Quatre modèles heuristiques pour mieux distinguer les psychologies et les psychothérapies

Quatre modèles heuristiques pour mieux distinguer les psychologies et les psychothérapies

par Jean-Michel Fourcade

Bien que j’aie déjà abordé cette question au premier colloque de la Fédération française de psychothérapie en novembre 1997,(1*) j’ai souhaité reprendre ce thème aujourd’hui pour avoir le plaisir, après en avoir débattu avec mes collègues de l’Université de Paris 7 et de la FLdP, de partager ces réflexions avec mes collègues européens.

Le contenu de ma communication est né comme réponse à une situation à laquelle je me suis trouvé confronté plus particulièrement en dialoguant avec mes amis représentant les psychologues dans les instances nationales. Dans ces rencontres la question de la scientificité ou non-scientificité des savoirs et des formations des psychologues et des psychothérapeutes est toujours posée avec des réponses/affirmations mettant souvent la rigueur scientifique du côté des psychologues et la fragilité scientifique du côté des psychothérapeutes. Ces affirmations sont ensuite utilisées par les psychologues et, plus particulièrement en France, par les universitaires, pour disqualifier la validité et la légitimité du Savoir psychothérapeutique dans des querelles théoriques, guerres idéologiques, luttes pour les crédits et les postes ou pour une reconnaissance dans les médias et l’opinion des politiques et du public.

Ce débat n’agite pas seulement psychiatres, psychologues, psychanalystes et psychothérapeutes. L’ouvrage récent d’Alan Sokal et Jean Bricmont a été compris comme une vigoureuse remise en cause du caractère scientifique, donc de la validité, d’une part importante des productions françaises en Sciences humaines à travers les œuvres de J.B Baudrillard, G. Deleuze, J. Lacan, J. Derrida et d’autres.

J’ai pris l’habitude depuis plusieurs années de parler des psychologies et non plus de la psychologie et des psychanalyses et non plus de la psychanalyse(2*), comme il est légitime de parler des psychothérapies (3*)

Comme je l’écrivais déjà dans mon article Modernité et psychothérapies : la fin du monothéisme, l’ensemble des sciences humaines a vu depuis les années 50 se produire ce que les épistémologues avaient enregistré pour les sciences expérimentales du début de ce siècle et particulièrement pour la physique : la chute des métathéories prétendant être la seule théorie expliquant le fonctionnement de l’objet dont elles sont la science, l’apparition de plusieurs théories dites « partielles » à propos du même objet, théories différentes, contradictoires, discontinues les unes par rapport aux autres et pourtant toutes « vraies » puisque validées par diverses procédures de vérification.

Dans le domaine de la psychologie, la neuropsychologie expérimentale, la psychologie des tests, la psycho-sociométrie des groupes, la psychologie clinique sont des savoirs ayant des caractéristiques scientifiques opposées, ainsi que je le développerai dans la suite de ma communication. Dans le domaine des sciences sociales on a assisté à l’effondrement du marxisme comme dernière théorie à prétention globalisante.

La psychanalyse a pu garder cette prétention de théorie globalisante malgré les attaques dont elle fait l’objet de la part des neurophysiologistes ou des systémistes(4*), malgré les nombreuses écoles qui s’opposent sous son étiquette, et parce qu’elle a su, dans sa branche française, faire sienne les innovations de pensée pourtant les plus contradictoires avec ses fondements (passer de la science psychique de l’individu à la pensée structuraliste sur ce même psychisme). Cette position ne peut être maintenue qu’au prix de quelques travestissements qui masquent les conflits théoriques à l’intérieur même du champ psychanalytique. Un excellent exemple de cette opération est représenté par l’article Chassez le Symbolique… il revient au galop (Autrement, Octobre 1982), dont les auteurs, citant Freud en début, puis uniquement Lacan, énoncent leurs positions théoriques lacaniennes comme étant celles de la psychanalyse freudienne…

Comme I’écrit Edmond Marc : « [La psychanalyse], solidement implantée aujourd’hui dans les universités et les institutions psychiatriques, a traité le plus souvent les nouvelles thérapies par l’ignorance, le mépris condescendant ou la condamnation théorique ; lorsque les psychanalystes prennent en compte ce type de démarche, c’est pour montrer qu’elle ne répond pas aux concepts, aux règles et aux techniques de la psychanalyse et donc qu’elle est, par là même, dénuée d’efficacité thérapeutique ; ou alors elle est qualifiée de pratique sauvage fortement déconseillée. Un exemple de ce raisonnement circulaire est l’usage qui est fait, pour étayer ce rejet, de l’accusation de passage à l’acte qui serait favorisé par les nouvelles thérapies ; en fait cette notion n’a de sens et de valeur qu’à l’intérieur du cadre psychanalytique et donc ne saurait être appliquée telle quelle aux nouvelles thérapies. Par ailleurs, lorsque l’on interroge les mêmes psychanalystes, ils reconnaissent n’avoir le plus souvent aucune expérience directe de ces pratiques et se réfugient derrière un point de vue épistémologique. »

Dans le souci et l’enjeu identitaire qui est le nôtre, comme il est celui des représentants des psychologues, parler de la psychologie et de la psychothérapie permet de faire passer auprès du corps social des signes et des représentations unitaires suffisamment cohérentes et fermées pour qu’elles soient adoptées par lui, et obtenir une place ainsi qu’un pouvoir cohérent avec cette représentation.

Le jeu social est alors joué et les juristes n’ont plus qu’à inventer ou modifier le Droit existant pour être en cohérence avec la légitimité sociale ainsi construite. L’enjeu est le même quand on continue de parler de la psychanalyse malgré I’hétérogénéité des théories et des pratiques. Je voudrais dire que la réalité, plus complexe, ainsi que la réflexion sur la construction des savoirs en psychologie et en psychothérapie justifie plutôt l’utilisation de pluriels.

Les travaux épistémologiques (c’est-à-dire la réflexion sur la construction du savoir) sont réputés arides. Et pourtant si nous n’examinons pas ces questions nous ne comprendrons pas la position scientifique qui fonde notre affirmation de la spécificité de la psychothérapie par rapport à la psychologie ou aux différents savoirs psychologiques. II nous faut revenir à des modèles centraux de la théorie du Savoir.

modèle 1

Le premier modèle que j’appellerai modèle 1, est celui du XIXe siècle qui concerne les sciences expérimentales : on définit un champ de la réalité qui devient I’objet de ce savoir, on émet des hypothèses théoriques, on définit les conditions de l’expérience qui permettra de vérifier la validité des hypothèses. L’expérience répétée donnera des résultats identiques qui permettront d’affirmer la cohérence de l’hypothèse, devenue Loi, avec la réalité. Dans ce cadre de pensée scientifique, une loi et la loi contraire ne peuvent être vraies à la fois ; et une loi et une seule est vraie : toute autre loi est non vraie. Dans ce cadre de pensée une théorie scientifique expérimentalement démontrée est vraie et tout autre théorie est fausse. Enfin l’objectif de cette vérité scientifique est de permettre la prédiction de l’avenir quand on manipule la réalité. Ceci permet de construire des procédures d’interventions qui permettent de modifier la réalité dans un sens prédictible.

Ce modèle est celui des sciences physiques, chimiques mais aussi des sciences biologiques et médicales, théorisées par Claude Bernard. C’est aussi le modèle théorique qui sous-entend la psychologie dite expérimentale mais aussi la psychologie comportementale et psychologie systémiste.

Ce dernier rapprochement peut paraître critiquable puisque Watzlawick s’est opposé au modèle scientifique des sciences expérimentales sur deux points principalement:

– la remise en cause du principe classique de causalité définie comme monocausalité linéaire, au profit d’une pluricausalité avec un fonctionnement circulaire.

– L’entrée du praticien dans le système sur lequel il agit, ce qui le fait à son tour devenir partie du système humain avec lequel il est en interaction – ce qui le rapproche du savant du troisième modèle que j’exposerai plus loin.

Malgré ces différences je pense que la conception du savoir du psychologue systémiste et son rapport à l’objet de ce savoir comme théoricien et comme praticien reste le même que celui du savant du modèle (1). Il ne s’implique pas avec ses caractéristiques psychologiques personnelles dans la relation à l’objet et ses prescriptions relèvent de son analyse objectivante et de son savoir.

Pour preuves :

• Les formations.

• L’utilisation de protocoles construits a priori.

• La facilité avec laquelle les psychiatres se forment à la thérapie systémiste comme aux thérapies comportementales.

Celà posé, je connais de nombreux et puissants thérapeutes familiaux qui combinent le systémisme avec un sens de la relation et de l’inconscient (Virginia Satir, Maria Selvini). L’acteur qui agit sur l’objet, dans le cadre de cette conception de la science, se conçoit comme extérieur à l’objet sur lequel il expérimente ou agit pour obtenir des modifications de la réalité : l’acteur du changement agit par prescription ce qui le laisse extérieur à l’objet sur lequel il agit. D’autre part il agit avec un savoir qui n’est pas nécessairement connu par l’objet de ce savoir, cet objet pouvant être la pomme qui tombe, l’oxygène qu’on combine à une quantité double d’hydrogène pour produire de l’eau, la cellule sur laquelle on fait agir un médicament, l’individu humain ou le groupe à qui on prescrit telle suite de comportements ou tel code relationnel. Le prescripteur, hors du système sur lequel il agit, n’a pas la nécessité, pour acquérir le savoir qu’il va utiliser pour concevoir des prescriptions à suivre pour obtenir tel ou tel résultat, de se soumettre lui-même à ce savoir ou à une expérimentation personnelle de ces prescriptions. Le psychothérapeute comportementaliste ou systémiste relève de ce modèle-là.

Modèle 2

L’autre modèle, modèle 2, est celui des sciences humaines « dures ». Dans ce modèle, qui concerne l’être humain seul comme objet, les personnes et le fait social, l’expérience pour vérifier les hypothèses au sens du modèle précédent n’est pas possible. Les hypothèses concernant les lois de fonctionnement ne peuvent être vérifiées par la construction d’une expérience scientifique mais par la répétition spontanée des faits mis en concordance les uns avec les autres, saisie et analysée par le biais de statistiques permettant de montrer l’existence de lois stables.

C’est aussi le modèle d’un certain savoir psychologique : celui des tests. C’est le modèle auquel Durkheim se réfère pour créer la science sociologique ; c’est le modèle de la psychosociologie des enquêtes par questionnaire sur des grands nombres ou sur des échantillons.

À part la question de l’expérience ce modèle ne diffère pas pour ses autres caractéristiques du modèle 1 précédent. C’était aussi le modèle du savoir de la psychanalyse conçue comme une science dans le projet initial de Freud. Dans sa recherche des lois du psychisme Freud restera jusqu’au bout avec l’ambition de construire une science ayant la même validité que les sciences médicales auxquelles il s’était formé. L’objet change c’est la psyché et non plus le corps. Mais l’objectif restera longtemps pour Freud de rechercher dans le traitement un effet prédictible grâce à un savoir répondant aux mêmes critères de scientificité que les sciences médicales, dans le but de guérir l’esprit malade ; à quarante ans sa fierté était d’avoir construit la « science des rêves ». De nombreux psychiatres sont encore dans ce modèle et peut-être plus de psychanalystes eux-mêmes qu’ils ne le croient, lorsqu’ils exigent le passage par la médecine pour former des psychanalystes « ayant l’esprit scientifique« .

Les sciences physiques avec la microphysique ou l’astrophysique et la biologie ont ouvert les voies du troisième modèle lorsqu’elles ont été contraintes, pour comprendre les faits qu’elles étudiaient, d’inclure la présence et les caractéristiques de l’expérimentateur, l’instrument qui permet d’observer les phénomènes, dans le type de résultats et de lois que l’expérience permet de formuler.

Modèle 3

Dans ce modèle (3) qu’on appellera des « sciences molles » pour l’opposer aux deux modèles précédents qu’on appelle des « sciences dures », deux caractéristiques diffèrent de celles des modèles précédents. L’expérience construite des sciences physiques n’a plus de sens ; le savoir ne peut se construire que par co-expérience du « savant » avec les sujets humains qui font l’objet de sa recherche. C’est ce que découvre la psychanalyse, puis la psychologie clinique dans sa part psychothérapeutique et, dans le même temps, la psychologie sociale clinique avec « l’observation participante(5*) » représentée aujourd’hui par Vincent de Gaulejac.

Repartons de la révolution psychanalytique. Malgré le projet scientifique et médical qui était le sien Freud découvre que ce savoir ne peut être compris, acquis développé par l’homme de science, le psychanalyste, que s’il analyse, comprend ce qui barre pour lui-même l’accès à ce savoir : les rapports entre son moi pensant/sentant et ses pulsions, organisés dans le meilleur des cas (celui du « savant » de structure névrotique) sur le mécanisme du refoulement et tous les mécanismes de défense dans leurs relations à l’intelligence et à la pensée. S’il ne reconnaît pas son propre inconscient, s’il n’en étudie pas le fonctionnement, l’apprenti « savant » psychanalyste ne pourra pas percevoir puis co-naître le fonctionnement du psychisme chez l’autre dans ses similitudes et ses différences avec le sien propre.

Être soi-même son propre objet de recherche, avec l’aide d’un savant qui a lui-même accompli une démarche semblable bien avant, est la condition préalable nécessaire pour percevoir l’existence et les lois de l’inconscient.

Cette caractéristique épistémologique entraîne une différence sinon une opposition, en ce qui concerne la formation du savant ainsi que la formation du praticien avec ce qui résultait dans ces domaines en cohérence avec les deux premiers modèles, différence tellement radicale que Freud, en 1926, à la suite du procès de Theodor Reik pour exercice illégal de la médecine, amené à prendre position sur la formation du psychanalyste, n’hésitera pas à écrire que la formation médicale est opposée à la formation du psychanalyste. Dans mes termes, concevoir l’acquisition du savoir psychanalytique selon le modèle (1) est une résistance à l’acquisition du savoir selon le modèle (3). Il défendra toujours l’analyse (et l’analyste) « laïque » contre la récupération du savoir psychanalytique et de la formation du psychanalyste dans le modèle (2) par les médecins.

