À vos ordres !

L’excellent F-R Dupond Muzart nous fait parvenir cette information. Les psychologues se mettront-ils en ordre ? C’est l’apparition de la nouvelle profession dite par la loi (1« ) de psychothérapeute, dont on pourrait définir les futurs praticiens de psychothérapeutes NN, de laquelle nous autres psychothérapeutes à titre unique comme le dit justement le Psy’G, devant de ce fait nous démarquer en prenant un autre nom, par exemple celui de psychopraticiens relationnels (2« ) mais ça n’est qu’un exemple, c’est l’apparition donc de cette nouvelle catégorie professionnelle qui bénéficierait en définitve de l’établissement de l’Ordre que certaines organisations de psychologues appellent de longue date de leurs vœux, non sans une opposition interne conséquente.

Tout cela ne nous concerne qu’indirectement, surtout si nous prenons la précaution de préciser que tant notre dénomination d’origine Praticiens en psychothérapie que telle autre que nous déciderions d’adopter, nous place hors du champ d’exercice et d’identification tant professionnelle qu’idéologique, de celui des psychothérapeutes NN. Cela n’empêchant pas, nos professions étant voisines, certains collègues de cumuler, comme cela s’est toujours fait depuis la nuit des temps psys.

L’ensemble du champ psy relevant du Carré psy bien connu de nos lecteurs, cherche à se réorganiser, à l’occasion de la loi Accoyer pour l’instant votée mais non à ce jour munie de ses décrets d’applications. L’affaire est complexe pour l’ensemble des protagonistes, la messe n’est pas dite nous n’en sommes qu’au prêche.

Philippe Grauer


Dans le communiqué ci-dessous sur le site de la FFPP, communiqué du GIRéDéP — Groupe Inter organisationnel pour la Réglementation de la Déontologie des Psychologues, regroupant 25 syndicats ou associations dont la FFPP — , toutes les résolutions semblent avoir été prises à l’unanimité, puisque la seule résolution à propos de laquelle il est question de majorité est celle relative à l’opposition à un ordre des psychologues (« se prononcent à une large majorité »).
C’est d’ailleurs le seul point précis parmi les résolutions indiquées, toutes les autres consistant en vœux sans contenu qui soit directement applicable.

J’ai déjà exposé depuis longtemps que tant la demande d’un ordre des psychologues qu’encore plus le refus d’un ordre des psychologues avaient en réalité pour effet de contribuer à favoriser, provoquer l’instauration d’un ordre des psychothérapeutes (qui serait composé à 95% de psychothérapeutes disposant par ailleurs du titre de psychologue, donc un ordre « de » psychologues de santé, santé mentale, et non pas « des » psychologues).

Notamment voir article relatif à l’article 52 tel que modifié en 2009 :
http://groups.google.com/group/psych-ana-logie/files?hl=fr
= http://tinyurl.com/ktejkj

Et dans les conditions hostiles à l’activité de psychanalyse par les psychologues, dans lesquelles est appliqué le système EuroPsy en France par le Cofradec et son président (M. le ministre d’EuroPsy en France), dans le cadre de la FFPP, il convient de se poser la question de l’ordre (quel qu’il soit) en nouveaux termes, sachant qu’un ordre (quel qu’il soit) devrait, lui, respecter la diversité des pratiques, dont celle de psychanalyse, comme le fait l’ordre des médecins s’agissant des psychiatres (Chambre nationale de discipline). En effet, si l’on est convaincu comme moi de la réussite future du système EuroPsy, seul un ordre professionnel (quel qu’il soit) pourra en contrarier les abus de pouvoir notamment à l’encontre de la psychanalyse. Voir à ce sujet article-enquête sur le système EuroPsy :
http://www.lta.frdm.fr/spip.php?article179
= http://tinyurl.com/yf2a4yj

François-R. Dupond Muzart


Toujours de la même source, voici la position inverse :

Site FFPP, Communiqué Girédép Groupe inter organisationnel pour la réglementation de la déontologie des psychologues

http://www.psychologues-psychologie.net/index.php?option=com_content&view=article&id=266:pas-dordre-professionnel-pour-les-psychologues&catid=45&Itemid=195
= http://tinyurl.com/yhtmmyo

PAS D’ORDRE PROFESSIONNEL POUR LES PSYCHOLOGUES

Les organisations de psychologues du GIRéDéP — Groupe inter organisationnel pour la réglementation de la déontologie des psychologues, regroupant 25 syndicats ou associations), ont rencontré le samedi 24 octobre 2009 les confédérations syndicales (CFDT, CGC,CGT, FO) et des syndicats.

Ces organisations, confédérations, syndicats représentent plus de 18 000 psychologues.

Elles s’inquiètent des dérives dans l’usage de la psychologie,

Elles rappellent la nécessité de permettre aux psychologues d’exercer leur métier dans le respect du droit des personnes.

Elles se prononcent à une large majorité contre la création d’un ordre professionnel des psychologues.

Elles décident de poursuivre la réflexion commune pour déterminer les voies les plus adaptées à la défense de leur déontologie, à la garantie de leur exercice professionnel, à la qualification de leur profession.

Elles invitent toutes les organisations, syndicats ou associations non encore signataires à les rejoindre dans cette démarche.

Courriel de contact : giredep@gmail.com

Organisations signataires:

*ACOP-F; ADEN; AEPU; AFPEN; AFPL; AFPSA; AFPTO; AGE EN AGE; ANaPS; ANPEC; APFC; A.Psy.G; Co-Psy-SNES (FSU); CPCN Ile de France; CPCN Atlantique; CPCN Languedoc- Roussillon; CPT13; FFPP; Institut P. Janet; PROPSYCLI; Psyclihos; SFP; SFPS; SPPN; SNPsyEN (UNSA Education)

SNPES PJJ-FSU,
CFDT santé sociaux,
CGC,
FO,
SNUipp -FSU
UFMICT-CGT.


  • 1 Toujours non apmliquée faute de décret.
  • 2 Dénomination actuellement non officielle.

Élisabeth Roudinesco — Retour sur la question juive, entretien

À propos de Retour sur la question juive (cliquez sur l’hyperlien précédant cette parenthèse), voici un premier jeu de quelques questions pour approcher le sujet.

Philippe Grauer


PHG : parler à l’heure actuelle de la « question juive » en termes sartriens, en quoi penses-tu que ce soit particulièrement d’actualité ?

Oui, bien sûr, à cause notamment de la quête identitaire moderne qui conduit chacun, sur fond de désengagement politique et de déception face aux grands discours de l’universalité, à chercher dans un idéal communautaire une solution à l’existence. En outre, l’interminable conflit israélo-palestinien – cette guerre des Grecs contre les Troyens, où les deux camps ont forcément raison -, n’a fait qu’accentuer l’interrogation  sur cette question, notamment dans la diaspora.

Mais une autre contradiction existe : les Juifs, en tant que “premiers parents” des deux autres monothéismes (christianisme et islam) sont porteurs d’une universalité du sujet qui est en contradiction avec le repli communautaire, du fait que, justement, ils existent indépendamment de toute frontière et de tout territoire. Ils forment un peuple à part qui peut vivre partout sans avoir besoin d’un ancrage dans des racines, puisque leurs “racines” c’est le livre, la tradition du livre, la transmission du savoir, de l’intellect.

En outre, les Juifs ont inventé quelque chose d’inouï à partir de l’époque des Lumières : on reste juif au sens de l’identité (de la judéité) même si on a cessé de l’être au sens de la religion (judaïsme ou judaïcité). D’où la différence entre Juif (avec une majuscule), appartenance à un peuple et à une histoire, et juif (avec une minuscule), appartenance à une religion.

Cette scission n’existe nulle part ailleurs, même s’il est devenu fréquent pour les incroyants de dire “je suis de culture chrétienne” ou “musulmane” pour désigner une appartenance qui échappe à la religion. Mais les Juifs ont inscrit cette scission dans la langue.  

PHG : Freud a souvent évoqué le statut de la psychanalyse comme « affaire juive ». Que dirais-tu de la nature de la relation entre judaïsme et psychanalyse ?

La question de la judéité est centrale dans l’histoire de la psychanalyse au point qu’on ne peut pas écrire cette histoire sans être repassé par la “question”. L’invention de la psychanalyse est contemporaine de celle du sionisme et du socialisme, à Vienne à la fin du XIXéme siècle. Elle est inventée par des Juifs de Haskala (les Lumières juives), des Juifs déjudaïsés au sein de la dernière grande dynastie impériale (la monarchie des Habsbourg) d’Europe, en voie de dislocation et de folie. À Vienne, cohabitent toutes les minorités juives issues de l’empire et soucieuses de l’avènement des Lumières et d’une sortie du ghetto par la science, la raison et la littérature.

Si Theodor Herzl invente l’idée d’une possible patrie pour les Juifs, c’est bien parce que après l’Affaire Dreyfus, il pense que l’assimilation n’est plus possible et qu’il faut inventer un “nouveau Juif” qui n’aurait plus les caractéristiques de celui de la diaspora. Quant à Freud, il ne veut rien inventer de cette sorte mais sa judéité lui permet de penser l’idée que tout ghetto est à bannir. Sa “terre promise” n’est pas une nation ou un territoire mais l’inconscient, c’est-à-dire l’au-delà de la conscience que le sujet humain doit conquérir par la raison pour ne plus être aliéné, pour devenir un “autre”.

PHG : tu oublies l’Antiquité et Titus : pourquoi avoir pris le Moyen-Age comme point de départ de ton identification des différentes formes d’antijudaïsme ?

Parce que l’antijudaïsme de l’Antiquité n’est pas un véritable antijudaïsme. Je n’ai étudié que ce qui est interne à l’histoire du monothéisme et de son héritage antireligieux : l’antijudaïsme chrétien médiéval (persécuteur), l’antijudaïsme des Lumières (émancipateur), puis les théories de la race qui prennent leur essor au milieu du XIXéme siècle avec l’invention du couple infernal des Sémites et des Aryens et qui débouchent sur l’antisémitisme pour mener ensuite à Auschwitz. J’ai aussi analysé les discours délirants

PHG : la création de l’État d’Israël aurait créé une situation inédite pour les juifs ?

Avec la création de l’État d’Israël, il n’y a pas de sédentarisation des Juifs. Ce terme ne convient pas. Il y a une division entre les Juifs de territoire devenus citoyens d’un pays et de nationalité israélienne et les Juifs de la diaspora. D’où de nouveaux conflits.

PHG : après la Shoah rien n’est plus comme avant. L’antisémitisme aurait-t-il changé de visage ?

Bien entendu que l’antisémitisme a changé de visage en Occident depuis l’Extermination des Juifs par les nazis. Il n’a plus droit de cité dans les démocraties occidentales, son expression publique est interdite par des lois et aucun parti politique n’a le droit de revendiquer un programme antisémite. En conséquence, il ne s’exprime plus que de manière individuelle et refoulée dans des lapsus et de façon inconscience et déniée. J’examine ces nouveaux discours dans mon livre.

En revanche, dans le monde arabo-islamique, du fait du rejet de l’existence d’Israël (vécue comme la création d’un État colonial), il s’exprime librement et il prolifère. Mais les antisémites de ce monde là n’ont rien inventé de nouveau : ils parlent comme Hitler, comme les nazis, comme Drumont, comme toute la tradition antisémite européenne, avec les mêmes mots et en diffusant les mêmes textes et les mêmes slogans. Autrement dit, si l’antisémitisme a intégré l’ancien antijudaïsme chrétien,  au point que le mot antijudaïsme ne revêt plus aucune autre signification que celle de l’antisémitisme, cela veut dire que toute haine des Juifs est un antisémitisme. Mais ce n’est pas le cas de toute forme de haine des Israéliens.

En ce sens, il faut être prudent avec l’utilisation du mot “antisionisme”. Tantôt il recouvre  un rejet des Israéliens dans le cadre d’une lutte du peuple palestinien pour retrouver un territoire qui lui a été enlevé, et tantôt il est un simple vecteur de l’antisémitisme. N’oublions pas que dans ce conflit, comme le craignait Freud on voit maintenant s’opposer des Juifs racistes à des Arabes antisémites, ce qui est le pire du pire : et pour les Juifs et pour les Arabes et pour le monde entier.

Contre La nuit sécuritaire — Collectif des 39

Nous ne travaillons pas du même côté du Carré psy. Nous nous tenons solidaires de nos collègues psychiatres qui militent pour une psychiatrie relationnelle. Nos professions sont solidaires, qui démantèle l’une d’entre elles s’attaque à toutes les autres.

Nous œuvrons souvent en réseau. Nous ne délivrons pas de soin, les gens qui s’adressent à nous viennent auprès de nous prendre soin d’eux-mêmes — version non médicale du soin : le souci de soi. Notre pratique professionnelle, axée sur le principe relationnel, nous place au lieu même où la personne est conduite à s’interroger sur ses valeurs et le sens de sa vie, à les définir et redéfinir en fonction de son histoire et situation psychosociale, souverainement. Nous avons besoin d’œuvrer dans le cadre d’un paradigme libre, prenant en compte le processus de subjectivation, non dans le contexte d’une psychothérapie d’État d’inspiration comportementaliste et sécuritaire.

Notre pratique clinique a besoin du voisinage d’une psychiatrie non idéologisée.

Philippe Grauer


Gardiens de l’ordre social ?

La psychiatrie se verrait-elle expropriée de sa fonction soignante, pour – redevenir la gardienne de l’ordre social ? Nous, citoyens, professionnels du soin, du travail social, refusons de servir de caution à cette dérive idéologique de notre société.

Non

– au retour des gardiens de fous

– au grand renfermement

– à l’abandon, au tri, à la mise à l’écart.

Au programme

La question de l’industrialisation de la santé, l’évaluation, les protocoles, la déshumanisation, puis un temps sur les soins contraints et les dérives sécuritaires, l’usage systématisé des chambres d’isolement et enfin la réflexion sur les moyens de résistance, de coordination, pour défendre nos pratiques cliniques.


SAMEDI 28 NOVEMBRE 2009

À la maison de l’arbre et de la parole errante

9, rue François Debergues, à Montreuil, Métro Croix de Chavaux(métro ligne 9).
Inscriptions

Plus d’infos dans les prochains bulletins d’information.


Hospitalisations sans consentement : soins ambulatoires « sous contrainte »

En prévision de la Journée nationale du 28 novembre à Montreuil, nous voulons soulever plusieurs questions touchant directement aux conditions des pratiques en psychiatrie. Il y a certainement de nombreux aspects à rénover, à réformer, reste à penser dans quelles conditions et pour quelles pratiques de demain ?

Depuis plusieurs mois, les conditions de sortie se sont durcies dans de nombreux hôpitaux, du fait d’une pression de plus en plus vive de la part des préfets. Une réforme de la Loi de 1990 est à prévoir dans les prochains mois. Dans le contexte actuel, il est à craindre un durcissement de cette Loi concernant les hospitalisations sans consentement. Nous en reparlerons.

