commence à se renouveler et s’élargir dans de nouvelles formes de parenté plus inventives et plus souples, qui n’ont pas toutes encore trouvé leurs noms. Au-delà de formes qui demeurent rigides, les relations humaines, amoureuses ou de générations, font une grande tache de couleurs vivantes débordant largement le dessin initial.

 

au revers de la parenté

Dès qu’on y regarde de plus près, d’ailleurs, on constate que les noms de parenté forment une vaste mer mouvante ; ils nomadisent à l’intérieur d’eux-mêmes et ne cessent de se délocaliser à l’intérieur de leur propre système. En dehors d’une strate administrative qui en constitue l’écume et la relique, ils ne cessent de varier et de se transformer dans leurs usages et de comporter toujours davantage de variétés et de strates, jusqu’à s’estomper dans les flous de leurs marges. Qui d’entre nous ne s’est cassé la tête un jour pour savoir comment nommer tel cousin éloigné, tel descendant d’une branche latérale néanmoins apparentée, voire quelque progéniture d’un remariage ou d’un concubinage, sans compter la foule complexe et obscure des ascendants ? Pour tomber finalement sur une aporie, où la parenté n’a plus même de nom et s’absente. Au revers de la parenté, les disparitions elles-mêmes parfois ne trouvent pas de nom, comme dans le cas des parents qui perdent leurs enfants, alors que les enfants peuvent se dire orphelins, ou veufs les membres d’un couple. Mais les séparés en général ont-ils des noms ? On se contente de les mettre sous une même rubrique : «les ex.»

 

appellation contrôlée

Mais c’est l’usage le plus intéressant. En dehors des appellations contrôlées, Père, Mère, etc. — mais quelles sont les familles où l’on use encore de ces termes cérémonieux, très logiquement associés au vouvoiement ? —, l’usage varie à la mesure de la vie. Parfois nés d’une trouvaille enfantine qui se maintient et s’institue, parfois liés à une tradition familiale ou à un code local (du nord, du sud, et ainsi de suite), les noms de parentés, pour les mêmes personnes, varient selon la circonstance, l’âge, l’humeur, et ainsi de suite. La dénomination n’est pas la même si l’on allègue une parenté devant des étrangers, ou si l’on s’adresse à la personne elle-même dans l’habitus familial ou dans la chaleur de l’affection. Une aura de langue étrangère donnera un supplément d’âme en détournant de la banalité tranchante d’un rapport trop abstrait ou trop officiel : papy, mamy, Vati, Dad ou papounet, etc. Un signe de distinction sociale éventuellement, ou un rappel d’une origine lointaine, d’une racine différente et originale. On aura remarqué sans doute que les noms officiels effraient de plus en plus, et que jusque dans les médias, on ne parle plus que de “papas” et de “mamans” et non plus de “pères” et de “mères”. Comme s’il fallait, par prudence et précaution (une forme singulière du principe de précaution), attester la chaleur affectueuse plutôt que l’appellation contrôlée, le care plutôt que la dépendance et la domination, l’amour plutôt que la haine.

 

principe de négativité : divertir les liens en les traversant d’altérité

Car c’est bien là sans doute le cœur de la question : les liens de parenté, quels qu’il soient, suscitent et comportent autant de haine que d’amour, les noms en portent la trace et la leçon. Il s’agit avant tout de dispatcher les sentiments, de divertir les liens en les traversant d’altérité, en les transperçant ironiquement de leur propre dérision : rappelons-nous l’épisode des injures dans le récit freudien de L’homme aux loups. En somme, l’injure et l’ironie sont essentielles au fonctionnement des noms de parenté. Un père n’est pas un père, une mère n’est pas une mère, sinon ils s’effondreraient sous le poids symbolique de leur propre fonction. Les liens de parenté ne peuvent donc fonctionner que sous un principe de négativité, et les noms dans leur mouvance absolue ou relative sont là pour assurer cette négativité. Ils ne sont là que pour varier sur eux-mêmes, pour introduire des stratifications inédites. Ils sont toujours doublés et redoublés, dévoyés par des prénoms, des surnoms et des diminutifs. Le local l’emporte toujours sur le global. Globalement, on pourrait dire qu’ils varient dans leurs usages et leurs significations depuis l’équivalent de surnoms ou de diminutifs (lorsque ce sont des dénominations intimes et inventées, strictement liées à une histoire individuelle ou familiale), jusqu’à l’équivalent de noms propres ou de prénoms, collant à la personne comme une propriété indélébile, jusqu’aux cas où en effet c’est le prénom lui-même qui est utilisé pour signifier la relation de parenté (oncle un tel, etc.) — on appellera alors son père ou sa mère par leurs prénoms, au même titre qu’on appelle par leurs prénoms ses frères et sœurs ou ses propre enfants, ou les enfants de sa parentèle, etc.

 

le vieux

Pourquoi dès lors maintenir une dissymétrie à ce niveau, comme s’il s’agissait de maintenir un tabou sur les ascendants, ou si l’on craignait d’oublier leur qualité, en répétant sans cesse dans l’appellation leur fonction ? Encore une fois, comme si l’amour devait sans cesse travailler à cacher la haine et comme si la haine risquait toujours de l’emporter. Comme s’il fallait toujours masquer la haine sous le respect. Alors que les noms de parenté ne seront à tout jamais que des surnoms et des diminutifs, surimposés aux noms propres et surexposés aux sentiments(2*).

 

sous la forme d’un meurtre suspendu

Quant à la différence des sexes, elle n’a que faire de ces appellations. Car il est bien clair que pour un enfant, le plus difficile, voire l’horrible, est d’attribuer une sexualité à son père et à sa mère (à plus forte raison si les géniteurs ne sont pas ceux qui l’élèvent), que c’est toujours une sorte d’atteinte à leur dignité supposée, une effraction du tabou qui les enveloppe et du mystère de la procréation. En général, il est plus simple et plus efficace, ou plus “humain”, d’aller s’instruire auprès d’autres personnes, dans un autre milieu, même s’il faut bien un jour ou l’autre tenter de remonter, en croisant l’imaginaire avec le réel, jusqu’à l’instant improbable de sa propre conception, que cette conception ait eu lieu de manière plus ou moins naturelle ou plus ou moins artificielle. Mais là, on touche moins au sexuel qu’à l’être ou au néant, à l’existence même. C’est là que, selon l’expression de Kierkegaard à propos d’Abraham, le sujet affronte la crainte et le tremblement, là où il n’y a plus de nom sinon celui de Dieu, selon un certain abîme de jouissance qui fonde la transmission. Isaac, adolescent, est confronté à son père à l’instant où lui-même entre dans sa capacité à engendrer, au moment où l’adolescent voit son père sacrifier, comme dit Lacan, à “l’ancêtre éponyme, au dieu de sa race”(3*) .

 

comment Abraham aurait-il pu survivre à la mort d’Isaac ?

Au moment par conséquent où le symbolique l’emporte définitivement sur le biologique, mais de telle sorte que cette victoire implique la traversée d’une mort que se donneraient l’un à l’autre le père et le fils, sous la forme d’un meurtre suspendu. On ne voit pas bien en effet comment Abraham (dont le nom à cette occasion se transforme) aurait pu survivre à la mort d’Isaac. C’est d’un échange qu’il s’agit, où la vie est en jeu. D’une certaine manière, c’est lui, le père, qui doit sacrifier sa jeunesse à la jeunesse de son fils, pour lui transmettre sa paternité, dans une confrontation qui a nécessairement quelque chose de tragique. Par rapport à la scène primitive presque inconcevable d’une telle transmission, inéluctablement voilée par le fantasme divin, les personnages réels seront toujours des «personnages en quête d’auteur,» selon le terme de Pirandello, objets d’un récit selon des structures historiques aléatoires et des dénominations fictives (par exemple sous la forme de la “promesse” et de la “foi”). Ainsi les noms de parenté seront-ils toujours, et fort heureusement, “arrangés” et “déplacés” au regard de ce lieu originel du sacrifice. Puisqu’aussi bien c’est de l’abolition, toujours à refaire, du sacrifice humain qu’il s’agit et de sa sublimation.

 

PS : absence de transmission du signifiant maternel

NB. Une analyse semblable serait à poursuivre concernant la transmission de la maternité. Cela est vrai des femmes, bien sûr, de mère à fille, mais aussi des hommes. Au point que Lacan, à propos du Président Schreber, souligne que c’est l’absence chez lui du signifiant assurant la possibilité d’être mère, qui est à l’origine de son délire — par conséquent l’absence de transmission du signifiant maternel. De fait, c’est une véritable autoréférence du signifiant paternel qui l’a tué. Les noms de parenté n’ont pas joué leur jeu, si l’on peut dire, de déplacement et de substitution. Des noms de parenté sans ironie ne seraient que des morts annoncées.

 

  • 1 Douglas Hofstadter, Gödel, Escher, Bach. Les brins d’une guirlande éternelle, InterEditions, Paris, 1985. Autoréférence, si par exemple un nom propre ou un nom de parenté ne renvoyait qu’à lui-même, dans une pure tautologie, une pure affirmation d’autorité par soi. Kripke considérait les noms propres comme des “désignateurs rigides”. C’est cette rigidité que je mets ici en cause, en ce qui concerne en tout cas les noms de parenté.
  • 2 Freud, dans sa correspondance avec Fliess, lorsqu’il lui rapporte les étapes de l’agonie de son père, l’appelle toujours et uniquement « le vieux ».
  • 3 Jacques Lacan, Des noms-du-père, Éditions du Seuil, 100.

