Val de signes

Toute œuvre est-elle autoportrait ? Toute œuvre recouvre-t-elle un autoportrait ?

Van Dyck, dans un autoportrait célèbre, se montre, en pleine gloire, face au miroir d’un vaste tournesol qui tourne vers lui le soleil noir de son cœur, tandis que lui-même, par-dessus l’épaule, tourne son regard vers le spectateur, d’une main montrant le tournesol, de l’autre soulevant la chaîne d’or que lui avait value le portrait de l’Infante Isabelle (Autoportrait au tournesol, 1633). On sait par ailleurs que les graines de tournesol se disposent selon deux groupes de spirales correspondant à des nombres de la suite de Fibonacci (13/21 ou 21/34, etc.), suite dont la limite est le nombre d’or. Sans doute un autoportrait doit-il essentiellement regarder celui qui le regarde. Mais ici, dans un mouvement de spirale, il nous montre en vis-à-vis, tel un miroir pour sa vision, un soleil noir au cœur d’un soleil d’or, cœur soumis à une loi strictement mathématique. Ce renvoi d’une gloire à son cœur, non seulement obscur, mais mathématique, n’est-il pas le geste qui hante tout autoportrait ? Le geste de montrer l’invisible et sa rigueur.

Dans Autoportrait III, de 1982, Tal-Coat montre un visage effacé, comme une tache plus claire, sur le fond rouge sombre de la toile. C’est comme si le cœur sombre s’était élargi aux dimensions de la toile et avait absorbé désormais le visage, qui s’y efface ou y surgit comme une clairière. La gloire du visage s’est effacée sous la gloire de la peinture même. Elle s’y est enfoncée pour y reparaître comme un halo, une aura où l’on discerne imperceptiblement des traits, une mémoire en train d’apparaître ou de disparaître.

Ce qui est posé ici, de face, en plein centre de la couleur, comme une gloire fugitive ou bien en train de naître, c’est bien un astre. Un astre qui traverse la couleur le long des suites logiques d’un univers en expansion. La couleur même, non contrainte par le dessin, est un univers en expansion. Le visage humain, dans sa gloire fugitive, dans le nombre d’or de sa jeunesse, ou dans la lente involution de ses âges, comporte par soi-même cet astre invisible qu’on dit être, dans les yeux, le regard. Le regard, avec la voix, est ce qui se perd le moins. Le peintre va-t-il jusqu’à perdre son regard pour en faire le regard de la peinture même ? Ou bien cède-t-il cet astre au tableau pour qu’il rayonne davantage depuis le fond inconnu de la couleur ? C’est ici ce qui se passe, un regard voit l’ouvert, seulement griffé des traits imperceptibles du visage, et c’est le fond même, invisible, qui tourne vers nous sa vision. Le cœur du tournesol a envahi la toile, s’est enfoncé dans la pâte colorée, pour nous laisser face à l’inconnu.

Le divin sans doute a disparu. Van Dyck pouvait encore rayonner du reflet des gloires terrestres qu’il célébrait en les peignant. Désormais la face humaine n’a plus en face d’elle que la terre et le ciel vide. Elle s’efface avec l’effacement de son miroir divin. Nous ne sommes plus au ciel de Ravenne ni des icônes byzantines. Lorsque le soleil noir de la mélancolie envahit la toile, le regard devient un astre errant. La couleur le retient encore, mais il déborde les traits. Il les soulève et les bouleverse pour s’ensevelir sous leur chaos. La source n’est pas tarie, elle envahit l’espace, elle éblouit le temps.

On sait l’imposture du Saint Suaire de Turin, où la face divine se serait imprimée avant de mourir. Prenons cette mort à la lettre. Que resterait-il de la trame où cette face inversée s’est inscrite ? Et quelle face l’homme tournerait-il, empreint de cette absence, le jour où le divin reviendrait ? Plus de centre ni de cerne, rien qu’un passage à travers la couleur. Il nous reste en effet la lumière, l’échange de l’invisible à travers l’espace, et surtout le bouleversement d’une surface en instance d’émerger. Les couleurs s’écartent pour nous offrir des passages où faufiler notre regard. La perspective rentre dans la feuille elle-même. Selon la lumière qui l’éclaire, un tableau parle ou se tait, montre ou non ses couches profondes. Une lumière dans la lumière, disait Hildegard von Bingen de sa vision. Une énergie qui réchauffe le corps et l’accompagne en permanence, une coulée de forces. « Nuit et jour, en état de veille et sans perdre conscience, je la vois », écrit-elle.

Chez Tal-Coat, la couleur devient matière, elle durcit en sol et céramique. Elle s’alourdit jusqu’à prendre un poids de terre, ou bien s’allège en impalpable vapeur, laissant libre le papier. Elle durcit jusqu’au regard qu’elle fige, ou bien l’allège dans un envol illimité. Elle chute en ce monde comme les anges déchus, entraînant le regard avec elle.

Le visage donc s’ensevelit. Mais la couleur n’est pas un suaire. Le visage n’y laisse pas d’empreinte, ou alors c’est celle d’un ange tel celui évoqué par Jean Paul dans un de ses rêves, l’ange déchu de la mort, l’ange d’une imposture rompue. Seule la terre survit, comme champ de bataille.

Elle survit sous les traits de pinceau des heures. Elle survit comme à-plat, elle survit comme immanence du temps qu’il fait. Elle survit comme espace transparent de mémoire. La couleur serait-elle encore de trop ? Mais il faut bien ensevelir ce visage en perte d’épiphanie. Ce que les traits gravent, la couleur le dissipe. Ensevelir n’est pas cacher, c’est faire germer. Ainsi le visage peut-il germer sous la couleur, à l’abri comme un embryon à naître dans la profondeur de la toile. Ainsi le peintre peut-il confier son visage à la terre. Ainsi peut-il faire exploser la couleur comme une nouvelle gloire, mathématique subtile d’une germination nouvelle.

Le visage enseveli n’est pas caché, il est montré dans la gloire de ce qui l’efface. Dans un apparaître à l’envers, il pourrait aller jusqu’à montrer l’intérieur écorché du vivant. Il y a de l’écorché dans l’Autoportrait de 1982. Et le sombre pourpre qui l’environne a tous les tons du sang mauve de l’oubli. La gloire fut jadis la pourpre en des triomphes publics. Elle prend ici cette même couleur pour dire l’effacement de l’intime et du singulier. Comme si, un instant, le pourpre rétinien se voyait en train de régénérer le regard.

La présence n’en est que plus violente, d’être sans caractéristique. La joie a vaincu la tristesse au prix d’une libération de l’espace. Car ne nous y trompons pas, c’est depuis cette liberté que la couleur prend son essor. En somme, elle ne vient pas d’elle-même. Elle répond à l’appel de ce qui a disparu. La présence du visage ainsi se fait violence de vie nue. Elle aspire à elle toute autre présence. Elle capte et dévore à son tour l’espace, elle attire à elle toute la terre.

Dans les dessins à la mine de plomb, il y a aussi cette dévoration. Le visage face à lui-même se dévore dans son propre regard, et c’est le spectateur qui est contraint soudain à cette dévoration lorsqu’il prend la place du miroir. Dans le visage dessiné, l’espace se dévore lui-même, il s’invagine jusqu’au regard secret qui le porte à travers le temps. Du coup, vers quel regard en lui-même le spectateur est-il porté, à travers quel temps projeté ? Regard météorique qui ravine le val des signes.

Ce val du visage ne saurait être paisible s’il se ravine sans cesse. La terre ne lui appartient pas encore, ni la mathématique des heures. Ce n’est qu’enseveli dans la couleur qu’il y atteint, en se faisant lui-même météore. Alors, tel le dormeur du val, il regarde sans voir sa propre mort. Il nous regarde, yeux clos, depuis sa paix enfouie. Le val enfin lui appartient. Le champ lui appartient.

Tout est champ pour celui qui y repose, yeux clos mais regard ouvert sur la mathématique des couleurs, d’heure en heure cueillant la différence pure. Tout l’espace est un vaste champ pour le regard, des « champs affrontés » où les couleurs s’écartent les unes des autres dans un envol, ou se recouvrent au contraire jusqu’au vertige d’une infrangible densité.

Sans le miroir divin, le visage germine dans la terre, sous des étendues de couleur. Il confronte par en dessous ces étendues comme un sceau. La couleur, qui rend toute étendue sensible, couvre sa germination lente vers la mort et l’éclosion. Elle couvre tout abîme et toute horreur. Le visage n’est plus signe, mais simple faille de vision, simple val de dormeur. La coulée de couleurs durcira et enfouira à jamais le décret qui l’a fait naître et mourir, l’enfouira sous la joie des caresses lumineuses du temps.

Claude Rabant

L’archaïque, le tourbillon

Bordeaux, 7 novembre 1992

Rencontre avec l’archaïque

« Nous restons archaïques, pour plus des neuf dixièmes de notre épaisseur, écrivait Michel Serres dans Statues, enfoncés jusqu’aux yeux dans le passé immensément long de l’attente de la science. »

Je saisirai au passage cette proportion : plus des neuf dixièmes de notre épaisseur, et cette métaphore de marécage : enfoncés jusqu’aux yeux. Pourquoi jusqu’aux yeux ? Que font les yeux dans cette épaisseur de l’archaïque ? Les yeux eux-mêmes sont-ils plongés dans l’archaïque ? Voient-ils l’archaïque, ou l’archaïque voile-t-il les yeux ? L’archaïque voit-il à travers les yeux, nous regarde-t-il à travers les larmes ? Qu’est-ce qu’un regard qui traverse les larmes, un regard traversé par les larmes ? Si l’on trace une limite aux yeux, de quel côté tombe le regard ? Où passe le rasoir de la vue claire sur l’œil ténébreux — souvenez-vous des premières images du Chien andalou de Bunuel, ce regard étalé de la lune sur laquelle passe un nuage, puis le rasoir sur l’œil ? Le regard tranche l’œil. La vue claire couperait dans l’archaïque sombre.

On ne rencontre pas l’archaïque – le commencement même des choses – face à face, dans un regard droit et lucide, mais dans un éblouissement, un excès, un regard torse, détourné, halluciné. Un regard qui reçoit la lumière plus forte, au lieu de la porter lui-même vers les choses (signe de la lucidité), un regard où les choses s’effacent et s’estompent dans un éblouissement plus vaste. Pour le dire d’un mot, nous ne recevons l’archaïque que dans l’hallucination, en tant que la pulsion – nommons-la comme cela – hallucine son objet. La réflexion sur l’archaïque peut nous faire avancer sur la nature de cet objet — ou de ce quasi-objet, selon le terme Michel Serres.

En tant qu’objet ou quasi-objet, le regard est, face à l’archaïque, un signe de contradiction : il devrait être lucide, et se trouve ébloui. Il devrait être pénétrant, et se trouve excédé. Il devrait être unique comme la lune au milieu de la nuit, et se trouve effiloché comme un nuage qui passe, plein d’un tragique incertain et tremblant. Il y a un tremblement du regard face à l’archaïque – ou comme archaïque. Un tremblement du scopique lui-même plongé…

Mais plongé dans quoi ? L’archaïque évoque le nocturne, l’indicible, l’instinct et l’indistinct. Qu’est-ce que l’instinct ? Faut-il faire encore un sort à ce concept, après qu’il ait été dégrossi, décapé dans le concept de pulsion ? La pulsion n’est pas l’archaïque même. Elle en est la face civilisée, ordonnée, mythologisée. La pulsion, notre mythologie, comme disait Freud, répond à l’archaïque et de l’archaïque. Elle lui réplique, depuis la civilisation, c’est-à-dire depuis ces trous du corps, ces bords qui déterminent notre niveau d’émergence dans l’être, hors du marécage. Pourtant nous voyons bien que quelque chose peut nous y faire replonger, une malchance, une malencontre, selon cette structure du sado-masochisme qui fait le plus ordinairement du monde la structure du symptôme. Une malchance qui a à voir aussi, bien sûr, avec la structure sociale elle-même et ses archaïsmes.

L’instinct, dit Imre Hermann, a une structure fondamentalement tourbillonnaire. « Dans sa manifestation la plus caractéristique, écrit Hermann, (l’instinct) se présente de manière tourbillonnaire. Aussi son déroulement ne suit-il pas la ligne droite mais procède selon un principe d’incurvation. » C’est là-dessus que je voudrais m’arrêter. Et si l’hallucination est notre rencontre même avec l’archaïque, son texte ou son tissu, faudra-t-il dire aussi que l’hallucination a une structure tourbillonnaire ? C’est ce que je voudrais essayer de montrer en m’attachant aux traces que I. Hermann nous a laissées.

L’archaïque et la turbulence

Imre Hermann dessine, dans L’instinct filial , une topologie dynamique de l’instinct, et donc de l’archaïque, puisque l’archaïque et l’instinct sont deux termes qui s’appellent l’un l’autre. L’archaïque pose la question de l’orientation primitive et de son essaimement dans toutes sortes de dimensions et de plans d’existence. Notons d’abord que ce faisant Hermann exclut de sa recherche tout débat sur la « nature » supposée de l’instinct, pour dégager une forme qui en induit axiomatiquement le transfert et l’essaimement. Il y a une sorte de mimesis généralisée de la forme tourbillonnaire de l’instinct. En se décollant de son fond biologique, l’instinct devient susceptible, en se formalisant, d’essaimer mimétiquement partout. « Quant au concept même de l’instinct, écrit-il, il est fortement contesté. Aussi, dans les pages qui suivent, laisserons-nous de côté son élaboration biologique et formelle, pour nous limiter uniquement aux faits instinctuels et à leurs variantes, observés chez les Mammifères supérieurs. Nous éviterons donc toute discussion concernant la nature même de l’instinct. Nous ne retiendrons que les critères propres à décider si tel ou tel phénomène relève de cette appellation. Bien entendu, il ne s’agit pas de critères rigides, absolus, mais plutôt de repères susceptibles de faciliter l’orientation dans la complexité des faits de la nature« .

Hermann énumère ensuite sept critères dont il souligne le caractère axiomatique : « D’une façon générale, ces critères doivent être appliqués comme de véritables axiomes. Ils peuvent être pris isolément, ou par deux ou trois, ce qui permet de distinguer plus d’une centaine de groupes de phénomènes » . Une axiomatique de l’instinct , voilà qui ôte à l’archaïque sa dimension toujours possible d’obscurantisme.

Les premiers critères concernent les caractères les plus triviaux de l’instinct, son caractère réflexe, la détermination fixe de son objet et la motivation vitale de son accomplissement. Mais, suivant la suggestion d’Hermann lui-même (on peut les grouper par deux ou trois), j’aimerais prendre ensemble les critères 4, 6 et 7. Les critères 4 et 6 affirment respectivement :

« 4°– Il se manifeste (dans l’instinct) des phénomènes impliquant des relations spécifiques à la spatialité

6°– L’instinct comporte une extériorisation brusque qui se produit lors de l’exacerbation d’un courant interne à peu près continu. »

Le critère n° 7 affirme son caractère tourbillonnaire. Dans ces trois critères, il s’agit donc de l’espace et de l’orientation dans l’espace. L’instinct apparaît comme un mode de rapport fondamental à la spatialité, ou un faisceau de relations fondamentales à l’espace. Le critère 6 évoque un retournement de l’intérieur vers l’extérieur, qui sera repris topologiquement par Lacan sous la forme du retournement du tore. Hermann y ajoute l’élément temporel de la brusquerie, ce que nous pourrions appeler le saut. La manifestation de l’instinct sera donc le retournement de l’intérieur vers l’extérieur sous la forme du saut. On pourra considérer ce critère 6 comme le passage à la spatialisation et au déploiement externe de la pulsion, puisqu’il désigne la manière dont un courant intérieur continu (la « poussée », au sens freudien) saute dans une forme spatiale externe. Par là même, cette forme se prête à figurer aussi l’émergence de l’hallucination : l’hallucination primaire comme proto-constitution d’un rapport du sujet avec le réel dans l’espace du dehors.

Qu’est-ce donc que le principe d’incurvation de l’instinct ? « D’une façon générale, l’orientation primitive n’est pas en ligne droite » (ibid., p. 66). Tel est le principe qui nous amène à concevoir la prise originaire de l’espace comme originairement courbe. L’instinct nous plonge dans un espace courbe, un jeu de vecteurs déterminant des lignes de courant et de rotation, des surfaces de tourbillon dont la détermination suppose plus que l’espace euclidien, un espace de dimension N, voire de dimension fractale, comme on dit maintenant, depuis que le concept d’objet fractal a été avancé par Benoît Mandelbrot et repris pas David Ruelle dans son propre concept d’attracteur étrange — la fractalité désignant une dimension non entière. Quand on sait l’intérêt de Hermann pour les géométries non euclidiennes, on ne verra là rien de surprenant.

L’instinct « archaïque » a donc une logique qui n’est pas linéaire, mais qui est déterminée par la sinuosité, l’alternance du proche et du lointain, selon des courbes qui peuvent s’incurver jusqu’à la boucle. On retrouve alors, en ce cas, le tracé de la pulsion freudienne comme retour en arrière, ou la forme légèrement modifiée par Lacan, de la pulsion faisant le tour de son objet. Mais visiblement Hermann se donne un modèle plus souple, plus ouvert, plus dynamique, incluant la boucle dans un système de sinuosités, d’oscillations et de périodicités plus ou moins aléatoires, dans un système turbulent. Du même coup, ce modèle permet d’effectuer un saut qui a l’air immense, depuis l’instinct animal jusqu’à ce mode de discours ultra-sophistiqué introduit par la psychanalyse, qu’est l’association libre. « Les processus conscients (comme la pensée logique) se déroulent en ligne droite. L’instinct, lui, effectue en alternance des moments de rapprochement ou d’éloignement par rapport à son objet, jusqu’à revenir parfois à son point de départ. Une telle démarche est caractéristique, chez l’Homme, de toutes les conduites fortement gouvernées par l’inconscient.

Ainsi, dans la cure psychanalytique, la « libre association » s’écarte sans cesse de la représentation consciente, ou inconsciente, de son but, mais ne manque pas d’y revenir périodiquement. De même, les autres processus régis par l’inconscient suivent des voies sinueuses. Cela vaut pour la marche de la vie à l’extérieur de l’analyse ; cela vaut aussi pour le développement psychique dans la cure » . Autrement dit, l’instinct n’est pas euclidien, il n’est pas « triviaire » … Il est régi par un espace où les droites sont des courbes, de telle sorte que nos droites euclidiennes — c’est-à-dire les vecteurs de notre logique consciente et de sa représentation imaginaire dans la linéarité discursive — sont des limites de cet espace courbe. Comme êtres logiques ou civilisés, nous sommes la limite de l’animal. « Nous rencontrerons le même schéma dans les expériences faites sur la spatialisation des demi-singes Lémurs. Ceux-ci, pour atteindre le but proposé, adoptaient la ligne courbe, souvent en arc de cercle, chaque fois, en particulier, que la tâche à accomplir était assortie de conditions rendues difficiles. De fait, même la démarche rectiligne inclut de manière latente celle en arc de cercle, celle-ci n’étant qu’un cas limite de celle-là ».

On peut donc dire aussi bien que l’association libre mime le mouvement de l’instinct ou que l’instinct est déjà un discours imprégné d’une forme dynamique et topologique. La prégnance de cette forme traverse toutes les couches de phénomènes, depuis l’association libre jusqu’aux protozoaires : «  Chez les protozoaires, la « direction » n’est pas davantage à concevoir dans un sens de linéarité précise ; il s’agit d’une orientation qui, en direction ou à partir d’une région ou d’une sphère, joue en quelque sorte le rôle stimuligène qualitatif  » (ibid., p. 66). Au fond, c’est moins l’instinct qui régit l’espace, que l’espace qui régit l’instinct. Et l’archaïque n’est peut-être que la prise de la spatialité sur nous, son exigence topologique et dynamique originaire. Cette exigence n’est pas linéaire, elle n’est pas euclidienne, elle est tourbillonnaire, et résiste à l’idéal euclidien qui, au moins jusqu’à une date récente, a forgé l’ordre de la science et du discours conscient.

L’archaïque n’est donc pas sans forme, il est au contraire fondamentalement prise de possession de l’espace dans une forme, qui est soit aléatoirement turbulente, soit par préférence organisée en tourbillons. Hermann nous propose, en 1931, une vision très moderne de l’archaïque comme chaos turbulent. Or cette mise en forme de l’archaïque vaut d’abord pour le scopique lui-même. « Selon une disposition fondamentale, les {Gestalten primitives ne sont pas des formes à contours rectilignes, mais des figures circulaires ou cycloïdes. Les premières sensations visuelles traduisent des spirales, des ondulations, des mouvements de tourbillon et non des trajets en lignes droites} » (ibid.). Elle vaut aussi pour les mouvements moteurs, qui se trouvent donc avoir même matrice que le scopique. «  Les processus moteurs primitifs se déroulent également sous forme de courbes, de cercles, d’ellipses et de tourbillons  » (ibid.). L’archaïque instinctuel est une danse plutôt qu’un magma, une morphogenèse plutôt qu’un marais informe. L’énergie pousse à la forme, elle est originellement forme. La matrice est incurvation et tourbillon, elle ploie l’espace et le force à la courbe, et par là au retour et à la répétition.

On définit ainsi une isomorphie qui traverse toute l’épaisseur du vivant, depuis le protozoaire jusqu’au névrosé. L’instinctuel est « archaïque » parce qu’il traverse toute l’épaisseur des phénomènes par cette isomorphie. Cela est vrai de la psychopathologie elle-même. En particulier de la dépression et de l’anorexie. Mais cela suppose une théorie du centre attracteur, ou plutôt du trou attracteur. Les phénomènes obéissent à des trajectoires, à la fois dans le temps et dans l’espace, qui sont déterminées par leur degré de proximité à ce centre ou à ce trou, et nous allons voir apparaître quelque chose comme le vide qui cerne l’objet, et donc la naissance de la pulsion à partir de l’instinct.

« Nous constatons le caractère tourbillonnaire de l’instinct dans la pratique psychanalytique, comme dans la vie quotidienne … Dans la cure psychanalytique, c’est surtout chez les malades déprimés que nous observons un tel schéma : au début les changements d’humeur sont longs à se manifester, plus tard ils s’imposent avec une violence croissante … Les tendances nourries par l’instinct se propagent selon la loi du tourbillon : elles conservent une trajectoire incurvée, le long de laquelle elles se déploient en passant d’un niveau à l’autre. Le degré de proximité par rapport au centre attractif commande l’intensité de la contrainte qui les maintient sur leur trajectoire ; il en est ainsi de l’instinct sexuel quand il cherche à s’investir dans l’amour, ou de l’acte sexuel, lorsque, empruntant les voies de l’avant-plaisir, l’excitation sexuelle déclenche et annexe sans cesse de nouvelles sources de volupté » (ibid. p. 66-67). La loi du tourbillon est donc la marque de l’archaïque et le signe de sa présence, la signature de son action dans les phénomènes psychopathologiques et la psychanalyse elle-même. Freud parlera, dans Les Constructions dans l’analyse (1937), du tourbillon des processus négatifs qui se produisent lorsqu’on approche de la zone de la {Verleugnung .}

Le cramponnement et le vide

Qu’est-ce que le centre attracteur ? Le tourbillon lui-même fait crampon, en quelque sorte, pour l’ensemble des phénomènes vitaux, qui sont des phénomènes de prédation et de capture — de recherche et d’agrippement, de rapt, de dévoration . Le tourbillon ne donne pas l’objet comme tel, il ne présente pas l’objet dans sa pure et simple valeur d’usage, il agrippe un vide. Il est la main qui lâche autant que la main qui saisit, de la même façon que le concept « d’instinct archaïque » suit un double mouvement : se décollant du biologique pour essaimer dans le culturel, tout autant qu’il plonge l’altérité de l’objet dans la profondeur vitale elle-même. Le tourbillon fait crampon, mais autour d’un trou — le tourbillon lui-même agrippe la prédation par un leurre, par le leurre de la spatialité offerte. L’archaïque, c’est la prédation et son leurre. Ce qui nous fait revenir à la dimension fondamentale de l’hallucination. L’archaïque, c’est un trou et l’hallucination de ce trou — plus encore que celle de l’objet supposé le combler. Sinon, il n’y aurait ni dépression, ni anorexie, ni … masturbation.

Hermann place en effet au centre du tourbillon psychopathologique — encadrée par la dépression et l’anorexie — la masturbation. Et elle est bien, d’une certaine manière, le modèle, précisément par ce leurre d’une absence qui s’hallucine sous la forme du tourbillon. C’est le trou lui-même ou l’absence ou la perte qui sont hallucinés par le tourbillon, non le semblant d’objet qui se substituerait à quelque objet réel — qu’il n’y a jamais eu. « On connaît aussi le ’gouffre’ de la masturbation : l’abstinence d’abord maintenue avec succès, cède après une déception amoureuse. Dès lors, et pour un temps prolongé, l’onaniste aura perdu la maîtrise de son penchant » (ibid. p. 67). Le terme de « gouffre » entre guillemets souligne la nature de trou de ce centre attracteur où la sexualité, pour ainsi dire, se dévore elle-même. C’est l’abstinence qui se change en gouffre pour halluciner la déception amoureuse et la prolonger en une déception sans fond.

Le tourbillon marsturbatoire hallucine la déception amoureuse et s’en repaît comme de sa proie, jusqu’à ce que le deuil se fasse, moins de l’objet perdu, que de cette dévoration même, comme par une saturation de soi. Car la satisfaction laisse toujours en elle la place au vide et au creux d’un défaut de satisfaction, comme s’il fallait d’abord que la faim se dévore elle-même avant de pouvoir se satisfaire de son objet. Chaque tourbillon est autoréférentiel et s’avale lui-même avant d’avaler la chose, quelle qu’elle soit, qu’il agrippe. C’est sans doute cela l’automatisme de répétition, autour d’une mélancolie primitive. «  Katz, dit Hermann, rappelle qu’un appétit peut être satisfait à divers niveaux : la satisfaction d’une faim lipidique particulièrement exaspérée ne signifie pas forcément que tous les besoins lipidiques de l’organisme soient aussitôt satisfaits. Non moins graduel apparaît l’étanchement de la soif » (ibid., p. 67). Inversement, la faim tend à s’effacer d’elle-même en s’exaspérant, selon la même loi tourbillonnaire. «  L’observation de sujets affamés (hommes et animaux) montre que la sensation de la faim, avec la force de l’instinct, atteint son apogée au cours des premières journées pour, ensuite, bien qu’à titre passager, disparaître presque complètement » (ibid., p. 67).

L’anorexie enfin montre en plein jour une forme où l’instinct peut aussi bien s’abstraire de soi jusqu’à s’annuler que plonger dans un abîme de dévoration immaîtrisable : «  J’ai eu moi-même l’occasion de traiter une malade qui observait des jeûnes par contrainte psychique. Si, après des journées sans nourriture, elle ne s’accordait que quelques bouchées, elle était parfaitement capable de continuer son jeûne, mais si elle s’abandonnait à son instinct, elle n’était plus en mesure de maîtriser son désir de dévorer  » (ibid., p. 67). La loi du tourbillon vaut dans les deux sens, soit comme pente abyssale de la boulimie, soit comme accès continu au jeûne et au vide, attraction du rien. Dans la nouvelle de Kafka intitulée Un champion de jeûne , le jeûneur professionnel doit être arraché à son jeûne par son impresario, qui avait fixé la limite arbitrairement à quarante jours. Le jeûneur résiste alors et se débat car ce moment est précisément «  le plus beau du jeûne », celui où, le bord ayant été franchi, le jeûne pourrait continuer indéfiniment .

«  À ce moment-là le champion se défendait toujours… Pourquoi cesser juste à ce moment, juste après quarante jours ? Il aurait pu tenir encore longtemps, il aurait pu tenir un temps illimité ; pourquoi cesser juste à ce moment, au plus beau du jeûne, et même pas ? Pourquoi voulait-on lui ravir la gloire de jeûner encore, et, sinon de devenir le plus grand champion de jeûne de tous les temps — il devait l’être de toute façon — du moins de battre ses propres records, de les battre jusqu’à l’absurde, car il ne sentait aucune limite à sa faculté de jeûner « . Ainsi l’archaïque est-il au bord extrême comme au point primitif. Ainsi est-il la fin sans fin de la faim aussi bien que la faim de l’origine. Il est la fin annoncée dès le commencement et la faim de finir, la faim de l’extrême, la pulsion de mort autant que la pulsion de vie, et la structure tubulaire qui les réunit. La limite marquée par le symbolique apparaît alors arbitraire au regard de ce tourbillon emporté et impérieux de l’instinct. L’arbitraire du chiffre se pose de manière immatérielle et quasi désespérée sur le bord de ce gouffre. La pulsion et son chiffre ne tiennent qu’un instant face à la puissance de l’instinct lui-même. Elle ne peut simuler que dans un imaginaire peu emballant cet emportement et cet empire, et projeter malgré lui le jeûneur absolu dans le monde d’une altérité toute fictive, dans le clinquant passager d’une admiration collective, susceptible d’ailleurs de se retourner elle-même, comme un vaste tourbillon ravageur, en dédain d’une époque méprisante, oublieuse des gloires insondables qui n’ont lieu que de soi à soi, dans le défi de l’absolu.