La notion de « soins ambulatoires sous contrainte » est parallèle à la question de l’hospitalisation sous contrainte. Elle pose des questions éminemment épineuses sur la pratique extra hospitalière et l’interaction avec l’intra hospitalier.

Dans une conception du soin et d’une pratique thérapeutique, la dimension relationnelle est primordiale. Que ce soit en pédopsychiatrie ou en psychiatrie adulte, il est naturel de s’interroger sur les conséquences d’un dispositif de contrainte en extra hospitalier. L’obligation de se rendre dans un lieu d’accueil et de soins en ville condamne toute possibilité de résistance, d’ambivalence chez les sujets en souffrance. Inévitablement vient à l’esprit la nature « des soins » « proposés ». Peut-on être obligé de participer à un repas thérapeutique ? à une réunion soignants-soignés ?

Nous connaissons le sens des mots « soin ambulatoire ». Les pratiques sont certainement diverses et variées. Nous connaissons tout autant la réalité de la contrainte, dont il est parfois nécessaire d’user, toujours dans un soucis de contenance. Mais l’association de ces termes perturbe toute la représentation du dispositif central dans la politique de secteur qu’est le soin ambulatoire.

Proposer ou contraindre

Aurait-on décidé de faire disparaître la résistance de transfert ? Celle qui nous conduit dans nos pratiques quotidiennes, à innover, à créer de nouveaux dispositifs soignants, parfois au cas par cas, pour « proposer » une rencontre et non « contraindre ».

Le réalisme et la lucidité face au contexte actuel nous oblige, nous, professionnels et familles, à réfléchir profondément aux décisions que nous prendrons pour demain.

Le soin ambulatoire sous contrainte risque de se révéler véritablement contraignant pour tous les acteurs du soin psychique, les professionnels du sanitaire et du médico social, comme les patients. Une fois que tous les moyens les plus modernes nous seront mis à disposition pour assurer notre mission de « bonne administration » de ces soins obligatoires, quel écart de liberté nous restera-t-il ? Est-ce cela la nouvelle norme du soin, de l’engagement soignant ?

Docilité obligatoire — biopolitique à l’horizon

La complience au soin devient obligatoire. Que fait-on de la singularité de chaque sujet ? Une source d’insécurité et d’approximation inadéquate à la bonne gestion ? Une « bonne évaluation » (de la qualité et des risques) implique la réduction maximale des incertitudes. Le facteur humain est effectivement l’un des critères les plus contraignant car imprévisible, sans parler du « transfert ».

La plus grande responsabilité est celle qui repose sur l’engagement de chacun en tant que soignant. Toute contrainte instituée induit un renversement de la responsabilité sur le patient. Il se retrouve par obligation au centre d’un dispositif. Un soin régi par la Loi ne nous dispenserait-il pas de tout engagement ? Le contrat de soin n’est-il pas avant tout un contrat moral à construire entre un sujet et une équipe ?

Certains perçoivent dans cette idée une utopie, une déraison. Au contraire, la pratique clinique donne la lucidité et le réalisme qui confèrent à nos connaissances une modestie. La psychiatrie de la contrainte, peut se perdre dans d’obscures convictions. L’utilisation d’un savoir médical comme d’une science exacte, pour légitimer, avec le recours à la Loi, un traitement sans l’accord du sujet, sort le sujet du soin pour le mettre au centre d’un système de contrôle social : le biopolitique.

Par Antoine Machto, du groupe des 39.


Montreuil le 7 février 2009, à la maison de l’arbre à Montreuil, le MEETING du groupe de 39 avait réuni 1789 participants.

La revue Sud / Nord vient d’en éditer tous les textes
http://www.editions-eres.com/resultat.php?Id=2369

Les Forums itinérants du collectif des 39 — Contre la nuit sécuritaire continuent.

Dans toutes les régions, des colloques, des journées d’études, des associations réservent une partie de leur temps pour un forum Contre la nuit sécuritaire.

– 29-31 octobre : à Arles au colloque initié par l’point de capiton qui commencera par un forum intitulé Pour une relation humaine dans les dispositifs de soin : une psychiatrie sans transfert est-elle viable ?à la salle polyvalente de Le Thor


2ème Forum : CONTRAINTES ET RESPONSABILITÉS

Mercredi 11 Novembre 2009 de 15 à 19:00

A la Maison de l’Arbre – La parole errante

9 rue François Debergue 93100 – Montreuil-sous-Bois,

Débat public avec

– Philippe Rappard, psychiatre honoraire des hôpitaux, Monique Thizon, psychiatre des hôpitaux

– Équipe infirmière du 14ème secteur (Bondy)

– Association Advocacy avec Martine Dutoit

– Équipe de psychiatrie infanto-juvénile de Saint Denis,

– Appel des 39, Didier Boillet et Pedro Serra, psychiatres de Seine Saint Denis
Anne Corlaix, éducatrice.


Continuez de SIGNER LA PÉTITION et diffuser cette lettre autour de vous.

Légion d’honneur pour la psychiatrie

Psychiatrie : la légion d’honneur pour le binôme « soignant-soigné »

Le jour même où il continuait d’exercer la pression pour faire passer son fils aux hautes fonctions qu’il a dû refuser en fin de compte, notre président prononçait un éloge sans faille de la méritocratie. Ainsi voici proclamée la reconnaissance d’une orientation en matière de psychiatrie que dément l’ensemble de la politique pratiquée. De quoi y a-t-il lieu de se réjouir ?

Philippe Grauer


27 Octobre 2009

Edition : Contes de la folie ordinaire

Le président de la République, Nicolas Sarkozy dans les salons de l’Elysée ce 21 octobre 2009 a nommé Chevaliers de la Légion d’Honneur Claude Finkelstein et Yvan Halimi. Il est remarquable que la présidente de la FNAPSY, Fédération nationale des associations de patients de la psychiatrie, et le président de la conférence des présidents de Commissions médicales d’établissements psychiatriques, reçoivent conjointement cette haute distinction.

Le jumelage inattendu est symboliquement essentiel en cela qu’il consacre l’égalité du binôme ‘soignant-soigné’, et nous nous étonnons que la presse n’en ait pas relevé à ce jour l’importance innovante.

La valeur symbolique de ces hautes distinctions données conjointement à la présidente des usagers de la santé mentale et au représentant de la psychiatrie nous semble d’autant plus forte, exemplaire et remarquable qu’elle s’inscrit dans une reconnaissance nouvelle donnée au statut d’usager de la santé mentale, et qu’elle fait suite au discours éminemment inquiétant du 2 décembre 2008 condamnant le malade psychique à l’enfermement.

Quand bien même la prudence nous conseillerait de nous méfier des revirements et des manœuvres politiques, il nous semble que le meilleur moyen de ne pas permettre à nos dirigeants de changer à nouveau d’avis est de nous réjouir, de faire connaître largement leur nouvelle position, et d’en apprécier l’intelligence et l’opportunité offerte.

Les mots du Président étaient sincères, humains, reconnaissant d’abord la qualité de ces deux personnes, leur parcours de vie et de profession, chacun courageux et déterminé. Tout aussitôt le propos est devenu fortement symbolique. Symbolique de l’accueil que l’État veut maintenant donner à la pathologie mentale et donc à tous les patients, symbolique de l’accueil que l’État veut donner à la psychiatrie, et donc à tous ses professionnels, ceci en les désignant tous deux comme acteurs étroitement associés l’un à l’autre.

Ainsi le Président de la République a commencé ce 21 octobre 2009 à revenir sur le sinistre 2 décembre 2008 qui avait désigné le malade mental comme possible criminel selon des critères pseudo-scientifiques. Il a redonné aujourd’hui de la densité humaine à son propos en montrant l’attention qu’il portait à la fois aux soignés et aux soignants de la psychiatrie.

Il était émouvant de voir devant le Président de la République, les photos en témoignent, la patiente et le psychiatre se tenant par la main, image forte, en vérité, du soigné et du soignant œuvrant à une même tâche, la tâche de restaurer l’humain dans toute situation ; le soigné et le soignant, comme aimait le dire Édouard Zarifian, l’un de nos rares universitaires à avoir affirmé clairement tout au long de sa vie que la psychiatrie était une ‘médecine de la subjectivité’ et qu’elle méritait une place distincte dans le champ médical.

N’est-il pas tout à fait remarquable que pour honorer patients et psychiatrie le Président n’a pas choisi une seule personne et en la désignant parmi ces grands représentants que sont :

— un grand universitaire (hélas bien peu enseignent la psychothérapie, pourtant base incontournable du soin psychique)

— un grand maitre des classifications des maladies mentales (toutes inexactes et partielles)

— un grand scientifique (la plupart négligent l’humain)

— un responsable d’un grand laboratoire pharmaceutique (réduisant l’humain à une molécule)

— un grand comportementaliste, un grand psychanalyste, un grand acteur du handicap psychique (ils n’ont chacun qu’une vue partielle de la vie et des souffrances psychiques)

Non le Président n’a choisi aucun de ces grands personnages, mais deux personnalités ‘élues par leurs pairs’, traduisant ainsi la dimension politique singulière de cette nomination choisie pour traiter de la psychiatrie.

Le Président a placé au devant de la scène publique ce 21 octobre 2009 d’une part (commençant par elle) une personne qui souffre, en soulignant que ce vécu de souffrance était une compétence, un équivalent de diplôme n’ayant besoin d’aucune formation supplémentaire pour être acteur politique, d’autre part à ses côtés, une personne très diplômée, sans être la plus diplômée, mais expérimentée dans l’effort pour diminuer cette souffrance et l’accompagner.

Ainsi un grand message vient d’être donné aux professionnels de la santé mentale (psychiatrie et social, médico-social). Le Président de la République n’a plus dit qu’il fallait mettre le malade au centre du système de santé (idée fausse, l’idée forte c’est qu’il soit ‘acteur’). De plus il ne met pas ‘un seul’ acteur en scène pour faire semblant de lui donner la suprématie. Il met en avant ensemble ‘deux’ personnes bien différentes mais associées à la même action, donc il met en exergue le ‘lien’ qui unit ces deux acteurs. C’est une prise de position très forte parce que assumée par le chef de l’État. Il désigne deux personnes et insiste sur le lien qui les unit. De ce fait ce qui est clairement reconnu c’est la force de la ‘parole’ entre ces deux personnes, la force de l’échange, la force de la rencontre, l’humain. C’est clairement la dimension psychothérapique qui est mise en avant, comme ayant déjà remporté une victoire, puisqu’elle est reconnue, et comme promesse de réussites à venir.

Deux ombres à ce tableau

– La presse était là, mais n’a rien rapporté à ce jour, elle était sur une estrade ; les flashes crépitaient autour des 12 médaillés à titre divers, face au Président de la République accompagné de la Ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, souriante, et Marie-Anne Montchamp, ancienne secrétaire d’État aux handicapés, ainsi que plus de 200 personnes invitées pour la cérémonie.
Mais cette presse n’en a quasiment rien dit à l’opinion, ou alors de façon légère et partielle.
Absence remarquée de la presse qui pourtant aime tant parler de la folie mais seulement s’il y a scandale, alors elle parle de danger ou de dérision, jamais de ce qu’il y a d’humain dans tout moment de folie, de ce qu’il y a de profond, de poignant, de vrai. Là elle est absente.

– L’UNAFAM n’a pas eu l’honneur de la même décoration. Pourtant cette Union nationale des amis et familles de malades psychiques et son Président Jean Canneva la méritent tout autant que leurs deux amis, nous le savons tous. Ils sont toujours de tous les combats, côte à côte, avec leur franc parler. Cette division ainsi établie par le chef de l’État nous incite à réfléchir. On peut se demander si les conseillers ne se sont servi de l’occasion d’une reconnaissance inusitée et donc forte des usagers, pour tenter de « casser » cette union qui leur fait si peur, parce qu’elle fait référence aux plus hautes valeurs humaines, cette union que familles et usagers ont construite eux-mêmes en France et qui dure depuis 10 ans contre vents et marées ; c’est elle par exemple qui a permis entre autre de faire reconnaître par le précédent Président, Jacques Chirac, qu’à côté des soins, les patients ayant de gros troubles psychiques avaient besoin d’être accompagnés dans leur vie quotidienne, d’où la reconnaissance par la loi 2005-102 des troubles psychiques graves comme causes à ajouter aux autres causes de handicap.

Rappelons-nous que cette mise à l’écart des familles est une tradition née dès le début de la psychiatrie et dont l’antipsychiatrie a pris le relais, la famille (et la société) serait à l’origine de tous les troubles psychiques. Il en reste encore des marques. Trop de familles ne sont pas reçues par les psychiatres, soit au début des soins, soit pendant les soins.

La famille, les groupes qui accompagnent les patients tout au long de leur vie ne doivent plus être laissés à l’écart, ce sont des acteurs que les soignants doivent intégrer, mais en innovant. Soyons honnêtes, si l’écoute de la folie était facile, la psychiatrie serait déjà très avancée, mais elle en est encore à ses débuts et a beaucoup à approfondir, en particulier le soin des groupes. La psychiatrie qui cherche à répondre à nos troubles psychiques est d’une grande complexité. N’oublions pas pour autant que la souffrance la plus grande et la plus énigmatique est portée par la personne qui a des troubles. Il est juste qu’elle ait la première place.

Folie quotidienne et souffrance psychique existentielle sont deux aspects de notre vie quotidienne, nos compagnes, elles n’ont pas besoin de traitement. Les pathologies psychiques tout en étant aussi habitées par la folie et les souffrances psychiques nécessitent, elles, toujours des réponses. Ce travail thérapeutique est très complexe, mais doit toujours être expliqué aux patients, aux familles, à l’opinion.

Claude Finkelstein et Jean Canneva aiment ensemble témoigner de cette complexité et de la nécessité d’une langue claire pour l’expliquer. En effet depuis leur élaboration du Livre Blanc de la Santé Mentale rendu public en 2001, ils ne cessent de répéter que le premier des six points de leur Plan de santé mentale c’est une ‘psychiatrie de qualité’ (là, ils parlent de qualité humaine et de compétences, et non de comptabilité d’actes). Le gouvernement et les professionnels de la psychiatrie n’ont pas encore pris au sérieux cette nécessité de construire un Plan de santé mentale qui soit d’abord profondément humain, avant de se vouloir pseudo- scientifique et administratif.