Pour en finir avec le carcan du DSM

La souffrance psychique déborde la définition habituelle des maladies, car elle peut concerner chacun. L’Organisation mondiale de la Santé la considère comme une priorité. Mais l’OMS s’est engagée sur ce terrain selon un choix univoque, en considérant comme un acquis scientifique le manuel de l’APA (American Psychiatric Association). Ce choix unique de l’OMS porte un nom générique, celui du DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders). Sa troisième version stigmatise les conflits d’intérêt en psychiatrie et elle est contemporaine des recommandations de traitements comportementalistes et des TCC. Et comme ces méthodes sont aléatoires, elles participent de la promotion d’un complément pharmacologique indispensable.

1. Quelle est la valeur scientifique du DSM ?

a. Son ancêtre, le SCND est une compilation empirique rédigée en 1932 pour l’armée américaine. En 1948, l’OMS s’en est servie pour rédiger l’International Classification of Diseases, qui en est à sa dixième version (ICD10 ou CIM10 pour la France). Les différentes versions du DSM ont été rédigées depuis 1952 par l’American Psychiatric Association. Alors que le DSM II prenait en compte l’approche dynamique de la psychopathologie, le DSM III, qui parut en 1980, a évacué toutes références à la psychanalyse au nom d’une totale neutralité théorique. Il en résulte une méthodologie descriptive, volontairement ignorante des concepts psychologiques à partir desquels aurait pu s’élaborer une classification objective, clinique et scientifique des grands champs de la psychopathologie. Il existe de nombreux sous-ensembles du DSM. Leur méthodologie va à contresens des critères d’objectivité de n’importe quelle branche des sciences de la nature, comme de ceux de n’importe laquelle des sciences humaines. Pour qu’une observation prétende à la scientificité, il faut qu’elle isole des invariants latents, des déterminismes qui font axiomes et dégagent des structures réduites. Cette démarche s’appuie sur l’observation de faits en se gardant de tout présupposé. Elle s’appuie sur les acquis de l’expérience qui seule permet de vérifier leur intérêt diagnostique et leur valeur prédictive. C’est le contraire de la méthodologie du DSM, qui n’a aucun précédent dans aucune science, sinon les premières classifications encyclopédiques (Linné, Buffon…) qui classaient les espèces selon des caractères distinctifs avant de se tourner vers des classifications comparées mettant en évidence des traits communs aux différentes espèces.

Dans son introduction, il est vrai, le DSM se déclare idéologiquement athéorique . Mais est-ce possible dans la recherche ? Le DSM démontre lui-même que non, car il suffit qu’une liste de troubles manifestes soit établie sans tenir compte des structures où ils s’inscrivent, il suffit que ces troubles soient détachés des circonstances subjectives de leur éclosion, pour que l’hypothèse d’une cause organique s’impose aussitôt. Cette conception réductionniste d’un homme machine n’a trouvé jusqu’à ce jour aucune preuve corroborée par l’expérience, y compris dans les travaux neuroscientifiques les plus reconnus. Au contraire du DSM, les avancées scientifiques les plus récentes dans le domaine de la neuroplasticité ou de l’épigenèse montrent qu’on ne peut plus opposer causalités psychique et organique, puisque la première influe sur la construction de la seconde. La prédictibilité s’en trouve subvertie : on n’utilise jamais deux fois le même cerveau. Mais en supprimant la causalité psychique, le DSM impose en contrecoup la causalité organique. Ce choix est d’autant plus antiscientifique qu’il proscrit d’autres références et que son usage est imposé aux praticiens dans le codage des diagnostics. Or l’impossibilité de réfuter un point de vue a pour conséquence de le faire sortir du domaine de la science (comme l’a montré Karl Popper). Quelle que soit l’idéologie de scientificité des troisième et quatrième versions du DSM, leur méthodologie ne l’est pas.

b. La deuxième caractéristique antiscientifique de la méthodologie DSM est qu’elle rassemble des statistiques qui ne concernent pas les patients, mais les avis d’un échantillon de psychiatres. Il ne s’agit pas d’observations cliniques, mais du décompte des opinions, parfois recueillies de manière arbitraire. Cette méthode d’apparence démocratique n’a jamais existé dans l’histoire des sciences. Un vote ne peut servir de preuve, et cette nomenclature a été mise ainsi sous la coupe de l’opinion, comme le montre sa légitimation par le terme de consensus. Il s’agit d’un indice de popularité, mais en aucun cas de validité scientifique.

Ces premières caractéristiques non scientifiques du DSM, ne font cependant pas obstacle à leur intérêt épidémiologique, qui peut entrer dans le cadre d’une gouvernance rationnelle. Si l’on tient à s’en servir à cette fin, les praticiens ne devraient pourtant pas être contraints de s’y référer dans un but diagnostique et pronostique, obligation d’ailleurs contraire à l’éthique médicale et à celle des soins psychiques.

2. Quelle est la validité clinique de cette méthodologie ?

Les répertoires de troubles et de dysfonctionnements ne donnent de la souffrance psychique que des clichés de surface. Dans aucune branche de la médecine, un praticien ne diagnostiquerait une maladie en se fiant aux apparences, à l’expression manifeste d’un symptôme. Comme les retours d’invariants réguliers sont évités par principe, les descriptions de surface se multiplient : la référence à l’Evidence Based Medecine, qui entend privilégier la preuve dans un but de plus grande efficience montre son objectif en limitant l’exploration clinique à l’évidence la plus superficielle ou en mélangeant des éléments d’ordre hétérogène (cliniques et moraux en particulier) : ainsi par exemple, comme l’a remarqué le Pr. Misès à propos du trouble des conduites, «l’incivilité» devient une maladie.

Le résultat est une inflation de troubles qui corrobore l’absence de scientificité, alors que cette dernière permet au contraire de limiter la grande variété des manifestations à quelques types cliniques, dont le nombre est réduit. Depuis la version de 1952, le DSM est passé du recensement de 106 pathologies à 410 troubles identifiés dans sa version actuelle. La prochaine version, le DSM V, en cours d’élaboration, devrait enregistrer au moins une vingtaine de catégories supplémentaires. En termes de pathologie mentale, elle aura construit des «faux positifs» dont les seuls bénéficiaires risquent d’être les groupes pharmaceutiques. De plus, cette inflation favorise la naissance de concepts fourre-tout qui justifient des pratiques de soins dangereuses et ségrégatives pour les enfants.

Dans les versions passées du DSM, une catégorie clinique aussi constante que l’hystérie, dont la consistance est attestée par l’expérience depuis l’Antiquité, a été supprimée. De même, la névrose n’est plus homologuée depuis 1980 et, l’homosexualité a dû attendre 1987 pour ne plus être considérée comme une maladie mentale. En fait, la sexualité n’a, paradoxalement, plus de statut depuis cette date… On en retire l’idée que ces statistiques se réfèrent à la culture américaine, à ses normes et à ses modes, alors que ces classifications de psychopathologie ont une ambition internationale. L’OMS, en effet, compte imposer l’application de l’ICD dans le monde entier d’ici quelques années.

Pour ce qui concerne maintenant le futur projet de DSM V, il invente de nouvelles catégories de nature uniquement dimensionnelle, basée sur l’amplitude des manifestations jugées pathologiques, comme par exemple le trouble d’hypersexualité ou le trouble paraphilique coercitif. Beaucoup plus inquiétant encore, l’instauration de valeurs prédictives prévoit des troubles futurs. Chacun sera ainsi potentiellement un malade et donc susceptible d’être traité préventivement. Cette inflation vertigineuse va atteindre des sommets avec l’invention de «syndromes de risque», tel que le «syndrome de risque psychotique» qui imposerait, en passant de la prévention à la prédiction, de prescrire systématiquement des psychotropes à une proportion non négligeable d’adolescents jugés atypiques. Et cela, alors qu’aucun test de terrain n’en justifie l’utilité. Une telle extension de la pathologie pourrait d’ailleurs s’avérer contraire aux Droits de l’Homme.

3. Le DSM nuit à la santé

Avec un catalogue de critères suffisamment large, un psychiatre ne sera bientôt plus nécessaire. Un médecin ne le sera pas non plus, ni même un infirmier. Le pharmacien pourra distribuer directement des psychotropes. Si c’était vers cette politique de santé que les États étaient orientés, quelle en serait l’efficacité ?

Un diagnostic DSM répertorie des manifestations comportementales sans la profondeur de champ d’aucune structure d’ensemble psychopathologique, et cela à rebours de toute la psychiatrie clinique. Chaque comportement correspond à une case à cocher et n’est plus que le signe d’un «désordre» érigé en entité pathologique innée. S’y ajoutent des notions comme celle de «malade difficile», ou de «non compliance(1*) au traitement». Enfin, certaines catégories DSM (par exemple, celles codées de F20 à F31) vont à l’évidence être mises au service de transferts de compétences vers le médico-social, vidant la psychiatrie publique et privée de son contenu. Déjà, dans certains services de la région parisienne, et au nom de l’objectivité, le recueil de check-lists dès le premier entretien a détrôné la sémiologie clinique, jugée subjective, ainsi que l’approche dynamique des symptômes. Le DSM supprime toute référence à une causalité psychique ou historique, sans laisser sa place aux événements traumatiques de la vie du patient et de son anamnèse ; tout est programmé comme si la condition humaine pouvait être médicalisée. La cure relationnelle, ou simplement la parole sont invalidées comme outils thérapeutiques, de sorte que les patients qui ont un besoin urgent de se confier risquent de choisir des thérapies non scientifiques, voire sectaires, avec la caution involontaire des Pouvoirs publics.