Le vertige de l’instinct doit donc être soutenu par l’hallucination du tourbillon lui-même et par le spectacle intérieur de sa beauté, la face visible de son quasi-objet, sinon il n’y aurait rien, rien que la mort, le commencement se dévorant sans laisser de reste. Ce reste que le jeûneur devient quand on l’enterre avec la paille de son grabat — non sans laisser derrière lui, comme son sillage, la lueur d’un au-delà — que nous pourrions appeler, nous, l’au-delà du principe de plaisir, ou sa trace : «  Ce furent là ses derniers mots, mais dans ses yeux mourants brillait la conviction, ferme encore, malgré sa fierté disparue, qu’il continuait à jeûner  » . L’archaïque n’est-il pas ce qui mène à l’écriture de cette trace, dont l’inconscient est la mémoire — ou la sublimation ? Qu’est-ce que la sublimation ? Dans la perspective hermanienne que j’ai suivie aujourd’hui, je dirai que la sublimation peut se concevoir comme un vaste mouvement tourbillonnaire ascendant — forme pulsionnelle de l’instinct — mettant en continuité l’espace archaïque avec les diverses strates de la pensée logique et de la pensée créatrice, et traversant l’inconscient lui-même.

De sorte que non seulement la sublimation, dans ses différentes figures, conserve la marque de l’archaïque et de sa puissance dynamique, mais que l’inconscient lui-même est animé d’un mouvement de sublimation qui le fait passer de l’archaïque au culturel, ou de l’instinctuel au pulsionnel, dans un mouvement qui conserve toujours quelque chose de double et de réversible à sa limite. Ce mouvement suppose un décollement et un désagrippement premiers, une bifurcation originaire qui dévie le cramponnement sur des objets incorporels, le visage et la parole. L’archaïque humain, tel que le recèle et le révèle la pulsion, se fonde sur cette rupture et cette inhibition premières. «  L’instinct de cramponnement a ceci de particulier, note Nicolas Abraham dans son Introduction à Hermann, qu’il apparaît comme congénitalement inhibé chez l’Homme et — en dehors de quelques survivances réflexuelles chez le nouveau-né (réflexe d’agrippement, réflexe de Moro) — il ne saurait se décharger directement. S’il se manifeste, c’est sur le mode indirect ou symbolique, comme cramponnement par le regard, comme attachement à la présence, comme, aussi, préhension manuelle d’objets quelconques. Sur un mode symbolique supérieur, il est actif dans les conduites de garder, sauvegarder, conserver par-devers soi, tant au propre qu’au figuré  » .

Le tourbillon de l’archaïque est donc intrinsèquement symbolique ou symboligène. Il s’arrache de soi-même pour se porter à la recherche et pérégriner. C’est pourquoi, comme le dit Freud, nous vivons dans une réalité double, sous le règne d’une double présentation de la chose, une fois comme chose archaïque, et une fois comme chose réelle organisée en objet. Une fois comme tourbillon, et une fois comme structure déployée selon les coordonnées euclidiennes — l’une éventuellement, ou toujours, menaçant l’autre, l’une résistant à l’autre. La psychanalyse est un espace destiné à faire apparaître cette doublure de la chose, comme le furent autrefois ou le sont encore d’autres pratiques organisées par la magie. La seule différence est que la psychanalyse voit dans cette doublure de la chose le site du sujet et non pas, tout uniment, la présence de l’Autre et le site ineffable de la mort. Autrement dit, il s’agit de rendre au sujet l’accès et le pouvoir de ce site, et non pas d’en conférer ou d’en garder à l’Autre le règne et la gestion. Entendons par sujet ici le lieu d’une stratégie d’appropriation, de centration ou de sublimation de l’espace tourbillonnaire lui-même — le fait que le crampon se cramponne à soi et au vide en se détachant de son support premier et de sa matrice, pour s’agripper à ce qui entoure et cerne l’objet, à la parole qui peut se loger dans la sinuosité et la fragilité de sa quête — comme un grelot. C’est pourquoi la dépression et l’anorexie, encadrant la masturbation, sont les scènes ou les schèmes limites, dans la dimension de la psychopathologie, de ce mouvement d’appropriation de soi par le désagrippement et le cramponnement à un vide dynamique qui fait aussi la sublimation de l’inconscient. Ce qui nous donne une idée de ce que peuvent être ou doivent être les points cruciaux d’une analyse comme traversée de ces scènes ou de ces schèmes.

Pas de plus forte image du cramponnement que le trapéziste mis en scène par Kafka dans son récit Premier chagrin. «  Un trapéziste — l’art que ces acrobates exercent dans les airs sous le dôme des grands music-halls, est, on le sait, l’un des plus difficiles auxquels l’homme puisse s’élever — un trapéziste, poussé d’abord par la seule ambition de se perfectionner, puis par une habitude devenue tyrannique, avait organisé sa vie de telle sorte qu’il pût rester sur son trapèze nuit et jour aussi longtemps qu’il travaillait dans le même établissement  » . Ainsi la sublimation est bien agrippée à l’instinct lui-même — l’art sublime à l’archaïque cramponnement. Mais voici que ce trapèze si réel, ou d’un si pur symbolique, soutenant une ascèse si parfaite, se dédouble et s’imaginarise, bifurque, travaillé par un rêve impossible. «  Et c’est ainsi qu’un jour, comme ils voyageaient ensemble, le trapéziste en train de rêver dans le filet, l’impresario lisant dans le coin en face de lui, près de la portière, le trapéziste appela doucement l’impresario. L’impresario se mit immédiatement à ses ordres. Le trapéziste dit en se mordant les lèvres qu’il lui faudrait désormais pour ses acrobaties , au lieu de l’unique trapèze dont il avait joui jusque-là, deux trapèzes placés l’un en face de l’autre et qu’il aurait constamment sous la main. L’impresario acquiesça sans délai. … Mais le trapéziste, soudain, fondit en larmes. Épouvanté, l’impresario sauta sur pied et demanda ce qui avait pu arriver ; puis, ne recevant pas de réponse, il monta sur la banquette, caressa le trapéziste et pressa son visage contre celui de l’acrobate de telle sorte que sa propre figure ruisselait des larmes de l’artiste. Après bien des questions, des flatteries et des encouragements, le trapéziste finit par dire en sanglotant : «  Cette barre unique dans les mains … est-ce une vie ?’ » . Le double, la doublure, le dédoublement, la bifurcation — les larmes. N’est-ce pas, précisément là, la naissance d’un tourbillon ? C’est exactement ce que pense l’impresario. «  Ce fut ainsi que l’impresario réussit petit à petit à apaiser le trapéziste et put revenir dans son coin. Mais il n’était pas rassuré ; douloureusement préoccupé, il abandonnait sa lecture pour observer à la dérobée son compagnon. Ces idées qui le tourmentaient, puisqu’elles lui étaient déjà venues, pourraient-elles jamais cesser complètement ? Ne reviendraient-elles pas encore plus violemment ? N’étaient-elles pas un danger de mort ? Et, de fait, au milieu du sommeil en apparence paisible qui avait succédé aux pleurs, l’impresario crut voir les premières rides commencer à se graver dans le front du trapéziste qui était lisse comme celui d’un enfant « .

Les larmes en se retirant laissent voir un visage qui n’est plus celui de l’enfant agrippé à sa mère, mais un vrai visage, un visage «  raviné « , buriné, gravé de songe et de souci, et rendu profond — archaïque en arrière de lui-même — par le regard. Un visage entamé par ce qui s’est mis à bifurquer depuis la matrice ferme et première, un visage creusé d’un sillon et d’une énergie qui propulse ses forces vers l’avenir et son énigme. Un regard qui voit dans un même embrassement le passé et l’avenir, dans une profondeur d’absence et d’abandon. Telle est la «  profondeur » du regard traversé et bouleversé par les larmes. Je te regarde depuis le passé et je te vois dans l’avenir, et tu me regardes depuis ta propre mort, que tu ne vois pas. Tel est l’archaïque qui gît au fond du regard, comme profondeur du regard. N’est-ce pas la mort en effet qui, dès lors, marque le visage, le scelle au front de son sceau de certitude différée ? Mais ces larmes asséchées sont désormais le site du sujet, qui lâche la barre unique pour habiter le risque de son rêve et en désigner la rature à même son front lisse.

Le tourbillon de l’archaïque devient alors le site mobile du sujet qui quitte sa matrice pour s’envoler vers son art, crampon qui se désagrippe pour se réagripper à ce qui ne s’attrappe pas — le visage et la parole qui promet, console ou tourmente, selon le ruissellement des mots qui font à leur tour les larmes du temps, au gré des sinuosités du regard et des caresses de la main, dans le face à face de deux visages qui se voilent l’un à l’autre et l’un par l’autre en échangeant leurs larmes et leurs futurs. Le visage donne un fond au tourbillon du regard sans fond venu de l’Autre. La parole à travers lui peut s’agripper à cette absence de fond et lui donner un sens en l’orientant vers la mort, et la rendre partageable et communicable dans un objet, quel qu’il soit. Alors l’archaïque est bien une rencontre, la rencontre même de ce qui n’a pas de nom au travers de ce que nos fronts portent gravé.

La constante primitive. Dessein intelligent, animisme & théologie naturelle

L’idée d’une intelligence supérieure organisatrice du monde et de ses harmonies a l’âge des grandes religions révélées. Fondamentale dans le christianisme, où elle qualifie Dieu en tant qu’auteur de la Création, elle y est sans nul doute l’article de foi premier, socle et condition de tous les autres. La croyance en une création ne fonderait en effet aucune religion si cette création n’exprimait aucun plan , c’est-à-dire n’instaurait aucun ordre.

Mais avant même qu’il en puisse être ainsi, à la source de toutes les croyances humaines, au cœur du plus simple animisme , réside l’idée – d’abord individuelle et irréfléchie dans la surprise et dans la peur, puis collective et réfléchie dans le mythe – qu’une intention habite chaque manifestation de la nature. Si le mot « primitif » signifie quelque chose, c’est en tout premier lieu ce finalisme spontané attribuant au phénomène le sens qui s’attache à l’expression d’une volonté exerçant un pouvoir sur le monde en vue de certaines fins . Une volonté toujours interprétée d’abord comme l’analogue extérieur de la volonté intérieure dont l’Ego primitif se sait habité lorsqu’il exerce son propre pouvoir sur le monde. Telle est donc l’origine.

L’Ego primitif est finaliste parce qu’il possède l’expérience initiale d’un agent , parce qu’il est lui-même une cause . L’enfant qui crie s’éprouve comme cause de l’arrivée de sa mère, et si après cela elle arrive, n’arrive pas, ou se met en colère, ce n’est pas un hasard : sa mère est également pour lui cause – et cause intentionnelle – du bonheur comme du malheur qu’il ressent, ce qui lui permettra tour à tour de l’aimer, de la craindre ou de la haïr. Cette structure psycho-relationnelle initiale explique la généralisation première de l’explication causale par l’animisme. Ce n’est qu’au cours d’une évolution que l’échec de l’adresse magico-religieuse à des forces causales subjectifiées et la découverte du déterminisme indifférent fixeront l’horizon de la connaissance objective comme l’idéal normatif (appelant rupture avec la croyance) de la compréhension de l’univers. Le matérialisme rationnel se pose donc nécessairement comme âge adulte de la connaissance, et condition méthodologique de la science. Il exclut la projection intentionnalisante à quoi se réduit primitivement toute la pensée finaliste.

Définition et genèse du finalisme

Nous reprendrons ici la définition générale du finalisme donnée en tête de l’article ainsi intitulé du Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution :
« Doctrine de l’Être qui assigne à toute forme d’existence un plan, un projet ou une intention réglant l’adéquation de ses caractéristiques à une destination préfixe. Dans cette définition, le finalisme équivaut sensiblement à la doctrine scolastique des causes finales , qui interprète toute configuration cohésive, régulière et harmonique de l’univers en termes d’orientation intelligente, de plan ou de dessein providentiel : le terme est alors quasiment synonyme de providentialisme . D’une manière générale, le finalisme est l’attitude philosophique, ordinairement dominée par un spiritualisme théologique plus ou moins marqué, qui consiste à mettre l’accent sur la finalité dans l’interprétation de l’univers ».

Pour une pensée finaliste, « il n’y a pas de hasard », au sens où il n’y a pas de déterminisme indifférent. Pour expliquer l’Être dans ses caractéristiques de structure et de fonctionnement ordonnés, il lui faut recourir à l’application d’une intelligence prévoyante comparable à celle de l’ingénieur ou de l’artisan. C’est évidemment ce finalisme théologique que combat la théorie darwinienne de l’évolution des organismes. L’homme, instituteur d’ordre et finalisateur d’actions, tend spontanément d’abord à reconnaître dans l’ordre de l’univers (qui est réel, mais ne dépend pas de lui) un ordre dépendant d’une intelligence prescriptrice analogue à la sienne, mais transcendante et disposant d’un pouvoir supérieur. C’est le fond primitif de toutes les religions. C’est la projection du désir humain vécu comme cause, et Spinoza l’avait déjà parfaitement reconnu[1].

Ce que montre la théorie darwinienne, c’est que l’ordre de l’univers vivant se constitue sans cesse d’une interaction d’existences réalisant entre elles des combinaisons productrices d’équilibres mobiles sélectionnés, eux-mêmes temporaires et non strictement prédictibles dans la plupart des cas, mais néanmoins observables et nécessaires. Tout providentialisme au contraire condamne la science en déclarant l’impuissance de la nature à produire ce qui pourtant la caractérise, et à livrer les clés de son intelligibilité. Si malgré tout la pensée finaliste persiste et se réitère indéfiniment dans les consciences en dépit de l’opérativité scientifique exclusive des explications non finalistes, c’est tout simplement parce qu’elle correspond, à l’instar de l’animisme, à la postulation primitive spontanée de l’ agent qui, s’éprouvant dans le monde comme efficience intentionnelle et causale, ne peut d’abord penser le monde que comme l’ effet d’un agent pourvu comme lui de conscience, de représentation des fins, de volonté et d’intention. La pensée finaliste est retour, régression régulière vers la projection primitive de l’ Ego finalisateur. Comme égocentrisme gnoséologique , elle est ce que la connaissance objective aura constamment à dépasser. Là s’ébauche une réponse partielle à la question centrale des déterminations de la connaissance scientifique : cette dernière pourrait se caractériser d’abord par un divorce psychologique avec l’ imperium de l’Ego sur le monde.

Dans la grande histoire de la séparation entre la pensée magico-religieuse et la pensée technico-scientifique se joue, lentement, le dépassement en question, mais l’héritage de la première n’est pas amorti pour autant : il constitue notamment la mythologie égocentrique et démiurgique de l’art (toujours en cela, même s’il ne se réduit pas à ces déterminations, animiste et paranoïaque), et subsiste à l’état résiduel au sein d’une portion nostalgique de la conscience scientifique, obstinément prisonnière de la grande régression providentialiste : si la fin du XXe siècle et du second millénaire a été marquée, si peu « sérieusement » que ce soit du point de vue de la science, mais aussi massivement, par les résurgences du créationnisme, par la réactivation du finalisme teilhardien en matière d’évolution, et par la vieille doctrine d’un ordre cosmique finalisé par l’apparition de l’homme, c’est très exactement parce que la « coupure » bachelardienne entre connaissance vulgaire et connaissance scientifique est un horizon, mais non encore, certes, un acquis – l’idée même d’une telle coupure et de ce qu’elle refoule impliquant d’autre part à l’évidence, circonstances aidant, le retour du refoulé. C’est très exactement ce qu’aujourd’hui la résurgence de la thématique, banale mais inépuisable, du « plan intelligent » nous permet d’analyser.

La théologie naturelle et le providentialisme

Lorsque l’intelligence humaine, reflet atténué de l’intelligence divine, mais toujours susceptible de désobéissance coupable, conquiert le pouvoir de contester la véridicité du dogme de l’universel commencement en interprétant autrement le monde et sa genèse, les Églises réagissent à cette fragilisation momentanée ou à cette menace en intégrant dans leur conception les données nouvelles de la connaissance de la nature afin de les réintégrer dans le champ d’une Providence dont la légende biblique ne serait plus alors que l’expression figurée : les six jours de la création divine deviennent soudain autant d’époques de variable durée, et le dogme, renfermant non plus une vérité littérale, mais un tissu de métaphores, d’allégories, d’apologues, de paraboles ou d’énigmes, devient alors le symbole d’une vérité cachée aux indifférents, ouvrant par là même à l’exégèse un registre aussi vaste que l’ensemble des articles de foi qu’il s’agit pour les hiérarchies ecclésiastiques de préserver d’une péremption qui signerait en chaque cas une indiscutable perte d’autorité.

Devant cette situation, les Églises ont recours à l’arme qu’elles ont fourbie contre les avancées menaçantes de la connaissance indépendante : la théologie naturelle . La préoccupation centrale et la mission de cette discipline argumentative née au sein des appareils ecclésiaux sont de démontrer que la connaissance objective – immanente – de la nature, loin d’éloigner l’esprit de la reconnaissance de la sagesse providentielle – transcendante – l’y reconduit au contraire en imposant à l’intelligence le motif de l’harmonie universelle du créé comme échappant par nécessité à la seule emprise du hasard.

Le providentialisme est l’essence des religions révélées. La théologie naturelle est son instrument de persuasion. Son existence historique visible s’étend sur quatre siècles. Au centre de cette tradition argumentative des Églises chrétiennes, le motif du « plan » ou « dessein intelligent » organisateur de l’univers est un topos indéfiniment disponible et réactivable dès que s’annonce une crise de crédibilité des légendes fondatrices. Cette constante discursive, périodiquement réaffleurante et remaniée en fonction des avancées des connaissances positives sur la nature, s’intitule aujourd’hui encore, sans surprise, Intelligent Design .

La résurgence de l’ Intelligent Design (« dessein » ou « plan intelligent » imaginé comme seule cause possible des harmonies de l’univers), dont les USA sont le perpétuel théâtre, bénéficie aujourd’hui, à l’instar du « créationnisme scientifique », du vecteur de contamination que constitue la foule des adeptes diplômés, les mêmes qui ont déjà servi d’agents propagateurs de l’idéologie « New Age » et de ses multiples avatars du côté des sciences. Ce providentialisme revient dans la vieille Europe, qui l’a jadis produit, sous la forme illusoire d’une mode innovante destinée à marquer les limites de la connaissance rationnelle de l’univers, avec la complicité de scientifiques qui ne mesuraient assurément pas la portée de ce qu’ils faisaient lorsqu’ils applaudissaient au thème, en apparence innocemment « poétique », du « réenchantement du monde ». Cette approche mystique du monde et de la connaissance – symptôme de la crise momentanée de l’explication scientifique et de ses modalités de diffusion dans la société, ainsi que de la volonté politique d’un ressaisissement théocratique destiné à occulter la contradiction entre les idéaux de progrès affichés par les nations modernes et leurs pratiques délétères – n’a pour éclore dans les pays européens qu’à ressusciter les gestes discursifs de la vénérable tradition de la théologie naturelle, florissante depuis le XVIIe siècle en Angleterre et sur le continent. Lorsque, au XVIIIe siècle, le courant philosophique des Lumières entreprit d’affranchir de la théologie la connaissance scientifique de la nature, les Églises usèrent de tout leur pouvoir sur l’enseignement et la société pour imposer la survie de l’interprétation providentialiste des « merveilles de la nature » dont elles étaient les laboratoires permanents. Rien d’autre, en substance, ne se produit aujourd’hui.

La cible majeure : Darwin

Ce qu’a profondément institué Darwin, c’est une vision de l’histoire et du système des êtres totalement libérée des contrats de parole passés avec la croyance issue des dogmes religieux. Toute religion instituée, dans l’exacte mesure où elle se confond primitivement avec l’exercice du pouvoir politique, commence par être dogmatique. Elle ordonne, et l’on croit. La situation de Darwin par rapport à l’Église anglicane est exemplaire de ce qu’engendre un tel contexte. Considérée en tant qu’appareil d’influence, une Église installée ne procède jamais de plein gré à l’assouplissement de ses dogmes. Tant qu’elle est en mesure de tirer un avantage réel du maintien sans faiblesse de leur emprise, elle défend leur vérité littérale. C’est ce qu’ont tenté de faire les fondamentalistes protestants américains. Mais, ainsi que je l’écrivais récemment, « s’il advient que cette rigidité fragilise la religion dans l’affrontement qui l’oppose au discours de vérité concurrent qu’est la science, alors elle va puiser en son propre sein les éléments de souplesse adaptative qui, au prix, certes, de quelques concessions sur la lettre, assureront toutefois sa survie » [2].

Lorsque, en 1837, Darwin rompt avec le fixisme dogmatique et ouvre son premier carnet de notes sur le « transmutation des espèces », ni l’Église anglicane ni l’Angleterre – qui voit au même moment Victoria accéder au trône – ne sont prêtes à de telles concessions. Le prix de cette raideur est que tout divorce de la raison avec le dogme est vécu comme sortie simultanée de l’Église et de la foi. Pour Darwin qui, désormais transformiste et assuré de son étude de la géologie, de la paléontologie et de la distribution géographique des organismes, ne peut plus croire que le monde et les êtres qui le peuplent ont été créés en six jours par un Dieu personnel – dont les traits de comportement lui rappellent sensiblement par ailleurs ceux des divinités barbares du paganisme –, la religion, figée dans ses textes fondateurs, apparaît comme un mensonge indigne de justifier le maintien d’une croyance. On sait pourtant que quelques années auparavant, à Cambridge, il avait étudié avec un réel plaisir les ouvrages, inscrits au programme des humanités, de William Paley – le même dont l’actuel « Intelligent Design » fait aujourd’hui encore une référence permanente –, en dépit du fait que le prélat avait ordonné la mise à l’index des ouvrages non orthodoxes de son grand-père Erasmus. Au terme d’un processus d’éloignement progressif qu’il évoque dans son Autobiographie de 1876 en des termes non équivoques, Darwin abandonnera ainsi ses convictions juvéniles jusqu’à devenir « totalement incrédule ».

Cela cependant ne suffit pas à expliquer l’entêtement prolongé des Églises et des mouvements néo-providentialistes à combattre encore et toujours Darwin. Cet acharnement spécial, incarné par tous les acteurs de cette renaissance finaliste, s’explique plus profondément par le fait que Darwin, en dotant l’histoire naturelle d’une théorie de la dynamique évolutive des êtres vivants faisant l’économie de la Providence, tendait par là même à évacuer comme inutile, illusoire et impropre en science la représentation finaliste du monde et du devenir à laquelle la théologie naturelle avait arrimé l’essentiel de son sauvetage des articles de foi principaux du christianisme, déjà ébranlés dans la lettre. Et les concessions purement verbales qu’il fait, par convenance diplomatique envers les convictions installées, à l’idée déjà rétrécie d’un Dieu qui se contenterait d’imprimer à l’univers ses grandes lois de fonctionnement, ne changent rien au fait de son athéisme personnel (reconnu par lui-même en 1876), ni au fait que la nature qu’il étudie, désormais restituée à l’immense durée des temps géologiques et excluant tout miracle, est une nature entièrement soumise au principe d’immanence, une nature fondée sur la réfection épisodique de ses équilibres, une nature tributaire de la variation imprévisible et de la sélection des improvisations avantageuses, une nature contingente et opportuniste, échappant de ce fait à toute pré-délinéation.

Ainsi, le mouvement de l’ Intelligent Design , émanation de la droite chrétienne et des courants sectaires américains, soutenu par des capitaux privés considérables et un formidable appareil de propagande, ne se trompe pas de cible : l’ennemi « désigné » aujourd’hui, reléguant Marx au second plan des urgences stratégiques, c’est Darwin, celui qui a lu et apprécié Paley, puis l’a rendu, singulièrement affaibli, à l’apologétique en condamnant ses successeurs à la réitération périodique d’un geste d’annexion de la science à la croyance dont les seules véritables victimes sont ceux qui ne savent pas. La sourde intuition qui préside à cette diabolisation insistante de Darwin, c’est bien entendu celle du danger que présente, aux yeux des nouveaux défenseurs du dieu omniscient, une théorie qui n’est pas , pour penser l’histoire de la nature vivante, une théorie parmi d’autres , ainsi que le voudraient les bandeaux d’avertissement que les nostalgiques de la théocratie primitive ont fait apposer sur la couverture des manuels scolaires dans certains États américains.

Cette théorie est en effet extensible à tous les systèmes complexes issus d’une histoire , et met en œuvre non seulement un corpus gigantesque de faits qu’elle explique et relie, mais, au-delà, une nécessité d’ordre simplement logique qui en fait un véritable cadre de synthèse rationnelle : à l’intérieur d’un système déterminé d’éléments en interaction permanente et soumis au changement, la seule loi dynamique permettant de rendre compte de l’existence, des caractères et de l’action d’un groupe d’éléments à un moment donné est celle de la sélection de compatibilités temporaires entre le mode d’être actuel de ce groupe d’agents et l’état momentané du système : ce sont ces équilibres de coexistence et d’interactio qu’étudie l’histoire naturelle de Darwin, et qui fabriquent l’histoire du monde, lui donnant de facto un sens, non prescrit mais lisible, celui des séquences d’événements que reconstituent précisément les sciences de la terre et de la vie.

Anatomie d’une répétition

Des spéculations de l’ Intelligent Design se dégage donc une pénible impression de déjà-vu. Il paraît grotesque, pour un spécialiste de l’évolution aujourd’hui, de voir resurgir au sein de sa propagande l’antique allégorie – chère aux déistes du XVIIIe siècle – de l’horloge et de l’horloger, ou de voir brandir encore l’argument déjà cent fois réfuté de l’impossibilité d’aboutir par voie de sélection à la production d’un organe aussi complexe que l’œil des Mammifères. Ou d’entendre affirmer qu’un peu de science éloigne de Dieu et que beaucoup de science y ramène. L’ordre de la connaissance objective – celui de ce que l’on nomme la science – est irréductible à celui de la croyance, puisque croire est, précisément, ne pas savoir . J’ai longuement développé ailleurs l’idée que la réitération est le mode d’être des grandes idéologies para-scientifiques, et qu’en l’absence radicale de nouveauté, ce sont la répétition, la résurgence et le remaniement qui caractérisent le comportement historique de l’idéologie en général.

Le « créationnisme scientifique », le « principe anthropique » et le « Dessein intelligent » sont autant de composantes foncières de la plus ancienne théologie naturelle, et autant de versions diversement ajustées, mais convergentes, de son adaptation aux nouvelles données des sciences de la nature, du cosmos et de la vie. Cela ne signifie évidemment pas qu’il soit inutile d’y réagir autrement que par un haussement d’épaules. Ce geste a valu naguère aux maîtres de la zoologie française, peu conscients des grandes lois sociologiques de l’imitation, d’assister impuissants à l’irruption de la sociobiologie – autre composante, imposée comme adverse, de l’idéologie américaine, et chargée de faire passer pour un darwinisme intransigeant la pire de ses déformations. Le débat dès lors est orchestré entre créationnistes et sociobiologistes (ce qui ne laisse d’autre choix que d’épouser l’un ou l’autre versant de l’idéologie américaine), et le public doit se passionner une fois de plus pour cette énorme mystification. Ainsi, le pays qui a le plus favorisé l’illégitime travestissement du darwinisme en « darwinisme social » est, en même temps, celui qui condamne le vrai Darwin à s’effacer devant la théologie et qui, pour ne pas paraître se dissoudre dans cette antinomie, érige et spectacularise cette escroquerie en débat « démocratique ». Les mouvances néo-providentialistes, fortement soutenues par le gouvernement de Georges Bush et portées par la croissante infiltration des sectes dans la société, sont ainsi la réponse théocratique destinée à recouvrir la schize fondatrice et les contradictions majeures de la nation américaine – cette nation que Darwin, précisément, a un jour décrite comme ayant été fondée par des repris de justice guidés par des pasteurs. On assiste, aujourd’hui, à l’exhibition symptomatique et récurrente de cette constante primitive.

[1] Spinoza, Éthique , Préface de la 4e Partie : « Ce qu’on appelle cause finale n’est rien d’autre que le désir humain, en tant qu’il est considéré comme le principe ou la cause primordiale d’une chose. »

[2] P. Tort, Darwin et la philosophie , Paris, Kimé, 2004.

