La société des assurances

FONDATION DE L’AFFOP — JMICHEL FOURCADE : RAPPORT MORAL AUPRÈS DE LA 1ère AG DE L’AFFOP EN DATE DU 2 DÉCEMBRE 1999

Pratique du multiple

[Voir]
in Alain Delourme (sous la dir. de), Pour une psychothérapie plurielle, Paris, 2000, éd. Retz, 282 p.-
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PRATIQUE DU MULTIPLE

Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît, car tu ne pourrais pas t’égarer.

Par multiréférentialité nous désignerons un espace articulant de diverses façons plusieurs disciplines psychothérapiques. Pour clarifier la question, nous distinguerons trois modèles épistémologiques(1*) ordonnant le champ qui nous concerne.

Dans cette répartition, le modèle 1 caractérise les sciences expérimentales telles que les a théorisées Claude Bernard. C’est celui qu’on rencontre avec la psychologie expérimentale, comportementale, cognitiviste, et systémique(2*). Un champ étant défini comme objet de savoir, on formule des hypothèses, dont un dispositif expérimental devra vérifier la validité. L’expérience, descriptible et répétable, fournira des résultats d’après lesquels sera validée la formulation d’une loi.

Pour ce qui nous intéresse, dans le cadre d’un tel modèle le dispositif est le suivant : un acteur observe un objet, sur lequel il agit, par prescriptions, et auquel il reste extérieur. Ainsi pratique le médecin, qui, à l’issue d’une consultation, prescrit un traitement.

La consultation peut constituer l’amorce d’un autre type d’espace, ce qui nous introduit au fait que dans ce domaine les modèles ne sont pas purs, ayant même (c’est ce qui nous amène ici) tendance à se combiner. Pourtant, les harmoniques humanistes dont la consultation peut s’enrichir, n’en altèrent pas radicalement son pattern spécifique.
Lieux d’enseignement de ce modèle 1 des sciences expérimentales : faculté de médecine, Centre hospitalo-universitaire.

Au second pli de l’éventail, le modèle 2 concerne la sociologie et la psychologie. Les statistiques y remplacent le dispositif expérimental classique. Même principe fondamental de l’observateur prescripteur, extérieur à l’objet de son savoir. Susceptible d’appliquer lui aussi un traitement. Le psychologue reçoit une formation qui appartient typiquement à ce modèle. Ses cinq années d’études universitaires le préparent, dans le domaine clinique, à administrer des tests, à pratiquer des diagnostics de personnalité, à conduire des entretiens de soutien ou d’urgence, pour une durée limitée.

Ces entretiens relèvent toujours de l’épistémè objectiviste(3*). Avoir appris la technique de l’entretien dans un tel cadre ne constitue pas encore une compétence dans le domaine du psychothérapique, pas davantage que d’avoir observé des malades mentaux dans un service psychiatrique, ou d’avoir été confronté sans formation spécifique préalable aux patients d’un Centre médico psychologique. De telles expériences, même à l’occasion « supervisées », ne sauraient à tout le mieux constituer qu’une sensibilisation à une réalité à laquelle on n’a toujours pas été introduit(4*).

Amorce de complexité ou simple zone de confusion, nous voici pourtant déjà dans du mixte : l’entretien du psychologue est réputé clinique. Spectaculairement, le vocable de clinique brouille la zone indéterminée qu’il désigne, et ce brouillage peut conduire à des confusions. Ce terme, que le psychologue partage avec la médecine, d’où il vient, et la psychanalyse, qui nomme ainsi depuis la médecine le terrain de sa pratique, présente une polysémie proliférante. Il organise une sorte d’espace à volonté entre le médical (modèle 1), le psychologique (modèle 2) et le psychanalytique — et par extension le psychothérapique relationnel (modèle 3). D’une vitalité bouillonnante, on devrait dire débordante, il expédie à l’heure actuelle des pseudopodes jusqu’à la sociologie et même les Sciences de l’Éducation(5*). Raison de plus pour s’efforcer de bien le cerner.

Selon la définition classique, Greco(6*) distingue dans la clinique 1) avec Lagache une « psychologie en deuxième personne » marquant son inconciliabilité avec l’expérimentalisme ; 2) une « technologie concrète », et 3) une « méthode de recueil des observations comportant un aspect herméneutique ». Dans tous les cas un objet y est observé — fût-ce pour le découvrir. Nous évoluons dans un espace flou, où l’on peut prétendre à tout, à la condition logique que sous habillage diversifié ce tout relève en définitive de la méthodologie de l’extériorité objective.

De même que nous remarquions tout à l’heure que la consultation pouvait revendiquer une « dimension humaine » qui au mieux ne faisait que teinter l’entrevue avec le docteur (celui qui sait, concernant l’objet de la plainte) sans en altérer le principe épistémologique, on peut dire que la tentative de subversion du terme clinique ne saurait altérer radicalement le caractère observateur de l’observation, même participante, même heuristique, même ethnométhodologique(7*).

Ce n’est qu’une fois opéré le mouvement de bascule inaugurant le modèle 3, une fois ouvert l’espace de la relation comme fondement de la psychothérapie, que l’observation change d’âme. Ce qu’elle ne pouvait appréhender, sinon dans le sens où ça donne des appréhensions, devient le ressort de la méthode relationnelle, dans le cadre de laquelle l’observation, circulant cette fois entre deux sujets, se trouve épistémologiquement dénaturée, par l’apparition d’un processus où le savoir change de statut, où il n’y a plus, au sens précédent du terme, d’observateur et d’objet observé.

Pourtant la confusion entre ces différents niveaux reste constante, et l’exemple vient de loin, ou de haut, comme on voudra. C’est au même type d’imputation « flottante » que le Freud de la Traumdeutung, la signification des rêves, est devenu en France celui de la science des rêves, à l’occasion d’un glissement de type scientiste, alignant la psychanalyse sur la médecine, au titre d’une ambivalence constante chez celui à qui nous devons cependant l’éclatante contradiction épistémologique du modèle 3.

En effet celui-ci, qui fonda la subversion psychanalytique, stipule que l’objet du savoir c’est soi-même, mais qu’à partir d’un appareil psychique hétérogène comportant le double fond de l’inconscient, ce qui fait obstacle au savoir c’est encore soi. Si bien que c’est seulement par le biais de la relation à un professionnel de type spécifique, ayant déjà accédé à l’intelligence sensible du Je est un autre annoncé par le poète, que j’ai quelque chance d’accéder à moi comme sujet, cette instance d’abord incertaine, capable cependant de se considérer comme autrice de son histoire et responsable d’elle-même, dans le cadre de déterminations abordées lucidement.

Avec l’apparition d’un professionnel préalablement qualifié selon la même méthode, ayant personnellement parcouru une voie semblable à celle à laquelle il permet qu’on s’engage à son tour, nous nous trouvons tout à fait ailleurs, en présence d’un initiateur, qualifié comme passeur. Nous voici dans le domaine de l’initiation, au cours de laquelle de la catharsis(8*), à l’issue d’une naissance nouvelle à soi, « restaure en l’homme (sa) créativité(9*) « .

Le principe de l’initiation opère par voie de transmission, entendue comme le processus qui voit du dialogue transmetteur s’effectuer à l’insu partiel des protagonistes, sur des canaux sensibles, corporels, transiter par l’oubli, pour ressusciter ultérieurement à la conscience de ses protagonistes — et particulièrement du destinataire venu effectuer le travail, finissant par communiquer avec l’intelligence sensible de celui qui sait se tenir là, présent en sa présence.

En fait, comme toujours en matière d’interlocution, la communication d’un contenu manifeste s’effectue sur la base d’un accord tacite au niveau infraliminaire des présupposés aux deux interlocuteurs.

Au cours de l’opération psychothérapique, nous assistons subliminairement à une sorte de métamorphose. Le récepteur à son insu se trouve embarqué dans une transformation lui permettant de recevoir et tirer parti d’un corpus de messages à l’intelligence duquel il accède processuellement. L’émission ayant lieu le plus souvent à la surprise des deux protagonistes, que le plus exercé des deux repère mieux en principe, s’efforçant d’en fournir les indices à bon escient, au long d’un dialogue qui se joue souvent d’eux.
Un tel type de savoir, sensible — et amoureux par surcroît, car du transfert il aime emprunter les détours — diffère radicalement du modèle 2, celui relevant classiquement des sciences humaines, appliqué au champ de la psychologie.

À l’évidence avec ce nouveau modèle c’est la relation qui constitue le ressort de l’acquisition du savoir. Ce dernier devient affaire d’intersubjectivité. Plus d’observateur, ni de prescription, mais un double cheminement, une création entre deux sujets différemment mais également impliqués au cours d’une séance, non plus l’un soignant l’autre, l’ayant diagnostiqué de l’extérieur(10*), mais l’autre, en question, entreprenant de prendre soin de lui, à partir d’un processus relationnel fait de penser-sentir, dans l’entre-deux duquel surgira de l’interprétation révélatrice d’inconscient. Ou bien la rencontre phénoménologique de l’autre en co-présence, dans la fraîcheur redécouverte de l’émerveillement du monde, selon l’univers de référence engagé.

Relevons au passage que le terme de soin que nous venons d’utiliser, revêt ici un tout autre sens que le médical. Nous voici dans le domaine inédit de la profession de santé non médicale(11*).

Évidemment, l’acquisition d’un tel savoir de nature subjective, ne saurait s’effectuer selon un modèle de type 1 ou 2. Les deux seuls cependant que pratique l’Université. Où s’enseigne la psychologie. Et à l’occasion, nous l’avons évoqué, des éléments de psychothérapie, réduits au registre épistémique 2.

Notre Université actuelle ne dispose ni des moyens ni de l’ambition de proposer le modèle 3. Ayant connu au début des années 70 une brève flambée marquée de développement personnel aux temps confus et profus du Mouvement du potentiel humain, dans de rares départements gagnés par le Zeitgeist, qui s’est rapidement consumée(12*), elle n’a pas su, pu ou voulu consolider et développer dans son cadre propre une approche de ce type.

Elle pourrait par contre s’associer à un tel projet, et lui insuffler son savoir-faire dans le domaine de la recherche. Loin de devoir s’opposer, les deux démarches — la transmission à caractère initiatique, dans une pratique étayée à une théorisation de qualité, et la recherche constituant la spécificité l’université — nécessitent de se compléter.

C’est déjà ce qui se préfigure dans les deux instituts de formation multiréférentielle à la psychothérapie, dont l’histoire et le fonctionnement actuels servent de support à notre réflexion(13*). Reste à le développer, sans doute en commençant par des expériences limitées, à petite échelle.

Certes par ailleurs l’université dispense depuis les années 70 du savoir psychanalytique, théorique, qui permet de devenir docteur en la matière (savoir de rang 2), mais encore une fois sans rapport direct avec la transmission 3 de la psychanalyse(14*). Il s’agit d’un fait, notre université actuelle, terre d’élection de la théorie, de la critique et de la recherche, ne saurait par contre, telle qu’elle est organisée aujourd’hui, constituer directement en son sein un lieu d’apprentissage, mettant en place une transmission de rang 3.

Cette texture expérientielle-là, après s’être d’abord dispensée au seul lieu de pratique de la psychanalyse ou de la psychothérapie, se développe à présent, parallèlement bien sûr au déroulement du processus d’une démarche personnelle, dans le cadre d’établissements spécialisés d’un nouveau type.

Ainsi, l’exigence épistémologique de ce modèle qui régit le champ des psychothérapies que nous dirons relationnelles, réside dans l’accomplissement préalable par le psychothérapeute d’une démarche(15*) identique dans son principe à celle proposée à celui qui s’adresse à lui.

Ceci ne constitue qu’un des traits de cette épistémè. L’initiation en effet comprend deux étages. Celui de la démarche personnelle, où celui qui s’y livre accomplit en effet ce fondamental et fondateur voyage au bout de soi-même. Mais encore celui de la formation proprement dite, dont la particularité réside dans le principe d’isomorphisme, par quoi on apprend selon la méthode même à laquelle on désire accéder, s’appliquant à soi l’outil qu’on proposera ensuite.

Un « savoir-psy « (16*) de ce type se dispense dans des lieux propres. La profession de psychothérapeute a dû se donner au cours des décennies passées des instituts capables de former des praticiens. Il n’existait pas de lieu compétent pour le faire. Ce furent les disciplines elles-mêmes, en tant qu’institutions(17*), qui mirent en place pour commencer de tels lieux de formation. Dispensant ensemble théorie et pratique, selon des proportions, quantités, qualités et exigences très variables, venant s’ajouter pour les étudiants à des savoirs conventionnels acquis par ailleurs(18*).

Comme il se trouvait d’assez nombreuses disciplines, représentant des corpus très variables en proportion et en qualité, spontanément les apprentis, dans le champ encore indéfini mi-développement personnel mi-psychothérapie, dans une profession qui n’était pas alors autoréglementée, accumulaient les formations, procédant par éclectisme sauvage, trop démunis de ne recourir qu’à un seul de ces outils parfois primitifs.

Il demeurait incertain cependant, ayant collecté de nombreuses formations souvent tout aussi partielles les unes que les autres, et ne portant pas exclusivement sur le champ de la psychothérapie, qu’ils aient atteint pour autant la compétence psychothérapique. Et comme à cette époque la préoccupation des différentes Méthodes — nous désignerons ainsi une discipline instituée en centrale de formation-diffusion — était davantage de répandre ses agents et sa théorie (quelquefois une doctrine), que de participer à la formation de psychothérapeutes proprement dits, la fonction de certification et d’autorégulation professionnelle spécifique, en France, se trouva échoir aux syndicats professionnels.

Ce sont eux qui mirent en place l’actuelle certification en cinq points(19*), qui sert de base et de référence à la revendication de reconnaissance professionnelle en vue de protéger l’usage du titre. Si bien que dans notre pays, la multiréférentialité a réellement commencé par du syndicalisme pluraliste.

Ce dernier comportait le trait singulier qu’on se fît reconnaître par des pairs qui dans leur majorité ne relevaient pas de la spécialité exercée. Il faut convenir que les membres du jury, bien souvent, relevaient d’obédiences diverses et n’ignoraient pas tout à fait ce que pouvait leur représenter leur collègue. De fortes rivalités d’école et l’angoisse identitaire sous-jacente durent cependant être surmontées. Franchir le pas, de reconnaître un psychothérapeute qui ne soit pas de la même école, fut difficile, fondateur, et décisif.

Précisons : ce qui se définit ainsi, c’est le pluralisme, ce fait que des psychothérapeutes créent un système de certification professionnelle par lequel 1) on n’est pas seulement agréé par l’école qui vous a formé ; 2) on se trouve reconnu comme psychothérapeute, et non comme praticien de telle discipline, par un jury pluraliste. Le pluralisme concerne la bonne ordonnance du concert paradigmatique des courants.

Le fait qu’une instance de légitimation accorde sa reconnaissance et confère le titre (auto-réglementaire) de psychothérapeute à des praticiens d’horizons divers, constituée en un jury de spécialistes se référant à diverses disciplines, illustre sa capacité de coordination pluraliste.

Corollaire : transversalement, le psychothérapique se met à fonctionner comme référentiel général. C’est ce niveau de réalité que vise la reconnaissance pluraliste. Elle ne saurait accréditer dans une spécialité, mais elle confère à un praticien donné la reconnaissance de la qualité de psychothérapeute. L’autorité morale professionnelle pluraliste est importante : des professionnels de disciplines différentes acceptent de répondre d’un praticien. Il faut qu’il leur apporte, au-delà de sa compétence disciplinaire, des éléments de nature à garantir leur sécurité professionnelle, et celle que sont en droit d’exiger selon eux(20*) les usagers.

Quant à lui, le praticien multiréférentiel organise sa pratique à partir de la diversité de sa connaissance de plusieurs disciplines. On pourrait dire de sa compétence qu’elle est pluridisciplinaire. Il peut s’il le désire, se faire certifier dans ce domaine particulier par une école appropriée(21*). Pluridisciplinaire, un jury agréerait la façon dont le praticien combine plusieurs formations.


Affiliée aux sciences humaines, la psychothérapie repose donc sur des faits construits et conceptualisés selon des modèles théoriques, constitués en familles de représentations de la réalité selon des registres épistémologiques différents, organisés paradigmatiquement.

Il serait logique, et probablement souhaitable, que la formation à la psychothérapie passât par l’apprentissage de plusieurs d’entre eux, faute de quoi l’esprit critique ne trouverait guère à s’exercer(22*). Laissant la part trop belle à la foi.

Une culture de la variété, de la différence et de l’ouverture, ne laisse pas longtemps la foi conforter des zones de malaise identitaire en souffrance agressive. La foi peut tendre à administrer comme certitude l’espace compris entre l’opinion (doxa) qui se discute, et le savoir (logos) qu’on recherche et qui s’enseigne. Lorsque d’adhésion elle devient adhérence, on peut parler d’elle comme d’une identification qui aurait pris, à la manière d’une colle, bloquant le libre jeu du questionnement. La créativité du fantasme perdant son caractère transitionnel labile, la fertile illusion, sans cesse à dissoudre par l’instillation du doute provenant de la confrontation à l’altérité, s’installe en volonté d’hégémonie et d’élimination de l’autre.

Dans ces conditions, il n’est pas autrement surprenant que le monde des psy soit logé à la même enseigne que les membres de la société dont il participe, qui viennent quérir ses services, et qu’il éprouve comme eux des souffrances identitaires(23*). On sait combien au sein de l’université même, les sensibilités scientifiques diverses, regroupées en écoles rivales, se montrent susceptibles de se constituer en entités sectaires, désireuses d’établir leur hégémonie au mépris de la réalité des autres, d’engager des luttes sévères pour la conquête de territoires et de parts de marché intellectuel (et même financier). Le dogmatisme et la religiosité investie dans leur expansionnisme, peuvent les engager dans des luttes pour le pouvoir, qui tournent délibérément le dos au dialogue scientifique et à la nécessaire ouverture de la recherche(24*) .

C’est pourquoi le pluralisme ne va pas de soi, et nous semble indispensable, qui veut que tous les courants puissent se développer en entretenant des rapports de reconnaissance mutuelle et de controverse critique, et que le public, les patients et les étudiants y aient librement accès.

Notons que, naturellement, la tolérance nécessaire au pluralisme connaît pour limite l’abus des gens. Le principe d’une précaution suffisante doit être pris, qui mette le plus possible les usagers à l’abri des sectes, des charlatans et des déséquilibrés mentaux, capables d’établir leur emprise sur ceux que leur souffrance expose sans défense à leurs agissements.

Dans ce domaine une protection du titre de psychothérapeute aiderait à clarifier les choses, sans pour autant d’ailleurs faire mieux que proposer un espace mieux sécurisé.

Si l’on préfère, disposer des drapeaux sur une plage autorisée n’empêchera jamais les gens de se baigner n’importe où, pour autant dans des conditions de sécurité organisée au moins de façon à situer les responsabilités. Nous n’obtiendrons, fort heureusement, jamais que la minimisation du risque, et nous devons nous faire à l’idée que la liberté est au prix de sa non éradication.

Quoiqu’il en soit, c’est sur le socle du pluralisme que la multiréférentialité s’occupera d’étudier et développer la pratique et la recherche concernant les nombreuses combinaisons possibles entre les différents courants. C’est elle qui prend en charge en particulier les stratégies combinatoires, dont la diversité nécessite d’introduire quelques principes d’ordre. Nous retiendrons les moments que G. Delisle(25*), après plusieurs autres, distingue pour marquer les passages de l’orthodoxie à l’intégration :

– ajouter le complément de techniques d’intervention venues d’ailleurs à un système de base
– se centrer sur la convergence de traits, en se plaçant sur le terrain pragmatique de l’efficacité, sans trop se préoccuper de théorie(s)
– retenir de plusieurs systèmes leurs meilleures techniques – ce qu’on nomme éclectisme –
– intégrer des éléments théoriques de deux disciplines ou plus. C’est la position de l’intégration proprement dite, comme pour la gestalt thérapie par exemple, intégrant avec Delisle des éléments relatifs à la relation d’objet, issue du continent psychanalytique, l’auteur estimant qu’ainsi il comble un manque dans la théorie gestaltiste.
– À quoi nous ajouterons l’intégration complexe verticale par niveaux, telle que la soutient Max Pagès(26*).

En réaction aux entreprises individuelles par lesquelles des psychothérapeutes de la génération 70 multipliaient les formations partielles, menant parfois à des amalgames de niveau peu satisfaisant, dégradant la psychothérapie à du Développement personnel, certaines Méthodes réagirent en développant des sanctuaires d’orthodoxie. Le syndicalisme professionnel de son côté mit en place un système de certification des praticiens et de régulation éthique de la profession, l’orientant vers une auto-réglementation.

C’est ainsi, au long d’une période de maturation et de réflexion d’environ une décennie, que sera syndicalement abordé le problème de la formation. Répondant au besoin du public et des étudiants concernant les Écoles entreprenant de former à titre privé des psychothérapeutes, la plupart à l’époque par spécialités(27*), un syndicat(28*) propose alors son cadre des instituts agréés, qui dote la profession de son indispensable volet de garanties concernant la formation.

Ainsi se répartirent les responsabilités en matière de transmission et de reconnaissance.
Les premières écoles multiréférentielles véritablement constituées comme telles datent des années 80. Peu nombreuses et plus tard venues, nationales localisées à Paris, adoptant le principe d’une formation intensive, elles se dotent de la capacité de former de très petits effectifs d’étudiants, mais de viser la qualité. Il leur faudra une décennie pour atteindre leur vitesse de croisière.

À considérer les choses plus attentivement d’ailleurs, l’introduction en France dès 1972 par le CDPH(29*), qui comme son nom l’indique date de la période du Potentiel humain(30*), du premier bouquet de Méthodes, déjà s’effectue sur un mode nous dirons pluriréférentiel, inspiré d’Esalen et du britannique Kaleidoscope(31*), dont le nom représente à lui seul un programme. Cela ne constitue certainement pas un hasard si les deux instituts sur l’expérience desquels nous étayons ce chapitre, prennent leur source commune aux eaux mêlées et fertilisatrices du CDPH.


DISPOSITIF DE FORMATION

L’université française du XIXème siècle, considérant son retard sur l’université germanique, pour faire progresser la recherche et l’enseignement en sciences humaines, sut, adoptant un modèle plus approprié inspiré d’outre-Rhin, créer pour répondre aux besoins nouveaux l’École pratique des hautes études, qui connut une glorieuse destinée(32*).
Les instituts de formation multiréférentielle à la psychothérapie s’inspirent pour leur modeste part de la même tradition, appliquée au domaine nouveau en sciences humaines, de la psychothérapie, une discipline se structurant en marge du champ universitaire traditionnel.

Nous ne ferons qu’esquisser, à partir de notre expérience de la formation dispensée dans les instituts qui serviront de référence ici, un premier panorama de quelques particularités et problèmes relatifs à un tel enseignement pratique, couplant dans sa nomination jargonnante d‘expérientielle-didactique deux courants majeurs de la psychothérapie de notre temps. Dans le cadre de ce chapitre, nous nous limiterons à en évoquer un certain nombre.


 

Nous devons commencer par aborder le fait que nos étudiants, dans leur très grande majorité, sont des travailleurs sociaux, des enseignants, des psychologues, en reconversion ou formation continue. La dimension de l’âge et de la maturité se pose, et celle d’un cheminement professionnel et du développement d’une sensibilité dans l’aire de la relation d’aide. Nous ignorons tout du retentissement possible de la protection du titre de psychothérapeute et de l’émergence de la psychothérapie comme profession et comme discipline scientifique autonome, que l’existence de nos instituts prépare logiquement, sur la composition des populations intéressées à l’avenir à les fréquenter. Nous savons seulement qu’actuellement, les jeunes étudiants y sont minoritaires.


De toute façon, nous pensons préférable que le dispositif de formation soit conçu de façon à mettre les étudiants en situation concrète d’apprentissage, où c’est via l’expérience pratique que transite la méthode, la mentalité méthodologique et l’esprit de recherche.

Ainsi, au CIFP, le Premier cycle d’imprégnation méthodologique les convie à effectuer pour commencer une séquence importante(33*) de psychothérapie de groupe multiréférentielle. Très peu d’études à ce niveau, à l’exception de journées d’études et d’un cursus en philosophie. Le but consiste principalement à mettre en place un groupe en devenir. Essentiel car le groupe une fois constitué sera l’instrument collectif de la pédagogie engagée ultérieurement. Il ne s’agit pas d’une propédeutique, et à ce stade les étudiants ne sont pas à proprement parler étudiants. On pourrait parler de stagiaires, se destinant à devenir étudiants.

Il s’agit d’un cycle d’introduction au groupe psychothérapique (multiréférentiel), enrichi nous l’avons dit de journées d’études (philosophie à l’usage des psychothérapeutes, témoignage de praticiens venant parler de ce qui les intéresse, conférences sur des méthodes), au cours duquel les étudiants se trouveront à même de se rendre compte et de la consistance de leur désir et de la réalité de leur intérêt pour l’École et la matière.

Ceux qui abordent cette activité n’y perdent rien de leur investissement. Ou bien ils découvrent, au cours ou à l’issue de leur démarche, que leur désir les porte ailleurs, dans une école voisine, ou vers une orientation très différente, et leur recherche se trouve ainsi couronnée de succès, ou bien leur expérience confirme leur intérêt, et à condition que les responsables de l’institut évaluent positivement leurs capacités dans le domaine, ils s’engageront dans le cycle didactique suivant.

Plusieurs objectifs y sont poursuivis, capitaux pour le déroulement ultérieur :
a) sélectionner. Après des entretiens de sélection, et quelques expériences pour vérifier si l’on se convient de part et d’autre, le candidat à la formation s’engage dans ce travail de groupe, au cours duquel il aura l’occasion de
b) vérifier in vivo sa motivation, confirmer son désir,
c) se familiariser avec la méthode multiréférentielle et avec le travail en et de groupe, à différentes échelles et focalisations. Ceci a pour effet entre autres, de constituer en groupe homogène un ensemble d’une vingtaine d’étudiants, qui de groupe travaillant sur lui-même va devenir lors des cycles suivants un groupe-classe.
Nous avons vérifié qu’un étudiant, quel que soit par ailleurs l’avancement de sa démarche psychothérapique ou psychanalytique personnelle, même considérable, s’il n’a pas fait l’expérience du travail psychothérapique groupal, ne parvient tout simplement pas à entreprendre la formation proposée par la suite.

Autres objectifs encore :
d) engager une sorte de second foyer psychothérapique qui organise de fait pour lui une psychothérapie ou psychanalyse combinée, le lieu psychothérapique (ou psychanalytique) principal étant toujours individuel, d’ailleurs la plupart du temps préexistant.
e) définir, engendrer et consolider un lien personnel-institutionnel, ce qui aura pour effet de fixer un transfert institutionnel sur un responsable de l’institut (qui suivra tout au long l’ensemble de la formation, et pourra accueillir chaque étudiant régulièrement), qui stabilise ce que faute d’une meilleure expression je nommerai une alliance psychothérapeuto-pédagogique. Transfert dont on peut espérer la résolution d’ici la fin du processus d’apprentissage. Transfert auquel naturellement correspond celui du représentant concerné de l’institution, tout aussi impliqué que les étudiants, que selon les écoles on appellera ou non contre-transfert.

La FLDP(34*) présente des objectifs semblables pour son Premier cycle. La constitution du groupe-classe s’effectue surtout par le moyen, à l’occasion de chaque session, d’un groupe de formation autogéré. Les étudiants constitués en petits groupes de six au plus travaillent ensemble à leur formation, sans formateur. Cette méthode les confronte à la fois aux savoirs et à l’acquisition des savoirs avec le groupe.

Avec plusieurs années de recul cette autogestion, couplant le travail avec l’inconscient individuel, nous apparaît comme le vecteur le plus puissant pour leur compréhension de la relation. À ces plages d’autogestion vient s’ajouter un séminaire résidentiel autogéré annuel de trois jours. La difficulté de l’exercice rend nécessaire une régulation semestrielle avec un psychothérapeute de groupe.

Par ailleurs, le Premier cycle FLDP permet aussi aux étudiants de découvrir les autres méthodes du bouquet intégratif que leur démarche psychothérapique préalable ne leur aurait éventuellement pas fait connaître.

Au plan de l’admission, la FLDP examine soigneusement ce qu’il en est de la pratique psychothérapique personnelle de ses futurs étudiants, afin de s’assurer que leur demande de formation ne joue pas massivement le rôle de résistance au travail sur soi.

Et dans ce délicat domaine de l’expérience psychothérapique, l’expérience nous confirme que c’est moins la méthode psychothérapique ou psychanalytique individuelle ou groupale par laquelle le candidat est passé – et qu’il continue de pratiquer au cours de sa formation –, que la qualité et l’expérience du praticien auprès duquel il conduit sa démarche, qui confère valeur et solidité aux résultats acquis.


 

Notons que dans ces instituts, privés comme dans tous ceux de ce genre, les études sont payantes. L’institution se doit impérativement d’équilibrer son budget. La question de la démocratisation des études en la matière se pose d’autant plus cruellement, que la population intéressée jouit souvent de revenus modestes, et ne peut pas toujours bénéficier d’aides à la formation qui ne lui seraient pourtant pas un luxe.