Sur la base de ces check-lists, la plupart des patients sont médicamentés abusivement ou trop longtemps. Comme le même symptôme joue dans des structures différentes, qui ne commandent pas la même conduite thérapeutique, et comme ce symptôme est susceptible d’être étouffé par un traitement pharmacologique, la cause première de la souffrance psychique devient méconnaissable et le patient, inguérissable bien que lourdement médicalisé. Dans la mesure où elles soulagent des effets et non leurs causes, les prescriptions s’auto-reconduisent et augmentent dangereusement, jusqu’à la dépendance – sinon à l’addiction. Lorsqu’un protocole de soin échoue, au lieu de le remettre en question, on crée plutôt une nouvelle catégorie. De sorte que les thérapies médicamenteuses, d’abord souvent utiles, finissent par avoir un résultat contre-productif. D’autant plus que les effets indésirables à long terme de médicaments récents sont encore inconnus et que les études prévisionnelles entre bénéfices et risques sont souvent sujettes à caution.

Ce cercle vicieux s’initie aujourd’hui dès l’enfance. Pour une action préventive en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, les pédopsychiatres, en majorité de formation analytique, veulent collaborer avec les pédiatres et les intervenants scolaires, afin de détecter les signes de souffrance psychique. Et cela afin d’éviter qu’une souffrance latente évolue et se fixe en psychose, en névrose sévère ou en une inadaptation permanente. Or, le prochain DSM V transforme cette prévention en anticipation thérapeutique : on ne soigne plus l’enfant pour ce dont il souffre maintenant mais pour le trouble qui pourrait un jour se manifester chez lui. Cette «prédictibilité» risque d’enfermer dans un diagnostic à vie et une médicamentation pour des psychopathologies qui ne sont même pas encore apparues. Au contraire, lorsque la souffrance psychique est entendue, ce soin évite la fixation d’une pathologie.

4. Le DSM oriente les enseignements vers une pratique unique

Le succès du DSM ne procède pas de la réception positive des praticiens. Au contraire, il leur a été imposé de l’extérieur. Il a pris de l’expansion d’abord grâce aux compagnies d’assurance et aux groupes de pression qui ont exigé ses références pour leurs remboursements, aux USA et dans certains pays d’Europe. Les entreprises pharmaceutiques sont également à l’origine de grilles d’adéquations entre les catégories du DSM et l’administration de médicaments. Ces différents lobbies ont été suffisamment puissants pour amener des universités de plus en plus nombreuses à mettre le DSM au premier plan de l’enseignement, mis ainsi au service d’intérêts classificatoires, idéologiques ou financiers.

Les futurs cliniciens sont formatés dans l’ignorance de la clinique classique. Dans l’enseignement, le préalable organiciste élimine tous les points de vue qui l’ont précédé, opérant une rupture que ne fonde l’apparition d’aucun nouveau paradigme. Jusqu’à la fin des années soixante-dix, une relative unité de la psychopathologie prévalait. La psychiatrie clinique européenne s’était enrichie grâce aux apports de la psychanalyse et de la psychologie. Ces échanges interdisciplinaires se sont cloisonnés depuis 1980 seulement, et cela de manière infondée, puisque l’objet de la psychopathologie reste le même. Aujourd’hui, l’ensemble de l’enseignement de la psychiatrie est majoritairement tributaire du DSM et de la pharmacologie. Seules les U.F.R. de psychologie enseignent encore une diversité de points de vue. Mais pour combien de temps encore ? Cette relative diversité n’est pourtant pas équitable, car ce ne sont pas les psychologues qui prennent les décisions thérapeutiques. De plus, ce clivage entre psychologues et psychiatres alimente une «guerre idéologique» inutile dont les patients et les budgets font les frais.

Non seulement l’enseignement médical se fait dans le pli du formatage unique DSM, mais, de plus, l’essentiel de l’enseignement post-universitaire est assuré par les laboratoires pharmaceutiques. De sorte que cette formation alimente l’expansion des prescriptions médicamenteuses, toute autre orientation de recherche étant proscrite.
Enfin, un lobbying occulte, jamais discuté démocratiquement, oblige les chercheurs à publier dans des revues qualifiantes, souvent anglo-saxonnes et de la même orientation, s’ils veulent accéder aux postes universitaires. La CFTMEA française a ainsi entravé la carrière de certains universitaires en les empêchant de publier dans des revues anglo-saxonnes, «faute de langage commun.»

5. l’orientation infléchie par le DSM est coûteuse pour les États

Les choix de l’O.M.S. retentissent de proche en proche sur les systèmes de santé des États, et entraînent des décisions onéreuses. À tous les niveaux de la santé mentale, le DSM est devenu l’instrument comptable des budgets administrés par des gestionnaires qui organisent la santé à partir de contraintes financières. Les problèmes de santé restent ainsi non traités et sont finalement plus coûteux. Des commissions inconnues du public prennent des décisions sur cette base, et comme leur référence est le DSM, elles privilégient les traitements pharmacologiques (voire chirurgicaux), sur le fond d’une paupérisation, voire d’une destruction de l’organisation sectorielle de la psychiatrie articulant l’intra et l’extra hospitalier. Le DSM est devenu le cheval de Troie de l’industrie pharmaceutique dans la pratique médicale quotidienne et principalement celle des médecins généralistes, prescripteurs de 80% des psychotropes. Ces orientations thérapeutiques génèrent un coût économique lourd pour les États et les systèmes de solidarité comme la Sécurité Sociale. Le coût n’est pas seulement un transfert de fond au bénéfice de l’industrie pharmaceutique. Il existe aussi une utilisation «médico-économique». En fonction du codage DSM, des «taux de patients» de même que «l’intensité de soins» sont répertoriés à l’avance, et imposent des limitations thérapeutiques.

On peut avoir une idée de l’importance des coûts générés par les diagnostics DSM en examinant les différences de prescription en psychiatrie de l’enfant entre les pays qui se conforment au DSM et ceux où un autre point de vue est resté majoritaire : en France, près de 20 000 enfants prennent de la Ritaline, ce qui est bien loin des 55 000 enfants anglais et surtout des 3 millions de Canadiens et de 7 millions concernés aux USA. On ne s’étonne pas des liens d’intérêts financiers entre comité d’experts du DSM IV et industrie pharmaceutique, qui ont été maintes fois révélés, si l’on sait que les médicaments psychotropes représentant un marché extrêmement profitable. Aux USA, en 2004, les antidépresseurs ont généré 20,3 milliards de dollars de profit, les anti-hallucinatoires, 14,4 milliards. Certaines catégories cliniques épousent au plus près les indications de nouvelles molécules, préfigurant une classification pharmacologique sur mesure au gré des exigences du marketing. Une telle coïncidence entre catégorie clinique et effets des molécules ne peut que favoriser une chimiothérapie de masse.

Au contraire, si d’un point de vue financier les traitements qui privilégient la relation intersubjective paraissent d’abord plus chers en infrastructure et en personnel qualifié, ils sont à terme plus économiques, outre qu’ils gardent aux soins leur dimension humaine.

Il est possible de mettre un terme à l’hégémonie néfaste de cette nomenclature
L’OMS et la WPA (World Psychiatric Association) ont tenu en 2001 à Londres un symposium sur les classifications internationales. La difficulté des débats a amené l’OMS à décréter un moratoire sur les révisions du DSM V et du ICD 10, jusqu’à cette année. En réalité, la valse des révisions du DSM n’a été menée qu’à la seule initiative de l’Association psychiatrique américaine et non des praticiens, comme prévu initialement. En attendant, les conséquences de l’usage du DSM sont journalières, et sont lisibles aussi bien dans certains rapports de l’INSERM que dans les décisions législatives concernant la santé mentale, ou en profondeur dans les effets ségrégatifs et sécuritaires qui grèvent non seulement le soin, mais légitiment une gouvernance politique de l’humain, dès le plus jeune âge. Désormais, le DSM est également utilisé devant les tribunaux et son apparence objective est d’autant plus dangereuse qu’elle se masque du discours de la «science.»

L’expérience a montré que les acteurs de la santé pouvaient faire reculer les effets de l’idéologie DSM. Par exemple, le succès de la pétition Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans, signée par plus de 200 000 personnes, suite à l’expertise INSERM sur le trouble des conduites, a amené l’INSERM à relativiser des travaux pourtant donnés comme scientifiques. De même, l‘Appel des appels a capitalisé les critiques à l’égard des nomenclatures avec celles de la santé, de l’enseignement, ou de la recherche, en regroupant l’initiative de Sauvons la Clinique. D’autres réponse aux menaces actuelles ont déjà eu lieu, ou sont en cours, comme le Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire qui a réuni récemment (octobre 2010) plus de mille personnes à Villejuif.

En 2003 à Montpellier, les États Généraux de la Psychiatrie ont déjà permis une prise de position commune à l’égard du DSM IV d’une grande partie des associations psychiatriques, de la presque totalité des associations psychanalytiques et du SIUERRPP qui regroupe une grande majorité des enseignants-chercheurs-praticiens en psychopathologie clinique. La plupart des sociétés psychanalytiques françaises ont signé à cette occasion une déclaration où elles se proposaient «de travailler en commun avec les professionnels de la psychiatrie à la construction d’une référence psychopathologique plus en accord avec la réalité clinique du sujet.» Comme le note cette déclaration, le DSM engendre une pratique qui «confond le malade et la maladie. Une pratique qui ne tient pas compte de la subjectivité de l’inconscient, du conflit psychique, autant de concepts qui montrent que nos patients ont une histoire et un univers relationnel qui sont partie prenante dans la clinique qu’ils présentent.»