Une deuxième caractéristique des hommes de science du modèle 3 est que – et cela est cohérent avec la première caractéristique – lorsqu’ils vont utiliser leur savoir dans des actions destinées à obtenir des changements prédictibles chez les objets/sujets de leur savoir, ils ne vont pas être en dehors de cette action pas plus qu’ils ne sont en dehors de ce savoir. C’est-à-dire qu’ils ne vont pas agir par des prescriptions mais par des relations – j’ai l’habitude de dire par la relation – dans lesquelles ils sont acteurs mais aussi agis et donc interagis. Le changement du patient est pensé, prévu, prédit dans la relation de transfert/contre-transfert où le psychanalyste est lui-même l’objet-sujet des transferts inconscients du patient qui mettent en route ses propres mécanismes inconscients.

La gestion de cette relation ne se fera en sécurité que si l’analyste a déjà acquis une connaissance suffisante de lui-même, de sa personnalité, de ses propres mécanismes inconscients pour repérer le connu, le su autant que l’inconnu et l’insu en lui-même et en l’autre, ce qui le conduit à construire de nouveaux savoirs et aussi, bien souvent, à faire à ce qui reste incompris la part qu’il a toujours dans l’infini mystère de la vie. Même lorsque la théorie qui les fonde est autre que l’une ou l’autre des nombreuses théories psychanalytiques, les sciences psychothérapeutiques (et psychologiques et psychosociologiques dites « cliniques ») qui ont dans leur clinique pour outil d’action la relation relèvent du même modèle scientifique et sont fondées à exiger dans la procédure de construction et d’acquisition du savoir ainsi que dans la formation du praticien, un travail qui lui donne une connaissance poussée de sa propre personnalité (incluant (ou pas) ses caractéristiques inconscientes).

Voilà pourquoi nous, psychothérapeutes, qui travaillons par la relation et dans la relation, nous avons, presque cent ans après la découverte de l’inconscient, généralisé l’exigence freudienne à l’ensemble du savoir et des pratiques psychothérapeutiques (par la déclaration de Strasbourg). Cette exigence nous a amenés à construire des formations de savants et praticiens différentes de celles du modèle 3 des psychologues cliniciens ou des psychothérapeutes formés dans le cadre des enseignements universitaires. Ces enseignements théoriques – même accompagnés de stages qui permettent une sensibilisation au champ psychothérapeutique et un début de questionnement sur sa propre personnalité –, ne permettent pas d’acquérir une connaissance suffisamment approfondie de soi-même et de ses capacités, avec entraînement à la Relation.

Ceci explique aussi nos « voisins »/ « cousins » psychologues français lorsqu’ils élaborent un projet européen de formation des psychologues à la « fonction » psychothérapeutique – puisqu’ils ne veulent pas reconnaître la différence de profession – soient amenés à ajouter cinq années de « formation » aux cinq années du DESS psychologie clinique. Mais, comme Freud à propos de la médecine, je dirai que cette formation initiale (théorique et sans travail psychothérapeutique personnel) est une déformation. Les apports théoriques préalables à l’expérience personnelle, permettent une résistance difficilement surmontable aux surprises éveillantes, et formatrices en profondeur, que provoque un travail sur soi-même préalable à toute formation théorique.

Voilà le pilier central de notre différence avec les psychologues « expérimentalistes », les psychologues cliniciens formés en France et avec les psychiatres : ils n’ont pas une formation en cohérence avec le modèle 3 de construction du Savoir des psychothérapeutes travaillant avec la relation. Vient s’ajouter à tout cela cette autre caractéristique que j’ai signalée plus haut et qui concerne aujourd’hui aussi bien les sciences du modèle (1) que celles relevant des modèles (2) et (3) – et cela ne simplifie pas notre recherche d’identité ni notre recherche de différence avec les psychologues cliniciens.

Depuis la rupture entre la psychologie expérimentale, dite « scientifique », et la psychanalyse d’une part, et, d’autre part, la fin de la prétention psychanalytique d’être le seul savoir vrai concernant le psychisme (par quels artifices nous présente-t-on les théories kleinienne ou lacanienne, pour ne parler que d’elles, comme des développements directs et cohérents de la théorie freudienne !) les sciences psychologiques et psychothérapeutiques sont dans le même état épistémologique que, au début du XXe siècle, celui des sciences exactes ou « dures » : la fin des métathéories exclusives dans la logique du modèle (1), la multiplicité des théories « partielles » toutes vraies, toutes utiles, mais non cohérentes les unes avec les autres, ayant toutes, quoiqu’en disent les tenants de la rigueur universitaire, des critères de validité scientifique – au sens des modèles (2) ou (3) – comparables.

Alors je dis souvent à mes étudiants : ne vous laissez pas impressionner quand un psychologue clinicien, un psychiatre ou un psychanalyste disent quelque chose comme « seul mon Savoir est scientifique, le vôtre ne l’est pas ». Il y a plusieurs vérités maintenant dans les sciences dures ou molles, comme il y a plusieurs chambres dans la maison du père.

Modèle 4

Je voudrais évoquer enfin ce que je ne peux appeler que paradoxalement, et vous allez comprendre pourquoi, un quatrième modèle du savoir. En effet ce modèle que je caractériserai ainsi, de façon extrêmement synthétique, dit : il n’y a pas de Savoir à statut scientifique possible dans les sciences humaines.

Le savoir est renvoyé au statut de l’Imaginaire et du Symbolique, catégories théorisées par Lacan et reprises par les épistémologues lacaniens. Toute tentative de construire un savoir sur le psychisme, de le lier à un savoir sur ce qui est d’un autre ordre (biologie ou chimie, etc.), d’articuler ces deux ordres ou d’élaborer un savoir sur cette articulation, comme le fait par exemple Max Pagès ou comme je le fais dans mon livre sur les patients-limites, est interprété comme déni de la rupture entre les ordres psychique et non-psychique, comme angoisse ou terreur de l’insu, du non prévisible, du non maîtrisable, en un dernier mot : de l’inconscient, pris ainsi dans une nouvelle acception d’impossible-conscient.

Cette radicalisation du non-savoir entre deux ordres opposés s’étend aussi au soit-disant savoir psychanalytique : tout le courant génétique, celui de Freud, d’Anzieu, est lui-même renvoyé à l’imaginaire, donc à l’illusion en ce qui concerne son statut de savoir scientifique positif. Un autre aspect de cette position épistémologique concerne la relation client-thérapeute : dans le travail avec l’inconscient, se mettre en posture d’attendre du prédictible et du connu ferme l’accueil à ce qui est imprédictible.

En décrivant quatre modèles heuristiques, j’ai bien conscience de procéder à ce que certains ressentiront comme une schématisation appauvrissante. Mais elle me semble utile pour bien comprendre ce qui est central pour chacun de ces modèles et ce qui les différencie, ainsi que les savoirs qui en résultent.

Dans notre réalité complexe nos savoirs proviennent des quatre modèles et non seulement nous utilisons des théories variées relevant du modèle (3) mais aussi d’autres venant du (2) et même du (1) ! Une des questions que cela pose – et pas seulement pour les théoriciens de la psychothérapie intégrative et multiréférentielle – est : comment articulons-nous ces différents savoirs en théorie et en pratique ?

Les batailles légales et institutionnelles qui opposent psychiatres, psychologues et psychothérapeutes ne recouvrent pas seulement une âpre lutte pour le partage d’un marché économique entre divers corporatismes. Elles renvoient aussi à des différences profondes que théoriciens, praticiens et public perçoivent mais sans savoir toujours comment les comprendre. Pour cela il m’a paru utile de partager quelques repères épistémologiques pour tenter de clarifier sur quels points les uns et les autres se ressemblent ou se différencient.

L’unité entre psychothérapies et psychothérapeutes modèle (2) (comportementalistes et systémistes) et ceux du modèle (3) ne sera pas facile à démontrer ni à gérer. Les psychologues cliniciens et les psychiatres le sentent fort légitimement. D’autre part cette compréhension des fondements épistémologiques de la Déclaration de Strasbourg a eu pour nous pour conséquence une approche critique du CEP (Certificat européen de psychothérapie) adopté par l’EAP (Association européenne de psychothérapie) en juillet 1997 : trop théorique, pas assez clinicien et l’élaboration de la mise en place d’une double procédure pour la reconnaissance des professionnels, l’une jouant une fonction d’instance tierce par rapport à l’autre : certification par les écoles d’une part, et habilitation par des pairs, d’autre part. Mais ceci est à développer pour l’avenir.


Mis en ligne le 4 décembre 2006

  • 1 Il s’agit du 25-27 juin 1997. Note du 27 décembre 2012. Actua-psy ayant publié l’article en janvier-février 1998 les deux dates entrent en cohérence. Nouvelle note en date du 7 août 2014.
  • 2 Nous estimons pour notre part qu’il n’y a pas lieu de parler de la psychanalyse au pluriel, mais de rendre compte de différentes tendances ou mouvances au sein de la psychanalyse, comme le propose Élisabeth Roudinesco. Si l’on s’en tient à ce principe classificateur, on n’évite pas l’impossibilité logique d’admettre la psychologie analytique de Jung comme psychanalyse, même si les jungiens actuels revendiquent l’appellation – le titre peut-être ? – de psychanalyste, au risque de gauchir la définition de la psychanalyse à son corps doctrinal défendant, jusqu’à la faire éclater. Le jungisme, parfaitement respectable, peut bien se faire respecter en tant que tel sans se prétendre une identité qu’il ne constitue pas. Cela peut se vérifier également avec d’autres dissidences pêchant en eaux épistémologiques troubles. Dans le cadre d’un article consacré à clarifier les lignes de partage épistémologiques, il est curieux de voir l’auteur prendre parti pour d’autres confusions. Cela n’ôte pas son mérite au fil conducteur de l’article. PHG.
  • 3 On distinguera dans ce cas entre psychothérapie à tendance objectiviste (sujet / objet) et psychothérapie bi- et intersubjective, de la classe de la psychothérapie relationnelle. Note de PHG.
  • 4 Systémiciens. NdlR.
  • 5 De Ruth Kohn. Note de PHG

Deux expertises de l’Inserm : de l’évaluation des psychothérapies au trouble des conduites… et retour

THÉRÈSE PETITPIERRE
Du Collectif de l’Ile-de-France

DEUX EXPERTISES DE L’INSERM :
DE L’ÉVALUATION DES PSYCHOTHÉRAPIES AU TROUBLE DES CONDUITES… ET RETOUR

Il y eut l’attaque : le rapport d’expertise collective de l’Inserm sur le Trouble des conduites, et la contre-attaque : la pétition et le mouvement Pasde0deConduite dans lequel l’InterCoPsychos a trouvé place dès le départ. À un discours stigmatisant et mortifiant ont répondu près de 200 000 signataires de la pétition, des débats, des articles et conférences de presse, des initiatives à l’endroit des élus politiques et des rencontres avec des membres du gouvernement dont une réunion de deux heures au ministère de la Santé le 11 juillet 2006. Le ministère avait été un peu long à ouvrir sa porte mais la rencontre fut fructueuse, nous fûmes écoutés, entendus. Le ministre Xavier Bertrand y fit l’annonce : à sa demande, l’Inserm organiserait un débat sur le Trouble des conduites à l’automne.

Le colloque s’est tenu le 14 novembre dernier à la Mutualité. Pour Pasde0deConduite, l’enjeu consistait à faire de ce colloque un moment décisif de la contre-attaque. Dans l’après-coup, il s’est avéré que c’était chose gagnée dès avant la tenue de la journée mais elle a permis de le faire apparaître et de l’officialiser, lui donnant ainsi tout son éclat, comme en témoignent les nombreux articles de presse qui s’en font l’écho.

En effet, dès les premières minutes, Monsieur Christian Bréchot, rappelant les principes aux fondements de l’Inserm : le continuum recherche fondamentale – clinique – santé publique corrélé à indépendance – évaluation basée sur les faits, indiquait : « Mais l’Inserm doit pouvoir dialoguer et infléchir ses options ». Le débat inauguré avec le Comité d’interface de la psychiatrie, le collectif Pasde0deConduite et le Comité national d’éthique aboutissait à la nécessité de modifier la méthodologie à mettre en œuvre dans la conduite des expertises concernant la santé mentale. Il concluait son propos en soulignant qu’il s’agissait là d’un « vrai engagement », le point de départ d’une « approche interdisciplinaire ».

Mais c’est Jean-Marie Danion, Professeur de Psychiatrie et directeur de l’unité Inserm 666 à Strasbourg, qui sera le maître d’œuvre du colloque : il situera les enjeux du débat en se référant à la philosophie et à l’histoire des sciences, s’appuyant sur Canguilhem, d’une part, pour préciser les articulations médecine/société, vérité objective/vérité subjective non superposables et non réductibles l’une à l’autre et Paul Ricœur, d’autre part, évoquant les savoirs multiples et non totalisants et la nécessité de faire en sorte que les différents discours ne s’ignorent pas. C’est lui qui tirera les conclusions du colloque. Mais là encore, gageons qu’elles étaient déjà tirées, depuis quelque temps déjà, du débat engagé dans une large frange de la société, au moins pour le fond.

