Katyn — film d’Andrzej Wajda (2007)

Débats, séminaires, conférences, ciné-philo et autres
activités philosophiques, organisés ou conseillés par le

FORUM PHILOSOPHIQUE DE PARIS

Dimanche  9 mai à 14 h 20,

Ciné-philo à l’Entrepôt :

Katyn
Film d’Andrzej Wajda (2007)


Wajda sait de quoi il parle. Un beau film à voir et à penser. Daniel Ramirez impulsera la réflexion à la sortie.


Film bouleversant d’un des plus grands réalisateurs vivants, qui raconte un de pires crimes de guerre du XXe siècle, doublée d’un de plus grands mensonges de l’histoire. Pas de quoi s’épargner les superlatifs, mais il faut s’armer de courage. Le voir et en discuter fait partie du combat pour la vérité et la mémoire. Ce film, salué par la critique, par des historiens et des philosophes, n’a été distribué que sur trois salles (d’art et d’essai) sur Paris. 

Histoire tristement ramenée à l’actualité par le hasard de la tragédie aérienne polonaise, au moment où la vérité était finalement honorée. Comme si tant de malheur ne pouvait être commémoré sans dommage, sans effroi. La philosophie peut-elle surmonter la sidération ? pour en tirer une pensée, des paroles, du discours.

Séance présentée et animée par Daniel Ramirez

à l’Entrepôt, lieu de cultures
7, rue Francis de Présensé
Paris14e, M° Pernety
prix unique 8 €  tel: 01 45 40 07 50

Les 450 euros de Freud. L’affabulation arithmétique d’Onfray


Dans la bataille ouverte avec la publication du dernier ouvrage de M. Onfray, on a vu la plupart des assertions de l’auteur démontées et mises en pièce par d’excellentes démonstrations de caractère universitaire. Mais je n’ai rien lu concernant ce qu’il écrivait sur les séances à 450 euros de Freud. J’ai donc cherché à démonter, dans la mesure du possible, le procédé qui permettait d’arriver à ce résultat en me posant la question du calcul y conduisant.

Je prie les lecteurs n’aimant pas les règles de trois et les conversions de bien vouloir excuser les quelques calculs élémentaires qui suivent ; ils pourront se contenter des résultats. Ceux-ci comme on le verra plus bas n’ont probablement pas grand sens : mais pour s’en rendre compte il faut bien faire les règles de trois !

Comment peut-on arriver à la somme de 450 € ? 

On peut envisager le mode de calcul suivant. Onfray part d’un fait bien connu  : selon Jones à partir de l’automne 1926, Freud qui prenait avant l’été six patients par jour à 20 $ la séance d’une heure, ne prend plus que cinq patients par jour à 25 $ la séance (1).

Or  en 1926, le dollar équivaut à 30 AF (anciens francs), pour passer à 25 AF de 1927 à 1932, puis à 15 AF de 1934 à 1936. Si l’on s’en tient à la valeur de 30 AF (début 1927) , cela fait la séance à 750 AF. L’inflation cumulée en France durant cette période serait de 39000 % (suivant la plupart des « calculateurs » d’inflation) ; il faut donc multiplier cette somme par 390, puis la convertir en euros : cela donne 445 €. Si l’on s’en tient à la conversion 1$ = 25 AF (1927-32), le calcul analogue donne 371 € ; enfin si l’on s’en tient à la conversion 1$ = 15 AF (1934), on obtient 235 €.

A l’inverse, on peut appliquer ce calcul à un ouvrage comme celui de M. Onfray vendu aujourd’hui 22€ ; cela correspondrait en 1929 à une somme de 40 AF que l’on pourra utilement comparer aux 20 AF que coûtent à l’époque les Essais de psychanalyse de S. Freud ou les 25 AF que coûte l’Introduction à la Philosophie mathématique de B. Russel (2). Cette observation conduirait peut-être à diviser les chiffres précédents par deux.

Ce calcul est-il réaliste ? 

Etablir une telle évaluation est difficile pour au moins deux raisons  :
– Le franc n’a cessé de se dévaluer très fortement pendant 80 ans
– On ne peut pas comparer aussi brutalement le coût de la vie en 1927 et en 2010 ; les économistes expliqueraient que les biens ou les services auxquels une revenu moyen donne accès ne sont pas les mêmes en 1927 qu’en 2009.

Si l’on s’en tient au seul critère de l’inflation, il paraît plus cohérent  de faire les calculs sur le DOLLAR qui ne s’est pas dévalué au même rythme que les monnaies européennes ; sur la durée 1927-2009 le facteur multiplicatif dû à l’inflation est à peu près égal à 10  (cela n’a rien à voir avec le franc !). Le prix d’une séance chez Freud serait d’environ 250 $ (2009), soit à peu près 175 €. On pourra rapprocher ce chiffre du prix des séances parisiennes (une demi-heure « banale » prenant grosso modo entre 40€ et 80€)

Encore une fois, il s’agit d’un calcul brutal qui ne tient pas compte de la deuxième observation. Quant aux statisticiens qui  établissent ces tables de calcul, ils semblent eux-mêmes s’en méfier (3) ; on peut citer à cet égard cette remarque trouvée sur l’un des sites américains qui permettent ce genre de calcul :  « These considerations do not stop the fascination with these comparisons or even the necessity for them« .

On observera également avec J. F. Larribau (article DOLLAR de l’Encyclopedia Universalis ) que « C’est (..) en termes de pouvoir d’achat que la valeur réelle du dollar doit être appréciée. De ce point  de vue, estimé sur la base de l’indice des prix de gros depuis la fin du XVIII siècle ce pouvoir d’achat a connu une dégradation tendancielle très faible si on la compare avec celle qu’ont connue tous les pays européens : à la fin de 1977 sur la base 100 en 1967, la valeur du dollar n’était que de 20% plus faible qu’en 1792« .

Peut-on conclure ?

Finalement, il se pourrait  que les conversions faites plus haut  n’aient pas tellement de sens ; sauf à illustrer un principe pratique bien connu des mathématiciens, suivant lequel modifier légèrement les conditions initiales d’un problème donné peut conduire à de grandes variations sur les résultats.

En attendant que les économistes veuillent bien nous éclairer sur ce point, ne serait-il pas plus raisonnable de s’en tenir à la simple observation suivante ?

En 1926 un ouvrier qui entre chez Henry Ford gagne assez bien  sa vie : il est payé 7 $ de la journée. Un vieil homme de soixante-dix ans, qui est connu dans le monde entier, qui a été comme tous les viennois ruiné par la première guerre mondiale, qui supporte héroïquement les effets de son cancer, gagne donc en une journée de travail 17 fois ce que gagne l’ouvrier en question… Est ce si scandaleux ?

Henri Roudier


(1) La somme paraît assez élevée pour l’époque, mais ne semble pas avoir soulevé jusqu’ici de remarques extravagantes.

(2) Editions Payot ; j’ai choisi des ouvrages « matériellement comparables » ; un livre d’économie ou de mathématiques coûte évidemment plus cher, en 1929 ou en 2009.

(3) Ajoutons qu’il existe bien six ou sept méthodes de réévaluation d’une monnaie au cours du temps. Selon les critères retenus et ce que l’on souhaite évaluer, les résultats sont  très différents (ils peuvent varier de 1 à 20).

Onfray : de l’introduction de la délation en philosophie

Posted on mai 2, 2010 Gérard Huber

D’accord c’est un pavé. Mais dans la mare aux cauchemars le pavé de ce psychanalyste spécialiste de la bioéthique explose ceux dont Onfray est le siège. Alors, attachez vos ceintures et foncez !

PHG


Délégitimer Freud, prouver qu’il est malhonnête humainement et intellectuellement et qu’il faut définitivement lui retirer toute la confiance que la culture, la science, l’éducation et les soins ont déposée en lui, tel est l’objectif du livre Le crépuscule d’une idole l’affabulation freudienne, que Michel Onfray vient de publier. Pour notre auteur, en effet, on peut bien admettre que ce que Freud dit est vrai, mais, à la condition de comprendre que ce dire ne concerne que lui-même, c’est-à-dire un homme qui se ment à lui-même au prix des falsifications et des dissimulations les plus extravagantes, tant dans le domaine de sa biographie que dans ceux de la généalogie de ses idées, de ses observations psychanalytiques et de ses reconstructions autobiographiques. Il s’ensuit que, pour tout autre personne que lui, ce qu’il dit est tout à la fois faux, du fait que c’est lui qui le dit, mais vrai aussi, puisque, quand elle se manifeste, cette vérité, qui ne lui appartient pas, est la propriété de ceux auxquels il l’a empruntée (Empédocle, Schopenhauer, Nietzsche, von Hartmann…) et envers lesquels il nie toute dette. On pourrait, certes, croire qu’il n’y a là qu’un procès à charge.

Mais, il n’en est rien. L’accusation d’affabulation est légitime. Elle repose sur le constat que tout Freud est dans le verrouillage des serrures apposées à sa vie, à sa pensée et à son œuvre et que, lorsqu’il donne les clés de celles qui sont les mieux verrouillées, ce n’est pas du tout en tant qu’il est Freud, mais c’est sans le vouloir, c’est-à-dire en tant qu’il trahit malgré lui le vrai Freud qu’il veut dissimuler et qui est à démasquer. « Freud » est donc le nom d’une pensée (Onfray dit même « philosophie ») qui est une mascarade et qui ne peut être démasquée facilement, étant donné que toute la tension qui la caractérise ne vise qu’à empêcher quiconque de faire intrusion en elle. Car Freud a construit une forteresse dans laquelle sa pensée autarcique règne. Toutefois, malgré ses innombrables et ingénieux stratagèmes, dont le principal consiste à extrapoler une théorie universelle à partir d’une aventure personnelle, grâce au « Livre Noir de la Psychanalyse », et, il faut bien le dire, surtout grâce à Onfray lui-même, Freud a finalement échoué dans son entreprise. Certes, il a fallu plus d’un siècle pour faire apparaître que la psychanalyse est une hallucination collective, mais cette mise en évidence équivaut à son irréversible déclin. Intrat Onfray ! Exit Freud !

