Lessive anglo-saxonnisée à 98,5 % en psychologie

Respect de la diversité des approches dans la formation des psychologues…
Suite


Le combat de titans SIUEERPP vs. AERÈS, en dehors des cercles initiés tout le monde s’en fout. Simplement les psychologues subissent ce qu’ils ont couvert voire organisé par manœuvres de couloirs et corridors ministériels depuis des décennies, au nom du scientisme et de la scientistique (on dit TCC), l’évaluation selon des critères qui n’ont rien à voir avec l’activité et la production scientifique, de recherche et clinique, de la psychologie clinique — comme on sait l’appellation universitaire du courant de pensée psychanalytique. Autrement dit les attaques contre la psychanalyse se poursuivent au sein de l’université, dépourvues ni de virulence ni de persévérance évaluativistes, la pseudo mathématisation des faits d’âme poursuivant sa folle entreprise.

L’université reprise en main, cela signifie que des experts d’une certaine école et idéologie, agissant dans le cadre d’une Agence, sont envoyés inspecter et évaluer les universitaires et à leur tour — on adore cette expression chez certains politiciens — les faire passer sous les caudines fourches qui ratiboisent toute psychodiversité.

Ça n’est pas d’hier que nous plaidons pour cette dernière, de quelque côté du Carré psy qu’on se trouve. Nous ne sommes concernés qu’indirectement par cette guerre d’usure des évaluateurs hyperchiffreurs contre la pensée vivante et le lent travail de déchiffrement dans le domaine psy. Mais nous le sommes car le Carré psy tout ce qui s’y passe sur un de ses côtés infléchit l’ensemble de sa surface, car le combat pour la diversité, l’humanisme, la liberté aux différentes écoles de développer leur recherche, tout cela reste solidaire et nous concerne.

Tant que nos écoles resteront à l’abri de ce genre de tracasserie administrative meurtrière, elles pourront respirer de leur côté, sans subir la menace de Revizors venus les sonder au noms de principes qui n’ont rien à voir avec leur pratique, épistémologie et méthodologie. Si cela doit se payer d’un changement de nom, ça peut valoir le coup. Cela ne nous empêchera pas d’appuyer dans leur combat les psychologues freudiens en butte à l’inquisitorial désir d’hégémonie des comportementalistes cognitivistes.

Voir également à ce sujet l’article du Pr. Maleval, qui rappelle que la psychanalyse ne se transmet pas à l’université mais dans des écoles extra universitaires d’un modèle voisin du nôtre.

Philippe Grauer


Le SNP — Syndicat national des psychologues] soutenant le SIUEERPP (syndicat des psychologues universitaires en charge de psychopathologie ) [publie] ci-après son communiqué :

— COMMUNIQUÉ du SIUEERPP —
http://www.siueerpp.org/

Une liste de revues (dont 98,5 % ne sont pas de langue française), devant servir de référence aux prochaines expertises des Équipes de Recherche en psychologie, a été diffusée par l’AERES en octobre dernier.

Le SIUEERPP en a demandé le retrait, ainsi que la suspension de toute expertise menée sur cette base. Il a aussi demandé à ses membres de s’abstenir de participer aux comités de visite organisés dans ces conditions, ou de recevoir ceux-ci.

Pourtant les responsables de l’évaluation de la psychologie à l’AERES — alors même que quatre experts successivement pressentis pour participer au comité de visite des laboratoires de l’université de Toulouse-Le Mirail se sont récusés, et que quatre autres pressentis pour participer au comité de visite de Lyon 2 se sont également récusés — maintiennent, dans la plus grande précipitation et improvisation, au mépris de toute concertation, et en faisant usage de toutes les formes de pression possibles, ces visites.

Le SIUEERPP constate que les conditions nécessaires au bon déroulement de ces évaluations ne sont pas réunies. Qu’elles aient lieu néanmoins relève d’un passage en force dépourvu de toute justification rationnelle dans un pays comme le nôtre, ne laissant aux collègues actuellement concernés d’autres choix que celui de s’y soumettre.

Il demande donc instamment, et une fois de plus, que les critères de ces évaluations soient au plus vite reconsidérés, en concertation étroite avec la communauté scientifique concernée, faute de quoi celle-ci ne pourra qu’engager les procédures de recours qui s’imposent face à de telles visites, menées au mépris même des règles d’égalité, d’impartialité et de compétence dont celles-ci prétendent pourtant relever.

Le Bureau du SIUEERPP

Mariages gris pensée brune psychothérapie responsable

Le Monde, 9 déc 2009

Entre temps, le mot mariage est devenu le mot-clé d’une tout autre problématique. à ce sujet on pourra consulter notre dossier sur le mariage pour tous.

« Mariages gris » et matins bruns

Encore un recul des libertés individuelles

Comment alimenter sans fin le  » problème de l’immigration « . A force, la mise en scène des expulsions risque de rencontrer l’indifférence, même si la rétention d’enfants et le renvoi vers des pays en guerre permettent encore l’affichage spectaculaire d’une détermination. Quant au démantèlement de la  » jungle  » de Calais, le renouveler trop souvent trahirait l’inefficacité d’une telle mesure. Sans doute le  » grand débat  » sur l’identité nationale permet-il d’entretenir l’attention médiatique, mais on commence à remarquer le manque d’enthousiasme dans les préfectures. C’est le moment choisi par Eric Besson pour lancer une campagne contre les  » mariages gris « .

À la différence des  » mariages blancs « , où les conjoints s’entendent pour détourner la finalité du mariage, ce seraient des  » mariages de complaisance conclus lorsqu’un des deux époux est sincère et est trompé par l’autre « , soit des  » escroqueries sentimentales à but migratoire « . Or, relève le ministre, les  » mariages gris  » ne font l’objet d’aucune qualification juridique particulière. Sans doute – mais ils n’en sont pas moins déjà réprimés par la loi. Depuis la loi de 2003 sur l’immigration, renforcée par la loi de 2006 relative au contrôle de la validité des mariages, détourner la finalité du mariage est un délit, puni de cinq ans de prison et de 15 000 euros d’amende.

Pourquoi donc cette campagne ? Par compassion pour les  » victimes « , dit-on ; surtout, il s’agirait d’une  » filière d’immigration « . Or le ministre ne dispose d’aucun chiffre. Il s’alarme pourtant :  » 80 % des cas d’annulation de mariage concernent des mariages mixtes.  » Les  » mariages gris  » en font-ils partie ? Alors, il n’est pas besoin de changer la loi. Sinon, pourquoi citer ce pourcentage ?

Le ministre omet en outre de rappeler les chiffres absolus : en 2004, 745 annulations en France, dont 395 mariages de complaisance – pour 88 123 mariages binationaux célébrés la même année, soit un pourcentage infime. Enfin, les demandes d’annulation émanent d’ordinaire du procureur : si les mariages binationaux y sont surreprésentés, c’est qu’ils sont déjà surcontrôlés.

Pour faire du chiffre en multipliant les témoignages qui accréditent l’existence de ce  » problème « , l’Association nationale des victimes de l’insécurité (ANVI), surtout connue jusqu’alors pour son apologie de la  » répression  » et sa dénonciation du  » racisme anti-Blancs « , propose sur son site une lettre type adressée au ministre :  » J’attire votre attention sur l’escroquerie sentimentale dont j’ai été victime pour avoir cru à la sincérité des sentiments amoureux simulés par le ressortissant étranger que j’ai épousé(e) en toute confiance, et qui en fait ne m’a épousé(e) qu’à des fins migratoires.  » Différentes catégories de victimes sont prévues :  » ayant une bonne situation sociale « ,  » fragilisé car en recherche d’affection « , etc. Il n’empêche, le scénario est toujours le même :  » Après avoir obtenu son titre de séjour de dix ans, ou sa carte provisoire, mon conjoint s’est montré sous son véritable jour. « 

Claude Greff, députée UMP chargée du dossier, s’indigne :  » En cas de mariage annulé, l’escroc reste français !  » Or c’est faux : l’annulation pour fraude entraîne le retrait de la nationalité française. D’ailleurs, le mariage n’ouvre pas si facilement les portes du séjour et moins encore de la nationalité. Le droit automatique à la carte de dix ans n’existe plus pour les conjoints de Français, condamnés à la précarité juridique ; c’est seulement après trois ans que le conjoint étranger en situation irrégulière cesse d’être exposé à la reconduite à la frontière. Enfin, il faut, aujourd’hui, quatre ou cinq ans de mariage pour acquérir la nationalité française.

