Michel Onfray ou la folie raisonnante

Pacotille intellectuelle et contre-vérités au kilo


Le dérèglement, appelons-le comme ça, de tous les bons sens pour agrémenter Rimbaud de Descartes, la pacotille intellectuelle que déploie devant nos yeux médusés à médias (qui n’en peuvent plus) que veux-tu, le dérèglement de Michel Onfray reçoit chaque jour sa ration d’analyse et de remise d’équerre dans précisément le bon sens.

En ce qui concerne Onfray lui-même, enfermé dans son système exaspéré, aucun effet. Reste les gens qui continuent de penser. Ça finit par faire du monde, dont au demeurant il s’exaspère, s’installant dans le rôle clownesque de persécuté.

Le texte de René Major et Chantal Talagrand une fois de plus restitue l’ordre de la raison et des faits réels dans ce fatras morne de fantasmes bébêtes et d’outrance intarissable.

Philippe Grauer


On f’rait mieux de se taire

On f’rait mieux de se taire. Taciturire, comme le disait Blanchot, devant l’outrance de la provocation ou les âneries qui porteront désormais un autre nom : les «onfrayries» qu’une certaine «confrayrie» de médias s’empresse de répandre dans le ciel de la pensée pour tenter de paralyser tout ce qui, depuis un siècle, n’a cessé d’éclairer les sources inconscientes des rapports entre les hommes. De quoi Michel Onfray est-il donc devenu le nom ? Du symptôme du rabaissement de la pensée qui déferle quotidiennement dans la presse ou à la télévision. En venir, en effet, à faire de Freud un antisémite est le comble de l’onfrayrie.

Canular

On croirait lire un canular. L’auteur n’hésite pas à dire que «Freud n’écrit jamais contre Hitler, contre le national-socialisme, contre la barbarie antisémite», alors que, le jour même où Hitler est nommé chancelier, Freud écrit : «Nous sommes tous inquiets de ce qui va advenir du programme du chancelier Hitler dont la seule visée politique est les pogroms» et, dans la remarque préliminaire au Moïse en voie de rédaction, il est on ne peut plus explicite : «Dans le cas du peuple allemand […] on constate que la régression vers une barbarie presque préhistorique s’accomplit sans s’appuyer sur une quelconque idée de progrès.» Le 10 juin 1933, il écrit aussi : «L’Allemagne est la pire cellule de la gigantesque prison qu’est devenu le monde […] Ils ont commencé en prenant le bolchevisme pour leur mortel ennemi mais ils finiront comme eux — à ceci près que, malgré tout, le bolchevisme a adopté des idéaux révolutionnaires alors que ceux de l’hitlérisme sont purement médiévaux et réactionnaires.» On ne peut non plus laisser faire croire que Freud aurait pactisé avec la psychothérapie allemande aryanisée, lui qui fit procéder, avec l’accord de tous les membres, à la dissolution de la Société psychanalytique de Vienne.

Onfray feint-il de ne pas comprendre que, dans son livre sur Moïse, Freud analyse le délire d’élection auquel est en proie le peuple allemand sous l’impulsion de son Führer dans la rivalité métaphysique qu’il prétend entretenir avec le peuple juif ? Hitler avait bien déclaré que le peuple allemand était le peuple de Dieu et qu’il ne pouvait exister deux peuples élus. Où donc Onfray va-t-il chercher, à contresens, que Freud se propose de «tuer le père des Juifs» en parlant de l’homme Moïse ? Faire de Freud un fasciste parce qu’il remet un exemplaire de Pourquoi la guerre ? écrit avec Einstein en 1932, à Eduardo Weiss qui lui demande un de ses livres pour Mussolini, c’est ne rien comprendre à l’humour, parfois acerbe, de Freud. D’abord, le choix de ce livre dans lequel sont dénoncés les motifs cachés de la guerre qui se profile à l’horizon et où se trouve analysée la soif de pouvoir ; ensuite, la dédicace ironique qui «reconnaît en la personne du dirigeant un héros de la culture». Comment Freud aurait-il pu sérieusement considérer Mussolini comme un héros de la culture ?

Aux racines du mal radical

Il faut être aussi naïf que Onfray — ou que Mussolini — pour le croire. Onfray va-t-il prêter à Freud une admiration pour les SS quand, lui faisant signer une déclaration selon laquelle il aurait été bien traité par eux avant son départ de Vienne, Freud ajoute en post-scriptum — et au péril de sa vie — qu’il recommande la Gestapo à quiconque ? D’autres philosophes se sont intéressés à Freud bien avant Onfray. Foucault, par exemple, n’a-t-il pas écrit que ce fut «l’honneur politique de la psychanalyse d’avoir suspecté dès sa naissance ce qu’il pouvait y avoir d’irréparablement proliférant dans ces mécanismes de pouvoir qui prétendaient gérer le quotidien de la sexualité […] et que la psychanalyse doit d’avoir été en opposition théorique et pratique avec le fascisme» ? Derrida, pour sa part, n’aura-t-il pas insisté sur le «révisionnisme» qui tente de nier la découverte freudienne et son impact dans notre culture en voulant procéder à une plate restauration de tout ce qui avait cours auparavant, où la psychanalyse, le nom même de la psychanalyse et celui des héritiers de cette pensée seraient désormais associés au mal lui-même ou à un remède pire que le mal. Car la psychanalyse, telle qu’inventée par Freud, s’est employée et s’emploie encore, avant même toute idée thérapeutique ou sinon avec elle, à envisager, sans alibi et sans prétexte, sans souci d’épargner la pensée bien pensante, les racines du mal radical, d’un mal généralement abandonné à la religion, à la métaphysique ou au théologico-politique.

À rebours de la vérité

Allons Onfray, si, comme vous le prétendez, la psychanalyse est une philosophie et toute philosophie une autobiographie déguisée de son auteur, on ne donne pas cher de la vôtre. Elle est à reléguer aux poubelles de l’histoire. Allons, remettez-vous de votre folie raisonnante qui prend tout à rebours de la vérité de l‘histoire. Lisez Sérieux et Capgras qui ont magnifiquement décrit cette folie.