Auteur de « Si c’était Freud biographie psychanalytique », un ouvrage dont Onfray a l’honnêteté de dire (et il est le seul parmi tous les intellectuels à le mentionner à ce jour) qu’il est « monumental », mais dont il affirme que c’est une hagiographie, ce qui montre qu’il ne l’a pas lu en détail comme j’ai moi-même lu son livre, sans quoi il se serait rendu compte que je n’évite aucune question et il aurait été obligé de discuter mes réponses solidement étayées par une méthodologie rigoureuse, je puis cependant tenter, dans cet article, de montrer, certes de manière non exhaustive, pourquoi, bien que son livre prétend déconstruire l’interprétation au sens freudien du terme, en se plaçant du point de vue d’un Nietzsche transcendant que l’auteur aurait rejoint, l’échec d’Onfray est patent ; il ne parvient pas à s’élever à la hauteur du défi qu’il s’est fixé, parce qu’il fait de l’Anti-Nietzsche. Au contraire de Nietzsche, comme je le montrerai, ce qu’il appelle la « cartographie amorale » (p. 141) du trajet de Freud (et de celui de son père, d’ailleurs) résulte d’un jugement moral a priori de détestation fondé sur le ressentiment (au sens nietzschéen du terme).

Ce qui veut dire que nous avons affaire avec ce livre à une psychobiographie d’un nouveau genre, le genre sélectif, que j’appellerai : une psychobiographie-pamphlet-autobiographie, écrite dans un esprit de délation qui n’était, faut-il le rappeler, nullement celui de Nietzsche. Freud fut, toute sa vie durant, impressionné par la noblesse de la pensée de Nietzsche, et si, à mon sens, il parvint à le dépasser, notamment parce qu’il put entreprendre toutes ces recherches expérimentales à Paris et à Vienne que Nietzsche rêvait de faire mais qu’il ne put réaliser, il ne prononça jamais un mot à son endroit dont le sens eut pu être avilissant. Onfray le sait et parfois le laisse entendre, notamment lorsqu’il rappelle que, dans une lettre à S.Zweig, Freud parle de la « noblesse » de la pensée de Nietzsche. Mais alors, c’est après avoir lui-même avili Freud en lui faisant partager des stupidités sur Nietzsche que certains de ses collègues de la Société du mercredi avaient pu proférer, à deux reprises, alors qu’il n’a jamais rien dit personnellement qui aille dans ce sens. En l’occurrence, ses collègues avaient aussi le droit de dire des bêtises sur ce philosophe, du moment qu’il était clair que ce n’était pas lui qui les pensait ni les disait, car il ne pratiquait pas la censure.

Au passage, nous rencontrons là un des problèmes majeurs que la pensée d’Onfray (et de nombre philosophes et psychanalystes également) a à résoudre : accepter que Freud ne fût pas cet homme qui n’aimait pas qu’on lui résiste (p. 74). En effet, il n’était pas le jouet du principe de non-contradiction. Cela choque l’entendement monolithique d’Onfray qui ne voit dans son parcours que contradictions qu’il appelle « des volte-face théoriques » (p. 299), mais le principe de contradiction était au fondement même de son travail de recherche. Cela ne signifie pas que ce travail était à l’abri de la critique extérieure, au contraire, mais le fait est que peu de scientifiques furent alors capables de lui apporter la contradiction. Par ailleurs, Freud s’ouvrait à l’échange d’idées, ce que son débat avec Léopold Loewenfeld démontre clairement, pour peu, mais c’était beaucoup, que ses interlocuteurs ne procèdent pas à une dénaturation de sa pensée. Ils pouvaient bien penser ce qu’ils voulaient, mais il n’était pas question qu’ils fassent passer sa pensée pour une autre pensée que celle qu’elle était (laquelle était d’ailleurs toujours en évolution et échappait à l’essentialisation). J’ajoute que tenter de faire croire que tout ce que Freud a pensé a été repris comme credo par ses disciples, c’est faire preuve d’une ignorance monumentale de tout le travail critique qu’ils ont développé.

La limite de la pensée de Freud est certaine, son incapacité à démontrer, en appui sur des preuves fondées sur les critères de son époque, que la psychanalyse est une science, l’est aussi. Cela demande donc des éclaircissements et des remises en, question, et j’en donne dans mon livre. Mais il n’y a qu’Onfray pour faire croire aujourd’hui encore que Freud croyait lui-même en la toute-puissance de la psychanalyse. Il n’y a d’ailleurs qu’Onfray pour penser que le fondateur de la psychanalyse aurait dû être un homme parfaitement rationnel dans tous ses faits, gestes et écrits. En fait, notre auteur est aux prises avec sa propre idéalisation de Freud (laquelle se reconnaît à sa façon de décrire ce qu’il appelle le « verrouillage sophistique » (Quatrième partie, ch.VI) en quoi consisterait le système de pensée de Freud) et il n’est pas étonnant que ceux qui la partagent et ne veulent pas en faire le deuil ou ceux qui l’ont partagée mais ne savent pas comment en faire le deuil, soit le portent aux nues, soit le vouent aux gémonies.

De la même manière, vouloir faire croire au lecteur que Freud condamnait Nietzsche parce qu’il était supposé être homosexuel et parce que l’homosexualité était aux yeux des psychanalystes une perversion est un artifice de la pensée qui entame l’honnêteté intellectuelle de notre auteur. Faut-il rappeler qu’en 1908, Freud signa le manifeste lancé par Krauss, le directeur de « Die Fackel », une revue qui était bien peu favorable à la psychanalyse, visant à lutter contre le paragraphe « homosexuel » du Code pénal qui en faisait un délit et que, comme il l’a montré dans son étude sur Léonard de Vinci, il tenait la pulsion homosexuelle pour une force irrépressible de créativité ?

Enfin, un dernier exemple : si, après avoir apprécié les travaux de Wilhelm Reich, Freud a poussé ce dernier vers la sortie du mouvement psychanalytique, ce n’est pas parce qu’il ne supportait pas son travail ni ses idées qu’il avait d’ailleurs clairement appréciés, mais c’est essentiellement parce que Reich en était venu à détourner le concept de pulsion de mort issu de l’observation et de la spéculation de Freud, en en faisant un pur produit du capitalisme.

Ceci dit, s’il l’avait voulu, Onfray aurait pu essayer de comprendre (au sens spinoziste que, d’ailleurs, il donne à ce mot) Freud. D’ailleurs, cela lui arrive, comme lorsqu’il tente de saisir la perspective qu’il ouvre pour un nouvel esprit du judaïsme (p. 219) compatible avec un Etat juif, même s’il commet une erreur en affirmant que Freud était antisioniste dans sa jeunesse, même s’il émet l’hypothèse absurde (à laquelle d’ailleurs il ne croit pas) que Freud aurait pu rêver d’une génétique juive, et même s’il se trompe en tirant ce nouvel esprit du côté de l’athéologie, alors qu’il se situe dans une dynamique post-monothéiste, ce qui n’est pas du tout la même chose. Mais, dès qu’il s’agit d’être précis, il renonce à comprendre Freud avec la détermination de celui pour qui entrer dans son raisonnement, après l’avoir mis en doute, ce qui est non seulement son droit, mais salutaire, est synonyme d’un intolérable ébranlement au plus profond de son être qu’il faut stopper par tous les moyens, y compris et surtout par le jugement à l’emporte-pièces. C’est ainsi qu’il n’hésite pas à se contredire, puisqu’il écrit que, dans « L’homme Moïse et la religion monothéiste », Freud se propose, en réalité, de « tuer le père des Juifs » (p. 226) et que « l’obsession du meurtre du père génère chez lui des prises de position… antisémites même, si on ne les met pas en relation… avec ce combat d’une psyché (celle de Freud/nda) travaillée dans son tréfonds par le tropisme incestueux » (p.232). Je passe ici sur l’ignorance monumentale du judaïsme dont Onfray fait preuve, car Moïse y est une figure du Maître, alors que la figure du père se trouve du côté d’Abraham, bien que cette ignorance concoure au phénomène que je suis en train de décrire. Mais, je m’attarde quelque peu sur cet « antisémites même », car il illustre parfaitement l’art du délateur qui n’assume pas la responsabilité de ce qu’il pense et dit. Onfray fait de Freud un antisémite, mû par la haine de soi « juive », mais il dit en même temps que ce n’est pas lui qui le dit ; c’est un discours qui s’impose, si Freud a raison, si, comme Lessing, on croit en l’existence d’une « haine de soi juive » et surtout si on prend le discours de Freud sur les Juifs pour autre chose qu’un règlement de compte libidinal avec sa mère et son père.