Patrick TORT
Ce texte a fait l’objet, sous le titre « Une idéologie parascientifique », d’une première publication dans le numéro 61 (décembre 2005 / janvier 2006) du Nouvel Observateur Hors-Série (« La Bible contre Darwin »). Nous le reproduisons ici avec l’aimable autorisation de son rédacteur en chef Laurent Mayet.

Propagande religieuse

PATRICK TORT
À PROPOS DE L’« ATLAS DE LA CRÉATION »

Le 2 février 2007, la France apprend par voie de presse qu’un ouvrage de propagande créationniste de grand luxe, un in-folio édité et imprimé à Istanbul[1], intitulé Atlas de la Création [2] a été envoyé sous forme de colis postal à l’adresse des établissements d’enseignement du territoire[3]. L’ouvrage porte la signature du dénommé Harun Yahya (alias Adnan Oktar), prosélyte musulman turc également signataire d’un nombre considérable de livres, de cassettes vidéo, de CD, de DVD et auteur d’un site Internet (enregistré aux États-Unis et administré en Turquie)[4] attaquant les fondements de la biologie moderne de l’évolution pour leur substituer le dogme de la création divine de chaque forme vivante dans son état définitif. Le ministère de l’Éducation a enjoint aux établissements de ne pas permettre l’accès à cet ouvrage, dont la vente sur Internet – au prix de 75,50 euros[5] – paraît ridicule par rapport à la formidable distribution gratuite qui en est faite – une ou plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires selon les sources.

Psychotique selon les uns, faussaire en matière de connaissance de l’islam selon les autres, gourou d’une secte (la Science Research Foundation) adossée au mouvement islamique réformiste Nurcu et liée à l’ Institute for Creation Research américain, condamné pour chantage, extorsion, possession d’armes illicites et rapports sexuels avec des mineurs d’après un portail musulman[6], l’auteur de cet ouvrage (évidemment collectif) qui en annonce six autres s’illustre par sa volonté d’opposer la vérité « scientifique » du Coran au darwinisme et au matérialisme. Traduit dans de nombreuses langues – et notamment dans celles des grandes communautés musulmanes –, avec des moyens financiers exorbitants qui ne peuvent être ni ceux d’un particulier, ni ceux d’éditeurs privés turcs, l’ouvrage se caractérise par une défense homogène des « trois religions divines », l’islam, le christianisme et le judaïsme[7].

Ses arguments (ici essentiellement paléontologiques) sont calqués sur ceux des « créationnistes scientifiques » anglo-saxons, lesquels, bien que réfutés depuis le dernier tiers du XIXe siècle, continuent de s’internationaliser grâce à l’action des groupements sectaires et des milieux ultra-conservateurs américains. Rien ne surprend dans ce livre, combinaison classique du faux, du banal et du travesti (on y voit même un fossile d’insecte manifestement colorisé pour rendre plus parfaite la ressemblance avec l’insecte vivant), et le choix systématique de taxons dits « panchroniques », c’est-à-dire de formes très anciennes ayant très peu évolué, ferait sourire un étudiant en paléontologie. L’argument de la complexité qui ne saurait être due au « hasard », le « miracle » des harmonies naturelles, le fixisme réaffirmé à chaque page et illustré par des photographies souvent largement indéchiffrables[8], une nomenclature ridicule, tout cela fait partie des mystifications ordinaires des « musées de la Création », malheureusement de plus en plus nombreux aux États-Unis.

La vieille théologie naturelle y règne, une fois de plus, inchangée dans ses gestes fondamentaux. Au « Miracle des Fourmis » (l’une des innombrables productions d’Oktar/Yahya), répond, dans la bibliographie en images qui clôt le livre, celui de l’ADN et du système immunitaire. La Providence a tout réglé, le Coran tout annoncé. Rien ne surprend non plus dans la sinistre confusion entretenue autour de la théorie darwinienne – présentée comme une doctrine sanguinaire –, et qui néglige le fait essentiel que dans l’anthropologie de Darwin, la civilisation se définit comme le renversement progressif des rapports de conflit au profit de l’association éthique, solidaire et altruiste. Rien ne surprend, si ce n’est la masse financière colossale mobilisée par cette agression internationale contre la science et sa dimension nécessairement anti-dogmatique.

La source réelle de cette énorme quantité d’argent mise au service d’un immense déni des vérités scientifiques les plus élémentaires s’éclairera peut-être si l’on se promène sur les sites internet où il est rendu compte de l’« œuvre » de cet imposteur : sur l’un d’entre eux[9], le décor est celui d’un paradis néo-classique hollywoodien. Une manipulation extrêmement fine d’associations quasi subliminales fait défiler au-dessus du texte des images de guerre, d’émeutes, d’Américains sur la Lune, de buildings de Manhattan, tandis que le terrorisme réprouvé du 11 septembre 2001 est attribué au darwinisme comme philosophie du conflit. L’affiliation scandaleuse de Hitler à Darwin, déjà pratiquée par l’auteur dans d’autres ouvrages juxtaposant leurs portraits sur une même couverture, ainsi que le thème du darwinisme comme source idéologique du terrorisme, constituent deux topiques récurrents de cette intoxication des consciences. Un autre site en appelle, sur un plan directement politique – parmi des considérations positives sur George Bush, les droits de l’homme et la libre entreprise –, aux États-Unis pour qu’ils soutiennent le principe du règlement des conflits du monde musulman, et entre les nations de l’Islam et l’Occident judéo-chrétien, par une communauté islamique unifiée[10] ouverte aux accords fondamentaux des trois grandes religions monothéistes.

C’est évidemment là un rêve américain pour le Moyen-Orient, rêve qui pourrait en même temps être celui de plusieurs gouvernements arabes, et notamment de celui de l’Arabie saoudite, pays disposant d’immenses capitaux pour favoriser l’expansion d’un islam naturellement compréhensif envers les intérêts du commerce pétrolier. Sans compter qu’une base en Turquie, pays candidat à l’intégration dans l’Union européenne, peut être spécialement utile pour toute action éventuelle de déstabilisation idéologique en Europe.

Il appartient évidemment aux biologistes et paléontologues de tous les pays atteints par cette offensive d’expliquer aussi largement que possible que les contenus de tels ouvrages n’ont rien à voir avec les faits établis de la science moderne de l’évolution. Mais il leur faut aussi ne pas oublier que cette propagande religieuse est par essence et par destination une propagande politique qui doit être analysée dans sa genèse complexe et combattue politiquement en connaissance de cause. Et que la paléontologie coranique de Yahya a un fort parfum d’harmonie entre des dollars bien contemporains et des énergies fossiles qu’elle souhaiterait éternelles.

Rappelons enfin que ces inepties et ces mensonges stratégiques seront d’autant plus facilement accueillis en France que certains prétendants aux titres d’historien des sciences ou d’entomologiste y ont signé naguère des ouvrages intitulés « De Darwin à Hitler » ou « Dieu des fourmis, Dieu des étoiles ». Et que certains estiment faire une bonne affaire en laissant défendre le « darwinisme » par tel ou tel chargé des relations publiques du Vatican.

On ne récolte décidément que ce que l’on a semé.

[1] Éditions Global, inconnues des moteurs de recherche, qui connaissent très bien en revanche Global Publishing Ltd, maison d’édition de l’auteur, et bookglobal.net, son site de vente.
[2] Mesures extérieures : 28 x 38 cm, couverture toilée avec dorures en creux et fenêtres plastifiées avec hologrammes en page 1 et 4, sur papier couché, 772 pages couleur en impression offset, pesant plus de 5 kg et comportant des milliers d’illustrations.
[3] L’expédition a été faite en Turquie et en Allemagne. Les noms des destinataires choisis parmi le personnel des établissements figurent sur ces envois.
[4] http://www.harunyahya.com
[5] Le prix de revient d’un tel livre par volume en France serait tel qu’il lui ferait atteindre, dans le circuit commercial normal, un prix de vente d’environ 400 euros.
[6] http://www.islamla.com
[7] Ce en dépit du fait que l’auteur ait publié un ouvrage négationniste, Soykirim Yalani (The Holocaust Hoax [La Mystification de l’Holocauste]), voir National Union Catalog : Soykirim yalani : Siyonist-Nazi isbirliginin gizli tarihi ve « Yahudi Soykirimi » yalaninin icyuzu / Harun Yahya. Istanbul : Alem, c.1995.
[8] L’ouvrage ne comporte par ailleurs aucune mention de crédits photographiques.
[9] http://www.jesusreviendra.com
[10] www.harunyahya.com/fr/index.php

Élisabeth Roudinesco ou la philosophie saisie par la psychanalyse

Élisabeth Roudinesco, historienne, Directrice de recherche à l’université Paris VII, est Chargée de conférences à l’École pratique des hautes études (IVème. Section).
Michel Rotfus est professeur de philosophie au Lycée international Honoré de Balzac, Paris 17ème.


Michel Rotfus : Depuis 1973, les programmes officiels d’enseignement de la philosophie en classes terminales font figurer l’inconscient dans la liste des notions, et Freud dans celle des auteurs. Vous utilisez cela comme un argument de fait pour dire qu’on peut considérer désormais que la psychanalyse fait partie de la philosophie, et que c’est évident. La preuve, c’est qu’elle est enseignée dans les programmes de philosophie. Ce raisonnement circulaire n’explique pas la relation privilégiée qui s’est nouée entre elles deux. Or, dans Pourquoi la psychanalyse ? vous dites que: «la France est le seul pays au monde où ont été réunies pendant un siècle les conditions nécessaires à une intégration réussie de la psychanalyse dans tous les secteurs de la vie culturelle» (1*) . Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par là et que vous nommez «l’exception française»? Ne peut-on pas trouver un éclairage sur cette relation de ce côté-là ?

Élisabeth Roudinesco : Je suis d’accord: j’ai énoncé un paradoxe et vous avez raison de me le retourner. Si Freud est enseigné, c’est d’abord parce que ça a été une décision de le mettre au programme. On pourrait l’en retirer que la proposition n’en resterait pas moins vraie: l’œuvre de Freud est philosophique. C’est en soi une très bonne décision de l’avoir mise au programme. Mais ça n’est pas un hasard que ça ait eu lieu en France. C’est le seul pays au monde où l’œuvre de Freud a été commentée, et avec enthousiasme, d’abord par les écrivains, puis par les philosophes: c’est le monde de la culture qui l’a reçu. Il faut distinguer deux époques.

Dans la première, Freud est accueilli en France par les surréalistes, mais aussi par la Nouvelle revue française , Gide. Et même si Breton était un élève de Janet et que sa notion d’inconscient n’était pas freudienne, c’est vers Vienne et vers Freud que ce sont tournés les regards des écrivains. Puis ce sont les philosophes qui s’intéressent à lui: Politzer, Lefebvre; tout le groupe de La Recherche philosophique . Les phénoménologues aussi : Koyré, Kojève et même le premier Sartre. Dès ce moment-là, l’œuvre de Freud fait effraction. Ce sont aussi Bataille, les revues Arguments, le Minotaure, et toutes les revues littéraires, anthropologiques sociologiques, tous ces groupes qui mettent l’œuvre de Freud au centre de leurs préoccupations. En outre commencent les débats avec les communistes et les marxistes : même si ceux-ci rejettent la psychanalyse, il y a débat. D’une façon générale, la réception de l’œuvre de Freud en France se fait dans le débat et la réflexion critique. Alors qu’en 1926, en France, se crée la première société psychanalytique placée sous l’égide de l’ International Psychoanalytical Association (IPA), créée par Freud, les littéraires et les philosophes abordent un tout autre Freud, parce qu’ils le font de façon critique.

Dans la deuxième période, après 1945, ce sont nettement les philosophes qui s’intéressent à Freud. Les écrivains du Nouveau Roman sont indifférents, voire hostiles à son œuvre alors que les phénoménologues continuent de s’y intéresser. À commencer par Sartre qui s’est toujours situé par rapport à la question freudienne, mais aussi Merleau-Ponty, quoique de façon latérale.

Parallèlement, toute une partie du monde psychiatrique français est sensible à l’œuvre de Freud: ceux qui sont marqués par la phénoménologie comme Minkowski. Ceux aussi qui sont ouverts au mouvement surréaliste. Déjà Henri Ey comme les partisans de la psychothérapie institutionnelle étaient sensibles à l’interrogation philosophique. Tout ce milieu était prêt à recevoir un autre Freud.

Puis dans les années 60, vient toute une génération pour laquelle l’œuvre de Freud va être présente ou centrale et dont nous sommes les héritiers : Canguilhem, Foucault, Derrida, Lyotard, Deleuze. Mais aussi, dans le même temps, les anthropologues et en particulier Claude Lévi-Strauss. Il faut ici bien distinguer l’intérêt de ces intellectuels pour l’œuvre de Freud de leur aversion pour le mouvement psychanalytique, ses habitudes, son dogmatisme et ses rituels qui ressortissent à son organisation au niveau mondial. Dans ce contexte, Lacan va être une figure centrale, d’avant garde, et Foucault le dit très bien : sans lui, il n’y aurait pas eu cet intérêt des philosophes pour Freud. Dès 1950, alors même qu’il est encore peu connu, il relance le débat entre psychanalyse et philosophie. Il est le premier à réintroduire la philosophie allemande dans l’œuvre de Freud.

M.R. : Avec la réception de Lacan, les choses vont donc prendre un tour radicalement nouveau ?

É.R. : En effet. La deuxième génération, structuraliste, c’est-à-dire Foucault, Derrida, Lyotard, Deleuze, sera marquée par Lacan. Quand Foucault dira cette phrase extraordinaire que Sartre et Lacan sont nos deux contemporains alternés, il a raison : l’un c’est la philosophie du sujet, l’autre celle de la structure. C’est d’ailleurs sur cela que repose mon livre (2*). Pendant tout un temps, celui de son enseignement oral, Lacan est ignoré : il n’est connu que d’un cercle restreint au-delà duquel on ne le comprend pas bien. Ceux qu’il admire, Merleau-Ponty, Jakobson, Lévi-Strauss, Canguilhem, le tiennent pour peu de choses et ça l’a désespéré. Mais en 1966, alors qu’il a 65 ans, les Écrits sont publiés. Du jour au lendemain, c’est un best-seller, comme Les mots et les choses , au même moment. On est dans une tout autre génération, qui est la mienne. Et cela je le sais pour l’avoir vécu : à cette époque-là, j’ai 22 ans, et je connaissais Lacan dans la vie parce qu’il était un ami de ma mère qui était elle même psychanalyste. Au fond, ça ne m’intéressait pas beaucoup. Je faisais partie de la « famille » mais je n’allais pas à son séminaire qui était perçu comme un truc de médecins. Étudiante en Lettres, je me suis mise à lire Foucault, Althusser, Derrida. Mais Freud pas du tout. La publication des Écrits , je peux en témoigner, sort Lacan du milieu psychanalytique : avec ce livre-là, on découvre un autre Lacan, mais aussi un autre Freud qu’on se met à lire ou à relire autrement. Tout d’un coup, on découvre une œuvre qui compte philosophiquement.

À ma connaissance, ce phénomène est unique au monde. Dans tous les autres pays, la voie intellectuelle est passée par autre chose que par la philosophie : dans les pays anglo-saxons, ce sont essentiellement les écrivains qui se sont intéressés à la psychanalyse. Aux États-Unis, ce sont plutôt les cinéastes. Les écrivains aussi, mais à partir de 1945, tout Hollywood est marqué par la culture freudienne. Dans les pays latino-américains, outre les mouvements d’ « Art Nouveau », équivalents du surréalisme, marquée par le désir du lien entre les cultures latino et européenne, la philosophie est éclectique et se nourrit de tout ce qui vient d’Europe ; dont la redécouverte de l’aspect philosophique de Freud à travers Althusser. En Allemagne, c’est encore autre chose: dans la reconstruction de l’après-nazisme, l’École de Francfort se reconstitue. Adorno et Horkheimer ont été profondément freudiens dans l’entre deux guerre, mails ils ont été les seuls. Pour l’ensemble, leur influence reste limitée au milieu philosophique allemand. Plus tard, l’intérêt pour l’œuvre de Freud va être relancé par la French Theory : Lacan, Foucault, Derrida, Deleuze, Althusser.

M.R.: En France, donc, la philosophie a noué un rapport privilégié avec l’œuvre de Freud. Pourtant cette situation n’est pas dépourvue d’ambiguïté ni d’ironie si l’on songe à la critique sévère que Freud adresse à la philosophie, assimilée à une vision du monde, Weltanschauung dépourvue du caractère ouvert que revendique Freud pour sa théorie, fondée sur la recherche, et admettant le doute et le réexamen. Si l’on songe aussi à son hostilité nettement affirmée contre la philosophie, fabricatrice de visions du monde ?(3*). Cette question est-elle close ?

É.R. : La question n’est jamais close pour la bonne raison que les choses « reviennent », non pas à l’identique mais sous d’autres formes. Au sens où Derrida, recourant à Freud d’ailleurs, réfléchit sur une pensée qu’on croyait morte, ou écartée et qui revient : celle de Marx (4*). Freud a écarté la dimension philosophique en effet, parce que son modèle était la science. Il a d’abord voulu calquer la psychanalyse sur les sciences biologiques, et précisément sur l’évolutionnisme darwinien en rêvant de faire de la psychanalyse une science de la nature. Mais en même temps, très vite, il a abandonné ce modèle. Il a été tiraillé entre ce désir de scientificité, et la philosophie qui en a été le repoussoir. Tantôt il considérait la philosophie comme un système paranoïaque, tantôt, elle le fascinait. Je rappelle que dès le début de sa vie intellectuelle, alors étudiant admiratif de Brentano, il avait voulu être, lui-même, philosophe. Il était imprégné de philosophie, quoiqu’il en ait dit et qu’elle que soit la force avec laquelle il s’en est défendu. Je crois que Freud, de ce point de vue-là s’est profondément trompé. Non pas en privilégiant la question de l’autonomie de la psychanalyse, mais en imaginant qu’elle se situerait du côté de la science et des sciences dures. Cela ne s’est pas fait : dès que les sciences dites humaines basculent du côté des sciences dures, elles perdent leur âme. Et c’est tout le problème de la psychanalyse: elle n’est pas une médecine et si elle veut le devenir, elle est ridicule. Elle n’est pas une philosophie, et si elle veut le devenir, ça ne va pas. La psychanalyse comme la sociologie, l’anthropologie, doit avoir une autonomie à l’égard du prétendu modèle de la scientificité des sciences expérimentales.

Donc le débat n’est jamais clos: chaque fois qu’il y a un intérêt commun entre psychanalyse et philosophie, les deux progressent. Chaque fois que le débat a lieu avec les sciences dures, on assiste à une régression.

M.R.: La psychanalyse est fortement identifiée, par son noyau théorique, conceptuel, qu’est la métapsychologie . Si on accepte la définition deleuzienne de la philosophie comme productrice de concepts, alors elle est éminemment philosophique. Mais en ne privilégiant d’elle que cette dimension, ne risque-t-on pas de lui amputer quelque chose d’essentiel en la coupant de la clinique ? Et en articulant les deux, n’a-t-on pas affaire à un curieux objet : théorie à caractère philosophique, méta philosophique, ou quelque chose comme ça, qui aurait un statut très particulier et qui serait fondé sur une pratique propre ?

É.R. : Je suis parfaitement d’accord et Freud en était très conscient. Mais il disait très clairement que le jour où la clinique tuerait la recherche, il n’y aurait plus de psychanalyse. En ce sens que s’il n’y avait pas d’avancées théoriques pures, indépendamment de la clinique dans une réflexion qui s’articulerait aux autres sciences — dont les sciences humaines (ce que nous nommons aujourd’hui ainsi) —, il n’y aurait plus de psychanalyse du tout. Autrement dit, cette discipline a une partie médicale, une thérapeutique, qui est la clinique, et c’est là son drame. Mais c’est comme ça : elle est aussi faite pour soigner des gens, c’est une médecine de l’âme. Mais si elle n’est qu’une médecine de l’âme, alors elle n’est qu’une psychothérapie. Avec une conscience nouvelle, certes, mais elle reste un outil thérapeutique. Or elle est bien plus que cela. Et c’est l’ambivalence terrible de cette discipline, qui sera toujours fragile parce qu’assise sur des domaines différents. L’histoire montre quelque chose de tragique sur la psychanalyse sur quoi je me suis toujours interrogée : plus elle évolue professionnellement, plus il y a des
psychanalystes, plus elle s’étend avec ses associations et ses règles, plus elle bascule vers une pure activité clinique, thérapeutique, et plus les psychanalystes perdent alors toute emprise sur le champ du savoir. Ils cessent d’être des savants et des intellectuels pour devenir des thérapeutes. Et des bons, de haut niveau, probablement les meilleurs. Ce qui est très honorable. Et avec des avancées incontournables aujourd’hui, par exemple en pédopsychiatrie avec les travaux de Mélanie Klein et de Winnicott, ou bien sûr les perversions, sur la psychose.

Même si le « connais-toi toi-même » socratique n’est pas la même chose et nous le savons, il y a aussi tout cet aspect qu’on trouvait présent dans les vieilles Écoles philosophiques, et qui incluait la dimension thérapeutique. Il y a eu une « pharmacie », un pharmakon philosophique qui a eu tendance à disparaître en même temps que la médecine s’est séparée de cette dimension philosophique pour devenir « scientifique ». Dans nos sociétés, la thérapeutique est devenue prégnante, et plus la demande thérapeutique augmente, plus la psychanalyse s’instrumentalise au service d’une simple psychothérapie. Tout le champ de l’interrogation théorique bascule du côté des chercheurs en histoire, en littérature, en philosophie et du domaine savant, tandis que la partie doctrinale de la recherche cesse d’être la propriété du domaine psychanalytique qui se dogmatise dans des écoles professionnelles et qui se rétrécit. C’est un mouvement que je qualifierais à mon grand regret d’inéluctable, parce que ça s’est produit partout. Nous en sommes là, aujourd’hui, sauf en France: les meilleurs travaux sur la psychanalyse sont faits par des gens qui ne sont pas psychanalystes, qu’ils aient été ou non analysés . Osons le dire et disons le bien.

M.R.: Comment aborderiez-vous ce double aspect de l’œuvre de Freud, la métapsychologie et la clinique, dans le cadre d’un enseignement philosophique en classe terminale, qui est, en fait, un enseignement inaugural?


É.R.
: Ce qui est fascinant avec Freud, c’est qu’en effet, on a les deux aspects. C’est très différent avec les psychologues de sa génération comme Janet qui était pourtant philosophe de formation. Entre les Études sur l’hystérie et l’ Interprétation des rêves , la clinique et la doctrine, j’aurais tendance à choisir le deuxième. Même si certains textes comme les Cinq leçons permettent de concilier les deux.

M.R.: Et concernant la spécificité de Freud ?

É.R. : Il ne s’agit pas de déclarer simplement et de façon dogmatique que Freud a fait rupture et qu’il n’y a qu’à le croire. Et pour l’expliquer à des élèves d’une classe de philosophie, je dirais qu’à la différence de tous les autres psychologues de son époque, il a ramené les phénomènes psychiques et chacun d’entre nous à la culture grecque, à la tragédie, et à Œdipe . À Œdipe de Sophocle. Non pas à un Œdipe psychologisé (on nous a fait le coup de la famille oedipienne et Freud aussi l’a fait, et en cela, il est impardonnable), mais à Sophocle. Le geste fondateur, a été de ramener chaque sujet, avec son histoire singulière, son intimité, ses petits problèmes de cœur et de famille, aux grandes tragédies de l’humanité. Aucun psychologue de cette époque n’a eu l’audace de ramener l’histoire d’Œdipe ou celle d’Hamlet à une petite affaire privée. Et cela, me paraît plus important que la métapsychologie. Je m’en suis expliqué dans le dialogue avec Derrida(5*), je ne défends la métapsychologie que contre la psychologisation. Là, en effet, il faut cet appareil conceptuel parce que sinon, il n’y a pas de différence avec les psychologues. Mais toute la force de Freud, c’est moins la métapsychologie que de ramener toute la clinique aux grandes œuvres de l’histoire de l’humanité, d’avoir ramené le sujet dans le tragique de l’histoire. D’où l’importance de Totem et tabou , l’ Interprétation des rêves, L’avenir d’une illusion , et Malaise dans la culture . Et là on est bien dans un enjeu philosophique : la confrontation du sujet à son destin. Dans une classe de philosophie, on doit pouvoir se permettre d’opérer les rectifications critiques nécessaires à l’égard des vulgarisations abusives de psychologie de bazar faites par un psychanalyste qui leur explique à la télévision ce qu’est le complexe d’Œdipe.

M.R.: Justement, dans vos livres, vous opposez l’homme tragique à l’homme comportemental. Or bien des élèves ont une croyance »spontanée » dans le rôle prépondérant des déterminismes biologiques comme dans celui des conditionnements de toutes sortes. Le professeur de philosophie, n’a-t-il pas là un rôle particulier à jouer en montrant ce qui différencie et oppose ces deux modèles de l’humain et la complexité des enjeux ?

É.R. : Ce qu’a montré la psychanalyse, c’est la singularité d’une expérience subjective qui place l’inconscient, la mort et la sexualité au cœur de l’âme humaine. L’inconscient freudien repose sur ce paradoxe d’un sujet libre qui a perdu la maîtrise de son intériorité, qui selon la formule que vous utilisez certainement, n’est plus « maître dans sa propre maison. »(6*) . Le sujet freudien est libre, doué d’une raison qui vacille à l’intérieur d’elle-même. Il est un être parlant, capable d’analyser la signification de ses rêves, de se remémorer et d’explorer sa subjectivité, de s’affronter au refoulement et au conflit interne, de travailler son déterminisme inconscient pour s’en émanciper. Il n’est ni la machine comportementale des psychologues, ni l’homme neuronal des biologistes porteur d’une mémoire génétique.

Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui, au moment où la psychiatrie devient essentiellement une pharmacothérapie, et où les nouvelles thérapies comportemantalo-cognitivistes se développent, on voit un attrait grandissant pour le bouddhisme et la méditation transcendantale. Toutes sortes de choses a-théoriques. Mais qui regardent tout de même la classe de philosophie, non? Ou qu’on peut regarder en les examinant pour ce qu’elles se donnent, comme des solutions possibles au malaise existentiel, remplaçant à leur manière les anciennes philosophies qui proposaient leur pharmakon.

Le mouvement historique actuel, qui se radicalise, tend à transformer de plus en plus les hommes en objets. La société devient dépressive en refusant toute idée de culpabilité, de désir, de conscience, d’inconscient. C’est-à-dire de subjectivité. Il reste alors l’individu, mesurable dans ses agissements, dans ses réussites ou ses échecs qui sont quantifiés, comme on quantifie ses traumatismes, pour n’avoir plus à s’interroger sur leur origine. Ou alors pour expliquer comment, par exemple, les variations de sérotonine permettent enfin de comprendre la cause exclusive du suicide (7*). Pour ces esprits « scientifiques » on dispose là de la clé de la compréhension de la dépression qui ne serait due qu’à une baisse de l’activité de la sérotonine. Ainsi, croient-ils, la logique chimico-biologique amène enfin dans la lumière de la compréhension rationnelle les obscurités de cet acte foncièrement humain. Le tragique de la mort de Cléopâtre, de Socrate, de Werther, ou d’Emma Bovary est ramené à l’effet d’une simple molécule. Et les travaux sociologiques, historiques, philosophiques, littéraires ou psychanalytiques, de Durkheim à Maurice Pinguet (8*) sont enfin renvoyés à la préhistoire du savoir scientifique (9*), gouvernement du corps et de l’esprit par une politique qui érige la biologie en système totalisant ?

M.R. : N’est-on pas aussi, en lien avec cela, devant l’émergence d’un nouveau paradigme, celui de la dépression, qui vient se substituer à celui de l’hystérie, corrélatif de l’homme tragique ?

É.R. : Tout se passe comme si cette chose-là, le bio-pouvoir, tendait de plus en plus à s’installer. Comme si la rébellion, voire la subversion devenait de plus en plus illusoire remplacées par un enfermement sécuritaire, par le conformisme et l’hygiénisme. Cette nouvelle barbarie se manifeste par une tristesse de l’âme et l’impuissance du sexe. Face aux dépressions qui prolifèrent dans nos sociétés démocratiques, le renoncement à explorer l’inconscient découle ainsi d’un véritable processus psychologique de normalisation. La dépression est une entité molle, aux contours nosologiques mal définis (10*). Elle est un corollaire de l’abandon de la lutte constitutive de la liberté dans nos sociétés démocratiques modernes.

Le déclin de perspective révolutionnaire conduit à rechercher dans les « camisoles chimiques » le changement de comportement subjectif. L’ « homme nouveau », lisse, évite ses passions. Les succès de la pharmacologie engendrent ainsi de nouvelles aliénations. La régression de la psychanalyse est liée à l’idée que toute rébellion deviendrait impossible, et la pharmacologie devient l’outil indispensable des sociétés démocratiques.