René Major, psychanalyste, Chantal Talagrand, psychanalyste

Libération le 26 avril 2010

Communiqué de presse

               
 L’historienne Elisabeth Roudinesco, auteur de nombreux ouvrages sur la psychanalyse et son histoire, en France et dans le monde, chercheuse de renommée internationale, sera à Caen le jeudi 27 mai (affiche en pj) à l’occasion de la sortie d’un livre à plusieurs voix qu’elle a coordonné : Mais pourquoi tant de haine ? (éditions du Seuil), en réponse au livre de Michel Onfray, Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne (Grasset).

    Accompagnée de l’historien Guillaume Mazeau et de Franck Lelièvre, professeur de philosophie à Caen, elle sera accueillie par l’Université de Basse-Normandie pour débattre sur le thème : Rumeurs et vérité en histoire. Le problème central posé par les auteurs de ce livre est celui de l’établissement de la vérité en histoire et en philosophie : Freud était-il un affabulateur, un pervers sexuel, un adepte du fascisme, persécuteur de son propre peuple ? Son œuvre n’est-elle qu’une forme de pathologie  impossible à universaliser ? Est-ce la vérité, est-ce une rumeur ? Nous tâcherons de répondre à ces questions. Et de même à propos de bien d’autres penseurs ou acteurs de l’histoire. Il s’agit donc d’engager une réflexion sur le statut contemporain de la transmission des savoirs. L’université et l’école républicaine ont leur mot à dire.  

   Fier de pouvoir accueillir en Basse-Normandie, parmi d’autres participants, une intellectuelle aux compétences reconnues, c’est avec plaisir qu’en tant qu’organisateur de cette soirée j’invite tous ceux que ces questions intéressent à être présents parmi nous. Les enjeux de ce débat dépassent largement ceux d’une discussion entre spécialistes

C’est dans cet esprit de dialogue que nous avons invité Michel Onfray à participer à cette soirée. Libre à lui de venir.


Franck Lelièvre, organisateur de cette soirée soutenue par la Société normande de philosophie.

Rumeurs et vérité en histoire

Il est des moments où transiger avec la question de la vérité nous rendrait complices d’un mauvais coup. Nos disciplines et professions, de psychanalyse et psychothérapie relationnelle, disciplines de la relation, du souci de soi et de l’avènement de soi à soi, via de l’autre, se fondent et prennent leur sens de cette fondation et de ce fondement, sur une éthique impérative. Celle de chercher, dissolvant à mesure les illusions et fantasmagories de toutes sortes, les effets de ce que Sartre appelle la mauvaise foi, à atteindre un peu de vrai de soi, et du monde, et de la relation de soi au monde.

Il importe à ce titre de ne pas laisser passer les rumeurs, mieux, de s’en prendre à elles, s’agissant de leurs fondements et fondations en tant que sciences humaines cliniques (lire la suite au bas de l’affiche) …/

[Image : Sans titre]

/… Aussi n’est-il nullement indifférent que Freud soit ou non un salaud, pour reprendre le vocabulaire sartrien, un homme de mauvaise foi. Il existe des cas avérés de ce type, comme celui de Heidegger, grand philosophe et homme de petite estime comme on dit de la vertu, impliqué jusqu’au cou dans le nazisme. On sait faire avec. L’ennui c’est que ça n’est strictement, rigoureusement pas, le cas de Freud. Et que de la rigueur, précisément, relèvent et la psychanalyse et notre psychothérapie relationnelle.

En toute rigueur intellectuelle, il s’agit d’établir la vérité en histoire et en philosophie : Freud était-il un affabulateur, un pervers sexuel, un adepte du fascisme, persécuteur de son propre peuple ? Son œuvre n’est-elle qu’une forme de pathologie impossible à universaliser ? Est-ce la vérité, est-ce une rumeur ?

Le révisionnisme américain en matière de psychanalyse arrive, avec le décalage horaire classique, jusqu’à nous en Europe. Qu’Onfray choisisse de le relayer en affabulant comme s’il s’agissait de nouveautés des ragots de l’arrière cour de l’Histoire ornés de petites inventions à lui, ne le situe pas précisément parmi les grands esprits de notre temps.

On n’a pas le choix de l’indifférence face à la production de faits inexacts agencés en pseudo preuves d’une thèse controuvée. Il faut établir par le débat rationnel, une fois la question de la vérité ouverte, en quoi celle-ci consiste. On n’a jamais le droit de dire ou laisser dire n’importe quoi. Une paresse désinvolture dirait peu importe. Oubliant le courage. Il importe si bien que la vérité comme la liberté exige qu’on se batte pour elle. Question de responsabilité, de morale intellectuelle et professionnelle.

Laisser passer l’imposture demeure nuisible. Merci à ceux qui l’ont compris et assurent, protégeant dans l’esprit public l’idée freudienne libératrice, ferment de civilisation non négligeable par les temps qui courent, au bénéfice de tous.

Philippe Grauer


‘ILS’ ONT PERDU LA TETE ! La nouvelle loi va ‘punir’ ses fous ! Comble de la dérision !

Pendant que Onfray joue les épouvantails persécutés dénonciateurs de turpitudes affabulées de Freud, les gens sérieux poursuivent leur travail. De démantèlement de la psychothérapie. Il s’en sont pris successivement à la psychothérapie relationnelle puis à la psychanalyse, maintenant c’est la psychiatrie qui se voit restreindre son propre exercice de la psychothérapie, qu’il conviendrait de mâtiner d’un zest de délation. La { {Santé mentale c’est quelque chose ! C’est même la chose chosifiante que l’on entend substituer à la psychiatrie.