Pourtant, si, mue par un souci de remplissage gestionnaire, l’institution constituait des groupes de personnes inaptes à faire aboutir leurs participants, elle ruinerait le projet, et les étudiants la quitteraient bientôt. L’école se voit donc condamnée à être viable(35*) parce qu‘éthique. Le processus de sélection donc, spécifique à ce genre d’institut, est isomorphe à la discipline dispensée.

La formation y concerne de faibles effectifs, l’ambition n’est pas d’occuper beaucoup de terrain, mais de faire du bon travail. Logique d’artisanat, cadre propice d’une très petite échelle : un rythme de croisière a été trouvé avec une promotion de moins de vingt personnes chaque trente mois(36*) d’une part, avec quinze à vingt étudiants nouveaux chaque année de l’autre(37*). De toute façon, la psychothérapie est un métier d’art.


Puisque nous parlions précédemment de quitter l’école, il faut signaler ici le cas qui s’est présenté plusieurs fois, de conflits d’autorité, qu’on pourrait dire juridictionnelle, mais aussi éthique, plaçant devant un problème de choix qui ne peut qu’interroger la profession, quelques-uns de nos étudiants.

Il s’agit de cas où un psychanalyste s’arroge le droit d’enjoindre son patient de quitter impérativement l’École. Par principe, nous entretenons une relation d’ignorance soigneuse de l’espace psychothérapique ou psychanalytique privé de nos étudiants, et n’entreprenons donc aucune démarche de médiation. Nous aidons l’étudiant s’il nous sollicite à trouver son issue. Nous formulons l’hypothèse que le confrère fait de son mieux au décours d’une aventure certainement délicate, mais n’excluons pas que le praticien en question dans certains cas outrepasse son droit.


Autre trait, certains étudiants, au cours des cycles 2 et même 3, qui constituent les temps forts de la didactique, éprouvent des difficultés à se mettre en formation. Il faut alors aider à ce que le coefficient de psychothérapisme, inévitable et d’ailleurs souhaitable dans une formation expérientielle, ne déborde pas leur projet de formation lui-même. Un délicat équilibre entre l’apprentissage et le travail de transformation personnelle — et groupale évidemment — sera à trouver, exigeant des formateurs qu’ils naviguent entre four et moulin, qu’ils adoptent un doigté de didacticien, entre praticien et pédagogue.

Corrélativement, certains en dépit du fait qu’ils apprécient le modèle expérientiel, dont ils demeurent demandeurs, viennent réclamer à la direction pédagogique, des cours traditionnels, correspondant au savoir de type 2, qui les sécurisent, pris qu’ils se trouvent dans une progression dont le fil conducteur momentanément leur apparaît insaisissable.
Certes une saine complémentarité est tout à fait la bienvenue, entre les modèles de diffusion du savoir et les types de savoir. Mais la question n’est pas là, lorsque la demande en question est simplement d’angoisse, et le processus de transmission en cours.

Enfin, si les méthodes ne sont pas enseignées à partir d’une grille qui les pré-hiérarchise et organise en structure fournie d’avance, les étudiants vont se trouver à un certain moment perdus dans le labyrinthe du savoir. De quel Guide des égarés vont-ils avoir besoin ? quelle fonction d’orientation en milieu multiple (complexe ?) s’exercera ? quel type de tutorat devra-t-on mettre en œuvre ?



Survient toujours le moment où, exposé simultanément à des méthodes multiples, qui ne vous sont pas présentées avec la mise à distance du discours universitaire traditionnel, où l’on manie des idées, mais éprouvées, à la première personne du singulier, vous envahira le sentiment de ne plus savoir où vous habitez.

C’est là que la question vitale de l’identité est au travail. Il faut parvenir à tenir dans des contours travaillés par de l’arrachement, à maintenir liés en soi des noyaux irréductibles l’un à l’autre, à faire face au tiraillement d’importantes forces de morcellement. Les savoirs en question ne sont pas seulement séparés, antagonistes, mais parfois contradictoires, incompatibles.

Une solution pratique consiste à exposer les étudiants au choc des contradictions vivantes entre les discours irréductibles de formateurs incarnant des disciplines différentes, dans le temps qu’ils peuvent considérer pourtant leur plaisir de coopérer et co-animer au sein de l’École. Ils apprennent ainsi à pratiquer l’exercice de l’inconfort, qui maintient en éveil, et fortifie la capacité de dialogue.

C’est que dans un institut multiréférentiel, les différentes disciplines se présentent chacune selon sa logique propre, et que ces différentes logiques sont contradictoires, irréductibles. Elles se trouvent ainsi exposées, les unes au risque des autres, comme Françoise Dolto le disait de l’Évangile à celui de la psychanalyse. Dans leur hétérogénéité radicale.

Source de richesse. Non seulement elles sont inconciliables, mais elles nous apportent l’incomparable présent de la nécessité de vivre dans un univers où les représentations s’enchevêtrent en nous contradictoirement, constituant autant de figures de l’impossible avec lesquelles nous serons obligés de vivre, qui ne nous laisseront jamais en paix.

L’univers des théories et systèmes peut être considéré comme fondamentalement hiatal, craquelé comme un cloisonné, de lignes de continuité, et les étudiants à l’université vivent aussi des moments où leur référentiel se trouve tiraillé, et doivent se retrouver après s’être perdus. Le seul monde des idées n’a rien de comparable cependant avec des savoir intégrés au schéma corporel et à l’histoire du sujet, profondément enracinés au cœur de l’être, littéralement existentialisés. La différence dans ce cas est de nature.

Ce ne sera que lorsque l’étudiant-sujet sera en mesure de se sentir suffisamment défini à partir d’images différentes et paradoxales de lui-même, lorsqu’il aura assuré sa sécurité de base corporelle-théorique, qu’il se trouvera à même de surmonter ce genre de difficulté, de nausée épistémique.

Ceci demandera du temps, et cela tombe bien que nos cursus soient longs. La maturation sera assurée par l’institution du double cheminement, formation expérientielle d’une part, démarche psychothérapique ou psychanalytique personnelle de l’autre. Cela signifie que l’étudiant dans sa personne, nous dirions volontiers dans son corps, ait reconnu son ambivalence jusqu’à pouvoir, ayant exploré « l’infinie substituabilité de l’objet (38*) », passer à la multivalence.

Éclectismes, intégrativismes de tous ordres, montage de système intégratif englobant par niveaux, intégrant des niveaux disciplinaires différents, comme chez Max Pagès, tous les bricolages seront alors permis, toutes les architectures permettant de conjoindre, mettre en perspective, juxtaposer, procéder à des hiérarchisations locales, pourvu que ces édifices restent marqués du sceau du provisoire et du remaniement perpétuel.

Nous soutiendrions même qu’une bonne école multiréférentielle doit comporter l’acceptation de l’incapacité partielle de s’organiser théoriquement. Nous pensons avec Yves Lefebvre(39*) qu’il faut savoir admettre que certaines pratiques débordent largement leur théorisation, et qu’en attendant d’avoir trouvé leur Freud, modestement, sans grande prétention mais avec quelque efficacité, elles doivent bien se contenter de théorisation de qualité parfois très moyenne, voir d’aucune digne de ce nom(40*), et de pourtant contribuer à la recherche et au développement de la pratique !

Tant il est vrai que ce qui confère sa cohérence à son entreprise, c’est bien la qualité propre de psychothérapeute du praticien, qui comme tout artiste, fait feu de tout bois. L’entreprise est ambitieuse. Rien de moins que d’actionner le principe d’intégrativité personnelle, par lequel un professionnel réunit dans sa personne des théories et pratiques contradictoires, et devient apte à en faire son affaire. Question d’identité et d’identification : comment faire de l’à peu près un avec du multiple. Comment être le siège de ses contradictions sans en devenir la proie ?

Pourrait-on définir à cette occasion le métissage comme la dynamique de conjoindre en soi ce qui est différent, voire contradictoire ? Après tout la psychanalyse nous a habitués à considérer le psychisme comme hétérogène, et à nous faire à l’idée tout de même banalisée du conflit intrapsychique. La multiréférentialité à son tour nous convie à évoluer dans un univers irréconciliable, mais où vivre tout de même, où trouver le courage de vivre non seulement malgré, mais de ce « malheur ».


Un autre volet que nous aimerions exposer, concerne au CIFP l’enseignement de la philosophie, et la présence du philosophe dans nos co-animations interdisciplinaires. Elle sert fort utilement de soubassement et de traverse à l’entreprise multiréférentialiste. Elle fournit continûment une perspective aux concepts diversement engagés dans les différentes disciplines, et un espace transversal facilitant la circulation entre elles, à mi-chemin entre l’intellectuel et l’existentiel. La philosophie c’est déjà du questionnement personnel, et la philosophie école de sagesse antique proto psychothérapique fournit un trait d’union tout indiqué entre les disciplines. De plus elle réintroduit la perspective historique et culturelle, pour ne pas dire anthropologique, dans une pratique et une épistémè née des Lumières. Sans compter que sa rigueur et son exigence de clarification n’est pas de trop face à la tentation obscurantiste que continue de constituer pour certains le discours des tenants du Nouvel âge(41*).

Le changement de niveau et de perspective que représente l’apport de la philosophie en tout cas nous paraît souhaitable et se révèle fructueux. La philosophie dans le cadre d’un enseignement multiréférentiel permet, par la position décalée qu’elle occupe, en abordant la question des origines, des fondements et du déploiement historique des concepts, de se détacher et désenclaver de tout système prétendant exercer un monopole.

Ainsi pour aider les étudiants à procéder aux mises en relation qui leur permettent de circuler dans un savoir psychothérapique pluraliste, aux axiomatiques irréductibles, la philosophie pourrait fournir le levier d’Archimède indispensable. Ses concepts constituant un certain nombre de passes susceptibles de manœuvrer les portes de différentes pièces de la maison.

La FLDP, pour sa part, a développé ces objectifs principalement par le moyen de la recherche épistémologique. Au niveau de ses étudiants par des enseignements portant sur les grandes conceptions du savoir ; au niveau de ses enseignants en accueillant le Groupe de recherche sur la psychothérapie fondé il y a vingt ans par M. Pagès à l’université Paris 7, regroupant des universitaires et des praticiens.


Nous pensons pour notre part qu’un psychothérapeute de notre temps, ne saurait ignorer au départ ni l’existentialisme, de May et Maslow à Perls en passant par Rogers, et tant d’autres, ni nous l’avons dit la démarche psychanalytique, ni ce qu’on appelle les psychothérapies à médiation, engageant la dimension psychocorporelle, ni tout ce qui concerne la pratique de groupe psychothérapique. Ceci naturellement à l’exclusion de rien d’autre.

La formation consiste au CIFP à proposer simultanément – à certaines occasions il s’agit de vraie simultanéité, où jusqu’à cinq formateurs travaillent ensemble avec les étudiants – les quatre disciplines axiales inscrites au programme, sans qu’aucune d’elles ait jamais la possibilité d’accéder à l’hégémonie, de fait, même implicite, ou de droit, le temps étant également réparti, et la doctrine de l’institution étant ferme là-dessus.
Au demeurant, soucieux de ne pas pratiquer de saupoudrage, nous distribuons assez de chaque discipline pour qu’elle soit suffisamment visitée(42*), traversée devrait-on dire.

Inversement, si un étudiant entreprenait de rejeter l’une des disciplines, l’institution insisterait pour que cela soit travaillé, et il sait bien qu’aucune dispense de cet ordre ne sera envisagée. À vrai dire dans la pratique cela se résout de façon plutôt satisfaisante.

Nous ne préjugeons pas de la façon dont, devenu psychothérapeute — ou psychanalyste —, il s’acquittera de sa tâche, une fois formé selon ces axes profondément différents. Mais nous pensons que, longuement et également confronté à ces modèles il disposera de la ressource de décider de sa pratique en connaissance de cause, qu’il la mono ou multiréférencie en définitive.

Voici donc une multiréférentialité approfondie, mais restreinte. Car il a bien fallu délimiter le champ. En ce qui nous concerne nous avons choisi de nous en tenir à une (vaste) famille disciplinaire cohérente dans laquelle la relation est centrale. Ainsi ce qui passe dans n’importe laquelle des quatre disciplines repassera dans les trois autres, le message se verra confirmé sous d’autres formes, la redondance modulée étant propice à la transmission. Ainsi donc, dans le moment que nous organisons notre multiréférentialité comme restreinte, nous la voulons relationnaliste.

On pourrait argumenter le contraire, et prôner l’audace d’une multiréférentialité générale, entrechoquant d’entrée de jeu des espaces épistémologiques plus radicalement antagonistes. Nous considérons pour l’instant que l’entreprise comporterait de gros risques. Nous avons développé une logique, jusqu’alors inexplorée. Commençons par nous tenir(43*).

Des instituts comme les nôtres requièrent l’originalité de leurs programmes et méthodes. Il convient qu’ils ne se trouvent pas soumis à l’avenir à une standardisation nationale (quant aux contenus, mais le contenu n’est que le produit de sa forme) qui stériliserait à coup sûr leur créativité d’équipes locales singulières, considérées comme autant de laboratoires uniques, dont on ne fait que commencer à recueillir le fruit de l’expérimentation.


Nous voudrions dire également un mot du statut de la psychopathologie dans nos formations. À ce jour :
a) elle se dispense au cœur de chaque discipline, modulée selon chacune.
b) nous avons choisi de considérer que les étudiants pouvaient aller en chercher d’utiles compléments là où elle s’enseigne déjà, à l’université.
c) nous nous proposons d’en mettre une partie en place malgré tout, en Cycle final, à un moment où la philosophie de la psychopathologie s’avère nécessaire, et où sa communication, un peu comme avec ce qui concerne la systémique, ne risque plus de parasiter par l’organisation de défenses prématurées la transmission du message principal, mais peut venir utilement l’interroger, et l’étayer.

Tout ceci pose en annexe la question, souvent débattue chez les tenants des disciplines relationnelles, de l’ordre dans lequel un étudiant devrait idéalement entreprendre ses études, lorsque survient la question du partage entre l’enseignement universitaire plus classique, et la formation expérientielle-didactique. Nous sommes nombreux à penser que le calendrier de l’acquisition du savoir universitaire — aujourd’hui en psychologie, demain en psychothérapie — peut constituer à certains moments un barrage de nature à perturber et contrarier la posture psychothérapique de base par laquelle on se propose de rendre possible la transmission, et qu’il faut considérer la question avec soin.
En d’autres termes, faudrait-il recommander de n’engager que dans un second temps, après un parcours psychothérapico-pédagogique — en un mot expérientiel-didactique — suffisant, la nécessaire acquisition du savoir classique ?

Il est vrai que la question de l’âge, de la maturité, de l’expérience, de vie et professionnelle, intervient de façon critique en cette conjoncture, et que nous devons tenir compte du fait que du moins pour l’instant, nos étudiants sont le plus souvent des professionnels en reconversion(44*), ce qui modifie quelque peu les données traditionnelles du problème.


copyright Philippe Grauer


  • 1 Nous procéderons d’après la classification de Jean-Michel Fourcade, qui distingue quatre modèles épistémologiques de base, dont nous nous contenterons ici de l’usage des trois premiers. Cf. Jean-Michel Fourcade,  » Quatre modèles heuristiques pour mieux distinguer les différences entre les psychologies et les psychothérapies « , in Actua-psy, déc. 99.
  • 2 Plus ou moins teintée d’un humanisme amateur, mais si le psychologue choisit de se doubler d’un psychothérapeute sérieusement formé, cela relève d’une autre histoire.
  • 3 Même un parcours psychanalytique ou psychothérapique personnel, suffisamment réussi, ne saurait tenir lieu en l’occurrence de qualification professionnelle propre. Pourquoi faudrait-il à certains, en plus de cela au moins cinq ans de formation spécifique, quand d’autres s’en trouveraient dispensés ?
  • 4 Où l’on recourt souvent au concept d’observation participante, dérivé de l’Action Research lewinienne. cf. à ce sujet G. Lapassade, L’observation participante, in Publication de l’Université Paris 8, Sciences de l’Éducation, déc. 2000.
  • 5 In Encyclopedia Universalis, vol 13, p 758 et suiv ; rien à faire, le terme revient sans cesse, on reste dans une problématique de l’observation.
  • 6 Cas limite bien connu : l’ethnologue, initié, entame un long silence.
  • 7 Nous distinguons la catharsis, où le travail émotionnel vivant (souvent très peu spectaculaire) engage une élaboration, une pensée sensible, de la simple abréaction, vide de sens, éventuellement répétitive et enfermante.
  • 8 Nous distinguons la catharsis, où le travail émotionnel vivant (souvent très peu spectaculaire) engage une élaboration, une pensée sensible, de la simple abréaction, vide de sens, éventuellement répétitive et enfermante.
  • 9 Cf. Ph. Grosbois, « Initiation et techniques psychothérapiques d’imagerie mentale », in Psychologie médicale, 1984, 16, 7 : 1231-1233.-
  • 10 Une compétence n’empêchant pas l’autre, le praticien dans ce domaine a besoin de connaître ce qu’il lui faut de psychopathologie classique — une réflexion sur les principaux systèmes en la matière n’étant pas superflue, au demeurant — pour être capable d’adresser un patient à un psychiatre, si besoin est. Les savoirs, sans se confondre, peuvent se compléter. Parfois on les voit s’entrebarrer, il importe de les bien articuler.
  • 11 Comment situer une telle catégorie par rapport au cadre actuel du Code de la santé ? Le statut de psychologue, qui évite soigneusement sa subordination à la médecine, pourrait s’élargir au psychothérapeute et au psychanalyste. En effet le psychologue ne prodigue pas de soin paramédical. Il se contente de « participer à des activités à caractère thérapeutique ». La brèche ouverte, il ne reste plus qu’à y placer une porte, sur laquelle inscrire, sinon profession de santé non médicale, du moins professions de la psychothérapie. L’Histoire fait son œuvre, aux juristes ensuite, de nommer ce que les mœurs ont créé.D’autre part, puisqu’il ne s’agit plus de soigner, médicalement parlant, on comprend mieux l’aversion de la psychanalyse pour ce terme, et ses graves ambiguïtés. Il s’agit dans une telle configuration, chemin faisant, que s’opère une transformation, ce qui déplace et périme la question de la guérison.
  • 12 Quelques étincelles rappelant son éclat venant parfois mourir à nos pieds sous l’appellation de querelle pédagogique. Les Sciences de l’éducation en particulier à Paris 8-Vincennes à Saint Denis, ont contribué en maintenir la trace. Ainsi que, naturellement, autour et à partir de M. Pagès et de son Laboratoire du changement social, une nébuleuse aujourd’hui dispersée, dont les éléments continuent de faire lever la pâte là où ils se trouvent…
  • 13 Il s’agit du CIFP, Centre interdisciplinaire de formation à la psychothérapie, et de la FLDP, Faculté libre de développement et de psychothérapie.
  • 14De temps à autre un étudiant du CIFP vient nous voir pour nous demander d’instaurer un cours de psychanalyse, alors que le nécessaire est déjà fait, illustrant que la transmission en cours est en train de leur échapper. Quelque temps plus tard, les voici qui foncent dans la théorie. Évidemment la communication du savoir sur le mode universitaire classique conserve toute son importance, et intervient complémentairement à l’autre mode, au moment opportun.
  • 15 Le terme de démarche renvoie à l’implication, c’est-à-dire à l’engagement de la personne. C’est par là que cet espace épistémique déborde le projet universitaire classique.
  • 16 Nous empruntons cette expression à Pierre Coret.
  • 17 Mis à part de rares instituts multiréférentiels, aux programmes plus consistants, et disons-le davantage ancrés dans le domaine.
  • 18 À l’université par exemple, mais pas obligatoirement en psychologie. Les deux types de savoir sont contradictoires au point, que pour les rendre complémentaires, et compatibles, et non que le 2 serve de résistance à l’acquisition du 3, toute une stratégie devra être mise en œuvre.
  • 19 Rappelons pour mémoire : 1) avoir accompli soi-même un parcours psychothérapique ou psychanalytique suffisant pour être jugé apte à exercer ; 2) connaître au moins une grande discipline psychothérapique ; 3) être sous contrôle / supervision ; 4) se conformer à un code de déontologie suffisamment explicite ; 5) être reconnu par ses pairs.
  • 20 Et leur déontologie. L’ensemble des cinq points se tient.
  • 21 Membre par exemple de la FFRAPIM Fédération française de psychothérapie intégrative et multiréférentielle, membre de l’AEIP (Association européenne de psychothérapie intégrative.)
  • 22 Pour autant, exposer les étudiants à autant de théories de rang 2 que l’on voudra, développera certainement leur compétence critique, mais jamais la psychothérapique ; ajoutez autant de bleus que vous voudrez à d’autres bleus, vous n’obtiendrez jamais du rouge.
  • 23 Cf. D. Sibony, Le peuple psy, Balland, 1992. Cette idée y est développée brillamment. Elle débouche cependant sur une revendication libertaire d’irresponsabilité comportant jusqu’à de la désinvolture à l’égard de la ruyne de l’âme que peuvent comporter pour le public des pratiques charlatanesques ou perverses.
  • 24 La question revient éternellement : comment des psychothérapeutes ayant effectué une démarche personnelle supposée suffisante, peuvent-ils déraper sitôt disposés en institutions, vers des comportements parfois rudement pathologiques ? Force est de constater que la scène publique – relais de « l’autre scène » – constitue en pareil cas une zone de retour de la violence pulsionnelle contenue au niveau individuel. Par ailleurs le dispositif de l’institution n’a rien à voir avec le cadre à partir duquel le praticien dispose du minimum de sécurité pour exercer. Cf à ce sujet, R. Kaës et al, Souffrance et psychopathologie des liens institutionnels, Paris, Dunod, 2000.-
  • 25 Cf G. Delisle, la relation d’objet en gestalt thérapie, éd du reflet, Ottawa, 1998.-
  • 26 Cf. M. Pagès, Psychothérapie et complexité, Épi, Paris, 1993.-
  • 27 Méthode, discipline, spécialité, notre terminologie oscille, exprimant l’incertitude liée à l’hésitation conceptuelle de la période.
  • 28 Le Syndicat national des praticiens en psychothérapie, SNPPsy.
  • 29 Centre de développement du potentiel humain, créé en 1972.
  • 30 ¿¿¿
  • 31 Qu’il soit ici rendu hommage à Bill Grosmann, son fondateur, l’un des principaux introducteurs en France, avec Jacques Durand Dassier par ailleurs pour la Rencontre, du Mouvement du potentiel humain, devenu Nouvelles thérapies.
  • 32 Dont notamment la sixième section, devenue l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), constitue à son tour pour nous une source d’inspiration.
  • 33 Trente mois.
  • 34 Au moment de la publication de ce texte, la FLDP ne s’appelait pas encore NFL.
  • 35 Au plus serré en termes de gestion…
  • 36 Au CIFP.
  • 37 À la FLDP.
  • 38 L’expression est de Max Pagès.
  • 39 Yves Lefebvre et al, Profession psychothérapeute, Paris, Buchet-Chastel, 1996.-
  • 40 Pour ne prendre qu’un exemple, ceci est particulièrement frappant dans le domaine du psychocorporel, qui supporterait bien des avancées théoriques encore à venir, et dont de nombreuses productions des autorités fondatrices restent désolantes.
  • 41 Cf. l’excellent petit livre de Michel Lacroix, L’idéologie du New Age, 1996, Dominos Flammarion.
  • 42 Chaque discipline est dispensée à hauteur de la moitié en quantité horaire, de ce qu’il aurait fallu pour, n’enseignant qu’elle seule, former un psychothérapeute au sens complet du terme. La synergie faisant largement le reste, entre 4 + 1 (la philo)
  • 43 De fait, nous consacrons au CIFP l’équivalent d’une Unité d’enseignement à intéresser nos étudiants à la thérapie systémique. Lui consacrer une part équivalente à l’un de nos autres axes, représenterait un alourdissement de scolarité qui la rendrait impraticable. Mieux vaut alors, encourager nos étudiants à engager s’ils le jugent utile pour eux au cours de leur formation permanente leur curiosité dans cette direction, études de base achevées.
  • 44 Devrait-on recommander actuellement aux étudiants en psychologie qui désirent fréquenter nos écoles, de le faire études en psychologie terminées (trop tard ?), en parallèle, ou initialement (trop tôt ?). Que dire des (jeunes) étudiants en médecine, comme ceux dont parlent ici même Chambon et Marie-Cardine dans la perspective fatalement très différente d’une « psychothérapie médicale »?

L’angoisse, la peur, la fuite

L’ANGOISSE, LA PEUR, LA FUITE

Éléments de théorie en Daseinanalyse

par Claude Lemonnier

Journée d’Étude du 14 juin 2015

On trouvera ci-dessous l’exposé des éléments théoriques utilisés pour l’analyse du cas présenté lors de la Journée d’Étude du 14 juin 2015.

Ces éléments sont extraits pour l’essentiel, des chapitres 29, 30 et 40 d’Être et Temps de Martin Heidegger et des Papiers de phénoménologie clinique de Kimura Bin, Le temps et l’angoisse, phénoménologie de la dépression limite.

1. Rappel : phénoménologie clinique et analyse existentielle ; les existentiaux.
2. Tonalité et angoisse ; pathologie, modalités d’esquive et rapport au temps.

 

1. phénoménologie clinique et analyse existentielle – les existentiaux

l’approche phénoménologique

a) Selon Husserl. S’en tenir à ce qui est réellement visible dans le phénomène, au lieu de le transformer en l’interprétant ; le prendre où il est, comme il se donne, le décrire loyalement… antérieurement à toute analyse intellectuelle.

b) Pour Françoise Dastur « Il ne faut pas aller chercher la vérité derrière les choses qui nous apparaissent, mais essayer d’élucider ce qui apparait, qui est déjà là, donné dans l’expérience et que nos présupposés empêchent de voir… Nous nommons les choses, nous ne les voyons pas ! »

L’approche phénoménologique laisse de côté toute approche causale ; elle est approche biographique et individuelle. Pour tenter cette élucidation nous disposons de la Daseineanalyse, analyse existentielle ou analyse de la présence.

 

relation à l’être

Rappelons que le Dasein se définit comme présence, comme être au monde, comme un tout qu’on ne saurait dissocier en un corps d’un côté, une psyché de l’autre. Un tout défini par sa relation à l’être, d’où ces termes bizarres tels que « ouvertude » au lieu d’ouverture ou « historialité » au lieu d’histoire.

Dasein est l’être qui dans son être est ouverture à l’être : il est le là et selon qu’il est ou non accaparé par le on de la quotidienneté ou au contraire présent dans l’ouvert, il est de manière impropre ou de manière propre. En outre, le Dasein est un avoir- à- être ; il est être possible. Il se comporte en transcendant l’étant qu’il est. Exister c’est transcender.

Dans la Daseinanalyse nous abordons le patient comme un existant quand bien même ses modes d’exister seraient déficients. Nous sommes là pour l’aider à transcender l’étant douloureux ou déficient qui le pousse à consulter.

Les critères d’analyse sont les existentiaux, définis comme modalités fondamentales du rapport à l’être. À savoir :

– la temporalité, évoquée la dernière fois quand nous avons développé les trois extases du temps ;
– la spatialité, ou manière d’être dans l’espace : la verticalité est une propriété fondamentale de l’humain, ce qui fait écrire à H. Maldiney que « l’homme est une présence qui s’élève ou qui tombe. »
– la corporéité, comment est-t-il dans son corps ? Point que l’on examinera avec le vécu corporel de l’angoisse.
– l’être avec, l’homme est toujours déjà dans le rapport à l’autre ; Dasein ist Mitsein. On s’intéressera surtout au rapport de L. avec les femmes.
– l’historialité, qu’est-ce qui fait histoire dans la vie de cet homme ? Point que nous allons largement développer.
– enfin et surtout la tonalité ou Stimmung dont la pleine perception est condition d’une présence propre, condition d’un entendre, seul capable de donner fond à un comprendre qui soit thérapeutique et utile. Une tonalité qui ouvre directement sur l’être-jeté, autre existential fondamental.

La tonalité qui nous occupera ici et dont on développera les aspects théoriques, sera la tonalité fondamentale de l’angoisse et la manière d’être qu’elle induit chez L. : la fuite.

Qu’est-ce qui manque à cette liste de critères si l’on veut définir non seulement le rapport à l’être, mais l’être homme proprement dit ? D’abord bien entendu, l’être sexué, il n’est ici question ni de masculin ni de féminin, ni bien sûr de sexualité. Sont-ils ignorés pour autant ? Non, mais ils sont considérés comme relevant de la facticité humaine et, aussi importants soient-ils, ne relèvent pas du rapport à l’être, de la constitution ontologique du Dasein et de l’ être avec constitutif de l’être-au-monde ; homme ou femme, le rapport à l’être est le même.