Un indicateur permet de mesurer l’impact de cette mutation, qui est mondiale : l’évolution du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux , ( DSM ) (11*). Dans sa première version, élaborée en 1952 par l’ American Psychiatric Association , il tenait compte des acquis de la psychanalyse et de la psychiatrie dynamique (12*) qui avait intégré comme moyen de traitement, la dimension relationnelle intersubjective, défendant l’idée que les troubles psychiques et mentaux relevaient pour l’essentiel de l’histoire inconsciente du sujet, de sa place dans la famille, et de sa relation à l’environnement social. Avançons à grandes enjambées. Où en sommes nous aujourd’hui ? Après plusieurs révisions successives et dans son état actuel depuis 94, le DSM fait mondialement autorité, adopté par l‘Association mondiale de psychiatrie, fondée par Henri EY en 1950, puis par l’OMS et, même s’il faudrait pouvoir expliquer tout cela longuement et en détail, disons que la psychiatrie est ramenée dans le champ d’une médecine bio-physiologique excluant toute référence à la subjectivité.

Tout cela semble nous éloigner de la classe de philosophie. Et pourtant ! Cette évolution de la psychiatrie est corrélative de l’essor de la psychopharmacologie. La psychiatrie délaisse le modèle nosographique (13*) au profit d’une classification des comportements. La psychothérapie est réduite à une technique d’effacement des symptômes. Le médicament répond toujours à un état symptomatique : qu’il s’agisse d’angoisse, d’agitation, de mélancolie, ou de simple anxiété, c’est la face visible du mal qui va être traitée, ce qui permet d’éviter d’en rechercher les causes. L’efficacité pragmatique se substitue à l’investigation de l’efficacité symbolique. Le patient est orienté vers une position de moins en moins conflictuelle, et donc de plus en plus dépressive. À la place des passions le calme, à la place du désir, l’absence du désir, à la place du sujet le néant, à la place de l’histoire, la fin de l’histoire. Autre façon de prétendre atteindre l’ataraxie des Anciens, ou de tendre vers le souverain bien. Autre façon aussi de revisiter une bonne partie du programme de philosophie !

M.R.: Derrière cette autre figure possible de l’humain au psychisme naturalisé, on voit se profiler les critiques actuelles, pour certaines virulentes, de la psychanalyse. Certaines d’entre elles méritent-elles selon vous figurer à la suite des critiques désormais classiques, comme celles de Popper ou de Wittgenstein ?

É.R. : Non! Parce que ces « critiques » relèvent de la haine, et d’une haine de procureurs dans un procès à charge. Ces auteurs cherchent dans les textes le moyen d’abaisser le texte. Je préfère m’en tenir aux critiques faites par les philosophes, même les plus dures : c’est bien plus intéressant d’étudier Deleuze ou Derrida qu’Adolf Grünbaum ou Mikkel Borch-Jakobsen qui écrivent des sottises (14*). Il y a vingt ans, Borch-Jakobsen écrivait des choses intéressantes, en montrant que Freud, tout au début n’était pas né ex nihilo. Il montrait ses sources. Mais son évolution est semblable à celle qui a fait passer de Furet à Stéphane Courtois pour l’histoire de la Révolution française et du communisme : l’histoire de toute une génération qui a cru à une idée a été rabattue sur le stalinisme. Les livres de Borch-Jakobsen depuis 15 ans ne sont qu’à charge et en deviennent mensongers. Lui et Grünbaum connaissent parfaitement le corpus freudien et ils le lisent de cette façon très moderne qui s’appelle le délire d’interprétation. C’est cette méthode d’interprétation qui finit par faire dire à un texte le contraire de ce qu’il dit. Le commentaire est une très bonne chose quand c’est fait, par exemple par Derrida. C’est même extraordinaire, parce que ça vous fait retravailler le texte. Mais avec ces deux-là, on ne voit plus le rapport entre le commentaire et le texte. Et pourtant, reprocher à un auteur de ne pas être ce qu’on aurait voulu qu’il soit, ça peut donner des chefs d’œuvres. Quand André Breton reproche à Freud de ne pas être André Breton, ça donne quand même Nadja .


M.R.:
Par exemple quand Grünbaum reproche à Freud de ne pas avoir conservé le modèle neurophysiologique.

É.R. : Oui, et ça a donné quelque chose de très pauvre. Il aurait été plus intéressant de s’interroger sur la raison de savoir pourquoi. Si c’est pour dire que l’œuvre de Freud s’arrête en 1895, c’est à dire au moment où elle commence, moi je veux bien (15*) … mais alors il faut faire autre chose dans la vie…Plutôt que de reprocher à Freud l’abandon de ce modèle, sans se demander pourquoi il l’a abandonné, pour ensuite en faire un faussaire ? Parce que tout de même, Grünbaum finit dans son livre par accuser Freud de toutes les turpitudes possibles et inimaginables, tout en étant fasciné.

Je crois que cette haine est très particulière. Je m’intéresse beaucoup à la haine. Dans mon dernier livre , la caractéristique des philosophes dont je parle, c’est la détestation dont ils ont été l’objet, Canguilhem peut-être mis à part. Le sommet de la haine et de la détestation, on peut croire que c’est Marx, mais c’est Freud. L’objet absolu de la haine, c’est le marquis de Sade mais cela, il l’ a absolument voulu. Cet être incroyable a, par sa perversion et son aversion de la loi, érigé sa vie et son œuvre dans le but de faire horreur. Que Sade provoque une telle détestation, c’est voulu par lui-même. Il se pose en rebut abject de l’humanité. Mais en revanche, je trouve très intéressante la question de savoir pourquoi Marx et Freud ont été tellement haïs ; en même temps que je trouve inimaginable cette haine même. Marx encore, on peut parvenir à comprendre cette façon rétroactive de lui reprocher, non pas le Goulag, mais quelque chose de l’idée communiste qui ne marche pas et qu’il faut réviser, puisqu’il y a une répétition, puisque la Révolution s’est quand même terminée dans la Terreur. On peut vouloir rester révolutionnaire mais il faut savoir où on va si on n’arrête pas la révolution. C’est-à-dire vers ce passage par la mort, pour renaître. Et ça, c’est une vraie question.

Mais dans le cas de Freud, et c’est une autre vraie question, passionnante et d’une autre nature, cette haine n’a aucun besoin pour exister et se déchaîner que son objet soit réel. On invente un massacre, l’équivalent d’un goulag dont on n’a pas la moindre trace, la moindre preuve ; et on reconstruit les textes, on les falsifie, on glose. C’est une haine qui rend, d’une certaine manière, inventif.

Ainsi, dans Le livre noir de la psychanalyse Freud est traité de menteur, faussaire, dissimulateur, plagiaire, propagandiste, père incestueux, mais aussi de tyran autoritaire qui a trompé le monde entier avec une doctrine fausse. La plupart des autres grands représentants de la psychanalyse, Mélanie Klein, Anna Freud, Jacques Lacan, Françoise Dolto, sont tout aussi maltraités. Dans un texte mal écrit, mal ficelé, et à coups d’affirmations péremptoires, fausses et sans fondements. Les mouvements psychanalytiques sont dénoncés comme des lieux de corruption et les analystes comme des criminels, responsables de la mort de 10 000 toxicomanes en France, pour avoir prétendument contribué à empêcher la diffusion des traitements de substitution. L’ouvrage est d’autant plus pervers que, en dehors de ses cinq principaux signataires — une éditrice, un historien et trois thérapeutes comportementalistes violemment anti-freudiens — il inclut également des auteurs dont les articles peuvent être des critiques de la psychanalyse ou de Freud, mais qui n’ont rien à voir avec cette position ultra destructrice et qui à leur insu, ont peut-être servi de caution à l’entreprise. Ce n’est pas un livre scientifiquement sérieux, c’est un réquisitoire fanatique qui se situe dans la tradition de l’école dite « révisionniste »(16*) .

M.R.: Il n’est pas possible d’aborder comme un ensemble homogène, les différentes critiques tournées contre Freud et la psychanalyse. Comme vous venez de le dire, ils n’ont pas tous également le même degré de sérieux ou d’intérêt. Frank Sulloway, c’est encore autre chose ?

É.R. : Effectivement, ils sont différents entre eux. Frank Sulloway a fait un travail remarquable (17*) et qui est une référence. On l’a fait rééditer chez Fayard, avec une préface de Michel Plon. Je ne partage pas l’idée que Freud est resté un « biologiste de l’esprit ». Mais quel travail, quelle érudition! Si on le lit bien, on voit qu’il n’est pas, dans ce livre, un anti-freudien violent. Le problème est que le même Sulloway, après ce livre-là, a dérapé totalement.

Comme caché au milieu de tous ces gens dont nous venons de parler, très différents d’eux, il y a Jacques Benesteau (18*). Le livre est préfacé par Jacques Corrazé. Tous les deux sont dans la mouvance du Front national et du Club de l’Horloge. Benesteau vient d’être débouté d’une plainte en diffamation qu’il a déposé contre moi à la suite de la publication dans les Temps modernes d’un article dans lequel j’avais relevé des passages qualifiés d' » antisémitisme masqué « (19*). Deux auteurs du Livre noir — Cottraux et Van Rillaer avaient fait l’éloge de ce livre à plusieurs reprises.

M.R.: Et certainement d’autres encore. Ou bien ils sont ignares, stupides et aveugles, ou bien ils partagent la même sensibilité. Dans tous les cas de figure, c’est inexcusable. Mais restons-en là.

Dans votre dernier livre, auquel cette querelle anti freudienne a fait de l’ombre, vous réunissez la plupart de ceux à qui vous avez fait référence dans notre entretien, et auquel vous consacrez, à chacun, un chapitre : Canguilhem, Sartre, Foucault, Althusser, Deleuze, Derrida. À qui vous rendez aussi un hommage. C’est tout à la fois, un livre de témoignage, d’amitié et de combat. À la fin de votre entretien avec Derrida, vous faites référence à l’idée de Ferenczi qui voulait fonder une Société des amis de la psychanalyse et Derrida la reprend à son compte. En lisant Philosophes dans la tourmente , j’ai eu le sentiment que vous même accepteriez de vous reconnaître comme « amie de la philosophie » ou plutôt de ce quelque chose de commun que ces philosophes, ont en partage, dans leurs différences.

É.R. : « Amie des philosophes », pourquoi pas ? ce qui signifie aussi une liberté dans l’engagement, et la possibilité d’un retrait nécessaire à la critique. Ma relation à ces philosophes, avant de devenir une relation d’ « amitié », est d’abord celle qui me lie à des « parents terribles ». Il y a longtemps que je voulais les réunir. Après la mort de Derrida, alors que j’avais déjà écrit la plupart de ces textes, j’ai voulu rendre hommage à tous ceux qui avaient marqué ma vie.

J’ai écrit ce texte sur Althusser, qui lui, est inédit. Ça faisait longtemps que je voulais écrire sur le sottisier psychanalytique qui avait été produit sur lui avant et après sa mort. En rendant cet hommage à ces personnes et ces philosophes aussi divers, je voulais, par certains côtés, parler aussi de ma propre division interne, puisque je suis divisé entre Canguilhem d’un côté et Derrida de l’autre. Ils ne se ressemblent pas du tout. J’ai été marquée par toute cette histoire qui est celle d’un conflit. Vous avez remarqué que ces philosophes passent leur temps à se disputer entre eux, que personne n’est d’accord. Et comme tous ceux de ma génération, je suis l’enfant terrible de « parents » qui ne cessent pas de se déchirer. Sur une période très concentrée, sur à peu près dix ans, aller suivre en même temps le séminaire de Deleuze, celui de Lacan, de Foucault, connaître Althusser et Derrida en même temps, c’est une aventure intellectuelle peu banale et redoutablement formatrice. Et tous ces gens qui ne sont jamais d’accord se sont tous confrontés à la question de la psychanalyse, de la psychologie, de l’engagement. Et ils sont aussi des écrivains. Et puis il y a ceux sur qui j’aurais aussi souhaité écrire, les envies auxquelles j’ai dû renoncer, rajouter Lyotard, et Simone de Beauvoir. Simone de Beauvoir parce que Le Deuxième sexe est un grand livre de psychanalyse. Beauvoir est la première à introduire les théories américaines sur la sexualité féminine. J’aurais voulu la faire dialoguer avec Lévi-Strauss. Ce qui fait que je trouve mon livre inachevé. Mais il faut bien conclure.

J’avais envie, dans cette époque un peu bête, conformiste, marquée par le cognitivisme, et par cette sottise barbare qui nous revient, de témoigner de cet héritage qui est de plus en plus actuel. On a vécu un moment étrange, bizarre : la parution de best-seller qu’ont été les Écrits , Les mots et les choses, Pour Marx, en 65 et 66 , philosophies au fond très universitaires, très sophistiquées. Aujourd’hui, Dits et écrits est lu de façon très limitée. On a l’impression que plus personne ne lit rien. Et Spectres de Marx qui est pour moi un très grand livre, fait comprendre que ça revient, que ça peut revenir sous d’autres formes. Spectres de Marx, spectres de Freud. La même idée peut être réinventée.

Canguilhem critique la psychologie en 1950…. Trente ans après il voit, avec justesse, la barbarie dans la neurobiologie. Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui, cognitivistes et philosophes de l’esprit (20*) s’en prennent à lui.

Foucault… Jamais la justesse de ses thèses ne s’est autant vérifiée. Quand il a fait la critique de Lacan, celle de la psychiatrie dynamique, on le trouvait extrémiste, on ne comprenait pas. Aujourd’hui, on le relit autrement : quand on voit ce qu’est devenu la psychiatrie, on se dit que Foucault nous donne les instruments les meilleurs pour critiquer le bio-pouvoir.. Les prisons ? Aujourd’hui, c’est bien pire.

Derrida, au début, je pensais qu’il était extrémiste avec sa façon de conduire la déconstruction, qu’il fallait préserver les bonnes vieilles fonctions symboliques de Lévi-Strauss et de Lacan. Mais il avait raison, absolument raison. Il a accompagné la modernité. Et il avait raison avant tout le monde sur ce qu’allait devenir le monde moderne. L’intérêt pour les animaux, les femmes, la déconstruction de la famille, des souverainetés… Je me dis que c’est avec ces philosophes, avec ce qu’ils nous apportent et dont ils ne se sont pas forcément rendu compte eux-mêmes, qu’on va retravailler ce qu’est en train de devenir le monde moderne. Que l’élite des jeunes intellectuels va s’en emparer pour permettre à toutes les révoltes et aux rébellions contre l’emprise des nouvelles barbaries de l’ère industrielle de ne pas se transformer en rebellions fictives baudrillardesques. Tout est encore indistinct : entrons-nous dans une « période sombre » dont parle Hannah Arendt, ou dans une de celle où, comme l’a fait Canguilhem, peut se manifester un esprit de résistance et la capacité de savoir dire NON ? L’avenir le dira.

  • 1 Pourquoi la psychanalyse? Éd. Fayard, (1999), p. 130
  • 2 Philosophes dans la tourmente , Fayard, 2005
  • 3 Dans son texte «  Sur une Weltanschauung « , XXXVème des Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse (1932), Gallimard, Folio-Essais, (1984), pp.211 à 243, Freud la définit comme « une construction intellectuelle qui résout, de façon homogène, tous les problèmes de notre existence à partir d’une hypothèse qui commande le tout, où , par conséquent, aucun problème ne reste ouvert, et où tout ce à quoi nous nous intéressons trouve sa place déterminée ». Par exemple: « Je suis hostile à la fabrication de vision du monde » Inhibition, symptôme et angoisse , (1926) P.U.F. (1968)
  • 4 Spectres de Marx , Éd. Galilée, 1993
  • 5 Jacques Derrida / Élisabeth Roudinesco, De quoi demain…Dialogue . Fayard/Galilée, 2001
  • 6 S. Freud, « Une difficulté de la psychanalyse », 1917, in L’inquiétante étrangeté , Gallimard, 1985
  • 7 La sérotonine est une substance aminée produite par le tissu intestinal et cérébral. Elle joue un rôle de neuro médiateur dont l’activité est accrue par certains antidépresseurs
  • 8 Maurice Pinguet, La mort volontaire au Japon , Gallimard, 1984
  • 9 Sur cette question, voir É. Roudinesco, Michel Plon, Dictionnaire de la psychanalyse , Fayard 1997, article Suicide]. En procédant selon une même démarche réductrice, des généticiens croient expliquer l’origine de la plupart des comportements humains, baptisés « génétiques »: homosexualité, violence sociale, alcoolisme, schizophrénie.

    L’œuvre de Freud est indéniablement dans l’héritage du romantisme, et d’une philosophie de la liberté critique issue de Kant et des Lumières. Elle est la seule théorie à instaurer le primat d’un sujet habité par la conscience de son propre inconscient, ou par la conscience de sa propre dépossession. En cela, elle s’oppose à toutes les théories qui proviennent de la physiologie (inconscient cérébral) de la biologie (inconscient héréditaire), et de la psychologie (automatisme mental).

    M.R.: N’est-on pas devant une manifestation de plus en plus nette, de ce que Michel Foucault, nommait le «  bio-pouvoir « [[ M. Foucault, Il faut défendre la société , Cours du Collège de France, Gallimard, Seuil, 1976

  • 10 La nosologie est la discipline qui étudie les caractères distinctifs des maladies en vue d’une classification
  • 11 Voir Stuart Kirk et Herb Kutchins, Aimez-vous le DSM ? Le triomphe de la psychiatrie américaine , Synthélabo, 1998
  • 12 « On appelle psychiatrie dynamique l’ensemble des courants et des écoles qui associent une description des maladies de l’âme (folie), des nerfs (névrose), et de l’humeur (mélancolie) à un traitement psychique de nature dynamique c’est-à-dire faisant intervenir une relation transférentielle entre le médecin et le malade » . É. Roudinesco , Pourquoi la psychanalyse ? , Op. cit. p.43. L’auteur renvoie en note, pour de plus amples précisions, — comme elle le fait à de multiples occasions —, à l’ouvrage de H. Ellenberger, Histoire de la découverte de l’inconscient , Fayard , 1994
  • 13 La nosographie est la discipline qui s’attache à la classification et à la description des maladies
  • 14 Pour de plus ample développements, lire {Pourquoi la psychanalyse ? } Op. cit. et Pourquoi tant de haine, anatomie du Livre noir de la psychanalyse , Navarin Éd, 2005, où est examiné ce qui caractérise le Livre noir : d’abord un « coup » éditorial et non un travail collectif de chercheurs
  • 15 Il n’était pas possible, dans les limites de cet entretien, d’aborder toutes les questions soulevées et en particulier celle, classique, de la scientificité de la psychanalyse, réactivée par la croisade scientiste de certains de ces auteurs. On se reportera pour cela à Pourquoi la psychanalyse qui l’examine dans plusieurs chapitres
  • 16 Ce terme, rappelons-le, a été adopté par des chercheurs américains qui réclament une « révision » des concepts fondateurs de la théorie freudienne (il n’a rien à voir avec le négationnisme relatif aux chambres à gaz). Ils ont entrepris la critique systématique de l’œuvre de Freud, qu’ils considèrent comme un plagiaire et un mystificateur. Ils vont bien au-delà de la critique et visent à montrer que la psychanalyse est une imposture. Ses partisans ont fini, à cause de leurs excès, par être marginalisés outre-Atlantique, après avoir voulu faire interdire, en 1996, une grande exposition sur Freud à Washington. Il faut comprendre ici que le terme révisionniste est synonyme de destructeur de la psychanalyse
  • 17 Freud, biologiste de l’esprit, Fayard , 1998. Ce livre examine toutes les théories sur la sexualité dont Freud s’est inspiré tout en s’en différenciant
  • 18 Mensonges freudiens. Histoire d’une désinformation séculaire . Sprimont, Mardaga
  • 19 Les Temps Modernes , juin 2004. É. Roudinesco : «  Le Club de l’horloge et la psychanalyse : chronique d’un antisémitisme masqué « .
    On pourra compléter la lecture de cet article par la revue de presse qui rend compte du procès intenté par J. Benesteau et par le Club de l’Horloge à É. Roudinesco, en se reportant à Libération (14/04/2005); Le Monde (15/04/2005); L’Humanité (18/04/2005)
  • 20 Daniel Andler, Que faire des sciences cognitives ? L’exemple de la conscience. in: Les connaissances et la pensée , ouvrage collectif, 4ème colloque de l’Acireph, oct. 2002. Ed. Bréal 2003, p.65-96.
    Voir aussi le dépassement de Canguilhem que propose Pascal Engel dans Philosophie et psychologie , (1996) Gall., coll. Folio essais, pp.9-25 et 400- 417

Psychothérapie relationnelle

Ce texte s’appuie sur un article où Jean-Michel Fourcade mettait à jour la problématique qui se révélerait celle du débat lors des rencontres ministérielles de 2006, opposant la rationnalité procédurale de l’université qui n’en veut point connaître d’autre, à la nature ontologique du savoir dispensé dans les Écoles de formation de psychothérapeutes relationnels (certaines se réclamant de la multiréférentialité).

Par multiréférentialité nous désignerons un espace articulant de diverses façons plusieurs disciplines psychothérapiques, référées aux fondements de la psychothérapie relationnelle. Ce concept, mentionné ici pour mémoire, sera traité ailleurs. C’est à une réflexion sur la psychothérapie relationnelle qu’est consacré cet article, dans le cadre de laquelle donc se situe la problématique de la multiréférentialité (voir ce terme à au Glossaire et à la Foire aux questions, où sont exposés des points de terminologie).

Pour clarifier la question, nous appuyant sur l’article princeps de J-M Fourcade, « Quatre modèles heuristiques« , nous distinguerons ici trois modèles épistémologiques, ordonnant le champ qui nous concerne.

Modèle 1 — sciences expérimentales

Dans cette répartition, le modèle 1 caractérise les sciences expérimentales telles que les a théorisées Claude Bernard. C’est celui qu’on rencontre avec la psychologie expérimentale, comportementale, cognitiviste, et systémique. Un champ étant défini comme objet de savoir, on formule des hypothèses, dont un dispositif expérimental devra vérifier la validité. L’expérience, descriptible et répétable, fournira des résultats d’après lesquels sera validée la formulation d’une loi.

Pour ce qui nous intéresse, dans le cadre d’un tel modèle le dispositif est le suivant : un acteur observe un objet, sur lequel il agit, par prescriptions, et auquel il reste extérieur. Ainsi pratique le médecin, qui, à l’issue d’une consultation, prescrit un traitement.

La consultation peut constituer l’amorce d’un autre type d’espace, ce qui nous introduit au fait que dans ce domaine les modèles ne sont pas purs, ayant même (c’est ce qui nous amène ici) tendance à se combiner, c’est l’institution du cumul (question ardue et parfois tordue lorsque celui-ci n’est que partiel). Pourtant, les harmoniques humanistes dont la consultation peut s’enrichir, n’en altèrent pas radicalement son pattern spécifique.

Lieux d’enseignement de ce modèle 1 des sciences expérimentales : faculté de médecine, Centre hospitalo-universitaire.

Modèle 2 — statistique

Au second pli de l’éventail, le modèle 2 concerne la sociologie et la psychologie. Les statistiques y remplacent le dispositif expérimental classique. Même principe fondamental de l’observateur prescripteur, extérieur à l’objet de son savoir. Susceptible d’appliquer lui aussi un traitement. Le psychologue reçoit une formation qui appartient typiquement à ce modèle. Ses cinq années d’études universitaires le préparent, dans le domaine clinique, à administrer des tests, à pratiquer des diagnostics de personnalité, à conduire des entretiens de soutien ou d’urgence, pour une durée limitée.

Ces entretiens relèvent toujours de l’épistémè objectiviste. Avoir appris la technique de l’entretien dans un tel cadre ne constitue pas encore une compétence dans le domaine du psychothérapique, pas davantage que d’avoir observé des malades mentaux dans un service psychiatrique, ou d’avoir été confronté sans formation spécifique préalable aux patients d’un Centre médico psychologique. De telles expériences, même à l’occasion « supervisées », ne sauraient à tout le mieux constituer qu’une sensibilisation à une réalité à laquelle on n’a toujours pas été introduit.

Amorce de complexité ou simple zone de confusion, nous voici pourtant déjà dans du mixte : l’entretien du psychologue est réputé clinique. Spectaculairement, le vocable de clinique brouille la zone indéterminée qu’il désigne, et ce brouillage peut conduire à des confusions. Ce terme, que le psychologue partage avec la médecine, d’où il provient, et la psychanalyse, qui nomme ainsi depuis la médecine le terrain de sa pratique, présente une polysémie proliférante. Il organise une sorte d’espace à volonté entre le médical (modèle 1), le psychologique (modèle 2) et le psychanalytique – et par extension le psychothérapique relationnel (modèle 3). D’une vitalité bouillonnante, on devrait dire débordante, il expédie à l’heure actuelle des pseudopodes jusqu’à la sociologie et même les Sciences de l’Éducation. Raison de plus pour s’efforcer de bien le cerner.

Selon la définition classique, Greco distingue dans la clinique

1) avec Lagache une « psychologie en deuxième personne » marquant son inconciliabilité avec l’expérimentalisme ;

2) une « technologie concrète », et

3) une « méthode de recueil des observations comportant un aspect herméneutique ». Dans tous les cas un objet y est observé – fût-ce pour le découvrir. Nous évoluons dans un espace flou, où l’on peut prétendre à tout, à la condition logique que sous habillage diversifié ce tout relève en définitive de la méthodologie de l’extériorité objective.

De même que nous remarquions tout à l’heure que la consultation pouvait revendiquer une « dimension humaine » qui au mieux ne faisait que teinter l’entrevue avec le docteur (celui qui sait, concernant l’objet de la plainte) sans en altérer le principe épistémologique, on peut dire que la tentative de subversion du terme clinique ne saurait altérer radicalement le caractère observateur de l’observation, même participante, même heuristique, même ethnométhodologique.

Modèle 3 — deux sujets en relation

Ce n’est qu’une fois opéré le mouvement de bascule inaugurant le modèle 3, une fois ouvert l’espace de la relation comme fondement de la psychothérapie, que l’observation change d’âme. Ce qu’elle ne pouvait appréhender, sinon dans le sens où ça donne des appréhensions, devient le ressort de la méthode relationnelle, dans le cadre de laquelle l’observation, circulant cette fois entre deux sujets, se trouve épistémologiquement dénaturée, par l’apparition d’un processus où le savoir change de statut, où il n’y a plus, au sens précédent du terme, d’observateur et d’objet observé.

Pourtant la confusion entre ces différents niveaux reste constante, et l’exemple vient de loin, ou de haut, comme on voudra. C’est au même type d’imputation « flottante » que le Freud de la Traumdeutung, la signification des rêves , est devenu en France celui de la science des rêves , à l’occasion d’un glissement de type scientiste, alignant la psychanalyse sur la médecine, au titre d’une ambivalence constante chez celui à qui nous devons cependant l’éclatante contradiction épistémologique du modèle 3.

En effet celui-ci, qui fonda la subversion psychanalytique, stipule que l’objet du savoir c’est soi-même, mais qu’à partir d’un appareil psychique hétérogène comportant le double fond de l’inconscient, ce qui fait obstacle au savoir c’est encore soi. Si bien que c’est seulement par le biais de la relation à un professionnel de type spécifique, ayant déjà accédé à l’intelligence sensible du Je est un autre annoncé par le poète, que j’ai quelque chance d’accéder à moi comme sujet, cette instance d’abord incertaine, capable cependant de se considérer comme autrice de son histoire et responsable d’elle-même, dans le cadre de déterminations abordées lucidement.

Avec l’apparition d’un professionnel préalablement qualifié selon la même méthode, ayant personnellement parcouru une voie semblable à celle à laquelle il permet qu’on s’engage à son tour, nous nous trouvons tout à fait ailleurs, en présence d’un initiateur, qualifié comme passeur. Nous voici dans le domaine de l’initiation, au cours de laquelle de la catharsis, à l’issue d’une naissance nouvelle à soi, « restaure en l’homme (sa) créativité ».

Le principe de l’initiation opère par voie de transmission, entendue comme le processus qui voit du dialogue transmetteur s’effectuer à l’insu partiel des protagonistes, sur des canaux sensibles, corporels, transiter par l’oubli, pour ressusciter ultérieurement à la conscience de ses protagonistes — et particulièrement du destinataire venu effectuer le travail, finissant par communiquer avec l’intelligence sensible de celui qui sait se tenir là, présent en sa présence.

En fait, comme toujours en matière d’interlocution, la communication d’un contenu manifeste s’effectue sur la base d’un accord tacite au niveau infraliminaire des présupposés aux deux interlocuteurs.