Nous reviendrons très bientôt sur tout cela. Pour approfondir la lecture de ce texte on s’aidera utilement de notre Carré psy, bien entendu. Nous commençons par vous livrer brut de décoffrage. Il vaut son pesant d’alerte.

D’ores et déjà, visionnez, dans le droit fil du texte qui suit, le documentaire de Philippe Borel diffusé le 13 avril dernier sur France 5, visible jusqu’à fin mai dans sa version longue. Voyez Un monde sans fous ou les dérives de la psychiatrie

Philippe Grauer}}


Mots-clés :

– délation

– loi 2010

– méconnaitre serait désobéir

– nouvelle race désobéissante

– perte d’identité

– surveiller et punir

– vraie rencontre

Zoom sur la nouvelle loi en psychiatrie


‘ILS’ ONT PERDU LA TÊTE ! La nouvelle loi va ‘punir’ ses fous ! Comble de la dérision !

La ministre de la santé, les psychiatres, les familles ont perdu la tête. Ils traitent les personnes présentant des troubles dits psychotiques comme si elles étaient des ‘enfants désobéissants’ que l’on doit remettre dans le droit chemin, en les obligeant à se faire soigner. Tout va se réduire à ‘ surveiller et punir ’ ! La psychothérapie est exclue de la loi !

Comment ces différentes catégories de responsables en sont arrivées à considérer la folie comme un caprice de gamins ? Qu’est ce donc que traverser un moment de folie pour eux ?

Les professionnels de la psychiatrie ont inversé les faits : ils présentent la folie comme étant d’une complexité extrême à décrire, et d’une simplicité totale à traiter. C’est tout le contraire. En fait la représentation de la folie peut être décrite simplement, c’est le traitement qui est complexe et demande une profonde et patiente compétence associée à un réel amour de l’autre, amour de la personne qui souffre. Simplement les psychiatres qui se disent les plus ‘responsables’ (car ce ne sont pas tous les psychiatres qui ont pris cette décision ce sont leurs représentants les présidents de CME) démissionnent de leur rôle, trop menacés, trop dévalorisés, trop divisés, ils sont tout à fait soulagés de se protéger derrière une loi qui punit et oblige. Il en est de même des familles : elles expliquent le simplisme violent de cette loi par le fait qu’elles n’arrivent pas à obtenir des soins auprès de la majorité des psychiatres quand elles font cette demande pour leurs proches ; ainsi découragées elles pensent qu’en obligeant leurs enfants à se faire soigner, cela va amener les psychiatres à soigner enfin, le monde à l’envers !

Quant à la Ministre bien évidemment elle est ravie de trouver des alliés inattendus pour appliquer la répression demandée par le Président de la République, continuité de sa politique sécuritaire, qui n’a en fait rien à voir avec la folie. Il faut d’abord montrer que l’État est fort : il enferme, donc punit, avant même de parler.

Au total nous nageons dans l’absurde, un absurde né chez les personnes dites sensées. Mais quel désastre ! Quel massacre de ce qui a été créé pour recevoir la folie !

Ces acteurs refusent de voir la réalité des troubles psychiques tout en ne réfléchissant pas aux conséquences de leurs décisions. En quelques lignes reprenons l’essentiel de ce qu’ils veulent ignorer. La représentation des troubles psychiques graves peut se résumer à trois grandes données : l’angoisse et la dépression, comme troubles de base qui chez certaines personnes vont prendre des proportions extrêmes et durer au point de rendre la vie insupportable, jusqu’à l’apparition d’un délire. Celui-ci au contraire constitue une étape dans la voie de la guérison, dans la mesure où il écarte la violence des troubles précédents, tout en donnant à la personne une solution à l’hostilité ou la complexité du monde environnant ; avec le délire la personne a en mains une explication qui la satisfait ; cependant il rend difficiles les relations de la personne avec son environnement qui ne comprend pas et devient rejetant ; enfin ce délire a comme particularité que la personne convaincue de la pertinence de sa propre vision du monde est dans la méconnaissance de la différence qui existe entre cette vision et la réalité.

Elle n’en est pas pour autant dangereuse. Elle méconnaît l’ensemble de ses troubles, par contre elle est, beaucoup plus souvent que les autres, victime de la violence de la société qui l’entoure, et la proie de maladies physiques. Ceci pour deux raisons majeures : étant prise par son délire elle n’est pas consciente des dangers de la société qui l’entoure, pas plus que ce qui met son propre corps en péril; de ce fait elle est vulnérable à cause de cette double méconnaissance qui joue contre elle : elle ne demande rien et ne revendique rien ; de ce fait il est tellement facile de les accuser de tout les maux, et d’en faire des boucs émissaires. C’est ce dont cette loi abuse.

La première absurdité de cette loi c’est « d’interpréter la méconnaissance de ses troubles par le malade comme un refus de se faire soigner, une ‘désobéissance’ » (comme cela a été vivement dénoncé jeudi au colloque de ‘LOGOS’ à Perpignan). La loi veut ignorer qu’il ne ‘refuse’ pas, il ‘ne sait pas’ !

La seconde c’est de ne pas comprendre qu’il est essentiel de savoir que le seul processus thérapeutique efficace c’est le travail psychothérapique, individuel et collectif ; les médicaments agissent certes sur une part importante de l’angoisse et de la dépression, mais pas plus que l’éducatif ils n’ont d’action sur le délire. De plus pour réduire au mieux les troubles de base, angoisse et dépression, ces médicaments doivent être ‘encadrés’ par la psychothérapie pour expliquer leur effet et être intégrés dans la recherche du sens des processus psychopathologiques.