2. tonalité et angoisse : pathologie, modalités d’esquive et rapport au temps

la disposibilité (Stimmung, tonalité)
Pour Heidegger on chercherait en vain un cas où le Dasein ne soit pas déjà disposé. Dans l’être de l’humeur, le Dasein est toujours déjà découvert, ce qui ne veut pas dire qu’il est reconnu. Quotidiennement le Dasein ne succombe pas à ce qu’il découvre… mais se dérobe à ce qui est découvert.

Heidegger poursuit : « il n’y a qu’à voir de quoi telle humeur se détourne pour que se dévoile le Dasein tel qu’il est livré au là. Y compris dans l’esquive le est détecté. D’où la question qu’il m’arrive de poser parfois en désespoir de cause à brûle-pourpoint lorsque la séance s’enlise (et que je vous pose maintenant) : « de quoi ne voulez-vous surtout pas parler aujourd’hui ? »

« Ce caractère d’être où le Dasein est découvert nous l’appelons l’{être-jeté de cet étant dans son .} Dans la disposibilité, le Dasein est toujours déjà placé face à lui-même et cela avant tout connaître et tout vouloir et bien au-delà de leur portée de détection. Et là, le dialogue thérapeutique peut commencer (on parlera plus tard du comment faire).

Autre caractéristique de la disposibilité : « la disposition assaille ; elle ne vient ni du dehors ni du dedans, mais en tant qu’elle est une manière d’être, elle s’élève à partir de l’être-au-monde… qu’elle découvre dans son intégralité, elle seule rendant possible un se-diriger-vers.»

 

peur

La peur est un mode de la disposibilité : « Le Dasein en tant qu’être au monde est habité par la peur », celle-ci est une possibilité existentiale de la disposibilité. Heidegger distingue différentes formes de peur, et en particulier, la frayeur, l’horreur, la terreur.

« Ce qui suscite la frayeur, est tout d’abord quelque chose de connu, de familier, une menace qui sans le faire risque tout de même à tout instant de faire irruption. Si en revanche, la menace a quelque chose d’insolite, alors la peur se meut en frisson d’horreur ».

« Qu’une menace se présente maintenant en suscitant de l’horreur et en ayant en même temps le caractère de soudaineté avec lequel se rencontre l’effrayant, la peur devient terreur qui met hors de soi ». L’expérience clinique m’amène à associer frayeur et horreur au discours du névrosé, en particulier pour ce qui concerne l’angoisse panique de la névrose d’angoisse. Par contre l’irruption du mot terreur me semble directement associée à la psychose.

je comprends ce que vous me dites, mais je ne le sens pas !

La disposibilité ouvre à l’entendre. L’entendre s’ouvre co-originairement avec la disposibilité. La disposibilité a à chaque fois son entendre quand bien même elle le refoule. « Entendre est inséparable du vibrer ». Comprendre et expliquer sont des dérivés existentiaux de cet entendre primordial qui constitue avec la disposibilité l’être du là. Voici donc la porte d’accès à un comprendre qui ne s’adresse pas au seul intellect. Le patient l’exprime parfois en disant « je comprends ce que vous me dites, mais je ne le sens pas ! ». Le thérapeute sait alors qu’il est à côté de la plaque ! Il donne une interprétation mais l’entendre n’est pas là.

 

l’entendre ouvre à un pouvoir être

Si la disposibilité ouvre à l’entente, elle ouvre surtout, lorsqu’elle est assumée et non fuie, à un pouvoir-être. Heidegger écrit : « Dans l’entendre, le genre d’être du Dasein prend le sens existential de pouvoir-être ; il est prioritairement « être-possible…livré à lui-même, il est de fond en comble possibilité sur sa lancée…Comme entendre, il sait où il en est avec lui- même, c’est-à-dire avec son pouvoir-être. ».

Que signifie possible ? Ce qui n’est pas encore réel et qui n’est jamais nécessaire mais seulement possible. Au sujet de ce pouvoir être Heidegger écrit : « C’est dans le dépassement que l’être-là vient pour la première fois… à ce qu’il est comme lui-même. C’est la transcendance qui constitue le même de soi- même. »

Sur ces bases, comment définir l’objectif d’une thérapie existentielle ? Faire accéder le patient à son pouvoir-être, et pour cela l’amener à vivre pleinement la disposibilité de l’instant, point de départ de tout travail ; un vécu qui suppose le renoncement à la fuite ; en séance, d’abord, puis seul, dans la solitude qui caractérise précisément l’angoisse.

La disposibilité fondamentale de l’angoisse signe l’ouvertude du Dasein :
Interrogeons-nous maintenant sur le sens existentiel de l’angoisse. L’ouvertude du Dasein se fonde sur la disposibilité et l’entente : « Le Dasein en proie à l’angoisse est mis de part son propre être en face de lui-même », l’important ici c’est « l’en-face. »

fuite

L’immersion dans la quotidienneté, le divertissement, les rationalisations également trahissent une fuite : « la fuite du Dasein est fuite devant lui-même. » ll y a fuite devant la disposibilité découvrante. « C’est la retraite ayant la peur pour base, retraite devant ce que la peur découvre, devant ce qui a le caractère de menaçant qui a la manière de la fuite… Mais, dans l’angoisse le menaçant n’est nulle part : il est déjà là, il étreint, il coupe le souffle. » Le devant quoi de l’angoisse « est le monde en tant que tel…L’être-au-monde même…Son propre pouvoir-être au monde. »

 

l’angoisse esseule

Autre caractère fondamental de l’angoisse : l’angoisse esseule. Le Dasein s’y découvre comme pouvoir-être esseulé et jeté… Dans l’angoisse on se sent étrangé, dans le rien, le nulle-part ; mais étrangé a aussi le sens d’être chassé de soi… D’être dans le pas-chez-soi… C’est-à-dire devant l’étrangeté inhérente au Dasein en tant qu’être au monde jeté, livré en son être à lui-même…. Le déclenchement physiologique de l’angoisse n’est possible que parce que dans le fond de son être il s’angoisse.

« Il y a dans l’angoisse la possibilité d’une insigne découverte parce que elle esseule. Cet esseulement ramène à lui le Dasein, qu’il tire de son dévalement et lui fait voir qu’être de manière propre ou impropre sont des possibilités de son être.

Rappelons que pour Foucault l’angoisse comme tonalité est un a priori de l’existence ; elle est ce type d’expérience qui rend possible et explique le comportement ; principe fondamental d’un individu, configuration typique commune à un ensemble de symptômes, l’angoisse définit un monde, celui de l’angoisse. Pour les penseurs de ce que l’on a défini comme le moment existentiel (1950-1970), l’angoisse est la seule contrainte qui vaille, la seule qui individualise, qui exige un engagement existentiel.

 

Kimura Bin

Commune à un ensemble de symptômes, comment nous approcher d’un diagnostic à partir de l’angoisse ? Ce sont les modes d’esquive, de fuite, utilisés qui nous guideront et en particulier, ceux que le psychiatre japonais Kimura Bin décrit dans ses Écrits de phénoménologie clinique, au travers d’une typologie des différentes manières de vivre le temps. Ces travaux mériteraient qu’on leur consacre une journée d’étude, mais résumons l’essentiel pour notre propos.

 

pathologie, angoisse et rapport au temps

Kimura Bin distingue le temps éprouvé (trouver le temps long ou ne pas voir passer le temps), d’une part, et les différentes façons de vivre le temps. Le maniaco-dépressif, le schizophrène, l’épileptique, la personnalité limite (que l’on définira plus loin) ne vivent pas le temps de manière identique, n’ont pas la même manière d’esquiver l’angoisse, ce qui amène à distinguer plusieurs formes d’angoisse.

– Première forme : l’anxiété pour l’avenir, la peur de l’imprévisible, elle est liée à l’autonomie de l’existence propre ; c’est celle du jeune ado, mais aussi celle du schizoïde, du schizophrène, qui partent dans un futur hors d’atteinte, un idéal présomptueux, ou dans le regret de ce qu’il n’ont pas pu faire : ils sont dans le futur, dans un effort désespéré pour atteindre l’avenir inconnu, afin d’échapper à leur angoisse originaire.

– Deuxième forme : elle ne porte pas sur l’anticipation du futur, mais sur le maintien de l’expérience présente, de leur identité de rôle : ici c’est la perte de l’appui du quotidien qui crée l’angoisse. Le temps vécu renvoie toujours au passé, c’est le type mélancolique décrit par Tellenbach.

– Troisième forme : la fixation dans le présent. C’est le cas de l’épileptique qui vit une réduction ponctuelle au présent, du maniaque dans sa fête existentielle, du toxicomane, qui existe de façon discontinue, d’instant en instant, et d’une façon plus générale me semble-t-il, de tous ceux qui sont dans le passage à l’acte. C’est aussi pour Kimura Bin la caractéristique de ce qu’il définit comme la personnalité limite.

 

deux types d’états limite

Dans sa Phénoménologie de la dépression limite, Kimura distingue deux types d’état limite.

L’un proche de la schizophrénie, l’autre comme identité plus indépendante qu’il nomme personnalité limite. Parmi les critères que l’on va trouver chez L., une certaine impulsivité, potentiellement destructrice notamment dans le domaine alimentaire ou sexuel ; l’instabilité et l’excès dans les relations interpersonnelles : idéalisation puis dévalorisation ; des accès de colère qu’il juge injustifiés ; une instabilité affective qui passe de normale à dépression et qui peut ne durer que quelques heures ; et surtout une totale intolérance à la solitude, et un sentiment chronique de vide et d’ennui.

Mais ce sont des personnalités aux rapports émotionnels très riches, à la différence des schizophrènes, et, toujours à la différence de ces derniers, une grande puissance de transfert parfois difficile à maîtriser ; dans le cas étudié, non seulement transfert sur le thérapeute, mais aussi transfert de son rapport à la mère avec chacune de ses compagnes successives.

Quand au comportement par rapport au temps et, toujours à la différence du schizophrène, la personnalité limite ne cherche la plénitude que dans le présent. Il est dans l’absorption dans l’immédiateté et dans l’absence d’écart par rapport à l’autre, alors que l’écart, la différence sont la condition de possibilité d’une individuation. Le malade état limite ne cherche donc pas le futur possible mais l’union immédiate avec la pure présence.

Beaucoup de personnalités-limites consultent en état d’accablement ou de dépression. Celle-ci suit généralement une expérience de délaissement où de séparation d’avec un être proche. À la différence du mélancolique, ce profil n’est pas (ou très secondairement) dans la culpabilité.

Ils vivent leurs désirs de plaisir momentanés dans la sexualité, ou dans la toxicomanie. L. se reconnaîtra dans la définition du passage à l’acte, il s’agit fondamentalement non de jouir mais de masquer le vide et le désespoir.

Code de déontologie du SNPPsy – version 2014

PRINCIPES ÉTHIQUES

 

Le praticien en psychothérapie relationnelle développe une éthique orientée vers ce qu’il estime le plus utile et le plus juste pour l’accomplissement psychique de la personne qui le consulte.
Se référant à l’approche phénoménologique de la philosophie, aux concepts de personne, de soin, de responsabilité et de droit issus de notre histoire culturelle, ainsi qu’aux notions de vie psychique, de symbolisation et de sujet introduites par l’histoire de la psychologie et de la psychanalyse, le praticien en psychothérapie relationnelle fonde son éthique professionnelle sur les principes suivants considérés comme valeurs de référence.

1 – Respect de la personne et de sa subjectivité.
Le praticien en psychothérapie relationnelle considère la personne qui le consulte comme un sujet unique et libre, ce qui le conduit à respecter sa dignité, son intimité, ses parts inconscientes et leur expression symbolique, son autonomie, ses options philosophiques ou religieuses.

2 – Intégrité du soin.
Le praticien en psychothérapie relationnelle se met au seul service du processus psychothérapique de la personne. Il ne fait rien qui pourrait lui nuire ou qui serait motivé par l’intérêt de tiers ou par des fins personnelles conscientes ou inconscientes autres que celles de la psychothérapie.

3 – Compétence professionnelle.
Le praticien en psychothérapie relationnelle s’autorise de sa compétence acquise par un travail psychothérapique approfondi sur lui-même, par des formations spécialisées de haut niveau, par un questionnement constant de sa pratique et par une coopération avec ses pairs dans le cadre d’instances professionnelles.

4 – Responsabilité.
Le praticien en psychothérapie relationnelle décide seul de ses méthodes et techniques psychothérapiques. Il assume la responsabilité du suivi des personnes envers lesquelles il s’est engagé, dans le respect de la loi et des règles déontologiques de sa profession.

 

RÈGLES DÉONTOLOGIQUES

 

Les règles déontologiques forment un contrat de droit privé entre le praticien en psychothérapie relationnelle qui s’engage à les respecter et l’institution professionnelle qui le reconnaît, le cautionne et le défend. Toute personne consultante peut s’y référer.

I – Respect de la personne et de sa subjectivité

I-1 Respect des droits de la personne
a) Le praticien en psychothérapie relationnelle respecte la législation sur les droits des personnes, de leur dignité, de leur liberté et de leur protection.

b) Il respecte le principe que nul n’est tenu de révéler quoi que ce soit sur lui-même.

c) Il s’attache à favoriser l’autonomie de la personne qui le consulte. Il respecte son désir et prend acte de son jugement notamment quant à l’arrêt de sa psychothérapie, après que les motifs conscients et inconscients aient été décryptés.

I-2 Respect de la subjectivité de la personne
a) Le praticien en psychothérapie relationnelle respecte en toutes circonstances l’intégrité et les valeurs propres de la personne qui le consulte dans le contexte du processus de changement.

b) Lorsque l’intervention se déroule dans un cadre de contrainte ou lorsque les capacités de discernement de la personne sont altérées, le praticien en psychothérapie relationnelle s’efforce de réunir les conditions d’une relation respectueuse de la dimension psychique du sujet.

I-3 Devoir de réserve
a) Conscient de la relation très spécifique qui le lie à la personne qui le consulte, le praticien en psychothérapie relationnelle observe une attitude de réserve en toutes circonstances.

b) Conscient du possible impact de ses paroles, il prend garde aux conséquences directes ou indirectes de ses interventions et, entre autres, à l’utilisation qui pourrait en être faite par des tiers.

I-4 Cadre d’exercice

Le praticien en psychothérapie relationnelle pose un ensemble de règles concernant son cadre d’exercice visant à favoriser le processus psychothérapique et protéger la personne qui le consulte. Il respecte et fait respecter ce cadre.

I-5 Secret professionnel
a) Le praticien en psychothérapie relationnelle est soumis aux règles usuelles du secret professionnel qui s’étend à tout ce qu’il a vu, entendu ou compris au cours de sa pratique.

b) Il prend toutes les précautions nécessaires pour préserver l’anonymat et la confidentialité des personnes qui le consultent ou l’ont consulté.

c) En séance collective, il prescrit aux membres du groupe une obligation de secret quant à l’identité des participants et de discrétion sur le déroulement des séances.

d) Les obligations concernant le respect du secret professionnel s’imposent quel que soit le cadre d’exercice.

I-6 Abstinence sexuelle
a) Le praticien en psychothérapie relationnelle s’abstient de toute relation sexuelle avec les personnes qui le consultent ainsi qu’avec ses étudiants en formation et collègues en supervision.

b) Il prescrit un interdit de passage à l’acte sexuel entre les participants durant les séances collectives.

I-7 Sécurité physique et morale
a) Dans le cadre de sa pratique, le praticien en psychothérapie relationnelle instaure une règle de non-violence sur les personnes et les biens.

b) Il veille à ce que ses interventions ou ses conseils ne puissent pas nuire à la sécurité physique et morale des personnes qui le consultent.

c) Dans les séances collectives, il impose des règles de respect des participants et de non-passage à l’acte de la violence.

I-8 Transmission d’informations
a) Si des raisons thérapeutiques nécessitent la collaboration avec une autre personne donnant des soins, le praticien en psychothérapie relationnelle ne peut partager ses informations qu’avec l’accord de la personne qui le consulte.

b) Cet accord est implicitement donné dans un processus de cothérapie où le cothérapeute et les éventuels assistants ou observateurs en formation partagent les obligations du présent code de déontologie.

c) La transmission d’informations ou d’attestations à un tiers pour un usage autre que les soins ne se fait qu’avec discernement et réserve. Le praticien en psychothérapie relationnelle requiert l’assentiment de l’intéressé, ou informe celui-ci dans les cas de personnes au discernement altéré ou s’il s’agit de mineurs.

d) Lorsqu’il y a obligation légale de signalement, le praticien en psychothérapie relationnelle se doit d’informer la personne qu’il est tenu de se conformer à la loi.

I-9 Informations sur son exercice
a) Toute information du public par quelque moyen que ce soit doit être faite dans une position de réserve et de décence sur la personnalité du praticien en psychothérapie relationnelle, sur la nature des soins qu’il fournit et sur les résultats escomptés de la psychothérapie.

b) Le praticien en psychothérapie relationnelle n’utilise pas les personnes qui le consultent ou l’ont consulté à des fins médiatiques.

 

II – Intégrité du soin

II-1 Qualité du soin
Dès lors qu’il a établi un contrat thérapeutique avec une personne, le praticien en psychothérapie relationnelle s’engage à lui donner la meilleure qualité de soin psychothérapique.

II-2 Appel à un tiers
A cet effet, et s’il l’estime utile, il fait appel à la collaboration de tiers.
Il signale à la personne en psychothérapie la possibilité ou la nécessité de recourir à d’autres compétences en complément ou en relais de ses propres soins.

II-3 Rapport à la médecine
Conscient de la spécificité de la psychothérapie et de celle de la médecine, le praticien en psychothérapie relationnelle invite le cas échéant la personne qui le consulte à s’entourer de toutes les garanties de cette dernière.

II-4 Responsabilité du consultant
Le praticien en psychothérapie relationnelle se doit d’attirer l’attention de la personne qui le consulte sur sa responsabilité propre et sur la nécessité d’une coopération active et permanente de cette dernière.

II-5 Choix du thérapeute
Le praticien en psychothérapie relationnelle respecte et facilite le libre choix de son thérapeute par la personne.

II-6 Changement de thérapeute
Le praticien en psychothérapie relationnelle est conscient des liens spécifiques mis en place par une thérapie précédemment engagée avec un autre praticien de la psychothérapie. Dans le cas d’une consultation en vue de changer de thérapeute, il facilitera l’analyse de la difficulté qui a surgi.

II-7 Interruption d’activité
Dans le cas où le praticien en psychothérapie relationnelle prévoit d’interrompre son activité, il en informe suffisamment d’avance les personnes qui le consultent et prend toutes mesures appropriées aux situations particulières.

II-8 Appartenance
a) Le fait, pour un praticien en psychothérapie relationnelle d’être lié à un centre de soins, de formation, à un lieu de vie ou toute autre institution ne saurait porter atteinte à l’application des présentes règles déontologiques.

b) Le fait, pour un praticien en psychothérapie relationnelle, d’adhérer personnellement à des idées politiques, une idéologie, une religion, une spiritualité ou une philosophie, ne saurait l’autoriser à influencer la personne qui le consulte pour autre chose que la psychothérapie.

II-9 Liens personnels
a) Le praticien en psychothérapie relationnelle n’engage pas de psychothérapie avec des personnes auxquelles il est par ailleurs intimement lié.
b) Il n’engage pas de psychothérapie avec des personnes intimement liées entre elles, sauf dans le cadre des psychothérapies du système relationnel (psychothérapies de couple, psychothérapies systémiques familiales…).
c) Dans une situation de conflit d’intérêts, il a l’obligation de se récuser.

 

III – Compétence professionnelle


III-1 Processus psychothérapique personnel

Le praticien en psychothérapie relationnelle est passé lui-même par un processus psychothérapique ou psychanalytique approfondi. Cette démarche personnelle est distincte de sa formation, bien qu’elle y participe fondamentalement.

III-2 Formation professionnelle
Le praticien en psychothérapie relationnelle a validé une formation professionnelle approfondie théorique et pratique apte à créer une compétence de praticien de la psychothérapie relationnelle.

III-3 Contrôle et supervision
Le praticien en psychothérapie relationnelle se maintient dans un système de contrôle ou de supervision de sa pratique par un tiers qualifié.

III-4 Formation continue
Les connaissances et les compétences du praticien en psychothérapie relationnelle doivent faire l’objet d’une constante régénération tout au long de sa carrière.

III-5 Rigueur
a) Les modes d’intervention du praticien en psychothérapie relationnelle se font dans les règles de l’art des méthodes qu’il utilise. Il en connaît les fondements théoriques et pratiques et a expérimenté leurs effets.

b) L’intuition personnelle et la créativité du praticien en psychothérapie relationnelle peuvent s’y ajouter quand elles respectent le cadre posé et ne servent qu’à favoriser le processus psychothérapique.

III-6 Mode de communication
Le praticien en psychothérapie relationnelle privilégie la rencontre en présence effective avant toute autre forme de communication à distance quel que soit le média employé. En cas de communication virtuelle nécessitée par les circonstances, il explique les limites de cette modalité et les conditions de son intervention.

III-7 Discernement
Le praticien en psychothérapie relationnelle définit ses limites propres compte tenu de sa formation et de ses expériences.
Il n’est jamais tenu de s’engager dans un processus de soins psychothérapiques.

III-8 Orientation
Quand les demandes ne relèvent pas de sa compétence, le praticien en psychothérapie relationnelle oriente les personnes vers des professionnels susceptibles de répondre aux questions ou aux situations qui lui ont été soumises.

III-9 Évaluation
Le praticien en psychothérapie relationnelle ne donne pas de diagnostic ou d’avis à la personne qui le consulte concernant des tiers qu’il ne connaît pas, sauf s’il estime cet avis nécessaire au processus psychothérapique mais avec discernement et à titre de simple hypothèse fondée sur les dires de la personne. Cette disposition ne s’applique pas aux séances de supervision.

 

IV -Responsabilité


IV-1 Responsabilité et autonomie

Outre les responsabilités civiles et pénales de tout citoyen, le praticien en psychothérapie relationnelle a une responsabilité professionnelle.
Dans le cadre de sa compétence professionnelle, il décide et répond personnellement du choix et de l’application des méthodes et techniques qu’il met en œuvre et des avis qu’il formule.

IV-2 Situations de droit commun
Le praticien en psychothérapie relationnelle ne peut se prévaloir du processus psychothérapique pour cautionner un acte illégal. Il est soumis aux obligations de la loi commune.

Dans les cas de situations pouvant porter atteinte à l’intégrité psychique ou physique de la personne qui le consulte ou d’un tiers, il évalue avec discernement la conduite à tenir en tenant compte des dispositions légales en matière de secret professionnel, d’assistance à personne en danger et d’obligation de dénonciation de crime.

IV-3 Indépendance professionnelle

Le praticien en psychothérapie relationnelle ne doit pas accepter de conditions de travail qui porteraient atteinte à son indépendance professionnelle et, notamment, qui l’empêcheraient d’appliquer le présent code de déontologie.

IV-4 Contrôleurs, superviseurs, formateurs

Le praticien en psychothérapie relationnelle exerçant des contrôles, supervisions ou activités didactiques doit se faire dûment identifier par ses institutions professionnelles.

IV-5 Règles de confraternité
Aucune pratique ni institution ne pouvant prétendre à l’exclusivité ou à la primauté sur les autres dans la compétence psychothérapique, le praticien en psychothérapie relationnelle est tenu au devoir de réserve et de respect envers ses confrères et envers les autres professionnels de la psychothérapie.

IV-6 Utilisation du nom
Nul n’a le droit dans un texte informatif ou publicitaire, d’utiliser les nom et titres d’un autre praticien sans son autorisation expresse.

IV-7 Honoraires
Chaque praticien en psychothérapie relationnelle en exercice libéral fixe lui-même ses honoraires en conscience. Il informe les personnes qui le consultent de leur montant dès les premiers entretiens et s’assure de leur accord.

IV-8 Locaux
Le praticien en psychothérapie relationnelle doit pouvoir disposer pour son exercice professionnel de locaux convenables permettant de préserver la confidentialité et disposant de moyens techniques suffisants en rapport avec la nature de ses actes professionnels et des personnes qui le consultent.

IV-9 Information déontologique

Le code de déontologie des praticiens en psychothérapie relationnelle est public. Le praticien en psychothérapie relationnelle le tient à la disposition des personnes qu’il reçoit.

Rapport au nom d’un groupe de travail sur la pratique de la psychothérapie

RAPPORT
Au nom d’un groupe de travail sur la pratique de la psychothérapie

Adopté par l’Académie de médecine le 1er juillet 2003

Pierre PICHOT et Jean-François ALLILAIRE*

RÉSUMÉ

La question de la pratique et des critères d’habilitation à la pratique des psychothérapies se pose actuellement de façon aiguë en raison du développement incontrôlé de pratiques hétérogènes et non encadrées ne relevant plus du domaine médical.

La psychothérapie avec ses différentes modalités constitue d’abord et avant tout une pratique de soins qui requiert une formation spécifique préalable, adéquate et de haut niveau Elle doit être réalisée par des médecins mais aussi rester ouverte aux non médecins sous réserve de validation de critères de qualification dûment contrôlés.

L’avenir de la Santé mentale passe par une réflexion approfondie sur l’intégration des approches psychothérapiques et biologiques dans les pratiques de soins.

MOTS-CLÉS : Psychothérapie. Psychologie médicale. Thérapie cognito-comportementale. Thérapie comportementale. Théorie psychanalytique. Hypnose. Relation médecin-malade. Enseignement médical.
SUMMARY
Nowadays, psychotherapy is in question with the tremendous increase of uncontrolled, heterogeneous and frameless practices beyond medical domain.

Its various modalities must be primarily considered as a therapy which requires a specific previous and adequate formation.
Psychotherapy must be practiced by specialized medical practitioners but can also be open to non-medical properly patented professionals according to highly specialized formation based on qualification criterias.
The future in Mental health domain needs a large and accurate reflexion for the integration of Psychotherapy and biological therapies in therapeutic programs.

KEY-WORDS (Index Medicus) : Psychotherapy. Psychology Medical. Cognitive therapy. Behavior therapy. Psychoanalytic theory. Hypnosis. Physician-patient relations. Education medical.


ÉTAT ACTUEL DES PSYCHOTHÉRAPIES ET DE LEURS PRATIQUES

L’Académie de Médecine a décidé en 2002 de créer un groupe de travail pour étudier le problème d’un éventuel statut de psychothérapeute. Ce débat a fait l’objet de travaux d’une commission parlementaire et d’un projet de Loi actuellement retiré car extrêmement controversé.

Pour les pouvoirs publics, l’enjeu actuel se présente comme celui de la création d’une nouvelle profession, celle de psychothérapeute, qui serait à distinguer de celle de psychiatre et de psychologue.

La psychiatrie est une spécialité médicale qui recouvre plusieurs domaines allant des neurosciences à la santé publique en passant par la médecine générale dont elle garde l’approche globale du patient. Une singularité la distingue des autres spécialités médicales : c’est la pratique de la psychothérapie.

En effet, même si les questions psychologiques existent dans toutes les pratiques médicales où elles sont regroupées sous le nom de « Psychologie Médicale », c’est à dire une prise en compte de la relation médecin-malade dans ses aspects à la fois psychiques et somatiques, la psychothérapie au sens précis du terme n’existe qu’en psychiatrie.

Aujourd’hui la question qui se trouve posée est donc celle de l’éventualité de la création d’une profession autonome (celle de psychothérapeute) plus ou moins distincte des professions de santé.

Ce n’est pas de la définition d’une méthode thérapeutique qu’il s’agit, mais de ce que doit ou devrait être la qualification des professionnels qui seraient habilités à l’exercer.

Définition de la psychothérapie

C’est un médecin anglais, Tuke, qui créa, en 1872, le terme « psycho-thérapeutique » mais c’est un médecin français, Bernheim, chef de file de l’école hypnologique de Nancy, qui utilisa le premier le terme de psychothérapie, toujours en usage aujourd’hui. A son origine, la psychothérapie se définissait « comme ce qui relève de l’influence de l’esprit sur le corps dans la pratique médicale ». Elle a aujourd’hui un sens plus restreint et la définition la plus couramment admise se contente d’affirmer que la psychothérapie est seulement « l’aide qu’un psychisme peut apporter à un autre psychisme ». Cette affirmation implique le recours à des moyens pour y parvenir et des buts pour en fixer les limites. Les moyens de la psychothérapie sont extrêmement diversifiés et vont de l’utilisation de la parole comme unique vecteur de la guérison jusqu’à l’adjonction de techniques diverses, comme la médiation corporelle, la musique, l’art, le dessin, l’expression théâtrale par exemple. La prescription d’une thérapeutique biologique associée à la psychothérapie peut aussi constituer l’essentiel du traitement, en particulier dans la prise en charge de malades atteints de troubles psychotiques. Mais, même dans ces cas, une bonne relation psychothérapique avec le patient s’avère indispensable.

De façon générale, quelles que soient les techniques envisagées, toutes gardent en commun l’utilisation, à des fins thérapeutiques, de la relation interpersonnelle. Ce point étant admis, la grande variété des techniques psychothérapiques démontre à l’évidence qu’il n’y a pas une mais des psychothérapies et que chacune d’elles comporte des indications particulières. Quant aux buts recherchés, ils concernent essentiellement la disparition des symptômes et de la souffrance qu’ils entraînent ainsi que l’amélioration de la santé mentale au sens large.