Nous voulons œuvrer positivement pour une clinique de la subjectivité

Le nombre des signataires de ce manifeste constitue une expertise largement aussi pertinente que les statistiques de l’APA. Nous considérons que – s’il est toujours légitime de faire de nouvelles hypothèses, comme celle du DSM –, cette nomenclature s’est imposée par des moyens extérieurs à la recherche, et elle bloque le cours normal des échanges scientifiques.

1/ Nous estimons que les cliniciens attentifs à la souffrance psychique et à son traitement se trouvent aujourd’hui confrontés au problème supplémentaire que constitue l’imposition de cette pensée unique, faussement consensuelle, et à son utilisation dangereuse dans les décisions thérapeutiques, gestionnaires et politiques. Nous estimons qu’il faut limiter l’inflation dangereuse et coûteuse des catégories pathologiques. Il faut reprendre le fil de la clinique qui s’était construite en plusieurs siècles grâce aux échanges de la psychiatrie, de la psychologie, de la psychanalyse, de l’anthropologie.

2/ Il faut faire cesser les pressions administratives sur les cliniciens, pressions qui, sous couvert d’exigences comptables, leur dictent une conduite thérapeutique. N’est-il pas temps, par exemple, de prendre position contre la VAP (Valorisation de l’activité en psychiatrie) ou bien d’envisager des refus de cotation (ou bien coter F 99 – autre) ?

3/ Une méthodologie scientifique respectant des points de vue contradictoires doit être rétablie dans ses droits. Nous exigeons à cet égard un rétablissement de la pluralité des points de vue doctrinaux dans l’enseignement, et la libération du carcan DSM dans la recherche et les revues qualifiantes. L’obligation d’un «langage DSM,» d’une langue psychiatrique unique, ne doit plus servir de critère pour publier dans les revues internationales. Seul l’objet de la recherche doit entrer en ligne de compte. La pluralité des références conceptuelles doit être respectée et promue. Le DSM n’est pas et ne peut être une référence obligatoire et exclusive, servant d’outil de normalisation des pratiques et des conduites de la population. Il convient d’établir une transparence sur la nomination des experts des commissions décisionnaires dans ce domaine.

4/ Il existe d’ores et déjà d’autres classifications que le DSM. Leur existence doit être validée et enseignée. Certaines ont déjà fait leurs preuves, telles que la CFTMEA, pour les enfants et les adolescents, qui a été à plusieurs reprises utilisée dans des études épidémiologiques et comporte d’ailleurs un tableau d’équivalence avec la CIM 10. Parallèlement, l’utilité d’une classification adaptée à la clinique sera débattue et ses fondements envisagés.

5/ Il est indispensable de distinguer les besoins et les enjeux spécifiques, qui sont aujourd’hui confondus ou emmêlés. Les critères utiles ne sont pas les mêmes selon qu’il s’agit :
des administrations,
des enquêtes épidémiologiques et des orientations en santé publique,
de la pratique clinique et thérapeutique,
de la recherche et de l’enseignement.

Cette reprise d’une élaboration scientifique ne signifie pas un retour au passé. Elle exige de tenir compte, en les subsumant, des apports de la psychopharmacologie et des neurosciences, qui permettent de mieux départager les médiations organiques, et la causalité psychique. Il s’agit d’autant moins d’un retour à la nosographie classique, qu’il faut prendre en considération une clinique comparative avec les apports d’autres cultures, de même qu’il faut évaluer les changements dans les modes de vie qui font apparaître des manifestations symptomatiques plus évidentes que dans le passé. De telles études permettront de fonder des critères cliniques valables universellement.


ouvrages de référence

-Allen, Frances, « À propos des 19 « propositions » du DSM V », La lettre de la psychiatrie française, N° 194, sept 2010).-
-Bazalgette, Gérard, La tentation du biologique et la psychanalyse. Le cerveau et l’appareil à penser, Toulouse, Érès, 2006.-
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-Decorpaliada, Marco, Schizométrie, petit manuel de survie en milieu psychiatrique, EPEL 2010.-
-Gori R. ; Del Vogo. M.-J. La santé totalitaire, Paris, Denoël, 2005.-
-Gori, R. ; Del Vogo, M.-J. Exilés de l’intime, La médecine et la psychiatrie au service du nouvel ordre économique, Paris, Denoël, 2005.-
-Gori, R. De quoi la psychnalyse est-elle le nom ? Paris, Denoël, 2010.-
-Kirk, S. ; Kutchins H. Aimez-vous le DSM ?, le triomphe de la psychiatrie américaine, Synthélabo, 1998.-
-Lussier, Martine, Le travail du deuil, Paris, Puf, Le fil rouge, 2007.-
-Kernberg, Otto F. Les troubles graves de la personnalité : stratégies thérapeutiques, Paris, Puf, 1989.-
-Lane, Christopher, Comment la psychiatrie et l’industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions, Paris, Flammarion, 2009 sur la « fabrication » des dernières catégories).-
-Maleval, J.-C. « Limites et dangers des DSM », L’évolution psychiatrique, 68, 2003, p. 39-61.-
-Roudinesco, É., Pourquoi la psychanalyse ? Paris, Fayard 1999.-

CLASSIFICATIONS ne répondant pas aux critères DSM

Classification du Pr. Misès : CFTMEA, édition CTNERHI 2002.-
-Le PDM américain, Interdisciplinary Council of Developmental & Learning Disorders 2006.-
-L’OPD. allemande, Hogrefe & Huber 2000.-

  • 1 Indocilité. Note de notre Rédacton.

Pour l’homoparentalité

POUR L’HOMOPARENTALITÉ

Mots clés : Homosexualité, Adoption, Homoparentalité, Mariage homosexuel, Philosophie, Procréation assistée, France


par Luc Ferry

Le Figaro le 19/09/2012

La chronique de Luc Ferry

 

pour une adoption accessible au couple homosexuel

Je sais que je vais choquer ou pire, décevoir certains lecteurs, mais je voudrais leur dire ici en vertu de quels arguments je ne puis être hostile à l’adoption d’un enfant par deux parents homosexuels. Après mûre réflexion, je suis convaincu – et je vais dire pourquoi – qu’il faut inverser l’opinion commune selon laquelle le mariage serait à la rigueur acceptable «entre adultes consentants», tandis que l’adoption, parce qu’elle engage un tiers qui n’a rien demandé (l’enfant adopté), devrait être interdite. C’est presque le contraire qui est vrai si l’on y réfléchit au fond. Il faut bien, en effet, avoir conscience qu’en France, aujourd’hui, l’adoption d’un enfant par une personne célibataire – donc, le cas échéant, par une personne homosexuelle – est tout à fait licite. Le problème n’est donc nullement de savoir si l’adoption est accessible aux homosexuels – elle l’est d’ores et déjà de façon parfaitement légale – mais si elle l’est à leur couple, couple au sein duquel des enfants adoptés vivent déjà de toute façon.

 

entre 40.000 et 200.000 enfants qui vivent aujourd’hui dans une situation à haut risque

Ma réponse est oui, cent fois oui, car en cas de décès du parent «officiel», ou même seulement de séparation, le «deuxième parent» n’a aucun droit. Il faut ajouter, si l’on veut considérer la situation dans sa globalité, que nombre de femmes vivant ensemble ont, en dehors de cette première possibilité qu’est l’adoption, recouru à des inséminations artificielles avec donneur (aisées à pratiquer chez nos voisins belges ou britanniques) pour donner naissance à des enfants qui viennent donc s’ajouter à ceux qui ont été adoptés. De sorte qu’au total, ce sont entre 40.000 et 200.000 enfants qui vivent aujourd’hui dans une situation à haut risque. Car, j’y insiste, en cas de disparition du parent légal, le deuxième parent n’a aucun statut juridique ce qui peut conduire à de véritables catastrophes humaines. C’est donc ce problème qui doit être réglé d’une façon ou d’une autre en toute priorité – ce qui conduit à reconsidérer la question de l’homoparentalité en des termes très différents de ceux auxquels on est généralement habitué dans le débat public.

Le mariage est donc la solution la plus simple

Car, pour agir dans l’intérêt bien compris des enfants, il est à l’évidence souhaitable d’autoriser leur adoption par les deux parents, tandis qu’à la limite le mariage pourrait être remplacé par une autre institution qui viserait à améliorer le pacs. Cela dit, il ne suffit pas de le modifier sur le seul plan financier – de régler les problèmes de fiscalité ou de pension de réversion, par exemple –, mais il faut surtout faire en sorte que ces milliers d’enfants vivant dans des couples homosexuels et notamment ceux qui n’ont pas d’autres parents connus dans un couple précédent soient protégés contre les accidents de la vie. Le mariage est donc la solution la plus simple. J’ajoute qu’interdire le mariage aux homosexuels, mais accepter l’homosexualité hors mariage, c’est admettre le sexe et refuser l’amour – ce qui est assez paradoxal pour des milieux conservateurs.

 

la transmission de l’amour

Plaider pour le mariage homosexuel, c’est vouloir réconcilier les deux. Allons plus loin. Si l’éducation réside, non dans la filiation, mais dans la transmission de l’amour, de la loi et de la culture, on voit mal au nom de quoi on pourrait prétendre que des homosexuels en sont incapables. Contrairement à une opinion reçue mais fausse, les études dont nous disposons montrent que les choses ne se passent pas plus mal pour leurs enfants qu’avec les hétéros. Tous les parents, quels qu’ils soient, peuvent connaître des difficultés. Pour autant, personne ne songe à leur faire passer un permis de procréer, même lorsqu’ils sont manifestement alcooliques ou déséquilibrés.