Pendant toutes ces années, les étrangers  » gris  » seraient-ils des  » agents dormants  » ? Font-ils des enfants pour endormir leur  » victime  » française et tromper la vigilance de l’administration ? Claude Greff le suggère et déplore que le fraudeur ne soit pas  » déchu de son autorité parentale « . En cas de divorce binational, la loi donnera-t-elle demain au conjoint français le pouvoir de plaider  » l’escroquerie sentimentale  » pour garder seul les enfants ? Une telle  » préférence nationale  » ne manquerait pas d’être jugée discriminatoire par la Cour européenne des droits de l’homme…

Loin de se déclarer hostile aux unions binationales, le ministre se félicite du  » métissage de notre nation  » ; c’est justement pourquoi  » la défense du mariage mixte, qui enrichit notre société, doit aller de pair avec la lutte contre le mariage de complaisance, qui en est l’une des plaies « . Le ministre se veut rassurant, préconisant  » des mesures préventives autant qu’on le pourra, sinon répressives « . La bureaucratie des experts en amour sonde donc les reins et les coeurs pour discerner entre vrais et faux mariages – a posteriori, mais aussi a priori.

Or la loi organise déjà la vérification de la sincérité du mariage, et de la réalité de la communauté de vie, avant la célébration des unions, avant la transcription des mariages célébrés à l’étranger, avant la délivrance d’un visa pour la France, avant la première délivrance d’un titre de séjour, et par la suite tous les ans lors du renouvellement du titre de séjour temporaire, avant l’obtention d’une carte de dix ans, avant l’acquisition de la nationalité française… A tout moment, la découverte d’une fraude entraîne le retrait des droits acquis.

Selon Eric Besson, en matière de  » mariages mixtes « ,  » notre nation est généreuse « . Autant reconnaître que l’immigration de droit n’est plus vraiment un droit : aussi la dit-on désormais  » subie « , plutôt que  » légale « . Pour décourager les mariages binationaux, sans nier le droit de se marier, garanti par la Constitution et par la Convention européenne des droits de l’homme, il suffit ensuite de présumer qu’ils sont faux. On voit ainsi se multiplier les contrôles, les tracasseries et les embûches sur la route des mariages binationaux. La campagne contre les  » mariages gris  » est donc une étape de plus dans le recul des libertés.

Si l’Etat empêche des femmes d’épouser les hommes qu’elles aiment, ce serait pour leur bien. Or à en croire Nicolas Sarkozy, justifiant en 2007 la création du ministère de l’immigration et de l’identité nationale,  » en France, les femmes sont libres  » et, en particulier,  » libres de se marier « . A condition d’être françaises, et d’épouser un Français ? Qu’en est-il de cette liberté pour les femmes étrangères, mais aussi pour les femmes d’étrangers ? Aujourd’hui, la police de l’amour fait intrusion dans l’intimité des couples binationaux, jusque dans le lit conjugal ; il paraît que c’est pour prévenir toute  » atteinte à l’institution républicaine du mariage « . Les  » mariages gris  » de M. Besson promettent donc des matins bruns ; mais c’est au nom de la République.

Eric Fassin, sociologue, Ecole normale supérieure, membre de Cette France-là ;

Nicolas Ferran, juriste, coordinateur des Amoureux au ban public ;

Serge Slama, juriste, université d’Evry-Val d’Essonne, membre du Gisti.

© Le Monde

Des craintes ? non, un combat !

SNP : Des craintes ? Non, un combat !

le 7/12/2009

Éditorial du Nº 209 de Psychologues & Psychologies

Des craintes ? Non, un combat !

Faire respecter l’indépendance inhérente à l’exercice de notre profession et militer pour la mise en place d’un ordre professionnel des psychologues : deux résolutions phares largement approuvées lors de notre congrès, à Lyon en juin dernier.

D’autres psychologues militent contre un ordre professionnel au côté du Giredep. Voient-ils que cette opposition mène tout droit à une certification européenne, « le système Europsy », piloté par le Cofradec ? Inviter au refus de l’ordre professionnel fait vraisemblablement partie d’une stratégie chez ceux qui souhaitent la mise en place d’une « certification européenne ». Là où l’ordre professionnel pourra instaurer un cadre de référence à notre exercice, un cadre à même de défendre la pluralité des pratiques, la certification serait le plus petit commun multiple des psychologues d’Europe, véritables Furculae Caudinae construites sur des référentiels forcément normatifs comme ceux de toutes les certifications mondialisantes, réductrices de nos pratiques et risquant, en particulier, d’amoindrir la place de la clinique au profit de pratiques plus aisément quantifiables et modélisables. Ne nous privons pas de relire Claude Lévi-Strauss…

Refuser l’ordre professionnel semble être aussi, un refus de la mise au pas. Spécialistes de l’écoute du sujet nous ne pourrions nous laisser mettre en ordre ! N’est-ce pas là se gargariser de mots, croyant ainsi mettre à l’abri de tout ordonnancement le sujet désirant. Garder cette position, tel un Kant aux mains propres mais qui n’aurait plus de mains, nous met en danger : un tel refus d’organisation de la profession, nous priverait des moyens de défense nécessaires pour faire entendre notre indépendance.

Pensez-vous que la créativité des architectes ait été amoindrie par leur ordre professionnel ? Ne voyez-vous pas que les professions possédant un ordre professionnel résistent mieux à l’instrumentalisation de leurs pratiques ?

Commentaire à venir


Traditionnellement, les centrales syndicales sont contre les ordres professionnels qu’elles assimilent aux corporatismes anciens. S’appuyer sur cet état de fait pour laisser entendre que tous les psychologues qui adhèrent à une confédération syndicale sont contre un ordre n’est pas loin du fallacieux. Dans de nombreux pays les psychologues sont organisés en ordre professionnel sans que ce corporatisme des temps anciens n’y perdure plus qu’en France. Les ordres professionnels ne sont plus des opposants des organisations syndicales.

D’autres objecteront que les infirmiers sont massivement opposés à un ordre et que nous devrions les suivre. Cette opposition est compréhensible pour une profession massivement organisée autour des prescriptions médicales et d’un rôle propre soigneusement délimité par un décret de compétences, profession, de surcroît, inscrite dans les professions encadrées par le ministère de la santé.

Psychologue est une profession libérale, quel qu’en soit le mode d’exercice, salarié, agent public ou travailleur indépendant. C’est pour cela que nous avons besoin d’un ordre professionnel afin de faire respecter, sur la base de celui-ci, notre indépendance inhérente à l’exercice de notre profession. Sinon, la certification européenne tiendra lieu de cadre à notre exercice et, pis encore, celui-ci sera réduit à des listes de tâches à accomplir sous prescription ou sur ordre…

Une journée sur la formation professionnelle et le système EuroPsy, est organisée fin janvier sur Paris. J’invite tous ceux qui souhaitent que notre profession garde cette indépendance indispensable à son exercice à y participer.

Résistons aux sirènes qui diabolisent l’ordre professionnel, indispensable à la structuration de notre profession et à sa reconnaissance !

Jacques Borgy

Secrétaire général

Roland Gori à Bruxelles — l’humanité de l’homme passe à la trappe au profit de son utilité économique

JOURNAL DES JOURNÉES
lundi 7 décembre 2009
N° 67


Ça n’est pas seulement la place de la psychanalyse qui est en cause, c’est celle de l’ensemble des disciplines axées sur le processus de subjectivation, puisqu’aussi bien on n’a plus besoin de sujet. Reste comme disait Rochefort les sujets d’insatisfaction, que rameute dans le domaine des prestations cliniques notamment, et plus largement dans le secteur qu’on pourrait en effet appeler civilisation et citoyenneté, Roland Gori muni de son nouveau bâton de pélerin.

Je me méfierais de la formulation « La psychanalyse est en difficulté parce que le pouvoir, qui a besoin de praticiens de la psychothérapie, fait des choix. ». En ce sens que praticiens de la psychothérapie, qui dans le texte s’entend, de la thérapie cognitiviste, pourrait laisser penser que nous serions choisis contre la psychanalyse. On sait que c’est tout le contraire. On a commencé par nous bouc-émissariser en charlatans, pour atteindre la psychanalyse, visée en même temps que nous. D’où il ressort que l’expression psychothérapie relationnelle et rien d’autre, trouve là toute son importance. Ça n’est pas le moment d’ajouter à la confusion ambiante.

Cela dit cet excellent compte-rendu donne une idée de l’étendue du désastre, de la mobilisation aussi, qui doit s’effectuer en profondeur — c’est ainsi, l’étendue pour le désastre, la profondeur pour ceux qui se sentent responsables de limiter la casse —, la mobilisation qui ne l’emportera qu’à condition que le maximum de personnes aient bien compris de quoi il retournait et quels mécanismes étaient en jeu. Visiblement Roland Gori analyse bien, on peut s’appuyer sur son discours, nous n’y manquons pas et continuerons dans ce sens, dans ce bon sens.

Merci au Journal des Journées pour ce remarquable compte-rendu.

PS : contre-sens, Jacques-Alain Miller analysait à la suite de l’article sa différence entre lui et Roland Gori comme celle qui démarque Jean qui pleure de Jean qui rit. Je n’avais pas lu ce commentaire, qui ajoute une note critique mais ne ruine pas l’article de Monique Liart. Pan sur le bec comme on dit au Canard. L’organisateur des forums y opposait sa gaîté à la « mélancolie » supposée de la psychanalyse. J’aurais tendance à articuler les deux termes, c’est là que mon histoire et ma conviction multiréférentielle montrent le bout de mon oreille… de petit âne.