Pour le ministre Xavier Bertrand, il s’agissait, dans ce colloque, de parvenir à déterminer ensemble de nouvelles pistes d’action par rapport à la souffrance des enfants et de leurs parents. Il a énoncé à nouveau son refus de l’amalgame entre trouble des conduites et délinquance, le dépistage étant à référer au soin et à l’accompagnement. Il a défini trois grands axes de l’action de son ministère :

1. le dépistage précoce, notamment à l’école maternelle mais aussi entre la 6e et la 12e année pour dépister les troubles du langage, la nécessaire articulation entre le sanitaire et le social ;

2. le plan psychiatrie et santé mentale, le renforcement des moyens, le dépistage, des campagnes d’information en particulier sur les troubles alimentaires, des conventions avec la Fondation de France-Fondation des Hôpitaux pour le développement des maisons des adolescents ;

3. la nécessité de décloisonnement, citant, entre autres, la difficulté liée au rattachement de la médecine scolaire à l’Éducation nationale. Revenant à l’Inserm, il indiquait sa position : le rapport de l’Inserm ne s’impose pas en politique et il exprimait le souhait que ce colloque puisse permettre aux décideurs d’agir « pour que ce qu’on dise ne reste pas lettre morte ».

Il ne s’agit pas ici de rendre compte de manière exhaustive de l’ensemble des exposés et d’ailleurs l’Inserm, par la voix de Jean-Marie Danion, a annoncé que les textes des interventions seraient publiés. Mais plutôt, nous tentons de saisir la dynamique à l’œuvre qui a produit ce colloque et ses conclusions. On pouvait s’attendre à des débats vifs. C’est plutôt une succession d’exposés qu’on a entendus, avec des temps de discussion, mais c’étaient enfin les professionnels chargés du soin aux enfants et à leurs parents qui rendaient compte d’une activité professionnelle riche et chargée d’histoire, mais disqualifiée, invalidée par l’expertise : langage que nous connaissons, celui de la souffrance psychique, de la singularité, du symptôme, de la prévention « prévenante », de la précarité, du manque de moyens, du manque de psychologues — dans les services de PMI en particulier.

S’il a été davantage question du sens des symptômes que du réel du symptôme (Sylviane Giampino y a fait référence quand elle a opposé l’intime, le ténu, l’indicible à l’ »obsession du visible » des experts), aux auteurs de ces exposés, à quelques exceptions près, pourrait convenir le terme d’IRM, doté du sens nouveau que Philippe Sollers avait conféré à ce sigle il y a quelques années — lors de la soirée organisée par la revue Ornicar au cours de laquelle Philippe Sollers avait accepté de répondre aux « questions mêmes les plus difficiles » — : Identités rapprochées multiples. Des personnalités bien connues de la pédopsychiatrie et de la pédiatrie françaises ont décliné un argumentaire, chacun selon son orientation et son style, contre « le trouble des conduites » et l’expertise, dénonçant le flou du concept (Jean Garabé), l’absence de référence à la notion de structure et à la psychopathologie (Roger Misès), soulignant la présence de la psychopathie en arrière fond du rapport (Claude Bursztein), mettant l’accent sur le souci que suscitent les enfants trop calmes, passifs tout autant, si ce n’est plus, que les enfants turbulents, agités (Christine Bellas-Cabane, dont l’exposé sur la prévention fut longuement applaudi, Bernard Golse).

La question était posée par ce dernier (Bernard Golse) : l’Inserm est-elle la mieux placée pour faire ce type d’expertises dans le champ de la santé psychique, peut-on faire l’économie de l’apport des cliniciens du terrain ? Il y sera répondu, mais nous ne pouvons passer aux conclusions sans que mention soit faite des interventions d’Alain Ehrenberg, dont la vivacité des propos surprenaient quelque peu si on l’avait entendu au colloque organisé en juin par Pasde0deConduite (il était également surprenant, pour les mêmes raisons, d’entendre Bruno Falissard, dire « il va falloir changer la règle du jeu des expertises« ), et de Jean-Claude Ameisen qui posait la question « comment concilier recherche médicale et éthique ? » ou encore, citant en exemple les malades mentaux et les personnes âgées : « que fait la médecine ? détecter ce qui va mal pour inclure dans la société ou pour exclure ? » pointant ici le risque que la science soit antagoniste à l’éthique. Il ouvrait déjà sur les conclusions en préconisant que les expertises ne soient pas prescriptives en l’absence d’urgence, qu’elle soient délivrées dans le cadre de débats et en rappelant la nécessité de conjuguer connaissance et incertitude. Oui, bien sûr, il y eut les pro-TDC, les défenseurs du tempérament, de l’humeur, des facteurs biologiques, des études et recherches basées sur des statistiques, vous ne m’en voudrez pas, je l’espère, de ne pas évoquer davantage leurs propos.

Voici donc les conclusions de cette journée, telles qu’elles ont été tirées par l’Inserm et énoncées par Jean-Marie Danion :

Concernant les expertises :

1. Repérer les problématiques qui peuvent avoir des implications importantes pour les professionnels du domaine concerné et pour la société civile.
2. Associer la sociologie, l’épistémologie…
3. Donner voix aux associations de malades.
4. Mettre en place une cellule de veille.
5. À différentes étapes de la production de l’expertise, organiser des colloques, congrès, séminaires.
6. Des personnes sollicitées feront des propositions quant au choix des experts.
7. L’expertise sera relue par les acteurs du domaine et les points de vue qui s’exprimeront seront joints à la publication.
8. La rédaction des recommandations fera l’objet d’une attention particulière.
9. Le décalage entre la synthèse et le texte intégral est à améliorer.
10. L’ensemble de la littérature scientifique liée au sujet sera mis à disposition sur le site de documentation de la FFP et pourra être complété.

Si l’on considère que la tenue de ce colloque prend part à cette nouvelle orientation de travail à l’Inserm, il s’en déduit ceci : l’annonce en aval du rapport sur les psychothérapies, une journée scientifique sera organisée au printemps prochain concernant la méthodologie pour l’évaluation des psychothérapies en est la seconde conséquence.

Mais objet du colloque oblige, Jean-Marie Danion concluait en dégageant « les manifestations de la souffrance psychique » de l’enfant de la gangue « trouble des conduites« , notait qu’il restait des points ne faisant pas consensus mais soulignait l’accord sur la nécessité d’une prévention précoce non articulée à la question de la délinquance et d’une prise en charge globale fondée sur l’analyse psychopathologique, mettait l’accent sur le respect à porter aux enfants et à leurs familles, la richesse des institutions et des partenariats pluridisciplinaires, le constat partagé du manque de moyens et la nécessité de parler d’une même voix pour obtenir des moyens suffisants. Il esquissait les chantiers à faire avancer : chantier nosographique (l’augmentation modes d’expressions de la souffrance par l’agir), chantier épidémiologique (il faut avoir des données chiffrées), chantier sur l’évaluation des pratiques (nécessité d’outils, échelles, grilles indispensables).


Une victoire du vivant sur la politique des choses
(cf. Jean-Claude, Milner, La politique des choses, Navarin éditeur, 2005) ?

« La psychothérapie relationnelle multiréférentielle sur l’échiquier institutionnel — éléments d’histoire »

Quatre axes, deux groupes

La psychothérapie regroupe en tant que terme générique autour du concept de soin psychique un nombre considérable de pratiques, de méthodologies, de théories et même deux épistémologies distinctes. Elle s’institue selon quatre axes disciplinaires, lesquels se répartissent en deux sous-ensembles.

Les psychothérapies académiques : le spécialiste sujet considère le patient objet

Premier volet, à partir d’une épistémologie objectiviste, un homme de science sujet traite un objet maladie (ou le patient comme un objet), la médecine et la psychologie ont chacune développé, comportant une section psychothérapie, deux disciplines respectivement dénommées psychiatrie et psychologie, lesquelles s’enseignent à l’université à de jeunes étudiants. Le soin qui se prodigue dans cette sphère est celui que classifie la Sécurité sociale, celui qui s’administre. Le soin annexe qu’offre la psychologie consiste à tester et diagnostiquer, et à accompagner par l’écoute, sur des durées brèves. Niveau d’études : bac + 9 pour la psychiatrie, qui s’intéresse au domaine de la maladie mentale, + 5 pour la psychologie, le niveau par lequel classiquement se définit l’accès à une profession intellectuelle.

Cela constitue psychiatre et psychologue en professionnels au savoir académique certifié. Ces deux professions évoluent, depuis une vingtaine d’années, à partir de la dégénérescence de la psychiatrie(1*), spécialité naguère prestigieuse en médecine, actuellement dépréciée, dont la perspective est la disparition au profit d’une médecine généraliste prescriptrice de médicaments psychotropes. On peut considérer le déclin programmé de la psychiatrie, accéléré depuis une dizaine d’années, comparable à celui par exemple qui menaçait il y a peu encore la gynécologie, comme une catastrophe, il n’empêche que c’est la tendance. Cette décadence psychiatrique s’accompagne paradoxalement d’une tendance à promouvoir un biopouvoir médical cherchant à englober contrôler et subordonner l’ensemble des pratiques du champ psy.

Une vaste réorganisation du domaine de la santé mentale est en cours à partir de ces données, dans les sens inverses d’une médicalisation scientiste(2*) de l’existence et du développement de la psychothérapie relationnelle. La psychologie dans cette affaire lutte pour sa survie en tant que discipline, et comme les psychologues ont massivement pris pied à l’hôpital, la psychothérapie objectiviste qui s’y pratique voit s’aiguiser la rivalité entre les deux partenaires institutionnels qui y collaborent à égalité sous l’autorité de la médecine, se voulant plus égale que sa consœur, pendant que cette dernière se veut toujours plus médico-scientifique. Ce qui n’empêche pas les psychologues cliniciens se réclamant de la psychanalyse de proposer tout à fait autre chose, la complexité règne dans ce domaine.

Qu’il soit clair au demeurant, que les praticiens diplômés de ces deux disciplines exercent bien entendu des fonctions indispensables, et qu’on ne peut que déplorer ce qui arrive à la psychiatrie, et souhaiter que de leur côté les psychologues jouissent d’une formation d’excellente qualité et d’une complète indépendance, la coopération étant bien autre chose que la subordination dans ce domaine sensible. Sur le terrain les praticiens de ces deux disciplines effectuent leur travail en disposant grâce à leur diplôme de cadres de référence tout à fait protecteurs pour la population, concernant leur champ d’activité. Mais pas davantage. Ce que nous soutenons ici, c’est plutôt la position de chacun son métier, que la confusion est mère de tous les malentendus et qu’à l’abri d’une profession il ne vienne pas s’en exercer une autre en contrebande. D’autant que la fraude a toujours lieu dans le même sens, on n’imagine pas que des psychothérapeutes relationnels ou des psychanalyses se prennent impromptu pour des médecins (psychologues, ils n’en ont ni la prétention ni l’usage).

Psychanalyse et psychothérapie relationnelle : de sujet à sujet

Second volet, en France la psychanalyse depuis la fin de la guerre et la psychothérapie relationnelle depuis les années 60 ont déployé un espace dans lequel le terme soin prend la connotation philosophique de souci de soi. Leur épistémologie repose sur le principe de la rencontre entre deux subjectivités, dont l’une part à la découverte d’elle-même. Ces deux disciplines visent chacune à partir de principes et de méthodes parfois voisins, parfois différents(3*), la mise en place chez la personne, à partir de la relation et du transfert considérés comme moteurs, d’un processus qui offre l’occasion de se réorganiser psychiquement en prenant conscience de soi-même et devenant sujet de sa propre histoire. Elles se transmettent dans des Écoles privées ou sociétés savantes auprès d’une clientèle souvent plus âgée, en majorité en reconversion en ce qui concerne la psychothérapie relationnelle. Le niveau final des études est de type bac + 5, on atteint l’équivalent d’un M2, Master pro dans la nouvelle terminologie (4*), classique pour définir une telle profession. Singularité, son domaine et outil de travail étant la relation elle-même, l’étudiant sortira de l’École transformé et pas seulement formé. D’ailleurs il aura doublé son parcours de formation d’une psychothérapie ou psychanalyse personnelle, le qualifiant en profondeur, parti qu’il sera revisiter son expérience de vie, personnelle, familiale et professionnelle, à un niveau intime. Devenu praticien il exercera on le comprend bien différemment, car il aura conjugué au cours de sa formation, au sens littéral de la formule, science et conscience(5*) .

Le cumul et ses complications

Notule : inopinément, cet exposé présente la psychanalyse comme une psychothérapie. Débat interminable. Freud confondait les deux, appelant la psychanalyse psychothérapie. Nous dirons qu’il s’agit d’une discipline opérant dans le champ générique psychothérapique, et que l’emploi du seul terme générique prête à confusion. Ainsi d’ailleurs que celui de psychothérapie d’inspiration psychanalytique, de l’avis de nombre de psychanalystes. Quoi qu’il en soit, de nombreux psychanalystes pratiquent de la psychothérapie(6*), en dehors du fait qu’on pourrait considérer stricto sensu la psychanalyse comme une psychothérapie. Il y a bien des psychothérapeutes relationnels qui pratiquent la psychanalyse. Le principe du cumul règne dans cette sphère. Laissons la question en suspens, les praticiens se nommer comme ils l’entendent et respectons les dans le nom qu’ils se donnent, pourvu qu’il soit validé par des pairs institutionnellement assignables et vérifiables.

L’irruption de la psychanalyse

Si tout était aussi simple que cela, encore que parler de simplicité devient déjà difficile, on se demanderait pourquoi tant de conflits et de figures embrouillées caractérisent ces espaces professionnels. C’est ici qu’il convient d’accomplir un détour par l’histoire, précisément, de la psychanalyse. Après avoir traité deux volets, nous allons devoir nous occuper d’une fausse fenêtre. Très rapidement, Freud intervint pour soutenir l’idée de psychanalyse laïque, laïque de la médecine, non médicale. Il soutint qu’être médecin constituait une difficulté supplémentaire à postuler à l’exercice de la psychanalyse. Cette bonne parole n’empêcha pas, tout d’abord, ce qui fut positif, les psychiatres de s’inspirer de la psychanalyse, et cumuler les deux disciplines (ce qui n’est pas sans poser de problèmes, on pourrait dire qu’une certaine multiréférentialité se trouve déjà là), ensuite une grande société-école de psychanalyse en France de ne recruter pratiquement que des médecins, aux risques et périls de la psychanalyse.

