Onfray : en bas et extrêmement à droite

Des professeurs de philosophie se mobilisent contre l’usurpation intellectuelle d’Onfray

Que dire de cette désolante opération Onfray, sinon que le personnage dans le rôle titre n’y va pas par quatre chemins dans un style qu’on n’avait pas connu depuis l’avant-guerre, du temps des Ligues ? Notre Goy du terroir du bocage de basse Normandie n’hésite devant rien pour faire monter une tension émotionnelle idéologiquement nauséabonde à son comble et de ce fait barrer la route à la réflexion dans le moment qu’il se présente comme celui qui dit enfin ce que « tout le monde » pensait tout bas, à la Le Pen.

Il y a toutes sortes de façons de se faire connaître. On peut se dispenser de recommander celle qu’a choisit Michel Onfrey. Nous attirons l’attention du public sur l’allure extrême droitière de ce libertarisme pour le coup passablement crépusculaire.

Jugez par vous-même, allez voir sur Médiapart le genre d’invective diffamatoire où l’on chercherait en vain le moindre soupçon d’élégance que diffuse notre nouveau grand penseur. Prenez connaissance du dossier, lisez par ailleurs Roland Gori ici même. Entre personnes civilisées, considérons l’affaire médiatique en cours en gardant sang-froid et raison critique.

Philippe Grauer


L’affaire Onfray devient depuis  quelques jours, un débat d’ampleur nationale et qui nous concerne directement à plusieurs titres.

Depuis qu’il a quitté l’enseignement privé où il enseignait la philo comme vacataire dans les classes techniques, Onfray se  répand en invectives contre les enseignants de l’éducation nationale “agents  d’une doctrine officielle”, qui “stérilisent les esprits des élèves et les  châtrent”. Il est lui, à l’inverse le philosophe solaire, anarchiste libertaire qui a eu accès à une parole libre.

Prenant publiquement position à l’extrême gauche, Onfray dans son dernier livre, rejoint ouvertement l’extrême droite raciste  et antisémite en tressant des couronnes à Pierre Debray-Ritzen, pédopsychiatre viscéralement antifreudien, l’un des activistes de la  “Nouvelle Droite” et du “G.R.E.C.E.”, et de Jacques Benesteau auteur de   Mensonges freudiens, proche du Club de l’Horloge et du Front national. Ce dernier explique notamment dans son livre qu’il n’y a jamais eu d’antisémitisme à Vienne dans l’entre deux guerres, où d’ailleurs les juifs tenaient la banque, les affaires, la culture, la presse…  

Il explique aussi dans le même ouvrage que Freud était un abominable pervers qui a  réduit en esclavage sexuel ses trois filles et sa belle sœur, un admirateur de Mussolini, un soutient d’Hitler et un assassin du peuple juif, ce qui rend la psychanalyse l’égale du nazisme.
   

En réaction au texte d’Élisabeth Roudinesco, Michel Onfray publie dans Médiapart une diatribe qui ne comporte aucun argument théorique ni critique. Son texte est diffamatoire, misogyne et insultant. Cohn Bendit y est de nouveau traité de pédophile. Ce texte est rédigé selon le style des pamphlets de l’extrême droite.

Onfray s’y définit comme « goy du terroir du bocage de basse Normandie, » victime des « beaux quartiers parisiens ». À l’évidence, il oppose les humbles du terroir provincial aux intellectuels parisiens riches et cosmopolites. Ne s’agirait-il pas des juifs par hasards ?  Il accuse Élisabeth Roudinesco d’être une « hystérique compulsive, stalinienne, éleveuse des vipères lubriques et des hyènes dactylographes, empochant les bénéfices de son petit commerce », « défendant les pédophiles et la pédophilie », enfin de vouloir se mettre sur lui dans la « position du missionnaire ».

Devant le caractère outrancier et grotesque de tels propos, elle a préféré communiquer à la presse le message suivant :  

Le livre de Michel Onfray, {{Le crépuscule d’une idole , paraît le 21 avril. J’ai eu l’occasion de dire ce que j’en pense. Dans le contexte des polémiques qui entourent désormais les prises de position de Michel Onfray, je lui suggère d’accepter enfin le débat public, à armes égales, sur une chaîne de radio ou de télévision, ce qu’il a refusé jusqu’à maintenant. Le public et les lecteurs jugeront.}}

Il me semble qu’il importe que chacun sache qui est Onfray et le fasse savoir du mieux possible. Les valeurs d’universalité, de rationalité, d’humanisme, qui nous tiennent à cœur, nous imposent  aujourd’hui de dénoncer et de combattre cette idéologie nuisible qui encore une fois relève la tête.

Bien évidemment, vous pouvez à votre tour répercuter et diffuser tous ces textes.

Michel Rotfus

Jeux de cirque

précédé de

Charge creuse

par Philippe Grauer

Relevons un peu le débat. On décèle si peu de pensée dans la pensée de Michel Onfray qu’on se trouve un peu perdu devant les abîmes de creux provocateur où il nous convie à assister en public à son « déniaisement » de Freud, qui visiblement le laisse publiquement prétentieusement toujours aussi niais.

Ce creux recélerait-il la capacité d’impact à la percussion que procurent les charges creuses ? Non, si les médias ne remplissaient ce vide du gaz toxique de l’opération scandaleuse — au demeurant un simple effet marronnier — consistant à faire vendre ce qui va choquer. La stratégie du pervers on le sait consiste à profiter de l’effet de choc produit sur son interlocuteur pour le déstabiliser par une sorte de commotion qu’on nomme aussi sidération, lequel s’accompagne d’une incapacité momentanée de penser.

Le vide précisément sidéral de la pensée de Onfrey possède apparemment cette propriété. Notre société marchande ne marchande pas son appui à de tels phénomènes, car sa logique est de vendre, du bobard, du scandaleux, du parfum bon marché à l’odeur de péché, de l’extrême droite déguisée en ultra gauche (1« ), peu importe, il faut vendre, vendre, vendre. En quoi on peut l’analyser comme perverse, la question des valeurs, pas seulement celles de la Bourse, ne l’intéressant que par rapport à la loi du profit tout cru. Onfrey grossier peut rapporter gros.

Une levée de boucliers internautiques témoigne de la vitalité de notre société dans son tissus de civilisation. Le temps du retour du Céline manière Siegmarigen n’a pas sonnée. Les cloches qui se font entendre sont celles dont l’intelligentsia sonne Onfrey sur internet.

Le son, et le ton juste sont données par ceux qui maintiennent la dignité de la pensée dans ce pays. Gori est de ceux-là, une multitude d’autres se joignent au concert de protestations, prenez connaissance du dossier, ne nous laissons pas manipuler par les marchands de papier sale.

Philippe Grauer


JEUX DE CIRQUE

par Roland Gori

Désespoir et jeux de crique

Les français manquent cruellement d’espoir, de confiance dans l’avenir et craignent pour le pain quotidien de leurs enfants. Selon certaines enquêtes un français sur deux craint de se retrouver SDF, plus de deux français sur trois pensent que l’avenir de leurs enfants sera pire que le leur. C’est une crise dans le ciel de la démocratie qui tel le nuage de l’éruption volcanique obscurcit l’horizon de nos contemporains. Jaurès n’a cessé de nous mettre en garde : le pire pour une démocratie, c’est son manque de confiance en elle-même. Mais à défaut de pain, notre « société du spectacle », friande, avide d’émotions collectives marchandises, nous offre des jeux de cirque, des combats de gladiateurs bien saignants, une sorte de télé-réalité tel aujourd’hui le « déniaisage » de Michel Onfray par Le livre noir de la psychanalyse, ce pot-pourri de textes hétéroclites qui nous invitait il y a cinq ans à « vivre, penser et aller mieux sans Freud ». Quel programme !

Chacun a l’auteur qu’il mérite

J’avoue pour ma part avoir d’autres œuvres littéraires comme sources de fantasmes érotiques. Mais à chacun les siennes. À chacun son auteur aussi, dès lors que son œuvre tombe dans le domaine public sans que pour autant il ne doive être nécessairement traîné dans la boue. Le Kant de Michel Onfray n’est pas le mien, pas davantage que son Nietzsche. Et encore moins son Freud. Chacun a l’auteur qu’il mérite, comme aurait pu dire Mme de Staël.