Philippe Grauer


Monique Liart

Roland Gori à Bruxelles

Roland Gori était l’invité de Jean-Pierre Lebrun et de Patrick De Neuter au local de l’AFP ce vendredi 4 décembre [2009], dans le contexte de la FABEP (Fédération des associations belges de psychanalyse). Il a donné l’historique de son mouvement, L’appel des appels, et marqué son désir que celui-ci devienne européen.

Roland Gori a montré que les problèmes de la législation de la psychothérapie et du recul de l’enseignement de la psychanalyse à l’université au profit du cognitivisme ne sont que des symptômes d’un problème de société beaucoup plus vaste : nous nous avançons vers une société de plus en plus déshumanisante, où l’humanité de l’homme passe à la trappe au profit de son utilité économique. L’accroissement des plus-values est la seule norme qui régit notre société néo-libérale. La psychanalyse va être évaluée non plus pour des raisons idéologiques, comme elle l’a toujours été, mais pour les non services rendus au cognitivisme. Le savoir dans cette société est pollué par des intérêts économiques et sociaux (le concept d' »hyperactivité » est produit par la ritaline et non l’inverse).

Roland Gori a beaucoup insisté sur le fait que le concept d’évaluation avait changé de sens au cours de ces dernières années. Ce n’est plus une manière de rendre des comptes, ce qui est un devoir inscrit dans les droits de l’homme. C’est devenu la mesure d’un écart à des standards définis par des accords politiques, lesquels reposent toujours sur des intérêts économiques très importants. On a donc gardé le même mot, mais le contenu a changé !

Comment se fait-il qu’aujourd’hui ce que demande le pouvoir, c’est de transformer l’homme en instrument, en homo economicus ? Ce ne sont pas seulement les professions de la santé mentale qui se plaignent d’un climat de santé totalitaire, les autres professions se plaignent aussi. Nous assistons à un changement de paysage éthique : on ne forme plus la réflexivité des sujets, on transforme les travailleurs en « amuseurs ». C’est la civilisation du fait divers, de l’homogène. Du côté de la culture, c’est le désastre. On liquide la culture comme valeur de la société : elle doit simplement divertir. Il faut surtout ne plus penser : c’est le symptôme moderne. L’individu est transformé en entreprise micro-libérale, il n’est qu’un consommateur de jouissance sur le marché.

Le malheur qui arrive à la psychanalyse, ce n’est pas qu’elle ait échoué – même si la psychanalyse est responsable en partie de son déclin –, c’est que la place de la psychanalyse est en train de disparaître de la culture et de la civilisation. Il a donc fallu trouver une psychologie qui soit compatible avec les valeurs de la société : le cognitivisme remplit admirablement cette place. La psychanalyse est en difficulté parce que le pouvoir, qui a besoin de praticiens de la psychothérapie, fait des choix. Notre ton mélancolique ne plaît pas à une civilisation hypomaniaque. Chaque société a la pathologie qu’elle mérite et la thérapeutique qui va avec.

L’évaluation aujourd’hui n’est plus la même que dans les années 80. C’est devenu un dispositif de conformisation, c’est une mise en esclavage social. Il faut habituer les individus à se négocier sur le marché social comme une marchandise. Nous sommes arrivés à ce que Camus décrivait dans L’homme révolté. Les experts sont les scribes de notre servitude.

Roland Gori donne comme exemple la politique de publication dans les universités : le fond de l’article importe peu, ce qui compte c’est la marque de la revue, c’est-à-dire le fait qu’elle soit fort consultée. Autre exemple : les soins palliatifs sont évalués en fonction de la manière dont on va comptabiliser les actes médicaux. Les actes médicaux se trouvent donc en opposition avec la comptabilité et on ne prend pas du tout en compte les besoins du patient.

Le plus incompréhensible est encore le fait que l’idéal de l’homo economicus ne soit pas du tout économiquement rentable ! Cet idéal vise avant tout à atteindre une conformité sociale qui permet aux individus d’adhérer à une aliénation lui permettant une fuite totale de ses responsabilités. On n’évalue pas la qualité d’un homme, on évalue sa conformité aux standards établis par des marchés internationaux qui supposent de gros moyens financiers. On produit donc un individu qui « fonctionne ». L’évaluation n’est rien d’autre qu’un dispositif d’aliénation sociale : visser les individus à une position de soumission sociale, peu importe les résultats obtenus.

Roland Gori a créé son mouvement L’appel des appels qu’il désire élargir. Il faut créer du collectif, dit-il. Il faut arriver sur la scène européenne.

ÉVALUATION — Le SIUEERPP écrit à l’AERES : ça c’est du français post-moderne !

Nos collègues psychologues et le SIUEERPP ont bien du mal, avec le rouleau compresseur et normalisateur de l’évaluation (à quand un ministère de l’Évaluation et du Chiffre ? il faudrait confier ça à Allègre) qui persévère dans la réduction via le fameux Impact Factor, un prédateur redoutable de la psychodiversité, enfin ce qu’il en reste, pas grand chose vu qu’auparavant déjà elle ne brillait pas d’un éclat remarqué à l’Université française, un réducteur de têtes donc dans les UFR de psychologie, au détriment de tout ce qui peut toucher aux disciplines consacrées au processus de subjectivation, ce qu’on appelle là-bas la psychologie clinique.

Nous nous réjouissons de n’avoir pas à pâtir désormais de ces aberration ministérielles établissant par-dessus votre tête votre caractère de scientificité, pour tout dire mettant en place les éléments d’un système de science officielle.

Modestes psychopraticiens relationnels, nous pourrons en paix nous l’espérons, vaquer à nos pratiques et recherches en dehors des prescriptions officielles de scientificité, en réalité de scientistique, grand bien nous fasse, ainsi qu’à ceux qui recourront à notre secteur devenu secteur libre, au demeurant rigoureux dans le cadre de ses critères et valeurs scientifiques, épistémologiques et éthiques propres.

Philippe Grauer


Courrier du Siueerpp au directeur de l’Aéres, décembre 2009

Monsieur le Professeur Jean-François Dhainaut
Directeur de l’AERES

Monsieur le Directeur,

L’Agence d’Évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur a rendu publique, le 14 octobre dernier, la liste des revues qu’elle considère présenter, dans le domaine « psychologie / éthologie / ergonomie », les critères scientifiques requis.

Vous n’êtes certainement pas sans connaître les réactions que la liste de même facture et reposant sur des critères identiques, publiée l’an dernier, avait provoquées dans notre communauté scientifique. Il ne peut qu’en aller de même cette année, tant cette liste (fondée sur les « critères d’impact ») comporte de risques de stérilisation de la pensée et de la recherche, d’appauvrissement de la diversité des publications et de leurs supports, de réduction dramatique des orientations sous-disciplinaires à un seul paradigme étroit. Nous vous faisons grâce ici de l’argumentaire détaillé que mérite la question, mais tenons à votre disposition un véritable dossier de textes et de publications présentant ces arguments.

Il nous paraît important de vous faire savoir que le Séminaire inter-universitaire d’enseignement et de recherche en psychopathologie et psychanalyse [association qui regroupe actuellement plus de 200 Maîtres de conférences et Professeurs des Universités en psychopathologie clinique (soit la majorité des enseignants-chercheurs français dans ce domaine)] condamne fermement tant le processus conduisant, sans aucune concertation de la communauté scientifique concernée, à produire de telles listes, que l’utilisation qui peut en être faite ensuite à des fins d’expertise.

C’est pourquoi le SIUEERPP, qui prône une évaluation avant tout fondée, précisément, sur les avis, les pratiques et les objectifs de la communauté scientifique concernée, sollicite de votre part la possibilité de faire entendre ses arguments et ses propositions alternatives, que ce soit à travers un entretien, ou à travers une réunion qui permette de remettre à plat ces procédures évaluatives, singulièrement peu adaptées aux champs disciplinaires qu’elles abordent.

Vous remerciant d’avance de l’attention que vous voudrez bien nous accorder, nous vous prions, Monsieur le directeur, d’agréer l’expression de nos pensées les plus respectueuses.

Alain Abelhauser, Professeur des Universités, Président du SIUEERPP

Roland Gori, Professeur des Universités émérite, Président d’honneur du SIUEERPP

Mohammed Ham, Professeur des Universités, Secrétaire Général du SIUEERPP

Copies à :

Madame Valérie Pécresse
Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche

Monsieur le Professeur Pierre-Louis Fagniez
Conseiller au Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche

Monsieur le Professeur Patrick Hetzel
Directeur de la DGES

Madame le Professeur Annie Vinter
Conseillère à l’AERES

Écoles de psychanalyse et de psychothérapie

Ce communiqué de 2007, F-R Dupont-Musard nous le recommunique en rappelant que sa teneur : « Au nom d’une prétendue ouverture les équipes de recherche exclusivement référées à l’approche cognitiviste seraient légitimes, tandis que celles référées à la psychanalyse se verraient imposer d’autres perspectives » se trouvait confirmée par sa propre recherche sur les rapports de l’Aeres diffusée par lui en octobre 2009.