Il apparaît donc comme certain qu’à un moment de son raisonnement, Onfray est saisi par le sentiment qu’il est trop entré en empathie avec le Freud qu’il suppose et qu’il est impératif pour lui de s’en détourner, en se retournant violemment contre lui. D’où l’exercice de ce que l’on appelle habituellement une « psychanalyse sauvage » auquel Onfray ne peut s’empêcher de se livrer, en particulier à propos de ce qu’il suppose être la sexualité de Freud. C’est ainsi qu’au mépris de toute méthodologie comparative, fondement du travail biographique, historique et psychanalytique, et en privilégiant l’affabulation plutôt que la spéculation, il bâtit l’image d’un Freud qui entretient avec ses filles des relations incestueuses et avec sa belle-sœur des relations adultères. Bien entendu, pas un seul instant, il ne se demande pourquoi, si ce qu’il dit est vrai, Martha, la femme de Freud a pu, après la mort de son mari, écrire à Ludwig Binswanger : « Il est terriblement difficile de renoncer à lui, de continuer à vivre sans la présence de tant de bonté et de sagesse. C’est pour moi une faible consolation de savoir qu’en cinquante-trois années de mariage, pas un seul mot méchant n’a été échangé entre nous…Maintenant ma vie a perdu tout sens et tout contenu » (p. 854 de mon livre). De même que, pas un seul instant il ne s’interroge sur la folie interprétative qui s’empare de son esprit, lorsqu’il s’agit pour lui de parler des relations affectives entre Freud et sa fille Anna, dans l’irrespect total des personnes et des témoignages. Il faut être totalement insensible à la beauté de l’amour et de l’intelligence qui transparait dans l’échange des lettres entre Martha et Sigmund pour se permettre d’attribuer aux Freud cette vie de turpitude psychique antijuive. De la même manière, il faut être incapable de se confronter à la vérité des sentiments incestueux (si bien décrits de Sophocle à Joyce, en passant par Diderot) au sein d’une même famille pour mesurer la puissance avec laquelle Freud qui en fut conscient a justement refusé d’en faire des actes, condition sine qua non qui lui a permis de découvrir l’autonomie dynamique et interactive du monde inconscient des parents et des enfants et de construire la doctrine psychanalytique. Que Freud ait eu de sérieux conflits avec ses enfants, filles et garçons, est une certitude. Mais, affirmer que, s’agissant de ses filles, il ait voulu les résoudre par l’inceste est une délation. En vérité, ce qui se substitue à l’effort de compréhension que çà et là Onfray tente de faire, c’est la volonté de nuire à Freud, une volonté qui n’a rien à voir avec la volonté de puissance de Nietzsche, puisque c’est une volonté que la puissance soit conforme à la volonté, une volonté qui croit pouvoir pré-formater la puissance et donc la vie plutôt que d’être emportée par le fait qu’elle en est l’expression. D’où il résulte qu’il altère profondément son travail psychobiographique et le transforme en pamphlet délétère.

Pour quelles raisons ? Je ne puis parler que des raisons intellectuelles. La première concerne l’attachement d’Onfray à Nietzsche ainsi que son obstination à croire que Freud l’a pillé et que le freudisme est un nietzschéisme honteux. Certains passages du livre d’Onfray soulèvent une comparaison intéressante, au demeurant déjà traitée, quoique différemment, par plusieurs auteurs, dont Paul-Laurent Assoun, Jacques Le Rider et moi-même, entre Nietzsche et Freud, mais le livre d’Onfray aurait sûrement gagné en honnêteté intellectuelle, culturelle et surtout psychique, si celui-ci avait réussi à faire crédit à Freud du droit de démontrer qu’il pensait autrement que Nietzsche, notamment parce qu’il héritait d’une culture juive qui était totalement étrangère à Nietzsche, ce qui n’excluait pas qu’il le rencontrât sur certains points. En tout cas, il est clair qu’à la place de cette compréhension, il n’y a, chez Onfray, et malgré, quelques fois, une volonté de construire un débat avec la pensée de Freud, comme à propos de l’Inconscient (Troisième partie, ch. IV) que désir d’abolir Freud sous le prétexte de l’affabulation.

Mais, pour qu’Onfray s’en rende compte, il eut fallu d’abord qu’il acceptât que la pensée de Freud soit originale, c’est-à-dire irréductible à ses sources, et qu’elle soit en évolution. Or, l’obstination avec laquelle il réduit cette pensée au vitalisme indique tout l’inverse. En réalité, le vitalisme était constitutif de sa pensée et non dérivé de celle de Nietzsche. S’il avait pu travailler les innombrables sources de pensée dans lesquelles Freud avait puisé et qu’il ne dissimule nullement, Onfray aurait pu s’en rendre compte et, par la suite, mesurer la capacité de rupture avec le vitalisme que Freud introduit dans sa pensée, lorsque, dès 1915, il prend acte de l’existence de la pulsion de mort (acte qui sera élaboré et qui deviendra par la suite une conceptualisation).

En fait, ce qui échappe à Onfray, c’est que Freud fut d’abord un conquistador de la vie, puis de la vie et de la mort. On peut regretter qu’après avoir découvert l’existence et la nature de la pulsion de mort, Freud n’ait pas réécrit certains de ses ouvrages fondamentaux rédigé en pleine époque vitaliste, comme « L’Interprétation du rêve », qui, dès lors, apparaît comme amputé d’un savoir. Mais, pour quelle raison Freud a-t-il accepté d’être ce conquistador qu’en définitive ni Schopenhauer ni Nietzsche n’ont eu le courage d’être (ils ont eu un autre courage et je ne cherche pas à comparer des courages entre eux), c’est une vraie question qu’Onfray ne peut éluder en faisant de Freud un personnage répugnant, au prétexte qu’il se qualifie lui-même de « conquistador » dans une lettre à Wilhelm Fliess. Car Onfray fait dire à Freud qu’en utilisant ce terme, il se définit lui-même comme un « mercenaire sans foi ni loi, conduit par l’appât du gain, un homme de sac et de corde… » (p. 84), alors que Freud l’utilise au sens d’explorateur transgressif dans le domaine des idées.

Onfray n’est, certes, pas obligé d’aimer Freud, mais ce n’est pas une raison pour en faire un être cupide et prêt à toutes les vilénies pour assouvir son envie de gloire. Ainsi, dans mon livre (p. 193), j’ai clairement établi, à la différence d’Onfray, que, si Freud avait cru que sa découverte des vertus analgésiques de la cocaïne le délivrerait de tout souci d’argent, il accepta, en vrai scientifique, à l’époque, que ce fut Carl Koller, et pas lui, qui devint célèbre grâce à elle. Par ailleurs, je conviens qu’Onfray ne soit pas obligé de passer par le divan pour comprendre sa pensée, et tous les philosophes qui, aujourd’hui, marchent dans les pas de Derrida savent de quoi je parle. Mais, justement, à force de vouloir contredire le point d’arrivée de Derrida, c’est-à-dire la reconnaissance de la spécificité du freudisme et de la psychanalyse et de leur insolubilité dans la philosophie, mais aussi dans les sciences, il en vient à éviter de s’approcher au plus près de ce que Freud cherche à définir comme « refoulement ». Rappelons que la théorie freudienne du refoulement est issue de l’observation et de l’étude des implications de la névrose de transfert (notamment de celle qui s’est jouée dans ses rapports avec Fliess), mais que, dans la vie, la névrose de transfert n’a pas attendu Freud pour se manifester comme moment psychique au cours duquel se constitue, en chacun de nous, l’expérience cruciale (parfois très précoce) du dévoilement à soi-même de ses multiples identifications, dettes, ressourcements, mises en perspective, travaux de deuil et nouvelles élaborations psychiques. La seule nouveauté qui arrive avec Freud est qu’il est le premier à avoir pensé la névrose de transfert comme un objet d’étude à la croisée de l’autobiographie, de la littérature et de la science, et sa transformation en un outil thérapeutique d’une profonde portée. On comprend alors qu’ignorant tout de cette expérience, Onfray en vienne à marteler l’idée que, lorsqu’elle produit des effets thérapeutiques, la psychanalyse n’est qu’un placebo.

Il s’ensuit qu’Onfray s’en remet à la diatribe et au pamphlet plutôt que de chercher à comprendre la découverte freudienne et produit une psychobiographie de Freud qu’il croit compatible avec le pamphlet, alors que, du fait qu’in fine, le style, c’est-à-dire le contenu du livre, est celui du pamphlet, sa stratégie d’écriture se révèle comme n’étant mue que par sa propre autobiographie. Au demeurant, Onfray confond respect biographique et hagiographie. Ce qu’il dit de mon livre, indique clairement qu’il est sous l’emprise de cette confusion. Car, il lui est impossible de procéder à une biographie critique, encore moins à une biographie psychanalytique, alors qu’il se pique d’y parvenir ça et là, jouant comme je l’ai dit, sa propre interprétation contre celle de Freud. Ses développements hâtifs sur l’histoire de la théorie de la séduction dans la pensée de Freud et sa réduction de l’activité pédiatrique pionnière et gratuite de Freud à un travail de dissection de cerveaux d’enfants (p.310) le montrent à l’évidence. Dans le premier cas, il n’exploite une difficulté réelle du cheminement de la pensée de Freud que pour le démolir. Ce qui indique bien qu’il est lui-même gagné par ce qu’il décrit comme « hallucination collective » d’une pseudo-théorie universelle dont il prétend qu’elle n’est qu’une aventure personnelle, parce qu’il ne respecte pas (ou plutôt plus) l’auteur à propos duquel il écrit. Dans le second, il fait passer l’image d’un Freud qui tient l’enfant pour une chose anatomique, au mépris de la vérité historique, clairement établie par le fait que, dès son retour de Paris et Berlin, en 1886 et pendant dix ans, il ouvre une consultation gratuite pour les enfants atteints de maladie nerveuse, comme on dit à l’époque, et par le fait que, dès 1919, il demande aux médecins d’élever la voix en faveur du droit de l’enfance.

Venons-en à la seconde raison intellectuelle qui le conduit à altérer profondément son travail psychobiographique et à le transformer en pamphlet délétère. J’ai parlé de « délation » et je rappelle qu’elle n’est ni d’extrême droite ni d’extrême gauche, mais qu’elle est, lorsqu’elle est, un point c’est tout. Je l’entends au sens de « dénonciation inspirée par des motifs méprisables » (Le Grand Robert) ou de dénonciation afin de nuire, ce qui est la même chose. Or, il y a une envie de délation qui s’empare d’Onfray, lorsque, sous l’emprise du mentir-vrai, il affiche quelque chose à propos de Freud, dans le seul but de susciter sa détestation.
Je donnerai ici un premier exemple de délation : il s’agit de la substitution du mot « holocauste » au mot « autodafé » par lequel Onfray décrit, pour la première fois, l’acte par lequel Freud a brûlé nombre de ses lettres et documents, laissant alors libre cours à sa pensée de ne plus recourir plus tard à ce mot et de ne retenir par la suite que celui d’« autodafé ». Onfray ne peut pas s’empêcher d’introduire le mot « holocauste » dans son texte, alors qu’il sait très bien que le mot « autodafé » suffit. D’ailleurs, il le sait si bien qu’il parle d’un « holocauste miniature » (p.45), maniant habilement l’absurde, puisqu’un holocauste ne saurait être miniature ni une miniature holocauste, le tout dans un chapitre intitulé « mettre le feu aux biographes ». La délation consiste ici à associer l’affect lié au mot « holocauste » au mot « autodafé » auquel il ne s’associe pas (en tout cas pas systématiquement). L’idée est d’introduire une confusion entre la lettre et la chair dans le but de faire ressentir par le lecteur l’horreur associée à un homme, en ce qu’il est capable de brûler ses biographes, alors qu’en réalité, il n’a été capable que de brûler certains de ses lettres et documents.