La psychanalyse se fait héberger à l’université tout en restant en dehors

Une tendance lourde au sein de la psychanalyse dans notre pays consista d’ailleurs à encourager ses membres à passer par la reconnaissance sociale d’un diplôme parallèle, donc à devenir clercs d’une autre discipline. En médecine, bien entendu, mais les études en psychiatrie étant particulièrement lourdes, tout aussi bien en psychologie. D’autant que parallèlement se développait dans les départements de psychologie au lendemain de la guerre, sous l’impulsion de psychanalystes hôtes, une des composantes de la psychologie, la psychologie clinique, d’inspiration psychanalytique, faisant face à la tendance comportementaliste dite scientifique, d’inspiration comportementaliste, qui continuait de s’y dispenser, à l’enseigne de l’introuvable « unité de la psychologie » de Daniel Lagache.

Résultat de cette complexité, la quasi totalité des psychanalystes de nos jours sont de ce fait des psychologues cliniciens auxquels leurs enseignants ne se sont pas privés de faire savoir qu’ils ne seraient que peu de chose à titre de psychologues, s’ils n’accédaient (difficilement) à l’aristocratie psychanalytique. Illusion connexe, de nombreux psychologues cliniciens s’imaginent psychothérapeutes (relationnels) alors qu’ils n’en ont jamais reçu la formation, pourvu qu’ils aient effectué quelque fragment de parcours en psychanalyse. La pratique du vrai cumul (psychologue-psychanalyste) débouche ainsi sur celle du pseudo cumul du psychologue clinicien plus ou moins analysé(7*) s’imaginant psychothérapeute (relationnel), avec un déficit de formation d’au minimum quatre ans.

Tout cela ne doit pas nous faire perdre de vue que la psychanalyse en France ne devint jamais une discipline universitaire à part entière, au sens plein du terme. Elle s’est contentée de parasiter la psychologie. Cette singularité ne fut pas rompue lorsque Lacan introduisit la psychanalyse de sa Société à Paris 8, comme hôte de la philosophie. L’organisation féodale de l’université vit fleurir quelques fiefs, des conglomérats psychanalytiques dans certaines UFR, mais cette petite visibilité universitaire ne doit pas faire illusion. Si l’on appelle discipline un corps constitué de savoir enseigné sous un nom propre à l’université dans des UFR avec un système doctoral et des chaires ad hoc(8*) , la psychanalyse dans notre pays ne constitue pas une discipline. Elle ne jouit pas d’une autorité scientifique académique pleine et entière, mais seulement collatérale.

Remarque : peut-on définir une méthode comme discipline, en dehors du fait de sa consécration universitaire, à partir du moment où elle est culturellement devenue prestigieuse ? en attendant une décision du tribunal de l’Histoire nous opterons provisoirement pour lui attribuer cette qualité. Cela constitue tous comptes faits deux disciplines, psychanalyse et psychothérapie relationnelle, avec un problème supplémentaire collatéral, si la psychothérapie relationnelle est discipline (comportant des méthodes), la psychothérapie tout court, celle qui coiffe la relationnelle et la cognitivo-médicale, c’est quoi ? une dénomination imprécise source de confusion sur laquelle il y aura lieu pour nous de revenir.

Toujours le cumul

Ce déficit nous venons de le voir sera compensé en partie par la pratique du cumul. Diplômé en psychologie, ayant passé par le dispositif singulier de la psychologie clinique, le psychanalyste non médecin pourra s’estimer couvert. Bien entendu les psychanalystes non psychologues et non médecins intrinsèquement laïcs, ça existe (bien peu) aussi. On devra au lacanisme d’avoir favorisé cela. Voici en tout cas apparemment exonérés de la charge professionnelle à proprement parler psychanalytique les psychanalystes psychologues. Naviguant sous pavillon étranger — devrait-on dire de complaisance, ils exerceront leur art sous la livrée d’une profession établie par ailleurs. Rebond de la même pierre, ce qui fait deux coups d’une, la psychanalyse se revendiquera comme non profession. Inassujettie au socio-politique, extraterritoriale(9*) au tournant du siècle.

Une discipline laïque à l’identité bien constituée

Brèche désormais bien aménagée en ouverture symétrique de la psychanalyse sous le volet subjectivation, répartie en quelques grands champs disciplinaires : domaine existentiel, groupal, psychocorporel, transpersonnel, intégratif ou multiréférentiel, ayant souvent intégré une part importante de l’expérience psychanalytique(10*), la psychothérapie relationnelle, nouvelle venue dans la configuration globale du champ psy, est installée depuis une bonne génération. Elle aussi constitue une discipline extra-universitaire. Laïque par définition et par excellence, c’est elle qui aura l’impertinence institutionnelle de se proclamer comme profession, sans égard pour le fait de déterminer si ses lieux de formation sont universitaires ou non. Son personnel n’appartient généralement pas à la corporation des psychologues, les médecins n’y sont pas très nombreux, et les étudiants de ses écoles n’ont pas l’intention d’ajouter à leurs études dans cette discipline cinq années de psychologie, qui n’a que bien peu à voir avec sa spécificité.

Des institutions diversifiées et solides

Elle s’est dotée d’institutions diversifiées, à partir de la fondation du Snppsy en 1981. Ses sociétés-écoles couvertes par des systèmes de garantie collective de qualité forment-transforment des étudiants, principalement en reconversion. Elle flamba de quelques feux de paille à l’université dans les années 60 et 70, mais ils retombèrent avec le souffle de 68, deux ou trois chaires tout au plus surnagèrent, puis disparurent, l’université française s’avérant indisponible à ce genre de savoir. Bénéficiant a priori de peu de voix universitaires, sa fragilité institutionnelle relative n’échappa pas à l’attention malveillante envers le champ de la subjectivation de ceux qui s’attaquèrent à elle pensant liquider au coup suivant la psychanalyse.

La tenaille TCC-Psychanalyse conservatrice (IPA) se resserre

C’est que la psychanalyse n’est plus ce qu’elle fut, toute puissante et hégémonique dans les années 60, encore en position de force lorsque le Mouvement du potentiel humain commença de la bousculer. Renommé thérapie comportementale et cognitive (TCC), le comportementalisme qui avait dû céder une grande partie du terrain devant la montée de l’humanisme et du Growth Movement, profitant du managérisme mondialiste, se trouva dans la position de traiter avec Widlöcher, président de l’IPA, l’Association internationale de psychanalyse héritée de Freud, une sorte de compromis historique pour le partage des places universitaires au niveau mondial. C’est comme si les deux branches de la tenaille d’entre lesquelles Maslow avait retiré la noix de la psychologie humaniste s’étaient resserrées. Une sorte de redistribution des rôles et des places est en cours, évacuant de fait la psychanalyse des positions dominantes qui furent les siennes il y a encore vingt ans, au profit, en psychologie comme en psychiatrie, du biopouvoir et de l’idéologie néoscientiste TCC, officiellement diffusée à présent par l’Inserm.

Attaque contre le bloc subjectiviste – la Résistance s’organise

Noyau dur de résistance de l’humanisme psychothérapique comme psychanalytique à ces assauts d’un scientisme assisté par chiffrophrénie, les psychanalystes lacaniens hors IPA — Jacques-Alain Miller : « Évaluons les évaluateurs » — et les psychothérapeutes relationnels. Les coups portés par le futur président du groupe UMP à l’Assemblée nationale et un psychanalyste proche de la Société psychanalytique de Paris contre les psychothérapeutes relationnels (appelés psychothérapeutes tout court, ce qui conforte leur non reconnaissance) et ce qu’on pourrait appeler une psychothérapie citoyenne, visaient ces derniers, jugés maillon faible, et devaient se retourner ensuite contre les premiers, assez aveugles pour avoir contribué à leur propre ruine.

On entreprit de faire passer médiatiquement la psychothérapie relationnelle pour un repaire de charlatans(11*) – le grand fantasme de la médecine, et ce fut l’honneur de l’École de la Cause freudienne et d’Élisabeth Roudinesco de s’opposer à la campagne lancée en ce sens, à la suite de l’opération conduite par les deux médecins Accoyer et Vasseur, dans toute la presse fin 2003. Le reste est connu. La réaction fut vive, et une Coordination psy, toujours en activité, fut mise en place, réunissant autour de la nébuleuse de la Cause les deux fédérations de psychothérapie relationnelle(12*), le syndicat SNPPsy, les psychiatres et psychologues freudiens. Le Parlement, sous pression vigoureuse, fit son travail, trop hâtivement, et accoucha d’une loi, la loi 52, rédigée de telle façon contradictoire que les décrets d’application ne pussent logiquement pas venir au jour.

Une loi impraticable

Cette loi 52 réglemente l’attribution du titre générique de psychothérapeute. Elle ignore l’existence de la psychothérapie relationnelle, reconnaît de droit au bénéfice du titre les diplômés : médecins (pas seulement les psychiatres) et psychologues, ainsi que par assimilation(13*) les psychanalystes. Les autres doivent franchir un barrage, soit ridiculement élevé — ce qui n’est pas sans poser problème notamment aux psychologues, soit surbaissé — ce qui pose un autre type de problème aux psychologues. Une partie de ces « autres » sont les psychothérapeutes relationnels.

La loi n’est pas viable car elle stipule que les de droit seraient aussi soumis à conditions, donc ils seraient de droit et pas de droit en même temps, ce qui fait désordre du point de vue de la forme légale. La tendance croît en faveur de la demande de son abrogation.

Seconde bataille

Une seconde bataille à propos des décrets d’application eut lieu cette année, les verbatim(14*) mis en circulation rendant publiques les délibérations des professionnels concernés au ministère ayant eu pour effet de court-circuiter le court-circuitage habituel par les services ministériels des niveaux politiques au bénéfice des lobbies. À l’heure où nous imprimons ceci le ministère semble marquer le pas.

Le Carré psy

Modification du paradigme, la psychothérapie relationnelle à présent constitue le quatrième côté du Carré psy, et il n’est plus question de s’en tenir à la figure triangulaire psychiatrie-psychologie surmontées de la psychanalyse qu’avait connu la seconde moitié du XX ème siècle. Cette figure sera encore soutenue d’arrière-garde. Mais celle du Carré psy une fois mise en route ne s’arrêtera plus. C’est à partir de cette réalité conceptuelle et institutionnelle que la psychothérapie relationnelle figure à présent comme interlocuteur de plein droit aux côtés des trois autres, et son alliance avec les psychanalystes ne relevant pas de l’IPA est raffermie. Dans les vingt ans à venir, psychothérapeutes relationnels et psychanalystes débattront, certainement avec une belle vigueur polémique, de leurs méthodes, pratiques et théories, mais devront se faire à l’idée qu’ils occupent ensemble le même camp scientifique, politique et humaniste(15*) , et qu’ils le soutiendront mieux en s’unissant, sans pour autant se confondre.

Une voie nouvelle

C’est vous qui veillerez à développer ce débat et unifier ce champ. Dans une telle perspective, davantage encore peut-être que l’intégrativisme (on met l’accent sur les passerelles), la multiréférentialité — on maintient les différences et on conserve l’ensemble hétérogène, en tension intégratrice indéfinie(16*) ), structure ouverte, est probablement appelée également à un brillant avenir. Le Cifp s’honore d’avoir le premier(17*) ouvert cette voie. Depuis vingt ans il préconise une formation fondée sur la mise en carrefour et perspective, sans entrer dans aucun hégémonisme, en maintenant la tension entre des champs théoriques et pratiques hétérogènes, de l’existentialisme gestaltiste, du travail psychothérapique groupal, d’un psychocorporel lui-même multiple (analyse bioénergétique et dynamique du souffle, cette dernière d’inspiration, c’est le moment de le dire, psychanalytique), et de la psychanalyse dans sa diversité, le tout accompagné de philosophie. Ce modèle continuera de gagner du terrain, et évoluera certainement. En y participant vous vous inscrivez dans un mouvement vivant et dynamique, à la pointe de la recherche. Dans le cadre nous l’espérons d’une formation de qualité, nous vous y souhaitons plaisir, passion et découvertes.

  • 1 Depuis qu’elle s’est disjointe du corpus scientifique psychanalytique, cf. infra.
  • 2 Science détournée en idéologie. Ayant perdu de ce fait tout caractère scientifique au sens strict du terme.
  • 3 Ce qui les distingue est la prise en compte de l’inconscient. La frontière est soit tranchée soit floue.
  • 4 Certaines Écoles, dont le Cifp, vont souvent au-delà de cette mesure.
  • 5 Il aura mis au travail sa propre conscience. Bien entendu psychiatres, médecins et psychologues ont une conscience professionnelle, encadrée par serment d’Hippocrate, éthique, code de déontologie. Mais ils n’ont pas

    a) eu à fournir l’effort de la démarche initiatique d’explorer les replis de leur conscience, de s’être suffisamment mis au clair avec leur propre histoire et problématique psychique

    b) reçu concommitament une longue formation à la première personne du singulier, faisant transiter théorie et méthodologie par l’expérienciation.

  • 6 Relationnelle dans ce cas.
  • 7 Que peut vouloir dire ce terme si le processus n’est pas attesté institutionnellement ?
  • 8 Nos professeurs psychanalystes occupent des chaires en psychologie. Clinique peut-être, cela ne change rien à l’affaire.
  • 9 « Doit-on pour autant soutenir la notion d’une extraterritorialité radicale de la psychanalyse par rapport à la Cité et à d’autres savoirs ?