Le fait est qu’on ne saurait « penser essentiellement la formation des cliniciens dans le cadre de l’université, sans mentionner celle des Écoles de psychanalyse, et encore moins celle des psychothérapeutes« , sans dénaturer la profession de ceux qu’on s’apprête à revêtir du titre de psychothérapeute NN, suffisamment pour que l’envie nous prenne de nous démarquer de ce nom dont nous avions la paternité (1« ). Le fait est qu’on s’oriente vers des Écoles de psychanalyse, comme cela se pratique dans d’autres pays, aux côtés de celles de psychothérapie relationnelle, et que ce nouveau système de transmission finira bien par s’officialiser, comme dirait Corneille, en dépit de l’envie. Il reste constant que côté « inventions offensives » notre mouvance et nos écoles agréées ne sont pas en reste.

La liquidation de la clinique dans les institutions de soins (noter le s pluriel qui démarque cette discipline de la nôtre où l’on prend soin, au singulier à tous les sens du terme, de soi) contre quoi s’est élevé le Sauvons la clinique puis l’Appel des appels relayant la protestation plus largement, répartirait celle-ci de notre côté, sauf que l’affaire est loin d’être si simple et continue d’engager notre devoir de solidarité.

Philippe Grauer}}


MUPP Communiqué juin 2007 :

Avec les Écoles, passer à l’offensive


Chasse à l’approche psychanalytique

La chasse à l’approche psychanalytique dans les enseignements de psychologie semble en passe de s’accentuer. Une pétition inspirée du Livre noir et des approches anglo-saxonnes (« The petition ») veut faire croire que cette approche posséderait un « monopole de formation » qu’il s’agirait de tempérer par une diversification des enseignements. Elle passe sous silence que l’orientation cognitiviste est largement dominante dans les enseignements de psychologie dispensés par les universités françaises. Les auteurs (anonymes) de cette pétition veulent ignorer que certaines d’entre elles sont déjà parvenues à bannir toute référence à la psychanalyse, tandis que d’autres s’appliquent avec insistance à y parvenir. Rares sont les lieux universitaires où l’enseignement de la psychologie clinique échappe encore à la chappe scientiste qui appréhende la singularité du sujet comme une scorie déplorable.

Des critères de scientificité inaptes à saisir la spécificité du processus de subjectivation

Derrière un apparent souci de diversification des enseignements transparaît une volonté d’éradiquer tout ce qui subsiste de référence à la psychanalyse. En témoigne le souhait de soumettre les travaux des psychologues cliniciens aux « mêmes critères d’évaluation » que ceux utilisés en un autre domaine : « celui de la productivité scientifique ». La spécificité épistémologique des études cliniques est balayée sans être interrogée. Même les approches Rogériennes, ou familiales, pourtant mentionnées dans « The petition », ne sauraient longtemps trouver place à l’Université, si elles devaient se soumettre à des critères scientifiques d’évaluation, inaptes à saisir leur spécificité. Au nom d’une prétendue ouverture les équipes de recherche exclusivement référées à l’approche cognitiviste seraient légitimes, tandis que celles référées à la psychanalyse se verraient imposer d’autres perspectives ! Bref chacun aura compris que derrière un apparent souci d’équilibre se cache une volonté totalitaire de subordonner toute approche des phénomènes humains au discours de la science(2« ).

Liquidation de la clinique dans les institutions de soins

Dans ce contexte, le « Manifeste pour les pratiques et formations cliniques » établit un constat de liquidation en cours de la clinique dans les institutions de soins et de formations auquel nous souscrivons. Cependant, il s’agit d’un texte rédigé dans une perspective universitaro-centriste, qui pense essentiellement la formation des cliniciens dans le cadre de l’université, sans mentionner celle des Écoles de psychanalyse, et encore moins celle des psychothérapeutes. De tels silences portent en germe des conceptions qui pourraient s’avérer fort divergentes de celles du MUPP quant à la formation des psychanalystes.

Un savoir issu d’une expérience de mutation subjective

Le MUPP tient ferme sur le fait que la formation des psychanalystes s’effectue en-dehors de l’Université, non pas en raison d’un accident de l’histoire, auquel il pourrait être remédié, mais pour des raisons qui tiennent à la psychanalyse elle-même. Le savoir spécifique du psychanalyste n’est pas une connaissance intellectuelle, qui puisse s’acquérir par l’étude, mais un savoir issu d’une expérience de mutation subjective, qui ne peut advenir que de l’expérience d’une cure.

Difficile dans ces conditions d’associer le MUPP aux bonnes intentions du Manifeste pour les pratiques et les formations cliniques.

Plutôt parier sur les Écoles pour les « inventions offensives »

Il prône de passer à l’invention offensive. L’intention est excellente, mais suffit-il pour cela de se rassembler à nouveau ? Actuellement, les seules inventions offensives porteuses d’avenir pour la psychanalyse paraissent être les créations d’institutions nouvelles, indépendantes de l’État (…). Or les universitaires s’avèrent souvent entravés par leurs fonctions pour s’investir dans de telles « inventions offensives ». On sait que leur pratique privée les a déjà trop souvent conduit à abandonner les universités aux cognitivistes en n’y étant pas assez présents. Au mieux ils défendent pied à pied la prise en compte de la singularité du sujet dans leurs enseignements et dans la formation des psychologues, c’est déjà beaucoup d’énergie. Ce combat reste indispensable, mais il semble qu’il faille plutôt parier sur les Écoles pour les « inventions offensives » : leurs membres paraissent en de meilleures conditions pour s’y investir.

Pr. Jean-Claude MALEVAL
Président du MUPP
Mouvement universitaire pour la psychanalyse

[1] « Discours de la science » est une expression lacanienne.

  • 1 S’agissant de ce que l’on a appelé dans les années 80 les {{Nouvelles thérapies , ancêtres issues de la psychologie humaniste qui allaient devenir notre actuelle psychothérapie relationnnelle . Le terme générique remonte comme on sait au XIXème siècle.
  • 2 « Discours de la science » est une expression lacanienne (note de l’auteur).

La psychanalyse soluble dans la science ?

COMMUNIQUÉ DU MOUVEMENT UNIVERSITAIRE POUR LA PSYCHANALYSE.


Ce qui est bon pour la General Motors est bon pour l’Amérique, avait-on coutume d’entendre dire dans les années 30 outre-atlantique. La GM a connu récemment bien des tracas et l’on ne saurait jurer que l’adage reste vérifié. Par contre ce qui est bon pour la psychanalyse le demeure pour la psychothérapie relationnelle, à charge de vérifier la réciprocité de la proposition.

Le professeur Maleval nous fait part d’un des derniers hauts méfaits de l’AERÈS, dont fort heureusement nous ne dépendons pas car pour en dépendre il faut commencer par solliciter les services d’évaluation à tout va de l’Agence. Mais la proclamation de l’existence nouvelle d’arcanes administratifs permettant aux pouvoirs publics de s’immiscer dans le débat sur l’épistémologie des sciences, particulièrement les humaines, au point de se prononcer sur leur degré de scientificité, constitue une nouveauté qui en effet mérite d’être saluée.

On approche dans le ridicule le fameux scientifiquement reconnu qui sert de mot de passe à l’Association européenne de psychothérapie et nous a convaincus de n’en point être. Nous ne relevons pas du CNU (1« ) mais observons avec intérêt la tendance scissionniste au sein de la 16ème Section, qui départagerait les expérimentalistes des cliniciens — ces derniers étant proches de la psychanalyse donc de nous en vertu de notre communauté d’ordre épistémologique voici la cause de notre intérêt et solidarité.

Et puis un bref rappel au passage de la question de la scientificité des disciplines du processus de subjectivation ne fera de mal à personne et Jean-Claude Maleval est homme à ne pas se laisser impressionner par le popperisme appliqué mécaniquement à des domaines qu’il ne saurait concerner. La question de savoir en quoi une science humaine est scientifique renvoie à tout autre chose que la validation formaliste cherchant à établir si l’on peut ou non falsifier la théorie de l’inconscient, des pulsions ou du champ. Il demeure qu’il faut rappeler au super évaluateur Swendsen que sa propre science en matière d’évaluation reste courte, trop courte par principe pour étayer de son autorité celle de l’Agence chargée de régir rondement l’univers quelque peu complexe des sciences humaines cliniques.