Au cours du vingtième siècle, la psychothérapie a été directement liée à l’essor de la psychanalyse, qui, dans notre pays, n’a réellement pénétré l’espace psychiatrique qu’à partir des années cinquante mais a représenté, jusqu’aux années quatre-vingt environ, la base conceptuelle prédominante de la plupart des psychothérapies. Ce phénomène s’est produit également aux USA et en Amérique latine.

Les autres méthodes psychothérapiques qui se sont développées parallèlement relèvent de quatre courants principaux, les courants comportementaliste et cognitiviste, humaniste, systémique, et, plus récemment, « éclectique et intégratif ». Nous ferons d’abord un bref rappel sur les psychothérapies d’inspiration psychanalytique (PIP), puis nous envisagerons les théories sur lesquelles s’appuient chacun des quatre grands courants mentionnés, qui ont chacun leur poids et leur spécificité propres.

Les différents courants psychothérapiques actuels

Il est important de signaler que les représentants de l’institution et les personnalités de la psychanalyse dite orthodoxe considèrent que la psychanalyse proprement dite n’est pas à considérer à proprement parler comme une psychothérapie. Seules les applications des concepts psychanalytiques, en dehors de la cure type, constitueraient à leurs yeux ce que l’on appelle une psychothérapie d’inspiration psychanalytique.

 

La psychothérapie d’inspiration psychanalytique

La psychothérapie d’inspiration psychanalytique est une pratique dérivée de la psychanalyse. Dans sa forme la plus commune, elle se pratique en face à face, selon un rythme de séances différent de celui de la cure type (en moyenne une séance par semaine au lieu de trois). Elle se réfère aux concepts de la théorie psychanalytique, et plus particulièrement aux notions d’inconscient, de transfert et d’interprétation dans le transfert.

Le processus de changement attendu de la cure repose sur la reconstruction de faits inconscients permettant de donner accès à des représentations jusque là réprimées, déniées ou inaccessibles. Le transfert et le contre-transfert sont les moyens sur lesquels repose la dynamique du traitement.
Compte tenu des besoins de plus en plus grands en matière de psychothérapie, le modèle de la cure type s’est diversifié et assoupli et a donné naissance à des applications variées sous la forme de la psychothérapie d’inspiration psychanalytique que nous venons de décrire. Pour donner un exemple, les psychothérapies brèves ainsi que les psychothérapies focales qui fixent un but précis à la thérapie et une durée limitée à son déroulement, correspondent à des modalités particulières de thérapies d’inspiration psychanalytique.

 

Les autres psychothérapies

Elles se définissent tantôt par les interlocuteurs auxquels elles s’adressent : groupe, famille, couple, institution, tantôt par le procédé qu’elles utilisent : art-thérapie, musicothérapie, ergothérapie, tantôt par l’utilisation d’une médiation corporelle : relaxation, etc…

Mais le critère de classification le plus pertinent reste la théorie psychologique à laquelle le thérapeute se réfère et les modèles conceptuels qu’il utilise pour comprendre la dynamique psychique de son action. C’est en fonction de ce type de choix théorique qu’il peut élaborer ses interventions et modéliser le type de relation qu’il désire avoir avec son patient.

A – Le courant comportementaliste et cognitiviste

C’est le courant dominant actuellement et celui qui est le mieux validé dans ses résultats thérapeutiques.

Il s’inspire de l’application de la psychologie expérimentale au champ de la clinique pour comprendre, évaluer et traiter les troubles mentaux et ceux du comportement. Il applique les données de l’apprentissage répondant, opérant, social et cognitif et cherche à modifier la clinique quotidienne au moyen des mécanismes mis à jour par la recherche expérimentale clinique.
Il se réfère à une théorie de l’esprit qui se rattache aux sciences de la cognition, dont le but ultime serait de parvenir à déterminer les conditions d’émergence des troubles mentaux à partir de processus neuro-physiologiques et neuro-psychologiques. De plus, le cognitivisme considère les troubles des conduites et des comportements, de même que les symptômes d’allure névrotique, comme relevant de dysfonctionnements dans les programmes d’apprentissage. Son but est d’objectiver les processus à l’œuvre dans l’activité mentale et d’en traiter les perturbations selon des procédures codifiables et reproductibles

B – Le courant systémique

Il repose sur des conceptions théoriques inspirées à la fois de l’anthropologie et de la théorie générale des systèmes. Elaborée à partir des années cinquante à Palo Alto par un psychologue américain, Gregory Bateson, la thérapie systémique est basée sur une théorie de la communication originale. Le patient y est considéré comme un des éléments du réseau de communications qui le relie à son groupe social et familial. La pathologie peut entrer en résonance avec l’environnement, ce qui amplifie ou atténue le processus psychopathologique.

La modélisation systémique s’intéresse en priorité aux interactions familiales et aux indices contextuels sociaux dans lesquels se trouve impliqué le patient plutôt qu’aux facteurs subjectifs de ses troubles. Identifier les dysfonctionnements familiaux permettrait ainsi d’en corriger les effets négatifs et de favoriser les ressorts créatifs du patient et de ses proches. Le changement est attendu de la création de nouveaux contextes, de modifications des mécanismes communicationnels et de l’élaboration de procédures compatibles avec les troubles mentaux détectés.

C – le courant humaniste

La psychothérapie humaniste se centre sur la personne (« client-centered psychotherapy ») et cherche à promouvoir l’autonomie de celle-ci mais elle a l’ambition de le faire en dehors de toute théorisation préalable. Elle préconise une relation d’aide basée sur une compréhension réciproque et sur l’empathie du thérapeute pour son patient. C’est un psychologue américain, Carl Rogers, qui a défini le premier les concepts de la psychothérapie humaniste et précisé sa technique. En dehors de l’empathie, celle-ci se fonde sur la notion de « congruence », c’est-à-dire sur la coïncidence intuitive des sentiments du thérapeute avec ceux du patient. La congruence s’exprime par la re-formulation des affects tels que le psychothérapeute les ressent, c’est-à-dire avec un certain décalage qui permet de valider positivement les sentiments négatifs éprouvés par le patient.

La psychothérapie humaniste se pratique aussi en groupe. Elle insiste alors « sur les aspects bénéfiques de la rencontre et sur les espaces de liberté que celle-ci permet d’ouvrir ». Les psychothérapies humanistes s’adressent surtout à des individus qui cherchent à « épanouir leur personnalité ».

D – Le courant « éclectique et intégratif »

Il se base sur la constatation de la multiplicité des techniques, le manque de cohérence et la pauvreté de certaines théorisations, le dogmatisme, l’ostracisme de nombreuses écoles divisées et opposées en « chapelles » rivales. Il propose d’introduire plus de rigueur dans ce domaine, sur la base d’études scientifiques. Ces études ont montré, par exemple, que toutes les théories et les techniques sans exception mettent en jeu, dans des proportions et avec des accents différents, les mêmes facteurs dits pour cette raison « communs « , tels que l’alliance thérapeutique, la motivation du patient, celle du thérapeute, le désir de changement, la régulation des affects, l’articulation entre affects et cognitions etc. Ces facteurs communs pourraient rendre compte jusqu’à 30% des résultats thérapeutiques observés, alors que les facteurs spécifiques n’en expliqueraient que 15%. Ne privilégiant a priori aucune théorie, ce courant considère qu’il faut arriver à mieux décrire les indications des différentes techniques et ne pas refuser leurs associations, si elles permettent d’être plus efficace. Cette théorie des facteurs communs a d’importantes répercussions sur ce que l’on peut concevoir comme mode de formation.

Ces références théoriques sont aussi utilisées pour les psychothérapies réalisées dans d’autres cadres tels que les psychothérapies institutionnelles, de groupe, familiales ou de couple.

Parmi beaucoup d’autres pratiques psychothérapiques, citons l’hypnose et en particulier actuellement l’hypnose Ericksonienne, mais aussi, la Gestalt-Thérapie, la Bioénergie, l’Analyse transactionnelle, etc.

SOINS PSYCHIATRIQUES ET PSYCHOTHÉRAPIE

Il faut maintenant rappeler que la psychothérapie fait partie de tout acte de soins psychiatrique et qu’elle constitue un des outils du psychiatre, qu’elle soit utilisée seule ou en association avec d’autres moyens pour le traitement des troubles psychiques et du comportement.

On peut définir de façon simplifiée le fait psychothérapique comme le résultat de la mise en place d’un processus relationnel au sein d’un cadre spécifique et qui fait l’objet d’un contrat entre les deux parties.

En se fondant sur cette définition très générale, on peut décrire plusieurs niveaux :

1) Un premier niveau est constitué par l’aide psychologique de la vie courante, sorte de psychothérapie du profane, fondée sur le bon sens et réalisée dans le milieu naturel en utilisant les aptitudes psychologiques spontanées présentes chez toute personne humaine.

2) Un deuxième niveau désigne la mise en place délibérée et active d’un processus relationnel dans un cadre spécifique construit grâce à des « attitudes psychothérapiques » qui sont celles qu’enseigne la psychologie médicale lors de la formation de tout médecin. Ce type d’interventions connaît un développement croissant à l’heure actuelle dans les différentes spécialités médicales en particulier pour la prise en charge des maladies chroniques ou engageant le pronostic vital.

3) Un troisième niveau regroupe les interventions classiquement désignées sous le terme de psychothérapies proprement dites, ou psychothérapies codifiées.

Elles sont le fait de techniques psychologiques systématisées fondées sur un corpus de connaissances théoriques et empiriques bien spécifiées et faisant l’objet d’un contrat de soins explicite entre le thérapeute et son patient.

Ajoutons qu’ici, contrairement au niveau 2, le contrat, le processus et les techniques relationnelles sont parfaitement congruentes.

On ne peut décrire toutes ces psychothérapies de niveau 3 (on en dénombre plusieurs centaines) et nous venons de voir qu’elles se distinguent par leur référence théorique (psychothérapie d’inspiration psychanalytique, psychothérapie cognitivo-comportementale, psychothérapie systémique, humaniste), par le moyen de communication privilégié (verbale, non verbale, corporelle), ou par le nombre de personnes concernées (individuelle, de couple ou de groupe).

Ajoutons à ces trois niveaux deux courants complémentaires :

a) Le courant éclectique et intégratif qui relève de la mise en œuvre parallèle ou séquentielle des différents facteurs communs à toutes les techniques psychothérapiques, et vise à utiliser au mieux et à renforcer la qualité de l’alliance thérapeutique avec le patient.

b) Le courant des psychothérapies institutionnelles imaginées par Philippe Pinel avec sa conception de la thérapie morale des aliénés, et concrétisées par l’organisation des soins dans les institutions psychiatriques (asile, hôpitaux psychiatriques, cliniques communautaires, secteurs psychiatriques).
La pratique de la psychothérapie requiert des connaissances théoriques et pratiques ainsi que des capacités et des aptitudes individuelles. La compétence psychothérapique va s’appliquer lors de la pratique en situation auprès de personnes souffrant de troubles psychologiques et mentaux et concerner la mise en œuvre intégrée des registres précédents.

On peut donc résumer ce qui précède en disant que la psychothérapie fait avant tout partie du domaine du soin, qu’elle est un outil thérapeutique faisant appel à un ensemble de pratiques dont l’efficacité doit être évaluée dans le traitement des troubles mentaux. Soulignons aussi le fait qu’elle se différencie des techniques qui, en dehors de toute pathologie spécifique, visent à d’autres objectifs que le soin comme par exemple le développement personnel (cherchant à améliorer les performances ou le bien être du sujet) ou encore se réduisant à une activité de conseil.

Dans ces conditions, la psychothérapie suppose, comme tout geste technique en médecine, un temps diagnostique préalable permettant de poser clairement les indications à partir d’éléments diagnostiques et d’établir le projet de soins avec son cadre spécifique et contractuel.

Place actuelle des psychothérapies dans la pratique des psychiatres

Les missions du psychiatre se sont beaucoup diversifiées ces dernières années. On a assisté à un élargissement important du champ des indications psychothérapiques. Il est apparu aussi que la chimiothérapie n’était pas incompatible avec les psychothérapies et qu’il y avait, au contraire, des possibilités de potentialisation et de complémentarité.
A côté de ses tâches traditionnelles dans le domaine des psychoses, des névroses et des troubles du comportement, le psychiatre est sollicité pour des demandes de soins par des sujets qui ne présentent pas de trouble majeur mais qui ressentent une souffrance psychique et éprouvent le besoin de résoudre une crise existentielle ou relationnelle. Il est aussi sollicité dans des domaines tout à fait nouveaux, tels que la gestion des catastrophes, la prise en charge des délinquants, des agresseurs sexuels et de leurs victimes, la prévention du suicide, l’exclusion, le traitement des addictions, la psychiatrie de liaison, la supervision d’équipes ou d’institutions pour leur permettre de mieux assurer leur missions de soins. Toutes ces situations nécessitent des prises en charge psychothérapiques nouvelles.

Le psychiatre a été défini par certains comme un médecin qui soutient et articule constamment dans sa pratique deux approches cliniques différentes mais compatibles : une lecture médicale des symptômes et, simultanément, une lecture intra et intersubjective de ces symptômes dans le cadre d’une relation thérapeutique. Ces deux approches sont complémentaires et tout aussi importantes l’une que l’autre.

Suivant une enquête réalisée en 1994 chez plus de mille psychiatres libéraux au sein du Syndicat des Psychiatres Français, la presque totalité s’auto-définissait comme psychothérapeute dans une pratique qui associait la prescription de médicaments et la psychothérapie ; le dépouillement de leurs réponses montrait en données brutes que deux tiers se référaient à la psychanalyse, la moitié se déclarait avoir une activité proprement psychanalytique avec une durée d’entretien de trente à quarante-cinq minutes une fois par semaine ou plus ; un sur six se référait à la relaxation ; un sur six se réclamait tantôt du cognitivo-comportementalisme, tantôt de la thérapie familiale, tantôt de l’hypnose et tantôt de plusieurs de ces méthodes ; enfin, un peu moins d’un tiers ne définissait d’aucune façon leur référence théorique en matière de psychothérapie, chaque psychiatre pouvant appartenir à plusieurs de ces groupes bien entendu.

Quoi qu’il en soit, une attitude psychothérapique est indispensable dans toutes les activités d’un psychiatre. Au cours d’une consultation, celui-ci fonctionne selon un double registre, à la fois objectif et subjectif. Il cherche à repérer des symptômes pour établir un diagnostic, ce qui est une démarche de type médical et, en même temps, il analyse la relation qui vient de s’établir entre le patient et lui, ses attitudes et contre-attitudes ainsi que la qualité de l’alliance thérapeutique ; il s’intéresse aux motivations de son patient, à sa situation dans son milieu socio-familial, aux idées (ou au vécu) de ses troubles et ses éventuelles gratifications secondaires. De même, lorsqu’il prescrit une thérapeutique biologique, il tient compte à la fois des données pharmacologiques et de la dynamique affective que mobilise cette prescription.

Dans les consultations de suivi, les deux composantes, médicale et psychothérapique, existent toujours et se complètent sans s’opposer. Leurs proportions, toutefois, varient selon les cas. Quelquefois c’est la dimension médicale qui est prépondérante, par exemple pour le suivi d’un traitement prophylactique ou l’ajustement de la posologie d’un antidépresseur pour une dépression majeure mais, même dans ces cas, la dimension psychodynamique est présente. Aussi tout acte psychiatrique s’inscrit nécessairement dans une démarche psychothérapique. Le choix de la méthode repose à la fois sur l’orientation du praticien et sur des indications psychopathologiques.

La place de la formation initiale et de la formation post-universitaire à cette pratique psychothérapique est actuellement l’objet de controverses. Très souvent les praticiens indiquent qu’ils sont psychothérapeutes et qu’ils se sont formés plus par une démarche personnelle que dans le cadre de leur cursus universitaire.

Cette double compétence, médicale et psychothérapique, caractérise l’aptitude professionnelle des psychiatres français. On ne peut que souhaiter que la formation à la psychothérapie soit encore renforcée. Les nouvelles tâches de la psychiatrie en font une nécessité.

La formation du psychiatre

 

La psychothérapie de base

On pourrait la situer dans le prolongement de la relation thérapeutique, sans toutefois la confondre avec elle. Les médecins somaticiens ont découvert, en effet, qu’une bonne relation psychologique avec leurs patients était indispensable s’ils voulaient se considérer comme plus que des techniciens du symptôme. Balint avait défini cette relation comme « la prescription du médecin par lui-même ». Aujourd’hui, les médecins disposent de médicaments très efficaces mais ils sont conscients que des facteurs psychologiques bien maîtrisés augmentent nettement cette efficacité.
Elle doit s’appuyer sur l’enseignement d’un support théorique diversifié comportant des notions de psychologie affective, cognitive, psychodynamique, sociale, comportementale, ainsi que sur des indications relevant d’autres théories et de leurs articulations entre elles. Chacune des méthodes pré-citées peut être utilisée. Il en résulte que tous les psychiatres pourraient ne pas être formés de façon strictement identique, et cela ne peut être que favorable. La diversité dans ce domaine est une richesse et pourrait correspondre à une sorte de sur-spécialisation.

 

La formation à la psychothérapie de base

Cette formation devrait être acquise pendant le cursus universitaire. Au cours de quatre années d’internat, le psychiatre en formation reçoit un enseignement clinique et théorique par séminaires. Ces séminaires accordent une place importante à l’étude des différents concepts qui viennent d’être rappelés succinctement, aux indications des psychothérapies, à la façon de les prescrire et à la préparation du patient pour qu’il puisse entreprendre un tel traitement. Le temps de l’internat doit permettre aux futurs psychiatres de se familiariser avec ces techniques par des apprentissages divers tels que les jeux de rôle, mais surtout par la prise en charge supervisée de patients à titre personnel. Il est indispensable d’instituer, pour toute formation à la psychothérapie, un système de contrôle sous forme de groupes de régulation ou de contrôles individuels.

Les formations spécifiques

Il est évident qu’aucune de ces formations ne peut être imposée aux futurs praticiens car elles relèvent d’un choix personnel. Il serait toutefois souhaitable que chaque psychiatre puisse se former à l’une d’entre elles . Il a été suggéré que, l’université ne pouvant se charger de telles formations, celles-ci pourraient être réalisées au sein d’organismes privés liés à l’université par convention.

PSYCHIATRES ET NON PSYCHIATRES EXERCANT UNE ACTIVITÉ PSYCHOTHÉRAPIQUE : LA SITUATION ACTUELLE

Quatre catégories distinctes se réclament actuellement du qualificatif de psychothérapeute :
– des médecins et psychiatres formés de façon variable au cours de leur cursus aux interventions de niveau 1 et de niveau 2, mais dont l’accès aux interventions de niveau 3 relève d’un choix personnel ;
– des praticiens médecins ou non médecins (en général psychologues) qui ont acquis une formation de niveau 3 qu’ils exercent de façon exclusive ;
– des psychologues cliniciens disposant d’une formation universitaire et paramédicale variable suivant leur cursus au sein des structures de soins psychiatriques ;
– enfin de nombreuses personnes plus ou moins identifiées qui se prévalent d’une formation personnelle acquise auprès d’écoles psychothérapiques variées et exerçant une activité sur laquelle on doit avoir les plus grands doutes et émettre les plus grandes réserves.

Cette situation n’est pas exclusivement française !

Les autres pays Européens ont traité cette question dans un rapport de l’Union européenne des médecins spécialistes (UEMS).

La situation en Allemagne et en Autriche

Auparavant, les psychothérapeutes devaient être diplômés en médecine ou en psychologie pour avoir le droit d’exercer. Dès 1967, des directives délimitent les indications aux traitements psychanalytiques en excluant les états psychotiques et les névroses de caractère, ainsi que le nombre de séances maximum (160 pouvant être porté à 300).

Par la suite, une réglementation viendra préciser la qualification des psychothérapeutes : Il s’agit de médecins recevant à l’université des enseignements spéciaux, aux qualifications de « médecins psychothérapeutes » et « médecins psychothérapeutes et analystes ».

Depuis le 1er janvier 1999, qu’ils soient médecins, psychiatres, psychologues ou « ni l’un ni l’autre », les psychothérapeutes ont été autorisés à exercer et pratiquer des soins psychothérapiques remboursés par les caisses.

Dans ce système, le rôle de psychiatre est de contrôler et de prescrire les psychothérapies.

La situation au Royaume Uni (UK)

Entre 1971 et 1987, et suite à une enquête gouvernementale sur les activités de l’église de Scientologie qui préconisait une réglementation de l’activité des psychothérapeutes, toutes les tendances psychothérapiques se sont mises d’accord sur la création d’une organisation permanente qui élit des représentants à ce qui est devenu le U.K Council for Psychotherapy. Cette organisation se déclare en faveur d’une « déréglementation organisée » avec pour objectif « la protection du public grâce au développement d’une formation et d’une recherche appropriée et la diffusion d’informations sur la psychothérapie ».

 

La situation aux Pays Bas

Elle est proche de celle de l’Allemagne par l’existence d’une profession de psychothérapeute réservée aux médecins et aux psychologues avec une formation spécifique délivrée dans les Instituts de Psychothérapie.
Les psychiatres reçoivent cette formation et sont automatiquement psychothérapeutes sachant que, au terme de leur formation, ils sont inscrits sur une liste officielle au niveau des centres de santé régionaux et remboursés par un fonds de dépenses exceptionnelles.

De nombreuses discussions sont en cours à l’heure actuelle au niveau Européen dans le cadre de l’Union européenne des médecins spécialistes (UEMS) pour tenter de trouver des solutions communes.

On peut dire qu’il existe en quelque sorte deux méthodes opposées pour aborder cette question.

L’abord allemand et autrichien est à la fois autoritaire et contraignant avec des directives très précises sur les indications, le nombre de séances, la qualification et l’affiliation des praticiens. Le résultat aboutit à une grande disparité dans la qualité des psychothérapeutes et à un quasi rationnement des soins psychothérapiques.

L’abord britannique est à l’opposé puisque le respect de la liberté de chacun et la grande diversité des choix proposés va même jusqu’à ne pas contraindre les praticiens à s’affilier aux associations qui sont regroupées dans le U.K Council for Psychotherapy.

Il est clair que l’avenir de la psychiatrie passe par une réflexion sur l’intégration des approches psychothérapiques et biologiques dans les pratiques de soins, l’une et l’autre apparaissant comme indissociables pour le psychiatre.

L’urgence de la discussion actuelle tient, outre le risque de récupération par les sectes d’une part, à la multiplication des techniques psychothérapiques sans solide garantie de formation, et d’autre part à l’accroissement considérable des connaissances et des moyens d’action apportés par les neurosciences, les sciences cognitives et la psychobiologie, d’autre part. Ces développements accélérés ont créé une dissociation des approches et abouti à des pratiques qui peuvent apparaître parfois comme partisanes, quelquefois comme sauvages, et en tout état de cause comme insuffisamment intégrées conceptuellement et scientifiquement.

La situation est à l’heure actuelle si confuse en France que le législateur a été saisi de la nécessité d’encadrer les pratiques psychothérapiques.
Plusieurs propositions ont été faites par les sociétés savantes françaises et européennes (UEMS, Fédération Française de Psychiatrie, Société Médico-Psychologique, …), par des groupes ou commissions parlementaires en encore des partis politiques.

Un des éléments du débat repose sur l’urgence du risque que représente l’utilisation par les sectes des moyens de la psychothérapie.
Il faut rappeler que la psychothérapie ne fait, à l’heure actuelle, l’objet d’aucune définition légale et que ni la pratique professionnelle, ni l’usage du « titre » de psychothérapeute ne sont réglementés.

CONCLUSION

L’avenir de la psychiatrie passe par la mise en place d’une réflexion sur l’intégration des approches psychothérapiques et biologiques dans les pratiques de soins, l’une et l’autre apparaissant comme indissociables pour le psychiatre.

La discussion actuelle est rendue difficile et urgente d’une part du fait de la multiplication des techniques psychothérapiques sans de solides garanties de formation, et d’autre part du fait de l’accroissement considérable des connaissances et des moyens d’action apportés par les neurosciences, les sciences cognitives et la psychobiologie. Ces développements accélérés ont créé une dissociation des approches et abouti à des pratiques qui peuvent apparaître parfois comme partisanes, quelquefois comme sauvages, et en tout état de cause comme insuffisamment intégrées conceptuellement et scientifiquement. C’est la raison pour laquelle les sociétés savantes ont tenu à réaffirmer solennellement un certain nombre de points forts pour avancer. Le premier impératif est de rendre accessible au public une information claire et valide sur les différents types de psychothérapies et les professions qui les pratiquent.

La psychothérapie réalisée par les psychiatres comporte une composante particulière que l’on peut considérer comme une valeur ajoutée du point de vue de la santé mentale, du fait de leur formation médicale initiale, puis d’un enseignement aussi bien théorique que pratique comprenant constamment, au cours des quatre années de spécialisation de psychiatrie, une activité de responsable de soins sous la supervision d’un senior. Il s’agit actuellement de la seule formation de ce niveau. C’est cette formation qui autorise les psychiatres à établir un diagnostic, poser une indication thérapeutique et la mener à bien.

Les psychothérapies font partie du domaine du soin. Elles constituent un outil thérapeutique qui recouvre un ensemble de pratiques dont l’efficacité est et doit être évaluée dans le traitement des troubles mentaux. Les psychothérapies se différencient des techniques qui visent au développement personnel (amélioration des performances, du bien-être, etc.) et au règlement d’un problème particulier (conseil, conseil conjugal…) en dehors d’une pathologie mentale spécifique. Dans certains cas la pathologie peut ne pas être portée spécifiquement par un individu mais concerner les relations dans un groupe (couple ou famille).

Le cadre législatif et déontologique dans lequel s’inscrit la pratique médicale du psychiatre paraît, à ce jour, le seul qui soit garant de l’absence de dérive commerciale ou sectaire.

Les sociétés savantes admettent la pratique de la psychothérapie par des psychologues cliniciens qualifiés, étant entendu que ces actes psychothérapiques ne sont pas identiques à ceux plus globaux et intégrés réalisés par le psychiatre qui dispose de l’ensemble des moyens thérapeutiques. À l’instar de ce qui existe déjà en pratique dans les établissements de soin, ces psychothérapies pourraient être effectuées par des personnes qualifiées, rigoureusement formées. Elles interviendraient sur indication médicale préalable par un psychiatre et sous son contrôle, selon des règles déontologiques à définir.

Il faut en effet rappeler qu’il existe des dispositions qui permettent aux psychologues cliniciens d’exercer la psychothérapie en institution, sous la responsabilité d’un senior médical. Ces dispositions devraient pouvoir être élargies au-delà du secteur public dans des conditions à déterminer précisément.

Les sociétés savantes préconisent la mise au point de critères de qualification actuellement en cours d’élaboration plutôt que la création d’un hypothétique statut qui risque d’être un amalgame de conditions à la fois nécessaires et insuffisantes. C’est particulièrement le cas en nos temps d’encadrement et de contrôle économique ainsi que d’alourdissement juridique, qui font peser un risque important sur la qualité et la souplesse des soins.

C’est en résumé sur cette base que nous considérons que l’on peut espérer mettre au service des malades la meilleure qualité des soins pour l’avenir.

 

RECOMMANDATIONS

L’Académie de Médecine
– rappelle que les psychiatres ont vocation à pratiquer les psychothérapies ;
– est opposée à la création d’un statut légal de psychothérapeute en raison du risque de voir se développer des pratiques hétérogènes non encadrées et qui ne relèveraient plus du domaine médical ;

– admet le principe d’une pratique des psychothérapies par des non-médecins (psychologues cliniciens), à la condition d’une formation préalable adéquate et contrôlée, ainsi que d’un encadrement médical ; cette activité doit faire l’objet d’une prescription médicale, le médecin étant responsable du diagnostic, du choix du traitement et de son évaluation ;

– recommande la systématisation de l’enseignement et de cette formation à la psychothérapie pendant l’ensemble du cursus médical, et plus particulièrement au cours de la spécialisation en psychiatrie ; elle recommande en outre de définir les critères d’une formation en vue de l’habilitation à la pratique des psychothérapies pour les non-médecins ;

– demande que les règles déontologiques applicables à l’exercice de la médecine soient étendues à l’activité psychothérapique des non-médecins.

ANNEXE

Le groupe de travail sur la pratique de la psychothérapie :
Il a été créé par le Secrétaire perpétuel, le Professeur Louis Auquier, en Décembre 2001.
Il s’est réuni pour la première fois en Décembre 2001 sous la présidence du Professeur Pierre Pichot.
Les membres du groupe ont été les Professeurs Berner, Cambier, Duché et Juillet.
Secrétariat : Le Professeur Allilaire (Professeur de Psychiatrie à l’Université Paris VI, Chef du Service de psychiatrie du CHU Pitié-Salpêtrière) a été désigné comme Secrétaire, et confirmé dans cette fonction par le Secrétaire perpétuel.