    Concernant les savoirs, Freud comme Lacan n’ont eu de cesse de penser la psychanalyse en s’appuyant sur des savoirs autres (mythologie, physique, littérature, linguistique, topologie…). Mais chaque fois en en faisant un usage spécifique à l’objet de la psychanalyse. Comme s’ils devenaient alors des éléments de figurations analogues à ceux opérant dans la constitution du rêve qui serait le paradigme d’une pensée théorigène. À ce titre, il n’y a pas d’extraterritorialité de la psychanalyse par rapport aux savoirs ambiants, mais elle peut en faire un usage singulier qui n’est pas une inféodation. C’est ainsi que Lacan a pu parler de linguisterie pour évoquer l’importation de concepts de la linguistique en psychanalyse.

    réveil plutôt tragique
    En ce qui concerne l’{ extraterritorialité
    de la psychanalyse par rapport à la Cité et aux passions qui l’agitent, l’histoire du XXme siècle aussi bien en Europe qu’en Amérique latine et là pour nous rappeler que si les psychanalystes avaient pu y croire, le réveil a été chaque fois tragique. Sur un mode plus bénin, l’intervention du politique dans le champ de la psychanalyse vient de nous être rappelé par ce décret, qui comme nous l’avons évoqué aura tôt ou tard des incidences sur la pratique des psychanalystes, elle s’affichera insoumise, voire subversive de nature. Autre chose que de tomber dans le trivial du travail social plus ou moins normatif supposé assigné à la psychothérapie. Tout en assurant le travail socialisé en question en association avec la psychiatrie de secteur au sein des CMP. La confusion identitaire qui résulte de tout cela n’est pas favorable à la conduite d’un travail sur l’identité.

    entrée en scène de la psychothérapie relationnelle
    Reste, faisant pendant à la psychanalyse du côté du processus de subjectivation, la psychothérapie relationnelle. Après la fausse fenêtre, le trou dans le mur. Il avait été percé dans les années 50 par la psychologie humaniste américaine, sous le nom de Troisième voie, à l’initiative d’Abraham Maslow, faisant irruption entre une psychanalyse médicalisée et normative (il n’y avait pas que cela aux États-Unis, une psychanalyse très vivante s’y déployait également) et un comportementalisme déjà antihumaniste. Ce mouvement s’est développé dans les années 60 pour donner le Growth Movement, parvenu chez nous en plusieurs vagues dont la première fut la rogerienne, la deuxième le Mouvement du potentiel humain, avec l’aile marchante du psychocorporel, qui se transmua en Nouvelles thérapies dans les années 80, pour devenir la psychothérapie relationnelle Ce terme, issu de « psychothérapie par la relation », qu’on trouve dans l’article fondateur de Jean-Michel Fourcade en ligne ici-même, fut repris par l’auteur de la présente préface en [psychothérapie relationnelle, et adopté par le Snppsy en 2001. Il vint s’adosser au concept de Carré psy, toujours de Philippe Grauer. Il se trouve que la dénomination psychothérapie relationnelle avait existé auparavant, dans les années 50, preuve que l’expression avait déjà fait sens dans passé.] »

    Repris [fautivement mais c’est exprès, pour maintenir un état du document à rectifier ultérieurement. Désolés (l’erreur est minime).] depuis Albert Maître,} Quelques remarques sur la réglementation de la pratique des psychothérapies.

  • 10 Autre type de cumul : nombre de psychothérapeutes relationnels ont été analysés. Certains sont aussi psychanalystes. Bien entendu certains sont psychologues ou médecins.
  • 11 Commis charcutiers hâtivement reconvertis en briseurs de cellules familiales, administrateurs occultes de drogues exotiques trempant dans de ténébreuses sectes internationales, certaines officines continuent de sévir et d’adresser leurs listes noires aux hôpitaux, qui ne les jettent pas tous à la corbeille.
  • 12 La FF2P et l’Affop, cette dernière s’étant retirée de la première sous l’impulsion des syndicats qui l’avaient fondée. La FF2P est fondée sur le principe des Méthodes, l’Affop sur celui, inspiré du syndicalisme, de la qualification non des méthodes mais du praticien lui-même.
  • 13 résultant d’accords secrets rendus publics au moment de la crise
  • 14 Sur le modèle du rapport qu’Élisabeth Roudinesco fit de l’entretien au ministère du 12 décembre 2003, qui, dénonçant la politique des psychanalystes du Groupe de contact vendant leurs collègues psychothérapeutes relationnels au Ministre pour une poignée de cacahouètes en proposant les listes de leurs membres à mettre à l’abri, ruina l’accord esquissé.
  • 15 Au sens rigoureux du terme.
  • 16 La multiréférentialité comme impocible. Visée, mouvement, tendance, tension. Travail constant, mettant en œuvre conjointement sans brouillage attrape-tout des champs de forces théoriques irréductibles.
  • 17 Le père du concept de multiréférentialité, appliqué au domaine de l’éducation, est Jacques Ardoino. Dans les années 70, le Département des Sciences de l’Éducation de Paris 8, auquel il appartenait, regroupant les chercheurs du Groupe de pédagogie institutionnelle, toute une équipe de praticiens de la psychologie humaniste introduite par nous-même, associés à des chercheurs se référant à la psychanalyse et au psychodrame, constitua un foyer d’avant-garde pour les Nouvelles thérapies, que nous eûmes, puisqu’il faut pour le dire parler en seconde personne, le bonheur d’impulser.

Nos filières professionalisantes ont bien résisté

Elles ont résisté

en ce sens qu’elles se sont opposées à leurs liquidateurs, et qu’elles ont tenu bon. L’institutionnalisation de la psychothérapie relationnelle suit son cours. Il ne faut pas rêver, en matière d’institutionnalisation, on a affaire à une périodisation lente. En fait, il s’agit pour la psychothérapie relationnelle de faire admettre qu’elle occupe le territoire depuis quasiment un demi-siècle, s’appuyant sur un mouvement de recherche en sciences humaines ayant pris son essor dans les années 60

a) sous le nom de psychologie humaniste américaine d’inspiration existentialiste (Abraham Maslow, Rollo May, Carl Rogers, Irving Yalom), laquelle se trouva introduite et relayée dans notre pays d’abord sous la dénomination de la non-directivité rogérienne par Max Pagès, André de Peretti, Michel Lobrot ;

b) renforcé par la recherche en sciences sociales impulsés par les travaux de Kurt Lewin, Moreno, Elton Mayo, etc, qui donneront la dynamique de groupe, le psychodrame et la psychosociologie ;

c) adossé dans notre pays aux avancées de la psychothérapie institutionnelle de François Tosquelles (puis Fernand Oury, Aïda Vasquez, Félix Gattary), conjoignant psychanalyse lacanienne et sociologie clinique de l’hôpital, ayant engendré les deux courants de la pédagogie institutionnelle, le psychanalytique et le rogérien libertaire (Michel Lobrot), et l’analyse institutionnelle (Georges Lapassade, René Lourau, puis Rémi Hesse, Patrice Ville) ;

d) s’appuyant sur l’innovation déterminante du psychocorporel qui a bouleversé la clinique et la théorie (Wilhelm Reich, Alexander Lowen, William Schutz).

En tout état de cause, en l’état actuel des choses la question de la création d’une profession peut rester en suspens, puisque aussi bien la loi 52 ne le prévoit pas formellement, l’usage du titre par ceux qui de fait le portent déjà légitimement leur restant acquis. Nous verrons bien ce qu’il en adviendra.

Dans ce domaine la filière de titularisation du Snppsy, avec ces Cinq critères, continue de représenter le circuit fiable de référence d’une reconnaissance professionnelle fondée sur la mise en confraternité et l’exercice de la garantie solidaire et de la déontologie (qui elle aussi bien entendu existe et fonctionne déjà) par le moyen d’un groupe de pairs expérimentés intégrant leurs collègues dans un cadre collectif responsable.

Le reste, le fonctionnement de l’université et de sa psychologie clinique ne nous concerne que dans la mesure où nous pourrions souhaiter passer avec les UFR qui le souhaiteraient, à notre demande, des accords contractuels, ce qui est, le ministère de la Santé le souligne constamment, toujours possible quand souhaité de part et d’autre. On remarquera que le domaine particulier de la psychologie, discipline que son orientation majoritairement TCC constitue comme antagoniste de la psychothérapie relationnelle, ne figure pas sauf exception sur la liste prioritaire de nos partenaires potentiels à l’heure actuelle.

L’incertitude, au moment de s’inscrire dans une école comme le Cifp, réside dans le fait d’ignorer selon quelles modalités on exercera à l’issue d’études nécessitant un important investissement en temps, énergie (la plupart du temps de reconversion) et financement. Il faut le répéter, la seule chose que les pouvoirs publics ont le souci de réglementer dans le cadre de la loi 52, c’est le titre, non l’exercice. Les étudiants de nos écoles ne se trouveront en aucun cas en situation d’interdiction d’exercer. Au pire, ils le feront sous une autre appellation que psychothérapeute (relationnel n’est jamais mentionné par le décret), que le Snppsy aura désignée.

La certitude, c’est qu’en vous engageant dans une formation de haut niveau à la psychothérapie relationnelle multiréférentielle, vous vous engagez dans un champ disciplinaire, celui du processus de subjectivation, partagé avec la psychanalyse, que l’école néoscientiste à l’enseigne d’un comportementalisme cognitiviste objectiviste imprégné d’idéologie positiviste, cherche à éradiquer.

En clair, après cette avalanche d’ismes, deux épistémologies, armées chacune d’une pensée politique au sens fort de ce terme, qui fait de cette question une question de société transversale aux partis, s’affrontent sur la scène psy depuis les années 30. Le Carré psy les répartit schématiquement entre objectivistes de la psychiatrie et de la psychologie (dite « scientifique ») d’un côté, et subjectivistes de la psychanalyse et de la psychothérapie relationnelle. Les combinaisons les plus diverses peuvent compliquer la figure, mais ne devraient pas conduire à certaines confusions dégradant l’identité de base.

Les remaniements actuels sont dus aux tentatives d’expulsion de l’influence psychanalytique du sein de la psychiatrie et de la psychologie universitaire, au bénéfice de la réintroduction d’un comportementalisme qu’on avait pu croire périmé (Orange mécanique, ou Mon oncle d’Amérique ça semble daté), qui revient en résolution de problème et thérapie (et non psychothérapie jusqu’à présent) de l’apprentissage et du conditionnement (Pavlov !), régression rafraîchie façon neurosciences avec retour en force des rats, des chiens salivants, des araignées à apprivoiser et des symptômes à gommer.

C’est ainsi que les tenants de l’École scientiste qui se déclare « scientifique » (s’autoproclame serait plus exact, vaste débat), à l’enseigne d’un néo comportementalisme renommé cognitivisme, proposent l’alternative régressive agressive de modèles basés sur des théories de l’apprentissage et de la mémoire, et d’une idéologie managériale qui s’efforcent de prendre le contrôle de l’ensemble du Carré psy — et à partir de là du corps social — à commencer par la mainmise universitaire en médecine et psychologie.

La certitude qui peut être la vôtre en vous engageant dans une formation du type de celle que nous proposons, multiréférentielle mais dans le champ de la subjectivation, consistera à savoir que vous vous engagez, de fait, au sens fort d’une implication humaine et scientifique, dans la voie d’une pratique résolument humaniste, dans le cadre d’une problématique du processus d’avènement du sujet. Dans ce qu’on appelle un cadre heuristique : de découverte à deux de la vérité de soi, qui fait sa place à la réalité de l’inconscient, hors État, débordant tous les comptages, fichages, flicages des enfants de trois ans, cochages, testages, catalogages, marquages, dressage autogéré, expertises, inventaires DSM de troubles à la Prévert.

Votre arrivée sur la scène des professions du psychisme s’effectue au moment où le conflit redouble et se joue jusqu’au sein du Ministère. L’enjeu peut être compris comme un enjeu de démocratie et de civilisation. En tout cas il est d’importance, et nous avons pris le parti d’être du côté de l’homme mesure de toute chose contre celui de l’homme mesuré en toute chose. C’est ce parti que vous rejoindrez, sachez-le, quoi qu’il advienne, avec notre école.

Nous tenons seulement à vous marquer que l’ensemble de notre société se trouve embarquée dans une lutte pour l’humanisme, nous et vous avec, et que mieux vaut en désigner les enjeux que les oublier, faute de quoi ils se rappelleraient à nous en des circonstances devenues inquiétantes. Bienvenue au club si le cœur vous en dit. En vous formant au Cifp dans une perspective à la fois relationnelle et multiréférentielle, vous participerez au mouvement psychosocial de prise de conscience du désir de chacun, à partir d’une palette élargie de disciplines considérant le symptôme comme quelque chose en nous qui fait signe. Non comme une déficience à réduire mais comme un appel.

L’humanisme , comme la vie elle-même, comme la démocratie, est un combat. Rien de grand ne se fait sans passion. Celle de la libération du sujet, à partir du dialogue intersubjectif, peut donner un sens humain significatif à votre vie professionnelle. Ne pas céder là-dessus sur votre désir pourrait se révéler utile, et déterminant, autant pour la société que pour vous-même, et pour l’avenir de la psychothérapie relationnelle dont c’est vous qui hériterez de la responsabilité de façonner le visage.

L’éthique de la psychanalyse au service d’une orientation politique

Avant tout, je tiens à remercier les organisateurs de ce colloque, de me donner la parole aujourd’hui.

Je ne parlerai pas au nom de DIX-IT que je représente, mais en mon nom propre. Pourtant, je commencerai par vous parler de ce groupe, fondé le 8 Mars 2005, à la suite d’un assaut sans précédent contre la psychanalyse, celui que l’amendement Accoyer lui faisait subir. On a eu l’occasion, depuis, de vérifier qu’il ne s’agissait pas là d’une attaque isolée, mais du premier symptôme visible et massif d’un Zeitgeist.

I – Présentation du groupe DIX-IT –

Un certain nombre de mes amis d’abord, puis d’autres, ont pensé qu’ils ne voulaient pas d’un monde où la psychanalyse serait hors la loi, d’un monde qui ne garantirait plus le droit au secret, à l’intime, mais lui opposait plutôt une féroce volonté de transparence, comme si seulement l’homme se réduisait à un objet, qui s’étalerait partes extra partes sous le regard extra lucide d’un autre.