Philippe Grauer


Par un mail diffusé sur la liste «Kamel Gana», le 25 novembre 2009, M. Swendsen annonce une bonne nouvelle : la psychanalyse est maintenant soluble dans la science. Il ne conçoit aucune difficulté à la soumettre à « une évaluation scientifique rigoureuse ». Les experts de l’AERES, nommés par le Ministère, ont donc résolu le difficile problème de savoir ce qu’est une science et disposent de critères pour le mesurer. Pourquoi gardent-ils cachées de telles découvertes qui jusqu’alors résistaient aux recherches des meilleurs épistémologues ? Ils semblent aussi avoir conclu sur une autre difficulté largement débattue : la science est-elle le seul mode de connaissance possible ? Des avancées aussi considérables ne sauraient rester réservées à quelques initiés : ils doivent maintenant les porter sur la place publique.

On peut espérer qu’ils auront mieux à nous proposer que le critère poppérien de falsifiabilité dont le caractère peu probant a été maintes fois démontré. Rappelons qu’aucune expérience ne peut s’avérer décisive pour réfuter une théorie. D’une part, parce que ce n’est jamais qu’un énoncé déterminé qui est comparé aux faits, et non la théorie elle-même, or l’on ne saurait évaluer tous les énoncés par rapport à l’expérience; d’autre part, plus important encore, si les faits observés ne confirment pas la théorie, la démarche initiale du savant n’est pas de l’abandonner, mais de la compléter par de nouvelles hypothèses. Les irrégularités factuelles par rapport aux thèses centrales de la théorie peuvent s’accumuler, les hypothèses ad hoc s’ajouteront tant qu’une nouvelle théorie n’aura pas été non seulement conçue mais aussi acceptée par la majorité des spécialistes. L’unification de la science sous l’’égide de l’épistémologie de Popper n’offrirait d’autre promesse que celle d’une stérilisation méthodologique de certains domaines. « On ne peut guère éviter la conclusion, note le mathématicien René Thom (1984), qu’il n’y a pas de critère unique de la scientificité, chaque domaine disciplinaire élabore ses propres critères de scientificité, compte tenu des possibilités déductives qui s’y présentent. Le critère poppérien de falsifiabilité est peut-être valable pour la physique (encore que je n’en sois pas sûr). C’est de la part des physiciens un acte d’impérialisme injustifiable que de vouloir l’imposer aux autres disciplines ». Dès lors, les épistémologues les plus pertinents parviennent à un constat d’échec : « le problème de la démarcation entre ce qui est science et ce qui ne l’est pas n’est pas encore épuisé » (Paty, 1982). La science est multiple. Avant les récentes découvertes de l’AERES, il n’en existait pas de définition neutre et objective.

Qui plus est, l’une des caractéristiques majeures des recherches scientifiques du XXe siècle réside dans la multiplication des démonstrations d’incomplétude. On connaît les théorèmes de Gödel qui établissent qu’il existe dans l’arithmétique des propositions à la fois vraies et indécidables. Mais il existe d’autres trous irrémédiables dans les connexions rigoureuses des lettres de la science : la réfutation de l’hypothèse du continu par Cohen, le théorème d’indécidabilité de Church, le principe d’incertitude de Heisenberg, le théorème d’arrêt de Turing, le théorème de la vérité de Tarski, etc. Il arrive que parfois une fiction tente de recouvrir l’aporie logique, tel est le cas de la fameuse thèse astronomique du big-bang, bien qu’issue de formalisations mathématiques rigoureuses, elle ne saurait clore l’interrogation sur l’origine, ni faire taire le naïf demandant ce qui précédait l’explosion initiale. Ces trous dans les énoncés les plus rigoureux viennent rappeler que les savoirs scientifiques sont des réductions discursives du réel faites à partir d’hypothèses conçues par un sujet. Or il est une condition nécessaire, mais non suffisante, pour déterminer ce qui est scientifique, c’est que ce sujet n’y apparaisse plus. Quand les résultats d’une expérience sont conditionnés par les états d’âme de celui qui la fait, comme dans l’alchimie ou le chamanisme, il y a consensus pour considérer qu’il ne s’agit pas de science. Lapsus, rêves, délires, symptômes ne peuvent trouver place dans le discours de la science : ils sont toujours singuliers et non reproductibles en laboratoires.

Une spécificité de la psychanalyse, ignorée de M. Swendsen, tient à ce que son étude porte sur le sujet qui fait la science, laquelle de ce fait doit méthodiquement le rejeter : il n’y apparaît plus que par l’entremise de trous dans le savoir, ombilics de son insertion. Vouloir faire entrer la psychanalyse dans le discours de la science équivaut à méconnaître sa spécificité. Elle relève d’un autre champ épistémologique et ne peut user sans se renier des outils propres à la méthode expérimentale.

Dès lors, le MUPP salue et approuve l’initiative des Professeurs du CNU 16e section qui refusent de participer aux expertises AERES, sachant que les critères retenus opèrent de fait une pré-évaluation particulièrement inéquitable pour la psychanalyse et la psychologie clinique. Il faut rappeler que la méthode clinique n’est pas la méthode expérimentale et que rien ne justifie épistémologiquement de vouloir subordonner la première à la seconde.

Le MUPP demande aux psychologues cliniciens universitaires de ne plus participer aux expertises de l’’AERES – sachant que dans leur mode actuel elles ne peuvent conduire qu’ à la disparition de leurs formations.

Seule la proposition de scission du CNU 16e section proposée par le Syndicat National des Psychologues pourrait permettre de sortir d’’une situation délétère qui alimente depuis des décennies des tensions entre psychologues intervenant à l’université.

Pour le {Mouvement universitaire pour la psychanalyse }.

  • 1 Conseil national des universités, réparti en sections chargées de nommer les professeurs.

Psychothérapeute ou non, ce n’est pas une affaire de nom

DANIELE DEZARD


L’ancienne Secrétaire générale du Snppsy n’a généralement pas sa plume, son clavier plutôt, dans sa poche. Nous sommes heureux d’accueillir ici ce texte comme d’habitude clair, élégant, avec ce qu’il faut d’insolence pour vous inviter à réfléchir sans s’embarrasser de rien à ce que vous saviez déjà et que vous n’oubliez que par une légère distraction.

Qu’il soit clair ici que nous ne sommes pas contre l’université, c’est l’inverse. Nous lui voudrions plutôt un bien qu’elle ne veut pas que nous lui fassions. Notre réalité pratique nous place devant notre responsabilité : agir en nos lieu et nom propres, et poursuivre une action bien installée dans le socius, entourée des garanties régulières à ce genre de pratique — le Snppsy s’y emploie continument, qui apporte au public en toute rationalité et humanité ce dont il a besoin, que les Doctes du moment en tombent d’accord ou non.

Cela dit nous attirons l’attention sur la publication en 1980 à la Documentation française d’un numéro intitulé Les nouvelles thérapies, recherche de pointe ou phénomène social ? (1« ), qui fait le point d’alors sur l’introduction en France, comme un fait de société déjà bien inscrit dans l’habitus, y compris lexicologique, des nouveaux psychothérapeutes.

Cela s’est développé et notre École, qui a 24 ans d’âge, ce qui renvoie à peu après l’événement éditorial dont nous venons de parler, constitue une des preuves vivantes de notre vitalité institutionnelle et sociale, de notre capacité de transmission critique, et du fait que du point de vue du savoir nous sommes gens à tenir notre rang.

Philippe Grauer


Un nom adopté par défaut

Ce nom psychothérapeute, ceux qui l’ont adopté — sans grande conviction — à peu prés à l’époque de la création du SNPPsy, n’y tiennent pas tellement. Aussi sommes-nous assez atterrés de constater que les générations suivantes en font la bannière de leur identité. L’identité professionnelle n’est pas une affaire de nom : elle est liée à la formation, l’éventail des connaissances requises, la fonction sociale. Désormais, les personnes qui s’appelleront psychothérapeutes seront titulaires d’un master, et nous, nous porterons un autre nom et c’est la seule chose qui changera pour nous : nous aurons exactement la même clientèle et la même fonction sociale. Car les personnes qui s’adressent à nous – depuis toujours — sont celles qui ne sont pas assez naïves pour confier leur âme à un savant. Ce n’est pas qu’ils négligent nos connaissances, mais ils nous sollicitent, dés l’abord, en tant qu’être humain, qui se réclame, avant toute chose, de sa propre expérience de l’être et de l’individuation pour synthétiser ses connaissances.

Sur quoi nous travaillons, comment nous travaillons

D’une façon générale, nous n’avons jamais eu de bons rapports avec le monde des universitaires, psychologues et psychiatres. Et c’est normal. L’Université française enseigne essentiellement les subtilités de la psychopathologie et l’essentiel de la pensée lacanienne. Des pans entiers de l’histoire de la psychothérapie depuis Freud y sont ignorés ou négligés. Ces gens-là nous prennent tout naturellement pour des charlatans, car nous avons d’autres références que les leurs et là où nous avons les mêmes, nous ne les utilisons pas de la même manière. Leur formation même les empêche de nous comprendre et même de deviner que nous avons une organisation de la pensée et des modalités d’intervention qui leur échappent. Il en est de même des psychanalystes, qui sont plus proches de nous par leur formation, mais sont généralement allergiques à notre relation à la théorie, au fait que nous travaillons avec des références multiples et donc avec une appréhension de l’inconscient beaucoup plus complexe et mosaïquée. En gros, ils ne comprennent ni sur quoi nous travaillons, ni comment nous travaillons. Pour tout dire, nous faisons des métiers qui sont quelquefois proches, mais, nous ne faisons pas le même métier.