Enfin une donnée dramatique se surajoute, dès que l’on entre dans le champ du soin. Les psychiatres ne le savent pas assez, ce sont les patients qui nous l’apprennent : ce drame c’est la souffrance qu’impose le fait de devoir vivre le saut brutal qu’ils doivent faire pour aller de leur méconnaissance du délire à la reconnaissance qui leur est imposée d’être ‘malade’. Ces personnes qui souffrent expliquent que ce qui leur est imposé alors c’est de passer d’un vécu de certitude sur la réalité à une reconnaissance que ce qu’ils aiment le plus au monde, leur être propre, leur âme, leur moi, ‘serait’ en fait une donnée incomplète, inférieure, dévalorisée, parce que dite ‘malade’, qui va leur faire ‘honte’. C’est alors un vacillement de l’âme, une perte d’identité, qui leur est asséné. Cette identité il leur devient indispensable de la reconstruire pour survivre et ne pas s’effondrer en un être totalement passif, vide de toute pensée sur le monde. Cet état de passivité, cette vie amorphe, peut être aussi le résultat que l’on obtient avec des traitements lorsqu’ils sont limités à des surdosages de médicaments et de comportementalisme. Nous le savons tous.

Un tel ‘saut’ est impossible à faire seul, ni avec la seule aide de la famille ; il faut l’intervention d’un tiers, un tiers soignant qui s’approche d’elles avec suffisamment de prudence pour créer un climat de confiance. Seulement il faut à la fois pour cela un cadre neutre, des soignants accueillants attentifs, et surtout qui soient les mêmes pour assurer une continuité de liens, compétents, expérimentés, permettant la construction de ce lien de confiance nécessaire pour réaliser cette mutation psychique.

C’est bien le risque que cette loi fait prendre en bâtissant sa démarche sur l’obéissance à prendre des médicaments seulement. Alors que l’on sait aussi qu’aucun médicament n’incite à suivre un travail psychothérapique. Surtout aucune psychothérapie ne peut être réalisée sous obligation, sous un ordre quelconque, sous une injonction quelconque, menace à l’appui. L’échange relationnel exige un vécu et un climat de liberté essentiels.

À l’inverse l’expérience a montré tant aux promoteurs de la Psychothérapie Institutionnelle qu’à ceux de la Psychiatrie de Secteur que le soin psychique pouvait se développer dans un climat de liberté. Certaines équipes ont formalisé cela en soulignant que tout début de soin psychique, toute proposition de soin, devait être précédé d’une ‘vraie rencontre humaine’ pour accéder à cette méconnaissance, dans des espaces neutres en ville, non stigmatisés par une étiquette psychiatrique ; nous les avons appelés « lieux ou centres d’accueil », mais il s’agit là d’un accueil qui n’est ni obligatoire, ni limité à trois jours. En effet si les personnes en grande difficulté psychique, soit seules, soit de préférence accompagnées, peuvent être reçues directement sans délai dans un tel espace, elles peuvent bénéficier d’une série d’entretiens qui seront réalisés par les mêmes soignants s’appuyant sur l’entourage, et établissant un lien de confiance assez clair pour que la relation devienne solide ; peu à peu les personnes peuvent mettre des mots sur leur souffrance, et envisagent d’accepter des aides thérapeutiques associant psychothérapie, médicaments, soins institutionnels. Un tel travail est appelé « travail d’accueil, parfois travail de crise.

Et là nous comprenons brusquement qu’une loi n’est donc pas nécessaire pour installer ce type de soin. Un Plan de Santé Mentale suffit, demandant à chaque équipe de secteur de convertir une partie de son personnel (6 à 12 infirmiers, un médecin, un psychologue) en un groupe ou équipe d’accueil actif 24 h/ 24. Cette seule présence entraîne une transformation complète du ‘climat’ du service public qui devient enfin disponible et accessible. À chaque fois une telle réalisation entraîne une diminution des urgences, une diminution des besoins d’hospitalisation, ceux-ci étant remplacés par des soins ambulatoires. Enfin cette équipe, en raison de sa disponibilité, peut régulièrement à la demande des familles intervenir au domicile et rétablir le contact avec un patient qui s’est totalement mis en retrait.

Par cette simple mise en place, cette énorme machine de guerre que constitue cette nouvelle loi, avec sa triple obligation de soins depuis la garde à vue jusqu’au domicile, se montre totalement inutile, disproportionnée, adaptée seulement pour une armée de criminels.

Il est essentiel en même temps d’anticiper l’ampleur des autres dégâts que va faire cette loi si elle est promulguée par le Parlement : d’abord elle se centre sur la personne seule alors que les troubles psychiques graves atteignent toujours un groupe, la famille, des proches, avec la personne, alors que nous devons avoir à l’esprit l’appui d’une conception de l’homme qui soit unitaire, globale, associant corps, esprit et modalité de relation à l’autre, faisant comprendre que l’homme ne peut vivre seul ; l’autonomie est une illusion, la solidarité est un besoin. Tout cela est évacué par la loi qui isole, enferme, oblige. Surtout la loi commet un oubli colossal, elle occulte le fait que le soin psychique ne constitue qu’une partie des besoins des personnes présentant des troubles psychiques graves. De ce fait elle ignore totalement la généreuse loi de 2005-102, qui en créant la notion de handicap psychique (les conséquences sociales des troubles psychiques graves), a montré la volonté de l’État de répondre à une autre partie des besoins, les besoins de compensation sociale ; cette réponse réalisée grâce aux accompagnements individuels, aux services d’accompagnements sociaux (SAVS) et d’accompagnement au travail (ESAT), des foyers, et même les remarquables GEM, groupe d’entraide mutuelle. Une des difficultés d’application de cette loi est qu’elle constate que dans un certain nombre de situations, des personnes ayant été soignées, mais qui, soit au début de la rencontre avec la MDPH (maison du handicap), soit en cours de mesures de compensation, sont à nouveau dans le déni de leurs troubles psychiques tout en ne ‘demandant rien’. Le souci actuel est en dehors de toute urgence de les aider à percevoir la pertinence qu’il y aurait de reprendre un processus thérapeutique associé ; et nous constatons que ce sont les liens mutuels et la confiance des usagers qui vont permettre de redresser le cap vers le soin associé.