Tapage médiatique

Le problème est pour moi dans cette affaire le « tapage médiatique » dont elle fait l’objet par la promotion d’un brûlot d’un auteur récemment « déniaisé » de la séduction freudienne. Cette mise en scène médiatique vient enfumer le paysage philosophique et culturel des débats d’idées, des exigences sociales et des priorités politiques que pourtant la situation actuelle exige. Beaucoup de bruit pour rien…, voilà qui est important.

Audimat et chiffre de ventes

Important en tant que symptôme de notre civilisation. Important comme révélateur de cette réification des consciences propre à nos sociétés dans lesquelles la forme marchande est la seule forme qui détienne une valeur, fixée par un prix, pour pouvoir exercer une influence décisive sur toutes les manifestations de la vie sociale et culturelle. Or que valent les propos de Michel Onfray sur Kant ou sur Freud en dehors de l’audimat que ses éditeurs suscitent et que sa posture médiatique produit ? N’est-ce pas d’ailleurs au nom du « chiffre de ventes » de ses ouvrages que le Président Sarkozy l’avait sollicité pour débattre au moment de la campagne présidentielle.

Subjectivité fantômatique

Le problème du fétichisme de la marchandise et de son spectacle est un problème spécifique du capitalisme moderne et de la société qu’il formate. Cette universalité de la forme marchande et de la société du spectacle est présente de pied en cap dans la structure et la fonction de la mise en scène médiatique et promotionnelle du livre d’Onfray. La « dislocation » de l’œuvre freudienne et de la figure de Freud ne saurait être culturellement efficace hors les effets de cette promotion marchande et spectaculaire. Rien de neuf ne s’y trouverait qui n’ait déjà été dit. De quelle pratique thérapeutique pourrait s’autoriser Michel Onfray pour juger de l’efficacité de la méthode psychanalytique ? De quels travaux d’exégèse historique pourrait-il s’autoriser, si ce n’est de ceux qui ont barboté dans le marigot du Livre noir ou dans les Mensonges freudiens de Benesteau ? L’efficacité de cette dislocation ne saurait donc procéder que de l’objectivation marchande dont un auteur comme Georg Lukacs naguère nous avait appris qu’elle s’accompagnait presque toujours d’une « subjectivité » aussi « fantomatique » que la réalité à laquelle elle prétend. Tel est le mythe freudien propre à un auteur « déniaisé » par « ces mages noirs qui rêvent d’enterrer la psychanalyse».

Une pensée réifiée

La vérité n’a plus chez Onfray le statut de « cohue grouillante de métaphores » que Nietzsche nous invite à dénicher dans chacune de nos théorisations, mais le principe moral et transcendantal, au nom duquel il « déboulonne » et répudie les premiers émois de sa pensée adolescente par le truchement de la figure de Freud. C’est ici le spectacle d’une pensée réifiée dont le savoir est « mis hors d’état de comprendre la naissance et la disparition, le caractère social de sa propre matière, comme aussi le caractère social des prises de position possibles à son égard et à l’égard de son propre système de formes. »

Propos de coulisses de match

Un dernier point. À lire « la réponse de Michel Onfray » à Élisabeth Roudinesco suite à l’analyse critique du livre, on ne peut que constater que le niveau est tombé très bas, très bas au-dessous de la ceinture. Quand je dis au-dessous de la ceinture, je n’évoque en rien cette sexualité que Freud élève à la dignité d’un concept à partir d’une méthode, sexualité qu’il inscrit dans la généalogie de l’éros platonicien ; je parle tout simplement du sexe et de ses positions que les propos graveleux des hommes convoquent à la fin des agapes, dans les coulisses des matchs sportifs ou dans l’excitation des salles de garde.

Une « pensée » pas trop avancée

Si on veut bien après Freud, considérer que les commentaires d’un rêve appartiennent au texte même du rêve, on mesure dès à présent le niveau de réflexion philosophique de l’ouvrage de Michel Onfray qu’une stratégie éditoriale réussie a porté à l’avant scène médiatique.

Dégradation intellectuelle

Si l’on devait mesurer la valeur de la réflexion intellectuelle et philosophique d’une société à la stature des concepts qu’elle construit et aux commentaires critiques des œuvres qui l’ont précédée, on pourrait légitimement s’inquiéter de la dégradation intellectuelle de la nôtre.

Roland Gori

Le 18 avril 2010

  • 1 On se souvient qu’Hitler se définissait comme un révolutionnaire conservateur.

Lettre de Mikkel Borch-Jacobsen à Jacques Bénesteau

Lettre de Mikkel Borch-Jacobsen à Jacques Bénesteau (auteur des Mensonges freudiens), datée 25 décembre 2003

Pourquoi tant de haine (suite) — 2

Voici en additif à notre éditorial un entre-filet qui précise les choses concernant un certain Bénesteau, sur lequel s’appuie Michel Onfray qui s’abreuve à toutes sortes de sources dont certaines brunâtres.


“Je vous saurais gré de cesser de me faire parvenir la littérature du Club de l’horloge, officine bien connue de l’extrême-droite française. En ce qui concerne mes rapports avec Elisabeth Roudinesco, il est de notoriété publique que je suis depuis de longues années en désaccord complet avec ses positions. Ceci toutefois ne saurait m’inciter à me rallier aux chemises brunes intellectuelles avec lesquelles vous avez jugé bon de vous associer. J’ai le plus grand mépris pour tout ce que représente le Club de l’horloge et je ressens comme une insulte que vous ayez pu songer un seul instant que je m’associerais à cette provocation”

On se demande comment aujourd’hui le même Borch Jacobsen peut s’allier avec Michel Onfray qui réhabilite le livre de Jacques Benesteau en souscrivant à la thèse selon laquelle il n’y avait pas d’antisémitisme à Vienne durant l’entre-deux-guerres puisque les Juifs occupaient des postes importants dans tous les secteurs de la société.


Source : site du Nouvel Observateur. Ce site reprend une polémique datant de la parution du Livre noir. La lettre de Borch-Jacobsen se trouve vers la fin du document.

Pour se faire une idée du côté extrême droite dont il est question, voici le logo au style évocateur dont s’orne le site dont Bénesteau est membre du Council :

Meurtre par omission

Voici l’argument de la pièce que nous livre J-P Klein, psychiatre homme de théâtre, pour qui la psychothérapie relationnelle se pratique articulée à l’art :

Que faire quand un proche aimé vous demande de l’aider à mourir parce qu’il perd son intégrité physique et mentale ? Comment les survivants dépassent-ils l’acte, ceux qui l’ont effectué, ceux à qui cela n’a pas été demandé ? Peut-on décider pour une personne qui est dans le coma qu’elle veut ou doit mourir si elle n’en a pas manifesté le désir au cours de sa vie ? A-t-on la liberté ultime de décider de sa mort ? Comment réglementer au plus juste, au plus respectueux, au plus légal ? Quelles conditions sont faites aux personnes en fin de vie et que peut-on proposer ? Quel rôle les soins palliatifs peuvent-ils jouer ? Comment préserver une vie digne quand la maladie est à l’origine de dépendances ?


Les différents visages de la fin de vie

Répondre à la demande d’être aidé à mourir ?

Attribuer à quelqu’un dans le coma la hâte d’en finir ?

Survivre à l’acte d’euthanasie sur un proche ?