 

une raison qui puisse et doive valoir pour tous

Il faut enfin noter que nous ne sommes pas dans une conversation privée où il serait question d’affirmer haut et fort, au nom de son éthique ou de sa religion, son avis personnel. Nous avons tous des opinions, c’est l’évidence, mais il s’agit d’abord et avant tout d’élargir l’horizon, de se mettre à la place des autres, de saisir tous les points de vue, car c’est bien là la première exigence de la loi républicaine. Par essence elle vaut pour tous, et pas seulement pour moi. Dans cette perspective, il est un principe que nous devons considérer comme sacré : nous n’avons aucun droit d’interdire quoi que ce soit à autrui sans qu’il y ait une bonne raison pour le faire, c’est-à-dire une raison qui ne vaille pas simplement pour moi, à titre d’option personnelle, confessionnelle par exemple, mais qui puisse et doive valoir aussi pour tous. Cela dit pour ouvrir le débat sur ses véritables bases.

Blog: www.lucferry.fr

 

Pour l’homoparentalité

POUR L’HOMOPARENTALITÉ

Mots clés : Homosexualité, Adoption, Homoparentalité, Mariage homosexuel, Philosophie, Procréation assistée, France


par Luc Ferry

Le Figaro le 19/09/2012

La chronique de Luc Ferry

pour une adoption accessible au couple homosexuel

Je sais que je vais choquer ou pire, décevoir certains lecteurs, mais je voudrais leur dire ici en vertu de quels arguments je ne puis être hostile à l’adoption d’un enfant par deux parents homosexuels. Après mûre réflexion, je suis convaincu – et je vais dire pourquoi – qu’il faut inverser l’opinion commune selon laquelle le mariage serait à la rigueur acceptable «entre adultes consentants», tandis que l’adoption, parce qu’elle engage un tiers qui n’a rien demandé (l’enfant adopté), devrait être interdite. C’est presque le contraire qui est vrai si l’on y réfléchit au fond. Il faut bien, en effet, avoir conscience qu’en France, aujourd’hui, l’adoption d’un enfant par une personne célibataire – donc, le cas échéant, par une personne homosexuelle – est tout à fait licite. Le problème n’est donc nullement de savoir si l’adoption est accessible aux homosexuels – elle l’est d’ores et déjà de façon parfaitement légale – mais si elle l’est à leur couple, couple au sein duquel des enfants adoptés vivent déjà de toute façon.

entre 40.000 et 200.000 enfants qui vivent aujourd’hui dans une situation à haut risque

Ma réponse est oui, cent fois oui, car en cas de décès du parent «officiel», ou même seulement de séparation, le «deuxième parent» n’a aucun droit. Il faut ajouter, si l’on veut considérer la situation dans sa globalité, que nombre de femmes vivant ensemble ont, en dehors de cette première possibilité qu’est l’adoption, recouru à des inséminations artificielles avec donneur (aisées à pratiquer chez nos voisins belges ou britanniques) pour donner naissance à des enfants qui viennent donc s’ajouter à ceux qui ont été adoptés. De sorte qu’au total, ce sont entre 40.000 et 200.000 enfants qui vivent aujourd’hui dans une situation à haut risque. Car, j’y insiste, en cas de disparition du parent légal, le deuxième parent n’a aucun statut juridique ce qui peut conduire à de véritables catastrophes humaines. C’est donc ce problème qui doit être réglé d’une façon ou d’une autre en toute priorité – ce qui conduit à reconsidérer la question de l’homoparentalité en des termes très différents de ceux auxquels on est généralement habitué dans le débat public.

Le mariage est donc la solution la plus simple

Car, pour agir dans l’intérêt bien compris des enfants, il est à l’évidence souhaitable d’autoriser leur adoption par les deux parents, tandis qu’à la limite le mariage pourrait être remplacé par une autre institution qui viserait à améliorer le pacs. Cela dit, il ne suffit pas de le modifier sur le seul plan financier – de régler les problèmes de fiscalité ou de pension de réversion, par exemple –, mais il faut surtout faire en sorte que ces milliers d’enfants vivant dans des couples homosexuels et notamment ceux qui n’ont pas d’autres parents connus dans un couple précédent soient protégés contre les accidents de la vie. Le mariage est donc la solution la plus simple. J’ajoute qu’interdire le mariage aux homosexuels, mais accepter l’homosexualité hors mariage, c’est admettre le sexe et refuser l’amour – ce qui est assez paradoxal pour des milieux conservateurs.

la transmission de l’amour

Plaider pour le mariage homosexuel, c’est vouloir réconcilier les deux. Allons plus loin. Si l’éducation réside, non dans la filiation, mais dans la transmission de l’amour, de la loi et de la culture, on voit mal au nom de quoi on pourrait prétendre que des homosexuels en sont incapables. Contrairement à une opinion reçue mais fausse, les études dont nous disposons montrent que les choses ne se passent pas plus mal pour leurs enfants qu’avec les hétéros. Tous les parents, quels qu’ils soient, peuvent connaître des difficultés. Pour autant, personne ne songe à leur faire passer un permis de procréer, même lorsqu’ils sont manifestement alcooliques ou déséquilibrés.

une raison qui puisse et doive valoir pour tous

Il faut enfin noter que nous ne sommes pas dans une conversation privée où il serait question d’affirmer haut et fort, au nom de son éthique ou de sa religion, son avis personnel. Nous avons tous des opinions, c’est l’évidence, mais il s’agit d’abord et avant tout d’élargir l’horizon, de se mettre à la place des autres, de saisir tous les points de vue, car c’est bien là la première exigence de la loi républicaine. Par essence elle vaut pour tous, et pas seulement pour moi. Dans cette perspective, il est un principe que nous devons considérer comme sacré: nous n’avons aucun droit d’interdire quoi que ce soit à autrui sans qu’il y ait une bonne raison pour le faire, c’est-à-dire une raison qui ne vaille pas simplement pour moi, à titre d’option personnelle, confessionnelle par exemple, mais qui puisse et doive valoir aussi pour tous. Cela dit pour ouvrir le débat sur ses véritables bases.

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Hommage à Noël Salathé

Hommage à Noël

Retiré du site à la demande de l’autrice

Marie Noëlle Salathé 14 juin 2012

L’empathie ou la mise à l’épreuve du corps du thérapeute

Psychologue, psychothérapeute en Analyse bioénergétique(1*)


Journées francophones en Analyse bioénergétique
_ 3 octobre 2009
_ Bruxelles
_ LE CORPS DU THÉRAPEUTE
_ Mise à l’épreuve du corps du thérapeute


Résumé

Stress et répétition de ses propres enjeux et symptômes, fatigue de compassion, traumatisme vicariant sont différentes conséquences possibles de notre travail de thérapeute. Ce texte correspond à la partie théorique développée lors de l’atelier théorique et expérientiel sur le thème. Après un survol des différents stress propres à notre profession de psychothérapeute, l’auteure analyse la définition de l’empathie, la place qu’elle occupe dans la psychothérapie, les mécanismes qui la sous-tendent, l’impact sur le corps du psychothérapeute et enfin des pistes pour réguler le processus empathique.


1. Introduction

Je vous propose aujourd’hui de nous attarder sur la question de la cohabitation thérapeute-patient dans notre corps de thérapeute et de la mise à l’épreuve qui s’ensuit pour nous.

Après avoir souffert moi-même de surmenage dans mon métier de psychothérapeute dans une équipe de psychologues offrant un soutien psychologique aux policiers, je me suis remise en question à plusieurs reprises. Prendre conscience de son propre surmenage est déjà difficile en soi, mais interroger les véritables raisons de ce surmenage nécessite tout un parcours qui peut nous amener à cerner nos enjeux caractériels au plus près. Dans mon cas, il m’a été difficile d’accepter mon impuissance masquée à gérer au mieux cette cohabitation thérapeute-patient. Chaque fois que j’ai pris conscience de certains aspects de mon surmenage, je me suis accommodée autrement de manière économique ou logique pour en souffrir de moins en moins. Je partais de la périphérie pour me rapprocher davantage du nerf central, cette blessure sur laquelle je me suis construite. C’est dans ce processus que je me suis posé des questions sur la mise à l’épreuve du corps du thérapeute, que j’ai cherché à comprendre pourquoi et à dégager de nouvelles attitudes intérieures.

C’est quoi notre corps de thérapeute ?

Je voudrais tout d’abord vous proposer de nous arrêter pour nous poser la question suivante, c’est quoi notre corps de thérapeute ? C’est à dire comment nous sentons-nous dans notre corps quand nous sommes dans ce rôle de thérapeute, dès le moment où nous anticipons l’arrivée de notre client et le déroulement de la séance de thérapie. Envisageons tous les aspects de ce corps. En plongeant dans ce qu’est ce corps pour nous, prenons conscience de notre éprouvé sensoriel : les sensations qui apparaissent, par exemple la manière dont nous respirons, dont notre cœur bat, et encore toute sortes d’autres sensations corporelles de température, de fluidité, d’unité, ou de tensions localisées ou globales.

Très vite, nous pouvons remarquer que le fait de nous envisager dans notre corps de thérapeute amène toutes sortes de sensations associées à des images, des affects, des impressions de nous-même. Bref, notre corps est « habité » de tout un vécu en lien avec notre manière de nous voir, de nous vivre comme thérapeute. Cette manière d’être, nous en sommes plus ou moins conscient, suivant le fait que nous nous y arrêtons, et que nous y dirigeons notre attention, comme maintenant.