Avec la loi l’ombre de la notion d’obligation-obéissance va s’étendre bien au-delà du soin, elle va aussi s’étendre sur le champ social et médico-social ; dans ce champ consciemment ou non, on ne va plus chercher à préparer une simple reprise de soins, on va très facilement brandir la menace de renvoyer la personne à tout le circuit «garde à vue de 72 heures – obligation de soin hospitalier- obligation de soins à domicile ».

En clair nous voyons venir l’ère des travaux forcés : une simple incartade, une absence mal expliquée, des conflits variés, feront évoquer l’insuffisance des soins (donnée totalement inévaluable, mais dont l’énonciation suffit pour faire peur et fausser là aussi toute relation dans l’ensemble du champ social et médico-social). Ces personnes se sentiront obligées de travailler pour ne pas être hospitalisées et prises dans le système du soin obligatoire ! Où allons-nous ? L’ensemble du climat social va changer. Nous devons y prendre garde, ici nous sommes en présence de personnes présentant les conséquences sociales des troubles psychiques au long cours : à la moindre difficulté, qui pourra affirmer que le traitement est bien suivi ? qu’il est suffisant ? Cette question est très fréquente. Avec la loi il y a une réponse possible et immédiate, donc facile, ‘très facile’ : l’envoi à la garde à vue de 72 heures ! Nous comprenons que tout ceci ouvre la porte à un climat constant de délation, sans limites !

Ainsi nous voilà brutalement, dès la promulgation de la loi, projetés dans un climat où tout se fixe sur l’individu plus ou moins désobéissant, loin de toute solidarité, celle-ci suspecte sera désignée comme risque de collusion cherchant à protéger, au lieu de soigner. Non seulement la loi avec l’obligation des soins réduit l’homme à une machine qu’il suffit de nourrir de médicaments ou à transformer en robot ; mais il devient clair que les personnes présentant un trouble mental constituent manifestement ‘une autre race’, qui doit se contenter d’obéir. Ce que l’on n’a pas encore compris, c’est que cela ne limitera aucunement la réalisation des actes imprévisibles (ceux dont se nourrit la presse, ils surviendront là comme dans toute population, y compris des crimes, mais ici ils ne sont pas supportables car aucun motif ‘raisonnable’ n’est invoqué), on comprendra très vite qu’il faudra aller plus loin. Alors, la ‘race’ étant désignée, d’aucuns évoqueront une méthode déjà expérimentée pendant 10 ans en Allemagne entre 1933 et 1942 où l’on a ‘euthanasié’ avec les meilleures intentions du monde, 80.000 personnes ‘afin de leur éviter les souffrances à venir’. Cette nouvelle loi prépare ce climat et va laisser venir cela, doucement ! là où il faut simplement écouter ceux qui souffrent grâce à une disponibilité humaine, compétente, libre.

Guy Baillon, psychiatre des hôpitaux

De l’obscurantisme contemporain

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8 mai 2010 De l’obscurantisme contemporain
Le ressentiment du philosophe, une demande d’analyse en souffrance
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Il le dit, la psychanalyse, ça ne tient pas, et il le démontre. Il est vrai que pour cette démonstration tout lui est bon, la théorie comme la vie et les légendes de son inventeur et ses héritiers. Bien sûr on nous dira, et les meilleures plumes l’ont fait, que Freud a changé radicalement la perspective sur ce qui anime l’être humain ; qu’il a permis d’intégrer dans sa connaissance un vaste champ jusqu’à lui maintenu dans l’ignorance, dédaigné ou exploité à des fins d’asservissement ; qu’il a ainsi offert à la souffrance de l’homme une boussole pour lui permettre de supporter le fardeau de sa vie jusqu’aux limites de l’impossible en traçant sa propre route.

Mais Michel Onfray a néanmoins raison, rien ne tient. Tout, tout le temps, est prêt à s’abîmer dans la contradiction et l’échec. Une théorie ? Vérité aujourd’hui, erreur demain. Les neurosciences ne sont-elles pas chaque jour sur le seuil de nous démontrer que nous sommes des machines moléculaires ? Un projet, voire un engagement passionnel… une simple rage de dents vous en détourne ! (Freud, L’Introduction au narcissisme). Certes, les savants et les moralistes ont depuis longtemps renoncé à leurs visées totalitaires et impérialistes et font preuve quant à leur savoir d’une modestie de bon aloi. N’a-t-on pas appris, il y a quelques jours, qu’à la suite des découvertes faites avec le télescope Hubble la physique était à réinventer ? Pendant ce temps, les psychanalystes, refusant toute réfutabilité, s’arc-boutent sur quelques mêmes textes datés.

En réalité, il n’est pas un concept de Freud qui n’ait été discuté, critiqué, voire combattu par Freud lui-même ou ses successeurs. Néanmoins, il est vrai que le geste fondateur de la psychanalyse reste pour eux, sinon inexplicable, du moins indiscutable : l’association libre.

Encouragez quelqu’un à parler de manière à ce qu’il accepte d’essayer de vous dire tout ce qui lui passe par la tête, et il s’en déduira toute une série de conséquences. En particulier le fait que le sujet tienne à continuer, parce que ça lui fait un effet très particulier. Il peut même, sans nécessairement s’en rendre compte, tenir à la relation qui se noue avec qui l’écoute.

Là donc, ça tient, et rudement. Le fait est, d’expérience. Pourquoi ça tient, et où ça va, tout cela se discute. D’autant que toujours le sens fuit, comme disait Lacan. Autrement dit, il n’y a pas de dernier mot de la vérité et là, Michel Onfray a bien saisi le truc. Le problème, c’est qu’il en déduit du coup que la psychanalyse est invalidée, alors que justement ce n’est que par là qu’elle fonde sa certitude.