Une rupture nécessaire

Il me semble donc juste, normal et sain que la société nous oblige à assumer notre spécificité et les différences essentielles qui définissent notre fonction sociale. L’abandon du terme psychothérapeute m’apparaît comme une rupture nécessaire, dans une longue histoire de ruptures.

Le besoin de grandir

Au début des années 70, en France, il n’y avait pas de psychothérapeutes : il y avait des psychologues et des psychanalystes qui pratiquaient la psychanalyse (art noble, proche du sacré) ou ce qu’on appelait une psychothérapie analytique de soutien, considérée comme bâtarde et tout à fait profane. Aux États-Unis, un réflexion critique sur les limites de la psychanalyse et du comportementalisme avait engendré le growth-mouvement, qui posait en principe qu’il fallait lire ce qui motive l’entrée en thérapie — et y compris ce qu’on appelle obstinément en France le symptôme — non comme une faille ou une carence d’adaptation, mais essentiellement comme un besoin de grandir. Ce point de vue a engendré une multitude d’approches et de techniques, toutes basées sur une analyse des besoins du patient et qu’on regroupe généralement sous le terme Psychologie humaniste.

Succès immédiat, mépris immédiat

Laquelle a connu en France, dés son introduction, un succès immédiat auprès des patients et un mépris tout aussi immédiat de la part des intellectuels. Le seul article que le monde nous ait consacré, à l’époque, avait pour titre : « Les Enfants perdus de la psychanalyse ». Les praticiens en psychologie humaniste en France, formés dans les pays anglo-saxons, n’avaient pas de nom. Ils se rangeaient généralement sous la bannière d’une technique : ils étaient gestaltistes, bio-énergéticiens… etc. Mais, comme la Psychologie humaniste est par vocation multiréférentielle, comme le mouvement, très riche à l’époque, inventait une nouvelle synthèse de différents courants à peu près tous les ans, il devenait pour chacun de plus en plus difficile de présenter son travail et c’est à la fin des années 70 que le terme psychothérapeute s’est généralisé – par défaut, en l’absence d’un terme plus adéquat, et parce que personne d’autre ne l’employait. « Psychothérapeute, disaient les psychologues, c’est une fonction, pas une profession. »

La cohérence, désormais, ne réside plus dans la théorie, quelle qu’elle soit, mais dans l’individualité complexe du patient.

Dés sa création en 81, le SNPpsy s’est attaché à définir la profession de praticien en psychothérapie. Il nous a éloigné des sirènes du New-age et a créé une mutation française de la Psychologie humaniste en réintégrant l’ensemble du savoir psychanalytique et de la psychopathologie au corpus de nos connaissances. Il a, en outre, défini une formation exigeante, imitée de celle des psychanalystes mais beaucoup plus complexe, en particulier en ce qui concerne la supervision. En effet, le praticien, dans la compréhension de son patient et la conduite de son travail, ne se réfère plus à une seule théorie mais à de nombreux systèmes de pensée différents, voire contradictoires. La cohérence, désormais, ne réside plus dans la théorie, quelle qu’elle soit, mais dans l’individualité complexe du patient. Et le thérapeute se libère du confort (relatif, il est vrai) et du dogmatisme (au parfum de religiosité), que crée l’allégeance aux Grands Penseurs, aux systèmes, au Livre.

Gens de terrain

Nous sommes définitivement des gens de terrain, qui opérons dans un monde en constante mutation, où nos patients, sans cesse confrontés à des problématiques nouvelles, doivent trouver individuellement l’espace de puissance et de liberté, qui leur permette de créer une vie qui leur ressemble. Et la relation transférentielle s’inscrit au centre de ce travail de découverte et de transformation, dans son existence propre, sa richesse, son ambiguïté, ses évolutions imprévisibles et son efficacité – pour une grande part impossible à analyser.

Pratiquement plébiscités

Notre succès a été impressionnant dans toutes les démocraties occidentales. En France, en tout cas, nous avons largement contribué à démocratiser la thérapie, qui concernait essentiellement jusque là les intellectuels et les malades en institution. Dans ces 30 années de crise, de plus en plus de personnes de presque toutes les classes sociales se sont approprié l’espace que nous leur offrions et nous ont recommandé autour d’eux : notre clientèle ne s’organise pratiquement que par le bouche à oreilles. Notre rôle social est incontestable, pratiquement plébiscité.

Dans ces conditions, comment avons-nous fait pour être si peu respectés ?

La suite au prochain numéro


Article repris depuis Snppsy.org avec son aimable autorisation.

  • 1 Documentation française, N° 390, 48 p.-

Ce n’est pas une affaire de nom

DANIELE DEZARD


L’ancienne Secrétaire générale du Snppsy n’a généralement pas sa plume, son clavier plutôt, dans sa poche. Nous sommes heureux d’accueillir ici ce texte comme d’habitude clair, élégant, avec ce qu’il faut d’insolence pour vous inviter à réfléchir sans s’embarrasser de rien à ce que vous saviez déjà et que vous n’oubliez que par une légère distraction.

Qu’il soit clair ici que nous ne sommes pas contre l’université, c’est l’inverse. Nous lui voudrions plutôt un bien qu’elle ne veut pas que nous lui fassions. Notre réalité pratique nous place devant notre responsabilité : agir en nos lieu et nom propres, et poursuivre une action bien installée dans le socius, entourée des garanties régulières à ce genre de pratique — le Snppsy s’y emploie continument, qui apporte au public en toute rationalité et humanité ce dont il a besoin, que les Doctes du moment en tombent d’accord ou non.

Philippe Grauer


Un nom adopté par défaut

Ce nom psychothérapeute, ceux qui l’ont adopté — sans grande conviction — à peu prés à l’époque de la création du SNPPsy, n’y tiennent pas tellement. Aussi sommes-nous assez atterrés de constater que les générations suivantes en font la bannière de leur identité. L’identité professionnelle n’est pas une affaire de nom : elle est liée à la formation, l’éventail des connaissances requises, la fonction sociale. Désormais, les personnes qui s’appelleront psychothérapeutes seront titulaires d’un master, et nous, nous porterons un autre nom et c’est la seule chose qui changera pour nous : nous aurons exactement la même clientèle et la même fonction sociale. Car les personnes qui s’adressent à nous – depuis toujours — sont celles qui ne sont pas assez naïves pour confier leur âme à un savant. Ce n’est pas qu’ils négligent nos connaissances, mais ils nous sollicitent, dés l’abord, en tant qu’être humain, qui se réclame, avant toute chose, de sa propre expérience de l’être et de l’individuation pour synthétiser ses connaissances.

Sur quoi nous travaillons, comment nous travaillons

D’une façon générale, nous n’avons jamais eu de bons rapports avec le monde des universitaires, psychologues et psychiatres. Et c’est normal. L’Université française enseigne essentiellement les subtilités de la psychopathologie et l’essentiel de la pensée lacanienne. Des pans entiers de l’histoire de la psychothérapie depuis Freud y sont ignorés ou négligés. Ces gens-là nous prennent tout naturellement pour des charlatans, car nous avons d’autres références que les leurs et là où nous avons les mêmes, nous ne les utilisons pas de la même manière. Leur formation même les empêche de nous comprendre et même de deviner que nous avons une organisation de la pensée et des modalités d’intervention qui leur échappent. Il en est de même des psychanalystes, qui sont plus proches de nous par leur formation, mais sont généralement allergiques à notre relation à la théorie, au fait que nous travaillons avec des références multiples et donc avec une appréhension de l’inconscient beaucoup plus complexe et mosaïquée. En gros, ils ne comprennent ni sur quoi nous travaillons, ni comment nous travaillons. Pour tout dire, nous faisons des métiers qui sont quelquefois proches, mais, nous ne faisons pas le même métier.

Une rupture nécessaire

Il me semble donc juste, normal et sain que la société nous oblige à assumer notre spécificité et les différences essentielles qui définissent notre fonction sociale. L’abandon du terme psychothérapeute m’apparaît comme une rupture nécessaire, dans une longue histoire de ruptures.

Le besoin de grandir

Au début des années 70, en France, il n’y avait pas de psychothérapeutes : il y avait des psychologues et des psychanalystes qui pratiquaient la psychanalyse (art noble, proche du sacré) ou ce qu’on appelait une psychothérapie analytique de soutien, considérée comme bâtarde et tout à fait profane. Aux États-Unis, un réflexion critique sur les limites de la psychanalyse et du comportementalisme avait engendré le growth-mouvement, qui posait en principe qu’il fallait lire ce qui motive l’entrée en thérapie — et y compris ce qu’on appelle obstinément en France le symptôme — non comme une faille ou une carence d’adaptation, mais essentiellement comme un besoin de grandir. Ce point de vue a engendré une multitude d’approches et de techniques, toutes basées sur une analyse des besoins du patient et qu’on regroupe généralement sous le terme Psychologie humaniste.