En contrepoint d’un tel événement les psychiatres et l’ensemble des corps professionnels de la psychiatrie, ne peuvent camper sur un refus de dialogue. Certes, le climat de la psychiatrie aujourd’hui donne le sentiment que l’ensemble des acteurs est sans lucidité, sans espoir, trop écrasé par la confusion qui règne sous l’effet de la multiplicité des pressions administratives venant massacrer tout effort d’élaboration sur la complexité de la psychopathologie et des réponses à imaginer. Il ne faudrait pas que l’opinion, ni le chef de l’État, minimisent la violence du vécu des soignants pris entre la pression inadaptée et incompréhensible de l’État, et la pression psychique que représente le face à face avec la folie et la pathologie mentale.

D’abord il est essentiel déjà que les professionnels reprennent pied eux-mêmes autour du choix qu’ils ont fait de s’engager dans ces professions qui se déploient autour de l’humain aux prises avec ces souffrances excessives que sont les troubles psychiques, et ces défis que ce choix représente.

Ces professionnels doivent clairement inviter l’État à diminuer sa pression absurde sur les acteurs de la santé mentale. Ils se sentiront alors soutenus par la mobilisation des usagers et des familles, ils seront en situation de « revisiter dans le champ de la psychiatrie l’ensemble des discours, des pratiques et de l’expérience » pour faire naître une psychiatrie moderne, conçue ‘à partir de la  »parole retrouvée » des patients et des familles, exprimant leurs souffrances psychiques distinctes et associées’.

Le geste du Président de la République ce 21 octobre 2009 a été de montrer que l’avancée en psychiatrie ne peut se faire qu’en tenant compte des différents besoins des personnes qui souffrent, et à la condition que soient associés, comme le sont Claude Finkelstein et Yvan Halimi, ‘soigné et soignant’, donc malade-usager famille et équipe soignante. Ce n’est qu’un geste, qu’une parole, certes …

À nous tous de savoir nous en saisir, d’en faire un événement formidable, plein de promesses.
Un travail de renouveau profond, que la psychiatrie souhaitait, alors pourra s’engager.
C’est une nouvelle voie qui s’ouvre, nous en avons tous tellement besoin.

Guy Baillon

psychiatre du 9-3 pendant presque 32 ans

co-auteur des Appels de Bondy

Auteur de

Les urgences de la folie. L’accueil en santé mentale, 1998, Gaétan Morin

Les usagers au secours de la folie. La parole retrouvée. 2009, Érès

Le vif du sujet

28.10.09 | Essaim – Revue de psychanalyse Essaim – Lettre d’information n°15

Afin de poursuivre le débat engagé avec la parution de son numéro 22, C’est à quel sujet ?, la revue de psychanalyse Essaim propose une

journée d’étude le 5 décembre prochain à Paris

dont vous trouverez ci-dessous l’argument et le programme.


À chacun de définir son sujet comme il l’entend c’est le moment de le dire. La multiréférentialité se doit de respecter les spécificités de multiples disciplines, et tout en ne considérant pas que l’une dût absolument l’emporter sur les autres, elle se doit de ne pas les confondre.

Ce rappel à l’ordre par un groupe de lacaniens exigeants en matière de concepts permettra de visiter et approfondir en toute rigueur un concept clé qui si l’on n’y veillait pas pourrait se dissoudre dans une notion approximative, la subjectivité, cliniquement affaiblie.

Ravalée disent les auteurs, dont on voit ce qu’ils pensent de la psychothérapie, cette pire des choses que Jacques-Alain Miller nous a fait la bonté de rapporter aux TCC, laissant hors du champ de la malédiction lacanienne la psychothérapie relationnelle.

Mise de côté l’agressivité polémique nous pouvons tirer de précieux enseignements de la pensée qui se condense autour de la revue Essaim. Quand tous ses groupes auront pris le temps de s’étudier réciproquement avec intérêt l’ensemble du domaine œuvrant à partir du processus de subjectivation, psychanalyse et psychothérapie relationnelle, y aura beaucoup gagné.

Philippe Grauer



92 bis, bd Montparnasse. Paris
9h30-12h30 14h30-18h
Entrée : 50 euros
30 euros pour les abonnés à la revue (possibilité de s’abonner sur place)

Le vif du sujet

En psychanalyse, tout comme dans les domaines de la philosophie et du droit, le sujet est actuellement à l’honneur. Mais, pour ce qui concerne notre champ, cet honneur est bien ambigu. A la mesure de l’importance renouvelée qui paraît lui être accordée, on perçoit comme une adultération de sa définition même, de sa raison d’être dans notre pratique.

De représenté par un signifiant pour un autre signifiant, selon la très rigoureuse, et à notre avis, incontournable définition qu’en établit Lacan, il en vient à se faire signe de « nouvelles subjectivités ». Ceci d’une façon qui reste peu problématisée et surtout induit en erreur en s’appuyant sur une clinique qui n’est plus celle du sujet dans sa définition psychanalytique, puisque, comme dans la séméiologie médicale ou psychiatrique, celui-ci se retrouve alors représenté par « un signe pour quelqu’un ».

Cela rend antinomique la notion de sujet et celle de subjectivité. Le sujet est coupure, aphanisis, il s’institue dans la destitution. Le sujet ne se subjective pas. Il est moment d’éclipse qui se manifeste dans la fente de l’une bévue (Unbewusste, inconscient). Il prend la place de ce que Freud appelait « l’hypothèse de l’inconscient ». Si subjectivation il y a, elle est du ressort d’un « je », soit d’une articulation grammaticale, dont le sujet reste en dessous (sub-jet).

Ainsi, sur la base de la confusion du sujet et de la subjectivité, « les nouveaux sujets » se mettent-ils à fleurir sous la plume de certains psychanalystes : nouveaux sujets de la nouvelle économie psychique, nouveaux sujets du sinthome, … Or, prendre la subjectivité pour le signe du sujet est le plus sûr moyen de ravaler la psychanalyse au rang de psychothérapie et la soumettre à réglementation.

Avec cette journée, la revue Essaim propose de raviver le débat que ces questions ont suscité.


Matin 9h30-12h30.

Présidents de séance : Simone Wiener et Dominique Simonney

Ouverture de la journée : Sophie Aouillé

Daniel Koren. Quoi de neuf ?

Y aurait-t-il un nouveau sujet, effet des sociétés dites postmodernes, présentant une nouvelle économie psychique, affecté par de nouvelles pathologies et induisant une nouvelle clinique ?

S’il y a une réelle nouveauté, sur quel registre se situerait-elle?

Pour aborder ces questions, je proposerai de porter dans un premier temps un regard rétrospectif sur certains moments de l’histoire de la psychanalyse. De Freud (cf. « La morale sexuelle « culturelle » et la nervosité moderne », 1908) et jusqu’à nous, en passant par les « culturalistes » et les « néo-freudiens ».

Cette mise en perspective nous permettra dans un deuxième temps, entre différences et répétitions, de faire la part entre structure et histoire.

Franck Chaumon. Le sujet et les discours

Dans la pensée de Lacan, et ceci tout au long de son enseignement, le concept de sujet est rigoureusement défini. L’usage du terme de « nouveau sujet » ou de « sujet contemporain » en fait fi, visant plutôt les effets de subjectivité liés à la prise du sujet dans le lien social.

Encore faut-il distinguer ce qui ressort du « discours capitaliste » et ce qui relève de la police et du politique, au sens où les définit Jacques Rancière.

Nicolas Guérin. L’idéologie du déclin et la psychanalyse

Le succès récent d’un courant de critique sociale se revendiquant de la psychanalyse lacanienne appelle et ressuscite un réexamen des rapports entre idéologie et psychanalyse. Il s’agit donc d’interroger les « raisons » de ce succès en retraçant notamment l’histoire de ce courant et la généalogie de ses notions principales afin d’en tirer ensuite les conséquences, tant sur le plan de l’épistémologie, de son degré de congruence à l’enseignement de Lacan et de la politique de la psychanalyse.

Après-midi 14h30-18h

Président de séance : Michel Plon

Sylvain Gross. Crise du sujet ou sujet de crise

Le sujet, divisé constitutivement par un signifiant qui le représente auprès d’un autre signifiant dans la chaîne, est toujours en crise. Comment l’idéologie d’une époque le marque-t-elle par les maîtres-mots qui la caractérisent ? Les crises que le sujet présente sont-elles coordonnées à celles du signifiant-maître qui ordonne la jouissance de l’objet ?

Jean-Pierre Lebrun. A propos « des conséquences graves pour la pensée analytique »

Le malentendu est de structure : il ne devrait donc pas trop nous étonner. Serait-il aussi à l’œuvre dans ce qui se présente comme une dénonciation des « conséquences graves pour la pensée analytique » ? C’est ce que nous essayerons de préciser.

Claude Léger. Les transparents

S’il est un trait qui distingue notre civilisation contemporaine, c’est bien l’idéologie de la prévention des risques : en découle une pratique généralisée de la surveillance et de l’évaluation. Celle-ci suppose la transparence des individus, dont le postulat est l’inter-subjectivité, laquelle transforme déjà, au moins pour certains, l’expérience analytique en une technique psycho-éducative.

Conclusion des débats : Erik Porge


92 bis, bd Montparnasse. Paris
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Entrée : 50 euros
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SOMMAIRE DU N ° 22 Éditorial

Franck Chaumon, Sujet de l’inconscient, subjectivité politique

Erik Porge, Un sujet sans subjectivité

Patrick Faugeras, Politique du sujet

Thierry Longé, Parcours de la Sehnsucht dans l’œuvre de Freud : au commencement

Christian Fierens, Le dire du pastout

Rodrigo Toscano, Lacan avec Sade : objet a et jouissances sadique et masochiste

Simone Wiener, De vains secrets

Lectures

Emmanuel Brassat, Alain de Libera, Archéologie du sujet

Christine Chaumon, Henri Rey-Flaud, L’enfant qui s’est arrêté au seuil du langage

Michel Plon, Fernand Cambon, De quoi est fait l’inconscient

Erik Porge, Philippe Porret, La Chine de la psychanalyse

Dominique Simonney, Nestor A. Braunstein, Depuis Freud, après Lacan

Philippe Porret, Fernand Deligny, L’arachnéen et autres textes

Daniel Koren, François Perrier, La Chaussée d’Antin

L’Appel des appels sur France-culture

Du côté de L’APPEL DES APPELS


En cliquant sur l’hyperlien ci-dessus vous trouverez tous les communiqués ainsi qu’un certain nombre d’interventions.


Roland Gori fait campagne. Sorti de l’université où il a combattu vaillamment pour ses valeurs, issues de la psychanalyse et du processus de subjectivation, celles de notre psychothérapie relationnelle que dans la mesure de ses moyens et d’une conjoncture difficile dans une situation dominée par les haines corporatistes terriblement emmêlées dans de complexes enjeux de pouvoir et équilibre de forces institutionnelles, il a toujours appuyées, ce respecté professeur émérite prend à présent son bâton de pèlerin pour cheminer dans l’univers du politique.

L’idée de fédérer les Appels qui de toutes parts s’élèvent au cœur de la société civile pour maintenir l’humanisme contre le managerisme et le règne des arpenteurs du cerveau qui croient tenir l’âme au filet à papillon de leurs protocoles et de leurs images du cerveau, cette idée tisse la trame de ce qui aura en définitive raison de réformes humanicides au sens où c’est la dimension humaine de tout qui se trouve par elles traquée, truquée.

L’honnête homme Roland Gori s’est attelé à une tâche que nous approuvons, car elle participe de cette fédération des bonnes volontés humanistes et de la protestation qui de partout s’élève, et réunissant tous ceux qui sont résolus à résister au cauchemar d’avoir en tout à faire du Chiffre, et particulièrement dans les domaines où l’homme mesure de toute chose ne saurait se mesurer qu’à lui-même, finira par bloquer la machine à verrouiller la dimension humaine de l’humanité, pour lui subsituer un monde débarrassé du DSM, de ses produits idéologiques dérivés et du cauchemar obscurantiste de la normalisation des conduites sous hégémonie cognitiviste.

Prenez connaissance de sa profession de foi et de son appel à l’union contre l’asservissement volontaire au nom d’un système de mesure démesurée que l’on cherche à vous convaincre de vous appliquer vous à vous-même. Réfléchissez, faites-vous une opinion, voyez à quoi vous entendez donner votre appui. La psychothérapie relationnelle comporte un certain degré de militance, d’engagement à tout le moins, nous voici revenus aux années Sartre – Camus, modifées Lévinas, pour promouvoir et soutenir les valeurs qui sont les siennes et qu’elle partage avec nombre de disciplines relevant des sciences humaines cliniques. Roland Gori a raison, ça n’est qu’unis que nous parviendrons à tenir tête à l’entreprise de décervellement en cours, à l’idéologie de prétendre faire succéder à l’homme nouveau des totalitarismes passés un inconsistant homo mecanicus et neuronicus, medicalus molierens, un homo sapiens nolens, chef de l’entreprise de sa vie s’épuisant à tenter d’en tenir les comptes, ignorant l’inconscient, le souci, le rapport à l’autre, l’interprétation ou la quête de sens.

Notre École se range du côté de l’Appel des appels, face à la tentative de démantèlement de notre profession, dont l’aboutissement n’est pas pour demain, si l’on considère la capacité de résistance à la nuisance évaluationniste de nos étudiants, de nos institutions solidaires, si l’on considère leur résolution à soutenir notre projet d’une psychothérapie reposant sur le principe de subjectivation, vigoureuse, sérieuse et indépendante.

Philippe Grauer


Entretien d’Antoine Mercier avec Roland Gori

Vous trouverez ci-dessous la transcription de l’entretien de France-Culture du mercredi 22 juillet 2009, d’Antoine Mercier avec Roland Gori, Professeur de psychopathologie à l’Université d’Aix-Marseille-I, à la diligence de la SIHPP, dont on trouve régulièrement le Bulletin sur notre site.

Antoine Mercier : D’autres regards sur la crise, toute cette semaine, dans le cadre de ces XXIVe Rencontres de Pétrarque sur le thème Après la crise quelle(s) révolution(s) ? Roland Gori, bonjour !

Roland Gori : Bonjour !

Une civilisation qui fait faillite

Antoine Mercier : Donc, vous êtes effectivement, psychanalyste, professeur de psychopathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille et j’allais dire, surtout, pour ce qui nous concerne, l’initiateur du fameux Appel des appels qui a rencontré un grand succès cette année à l’occasion de cette crise. Je voudrais juste citer la première phrase, pour remettre cet Appel des appels dans son contexte : «  Nous, professionnels du soin, du travail social, de l’éducation, de la justice, de l’information, de la culture, attirons l’attention des Pouvoirs publics et de l’opinion sur les conséquences sociales désastreuses des réformes hâtivement mises en place ces derniers temps.  » Voilà le début de cet appel qui a rencontré, je le disais, beaucoup d’échos, à un certain moment. Où en est-on aujourd’hui, j’allais dire… peut-être, quelques mois après le lancement de cet Appel, Roland Gori ?