Freud d’abord, Lacan ensuite, se sont échinés à saisir, au-delà de l’image, le traumatisme inaugural qui fait l’être humain en souffrance d’une vérité qui lui échappe. Et ils ont trouvé. Freud l’a exprimé d’un mythe, la castration, dont Lacan a montré qu’elle était le nom de l’impossibilité à tout dire, qui nous frappe tous, et dont nous recouvrons l’horreur dernière par nos croyances, conscientes aussi bien qu’inconscientes. Ils ont trouvé, au-delà de ces croyances incertaines, le moyen pour qui le souhaite d’ouvrir les yeux sur ce qui, dans la vie, le supporte, dans ce qu’il a de plus intime, de plus singulier.

On l’aura compris, si nous donnons raison à Michel Onfray, ce n’est que pour la moitié du chemin. Que n’a-t-il mesuré que c’est à partir de ses conclusions mêmes que la psychanalyse se poursuit et se démontre, dans ce qu’elle a d’unique : l’accès à ce qui fait le réel propre à chaque sujet, qui n’est bien sûr pas le réel universel de la science, mais n’en est pas moins sans conséquences majeures dans la vie de tous.

Est-il pertinent de se demander pourquoi Michel Onfray n’a pas poursuivi son chemin au-delà de sa découverte de l’inconsistance de la vérité, ce qui l’aurait amené, à n’en pas douter, à exercer son intelligence dans une tout autre direction ? On nous permettra d’interpréter l’épaisseur de son livre et les relais nombreux qu’il a trouvés dans les médias comme l’expression d’un ressentiment, partagé par beaucoup. Un ressentiment, fruit d’un amour déçu, pour s’être cru abusé, et qui n’a pas trouvé le relais congru pour s’interroger sur la tromperie de l’amour, voire de la parole elle-même.

Autrement dit, le livre de Michel Onfray, avec ses outrances, ses excès, sa mauvaise foi, ses pensées nauséabondes, ressemble par trop à ce qui se déchaîne sur un divan pour n’y pas voir une demande d’analyse restée en souffrance. La perspective de rester seul avec une angoisse folle de se tromper justifie quiconque de se montrer aussi brouillon que téméraire dans son assaut contre son idole du moment.

Et parce que notre époque spécialement y contraint les meilleurs et les plus sensibles, Michel Onfray n’est pas seul à s’indigner de ce que, malgré toutes leurs promesses, les savoirs se révèlent trompeurs. De surcroît, il est tout à fait justifié de prendre la psychanalyse comme cible centrale de cette rancoeur, car elle a les moyens, à défaut de le résoudre, de répondre du malaise dans la civilisation. Encore, il est vrai, faudrait-il que les psychanalystes ne l’oublient pas, et s’emploient mieux à le faire entendre.

Raison de plus pour être attentifs à quelques pensées dignes qui, loin de rendre les armes devant la solitude du sujet contemporain égaré dans un amas de mensonges, lui ouvrent une voie où il peut trouver à s’appuyer, les pensées d’un Freud, d’un Lacan, ou d’un Kertész dont le dernier livre paru en français, L’Holocauste comme culture (Actes Sud), ne traite de rien d’autre.

Marc Strauss

Psychiatre-psychanalyste

Membre fondateur de l’Ecole de psychanalyse des forums du champ lacanien (EPFCL)

© Le Monde

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Les analysants n’ont que faire de savoir… De l’obscurantisme contemporain

De l’obscurantisme contemporain

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8 mai 2010 En kiosque
De l’obscurantisme contemporain
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Comment nommer les extraordinaires constructions intellectuelles que sont les oeuvres de Darwin, de Marx et de Freud ? Elles ne sont pas strictement des sciences, si même la biologie, y compris contemporaine, se pense dans le cadre darwinien. Elles ne sont pas non plus des philosophies, si même la dialectique, ce vieux nom platonicien de la philosophie, a reçu avec Marx une impulsion neuve. Elles ne sont pas réductibles aux pratiques qu’elles éclairent, même si l’expérimentation vient confirmer Darwin, si la politique révolutionnaire tente de vérifier l’hypothèse communiste de Marx et si la cure psychanalytique installe Freud aux lisières toujours mouvantes de la psychiatrie.

Appelons  » XIXe siècle  » le temps qui va de la Révolution française à la révolution russe. Je propose alors de nommer ces trois tentatives géniales des dispositifs de pensée, et de dire que, en un sens, ces dispositifs identifient ce que le XIXe siècle apporte, comme puissance neuve, à l’histoire de l’émancipation de l’humanité. A partir de Darwin, le mouvement de la vie et l’existence de l’espèce humaine, irréversiblement séparés de toute transcendance religieuse, sont rendus à l’immanence de leurs lois propres.

A partir de Marx, l’histoire des groupes humains est soustraite à l’opacité de la providence comme à la toute-puissance des inerties oppressives que sont la propriété privée, la famille et l’Etat. Elle est rendue au libre jeu des contradictions où peut s’écrire, fût-ce dans l’effort et l’incertitude, un devenir égalitaire. A partir de Freud, on comprend qu’il n’y a pas d’âme, dont la formation serait toujours moralisante, d’avoir à s’opposer aux désirs primordiaux où l’enfance se passe à faire advenir ce qu’on sera. C’est au contraire au plus vif de ces désirs, notamment sexuels, que se joue la liberté possible du sujet, tel qu’il est en proie au langage, ce résumé de l’ordre symbolique.

Depuis longtemps, les conservatismes de tous bords se sont acharnés contre ces trois grands dispositifs. C’est bien naturel. On sait comment aux Etats-Unis, encore aujourd’hui, on fait souvent obligation aux institutions éducatives d’opposer le créationnisme biblique à l’évolution au sens de Darwin. L’histoire de l’anticommunisme recoupe pratiquement celle de l’idéologie dominante dans tous les grands pays où règne, sous le nom de  » démocratie « , le capitalo-parlementarisme. Le positivisme psychiatrique normalisateur, qui voit partout des déviances et des anomalies à contrarier par la brutalité chimique, tente désespérément de  » prouver  » que la psychanalyse est une imposture.