L’année dernière, donc, après une réunion, nous avons fondé, à dix, le groupe DIX-IT, pour défendre les libertés. Aujourd’hui, nous sommes une cinquantaine, et les adhésions se poursuivent. Parmi ses membres, DIX-IT compte des personnes de tous horizons intellectuels. Bien sûr, il y a des étudiants en psychologie et en psychanalyse, mais il y a encore plusieurs étudiants en philosophie, en droit, en histoire dont l’un est producteur à France culture, une centralienne, des mathématiciens, des étudiants en médecine, deux étudiantes aux Beaux-Arts dont l’une est en architecture, l’autre en section arts plastiques, des étudiants en Lettres, j’en passe. Tous font une analyse, ou ont éprouvé, en actes, les effets de la discipline freudienne d’orientation lacanienne.

Il ne suffisait pourtant pas que nous nous déclarions prêts à nous rassembler et que nous nous dotions d’un nom, pour exister. Je dois bien dire ici que le groupe DIX-IT émane, certes, du désir de chacun de ses membres, mais aussi de celui d’un homme qui a entendu et reconnu ce désir : Jacques-Alain Miller. C’était l’époque des forums des psys. Il a alors invité deux personnes du groupe à y intervenir avec quelques ministres et des intellectuels inquiets eux aussi de la menace qui planait sur la psychanalyse et les libertés. C’était le premier acte politique et éthique de DIX-IT, son acte de naissance.

II – L’acte politique et la lex freudiena –

Nous sommes donc arrivés au monde de la cité, avec ce que la cause freudienne nous a permis de saisir de nous-mêmes, avec un certain refus de croire qu’un Autre serait responsable pour nous, qu’un Père pourrait faire des choix à notre place, quand bien même ce Père prendrait les habits d’un État qui voudrait notre bien.

La politique dans laquelle je me suis engagée avec d’autres, interroge d’emblée notre conception de la responsabilité. « Responsabilité », je le comprends avec Lacan comme la réponse qu’un sujet apporte à un donné. Se faire responsable c’est savoir que, quoi qu’on fasse – qu’on laisse faire, ou qu’on se batte – on prend position et on produit des effets. Ce que l’orientation analytique nous permet de saisir, c’est que dans notre vie intime, aussi bien que dans la vie de la cité, seule la lex freudiena est conséquente : « Ce que tu as voulu et que tu ignores, ce sont les conséquences de tes actes qui te l’apprennent [1] » . Autant dire avec La Boétie, qui était en ce sens freudien, que toute servitude est volontaire, qu’ainsi, si la psychanalyse est menacée aujourd’hui, si demain elle devait disparaître, nous devrions en répondre. Quand bien même, en effet, la cité dans laquelle nous prenons place nous serait imposée de part en part, quand bien même elle serait une pure transmission sans sujet comme un code génétique, si nous en souffrons, c’est à nous, c’est notre histoire, et pour peu que notre inconscient y ait mis quelque chose, nous y sommes même plus que si nous l’avions décidé. L’acte politique orienté par l’éthique de la psychanalyse, c’est à mon sens, celui qui inscrit à son principe que nous sommes responsables de ce qui nous arrive.

Comme le rappelait, Monsieur Fethi Benslama dans l’argument de ce colloque, ce qui nous arrive là, c’est précisément que la psychanalyse fait l’objet d’une attaque persistante, dont témoignent les offensives théoriques et politiques qui la visent depuis maintenant un moment. Or, l’avenir de la psychanalyse nous concerne tous, s’il est vrai qu’avec elle, c’est une certaine idée du sujet, de l’être humain qui est visée. Prendre acte de la menace qui plane sur la psychanalyse, s’en faire responsable, c’était d’abord admettre que si un sujet n’est pas toujours libre, cette absence de liberté lui incombe. Depuis l’amendement Accoyer, quelque chose fait, pour nous, symptôme, et nous avons décidé de nous faire responsable de ce symptôme, pour pouvoir nous en défaire. La décision de fonder DIX-IT fut le résultat de cette prise conscience.

III – La liquidation de la psychanalyse, une forclusion du sujet –

Reste à définir la politique que nous voulons, que je veux, que beaucoup d’entre nous désirent. La politique que nous appelons de nos vœux n’est pas celle du contrôle et d’une transparence impossible, celle, qui prétend faire taire le symptôme en l’étouffant. Freud, dont nous fêtons ici l’anniversaire, nous l’apprenait hier, le symptôme a une raison d’être, et cette raison produit des effets tant qu’elle n’est pas entendue. Faisons le taire ce symptôme, et nous savons – nous qui avons un inconscient – que ce symptôme persistera, redoublera, nous débordera, ne lâchera pas. C’est peut-être aussi une des leçons du XXe siècle : le contrôle a son pendant, il déchaîne la pulsion de mort. C’est une des leçons du XXe siècle permise par la psychanalyse.

Je reprendrai à mon compte cette idée que Gérard Wacjman énonce et selon laquelle, avec l’avènement du troisième millénaire, on voudrait forclore quelque chose du XXe siècle : son histoire d’abord, l’avènement du sujet freudien, ensuite. La forclusion de la première est l’envers de celle du second. Avec la psychanalyse, c’est bien le sujet de la psychanalyse, ce sujet responsable de ses actes, qui réclame un droit au secret, à l’opacité, au choix – ce choix fut-il mauvais – qui est atteint. C’est pour cela que DIX-IT ne rassemble pas seulement des personnes qui ont fait de la psychanalyse leur vocation, mais avec eux, ceux dont le désir est de vivre dans un monde où le sujet de la psychanalyse continue d’exister et d’être entendu.

Reste la question épineuse de la formation des analystes. J’en dirai encore quelques mots, puisque c’est sur cette question que DIX-IT s’est engagé dans la Coordination nationale des étudiants (où je l’y représente avec Guillaume Roy), et dont l’un des représentant m’a proposé d’intervenir ici.

IV – La formation au désir contre la formation universitaire –

C’est précisément parce que la notion de sujet que nous défendons est celle d’un sujet dont prévaut la singularité, que toute volonté d’imposer une norme aux pratiques analytiques, aux cures, aux formations des analystes, nous semble erronée et dangereuse. Un « le même pour tous » qui se phénoménaliserait sous les espèces, d’un « pour tous, le même psy », « pour tous, la même formation », « pour tous, les mêmes garanties », est fait pour nous inquiéter, car il procède d’une logique totalitaire.

Nous prenons part au débat sur la formation des analystes comme nous prenons part au débat dans la cité, avec la même idée que chacun est responsable pour lui-même et que jamais aucun diplôme ne garantira le sérieux d’une pratique. S’il est vrai, comme je le crois, qu’aucun savoir ne comblera jamais la faille qui l’habite, contrairement à ce que prétend le discours universitaire, s’il est vrai que seul le discours psychanalytique nous permet de reprendre à notre compte la faille constitutive du savoir, alors, il faut déplacer la question de la formation des analystes, de celle d’un diplôme et du savoir qu’il sanctionne, à celle de l’éthique.

En effet, à l’université, on peut bien enseigner une thèse ici, une autre là, suivre avec un enseignant, une orientation, puis une autre l’instant d’après. Le discours universitaire prétend que tous les savoirs se valent, que le savoir est par ailleurs prompt à combler notre division. Nous pensons le contraire. Le discours analytique est celui qui exhibe par ses conséquences mêmes, que déchiffrer l’inconscient dont on est le sujet permet d’acquérir un savoir d’un autre genre, dont les conséquences sont bien plus radicales, que celle que tout savoir universitaire assure. Je crois pouvoir dire cela d’autant plus tranquillement, que j’attache la plus grande importance aux diplômes – j’entreprends une thèse de philosophie et un DEA de psychanalyse, et me suis engagée, cette année, dans un cursus de psychologie clinique.

Mais, l’exigence que notre responsabilité induit, ce n’est pas un diplôme universitaire qui nous la garantit, elle ne relève pas d’un savoir universel, mais d’un choix, d’une décision singulière et éthique. Si les plus grands cliniciens sont savants, les savants ne font pas nécessairement de bons cliniciens, c’est un fait.

Que par ailleurs, certains patients ne s’adressent pas toujours tout de suite à l’analyste qui leur convient le mieux, qu’ils risquent le pari d’un analyste qui ne leur conviennent pas à eux, qu’à cela ne tienne, ils sont libres d’en changer, d’en choisir un qui n’a pas la même formation que le précédent, ou qui n’appartient pas à la même école. C’est le droit de se tromper qu’on défend avec celui de choisir, le droit de se tromper et d’en tirer les conséquences. Nous nous faisons une bien trop haute opinion des patients, pour considérer qu’il faudrait leur indiquer la voie de l’analyste sérieux type, comme s’ils n’étaient pas eux-mêmes en mesure de trouver la leur.

Se tromper ou réussir du premier coup à trouver à qui s’adresser, tâtonner dans le cheminement d’une analyse, même quand on a trouvé, tout de suite, l’analyste qui nous convenait, c’est ce qu’implique le temps logique et singulier d’un sujet. L’exigence que personne ne choisisse pour nous à qui il faudrait aller parler du plus intime de notre être, que personne ne choisisse quelle formation les analystes sérieux devraient avoir est la nôtre. Exiger que tout praticien ait un cursus de psychologie clinique, c’est trop, car c’est d’abord trop peu, s’il est vrai que ce n’est pas d’abord de savoir mais d’éthique qu’il s’agit là.

Freud nous a appris à nous méfier de ceux qui veulent choisir pour nous, surtout quand ils prétendent le faire pour notre bien. Nous nous méfions, pour cette raison de ceux qui le voudraient à notre place. L’enfer n’est-il pas pavé de bonnes intentions ?

S’il faut absolument donner un contenu au titre de psychothérapeute, s’il faut que ce titre soit validé, alors, il nous semble qu’il ferait aussi bien de ne recouvrir qu’une formation minimum qui ne laisse croire ni aux patients et ni aux thérapeutes eux-mêmes, qu’une formation universitaire suffit à faire de nous de bons cliniciens. Nous réclamons le droit de choisir à qui nous adresser, et que les praticiens aient la formation qu’ils jugent eux-mêmes adéquate. Libre à chaque patient, de choisir avec ça l’analyste qui lui convient, de consulter les annuaires des Écoles, dans lesquels la formation des analystes est inscrite.

Conclusion

Voilà, en quelques mots, une présentation du groupe DIX-IT et de son orientation. Nous pensons devoir nous tenir entre deux écueils : celui dont Benoît a fait cas, et auquel je souscris entièrement. Il consisterait à en finir avec l’enseignement de la psychanalyse dans les formations de psychologues, pour lui substituer un pseudo-savoir scientifique de la psuché. Mais nous récusons aussi, le discours qui affirmerait à l’inverse, que le savoir universitaire pourrait être un idéal de formation des cliniciens.

Si un acte est bien « ce qui dépend de ses suites [2] » , ce qui est vrai de l’acte, qui n’engage que notre personne, l’est aussi de l’acte qui nous engage tous. C’est après coup, qu’il nous faudra reconnaître l’intention qui présidait à nos actes. Mais, ce que nous saurons a posteriori de nos actes – s’ils sont manqués ou réussis – pourrait bien ressembler à un régime totalitaire. D’où l’urgence de conclure, avant que toutes les conséquences de nos actes nous indiquent où nous allons. Au moment de tirer les conséquences de nos actes, il est trop tard, nous n’y allons plus, nous y sommes. C’est pourquoi, il nous faut parier pour notre désir et dire comme le poète.

Si l’on n’est plus que mille, eh bien, j’en suis ! Si même Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ; S’il en demeure dix, je serai le dixième ; Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là !

Nous quittions, il y a un an, un temps apolitique, pour embrasser le temps d’un désir qui nous désignait une urgence. Nous avons le désir de faire de ce monde sur lequel s’abattent les ténèbres de l’évaluation et de la normalisation, un lieu dont nous puissions dire « j’en suis », car nous en sommes, et à ce titre, nous en répondons comme de nous-mêmes.

[1] Jacques-Alain Miller, Lettres à l’opinion éclairée.

[2] Jacques-Alain Miller

Communication au colloque Oskar Schlemmer [1999]

Castration, meurtre

Dans une note manuscrite datée du 14 mai 1922, et publiée seulement après sa mort, en 1940, consacrée à la tête de Méduse, Freud pose une égalité troublante, qu’il donne pour une évidence, et dont il déduit un syllogisme interprétatif : « Couper la tête = châtrer. L’effroi devant la Méduse est donc effroi de la castration, qui est lié à un regard ». La castration refoule ici le meurtre en arrière-fond : curieusement, il n’est question, dans cette note, ni de la guerre, ni de la mort. Il est question de l’effroi devant le sexe féminin, mais non devant les horreurs de la guerre. Pourtant, ce regard de la Méduse, on peut penser qu’il est comme un regard entre deux guerres, dont Persée assurerait la transition civilisatrice. « Le regard de la Méduse fige le spectateur, le change en pierre ». Il est donc question, en même temps, de la naissance des statues. Quel regard engendre les statues ? Quel regard les anime ou les ruine ?

La Gorgone, telle qu’on la voit notamment au musée de Corfou, sur le grand fronton de la façade ouest du temple d’Artémis, apparaît bien en effet comme une déesse archaïque de la guerre et de la mort (déesse lunaire). Elle apparaît porteuse d’effroi, dans toute sa majesté, mais non la tête coupée, entourée de Pégase et de Chrysaor, ses deux enfants qui incarnent la puissance de la foudre, et de deux énormes lions-panthères. Elle est plus proche de certaines figures précolombiennes que des futures divinités grecques. Déesse de la mort, maîtresse des bêtes sauvages, du monde d’en bas . Mortelle à son tour (Méduse, la seule des trois Gorgones à être mortelle, selon Hésiode), Persée réussit par ruse à lui trancher la tête, pour en faire offrande à Athéna, dont elle ornera désormais l’égide, de même que la foudre transportée par Pégase deviendra l’apanage de Zeus. Autrement dit, la sauvage guerrière, déesse de mort, est dès lors mise au service de la fonction civilisatrice, comme un bouclier nucléaire protégeant la paix et la culture. Le regard pétrifiant a changé de nature et de fonction, il devient le regard pacifié de la cité qui a surmonté le meurtre.