L’affaire se corse, d’ailleurs, lorsque, quelques 521 pages plus loin, Onfray pose la question de savoir « comment penser, par exemple, la solution finale qui va concerner la famille de Freud » ?, et « de quelle manière saisir intellectuellement ce qui distingue psychiquement sa sœur Adolphine morte de faim dans le camp de Theresienstadt, ou ses trois autres sœurs, disparues dans les fours crématoires d’Auschwitz en 1942, et Rudolph Höss, le commandant de ce camp de sinistre mémoire si rien ne les distingue psychiquement, sinon quelques degrés à peine visibles et comptant pour si peu que Freud n’a jamais théorisé cet écart minime pourtant tellement majeur ? (p. 566) Car, ici, il s’agit clairement de ce que l’on a appelé (à tort, d’ailleurs) « Holocauste » et, plus récemment « Shoah », et cette évocation, qui, au demeurant, ne respecte pas la stricte vérité historique du destin des sœurs de Freud, vise à faire passer au lecteur le sentiment que Freud est un infâme, en ce qu’il est le garant d’un système d’équivalence entre « le bourreau sadique et sa victime innocente » (p. 564). La question posée par Onfray sur la saisie intellectuelle d’une distinction psychique est tout à fait intéressante, on peut même dire qu’elle convoque la différence fondamentale entre la philosophie et la psychanalyse. En fait, il existe des différences psychiques qui peuvent être intellectuellement comprises et d’autres qui ne peuvent l’être que psychiquement.

Ainsi, la différence entre le bourreau et sa victime l’est intellectuellement et psychiquement d’évidence, mais la différence entre deux névroses ou deux psychoses ne peut l’être d’abord que psychiquement. Mais, le fait que sa réflexion sur la distinction psychanalytique du psychisme aboutisse à mettre Freud du côté des assassins de ses sœurs indique clairement que son entreprise a consisté à introduire son propre ressenti psychique vis-à-vis de Freud à la place de celui de Freud remanié pour la cause, le substituant derechef à sa compréhension intellectuelle. Je ne suis pas en train de dire qu’Onfray souhaitait ce destin pour les sœurs de Freud, mais qu’il n’a cherché qu’à interpréter Freud dans le sens de quelqu’un qui, lui, le souhaitait.

Je donnerai, à présent, un second exemple, que je suis, en vérité, tenté de nommer « l’Exemple », tant Onfray s’appuie sur l’interprétation qu’il en donne pour espérer faire mal. Il s’agit du récit que le père de Freud, Jakob, lui fait d’un événement qui a eu lieu longtemps avant sa naissance, au cours duquel un Chrétien a jeté son bonnet de fourrure dans le caniveau et a exigé qu’il descende du trottoir. En effet, là où, comme je le fais remarquer dans mon livre, Freud écrit que son père lui a dit qu’il a gardé son sang-froid, et que l’enfant qu’il était ne l’a pas trouvé très héroïque, Onfray affirme, dans le sien, que Freud pense que son père, « humilié par un antisémite », a « courbé l’échine sous l’insulte » (p. 135). Or, si ce Chrétien fut bien un antijuif (le mot « antisémite » n’existait pas à l’époque, Onfray devrait le savoir) et si son geste visait bien à humilier le père de Freud, celui-ci ne dit strictement rien qui permette d’interpréter sa réaction dans le sens du ressenti de l’humiliation. Ici, Onfray tient absolument à imposer rétroactivement le sentiment de l’humiliation à un homme qui ne l’avait pas éprouvé.

Sans doute ne peut-il imaginer que cet homme qu’il décrit abusivement (Onfray se garde bien de tout croisement de sources historiques) comme « sans travail, vivant d’argent emprunté, de prêts qu’il ne rembourse pas » et qui « semble insoucieux de tout » (p. 138), ce qui relève réellement de la délation littéraire, était non seulement un homme cultivé qui savait replacer ce qui lui arrivait dans l’histoire de l’antijudaïsme, mais un homme qui avait une vraie fierté. Une vraie noblesse, aurait dit Nietzsche, justement cette noblesse qu’il voulait enseigner à son fils, comme le montre la Dédicace qu’il appose sur la Bible des Philippson qu’il offrira plus tard en cadeau à son fils chéri, à l’occasion de son trente-cinquième anniversaire. Mais Onfray d’enfoncer le clou. Dans ce même passage, il conteste, en effet, au fils ainsi qu’à celui qui, devenu adulte, écrit L’interprétation du rêve d’avoir vraiment souhaité prendre une revanche au nom de son père, en affirmant qu’il voulait bien que son père fût un héros, mais post-mortem seulement (p. 113). Ce passage du livre d’Onfray démontre clairement qu’il n’est pas l’amoraliste qu’il aimerait être, mais le restaurateur du moralisme honni par Nietzsche.

Je conclurai cet article sur un dernier exemple. Il porte sur ce qu’Onfray dit de la prise de position politique de Freud en 1933. Dissimulant, au passage, et pour cause, le fait que je nomme Engelbert Dolfuss, à la page 786 de mon livre, ainsi que l’explication que je donne de l’attitude de Freud envers lui, il affirme que Freud était indifférent à ce dictateur austro-fasciste, voire qu’il le respectait. On touche là à une autre composante du pamphlet mensonger d’Onfray : son incompréhension de l’anti-antisémitisme (dont pourtant Nietzsche fut un des promoteurs) lequel consiste à promouvoir tout ce qui peut être mis à son service, en particulier le droit. Il se peut que Freud se soit trompé sur Dolfuss, puisque celui-ci n’a finalement pas été un rempart suffisant contre Hitler, et les nazis autrichiens, lesquels l’ont d’ailleurs assassiné, mais sa prise de position résultait de ce que, n’en déplaise à Onfray, il était anti-antisémite avant tout, comme le montre, également, le fait que le premier article qu’il écrit, dès son arrivée à Londres, en 1938, l’est pour une revue juive de combat contre l’antisémitisme. Sa position n’avait donc rien à voir avec un salut respectueux à un dictateur. La délation d’Onfray consiste, ici, à faire croire que Freud avait des sympathies fascistes, et ce, au risque que les membres du peuple auquel il affirmait appartenir en fassent les frais.


Visitez le site d’où provient ce texte.

À paraître le 27 mai au Seuil : Mais pourquoi tant de haine — l’affabulation d’Onfray

Obscurantisme onfrayant

Voici la bande-annonce de la publication prochaine d’un ouvrage anti-obscurantiste destiné à ne pas abandonner le terrain de l’établissement rigoureux des faits à des travaux scientifiquement infondés soutenus par un auteur qui ne supporte pas la critique, s’énerve, insulte, et, refusant le débat contradictoire, préfère se proclamer persécuté.

Certains disent ça n’est même pas la peine de répondre, on deviendrait faussement symétrique à l’auteur d’un discours qu’il est impossible et vain de prendre au sérieux. Malheureusement en de telles circonstances on ne peut laisser passer certaines contre-vérités sans tomber dans le qui ne dit mot consent. C’est pourquoi Élisabeth Roudinesco a dès le début entrepris malgré tout de faire son devoir de scientifique spécialiste du domaine en démontant la mécanique mensongère du discours d’Onfray.

Ça n’a pas plu à l’intéressé, d’autant plus qu’un concert de réprobations s’est abattu sur son ouvrage en réalité plus médiatique que profond, aussi médiocre scientifiquement que prétentieux de pensée, sans compter sa référence à des auteurs d’extrême droite plus experts en antisémitisme masqué qu’en établissement rigoureux de faits.

Voici la raison de la publication qu’annoncent les éditions du Seuil dont nous vous faisons part. Nous nous portons solidaires de l’entreprise car solidaires de la psychanalyse. La psychothérapie relationnelle fait partie avec elle de la même famille des pratiques du psychisme centrées sur le processus de subjectivation. Comme dit la chanson : « — visa le noir tua le blanc » qui tire sur un canard menace le vol dans son ensemble.

Philippe Grauer

PS : allez voir sur le site Ring la superbe interview exclusive d’Élisabeth Roudinesco. Une érudition élégante de nature à éclairer intelligemment le débat.


En avril dernier Élisabeth Roudinesco (historienne, directrice de recherche, habilitée à diriger des recherches, Université Paris-Diderot) a réfuté honnêtement et sans insultes ad hominem l’argumentation développée dans un brûlot contre Freud rédigé par Michel Onfray.

Outre ses erreurs et l’invention de faits qui n’existent pas, cet ouvrage bafoue les règles de la méthodologie historique et philosophique. Et il n’est pas le seul ! Depuis plusieurs années en effet on a vu se multiplier de telles publications en lieu et place d’une pensée rationnelle.

Voici enfin réunis et présentés dans un ouvrage à plusieurs voix, voici de solides arguments rédigés par des enseignants et chercheurs qui n’acceptent pas que la raison et le bon sens soient tournés en dérision par une initiative obscurantiste cherchant à mobiliser une prétendue France profonde contre des « élites » dites « parisiennes ».

On y trouvera trois textes d’Élisabeth Roudinesco :

– celui déjà publié sur notre site

– un entretien avec Sylvain courage (Nouvel Obs)

– une étude inédite et amusante sur la rumeur américaine dite de la « liaison » de Freud avec sa belle-sœur.