Revisiter les relations au défunt

Réajuster les affections entre sœurs

Toutes ces questions et d’autres sont traitées dans la pièce


Meurtre par omission de Jean-Pierre Klein

publié aux éditions de l’amandier

Théâtre de l’Opprimé

78-80 rue du Charolais 75012 Paris

du 28 au 30 juin 2010

à 20:00

mise en scène Philippe Adrien

avec Agathe Alexis, Anne de Broca et
Nicole Estrabeau

Débats

certains soirs à l’issue de la pièce

Trois jours seulement du 28 au 30 juin, alors on réserve

Réservations 01 43 45 45 72

www.theatredelopprime.fr

Dix notions sur le divan

Dix notions sur le divan
Quel est l’objet du conflit ? Pour comprendre les positions des écoles rivales, revisitons, «Dictionnaire de la psychanalyse» * en main, les principaux concepts

Boris Cyrulnik : « La rencontre de deux âmes »

Dès l’adolescence, j’ai été captivé par les travaux de Freud… Et de l’éthologue Harry Harlow qui a mis en évidence les mécanismes de l’attachement maternel chez de jeunes macaques. Voilà mes maîtres ! Je me suis dit : « C’est ainsi que je chercherai à comprendre le monde psychique. » Puis lors de mon internat de psychiatrie, j’ai été très choqué du caractère « médicaloïde » de la prise en charge des psychopathologies. On se contentait de classer des affections par catégories. Et cette taxinomie, toujours d’actualité, se révélait déjà à l’époque non pertinente. Je m’en suis donc remis à Freud, à l’éthologie et à la neurologie, des disciplines nées exactement au tournant du XIXe et du XXe siècle à l’hôpital de la Salpêtrière chez le génial Charcot. Freud ne jurait alors que par les sciences naturelles. Il faut se souvenir que la seule distinction scientifique qu’il ait jamais reçue fut le prix naturaliste de la ville de Francfort… pour une étude sur la sexualité des anguilles ! Freud est bel et bien parti du naturalisme et de la neurologie pour mener son aventure intellectuelle. Puis il s’en est séparé. Mais, selon moi, c’est autour de son projet initial que psychanalystes et neuropsychanalystes peuvent se retrouver. Grâce aux neurosciences, certaines intuitions de Freud ont pu être validées comme l’inconscient cognitif, ce substrat biologique qui existe au-dessous de notre conscience. Dans les groupes de recherche que j’anime autour de la notion de résilience, il y a des psychanalystes fréquentables qui ne sont pas atteints de psittacisme, qui consiste à répéter ce qu’on a lu sans comprendre, comme un langage de perroquet… Pour ma part, j’ai suivi deux parcours psychanalytiques lacaniens. L’un très réussi, l’autre insatisfaisant. Ce qui prouve qu’une psychanalyse est plus la rencontre de deux âmes qu’une théorie. Je connais les limites du fameux « silence de l’analyste », au nom duquel j’ai angoissé beaucoup de patients. Mais je sais aussi que certains analysés ont pu être sauvés par la cure psychanalytique. Comme soigneurs, nous devons avant tout soulager les souffrances. Et toutes les thérapies peuvent avoir leur succès. Ainsi, le simple fait de se livrer à un travail de parole intime peut susciter un bien-être.
Un soulagement objectif que l’on sait aujourd’hui observer grâce à l’imagerie du cerveau.

Boris Cyrulnik est neuropsychiatre et directeur d’enseignement à l’université de Toulon. Dernier ouvrage paru : «Je me souviens… », Odile Jacob.

Boris Cyrulnik

Inconscient
Pour les freudiens, c’est « l’autre scène », un lieu inconnu de la conscience contenant des pulsions et des fantasmes qui déterminent le sujet à son insu. Hérité de la pensée romantique et objet de plusieurs définitions par son inventeur lui-même, l’inconscient est, selon Freud, « la présupposition fondamentale de la psychanalyse » … Et une pure spéculation aux yeux de ses adversaires. «Par définition, l’inconscient freudien n’est accessible qu’une fois «traduit» en conscient par l’analyste, qui peut donc lui faire dire ce qu’il veut par ses interprétations et constructions. Ce qu’on appelle l’« écoute» psychanalytique de l’inconscient consiste en réalité à le faire parler, comme d’autres font parler les esprits », assène Mikkel Borch-Jacobsen, l’inspirateur du «Livre noir de la psychanalyse» (Les Arènes). Patatras ! Certains chercheurs en neurosciences disent recueillir aujourd’hui des preuves de l’existence d’un «inconscient cognitif». « I l ne faut pas le confondre avec l’inconscient freudien, mais certaines expériences démontrent l’existence de pensées non conscientes très élaborées et attestent du mécanisme du refoulement : nous pouvons rejeter des pensées hors de notre cerveau », résume Lionel Naccache, neurologue et auteur du «Nouvel Inconscient» (Odile Jacob). Une aubaine pour de nombreux psys en mal de reconnaissance scientifique. Mais un non-sens pour les analystes, qui entendent décrypter ce grand «réservoir de pulsions et d’images qui fait que l’on agit et que l’on parle sans savoir pourquoi »(Elisabeth Roudinesco). A quoi bon l’imagerie médicale si, selon la formule de Jacques Lacan,« l’inconscient est structuré comme un langage »

Refoulement
Par ce processus, le sujet rejette dans l’inconscient toutes les idées et représentations liées à des pulsions. Pourquoi ? Parce que leur réalisation, d’abord productrice de plaisir, affecterait son équilibre psychologique et pourrait devenir, en définitive, source de déplaisir. Avant Freud, l’idée du refoulement était déjà présente dans l’oeuvre du philosophe Arthur Schopenhauer, qui théorisa notre «répulsion à admettre un aspect pénible de la réalité ». Constitutif de l’inconscient et pilier de la méthode psychanalytique, le refoulement et les mécanismes de défense – dénégation, déni, compensation… – sont admis par la plupart des psys, y compris certains partisans des thérapies comportementales cognitives (TCC). « Ce sont des comportements très répandus », souligne le psy Christophe André.

Complexe d’OEdipe
Inconsciemment, l’enfant éprouve un désir sexuel ou amoureux pour le parent du sexe opposé et une hostilité pour le parent du même sexe. Freud a fait de ce triangle infernal la structure principale de l’inconscient. Mais il a été sensiblement « corrigé » par ses épigones : la psychanalyste anglaise Melanie Klein a mis au jour les relations pré-oedipiennes, c’est-à-dire le lien fondamental qui unit la mère à l’enfant. Et le Français Jacques Lacan, lui, a fait une lecture plus symbolique que clinique de l’OEdipe : le père intervient sous la forme de la loi pour priver l’enfant de la fusion avec sa mère. Mais pour le psychiatre comportementaliste Jean Cottraux,« rien ne prouve que le complexe d’OEdipe et ses avatars soient au centre de la psychopathologie. Les modèles actuels font état de trois types de facteurs pour expliquer les divers troubles psychiques : des facteurs génétiques, des facteurs d’environnement social ou familial et des événements traumatiques sexuels ou non sexuels (guerre, violence, catastrophes naturelles…) ».

Stades oral, anal, phallique, génital
Succion, alimentation, défécation, jeux avec le corps, masturbation… Pour Freud, ces activités sont des sources de plaisir et d’autoérotisme pour l’enfant. Pour décrire cette sexualité, le père de la psychanalyse a emprunté la notion de «stade» à la biologie évolutionniste. Ainsi le sujet évolue du stade prégénital (oral et anal) aux stades phallique puis génital, qui caractérisent la sexualité adulte. Et c’est là que le bât blesse : de Melanie Klein à Jacques Lacan, les nouvelles écoles psychanalytiques de l’après-guerre lui ont reproché d’avoir attribué à la libido une nature masculine et d’être passé à côté de la sexualité féminine.

Principe de plaisir… et principe de réalité
Selon Freud, ces deux principes antagoniques régissent le fonctionnement psychique. Le premier a pour but de procurer le plaisir et d’éviter le déplaisir, sans entraves ni limites (le nourrisson au sein de sa mère, par exemple). Le second modifie le premier en lui imposant les restrictions nécessaires à l’adaptation à la réalité extérieure. «Les deux concepts reprennent l’éternel débat entre d’une part l’individu et ses désirs, d’autre part la société avec sa morale, estime le psychologue Didier Pleux. Le principe de plaisir, aujourd’hui devenu : «Je fais ce que je veux quand je veux», ne rend pas heureux… Il crée une hypertrophie de l’ego et une nouvelle pathologie : l’intolérance aux frustrations. Nous savons désormais que toute réorganisation psychique ne peut se faire sans remettre en cause son comportement dans le principe de réalité. »

Pulsion de mort
Freud situe cette tendance compulsive à la destruction et à l’autodestruction au-delà du principe de plaisir. « Cette idée que l’être humain est la seule créature à pouvoir se faire du mal et/ou jouir du mal vient de la nuit des temps, Freud à la fin de sa vie en avait fait une notion clé qui lui permettait de s’interroger sur le «malaise dans la civilisation» », explique Elisabeth Roudinesco. Reprenant la pulsion de mort, Melanie Klein et ses disciples placèrent la haine et la destruction au coeur de toute relation à l’objet d’un désir : il s’agissait pour eux de trouver un traitement psychanalytique adapté à la psychose. Mais Donald Woods Winnicott, éminent psychanalyste britannique, a contesté cette explication de l’agressivité et défini la psychose comme un échec de la relation maternelle.