Roland Gori : Alors, on en est au constat d’une urgence de communiquer, de dire et d’analyser, tout en prenant du temps. C’est un peu un paradoxe, mais finalement l’Appel des appels est né du cœur des métiers de l’humain, du Bien public, de l’espace public, qui ont considéré que, du cœur de leurs métiers, ils pouvaient révéler une dimension du politique. Je dis bien du politique et non pas de la politique, c’est-à-dire selon la manière dont on conçoit le soin, selon la manière dont on conçoit la justice, selon la manière dont on conçoit l’information, selon la manière dont on conçoit l’éducation etc., il est évident que c’est tout une conception de l’homme qui se révèle. Or, depuis plusieurs années nous assistions à l’émergence de nombreuses pétitions : Pas de zéro de conduite, La nuit sécuritaire, Sauvons l’hôpital, Sauvons la recherche, Sauvons l’Université. On n’arrête pas d’essayer de sauver, ce qui montre bien qu’effectivement, n’est-ce-pas, nous sommes dans une civilisation qui fait faillite au moment même de son triomphe, comme disait René Char et…

Antoine Mercier : Alors, ce qui est intéressant, là dedans, effectivement, c’est la transversalité. Ça a cristallisé à ce niveau-là. Donc, qu’est-ce qui est commun dans tout ça ? Soulignez bien ce qui nous…

Vivre au ras du comportement

Roland Gori : Alors, ce qui est commun, si vous voulez, que nous prenions la réforme de la justice, la réforme de l’hôpital, la réforme des Universités, la réforme, n’est-ce-pas, du soin, ce qui est commun, c’est finalement qu’on nous demande de nous normaliser en incorporant des valeurs qui donnent l’image d’un homme économique, rationnel, performant, qui doit réagir immédiatement, qui doit accepter d’être dans la contingence, dans une espèce d’idéalisation de l’immanence, qui doit essentiellement, pourrait-on dire, vivre au ras du comportement, au ras du comportement performant. Alors, si vous voulez, ce qui est frappant c’est ça, c’est-à-dire que quel que soit le secteur d’activité…

Antoine Mercier : Alors, prenons l’exemple, par exemple de votre domaine, la psychologie en général.

Roland Gori : Si on prend l’exemple de la psychologie, de la psychanalyse, de la médecine, pour aller très vite, quand par exemple, on ne parle plus de patient mais on parle de client, c’est pas seulement, si vous voulez, un changement de mot. C’est un changement du concept même de soigner et ce changement du concept même de soigner c’est un changement même, si vous voulez, de civilisation. Puisque finalement, la valeur d’une société se mesure à la manière dont elle traite les plus vulnérables de ses membres. Donc, à partir du moment où, pourrait-on dire, quelqu’un en souffrance est considéré comme un consommateur de soins, est considéré comme un client, c’est quand même tout le rapport civilisationnel à la vulnérabilité qui change.

Une politique des marques

Quand vous prenez par exemple, l’Université, — puisque je suis universitaire et que je connais bien les questions de recherche, n’est-ce pas —, quand finalement ça n’est plus la qualité d’un article ou la qualité d’un livre qui se trouve évaluée mais en quelque sorte la marque de la revue dans laquelle il est publié, on est bien dans une politique des marques, on est bien dans toute une conception si vous voulez, de l’humain, qui est quand même très éloignée des fondamentaux justement, de la démocratie, de la République et de l’héritage, il faut quand même le dire, du Comité national de la Résistance, c’est-à-dire que quand par exemple, on considère pour prendre l’exemple de la Sécurité sociale, n’est-ce pas, la Sécurité sociale est née de la Libération, est née de la Résistance, est née d’une conception de la solidarité nationale, quand on n’est plus sur le thème de la solidarité mais sur le thème d’une pensée du risque assurentiel individualisé, il y a bien quelque chose qui change, qui est pas seulement lié au soin ou à la prise en charge sociale.

Antoine Mercier : Alors on peut dire, malaise, Malaise dans la civilisation , on peut dire crise, c’est vraiment le cœur de notre sujet. Encore un petit détour : chaque société a les pathologies qu’elle mérite…

Roland Gori : Oui.

Antoine Mercier : Est-ce que vous pouvez dire un mot de cette phrase que vous avez dite il y a quelques temps ?

Roland Gori : Oui, alors, effectivement, si vous voulez, chaque société a pourrait-on dire, la psychiatrie qu’elle mérite, et chaque psychiatrie a la pathologie qu’elle mérite — je vais très vite —, ce qui n’est pas du tout rassurant pour la nôtre, de société.

Antoine Mercier : Alors, expliquez-nous…

Une politique systématique d’évaluation au sens de mesure technique

Roland Gori : Alors en deux mots, si vous voulez, il est évident par exemple qu’à l’heure actuelle, on a tendance à rechercher dans les vulnérabilités génétiques ou dans les dysfonctionnements neurocognitifs, les troubles du comportement des enfants. Par exemple, l’hyperactivité, le trouble de l’attention ou encore le trouble des conduites ou encore, si vous voulez, au niveau des adultes, l’addiction, la dépression, etc. Bon…

Antoine Mercier : Pourquoi ? Parce que ça rassure ça, d’avoir des faits objectifs qui permettent d’expliquer les situations ?

Roland Gori : Non… enfin… ça rassure… c’est pire que ça, si j’ose dire. C’est-à-dire que ça disculpe le social de la part qui est la sienne, dans la constitution des symptômes. Puisque, si vous voulez, si vous avez une vulnérabilité génétique qui pousse vers le suicide, si vous avez une vulnérabilité génétique qui pousse si vous voulez vers les troubles oppositionnels de provocation, à partir de ce moment-là, vous ne tenez plus compte du contexte et de l’histoire, aussi bien de l’histoire individuelle que de l’histoire collective. Donc, il faut bien voir que je ne crois pas à l’Immaculée conception des savoirs. Ils émergent de la niche écologique d’une culture et d’une civilisation, ce qui ne veut pas dire encore une fois qu’il n’y a pas de part génétique dans la détermination de nos comportements, qu’il n’y a pas de dysfonctionnements neurocognitifs, ce n’est pas ça. Ça veut dire simplement que nous préférons mettre en avant ces savoirs plutôt que d’autres, comme ceux par exemple de la psychanalyse ou de la phénoménologie, parce que cela est idéologiquement plus correct.

Antoine Mercier : Et on revient sur votre opposition, notamment, à cette politique systématique d’évaluation au sens de mesure technique.

Roland Gori : Oui, alors, il faut bien voir qu’effectivement le dispositif de servitude à l’heure actuelle, la normalisation des pratiques professionnelles à l’heure actuelle, elle se fait au nom d’une évaluation, au nom d’une évaluation généralisée, comme si avant, il n’y avait pas d’évaluation. Bien sûr qu’il y avait des examens, il y avait des jurys, il y avait de toute façon des commissions qui se réunissaient pour le recrutement des universitaires ou leur promotion.

Dictature des indicateurs quantitatifs et des chiffres

Antoine Mercier : Donc, on a changé le mode…

Roland Gori : On a changé le mode, c’est-à-dire que le mot de signification qui a été vidé de sa signification pour, finalement, en reprendre une autre…

Antoine Mercier : Le mot évaluation.

Roland Gori : Oui, c’est le mot et bien sûr la procédure c’est-à-dire que avant, par exemple, pour aller très vite, l’évaluation qu’est-ce que c’était ? C’était donner une valeur après en avoir parlé avec d’autres, d’un acte, d’un produit, d’un article, d’une recherche. L’évaluation, maintenant, c’est la mesure d’un écart à un standard, et un standard qui nous vient, il faut bien le dire quand même, du monde anglo-saxon, c’est-à-dire que quand on parle par exemple de communication dans des revues internationales, ça veut dire une publication dans des revues états-Uniennes. 98% des revues indexées, si vous voulez, dans les bases de données bien cotées, c’est-à-dire les bonnes marques, sont d’origine états-Uniennes. Donc, c’est une façon de nous amener à incorporer la pensée culturelle, sociale, civilisationnelle des États-Unis.

Antoine Mercier : Alors, on va reparler de tout ça dans notre conversation pour le bonus Internet mais, un tout petit mot encore, on a quelques secondes, sur ce que vous avez appelé la crise de la parole parce que ça, c’est aussi central dans la crise que nous connaissons : crise de confiance, crise dans la parole, dans la fonction de la parole. En quelques secondes si c’est possible.

Roland Gori : En quelques mots ça va être très difficile mais on va quand même essayer. Et si vous voulez, il est évident qu’à l’heure actuelle, on est quand même on va dire, dans un fétichisme des chiffres, un fétichisme des indicateurs, comme si la qualité de quelque chose était une propriété émergente du nombre ou du chiffre. On est dans une civilisation numérique. Bon, alors, il y a des aspects très positifs, il ne s’agit pas bien évidemment de revenir en arrière, on n’est pas nostalgiques ou ringards, ce n’est pas le problème.

Ça veut dire simplement, si vous voulez, que quand même, les fondements même par exemple, de notre démocratie s’établissent sur la distribution d’une parole où la… pourrait-on dire, l’autorité, provient de la capacité de convaincre c’est-à-dire de convaincre par des arguments à la fois logiques et rhétoriques et non pas de contraindre. Vous savez que pour les Grecs, n’est-ce-pas, pour la démocratie grecque, en quelque sorte, contraindre sans convaincre était une forme de barbarie. On peut se demander si aujourd’hui, avec en quelque sorte la dictature des indicateurs quantitatifs et des chiffres, qui se sont d’ailleurs révélés faux, c’est-à-dire qui, quand même relèvent de l’imposture…

Barbarie light

Antoine Mercier : C’est ça la faille…

Roland Gori : Voilà… si nous ne sommes pas dans une forme nouvelle, light, de barbarie.

Antoine Mercier : Voilà ! Merci beaucoup Roland Gori, on vous retrouvera donc ce soir dans la Cour Soulages du Rectorat Montpellier, vous serez en compagnie de Jean-François Copé, Alain Gérard Slama et Alain Krivine, qui n’ont que le prénom de commun… On va poursuivre donc notre conversation pour le site Internet et demain on recevra Olivier Mongin, qui est le directeur de la revue Esprit.

[…]

Antoine Mercier : D’autres regards sur la crise, on poursuit notre conversation avec Roland Gori, pour le site Internet de France Culture. Roland Gori, j’aimerais bien qu’on reprenne le problème, j’allais dire, par le haut. On a parlé tout à l’heure de L’Appel des appels, on pourra revenir sur ce que ça devient, la stratégie que ça occasionne […interruption suite à un problème technique de sonorisation…] pour voir où tout cela peut aller parce qu’il y a la critique, le temps de la critique et peut-être aussi le temps de la construction. Mais je voudrais reprendre la question par le haut de cette crise, qui nous occupe aujourd’hui, et vous aviez dit il y a quelques temps qu’il y avait un problème au niveau de la temporalité des choses et même vous avez parlé de « mépris de la temporalité« , comme symptôme ou comme manifestation de la crise d’aujourd’hui. Est-ce que vous pouvez développer ce point qui me paraît évidemment central ?

Roland Gori : Alors, je crois que nous sommes dans une civilisation qui a tendance à idéaliser l’immanence, c’est-à-dire l’instant. Je vais peut-être prendre volontairement l’exemple, me risquer sur l’espace de votre métier, le journalisme. Au niveau du journalisme – je ne parle pas de France culture, bien évidemment…

Antoine Mercier : Naturellement !

Roland Gori : Bien sûr ! Le journalisme est quand même à l’heure actuelle dans une culture du fait divers qui a tendance à produire d’ailleurs une politique à partir des faits divers, c’est-à-dire c’est un peu comme si nous ne nous donnions pas la perspective de l’histoire, de la tradition et de la temporalité. Alors, je crois que ce rapport au temps c’est aussi, nous le savons, un rapport ontologique, un rapport à l’être, c’est une façon aussi de désavouer que nous sommes à la fois des êtres mortels, que nous avons à assumer quelque chose de notre rapport à la mort, nous avons à assumer également notre rapport à l’histoire et que notre vie est pourrait-on dire, une histoire qui ne cesse de se construire et finalement d’assumer un héritage sans testament, pour plagier René Char.

Je crois que nous sommes davantage aujourd’hui, et ça fait le lien un peu avec la question de la marque, avec la question de la mode, avec la question, si vous voulez, des réactivités immédiates, nous sommes dans une culture d’un nouveau capitalisme qui insiste davantage sur la réactivité immédiate, sur l’instant, sur la consommation. Nous ne cessons d’être dans des existences qui se consomment elles-mêmes. Lacan disait d’ailleurs que le capitalisme se consume en se consommant et je crois qu’il y a là vraiment une parole très vraie.

Alors même que ces valeurs ont fait la preuve de leur échec

Antoine Mercier : Alors, on a évacué toutes ces grandes questions métaphysiques finalement. Pourquoi ? Comment on en est arrivé là, au niveau idéologique même ? Comment le système, que vous décrivez, a pris le pas sur l’ontologie ?

Roland Gori : C’est vraiment très difficile, en quelques minutes, d’essayer de tracer le parcours qui nous a amenés si vous voulez, à cette étape. Mais je crois qu’incontestablement nous sommes, si vous voulez, dans une étape d’une civilisation de l’homme économique et tout à l’heure vous parliez de l’Appel des appels… L’Appel des appels, c’est finalement un mouvement d’opposition social et culturel qui proteste, quand des professionnels se voient imposés des réformes qui visent à décomposer et à recomposer leur métier au nom de valeurs d’un homme économique, d’un homme calculateur, d’un homme performant, d’un homme mesuré sur ses prestations, sur ses performances, alors même que ces valeurs ont fait la preuve de leur échec et de leur toxicité sur le marché même qui les a générés, c’est-à-dire le marché financier.

Antoine Mercier : C’est pour ça que la crise a ouvert finalement cette perspective de protestation, parce que c’était un échec du système lui-même, là où il devait précisément apporter le progrès.

Crise éthique

Roland Gori : Alors, il est évident, si vous voulez, de mon point de vue en tout cas, que cette crise économique n’est pas seulement une crise économique, n’est pas seulement une crise financière, une crise économique, une crise sociale, c’est aussi une crise politique et c’est aussi une crise éthique, c’est-à-dire que finalement, les valeurs au nom desquelles on a demandé à des individus, à des populations, d’accepter de souffrir, se sont révélées, si vous voulez, fallacieuses. Elles se sont révélées finalement, toxiques.

Donc, je crois que… et alors, c’est d’ailleurs ce qui est absolument terrible, si vous reprenez les choses du point de vue justement de la gestion politique de la crise aujourd’hui, ce qui est absolument surprenant, c’est que nous entendons une parole politique qui ne montre pas ce qu’elle dit, c’est-à-dire qui, par exemple, va pouvoir se référer aux valeurs du Comité national de la Résistance et en même temps démanteler les services publics, ou en même temps transformer par exemple, la Sécurité sociale ou l’hôpital dont je parlais, si vous voulez, tout à l’heure.