Au cours de l’opération psychothérapique, nous assistons subliminairement à une sorte de métamorphose. Le récepteur à son insu se trouve embarqué dans une transformation lui permettant de recevoir et tirer parti d’un corpus de messages à l’intelligence duquel il accède processuellement. L’émission ayant lieu le plus souvent à la surprise des deux protagonistes, que le plus exercé des deux dégage, repère, mieux en principe, s’efforçant d’en fournir les indices à bon escient, au long d’un dialogue qui se joue souvent d’eux.

Un tel type de savoir, sensible — et amoureux par surcroît, car du transfert il aime emprunter les détours — diffère radicalement du modèle 2, celui relevant classiquement des sciences humaines, appliqué au champ de la psychologie.

À l’évidence avec ce nouveau modèle c’est la relation qui constitue le ressort de l’acquisition du savoir. Ce dernier devient affaire d’intersubjectivité. Plus d’observateur, ni de prescription, mais un double cheminement, une création entre deux sujets différemment mais également impliqués au cours d’une séance, non plus l’un soignant l’autre, l’ayant diagnostiqué de l’extérieur, mais l’autre, en question, entreprenant de prendre soin de lui, à partir d’un processus relationnel fait de penser-sentir, dans l’entre-deux duquel surgira de l’interprétation révélatrice d’inconscient. Ou bien la rencontre phénoménologique de l’autre en co-présence, dans la fraîcheur redécouverte de l’émerveillement du monde, selon l’univers de référence engagé.

Relevons au passage que le terme de soin que nous venons d’utiliser, revêt ici un tout autre sens que le médical. Nous voici dans le domaine inédit de la profession de santé non médicale.

Évidemment, l’acquisition d’un tel savoir de nature subjective, ne saurait s’effectuer selon un modèle de type 1 ou 2. Les deux seuls cependant que pratique l’Université. Où s’enseigne la psychologie. Et à l’occasion, nous l’avons évoqué, des éléments de psychothérapie, réduits au registre épistémique 2.

Notre Université actuelle ne dispose ni des moyens ni de l’ambition de proposer le modèle 3. Ayant connu au début des années 70 une brève flambée marquée de développement personnel aux temps confus et profus du Mouvement du potentiel humain , dans de rares départements gagnés par le Zeitgeist, qui s’est rapidement consumée, elle n’a pas su, pu ou voulu consolider et développer dans son cadre propre une approche de ce type.

Elle pourrait par contre s’associer à un tel projet, et lui insuffler son savoir-faire dans le domaine de la recherche. Loin de devoir s’opposer, les deux démarches — la transmission à caractère initiatique, dans une pratique étayée à une théorisation de qualité, et la recherche constituant la spécificité l’université — bénéficieraient de se compléter.

Le corporatisme virulent de nos universitaires néoscientistes interdit pratiquement une telle collaboration à l’heure actuelle. Dommage. Dommage pour les deux partenaires. Faisant de nécessité vertu les bonnes Écoles de formation à la psychothérapie relationnelle ont acquis l’expérience de sa transmission, et de fait elles en exercent présentement le monopole très honorablement. Il serait vain de nier cette réalité.

C’est déjà ce qui se s’observe dans un institut de formation multiréférentielle à la psychothérapie tel que le Cifp, dont l’histoire et le fonctionnement actuels servent de support à notre réflexion.

Certes par ailleurs l’université dispense depuis les années 70 du savoir psychanalytique, théorique, qui permet de devenir docteur en la matière (savoir de rang 2), mais encore une fois sans rapport direct avec la transmission 3 de la psychanalyse. Il s’agit d’un fait, notre université actuelle, terre d’élection de la théorie, de la critique et de la recherche, ne saurait par contre, telle qu’elle est organisée aujourd’hui, constituer directement en son sein un lieu d’ appren-tissage , mettant en place une transmission de rang 3.

Cette texture expérientielle-là, après s’être d’abord dispensée au seul lieu de pratique de la psychanalyse ou de la psychologie humaniste américaine se développe à présent, parallèlement bien sûr au déroulement du processus d’une démarche personnelle, dans le cadre d’établissements spécialisés d’un nouveau type développant une didactique spécifique. Leur créativité mérite d’être reconnue et prise en compte. Grâce à eux, la vie continue.

Les Cinq critères du SNPPsy

Les praticiens en psychothérapie relationnelle titulaires du Snppsy répondent aux cinq critères suivants :

1) avoir soi-même suivi une psychothérapie ou psychanalyse suffisante

— au cours d’une démarche longue et réussie, niveau professionnel, de l’ordre de 7 ans, souvent davantage, pour donner une idée, mais nous refusons aux chiffres de nous enfermer, et nous avons les moyens de déterminer si sa démarche personnelle a véritablement qualifié un psychothérapeute travaillant à partir de la relation.

2) bien connaître son métier : méthodes, théories, pratique, psychopathologie

tels que les transmettent des écoles à présent spécialisées dans ce type spécifique de formation, alliant la didactique à l’expérientiel, ces écoles étant elles-mêmes agréées par des institutions professionnelles nationales responsables.

La question du savoir universitaire est importante, mais insuffisante seule. Un Master de Psychologie ou un CES de psychiatrie diplôment mais ne qualifient que pour ce qu’on pourrait nommer dans les meilleurs des cas des déclinaisons très différentes de la psychothérapie(1*), et ne forment absolument pas à l’exercice de la psychanalyse ni à celle de la psychothérapie œuvrant à partir de la relation. De plus, jamais un diplôme seul ne saurait qualifier un psychothérapeute relationnel au sens où nous l’entendons, les Cinq critères ici exposés sont solidaires et indissociables. Il n’en saurait manquer aucun au praticien agréé.

Le raisonnement selon lequel puisqu’il est (heureusement) impossible de définir la psychothérapie (dans ce cas on reste vague en parlant de psychothérapie au sens générique du terme), on se garantit par une couche protectrice de psychopathologie (médicale bien entendu), ne résoud pas la question mais tend à dériver la profession vers celle de psychopathologue. L’affaire est difficile. Il aurait fallu faire confiance aux institutions responsables, dont la moralité professionnelle, la capacité de transmission et d’encadrement des professionnels qu’elles se chargent de syndiquer et fédérer, sont reconnues par le public et en privé de nombreux politiques (par ailleurs chargés comminatoirement d’exécuter les ordres venus de très haut), il aurait suffi de leur faire confiance pour que la question de la moralité professionnelle de la psychothérapie relationnelle se voit assurée.

Cela n’aurait pas cadré avec le projet médical ultra d’arraisonner l’ensemble du Carré psy, au grand dam des besoins de la population, qui n’a pas besoin seulement, dans le cadre réducteur d’une politique de santé mentale à base de protocoles TCC et de médicaments, d’une « maladisation », disons médicalisation de la vie intime privée, mais de sens et de capacité d’advenir à soi-même.

Bref, si des professionnels diplômés au titre de la psychologie veulent exercer en qualité de psychothérapeutes relationnels — demain de psychopraticiens relationnels, ils savent bien qu’il leur faut à titre de spécialité, consacrer encore au minimum quatre années universitaires dans une école professionnelle qualifiée (Ce dont conviennent les psychologues au niveau international mais dont ils ne veulent pas entendre parler dans le contexte français). Ceux qui ne voudraient pas le savoir entreraient dans une nouvelle imposture, comme quoi cette profession demeure institutionnellement fragile. Le cumul professionnel doit s’effectuer éthiquement.

Quant aux psychiatres, dispensateurs de soins médicaux auprès de malades, leur vocation serait plutôt de travailler en réseau avec des confrères psychothérapeutes, pas obligatoirement médecins, spécialistes de cure par la parole, à moins que devenus psychothérapeutes relationnels ou psychanalystes, ils n’adressent leurs patients aux soins médicaux de confrères, pour éviter de mélanger les genres, ce qui peut nuire à la qualité du travail psychothérapique en cours.

Les médecins de plus en plus souvent substitués aux psychiatres posent encore un autre problème, celui de leur sous-qualification en psychiatrie, que leur compensation institutionnelle gratuite en psychothérapie au sens générqiue du terme sans la contre-partie d’une véritable formation (quatre ans minimum pour la psychothérapie relationnelle) dans la discipline, littéralement place en situation à leur tour de charlatans(2*) Environ 400 000 charlatans d’État, où irait-t-on ? Cf. à ce sujet, concernant la « charlatanerie » des psychologues, Philippe Grosbois .

3) être en supervision ou contrôle constant

auprès d’un professionnel qualifié dans le domaine. On comprend la nécessité d’une telle sécurité, de nature à border tout errement sur le terrain, car ce métier est psychologiquement difficile, même pour un spécialiste très compétent, vu l’implication relationnelle engagée dans un tel processus et la complexité des méandres de ce que nous appelons l’inconscient.

4) se référer à un code de déontologie spécifique

Celui du Snppsy fait généralement référence(3*). Une Commission d’éthique, qui examine et traite annuellement un certain nombre de doléances (souvent à propos de faits ne concernant pas nos psychothérapeutes…), enracine ce code au niveau pratique. Notons que les manquements sont chiffrables à 2% de la pratique globale de la profession.

5) se voir agréer par une Commission de pairs professionnels expérimentés

qui apprécient le savoir, savoir-être, savoir-faire et savoir faire être spécifique de leur collègue, dans le temps que celui ou celle-ci trouve la force morale et psychique de se reconnaître en les rencontrant.

Cela à l’issue d’une période suffisante d’exercice en qualité de psychothérapeute relationnel stagiaire, représentant plusieurs années de supervision et post-formation.


Mise en ligne le 15 décembre 2006.

  • 1 Les questions d’identité et d’appartenance sont souvent épineuses, et prêtent à l’exclusive, sinon à l’exclusion. De tous côtés on trouve des professionnels pour déclarer que tels autres ne le sont pas. Nous écrivions récemment que nos confrères psychiatres membres du SNPPsy diraient volontiers que les psychiatres en tant que tels ne font pas de psychothérapie (sauf si formés spécifiquement, en dehors de leur diplôme précisément).

    Nous ajoutions que pour éviter de tomber dans ce travers identitaire qui bloque la réflexion, nous adoptions la ligne consistant à définir notre propre pratique sans intervenir autrement qu’en dialogue dans le domaine de nos autres collègues psy. Comme on voit, le travers risque à tout moment de prendre le dessus. À terme, ce serait dommage pour tout le monde, patients compris.

  • 2 Ce concept date de l’apparition de la médecine scientifique, en tout cas de son projet, à partir du XVIème siècle. Ou bien l’on opère à partir de la Médecine comme corps organisé de savoir et de pratiques, adossé à l’université et l’État, ou l’on propose un processus de guérison extra médical(e). La hantise de la médecine sera désormais la proposition de voies de guérisons alternatives, fondées sur la séduction commerciale et le boniment (charlatani) ou sur la pensée magique. Pas question de guérir autrement que dans les règles de l’art, hors du cadre. On en comprend le principe. Il s’agit de réglementer la santé publique et d’instaurer au bénéfice de la science le monopole du « droit de soigner (auquel s’oppose alors le droit de guérir par d’autres moyens) ». Comme la psychanalyse et la psychothérapie relationnelle opèrent à la marge, quand la médecine entreprend de s’attaquer à elles, immédiatement le mot qui tue se trouve utilisé, il tombe dans le discours comme une signature. C’est ce qui s’est immédiatement passé quand le Docteur Accoyer, agissant sur sa conviction mais structurellement sur celle de l’Académie de médecine, a entamé sa chasse aux « charlatans » contre les psychothérapeutes relationnels non psychologues ou médecins. Ce terme qui fonctionne sur le principe du tabou, est bien discerné en particulier par Isabelle Stengele.
  • 3 Pour ne citer qu’un exemple, il traite en quarante cinq articles ce qui tient dans environ cinq lignes dans le code de déontologie des psychologues. Comme on dit, chacun son métier.

VERBATIM de la réunion du 7 avril 2007 avec Xavier Bertrand, Ministre de la Santé

RÉUNION DU 7 AVRIL 2006
ORGANISÉE PAR
LE MINISTÈRE DE LA SANTÉ

EN VUE DE LA RÉDACTION
DES DÉCRETS D’APPLICATION
SUR L’USAGE DU TITRE DE PSYCHOTHÉRAPEUTE.

Verbatim 3

Rédigé par Philippe Grauer

XAVIER BERTRAND, Ministre de la Santé : je voudrais vous remercier d’être venus participer à cette réunion et réagir au document qui vient de vous être remis. Deux réunions ont précédé celle-ci, au cours desquelles vous avez fait un certain nombre de remarques dont j’ai souhaité tenir compte. Je sais la difficulté des questions qui se posent, mais je suis persuadé qu’il existe une voie de passage, difficile mais pas impossible. Je ne reviendrai pas sur l’article 52. J’ai essayé de comprendre les motivations des uns et des autres. La loi vous le savez n’a pas vocation à créer une nouvelle profession de santé. Il y a pour les psychologues, médecins, psychanalystes une inquiétude.

Le projet de texte que vous avez sous les yeux apporte un certain nombre de garanties. Je souhaite qu’au cours de cette réunion nous puissions tout nous dire.

Ma conviction est qu’il y a une voie de passage, qu’elle ne rencontrera pas forcément l’unanimité, mais on doit pouvoir avancer. Que la parole soit libre lors de cette réunion. Depuis le grand nombre d’années que je suis engagé dans l’action publique, j’ai toujours eu à cœur d’essayer de comprendre et d’entendre. Je viens ici dans un esprit d’apaisement, à la recherche de solutions pragmatiques, acceptables par les uns et les autres.
Je laisse pour commencer la parole à Éric Rance en sa qualité de juriste, puis la parole vous reviendra.

ÉRIC RANCE : je vais commenter rapidement les modifications par rapport à texte passé. Ce nouveau texte comporte deux modifications essentielles.

a) elles concernent d’abord le contenu de la formation. Cela se trouve aux Articles 6 & 7. Le précédent avant-projet comportait un certain nombre de thèmes, les grandes théories, et les principales approches, ce qui a donné lieu à débat. On s’y référait à quatre approches. Nous avons modifié cela. Comme vous pouvez le constater nous avons désigné de façon plus large les principales approches en psychopathologie.

Par ailleurs avons indiqué que cette formation doit comporter au moins 150 heures de formation théorique et pratique en psychopathologie et un stage de quatre mois. Ce qui différencie le nouveau texte de l’initial qui renvoyait à un master.

b) ensuite nos modifications concernent l’application du texte aux différentes catégories visées. Sont inscrits de droit les titulaires d’un diplôme en médecine, en psychologie, ainsi que les psychanalystes régulièrement enregistrés associations.

Pour les autres, à l’article 3, se trouve un dispositif en trois temps.

— suivre la formation prévue aux articles 6 et 7 permettra de se réclamer du titre

— pour les professionnels déjà installés depuis plus de 5 ans, le texte décrit un système de production des attestations sans obligation de la formation décrite aux articles 6 & 7. L’idée pourrait être de prévoir que ces personnes ont effectivement bien l’expérience professionnelle, mais qu’il serait utile et nécessaire pour elles de procéder à une formation continue des 150 heures sans les 4 mois de stage

— enfin pour ceux exerçant depuis moins de 5 ans, il est prévu de leur donner un délai pour suivre la formation prévue aux articles 6 et 7, dans le cadre d’une autorisation temporaire allant jusqu’en 2010.

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LILIA MAHJOUB (École de la Cause freudienne — ECF) : Monsieur le Ministre, après avoir lu le texte que vous nous avez distribué ce matin, je me permets de vous adresser toutes mes félicitations pour l’effort de clarté que j’ai pu y noter, ainsi que pour son orientation nouvelle qui tend vers une transparence et ne laisse personne de côté. Je voudrais vous faire part des points positifs que j’y ai trouvés.

XAVIER BERTRAND : évoquez je vous prie les autres aussi !

LILIA MAHJOUB : Oui, rassurez vous, Monsieur le Ministre, je compte bien y venir, car il y en a qui le sont un peu moins, en effet. Les points positifs sont donc :

— Tout d’abord, qu’il n’y a plus de référence au Ministère de l’Éducation nationale et que cela veut donc dire qu’il n’est plus envisagé de création d’un nouveau diplôme, un nouveau master, et que, par conséquent, il n’y aura pas non plus de nouvelle profession.

— Ensuite que les inscrits de droit sont bien des inscrits de droit. Il n’y a pas de conditions supplémentaires les concernant, comme dans le précédent avant-projet. Ainsi, même si nous n’approuvons pas la loi qui a été votée, en l’occurrence l’article 52, ce nouveau texte du projet de décret est fidèle à la loi. Il en respecte le texte.

— Un autre point positif est encore à souligner concernent le cahier des charges. Celui-ci est décrit de façon bien plus raisonnable. L’article 7 gagnerait cependant à être allégé. Je remarque que les « quatre approches » du précédent avant-projet ont disparu — ce que j’approuve hautement — et font place aux « principales approches », et ce sans qu’il soit fait mention de quoi il s’agit.

— Maintenant, j’aborderai ce qui est moins positif, à savoir qu’il y a un flou dans le titre même de la Section II : « La formation commune théorique et pratique en psychopathologie clinique pour user du titre de psychothérapeute ». Cette formation concerne l’article 3 et plus précisément, dans celui-ci, les points I et III, c’est-à-dire les points qui visent ceux qui n’ont pas encore les cinq années d’expérience. Je trouve que ce titre de la Section II, comporte un élément contradictoire, le mot commune, dans « la formation minimale commune », étant donné que celle-ci ne concerne pas l’ensemble de ceux qui voudraient user du titre de psychothérapeute, et qu’il y a une différence, à ce niveau, entre les inscrits de droit et ceux qui ne le sont pas.

— Une autre remarque maintenant, dans l’article 6, sur cette phrase : « Cette formation peut être confiée à l’université ou à des organismes passant convention avec l’Université », et qui s’applique toujours à ceux que ne seraient pas inscrits de droit. C’est la formulation même que je trouve floue, et plus précisément la construction de la phrase entre le « peut être confiée » et le « ou à des organismes (…) ». L’université, c’est en effet quelque chose de très large et, vu son autonomie juridique, ainsi que je l’avais dit à la précédente concertation, elle peut avoir un pouvoir discrétionnaire, et notamment à l’égard de ces organismes de formation avec lesquels elle pourrait passer convention.

— Enfin, pour terminer, toujours à propos de ceux qui ne sont pas inscrits de droit, je dirais que l’introduction, ici, de la clause du grand-père qui s’avère généreuse pour ceux qui ont cinq années d’expérience, avec une déclaration sur l’honneur à faire, l’est bien moins pour ceux qui n’ont pas ces cinq années, et ce même s’ils ont déjà l’usage du titre. Je pense qu’on pourrait améliorer les choses, afin que la clause du grand-père soit aussi généreuse à leur égard. Voici ce que j’avais à dire pour le moment, Monsieur le Ministre. Je vous remercie de votre attention.

GÉRARD BAYLE (Société psychanalytique de Paris — SPP) : merci de nous recevoir et de nous faire travailler sur un document qui a été bien avancé.
Je vais partir de la section 2. Je suis d’accord avec la critique de la formulation de l’article 6. On pourrait se contenter de dire « confié à l’université », sans peut-être et ou, qui rend le texte mou.

À l’article 7 : 4 mois, il conviendrait de préciser le nombre d’heures, 150 heures de stage serait intéressant. Ainsi nous aurions un stage substantiel comportant des exigences que nous pouvons comprendre.

À la fin de la première page, concernant l’attestation d’inscription à un annuaire de psychanalystes, il eut été utile de pouvoir faire en sorte que les associations existant déjà reconnaissent les émergeantes, ce qui nous garantirait contre l’autoproclamation de nouvelles sociétés indésirables.
Autre chose : quand je vois les praticiens de droit, ils ont en général une assurance professionnelle. Pour s’inscrire dans une préfecture, il serait opportun d’avoir une attestation d’assurance et d’en déposer la preuve.

DANIEL SECHTER (Conseil national des universitaires en psychiatrie — CNUP) : en premier lieu, j’émets les mêmes remarques concernant l’Article 6, supprimer le peut être écrire est confiée à l’université ou à des organismes passant conventions.

Ensuite, la durée minimale de quatre mois du stage pratique me paraît largement insuffisante. Nous devons nous souvenir qu’il y a mission de protéger des patients qui vont être soignés. M Vasseur avait demandé quatre ans, du type internat spécialisé ; un an serait intéressant.

Je voudrais soulever un deuxième point. Quelle que soit l’orientation psychothérapeutique, que l’attestation de formation en psychopathologie clinique soit exigée pour tout un chacun. Pour tous ceux qui doivent prendre en charge des patients, cette attestation devrait être exigible ; la VAE pourra permettre qu’elle soit obtenue dans les cas particuliers. Ce n’est pas en effet parce qu’on est docteur en médecine ou psychologue du travail ou autre qu’on a une formation en psychothérapie.

ANNICK CRAIGNOU (AFTCC) : effectivement on s’aperçoit que la loi qui prévoyait au départ que toute personne faisant « acte de soin auprès d’un patient », etc, cet alinéa disparaît. Ainsi il suffira de dire je me suis autoproclamé psychothérapeute depuis 5 ans, pour que je continue de n’offrir aucune protection.

Cela représente une formation même pas a minima ! comment peut-on être psychothérapeute en 150 heures ! Et à partir de quel niveau ? ça n’est pas précisé. Il y a des points à revoir, cette rédaction représente une dangerosité pour les patients.

Par ailleurs, concernant l’article 7, lorsqu’il est écrit : « une reconnaissance des principales approches utilisées en psychothérapie ». Je proposerai de spécifier au moins : « des principales approches validées scientifiquement ». Il faut éviter l’émergence de n’importe quelle psychothérapie avec de gens insuffisamment formés.

MIREILLE BOUSKELA (Syndicat des psychologues en exercice libéral — SPEL) : ce décret ne change rien à la situation actuelle. Tous les pseudo psychothérapeutes et pseudo professionnels continueront d’exercer. Cinq années est-il mentionné, mais de quel exercice ? Nous savons très bien qu’il y a des « professionnels » formés en un week-end, qui vont ainsi se trouver validés facilement. Si je me résume, il n’y a plus de master à 5 ans, ce décret ne change rien à la situation actuelle, ce qui rend ce texte favorable aux phénomènes sectaires.

Il faut par ailleurs demander au moins un double de la déclaration auprès de l’Urssaf pour corroborer la déclaration. Tout professionnel en libéral doit procéder à une déclaration auprès de l’Urssaf, ce qui atteste qu’il s’agit bien d’une activité officielle. Comme plus de la moitié des praticiens en ville ne sont pas déclarés, on peut mesurer la difficulté. Nous avons adressé des lettres à Bercy : on nous propose de dénoncer les professionnels non déclarés. Nous nous y refusons, mais prévenons les ministres de cette situation de travail au noir.

XAVIER BERTRAND : mais nous ne sommes pas là au cœur du débat actuel. Il s’agit simplement dans le cas que vous évoquez d’appliquer la réglementation en vigueur. Revenez au vif du sujet.

MIREILLE BOUSKELA : certes, mais l’inscription à l’Urssaf constituerait la preuve qu’un professionnel a travaillé.

CHRISTIAN VASSEUR (syndicat national de psychiatrie — SNP) : je vous remercie Monsieur le Ministre (…) Je voudrait intervenir sur l’obligation de formation à la psychopathologie théorique et pratique comme sécurité. La formation en psychopathologie constituait la sécurité répondant au projet de l’article 52. Je propose une revue à la hausse. L’encadrement se trouve là très allégé. Il ne répond pas aux exigences. Il faut se soumettre à des contraintes, si l’on s’affiche comme soignant. C’est l’esprit de la loi sur la formation en France.Cela rend les pouvoirs publics responsables sur le titre. Ainsi, une attestation d’assurance, peut-être à rajouter, la précédente rédaction, à laquelle je n’étais pas tout à fait étranger, stipulait l’obligation d’une formation à la psychopathologie de niveau master. Je ne vois pas de raison que le niveau de ce qu’on est en devoir de requérir d’un psychothérapeute soit allégé de cette façon-là.

C’est à un stage de quatre ans que j’aurais pensé, il existe déjà des UFR de psychologie qui exigent quatre ans, l’équivalent de l’Internat, qui permet la formation par imprégnation dans le milieu de la souffrance psychique. C’est cela que nous visions quand nous avons voulu introduire le pré-requis de la psychopathologie.

XAVIER BERTRAND : 4 ans si vous êtes sévère, combien si vous êtes juste ?

CHRISTIAN VASSEUR : deux ans serait juste. Les psychologues se plaignent de ne pas avoir de formation, d’expérience pratique. Avec deux ans ils pourraient l’acquérir.

ALAIN BLANCHET (Société française de psychologie — SFP) : la SFP que je représente compte parmi les sociétés savantes les plus anciennes ici, ce qui lui confère quelque autorité. La Section 2 de ce document suscite de ma part un certain nombre de réflexions. Il faudrait d’abord enlever le peut être.
La formation à la psychothérapie implique la mise en œuvre de connaissances extrêmement importantes. Comme au Québec où il existe un clinicat de psychologues, nous souhaiterions un doctorat d’exercice. Il y a là une littérature considérable et mondiale. Or ce texte donne l’impression d’une véritable dépréciation.

J’ajoute que je comprends assez mal qu’un docteur en médecine, un inscrit sur une société de psychanalyse (il y a toutes sortes de telles sociétés, certaines ne m’inspirent pas forcément confiance quant au niveau de formation) soit de droit considéré comme psychothérapeutes. Il y a là selon moi nécessité de reprendre les choses et de donner un niveau européen au titre.

ROGER LÉCUYER (Fédération française des psychologues et de psychologie — FFPP) : il est clair qu’il ne s’agissait pas de créer une nouvelle profession de santé. Du point de vue du fait vous allez créer une nouvelle profession, de sous-psychologues. 150 heures ! Comment donner une formation digne de nom en 150 heures ?

La clause du grand-père généreuse, il le faut dans toute profession de ce type, mais si les conditions normales d’accès au titre sont beaucoup plus rigoureuses.

Je reviens sur l’article 2, tout le reste ne sert à rien si l’attestation d’inscription auprès d’une société de psychanalyse fonctionne de telle façon que n’importe qui puisse créer une telle société pour les besoins de la cause. Là on manque de sérieux.

MARC STRAUSS (École de psychanalyse des forums du champ lacanien — EPFCL) : Dans le fil de ce qui vient d’être dit, je demande une précision. L’inscription à un annuaire d’association de psychanalystes. Il faudra bien d’une manière ou d’une autre arriver à définir la liste des listes. Est-ce que cette tâche se verra confiée à des associations de psychanalystes ou non ? d’après ce que je sais des associations de psychanalystes, la formation en psychopathologie y est sérieuse et assez forte.

XAVIER BERTRAND : le juriste que je suis à l’origine me fait vous assurer qu’on ne revient pas sur la loi de 1901. Il n’y aura pas d’autorisation.

MARC STRAUSS : une association de psychanalystes qui se déclare comme telle sera donc reçue comme telle au ministère. Vous vous référez à la pratique psychothérapique, serait-ce une reconnaissance de toutes les formes de psychothérapie quelles qu’elles soient, une légitimation ? Vous affirmez que ce texte ne crée pas une nouvelle profession, voulez vous bien justifier cela ?

XAVIER BERTRAND : on n’est pas très loin de la frontière de la zone où nous nous remettrions à refaire ce débat. Je sais qu’avec les précédentes versions, on a frôlé la psychothérapie d’État. Un certain nombre d’avancées peuvent lever un certain nombre de préventions en la matière. Nous ne parviendrons pas forcément à des points de vue unanimes, je le sais bien, mais je crois que nous pouvons définir une issue.

BRUNO DAL-PALU (Psy en mouvement) : je suis président de Psy en mouvement, organisme qui regroupe les quatre profession psys. Je tiens à vous remercier pour votre arbitrage qui prend en compte nos débats avec Messieurs Brunelle et Basset.

Toutefois je voudrais attirer votre attention sur une seule crainte, c’est le dernier alinéa de l’article 2 page 1 de votre texte. En effet lors de notre première réunion de concertation, M. Basset nous a rappelé qu’en France tout le monde avait le droit de créer une association de psychanalyse. Dès lors avec la rédaction de cet alinéa, nous risquons d’assister à un déplacement de symptôme, c’est-à-dire que si les charlatans dénoncés par le législateur ou qualifiés de pseudos psys par d’autres, créent une association avec un annuaire de psychanalystes, ils auront de droit la double compétence : psychanalyste-psychothérapeute, à moindre frais, avec en prime comme effet pervers celui de discréditer la psychanalyse.