Auditions réalisées par le groupe de travail
– 11 Décembre 2001 : Psychothérapies et psychanalyse
Professeur Widlöcher, Président de l’Association psychanalytique internationale (parfois dite IPA)
– 22 Janvier 2002 : Thérapies cognitivo-comportementales, exercice privé de la psychanalyse
Docteur Mirabel-Sarron, Présidente de l’AFTCC
Professeur Guyomard, Président de la Société psychanalytique freudienne
– 15 Février 2002 : Psychothérapies et psychiatrie libérale, psychanalyse
Docteur Vasseur, Président de l’Association française de psychiatrie
Docteur Cournut, Président de la Société psychanalytique de Paris
– 19 Mars 2002 : Psychologie et psychothérapie, psychothérapies systémiques
Professeur Blanchet, Président de la Société française de psychologie
Madame Castro, Vice-Présidente de la Société française de psychologie
Docteur Miermont, Président de la Société française de Thérapie familiale
– 3 Mai 2002 : Hypnose, et autres thérapies
Madame Kourilsky, Courant des psychothérapies par l’hypnose (psychothérapies brèves et hypnose éricksonienne)
– 7 Juin 2002 : Ordre des Médecins
Docteur Cressard, représentant du Président du Conseil de l’Ordre
– 11 Avril 2003 : Rédaction finale du rapport

L’Académie, saisie dans sa séance du mardi 1er juillet 2003, a adopté le texte de ce rapport à l’unanimité, moins deux abstentions.

Rapport Pichot-Allilaire sur la pratique de la psychothérapie

Rapport Pichot-Allilaire sur la pratique de la psychothérapie.

RAPPORT
Au nom d’un groupe de travail sur la pratique de la psychothérapie

Adopté par l’Académie de médecine le 1er juillet 2003

Pierre PICHOT et Jean-François ALLILAIRE

 

RÉSUMÉ

La question de la pratique et des critères d’habilitation à la pratique des psychothérapies se pose actuellement de façon aiguë en raison du développement incontrôlé de pratiques hétérogènes et non encadrées ne relevant plus du domaine médical.

La psychothérapie avec ses différentes modalités constitue d’abord et avant tout une pratique de soins qui requiert une formation spécifique préalable, adéquate et de haut niveau Elle doit être réalisée par des médecins mais aussi rester ouverte aux non médecins sous réserve de validation de critères de qualification dûment contrôlés.

L’avenir de la Santé mentale passe par une réflexion approfondie sur l’intégration des approches psychothérapiques et biologiques dans les pratiques de soins.

MOTS-CLÉS : Psychothérapie. Psychologie médicale. Thérapie cognito-comportementale. Thérapie comportementale. Théorie psychanalytique. Hypnose. Relation médecin-malade. Enseignement médical.
SUMMARY
Nowadays, psychotherapy is in question with the tremendous increase of uncontrolled, heterogeneous and frameless practices beyond medical domain.

Its various modalities must be primarily considered as a therapy which requires a specific previous and adequate formation.
Psychotherapy must be practiced by specialized medical practitioners but can also be open to non-medical properly patented professionals according to highly specialized formation based on qualification criterias.
The future in Mental health domain needs a large and accurate reflexion for the integration of Psychotherapy and biological therapies in therapeutic programs.

KEY-WORDS (Index Medicus) : Psychotherapy. Psychology Medical. Cognitive therapy. Behavior therapy. Psychoanalytic theory. Hypnosis. Physician-patient relations. Education medical.


ÉTAT ACTUEL DES PSYCHOTHÉRAPIES ET DE LEURS PRATIQUES

L’Académie de Médecine a décidé en 2002 de créer un groupe de travail pour étudier le problème d’un éventuel statut de psychothérapeute. Ce débat a fait l’objet de travaux d’une commission parlementaire et d’un projet de Loi actuellement retiré car extrêmement controversé.

Pour les pouvoirs publics, l’enjeu actuel se présente comme celui de la création d’une nouvelle profession, celle de psychothérapeute, qui serait à distinguer de celle de psychiatre et de psychologue.

La psychiatrie est une spécialité médicale qui recouvre plusieurs domaines allant des neurosciences à la santé publique en passant par la médecine générale dont elle garde l’approche globale du patient. Une singularité la distingue des autres spécialités médicales : c’est la pratique de la psychothérapie.

En effet, même si les questions psychologiques existent dans toutes les pratiques médicales où elles sont regroupées sous le nom de « Psychologie Médicale », c’est à dire une prise en compte de la relation médecin-malade dans ses aspects à la fois psychiques et somatiques, la psychothérapie au sens précis du terme n’existe qu’en psychiatrie.

Aujourd’hui la question qui se trouve posée est donc celle de l’éventualité de la création d’une profession autonome (celle de psychothérapeute) plus ou moins distincte des professions de santé.

Ce n’est pas de la définition d’une méthode thérapeutique qu’il s’agit, mais de ce que doit ou devrait être la qualification des professionnels qui seraient habilités à l’exercer.

Définition de la psychothérapie

C’est un médecin anglais, Tuke, qui créa, en 1872, le terme « psycho-thérapeutique » mais c’est un médecin français, Bernheim, chef de file de l’école hypnologique de Nancy, qui utilisa le premier le terme de psychothérapie, toujours en usage aujourd’hui. A son origine, la psychothérapie se définissait « comme ce qui relève de l’influence de l’esprit sur le corps dans la pratique médicale ». Elle a aujourd’hui un sens plus restreint et la définition la plus couramment admise se contente d’affirmer que la psychothérapie est seulement « l’aide qu’un psychisme peut apporter à un autre psychisme ». Cette affirmation implique le recours à des moyens pour y parvenir et des buts pour en fixer les limites. Les moyens de la psychothérapie sont extrêmement diversifiés et vont de l’utilisation de la parole comme unique vecteur de la guérison jusqu’à l’adjonction de techniques diverses, comme la médiation corporelle, la musique, l’art, le dessin, l’expression théâtrale par exemple. La prescription d’une thérapeutique biologique associée à la psychothérapie peut aussi constituer l’essentiel du traitement, en particulier dans la prise en charge de malades atteints de troubles psychotiques. Mais, même dans ces cas, une bonne relation psychothérapique avec le patient s’avère indispensable.

De façon générale, quelles que soient les techniques envisagées, toutes gardent en commun l’utilisation, à des fins thérapeutiques, de la relation interpersonnelle. Ce point étant admis, la grande variété des techniques psychothérapiques démontre à l’évidence qu’il n’y a pas une mais des psychothérapies et que chacune d’elles comporte des indications particulières. Quant aux buts recherchés, ils concernent essentiellement la disparition des symptômes et de la souffrance qu’ils entraînent ainsi que l’amélioration de la santé mentale au sens large.

Au cours du vingtième siècle, la psychothérapie a été directement liée à l’essor de la psychanalyse, qui, dans notre pays, n’a réellement pénétré l’espace psychiatrique qu’à partir des années cinquante mais a représenté, jusqu’aux années quatre-vingt environ, la base conceptuelle prédominante de la plupart des psychothérapies. Ce phénomène s’est produit également aux USA et en Amérique latine.

Les autres méthodes psychothérapiques qui se sont développées parallèlement relèvent de quatre courants principaux, les courants comportementaliste et cognitiviste, humaniste, systémique, et, plus récemment, « éclectique et intégratif ». Nous ferons d’abord un bref rappel sur les psychothérapies d’inspiration psychanalytique (PIP), puis nous envisagerons les théories sur lesquelles s’appuient chacun des quatre grands courants mentionnés, qui ont chacun leur poids et leur spécificité propres.

Les différents courants psychothérapiques actuels

Il est important de signaler que les représentants de l’institution et les personnalités de la psychanalyse dite orthodoxe considèrent que la psychanalyse proprement dite n’est pas à considérer à proprement parler comme une psychothérapie. Seules les applications des concepts psychanalytiques, en dehors de la cure type, constitueraient à leurs yeux ce que l’on appelle une psychothérapie d’inspiration psychanalytique.

 

La psychothérapie d’inspiration psychanalytique

La psychothérapie d’inspiration psychanalytique est une pratique dérivée de la psychanalyse. Dans sa forme la plus commune, elle se pratique en face à face, selon un rythme de séances différent de celui de la cure type (en moyenne une séance par semaine au lieu de trois). Elle se réfère aux concepts de la théorie psychanalytique, et plus particulièrement aux notions d’inconscient, de transfert et d’interprétation dans le transfert.

Le processus de changement attendu de la cure repose sur la reconstruction de faits inconscients permettant de donner accès à des représentations jusque là réprimées, déniées ou inaccessibles. Le transfert et le contre-transfert sont les moyens sur lesquels repose la dynamique du traitement.
Compte tenu des besoins de plus en plus grands en matière de psychothérapie, le modèle de la cure type s’est diversifié et assoupli et a donné naissance à des applications variées sous la forme de la psychothérapie d’inspiration psychanalytique que nous venons de décrire. Pour donner un exemple, les psychothérapies brèves ainsi que les psychothérapies focales qui fixent un but précis à la thérapie et une durée limitée à son déroulement, correspondent à des modalités particulières de thérapies d’inspiration psychanalytique.

 

Les autres psychothérapies

Elles se définissent tantôt par les interlocuteurs auxquels elles s’adressent : groupe, famille, couple, institution, tantôt par le procédé qu’elles utilisent : art-thérapie, musicothérapie, ergothérapie, tantôt par l’utilisation d’une médiation corporelle : relaxation, etc…

Mais le critère de classification le plus pertinent reste la théorie psychologique à laquelle le thérapeute se réfère et les modèles conceptuels qu’il utilise pour comprendre la dynamique psychique de son action. C’est en fonction de ce type de choix théorique qu’il peut élaborer ses interventions et modéliser le type de relation qu’il désire avoir avec son patient.

A – Le courant comportementaliste et cognitiviste

C’est le courant dominant actuellement et celui qui est le mieux validé dans ses résultats thérapeutiques.

Il s’inspire de l’application de la psychologie expérimentale au champ de la clinique pour comprendre, évaluer et traiter les troubles mentaux et ceux du comportement. Il applique les données de l’apprentissage répondant, opérant, social et cognitif et cherche à modifier la clinique quotidienne au moyen des mécanismes mis à jour par la recherche expérimentale clinique.
Il se réfère à une théorie de l’esprit qui se rattache aux sciences de la cognition, dont le but ultime serait de parvenir à déterminer les conditions d’émergence des troubles mentaux à partir de processus neuro-physiologiques et neuro-psychologiques. De plus, le cognitivisme considère les troubles des conduites et des comportements, de même que les symptômes d’allure névrotique, comme relevant de dysfonctionnements dans les programmes d’apprentissage. Son but est d’objectiver les processus à l’œuvre dans l’activité mentale et d’en traiter les perturbations selon des procédures codifiables et reproductibles

B – Le courant systémique

Il repose sur des conceptions théoriques inspirées à la fois de l’anthropologie et de la théorie générale des systèmes. Elaborée à partir des années cinquante à Palo Alto par un psychologue américain, Gregory Bateson, la thérapie systémique est basée sur une théorie de la communication originale. Le patient y est considéré comme un des éléments du réseau de communications qui le relie à son groupe social et familial. La pathologie peut entrer en résonance avec l’environnement, ce qui amplifie ou atténue le processus psychopathologique.

La modélisation systémique s’intéresse en priorité aux interactions familiales et aux indices contextuels sociaux dans lesquels se trouve impliqué le patient plutôt qu’aux facteurs subjectifs de ses troubles. Identifier les dysfonctionnements familiaux permettrait ainsi d’en corriger les effets négatifs et de favoriser les ressorts créatifs du patient et de ses proches. Le changement est attendu de la création de nouveaux contextes, de modifications des mécanismes communicationnels et de l’élaboration de procédures compatibles avec les troubles mentaux détectés.

C – le courant humaniste

La psychothérapie humaniste se centre sur la personne (« client-centered psychotherapy ») et cherche à promouvoir l’autonomie de celle-ci mais elle a l’ambition de le faire en dehors de toute théorisation préalable. Elle préconise une relation d’aide basée sur une compréhension réciproque et sur l’empathie du thérapeute pour son patient. C’est un psychologue américain, Carl Rogers, qui a défini le premier les concepts de la psychothérapie humaniste et précisé sa technique. En dehors de l’empathie, celle-ci se fonde sur la notion de « congruence », c’est-à-dire sur la coïncidence intuitive des sentiments du thérapeute avec ceux du patient. La congruence s’exprime par la re-formulation des affects tels que le psychothérapeute les ressent, c’est-à-dire avec un certain décalage qui permet de valider positivement les sentiments négatifs éprouvés par le patient.

La psychothérapie humaniste se pratique aussi en groupe. Elle insiste alors « sur les aspects bénéfiques de la rencontre et sur les espaces de liberté que celle-ci permet d’ouvrir ». Les psychothérapies humanistes s’adressent surtout à des individus qui cherchent à « épanouir leur personnalité ».

D – Le courant « éclectique et intégratif »

Il se base sur la constatation de la multiplicité des techniques, le manque de cohérence et la pauvreté de certaines théorisations, le dogmatisme, l’ostracisme de nombreuses écoles divisées et opposées en « chapelles » rivales. Il propose d’introduire plus de rigueur dans ce domaine, sur la base d’études scientifiques. Ces études ont montré, par exemple, que toutes les théories et les techniques sans exception mettent en jeu, dans des proportions et avec des accents différents, les mêmes facteurs dits pour cette raison « communs « , tels que l’alliance thérapeutique, la motivation du patient, celle du thérapeute, le désir de changement, la régulation des affects, l’articulation entre affects et cognitions etc. Ces facteurs communs pourraient rendre compte jusqu’à 30% des résultats thérapeutiques observés, alors que les facteurs spécifiques n’en expliqueraient que 15%. Ne privilégiant a priori aucune théorie, ce courant considère qu’il faut arriver à mieux décrire les indications des différentes techniques et ne pas refuser leurs associations, si elles permettent d’être plus efficace. Cette théorie des facteurs communs a d’importantes répercussions sur ce que l’on peut concevoir comme mode de formation.

Ces références théoriques sont aussi utilisées pour les psychothérapies réalisées dans d’autres cadres tels que les psychothérapies institutionnelles, de groupe, familiales ou de couple.

Parmi beaucoup d’autres pratiques psychothérapiques, citons l’hypnose et en particulier actuellement l’hypnose Ericksonienne, mais aussi, la Gestalt-Thérapie, la Bioénergie, l’Analyse transactionnelle, etc.

SOINS PSYCHIATRIQUES ET PSYCHOTHÉRAPIE

Il faut maintenant rappeler que la psychothérapie fait partie de tout acte de soins psychiatrique et qu’elle constitue un des outils du psychiatre, qu’elle soit utilisée seule ou en association avec d’autres moyens pour le traitement des troubles psychiques et du comportement.

On peut définir de façon simplifiée le fait psychothérapique comme le résultat de la mise en place d’un processus relationnel au sein d’un cadre spécifique et qui fait l’objet d’un contrat entre les deux parties.

En se fondant sur cette définition très générale, on peut décrire plusieurs niveaux :

1) Un premier niveau est constitué par l’aide psychologique de la vie courante, sorte de psychothérapie du profane, fondée sur le bon sens et réalisée dans le milieu naturel en utilisant les aptitudes psychologiques spontanées présentes chez toute personne humaine.

2) Un deuxième niveau désigne la mise en place délibérée et active d’un processus relationnel dans un cadre spécifique construit grâce à des « attitudes psychothérapiques » qui sont celles qu’enseigne la psychologie médicale lors de la formation de tout médecin. Ce type d’interventions connaît un développement croissant à l’heure actuelle dans les différentes spécialités médicales en particulier pour la prise en charge des maladies chroniques ou engageant le pronostic vital.

3) Un troisième niveau regroupe les interventions classiquement désignées sous le terme de psychothérapies proprement dites, ou psychothérapies codifiées.

Elles sont le fait de techniques psychologiques systématisées fondées sur un corpus de connaissances théoriques et empiriques bien spécifiées et faisant l’objet d’un contrat de soins explicite entre le thérapeute et son patient.

Ajoutons qu’ici, contrairement au niveau 2, le contrat, le processus et les techniques relationnelles sont parfaitement congruentes.

On ne peut décrire toutes ces psychothérapies de niveau 3 (on en dénombre plusieurs centaines) et nous venons de voir qu’elles se distinguent par leur référence théorique (psychothérapie d’inspiration psychanalytique, psychothérapie cognitivo-comportementale, psychothérapie systémique, humaniste), par le moyen de communication privilégié (verbale, non verbale, corporelle), ou par le nombre de personnes concernées (individuelle, de couple ou de groupe).

Ajoutons à ces trois niveaux deux courants complémentaires :

a) Le courant éclectique et intégratif qui relève de la mise en œuvre parallèle ou séquentielle des différents facteurs communs à toutes les techniques psychothérapiques, et vise à utiliser au mieux et à renforcer la qualité de l’alliance thérapeutique avec le patient.

b) Le courant des psychothérapies institutionnelles imaginées par Philippe Pinel avec sa conception de la thérapie morale des aliénés, et concrétisées par l’organisation des soins dans les institutions psychiatriques (asile, hôpitaux psychiatriques, cliniques communautaires, secteurs psychiatriques).
La pratique de la psychothérapie requiert des connaissances théoriques et pratiques ainsi que des capacités et des aptitudes individuelles. La compétence psychothérapique va s’appliquer lors de la pratique en situation auprès de personnes souffrant de troubles psychologiques et mentaux et concerner la mise en œuvre intégrée des registres précédents.

On peut donc résumer ce qui précède en disant que la psychothérapie fait avant tout partie du domaine du soin, qu’elle est un outil thérapeutique faisant appel à un ensemble de pratiques dont l’efficacité doit être évaluée dans le traitement des troubles mentaux. Soulignons aussi le fait qu’elle se différencie des techniques qui, en dehors de toute pathologie spécifique, visent à d’autres objectifs que le soin comme par exemple le développement personnel (cherchant à améliorer les performances ou le bien être du sujet) ou encore se réduisant à une activité de conseil.

Dans ces conditions, la psychothérapie suppose, comme tout geste technique en médecine, un temps diagnostique préalable permettant de poser clairement les indications à partir d’éléments diagnostiques et d’établir le projet de soins avec son cadre spécifique et contractuel.

Place actuelle des psychothérapies dans la pratique des psychiatres

Les missions du psychiatre se sont beaucoup diversifiées ces dernières années. On a assisté à un élargissement important du champ des indications psychothérapiques. Il est apparu aussi que la chimiothérapie n’était pas incompatible avec les psychothérapies et qu’il y avait, au contraire, des possibilités de potentialisation et de complémentarité.
A côté de ses tâches traditionnelles dans le domaine des psychoses, des névroses et des troubles du comportement, le psychiatre est sollicité pour des demandes de soins par des sujets qui ne présentent pas de trouble majeur mais qui ressentent une souffrance psychique et éprouvent le besoin de résoudre une crise existentielle ou relationnelle. Il est aussi sollicité dans des domaines tout à fait nouveaux, tels que la gestion des catastrophes, la prise en charge des délinquants, des agresseurs sexuels et de leurs victimes, la prévention du suicide, l’exclusion, le traitement des addictions, la psychiatrie de liaison, la supervision d’équipes ou d’institutions pour leur permettre de mieux assurer leur missions de soins. Toutes ces situations nécessitent des prises en charge psychothérapiques nouvelles.

Le psychiatre a été défini par certains comme un médecin qui soutient et articule constamment dans sa pratique deux approches cliniques différentes mais compatibles : une lecture médicale des symptômes et, simultanément, une lecture intra et intersubjective de ces symptômes dans le cadre d’une relation thérapeutique. Ces deux approches sont complémentaires et tout aussi importantes l’une que l’autre.

Suivant une enquête réalisée en 1994 chez plus de mille psychiatres libéraux au sein du Syndicat des Psychiatres Français, la presque totalité s’auto-définissait comme psychothérapeute dans une pratique qui associait la prescription de médicaments et la psychothérapie ; le dépouillement de leurs réponses montrait en données brutes que deux tiers se référaient à la psychanalyse, la moitié se déclarait avoir une activité proprement psychanalytique avec une durée d’entretien de trente à quarante-cinq minutes une fois par semaine ou plus ; un sur six se référait à la relaxation ; un sur six se réclamait tantôt du cognitivo-comportementalisme, tantôt de la thérapie familiale, tantôt de l’hypnose et tantôt de plusieurs de ces méthodes ; enfin, un peu moins d’un tiers ne définissait d’aucune façon leur référence théorique en matière de psychothérapie, chaque psychiatre pouvant appartenir à plusieurs de ces groupes bien entendu.

Quoi qu’il en soit, une attitude psychothérapique est indispensable dans toutes les activités d’un psychiatre. Au cours d’une consultation, celui-ci fonctionne selon un double registre, à la fois objectif et subjectif. Il cherche à repérer des symptômes pour établir un diagnostic, ce qui est une démarche de type médical et, en même temps, il analyse la relation qui vient de s’établir entre le patient et lui, ses attitudes et contre-attitudes ainsi que la qualité de l’alliance thérapeutique ; il s’intéresse aux motivations de son patient, à sa situation dans son milieu socio-familial, aux idées (ou au vécu) de ses troubles et ses éventuelles gratifications secondaires. De même, lorsqu’il prescrit une thérapeutique biologique, il tient compte à la fois des données pharmacologiques et de la dynamique affective que mobilise cette prescription.

Dans les consultations de suivi, les deux composantes, médicale et psychothérapique, existent toujours et se complètent sans s’opposer. Leurs proportions, toutefois, varient selon les cas. Quelquefois c’est la dimension médicale qui est prépondérante, par exemple pour le suivi d’un traitement prophylactique ou l’ajustement de la posologie d’un antidépresseur pour une dépression majeure mais, même dans ces cas, la dimension psychodynamique est présente. Aussi tout acte psychiatrique s’inscrit nécessairement dans une démarche psychothérapique. Le choix de la méthode repose à la fois sur l’orientation du praticien et sur des indications psychopathologiques.

La place de la formation initiale et de la formation post-universitaire à cette pratique psychothérapique est actuellement l’objet de controverses. Très souvent les praticiens indiquent qu’ils sont psychothérapeutes et qu’ils se sont formés plus par une démarche personnelle que dans le cadre de leur cursus universitaire.

Cette double compétence, médicale et psychothérapique, caractérise l’aptitude professionnelle des psychiatres français. On ne peut que souhaiter que la formation à la psychothérapie soit encore renforcée. Les nouvelles tâches de la psychiatrie en font une nécessité.

La formation du psychiatre

 

La psychothérapie de base

On pourrait la situer dans le prolongement de la relation thérapeutique, sans toutefois la confondre avec elle. Les médecins somaticiens ont découvert, en effet, qu’une bonne relation psychologique avec leurs patients était indispensable s’ils voulaient se considérer comme plus que des techniciens du symptôme. Balint avait défini cette relation comme « la prescription du médecin par lui-même ». Aujourd’hui, les médecins disposent de médicaments très efficaces mais ils sont conscients que des facteurs psychologiques bien maîtrisés augmentent nettement cette efficacité.
Elle doit s’appuyer sur l’enseignement d’un support théorique diversifié comportant des notions de psychologie affective, cognitive, psychodynamique, sociale, comportementale, ainsi que sur des indications relevant d’autres théories et de leurs articulations entre elles. Chacune des méthodes pré-citées peut être utilisée. Il en résulte que tous les psychiatres pourraient ne pas être formés de façon strictement identique, et cela ne peut être que favorable. La diversité dans ce domaine est une richesse et pourrait correspondre à une sorte de sur-spécialisation.

 

La formation à la psychothérapie de base

Cette formation devrait être acquise pendant le cursus universitaire. Au cours de quatre années d’internat, le psychiatre en formation reçoit un enseignement clinique et théorique par séminaires. Ces séminaires accordent une place importante à l’étude des différents concepts qui viennent d’être rappelés succinctement, aux indications des psychothérapies, à la façon de les prescrire et à la préparation du patient pour qu’il puisse entreprendre un tel traitement. Le temps de l’internat doit permettre aux futurs psychiatres de se familiariser avec ces techniques par des apprentissages divers tels que les jeux de rôle, mais surtout par la prise en charge supervisée de patients à titre personnel. Il est indispensable d’instituer, pour toute formation à la psychothérapie, un système de contrôle sous forme de groupes de régulation ou de contrôles individuels.

Les formations spécifiques

Il est évident qu’aucune de ces formations ne peut être imposée aux futurs praticiens car elles relèvent d’un choix personnel. Il serait toutefois souhaitable que chaque psychiatre puisse se former à l’une d’entre elles . Il a été suggéré que, l’université ne pouvant se charger de telles formations, celles-ci pourraient être réalisées au sein d’organismes privés liés à l’université par convention.

PSYCHIATRES ET NON PSYCHIATRES EXERCANT UNE ACTIVITÉ PSYCHOTHÉRAPIQUE : LA SITUATION ACTUELLE

Quatre catégories distinctes se réclament actuellement du qualificatif de psychothérapeute :
– des médecins et psychiatres formés de façon variable au cours de leur cursus aux interventions de niveau 1 et de niveau 2, mais dont l’accès aux interventions de niveau 3 relève d’un choix personnel ;
– des praticiens médecins ou non médecins (en général psychologues) qui ont acquis une formation de niveau 3 qu’ils exercent de façon exclusive ;
– des psychologues cliniciens disposant d’une formation universitaire et paramédicale variable suivant leur cursus au sein des structures de soins psychiatriques ;
– enfin de nombreuses personnes plus ou moins identifiées qui se prévalent d’une formation personnelle acquise auprès d’écoles psychothérapiques variées et exerçant une activité sur laquelle on doit avoir les plus grands doutes et émettre les plus grandes réserves.

Cette situation n’est pas exclusivement française !

Les autres pays Européens ont traité cette question dans un rapport de l’Union européenne des médecins spécialistes (UEMS).

La situation en Allemagne et en Autriche

Auparavant, les psychothérapeutes devaient être diplômés en médecine ou en psychologie pour avoir le droit d’exercer. Dès 1967, des directives délimitent les indications aux traitements psychanalytiques en excluant les états psychotiques et les névroses de caractère, ainsi que le nombre de séances maximum (160 pouvant être porté à 300).

Par la suite, une réglementation viendra préciser la qualification des psychothérapeutes : Il s’agit de médecins recevant à l’université des enseignements spéciaux, aux qualifications de « médecins psychothérapeutes » et « médecins psychothérapeutes et analystes ».

Depuis le 1er janvier 1999, qu’ils soient médecins, psychiatres, psychologues ou « ni l’un ni l’autre », les psychothérapeutes ont été autorisés à exercer et pratiquer des soins psychothérapiques remboursés par les caisses.

Dans ce système, le rôle de psychiatre est de contrôler et de prescrire les psychothérapies.

La situation au Royaume Uni (UK)

Entre 1971 et 1987, et suite à une enquête gouvernementale sur les activités de l’église de Scientologie qui préconisait une réglementation de l’activité des psychothérapeutes, toutes les tendances psychothérapiques se sont mises d’accord sur la création d’une organisation permanente qui élit des représentants à ce qui est devenu le U.K Council for Psychotherapy. Cette organisation se déclare en faveur d’une « déréglementation organisée » avec pour objectif « la protection du public grâce au développement d’une formation et d’une recherche appropriée et la diffusion d’informations sur la psychothérapie ».

 

La situation aux Pays Bas

Elle est proche de celle de l’Allemagne par l’existence d’une profession de psychothérapeute réservée aux médecins et aux psychologues avec une formation spécifique délivrée dans les Instituts de Psychothérapie.
Les psychiatres reçoivent cette formation et sont automatiquement psychothérapeutes sachant que, au terme de leur formation, ils sont inscrits sur une liste officielle au niveau des centres de santé régionaux et remboursés par un fonds de dépenses exceptionnelles.

De nombreuses discussions sont en cours à l’heure actuelle au niveau Européen dans le cadre de l’Union européenne des médecins spécialistes (UEMS) pour tenter de trouver des solutions communes.

On peut dire qu’il existe en quelque sorte deux méthodes opposées pour aborder cette question.

L’abord allemand et autrichien est à la fois autoritaire et contraignant avec des directives très précises sur les indications, le nombre de séances, la qualification et l’affiliation des praticiens. Le résultat aboutit à une grande disparité dans la qualité des psychothérapeutes et à un quasi rationnement des soins psychothérapiques.

L’abord britannique est à l’opposé puisque le respect de la liberté de chacun et la grande diversité des choix proposés va même jusqu’à ne pas contraindre les praticiens à s’affilier aux associations qui sont regroupées dans le U.K Council for Psychotherapy.

Il est clair que l’avenir de la psychiatrie passe par une réflexion sur l’intégration des approches psychothérapiques et biologiques dans les pratiques de soins, l’une et l’autre apparaissant comme indissociables pour le psychiatre.

L’urgence de la discussion actuelle tient, outre le risque de récupération par les sectes d’une part, à la multiplication des techniques psychothérapiques sans solide garantie de formation, et d’autre part à l’accroissement considérable des connaissances et des moyens d’action apportés par les neurosciences, les sciences cognitives et la psychobiologie, d’autre part. Ces développements accélérés ont créé une dissociation des approches et abouti à des pratiques qui peuvent apparaître parfois comme partisanes, quelquefois comme sauvages, et en tout état de cause comme insuffisamment intégrées conceptuellement et scientifiquement.