Succès immédiat, mépris immédiat

Laquelle a connu en France, dés son introduction, un succès immédiat auprès des patients et un mépris tout aussi immédiat de la part des intellectuels. Le seul article que le monde nous ait consacré, à l’époque, avait pour titre : « Les Enfants perdus de la psychanalyse ». Les praticiens en psychologie humaniste en France, formés dans les pays anglo-saxons, n’avaient pas de nom. Ils se rangeaient généralement sous la bannière d’une technique : ils étaient gestaltistes, bio-énergéticiens… etc. Mais, comme la Psychologie humaniste est par vocation multiréférentielle, comme le mouvement, très riche à l’époque, inventait une nouvelle synthèse de différents courants à peu près tous les ans, il devenait pour chacun de plus en plus difficile de présenter son travail et c’est à la fin des années 70 que le terme psychothérapeute s’est généralisé – par défaut, en l’absence d’un terme plus adéquat, et parce que personne d’autre ne l’employait. « Psychothérapeute, disaient les psychologues, c’est une fonction, pas une profession. »

La cohérence, désormais, ne réside plus dans la théorie, quelle qu’elle soit, mais dans l’individualité complexe du patient.

Dés sa création en 81, le SNPpsy s’est attaché à définir la profession de praticien en psychothérapie. Il nous a éloigné des sirènes du New-age et a créé une mutation française de la Psychologie humaniste en réintégrant l’ensemble du savoir psychanalytique et de la psychopathologie au corpus de nos connaissances. Il a, en outre, défini une formation exigeante, imitée de celle des psychanalystes mais beaucoup plus complexe, en particulier en ce qui concerne la supervision. En effet, le praticien, dans la compréhension de son patient et la conduite de son travail, ne se réfère plus à une seule théorie mais à de nombreux systèmes de pensée différents, voire contradictoires. La cohérence, désormais, ne réside plus dans la théorie, quelle qu’elle soit, mais dans l’individualité complexe du patient. Et le thérapeute se libère du confort (relatif, il est vrai) et du dogmatisme (au parfum de religiosité), que crée l’allégeance aux Grands Penseurs, aux systèmes, au Livre.

Gens de terrain

Nous sommes définitivement des gens de terrain, qui opérons dans un monde en constante mutation, où nos patients, sans cesse confrontés à des problématiques nouvelles, doivent trouver individuellement l’espace de puissance et de liberté, qui leur permette de créer une vie qui leur ressemble. Et la relation transférentielle s’inscrit au centre de ce travail de découverte et de transformation, dans son existence propre, sa richesse, son ambiguïté, ses évolutions imprévisibles et son efficacité – pour une grande part impossible à analyser.

Pratiquement plébiscités

Notre succès a été impressionnant dans toutes les démocraties occidentales. En France, en tout cas, nous avons largement contribué à démocratiser la thérapie, qui concernait essentiellement jusque là les intellectuels et les malades en institution. Dans ces 30 années de crise, de plus en plus de personnes de presque toutes les classes sociales se sont approprié l’espace que nous leur offrions et nous ont recommandé autour d’eux : notre clientèle ne s’organise pratiquement que par le bouche à oreilles. Notre rôle social est incontestable, pratiquement plébiscité.

Dans ces conditions, comment avons-nous fait pour être si peu respectés ?

La suite au prochain numéro


Article repris depuis Snppsy.org avec son aimable autorisation.

À propos de l’évaluation

Comme un divertissement léger pour des étudiants blasés

de Mark Edmundson de l’Université de Virginie

Réimpression du Harper’s, Septembre 1997, autorisée par l’auteur.


Présentation de la SIHPP qui nous présente ce texte (voir ici même le Bulletin de la SIHPP) :

Le texte que nous vous proposons ci-dessous n’est pas récent. Il a été écrit en 1997 par  Mark Edmundson, professeur à l’université  de Virginie. On y trouvera une analyse critique de l’idée d’évaluation dans le contexte universitaire ; au delà de l’humour qui habite ces quelques lignes se dessine fort bien à quelle demande fantasmatique répond l’évaluation, dernier avatar de nos sociétés de « consommation ».


Aujourd’hui, c’est le jour d’évaluation dans mon cours sur Freud, et tout a changé.

Je fais cours deux fois par semaine en fin d’après-midi, et d’habitude la clientèle, environ cinquante étudiants de premier cycle, a tendance à se traîner et s’affaler, l’air inconsolable, un peu perdu, attendant d’être réveillée. Pour déclencher la discussion, ils ont en général besoin d’une blague, d’une anecdote, d’une question originale — Quand vous étiez enfants, vos déguisements d’Halloween étaient-ils plutôt des accoutrements du moi, du ça, ou du surmoi. Ce genre de chose… Mais aujourd’hui, dès que je brandis les formulaires, un bourdonnement monte dans la pièce. Aujourd’hui, ils écriront leur évaluation du cours, leur évaluation de moi, et ils sont sans aucun doute tout à fait réveillés. « Quelle est votre évaluation de l’enseignant ? » interroge la question numéro huit, les invitant à encercler un nombre compris entre le cinq (excellent) et le un (mauvais, mauvais). S’ils ont acquis de de la subtilité dans l’interprétation pendant le trimestre, elle est maintenant partie en fumée. Edmundson: un à cinq, prêts, tirez.

Et ils le font. En me dirigeant vers la porte — je ne reste jamais dans le coin pendant cette phase du rituel — je regarde par-dessus mon épaule et je les vois travailler dur comme des auditeurs du diable. Ils écrivent en ayant passé la quatrième, même ceux qui n’arrivent pas à aligner trois mots dans leur journal de bord, à l’aise dans une procédure désormais parfaitement maîtrisée. Ils jouent les consommateurs avertis, faisant savoir au prestataire s’il s’en est sorti ou s’il n’est pas tout à fait à la hauteur de sa tâche.

Mais pourquoi suis-je si tourmenté, fuyant comme un réfugié ma propre salle de classe, où d’habitude je règne aisément ? Il y a de fortes chances que les évaluations ressemblent beaucoup à ce qu’elles ont été dans le passé – elles seront tout à fait bien. Il est probable que je serai félicité pour être « intéressant » (et je suis félicité, à maintes reprises), que je serai cité pour mes façons détendues et tolérantes (ceci arrive, aussi), que mon sens de l’humour et ma capacité à associer les arcanes du sujet à la culture actuelle inspire quelques éloges (mais oui). J’ai été très occupé ce trimestre, un manuscrit à terminer, et n’ai donc pas donné à leurs journaux l’attention que j’aurais dû donner, et pour cela je suis rappelé à l’ordre — très poliment, d’ailleurs. Dans l’ensemble, je m’en sors plutôt bien.

Mais je dois avouer que je n’aime pas beaucoup l’image de moi-même qui se dégage de ces questionnaires, une image de détachement cultivé, plein d’humour et de douce tolérance. Je n’aime pas les questionnaires eux-mêmes, avec leurs évaluations numérotées, rappelant les feuilles distribuées à un public-échantillon après un banc d’essai TV à Burbank. Mais par dessus tout, je n’aime pas cette mentalité du consommateur expert et calme qui imprègne les réponses. Je suis gêné par cette conviction sereine selon laquelle ma fonction — et, plus important encore, celle de Freud, de Shakespeare ou de Blake — est de distraire, d’amuser et d’intéresser. Comme l’observe un des interrogés, tout-à-fait représentatif: «Edmundson a magistralement su présenter ces oeuvres difficiles, importantes & controversées d’une façon agréable et accessible. »

Merci mais très peu pour moi. Je n’enseigne pas pour amuser, distraire, ni d’ailleurs, pour être tout simplement intéressant. Quand une personne dit qu’elle «a pris plaisir» au cours — et ce mot revient encore et encore dans mes évaluations – quelque part au ras de mon autosatisfaction immédiate je sens une envahissante auto-aversion. Ce n’est pas du tout ce que j’avais à l’esprit. Les questions provocantes et les blagues transversales visent à introduire de plus fortes substances — dans le cas du cours sur Freud, à une vision tragique et complexe de la vie. Mais l’affabilité et les boutades semblent souvent être ce qui percute chez les étudiants, leurs journaux et évaluations me laissent peu de doutes à ce sujet.