JACQUES MERMONT (Société française de thérapie familiale) : c’est la quadrature du cercle, le problème étant complexe …

XAVIER BERTRAND : je vous remercie de cette entrée en matière !…

JACQUES MERMONT : … je suis soucieux, sur le terrain du soin, de tous les travailleurs qui ne sont ni psychologues ni psychanalystes, les infirmiers, travailleurs sociaux, etc. Du fait qu’ils suivent des formations en thérapie familiale sur cinq ans, ils devraient accéder au même titre que les autres au titre de psychothérapeute. Ils travaillent, œuvrent dans le soin, au terme de formations souvent longues, il est légitime qu’ils puissent être reconnus.

ROLAND GORI : je m’associe également aux félicitations pour l’écoute et l’attention que vous avez bien voulu porter à toutes ces affaires complexes. Mon souci est le suivant.

1) je me fais l’écho des inquiétudes des psychologues et étudiants en psychologie. Ils sont inquiets du point de vue de leur formation en psychopathologie, d’un décret qui pourrait déboucher sur une nouvelle profession.

2) j’en viens aux articles 6 & 7, définissant le contenu de la formation. À partir du moment ou l’article 6 est flou, d’un flou dans le fond, l’article 7 définit étrangement les modalités de la formation en psychopathologie clinique. Il existe déjà des cursus balisés en psychologie et en psychiatrie. Je continue de formuler mes remarques concernant l’autonomie de l’université, qui propose des masters à habilitation, périodiquement révisées, ce qui devrait suffire. Or on a déjà dans cet avant-projet la feuille de route pour un nouveau master, une maquette de ce que pourrait être la formation à la psychologie clinique.

Aujourd’hui nous n’avons pas la présence des représentants de l’enseignement supérieur : qu’est-ce que cela signifie dans le dispositif de cette rencontre ? qu’est ce qui vous pousse à vouloir définir à l’article 7 les modalités d’une formation universitaire ?
Il suffirait de renvoyer aux formations à la psychopathologie clinique telles qu’elles existent en psychologie.

XAVIER BERTRAND : on ne va pas se battre pour trouver la solution dans d’autres ministères qu’ici. Et prendre plus de temps ne facilitera pas forcément la chose.

ROLAND GORI : oui bien sûr, on va dire « tels qu’ils existent dans le champ de l’université ». Mais j’insiste, il existe une communauté qui définit régulièrement ce qu’est la psychologie clinique. Ce qui n’empêche pas de passer des conventions avec des organismes hospitaliers.

XAVIER BERTRAND : étant donnée l’instance que je représente ici, cette formation sera confiée à l’université, avec ouverture vers les milieux existants, hospitaliers ou organismes de formation.

ROLAND GORI : « Tels qu’ils existent déjà dans différents cursus ». Ensuite par le moyen de la VAE il sera toujours loisible d’obtenir des équivalences. Pourquoi nous donner une feuille de route posant plus de problèmes qu’elle n’en résout ?
Le consensus d’une communauté scientifique est réglé régulièrement par les systèmes d’habilitation. Certes il n’y a jamais d’accord unanime, mais un système d’expertise c’est fait pour cela, et à un moment donné c’est tranché.

GÉRARD BAZALGETTE : je voudrais vous adresser quelques remarques de bon sens. Il me semblait que toutes les catégories devaient se voir soumises à une formation en psychopathologie. On le comprend très bien. La loi disait que toutes les catégories étaient concernées par la formation en psychopathologie. Est-ce qu’il suffirait d’être médecin ophtalmologiste pour s’inscrire de plein droit comme psychothérapeute ? Ça ne va pas. La notion de master ne suffit déjà pas, et là on est à un niveau encore plus flou. De toute façon la psychothérapie ne s’enseigne pas à l’université.

Une deuxième remarque de bon sens. 40 000 psychologues en France ont le désir de faire de la psychothérapie. À leur place je m’inscrirais dans une formation de 150 heures et 4 mois de stage.
Enfin parler des « principales approches » va mieux ; mais une nouvelle profession implicite se trouve créée, une sous-formation de psychologue, et ça, c’est extrêmement grave.

XAVIER BERTRAND : quelle est votre position ?

GÉRARD BAZALGETTE : un master de psychopathologie ou la thèse de psychiatrie, plus la VAE, qui offre le passage par des passerelles, conviendrait.

PATRICK AVRANE (Société de psychanalyse freudienne — SPF) : effectivement la formation universitaire est essentielle à mon sens, et d’un niveau conséquent nécessaire

Je suis inquiet que l’inscription à une association de psychanalystes suffise. À partir du moment où cela représenterait l’intérêt d’éviter toute formation à la psychothérapie de s’inscrire à une société de psychanalyse, nous sommes dans une situation catastrophique. À l’heure actuelle les associations s’autoreconnaissent entre elles en réalité, mis à part l’École de la Cause. Il existe un consensus. Si vous ouvrez la porte à des sociétés qui ne seront faites que pour éviter le cursus, cela constitue un effet pervers grave pour les sociétés de psychanalystes ici présentes.

HEINEKEN (Fédération française de psychiatrie — FFP) : c’est difficile à comprendre par la majorité des psychiatres. Vu la législation (loi 4 mars 2002 et loi sur assurance maladie), comment les psychiatres pourraient admettre que le cœur de leur pratique puisse être réglementée par une formation aussi faible que celle que vous proposez !

Il est par ailleurs évident que cette formation doit être confiée à l’université, être je le répète au niveau actuel, et qu’elle doit s’appliquer à tous les médecins.

SERGE GINGER (FF2P et responsable de l’harmonisation européenne des formations à l’EAP) : nous tenons d’abord à vous féliciter Monsieur le Ministre pour votre synthèse remarquable, et vous exprimer combien nous apprécions que vous ayez surmonté la difficulté de faire tenir ensemble des points de vue souvent divergents.

Je constate avec plaisir le prestige croissant du titre de psychothérapeute — que tout le monde revendique ! Je voudrais reprendre les points principaux de ce document qui répondent aux attentes des psychothérapeutes certifiés (et je le souligne, pas autoproclamés) que sont ceux que nous représentons.

— il souligne la pluralité des approches sans constituer de liste arbitraire.

— il comporte mention des formations suivies en psychothérapie avec copie des certificats publics et privés.

— il reprend l’idée d’une formation en psychopathologie de durée raisonnable, compatible avec une formation en cours d’emploi de professionnels déjà engagés dans la vie active, sans en fixer le niveau, ce qui prévient le corporatisme.

— il évoque la possibilité de contrats de formation entre instituts privés et universités.

— il laisse entendre l’importance de la VAE, aujourd’hui en France inappliquée contrairement à la loi dans le secteur des psychologues, qui se sont arrogés ainsi un monopole illégal je le souligne.

— il comprend des mesures transitoires souples pour les professionnels travaillant depuis plus de 5 ans à la date du décret.

Tout ceci est de nature à rassurer nos membres. Je tiens à rappeler que pour nous la psychopathologie ne représente qu’une petite partie de la formation à la psychothérapie, qui compte non pas 150 h, mais plus de dix fois davantage, puisque nous exigeons 4 à 5 années de formation à partir d’un niveau bac + 3, cette formation comportant :

— une psychanalyse ou psychothérapie personnelle ;

— une sélection sévère à l’admission (50 % de refusés) ;

— une formation théorique et méthodologique approfondie à une méthode scientifique de psychothérapie ;

— une pratique de 2 années sous supervision régulière ;

— un engagement déontologique ;

— une accréditation par une commission nationale de pairs.

Je confirme que nous exigeons aussi, bien entendu, une déclaration officielle à l’URSSAF et une assurance professionnelle (ces dernières dispositions pourraient se voir ajoutées dans le décret).

Quant au CEP (Certificat européen de psychothérapie), il implique 3 200 h de formation en 7 ans. À ce sujet, je voudrais signaler avant de m’arrêter, que nous faisons partie de l’Europe et qu’il serait curieux que la France marche à reculons. Ken Evans nous signale que la Grande Bretagne est en train de préparer une loi, ouverte à toutes les professions d’origine, basée sur les exigences qui sont les nôtres. Il en est de même en Belgique. Les Pays-Bas viennent de réviser leur loi qui réservait l’accession au titre aux seuls psychologues et médecins. Quant au Conseil d’État italien, il vient de casser un jugement en appel qui voulait interdire l’exercice de la profession à un autrichien titulaire du CEP, au motif qu’il ne répondait pas aux conditions restrictives de la loi italienne : la décision du Conseil d’État s’appuie sur une directive européenne de liberté de circulation des professionnels et de reconnaissance internationale des diplômes. Il est donc heureux que la France se rapproche maintenant des directives européennes, au lieu de légiférer à contre-courant.

JEAN-MICHEL FOURCADE (Association fédérative française des organismes de psychothérapie — AFFOP) : je remercie Monsieur le Ministre et MM. Brunelle et Basset pour l’énorme travail accompli. La nouvelle rédaction du projet de décret constitue un progrès considérable parce qu’elle met fin à une confusion qui rendait le premier projet inacceptable : la formation à la psychopathologie ne représente qu’une partie de la formation à la psychothérapie. Le premier projet confondait les deux en créant un master de psychopathologie, c’est-à-dire cinq années d’études, ce qui créait ainsi le métier de psychopathologue —qui n’est nullement le métier de psychothérapeute. Je rappelle que selon les critères européens une formation de Bac plus cinq c’est la durée de formation à une profession.

D’autre part ce projet prévoit explicitement le rôle des instituts privés de formation — à la psychothérapie mais aussi de fait à la psychanalyse — en coopération avec l’Université. Ceci est légitime car on ne forme pas des psychanalystes et des psychothérapeutes relationnels à l’Université. Ce projet de décret ramène la formation à la psychopathologie à sa juste mesure dans la formation à la psychothérapie.

En ce qui concerne l’inscription sur les listes départementales, M. Rance a indiqué au début de cette réunion qu’il faudrait peut-être ajouter au texte du projet des conditions supplémentaires, qu’il s’agisse des grands-pères ou des débutants. Nous serons vigilants à ce que ne se reproduisent pas les barrages mis en place par les psychologues. Nous nous souvenons très bien de la façon dont ceux-ci ont procédé afin qui que l’homologation pour les psychothérapeutes au titre de psychologue prévue par le ministre soit tout simplement neutralisée.

JEAN COTTRAUX : je soutiendrais deux ans d’internat. Ce qui me chiffonne c’est que le terme « scientifique » manque pour qualifier les approches. Je pense qu’il faut maintenir l’idée d’un pluralisme, contrairement à ce que soutient M. Roland Gori. C’est à l’université de faire ce travail d’exposer l’ensemble des approches, c’est son métier.

XAVIER BERTRAND : vous inscririez est plutôt que peut être ?

JEAN COTTRAUX : doit, même !

B. VANDERMERSCH (Association lacanienne internationale — ALI) : j’aimerais appuyer la nécessité que la formation soit confiée à l’université, il n’y a d’ailleurs pas lieu de dire scientificité, rationalité suffirait, quoique ce ne soit pas dans l’usage.
Les méthodes utilisées en psychothérapie ne constituent pas une science, c’est bien pour cela qu’il faut obliger le passage par l’université.

MICHÈLE CLÉMENT (SNP) : Monsieur le Ministre, merci de votre présence qui atteste de votre intérêt pour la santé publique des Français qui, vous le savez, n’est pas très bonne.

Depuis 50 ans, le SNP participe activement à tous les travaux concernant la profession de psychologue et a contribué à beaucoup d’avancées. Nous travaillons actuellement, et ce depuis plusieurs mois avec Mr. Brunelle, et aujourd’hui, vous nous voyez très surpris par le nouveau projet de décret de l’article 52 que vous nous soumettez. Rien ne laissait augurer un tel texte de « qualification » à une forte baisse qui, pour nous, est encore moins acceptable que celui de janvier. L’absence de garanties pour le public, alors que l’intention première du législateur était de lutter contre les dérives sectaires, est flagrante. Plus de formation obligée à l’université, mais « sous convention avec », 150 heures (environ 4 semaines) de formation théorique, et un stage de 4 mois dont la durée en heures n’est pas fixée.

La DES a disparu des attendus, le cahier des charges étant du ressort du ministre de la Santé. Les médecins de droit, ont-ils une formation, ne serait-ce qu’en psychologie ? A ma connaissance, elle est de l’ordre d’une soixantaine d’heures. Les psychanalystes, s’ils sont inscrits dans l’annuaire de leur association, votre argument de garantie contre déclaration en préfecture interroge un peu. Quant aux contours des autres, hormis les psychologues et les psychiatres, bien sûr, nous restons plus qu’inquiets.

Nous défendons le concept de santé globale avancé par l’OMS et nous ne pouvons accepter que le public ne puisse bénéficier de prestations de haute qualification. Ces professionnels existent déjà, formés par les universités, qui d’ailleurs diplôment 3 000 psychologues par an qui, tous, ne trouvent pas de travail. Il ne nous est pas possible de souscrire à vos propositions. Il vous a été confié la résolution de la quadrature du cercle, vous n’y êtes pas parvenu et c’est bien normal, donc nous ne vous décernerons pas un diplôme pour réussite. Nous allons retourner auprès des élus de la Nation, à l’origine de la loi, cela vous soulagera, pour les informer de la non-réalisation de leurs intentions premières. Nous appelons d’ailleurs à une mobilisation générale de tous les mécontents de cet avant-projet de décret.

XB : Je n’ai pas besoin d’être soulagé et je repose la question : peut-on avancer ou non l’un vers l’autre ?

MC : Sur la reconnaissance, pleine et entière, des compétences des psychologues, y compris sur la question des psychothérapies. Compétences qui pourraient être encore mieux garanties, consolidées, par la légalisation de leur Code de Déontologie et la mise en lumière de leur spécificité qui est du champ des ressources humaines et non du champ médical, ainsi que de les structurer en un espace juridique autre que celui du Code de la Santé.

XB : Vous ne répondez pas à ma question.

CATHERINE MATHELIN (Espace analytique) : merci pour le travail difficile que vous avez effectué et d’avoir tenu compte de nos remarques. Nous sommes étonnés que l’université, assez grande pour proposer elle même ces formations-là, ne se voie pas confier la charge de les définir. Il me semblerait logique que les responsables en débattent ensemble. Par ailleurs le cahier des charges nous a semblé étonnant. Vous nous voyez inquiets à propos des 150 heures et du stage pratique, extrêmement léger ; un niveau master, correspondant au niveau international de psychologie, représenterait quelque chose de beaucoup plus sérieux.

Quand on voit des gens qui travaillent déjà depuis cinq ans comme psychothérapeutes, mais tout le monde peut faire cela !

ALAIN NAISSANT (PSYG) : Nous représentons le Groupement syndical des praticiens de la psychologie, psychothérapie, psychanalyse en exercice libéral. Nos membres sont des psychologues, des psychothérapeutes et des psychanalystes. Créé il y a 40 ans, notre syndicat a eu le temps de réfléchir à ce qu’est une formation de psychothérapeute et d’en examiner la réalité.

La formation d’un psychothérapeute c’est :

— une formation en psychopathologie,

— une formation approfondie dans au moins une technique de psychothérapie,

— un travail personnel, c’est-à-dire une psychanalyse ou une psychothérapie, car il est indispensable de travailler sa personne en tant qu’outil thérapeutique, et ce volet représente un outil considérable.

Ainsi, concernant la formation initiale de psychothérapeute l’avant-projet de la loi ne prévoit qu’une formation en psychopathologie. C’est évidemment insuffisant. Résultat :

— il s’agissait de lutter contre les personnes insuffisamment formées, la loi en produirait des milliers avec un titre officiel

— il s’agissait de lutter contre les sectes, la loi permettrait à leurs adeptes d’obtenir sans difficulté ce titre et de pratiquer, sans avoir de compte à rendre à personne et sans méfiance du public, selon des techniques sectaires puisque la pratique reste libre et que l’on ne peut la réglementer.

Il ne faut d’ailleurs pas ignorer qu’en psychothérapie ce n’est pas tant la technique qui compte, mais la façon de la pratiquer et les objectifs que l’on souhaite atteindre.

DANIÈLE LÉVY (Cercle freudien) : j’appartiens au Cercle freudien, j’aimerais ici évoquer le nom de Freud, peut-être vaudrait-il mieux se taire. Il y a des choses cependant sur lesquelles un freudien ne peut pas ne pas insister.

— je parlerais de rationalité plutôt que de scientificité : l’université la garantit. C’est pourquoi il faut confier à l’université la mission de dispenser la psychopathologie.

— la psychothérapie, elle, ne s’enseigne pas à l’université, la responsabilité doit en revenir aux organismes professionnels.

— si les sociétés de psychanalyse ont quelque chose à proposer concernant la question des dérives, elles devront s’adresser à l’État pour régler ce genre de question.

PHILIPPE GRAUER (Syndicat national des praticiens en psychothérapie — psychothérapeutes relationnels et psychanalystes — SNPPsy) : je vous remercie Monsieur le Ministre, et je remercie Monsieur Brunelle pour le travail de dégagement effectué depuis la dernière fois.

Effectivement nous sommes en place depuis plus de trente ans, nos institutions sont solides, responsables, respectables. Les écoles agréées par nos soins forment des étudiants à la psychothérapie relationnelle en cinq années universitaires et davantage. Nos étudiants ont effectué une psychothérapie relationnelle, ou une psychanalyse d’ailleurs, selon des parcours personnels qui peuvent atteindre la dizaine d’années, on est assez loin des 150 heures dont se gaussent certains ici.

Nos cursus et filières répondent au critère de rationalité. Nous disposons par ailleurs d’un système de titularisation par les pairs qui complète et valide l’édifice . Nous n’avons par conséquent rien à voir avec les sous-psys avec lesquels il faut arrêter de nous confondre. Nos organisations se considèrent comme responsables de la qualité des psychothérapeutes relationnels qu’elles regroupent. Ce projet de décret peut prendre tout cela en compte.

Il me reste deux soucis à évoquer. Le premier concerne l’inscription sur des listes. Nous avons déjà fait l’expérience du passage au crible par les psychologues lors de l’affaire de l’homologation au titre de psychologue, à la suite de la loi de 1985. Nous avons été selon le propos même du Conseiller du ministre, l’objet d’un règlement de compte parfaitement scandaleux, et souhaitons que toute disposition soit prise pour que la loi ne soit pas bafouée une seconde fois à notre détriment par les mêmes.

Mon second point est le suivant. Il est connu que la psychologie est la discipline qui ne respecte pas la loi dans ce domaine. Nous ne pouvons strictement pas faire confiance aux institutions universitaires en psychologie pour délivrer honnêtement des VAE, pas davantage dans beaucoup de lieux pour établir des partenariats et contrats relatifs à la formation entre nos écoles et des UFR de psychologie. Que ce champ reste problématique ne laisse pas de nous inquiéter.

VIVIANE THIBAUDIER (Société française de psychologie analytique — SFPA) : je voudrais souligner l’importance de l’engagement déontologique, qui garantit une éthique en conformité avec la législation en vigueur.

XAVIER BERTRAND : nous sommes ici pour que soient signalées les dérives possibles.

DOMINIQUE CUPA (SPP) : il s’agit dans ce projet d’une formation à la psychopathologie bien entendu et non à la psychothérapie. Nous aimerions davantage de stages qu’actuellement. L’habilitation en psychologie par master existe déjà. La formation en psychopathologie devrait mobiliser les deux ministères, ce serait bien qu’ils interviennent ensemble lors de l’habilitation de nos diplômes.

GÉRARD BAZALGETTE : que va-t-il advenir de tout ce que nous sommes en train de nous dire ? Le grand ensemble des intervenants à l’exception des associations de psychothérapeutes et pour cause, a dit la même chose, qu’il fallait respecter l’esprit de la loi. Que tout le monde doit faire de la psychopathologie pour être psychothérapeute. L’esprit de la loi est qu’on ne parle pas de formation à la psychothérapie. Cette discipline ne peut pas être enseignée à l’université, ce serait absurde.

Les associations de psychothérapeutes ouvrent à une formation de psychothérapeutes qui allège singulièrement la formation à la psychopathologie. Mais la plupart des gens ici ne s’y retrouvent pas.

XAVIER BERTRAND : quand vous me dites tout le monde ici est d’accord sauf Untel Untel et Untel, ça ne fait plus du tout tout le monde. Je suis attaché par éthique au service après vote. Mettre la poussière sous le tapis en laissant aux suivants le soin de la découvrir quand ils le soulèveront n’est pas mon fait. On n’est pas dans le laisser-faire non plus. Je ne suis pas sûr qu’au-delà des arrières-pensées et de ce que l’on craint, il y ait vraiment à craindre.

BERNARD BASSET : je rappelle qu’on demande un apport de connaissances sur les pratiques et qu’on ne propose pas de formation à la pratique. On demande à ceux qui l’ont déjà parcouru, de décrire leur cursus.

GÉRARD BAZALGETTE : si j’ai dit ce que j’avais à dire, c’est pour soutenir qu’il serait juste d’introduire de la cohérence dans ce texte, contre la satisfaction de certains autres ici.
Ainsi la connaissance des principales approches dans la formule légale suppose une formation professionnalisante dans ces diverses approches. Il y a quelque chose là qui peut être modifié facilement. On pourrait parler des diverses théories psychothérapiques sous-tendant les diverses psychothérapies.

THIERRY BOUGEROL (Conseil national des universitaires en psychiatrie — CNUP) : il me paraît nécessaire d’établir une formation de qualité effectivement confiée à l’université, avec des contrats d’association. Avec précaution concernant le contournement de la loi de 1901. Une validation devrait être donnée par l’université à ces formations.

On se situe dans le domaine du soin. Il est donc obligatoire que les professionnels agissant dans le cadre de la santé en remplissent les pré-requis. Il faut pour cela augmenter la quantité d’heures. Et j’insiste sur la nécessité d’une formation pratique. Deux ans seraient nécessaires à une formation clinique pour de futurs psychothérapeutes.

ALAIN ABELHAUSER (SIUEERPP) : je voudrais aborder la question de la VAE en psychologie. J’entends bien le souci que vous avez eu d’inscrire une formation minimale en psychopathologie : ne pas trop par là participer à la création d’une nouvelle profession. J’entends qu’il ne suffit pas d’être médecin ou psychologue pour pouvoir prétendre au titre de psychothérapeute. Votre base minimale requise, avec une formation minimale en psychopathologie, pose problème. Avec les trois premières années d’études de la licence, tout psychologue en se référant à votre base, pourra se prétendre psychothérapeute, c’est contraire à ce qui avait été prévu par la loi.

ANNICK CRAIGNOU : cette loi n’évoque pas la formation à la psychothérapie. On sait que l’université ne forme pas à la psychothérapie, qu’au moins dans le cadre de la loi, la formation en psychopathologie à l’université, est l’équivalent d’un niveau master, ce qui est différent.

Nous tenons aussi à insister qu’effectivement il existe diverses approches. Il faut les porter au moins à la connaissance des étudiants, ce qui n’est pas fait, on le sait bien. Porter à leur connaissance les grands courants scientifiquement validés. Si ça ne figure pas dans la loi ça continuera exactement comme c’est à l’heure actuelle.

On recommande également (à la DGS) l’évaluation des pratiques. Il faudrait avoir en ce domaine les compétences nécessaires. Si on ne produit pas de professionnels de qualité, cela nous mettra en difficulté.

MICHEL MEIGNANT (FF2P) : je vous remercie beaucoup d’avoir reçu les psychothérapeutes, ce qui n’était pas le cas autrefois, vous nous reconnaissez aussi dans clause de grand-parentage, en maintenant en exercice des psychothérapeutes compétents et bien formés.

Je voudrais dire une deuxième chose. J’ai fait partie de la commission permanente des psychologues européens, nous avons établi ensemble qu’ils devaient pratiquer deux ans de psychologie et ensuite trois ans d’école de psychothérapie. On sort actuellement de bons psychologues mais qui ne sont pas encore psychothérapeutes.

JEAN-JACQUES LABOUTIÈRE (Fédération française de psychiatrie — FFP) : la Fédération française de psychiatrie se félicite de la suppression de l’article 8 du projet de décret, notamment de l’énumération des « psychothérapies scientifiquement validées ».

En revanche, la FFP demeure attachée à ce que le titre de psychothérapeute suppose un niveau de formation élevé en psychopathologie. Cette formation doit être confiée à l’Université, qui décidera ensuite de passer ou non des conventions avec des organismes privés.

En outre, à une époque où les exigences des tutelles sur la qualité des pratiques médicales imposent aux médecins sans cesse plus de contraintes, les psychiatres auront du mal à comprendre que l’on puisse prétendre au titre de psychothérapeute avec une formation préalable à la psychopathologie aussi faible que celle qui est proposée dans cette nouvelle version du décret.
C’est pourquoi la FFP considère que les seules formations à la psychopathologie valides pour autoriser le titre de psychothérapeutes sont le D.E.S. de psychiatrie ou le master de psychopathologie existant déjà et qu’il n’y a nul besoin de créer d’autres formations.

De ce fait, les médecins non psychiatres, qui ne bénéficient au mieux que d’une soixantaine d’heures de formation en psychologie et en psychiatrie au cours du tronc commun des études médicales et d’un stage de quatre mois en psychiatrie non obligatoire ne sauraient bénéficier de droit du titre de psychothérapeute.

JACQUES SÉDAT : (Espace analytique, secrétaire du Groupe de contact) : j’ai un souci. L’article 2 comportant l’attestation d’inscription sur un annuaire de psychanalyse. L’effet pervers, c’est que n’importe quelle association voie le jour et invalide l’ensemble de la référence à la psychanalyse.

PATRICK AVRANE : il faut réintroduire la formulation précédente : formation en psychopathologie pour tous !

XAVIER BERTRAND : revenir en arrière ne permet pas forcément d’avancer.

ALAIN ABELHAUSER : l’usage du titre pourra-t-il donner lieu à des emplois dans la fonction publique ?

XAVIER BERTRAND : il y a des textes là-dessus. Je comprends les questions que vous pouvez vous poser mais on est en train de travailler en permanence sur des activités qui existent.

LILIA MAHJOUB : Monsieur le Ministre, je voudrais donner mon avis, brièvement, à propos de l’un des trois points sur lesquels vous avez souhaité que nous nous exprimions. Il s’agit de celui concernant les dérives possibles, mais je voudrais dire avant, vu que l’École de la Cause freudienne a été stigmatisée il y a un instant, que j’ai salué d’entrée de jeu, au nom de celle-ci, le fait que ce nouveau texte respectait la loi et ne l’excédait en aucun cas.

Je voudrais maintenant reprendre une distinction que vous avez vous-même évoquée, Monsieur de Ministre, pour bien la souligner. Il est, en effet, important de faire la différence entre tout d’abord la déclaration d’une association selon la loi 1901, que chacun est toujours libre de faire, et dans un second temps l’autorisation, ce qui fonde une association, en rapport avec la formation dont elle se réclame. Il est en effet important de rappeler qu’aucun diplôme ne pourra garantir une formation relative à l’objet qui nous intéresse, c’est-à-dire cette matière que nous appelons pour notre part réalité psychique, mais à laquelle d’autres noms pourraient être donnés, comme celui d’inconscient.

Bref, aucune garantie ne peut être fournie dans ce domaine à partir d’un diplôme, et l’Université a été jusque-là raisonnable en ne délivrant pas de titre de psychothérapeute. Ce sont les associations s’autorisant à cette formation qui ont à régler cela, concernant également les questions de déontologie, et tout ce qui pourrait surgir comme litige, puisqu’on parlait tout à l’heure de dérive. Ce sont à elles d’en juger et même aussi de se donner les moyens de se faire reconnaître, et partant de pouvoir s’adresser elles-mêmes à l’État. Si je dis cela, c’est parce que je suis pour la liberté.

ROGER LÉCUYER : aucune association de psychologues n’est satisfaite …

XB : ce n’est pas ce que j’ai entendu.

ROGER LÉCUYER : nous représentons 40 000 psychologues, et les formons à raison de 5000 par an. Ce projet constitue une attaque frontale contre ces professions.

XAVIER BERTRAND : je n’ai pas le sentiment qu’elles soient complètement oubliées, il me semble que les textes présentés offrent un certain nombre de prises en compte.

ROGER LÉCUYER : un master à 150 heures !

XAVIER BERTRAND : cela ne requiert pas la fermeté que vous demandiez à l’instant.

CHRISTIAN VASSEUR : vous n’assistez là à rien de nouveau sous le soleil éthique et scientifique mêlé de corporatisme. Ce dont il est question dans cette affaire, c’est le titre et une fonction sous garantie d’État. À quoi l’État s’engage-t-il ? nous avons un garde-fou, la formation à la psychopathologie. Donner au psychothérapeute lui même une capacité à avoir une sécurité interne, cela n’est pas négociable. Il s’agit bien de préparer le soin psychique de notre société, le soin en santé mentale. Le repère à un tronc commun en psychopathologie toujours reconnu, voici un noyau dur lui-même non négociable.