Cinq universitaires se sont associés à cet ensemble :

Guillaume Mazeau, historien, Université Paris-I, IHRF

Christian Godin, philosophe, Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand

Franck Lelièvre, philosophe, classes préparatoires, Lycée Charles De Gaulle, Caen

Pierre Delion, professeur de pédopsychiatrie et des Universités, Lille

Roland Gori, psychanalyste, professeur émérite des Universités, Aix-Marseille

Le tout est conçu comme une réponse éclairée et documentée à une entreprise de décervelage consistant à présenter sans sourciller l’apôtre Jean en préfigurateur de Hitler, Kant en précurseur d’Eichmann, Charlotte Corday en héroïne vichyssoise, Freud en personnage cupide, menteur, phallocrate, homophobe, misogyne et destructeur de son propre peuple (les Juifs), au mépris des faits, du travail scientifique (nécessairement critique) et de l’esprit des Lumières, fondés sur le libre examen.

Par son titre cet ouvrage fait suite à celui déjà publié chez Navarin en 2005 par Élisabeth Roudinesco, avec des contributions de Pierre Delion, Roland Gori, Jack Ralite, Jean-Pierre sueur : Pourquoi tant de haine ? anatomie du Livre noir de la psychanalyse.

[Document : Contre l’obscurantisme]

Alice Miller : le drame de l’enfant « doué »

«  Tous les bourreaux ont été victimes » : cette phrase seule pourrait résumer son oeuvre, tout entière consacrée à combattre la maltraitance des enfants. Pour la psychologue et psychanalyste de nationalité suisse Alice Miller, c’est dans cet abus de pouvoir, exercé dès les premières années de la vie, que se situaient les racines de la violence humaine. Sa mort, annoncée, vendredi 23 avril, par son éditeur allemand Suhrkamp, est survenue, mercredi 14 avril, dans le sud de la France. Elle avait 87 ans.

Née en Pologne, à Lvov (aujourd’hui Lviv, en Ukraine), le 12 janvier 1923, Alice Miller étudie la philosophie, la psychologie et la sociologie à Bâle (Suisse), avant d’entreprendre, à Zurich, une formation de psychanalyste.

A partir de 1954, elle enseigne à l’université de Zurich et exerce en tant que psychothérapeute. Son désaccord avec certaines thèses freudiennes la conduira toutefois, en 1988, à rompre avec l’Association psychanalytique internationale (API) dont elle est membre. À ce stade de sa carrière, elle est en effet convaincue que l’enfant n’est pas un  » pervers polymorphe  » régi par ses pulsions sexuelles, comme l’affirme la psychanalyse. Et que cette dernière, a contrario, minimise les sentiments de haine que peuvent avoir les parents vis-à- vis de leurs enfants.

Au début des années 1980, Alice Miller décide de se consacrer uniquement à l’écriture et à l’exposé de ses idées, qu’elle développera dans une dizaine de livres. Ce choix la fera connaître dès son premier ouvrage, Le Drame de l’enfant doué . PUF, 1983. Par enfant  » doué « , elle entend l’enfant sage : celui qui s’adapte aux règles édictées par ses parents pour combler leurs attentes, au prix d’une répression plus ou moins sévère de ses propres sentiments.

S’inspirant des récits de ses patients, ainsi que de biographies de dictateurs et d’artistes, Alice Miller insiste sur le fait que la maltraitance produit non seulement des enfants malheureux, mais aussi, bien souvent, des parents maltraitants. Contraints dans leur jeune âge de refouler colère et angoisse, ce n’est qu’à l’âge adulte qu’ils peuvent décharger ces émotions. Sur leurs propres enfants, voire sur des nations tout entières.

Dans C’est pour ton bien (1984), qui la rend célèbre auprès du grand public, elle secoue ainsi l’opinion allemande en appliquant cette lecture à la trajectoire d’Adolf Hitler. La cruauté du dictateur nazi, affirme-t-elle, trouve son origine dans la structure de sa famille : un prototype du régime totalitaire, où la seule autorité incontestée et souvent brutale était le père. Mais être battu et humilié dans sa jeunesse ne fait pas pour autant de la victime un futur assassin, et les critiques n’ont pas manqué contre ce réductionnisme qui prétend expliquer Hitler, Staline ou Mao Zedong par leur enfance malheureuse.

 » Pédagogie noire « 

Plus novatrice dans la pensée d’Alice Miller apparaît, en revanche, sa remise en cause des principes d’éducation appliqués en Europe au cours des derniers siècles. Des principes régis par le précepte  » Qui aime bien châtie bien « , qu’elle qualifie de  » pédagogie noire « , et qui brisent, selon elle, la volonté de l’enfant pour en faire un être docile et obéissant, mais sujet d’un douloureux conflit intérieur.

Prenant son propre cas en exemple, elle estimait avoir été  » conçue sans amour par deux enfants sages qui devaient obéissance à leurs parents et souhaitaient engendrer un garçon, afin de donner un petit-fils aux grands-pères  » (Notre corps ne ment jamais, 2004).

Alice Miller a été beaucoup soutenue par de grandes organisations internationales, l’Unesco et l’Unicef. Son engagement radical contre les violences  » ordinaires  » faites aux enfants est aujourd’hui relayé par nombre de thérapeutes et d’associations. C’est aussi l’attitude du Conseil de l’Europe, qui mène campagne, depuis plusieurs années, pour l’interdiction de la claque et de la fessée.

Catherine Vincent


Alice Miller, psychothérapeute (relationnelle) suisse

12 janvier 1923, Naissance à Lvov, alors en Pologne, 1954

Enseigne à l’université de Zurich

1984, C’est pour ton bien

14 avril 2010, mort à Saint-Rémy- de-Provence (Bouches-du-Rhône)

© Le Monde

 » La psychanalyse a des ressources pour résister « 

La psychanalyse a des ressources pour résister

Samuel Lézé est anthropologue. Pour ce chercheur au CNRS, les théories freudiennes conservent de nombreux adeptes malgré les remises en cause dont elles font régulièrement l’objet

Entretien


Comment devient-on psychanalyste en France ?

Ni université ni diplôme En France, il n’existe pas d’enseignement universitaire qui permette de devenir psychanalyste.

Il n’y a donc pas de diplôme reconnu par l’État, contrairement à d’autres pays.  » La psychanalyse est encore indépendante et il est important qu’elle le reste « , juge Denise Sainte Fare Garnot, ex-secrétaire générale de l’Association lacanienne internationale (ALI).

Formation
La première étape, obligatoire, pour un aspirant psychanalyste est de suivre lui-même une analyse. Sa durée a fait l’objet de débats infinis. Le futur analyste prend ensuite lui-même un ou plusieurs patients en  » cure contrôlée  » par un collègue expérimenté.

Il suit également une formation théorique dans plusieurs disciplines.

Analyse profane En 1926, Freud suscita un conflit violent en soutenant que des non-médecins pouvaient conduire une cure psychanalytique.

Cette approche, appelée {{analyse profane, } } n’est plus discutée. Le débat s’est déplacé vers l’affrontement entre la psychanalyse, centenaire, et les thérapies comportementales et cognitives (TCC) importées des États-Unis dans les années 1980.


Avant même sa sortie, le 21 avril, le livre de Michel Onfray, Le Crépuscule d’une idole, a provoqué de très vives réactions. Comment l’expliquez-vous ?

La position de Michel Onfray dans l’espace public, celle d’un philosophe populaire qui revendique sa différence par rapport aux intellectuels dominants, y est évidemment pour quelque chose. Mais on ne peut s’en tenir à cette explication. Si son discours suscite de l’intérêt, c’est avant tout parce que la conjoncture s’y prête. Il y a une vraie  » fenêtre d’opportunité « , aujourd’hui, pour ceux qui veulent s’attaquer à la psychanalyse.

Pourquoi ?

La psychanalyse, c’est deux choses : une science humaine et une pratique thérapeutique. Or, d’un côté comme de l’autre, elle se trouve dans une situation de vulnérabilité. En tant que science humaine, elle est fragilisée au même titre que l’histoire, la philosophie ou la sociologie — des disciplines dont le rayonnement dans le champ académique et l’espace médiatique a fortement décliné depuis les années 1960-1970. En tant que pratique thérapeutique, elle subit de plein fouet les transformations qui touchent le secteur de la «  santé mentale  » depuis les années 1980.

Quelles sont ces transformations et en quoi concernent-elles la psychanalyse ?

La psychanalyse est affectée par l’affaiblissement de la psychiatrie, qui non seulement manque de moyens, de personnels et de considération, mais se trouve de surcroît concurrencée par des acteurs de plus en plus nombreux, comme les psychothérapeutes, les psychologues comportementalistes et les associations de patients, lesquelles exigent de plus en plus d’avoir leur mot à dire dans le choix des thérapies.

Face à ces nouveaux acteurs, les psychanalystes sont dans une situation de faiblesse. Dans une société qui exige dans tous les domaines des résultats immédiats et tangibles, les thérapies comportementalistes sont avantagées, parce qu’elles sont courtes et que leurs effets sont faciles à évaluer.

Une cure analytique, au contraire, prend nécessairement du temps. Le but, en effet, n’est pas de résoudre en quelques séances un problème ponctuel, mais de mettre le patient aux prises avec son histoire. Or un tel processus s’inscrit dans la durée, et ses effets directs sur la  » santé  » du patient sont par définition difficiles à mesurer.

Quelle est la place de la psychanalyse en France aujourd’hui ?

Tous les acteurs de la santé mentale, en raison des transformations que je viens de décrire, ont été obligés de se remettre en question au cours des dernières années. À cet égard, il est significatif que se soient tenus successivement, entre 2000 et 2003, des états généraux de la psychanalyse, de la psychologie, de la psychothérapie et de la psychiatrie. Dans un univers de plus en plus concurrentiel, tous les professionnels — les psychanalystes comme les autres — se posent la même question : qui va gagner la bataille ?

Pour ma part, je pense que la psychanalyse, même fragilisée, dispose d’importantes ressources pour résister. D’abord parce qu’elle reste bien implantée dans les institutions psychiatriques. Il y a cinq ans, en étudiant un annuaire recensant environ 5 000 psychiatres, je m’étais ainsi aperçu qu’ils étaient 85 % à pratiquer la psychanalyse en cabinet privé. Cela prouve que celle-ci est encore considérée comme un véritable outil de soin, même s’il est vrai qu’elle est de plus en plus pratiquée en association avec d’autres traitements, médicamenteux notamment.