Cure psychanalytique
La psychanalyse est une méthode d’exploration de l’inconscient à l’aide de la libre association du côté du patient et de l’interprétation du côté du psychanalyste. Selon ses contempteurs, cette «cure par la parole», à laquelle doivent se soumettre tous les apprentis psychanalystes, ne serait en réalité qu’une technique consistant à agir sur le malade par simple suggestion : selon Jacques Van Rillaer, un des coauteurs du «Livre noir de la psychanalyse », « un conditionnement subtil oriente les propos de l’analysé dans le sens de la théorie du thérapeute». Conscient du problème, Freud répond que la «guérison » ne peut survenir que quand le thérapeute est en mesure de donner au patient des représentations de lui-même correspondant à la réalité.

Transfert
Dans la cure psychanalytique, les désirs inconscients de l’analysant viennent se fixer sur l’analyste. Ce «report affectif» qui place le thérapeute dans une position parentale est considéré par Freud comme « le plus puissant moyen adjuvant du traitement» pour permettre le retour du refoulé. « Pris au sens purement descriptif, le transfert est le «rapport» ou la «suggestibilité» qui s’établit chez le patient vis-à-vis du thérapeute », critique Mikkel Borch-Jacobsen. Plus subtile, la théorie freudienne recommande à l’analyste de résister à «l’amour de transfert» et de provoquer un « contre-transfert »pour que l’objectif de l’analyse puisse être poursuivi.

Interprétation des rêves
Pour les neurologues, c’est entendu : pendant notre sommeil, tandis que les régions préfrontales de notre cerveau (siège de la rationalité) sont inhibées, notre tronc cérébral (cerveau archaïque) prend les commandes. Il déclenche la phase du sommeil paradoxal et transmet des influx en relation avec les événements vécus à l’état de veille ou des sensations ressenties lors du sommeil que le cerveau organise pour leur donner un sens, sous la forme du récit décousu qu’est le rêve. «Les fonctions du rêve sont multiples : la gestion du stress, la résolution de problèmes diurnes, la reprogrammation des instincts ou le maintien de la personnalité. Les travaux quantitatifs effectués par Beck et d’autres auteurs montrent que le contenu du rêve exprime les schémas cognitifs de personnalité actifs à l’état diurne : les rêves de dépressifs sont lugubres et n’expriment pas une agressivité refoulée. Le rêve n’est donc pas «la vie à l’envers» mais l’expression d’un système de croyance négatif qui peut être abordé en thérapie tout comme le vécu diurne », précise le psychiatre Jean Cottraux. Pour les freudiens, en revanche, le rêve, « qui tisse des associations qui ont été rejetées ou brisées pendant la veille », est l’accomplissement d’un désir inconscient que l’analysant peut interpréter par les libres associations qu’il peut faire, une fois éveillé, à partir du récit du rêve.

*Par Elisabeth Roudinesco et Michel Plon (Fayard).

Sylvain Courage
André Green : « Aucun triomphalisme n’est justifié »

On présente la psychanalyse comme une doctrine figée. C’est absurde. En vérité, le premier contradicteur de Freud – on le lui reproche aussi ! -, c’est Freud lui-même, qui n’a cessé de réviser sa théorie et de forger de nouveaux concepts. Pour moi, même si je ne suis pas d’accord avec toutes ses hypothèses, il demeure le plus grand. Mais ce n’est pas le seul penseur de la psychanalyse. Qui connaît Winnicott et Bion, les psychanalystes britanniques qui ont posé les bases de la théorie psychanalytique contemporaine, comme Lacan l’a aussi fait en partie ?
Les psychanalystes, il est vrai, n’ont jamais été très convaincants pour montrer l’efficacité de leurs cures ; cela ne s’évalue pas comme un médicament. La psychanalyse prend du temps, coûte de l’argent et les résultats ne sont pas toujours spectaculaires. Mais aucune des spécialités qui se sont donné pour objet le psychisme humain ne peut afficher de résultats mirobolants. Les neurologues ne montrent que des résultats très partiels et sans incidence pratique. Les solutions médicamenteuses ? Depuis 1953, on en a fait le tour. « Vous avez perdu votre père et vous êtes triste, alors on va vous prescrire des antidépresseurs… » C’est ridicule. Le deuil fait partie de l’existence. Quant aux thérapies comportementales cognitives dont on nous rebat les oreilles, j’attends qu’elles nous démontrent leur prétendue efficacité.
S’il y a une crise de la psychanalyse, c’est que beaucoup d’analystes n’étaient pas prêts à prendre en charge les nouvelles pathologies, devenues si fréquentes après la mort de Freud. Celui-ci s’était consacré aux névroses. Après lui, l’intérêt pour les structures psychotiques a explosé. Des problèmes psychiques qu’il avait négligés, comme le narcissisme ou les pathologies psychosomatiques, sont devenus centraux. Est-ce la société qui a évolué ou s’agit-il de patients dont on ne s’occupait pas jusqu’alors ? Difficile à dire. Mais j’observe que ce qui détermine les individus aujourd’hui, ce n’est pas seulement le fait que la société a changé, mais aussi qu’ils ont été élevés par des parents qui ont modifié leur attitude à l’égard des enfants. Pour les psychanalystes, c’est l’enfance qui est déterminante. La révolution sexuelle ? Les jeunes gens font l’amour plus facilement, certes. Mais les relations entre les sexes ne semblent pas plus faciles, au contraire. L’usage des drogues et le développement de la violence sont aussi des indices de la permanence du mal-être. Ce sont des comportements extrêmement complexes qui doivent être analysés de manière précise, sans idéologie, afin de tenter d’y apporter des solutions. La psychanalyse est là pour ça. A condition qu’elle s’en donne les moyens théoriques et pratiques. Le reste n’est que modes médiatiques et vaines polémiques. Aucun triomphalisme n’est justifié. Restent la détermination à analyser, l’obstination patiente à aboutir et le souci éthique du respect du patient.

André Green est psychanalyste. Dernier ouvrage à paraître chez Odile Jacob en mai 2010 : « Illusions et Désillusions du travail psychanalytique ».

Christophe André : « Du respect mais pas d’idolâtrie »