Donc, je crois que c’est vraiment une crise idéologique, au sens que les prescriptions sociales qui étaient faites s’avèrent non légitimes, non fondées et je crois que les gens réagissent par rapport à cela et qu’on ne peut plus leur demander de souffrir en leur disant demain ça sera mieux et on n’a pas le choix puisqu’on risque d’avoir un avenir sans lendemain si j’ose dire et on s’aperçoit également que le système qui demande des sacrifices était totalement fallacieux.

Antoine Mercier : Alors, ce système qui demandait des sacrifices, et qui en même temps était vécu comme quelque chose qui s’imposait, comme une nature. Il y avait une naturalisation du système et c’est de ça dont on sort aussi avec la crise sans doute ?


Roland Gori
: Alors, il y a cette tendance et là, on revient à cette question du savoir en quelque sorte électif, choisi dans nos civilisations. Pourquoi est-ce qu’on s’intéresse davantage à la génétique ou à la neurobiologie etc. ? C’est sans doute pour, effectivement, nous faire croire que nos comportements sociaux sont naturels, c’est-à-dire… je ne dis pas qu’il n’y a pas une détermination biologique, génétique ou autre de nos comportements, je dis simplement que si on insiste uniquement sur le relief génétique ou sur le relief neurobiologique, on a tendance à minorer, à euphémiser les parts sociales, les parts culturelles, les parts subjectives des ces comportements. Donc, si vous voulez, effectivement, ce qui est absolument surprenant, c’est qu’on a tendance à l’heure actuelle, par exemple, avec la neuro-économie, avec le neuromarketing, à considérer que le cerveau fonctionne comme un marché économique. Et donc du même coup, le marché économique pourrait-on dire, pourrait être le prolongement, si vous voulez, de notre fonctionnement cérébral…

Antoine Mercier : C’est vrai pour Patrick Le Lay, ça simplement, c’est ça ?

Totalitarisme soft

Roland Gori : Alors, pour Patrick Le Lay, ben alors là, on revient à l’histoire de l’information. On pourrait considérer que, finalement, le boulot du journaliste c’est finalement de vendre du temps de cerveau disponible à Coca Cola, et vous vous rendez bien compte que c’est pas seulement, n’est-ce-pas, c’est pas seulement le problème du journalisme, c’est en quelque sorte, le problème du rapport à la pensée, dont le journaliste est en quelque sorte, un acteur principal dans une civilisation au sein de laquelle l’opinion est un objet du gouvernement, privilégié.

Antoine Mercier : Rapport à la pensée parce qu’on peut parler peut-être aussi de crise de la pensée, car ce système que vous décrivez, il ressemble quand même évidemment, sans faire de parallèle, à quelque chose qui ressemble à un totalitarisme soft, on va dire…


Roland Gori
: Alors, c’est une forme de totalitarisme soft, dès lors qu’on ne tient pas compte… c’est un totalitarisme d’ailleurs dès qu’on ne tient pas compte du reste, ou de quelque chose qui serait hétérogène. C’est juste une passerelle, mais par exemple, la manière dont on accueille dans une civilisation l’étrange ou l’étranger, est quand même révélateur si vous voulez, de quelque chose qui est le rapport justement, si vous voulez, à la différence, le rapport à l’autre. Nous sommes dans une civilisation qui désavoue l’autre, pas seulement d’ailleurs, l’autre étranger, mais l’autre tout court, puisque de toute façon, quand, par exemple on fait porter à des enfants de moins de 3 ans, la charge génétique de leur colère, de leurs troubles des conduites, il va de soi que l’on ne tient pas compte des effets que l’environnement peut avoir dans la création de ce trouble. Donc, voilà, mais je ne sais pas si j’ai répondu à votre question…

Si, peut-être rajouter […] Crise de la pensée que, en tout cas, une civilisation qui, depuis 30 ans essaie de nous initier socialement et culturellement, à une haine de la pensée au profit des faits immédiats comme si les faits pouvaient venir d’eux-mêmes sans une construction, c’est-à-dire, on a quasiment, ça c’est vraiment, on va dire, en germe, dans la modernité, mais alors, ça arrive massivement bien sûr depuis 30 ans, c’est un peu comme si on avait droit à des faits qui soient ventriloques, qui parleraient d’eux-mêmes et ça c’est très vrai par exemple dans le domaine de la psychiatrie ou dans le domaine de la psychologie. On a l’impression qu’on oublie que la manière dont on peut décrire par exemple, les souffrances psychiques et sociales, eh bien, sont, pourrait-on dire, le résultat d’une construction qui est une construction à la fois épistémologique et politique.

Antoine Mercier : Alors, j’aimerais bien qu’on revienne maintenant, à L’Appel des appels, puisque c’est évidemment ce qui est en cours. Ça a été lancé, c’était à quel moment ?

Roland Gori : Ça a été lancé en janvier.

Antoine Mercier : Janvier, c’est ça, donc, on est maintenant plus de 6 mois après avec un écho considérable qui s’est manifesté cette année et c’est là où on a vu que votre prévision, enfin, en tout cas, votre idée générale, était pertinente puisqu’elle a permis de rassembler tous ces professionnels que vous décriviez tout à l’heure : professionnels du soin, du travail social, éducation, justice, information, culture. Qu’est-ce qu’il y a de commun dans tous ces secteurs qui se sont retrouvés dans votre diagnostic ?

Roland Gori : C’est, notamment, les conséquences des réformes désastreuses, qui ont été mises en place, mais qui, encore une fois, ne sont que les symptômes d’une civilisation…

Antoine Mercier : Ce n’est pas Sarkozy qui est le problème, c’est ça ?

On normalise des professionnels afin qu’eux-mêmes normalisent des individus

Roland Gori : Non, non, non… C’est, on va dire… On peut dire que chaque société a le leader d’opinion qu’elle mérite, qu’on l’approuve ou qu’on ne l’approuve pas, c’est comme ça… c’est-à-dire, c’est bien parce qu’on s’étaient habitués… Voyez, pour moi, un gouvernement ou un Président de la République, il est autant acteur opérateur d’une civilisation qu’un des effets, un des symptômes. Donc, en quelque sorte, n’est-ce pas, si vous voulez, ça n’est pas le problème lié encore une fois à un Président ou à un gouvernement, ce n’est pas ça le problème. Je crois que l’Appel des appels, c’est le constat, encore une fois, qu’on normalise des professionnels afin qu’eux-mêmes normalisent des individus et des populations pour leur faire incorporer des valeurs comme les valeurs par exemple, de performance, comme des valeurs…

Antoine Mercier : Alors, qu’est-ce que vous avez… parce que là, allons dans le détail… Qu’est-ce que vous avez contre la notion de performance ? Après tout, ou même d’évaluation, qu’est-ce que ça… ça s’oppose à quoi ? Une autre vision que vous avez, vous, de l’humain ?

Roland Gori : Non… La notion de performance… Encore une fois, une notion de performance mesurée comme elle est mesurée, on s’aperçoit qu’elle peut être contreproductive. On peut dire que la crise financière, il y avait des agences de notation et ces agences de notation, eh ben finalement, elles ont cautionné, elles ont cautionné si vous voulez, le désastre qui se préparait. Donc, ça veut bien dire que le caractère commensurable des indicateurs ne donne pas pour autant leur validité. Je crois que c’est un point important, on le retrouve dans le domaine de la recherche, je l’ai déjà dit, dans le domaine de l’Université, on le retrouve dans le domaine du soin. Je vais prendre un exemple concret, qui est un exemple, si vous voulez d’un article des professeurs Dreyfus, Grimaldi et du docteur Marie-José Del Volgo, qui va paraître dans l’ouvrage de L’ Appel des appels , qu’on va faire paraître à la rentrée, chez Fayard, qui est coordonné par Barbara Cassin, Christian Laval et moi.

Cet exemple est le suivant : Si vous prenez, par exemple, la performance au sens d’une tarification de l’activité de quelque chose de très instrumental, vous avez un patient diabétique qui arrive avec une artérite et le risque d’un membre inférieur qui se gangrène, donc, ou bien vous tentez de « sauver » – entre guillemets – ce membre, ou bien vous l’amputez. Du point de vue, pourrait-on dire du soin, il va de soi que dans la vocation même du médecin, il vaut mieux tout faire pour sauver, n’est-ce pas, le membre, même si on y passe du temps et même si techniquement parlant c’est plus compliqué.

C’est plus rentable d’amputer.

Du point de vue si vous voulez, du pôle de production de l’hôpital, c’est plus rentable de l’amputer. C’est-à-dire que la notion de performance, c’est en quelque sorte, si vous voulez, le découpage de nos vies et de nos actes, en termes de séquences techniques qui sont, pourrait-on dire, avec une plus ou moins grande valeur financière. Et je crois que quand vous prenez le rapport Larcher ou le rapport Valenciennes sur le mode, sur la réforme du mode de gouvernance à l’hôpital, la notion du manager, de patron, la notion de production de soins, la notion d’une éthique entrepreneuriale – c’est dans les textes mêmes –, eh bien, vous voyez bien que là, nous avons en quelque sorte une conception de la performance qui se fait aux dépends de l’humain et la réaction des praticiens et des professionnels de l’Appel des appels, c’est de dire « nous ne voulons pas être instrumentalisés pour, finalement, voir nos métiers recomposés selon des finalités qui ne sont pas celles-là mêmes qui les ont fondés, comme le soin, l’éducation, la justice, etc . »

Antoine Mercier : Alors… Beaucoup de succès mais aujourd’hui, alors, parce qu’on essaie de se resituer… dans l’été, certes, c’est l’été donc les vacances, mais on a quand même le sentiment que ce qui avait démarré dans les premiers mois de l’année, qui avait été très fort au niveau de la réflexion ou de l’émulation, est un petit peu retombé, comme s’il y avait une reprise en main, en tout cas, bon, le G20 etc. « on fait quelque chose, rassurez-vous et ça va repartir ». Est-ce que vous n’êtes pas inquiet pour l’avenir de ce mouvement ?

Roland Gori : Alors. Non, je ne suis pas inquiet. Simplement, vous voyez combien nous sommes colonisés par une novlangue qui nous amène à penser en termes de résultats. La culture des résultats, nous l’avons même dans l’opposition sociale et politique, parce qu’en gros vous me dites : là ça retombe. Non, ça se poursuit dans la durée. Nous ne sommes pas dans une culture du résultat immédiat. Bon, alors bien sûr, au 104, en janvier on avait 1000 personnes. Bien sûr, à Montreuil en mars on avait 1000 personnes, à La friche de la belle de mai à Marseille on avait 1000 personnes…

Antoine Mercier : Et même à Montpellier…

Ça transforme nos métiers en dispositifs de servitude

Roland Gori : À Montpellier on avait 350 personnes etc. Mais on ne va pas tomber dans le fétichisme du chiffre, alors même que c’est justement, si vous voulez, ce fétichisme-là qu’on dénonce. Simplement, se créent des comités locaux. Un numéro de Cassandre sur l’Appel des appels a fait état d’un certain nombre déjà de débuts d’analyse. Je vous ai annoncé un ouvrage chez Fayard à la rentrée. Nous travaillons dans la durée. Des comités locaux se mettent en place, une association s’est créée et nous voulons nous donner le temps de la réflexion puisque nous considérons qu’au sein même de nos métiers c’est ce que l’on tend, essentiellement, n’est-ce pas, à mettre en cause, c’est-à-dire qu’on nous laisse le temps. On nous demande de justifier ce que l’on fait parce qu’il faut bien quand même le dire, nous sommes dans un système très sécuritaire, un système qui s’intéresse non seulement à la performance, mais à la visibilité de la performance et à sa traçabilité et ça c’est le problème essentiel, parce que ça transforme nos métiers en dispositifs de servitude et c’est ce à quoi l’Appel des appels veut faire objection.

Antoine Mercier : Alors là, vous faites objection, vous êtes dans une position critique. À un moment donné va se poser la question peut-être de tracer des pistes, des propositions, non ? Il n’en est pas question du tout ou est-ce que c’est encore de l’utilitaire ? [Rires]

Roland Gori : Alors c’est de l’utilitaire. [Rires] C’est de l’utilitaire, mais il va de soi que nous nous constituons aussi comme un observatoire citoyen de ce qui se passe et en particulier dans l’espace public, puisque je vous l’ai dit et je le répète, ce qui m’a frappé dans l’histoire de l’Appel des appels c’est d’abord que finalement les mots qui ont surgi ont su de nous ce qu’on ne savait pas d’eux si j’ose dire, puisque ça a eu un effet…

Antoine Mercier : Ça a dépassé un peu…

Roland Gori : Ça a dépassé totalement, bien évidemment, nos attentes et que, d’autre part, si vous voulez, on veut être dans un temps également, de laboratoire, d’analyse, d’idées, et nous avons eu des rencontres avec des représentants syndicaux, nous avons des invitations sur les médias, vous connaissez, puisque vous avez bien voulu m’inviter, bon, nous avons des dialogues avec les politiques lorsque nous avons été invités c’est-à-dire que nous pensons que nous n’avons pas à nous substituer ni aux formations politiques, ni aux formations syndicales, que nous pouvons finalement leur faire part de l’analyse du vécu de professionnels, qui ne sont pas directement branchés sur la production et qui participent à la construction d’un espace public. Et ce qui nous a frappés, c’est ça : c’est essentiellement le besoin de témoignage, le besoin de partage, le besoin d’analyse et puis le besoin de fraternité.

Souvenez-vous quand même de La Boétie, n’est-ce pas, son Discours sur la servitude volontaire . Qu’est-ce qui peut faire objection à la servitude volontaire ? C’est justement l’amitié, ce qui est l’autre nom de l’amour. C’est la fraternité. Il y a véritablement, si vous voulez, un besoin dans notre pays, – et ça, je pense que les hommes politiques quel que soit leur bord, pourraient s’en réjouir –, il y a un besoin de se réapproprier collectivement l’espace public qui avait été pourrait-on dire occupé par une pure gestion administrative, technique et comptable jusqu’à ces derniers mois.

Antoine Mercier : Merci beaucoup – on reste là-dessus – Roland Gori, d’avoir accepté notre invitation. Donc, je rappelle qu’est paru en poche votre livre qui s’appelait La santé totalitaire, Roland Gori, Marie-José Del Volgo.

Essai sur la médicalisation de l’existence, donc c’est chez Gallimard Champs Essais… Flammarion, pardon, Champs Essais. Merci beaucoup, encore une fois d’avoir accepté notre invitation.

Roland Gori : Merci.


Émission diffusée mercredi 22 juillet 2009. Transcription de l’entretien par Maryse Legrand, psychologue clinicienne.