La situation est à l’heure actuelle si confuse en France que le législateur a été saisi de la nécessité d’encadrer les pratiques psychothérapiques.
Plusieurs propositions ont été faites par les sociétés savantes françaises et européennes (UEMS, Fédération Française de Psychiatrie, Société Médico-Psychologique, …), par des groupes ou commissions parlementaires en encore des partis politiques.

Un des éléments du débat repose sur l’urgence du risque que représente l’utilisation par les sectes des moyens de la psychothérapie.
Il faut rappeler que la psychothérapie ne fait, à l’heure actuelle, l’objet d’aucune définition légale et que ni la pratique professionnelle, ni l’usage du « titre » de psychothérapeute ne sont réglementés.

CONCLUSION

L’avenir de la psychiatrie passe par la mise en place d’une réflexion sur l’intégration des approches psychothérapiques et biologiques dans les pratiques de soins, l’une et l’autre apparaissant comme indissociables pour le psychiatre.

La discussion actuelle est rendue difficile et urgente d’une part du fait de la multiplication des techniques psychothérapiques sans de solides garanties de formation, et d’autre part du fait de l’accroissement considérable des connaissances et des moyens d’action apportés par les neurosciences, les sciences cognitives et la psychobiologie. Ces développements accélérés ont créé une dissociation des approches et abouti à des pratiques qui peuvent apparaître parfois comme partisanes, quelquefois comme sauvages, et en tout état de cause comme insuffisamment intégrées conceptuellement et scientifiquement. C’est la raison pour laquelle les sociétés savantes ont tenu à réaffirmer solennellement un certain nombre de points forts pour avancer. Le premier impératif est de rendre accessible au public une information claire et valide sur les différents types de psychothérapies et les professions qui les pratiquent.

La psychothérapie réalisée par les psychiatres comporte une composante particulière que l’on peut considérer comme une valeur ajoutée du point de vue de la santé mentale, du fait de leur formation médicale initiale, puis d’un enseignement aussi bien théorique que pratique comprenant constamment, au cours des quatre années de spécialisation de psychiatrie, une activité de responsable de soins sous la supervision d’un senior. Il s’agit actuellement de la seule formation de ce niveau. C’est cette formation qui autorise les psychiatres à établir un diagnostic, poser une indication thérapeutique et la mener à bien.

Les psychothérapies font partie du domaine du soin. Elles constituent un outil thérapeutique qui recouvre un ensemble de pratiques dont l’efficacité est et doit être évaluée dans le traitement des troubles mentaux. Les psychothérapies se différencient des techniques qui visent au développement personnel (amélioration des performances, du bien-être, etc.) et au règlement d’un problème particulier (conseil, conseil conjugal…) en dehors d’une pathologie mentale spécifique. Dans certains cas la pathologie peut ne pas être portée spécifiquement par un individu mais concerner les relations dans un groupe (couple ou famille).

Le cadre législatif et déontologique dans lequel s’inscrit la pratique médicale du psychiatre paraît, à ce jour, le seul qui soit garant de l’absence de dérive commerciale ou sectaire.

Les sociétés savantes admettent la pratique de la psychothérapie par des psychologues cliniciens qualifiés, étant entendu que ces actes psychothérapiques ne sont pas identiques à ceux plus globaux et intégrés réalisés par le psychiatre qui dispose de l’ensemble des moyens thérapeutiques. À l’instar de ce qui existe déjà en pratique dans les établissements de soin, ces psychothérapies pourraient être effectuées par des personnes qualifiées, rigoureusement formées. Elles interviendraient sur indication médicale préalable par un psychiatre et sous son contrôle, selon des règles déontologiques à définir.

Il faut en effet rappeler qu’il existe des dispositions qui permettent aux psychologues cliniciens d’exercer la psychothérapie en institution, sous la responsabilité d’un senior médical. Ces dispositions devraient pouvoir être élargies au-delà du secteur public dans des conditions à déterminer précisément.

Les sociétés savantes préconisent la mise au point de critères de qualification actuellement en cours d’élaboration plutôt que la création d’un hypothétique statut qui risque d’être un amalgame de conditions à la fois nécessaires et insuffisantes. C’est particulièrement le cas en nos temps d’encadrement et de contrôle économique ainsi que d’alourdissement juridique, qui font peser un risque important sur la qualité et la souplesse des soins.

C’est en résumé sur cette base que nous considérons que l’on peut espérer mettre au service des malades la meilleure qualité des soins pour l’avenir.

 

RECOMMANDATIONS

L’Académie de Médecine
– rappelle que les psychiatres ont vocation à pratiquer les psychothérapies ;
– est opposée à la création d’un statut légal de psychothérapeute en raison du risque de voir se développer des pratiques hétérogènes non encadrées et qui ne relèveraient plus du domaine médical ;

– admet le principe d’une pratique des psychothérapies par des non-médecins (psychologues cliniciens), à la condition d’une formation préalable adéquate et contrôlée, ainsi que d’un encadrement médical ; cette activité doit faire l’objet d’une prescription médicale, le médecin étant responsable du diagnostic, du choix du traitement et de son évaluation ;

– recommande la systématisation de l’enseignement et de cette formation à la psychothérapie pendant l’ensemble du cursus médical, et plus particulièrement au cours de la spécialisation en psychiatrie ; elle recommande en outre de définir les critères d’une formation en vue de l’habilitation à la pratique des psychothérapies pour les non-médecins ;

– demande que les règles déontologiques applicables à l’exercice de la médecine soient étendues à l’activité psychothérapique des non-médecins.

ANNEXE

Le groupe de travail sur la pratique de la psychothérapie :
Il a été créé par le Secrétaire perpétuel, le Professeur Louis Auquier, en Décembre 2001.
Il s’est réuni pour la première fois en Décembre 2001 sous la présidence du Professeur Pierre Pichot.
Les membres du groupe ont été les Professeurs Berner, Cambier, Duché et Juillet.
Secrétariat : Le Professeur Allilaire (Professeur de Psychiatrie à l’Université Paris VI, Chef du Service de psychiatrie du CHU Pitié-Salpêtrière) a été désigné comme Secrétaire, et confirmé dans cette fonction par le Secrétaire perpétuel.

Watson contre la psychologie de la forme (Gestalttheorie), présupposés philosophiques de cette opposition

Watson contre la psychologie de la forme (Gestalttheorie), présupposés philosophiques de cette opposition

par Claude Lanher

Première partie d’un cours prononcé au CIFPR en novembre 2013

Le choix de ces deux courants n’est pas arbitraire, ils représentent deux conceptions de la psychologie et par conséquent deux orientations thérapeutiques opposées ; ils font aussi apparaître des présupposés philosophiques qui traversent l’histoire de la psychologie et de la philosophie.

Précisons les dates : Watson publie son premier article « Psychology as a behaviorist views it » en 1913 et Le Behaviorisme en 1930 ; Köhler, L’intelligence des singes supérieurs en 1917, Psychologie de la Forme en 1929 ; Koffka, Les principes de Gestaltpsychologie en 1921 et Wertheimer de nombreux ouvrages entre 1912 et 1935.

le contexte historique et conceptuel

On peut dire brièvement que tout commence au milieu du XIXème siècle, dans l’effort que font les psychologues pour détacher de la philosophie, de la médecine et de la psychiatrie naissante un objet et une méthode propres à la science nouvelle qu’ils veulent mettre en place.

La physique étant « entrée dans la voie sûre d’une science » comme le dit Kant (Critique de la raison pure), la compréhension de ses méthodes peut servir de modèle à toute démarche scientifique. Or, elle doit sa réussite à l’analyse des phénomènes, à l’association de la raison et de l’expérimentation et à l’application du principe de causalité linéaire qui permet de faire apparaître le déterminisme de la nature. Il faut donc intégrer ces concepts à la psychologie. Elle deviendra scientifique, en se faisant expérimentale, analytique au sens où elle décompose son objet et déterministe en faisant apparaître des enchaînements de causes pour expliquer ce qui, de l’homme, s’observe toujours de l’extérieur. Ce choix explique la mise en place des laboratoires de psychologie, où s’analysent les sensations, les stimuli, les réactions et où se mesurent les temps, les intensités.

critères de la scientificité

Les présupposés que ce modèle apporte avec lui concernent les critères de la scientificité ; est scientifique

– ce qui n’est pas subjectif et donc résulte du travail d’un observateur extérieur à ce qu’il observe; c’est ce qui définit l’objectivité, contre la subjectivité, associée à l’expérience naïve de chacun

– ce qui peut s’analyser en phénomènes simples (par exemple, le comportement en réflexes et la perception en sensations)

– ce qui fait apparaître des enchaînements de causes et d’effets de telle sorte que les causes soient toujours antérieures à leurs effets (le neurologique comme cause du psychique).

Est évidemment rejetée ici la psychologie introspectionniste qui se définissait comme science des faits mentaux et faisait appel aux témoignages du sujet comme sources de matériaux pour connaître le fonctionnement de l’être humain.

Et avec ce rejet apparaît aussi la mise en question des dits faits mentaux : on ne peut les faire apparaître de manière expérimentale, ni les faire sortir du témoignage subjectif qui en rend compte. Comment dès lors leur donner existence objective ?

pure existence corporelle

Et enfin, il faut dire que ce qui est en question ici, c’est le statut de l’homme. Est-il, comme la religion et presque toute la philosophie jusque là l’ont enseigné, un être corporel doué d’une âme immatérielle, ou peut-on le réduire à sa pure existence corporelle ?

neuronal

Si l’objectivation des faits mentaux n’est pas possible, il faudra alors accepter que l’homme n’est qu’un corps et la pensée qu’une invention métaphysique liée à la superstition religieuse (Watson). Et si en plus, à toute sensation, perception, à tout mouvement on peut faire correspondre un phénomène neurologique, alors on confirmera cette réalité. Avec le modèle de la physique, c’est une psychologie matérialiste qui cherche à se mettre en place. Un autre élément important doit être intégré dans ce rappel, le développement contemporain de la psychologie animale, sous sa forme pavlovienne et de psychologie comparée.

de l’homme à l’animal

Déjà avec Descartes, la question du rapport de l’homme à l’animal permettait de poser celle de la spécificité de l’homme : quels sont les actes qu’un animal ne peut accomplir et qui appartiennent à l’homme seul ? Et inversement, quels actes ont-ils en commun, qui, en conséquence, pourront être attribuables au seul corps ?

L’école neurologique de Pavlov et Betcherew étudie le réflexe conditionné, donc purement corporel, chez l’animal, pour en faire un modèle d’explication du comportement humain et cette démarche est reprise par Watson, qui s’en réclame ouvertement.

âme ou sens

Mais la psychologie comparée peut aboutir à une autre vision des choses : elle étudie les apprentissages chez diverses espèces et elle peut confirmer le pavlovisme tout autant que l’infirmer. Du coup, le rapprochement avec le comportement humain va prendre un tout autre sens. On a commencé par opposer l’homme à l’animal dépourvu d’âme, pour mettre en évidence la présence, en l’homme seul, d’une âme immatérielle (par exemple chez Descartes) ; on pouvait maintenir une même approche du corps de l’homme et de l’animal à partir du modèle mécanique, mais la différence irréductible était maintenue avec l’âme (i.e. la pensée et/ou la conscience). Ensuite, avec les pavloviens, on a pris l’animal, toujours dépourvu d’âme, comme modèle pour comprendre l’homme, et on a pu le réduire à une pure réalité corporelle ; l’âme était reléguée du côté de la superstition. La contestation de la théorie pavlovienne du réflexe, même appliquée à l’animal, produit un renversement : le comportement animal est incompréhensible si l’approche est purement mécanique, il devient compréhensible quand on l’aborde sous l’angle du sens. L’opposition très générale homme/animal disparaît, on peut les rapprocher sous cette catégorie du sens et procéder à une refonte des concepts, ce que feront les gestaltistes. Comment cette nouvelle approche construit une démarche objective, c’est ce que nous verrons plus tard.

Pour commencer, nous allons examiner la conception développée par Watson, puis celle des gestaltistes dans un double objectif. Comprendre à quels questions ou problèmes ils répondent et quels présupposés philosophiques ils mettent en œuvre, ouvertement ou implicitement.


WATSON ET LE BEHAVIORISME

Mon étude ne reprend que les concepts principaux mis en place par Watson, pour tenir les objectifs annoncés ci-dessus.

1 – définition watsonienne de la psychologie

La psychologie est la science du comportement, défini comme ce que l’homme fait et dit ; il correspond à une pure activité corporelle. Cette définition est polémique et pose comme seul objet d’une science psychologique ce qui peut être observé en laboratoire, mesuré et expérimenté i.e. répété à volonté et provoqué.

2 – définition du comportement

Le comportement lui-même est la liaison constatée et répétée de l’enchaînement d’un stimulus et d’une réponse. Watson reprend le point de vue de Pavlov et en assume les résultats. Mais, remarque importante, malgré sa simplicité apparente, cette définition assure à la psychologie son indépendance par rapport à la neurologie, la physiologie et la médecine ; celles-ci constituent des points de vue indispensables, mais justement des points de vue, donc des vues partielles ; elles sont, en particulier, incapables de considérer ce tout qu’est le corps ;elles font disparaître le comportement, en se focalisant sur l’étude du système nerveux central ou du système nerveux global. Elles prennent le risque ainsi de rétablir subrepticement les faits mentaux dont ils pourraient être le siège.

3 – le corps

On comprend, avec ces définitions, que Watson y consacre deux chapitres.

Le corps est une machine organique. Machine est à entendre au sens d’architecture physique et chimique, organique signifiant seulement quelque chose de mille fois plus compliqué qu’une machine construite par l’homme. Cette machine est d’autre part intégrale puisque même au niveau microscopique l’architecture est présente, la différence organisme/machine n’est donc pas de nature mais de degré. Quant au système nerveux, il n’est qu’un organe spécialisé dans la rapidité de réaction.

Watson affirme le corps comme seule réalité, il justifie cette définition par la fécondité des recherches qu’elle rend possible et le point de vue mécaniste par la possibilité qu’il offre d’un schéma purement déterministe. Tout comportement est une combinaison de réactions purement corporelles causées par des stimuli externes ou internes. Cette affirmation va justifier l’analogie entre habitudes corporelles et habitudes langagières ou « de pensée », celles-ci pouvant être réduites à celles-là.

4 – le schéma stimulus/réaction

Il est mis en évidence par expérimentation ; le stimulus est tout élément du milieu et toute modification interne à l’organisme, surgissant dès qu’une privation se fait ressentir et dont la nature est physico-chimique ; la réponse est ce que l’organisme vivant fait, ce qui va de fuir, s’approcher à parler, construire un gratte-ciel, faire des enfants et/ou des livres.

5 – les réponses ou réflexes

Ils sont de deux sortes. Inconditionnés et conditionnés. Les premiers sont ceux qui naissent d’un stimulus inconditionné, par exemple la salivation du chien à la vue de nourriture ou le retrait de la main en cas de brûlure ou de douleur. Ils dépendent strictement des exigences propres à l’organisme et sont innés. Les seconds sont le résultat de stimuli conditionnés ; on les obtient nécessairement sur la base de réflexes inconditionnés, par substitution progressive des stimuli (les expériences de Pavlov avec les chiens en sont l’exemple typique). Ils sont à la base de l’acquisition d’habitudes.

6 – les habitudes

Ce sont des intégrations de réponses multiples sélectionnées par un conditionnement spécial que les pressions sociales orientent dès la naissance. Cette définition est complexe, elle contient plusieurs notions et repose sur l’étude, par les psychologues, de l’apprentissage.

A – D’abord l’intégration : avec cette notion, Watson veut insister sur le fait que la réponse est plus qu’un empilement de réflexes ; comment ? Plusieurs schémas sont possibles.

– 1ère possibilité d’approche de l’intégration : l’acquisition du comportement chez le rat. On impose à un rat, enfermé dans une cage, de trouver la combinaison des gestes lui permettant d’accéder à de la nourriture. Ses premiers essais combinent les réflexes correspondant à son répertoire inné et donc inconditionnés; à un moment donné apparaît la « bonne » combinaison, celle qui résout le problème posé à l’animal ; sa répétition fait apparaître l’intégration, sous la forme de la disparition progressive des gestes inutiles accomplis auparavant. Ce que propose Watson ici pose problème. Il rejette le hasard, donc la découverte de la bonne solution ne peut pas lui être due ; reste à introduire le concept d’adaptation emprunté à Dewey : un comportement réussi est adapté au sens où il met fin à l’efficacité des stimuli antérieurs ; Watson parle d’un retour à l’équilibre pour l’organisme, notion difficilement compatible avec le schéma mécanique mis en place jusque-là.

– 2ème possibilité. La pratique du piano. Un pianiste qui apprend un morceau, commence par déchiffrer la partition ; il va de ce qu’il lit à la touche du piano qu’il frappe et cela peut être formulé et pensé comme stimulus visuel provoquant une réponse motrice. Mais, avec la répétition de l’expérience, le pianiste a de moins en moins besoin de stimuli visuels, la première note frappée appelle la frappe de la deuxième, celle-ci la frappe de la 3ième et ainsi jusqu’à la fin. Dans ce processus, ce qui était réponse devient stimulus, et celui-ci est désormais kinesthésique. Mais l’homme étant une machine organique complexe, les stimuli visuels provoquent aussi des réactions viscérales ou émotives et langagières. Ce qui caractérise l’apprentissage humain, c’est la présence d’émotions qu’il faut aussi canaliser, par exemple l’énervement de la fausse note ou l’excitation d’avoir à jouer devant quelqu’un. Et c’est la présence des mots qui accompagnent les efforts répétés ou commentent les échecs pour les éviter. L’intégration désigne l’acquisition simultanée de ces trois comportements, qui restent des réactions musculaires ou purement physiques et de leur organisation dans une habitude totale. Le problème est que Watson ajoute aussitôt qu’on la doit à l’environnement.

B – L’autre notion présente dans le concept d’habitude est celle de conditionnement : c’est le processus par lequel certains stimuli sont amenés à produire des réponses qu’ils ne provoquaient pas d’abord. On installe l’habitude en substituant aux réflexes inconditionnés des suites de réflexes conditionnés. Cette notion est intéressante par l’usage que Watson en fait. Le conditionnement, hors laboratoire, est celui qui est produit par les pressions sociales, ce sont elles qui vont orienter l’acquisition des habitudes et formater les individus pour qu’ils puissent répondre aux exigences de la société. Elles fonctionnent comme causes du comportement et de la personnalité des individus.

Watson se pose la question de l’ampleur du conditionnement sur la constitution de l’individu : l’impact en est-il limité aux gestes corporels ou s’étend-il aux habitudes de penser et aux émotions ? Dans la mesure où Watson rejette l’existence de l’âme, toute émotion, toute pensée sont des comportements corporels soumis aux conditionnements complexes issus de la vie sociale.

Deux conséquences dérivent de ce concept. Watson rejette la notion de nature humaine au sens de ce qui, dès la naissance, déterminerait tous les comportements et les choix de vie ; un individu est le résultat de son éducation, qu’elle soit réussie ou manquée. Cette plasticité de l’homme garantit que ce qui a été conditionné peut être déconditionné et reconditionné ; toute pathologie et même la criminalité résultent du mauvais conditionnement, on s’en défait par reconditionnement.

La portée pratique de cette conception est donc d’affirmer que tous les individus n’étant pas programmés génétiquement dans leurs comportements, sont « récupérables » et, 2ième conséquence, qu’il est possible par conditionnement d’obtenir d’eux ce qui est attendu par la société, par exemple une amélioration de leur rendement au travail. Problème dont Watson n’hésite pas à confier la solution à la psychologie. On a ainsi à la fois l’optimisme de l’égalité des individus et la possibilité de les conditionner à volonté.

7 – la question du langage

La mise entre parenthèses des faits mentaux et l’affirmation du comportement comme pur fait corporel excluent d’emblée qu’on explique le langage par la présence en l’homme de la pensée ou d’une âme (solution de Descartes). Le langage ne repose pas sur une faculté symbolique. Parler est un fait physique, purement corporel.

Il est anatomiquement programmé. Le bébé dispose, dès sa naissance, d’organes lui permettant d’être en possession d’un répertoire de sons non appris, qu’il s’amuse à manipuler. Il peut ainsi produire des combinaisons sonores dont certaines vont correspondre à ce que contient la langue de ses parents. La sélection des bonnes combinaisons se fait par dressage, i.e. par acquisition de réflexes conditionnés sur le modèle de l’acquisition d’une habitude gestuelle. Par exemple, si la combinaison sonore dada conditionne l’apparition du biberon, le bébé acquerra le réflexe d’émettre ce son chaque fois qu’il verra le biberon et, étape suivante, il l’associera au désir ressenti du biberon et l’émettra pour faire apparaître l’objet.

Watson reprend ici la conception pragmatique du langage. Avant d’être, éventuellement le véhicule de la pensée, il est lié à l’action, à la nécessité imposée par la vie en société de coordonner les actions des individus et à les faire agir de telle sorte que cette coordination soit possible. Le bébé ou l’adulte qui parlent ne cherchent pas à exprimer leur pensée mais à obtenir un comportement, soit d’eux-mêmes quand ils parlent seuls, soit des autres. Les mots vont fonctionner comme stimuli devant provoquer une réaction. La conséquence en est que leur sens ne leur vient pas d’un lien qui relierait leur dimension sonore à une image mentale, à une représentation (modèle saussurien), mais du lien de cette combinaison avec des habitudes corporelles complexes acquises par l’individu tout au long de son enfance puis de sa vie. Prononcer le mot ou la phrase, c’est attendre que l’autre réagisse, l’entendre c’est se mettre à réagir à partir de ce qui est entendu.

Deux remarques pour finir sur ce point. L’acquisition d’habitudes gestuelles sert de modèle à l’acquisition du langage parce que tout est corps et que tout peut se soumettre au schéma stimulus / réponse, mais pas seulement, ce que laissait entrevoir la notion d’intégration. C’est sur la base des gestes acquis que les habitudes langagières se construisent. L’enfant apprend à manipuler les choses avant d’apprendre à parler et il en résulte des combinaisons réactionnelles et des compétences qui profitent à l’acquisition du langage; de plus, l’enfant prend l’habitude d’accompagner ses activités gestuelles d’émissions sonores qui vont devenir des mots et des phrases. Il fait exister ainsi deux fois les actions faites, et rend possible la substitution des mots aux gestes. Pour provoquer un comportement, l’expérience directe avec les choses ou les êtres n’est pas nécessaire, les mots vont devenir des stimuli de substitution. Le seul secteur du comportement qui échappe à ce doublon langagier est le viscéral profond et originaire, ce qui permet à Watson de justifier l’existence de l’inconscient sans plus avoir à s’en préoccuper.

La conséquence est intéressante: ainsi équipé de réactions verbales qui sont reliées aux réactions gestuelles acquises, tout homme transporte avec lui, dans son corps, tout un univers qu’il peut transmettre à un autre ou manipuler pour son compte, dans la solitude. On n’est pas loin, ici, d’un savoir du corps qui n’est pas de l’ordre de la représentation. Et en même temps, c’est à la possibilité de disposer de ce monde que se réduit toute la pensée humaine, ce que nous allons voir maintenant.

8 – la pensée

Il va de soi, au vu de ce qui précède, que la pensée n’est pas le produit d’une âme immatérielle. Il faut donc pouvoir la résorber dans le corporel, ce qui est facilité par la réduction précédente du langage à un comportement, donc à un un type de réactions commandées par un type de stimuli. Ce chapitre pourrait être qualifié de prouesse, au sens où Watson tient son cap – un monisme matérialiste – tout en s’appuyant sur des données de l’expérience qui le conduisent à une explication sinon acceptable, du moins impossible à balayer d’un simple revers de main, celles dont il faut faire avec avant de pouvoir faire contre.

Comment s’opère la réduction de la pensée au corporel ?

– première étape, le penser et non la pensée
Le substantif la pensée, suggère immédiatement le mental, lieu des représentations et des images indépendantes du fonctionnement corporel, et sans doute conservées, quelque part dans le système nerveux. Avec le penser, au contraire, on est dans l’activité, donc dans le comportement.

Et pour que la tentation de raisonner en termes de représentations soit totalement écartée, Watson se débarasse des images mentales : elles ne sont que des produits de l’activité visuelle déclenchés par des stimuli qui mettent en mouvement la mémoire corporelle. Celle-ci n’est que la rétention d’habitudes explicites manuelles et implicites verbales. Aucune image ne surgit donc, si ce n’est dans l’instant, et à condition d’être causée par un stimulus, l’absence de stockage leur ôte toute durée propre.

– deuxième étape, la mobilisation des concepts élaborés précédemment

Watson a déjà mis en lumière la complexité du corps, machine organique très sophistiquée et sa capacité à fonctionner comme un tout. C’est sur cette capacité que reposent les intégrations nécessaires dans l’acquisition des comportements ; elle fonde également l’activité de penser, conçue comme une fonction de tout l’organisme. Il n’y a pas de rupture entre les comportements réflexe, émotionnels, verbaux et de penser, mais continuité. Le penser est une activité verbale, qui mobilise donc tout l’appareil corporel de la vocalisation ; elle peut accompagner nos comportements gestuels ou s’y substituer quand la situation empêche tout réflexe immédiat, mais elle s’appuie toujours sur eux parce que la verbalisation elle-même dépend de ces habitudes. On peut dire que le penser représente le comportement le plus intégré qu’on puisse trouver chez des êtres vivants. Cette dépendance du penser et du parler par rapport au corps a une conséquence extrêmement importante : elle permet à Watson de classer certains gestes dans la catégorie « penser », par exemple un haussement d’épaule, un froncement de sourcil. On pense avec tout le corps signifie un élargissement de la catégorie penser à toute manifestation expressive.

Dernier point tout comportement se faisant en situation, le penser aussi. Il est réponse adaptative destinée à mettre fin à l’efficacité troublante d’un stimulus.


pensée et langage

Watson s’appuie sur un constat : nous pensons avec des mots. Les linguistes vont plus loin: sans les mots, aucune pensée n’existe (cette idée appartient aussi de nombreux philosophes, Hegel par exemple) ; mais réciproquement, sans pensée, pas de langage. Watson oriente tout autrement le constat : penser n’est que parler sans vocaliser, c’est se parler ou parler aux autres, en silence.

Il le montre en retraçant les étapes d’acquisition du langage et de la lecture ou du raisonnement chez l’enfant : les habitudes vocales sont acquises d’abord pour communiquer avec l’entourage, au sens d’agir sur.., puis comme doublons des activités manuelles, dont elles peuvent devenir les stimuli. La conjonction habitudes manuelles / vocales rend disponible à l’individu tout un monde qu’il transporte avec lui et qui devient communicable. L’étape suivante est le maintien de l’activité verbale, sans bruit, ce qu’on obtient de l’enfant par pression sociale ou éducation. Raisonner n’est que suivre en silence les étapes du discours qui n’est lui-même que la traduction des gestes qu’il faudrait accomplir pour résoudre un problème.

qu’appelle-t-on penser ?

Si un haussement d’épaule est un acte de penser, c’est que penser inclut un large éventail d’activités, se parler à soi-même, se réciter un poème, transposer en termes logiques des propositions, faire des projets pour le lendemain ; à quoi il faut ajouter ce que nous appellerions l’expression : gestes quotidiens qui disent notre état du moment. Elles ont en commun le recours au langage subvocal et font intervenir la totalité du corps. Le penser est une fonction du corps total.

Watson les regroupe les premières sous trois catégories :

– le mode automatique. Penser comme on enchaîne une suite de nombres ou de prescriptions diverses comme un mode d’emploi, règles administratives) ;

– le mode semi-automatique. Celui mis en œuvre quand le premier est à retrouver et exige des efforts comparables à ceux qu’on met en place pour retrouver l’usage d’une compétence physique un peu perdue ;

– le dernier étant la pensée dite constructive. Elle est nécessaire chaque fois qu’un problème nouveau surgit. L’explication repose encore sur l’analogie avec les habitudes manuelles. Quand on est confronté à un objet nouveau, on le manipule en s’appuyant sur des gestes acquis et anciens, jusqu’à ce que leur nouvel agencement s’adapte à la nouveauté de la situation. Le même processus se met en place avec les habitudes verbales et de penser.

Deux problèmes évidents surgissent ici. La valeur de l’analogie comme explication et le résultat auquel on aboutit : comment expliquer le surgissement de pensées nouvelles à partir du remaniement sempiternel de vieilles pensées ?

Pour ce qui concerne ce second point, Watson se réfugie du côté de la situation déclenchante qui est toujours nouvelle. Pour le premier, il invoque l’état embryonnaire des recherches scientifiques qui montreront sans doute, un jour. Reste que si l’analogie est parfois acceptable comme procédé pédagogique ou comme piste pour effectuer une recherche, elle ne l’est pas comme procédé scientifique permettant d’établir des propositions vraies.