Comme tous les jeunes psychiatres, je me souviens d’avoir été fasciné par Freud et la psychanalyse. J’ai donc démarré une analyse, mais ce n’était pas mon truc ! De plus, la plupart des psychanalystes me semblaient stéréotypés dans leur discours et leur raisonnement, distants des patients, et pas si bien que ça dans leurs propres baskets. Enfin, si on les questionnait, ils se révélaient souvent raides et dogmatiques. Freud, qui critiquait la religion, en a finalement fondé une ! Une mythologie révélée qu’il s’agit de vénérer et de perpétuer en abandonnant tout esprit critique. Mais les Freud scholars anglo-saxons, il y a plus de vingt ans, ont montré que le père de la psychanalyse avait embelli ses cas cliniques, qu’il ne faisait pas avec ses patients ce qu’il recommandait dans ses enseignements (il était très directif et intrusif), et qu’il savait pertinemment que les résultats de la psychanalyse n’étaient pas scientifiquement satisfaisants. Pour autant, Freud mérite le respect (mais pas l’idolâtrie) : c’est un des pères fondateurs de notre discipline, un esprit curieux, un travailleur infatigable. Son héritage ? Contrairement à la légende, il n’a pas « découvert » l’inconscient, qui était un concept très en vogue à son époque. Par contre, toute sa théorie (complétée par sa fille Anna) sur les mécanismes de défense – refoulement, déni, sublimation… se révèle pertinente et utile dans le travail quotidien des thérapeutes de toutes les écoles. Mais beaucoup d’autres notions sont aujourd’hui dépassées : le complexe d’OEdipe doit être remplacé par les travaux scientifiques sur la psychologie de l’attachement. Beaucoup des vues de Freud sont datées, ont vieilli (ce qui est normal) : le refoulement du discours sur la sexualité, réalité dans la société viennoise de la Belle Epoque, ne se pose plus du tout dans les mêmes termes aujourd’hui. Des affections centrales dans la théorie freudienne, comme l’hystérie de conversion, sont devenues très rares, remplacées par les pathologies du narcissisme ou de l’estime de soi. La psychanalyse ne méritait sans doute pas la gloire qui fut la sienne, mais elle ne mérite pas non plus d’être vouée aux gémonies. Elle peut soulager certaines souffrances. Et elle a un avenir, entre les mains de thérapeutes ouverts, qui acceptent le débat, l’apport des autres thérapies, et qui se donnent la peine de réfléchir à l’efficacité de leur pratique. J’en connais beaucoup, certains sont des amis, et nous travaillons volontiers ensemble !

Christophe André est médecin psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne à Paris. Dernier ouvrage paru : « les Etats d’âme. Un apprentissage de la sérénité », Odile Jacob.

La psychiatrie DSM à l’exportation

« Les pathologies mentales s’uniformisent à un rythme vertigineux », rappelle l’auteur de cet article à ne pas manquer, dont prendre livraison du fichier pdf ci-joint.

[Document : Psychiatrie mondialisée, empoisonnement des cultures locales]

Exporter le « concept » d’une maladie encore inexistante afin de vendre le remède qui va avec

Aussi bien que les OGM les TPOM — troubles psychiatriques occidentalo modifiés, débarquent dans des cultures qui n’ont rien à voir avec la nord américaine et les multinationales pharmaceutiques proposent leurs antidépresseurs aux indigènes (il y en a encore quelques milliards, un peu partout dans le vaste monde émergent) dont ils intoxiquent la population et ambitionnent de médicaliser l’existence.

Mondialiser la dépression

Ainsi “la présentation clinique de la dépression et de l’anxiété dépend non seulement de l’environnement ethnoculturel des patients, mais aussi des structures du système de santé dans lequel ils s’insèrent et des catégories et concepts diagnostiques qu’ils rencontrent dans les médias et dans leurs échanges avec leur famille, leurs amis et les médecins”, écrira plus tard Kirmayer dans The Journal of Clinical Psychiatry. Avec la mondialisation, tous ces facteurs sont “en interaction et en transformation constantes de part et d’autre des frontières ethniques, culturelles, sociales et nationales”. Autrement dit, les croyances culturelles sur la dépression et la représentation de soi sont malléables et perméables aux messages qui s’exportent d’une culture à l’autre. »

Fabuleuse percée du stress post-traumatique

Après de fulgurants succès dans l’exportation de la dépression là où elle n’existait pas, et l’atteinte d’un chiffre d’affaire confortable de l’antidépresseur qui va avec (en fait c’est plutôt l’inverse, vous trouvez le médicament, ensuite vous nommez le trouble correspondant), le stress post traumatique fait une percée fulgurante. On imagine en Haïti ou au Chili le chiffre que nos chevaliers du Chiffre pourraient réaliser.

C’est que nous dit l’auteur de l’article « Les thérapeutes se précipitent trop souvent pour guérir les blessures psychiques des personnes traumatisées sans se demander si ce diagnostic est pertinent partout. “Le sens que l’on donne à un événement douloureux a de lourdes répercussions sur le psychisme humain, et ce sens n’est pas le même partout. Le sens importe tout autant que l’événement lui-même”, souligne Ken Miller, psychologue au Pomona College, en Californie, qui a étudié les réactions aux traumatismes de guerre en Afghanistan et ailleurs. »

Sens de la vie contre sens du commerce

C’est une réalité anthropologique que la plainte, le au secours, revêt de multiples formes selon les lieux les sociétés et les époques, s’ajuste aux systèmes de croyance les plus variés. On n’est pas en état de malaise psychique de la même façon sous toutes les latitudes, on ne perd pas pied, on ne prend pas soin de la même manière de soi partout. Les marketeurs DSMistes ont compris cela, ils s’intéressent aux formes locales d’appels à l’aide pour s’y ajuster, en épouser les contours et, selon la logique libérale d’un système centré sur la consommation, créer la demande de leurs molécules et idéologie. Qui dans cette logique de distribution de masse songerait à s’intéresser au sens que leur vie peut présenter aux êtres humains dont n’est considérée que la clientèle, quand un sens plastifié préemballé et prédigéré leur est livré dans la notice de la molécule qui va les guérir d’un mal que leur culture n’ayant jamais encore nommé ignoreraient à jamais sans de vigoureuses campagnes de diffusion ?

Prenez connaissance du document pdf à la clé de cette présentation, vous ne serez pas déçus. Inconvénient mineur, celui-ci comporte de la publicité que nous ne pouvons vous épargner, et un développement laissant entendre que le CIM de l’OMS ferait mieux si on le laissait faire que le DSM. On peut sérieusement en douter. Ces détails ne ruinent en rien le fond de ce texte.

Santémentalisme

Le Carré psy pâtit de l’état de la nouvelle psychiatrie naufragée dans la neurologie et de l’état dans lequel elle aimerait mettre sous le nom de santé mentale les populations. Ce santémentalisme n’aura qu’un temps. La psychothérapie relationnelle et la psychanalyse, fondées sur le processus de subjectivation et d’élaboration du sens de soi compris dans son environnement, ont pour mission naturelle de faire consister l’antidote à l’intoxication par le DSM et à l’exportation d’une industrie médicopharmaceutique tentaculaire.

Philippe Grauer

Une nouvelle façon de penser le politique

Interview

Roland Gori, professeur à l’origine de l’Appel des appels :

Recueilli par ÉRIC FAVEREAU (Libération)


Roland Gori est passé du combat universitaire à celui de l’Appel des appels, fédérant les mêmes contre les mêmes à plus large échelle. Le combat pour la psychothérapie relationnelle appartient à celui que conduit Roland Gori. La reconnaissance de notre discipline et profession aux prises avec l’ostracisme médical organiciste de la figure de l’autre (le charlantan est l’autre du médecin, prétendre l’exclure ou l’absorber, dans tous les cas le réduire, lui permet de ne pas vouloir savoir quand il devient lui-même charlatan) procède du même combat citoyen pour une politique autre, autrement conduite.

Morale en tout cas. Il est clair que nos institutions historiques responsables garantissent l’éthique des praticiens que nous formons et encadrons. Nos métiers peuvent sous notre contrôle s’exercer avec rigueur et compétence, la population s’en est rendu compte depuis plus de trente ans. Nous avons la chance d’exercer dans le secteur libéral où la politique destructrice dite de la santé mentale, n’exerce pas directement sa pression pour la rentabilité et la performance — et que par ailleurs la population s’appauvrit, ce à quoi nous faisons face dignement, en nous adaptant.

« Nous, professionnels du soin, du travail social, de la justice, de l’éducation, de la recherche, de l’information, de la culture et de tous les secteurs dédiés au bien public, avons décidé de nous constituer en collectif national pour résister à la destruction volontaire et systématique de tout ce qui tisse le lien social » déclare l’Appel des appels. S’attaquer aux psychothérapeutes relationnels, à leurs institutions historiques, à leurs écoles, c’est nommément s’en prendre à des acteurs du tissage du lien social. Nous continuons de faire front, et approuvons de ce fait les analyses et l’action de Roland Gori.