Pendant tout un temps, singulièrement en France, ce sont cependant les immenses effets émancipateurs, dans la pensée et dans l’action, de Darwin, de Marx et de Freud, qui l’ont emporté, au travers bien entendu de discussions féroces, de révisions déchirantes et de critiques créatrices. Le mouvement de ces dispositifs dominait la scène intellectuelle. Les conservatismes étaient sur la défensive.

Depuis le vaste processus de normalisation mondiale engagé dès les années 1980, toute pensée émancipatrice ou même simplement critique dérange. On a donc vu se succéder les tentatives visant à extirper de la conscience publique toute trace des grands dispositifs de pensée, qu’on a pour la circonstance appelés des  » idéologies « , alors qu’ils étaient justement la critique rationnelle de l’asservissement idéologique. La France, selon Marx  » terre classique de la lutte des classes « , s’est hélas trouvée, sous l’action de petits groupes de renégats de la  » décennie rouge  » (1965-1975), aux avant-postes de cette réaction. On y a vu fleurir les  » livres noirs  » du communisme, de la psychanalyse, du progressisme, et en définitive de tout ce qui n’est pas le bêtisier contemporain : consomme, travaille, vote et tais-toi.

Parmi ces tentatives qui, sous couvert de  » modernité « , recyclent les vieilleries libérales remontant aux années 1820, les moins détestables ne sont pas celles qui se réclament d’un matérialisme de la jouissance pour tenir, en particulier sur la psychanalyse, des propos de corps de garde. Loin d’être en rapport avec quelque émancipation que ce soit, l’impératif  » Jouis !  » est celui-là même auquel nous ordonnent d’obéir les sociétés dites occidentales. Et ce afin que nous nous interdisions à nous-mêmes d’organiser ce qui compte : le processus libérateur des quelques vérités disponibles dont les grands dispositifs de pensée assuraient la garde.

Nous appellerons donc  » obscurantisme contemporain  » toutes les formes sans exception de mise à mal et d’éradication de la puissance contenue, pour le bénéfice de l’humanité tout entière, dans Darwin, Marx et Freud.

Alain Badiou

Philosophe

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Le ressentiment du philosophe, une demande… En kiosque

Le crime de M. Onfray ? Avoir suggéré que Freud n’était pas de gauche

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8 mai 2010 La planète psy dans tous ses états…
Le crime de M. Onfray ? Avoir suggéré que Freud n’était pas de gauche
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Quel est donc le crime de Michel Onfray, qui lui vaut aujourd’hui d’être traité dans la presse et sur Internet de  » fou raisonnant  » (René Major), de  » révisionniste « , de  » néo-paganiste antijudéochrétien « , de  » masturbateur « , de personnage douteux  » projetant sur l’objet haï – c’est-à-dire Freud – ses propres obsessions – les juifs, le sexe pervers, les complots  » (Elisabeth Roudinesco) ? Est-ce d’avoir pris au sérieux, dans son dernier livre, les travaux d’historiens de la psychanalyse montrant à quel point Freud a manipulé ses données cliniques, trompetté des résultats thérapeutiques imaginaires, fait silence sur ses dettes intellectuelles ?

Il semblerait que non, car on nous assure de toutes parts que tout cela était connu depuis belle lurette – ce qui bien sûr dispense une fois de plus d’en débattre sérieusement, comme à l’époque d’un certain Livre noir de la psychanalyse. Mais pourquoi alors tout ce bruit ?

Le véritable crime de Michel Onfray est d’avoir suggéré, lui un homme de gauche, que Freud n’en était pas un. Cela est proprement intolérable pour une génération intellectuelle habituée à considérer Freud comme un penseur progressiste, et c’est ce qui vaut à Onfray d’être dépeint, contre toute vraisemblance, comme un suppôt de l’extrême droite.

Pourtant, il suffit de lire sans oeillères les écrits  » politiques  » de Freud des années 1920-1930, notamment Psychologie des masses et analyse du moi, pour s’aviser qu’Onfray ne fait qu’énoncer une évidence. Reprenant à son compte la Psychologie des foules de Gustave Le Bon, dont on sait à quel point elle a influencé Mussolini et Hitler, Freud y décrit la société comme une  » masse  » d’individus suggestibles, soudés dans un amour unanime pour un  » meneur  » (Führer) hypnotisant, mis à la place de leur  » idéal du moi  » :  » La masse veut toujours et encore être dominée par un pouvoir illimité, elle est au plus haut degré avide d’autorité, elle a, selon l’expression de Le Bon, soif de soumission. « 

Contrairement à ce qu’on lui a fait dire ici ou là (ce fut entre autres la thèse de Lacan), Freud n’a nullement critiqué la  » psychologie des masses « , convaincu qu’il était, au contraire, d’y trouver l’essence même de la société.

Cela ne signifie pas, bien entendu, que Freud ait été un fasciste, mais à tout le moins – et sur ce point Onfray a tout à fait raison – que rien dans sa pensée politique ne lui permettait de résister efficacement au fascisme. Le montrent suffisamment sa consternante naïveté politique dans la tourmente des années 1930, son soutien passif à l’austro-fascisme de Dollfuss, son vain espoir que Mussolini protège l’Autriche contre Hitler et enfin ses coupables compromissions avec les nazis en vue de sauver la psychanalyse en Allemagne.