Je désire qu’un nombre d’entre eux disent qu’ils ont été changés par le cours. Je désire qu’ils se mesurent à ce qu’ils ont lu. On raconte qu’il y a quelque temps, un professeur de l’Université de Columbia posait une question difficile en deux points : Un, quel livre vous a le plus ennuyé pendant le cours ? Deux, quelles failles intellectuelles ou de caractère ce rejet a-t-il révélé chez vous? La main qui a posé la question était sûrement lourde. Mais au moins, elle oblige à voir le travail intellectuel comme une confrontation entre deux personnes, étudiant et auteur, où les enjeux comptent. On demandait à ces étudiants de s’exprimer sur la qualité d’une rencontre, pas d’évaluer l’action comme si elle s’était déroulée sur le grand écran.

Pourquoi mes étudiants décrivent-ils le complexe d’Œdipe et la pulsion de mort comme étant intéressants et agréables à envisager? Et pourquoi est-ce que je donne l’impression d’être un guide raffiné, légèrement ironique, infiniment affable dans ce champ intellectuel, l’exploitant sans intensité, généreux, drôle et léger ?

Parce que c’est ce qui marche. Le jour de l’évaluation, je récolte les fruits de ma complaisance partielle envers la culture de mes étudiants ainsi que la culture de l’université telle qu’elle fonctionne actuellement. C’est une culture qui n’a guère fait l’objet de réflexion. Des critiques actuels ont tendance à penser que l’éducation en sciences humaines est en crise parce que les universités ont été envahies par des professeurs aux idées bizarres: déconstructionnisme, lacanisme, féminisme, « queer theory ». Ils croient que le genre et la tradition sont “out” et que le politiquement correct, le multiculturalisme et la politique identitaire sont “in” ; conséquence d’une invasion de tribus de titulaires radicaux, équivalents en cette fin de millénaire des hordes de wisigoths qui ont fait tomber les murs de Rome.

Mais réfléchir longuement à mes évaluations et essayer ensuite de poser un regard lucide et scrutateur sur la vie universitaire ici comme à l’Université de Virginie ou à travers le pays, m’ont finalement conduit à des conclusions différentes. Pour moi, si l’éducation des sciences humaines est aussi inefficace qu’elle l’est aujourd’hui, ce n’est pas à cause de toutes ces théories étranges qui circulent (bien utilisés, ces théories peuvent être éclairantes.) C’est plutôt que cette culture universitaire, comme la culture américaine tout court, est, pour le dire crûment, de plus en plus consacrée à la consommation, au divertissement, à l’utilisation et l’abus de biens et d’ images. Pour celui qui grandit aux Etats-Unis aujourd’hui, il existe peu d’alternatives à la vision du monde qu’est celle du consommateur détaché. Mes étudiants n’ont pas demandé cette vision, encore moins l’ont-ils créée, mais ils apportent une Weltanschauung de consommateur à l’école, où il exerce une influence puissante et largement méconnue. Si nous voulons comprendre les universités actuelles, avec leurs multiples maux, on devrait essayer de s’écarter des domaines des débats d’experts et des belles idées et se tourner vers les salles de classe et les campus, où se propage où un nouveau type d’atmosphère.

Le texte que nous vous proposons ci-dessous n’est pas récent. Il a été écrit en 1997 par  Mark Edmundson, professeur à l’université  de Virginie. On trouvera dans ce texte une analyse critique de l’idée d’évaluation dans le contexte universitaire ; au delà de l’humour qui habite ces quelques lignes se dessine fort bien à quelle demande fantasmatique répond l’évaluation, dernier avatar de nos sociétés de « consommation ».

Traduction Paola Costa, Corinne Foy. Ci-dessous le texte en anglais.

Parmi les ouvrages de cet auteur signalons :

The Death of Sigmund Freud: Fascism, Psycho-analysis and the Rise of Fundamentalism, Bloomsbury Press, 2007.-

Litterature Against Philosophy, Plato to Derrida: A Defence of Poetry, Cambridge U.P., 1995.-


As Lite Entertainment For Bored College Students

 

by  Mark Edmundson at the University of Virginia

Reprinted from Harper’s  September 1997 by permission of the author

Today is evaluation day  in my Freud class, and everything has changed. The class meets twice a week,  late in the afternoon, and the clientele, about fifty undergraduates, tends to  drag in and slump, looking disconsolate and a little lost, waiting for a jump  start. To get the discussion moving, they usually require a joke, an anecdote,  an off-the-wall question — When you were a kid, were your Halloween getups  ego costumes, id costumes, or superego costumes? That sort of thing. But  today, as soon as I flourish the forms, a buzz rises in the room. Today they  write their assessments of the course, their assessments of me, and they are  without a doubt wide-awake. « What is your evaluation of the instructor? » asks  question number eight, entreating them to circle an number between five  (excellent) and one (poor, poor). Whatever interpretive subtlety they’ve  acquired during the term is now out the window. Edmundson: one to five, stand  and shoot.

And they do. As I retreat through the door — I never stay  around for this phase of the ritual — I look over my shoulder and see them  toiling away like the devil’s auditors. They’re pitched into high writing  gear, even the ones who struggle to squeeze out their journal entries word by  word, stoked on a procedure they have by now supremely mastered. They’re  playing the informed consumer, letting the provider know where he’s come  through and where he’s not quite up to snuff.

But why am I so  distressed, bolting like a refugee out of my own classroom, where I usually hold easy sway? Chances are the evaluations will be much like what they’ve  been in the past — they’ll be just fine. It’s likely that I’ll be commended  for being « interesting » (and I am commended, many times over), that I’ll be  cited for my relaxed and tolerant ways (that happens, too), that my sense of  humor and capacity to connect the arcana of the subject matter with current  culture will come in for some praise (yup). I’ve been hassled this term,  finishing a manuscript, and so haven’t given their journals the attention I  should have, and for that I’m called — quite civilly, though — to account. Overall, I get off pretty well.

Yet I have to admit that I do not much  like the image of myself that emerges from these forms, the image of  knowledgeable, humorous detachment and bland tolerance. I do not like the  forms themselves, with their number ratings, reminiscent of the sheets  circulated after the TV pilot has just played to its sample audience in  Burbank. Most of all I dislike the attitude of calm consumer expertise that  pervades the responses. I’m disturbed by the serene belief that my function —  and, more important, Freud’s, or Shakespeare’s, or Blake’s — is to divert,  entertain, and interest. Observes one respondent, not at all unrepresentative:  « Edmundson has done a fantastic job of presenting this difficult, important  & controversial material in an enjoyable and approachable way. »

Thanks but no thanks. I don’t teach to amuse, to divert, or even,  for that matter, to be merely interesting. When someone says that she  « enjoyed » the course — and that word crops up again and again in my  evaluations — somewhere at the edge of my immediate complacency I feel encroaching self-dislike. That is not at all what I had in mind. The  off-the-wall questions and sidebar jokes are meant at lead-ins to stronger  stuff — in the case of the Freud course, to a complexly tragic view of life.  But the affability and the one-liners often seem to be all that land with the  students; their journals and evaluations leave me little doubt.

I want  some of them to say that they’ve been changed by the course. I want them to  measure themselves against what they’ve read. It’s said that some time ago a  Columbia University instructor used to issue a harsh two-part question. One:  What book did you most dislike in the course? Two: What intellectual or  characterological flaws in you does that dislike point to? The hand that  framed the question was surely heavy. But at least it compels one to see  intellectual work as a confrontation between two people, student and author,  where the stakes matter. Those Columbia students were being asked to relate  the quality of an encounter, not rate the action as though it had unfolded on  the big screen.

Why are my students describing the Oedipus complex and  the death drive as being interesting and enjoyable to contemplate? And why am  I coming across as an urbane, mildly ironic, endlessly affable guide to this  intellectual territory, operating without intensity, generous, funny, and  loose?

Because that’s what works. On evaluation day, I reap the rewards  of my partial compliance with the culture of my students and, too, with the  culture of the university as it now operates. It’s a culture that’s gotten  little exploration. Current critics tend to think that liberal-arts education  is in crisis because universities have been invaded by professors with  peculiar ideas: deconstructionism, Lacanianism, feminism, queer theory. They  believe that genus and tradition are out and that P.C., multiculturalism, and  identity politics are in because of an invasion by tribes of tenured radicals,  the late millennial equivalents of the Visigoth hordes that cracked Rome’s walls.

But mulling over my evaluations and then trying to take a hard,  extended look at campus life both here at the University of Virginia and  around the country eventually led me to some different conclusions. To me,  liberal-arts education is as ineffective as it is now not chiefly because  there are a lot of strange theories in the air. (Used well, those theories can  be illuminating.) Rather, it’s that university culture, like American culture writ large, is, to put it crudely, ever more devoted to consumption and  entertainment, to the using and using up of goods and images. For someone  growing up in America now, there are few available alternatives to the cool  consumer worldview. My students didn’t ask for that view, much less create it,  but they bring a consumer weltanschauung to school, where it exerts a  powerful, and largely unacknowledged, influence. If we want to understand  current universities, with their multiple woes, we might try leaving the  realms of expert debate and fine ideas and turning to the classrooms and  campuses, where a new kind of weather is gathering.