On lira avec profit le débat diffusé jeudi 25 mars à 18:20 sur France-culture (dans Du grain à moudre) au cours duquel dialoguent Roland Gori Alain Ehrenberg à l’occasion de la sortie de l’ouvrage de ce dernier, La société du malaise chez Odile Jacob. On entend beaucoup parler et fort justement, de souffrance au travail : cette expression dilue-t-elle le psychique dans le social ? N’assistons-nous pas à une résurgence de la pensée psychosociologique, où les deux ne se pensent bien qu’articulés ? Nous autres psychothérapeutes relationnels, héritiers de la vague psychosociologique qui précéda puis accompagna l’irruption des Nouvelles thérapies, sommes partie prenante naturelle à ce questionnement qui resurgit, et qui nous a depuis toujours été familier.

Philippe Grauer


Dérive de rentabilité et de la performance

C’est ce samedi, au «104», le nouveau lieu culturel de la ville de Paris, rue d’Aubervilliers, que se tient la réunion de l’ Appel des appels. Ce texte, publié par Libération le 23 janvier, se voulait un point d’ancrage du malaise de tous les professionnels de l’éducation, de la recherche, de la santé, de l’information, de la culture. Tous s’inquiétant de la dérive de rentabilité et de la performance que l’on impose à leurs métiers. Roland Gori, professeur de psychopathologie et psychanalyste, qui est à l’origine de l’appel, fait le point.

Comment expliquez-vous votre succès ?

Une sorte d’autorité morale qui émerge

On est un peu dépassé par notre succès. Le texte a été signé par près de 50 000 personnes, et notre journée, qui devait rassembler au départ 200 personnes, a plus de 1 000 inscrits. Il se passe quelque chose. C’est tout un réseau qui se met en place, sur l’Internet d’ailleurs, avec des juristes, des psychiatres, des analystes, des enseignants, des chercheurs, des journalistes, des hommes de culture. Comme une sorte d’autorité morale qui émerge alors que la voix des politiques est en difficulté.

Qu’allez-vous faire de cette mobilisation ?

Une nouvelle façon de penser le politique

Ce samedi se veut d’abord une rencontre pour partager des expériences diverses. Pour nous, c’est une première étape : montrer une nouvelle façon de penser le politique. Donner la parole reste le point de départ de la démocratie. Et c’est ce que nous allons faire.


Un mouvement de désobéissance civile est-il en train de naître ?

Inservitude

Il est curieux que l’on nous renvoie toujours cela, montrant bien une confusion entre la loi et la norme. Je ne me mets pas dans cette logique, je ne suis pas désobéissant, je me sens plutôt dans l’inservitude. Et ce qui se passe là avec notre appel relève d’avantage de la critique des organisations sociales qu’une désobéissance par rapport à la loi. Nous critiquons des dispositifs de servitude, de normalisation sociale et de conformisation des comportements. C’est cela notre angle d’attaque : il est aberrant de nous faire ingurgiter dans nos métiers des logiques de marché, de rentabilité et de performance.

Des psychiatres qui refusent

Pour autant, il y a parmi les gens qui ont rejoint notre appel des composantes qui vont jusqu’à appeler à la désobéissance, comme des psychiatres qui refusent de participer aux expertises pour les mesures de rétention et de sûreté.

Et ensuite ?

Comment savoir ? Nous sommes sortis de nos petits rendez-vous entre nous, une autre dimension collective est apparue. À l’image de ces centaines de professionnels qui veulent témoigner, dire pourquoi ils ne peuvent plus pratiquer. Nous verrons ensuite. Mais d’abord parler plus fort et crier contre l’asservissement que l’on cherche à nous imposer.

Élisabeth Roudinesco les psychanalystes et leur histoire

Lire et relire l’Histoire de la psychanalyse permet de comprendre ce qui s’est passé et les derniers développements de l’aventure de la psychanalyse et de la psychothérapie relationnelle, les deux disciplines du Carré psy — concept non homologué à ce jour par nos collègues psychanalystes, au demeurant fort utile — fondées sur la dynamique de la subjectivation. Si on perd de vue la façon dont s’est transmise et a évolué la pensée et clinique psychanalytique dans notre pays et dans le monde depuis les années 20, on risque d’oublier l’importance de l’impact de la révolution surréaliste puis de l’arrivée dans le paysage français de la philosophie allemande, on risque d’enfriloser une doctrine vivante et audacieuse, qui continue d’alimenter polémiques, passions et coups tordus.

L’histoire de la psychanalyse nous appartient, car nous y plongeons nos racines. Sans le mouvement psychanalytique point de psychologie humaniste américaine, point de psychothérapie relationnelle européenne, qui relaie et intègre à sa critique et innovation l’héritage freudien dont elle procède, dont elle tire une partie de sa fierté et dignité éthique et épistémologique. Il va falloir d’ailleurs qu’elle-même entame, poursuive et complète le récit de sa propre histoire, qui pour une part prolonge, même quand elle bifurque, celle de la psychanalyse.

En faisant paraître une réédition entièrement remaniée de ses deux grands ouvrages sur l’ {{Histoire de la psychanalyse et sur Jacques Lacan, ayant dépassé l’hagiographie encore en vogue au moment même où elle écrivait sur ces sujets restés brûlants, Élisabeth Roudinesco nous donne à relire et repenser un siècle de vie institutionnelle et passionnément personnelle de la science humaine qui a révolutionné son siècle.

Seront abordés les grands thèmes de l’heure :

Avenir de la clinique

État des lieux de la psychanalyse et de la psychothérapie relationnelle

Les psychanalystes, leur histoire, la relation qu’ils entretiennent avec elle

Le débat confrontatif avec cinq représentants éminents de la psychanalyse française contemporaine, Fehti Benslama, Roland Gori, Henri Rey-Flaud, Jacques Sédat, Alain Vanier, constituera un événement à ne pas manquer.

Philippe Grauer}}


Espace analytique

Association de formation psychanalytique et de recherches freudiennes

Samedi 10 Avril 2010

à 14:00

à la Salle Notre-Dame des Champs

92 bis, Bd Montparnasse 75014 Paris

CONFÉRENCE-DÉBAT

À l’occasion de la parution en Livre de Poche de la version actualisée de l’ Histoire de la psychanalyse en France et de Jacques Lacan

ÉLISABETH ROUDINESCO

donnera une conférence:

“Les psychanalystes et leur histoire”

suivie d’un

débat avec

FETHI BENSLAMA, ROLAND GORI, HENRI REY-FLAUD, JACQUES SÉDAT, ALAIN VANIER

Entrée: 10€

12, rue de Bourgogne – 75007 Paris. Tél: 01 47 05 23 09. espace.analytique@wanadoo.fr

Bonheur & psychothérapie relationnelle

Bientôt ici même une présentation de ces deux textes et du forum Libé du 26 mars à Rennes consacré au thème du bonheur dans lequel ils prennent place. La vie bonne ne se réduit pas au cadre de la simple destinée individuelle. Depuis Saint Just quelles eaux ont coulé sous le pont du bonheur défini par les philosophes des Lumières ? À l’heure de la thérapie du bonheur et de l’idéologie de la réussite et du parcours sans fautes, à l’heure de la mondialisation DSM et de ses ravages aux quatre coins de la planète, qu’a à en dire, tout comme la psychanalyse, la psychothérapie relationnelle ? Les lendemain de l’hier soviétique ont déchanté, que nous chantent les temps présents ? comment s’y prendre, si jamais c’est possible, pour réenchanter notre monde sans illusions ?

PHG


« Le bonheur, une idée neuve! »: forum Libération à Rennes les 26 et 27 mars. Un événement France-Culture.

RENDEZ-VOUS – Le quotidien Libération organise les 26 et 27 mars à Rennes un forum sur le thème « Le bonheur, une idée neuve! » avec la présence annoncée de responsables politiques ou économiques, d’élus et d’intellectuels. En partenariat avec les institutions locales et régionales, le quotidien organise « deux jours de débats, d’expression et d’échange », selon la formule consacrée ces trois dernières années de Grenoble à Nanterre en passant déjà par Rennes au printemps 2009.