XAVIER BERTRAND : je ne voudrais pas donner le sentiment qu’il puisse y avoir une déclaration commune, mais quand vous dites il faut qu’aucun de nous ne soit remis en cause, c’est une phrase pour moi à méditer.
Je n’ai pas pour habitude du retour en arrière. Ce que j’ai vu aujourd’hui m’a permis de bien identifier les besoins de chacun. J’aimerais sous quinzaine recevoir vos propositions d’amélioration du texte.

Ce que je vous demande sincèrement c’est de voir si vous avez envie d’avancer, et alors faites-le. Vers une position commune, pas consensuelle ni unanime, mais dans l’intérêt du patient, et du principe de liberté de choix, de qualité également. Je n’ai pas envie de mettre en place un système étatique en la matière. J’ai le sentiment que nous pouvons trouver une voie de passe et une solution, qu’avec de la bonne volonté on peut faire progresser les choses.

Je ne peux pas m’empêcher de penser que si vous êtes ouverts sur ce sujet on peut encore améliorer les choses. Je suis content de cette réunion.

VERBATIM de la première concertation des professionnels du psychisme du 10 janvier 2006

RÉUNION DU 10 JANVIER
ORGANISÉE PAR
LE MINISTÈRE DE LA SANTÉ

EN VUE DE LA RÉDACTION
DES DÉCRETS D’APPLICATION
SUR L’USAGE DU TITRE DE PSYCHOTHÉRAPEUTE.

Verbatim +

Rédigé par Philippe Grauer et Geneviève Mattei

Étaient réunis pour cette confrontation avec Monsieur Bernard Basset sous-directeur à la Direction générale de la Santé, les représentants des principales associations de psychanalystes, psychothérapeutes, psychiatres et psychologues, soit une quarantaine de personnes représentant vingt-six associations. La proposition de rédaction des décrets ainsi que la liste des associations et de ses représentants se trouvent sur snppsy.org et le site œdipe.org.
Assez peu de corrections au texte, jugé donc bien établi, nous sont parvenues à ce jour (23 01 06), ce dont nous nous réjouissons. Voici l’état actuel des variantes et additions qu’il comporte. Nous les avons disposées en corps 9 afin que leur lecture ne parasite pas le corps du texte d’origine.


INTRODUCTION

par Monsieur Bernard Basset

Après les débats parlementaires et le vote de la loi, voici un premier état du projet de décret. Je vais vous expliquer la méthode et le calendrier. Il s’agit d’une concertation. Le document que nous allons vous distribuer est un document de travail.
La concertation est ouverte à tous ceux qui sont concernés professionnellement. Nous nous sommes efforcés de convoquer l’ensemble des organisations concernées, débordant ainsi l’effectif de celles qui s’étaient présentées spontanément. La concertation est désormais publique et transparente.
Cette première rédaction des décrets d’application va vous être soumise. Nous attendons vos remarques, critiques, suggestions. Il s’agit d’un premier document de travail à partir duquel vont s’engager nos échanges. Seront exposées au ministre les positions de chacun.
Il y aura un mois de réflexion à partir d’aujourd’hui pendant lequel vous pourrez nous demander les éclaircissements nécessaires. Nous vous demandons de pouvoir disposer de vos contributions avant le 21 février 2006.
Ce décret porte sur le seul usage du titre de psychothérapeute. Nul n’est pas obligé d’user de ce titre. Ce décret prévoit une formation obligatoire à la psychologie clinique pour tous ceux qui voudraient faire usage du titre. Quelques conséquences pratiques seront tirées de ce grand principe.

Modalités pratiques d’inscription au registre départemental puis au registre national selon les termes de la loi.
La formation est sous la responsabilité de l’université, et c’est à elle qu’en est confié le pilotage, non exclusif.
La formation en psychopathologie, au niveau du master avec équivalence pour certains professionnels relève des professions de droit.
Pour le cahier des charges concernant la formation, vos remarques seront les bienvenues.
La formation devra respecter la pluralité des approches.
Une période transitoire est prévue.

**********************************************************

DÉBAT

entre Monsieur Basset
et les représentants
des diverses associations réunies ce 10 janvier

B.B : vous avez le temps de nous faire parvenir votre position dans un mois, afin que nous puissions élaborer une synthèse.

Christian Vasseur — Association française de psychiatrie : Comment sera définie la notion de clinique qui suppose d’être « au lit du malade »? Comment se fera l’articulation entre les sociétés psychanalytiques, l’université et l’hôpital. Le cahier des charges définira-t-il des temps de stages ? Comment traiter le problème des sociétés psychanalytiques qui se constituent sans être vraiment psychanalytiques et se réclamant seulement du nom de Freud. Un contrôle est-il prévu ? Les bases d’une formation possible implique idéalement un Ordre, une autorité interne, qui ne peut relever ni de la préfecture ni de l’université. Un tel Ordre sera-t-il nécessaire dans l’avenir ?

B.B : Des stages pratiques sont prévus dans le cahier des charges. La loi ne prévoit pas de cadre nouveau pour la psychanalyse. En conséquence, la création de nouvelles associations psychanalytiques reste possible. Il n’est pas question d’entraver la liberté d’association. La loi n’institue aucun ordre.

Alain Blanchet — Société française de psychologie : ce texte constitue une avancée. Mais on ne sait pas s’il s’agit d’une formation universitaire ou privée (qui serait de même niveau). Il y aura donc des afflux considérables d’étudiants. Les masters existant seront-ils considérés comme équivalents aux nouveaux ?

BB : La formation est confiée à l’université, laquelle pourra passer des conventions avec des instituts privés. À un nouveau contenu correspondra un nouveau cadre.

Lilia Mahjoub — École de la cause freudienne : universités privées, conventions avec l’université, lesquelles ? Programme de formation : ce qui doit être enseigné est décidé, défini par qui ? les professionnels concernés, les universitaires, les ministères ?
Les quatre types d’approches (article 8) : quid de la psychanalytique ? Approche : ce qui est déjà enseigné dans certaines universités de psychologie clinique, psychanalyse théorique et stages dans des centres de psychiatrie. Ou quelque chose qui sera confié aux sociétés de psychanalyse ? Le terme « analytique » ne convient pas. S’agissant de la psychanalyse, il faut dire « psychanalytique ». Tout cela reste imprécis.

Vous parlez de l’Université, de quelles universités s’agit-il? Y incluez-vous les universités privées? Quant au programme de formation en psychopathologie, qui le définira? Ce qui sera enseigné sera décidé par qui? Les universitaires? Les « professionnels » concernés ?
Les ministères concernés? Vous mentionnez quatre types d’approche à l’article 8 : parmi celles-ci il conviendrait, tout d’abord, de dire psychanalytique plutôt qu’analytique. Ensuite qu’entendez-vous par approche: il y a ce qui se fait à l’université, à savoir un enseignement théorique dans certaines universités cliniques, et bien sûr des stages à l’hôpital ou dans d’autres centres psychiatriques. Quid de l’approche psychanalytique? Cela sera-t-il confié à des associations, des Écoles, des sociétés de psychanalyse? Que fait-on de la formation qui en passe par une cure psychanalytique? Tout cela manque de précision.

B.B : effectivement. Les textes réglementaires doivent être concis. Le Conseil d’État nous y incite. Les autres universités privées, les universités catholiques par exemple, qui ont déjà des contrats avec l’Éducation nationale, pourront s’inscrire dans le dispositif. Pour la définition de la formation, c’est l’université qui fixera les programmes, il faut attendre d’avoir une concertation plus poussée. Sur les autres points, je ne peux pas me prononcer.

L M : qui décidera du programme, par qui sera-t-il enseigné, et quelle approche ?

B.B : qui décidera ? La décision relève des ministères. Il y aura des concertations obligatoires avec les organismes concernés.
Approches : détail du contenu. Ce n’est pas à moi de me prononcer sur le contenu de cet enseignement. On le fera avec nos collèges du ministère et de l’université le moment venu.

LM : ce champ est inextricable

BB : non, puisqu’il y aura une concertation.

Patrick Guyomard — Société de psychanalyse freudienne : que signifie à l’article 8 la connaissance des quatre approches ? S’agit-il de l’une des quatre ou des quatre ? Pourquoi à l’article 7 un niveau master et pas un master ? Que signifie à l’article 2 la référence aux diplômes relatifs à une profession réglementée dans le champ sanitaire et social ?

B.B : un point relève de la pratique, l’autre de la définition des connaissances. Il y aura un respect de la pluralité des approches. S’agissant du master il y en aura un pour ceux qui ne sont pas médecins. On ne peut imposer un master aux médecins qui sont déjà titulaires d’un doctorat !

Monsieur Lécuyer — Fédération française des psychologues et de psychologie : les travailleurs sociaux (art. 2) pourront donc accéder directement à un master. Peut-on préciser la liste des licences admises ?

Marc Strauss — Internationale des forums du champ lacanien : pour l’attestation de certification & d’obtention du diplôme, seule la déclaration sur l’honneur fera la différence ?

B.B : il faudra produire l’attestation d’une formation en psychologie clinique. Mais le niveau demandé sera basé sur des équivalences. Les pré-requis seront fixés par l’université. Seuls ceux qui n’auront pas de formation préalable devront répondre sur l’honneur. On ne peut exiger un master des médecins, mais pour les autres, il s’agit bien évidemment du master et non d’un niveau master.

L.M : les psychanalystes devront avoir eux aussi une attestation de formation en psychologie clinique ?

B.B : oui, il le devront, s’ils désirent utiliser le titre de psychothérapeute. C’est dans la loi. Mais rien ne l’exige.

Alain Abelhauser — Séminaire interuniversitaire européen d’enseignement et de recherches en psychopathologie et en psychanalyse, SIUEERPP : au 1er étage de la fusée, il y a quelque chose de plus par rapport à l’art 52. De droit, médecins, psychologues psychanalystes peuvent s’inscrire sur les listes du registre. Et voici pourtant que maintenant est prévue une condition supplémentaire, c’est-à-dire l’attestation d’une formation en psychopathologie ? Comment cette formation sera-t-elle organisée et quel sera son contenu ? Quel sera l’avenir de l’enseignement déjà existant ?

B.B : nous essayons de définir les cadres d’une formation mais pas son contenu. Nous ne pouvons excéder la loi. En clair, cela veut dire que les membres dits de droit devront satisfaire à des exigences de formation.

AB : il est prévu d’annoncer ce qu’est cette formation en psychopathologie clinique. Comme l’université en est responsable, je pose une double question. Qu’est-ce qu’on entend par psychologie clinique et comment organiser les formations ad hoc. S’il y a des masters professionnels en psychopathologie clinique, va-t-on en créer d’autres ?

B.B : l’organisation de la formation c’est l’étape suivante. Ce texte n’a pas pour ambition d’en définir le contenu. Une concertation avec les autorités universitaires est nécessaire et on verra alors s’il faut ou non aménager un nouveau master. Je ne puis sortir de mon rôle ni de ma compétence qui se limite à donner des règles claires pour ceux qui souhaitent user du titre de psychothérapeute.

Roland Gori — SIUEERPP : comment éviter que les décrets d’application n’excèdent le champ de la loi si vous transformez un problème en postulat ? Le problème c’est la définition de la psychopathologie clinique. Psychopathologie fondamentale, oui, mais là, en France, il existe une certaine tradition, qui la réfère au champ de la psychanalyse et d’une psychopathologie psychodynamique. Or, ce problème est réglé d’avance par les décrets d’application qui présupposent une connaissance du fonctionnement psychique et des quatre courants « validés scientifiquement » (article 8). Là, il y a anticipation et débordement de la part des parlementaires.

B.B : je n’ai pas l’intention de m’immiscer dans des débats des sociétés savantes. J’ai pour souci d’éviter les dérives sectaires pour répondre ainsi aux parlementaires qui ont le même souci. C’est la raison pour laquelle nous avons fait référence aux quatre approches « validés scientifiquement ». Nous ne voulons en privilégier aucune.

Michèle Clément — Syndicat national des psychologues : cette présence parallèle des psychothérapeutes et des psychologues pose le problème de la sauvegarde du titre de psychologue qui est un titre unique. La loi de 1985 ne rattache pas les psychologues au code de la Santé. La psychothérapie n’est pas une profession, mais une restant une activité parmi d’autres de la psychologie. Pour nous ces décrets sont flous.

B.B : ce texte ne concerne que l’usage du titre de psychothérapeute. Mais pour autant il ne crée pas une profession nouvelle qui se substituerait à celle de psychologue. Psychologue et psychothérapeute, ce sont deux choses différentes.

MC : la psychothérapie étant l’une des missions essentielles des psychologues, il pourrait y avoir un préjudice pour eux.

Guy Roger — Quatrième groupe : dans leur immense majorité, les psychanalystes sont déjà psychologues ou psychiatres. Que devraient-ils faire pour entrer dans la catégorie des psychothérapeutes ?

B.B : le texte prévoit bien une exigence professionnelle et adaptée pour les membres dits « de droit »

Madame Craignou — Association française de thérapie comportementale et cognitive, AFTCC : il est absolument indispensable à nos yeux que la pluralité des courants soit inscrite clairement dans la loi. Il faut préciser les formations complémentaires (art 9). La liste des diplômes est-elle fixée par décret ? Y aura-t-il un nouveau décret?

BB : oui, cela fera l’objet d’une concertation. Il y aura des textes complémentaires . Ce projet décrit la mécanique nécessaire à l’usage d’un titre. Il y aura des textes complémentaires, en particulier sur le contenu de la formation. Ce sera un décret simple et non en Conseil d’État. Ainsi le présent décret ne sera pas applicable avant le nouveau décret. C’est l’ensemble du dispositif qui rendra le système viable.

Philippe Grosbois — Syndicat national des psychologues : votre projet ne dit rien de l’instance chargée d’examiner les candidatures à l’inscription sur listes départementales. Comment sera définie cette instance ?

B.B : par l’autorité préfectorale, c’est-à-dire la DASS. Il n’est pas prévu d’instance autre. Et quand il y aura un litige, un recours sera toujours possible .

Alain Blanchet : je cherche à comprendre ce que veut dire « validés scientifiquement ».

B.B : cette désignation n’est pas dirigée contre ceux qui sont présents ici mais par exemple contre une « église d’adorateurs de la lune solaire ».

Mireille Bouskela — Syndicat des psychologues en exercice libéral : quelle est la différence entre la désignation d’un titre et celle d’une profession ?

B.B : des professions sont réglementées avec des statuts particuliers. Or, parmi elles, plusieurs peuvent faire usage du titre de psychothérapeute si elles le souhaitent . Nous avons fait en sorte de ne pas excéder la loi. Nous ne créons aucune profession nouvelle : il ne s’agit que d’une activité — qui peut être pratiquée par divers professionnels.

Claude Landman — Association lacanienne internationale : la question de la pluralité pose problème. Si l’un des courants dominants est enseigné à l’université, cela crée une psychothérapie d’État. Si elle est exercée à partir d’une seule référence, il y a un risque pour l’État. De toute manière, les dispositions donnent à l’université le privilège de la formation. On ne peut confier toute la formation à l’université : Il conviendrait donc d’envisager une formation pratique complémentaire à la charge des différentes écoles.

B. B : ce débat explique comment nous en sommes venus à écrire « pluralité des approches », J’espère que cela répond à votre crainte légitime. Il me paraîtrait anormal que le ministère de la santé édicte des références théoriques professionnelles. Tenez compte de ces deux soucis, dont celui de dérive sectaire. Quant au contenu des formations, elles feront l’objet de concertations.

Jean-Michel Fourcade — AFFOP, Association fédérative française des organismes de psychothérapie relationnelle et psychanalytique : la garantie de la pluralité réside dans plus de concertation avec les organisations représentatives et non en confiant la responsabilité de la formation à la seule Université.
En donnant une inscription provisoire d’un an sur les listes départementales aux seuls inscrits de droit ce projet de décret est plus discriminant que le décret qui fixait les conditions pour l’homologation au titre de psychologue qui donnait l’inscription provisoire à tous les psychothérapeutes.
D’autre part, en prévoyant une ancienneté d’exercice de cinq ans pour pouvoir demander l’inscription sur la liste des psychothérapeutes pour les non diplômés d’un diplôme existant déjà (médecins et psychologues) et non psychanalystes, on élimine les titulaires d’un diplôme d’un institut privé qui viennent de terminer leur formation sans examiner si cette formation est ou non de qualité, ce qui signifie que toutes les formations privées sont inférieures à celles des universités d’État, ce qui constitue une atteinte grave au droit à l’enseignement libre.

BB : notre projet se doit de se conformer à la loi. L’inscription sera volontaire, ce qui ne veut pas dire facultative si vous désirez inscrire sur votre plaque ou votre publicité le titre de psychothérapeute ; mais si vous désirez rester psychanalyste, vous n’avez besoin de rien.

Michel Meignant — Association européenne de psychothérapie : l’Union européenne travaille à une directive sur les professions libérales. En conséquence, elle a proposé la création de la profession de psychothérapeute. La France se comporte encore en pays manquant, Va-t-elle ainsi bloquer le fonctionnement européen ? Que va-t-il advenir de ceux qui auront une formation dans un pays où la profession est réglementée.

B.B : nous nous sommes posé la question. D’où le mot master qui renvoie à des références communautaires.

Christian Vasseur : chaque pays reste maître de sa politique de santé. Ainsi la France sera-t-elle le seul pays dans le monde où la formation en psychopathologie théorique et clinique est exigée. Singularité française protégée.

Bruno Dal-Palu — Psy en mouvement : au fond, il n’y a pas d’opposition entre Vasseur et Gori sur la définition de la psychopathologie clinique. Dans l’article 1, j’ai été agréablement surpris de voir qu’on cherchait une solution pour éviter l’inflation d’associations s’intitulant psychanalystes. J’approuve donc ce qui concerne l’attestation sur l’honneur réclamée aux « ni-ni ». mais le problème subsiste puisque les psychothérapeutes deviennent des « psychopathologues ».

B.B : nous ne cherchons en aucune manière à empêcher la liberté d’association.

Bruno Dal-Palu : il y a une crainte à avoir que les sectes utilisent le terme psychanalyse. Mais il faut aussi éviter que les psychologues du travail, par exemple, fassent usage du titre sans formation à la psychopathologie.

Madame Craignou : il est dommage que l’on fasse une loi sur un titre sans que les formations en psychothérapie soient citées. Ce texte sert aussi à ce que les usagers disposent d’une lisibilité sur les formations qu’aura suivies le professionnel auquel ils s’adresseront.
Parler de connaissance en psychopathologie clinique, et d’un master sur 5 ans ne suffit pas comme information. En aucun cas on ne saura à qui on s’adresse, et s’il a bénéficié d’une formation en psychothérapie.
D’autre part, qu’est-ce qui m’empêcherait, moi spécialiste des TCC, de m’intituler, ce qui serait fantaisiste, psychanalyste ?

B.B : avec les nouvelles dispositions, il y aura toute même plus de transparence et d’informations pour les usagers.

Gérard Bayle — Société psychanalytique de Paris : je voudrais faire une remarque proche de ce qui vient d’être évoqué à propos de la protection du public. Il faut se protéger des dérives sectaires. L’inscription peut fonctionner comme un cheval de Troie pour les sectes. N’importe qui peut créer une association de psychanalystes. Ceci constitue une faille dans le dispositif. Il faut demeurer vigilant face à ce qui inspire l’esprit de la loi, son souci constant. Tous ceux qui sont soucieux de l’intérêt, de la protection du public et des usagers comprendront qu’il faudrait assortir la mention de psychothérapeute en indiquant de quel type de psychothérapeute il s’agit. La loi parle des associations de psychanalystes. Il faut préciser par décret quelles sont les associations de psychanalystes pour que des non psychanalystes ne se déclarent pas psychanalystes. Il convient que par décret ou par arrêté des dispositions permettent de contrôler la réalité des déclarations.

Bernard Basset : nous avons tout de suite vu cette faille, mais c’est ce texte qui a été voté. C’est à vous d’y réfléchir, je n’ai pas de solution. Une autorité, un ordre ? la loi ne nous permet pas de créer cela.

G B : il faudra bien travailler avec vous pour mettre un frein à cela.

B.B : je suis ouvert, mais sans solution pour l’instant. Si vous faites des propositions…

Philippe Grauer — Syndicat national des praticiens en psychothérapie, psychothérapeutes relationnels & psychanalystes : la psychothérapie relationnelle n’est pas une fonction mais constitue bel et bien une profession. On ne saurait indéfiniment tourner le dos à une réalité aussi massive sans que cela se retourne contre les auteurs d’un déni d’une telle ampleur.

Jean-Richard Freyman — Fédération européenne de psychanalyse et École psychanalytique de Strasbourg, FEDEPSY : l’université et la Ddass : que ce soit elle qui reçoive les dossiers sans que les associations soient là, au moins à titre consultatif, pose problème. L’histoire des quatre contenus possibles : il faut tenir compte de l’état actuel de l’université et en conséquence ce texte ne peut avoir de sens véritable que si des propositions sont faites pour la création de ce titre de master en lien avec les associations.

PHG : D’autre part, les formations privées en cinq années universitaires minimum que nous avons agréées sont également incontournables. Il conviendrait de créer une articulation entre elles et l’université qui peut se conjoindre aux professionnels mais ne peut s’y substituer. Cette remarque vaut pour la formation de nos confrères psychanalystes.

Roland Gori : on va vers une législation de la psychopathologie clinique. Je voudrais faire une remarque sur la crainte des psychologues d’une recomposition de la profession de psychologue avec ce nouveau master. Il existe deux types de master : professionnel et de recherche. Or ce nouveau master sera professionnel. Vous produisez ainsi fatalement des incidences sur la recomposition du champ de la santé mentale. Ce nouveau master professionnel représentera un manque à gagner dans le cadre des masters existants. Il ne peut pas ne pas avoir d’effet quant à la formation des psychologues. Il convient de mesurer son incidence sur les masters existants.
Sous l’autorité de l’université dites-vous ? Le SIUEERPP est précisément pour la pluralité. Mais là, avec cette feuille de route vous placez sous le pilotage de l’université un processus dans lequel l’association que je représente ne se reconnaît pas. Voici un problème réglé par voie de décret, c’est bouleversant. Comment placer l’université en position de pilotage si nous ne pouvons pas nous reconnaître dans la feuille de route qu’on nous propose ? J’aimerais vous poser une question : par quelle méthodologie êtes-vous arrivé à cette proposition ?

B. B. : faire au mieux . C’est pour cela qu’on vous consulte. En matière de formation, considérer l’université comme responsable, je n’ai pas en cette matière inventé là grand-chose. J’ai essayé d’écrire les grandes lignes d’un cahier des charges de cette formation, à vous de réagir, on a fait au mieux de nos capacités.

Lilia Mahjoub : nous avons affaire à la feuille de route. Nous ne pouvons pas prendre position sur ce master nouveau qui ne crée pas de nouvelle profession. Ça va être une cacophonie.

Monsieur Gori parlait de feuille de route. Il se trouve que ce qui nous est ici proposé est quelque chose où nous aurions à faire, à établir nous-mêmes une feuille de route plus précise. Et toujours dans le cadre de cette maquette. Comment prendre, en effet, position sur ce qui n’est pas précisé, à savoir sur un master qui se propose comme nouveau et « qui ne crée cependant pas de nouvelle profession ». Si nous remplissons chacun cette feuille de route, vu la disparité des conceptions qu’il y a autour de cette table, ce que vous recevrez ne pourra donner lieu qu’à une véritable cacophonie.

B.B : ce document de travail vous est soumis, dans le respect de la loi. Tout ce qui irait au-delà serait inacceptable. Il ne s’agit pas uniquement d’une feuille de route. « Cacophonie » : ça vous appartient. Ce le sera si vous l’êtes [dans la discorde, mais je vous fais confiance, vous vous connaissez tous, vous parviendrez bien à des positions communes]. Vous êtes nombreux, vous vous connaissez, aurez des échanges entre vous et ferez des propositions regroupées probablement.

Christian Vasseur : je reviens sur ce contenu de formation à la psychopathologie. Il s’agissait au départ des six grands courants, dont celui relatif à la relation et ce qui s’y transfère. Théorique, clinique et pratique, là réside la sécurité. Quels contenus de cette formation ? les formations à la psychothérapie arriveront après. La base de la sécurité pour le public est là : dans la psychopathologie.

Bernard Basset : nous n’avons pas trop détaillé dans le décret, pour ne pas donner prise au Conseil d’État, qui exige que l’on soit concis, que l’on épure la formulation.

Serge Ginger — Fédération française de psychothérapie et psychanalyse FF2P : j’aimerais vous adresser trois réflexions : sur le master, l’Europe, et les mesures transitoires.
1) un master de quoi ? Professionnel, mais on nous dit qu’il ne crée pas une profession de psychologue ? Cela n’est pas clair.
2) l’Europe : différents modèles sont possibles. En Belgique, où la loi est en cours de discussion, il y a une ouverture à ceux qui ne sont ni psychologues ni psychiatres. En Grande Bretagne, la psychothérapie est confiée aux associations professionnelles. Quant à la libre circulation des professionnels, on n’en a pas fini : le problème européen va donner beaucoup à débattre. (…) En Italie, les institutions privées sont reconnues par la loi.
3) mesures transitoires : cinq années mais quid de ceux qui ont déjà passé cinq années en formation dans une école, plus quatre années de pratique, qui sont depuis 9 ans déjà engagé, et se trouvent à bac + 7 ; devront-ils recommencer un master, et de quoi ? Sans parler des étudiants en cours de formation.

B.B : nous allons donc consulter nos collègues de l’université, et penser à la validation des acquis de l’expérience.

Alain Blanchet : l’université est un monde ouvert où il existe déjà des masters de psychothérapeutes proches de l’esprit de ce texte (…) Chaque université est autonome, et ouverte, la preuve en est qu’on compte déjà parmi les professionnels ici présents certains chargés de cours.

Bruno Dal-Palu : quelle est la date d’entrée en vigueur du décret ? J’aimerais savoir si le nouveau master professionnel se substitue aux formations des écoles de psychothérapie qui existent ?

B.B : le décret vaudra dès sa publication et dès que les conditions de mise en œuvre seront réunies. L’université fera alors des propositions d’enseignement. C’est à elle qu’est confié le pilotage de l’opération, il s’agit bien de confier la formation à l’université, laquelle pourra, si elle le désire, passer des conventions avec des institutions externes. Le nouveau décret définira ce qu’on ne peut pas mettre dans un décret à envoyer au Conseil d’État. Cela permet de faire évoluer la situation. Il est difficile d’inscrire dans le marbre du décret en Conseil d’État tout ce qui concerne la formation.

Alain Abelhauser : il ne s’agit pas d’une nouvelle profession, mais du cadre d’une fonction. Il s’agit de fixer les pré-requis sur lesquels on puisse s’entendre. Pourquoi des pré requis réducteurs ? (art 8). Pourquoi fixer déjà les quatre approches ? les choses vont évoluer. Pourquoi dès maintenant les graver dans le marbre ? Cela est discutable.

B.B : on peut en ajouter une cinquième si vous y tenez (…). Soit on en crée de nouvelles. Dans le cadre du cahier des charges, ce texte vous est soumis. On vous présente un vrai texte auquel vous avez loisir de vous confronter. Vos rédactions alternatives sont sollicitées.

Michèle Clément : les praticiens sont déjà sur le terrain. Dans le service public, il y a déjà des « psychothérapeutes », le titre est déjà en usage. Beaucoup d’activités psychothérapeutiques sont faites pas des psychologues. Et vous dites ne pas créer une nouvelle profession ? Le Ministère peut-il s’engager à ne pas créer une nouvelle profession ?

Patrick Avrane — Société de psychanalyse freudienne : une déclaration sur l’honneur ? Mais qui donc décide que tel ou tel est un organisme de formation public ou privé à la psychothérapie ?

B.B : je vous répondrai ultérieurement.

Patrick Guyomard : il y a deux directions dans ce projet. Il y a des aspects positifs : la prise de position sur le titre, et la formation assurée par l’université. Et qu’il ne s’agisse pas d’une profession en tant que telle. Restent plusieurs difficultés : validation des connaissances et des pratiques dans la formation en psychothérapie pour les « ni-ni ». Qui va décider ?

B.B : nous ne souhaitons pas du tout intervenir sur les pratiques. Nous ne réglementons que le titre.

P.G : Pour créer un master nouveau sans créer une profession nouvelle, il convient de l’insérer dans des masters déjà existants.

B.B : ma voisine me souffle que le master de psychologie ne donne pas droit au titre de psychologue.

Lécuyer : si, sous certaines conditions. Fixer les quatre approches, c’est problématique mais l’idée de pluralité conserve sa valeur.