Les sociétés de psychanalyse sont toujours bien vivantes. La Société psychanalytique de Paris et l’École de la Cause freudienne, qui défend l’orthodoxie lacanienne, sont les plus puissantes. Mais il y en a beaucoup d’autres. Ce sont des lieux d’échanges sur la pratique et le soin, qui continuent de former psychologues et psychiatres.

Troisième signe encourageant : l’intérêt que suscite toujours l’œuvre de Freud. Non seulement Freud fait vendre sur son nom, comme le prouve le succès du livre de Michel Onfray, mais il est encore très lu. Les éditeurs le savent. Sinon, ils n’auraient pas profité de l’entrée de son oeuvre dans le  » domaine public « , en janvier 2010, soixante-dix ans après sa mort, pour publier de nouvelles traductions.

Comment analysez-vous, comme anthropologue, les attaques visant la psychanalyse ?

La place de la psychanalyse dans une société est un révélateur de cette société elle-même, de son rapport aux normes morales et de la place qu’elle assigne à la personne. Qu’est-ce qu’une personne ? Est-ce un individu qui doit s’adapter à son milieu social ou bien quelqu’un qui façonne son milieu avec ses propres valeurs ? Cette question, dont l’enjeu est politique et moral, est au cœur des débats autour de la psychanalyse.

De ce point de vue, je suis frappé par l’angle qu’a choisi Michel Onfray pour attaquer la psychanalyse. C’est un angle de nature morale. En effet, il met l’accent sur les vices de l’homme Freud pour mieux torpiller sa théorie. Un tel appel implicite à la vertu est très  » tendance « . Je ne donnerai qu’un exemple : une pétition circule actuellement contre un projet qui vise à mettre en place, pour les concours du capes et de l’agrégation, une épreuve visant à évaluer la capacité d’un candidat à agir  » de façon éthique et responsable « . On peut se demander dans quelle société l’on vit quand la compétence d’un fonctionnaire est évaluée à l’aune de sa moralité.

Propos recueillis par T. W.

Samuel Lézé vient de publier L’Autorité des psychanalystes. L’espace politique de la santé mentale en France. 1997-2007 . PUF, 232 p., 23 euros.-

© Le Monde


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Ce débat si français qui fascine les intellectuels étrangers

2 mai 2010 La psychanalyse a des ressources pour résister

Ce débat si français qui fascine les intellectuels étrangers

Michel Onfray, avec la sortie de son livre consacré à l’affabulation freudienne, a réveillé le débat autour du fondateur de la psychanalyse. STÉPHANE REMAEL/MYOP

Faut-il se réjouir que Michel Onfray, philosophe, et Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse, s’étripent à propos de Freud ? Oui ! Tout ce que la France compte de psys est au rendez-vous pour alimenter le débat ? Parfait ! Du moins aux yeux de certains intellectuels étrangers, fascinés par la passion que le pays de Descartes voue à la psychanalyse. Mieux : ils nous envient ces diatribes enflammées. La France s’écharpe sur l’inconscient, le stade oral et la vie de Sigmund : on l’accable de compliments.

 » Les Français ont une culture très intellectuelle. Vous avez eu une incroyable génération avec Sartre, Beauvoir, Derrida et d’autres qui sont encore étudiés. Si j’étais français je serais très fier de cela « , affirme sans ambages Hanif Kureishi, écrivain anglo-pakistanais, dont le dernier roman Quelque chose à te dire (Christian Bourgois, 2008), a pour héros un psychanalyste. L’auteur de My Beautiful Laundrette (1984) ne cache pas non plus son admiration pour Jacques Lacan, qui voyait l’inconscient structuré comme un langage. Les thèses de ce psychanalyste, soutient-il, ont largement irrigué la pensée au-delà de la France.

Pourquoi ce pays, comble  » de l’accomplissement et du raffinement intellectuels « , selon Alain de Botton, Anglais d’origine suisse, adore-t-il à ce point la discipline phare des postmodernes ? Parce qu’elle permet de traiter  » de façon très rationnelle des sentiments très irrationnels « , explique l’essayiste. Le génie propre des Français, poursuit-il, a souvent consisté, dans l’Histoire,  » à se situer sur un point médian idéal entre l’excès de raison et l’excès de passion « . Regardez Stendhal : il écrivait tantôt comme un austère juge de la Cour suprême, tantôt comme une ado déprimée, rappelle avec son humour tout britannique Alain de Botton, citant le critique Lytton Strachey.

Chez nous, la psychanalyse est partout. Botton, qui vient de publier Splendeurs et misères du travail (Mercure de France, 374 p., 23,50 euros), pourrait sans doute approuver l’explication de Vladimir Safatle, professeur de philosophie à l’université de São Paulo :  » Il y a une tradition de la pensée française qui comprend la souffrance psychique comme une souffrance sociale . » Ainsi les deux questions centrales de la pratique clinique – qu’est-ce que la souffrance psychique et comment la traiter ? – revêtent-elles une importance particulière dans la société française, soutient l’universitaire brésilien.

Impossible de comprendre la culture de la France du XXe siècle sans en passer par la psychanalyse, observe ce philosophe, pour expliquer une prédilection hexagonale qui dure. Depuis les années 1920, cette discipline a irrigué les arts (le surréalisme en est un bon exemple) et la pensée de nombreux intellectuels :  » Deleuze, Derrida, Sartre, Foucault, ils en ont tous parlé « , souligne à son tour Vladimir Safatle. Au Brésil, en Argentine, la psychanalyse tient aussi une place de choix. Mais sa présence, forte dans les grands médias, est moins polémique dans la société.

 » Un débat du type Onfray-Roudinesco serait inimaginable dans les pages du New York Times ! « , regrette Arnold Davidson, qui enseigne l’histoire de la philosophie contemporaine en Europe, à l’université de Chicago et à celle de Pise, en Italie. Jamais, déplore cet Américain spécialiste de Foucault, les Etats-Unis n’ont eu de département universitaire de psychanalyse, encore moins comme celui qui exista à Vincennes, l’actuel Paris-VIII,  » très actif et lié au débat politique « . Il s’émerveille que les concepts de la psychanalyse, même imprécis, même imparfaitement compris, soient en France passés dans la culture courante, tel le complexe d’Œdipe.

 » En France, à la fin des colloques, on me pose toujours une question qui relève de la psychanalyse. Aux Etats-Unis, jamais « , dit-il. Il n’y échappe pas et s’en félicite.  » Je suis un prisonnier volontaire car un prisonnier nécessaire ! « , s’exclame-t-il. Ecrivains, essayistes ou philosophes, tous se retrouvent pour dire que la virulence du débat français prouve la nécessité de la psychanalyse et sa pertinence. Ni art, ni science, ni littérature, ni philosophie, mais indispensable pour expliquer qui nous sommes et quel rapport nous entretenons à l’autre. Le débat prouve au moins que les Français prennent cela au sérieux.

Même pour dénigrer la psychanalyse.  » Ceux qui haïssent les psychanalystes sont des gens qui autrefois seraient partis en guerre contre la superstition catholique « , juge Alain de Botton. Cette religion ayant perdu presque tout son pouvoir et n’étant une menace pour personne,  » ils retournent leur colère contre la psychanalyse « . Encore une exception française : nous avons eu les deux et parfois en même temps – les bouffeurs de curé et les contempteurs du divan.

Béatrice Gurrey
© Le Monde


6)

Freud, pourquoi tant de haine ?

2 mai 2010

Pourquoi tant de haine ?

par Thomas Wieder

Sur quoi portent les critiques de la psychanalyse ? Comment résiste-t-elle ? Les théories freudiennes, une passion française ?

Près de 14 000 exemplaires en sept jours : c’est certes, deux fois moins que Les Ecureuils de Central Park sont tristes le lundi, le dernier roman de Katherine Pancol (Albin Michel, 852 p., 23,90 euros), qui est en tête des ventes. Mais cela suffit pour faire du Crépuscule d’une idole, du philosophe Michel Onfray (Grasset, 624 p., 22 euros), le livre le plus acheté de la semaine écoulée dans la catégorie  » essais et sciences humaines « , selon la base Edistat.

Sorti le 21 avril, ce brûlot consacré à  » l’affabulation freudienne  » est l’événement éditorial de ce printemps. En raison de la posture de combattant adoptée par l’auteur, chroniqueur au Monde, dont c’est le 58e livre en vingt et un ans. En raison du plan média, digne de celui d’un film à grand spectacle, qui a accompagné sa sortie. En raison, enfin, de la virulence des critiques qu’il a suscitées, notamment dans ces colonnes sous la plume de l’historienne Élisabeth Roudinesco ( » Le Monde des livres « , du 16 avril).

Engouement du public et emballement de la critique : dans le cas d’un essai qui se veut une attaque en règle contre la psychanalyse, une telle conjonction, pourtant, n’est pas inédite.

Le précédent du Livre noir Michel Onfray le reconnaît : ses thèses s’inscrivent dans la lignée de celles défendues par les quarante auteurs du Livre noir de la psychanalyse, publié en septembre 2005 aux Arènes sous la direction de l’éditrice Catherine Meyer.

Cet ouvrage, qui se proposait de  » vivre, penser et aller mieux sans Freud « , fut lui aussi un succès de librairie (46 000 exemplaires vendus en grand format et en édition de poche). Et il généra une vive polémique. Dès décembre 2005, Élisabeth Roudinesco répliqua en publiant Pourquoi tant de haine ? (Navarin, 7 500 exemplaires vendus). Puis ce fut au tour du psychanalyste Jacques-Alain Miller, en février 2006, sous la forme d’un ouvrage collectif L’Anti-Livre noir de la psychanalyse, Seuil, 12 000 exemplaires vendus.