«  Le bonheur est une urgence aujourd’hui. Pendant 20 ans, on a laissé libre cours à l’individualisme. On a vu où ça a mené. Il faut donc réinventer  » une nouvelle société, a expliqué en préambule Max Armanet, directeur du développement à Libération. L’ensemble des débats – 46 au total, 5 en concomitance en moyenne – se dérouleront en un seul lieu, au Théâtre National de Bretagne (TNB), à quelques pas de la gare SNCF et du centre-ville. Sur les 90 minutes prévues pour chaque débat, 30 minutes seront réservées aux questions du public. L’objectif est de réunir 10.000 participants mais « on espère bien faire mieux », a déclaré François Le Pillouër, directeur du TNB. Parmi les personnalités attendues, on relève les philosophes Alain Badiou ou Yves Michaud, les psychanalistes Elisabeth Roudinesco ou Jacques-Alain Miller, l’anthropologue Françoise Héritier ou l’historien Jean Delumeau, le syndicaliste Jean-Claude Mailly (FO), plusieurs membres du gouvernement ou proches du pouvoir, des élus de l’opposition ainsi que des responsables économiques, dont Christophe de Margerie (Total), Emmanuel Faber (Danone) et Christian Polge (Coca Cola France). Par ailleurs, jusqu’au 15 mars, les personnes intéressées sont invitées à répondre à un questionnaire sur le thème du bonheur, sur le site www.rennes-metropole.fr. Les résultats de l’enquête, à laquelle ont déjà répondu quelque 1.500 personnes, seront restitués le vendredi 26 mars. L’entrée aux débats est gratuite, mais les réservations sont recommandées à la billetterie du TNB ou sur son site www.t-n-b.fr. Les débats pourront être suivis par internet, sur le site du quotidien notamment, ainsi que sur la chaîne parlementaire.

(AFP)


Dans Libération, page Rebonds.

Peut-on encore croire aux lendemains qui chantent ?

 “ Je crois toujours, disait Gabriel Péri, à la veille de son exécution par les nazis en 1941, que le communisme est la jeunesse du monde et qu’il prépare des lendemains qui chantent ”. Cette phrase rappelle celle de Saint-Just prononcée le 3 mars 1794, alors que la France était menacée d’invasion : “ Que l’Europe apprenne que vous ne voulez plus un malheureux sur la terre ni un oppresseur sur le territoire français; que cet exemple fructifie sur la terre (…) Le bonheur est une idée neuve en Europe .”

Inconscient ou neurone

L’espoir, la patrie, l’héroïsme : ces thèmes liés à une conception révolutionnaire du bonheur semblent avoir disparu de notre société dépressive en même temps que se sont effacées les références patriarcales issues de l’État-nation : l’Armée, le Parti, l’Autorité, etc… Et l’on a remplacé la politique par l’évaluation, le désir par l’hédonisme, l’inconscient par le neurone et l’idée de l’universel par le repli sur soi : ma religion, mon développement personnel, mon particularisme. Culture du malheur identitaire contre idéal du bonheur.

1968

On a tenté de mettre à la poubelle mai 1968, pour affirmer que les humains seraient plus heureux dans un monde dominé autant par la spéculation financière que par un hygiénisme qui assimile tout comportement normal à une pathologie : boire un verre de vin relèverait de l’alcoolisme, aimer internet serait une addiction, penser à la Révolution un acte sanguinaire. Impossible d’être anxieux, exalté ou rebelle sans être aussitôt contraint d’avoir recours à des pilules afin de ne plus songer aux lendemains qui chantent : soyez conformes à ce que les experts attendent de vous. Ne désirez plus, ne pensez plus, soyez pragmatiques.

Normalisation sécuritaire

Et voilà que la réalité vient contredire cet arsenal de normalisation sécuritaire. Partout émergent de nouvelles espérances, au moment même où le capitalisme, loin de se moraliser, favorise la misère psychique et économique, au même titre d’ailleurs que les Etats de non droit qui, par haine d’un Occident ayant certes commis des crimes, tournent en dérision la Déclaration des droits de l’homme afin de mieux persécuter leurs propres citoyens : ultralibéralisme sans limite d’un côté, fanatisme religieux de l’autre. Le premier est réformable, le deuxième ne l’est pas.

Insurrection des consciences

Contre la démocratisation hygiéniste des conduites, surgit donc une aspiration à une autre forme de vie qui se traduit par une insurrection des consciences. Sans aucun doute, il y a là le réveil d’un idéal de transformation qui avait été banni depuis trente ans par les tenants d’un conservatisme étriqué plus attachés à haïr l’esprit de la Révolution qu’à en critiquer les dérives. Mais il ne suffit pas de proclamer le retour des lendemains qui chantent, encore faut-il que les lendemains soient source de bonheur.

Renoncer à l’idéal

On sait bien depuis 1789 que jamais aucune Révolution n’a réussi à concilier la liberté et l’égalité et c’est la raison pour laquelle — de l’URSS à la Chine — on a assisté à un échec du socialisme réel et à un renversement de l’idéal révolutionnaire en son contraire. Est-ce une raison pour renoncer à l’idéal ? Certainement pas.

Projet de changement social

Ce qui arrive aujourd’hui, dans ce qu’on appelle le retour de l’idée communiste, c’est le rêve d’un ailleurs à venir non encore circonscrit et qui serait le nouveau nom de la Révolution. Deux choix sont possibles : soit la reproduction à l’identique d’un modèle d’économie administrée, ce qui ne manquerait pas de conduire à une impasse criminelle; soit l’avancée vers une Révolution des droits inspirée par les principes de 1789-93. “La Révolution est un bloc” disait Clemenceau. Il faut s’en souvenir pour faire exister un projet de changement social qui n’éliminerait pas les libertés fondamentales et permettrait de combattre l’ignorance, l’obscurantisme, le communautarisme.

Voilà le vrai pari de notre époque et la seule épreuve de réflexion qui mérite qu’on s’y attache.

Élisabeth Roudinesco


Le bonheur comme urgence du présent

Une mythologie

Les « lendemains qui chantent » n’ont jamais été qu’une mythologie, plus employée, à vrai dire, par les ennemis de la pensée révolutionnaire ou communiste que par ses amis ou ses militants. Cette mythologie soutenait qu’on allait demander aux ouvriers et gens du peuple des sacrifices innombrables, au nom d’un futur nébuleux dont la réalisation serait constamment différée. C’était une des variantes de la propagande encore la plus active aujourd’hui : « ce que vous avez n’est pas grand chose, mais c’est réel, et ce que la politique d’émancipation vous promet est formidable, mais n’existe pas ».

Faire surgir des possibilités inconnues

Mais est-ce au nom d’une promesse fumeuse que des millions de gens se sont ralliés, et, n’en doutons pas, se rallieront, à des actions et des pensées politiques totalement étrangères au capitalo-parlementarisme qui prétend incarner la « réalité » ? Je n’en crois rien. La temporalité de l’action inventive, de l’action qui vise, non à gérer le monde tel qu’il est, mais à y faire surgir des possibilités inconnues, est toujours, non pas du tout sous l’empire d’une représentation de l’avenir, mais sous celui de l’urgence du présent. Qu’on pense seulement à ce que signifie l’incertitude d’une insurrection, l’attente anxieuse du succès ou de l’échec d’une manifestation, voire le simple contentement de mener à la porte d’une usine une discussion significative avec un groupe d’ouvriers, ou la tension d’une veille nocturne pour empêcher si possible, au petit matin, une rafle de la police dans une foyer d’ouvriers de provenance africaine.

Intensité exceptionnelle

Oui, le temps réel de la vraie politique est le présent, l’intensité exceptionnelle que confère au présent de n’être plus dans le sillon des habitudes, des petites jouissances et des rivalités secondaires où s’enlise la vie telle que l’Etat la considère. La passion de la politique n’a pas pour affect la représentation dite « utopique » d’un avenir glorieux. Son affect se rapport au contraire à ce qui advient d’imprévisible, à l’étonnement magique de ce que telle ou telle rencontre improbable a eu lieu, que tel ou tel mot d’ordre a été trouvé, dans une langue à la fois dure et claire, à l’issue d’une réunion improvisée. Kant l’a bien vu : cet affect révolutionnaire, c’est l’enthousiasme pour l’événement, et non la délectation abstraite du futur.