Socrate se marre

 » Faire exploser toutes ses croyances « 
Jésuite devenu psychanalyste puis hypnotiste, adepte de  » l’expérience du non-savoir  » et explorateur de l' » animalité humaine « , cet intellectuel inclassable publie un essai iconoclaste consacré à Socrate


De rupture en rupture François Roustang nous aura conduit de la psychanalyse à l’hypnose puis à la philosophie clinique, balayant de son intelligence acérée le champ de nos découvertes depuis plus d’un quart de siècle. Comme le chantait si bien Henri Salvador, pour empêcher le ciel de tomber, faut rigoler. Cet éternel artisan d’une reconfiguration générale de l’existence , après avoir décrété la fin de la plainte en vient au rire libérateur. Nous savions tout cela dans nos temps très anciens et l’avons diffusé largement, voici que nous parvient par ce psy original une réflexion sur Socrates clinicien nous libérant à coup d’éclats de rire toujours rafraichissants.

Après {{Un café pour Socrates (1« ) le retour de ce dernier sur la scène en philosophe clinicien nous rappelle que nous avions touché du doigt à l’époque que Rogers s’apparentait déjà au travail du génial accoucheur. Longue filiation, résurgence significative, Notre psychanalyste refroqué en psychothérapeute philosophe nous redécouvre la valeur du moment du rire, après Freud et Harvey Jackins, ce moment où l’intelligence reprenant ses droits l’espace d’un instant nous laisse entrevoir cathartiquement que nous avions le choix du point de vue entre tragédie et comédie. C’est vrai que ce moment de l’allègement psychique est divin et va bien à l’irrévérence provocatrice du maître de Platon.

Il demeure qu’on le savait depuis un moment, et qu’une théorie de la libération émotionnelle bien construite existait déjà. Allez ne boudons pas notre plaisir de voir notre ex jésuite ex psychanalyste trouver la ressource de revêtir encore une forme nouvelle empruntée cette fois à la psychothérapie émotionnelle corrélée à la mise en joie philosophique. Quant au lâcher prise cela fait tellement de temps que le conseil nous en est administré qu’on peut le ranger parmi les lieux communs, utile certes mais pas vraiment une découverte. Ne pas oublier au passage de l’appareiller à son contraire : se contenir, tout aussi utile sur le terrain clinique selon les caractères et circonstances.

Philippe Grauer}}


François Roustang est d’ores et déjà convaincu que les  » hellénistes distingués  » ne liront pas son dernier livre, Le Secret de Socrate pour changer la vie, une vision décapante du premier philosophe en artiste, en gagman hilare et en chaman. Ce texte, en effet, les érudits le rejetteront sans doute, exaspérés par la trop grande inventivité de ce franc-tireur inclassable.

Car pour ce qui est de désarçonner, Roustang n’a rien à envier à son illustre modèle. Lui qui n’aime guère se confier préfère, lorsqu’on l’interroge sur sa personnalité, éclairer un petit tableau accroché au mur de son salon. Il raconte qu’il avait prié un jour son ami le peintre Clément Rosenthal d’effectuer son portrait, et que ce dernier, après s’en être d’abord déclaré incapable, lui avait remis cette oeuvre, dix ans plus tard, en lui annonçant :  » Voici ton portrait.  » Le tableau représente un horizon marin baigné d’un crépuscule orange.  » Je me demande bien ce qu’il a voulu dire par là « , commente Roustang dans un sourire.

De fait, par les sinuosités de son parcours, Roustang est bien atypique dans notre paysage intellectuel. Philosophe de formation, il rejoint la Compagnie de Jésus en 1942, à l’âge de 19 ans. Il s’en détache progressivement pour rejoindre Jacques Lacan au sein de l’Ecole freudienne, en 1965. Sa rupture avec le monde religieux est consommée en 1966, lorsqu’il rédige un article hostile à Vatican II, intitulé  » Le Troisième Homme « , qui lui vaut les foudres de sa hiérarchie et dont le pape Paul VI en personne se déclare  » affecté « . Mais Roustang savait ce qu’il faisait.  » Avant de le publier, confie-t-il, j’ai réuni mes collaborateurs et je leur ai demandé : « Est-ce que vous êtes prêts à faire vos valises ? » Sur le moment, ils ne m’ont pas pris au sérieux… « 

Car Roustang a la bougeotte. C’est un esprit perpétuellement en mouvement, qui se sent plus à l’aise dans le scepticisme que dans les certitudes, et qui déteste les systèmes clos autant que les hiérarchies rigides. Lui demande-t-on pourquoi il considère que la psychanalyse qu’il fit auprès de Serge Leclaire, à la fin des années 1960, fut une réussite ? Il répond vivement :  » Parce qu’elle m’a permis de faire exploser toutes mes croyances !  » Voilà pourquoi l’atmosphère qui régnait dans la secte lacanienne, faite de culte de la théorie pure et de dévotion au maître supposé (tout) savoir, finit par lui paraître étouffante. En témoigne Un destin si funeste (1976), ouvrage dans lequel il faisait la critique de l’institution psychanalytique, et que les éditions Payot viennent de rééditer en poche avec plusieurs autres de ses livres. Il se tourna alors vers l’hypnose, à laquelle il fut initié par d’anciens élèves du célèbre hypnotiste américain Milton Erikson, et dont il est devenu l’un des principaux théoriciens français.

 » Maîtres ignorants « 

A nouveau, il s’était réinventé, sans même s’en rendre compte.  » Plusieurs années après, raconte-t-il, je me suis dit : « au fond, cela fait un moment que tu n’es plus psychanalyste ». « 

Dans sa formation intellectuelle, Roustang a privilégié les  » maîtres ignorants « , qui proposent à leurs disciples de faire  » l’expérience du non-savoir  » – tels Socrate ou Lao Tseu. On est donc surpris de l’entendre mentionner Hegel parmi les auteurs qui l’ont influencé. C’est qu’il ne s’agit pas du Hegel bâtisseur de système, mais du penseur dont toute la philosophie est  » un mélange constant d’inventivité et de rigueur, et surtout de respect pour toute chose existante « . Sans le texte de Hegel consacré au  » magnétisme animal « , confesse-t-il,  » je n’aurais sans doute rien pu élaborer sur l’hypnose « . Cet écrit, que Roustang a traduit et édité, l’a mis sur la piste d’une autre compréhension des choses humaines, en deçà de l’entendement et du langage, au niveau des sentiments muets, des gestes et des attitudes, de tout ce qu’il nomme  » l’animalité humaine « .

C’est cette part non-intellectuelle de notre vie, cette attention du corps aux ambiances, aux voix, aux mouvements infimes de l’environnement, que l’hypnose a pour but de faire resurgir, c’est par elle aussi que le thérapeute espère nous guérir de nos malheurs. Comment ? En nous replongeant, dit-il, dans cette perception première, immédiate et vitale, où notre individualité se dissout, où nous nous débarrassons de notre maladive propension à nous fixer des buts, à craindre et à (dés)espérer, et où nous nous contentons d’être. A force de vouloir comprendre et identifier les causes enfouies de nos névroses, la psychanalyse freudienne contribue à nous y enfoncer.

La thérapie que prône Roustang souhaiterait plutôt nous inciter à rire.  » Très souvent, raconte-t-il, une séance commence par le récit d’un malheur et se termine par un éclat de rire.  » Cette hilarité se décharge spontanément lorsque,  » au lieu de s’installer dans la souffrance, et même de s’y identifier comme à ce qu’il y a de plus proprement sien « , le patient parvient soudain à s’en distancier et à la voir  » comme quelque chose, certes d’insoluble, mais aussi de comique et au fond de ridicule « . Rien ne change, mais cela change tout :  » On reste le même, avec ses défauts et ses misères, mais l’atmosphère change. On passe du noir et blanc à la couleur, ou on rend le noir et blanc lumineux, comme chez Soulages. « 

En somme, François Roustang nous invite à  » lâcher prise « . A expérimenter cette perte de contrôle totale qui s’apparente à la folie.  » Une folie réversible qui n’est autre que la transe hypnotique « , mais qui constitue également la condition préalable à une reconfiguration générale de l’existence dans le sens d’une plus grande liberté et d’une inventivité retrouvée.  » Une thérapie réussie est une thérapie dans laquelle le patient devient l’artiste de sa propre existence « , et apprend à remplacer le narcissisme du  » je  » par le  » jeu  » avec soi et le monde.  » Et c’est pour cela, conclut-il avec tout le sérieux du monde, que Socrate rigole. « 

Stéphane Legrand
© Le Monde

  • 1 Marc Sautet, Robert Laffont, 1995.

Merci Monsieur Accoyer

Par Yves Lefebvre

Ce texte provient du site du SNPPsy, avec son aimable autorisation.

Notre éminent Yves Lefebvre, l’éditeur de Profession psychothérapeute, Buchet-Chastel, 1995, tient pour acquise l’interdiction qui nous serait faite à l’issue d’une adoption d’un décret dont le texte n’est toujours pas sorti des placards ministériels, de porter notre titre. N’allons pas plus vite que la musique, pour l’instant rien de tout ceci n’est acquis et d’autres batailles juridico-politiques pourraient avoir lieu.

Cela dit, Yves Lefebvre excelle à renverser le contre en pour, et lit dans l’apparente adversité que nous administre une injuste loi officialisant la méconnaissance précisément dans le domaine où c’est d’elle et de la souffrance qu’elle engendre que les gens qui viennent à nous cherchent à se défaire, lit dans cette adversité même l’annonce et proclamation de notre reconnaissance.

Cette histoire n’en a pas fini de vivre des prolongements, tant il est vrai qu’interdire de leur titre des praticiens présentant un système de garanties et un ancrage éthique et institutionnel incontestable, validé sur le terrain par le recours constant de nos concitoyens éclairés, n’est pas une mince affaire. À moins précisément qu’en fait on ne constate à l’usage qu’elle tient davantage à la sémantique qu’à la réalité.

Qui sait, on pourrait voir continuer leur petit bonhomme de chemin sous un nom bien à eux à nos collègues inscrits dans des systèmes de caution solidaire respectés et respectables, relevant d’un secteur libéral étayé à de bonnes écoles privées et à une reconnaissance par des organismes historiques comme notamment le Snppsy et l’AFFOP.

Alors suivez le guide dans le détail d’argumentations qui font apparaître la spécificité épistémique et morale, la dignité, de notre identité disciplinaire et professionnelle.

Philippe Grauer


Une meilleure reconnaissance

Eh oui, Monsieur Accoyer, nous vous devons paradoxalement une meilleure reconnaissance de notre profession, celle-là issue de nous-mêmes et d’un processus vivant d’une nature si radicalement différente de vos critères administratifs et scientistes, que je comprends qu’elle vous échappe.

L’essentiel est d’en parler

Tout d’abord, vous nous avez fait une publicité inestimable, alors que nous sommes bien mal outillés et pas très bien formés à la communication chère au monde des marchands, des journalistes et des politiciens. « Parlez-en en bien, parlez-en en mal, l’essentiel est d’en parler » dit-on parfois dans ces milieux.

La quatrième profession du Carré psy

En dérobant le titre des « ci-devant psychothérapeutes » pour le donner à ceux qui ne le demandaient pas parce que déjà pourvus de labels prestigieux et suffisants pour exercer la psychothérapie à leur façon (psychiatres, psychologues et psychanalystes), vous avez mis au grand jour l’existence d’une catégorie de psy que d’autres préféraient cacher pour des raisons de concurrence corporatiste. Vous avez tellement insisté et persévéré qu’aujourd’hui plus personne n’ignore la quatrième profession du fameux carré psy, avec sa spécificité, ses cinq critères exigeants et ses quelques usurpateurs ayant échappé aux associations sérieuses autoréglementant les ex-psychothérapeutes.

Système pervers

Le nom que nous nous donnions depuis plus de trente ans sera par vos soins désormais réservé à des psychopathologues universitaires concurrents des psychologues cliniciens qui n’en avaient vraiment pas besoin, tandis qu’il est proposé aux trois professions psy reconnues par la loi de compléter leur titre en s’inscrivant dans les listes préfectorales pour s’approprier celui de psychothérapeute. Si leur titre précédent doit être ainsi complété du nôtre vidé du sens qu’il avait pris par nos soins, cela sous-entend que le leur est devenu insuffisant pour exercer la psychothérapie. N’importe quel psy des quatre professions reconnaîtra immédiatement dans cette complication le système pervers décrit par la psychopathologie, où tout le monde est perdant.

Comme un médecin réduit une fracture

Vous nous avez donc mis devant l’impossibilité d’accepter ce bourbier et obligés de préciser qui nous étions : des psychopraticiens relationnels c’est-à-dire utilisant la relation comme outil principal pour exercer la psychothérapie du sujet, traitant les symptômes comme un langage à entendre pour permettre au je qui entend d’advenir. C’est la psychothérapie qu’on pourrait appeler philosophique ou subjective pour la distinguer de l’autre aussi utile mais ne s’adressant pas tout à fait au même public, la psychothérapie médicale ou objective qui vise à traiter des symptômes en tant qu’objets à réduire scientifiquement, comme un médecin réduit une fracture.

L’occasion de se construire soi-même

Vous avez en fait involontairement renforcé notre identité en voulant éradiquer notre honorable métier qui offre à d’innombrables personnes l’occasion de se construire elles-mêmes, devenant libres sujets de leur propre vie dans un processus créatif d’individuation qu’elles étaient dans la peine d’entreprendre seules, parce que prises dans d’innombrables “bleus de l’âme” comme vous le disiez vous-même si joliment. Vous avez cru devoir diaboliser une belle profession au prétexte qu’il s’y glisse parfois des usurpateurs n’ayant pas satisfait aux critères qui la fondent.

Essences différentes

Vous avez voulu imposer l’impérialisme du diplôme universitaire essentiellement fondé sur un enseignement de psychopathologie médicale, comme seule preuve de compétence pratique dans l’art de la psychothérapie, faisant accroire l’idée que cela préserverait aussi des charlatans, c’est-à-dire de personnalités psychotiques, perverses, sectaires ou immatures, ce qui n’a rien à voir avec l’obtention d’un diplôme et dont les psys sont loin d’avoir l’exclusivité. Vous n’avez en réalité rien réglé du charlatanisme mais vous nous avez contraints à approfondir notre identité, à la fortifier et à la renouveler par un processus vivant qui ne peut trouver de place dans les catégories administratives parce qu’il est d’un autre ordre, comme l’art et la science également honorables mais d’essence différente.

Dialogue entre professions voisines

Accessoirement, vous nous avez aussi obligés à coopérer entre associations qui s’ignoraient ou se concurrençaient, à dialoguer avec les professions voisines de la nôtre où nous avons rencontré autant d’amis que d’adversaires, à prendre notre juste place dans le vaste champ de la psychothérapie.