9 – dernier concept, la personnalité

Le titre du chapitre que Watson y consacre est éloquent : présentation de la thèse selon laquelle notre personnalité n’est que le résultat du développement des habitudes acquises. Il indique clairement l’origine non behavioriste de la notion, que le chapitre va donc déconstruire.

La personnalité de chaque individu peut être comparée à une voiture, dont les caractéristiques sont adaptées à l’usage qu’on en fait : par exemple, une Ford est un véhicule utilitaire, une Rolls Royce un véhicule d’apparat. De la même manière, la personnalité du fabricant de chaussures est adaptée à cette activité, d’autre part socialement utile, celle de l’homme sans éducation à des métiers d’un certain type et celle de l’homme éduqué, à d’autres types. Il faut en tirer la conséquence qu’on ne saurait étudier cette notion sans la rapporter à la place de l’individu dans une société qui conditionne ses apprentissages et donc formate ce qu’il est. En même temps, la comparaison rappelle qu’on ne peut connaître objectivement que ce qui s’observe, soit le comportement, et que, cerner un individu, c’est pouvoir observer au travers des habitudes comportementales la somme des compétences acquises qu(il pourra mettre en œuvre, dès qu’une situation l’exigera (ce qui fait qu’ un même individu passe d’un type de comportement à d’autres tout au long d’une même journée).

Watson insiste en rappelant dans quelles limites travaille le behavioriste : son rôle n’est que de connaître à qui et à quoi peut être utile tel comportement, ou encore à quoi cette machine humaine est bonne en vue de prédire, quand la société a besoin des ces informations, quelles compétences on pourra en tirer.

La définition de la personnalité est la suivante : le produit final de nos systèmes d’habitudes, parmi lesquels les plus évidents sont les systèmes manuels, viscéraux et laryngés. Ces systèmes nombreux et très complexes résultent du conditionnement et peuvent être réveillés par des stimuli présents.

Pour finir, puisque tout est corporel ou incorporé, aucune maladie mentale ne peut être repérée, les pathologies sont elles aussi comportementales.

Dans ce chapitre, on peut dire que se met en place un escamotage comparable à celui de la pensée dans les chapitres précédents, l’escamotage du sujet. Watson ne nie pas l’individualité de chacun, les possibilités de variation des systèmes d’habitudes incorporés sont infinis, comme le sont aussi les situations à vivre. Il peut donc s’y produire des situations et des individus uniques. Mais, derrière ces individualités, aucun sujet ne porte les comportements. Pour qu’il y ait sujet, il faudrait donner au penser un autre statut que celui de se parler sans vocaliser, pour uniquement résoudre des problèmes en manipulant du déjà parlé.

Cette élimination du sujet rend compte de la voie thérapeutique propre au behaviorisme : le déconditionnement et le reconditionnement.

et maintenant le bilan

Ce livre est à la fois scandaleux et fascinant. Scandaleux par les objectifs que Watson assigne à la psychologie – rien moins que produire l’homme nouveau – quand on sait aujourd’hui à quels ravages cela aboutit. Fascinant par les moyens mis en œuvre pour contourner l’esprit et par les résultats que malgré tout cela donne.

Pour arriver à dégager ces résultats, il me semble qu’il faut distinguer deux aspects de son travail : la recherche de connaissance qui constitue la psychologie telle que Watson veut la construire et le but assigné à la dite science.

Watson présente explicitement son travail théorique comme devant aboutir à la connaissance des conditionnements qui permettront de produire un individu adapté aux exigences de la société et heureux de pouvoir s’y soumettre sans dommages excessifs pour lui. L’analyse qu’il donne de l’imbrication des systèmes de comportement incorporés (manuels, laryngés, viscéraux) justifie, dans la pratique thérapeutique le déconditionnement à tous les niveaux du comportement. Cette perspective est éminemment discutable. Elle relève de l’éthique, et pas seulement de celle de la profession.

Il faut remarquer quand même que cela donne à son travail théorique une cohérence : si ce que produit la recherche, en termes de connaissances, suffit à l’objectif fixé, nul besoin d’aller au-delà ; et même l’objection qu’on pourrait lui faire, à savoir celle du statut d’un livre qu’il donne à lire, tout en affirmant que penser n’est que parler, trouve sa réponse. Le texte théorique produit est une parole implicite de l’auteur, construite sur la base des habitudes acquises dans la société, de manipulation des objets et des êtres. Il peut fonctionner comme déclencheur pour une pratique – le conditionnement – plus efficace et utile à la société.

Ce qui peut nous rendre très méfiant à l’égard du texte lui-même. Ces précautions étant posées, on peut partir à la recherche de ce que le livre a à nous apprendre.

Le point de vue choisi par Watson est celui du rejet de toute affirmation de l’existence d’une âme ou d’un esprit quelconque ; seul le corps existe, il est source de tout ce qu’est un être humain. C’est le choix du matérialisme. Ce choix peut inclure des possibilités différentes : il peut être méthodologique ou ontologique ou les deux en même temps.

Le matérialisme méthodologique consiste à explorer l’hypothèse de l’existence corporelle comme seule existence pour examiner jusqu’où elle mène. Le matérialisme ontologique érige l’hypothèse de recherche en affirmation : l’existence de l’homme n’est que corporelle.

le behaviorisme comme matérialisme méthodologique

Watson explore une hypothèse pour la mener aussi loin que possible. On pourrait dire qu’il la suit comme on suit une piste, tant il met de ruse à éviter l’âme ou la pensée détachées du corps. De ce point de vue, une première critique consisterait à réfléchir aux résultats obtenus : la réduction du penser au parler et des deux activités à du purement corporel rend-elle compte de l’expérience que nous faisons de la pensée? Fournit-elle un modèle satisfaisant pour comprendre la réflexion et, par exemple, la pensée abstraite ? Et qu’en est-il de la liberté du sujet ? On peut maintenir la piste du matérialisme, mais force est de constater que le point d’arrivée de Watson est défaillant.

le matérialisme ontologique

Tout est ramené au corps, seule réalité, Watson assume une position ontologiquement matérialiste. En même temps, le corps dont il est question ici n’est ni celui de l’anatomiste ni celui du physiologiste, du neurologue ou du médecin. La volonté d’appliquer le modèle expérimental à la psychologie conduit Watson à examiner le corps comme ce qui se comporte, certes sur la base de la physiologie et du système nerveux, mais pas en étant réduit à cela. Du coup, il ouvre un champ de réflexion nouveau, il crée un nouvel objet scientifique dans la mesure où c’est à partir de cette possibilité de comportement que la physiologie et la neurologie sont revisitées.

Watson dit sa dette à l’égard du pavlovisme et fait du réflexe conditionné de Pavlov le support de son concept de conditionnement. Et pourtant, il s’en éloigne dans la mesure où les concepts de tout fonctionnel, d’unité et de capacité d’intégration du corps sont nécessaires pour penser le comportement. Le behaviorisme n’est pas réductible à une théorie du réflexe.

Faisons un bref retour sur le concept d’intégration mis en place par Watson, de manière insuffisamment explicite, comme je l’ai expliqué, mais présent de manière pesante. Il sert à penser ce qui se produit dans l’apprentissage expérimenté sur le rat, à savoir l’élimination des gestes inutiles à la production de la bonne réponse, une fois celle-ci découverte. Il sert aussi à penser l’articulation des habitudes acquises au cours du développement de l’enfant, sans recourir à l’image d’un empilement. La chronologie des compétences acquises par le bébé pourrait accréditer cette image; D’abord la maîtrise des gestes, puis du langage, puis de la pensée. Or, il n’en est rien. Tout en apprenant à manipuler les choses à sa portée et son propre corps, le bébé exerce sa voix et il ne pourra parler, au sens strict que parce que ses habitudes vocales sont le doublon des habitudes manuelles. Ainsi équipé, l’être humain dispose d’un monde qu’on peut qualifier d’incorporé. Certes, des modèles de machines peuvent toujours être utilisés pour rendre compte de ces compétences, mais l’ouverture produite va frayer un autre chemin.

En conclusion, on peut donc dire que le matérialisme méthodologique de Watson ne produit pas un résultat assez intéressant pour qu’on puisse en accepter le versant ontologique. Et pourtant, le résultat n’est pas nul. Sa démarche pousse à étudier davantage « ce que peut le corps » comme disait Spinoza, et à mener la réflexion sur ce savoir qu’il s’intègre. Ce que les gestaltistes vont étudier, c’est justement cette possibilité qui nous permet d’effectuer tout un ensemble de gestes, sans passer par la représentation. En réduisant tout comportement à du corporel, Watson impose de penser autrement le corps que dans son opposition à une âme qui le réduit à de la pure matière inerte, quelque chose comme cette poussière à laquelle il retourne dès que son âme le quitte.

Prochain épisode en décembre : la critique gestaltiste et son armature de concepts nouveaux.

Éthique et psychothérapie : principe de parité versus principe de compétence

Éthique et psychothérapie : principe de parité versus principe de compétence

Ethics and psychotherapy : parity principle {versus competence principle }

par Philippe Grosbois *

Mots-clés
Ethique, identité professionnelle, psychanalyse, psychothérapie, réglementation.

[voir]Summary
This paper proposes an analysis of psychotherapy representations in regard to the position adopted by the professional organizations of psychologists and psychiatrists about the regulation of the title of psychotherapist ; their reactions in regard to the 2004 law and the application decrees of 2010 and 2012 show in a major part the absence of an ethical position of these ones and of concerned professionals who would wish to use it. The reference to psychoanalysis always represents identity stakes for psychiatrists and psychologists. The professional organizations of the first ones self-proclaim them competent by essence in psychotherapy ; psychologists still are much influenced when they received at university a psychoanalytic psychopathology training, a basic one often considered as enough to have a psychotherapic activity.

Key-words
Ethics, professional identity, psychoanalysis, psychotherapy, regulation.[/voir]


I – Éthique et psychothérapie : principe de parité versus principe de compétence

Ce texte propose une analyse des représentations de la psychothérapie via les positions adoptées par les organisations professionnelles de psychologues et de psychiatres vis-à-vis de la réglementation du titre de psychothérapeute ; la loi de 2004 et les décrets d’application qui ont suivi en 2010 et 2012 illustrent la quasi absence d’un positionnement éthique de ces organisations ainsi que des professionnels concernés qui souhaiteraient en faire usage. Cette absence porte plus spécifiquement sur le principe éthique de compétence et concerne essentiellement la protection du public en matière de formation à la psychothérapie, alors que, paradoxalement, vient d’être révisé le Code de Déontologie des psychologues.

revendication de monopole

Le fait que les organisations professionnelles de psychologues aient opté pour la revendication d’une parité d’accès – avec les médecins psychiatres – au titre de psychothérapeute sur la seule base d’une formation en psychopathologie dispensée lors de la formation universitaire initiale s’inscrit dans le prolongement des relations conflictuelles entre médecins et psychologues à propos de l’exercice de la psychothérapie, activité qui est régulièrement l’objet, depuis la création de la licence de psychologie en 1947 jusqu’à la loi de 2004 sur l’usage du titre de psychothérapeute, d’une revendication de monopole par le corps médical (Massé-Muzi, 1987). Un seul exemple : en 1970, dans le compte-rendu de la 97e Session de l’Ordre national des médecins qui était consacrée à l’activité des psychologues, on relève, entre autres formulations :

– Il ne s’agit pas de donner aux psychologues un statut qui leur permettrait par un biais quelconque d’exercer la médecine mais de créer un corps particulier de psychologues au service des médecins […]
La psychothérapie est un acte d’une importance extrême et ne relève pas du psychologue […]

– Il est souhaité que l’Ordre précise que ces psychologues doivent demeurer avant tout des psychotechniciens dans le cadre des auxiliaires médicaux […]

– Les psychologues des Facultés des Lettres font actuellement un pas vers les médecins dont ils voudraient momentanément l’alliance dans le seul but d’obtenir le remboursement de leurs actes par la Sécurité Sociale […]

– Pour ce qui est des psychologues, il ne faut pas entrer dans la voie qu’ils souhaitent. Pour eux, il n’y a qu’une solution : si vraiment ils veulent voir des malades, faire des diagnostics et de la psychothérapie, il faut qu’il leur soit imposé d’être docteurs en médecine. (Coll., 1970)

1999 – réserver la pratique psychothérapique aux médecins et aux psychologues

Ce souhait de monopole médical de la pratique psychothérapique ne s’est effacé qu’à partir de la proposition de loi de Bernard Accoyer en 1999, texte qui proposait de réserver la pratique psychothérapique aux médecins et aux psychologues (Accoyer, 1999). Ainsi la revendication par les psychologues d’une parité d’accès – comme les psychiatres – au titre de psychothérapeute est-elle devenue une priorité au détriment d’une réflexion éthique et déontologique sur ce que représente une formation à la psychothérapie ; la loi de 2004 et ses décrets d’application successifs (2010 et 2012) sur l’usage du titre de psychothérapeute n’ont fait qu’encourager cette revendication de parité, dans la mesure où psychiatres et psychologues se sont trouvés un dénominateur commun, leur formation universitaire théorique et pratique en psychopathologie ; celle-ci est en effet posée par la loi comme la seule exigence de formation alors qu’elle était définie par les organisations de psychologues et de psychiatres comme un prérequis nécessaire à une formation psychothérapique ultérieure :

Le fondement du prérequis – la formation à la psychopathologie clinique théorique et pratique – devra être sans ambiguïté dans son application pour que l’édification d’une formation réponde aux exigences légales de l’encadrement du soin pour la protection du public. C’était l’esprit premier de l’amendement de Bernard Accoyer, le fond du débat en deuxième lecture en juillet au Sénat, et la raison de la dernière modification du texte par la commission mixte paritaire le 29 juillet 2004 (Vasseur, 2004).

C’est ce qui ressort des conclusions du Colloque Les psychothérapies et la loi organisé en mars 2000 à l’Assemblée Nationale par l’Association française de psychiatrie et du Groupe de travail du 20 mars 2004 réuni à Marly-le-Roi par la même association dans le cadre de la Semaine d’information sur la santé mentale, groupe limité à un petit nombre d’acteurs représentant les sociétés particulièrement concernées par la question de la formation :
– Jean-François Allilaire (Collège national universitaire de psychiatrie),
– Bernard Brusset (Société psychanalytique de Paris),
– Jean-Pierre Chartier (Fédération française des psychologues et de psychologie),
– Françoise Coret (Fédération européenne de psychanalyse),
– Charles Gellman (Société française de sexologie clinique),
– Philippe Grosbois (Syndicat national des psychologues),
– Jacques-David Beigbeder, Jean-Jacques Kress et Christian Vasseur (Association française de psychiatrie),
– Didier Houzel (Fédération française des psychothérapeutes psychanalytiques d’enfants et d’adolescents),
– François Kammerer (Syndicat des psychiatres français),
– Roger Salbreux (Comité d’action syndical de la psychiatrie),
– André Sirota (Séminaire inter-universitaire européen d’enseignement et de recherche en psychopathologie et psychanalyse),
– Elie Winter (Association française fédérative des étudiants en psychiatrie).

ce qu’est devenu cette référence à la psychopathologie comme prérequis

Ce Groupe de travail a adressé au Ministre de la Santé de l’époque, Jean-François Mattei, au nom des représentants présents d’associations et syndicats, un courrier en date du 24 mars 2004 (donc quelques mois avant la parution de l’article 52 de la Loi n°2004-806 du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique) qui précisait : « Notre prérequis, la formation à la psychopathologie théorique et pratique, bien qu’élémentaire pour tous, a été reconsidéré. Il s’est affirmé comme le garant scientifique, éthique et juridique d’une pratique responsable des psychothérapies ». On sait ce qu’est devenu cette référence à la psychopathologie comme prérequis dans la mesure où le Sénat a refusé de légiférer en 2004 sur la formation à la psychothérapie, considérant que les acteurs concernés n’étaient pas d’accord entre eux sur ces critères et n’a retenu que la formation en psychopathologie, constat repris des conclusions du rapport de l’AFNOR – Association Française de Normalisation – de 1998 sur la psychothérapie (Grosbois, 2007) :

Si la nécessité d’une formation de qualité est reconnue par tous, la définition d’un titre de psychothérapeute est fortement contestée par nos interlocuteurs psychiatres et psychologues […]
L’élaboration collective, au sein de l’AFNOR, d’un cadre professionnel s’appliquant aux praticiens de toute origine paraît inadéquate ou prématurée en l’état actuel. Ce scénario est à écarter en normalisation à l’heure actuelle […]
[La transparence des pratiques psychothérapiques entre praticiens et consommateurs lève] les difficultés s’opposant aux autres scénarios [réglementer la profession de psychothérapeute ou élaborer des règles professionnelles pour les praticiens exerçant en dehors d’un cadre médical] car il prend comme point d’entrée la psychothérapie en tant qu’activité et non la profession de psychothérapeute qui renvoie immédiatement à des débats non consensuels sur la qualification des personnes. (Morvan, 1998)

II – La « compétence » psychothérapique des psychiatres

La prise de position des organisations professionnelles et scientifiques des psychiatres relative à la fonction psychothérapique de ceux-ci n’a fait que renforcer la posture persécutive des psychologues, dans la mesure où la stratégie politique de ces organisations psychiatriques a consisté à proclamer que la consultation psychiatrique était par essence psychothérapique, comme s’il suffisait de s’asseoir face à un patient pour que le cadre psychothérapique soit établi !

moins que le psychologue ou l’éduc spé

Le Livre Blanc de la psychiatrie soulignait déjà en 1965 le fait que divers auteurs admettent la psychothérapie sans reconnaître pour autant la notion de psychothérapie spécialisée, en mettant l’accent sur le fait que « tout peut être psychothérapique » : la poignée de main, l’attitude, le sourire, le cadre offert au malade. Il ajoutait néanmoins que près de la moitié des psychiatres français ne peuvent entreprendre de psychothérapie spécifique, qu’il existe un pourcentage important de ceux-ci qui rejettent purement et simplement la psychothérapie et que la carence de l’enseignement officiel – réduit à quelques cours de psychologie dite médicale – est généralement reconnue par tous, tant vis-à-vis du médecin généraliste que du psychiatre. Malgré quelques initiatives pédagogiques innovantes en direction de la formation psychologique des médecins, l’enseignement dépasse rarement le plan de la formation théorique dans le cadre du Certificat d’études spéciales de Psychiatrie et malgré l’accent mis sur l’importance que devrait avoir la formation psychothérapique de base de tout psychiatre, ce Livre Blanc constate que la formation de ce dernier est moins complète sur les plans théorique et pratique que celle du psychologue ou de l’éducateur spécialisé qui bénéficient de groupes de contrôle, de supervision et de groupes de discussion (Misès, 1965).

de facto une compétence psychothérapique

La position contemporaine des organisations de psychiatres a cependant évolué au sens où la dimension psychothérapique de la consultation psychiatrique est désormais présentée par ceux-ci comme inhérente à la fonction du psychiatre, position découlant des recommandations de l’UEMS (Union européenne des médecins spécialistes) en 1995 concernant « La formation à la psychothérapie en tant que faisant partie intégrante de la formation en psychiatrie » (UEMS, 1995). Cette position de principe est celle diffusée actuellement par l’Association française de psychiatrie et la Fédération française de psychiatrie, en particulier depuis l’adoption de la loi de 2004 relative à l’usage du titre de psychothérapeute qui présuppose que la formation universitaire initiale du psychiatre lui attribue de facto une compétence psychothérapique, entretenant ainsi la confusion entre les divers aspects de la relation médecin-malade et une relation psychothérapique spécifiée par son cadre théorico-technique particulier et le processus ainsi induit, ce qui revient à réduire le « psychothérapique » à une dimension nébuleuse dite « thérapeutique » dont les facteurs actifs seraient soi-disant acquis au cours des études. Néanmoins certaines organisations de psychiatres se sont interrogées sur le bien-fondé de ce postulat :

psychothérapeutes innés

Ce rapport ne deviendra pas psychothérapique, il l’est de toute façon dès les premiers entretiens, dès la première consultation […]
D’après le décret, les psychiatres seront automatiquement psychothérapeutes, psychothérapeutes innés sans doute puisqu’ils ne sont soumis à aucune exigence de formation spécifique. Comment le patient pourra-t-il alors savoir si le psychiatre qui est en face de lui a eu ou non une formation complémentaire en psychothérapie ? (Patris, 2010)

projet de maquette

Le dernier projet de maquette en cours d’élaboration par le Collège national universitaire de psychiatrie (CNUP) consacre, dans le chapitre « Connaissances théoriques », un sous paragraphe aux « Bases théoriques en psychothérapies », regroupant onze items théoriques et précisant dans le chapitre « Acquisitions des pratiques » les principes et les modalités de ces enseignements :

L’internat doit permettre l’acquisition d’une expérience et d’une compétence en psychothérapie ; tous les champs de psychothérapie doivent être ouverts à l’interne et en particulier la psychanalyse, la psychothérapie systémique ou familiale et la psychothérapie cognitivo-comportementale ; le principe de base retenu pour la formation pratique est celui de la supervision et de la discussion de cas, mais aussi de supervisions de prises en charge et de discussions sur les aspects psychopathologiques, psychodynamiques et thérapeutiques des cas auxquels les internes sont confrontés dans le cadre de leur internat ; sur le plan théorique, le principe retenu est celui de séminaires spécifiques. Les universitaires de psychiatrie valident ainsi collectivement l’importance d’une formation psychothérapique “généraliste“, avec pour modèle celui de l’intégration de la théorie et de la pratique. (Van Effenterre, 2010)

toujours pas obligatoire

Le CNUP ajoute que les universitaires de psychiatrie valident collectivement le fait que tout parcours d’interne fait l’objet d’une formation à la psychothérapie et que la réalité et la pertinence de cette formation sont vérifiées en fin de cursus par les universitaires responsables de la discipline (Danion-Grilliat, Schmitt, Lejoyeux, Thibaut, 2010). Quant à la perspective d’intégrer une expérience psychothérapique personnelle dans le cursus psychiatrique, l’Union européenne des médecins spécialistes la recommande fortement mais ne la souhaite pas obligatoire. Celle-ci précise que le but de la formation est de placer l’étudiant diplômé dans une position telle que « sa façon de penser et de ressentir le contact interpersonnel avec les patients puisse être explorée et utilisée de manière thérapeutique ».

ce texte est une misère

Le point de vue critique de Claude NACHIN vis à vis de la réglementation remet en cause ce panorama corporatiste :

Ce texte est une misère. Les psychiatres sont censés être psychothérapeutes par nature sans indication de formation à aucune forme de psychothérapie. Les médecins sont censés connaître la psychologie génétique et les grandes pathologies psychiatriques sans que ces deux enseignements (surtout le premier) soient sérieux dans la plupart des facultés. On demande aux médecins d’apprendre les théories de la psychopathologie et d’avoir une connaissance théorique des principales approches psychothérapiques sans exiger une formation véritable au moins à l’une d’entre elles […]

Il est absurde d’exiger des psychologues d’option psychologie clinique ou psychopathologie avec un diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) ou un master 2 de devoir réétudier la psychopathologie et les approches psychothérapiques, sur lesquelles ils ont en général beaucoup plus de notions que les médecins (à l’exclusion des psychiatres) ainsi qu’un stage complémentaire de deux mois. Les choses sont moins déraisonnables au niveau des psychologues non cliniciens qui se réorienteraient. On entre dans le délire en voulant exiger des analystes non médecins, non psychologues les mêmes enseignements théoriques qu’aux autres et un stage de deux mois.

les psychanalystes et leurs annuaires

Les psychanalystes et leurs annuaires bénéficient d’un cadeau empoisonné (pourquoi pas les annuaires de l’analyse transactionnelle, de la Gestalt-thérapie, des psychothérapies cognitivo-comportementales, pour ne citer que quelques associations qui ont leurs programmes de formation, parfois très étoffés). Les professionnels ni-ni n’appartenant à aucune des catégories précédentes ne doivent pas être fort nombreux.

Ce texte est un triomphe d’un corporatisme médical dépassé. Il ne peut que susciter l’hostilité à l’égard du « pouvoir médical » – alors que le pouvoir médical légitime est presque détruit dans les hôpitaux – et l’hostilité à l’égard de la psychanalyse, de la part de professionnels qui devraient être nos alliés naturels dans le combat pour une psychiatrie de la personne et pour la solidarité entre les hommes. (Nachin, 2010)

Ces commentaires mettent en évidence l’absence de référence à l’article 32 du Code de Déontologie des médecins qui traite de la qualité des soins : « La conscience professionnelle du médecin implique attention minutieuse, disponibilité et compétence, ainsi qu’une juste appréciation des limites de cette compétence » (http://www.conseil-national.medecin.fr/article/article-32-qualite-des-soins-256, récupéré le 21/06/2012).

III – La « compétence » psychothérapique des psychologues

La stratégie de leurs organisations professionnelles, contrairement à celle des psychiatres, n’a pas consisté à affirmer que la formation universitaire des psychologues leur conférait de facto une compétence psychothérapique mais à revendiquer une égalité de traitement par la loi de l’accès au titre de psychothérapeute, comme si cet accès représentait la seule voie d’accès à la pratique psychothérapique et ce malgré le fait que le député Bernard Accoyer, l’initiateur de la loi, ait précisé que « Cette disposition ne concerne strictement en rien les psychiatres, les psychologues cliniciens ni la psychanalyse ». (Accoyer, 2010)

attractivité narcissique du titre de psychothérapeute pour une partie importante des psychologues

Ce rappel d’Accoyer est toutefois resté lettre morte du fait que l’attractivité narcissique du titre de psychothérapeute pour une partie importante des psychologues (cf. le nombre important de psychologues qui ont demandé à leur Agence régionale de santé de pouvoir faire usage de ce titre) a occulté la possibilité, pour un psychologue, de pratiquer la psychothérapie sans pour autant recourir à ce titre. Sur environ 45 000 psychologues en France dont on estime que plus ou moins 70% sont cliniciens, quelques milliers d’entre eux ont candidaté à ce titre, sans pour autant pouvoir attester, pour un certain nombre d’entre eux, devant les commissions des Agences régionales de santé, d’une quelconque formation à la psychothérapie ; l’application de la loi et de ses décrets va d’ailleurs en ce sens puisqu’il suffit d’attester d’une formation en psychopathologie pour y accéder…

En témoigne cet extrait d’un courriel reçu d’un psychologue membre de la Commission régionale d’inscription sur la liste départementale des psychothérapeutes d’une Agence régionale de santé (commission chargée d’examiner les candidatures au titre de psychothérapeute [Dans la phase dite du grand-parentage. NdlR]) :

Je suis frappé de voir défiler des demandes de collègues qui décrivent dans leur dossier une pratique qui ne recouvre en rien une pratique psychothérapique mais tout au plus un accompagnement chaleureux évidemment salutaire mais totalement aspécifique. À moins de considérer toute neutralité bienveillante comme psychothérapeutique en soi, je propose alors que ma boulangère, extrêmement bienveillante et se gardant toujours de tout jugement hâtif (et très disponible) puisse être inscrite comme candidate au titre…

barrer la route aux ni-ni

La loi, qui opère un glissement sémantique du titre de psychothérapeute à la référence à une formation exclusivement en psychopathologie, a été ainsi rédigée en fait pour barrer la route aux « ni-ni » (les psychothérapeutes non médecins et non-psychologues dits auto-proclamés(1*)) qui, même au travers des dispositions transitoires (clause dite du grand-père), ont rencontré des difficultés à accéder au titre parce que le législateur a fait en sorte d’exiger un seuil élevé de formation initiale universitaire pour avoir le titre (doctorat en médecine, master en psychologie ou en psychanalyse). Cette stratégie législative (et donc politique) a été mise au point par le Sénat pour décourager les ni-ni de candidater au titre de psychothérapeute.

arguments de stratégies

Le positionnement des psychologues vis-à-vis de la réglementation de ce titre est différent selon qu’ils se situent individuellement ou collectivement au titre de leur appartenance à une organisation professionnelle, scientifique ou syndicale. Les orientations des organisations représentant la profession justifient en effet celles-ci par des arguments de stratégies (essentiellement vis-à-vis des pouvoirs publics) politiques visant à défendre leurs intérêts. Ainsi la majorité de ces organisations a-t-elle justifié la revendication de la parité d’accès au titre pour les psychologues (comme les psychiatres), d’une part pour éviter de voir menacé le titre unique de psychologue par des qualificatifs réglementaires de spécialités (en particulier la psychologie clinique sous la forme de la référence aux psychologues dits « cliniciens » et « non cliniciens »), d’autre part par rapport à la menace de voir la fonction psychothérapique retirée des activités des psychologues (cf. le retrait puis le rétablissement de cette fonction dans la fiche métiers « psychologue » de la Fonction publique hospitalière, suite aux revendications de ces organisations).