B.B : à condition qu’il n’y ait pas de dérive sectaire

Michel Patris — FEDEPSY : le vrai problème, c’est la situation critique de la psychiatrie. L’organicisme dominant a donné lieu à la désertion de la psychothérapie par les psychiatres. Une fois le titre ciselé approuvé, viendront d’autres étapes où ces psychothérapeutes prendront leur place. Profession de santé mentale, cela se dit déjà. Nous allons vers une sous-traitance de la question de la psychothérapie par de nouveaux professionnels. C’est pour cela que nous devons être attentifs au niveau de la qualité professionnelle, menacée évidemment.
Pouvons-nous, dès à présent, psychiatres, psychologues, associations de psychanalyse, collaborer à des masters de psychologie clinique voire de psychothérapie ? La violence verbale excluant la collaboration et le dialogue, comment allons-nous faire pour faire tenir la carpe, le lapin et le serpent à plumes dans la même boîte ? Nous sommes en train de ciseler une pierre dans un édifice, le plan de la santé mentale.

B.B : là-dessus un groupe de travail sera bientôt en place.

Roland Gori : jusqu’à maintenant, on examinait des projets de masters pour quatre ans, après avis de la CNESSER. Désormais, il y aura une confusion totale avec cet usage du titre. On passe de 3 700 professionnels à 5 500 professionnels par an ! C’est beaucoup trop pour le marché du travail.

Jean Cottraux — Association francophone de formation et de recherche en thérapie comportementale et cognitive AFTCC : il y a déjà un diplôme universitaire de formation post-master (DIU de TCC). On peut le faire cohabiter dans le cadre du pluralisme.

Alain Naissant, Psy’G : le décret parle d’une formation en psychothérapie, mais la loi n’en parlait pas. Le titre crée bel et bien une profession. Il n’y a pas de définition de la psychothérapie. La nécessité d’un travail sur soi n’est pas évoquée dans ce texte. Les Commissions préfectorales pour le titre de psychologue ont été une catastrophe. Ce n’est pas cette loi qui empêchera l’infiltration éventuelle des sectes.

Madame Craignou : il est indispensable de garder la pluralité. Il convient de savoir que l’on crée un master de psychologie clinique et non de psychothérapie clinique. Attention à ce qu’il n’y ait pas confusion avec d’autres masters existants. Comment l’université va-t-elle organiser les stages pratiques ?

Catherine Mathelin — Espace analytique : il s’agit certainement d’un plan de santé mentale comme le souligne Michel Patris. Il s’agit de protéger les patients. Mais comment se protéger des sectes si des gens sont autorisés à visser leur plaque et agréés après avoir parlé à quelqu’un à la DDASS ?

B.B : le texte que nous proposons est plus exigeant que cela .

Jean Cottraux: le terme scientifique est important.

Christian Vasseur : l’idée du titre infère l’accession à une qualité. Les inquiétudes concernant une nouvelle profession sont fondées. Déjà, dans la pratique hospitalière actuelle les infirmiers sont employés au titre de psychothérapeutes. On gagnerait à inventer une instance qui réfléchirait à la question des psychothérapies. La psychothérapie est la part majeure de notre pratique de psychiatres. On ne s’occupe pas des bleus de l’âme. Enfin, il y a la question de la formation personnelle. Le refus d’un travail sur soi constitue une contre indication à la pratique de la psychothérapie. La remise en cause auprès d’un tiers ou l’analyse de sa pratique, il y faudrait une invitation évidente .

B. B. : je précise que les différents rapports (Cléry-Melin, Inserm, etc.) n’engagent que leurs auteurs et n’engagent pas le ministre.

Jean-Claude Stolov — Société psychanalytique de recherches et de formation, scission du Quatrième Groupe : cette loi constitue une préservation contre les sectes. Au moins, elle vise, avec l’usage du titre, à souligner le danger qu’il y a à définir une profession de psychothérapeute. Si on s’engage dans cette voie, on peut aller de Charybde en Sylla et déboucher sur quelque chose qui mettrait l’État en position de déterminer ce qui est recevable ou non. Or, il est nécessaire de s’abstenir de définir ce qu’est la psychothérapie.

Bruno Dal-Palu : il est utile de rappeler que beaucoup de gourous de sectes sont médecins.

Bernard Basset : vous avez un mois de réflexion. Vos textes devront être prêts pour le 10 février afin que nous puissions siéger à nouveau le 21. Le plus simple c’est que lorsque je réponds à une personne, toutes les autres en soient informés. Je vous engage donc à constituer un carnet d’adresses collectif et à le communiquer à mon assistante.

Code de déontologie du SNPPsy – version 2014

Code de déontologie du SNPPsy

Principes éthiques

Le praticien en psychothérapie relationnelle développe une éthique orientée vers ce qu’il estime le plus utile et le plus juste pour l’accomplissement psychique de la personne qui le consulte. 
Se référant à l’approche phénoménologique de la philosophie, aux concepts de personne, de soin, de responsabilité et de droit issus de notre histoire culturelle, ainsi qu’aux notions de vie psychique, de symbolisation et de sujet introduites par l’histoire de la psychologie et de la psychanalyse, le praticien en psychothérapie relationnelle fonde son éthique professionnelle sur les principes suivants considérés comme valeurs de référence :

[voir]1 – Respect de la personne et de sa subjectivité.

Le praticien en psychothérapie relationnelle considère la personne qui le consulte comme un sujet unique et libre, ce qui le conduit à respecter sa dignité, son intimité, ses parts inconscientes et leur expression symbolique, son autonomie, ses options philosophiques ou religieuses.

2 – Intégrité du soin.

Le praticien en psychothérapie relationnelle se met au seul service du processus psychothérapique de la personne. Il ne fait rien qui pourrait lui nuire ou qui serait motivé par l’intérêt de tiers ou par des fins personnelles conscientes ou inconscientes autres que celles de la psychothérapie.

3 – Compétence professionnelle.

Le praticien en psychothérapie relationnelle s’autorise de sa compétence acquise par un travail psychothérapique approfondi sur lui-même, par des formations spécialisées de haut niveau, par un questionnement constant de sa pratique et par une coopération avec ses pairs dans le cadre d’instances professionnelles.
4 – Responsabilité.

Le praticien en psychothérapie relationnelle décide seul de ses méthodes et techniques psychothérapiques. Il assume la responsabilité du suivi des personnes envers lesquelles il s’est engagé, dans le respect de la loi et des règles déontologiques de sa profession.[/voir]

Règles déontologiques

Les règles déontologiques forment un contrat de droit privé entre le praticien en psychothérapie relationnelle qui s’engage à les respecter et l’institution professionnelle qui le reconnaît, le cautionne et le défend. Toute personne consultante peut s’y référer.

I – Respect de la personne et de sa subjectivité

I-1 Respect des droits de la personne

a) Le praticien en psychothérapie relationnelle respecte la législation sur les droits des personnes, de leur dignité, de leur liberté et de leur protection.

b) Il respecte le principe que nul n’est tenu de révéler quoi que ce soit sur lui-même.

c) Il s’attache à favoriser l’autonomie de la personne qui le consulte. Il respecte son désir et prend acte de son jugement notamment quant à l’arrêt de sa psychothérapie, après que les motifs conscients et inconscients aient été décryptés.

I-2 Respect de la subjectivité de la personne

a) Le praticien en psychothérapie relationnelle respecte en toutes circonstances l’intégrité et les valeurs propres de la personne qui le consulte dans le contexte du processus de changement.

b) Lorsque l’intervention se déroule dans un cadre de contrainte ou lorsque les capacités de discernement de la personne sont altérées, le praticien en psychothérapie relationnelle s’efforce de réunir les conditions d’une relation respectueuse de la dimension psychique du sujet.

I-3 Devoir de réserve

a) Conscient de la relation très spécifique qui le lie à la personne qui le consulte, le praticien en psychothérapie relationnelle observe une attitude de réserve en toutes circonstances.

b) Conscient du possible impact de ses paroles, il prend garde aux conséquences directes ou indirectes de ses interventions et, entre autres, à l’utilisation qui pourrait en être faite par des tiers.

I-4 Cadre d’exercice

Le praticien en psychothérapie relationnelle pose un ensemble de règles concernant son cadre d’exercice visant à favoriser le processus psychothérapique et protéger la personne qui le consulte. Il respecte et fait respecter ce cadre.

I-5 Secret professionnel 


a) Le praticien en psychothérapie relationnelle est soumis aux règles usuelles du secret professionnel qui s’étend à tout ce qu’il a vu, entendu ou compris au cours de sa pratique.

b) Il prend toutes les précautions nécessaires pour préserver l’anonymat et la confidentialité des personnes qui le consultent ou l’ont consulté.

c) En séance collective, il prescrit aux membres du groupe une obligation de secret quant à l’identité des participants et de discrétion sur le déroulement des séances.

d) Les obligations concernant le respect du secret professionnel s’imposent quel que soit le cadre d’exercice.

I-6 Abstinence sexuelle

a) Le praticien en psychothérapie relationnelle s’abstient de toute relation sexuelle avec les personnes qui le consultent ainsi qu’avec ses étudiants en formation et collègues en supervision.

b) Il prescrit un interdit de passage à l’acte sexuel entre les participants durant les séances collectives.

I-7 Sécurité physique et morale

a) Dans le cadre de sa pratique, le praticien en psychothérapie relationnelle instaure une règle de non-violence sur les personnes et les biens.

b) Il veille à ce que ses interventions ou ses conseils ne puissent pas nuire à la sécurité physique et morale des personnes qui le consultent.

c) Dans les séances collectives, il impose des règles de respect des participants et de non-passage à l’acte de la violence.

I-8 Transmission d’informations

a) Si des raisons thérapeutiques nécessitent la collaboration avec une autre personne donnant des soins, le praticien en psychothérapie relationnelle ne peut partager ses informations qu’avec l’accord de la personne qui le consulte.

b) Cet accord est implicitement donné dans un processus de cothérapie où le cothérapeute et les éventuels assistants ou observateurs en formation partagent les obligations du présent code de déontologie.

c) La transmission d’informations ou d’attestations à un tiers pour un usage autre que les soins ne se fait qu’avec discernement et réserve. Le praticien en psychothérapie relationnelle requiert l’assentiment de l’intéressé, ou informe celui-ci dans les cas de personnes au discernement altéré ou s’il s’agit de mineurs.

d) Lorsqu’il y a obligation légale de signalement, le praticien en psychothérapie relationnelle se doit d’informer la personne qu’il est tenu de se conformer à la loi.

I-9 Informations sur son exercice

a) Toute information du public par quelque moyen que ce soit doit être faite dans une position de réserve et de décence sur la personnalité du praticien en psychothérapie relationnelle, sur la nature des soins qu’il fournit et sur les résultats escomptés de la psychothérapie
.
b) Le praticien en psychothérapie relationnelle n’utilise pas les personnes qui le consultent ou l’ont consulté à des fins médiatiques.

II – Intégrité du soin

II-1 Qualité du soin


Dès lors qu’il a établi un contrat thérapeutique avec une personne, le praticien en psychothérapie relationnelle s’engage à lui donner la meilleure qualité de soin psychothérapique.

II-2 Appel à un tiers

A cet effet, et s’il l’estime utile, il fait appel à la collaboration de tiers. 
Il signale à la personne en psychothérapie la possibilité ou la nécessité de recourir à d’autres compétences en complément ou en relais de ses propres soins.

II-3 Rapport à la médecine

Conscient de la spécificité de la psychothérapie et de celle de la médecine, le praticien en psychothérapie relationnelle invite le cas échéant la personne qui le consulte à s’entourer de toutes les garanties de cette dernière.

II-4 Responsabilité du consultant

Le praticien en psychothérapie relationnelle se doit d’attirer l’attention de la personne qui le consulte sur sa responsabilité propre et sur la nécessité d’une coopération active et permanente de cette dernière.

II-5 Choix du thérapeute

Le praticien en psychothérapie relationnelle respecte et facilite le libre choix de son thérapeute par la personne.

II-6 Changement de thérapeute

Le praticien en psychothérapie relationnelle est conscient des liens spécifiques mis en place par une thérapie précédemment engagée avec un autre praticien de la psychothérapie. Dans le cas d’une consultation en vue de changer de thérapeute, il facilitera l’analyse de la difficulté qui a surgi.

II-7 Interruption d’activité

Dans le cas où le praticien en psychothérapie relationnelle prévoit d’interrompre son activité, il en informe suffisamment d’avance les personnes qui le consultent et prend toutes mesures appropriées aux situations particulières.

II-8 Appartenance

a) Le fait, pour un praticien en psychothérapie relationnelle, d’être lié à un centre de soins, de formation, à un lieu de vie ou toute autre institution ne saurait porter atteinte à l’application des présentes règles déontologiques.

b) Le fait, pour un praticien en psychothérapie relationnelle, d’adhérer personnellement à des idées politiques, une idéologie, une religion, une spiritualité ou une philosophie, ne saurait l’autoriser à influencer la personne qui le consulte pour autre chose que la psychothérapie.

II-9 Liens personnels

a) Le praticien en psychothérapie relationnelle n’engage pas de psychothérapie avec des personnes auxquelles il est par ailleurs intimement lié.

b) Il n’engage pas de psychothérapie avec des personnes intimement liées entre elles, sauf dans le cadre des psychothérapies du système relationnel (psychothérapies de couple, psychothérapies systémiques familiales…).

c) Dans une situation de conflit d’intérêts, il a l’obligation de se récuser.

III – Compétence professionnelle

III-1 Processus psychothérapique personnel

Le praticien en psychothérapie relationnelle est passé lui-même par un processus psychothérapique ou psychanalytique approfondi. Cette démarche personnelle est distincte de sa formation, bien qu’elle y participe fondamentalement.

III-2 Formation professionnelle

Le praticien en psychothérapie relationnelle a validé une formation professionnelle approfondie théorique et pratique apte à créer une compétence de praticien de la psychothérapie relationnelle.

III-3 Contrôle et supervision

Le praticien en psychothérapie relationnelle se maintient dans un système de contrôle ou de supervision de sa pratique par un tiers qualifié.

III-4 Formation continue

Les connaissances et les compétences du praticien en psychothérapie relationnelle doivent faire l’objet d’une constante régénération tout au long de sa carrière.

III-5 Rigueur

a) Les modes d’intervention du praticien en psychothérapie relationnelle se font dans les règles de l’art des méthodes qu’il utilise. Il en connaît les fondements théoriques et pratiques et a expérimenté leurs effets.

b) L’intuition personnelle et la créativité du praticien en psychothérapie relationnelle peuvent s’y ajouter quand elles respectent le cadre posé et ne servent qu’à favoriser le processus psychothérapique.

III-6 Mode de communication

Le praticien en psychothérapie relationnelle privilégie la rencontre en présence effective avant toute autre forme de communication à distance quel que soit le média employé. En cas de communication virtuelle nécessitée par les circonstances, il explique les limites de cette modalité et les conditions de son intervention.

III-7 Discernement

Le praticien en psychothérapie relationnelle définit ses limites propres compte tenu de sa formation et de ses expériences. 
Il n’est jamais tenu de s’engager dans un processus de soins psychothérapiques.

III-8 Orientation

Quand les demandes ne relèvent pas de sa compétence, le praticien en psychothérapie relationnelle oriente les personnes vers des professionnels susceptibles de répondre aux questions ou aux situations qui lui ont été soumises.

III-9 Évaluation

Le praticien en psychothérapie relationnelle ne donne pas de diagnostic ou d’avis à la personne qui le consulte concernant des tiers qu’il ne connaît pas, sauf s’il estime cet avis nécessaire au processus psychothérapique mais avec discernement et à titre de simple hypothèse fondée sur les dires de la personne. Cette disposition ne s’applique pas aux séances de supervision.

IV -Responsabilité

IV-1 Responsabilité et autonomie
Outre les responsabilités civiles et pénales de tout citoyen, le praticien en psychothérapie relationnelle a une responsabilité professionnelle. 
Dans le cadre de sa compétence professionnelle, il décide et répond personnellement du choix et de l’application des méthodes et techniques qu’il met en œuvre et des avis qu’il formule.

IV-2 Situations de droit commun

Le praticien en psychothérapie relationnelle ne peut se prévaloir du processus psychothérapique pour cautionner un acte illégal. Il est soumis aux obligations de la loi commune. 
Dans les cas de situations pouvant porter atteinte à l’intégrité psychique ou physique de la personne qui le consulte ou d’un tiers, il évalue avec discernement la conduite à tenir en tenant compte des dispositions légales en matière de secret professionnel, d’assistance à personne en danger et d’obligation de dénonciation de crime.

IV-3 Indépendance professionnelle

Le praticien en psychothérapie relationnelle ne doit pas accepter de conditions de travail qui porteraient atteinte à son indépendance professionnelle et, notamment, qui l’empêcheraient d’appliquer le présent code de déontologie.

IV-4 Contrôleurs, superviseurs, formateurs

Le praticien en psychothérapie relationnelle exerçant des contrôles, supervisions ou activités didactiques doit se faire dûment identifier par ses institutions professionnelles.

IV-5 Règles de confraternité 


Aucune pratique ni institution ne pouvant prétendre à l’exclusivité ou à la primauté sur les autres dans la compétence psychothérapique, le praticien en psychothérapie relationnelle est tenu au devoir de réserve et de respect envers ses confrères et envers les autres professionnels de la psychothérapie.

IV-6 Utilisation du nom

Nul n’a le droit dans un texte informatif ou publicitaire, d’utiliser les nom et titres d’un autre praticien sans son autorisation expresse.

IV-7 Honoraires

Chaque praticien en psychothérapie relationnelle en exercice libéral fixe lui-même ses honoraires en conscience. Il informe les personnes qui le consultent de leur montant dès les premiers entretiens et s’assure de leur accord.

IV-8 Locaux
Le praticien en psychothérapie relationnelle doit pouvoir disposer pour son exercice professionnel de locaux convenables permettant de préserver la confidentialité et disposant de moyens techniques suffisants en rapport avec la nature de ses actes professionnels et des personnes qui le consultent.

IV-9 Information déontologique

Le code de déontologie des praticiens en psychothérapie relationnelle est public. Le praticien en psychothérapie relationnelle le tient à la disposition des personnes qu’il reçoit.


 

SNPPsy – CODE DE DÉONTOLOGIE version 1981

À titre documentaire nous livrons ici la version d’origine du code affiché ci-dessus. Entre temps, la terminologie a bougé. Le code du SNPPsy instituait le nom de métier de psychothérapeute. Sous l’impulsion de l’Académie de médecine le terme psychothérapeute, désignant initialement un praticien de la psychothérapie, comme partout dans le monde, en France devenu titre d’exercice réglementé, validant la pratique des psychologues et psychiatres, est désormais réservé à ces professionnels. Ainsi les psychothérapeutes d’origine sont désormais des psychopraticiens relationnels (exception faite des bénéficiaires du grand-parentage). Autoréglementés dans le cadre de leurs institutions fondatrices historiques responsables (GLPR).

On notera la modernisation de son code effectuée par le même SNPPy en 2014. Pas de changements en profondeur.

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Présentation de 2006

Le Cifp est heureux de mettre à votre disposition le code du SNPPsy, qui fait désormais référence et constitue une partie incontournable du paysage psy. La génération qui a eu l’audace de le concevoir et produire a bien travaillé. Ce faisant elle engendrait la profession de psychothérapeute relationnel.

Ce code, rédigé en 1981, statuait sur la condition de psychothérapeute au sens générique du terme, à une époque où les fondateurs du SNPPsy, issus de la psychologie humaniste et influencés par la psychanalyse, envisageaient la psychothérapie comme une et indivisible, aux couleurs de ce qui, à la génération suivante, muterait pour s’individualiser la psychothérapie relationnelle, dissociée de la psychothérapie tout court, pas toute courte, toute trop large. Les fondateurs avaient pensé que tout psychothérapeute devrait finir par se ranger à l’exigence d’un long et fructueux travail sur soi, sinon, sortir de l’appellation.

C’est autre chose qui est sorti de la boîte de l’Histoire, marqué par le désir du législateur d’aligner la psychothérapie au sens générique sur une ligne psychopathologiste en relation avec le dernier DSM en date, et sur un cognitivisme minoritaire en clinique. Marqué également par un processus de maturation, de saine dissociation et individuation institutionnelle.

Le Carré psy n’était pas né (fin des années 90), ni la distinction à présent plus claire entre les psychothérapies à épistémologie objectiviste et celles ressortissant de la logique du processus de subjectivation (cf. Fourcade). On ne discernait pas la complexité pouvant naître de certains cumuls, et la question des abus susceptibles d’en résulter.

Pourtant, ce texte n’a guère pris de rides. Sauf pour deux articles on a laissé psychothérapeute, psychothérapie, avec leur sens générique. Seulement lorsqu’il était évident qu’il fallait spécifier, on a remplacé psychothérapeute par psychothérapeute relationnel. L’article 1.2 s’est vu réécrit en ce sens. Quant au 1.8, il est en train d’être emporté par l’annuarisation responsable de la profession, et devra être révisé en conséquence. Ces deux modifications devront faire l’objet d’un vote en AGE du SNPPsy.

Dans l’ensemble, un quart de siècle après sa rédaction, ce texte tient. On y mesurera la pérennité d’une pertinence véritablement fondatrice.

Philippe Grauer 09 12 2006, révisé 2017.

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I : Obligations générales du psychothérapeute

Art. 1/1 – Formation professionnelle.
Le psychothérapeute a une formation professionnelle approfondie théorique et pratique apte à créer une compétence de praticien.

Art. 1/2 – Processus psychothérapique personnel.
Le psychothérapeute relationnel est passé lui-même par un processus psychothérapique approfondi. Cette démarche personnelle est distincte de sa formation, bien qu’elle y participe fondamentalement.

Art. 1/3 – Formation continue
Sa formation et son développement personnel doivent faire l’objet d’une constante régénération tout au long de sa carrière.

Art. 1/4 – Contrôle et supervision
Le psychothérapeute se maintient dans un système de supervision ou de contrôle de sa pratique par un tiers qualifié.

Art. 1/5 – Indépendance professionnelle
Le psychothérapeute ne doit pas accepter des conditions de travail qui porteraient atteinte à son indépendance professionnelle et, notamment, qui l’empêcherait d’appliquer les principes déontologiques énoncés ici.

Art. 1/6 – Attitude de réserve
Le psychothérapeute, conscient de son pouvoir, s’engage à une attitude de réserve. Il prend garde aux conséquences directes ou indirectes de ses interventions et, entre autres, à l’utilisation qui pourrait en être faite par des tiers.

Art. 1/7 – Information sur son exercice
Toute information du public (articles, publications, émissions radio ou télédiffusées, enseignes, annonces payantes, conférences, documents pédagogiques etc.) doit être faite dans une position de réserve et de décence sur la personnalité du psychothérapeute, sur la nature des soins qu’il fournit et sur les résultats escomptés de la psychothérapie.
Le psychothérapeute n’utilisera pas ses patients à des fins médiatiques.

Art. 1/8 – Appartenance au syndicat
Seuls les membres titulaires peuvent se prévaloir de leur appartenance au syndicat.

 

II – Devoirs du psychothérapeute vis-à-vis de ses patients

Art. II/1 – Qualité des soins
Dés lors qu’il s’est engagé dans un contrat psychothérapeutique avec une personne, le psychothérapeute s’ engage à lui donner personnellement les meilleurs soins.

Art. Il/2 – Appel à un tiers
À cet effet, et s’il l’estime utile, il fait appel à la collaboration de tiers.

Art. Il/3 Devoir de réserve
Conscient de la relation très spécifique qui le lie à ses patients, le psychothérapeute re observe une attitude de réserve en toutes circonstances.

Art. Il/4 Abstinence sexuelle
Le psychothérapeute s’abstient de toutes relations sexuelles avec ses patients ainsi qu’avec ses étudiants en formation et collègues en supervision.

Art. Il/5 – Respect de l’individu
Le psychothérapeute respecte l’intégrité et les valeurs propres du patient dans le cadre du processus de changement.

Art. Il/0 Responsabilité du patient
Le psychothérapeute se doit d’attirer l’attention du patient sur sa responsabilité propre et sur la nécessité d’une coopération active et permanente de ce dernier.

Art. Il/7 Sécurité physique
Dans le cadre de sa pratique, le psychothérapeute instaure une règle de non-violence sur les personnes et les biens.

Art. Il/8 – Honoraires
Chaque psychothérapeute fixe lui-même ses honoraires en conscience.

Art. Il/9 Secret professionnel
Le psychothérapeute est soumis aux règles usuelles du secret professionnel qui s’étend à tout ce qu’il a vu, entendu ou compris au cours de sa pratique.

Art. Il/10 – Garantie de l’anonymat
Le psychothérapeute prend toutes les précautions nécessaires pour préserver l’anonymat des personnes qui le consultent ou l’ont consulté.

Art. Il/11 – Secret professionnel et cothérapie
Si des raisons psychothérapiques nécessitent la collaboration avec une personne donnant des soins au psychothérapisant, le psychothérapeute ne peut partager ses informations qu’avec l’accord du patient. Cet accord est implicitement donné dans un processus de cothérapie.

Art. Il/12 Groupe : anonymat et discrétion
En séance collective, le psychothérapeute prescrit aux membres du groupe une obligation de secret quant à l’identité des participants et de discrétion sur le déroulement des séances.

Art. Il/13 – Protection des participants
En séance de groupe, le psychothérapeute interdit le passage à l’acte sexuel entre les participants et tout acte physique dommageable aux personnes et aux biens.

Art. Il/14 – Liberté d’engagement du psychothérapeute
Le psychothérapeute n’est jamais tenu de s’engager dans un processus de soins psychothérapiques.

Art. Il/15 – Continuité
Le psychothérapeute se doit d’assurer la continuité de l’engagement psychothérapique ou d’en faciliter les moyens.

Art. Il/16 – Choix du psychothérapeute
Le psychothérapeute respecte et facilite le libre choix de son psychothérapeute par le psychothérapisant.

Art. Il/17 Changement de psychothérapeute
Le psychothérapeute est conscient des liens spécifiques mis en place par une thérapie précédemment engagée avec un confrère. Dans le cas d’une consultation en vue de changer de psychothérapeute, il facilitera l’analyse de la difficulté qui a surgi.

 

III – Rapports du psychothérapeute à ses confrères, aux autres professionnels de la santé et aux institutions

Art. IlI/1 – Information déontologique
Le code de déontologie des praticiens en psychothérapie est public.

Art. III/2 – Personnel adjoint
Le psychothérapeute fait respecter le présent code par les personnels dont il est conduit à se faire entourer.

Art. III/3 – Appartenance institutionnelle
Le fait pour un psychothérapeute, d’être lié à un centre de soins, de formation, à un lieu de vie ou d’appartenir à des structures sociales ou associatives ne saurait porter atteinte à l’application des présentes règles déontologiques.

Art. III/4 – Contrôleurs, superviseurs, formateurs
Les psychothérapeutes exerçant des contrôles, supervisions ou activités didactiques doivent se faire dûment identifier par leurs groupes respectifs.

Art. III/5 – Règles de confraternité
Aucune pratique ni institution ne pouvant prétendre à l’exclusivité ou à la primauté sur les autres dans la compétence psychothérapeutique, le praticien est tenu au devoir de réserve par rapport à ses confrères.

Art. III/6 – Rapport à la médecine
Conscient de la spécificité de la psychothérapie et de celle de la médecine, le psychothérapeute invite son patient à s’entourer de toutes les garanties de cette dernière.

Art. III/7 – Utilisation du nom
Nul n’a le droit dans un texte informatif ou publicitaire, d’utiliser les nom et titres d’un psychothérapeute sans son autorisation expresse et son accord écrit.

IV – Application du code de déontologie

Art. IV/1 – Rôle de la commission de déontologie
En matière de déontologie, la commission interne au Syndicat (Syndicat national des praticiens en psychothérapie) a un rôle d’information, de prévention, de conseil et d’examen des requêtes.

Art. IV/2 – Manquements aux règles déontologiques
À la demande de l’intéressé, sur plainte interne ou externe, la commission de déontologie est à la disposition du psychothérapeute ou du plaignant pour examiner cette plainte.

Art. IV/3 – Sanctions
La commission de déontologie, statuant sur la valeur du manquement aura pouvoir de délivrer dans l’ordre : un rappel à l’ordre, un avertissement ou un blâme, ou de recommander l’exclusion temporaire ou définitive du psychothérapeute.
En ce qui concerne l’exclusion temporaire ou définitive, la recommandation de la commission devra être entérinée par un vote du Conseil d’administration à la majorité des trois quarts. Quelles que soient les instances, elles auront obligation d’entendre le psychothérapeute intéressé et ses défenseurs éventuels.

Art. IV/4 – Procédure
Sur proposition de la Commission de déontologie, le Conseil d’administration établit un règlement de procédure détaillé pour l’application des articles IV/2 et IV/3, concernant les manquements et les sanctions.


Mis en ligne sur ce site le 9 décembre 2006