De tout cela, comment ne pas vous remercier ?

Une nécessité sociale

Au risque de paraître subversifs, nous refusons désormais grâce à vous la reconnaissance administrative que nous avions naïvement espérée et que nous découvrons fondée sur des critères étrangers à ce que nous sommes, seulement apte à nous faire perdre notre âme. Nous refusons par conséquent d’accéder au titre que votre loi veut nous dérober pour le dénaturer. Et si vous parvenez un temps à persécuter des personnes, pour lesquelles nous nous battrons sans faiblir ni rien céder, vous ne pourrez jamais éradiquer la réalité vivante que nous représentons. La psychothérapie du sujet que nous exerçons n’est en effet rien d’autre que le produit de la société contemporaine, ou de son inconscient collectif comme dirait Carl Gustav Jung. C’est une nécessité sociale qui a fait émerger notre profession, comme un corps malade produit des anticorps.

Supprimer le désir par décret

Notre pratique n’est aussi qu’un des aspects de la version actuelle d’une démarche très antique, inhérente à l’être humain. Rien n’a jamais pu éradiquer le désir d’un sujet de se réaliser comme tel et d’en chercher les moyens subjectifs, car cette recherche est inscrite au cœur de la psyché humaine depuis toujours. On ne peut supprimer par décret ni la philosophie, ni la spiritualité, ni le désir, même si beaucoup s’y sont essayé dans l’histoire, pas plus qu’on ne peut supprimer la psychothérapie relationnelle d’aujourd’hui qui y plonge ses racines.

Nos cinq critères

Mais qu’est donc alors ce besoin de reconnaissance recherchée par les psys eux-mêmes, qui a finalement produit une telle perversité ? « L’analyste s’autorise de lui-même » disait justement Lacan, certes pas de son ego malade qui voudrait être ce qu’il n’est pas mais de son être profond, de sa nature personnelle, de son labeur et de sa propre autorité créatrice ; surtout pas d’un décret. « Et de quelques autres » ajouta-t-il un peu plus tard, ce qui justifie nos cinq critères qui se sont révélés à l’usage bien plus efficaces qu’un diplôme, le dernier critère étant un processus d’agrément par les pairs.

Reconnaissance par les pairs ou administrative ?

Dans le travail d’individuation cher à Jung, le besoin de reconnaissance diminue à mesure que l’on se reconnaît soi-même, même si ce besoin reste longtemps nécessaire : l’enfant ne se constitue-t-il pas comme sujet sous le regard et la reconnaissance de ses parents ? N’a-t-on pas besoin plus tard d’une reconnaissance sociale comme on a eu besoin d’une reconnaissance personnelle pour se sentir exister psychiquement dans un monde relationnel ? Mieux vaut alors adresser ce besoin légitime aux bons endroits, par exemple élaborer des processus de reconnaissance par les pairs. Ça n’est pas la même chose que risquer de perdre son âme pour une reconnaissance administrative qui pourrait nous détourner de notre véritable identité en nous plaçant dans un cadre imposé depuis un autre lieu que le nôtre et dans une autre langue, comme on peut le voir actuellement en Grande Bretagne.

Psychopraticiens relationnels

Vous nous avez permis de dépasser le besoin d’une reconnaissance administrative extérieure à nous-mêmes, besoin dont les racines plongent dans une lointaine enfance à laquelle renoncer fait grandir. Nous sommes donc des psychopraticiens relationnels qui allons nous entendre entre associations de psychothérapie sérieuses et respectables, pour reconnaître par droit privé notre nouveau titre et les critères exigeants imposés à ceux qui voudront le porter, critères expérimentés depuis plus de trente ans et qui correspondent à ce que nous sommes réellement et à ce que nous faisons légitimement, dans une dynamique fondée sur le vivant.

Identité officielle ou réelle et vivante

Contraints par vous de choisir entre nous perdre dans une identité officielle qui n’était plus la nôtre ou bien grandir et nous fortifier par nous-mêmes dans la réalité vivante et la vérité de notre identité professionnelle singulière, nous n’avons rien pu faire d’autre que le bon choix.

De tout cela nous pouvons vous remercier, tant il est vrai que le processus de la vie prend parfois des chemins inattendus.

Les fous criminels et leurs experts-psychiatres. Deux états des lieux.

Les fous criminels et leurs experts-psychiatres. Deux états des lieux remarquables

Tim Greacen et Philippe Chevalier. Folie & justice, relire Foucault, Érès, 2009,

Thierry Jean, Collectif. Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels ? Erès, 176 p.-

Résumé : Sur un sujet judiciaire sensible, mais aussi emblématique de nos conflits moraux et sociaux, d’excellentes contributions, lisibles par tous, où les acteurs concernés exposent publiquement leurs doutes et leurs stratégies.

Nous livrons ces analyses de{{ Pierre-Henri Castel à titre documentaire. Le lecteur est prié de les utiliser en faisant toute sa part à sa position criitique. Si le DSM a triomphé, ça n’est pas à cause de son excellence. Voir à ce sujet notre note 7. Le reflux de son délire (un tout autre « plus du tout aux États-unis ») commence à se faire sentir aux Étas-unis, d’initiative de la société pensante, au moment donc où en France on s’applique à fond à en faire les choux gras d’une psychiatrie régressée à la neurologie, avec l’effet d’entraînement regrettablement scientiste qu’on connait.

Philippe Grauer }}


Comment s’élever au-dessus des passions populaires tout en pénétrant dans les arrière-cuisine enfumées de la médecine légale? Tel est le défi que relèvent avec beaucoup de bonheur deux collectifs récents.

– Le premier, sous la direction de Tim Greacen et Philippe Chevalier, le premier psychologue et chercheur, le second philosophe, met en perspective la réception, et l’impact éventuel, de Foucault sur l’expertise psychiatrique en matière pénale.

– Le second, dirigé par Thierry Jean, psychiatre et psychanalyste, restitue les interventions passablement mouvementées d’un autre colloque encore, organisé sous les auspices du Journal Français de Psychiatrie.

Ces deux collectifs ont des auteurs en commun, Denis Salas, juriste, qui a notamment réfléchi ces dernières années sur le « populisme pénal » (1« ) et Daniel Zagury, psychiatre, qui a participé comme expert à un nombre considérable de grands procès criminels où la question de la folie des inculpés était au premier plan des débats (2« ), et qui a publié sur les problèmes de l’expertise psychiatrique en matière criminelle une impressionnante série d’articles fortement marqués par la psychanalyse.

Mais ces deux recueils présentent des visages extrêmement différents, quoique complémentaires. Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels ? fait la part belle aux empoignades des psychiatres, armés de conceptions encore une fois fortement psychanalytiques et même lacaniennes, avec des magistrats, des juristes, des avocats en vue (Henri Leclerc), avec un feu révélateur. Les témoignages sur ce qui se passe très pratiquement, très crûment, quand on expertise un malade mental criminel, et quand on arrive à la barre pour rendre compte de ses observations devant une cour et un jury populaire ont une sorte de fraîcheur et de sincérité tout à fait frappantes.

Il n’est pas courant de voir des acteurs sociaux investis d’une pareille responsabilité avouer publiquement leur embarras, les incertitudes de la clinique, leurs dilemmes éthiques, l’inextricable interdépendance de leur clinique et de leur éthique dans le moindre jugement sur ce qui est ou ce qui s’interprète comme « fou », mais aussi leurs petites et grandes manœuvres de prétoire, parfois également leur effroi devant les conséquences d’envoyer celui-ci à l’hôpital plutôt qu’en prison, et tout autant, d’envoyer celui-là en prison plutôt qu’à l’hôpital… Cette exhibition impressionnante, cas à l’appui, a quelque chose de salutaire. Il en ressort bien sûr un sentiment puissant que la justice est humaine et non idéale. Mais surtout, ces débats et ces exemples contribuent à calmer l’énervement si banal (quand on n’a pas vu les auteurs des faits ni leur procès) comme quoi, « bien évidemment », Untel aurait dû être déclaré pénalement irresponsable, ou au contraire, puni sans pouvoir bénéficier d’une excuse au titre de sa folie.

Car, qu’on soit d’ailleurs du métier ou Monsieur Tout-le-monde, ces « évidences » qui sautent aux yeux résistent mal à la mise en série des « petits détails » troublants qui ne manquent jamais, absolument jamais, d’émailler l’expertise et toute la procédure. Le lecteur, d’abord atterré par ce qu’il lit, et qui s’en scandalisera certainement, se sent ainsi, doucement, gagné par l’humilité des meilleurs intervenants. Il n’en croira pas ses yeux de ce qui se trame dans les coulisses de ces procès de « fous criminels, et cependant, il prend peu à peu conscience que ces absurdités et ces paradoxes ne sont pas, ou pas toujours, la trace manifeste d’une incompétence ou d’un défaut sidérant de sens moral chez tel ou tel expert ou magistrat, mais l’effet implacable sur la pensée et l’action humaine d’un impensable qu’on ne soupçonnait pas, ou encore, d’un choix entre le pire et l’encore pire dont personne ne sort indemne.

Plutôt que ces grands discours ratiocinants où les acteurs de ces procès terribles tentent laborieusement de se justifier devant une « opinion publique » vague et toujours vécue comme n’y comprenant rien, les contradictions des invités de Thierry Jean sont, à mon avis, un premier pas vers la réconciliation des citoyens avec l’expertise psychiatrique des fous criminels. A coups d’anecdotes, jamais généralisables, et pourtant parlantes, en s’interrogeant, comme D. Zagury le fait avec une rare précision sur l’histoire de la jurisprudence et sur les motifs parfois très subtils de son évolution, en écoutant enfin tel ou tel expert expliquer pourquoi il a fini par renoncer à exercer, et dans quelles circonstances précises, aucune solution n’émerge, bien sûr, mais la lumière se fait beaucoup plus vive sur ce qui rend inconciliables les positions des uns et des autres. C’est ce qu’on appelle éclairer l’opinion.


Thierry Jean, Collectif. Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels ? Erès, 176 p.-

Ceci dit, on n’en est que plus sensible à certains effets de discours d’autant plus mécaniques et convenus que, s’ils permettent certainement à tel expert de supporter son rôle et sa responsabilité, ils constituent sur un autre plan des limitations dont il faut prendre acte. Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels? a tendance, du moins par endroit, à tenter de mettre tout le monde d’accord (c’est-à-dire psychiatres et juristes) sur le dos des victimes, ou des associations de proches de victimes, dont la revendication de publicité, l’exigence qu’on juge quand même, en un sens ou un autre, l’auteur fou des crimes, sont constamment dénoncées.

Assurément, l’expert est le bouc émissaire désigné de ces plaignants meurtris. Et les psychiatres supportent mal de se voir reprocher de soustraire à la justice des gens que le commun des mortels ne trouvent pas si fous, ou du moins, pas assez fous pour ne pas avoir à supporter, comme les victimes et leurs proches, l’établissement des faits et leur jugement par le tribunal. Même s’ils se tiennent dans le box, hagards, une écume blanche ruisselant de leur bouche, drogués pour ne pas perturber l’audience…

Or peut-on rejeter si aisément cette pression populaire comme une « honte pour la justice », ou comme certains l’ont soutenu, le qualifier de redoublement d’inhumanité ? Et si c’était le prix à payer pour une justice rendue par le peuple ? Et qu’il s’agit peut-être d’un moindre mal. Et si c’était négliger que l’expertise psychologique a des bases elles-mêmes parfaitement ordinaires, et non « expertes », comme si l’expert était équipé d’un appareil mental, ou psychique, d’une essence raffinée et supérieure à celle des jurés et des magistrats ?

Bref, que l’expert ou le magistrat sont eux aussi des citoyens comme les autres, dans la tache d’éclairement des faits qu’on leur délègue. Que l’expert en ait vu d’autres, on le lui accorde. Qu’il ait des yeux différents de nous, c’est autre chose. En un sens nullement anodin, le procès du fou criminel est donc une épreuve de vérité pour la démocratie en matière judiciaire. S’y joue la possibilité de laisser tomber des effets d’autorité accessoires (le diplôme de médecin, l’inscription sur la liste, le jargon scientifique, etc.), en faisant réellement confiance à la possibilité de faire passer quelque chose de ce qui est ou non compréhensible dans un acte extraordinaire, auprès de jurés « populaires » en un sens non-péjoratif — en travaillant au contraire à mettre la technicité de l’expertise au service de cette égalité entre citoyens qui demandent à être éclairés.

Il suffit de songer, pour observer tous les effets de ce décalage révélateur, à ce qui se passe dans d’autres systèmes de droit, par exemple aux États-Unis, où ce ne sont pas les personnes des experts sur la foi de leur diplôme et de leur inscription sur une liste, mais les méthodes d’expertise qui sont autorisées ou permises par le tribunal, et où accusation et défense ont chacune leurs experts. Par exemple, l’affaire d’Outreau ne serait pas possible dans bien des Etats américains, parce qu’il y est interdit de se servir de dessins d’enfants ou encore de tests projectifs. Ce sont d’autres effets d’autorité, différents des nôtres, qui jouent alors, mais aussi une autre manière de respecter les jurés populaires, et une autre encore de tenter de les influencer.

Mais questionner ainsi les positions de l’expert, critiquer sa prétention naturelle non seulement à en savoir plus que le juré naïf, mais à être psychiquement équipé pour détecter des propriétés invisibles au commun des mortels, c’est un terrain plus difficile. Si l’expert est quelqu’un qui peut seulement mieux dire, mieux mettre en perspective, ou mieux déplier l’implicite, alors il faudra qu’on élabore un jour un discours déterminé sur la rhétorique de l’expertise, sur la manière souhaitable de faire sentir ce qui est en cause dans des actes « fous », de laisser autrui, dans sa généralité toute simple (celle du citoyen ordinaire), s’en faire une idée, et d’en faire passer quelque chose avec rigueur — sans en confisquer le sens.


C’est alors que la référence à la psychanalyse, omniprésente en France, pose à son tour un problème. On se scandalise de la naïveté qu’il y aurait à prétendre, comme certains avocats l’ont fait, et des associations de victimes et de proches de victimes, que le procès public des fous contribuerait à aider les victimes à « faire leur deuil ». Naïveté, il y a sans doute, par exemple, quand les parents d’un enfant violé et assassiné découvrent avec épouvante lors du procès que l’assassin présumé se sert du procès lui-même pour les torturer eux aussi, par ses silences, ses contradictions, voire ses sourires mystérieux et (peut-être) délirants. Ils attendaient des réponses, un apaisement lié à une certaine sorte de compréhension, même parcellaire. Ils se retrouvent avec un surcroît d’angoisse et une haine inexpiable.