Rien que dans ce vécu, il y a déjà une mise à l’épreuve de notre corps de thérapeute. Cette mise à l’épreuve s’opère déjà parce que nous nous imaginons consciemment ou inconsciemment ce que nous voulons être pour notre 
client, ce qu’il va nous faire, nous demander, comment il va être avec nous. D’une certaine manière, nous pensons par exemple que le client a besoin de notre attention. Comment le lien va s’opérer avec lui(elle) ? Que pensons-nous qu’il(elle) attend de nous ?
Il y a des personnes avec qui il suffit juste de s’asseoir et elle nous expriment où elles en sont, ce qu’elles souhaitent de leur séance, ce qu’elles attendent de nous. Elles nous laissent ou non, suivant leur caractère, de la place pour que nous répondions à leurs interrogations. D’autres personnes attendent. Elles ont un pattern d’attachement méfiant et ont besoin de signes de confiance de notre part pour se livrer, ou bien elles ont un pattern d’attachement déficitaire, n’ont pas beaucoup d’étayage intérieur et ne savent pas comment dire ce qui se passe. Enfin d’autres personnes nous mettent au défi, nous provoquent.

Comment ces différents face à face vont-ils se transformer dans notre corps de thérapeute dans les séances, au fil des séances, au fil des journées ?

Tout au long de ces moments, notre corps est à la fois plein de qui nous sommes, avec nos forces et nos manques, et à la fois plein de l’autre, de ce qu’il imprègne en nous et que nous laissons imprégner.

Notre corps est outil dans ce double aspect : ce que nous éprouvons face à l’autre à partir de nous-même, et ce que l’autre nous fait éprouver lorsque nous cherchons à comprendre son vécu par empathie. Notre corps devient ainsi dépositaire d’une partie du psychisme de l’autre et de la relation entre lui et nous, en plus d’être dépositaire de nous-même. Nous prêtons notre corps à l’autre et à la relation qui se noue.

Mais jusqu’où prêtons-nous notre corps ? Comment gérons-nous cette cohabitation dans notre corps ? Cela va bien sûr dépendre de notre caractère, de notre travail sur nous, de notre approche thérapeutique, ainsi que du caractère et de la problématique du patient.

2. Surmenage, fatigue de compassion et stress traumatique vicariant

Situons d’abord les notions de surmenage, de fatigue de compassion et de stress traumatique vicariant. Voici différents écueils dont les thérapeutes ayant mis leur corps trop à l’épreuve peuvent faire les frais.

Nulle profession n’échappe au stress dans notre société urbaine actuelle. Lorsque le stress devient chronique, il aboutit au surmenage. On dit aussi burnout. C’est dire qu’il s’agit d’un état où on a brûlé toutes ses réserves. Autrement dit : nous n’avons plus d’énergie de par nous-mêmes. Il ne nous reste plus qu’à fonctionner en dépendant d’apports d’énergie externe, comme une machine. Ce qui veut dire que nous dépendons du milieu extérieur pour nous alimenter psychiquement. La voiture en panne de batterie est un excellent exemple. Celle- ci peut encore démarrer quand vous l’avez laissée dans une bonne pente, ou qu’une autre batterie vient au secours de la vôtre. C’est incroyable de voir que dans cet état nous pouvons encore fonctionner, survivre, au moins jusqu’à un certain point. C’est aussi ce que l’enfant arrivant dans un monde carencé affectivement apprend à faire. Non seulement il s’adapte et arrive à survivre jusqu’à un certain point en état de manque, mais il apprend aussi à soutenir les autres, puisque c’est des autres (principalement ses parents) que dépendent ses apports énergétiques.

La fatigue de compassion n’est qu’un cas particulier du surmenage. C’est le surmenage des soignants (De Soir, Delbrouck, Rothschild). Cette forme de surmenage est due au fait de s’être surinvesti dans l’aide des autres, pour des raisons de nécessité réelles ou subjectives.

Ce surinvestissement peut être en rapport avec les circonstances extérieures. Par exemple, si nous avons trop de sollicitations ou des sollicitations trop lourdes, nous avons plus de risque de souffrir de fatigue de compassion. Les thérapeutes travaillant avec une population psychotique ou psychiatrique sont dans ce cas (Delbrouck, p.183 et 189). De même, les thérapeutes travaillant dans l’urgence, dans des situations de catastrophes ou de violence sont de fait plus exposés (De Soir).
Mais la manière dont nous mettons en œuvre notre engagement affectif et la manière dont nous gérons nos ressources et notre énergie seront déterminantes dans l’installation de ce type de stress. Pour reprendre l’exemple de la voiture : une voiture doit disposer d’une batterie en état, qui puisse stocker l’énergie, et d’un alternateur qui, lui, amène l’énergie pour la stocker.

En fonction de notre caractère, de notre constitution et en fonction de la phase de surmenage dans laquelle nous nous trouvons, nous pouvons ressentir toute une série de symptômes et souffrances sur le plan de notre corps somatique (fatigue, sommeil, douleurs musculaires, digestion, maladies auto-immunes ou immuno-dépressives), sur le plan de notre corps émotionnel (suractivité et sur-implication affective, indifférence ou engourdissement affectif, irritation, impuissance, et tout autre état émotionnel), et sur le plan de notre corps mental (rumination, préoccupations, difficultés de concentration, distraction, perte de mémoire).

Le stress traumatique vicariant (De Soir, Mc Cann et Pearlman, Rothschild) constitue un autre risque potentiel de notre métier. Il s’agit d’un stress que nous prenons sur nous lorsque nous sommes face aux histoires des autres ou à ce que nous racontent nos clients des situations horribles qu’ils ont pu vivre. Il survient lorsque nous nous identifions de trop à un client et à son histoire traumatique.

Les situations dont nous sommes témoins par notre travail peuvent nous envahir émotionnellement. Elles peuvent modifier profondément notre représentation du monde et des valeurs humaines. Tout comme pour nos clients, ces confrontations au Réel de la vie et de la mort peuvent nous aider à nous transformer positivement – on parle de croissance post-traumatique pour nos clients – ou peuvent nous affecter de manière traumatique. Ce qui veut dire que nous pouvons souffrir des mêmes symptômes que ceux repris dans l’état de stress post-traumatique : anxiété généralisée ou élevée ou au contraire engourdissement émotionnel, reviviscence qui se marque par des images ou des pensées intrusives, etc.

Erik De Soir parle du triangle d’impact entre l’aidant professionnel et la victime qu’il aide pour décrire ce phénomène d’impact d’un événement traumatique d’une victime sur un aidant professionnel. Plus les caractéristiques de l’intervenant professionnel (son âge, sexe, etc.), de son histoire de vie, de la situation traumatique sont proches de celles de la victime/client qu’il aide, plus il pourra s’identifier au vécu et l’impact émotionnel sera important. Vous voyez donc, le rôle important de l’implication émotionnelle tant dans l’occurrence de la fatigue de compassion que dans celle du stress traumatique vicariant.

3. L’empathie et les phénomènes d’influence émotionnelle

Donc, si notre capacité d’écoute émotionnelle de nos clients constitue un outil central pour comprendre le vécu de nos clients, elle est en même temps un facteur de risque de stress lorsqu’elle est mal comprise, mal gérée ou mal digérée.

Comment définir l’empathie

Si nous remontons à la création assez récente du mot (20ème siècle), il fut créé par Titchener en anglais (empathy) en 1909, à la suite de son correspondant en allemand Einfühlung (Montag, Gallinat, et Heinz, 2008). Théodore Lipps, un des premiers psychologues modernes, s’est intéressé à un phénomène décontagion qu’il a appelé en 1903 Einfühlung. Ce mot nommait la
 fusion qu’il observait entre l’observateur et son objet d’observation. Pour lui, il s’agit d’un processus inconscient, basé sur un « instinct naturel » ou une 
« imitation intérieure » lorsqu’on est impliqué dans une action d’observation comme, par exemple, lorsqu’on suit des yeux l’équilibriste évoluant sur une corde : ses mouvements et ses expressions affectives perçues sont 
« instinctivement » imitées en miroir par des impulsions kinesthésiques et par l’expérience de sentiments correspondants chez le spectateur.

Si nous nous référons au Petit Larousse, l’empathie est la « faculté intuitive de se mettre à la place d’autrui, de percevoir ce qu’il ressent. »(2*) L’empathie est une fonction essentielle à la survie de l’espèce : « elle nous aide à décoder les besoins des autres et nous appelle à y répondre » (Rothschild, p. 28). Par exemple, un bébé exprimant de l’inconfort par des pleurs, des cris et l’expression de son visage produit chez nous des sensations de détresse. Par contre quand il sourit et nous regarde, nous ressentons de l’intérêt et de la joie.

L’empathie peut ainsi se définir comme « l’action de comprendre, d’être conscient, d’être sensible, d’éprouver à partir de l’observation des sentiments, des pensées et le vécu de quelqu’un d’autre, du passé ou du présent, sans avoir eu ces sentiments, pensées et expérience complètement communiquée de manière objectivement explicite » (définition du dictionnaire anglais Merriam-Webster Collegiate de 1996, p. 376, citée par Rothschild, p. 28).

En thérapie, lorsque notre corps nous aide à comprendre, ressentir les sensations et le vécu affectif de l’autre, il le fait donc grâce à l’empathie. L’empathie est à la fois une qualité et un processus central dans le travail de thérapie. Ce processus nous permet donc de comprendre le patient et son vécu et d’agir à propos, à partir de cette compréhension.

Évolution de la place de l’empathie dans la psychothérapie

La psychologie du 20ème siècle s’est intéressée au rôle de l’empathie dans la compréhension du patient. Ainsi, Theodor Reik (1948) propose que « l’analyste oscille dans le même rythme que son patient. Il doit vivre de manière vicariante le vécu de son patient et en même temps regarder ce vécu avec le regard objectivant de l’enquêteur ».