Une inexplicable joie

Les sacrifices eux-mêmes sont-il consentis sous l’idée abstraite du futur ? Evidemment non. Sans doute Malraux a-t-il été le grand romancier de leur nature réelle : affirmer, au présent, qu’une vie n’a de sens véritable que sous le signe d’une Idée, et que l’Idée elle-même n’a de sens que si elle est agissante dans une situation historique donnée. Qu’alors il y ait une inexplicable joie est un fait. Ces moments de la vie sont du reste ceux auxquels reviennent toujours, dans leurs récits d’existence, les survivants des combats.

Le bonheur comme perpétuation des fortunes

Ce sont les politiciens parlementaires qui, dans leurs « programmes », auquel eux-mêmes ne croient guère, promettent de satisfaire dans l’avenir les intérêts de leurs diverses clientèles. Le « bonheur », pour eux, n’est jamais que la satisfaction, demain, des intérêts particuliers, la sécurité des routines et la perpétuation des fortunes. Mais le bonheur, dont j’espère qu’on pourra à nouveau le dire « communiste », n’est pas de cet ordre. Il est la découverte de ce que chacun est capable de bien plus de choses nouvelles que ce qu’il imaginait.

Urgence enthousiaste

L’opposition véritable, quant au bonheur, n’est pas entre le futur et le passé. Elle scinde le présent en une représentation conservatrice et sécuritaire et une urgence enthousiaste pour se nouer à ce qui n’avait jamais eu lieu et cependant advient. Le bonheur communiste se dira : « aimez ce que jamais vous ne verrez deux fois ».

Alain Badiou

Emergences et effacements du sujet dans l’histoire de la psychiatrie française

Jean Jacques RITZ
psychologue, psychanalyste à Lyon
membre de la SIHPP
a donné le 20 novembre 2009
au Centre social du Vinatier la conférence dont le titre constitue la vedette du présent article.


Soyons normosés ! Jean-Jacques Ritz, membre de la SIHPP dont nous nous honorons de diffuser le Bulletin sur notre site, est psychanalyste. Cela n’est pas une profession, plutôt une qualité. Il exerce la profession voisine et bien distincte de psychologue clinicien, et c’est pourtant à titre de psychanalyste qu’il parle. Il parle en qualité de psychanalyste à des psychologues de la psychiatrie du point de vue de la psychanalyse. En l’occurence il s’occupe, en tant que chercheur, de l’histoire C’est comme on voit d’une simplicité évangélique.

Il y a donc la qualité de psychanalyste, et le titre, puis la profession. Le titre, ah le titre ! celui générique de psychothérapeute bientôt à disposition gratuite des psychanalystes (rien n’est encore joué) ? qui disent d’ailleurs qu’ils n’en veulent pas mais se disposent à le pratiquer, tout en vaticinant l’époque qui permettrait aux va-nu-pieds de la psychothérapie relationnelle (1« ) de se maintenir dans le paysage.

Tout cela se confondant pour la plus grande complexité ou confusion si l’on n’y voit pas clair possibles, dans le meilleur des Carrés psys possibles, celui dont nous traçons ici-même le graphe porteur de concepts, permettant à la psychothérapie relationnelle de prendre place. Laquelle tient un discours de même inspiration que celui de la psychanalyse sur la question de la lamination par voie de normose.

Voici comment l’article commence : L’auteur, psychologue, a travaillé en Hôpital psychiatrique de 1964 à 2005. En se référant à cette histoire et à sa culture il tente ici d’évoquer, de repérer et d’analyser les grands courants conceptuels et institutionnels qui ont marqué l’histoire de la psychiatrie française. Il s’interroge sur l’émergence, la répression, la disparition, le retour, la chute et l’ascension du sujet ( et de la subjectivation), sujet que l’on nomme aussi personne, fou, aliéné, numéro, malade mental, patient, client et que l’on appelle parfois par son nom.

Jean-Jacques Ritz procède à un tour d’horizon historique et institutionnel, il fait le bilan d’une vie de pratique qui ne s’appelait pas encore de santé mentale, évocant la psychothérapie institutionnelle, l’arrivée en France des Nouvelles thérapies, l’antipsychiatrie, les neuroleptiques hyperdosés qui vous vident la tête et l’action civilisatrice de la psychanalyse dans un lieu hôpitalier qui savait aussi inviter Eva Reich. Il parle de l’environnement de notre pratique, contextualise les pratiques et théories psys, dresse le tableau paradigmatique qu’il faut connaître et méditer si l’on ambitionne de pratiquer notre métier.

Il parle du devoir des psys d’empêcher de penser en rond, évoque Roland Gori et Sauvons la clinique, décrit la régression institutionnelle et morale, qui aboutit « à une déshumanisation du sujet en le poussant
vers une société incapable de l’accueillir et peu soucieuse de ses problèmes ». Citant Einstein dont il détourne le propos disant des États-Unis « C’est le seul peuple qui soit passé de la barbarie à la décadence sans passer par la civilisation« , il décrit le peuple psy institutionnel, celui qui nous accuse volontiers de charlatanerie, placé dans des conditions de régression scientifique, ethique et politique inquiétantes. Enfin il propose la culture comme obligation et consolation, avec l’humour pour inspirateur : « Cause toujours dit l’inconscient au moi, c’est moi qui cause ! »

Allez, maintenant vous savez tout, décalez-vous d’un cran, téléchargez, régalez-vous recalez-vous ! La psychothérapie relationnelle se verra toujours fortifiée de bien se situer par rapport au travail des collègues en institution, et par rapport au déroulement de l’Histoire de la folie et des façons dont les sociétés la (mal)traitent.

Philippe Grauer


[Document : Émergeance & effacement du sujet dans l’histoire de la psychiatrie française]

Argument

Est-il normal d’être normal ? 

La famille, la société, la cité, la religion, la politique, le droit, la science tout pousse l’individu à se tenir tranquille et rassuré dans une normalité désignée et définie de façon plus ou moins stricte.

Or s’il y a bien un être qui désire être libre et indépendant, un être capable de se détourner des exigences, obligations et normes imposées à lui dès sa naissance, c’est l’être humain. Dans ses rêves, dans ses fantasmes, dans ses pulsions connues ou cachées, dans son imaginaire et ses pensées l’homme tente de s’ouvrir un chemin individuel de liberté et d’originalité. Nous le savons depuis le début de l’humanité et le lisons dans les textes les plus anciens. Les philosophes et les moralistes ont là-dessus beaucoup dit et disent encore. De façon plus troublante, la psychanalyse a montré combien chaque sujet est aux prises avec son inconscient et ses désirs les plus insensés ou « anormaux ». Avec eux les artistes, les fous et quelques autres nous rappellent combien il est tentant de reconstruire le monde à notre image venant ainsi troubler la morne tranquillité journalière, l’ordre établi, la règle, la grisaille, le silence.

S’il parait alors normal de rechercher la paix dans l’habituelle uniformité il semble bien que la normalité dans son énormité et sa pesanteur soit réductrice, aliénante et déshumanisante. Il est donc normal de se méfier du normal. Et normal de se laisser aller à quelques folies pour se sentir exister, penser, vivre et aimer.

Et dans cette recherche la peur de la folie et la peur de la mort, si bien entretenues par la plupart des sociétés modernes et leurs porte-voix, viennent se dresser contre cette liberté. Alors, du coup, il devient urgent d’être normal. Et cela constitue, à mes yeux, une défaite.

J.J.Ritz. Lyon, le 23.01.2010


Autres références sur laToile :
http://quatrieme-groupe.org/publications/interlignes-recents/interligne/crise_en_psychiatrie_-_tumulte_en_psychopathologie_-_une_histoire_en_quete_de_sens_/1697

  • 1 Pensez-donc, formés Dieu sait comment dans des Écoles spécifiques hors l’Université (qui ne veut pas d’eux), alors que nous psychanalystes formés également dans des écoles hors l’université, en qualité de psychologues nous sommes diplômés d’État (en psychologie une discipline tout à fait différente mais qu’importe), respectables, normaux normés ! académosés en quelque sorte.