Mais, si ces situations existent, sont-elles la règle? Et même si elles sont sans doute fréquentes, est-ce une raison pour juger a priori que, si fou soit-il, tel prévenu n’exploitera pas l’audience publique pour un geste comparable à celui du caporal Lortie de Pierre Legendre: énoncer une sorte de vérité dont je ne vois pas bien pourquoi on la disqualifierait d’avance (3« ). « Faire leur deuil » n’est probablement pas ce qui attend les victimes au procès de l’auteur du crime qui les a atteints. Mais comment prendre cela (si c’est bien le cas) ? Comme la preuve qu’ils se trompent dans leurs espérances ? Ou comme une indication sur ce que pourrait être l’accompagnement psychologique du fou criminel ? De façon extrêmement suggestive, les experts convergent pour dire que Untel juste après avoir commis son crime fou n’est pas Untel juste avant d’être jugé, ni Untel après le verdict ou après l’ordonnance de non-lieu. Fort bien, mais pourquoi cela devrait-il rester simple description de ce qui se passe, et non incitation à tenter d’agir en conséquence ?


Quant à la référence à la psychanalyse, notez que c’est toujours une référence à la « bonne » psychanalyse, pas celle des naïfs, qui espèrent « faire leur deuil » une fois le traumatisme devenu pleinement conscient et passé par les grandes portes symboliques de la décision de justice. C’est donc celle des savants ou des demi-savants, qui savent, eux, que le sens freudien exact de « deuil » exclut cela. C’est un peu facile. On ne peut pas avoir le bénéfice de l’autorité psychanalytique sur les contenus secrets de l’âme des fous criminels, ni affirmer en bonne doctrine freudienne « qu’il n’y a pas d’innocence dans le sujet » (4« ), et imaginer que de pareilles idées peuvent rester sous le contrôle des experts.

Leur efficacité implique qu’elles lui échappent, et que les gens ordinaires se les approprient à leur façon. C’est même très précisément parce qu’ils se les approprient à leur guise qu’ils acceptent aussi que l’expert en fasse usage de façon si étrange, en leur parlant de tout ce que l’enfance ou la sexualité du prévenu donne à voir des conditions de son passage à l’acte. Là encore, une réflexion manque, qui ne soit pas facile dénonciation de ce que les jurés populaires, ces pauvres gens, n’arrivent pas à s’enfoncer dans la caboche, sur ce que, très positivement, devrait être la rhétorique de l’expertise psychiatrique, ou son éthos, et pas juste son éthique. Parler « en psychanalyste », en tout cas, ce n’est sûrement pas parler « de » psychanalyse, ni même « avec » de la psychanalyse, ou un équivalent, pour faire plus chic. Pourquoi par exemple faudrait-il faire appel à un psychiatre « pour savoir si celui qui a commis un délit était ou non décédé subjectivement [sic] au moment où cet acte a été commis » (5« ).

Dit ainsi, c’est-à-dire de façon délibérément experte, l’argument est circulaire. Un « décès subjectif », ça ne s’observe pas comme ça… Il faut des yeux bien spéciaux pour l’observer. Mais n’est-ce pas confondre les moyens rares et difficiles de faire entendre que quelqu’un n’y était plus quand il a agi, ou que l’intention manquait à l’acte, avec une sorte de supériorité du regard clinique incorporée à l’expert, devant quoi le citoyen ordinaire n’a plus qu’à capituler, vaincu par la « science » ?


P. Chevallier et T. Greacen, Folie & justice. Relire Foucault, Érès, 2009.

On retrouve dans Folie et justice. Relire Foucault un certain nombre de faits avérés également cités par D. Zagury dans Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels?, et qui sont malheureusement trop souvent oubliés. Par exemple, que la dangerosité des malades mentaux criminels, ou leur taux de récidive, ne sont pas du tout faibles. Ils sont extrêmement faibles. On risque bien davantage de perdre ses enfants fauchés sur la route par un chauffard ivre ou sans permis, que tués par un pervers psychopathe échappé de l’asile. Par exemple encore, que le pourcentage de prisonniers présentant des troubles psychiques n’a nullement connu une augmentation fulgurante en peu d’années. Henri Colin, par exemple, avant la première guerre mondiale, obtenait des taux comparables. Ou encore, que ce ne sont pas les experts qui refusent de fournir des arguments en faveur de l’irresponsabilité pénale qui remplissent les prisons de fous qui n’ont rien à y faire — ne serait-ce qu’à cause du nombre infime d’affaires où ils ont à intervenir. Par exemple, toujours, que beaucoup de ces malades en prison souffrent à cause de la prison et de ce qui s’y passe, et pas nécessairement à cause des conditions psychiatrique méconnues de l’acte qui a conduit à les incarcérer.

Folie et justice est cependant plus théorique. Le recueil comporte des chapitres historiques et exégétiques et des comparaisons internationales sur lesquelles je reviendrai. Mais son propos est avant tout de confronter des praticiens aux redoutables sarcasmes de Foucault sur l’idiotie qui serait, paraît-il, la norme de l’expertise psychiatrique : la « souveraineté grotesque » ((Folie et justice, p.50). Une autre de ses forces, c’est de donner la parole au président d’une association d’aide « aux parents d’enfants victimes ». Le lecteur jugera sur pièce et vérifiera s’il a affaire à des revendications irrationnelles, à un discours victimaire, à la dictature de l’émotion. Ce n’est pas le sentiment que j’ai retiré de ma lecture.

On mesure mal, à cet égard, combien la possibilité démocratique de s’associer en vue de revendiquer des droits ou de protester contre une injustice produit un apaisement et une régulation des passions privées, par confrontation des expériences et par nécessité de s’entendre sur certains communs dénominateurs, et donc une pacification et un gain de dignité que des jugements un peu hautains sur les passions « populaires » seraient bien en peine d’obtenir. En revanche, sous la même plume de ce représentant d’association, on fait état de façon documentée de la demande d’un certain nombre d’auteurs de faits criminels susceptibles de bénéficier de l’excuse pénale pour raisons psychiatriques, d’être jugés ((Folie et justice, p.120)). Il n’y a pas le moindre qu’un certain nombre de ces demandes sont les éléments d’un délire (de culpabilité). Mais toutes, cependant? Et comment imaginer des moyens de tenir compte de celles qui ne le seraient pas?

On trouvera enfin dans Folie et justice un essai précis sur la fameuse notion de dangerosité, dû à Claude-Olivier Doron (6« ). Le tableau qu’il dresse est alarmant. Mais il nous laisse sur notre faim. Peut-on se contenter de conclure, comme l’auteur : « Gouverner une société requiert un certain courage, qui consiste à savoir se limiter dans le désir de sécurité pour prendre en compte les libertés publiques et les principes généraux qui doivent organiser une société » ? Tant d’idéalisme rend, à mon goût, suspecte l’analyse qui y aboutit: faire état de tant de déterminismes sociaux pour laisser ensuite place à l’initiative salvatrice du politique, n’est-ce pas avouer qu’on a manqué tout du long les innombrables petites actions contingentes ou même libres, qui aboutissent à la mise en place de ce grand dispositif sécuritaire?

Il est difficile de se confier si totalement à une analyse foucaldienne du jeu paradoxal de la répression criminogène du crime, pour reculer au dernier moment devant son ultime conséquence. Mais c’est peut-être que cette analyse est fausse, et que tous ces « micro-pouvoirs » engrenés les uns sur les autres qui produisent et gèrent le crime et la délinquance sont, non des choses réelles, mais des concepts inadéquats, impuissants à caper le jeu réel de ce qui produit des situations sociales à la fois si labiles et si contraignantes.


Toutes ces excellentes contributions marquent donc un tournant dans le débat actuel. Pour la première fois, semble-t-il, sous une forme vraiment directe et accessible ; le public est mis au parfum des tensions et des contradictions incroyablement violentes qui déchirent les experts et les juristes, et qui n’ont pas nécessairement de solution harmonieuse. On a cependant envie de faire une petite réserve. Folie et justice fait assurément un effort louable pour internationaliser le débat. On en apprend un peu plus sur la façon dont le système judiciaire italien a abordé, après Basaglia et le grande campagne de fermeture des asiles, la question de la dangerosité des patients psychiatriques. La Cour de santé mentale de Toronto, une institution originale, est décrite avec finesse, dans ses ambitions et ses problèmes propres. Mais c’est évidemment très insuffisant. Tout d’abord, ces deux contributions sont solitaires, peu contextualisées, et laissées, par la force des choses, sans l’appareil critique qu’on espérerait, tant sur le plan légal que sur le plan de la sociologie de la santé mentale.

Espérons que Philippe Chevallier et Tim Greacen trouveront le courage d’ouvrir toujours davantage la discussion à ces comparaisons transnationales. Mais ensuite, il manque à ces ouvrages une claire et forte confrontation, en termes de droit comparé comme de clinique mentale, entre la tradition française de l’expertise et la tradition anglo-américaine de la Common Law (elle-même tout à fait diverse et historiquement complexe). L’anti-américanisme facile qui caractérise malheureusement le refus « psychanalytiquement correct » de s’informer de ce que font les collègues Outre-Atlantique devant les malades mentaux, et donc devant les malades mentaux criminels, paralyse la réflexion sur un point essentiel : il existe de nombreuses façons cohérentes et politiquement admissibles de concevoir la liberté des individus, les droits réciproques des individus et de la société, les procédures judiciaires, mais également les notions absolument cruciales de « discernement » et d’ »intention », et cela, bien avant qu’on commence à se disputer sur la nature du mécanisme psychique (ou « neuropsychique », comme dit désormais le Code pénal) en jeu dans l’abolition du discernement, etc.

Il est très à la mode de se moquer des DSM et de l’impérialisme scientiste de la psychiatrie américaine, ou de s’en épouvanter, sans d’ailleurs avoir d’idée précise des raisons de fond qui ont produit de tels normes et assuré leur succès mondial (7« ). Il serait dommage que la même ignorance contamine le débat médico-légal, où les contributions des juristes anglo-saxons sont fort souvent d’une finesse impressionnante, et où les résultats auxquels ils arrivent sont complètement à l’opposé de ce que nous aurions cru « évident ». Le conflit entre style de psychologies (encore très psychanalytique en France, plus du tout aux Etats-Unis), dans ce cas précis, est probablement la conséquence d’un conflit entre philosophies du droit qui reste à explorer.


Rédaction de cet article : Pierre-Henri CASTEL
, critique à nonfiction.fr


Note :

6 – Folie et justice, p.50. Une autre de ses forces, c’est de donner la parole au président d’une association d’aide « aux parents d’enfants victimes ». Le lecteur jugera sur pièce et vérifiera s’il a affaire à des revendications irrationnelles, à un discours victimaire, à la dictature de l’émotion. Ce n’est pas le sentiment que j’ai retiré de ma lecture. On mesure mal, à cet égard, combien la possibilité démocratique de s’associer en vue de revendiquer des droits ou de protester contre une injustice produit un apaisement et une régulation des passions privées, par confrontation des expériences et par nécessité de s’entendre sur certains communs dénominateurs, et donc une pacification et un gain de dignité que des jugements un peu hautains sur les passions « populaires » seraient bien en peine d’obtenir. En revanche, sous la même plume de ce représentant d’association, on fait état de façon documentée de la demande d’un certain nombre d’auteurs de faits criminels susceptibles de bénéficier de l’excuse pénale pour raisons psychiatriques, d’être jugés. Folie et justice, p.120.

Nous n’avons pas trouvé à quoi s’accrochait cette note 6 (La Rédaction).


– Tim Greacen et Philippe Chevalier. Folie et Justice, relire Foucault. Érès, 2009.

Suite aux récentes controverses sur les questions de l’expertise psychiatrique, de la responsabilité pénale des malades mentaux et de l’évaluation de la dangerosité, des personnalités du monde psychiatrique, judiciaire et philosophique, interrogent cette évolution du droit (modification de l’article 64, suivi sociojudiciaire, rétention de sûreté, etc.) avec l’œuvre de Michel Foucault comme horizon de réflexion. En effet, les questions posées par le philosophe au savoir psychiatrique et au pouvoir judiciaire restent d’actualité : à quelle légitimité prétend l’expertise psychiatrique ? Jusqu’où la justice doit-elle se préoccuper de la psychologie des individus ? A quelles stratégies répond le suivi sociojudiciaire des malades jugés dangereux ? Ces trois questions sont ici abordées non dans l’objectif de commenter Foucault, mais dans celui d’utiliser certaines de ses grilles de lecture pour analyser l’inquiétude actuelle des professionnels et des usagers de la psychiatrie.

– Thierry Jean, Collectif. Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels ?. Érès, 2009

Ces analyses proviennent de Pierre-Henri CASTEL

  • 1 – Voir son récent ouvrage : La volonté de punir : Essai sur le populisme pénal. Hachette, Paris, 2008.
  • 2 – On peut lire de lui, par exemple, L’énigme des tueurs en série, Plon, Paris, 2008.
  • 3 Pierre Legendre, Le crime du caporal Lortie : Traité sur le père, Flammarion, 2000.
  • 4 Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels ? p.14
  • 5 Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels ? p.155
  • 6 Folie et justice, p.180
  • 7 Si si, les raisons précises existent, et figurent dans des ouvrages décortiquant l’opération DSM par l’équipe Spitzer. On se reportera notamment au classique Stuart KIRK & Herb KUTCHINS. Aimez-vous le DSM ? Le triomphe de la psychiatrie américaine, aux Empêcheurs de penser en rond, [1992] 1998, 424 p.- ainsi qu’au récent Agnès AFLALO. L’assassinat manqué de la psychanalyse. Sans compter avec un autre classique, {Le patient, le thérapeute et l’État, par Élisabeth Roudinesco, chez Fayard, 2004.}

Multiculturalisme & philosophie politique.

Philosophies du multiculturalisme.


Comment pourrons-nous vivre ensemble ? Diversité culturelle et philosophie politique.

– Suite de la conférence de mai.

Après la première séance en mai, axée sur l’identité et la reconnaissance en éthique, nous aborderons ici le volet philosophie politique de ce vaste champ d’études et de problématiques. La question de la diversité culturelle et de la coexistence des choix de vie et de morale différents, voire conflictuels, présente des options théoriques et de choix de société que nous pouvons comprendre et mettre en dialogue, pourvu qu’on élucide les idées qui les sous-tendent.

Options cruciales pour la perspective d’entente entre humains, pour la paix sociale et pour l’évolution de nos sociétés démocratiques. Le multiculturalisme ne doit pas rester « un spectre qui parcourt l’Europe ». La philosophie, contraire à toute attitude de repli, peut et se doit de percer la chape de plomb qui couvre ces problématiques de préjugés, peurs et dénis de la réalité. L’avenir sera riche d’humanité ou invivable, selon les voies que l’on empruntera.

– Au Forum-104.
104, rue de Vaugirard
75006 PARIS (M°Saint-Placide)