Généalogie de l’anti-freudisme. D’un strict point de vue théorique, pourtant, Le Livre noir de la psychanalyse et Le Crépuscule d’une idole ne développent pas d’idées fondamentalement neuves. Ils vulgarisent des thèses qui s’inscrivent dans le sillage d’une tradition critique dont l’histoire est aussi ancienne que la psychanalyse elle-même. Depuis sa naissance à la fin du XIXe siècle — le mot, inventé par le psychiatre Josef Breuer, auteur avec Sigmund Freud d’Études sur l’hystérie (1895), fut employé pour la première fois par ce dernier en 1896 —, la psychanalyse n’a cessé, en effet, d’être frappée d’anathème.

Pour dresser l’inventaire des critiques, il faut rappeler que la psychanalyse désigne deux choses distinctes : une méthode thérapeutique visant à traiter les  » désordres névrotiques « , selon l’expression de Freud, et une théorie du psychisme cherchant à comprendre les mécanismes qui régissent celui-ci.

L’une ne va pas sans l’autre, certes, et Freud lui-même a élaboré sa théorie du psychisme à partir de son  » auto-analyse  » (ce qui fait dire à ses contempteurs, jusqu’à Michel Onfray, que sa théorie est trop liée à sa propre expérience pour être universelle). Pour autant, ces deux dimensions – clinique et herméneutique – sont suffisamment différentes pour avoir suscité des attaques spécifiques.

Une  » science  » en question De L’Interprétation des rêves, parue fin 1899 mais symboliquement datée de 1900 pour en souligner le caractère pionnier, à Moïse et le monothéisme, qu’il publia début 1939, six mois avant sa mort à l’âge de 83 ans, Freud a écrit une vingtaine de livres et des centaines d’articles.

Au fil des années, ses théories ont évolué. Sur l’appareil psychique notamment. Dans les années 1900, par exemple, il pensait qu’il était structuré autour d’une tripartition entre l’inconscient, le préconscient et le conscient. Vers 1920, il proposa une autre typologie, fondée cette fois sur la distinction du Ça, du Moi et du Surmoi.

Ces deux  » topiques  » – nom donné à ces sortes de cartographies de l’âme – ont été très discutées. La plupart des médecins refusèrent l’idée de Freud selon laquelle l’origine des névroses n’était pas organique mais mentale, autrement dit qu’elles n’étaient pas liées à un dysfonctionnement du cerveau mais à l’histoire de l’individu, et en particulier aux traumatismes subis dans sa petite enfance. Quant aux psychologues, s’ils admettaient l’existence de l’inconscient ou du refoulement, ils furent nombreux à brocarder ce que le Français Pierre Janet (1859-1947) appelait le  » pansexualisme  » de Freud, c’est-à-dire sa tendance à donner une interprétation sexuelle à tous les actes de la vie.

Avec le temps, Freud a aussi élargi son champ d’investigation. A partir de Totem et Tabou (1913), puis dans L’Avenir d’une illusion (1927) ou Malaise dans la civilisation (1930), il essaya d’appliquer la psychanalyse à ce qu’on désignait alors sous l’expression  » psychologie des peuples « . Ce faisant, il rencontra d’autres résistances. Chez les anthropologues qui, tel Bronislaw Malinowski (1884-1942), discutèrent de l’universalité du  » complexe d’Œdipe « . Ou chez les théologiens, comme le pasteur et psychanalyste suisse Oskar Pfister (1873-1956), qui condamna avec fermeté le parallèle fait par Freud entre le sentiment religieux et la névrose.

Les nouvelles  » guerres freudiennes  » Si la psychanalyse a toujours eu des ennemis, le rapport de force a évolué. En 1910, la création de l’Association psychanalytique internationale démontra que Freud n’était pas aussi isolé qu’à ses débuts et qu’il comptait des adeptes hors de Vienne, même si certains d’entre eux ne tardèrent pas à rompre avec lui avec fracas, comme Alfred Adler (1870-1937) et Carl Gustav Jung (1875-1961).

Dans les années 1950-1970, la psychanalyse, dont le centre de gravité s’était déplacé de l’Europe vers les États-Unis en raison des assauts portés contre elle par le nazisme, connut une sorte d’âge d’or. C’est l’époque où le freudisme s’imposa auprès des psychiatres américains. Et où il devint une référence incontournable pour nombre d’intellectuels, tels Jacques Lacan, Herbert Marcuse ou Wilhelm Reich.

Avec le développement des neuroleptiques et des neurosciences, mais aussi en raison de la popularité croissante des thérapies comportementales et cognitives (TCC), la psychanalyse a ensuite perdu de son influence. Les antifreudiens, qui n’avaient jamais baissé les armes, retrouvèrent alors une nouvelle visibilité. Dans les années 1990, plusieurs d’entre eux se mobilisèrent ainsi contre le projet d’une exposition autour de Freud à la Bibliothèque du Congrès de Washington, comme Mikkel Borch-Jacobsen, Adolf Grünbaum, Paul Roazen, Oliver Sacks, Frank Sulloway ou Peter Swales. Leurs cibles : la  » scientificité  » de la psychanalyse, la difficulté d’accès aux archives freudiennes, voire la personne de Freud, dépeint par certains comme un affabulateur ou un charlatan.

C’est de ce courant critique que le Livre noir et l’ouvrage de Michel Onfray sont les héritiers directs. En France, l’implantation de ces idées sur la scène intellectuelle a coïncidé avec la fragilisation de la psychanalyse dans le champ médical, notamment en 2003 lors du débat autour de l’ amendement Accoyer sur l’évaluation des psychothérapies.  » Freud est-il mort ? « , demandait en 1993 l’hebdomadaire américain Time. Dix-sept ans plus tard, comme l’attestent les dernières controverses, une chose reste sûre : le cadavre bouge encore.

Thomas Wieder
© Le Monde


7)

« Freud déboulonné ? » : Qui a peur de Virginia Freud ?

1) QUI A PEUR DE VIRGINIA FREUD ?

Livre noir : le retour ?

Après le retour à Freud, celui du refoulé puis de Dracula voici celui du barbouillé avec Onfray. Auquel à son tour Le Monde consacre un très beau dossier réalisé par Thomas Wieder, co-réalisateur avec Élisabeth Roudinesco du Hors série sur Freud qui tire dit-on à 70 000 dans les kiosques — preuve collatérale que le fleuve continue d’irriguer tranquillement le paysage culturel.

Pourquoi tant de haine (suite) ?

Bien choisi, le titre Mais pourquoi tant de haine ? annonce la parution d’un nouvel ouvrage d’Élisabeth Roudinesco, en rappel du premier épisode, celui du Livre noir paru en 2005, épisode au cours duquel l’historienne s’était déjà dressée contre une opération anti-Freud d’envergure.

Marée noirâtre

Véronique Maurus de son côté rend bien compte des réactions des lecteurs. Elle peine à discerner la nature du débat au travers des réactions adressées au Monde. La question n’est ni d’examiner si on est pour ou contre Freud — est-on pour ou contre Darwin ou Flaubert ? ni de prendre position dans une guerre « bien française » entre freudiens et anti-freudiens. La question est celle de la transmission des vérités historiques ou d’affabulations dont on n’a pas le droit moral et scientifique de laisser répandre la marée noirâtre.

Dissymétrie

Rendue là, la question concerne moins les psychanalystes et les psychothérapeutes relationnels que l’opinion publique dans son ensemble. Cela n’apparaît pas dans l’exposé de Madame Maurus qui dispose en symétrie une historienne spécialisée et le créateur de l’Université populaire qui ne connaît rien à l’histoire de la psychanalyse et du freudisme (1« ). Michel Homais a entrepris de réviser toute l’histoire de l’Occident. À ce titre il a lu en cinq mois comme il le dit lui-même l’œuvre de Freud (ravivant des souvenirs d’autrefois, oui si on veut). De l’ultra léger contre du lourd. En aérospatial le léger prévaut, en sciences humaines le lourd. Il n’y a pas photo, il n’y a pas symétrie.

Établissement correct des faits

Alors, a-t-on le droit de dire n’importe quoi ? encore heureux ! d’autant que les rodomontades de Michel Homais n’altèrent en rien Freud en tant que créateur d’un mouvement de pensée majeur du XXème siècle, dont la vitalité se prolonge, merci. Et puis, comme le dit un jour le bon Laurent Taillade dans des circonstances comparables :  » — Vous pouvez y aller, Hugo c’est un fleuve, on peut pisser dedans. » Cela ne retire rien au devoir scientifique et éthique des historiens, des philosophes, des psychanalystes, des psychothérapeutes relationnels, de veiller à un établissement correct des faits. Entre un affabulateur et la meilleure historienne française actuelle du domaine vous choisissez quoi ?

À suivre

Voici du bel ensemble de quatre articles publiés par Le Monde, intitulés Contre-enquête, le premier volet. Nous y reviendrons aux jours prochains.

Philippe Grauer


2)  » Freud déboulonné ? « 

C’est une de ces polémiques dont l’intelligentsia française a le secret, d’autant plus violente qu’elle était annoncée, préparée comme un produit marketing. Depuis des semaines, le Tout-Paris littéraire attendait le lancement, à grand renfort de querelles et d’apostrophes, du brûlot anti-freudien de Michel Onfray (Le Crépuscule d’une idole, Grasset) censé  » déboulonner  » l’idole. Chaque camp fourbissait ses armes, affinait son plan média ; bref, le piège était fin prêt quand Le Monde y tomba.

À la critique virulente d’Élisabeth Roudinesco dans  » Le Monde des livres « (une version de 30 000 signes, beaucoup plus importante, de cet article fut publié corelativement sur notre site, c’est celle qu’on peut consulter en cliquant sur l’hyperlien « 16 avril » ci-dessous) du 16 avril, répondit un texte encore plus dur de l’auteur, dans les pages Débats du 22 avril. Entre-temps, Michel Onfray avait inauguré, samedi 17 avril, une chronique régulière, ouverte à des plumes extérieures.

Les lecteurs ont bien entendu réagi en foule. Beaucoup nous ont adressé des textes savants pour ou contre la psychanalyse freudienne. Il est impossible de les citer dans cette chronique sans les dénaturer. Nous nous en excusons. Notons seulement que les deux chapelles s’équilibrent, grosso modo, en nombre (et en longueurs), avec un léger avantage pour les freudiens.