Le théâtre aurait-il à faire face, non seulement à ce regard, mais surtout à ce changement de fonction, à ce changement de scène, qu’on pourrait désigner comme sa transition de phase ? On comprendrait mieux alors qu’à la guerre et à ses horreurs soit substituée, en phase civilisatrice, la fonction apotropaïque du sexe, où l’effroi peut virer au grotesque, fonction à laquelle Freud se réfère à la fin de sa note :

« Dès lors que la tête de Méduse supplée la représentation du sexe féminin, bien plus, isole l’effroi qu’il éveille du plaisir qu’il suscite, on peut se souvenir que montrer son sexe est par ailleurs un geste apotropaïque bien connu. Ce qui vous plonge dans l’effroi aura sur l’ennemi à repousser le même effet. Dans Rabelais encore, on voit le diable prendre la fuite lorsque la femme lui montre sa vulve.

Le membre mâle érigé lui aussi peut servir d’apotropaïque, mais grâce à un autre mécanisme. Montrer son pénis – et tous ses substituts – veut dire : Je n’ai pas peur de toi, je te nargue, j’ai un pénis. C’est donc une autre méthode pour intimider l’esprit malin ».

On oublie peut-être un peu, puisqu’il s’agit de sculpture et de dessin, que la bouche en même temps pousse un cri, un cri bouche grand’ouverte venu de l’abdomen, un cri de guerrier qui lui-même stupéfie d’effroi et fige l’ennemi sur place (ainsi la Tête de Méduse de Giacinto Calandrucci, au Musée du Louvre, reproduite dans Mémoires d’aveugle , de J. Derrida, ressemble à la grimace guerrière d’un Indien). « Il est clair que quelque son terrifiant était la force qui à l’origine se trouvait derrière la Gorgone : un son guttural, un hurlement animal qui sortait, avec un grand souffle, de la gorge, demandant une bouche distendue ». Le spectateur qui se fige quand le train passe, bouche bée (Kafka, Journal, p. 1), voilà qui nous évoque aussi la guerre jamais close entre l’individu et la civilisation (le sujet « désubjectivé » par la technique, suffoqué et pétrifié par elle !). Le diabolique est la face cachée, non (encore) civilisée, du symbolique (que n’a-t-on pas dit, écrit ou montré sur la puissance terrible et médusante des locomotives, depuis « l’entrée du train en gare de La Ciotat » jusqu’à La Bête humaine de Zola-Renoir?).

Dans ce face à face, le sexe joue un double jeu, à la fois diabolique et source de sublimation. Apotropaïque, il fait fuir l’ennemi en redevenant sauvage, source d’effroi, castrateur (rétorsion du sauvage sur le civilisé – ce qui donne une tout autre portée à ladite « menace de castration »), mais peut aussi faire rire, voire chasser la tristesse du deuil. « Alors l’apotropaïque réserve toujours plus d’une surprise », écrit J. Derrida – surprise, notamment, sur la castration elle-même . Y aurait-il, par exemple, une fonction apotropaïque de la pornographie ? Le fil tranchant de la civilisation aurait alors à séparer finement, comme entre l’érotisme et la pornographie, à l’intérieur même du sexe, « l’effroi qu’il éveille du plaisir qu’il suscite », rejetant l’effroi dans les marges transgressives et guerrières pour intégrer le plaisir dans l’ordre social et la paix des ménages, autrement dit instaurant le principe de plaisir comme principe de réalité, ce qui laisse en suspens la question de son au-delà, notamment sous la forme de la cruauté et de la jouissance propre au geste artistique lui-même.

Jusqu’à quel point ce fil tranchant serait-il dès lors le même que ce que Schlemmer nomme l’abstraction ? De sorte que notre ambivalence concernant la mécanisation, la technique, etc., continuerait à être guidée par ce fil lui-même. « Une des marques de notre temps est l’abstraction, qui d’une part travaille à disjoindre les composants d’un ensemble existant pour les mener chacun à l’absurde ou les porter à leur plus haut degré de puissance. (…) Marque de notre temps ensuite, la mécanisation, processus inexorable qui s’empare de tous les domaines de la vie et de l’art ». Séparation du tranchant de la main, entre ombre et lumière, qu’on voit jouer dans l’autoportrait Selbstbildnis mit erhobener Hand (1931-32). Ce tranchant doit frayer la voie à quelque chose comme la joie – « Non aux lamentations sur la mécanisation ! Oui au plaisir de la mathématique ! », proclame la Mathématique de la danse – une joie à la fois novalissienne et nietzschéenne !

Il y a donc une intrication extrêmement complexe entre la guerre, la mort, le regard, l’effroi, le sexe, l’apotropaïque, le diable, l’ennemi (l’esprit malin), et le mouvement (la fuite) ou le figement (la représentation) – et la joie. Quelle scène peut supporter la présentation ou la représentation d’une telle intrication ? Quelle scène peut prendre en charge un tel regard ? Quelle représentation peut présenter la scène de ce regard ? Le plaisir mis à la porte revient-il alors comme jouissance, et laquelle ? Telle serait au fond la question de la jouissance esthétique comme contrepoint ou contrepartie (hantise) du cruel et de l’apotropaïque (comme capture optique, chez Schlemmer, de cette scène du regard et de la cruauté).

Masques

Une tête devenue main, une tête-main coupée avec tous ses doigts multipliés par l’action meurtrière comme des serpents, une main-regard où le meurtre contemple le meurtrier, une tête-main-regard-bouche qui regarde dans le meurtrier son meurtre, et dispense l’effroi, fige la fuite, invente la statue . Le regarde droit dans les yeux ou, de dos, fixe sa nuque (Bauhaustreppe, 1932, L’escalier du Bauhaus, ou la montée des nuques… ). La Gorgone de Corfou elle-même est saisie dans la posture dite de « la course agenouillée », très semblable à la posture de yoga dite « posture du guerrier », le genou gauche fléchi latéralement à angle droit, le buste et le visage de face, la bouche distendue, langue pendante entre les dents , les bras largement étendus de chaque côté, dans un mouvement général qui peut paraître aussi bien une mise en garde et un défi qu’une course latérale arrêtée dans un plan fixe. Posture étrangement identique – à l’orientation près du visage et du buste (car ce qui caractérise la Gorgone est précisément sa facialité) – à celle de l’homme schlemmerien courant « dans le cercle des idées » (dans la planche Der Mensch im Ideenkreis, 1928, reproduite p. 122 du Catalogue).

Une main donc magiquement pétrifiante, qui tue et qui sculpte à la fois. Peut-être incarnant le geste même de la civilisation, la vitesse de propulsion (froissant l’air comme l’éclair du sabre) figeant dans son malaise le spectateur, c’est à dire l’homme civilisé lui-même : « Les spectateurs se figent quand le train passe ». Double mouvement d’oscillation, du sujet sur lui-même, et de la technique sur elle-même, dessinant le bord d’une scène oblique. Novalis parlait de la « nature acoustique de l’âme » et de l’analogie ondulatoire entre la pensée et la lumière, « puisque toutes deux se joignent et s’associent à des oscillations ». Mais alors, cela veut dire que le romantisme s’inverse, que le sens de la coupure s’inverse ; ce n’est plus la fantasmatique imaginaire, mais la technique elle-même, dans sa précision physique, qui pourra décider de nos révélations. « Je suis persuadé qu’on parvient plus vite à de véritables révélations par la froide intelligence technique et un sens moral au repos, que par la fantaisie qui semble bien ne nous mener qu’au royaume des spectres, cet antipode du vrai ciel ».

Du même coup le sens du meurtre pourra être retourné lui aussi, et comme refluer sur lui-même, dans le sens d’une métamorphose – au sens où Novalis disait que la mort elle-même était une métamorphose (« Nous ne mourons que dans une certaine mesure … »). Il sera donc toujours question néanmoins du sang – « des fonctions invisibles du dedans, battements du coeur, circulation du sang, respiration, activité du cerveau et des nerfs », mais il s’agira aussi de la transformation du corps humain par la technique, de sa métamorphose vers l’abstraction. On voit surgir ainsi à l’horizon un espoir qui inverserait une ombre mortelle, en prolongerait au loin la trace négative dans une mer de papiers et d’esquisses. « Ou bien il … jette son ancre au loin, dans la mer de l’imagination et des possibles les plus lointains. Alors ses projets demeurent papiers et modèles, matériaux pour conférences et expositions sur l’art de la scène. Ses plans sombrent devant l’impossibilité de leur réalisation. En fin de compte, c’est sans importance pour lui… ». Sans importance ? Etrange titre de Kokoschka auquel Schlemmer collabore en 1921 : Mörder, Hoffnung der Frauen (Assassin, Espoir des femmes). Or ce meurtre qui porte l’espoir porte aussi la trace d’un avortement qui n’a pas eu lieu, et le figement défait réitère l’arrêt prématuré d’une vie qui s’est pourtant remise en marche ; le figement remis en mouvement dans « les possibilités de figuration extraordinaires de la technique » garde la mémoire d’un voeu de mort grâce auquel le sang (des menstrues) aurait pu couler de nouveau. Espoir des femmes ? Persée, comme Oedipe, n’aurait pas dû naître : l’oracle avait annoncé à Danaé que, si elle avait un fils, il tuerait son grand-père ; celui-ci fit enfermer sa fille, mais Zeus se changea en pluie d’or pour la féconder. A la limite, pure rétroaction oedipienne : le corps maternel se voile désormais du sang noirci du meurtre du père, l’égide de ce meurtre la protège et la met à jamais à l’écart (à l’abri de toute souillure). Germe repris à la mort, cellule rendue au flux souterrain de la fécondité. Hallucination du doigt coupé, flottant dans l’air comme une arme dissuasive (épée de Chrysaor ?). Oedipe en caressant sa mère a du sang sur les mains. Ce sang, peut-être, se change en pluie d’or, ensemençant l’avenir de sa transition générative (« L’homme cultivé vit complètement pour l’avenir », dit Novalis ). La tête coupée se projette alors au dehors comme un masque (dans le mythe d’Hésiode, c’est au moment où Méduse meurt que Pégase et Chrysaor jaillissent de son col tranché). Sublimation à vif. Dans le grand Persée en marbre de Camille Claudel (1902), le masque de la Gorgone est un auto-portrait. De l’une des ailes de la Gorgone, sur le corps décapité de laquelle Persée se dresse comme un Saint Michel terrassant le dragon, se déploie un long drapé qui dissimule le sexe de Persée avant de s’enrouler autour de son bras gauche en se mêlant aux flots de sang figé sortant du cou de la Gorgone. Cette tête, qu’il tient levée en arrière de sa propre tête, dirige son regard vers sa nuque. La chevelure de serpents s’enroulent autour de son avant-bras. De sa droite, il tient devant lui le bouclier-miroir, orienté de telle sorte que puissent s’y refléter à la fois son propre visage juvénile et le masque de la Gorgone, qui est celui, vieillissant, de Camille elle-même. Dans un marbre plus petit sur le même thème, Persée a l’air d’une jeune fille. « Quelle est cette tête à la chevelure sanglante qu’il élève derrière lui, sinon celle de la folie ? », écrira Paul Claudel . « Soleil cou coupé », écrira Rimbaud.

Dans Mémoires d’aveugle, Derrida énumère « les valeurs du masque. D’abord la dissimulation : le masque dissimule tout sauf (d’où la fascination jalouse qu’il exerce) les yeux nus, seule partie du visage à la fois visible, donc, et voyante, le seul signe de nudité vivante qu’on croit soustrait à la vieillesse et à la ruine. Ensuite la mort : tout masque annonce le masque mortuaire, il participe toujours de la sculpture et du dessin. Enfin (par conséquent, et cette déduction quasi transcendantale n’a nul besoin de mythe, d’événement ou de nom propre) l’effet « médusant » : le masque montre des yeux dans un visage découpé qu’on ne peut regarder en face sans se voir signifier l’objectivité pétrifiée, la mort ou l’aveuglement. Chaque fois qu’on porte un masque, chaque fois qu’on le montre ou dessine, on répète l’exploit de Persée ».

Il suffit de rappeler ici l’importance du masque dans l’oeuvre d’Oskar Schlemmer, et d’abord cet autoportrait où il se figure comme le masque de lui-même, en redoublement du masque qu’il tient de la main gauche juste au-dessous de son propre visage, comme une métonymie. Son propre visage devient son propre masque, et donc son propre masque mortuaire, la saisie de biais, indirecte, du regard de l’Autre sur lui, qui le fige dans une stupéfaction d’être soi (soulignée dans le regard à l’affût derrière la grille concentrique qui découpe le visage, comme s’il s’ouvrait depuis une « autre scène »). « Ces corps à demi aveugles, que seul le déplacement de l’axe peut orienter dans l’espace, on les trouve aussi chez Schlemmer ».

Un travail, un art souterrains, sont nécessaires pour faire ressurgir sans cesse le mouvement sous la contrainte qui le fige, à proportion de la puissance de cette contrainte, la vision sous l’aveuglement, ou au travers de lui, comme la percée d’un axe ou d’un tunnel. L’art ici tend à renverser le sens de la technique. (Se) voir sans être vu. Se laisser voir (uniquement) comme regard toujours vivant – « le seul signe de nudité vivante » qu’on pourrait croire soustrait à la ruine. Seule nudité sous le masque, sous le travestissement et le costume mécanique. Seul reste d’une nudité absolue (mortelle) à l’intérieur du dessin, de la géométrie, de la scène métaphysique. Le masque fait alors surgir un autre regard, de nulle part, né de l’intervalle même, de l’entre-deux du masque et du visage. « D’autres êtres surgissent alors ; la scène qu’ils investissent devient la métaphore d’un monde inconnu dont le corps dansant se fait à la fois le visionnaire et le révélateur ». Doubles des morts, non-nés, ombres, fantômes, revenants. Métaphore ou transparition, transfiguration ? « Qui est parfaitement conscient a pour nom le voyant. (…) Un homme qui devient esprit – est en même temps un esprit qui devient corps. Cette forme supérieure de la mort, si j’ose m’exprimer ainsi, n’a rien à voir avec la mort ordinaire – ce sera quelque chose que nous pouvons appeler transfiguration (Verklärung) « , écrit Novalis . Néanmoins, il y a à l’inverse de cela une fausse esthétique, une esthétique trompeuse, une « fausse transfiguration », qui est celle des spectres -« résultat d’un obscurcissement ». Toujours ce tranchant ou cette bascule – quel regard fera fuir les spectres ? Et quel regard transfigurera le corps humain ?