Carl Rogers explique que le thérapeute devrait utiliser une « compréhension profonde » et essayer de percevoir le client comme s’il était à sa place (1946). Il définira ensuite cette posture du thérapeute comme une attitude ou de compréhension empathique (1951).

Heinz Kohut (1978) place d’emblée l’empathie au centre du champ de la psychologie. Sans elle, il n’y a pas moyen de comprendre l’autre, et l’empathie ne peut avoir lieu sans un « bon self », c’est à dire un self en bon état de fonctionnement.

Ensuite, le développement de la psychanalyse, et des psychothérapies humanistes de la deuxième moitié du 20ème siècle, donne un rôle plus actif à l’empathie en privilégiant des interventions plus actives qui situent le travail de la relation à l’avant-plan, principalement pour les cas de problématiques pré- œdipiennes. La personne en thérapie doit « sentir » qu’elle est comprise pour évoluer thérapeutiquement. Les thérapeutes envisagent alors que le défaut d’attachement lié à la problématique pré-œdipienne peut se soigner (1971). Le thérapeute peut aider le client à développer son Soi, en reconnaissant et en étayant les émotions présentes chez le client lors des interactions, tout cela dans un contexte d’attachement et de lien.

En plus d’un outil de compréhension et d’interprétation, l’empathie devient donc un outil de lien et un levier thérapeutique en soi. Elle permet de tisser la relation et, par là-même, la capacité à être en lien, qui avait manqué jusqu’alors au client. Un glissement semblable s’est opéré en analyse bioénergétique en rapport avec le travail sur problématiques pré-œdipiennes. Le travail relationnel a ainsi été mis à l’avant-plan par des successeurs de Lowen (Declerck, Hilton, Klopstech, Lewis, Tonella, etc.). L’importance de la présence du thérapeute en tant qu’outil de lien à partir de la manière dont il vit et accueille le client a été affirmée à plusieurs reprises. Dans cette perspective, des articles de Bob Hilton, formateur émérite en analyse bioénergétique, ont été rassemblés et publiés sous le titre 
« Psychothérapie somatique relationnelle. Hilton parle du glissement d’un modèle thérapeutique « one person/one body », à un modèle « one person/one body and a half » (en considérant le corps du thérapeute intervenant pour moitié en tant qu’outil de contenance pour la personne en thérapie), et ensuite à un modèle « two persons » qui inclut la relation thérapeutique comme facteur de croissance et de guérison. Dans ce dernier modèle, le thérapeute se laisse toucher affectivement par le client, il s’implique personnellement. L’importance du thérapeute (et de son corps) pour le client n’est pas absente des textes de Lowen, mais elle ne ressort pas comme le point majeur de son apport, qui est la connaissance de soi par le corps et l’expression du soi à travers le corps et l’expérience thérapeutique.

Voici un exemple tiré de La dépression nerveuse et le Corps : « J’ai déjà dit qu’un thérapeute ne peut pas s’occuper de ses patients, ni les aimer avec le dévouement que leurs parents auraient dû avoir. Il peut faire preuve de sympathie, de compréhension.» et plus loin sur la même page : « En touchant le malade, on éveille ses émotions. Par un contact proche, on lui exprime sympathie et compréhension.» À la page suivante, en parlant du processus du client : « être touché est important, mais être capable de toucher, l’est encore plus, car c’est par le toucher qu’on entre en contact », et plus loin sur cette même page : « Toutefois il est essentiel que le malade entre en contact avec lui- même, non pas grâce à l’intervention d’un tiers ce qui le rendrait dépendant de cette personne, mais par ses propres moyens et du plus profond de son être. » (Lowen pp. 260-261).

Je ne vais pas entrer ici dans les discussions sur les modèles thérapeutiques qui peuvent être impliqués dans ces changements de perspective, car ce n’est pas mon propos, mais afin de développer plus avant la question de l’empathie, envisageons plus avant des processus voisins de l’empathie.

La sympathie est, selon Le Petit Larousse, un penchant naturel qui porte deux personnes l’une vers l’autre. C’est aussi la participation à la joie ou à la douleur, et un sentiment de bienveillance. Voilà bien ce dont il peut être question quand le thérapeute bienveillant s’implique davantage dans son écoute empathique. Dans cette définition, on voit bien qu’en plus de ressentir ce que l’autre ressent, on y participe. Ce phénomène semble possible parce que, comme dans la définition, il existe un « penchant naturel » qui porte les deux personnes l’une vers l’autre. Il s’agit en l’occurrence du projet commun de la thérapie, la manière dont il est envisagé par l’un et l’autre, et les affinités entre les deux protagonistes.

Le mimétisme émotionnelou le comportement miroir du point de vue émotionnel, en anglais emotional mirrorring (Gallese), revient en thérapie à participer au mouvement émotionnel de l’autre en l’imitant. Cette imitation de la posture émotionnelle de manière non verbale est utilisée de manière consciente (et parfois inconsciente) pour étayer et valider le vécu émotionnel de l’autre en imitant. Ce comportement miroir peut aussi être utilisé avec un effet emphatique ou grossissant comme celui d’une loupe. Dans ce cas, cela permet de mettre en évidence et encourager un état émotionnel peu conscient chez le patient. Je parlerais dans ce cas d’emphase émotionnelle qui vient soutenir l’étayage d’un vécu (des émotions ou de l’attachement). Cette manière de communiquer sur le plan émotionnel ressemble à celle que la mère effectue avec son bébé ou son enfant lorsqu’elle étaye non verbalement les états émotionnels présents chez le bébé et/ou dans l’interaction (Stern).

Cette utilisation des émotions ressenties dans le corps du thérapeute s’effectue en principe de manière consciente et en opérant un tri dans nos émotions en fonction de ce que nous souhaitons appuyer dans le processus de la séance de psychothérapie.

4. Les mécanismes de l’empathie

Voyons maintenant comment l’empathie peut poser problème dans l’utilisation qui en est faite à travers la sympathie, le mimétisme émotionnel et l’emphase émotionnelle.

En effet, si : « nous sommes nés avec la capacité de ressentir ce que les autres ressentent et de participer à leur expérience grâce à la manière dont nous sommes pris par leur système nerveux, une des questions importantes n’est pas «Bon sang ! Comment cela fonctionne-t-il ? » Nous commençons à le comprendre. La vraie question c’est « Comment nous arrêtons cet état de se produire, de telle manière que nous ne soyons pas prisonniers du système nerveux de quelqu’un d’autre tout le temps. » Il doit bien y avoir des freins dans le système, et cela serait sans doute un champ de recherche intéressant qui n’a pas encore été exploré. » (Stern, 2002, cité par Rothschild)

En effet, nous revenons à la toute première définition du processus d’empathie, (Lipps, parlait d’un processus inconscient de fusion entre l’observateur et son objet d’observation et qui consisterait en un instinct d’imitation intérieure (3*), nous pouvons envisager des processus inconscients à l’œuvre dans l’empathie. Babette Rothschild développe neuf arguments en faveur de l’empathie somatique, c’est à dire une empathie basée des réactions sensorielles et motrices (Rothschild, pp. 49-59). La base somatique de l’écoute émotionnelle serait alors dépendante de notre système limbique et de notre système neurovégétatif. En effet l’aspect émotionnel de notre vécu est géré en premier lieu à ce niveau (Réf). De plus, les propriétés de notre système nerveux permettrait ce processus d’influence ou de contagion d’états internes de différentes personnes en présence (Gallese, Hatfield et coll., Hess et Blairy). Ce phénomène serait donc à la base de l’empathie telle que nous l’avons définie au départ. Le vocable empathie somatique désigne cette communication ou contagion des états internes « corporels » d’un protagoniste à l’autre, un processus qui a été peu étudié jusqu’à présent.
Ce processus automatique d’impression du vécu de l’autre dans notre corps démarre avant même que nous ayons décodé la situation dont il est question à un niveau conscient dans le cortex de notre cerveau. Tous nos états internes constituent des marqueurs somatiques correspondant à nos états émotionnels et permettant à notre cerveau d’éprouver des sentiments (Damasio).

Donc, étant donné que le fonctionnement de notre système émotionnel se situe à un niveau principalement subcortical, des états émotionnels internes peuvent survenir sans que nous en ayons conscience si nous ne sommes pas suffisamment attentifs. Ceci nous ramène aux effets de l’empathie lorsque notre identification et/ou notre implication affective devient telle que notre soi est éclipsé, absorbé par la part que nous avons laissé au patient dans notre corps, ou totalement fusionné avec celle-ci.

Si la qualité du processus empathique est basée sur ce mécanisme « sensori- moteur » de partage émotionnel et constitue un phénomène de propagation ou de contagion émotionnelle, dans quelle mesure pouvons-nous revenir à nous- même dans ce processus actif d’écoute empathique, et donc ne pas nous laisser totalement absorber par la question de l’autre telle qu’elle nous habite ? D’où le conseil judicieux de Theodor Reik proposant l’oscillation de l’attention entre le regard empathique et le regard neutre, objectivant sur le vécu du patient.

Par ailleurs, Rothschild insiste sur l’importance des processus corporels dans l’empathie. Elle cite entre autres une étude de Lakin, Jefferis, Cheng et Chartrand rapportant que les gens ayant une haute tendance à l’empathie vont copier davantage les autres que ceux ayant une faible tendance à l’empathie. Rothschild cite également Reich dans l’Analyse du caractère : « Les mouvements involontaires expressifs du patient entraînent une sorte d’imitation dans notre organisme. En imitant activement ces mouvements, nous « ressentons » et comprenons l’expression en nous et par conséquent chez le patient. Rothschild nous propose de confronter la croyance, en tant que thérapeute, que tous les patients aient besoin de notre résonance empathique. L’empathie peut être aussi un obstacle à la thérapie. Par exemple, l’empathie peut-être vécue comme intrusive et peut ainsi être un frein au processus de dévoilement.