Quant aux motivations individuelles liées à la demande de faire usage légalement du titre de psychothérapeute, nous avons analysé le contenu de plusieurs forums de discussion accessibles sur les sites internet d’organisations de psychologues et de psychanalyse :

– http://www.psychologues-psychologie.net/forum/index.php,
– http://www.psychologuesenresistance.org/spip.php?article474,
– http://www.oedipe.org/forum/list.php?6)

Ces forums démontrent la méconnaissance fréquente par les psychologues des textes réglementaires relatifs à l’usage du titre de psychothérapeute, méconnaissance qui détermine la crainte – fantasmatique – que :

– leur employeur leur interdise leur activité psychothérapique (alors qu’il s’agirait d’une décision illégale basée sur la confusion entre l’usage désormais protégé par la loi du titre de psychothérapeute et la légitimité d’une activité psychothérapique incluse dans les activités cliniques du psychologue) ;

– des psychologues autorisés à faire usage de ce titre soient progressivement recrutés en lieu et place de psychologues n’ayant pas demandé à en faire usage ;

– la profession de psychologue soit amenée à disparaître dans l’avenir, au profit d’une nouvelle « profession » de psychothérapeute (alors que la loi précise les modalités d’accès à un titre et non à une nouvelle profession pour laquelle aucun statut ni aucune grille de salaire ne sont définis).

prothèse identitaire

Ce titre protégé représente en fait davantage une prothèse identitaire ayant à voir en fait avec une problématique narcissique, la fascination qu’exerçait la psychanalyse dans les années 1960-1980 ayant été peu à peu supplantée par l’attractivité de la référence à la psychothérapie. Jacques Gagey soulignait déjà cette fascination en 1975 :

personne n’envisage vraiment qu’elle fasse l’objet d’une discipline

Chacun parle de psychothérapie, personne n’envisage vraiment qu’elle fasse l’objet d’une discipline. Il n’en est question qu’à titre d’objet absent, honteux ou mirifique, à cause de la prégnance du modèle psychanalytique. Comment le clinicien échapperait-il à l’attraction du psychanalytique, soit qu’il s’y rallie, soit que, se tenant à distance, il s’en ressente le parent pauvre, l’imitateur honteux ou encore le faux-monnayeur ? Comment pourrait-il poser la psychothérapie en tant qu’objet digne d’intérêt face à la prestigieuse cure orthodoxe ? La citadelle psychanalytique, retranchée sur elle-même, tout occupée à cultiver son jardin, entend bien en tout cas ne pas cautionner cet objet. Elle craint ceux qui, hors de la citadelle, s’en feraient les ambassadeurs sans titre. (Gagey, 1975)

paradoxe de la référence au principe éthique de compétence

Subsiste néanmoins le paradoxe de la référence au principe éthique de compétence – présent dans tous les textes relatifs aux déontologies professionnelles du champ de la santé – dans le Code de Déontologie des psychologues révisé en février 2012 (http://www.psychologues-psychologie.net/index.php?option=comcontent&view=article&id=464:actualisation-du-code-de-deontologie-des-psychologue-fevrier-2012&catid=45&Itemid=195) alors que ceux-ci ne prennent pas en compte la dimension éthique de la protection des usagers vis-à-vis de l’incompétence psychothérapique des labellisés « psychothérapeutes d’État ». Le principe de compétence de ce Code précise en effet notamment que « chaque psychologue est garant de ses qualifications particulières. Il définit ses limites propres compte tenu de sa formation et de son expérience. Il est de sa responsabilité éthique de refuser toute intervention lorsqu’il sait ne pas avoir les compétences requises ».

IV – L’incompétence psychothérapique légalisée des psychiatres et des psychologues

La réglementation du titre de psychothérapeute signe ainsi la chronique d’une mort annoncée de ce que représentait auparavant une véritable formation à la psychothérapie au profit de la seule exigence de connaissances en psychopathologie et d’une expérience pratique de la rencontre avec des patients atteints de pathologie mentale. La confusion entretenue par la réglementation entre psychopathologie et psychothérapie contribuera vraisemblablement dans les années à venir à décrédibiliser, aux yeux de ces psychothérapeutes auto-proclamés légalement les formations psychothérapiques proposées dans le cadre post-universitaire par les écoles, associations, structures de formation privées et Diplômes Universitaires divers, du fait de leur apparente inutilité. La loi encourage ainsi désormais les psychologues et les psychiatres à faire l’économie d’une formation psychothérapique puisque la loi les considère comme compétents à faire usage du titre de psychothérapeute sur la seule base de leur formation universitaire initiale. Le décret n° 2012-695 du 7 mai 2012 (modifiant le décret n° 2010-534 du 20 mai 2010 relatif à l’usage du titre de psychothérapeute) modifie en effet les conditions dans lesquelles les psychologues dits « cliniciens » peuvent prétendre à l’usage du titre de psychothérapeute en les dispensant de toute formation théorique et pratique complémentaire en psychopathologie, confirmant l’absence de toute référence à une formation psychothérapique quelconque ; l’arrêté du 8 juin 2010 relatif à la formation en psychopathologie clinique conduisant au titre de psychothérapeute précise d’ailleurs : « Cette formation académique ne saurait se substituer aux dispositifs spécifiques d’apprentissage et de transmission des méthodes psychothérapiques » mais il n’évoque aucune exigence de formation en la matière. (2*)

absence de protection des usagers

Le plus grave, dans cette négation par les psychiatres et les psychologues de ce que représente une véritable compétence psychothérapique, réside dans l’absence de protection des usagers qui s’adresseront indifféremment à n’importe quel « psy », formé ou pas à la psychothérapie ou pire à des psychothérapeutes labellisés par l’Etat qui auront la satisfaction de pouvoir se parer d’un titre équivalent à un abus de compétence vis-à-vis du public, la formation théorique et pratique à la psychothérapie n’étant pas dispensée par l’université.

coût dévastateur pour le vainqueur et surtout pour le public

Ce qui est ainsi présenté comme une « victoire » des psychologues (Goetgheluck, Conrath, 2012) est en fait une victoire à la Pyrrhus, autrement dit une victoire avec un coût dévastateur pour le vainqueur et surtout pour le public. Le fait qu’une organisation comme le Syndicat national des psychologues précise dans un communiqué (Borgy, 2012) : « Il appartient à chaque praticien d’acquérir formation et expérience, tant sur le plan théorique que pratique et personnel, nécessaires à un exercice déontologique de la psychothérapie » souligne le paradoxe d’une loi autorisant des praticiens non formés à la psychothérapie à faire usage du titre de psychothérapeute ainsi que le paradoxe de la référence par cette organisation à une déontologie non inscrite dans la réglementation et qui n’a valeur que de recommandation.

la FFPP et les ARS

De son côté, la Fédération française des psychologues et de psychologie a dénoncé cette ambiguïté mais elle a néanmoins encouragé ses membres à siéger dans les commissions de l’ARS chargées d’examiner les candidatures au titre, cautionnant ainsi le dispositif réglementaire :

Malgré et en raison de notre condamnation à l’application du titre de psychothérapeute, de l’appel solennel lancé par les organisations /syndicats de psychologues dans le communiqué du 17 octobre 2010, la FFPP a décidé de ne pas laisser le champ libre à la mise en place des commissions d’agrément des instituts de formation en psychopathologie clinique ainsi que celle des commissions d’inscription concernant la clause du grand père. Elle a donc sollicité toutes les ARS pour participer à ces commissions et a envoyé à tous ses adhérents un courrier. Cette participation aux ARS a été critiquée par un certain nombre de nos collègues, qu’ils soient adhérents ou non de la FFPP : il était en effet inconcevable de refuser et de dénoncer ce titre de psychothérapeute et d’autre part de participer à la mise en place du titre donc de le cautionner. Bref, pour résumer la situation, « Participer aux ARS, c’était donner à voir une position servile face à une loi scélérate ! » […]

Ne pas tenir compte de l’application du titre aurait été pour nous, responsables de la FFPP et élus par nos adhérents, une position irresponsable. Le choix qui a été fait par le bureau fédéral de participer aux ARS, est donc une décision raisonnée et partagée. Le lieu des ARS, et plus précisément celui des commissions sont d’ores et déjà des lieux convoités par un grand nombre d’associations de psychanalyse ou de psychothérapie qui essaieront de faire valider leurs instituts de formation pour les commissions d’agrément ou de donner quitus aux demandes des professionnels qui saisiront l’opportunité de recourir à la clause du grand père en jouant sur l’ambiguïté de l’article 16 du décret […]
La FFPP a souhaité participer à ces commissions et l’a fait savoir aux ARS début septembre dans un courrier. Depuis une quinzaine de jours, nous recevons quotidiennement des courriers d’ARS nous demandant des noms de professionnels. La FFPP recherche donc des candidats et c’est l’objet de notre courrier aujourd’hui envoyé aux responsables (Guinot, Schneider, Grosbois, 2010).

incompétence psychothérapique légalisée

C’est un peu comme si l’on autorisait un mathématicien à faire usage d’un titre protégé d’astrophysicien du fait qu’il a obtenu un master en mathématiques et que lui était laissée l’initiative optionnelle de se former à l’astrophysique et de se référer à un éventuel code de déontologie des astrophysiciens (élaboré par leurs organisations professionnelles mais non reconnu par la loi) pour limiter les dérives de leurs pratiques. Si l’accès au titre de « psychothérapeute » était fondé non pas sur une éthique de conviction basée sur une compétence psychothérapique auto-proclamée des psychiatres et des psychologues mais sur une éthique de responsabilité basée sur le principe d’une réelle compétence psychothérapique s’appuyant elle-même sur une véritable formation (sur le modèle historiquement défini de la formation des psychanalystes, à savoir une expérience personnelle de l’approche psychothérapique en question combinée à une supervision ainsi qu’à des séminaires théoriques relatifs au cadre conceptuel de celle-ci et d’études de cas cliniques), nous pourrions espérer que les professionnels concernés seraient en mesure de mettre en œuvre au niveau de leur pratique clinique les principes éthiques auxquels se réfère leur déontologie professionnelle, qu’elle soit inscrite ou non dans la loi. Si on ne peut que se réjouir que l’État n’ait pas réglementé l’exercice de la psychothérapie, il n’en reste pas moins que les usagers du titre désormais protégé de « psychothérapeute », soumis au seul seuil minimal d’une formation en psychopathologie, préfigurent l’irruption sur le marché du travail de praticiens supposés compétents en matière de psychothérapie et reconnus comme tels par l’État, autrement dit des sujets supposés savoir (!) mais se réclamant en fait d’une incompétence psychothérapique légalisée.


[Voir]

bibliographie

– Accoyer, B. (1999). Assemblée Nationale, 13/10/1999 – Projet de loi Politique de Santé Publique – Amendement présenté par M. Bernard Accoyer, député : « Il est inséré, après l’article L. 360 du code de la santé publique, un article L. 360-1 ainsi rédigé:
“Art. L. 360-1. – L’usage du titre de psychothérapeute est strictement réservé d’une part aux titulaires du diplôme de docteur en médecine qualifiés en psychiatrie et d’autre part aux titulaires d’un diplôme de troisième cycle en psychologie.“ »
– Accoyer, B. (2010). Bernard Accoyer salue la parution d’un décret réglementant les psychothérapeutes. http://www.gazette-sante-social.fr/actualite/actualite-generale-bernard-accoyer-salue-la-parution-d-un-decret-reglementant-les-psychotherapeutes-18125.html?recherche=1 (récupéré le 25/05/2010).
– Borgy, J. (2012). « Les psychologues retrouvent le droit d’user du titre de psychothérapeute. A eux d’en faire un usage déontologique ! » Psychologues et Psychologies, 222, 7.
– Coll., (1972). « De l’activité des psychologues », Ordre National des Médecins, Compte-rendu de la 97e session, séance du 11 avril 1970 [rapport HURET]. Psychiatrie Aujourd’hui, 8, I-XVI.
– Danion-Grilliat, A., Schmitt, L., Lejoyeux, M., Thibaut, F. (2010). Usage du titre de psychothérapeute : la position du Collège national universitaire de psychiatrie concernant la formation à la psychothérapie. La Lettre de Psychiatrie Française, 193, 5.
– Gagey, J. (1975). « La psychologie clinique ». Encyclopédie Médico-Chirurgicale/Psychiatrie, 37032 A 10.
– Goetgheluck, D., Conrath, P. (2012). « Victoire ! Titre de psychothérapeute : un nouveau décret. » Le Journal des Psychologues, 298, 7.
– Grosbois, P. (2007). « Réglementation du titre de psychothérapeute : analyse d’une imposture. » Bulletin de Psychologie, 60 (hors-série), 87-95.
– Grosbois, P. (2007). “Usage légal du titre de “psychothérapeute : stratégies des acteurs concernés. » Pratiques Psychologiques, 13, 381-400
– Guinot, B., Schneider, B., Grosbois, P. (2010). « Application du titre de psychothérapeute. » Fédérer, 57, 6-7.
– Massé-Muzi, N. (1987). Les psychologues : historique, formation, statut et fonction. Cordier, B., Massé, G., Petitjean, F., Tachon, J.P. (eds) Aspects législatifs et administratifs de la psychiatrie. Tome 2 : Structures de soins, Paris : Maloine.
– Misès, R. (1965). Les psychothérapies. Rapports avec la psychanalyse. Livre blanc de la psychiatrie, Toulouse : Privat. Tome 1, 225-245.
– Morvan, F. (1998). « Psychothérapie. Association Française de Normalisation, Département Management et Entreprises, Rapport final, » 26p. et annexes (http://www.afnor.fr).
– Nachin, C. (2010). « Une loi anti-psychothérapies!, » La Lettre de Psychiatrie Française, 193, 11.
– Patris, M. (2010). « La psychiatrie à la recherche de ses racines psychothérapiques. » La Lettre de Psychiatrie Française, 193, 1-3.
– U.E.M.S. (1995). Recommendations for training in psychotherapy as part of training in psychiatry. UEMS European Board of Psychiatry, 2p.
– Van Effenterre, A. (2010). « Les psychiatres, des psychothérapeutes innés ? » La Lettre de Psychiatrie Française, 193, 3-4.
– Vasseur, C. (2004). « Les psychothérapies et la loi (suite) : hâtons-nous lentement. » La Lettre de Psychiatrie Française, 138, 8.

    [/voir]

  • 1 Terminologie dépréciative visant à éliminer les psychothérapeutes encadrés par leurs organisations professionnelles historiques. Philippe Grosbois mentionne la charge que comporte le présupposé dont est volontairement lesté ce vocable en le modalisant sous la forme « dits autoproclamés ».
  • 2 Classique. Il est de coutume dans le corps des psychologues de se comporter vis-à-vis de cette question selon l’adage du pensez-y toujours n’en parlez jamais inversé en parlez-en de temps en temps n’y pensez jamais. Cf. infra sous les doigts de Philippe Grosbois : » « Il appartient à chaque praticien d’acquérir formation et expérience, tant sur le plan théorique que pratique et personnel, nécessaires à un exercice déontologique de la psychothérapie » souligne le paradoxe d’une loi autorisant des praticiens non formés à la psychothérapie à faire usage du titre de psychothérapeute ainsi que le paradoxe de la référence par cette organisation à une déontologie non inscrite dans la réglementation et qui n’a valeur que de recommandation. »

Verbatim 12 décembre 2003

Verbatim de la rencontre du 12 décembre 2003 entre des représentants des associations psychanalytiques et le Ministère de la Santé.

Rédigé par Élisabeth Roudinesco le lendemain de la réunion à partir de notes prises sur place.


 

Présents

• M. JF Mattei, Ministre de la Santé
• M. Alain Corvez, son conseiller
• Mme Marilia Aisenstein, SPP
• M. Bazalgette, 4e groupe
• M. Gomez Mango, APF
• M. Patrick Guyomard, SPF
• M. Claude Landman, ALI. Représentant aussi le Cercle Freudien, Le Coût freudien et Psychanalyse freudienne
• Mme Lilia Mahjoub, ECF
• M. Charles Melman, ALI
• Mme Élisabeth Roudinesco (École de psychanalyse Sigmund Freud, Forums psychanalytiques, SIURPP, Fedepsy)
• M. J. Sédat (Groupe de contact, APUI (sic!), Espace ?
• Jacques Sédat n’a pas précisé tout au long de la discussion qu’il était explicitement mandaté par Espace analytique.
• La présidente [d’Espace analytique, note de la Rédaction], Catherine Mathelin, et Alain Vannier ignoraient l’existence de cette réunion. Ils en ont été avertis par moi (ER) le 10 décembre.
• M.J.A. Miller, invité, n’est pas venu.

M. Mattei : Je connais déjà certains d’entre vous et je voulais vous rencontrer pour recueillir vos réactions sur l’amendement. M. Corvez a noué de longue date un débat avec vous et nous constatons que l’amendement ne vous convient pas. Notez d’ailleurs qu’il n’est pas venu d’une initiative ministérielle. Au point où nous en sommes, trois options sont possibles : soit le passage en force de l’amendement Accoyer, ce que je ne souhaite pas. Soit le retrait pur et simple, parfaitement possible compte tenu des navettes qui auront lieu entre le Sénat et l’Assemblée. Soit un aménagement de l’amendement excluant définitivement la psychanalyse du champ de ses applications. Je vous distribue le texte sur lequel vous vous êtes entendus avec M. Corvez et si une deuxième écriture ne vous satisfait pas, on peut encore l’amender par le jeu des navettes.

M. Guyomard : Nous avons réfléchi et nous sommes arrivés à une conception de l’amendement différente de celle du Dr Accoyer. D’où la contre-proposition de Landman. Nous tenons à ce que la psychanalyse soit différenciée de la psychothérapie car vous savez, Monsieur le ministre, qu’elle jouit en France d’une situation unique au monde. Nous ne sommes pas favorables à un statut des psychothérapeutes mais à une intersection qui permettrait aux psychanalystes d’appliquer leur discipline aux psychothérapeutes afin de les contrôler.

M.Mattei : Spontanément, je pensais bien que la psychanalyse devait absolument sortir du champ de l’amendement. Je confirme donc que cette sortie souhaitée par tout le monde est faite. Mais alors, un problème se pose. Est-ce que le titre de psychanalyste est contrôlé ? Est-ce que, si quelqu’un se nomme psychanalyste, ce titre est protégé ? Madame Roudinesco dans son article du Monde souligne qu’avec l’amendement, n’importe quel psychothérapeute pourra s’appeler psychanalyste. Est-ce exact ?

Mme Roudinesco : Oui, Monsieur le ministre, bien que les sociétés psychanalytiques soient toutes capables de répondre de leur formation. Pour ma part, dans le recensement que j’ai effectué des associations, j’ai exclu toutes les sectes – bouddhistes, tantriques, scientologiques ou autres – qui m’écrivent régulièrement pour figurer dans les réimpressions de mes livres.

M. Guyomard : De fait, la régulation se fait par les écoles. La profession s’auto régule.
Mme Aisenstein : Il y a des dérives, mais à la SPP nous sommes vigilants. La SPP est la plus ancienne société fondée en France et je la représente.
M. Mattei : Ma question est la suivante : si l’on encadre les autres, comment ferez-vous pour protéger le titre de psychanalyste ?
Mme Roudinesco : Monsieur le ministre, tout le problème est là. On ne peut rien protéger de cette manière, comprenez-le bien. C’est pourquoi il faut retirer l’amendement.
M. Melman : Je représente ici 2500 psychanalystes. Il y avait un vide juridique. Je soutiens Monsieur Accoyer et Monsieur Vasseur car l’existence des fédérations de psychothérapeutes justifie pleinement qu’il y ait un amendement. Les psychothérapeutes peuvent être distingués. Il est parfaitement possible de dresser une liste de leurs membres, de constituer un annuaire qui permette de les juger aptes, après passage devant un jury, à pratiquer la psychothérapie. La situation est claire du côté des psychanalystes et là, je souhaite que le gouvernement n’intervienne pas.

Mme Roudinesco : Je souhaite prendre le problème autrement. Il faut nommer une mission de sages capables de dresser un véritable état des lieux de la souffrance psychique en France et des praticiens qui s’en occupent. Il faut comprendre que le problème vient de l’effondrement de la psychiatrie et de la reconfiguration des diverses disciplines et pratiques : psychologie, psychanalyse, psychothérapie. Mais aussi, je voudrais que ne soit pas exclue du débat la question de l’enseignement de la psychanalyse à l’université par le biais de la psychologie clinique. Il faut désenclaver la psychologie clinique de l’idéologie scientiste.

Et de même, il ne faut pas qu’une psychiatrie obsolète et qui n’est plus une véritable discipline à part entière s’empare de la question de l’expertise en général. En quoi un psychiatre est-il capable d’expertiser un psychothérapeute ? Ce n’est pas parce que la psychanalyse est exclue de ce nouvel amendement d’amendement qu’il faut encadrer l’ensemble des psychothérapies par des expertises obsolètes. J’ai lu toutes sortes de rapports, mais franchement, personne à ce jour n’a étudié sérieusement l’histoire des psychothérapies en France. Il est évident que sur les 30 000 psychothérapeutes, peut-être un tiers sont infiltrés pas des sectes. Mais les autres ne méritent pas d’êtres jugés sectaires. Je réitère ma proposition d’une étude sur plusieurs mois de l’ensemble des problèmes, qui permettrait alors de voter, si besoin, une bonne loi et non un amendement permettant des querelles fratricides.

Je représente ici le SIUERPP, dirigé par Roland Gori, les forums du Champ lacanien, Fedepsy, et je suis mandatée par une société savante, la SIHPP, qui n’est pas concernée. Enfin, j’ai sous les yeux les textes de l’École Sigmund Freud. Tous ces groupes sont favorables au retrait de l’amendement, et si l’on compte les membres de l’ECF et ceux d’Espace psychanalytique qui a pris position pour le retrait, il me semble que cela représente un peu moins de la moitié du champ psychanalytique français. Ce n’est pas négligeable.

Par ailleurs, la course aux charlatans dans de telles conditions ne me paraît pas valable. À titre d’anecdote, je suis attaquée dans une lettre ouverte adressée au Monde par une association de psychiatres homéopathes. Qu’allez-vous faire, messieurs, de ces psychiatres ? Deviendront-ils experts ? Savez-vous combien ils sont ? Non. Tout cet encadrement ne viendra pas à bout de l’illusion thérapeutique et de ses dérives. Il faut repartir de zéro et repenser l’ensemble.

M. Mattei : Chère Élisabeth Roudinesco, vous êtes toujours aussi pétulante et vous avez parfaitement raison. Mais comprenez bien qu’il est hors de question que je nomme une mission d’études dont les membres seraient forcément contestés à la minute. A ne voudrait pas de B qui ne voudrait pas de C, etc. Cette question n’est pas à l’ordre du jour. Ici , je reçois des corporations les unes après les autres, aujourd’hui les psychanalystes, ensuite les psychologues et les psychothérapeutes.

Donc maintenant, je reviens à la question centrale. Malheureusement, je suis saisi en permanence par des plaintes d’usagers, je n’aime pas ce mot mais enfin, par des plaintes de plus en plus grandes de patients – ils ont des droits maintenant, vous le savez – qui se plaignent d’avoir été victimes de psychothérapeutes autoproclamés, charlatans, etc. Puisqu’il est acquis désormais que la psychanalyse ne figure pas dans l’amendement, il faut que vous ayiez des annuaires et il faut que vous trouviez le moyen de rédiger un annuaire commun qui vous protégerait contre les dérives de la psychothérapie.

Mme Roudinesco : J’ai chez moi la totalité des annuaires des groupes psychanalytiques. Ils sont consultables et je les ai utilisés – avec l’accord des sociétés – pour recenser leurs membres à des fins de recherches historiques. Il existe en ce domaine une transparence et si vous voulez consulter ces annuaires, cela est possible. Mais s’agit-il de cela ou d’autre chose ? S’agit-il d’un geste par lequel un annuaire ou des annuaires seraient donnés officiellement à l’État, à votre ministère, pour qu’il aide la psychanalyse à se contrôler ?

M.Mattei : J’ai bien dit cela. Il faut si vous voulez vous protéger et être protégés que vous arriviez à faire un annuaire commun. Il doit être possible de collecter vos annuaires, de les grouper en un annuaire commun qui sera confié au Ministère de façon à vérifier qu’aucun psychothérapeute non habilité ne s’est infiltré dans vos rangs.

Mme Mahjoub : Pas question ! Chaque école doit conserver son annuaire. Et les annuaires sont consultables. C’est tout.

M. Sédat : Monsieur le ministre, chaque société a son annuaire. La quasi-totalité des sociétés ont un annuaire.

M. Mattei : J’ai dit et j’insiste : il faut un annuaire commun. Comprenez bien que je cherche à protéger le champ de la psychanalyse en toute confiance dans le cadre de l’amendement. Cela vous permettrait d’encadrer la profession, de vous protéger des dérives et des charlatans. L’État pourra ainsi vous protéger.

Brouhaha, plusieurs prises de parole, résistance à l’idée de l’envoi des annuaires et surtout à la constitution d’un annuaire commun. Et puis, encouragé par Melman, Guyomard et Aisenstein, chacun promet d’envoyer ses annuaires et de tenter de faire un annuaire commun. Les plus résistants sont M. Gomez Mango (APF) et Bazalgette (4e groupe).
M. Landman : Je rends hommage à la SPP et au Groupe de contact qui a permis un dialogue entre toutes les sociétés. Pour ma part, je pense qu’il serait bon de créer un Conseil des psychanalystes français.

M. Mattei : À condition que ce Conseil garantisse la profession par la remise de vos annuaires.

M. Bazalgette : Je voudrais dire à Mme Roudinesco que je n’approuve en aucune façon la politique de Roland Gori, qui cherche à former des psychanalystes à l’université sans passer par les écoles. Par ailleurs, il est impossible de créer un Conseil qui aurait automatiquement une fonction d’ordre. Et que ferions-nous si une nouvelle association se créait librement et qu’elle ne figure pas dans l’annuaire ?

Mme Roudinesco : Je prends la défense du SIUERPP et de Roland Gori, lequel ne cherche nullement à former des psychanalystes à l’université. Tout cela est inexact. D’ailleurs, Monsieur le ministre, il vous a demandé par lettre de le recevoir. Il avait sa place ici aujourd’hui. Et j’insiste, Monsieur le ministre, pour qu’on élève le débat. La situation est grave et la psychanalyse ne se résume pas à une affaire d’annuaire ou de protection par l’État. Le problème est ailleurs. On ne négocie pas le retrait de la psychanalyse du champ d’application d’un amendement en échange d’une remise d’annuaires qui ferait passer la psychanalyse sous le contrôle d’un Ministère, même si l’intention est bienveillante.

M.Mattei : Il faut éviter à tout prix la constitution d’une Instance ordinale. Quant à la création d’une nouvelle association, ce sera à vous de vous mettre d’accord pour qu’elle entre ou non dans votre annuaire. Mais il faut un annuaire dûment agréé.

M. Gomez Mango : Je représente une très petite société, mais qui compte parmi ses membres de très grands noms de la psychanalyse française. Nous avons des positions axées sur l’autonomie de la formation. Et nous n’avons aucune position officielle sur la question de l’amendement. Je ne prends pas position, mais je suis heureux de voir Monsieur le ministre affirmer que la psychanalyse n’est pas concernée. Je me place dans une perspective temporelle et je suis donc d’accord avec la proposition (il s’agit du texte de M. Landman)

M. Mattei : Ce qui est acquis définitivement en tout cas, c’est que la psychanalyse est hors du champ de l’amendement.

Chacun se félicite, E.R. ne dit rien, L. Mahjoub reste muette.

M. Bazalgette : Enfin, tout de même, on y touche quand même, à la psychanalyse par le biais de cette législation. On y touche !

M. Melman : Je tiens à féliciter M. Mattei. L’État a été formidable avec la psychanalyse. Je m’en réjouis.

M. Landman : Je voudrais souligner le problème des psychanalystes qui travaillent en institution et qui ne sont ni psychiatres ni psychologues mais universitaires, philosophes ou littéraires. C’est une grande richesse qu’ils soient psychanalystes et il faudrait qu’ils aient une reconnaissance. Qu’en pensez-vous Monsieur le ministre ?

Mme Roudinesco : Il y a là un vrai problème que l’amendement ne résout en aucune façon, quelles que soient ses modifications.

M. Mattei : Je veux des annuaires car je dois garantir les droits des malades. Je propose donc que déjà on envoie les annuaires. Voulez-vous prendre la parole, Mme Mahjoub, puisque jusque-là vous n’avez rien dit ?

Mme Mahjoub : Monsieur le ministre, je vais lire une déclaration rédigée par le Bureau de l’ECF et J.A. Miller. (Cf. communiqué de l’ALP N° 13) demandant le retrait de l’amendement.

M. Mattei : Comprenez bien que nous sommes sollicités par des associations de patients. Je rappelle donc ici ce qui est acquis :

– 1) La psychanalyse n’est pas concernée par l’amendement. Nous laissons donc le choix aux écoles de se déclarer ou non par la remise des annuaires.

– 2) Je vais rencontrer les associations de psychothérapeutes. Et rien n’est définitif.

M. Sédat : Les psychothérapies ne sont pas fixées par l’amendement. Il faudrait faire quelque chose. (Malheureusement, mes notes sont ici en défaut. ER)

M. Mattei : Je vois bien que vous voulez un règlement. Monsieur Corvez reprendra contact avec vous et vous fera des propositions. Le texte de l’amendement vient au Sénat les 13 et 14 janvier. Merci d’être venus et d’avoir eu avec moi cette rencontre fructueuse.