Révolution, décapitation

Qu’est-ce qui hante ainsi l’histoire ? Est-ce la Révolution française ? Toute l’Europe aura été hantée par le régicide et par la guillotine. Présence spectrale des têtes coupées. On retrouve une trace de cette Zerlegung, qui conjoint le regard incisif, oblique, de Persée avec les scissions horizontales du corps, tracées « à la guillotine », dans la Zerlegte Figur (Kopf und Arme), 4, de 1928-29 (Catalogue Schlemmer, p. 141). Masque tranché au regard de biais. « Persée pourrait devenir le patron de tous les portraitistes. Il signe tous les masques. (…) Sans faire face au regard fatal de Méduse, seulement à son reflet dans le bouclier de bronze poli comme un miroir, Persée voit sans être vu, quand il regarde de côté pour décapiter le monstre ou quand il exhibe sa tête pour faire fuir ses ennemis menacés d’être pétrifiés. Là encore, nulle intuition directe, seulement des angles et l’obliquité du regard. (…) C’est chaque fois la ruse d’un regard oblique ou indirect. Elle consiste à esquiver plutôt qu’à affronter la mort qui vient par les yeux ».

Mais alors, comment cette obliquité peut-elle jouer face à la Révolution et à la guillotine ? Car la figure humaine est décomposée, sciée, mise en fragments non selon ses articulations naturelles, mais selon des scissions mécaniques, des coupures propres à la machine, qui seront donc aussi des coupures « propres », sans bavure, nettes, automatiques. A la différence du samouraï, dont le sabre doit trancher les têtes dans un geste d’une finesse et d’une précision absolues, d’une exactitude métaphysique permettant d’assimiler la chute des têtes à celle des fleurs de cerisier tombant légèrement sous l’effet du vent, la guillotine inaugure la grossière propreté mécanique et répétitive de la machine, première version d’une industrialisation de la mort. Une netteté et une exactitude infatigables qui permettent d’ériger la coupure de la décapitation en spectacle permanent . Qu’est-ce qui subsiste alors, sinon le regard lui-même, le regard confronté à la mort, le regard affronté, comme à son autoportrait, au masque effrayant de la mort elle-même ? Ce n’est pas dès lors un simple changement sur la scène ou dans la scène qui permet une telle (re)présentation de la mort, mais une subversion de la scène tout entière, une subversion de la coupure affectant de proche en proche toutes les coupures susceptibles d’affecter non seulement la politique, mais l’écriture, la langue, le théatre, la peinture, le sexe. Qu’on imagine alors un peuple d’aveugles, où le bourreau aveugle conduirait un condamné aveugle à son excécution capitale devant un souverain lui-même aveugle. La hache à tâtons trouvera-t-elle la bonne articulation, ou bien ratera-t-elle (indéfiniment) son coup, dans une bavure inextinguible ? La guillotine serait la réponse à cette objection du tâtonnement : elle instaure depuis son action mécanique la possibilité d’un peuple d’aveugles (de nouveaux-nés sales et sanglants, joueurs de têtes) focalisé autour d’un point hautement médiatique. On aura peut-être alors une idée du regard qui s’ouvre sur cette scène désormais totalement obscure d’une nouvelle Gorgone. (Le regard de Méduse sur la nuque de Persée ouvrant à tant d’autres nuques exécutées d’une balle qu’il fallait payer ensuite.)

Büchner en est témoin. Jusqu’à quel point la Révolution, ou la hantise de la Révolution, créent-elles (désormais) une communauté impossible (l’horizon ou le présent d’une communauté d’aveugles) ? Une communauté impossible comme présent ? Une communauté hantée par la castration et sa transparence? Une communauté partagée par la folie et son enveloppe ? Hantée par l’apotropaïque ? La société du spectacle commence ici, comme société des aveugles enveloppée dans la transparence de l’Etat. « HERAULT : … Nous sommes tous des fous, et nul n’a le droit d’imposer à un autre sa propre folie. Il faut que chacun puisse jouir à sa façon, à condition que personne n’ait le droit de jouir aux dépens d’un autre ou de le gêner dans sa jouissance propre. – CAMILLE : Il faut que l’Etat soit un vêtement transparent qui épouse le corps du peuple. Il faut que chaque dilatation des artères, chaque tension des muscles, chaque sursaut des tendons y laisse son empreinte ». Le théâtre de la cruauté commence ici – dans les empreintes d’une jouissance éclatée comme autant de folies singulières, enveloppées dans celle de l’Etat.

La décapitation se répand dans tout le corps, devient nombres. La coupure se fait à la fois soif et panique. « La tête coupée : les Nombres s’écrivent dans le rouge de la révolution à venir. « Nous dansons sur un volcan », ce fut le mot prononcé dans un bal donné, à la veille d’une révolution, par le duc d’Orléans au roi de Naples. (…) Vous commencez à suivre le rapport d’une certaine érection brandissante et d’une certaine tête ou parole coupée, le brand ou la pique s’élevant dans la manifestation de la coupure, ne pouvant se présenter que dans le jeu, le rire même qui montre les dents aiguisées, de la coupure. Se présenter, c’est à dire se dresser. Le se-dresser annonce toujours qu’un seul meurtre est en cours ». Sollers héritier de Büchner ? Derrida tramant dans la dissémination les deux faces de l’apotropaïque, tissant le meurtre à la présence par le jeu de la coupure – dents aiguisées du rire de la Méduse ? « DANTON : Oui, je sais, – la Révolution est comme Saturne, elle dévore ses propres enfants ». Qu’est-ce dès lors que l’érection ? Quelle genre de phallicité s’en trouvera déduite ? Quel sexe nous restera-t-il (question de Danton) ?

La guillotine est invoquée comme le dieu de la pluie. Le seul remède à l’Unique qui n’est plus est la terreur dictatoriale de la vertu, l’arbitraire du signe érigé en Loi, c’est à dire en peuple, c’est à dire, encore une fois, en corps. Dionysos hante alors l’Etat vertueux lui-même, comme la perspective de son autodestruction. En écho au « romantisme de la guillotine » évoqué par Büchner, Nietzsche dans la Préface d’Aurore

parle du « fanatisme moral qu’un autre disciple de Rousseau se sentait et se proclamait destiné à réaliser, je veux dire Robespierre… ».

Verschwiegen, se taire sous le masque

Quelle scène, donc, pourrait exorciser une telle dictature ? Quelle « autre scène » ? Face au Surhomme et à ses impasses tragiques viendrait s’imposer son double construit, figure d’un avenir plus proche du rieur nietzschéen : la « surmarionnette ». « Marque de notre temps encore, poursuit Schlemmer, et non des moindres : les possibilités nouvelles apportées par la technique et l’invention qui donnent souvent naissance à des hypothèses entièrement nouvelles et peuvent ainsi engendrer – ou laisser espérer – les plus audacieuses productions de l’imagination ». Quelle autre scène, donc, sinon, peut-être, celle du temps lui-même, métamorphosé par la technique ? « La dimension de cette nouvelle scène serait donc le temps, celui par exemple que distille, dans sa giration lente, le Modulateur espace-lumière de Moholy-Nagy, élaboré tout au long des années vingt, en partie dans la proximité du théâtre de Schlemmer ». Sur une telle scène métaphysique de dématérialisation, « les possibilités sont extraordinaires grâce aux progrès actuels de la technique. (…) La figure d’art s’autorise n’importe quel mouvement, n’importe quelle position pour le temps voulu ». Car il s’agit bien d’une double métamorphose, analogue à la transfiguration réciproque de l’esprit et du corps annoncée par Novalis : « La mise en rapport de l’homme « nu » naturel avec la figure abstraite représente un phénomène tout aussi important : les deux trouvant dans cette confrontation un renforcement de la spécificité de leur essence ». Un renforcement, ou aussi bien un échange, une interpénétration, une « transvertébration » comme dira Proust au début de la Recherche… ?

Comme « la forme supérieure de la mort » selon Novalis, il s’agit donc bien d’une utopie, d’un espace sans lieu, d’une scène à construire de toutes pièces. En effet, en tant que réponse à la menace (au sens où la menace s’est déjà réalisée, ainsi qu’en témoignait Nijinski dès 1919, et ne pourra que se répéter et s’amplifier – en ce sens encore le regard de la Méduse demeure un regard entre deux guerres), la danse (la « danse théâtrale » de Schlemmer) est une proposition de liberté presque absolue. Une liberté hors champ qui serait précisément à l’abri du devoir (Pflicht), de la morale portée par le mot, le son, le geste, c’est à dire le discours. Selon le Programme de la première représentation du Ballet triadique à Stuttgart, le 30 septembre 1922 : « La danse théâtrale aujourd’hui peut redevenir un germe (Keimzelle). Contrairement à l’opéra et au théâtre, elle n’est pas soumise à l’obligation (verpflichtet) du mot, du son et du geste, elle est libre et prédestinée à faire pénétrer (prädestiniert … zu senken) en douceur le nouveau dans les sens : masquée et surtout – discrète ». Quel est donc ce silence sous le masque (ou du masque) – cette discrétion par-dessus tout (vor allem) ? Masquée et discrète : verschwiegen – sous le masque elle sait se taire, plus que tout, avant tout. Germinale et discrète, masquée. Discrète et masquée pour pouvoir être, en toute liberté, germinale. Ni mot ni son ni geste, rien ne l’oblige – nulle morale. Elle échappe pour reparaître, à nouveau, comme le nouveau lui-même. Germinale, elle est la nouveauté qui pénètre les sens. En douceur (auf sachte Weise) : sans doute de cette « douceur inflexible » dont parle Nietzsche au debut de la Préface d’Aurore, qui plonge (senken) souterrainement dans un travail « qui fore, qui sape, qui mine (…) à condition d’avoir des yeux pour un tel travail des profondeurs ». Germination du regard sur les rouges aurores (Morgenröthe). Vierge, comme Artémis qui protège les naissances et les nouveaux-nés. Entre Dionysos et Apollon : Artémis. Elle court sous la civilisation comme une source encore imprévue. Elle n’apparaît qu’à ses marges, sur ses bords, elle est la résurgence des confins, à la fois sauvage et cultivée. Maîtresse des accouchements, Artémis règne sur « les confins, les zones limitrophes, les frontières où l’Autre se manifeste dans le contact qu’on entretient régulièrement avec lui, sauvage et cultivé se côtoyant, pour s’opposer certes, mais pour s’interpénétrer tout autant ». Germe de l’avenir, de ce que Novalis appelle « la génération infinie – celle qui conclut le drame universel ». Ce germe, ajoutait Novalis, nous le sommes nous-mêmes, comme « amour devenu visible entre la nature et l’esprit ou l’art » – copulation féconde en nous de la nature et de l’art .

Résistance à la dictature, à toute dictature, à toute hégémonie, du centre, du sens, du mot, du ton, du geste, du point fixe, de la vertu, de la masse. « ROBESPIERRE, seul : (…) Celui qui, dans une masse qui va de l’avant, s’arrête offre autant de résistance que s’il la heurtait de front : il se fait écraser. Nous ne laisserons pas le vaisseau de la Révolution s’échouer sur les bancs de fange et les vils calculs de ces gens-là, il nous faut trancher la main qui ose le retenir, et tant pis s’il s’y agrippe avec les dents ! ». A cette main qui résiste à la masse et que la dictature (le « fanatisme moral ») tranchera, coupant s’il le faut la tête à la fois (liens organiques de la main et des yeux), répond comme en négatif (creux souple du désagrippement et de la liberté conquise, silencieusement) cette « petite chose à Wuppertal, pas plus grande qu’une main d’enfant, quelques taches de couleur, le souvenir d’une fenêtre d’intérieur » qui concentre à la fin, dans un « espace minuscule », la densité folle et fascinante d’une énergie créatrice et de sa liberté souterraine . Est-ce en effet cela la sagesse, la réconciliation ultime avec l’Autre, cette parcelle de néant ? Et pourtant, à la fin, la parole sera de nouveau et à jamais coupée. Le visage s’effondrera sur lui-même en laissant pour l’avenir (la « génération infinie ») ses masques et ses empreintes. Reste alors le jeu, cette « expérimentation du hasard », comme dit Novalis, faisant écho au fragment 52 d’Héraclite – le jeu du temps lui-même avec lui-même, poussant ses pions : « Le temps (aiôn) est un enfant qui joue, pousse ses pions … ». Un jeu taciturne, à l’écart – écart, temps, silence, lenteur, selon le fascinum nietzschéen : « … cet art vénérable qui exige avant tout de son admirateur une chose : se tenir à l’écart, prendre son temps, devenir silencieux, devenir lent … ». Alors, peu importe en effet la réalisation (comme oeuvre finie et « définitive »), ce qui compte plus que tout (vor allem), c’est « la transformation intérieure de l’homme spectateur, alpha et omega des conditions de tout acte artistique » – le temps indéfiniment utopique, mais en même temps bien concret pour chaque génération nouvelle, de la génération infinie.

Stratégies et tactiques pour la formation de base des soignants en psychiatrie, publicat. interne, 1998.

Stratégies et tactiques pour la formation de base des soignants en psychiatrie, publication interne, 1998, 32 p.- Une réflexion sur les fondements de la formation à la psychothérapie relationnelle.