D’autres contestent la manière dont Le Monde a rendu compte de la controverse. Ils sont tout aussi partagés. D’un côté les  » déboulonneurs  » :  » Madame Roudinesco, je ne vous félicite pas pour votre article, écrit par exemple Jacques Lempicki (Avion, Pas-de-Calais). J’aurais souhaité que vous débattiez sur ce sujet avec le principal intéressé – pas Freud, Onfray bien sûr. C’était un peu facile de tenter de démonter le travail du seul philosophe crédible de l’Audimat.  »  » Je me demande pourquoi « Le Monde des livres » a fait appel à Élisabeth Roudinesco pour présenter ce livre, s’interroge René Cottin (Pau). Quand on connaît le caractère passionnel des arguments de Mme Roudinesco pour défendre l’œuvre de Freud, il semble évident que la critique de ce livre ne pouvait être qu’un éreintement, sans nuances ni concessions. C’était frustrant pour un lecteur qui cherche, sans parti pris, à comprendre les raisons du déclin d’une grande doctrine.  »  » Quel lien unit Le Monde et Mme Roudinesco ? « , demande Alexandrine Fayard (Bas-en-Basset, Haute-Loire).

En face, les freudiens s’étonnent de la place donnée à Michel Onfray.  » Je ne comprends pas que Le Monde ait publié une réponse gonflée de haine vis-à-vis de Mme Roudinesco, remarque Jacques-Martin Berne (Sèvres, Hauts-de-Seine). Déboulonner Freud va détourner des patients de la cure dont ils auront besoin.  »  » Il y a quelques jours, votre quotidien publiait un texte d’Élisabeth Roudinesco qui se livrait à une déconstruction savante et brillante du dernier brûlot de M. Onfray. Nous avions Le Monde dans ce qu’il fait de mieux. Je découvre avec stupéfaction la chronique de M. Onfray parue dans l’édition du 19 avril. Là, nous avons Le Monde dans ce qu’il fait de pire. Faut-il comprendre que le journal cède au populisme ? Ou est-ce devant la dictature du marché qu’il s’inclinerait ? « , déplore Henri Roudier (Paris).

 » Il s’agit d’occuper le terrain médiatique par tous les moyens, une façon moderne d’exister, commente Jean-François Hagnéré (Creutzwald, Moselle). Je me demande si, à l’époque, M. Onfray aurait refusé de s’allonger sur le divan proposé par Henri Chapier aux divas du monde médiatique, un monde dans lequel celui qui fait le plus de bruit décroche la timbale dorée…  »  » Le débat entre Michel Onfray et ses détracteurs vole assez bas, relève Dorothée Ponthieux (Sèvres, Hauts-de-Seine). Ne tombe-t-il pas sous le coup de la diffamation (atteinte à la réputation et à l’honneur d’une personne), et ce, de part et d’autre ? (…) N’assiste-t-on pas à travers ces échanges à une guerre de religion ? Car après tout, personne n’a jamais été obligé de croire en la psychanalyse (ni en aucune religion). Mais quelle angoisse cette discipline suscite ! « 

Il n’est pas du ressort de la médiatrice de trancher le fond du débat, mais de répondre aux questions posées par ce courrier. À commencer par le statut des protagonistes, tous deux collaborateurs du Monde, qui s’affrontent pourtant dans nos colonnes. Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse, est, depuis longtemps, chargée de suivre ce champ dans nos colonnes.  » Comme la plupart des suppléments littéraires, « Le Monde des livres » fait appel à des signatures extérieures, explique Jean Birnbaum, chef adjoint. Nous les choisissons pour leur capacité à conjuguer expertise intellectuelle et pédagogie de l’écriture. « 

Michel Onfray, philosophe, est devenu, beaucoup plus récemment, chroniqueur associé. Avec Nancy Huston et Tahar Ben Jelloun, il publiera régulièrement un article dans l’édition du week-end (datée dimanche-lundi). Cette initiative, explique Laurent Greilsamer, directeur adjoint du journal,  » témoigne de la capacité du Monde à ouvrir ses colonnes à des plumes dotées de sensibilités différentes. La tradition remonte à plus de cinquante ans. C’est un pur hasard si la première intervention de Michel Onfray, prévue de longue date, est parue la même semaine que la critique de son livre « .

Deuxième question : fallait-il traiter ledit brûlot par une simple critique ? D’autres solutions étaient possibles : débat contradictoire, contre-enquête, etc. Elles auraient certes évité que la bataille dégénère dans nos colonnes mais c’était faire le jeu attendu et participer, involontairement, au plan marketing.

Question annexe : fallait-il confier cette critique à la responsable habituelle de la psychanalyse, vu l’objet affiché du livre ? Notons que la lui refuser était, en soi, une prise de position. L’article d’Élisabeth Roudinesco était sans doute trop passionné, mais nul ne peut nier sa compétence dans le domaine traité ni ses talents de plume.  » À partir du moment où il a été décidé que le livre serait traité dans le supplément littéraire, le journal devait fournir à ses lecteurs une évaluation de l’ouvrage sur le fond « , assure Jean Birnbaum.

Tel est bien le rôle de la critique. Celle-ci, par le ton, sortait du registre classique — tout autant d’ailleurs que la réponse. Mais les lecteurs se seraient-ils satisfaits d’un jugement mi-chèvre mi-choux ? À les lire, c’est peu probable.

Véronique Maurus, Médiatrice

Courriel : mediateur@lemonde.fr

© Le Monde

  • 1 Déjà en 2003 Bernard Accoyer se vantait d’intervenir dans un débat complexe en n’y connaissant rien. On peut entendre l’argument de la part d’un représentant de la nation soucieux de provoquer précisément le débat politique, cela devient inadmissible dans le débat scientifique et culturel.

Principe de précaution : soin et angoisse

Éditorial de Bernard Ginisty diffusé par RCF Saône & Loire 24 avril 2010


Je ne connais Bernard Ginesty que comme billettiste régulièrement acheminé par courriel par les soins d’une amie dont la villégiature se situe en Bourgogne. Il n’est pas du tout déplaisant à lire, et comme cette fois il se réfère à Lévinas, et, parle précisément du { {prendre soin par quoi se définit notre profession et discipline, je me suis dit qu’il pourrait atterrir sur le site de notre École (titré par mes soins).

Le thème est du jour, tout le monde a dit là-dessus quelque chose, pour une fois faisons comme tout le monde. Comme deux précautions prises valent mieux q’une, je prends celle de justifier l’édition de cette réflexion. Doit-on y discerner un début de trop d’anxiété ? ah ! l’angoisse, la chère angoisse !

Philippe Grauer}}


Au nom du principe de précaution, nous venons de connaître une paralysie mondiale du trafic aérien après avoir vécu, il a quelques mois, la mise en place d’un dispositif très coûteux pour faire face à la menace de la grippe A. En 2005, ce principe a été inscrit dans la Constitution de notre pays. En mai 2006, un Observatoire de principe de Précaution (O.P.P.) a été créé. Ces initiatives, comme on peut le lire sur le site de cet organisme, sont le fruit d’une « véritable révolution culturelle qui s’est jouée au cours des trente dernières années. « Se rendre maître et possesseur de la nature » (Descartes, Discours de la méthode) : telle était l’ambition fondatrice de notre modernité. Cette confiance placée dans la science en tant que vecteur d’émancipation et de bien-être s’effrite au cours du XXe siècle. (…) On découvre que ce projet moderne de la maîtrise de la nature par l’homme peut se retourner contre l’humanité elle-même.»

On se réjouirait sans réserves du sens des responsabilités que tout cela manifeste si, trop souvent, ce principe de précaution ne reflétait la peur de courir le moindre risque. Or, par définition, la vie est un phénomène fragile qui tôt ou tard s’affrontera au risque de la mort. Si le principe de précaution a pour but de nous faire croire en la capacité de maîtriser toutes les conséquences des actes que nous posons, ce serait un leurre. L’action humaine ne se réduit jamais à la conséquence logique et absolue d’une prémisse. Elle est toujours un risque pris en tenant compte des informations disponibles et accessibles à celui qui agit. L’être humain agit, non pas seulement par un déterminisme dont pourrait rendre compte des savoirs scientifiques, mais en fonction d’un désir et de valeurs, en postulant du sens.

La vie est un miracle permanent, toujours menacé par des anémies, des cancers, des déséquilibres. C’est autour d’une logique du vivant, d’un «  prendre soin  » (selon l’étymologie du mot précaution) de la qualité de la vie des hommes que nous trouverons des critères autres que la loi de la jungle des marchés mondialisés.

Pour le philosophe Emmanuel Levinas, la voie biblique de l’attention aux plus faibles constitue la précaution fondamentale de toute société. : “ Se manifester comme humble, comme allié au vaincu, au pauvre, au pourchassé, c’est précisément ne pas rentrer dans l’ordre […]. L’humilié dérange absolument ; il n’est pas du monde. Se présenter dans cette pauvreté d’exilé, c’est interrompre la cohérence de l’univers« (1). Cette attention à l’homme le plus exclu constitue le principe de précaution indispensable pour résister à la cohérence de l’ordre d’une économie financiarisée qui multiplie les désastres écologiques et sociaux.

Ce n’est que par cette responsabilité concrète de chacun d’entre nous que nous pourrons éviter que le principe de précaution ne devienne : « Un principe d’anxiété qui infantiliserait une société éffrayée par l’avenir, obsédée par le risque zéro dans les moindres gestes de la vie quotidienne”, ce qui amène un journaliste du quotidien La Voix du Nord à s’interroger : “ne devient-il pas nécessaire de prendre ses précautions… face au principe de précaution ?”(2).

Bernard Ginisty


(1). Emmanuel. Levinas, Entre-nous – Essais sur le penser-à-l’autre, Grasset, Paris, 1991, p. 71.
(2) Journal La Voix du Nord du 22 avril 2010)