Pour savoir comment gérer au mieux les bienfaits et les méfaits de l’empathie, il nous faut prendre en compte les processus physiologiques et corporels à la base de l’empathie et de la gestion des états émotionnels internes dans notre cerveau. L’empathie s’appuierait sur une synchronie du système neurovégétatif du client et du psychothérapeute. Cette synchronie peut-être accentuée ou réduite par notre attitude de mimétisme postural devenu conscient, lorsque nous prenons conscience de nos états internes et de ceux du client, et que nous l’imitons volontairement. Cela suppose donc que nous ayons déjà une certaine connaissance de nous- mêmes, de nos signaux intérieurs.

Jouer avec nos états intérieurs n’est cependant pas toujours évident. Le propre de ces états est de pouvoir fonctionner sans notre contrôle conscient. Les états émotionnels que nous traversons sont tout d’abord gérés dans notre système limbique. En particulier par l’amygdale, un noyau de neurones qui constitue un système de traitement et d’alerte précoce par rapport aux émotions. Cela veut dire que des réactions physico-chimiques (hormones) sont déclenchées avant même que nous ayons conscience d’une situation dans notre environnement ou dans notre corps, dans notre état intérieur.

L’hippocampe, un autre noyau qui fait partie du système limbique, contribuera à déterminer ensuite avec précision la perception de ce qui a déclenché la réaction émotionnelle interne et pourra le cas échéant éteindre le système d’alarme. Cette analyse de l’adéquation entre notre état neurovégétatif et émotionnel interne se fait en interaction avec les informations sensorielles traitées de manière plus élaborées et avec les mémoires associées à ces informations.

L’hippocampe a donc un rôle facilitateur dans la résolution et l’intégration des mémoires et évènements stressants, et aussi donc dans la pensée claire par rapport à toutes les situations émotionnelles que nous rencontrons. Ce qui rejoint la thèse de Damasio que l’émotion est nécessaire pour avoir une pensée claire et cohérente par rapport à des choix d’action que nous devons opérer dans notre vie. Le problème, c’est que l’hippocampe est aussi très vulnérable aux hormones de stress déclenchées par l’amygdale (pour l’effet inhibant sur l’hippocampe, voir par exemple Constant). Il est donc probable que nous entrions, en tant que thérapeute, dans des niveaux d’états émotionnels déclenchés par l’amygdale de manière incontrôlée, et souvent inconsciente. Cette synchronie neurovégétative empathique que Babette Rothschild appelle l’empathie somatique peut avoir une influence sur l’état psychique du thérapeute.

5. Régulation de l’empathie

Selon Babette Rothschild, afin que l’empathie devienne un outil inoffensif, il faudrait la réguler, et pour cela il faudrait :

– être conscient en soi des nuances du système neurovégétatif ou système nerveux autonome (SNA),
– être capable d’évaluer quand cette synchronie est productive ou dangereuse,
– apprendre à y mettre des freins afin de se maintenir dans une zone confortable pour soi de gestion émotionnelle de soi-même et de la situation de thérapie,
– et bien sûr être conscient que cette sympathie n’est pas toujours nécessaire, ni bénéfique.

La connaissance de nos mécanismes neuro-végétatifs, et des mécanismes émotionnels sensori-moteurs et mentaux associés est donc particulièrement importante. Les connaissances théoriques dont nous disposons aujourd’hui sont utiles à cet égard, mais elles ne sont pas suffisantes. Il est essentiel de pouvoir explorer son propre éprouvé sensoriel de manière fine, de bien le connaître et d’apprendre à le réguler par exemple à l’aide d’outils, issus du Somatic Experiencing (Levine), du Focusing (Gendlin), de la Sensori-Motor Therapy (Ogden) ainsi que de la méditation (voir Maex pour la ¡Mindfulness}). 
Ensuite, il existe plusieurs manières de mettre des freins à la synchronisation empathique.


les différents types de freins proposés par Babette Rothschild

1. Le tonus ou eu-tonus

Développer le tonus là où il y en a moins dans notre corps et le baisser là où il y en a trop.
Un état trop mou peut nous rendre plus vulnérable à l’état émotionnel de l’autre.
Nous pouvons renforcer les endroits de notre corps qui ont tendance à
« prendre » l’émotionnel de nos patients.
Par exemple, la colonne vertébrale, les genoux, les chevilles et les mollets, les triceps des bras, l’extérieur des cuisses, etc.
L’enracinement corporel fait bien sûr partie des outils proposés.

2. Ancres sensorielles


Connaître et utiliser, pour nous, en séance, des souvenirs qui nous apportent calme et sécurité, qui nous rappellent qui nous sommes.
Se rappeler en séance les moments positifs de notre travail lorsque nous sommes régulièrement confrontés à son aspect pénible.

3. Régulation de la distance physique entre le client et soi


S’interroger sur notre zone de confort et l’ajuster dans notre manière d’organiser la séance de psychothérapie, par exemple en améliorant le confort de notre espace personnel, par la distance physique, par le fait de mettre une table entre nous et notre client, le fait de prendre des notes ou pas.

4. Augmenter notre cuirasse corporelle


Prendre conscience de l’effet négatif que peut avoir notre attitude trop ouverte, trop « sympathique ».
- Prendre conscience de par quel endroit nous nous laissons atteindre par le client. Nous pouvons rendre notre peau plus épaisse à cet endroit en augmentant le tonus de la région, en prenant conscience de nos vêtements ou d’un objet qui peut nous protéger à cet endroit.
- Utiliser son regard pour mettre à distance.

5. Contrôler l’imagerie empathique


Nous sommes libres de ne pas imaginer toute la scène vécue par le client. Nous devons être au clair par rapport à ce que nous devons absolument savoir de l’autre : nous ne sommes pas dans une obligation de tout savoir de lui, y compris ses états internes.
- Nous pouvons apprendre à contrôler notre visualisation, en apprenant à voir plutôt comme observateur extérieur que comme acteur (en se mettant à la place de l’autre), en apprenant à réduire la taille et l’impact de la visualisation.
Bref, prendre conscience de notre capacité à contrôler la visualisation.

6. Arrêter notre rôle empathique après la séance

Il s’agit d’apprendre à laisser ses « dossiers » au bureau. Garder par exemple les dossiers dans une armoire bien fermée, effectuer un rituel de nettoyage et/ou de clôture après une séance ou à la fin de la journée.


Pour chacun de ces aspects, Babette Rothschild propose différents exercices. Il ne s’agit pas de recettes miracles, mais autant de pistes à explorer. Il s’agit d’être attentif à soi et de vérifier ce qui est aidant pour soi et pour la relation thérapeutique.

Bien sûr ces exercices ne vont pas changer à eux seuls fondamentalement notre dynamique énergétique interne face à nos clients, mais ils peuvent très valablement nous aider à nous remettre en question et contribuer à notre prise de conscience de comment mieux nous prendre en compte, nous respecter et gérer notre place dans la relation thérapeute-client.


 
[Voir]

Bibliographie

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_ DAMASIO Antonio, L’erreur de Descartes, Ed. Odile Jacob, 1997.-
_ DECLERCK Violaine, « Le Corps, la Relation, le Transfert » in Le corps et l’analyse, vol. 8, Ed. Société belge d’analyse bioénergétique, 1993.-
_ DELBROUCK Michel, Le burn-out du soignant : Le syndrome d’épuisement professionnel, De Boeck, 2003.-
_ DE SOIR Erik, Marqué au cœur: le trauma des équipes de secours, Ed. Garant, 2004.
_ GALLESE Vittorio, « The ‘Shared Manifold’ Hypothesis: From Mirror Neurons to Empathy », in Journal of Consciousness Studies, Vol. 8, Ed. Imprint Academic, 2001, pp.33-50.-
_ GENDLIN Eugene, Focusing, au centre de soi, 2007, Ed. de l’Homme.-
_ HATFIELD Elaine, CACIOPPO John et RAPSON Richard, Emotional contagion : Studies in emotion and soical interaction, Ed. Cambridge University Press, 1994.-
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_ HILTON Robert, Relational Somatic Psychotherapy, Ed. Bioenergetic Press, 2007.-
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_ KOHUT Heinz, The search for the Self, (Vol. 1 et 2), Ed. International Universities Press, 1978.-
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_ LEVINE Peter, Réveiller le tigre : guérir le traumatisme, Socrate Ed. Promarex, 1997.-
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_ TITCHENER Edward Bradford: Lectures on the Experimental Psychology of Thought Processes, Macmillan, 1909.-
_ TONELLA GUY, « Paradigms for Bioenergetic Analysis at the dawn of the 21st century », in Bioenergetic Analysis, Vol. 18, Ed. Psychosozial-Verlag, 2008, pp 27-59.-

[/voir]

  • 1 Claudia Ucros est belge et a le droit de se dire psychothérapeute, n’étant pas soumise à la loi française.
  • 2 Nous invitons le lecteur à se référer à des dictionnaires plus élaborés. Note de la Rédaction.
  • 3 Ces idées furent malheureusement très vite éclipsées par le mouvement dominant de la psychologie expérimentale et behavioriste du début du 20ème siècle.

La Gestalt une philosophie clinique

La gestalt une philosophie clinique

par Noël K. Salathé


Paris, novembre 1983, Société française de Gestalt
1er Congrès francophone

Je veux aujourd’hui enfreindre l’une des rares règles impératives de la Gestalt. Désolés, la suite à plus tard et probablement ailleurs.