Onfray cite à cet égard une anecdote autour de laquelle semble se cristalliser désormais la polémique. En 1933, Freud reçoit une patiente italienne accompagnée de son père, Giovacchino Forzano, un ami personnel de Mussolini (Forzano dirigeait les films de propagande du Parti national fasciste). Prié par Forzano de dédicacer un ouvrage au Duce, Freud prend un exemplaire de son essai Pourquoi la guerre ? et écrit :  » A Benito Mussolini, avec le salut respectueux d’un vieil homme qui reconnaît en la personne du dirigeant un héros de la culture. Vienne, 26 avril 1933. « 

René Major dans Libération et Philippe Petit dans Marianne s’indignent qu’Onfray ait pris cette dédicace au sérieux et lui reprochent de ne pas avoir compris l’humour bien particulier de Freud. Pour preuve, la mention manuscrite ajoutée par Freud au document de décharge que la Gestapo lui demandait de signer et par lequel il reconnaissait avoir été bien traité par elle avant son départ de Vienne en 1938 :  » Je puis hautement recommander la Gestapo à quiconque.  » Or cette histoire, popularisée par Ernest Jones dans sa biographie de Freud, est entièrement apocryphe. Comme il a été établi depuis maintenant plus de vingt ans, cette mention manuscrite est introuvable sur le document original signé par Freud. Il s’agit donc soit d’une vantardise de Freud, soit d’une invention de son hagiographe, soit encore d’une combinaison des deux.

Philippe Petit, qui accuse Onfray d’accabler Freud  » au mépris des situations historiques « , aurait d’ailleurs pu se demander comment il se fait que la Gestapo ait pris tant de gants avec Freud, un juif dont les nazis avaient brûlé les livres.

La réponse se trouve dans la supplique que Forzano, l’intermédiaire entre Freud et Mussolini, avait adressée à ce dernier le 14 mai 1938, deux jours exactement après l’annexion de l’Autriche par les nazis :  » Je recommande à Votre Excellence un glorieux vieil homme de quatre-vingt-deux ans qui admire grandement Votre Excellence : Freud, un juif.  » D’après Jones,  » Mussolini était intervenu soit directement auprès d’Hitler soit auprès de son ambassadeur à Vienne « , pour que Freud puisse quitter le pays.  » Il s’était probablement souvenu du compliment que Freud lui avait fait. « 

On ne peut que s’en réjouir, bien sûr, mais on se doute bien que Mussolini n’eût pas fait de même s’il avait perçu la moindre ironie dans la dédicace de Freud ou encore dans cette phrase terrible de l’essai que celui-ci lui avait fait parvenir :  » C’est l’une des faces de l’inégalité humaine – inégalité native et que l’on ne saurait combattre – qui veut cette répartition en meneur et sujets. Ceux-ci forment la très grosse majorité ; ils ont besoin d’une autorité prenant pour eux des décisions auxquelles ils se rangent presque toujours sans réserves.  » Est-il besoin de préciser que Führer se dit en italien Duce ?

Mikkel Borch-Jacobsen

Professeur de littérature comparée à l’université

de Washington à Seattle

Auteur du  » Dossier Freud. Enquête sur l’histoire de la psychanalyse  » (Empêcheurs de penser en rond, 2006)

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L’Antarctique livre le secret de poussières… La planète psy dans tous ses états…

Les analysants n’ont que faire de savoir si Freud était un héros ou un sale type

Les analysants n’ont que faire de savoir si Freud était un héros ou un sale type

par Daniel Sibony

Si l’on écarte les colères qui émergent à l’occasion de la nouvelle charge contre Freud, il reste quelques reproches précis que M. Onfray a alignés.  » J’aurais aimé, dit-il, un article qui m’explique : pourquoi Freud fait une dédicace élogieuse à Mussolini en 1933 ; pourquoi il s’est rangé du côté du chancelier autrichien profasciste Dollfuss ; pourquoi il travaille avec les nazis pour que, sous couvert de l’Institut Gœring, la psychanalyse puisse continuer à exister sous le IIIe Reich ; pourquoi il envisage de promouvoir le psychanalyste non juif Felix Bœhm ; pourquoi il existe nombre de textes contre le bolchevisme et aucun contre le fascisme ou le nazisme ; pourquoi il n’a pas guéri l’homme-aux-loups ; pourquoi il n’a pas pris de pauvres sur son divan ; pourquoi il a mis en place le concept d’attention flottante qui permet que l’analyste dorme pendant la séance ; pourquoi il prenait si cher… « 

A ces grandes questions qui tiennent dans le creux de la main, la réponse est simple. Freud, en tant qu’homme, était du genre honorable, conformiste, d’autant plus avide de reconnaissance que sa trouvaille restait méconnue.

Ce n’était ni un fin politique ni un suicidaire ameutant les foules contre le nazisme triomphant. Il écrit sur les Soviétiques qui sont loin, mais alerter l’Europe sur le nazisme, à l’époque et quand on est juif, vu que l’Europe était déjà très alertée contre vous, eût été une gageure ; il ne l’a pas tenue. Il a même cru que la puissante Eglise catholique empêcherait Hitler d’entrer à Vienne…

Il a parlé avec les responsables institutionnels nommés par le pouvoir nazi avec l’espoir de protéger la psychanalyse ; il a fait une dédicace élogieuse à Mussolini, qui n’était pas pour l’extermination des juifs et ne voulait pas, jusqu’en 1937, que les Allemands entrent en Autriche (des fois qu’il puisse être utile un jour…) ; il a plutôt recherché des clients riches et influents pour se faire reconnaître (mais il en prenait certains gratuitement) ; il a cherché à promouvoir des analystes non juifs, de Jung à Jones, pour qu’on ne dise pas que sa trouvaille était une science juive (ce qui à ses yeux en limiterait la portée).

Il n’a pas guéri tous ses patients, loin de là, mais aucun analyste ou thérapeute d’aucune sorte ne l’a fait. Aucune thérapie ne vient à bout de l’esprit humain et de ce qu’il peut inventer, et tant mieux.

Bref, ces accusations n’en font ni un héros ni un sale type. C’est un homme supérieurement intelligent qui a eu la chance de  » tomber sur un truc génial « , lequel a eu d’énormes conséquences, bien au-delà du peuple  » psy « .

Et si c’était un sale type ? Admettons-le un instant. On serait alors devant une épreuve banale, fréquente et dure à supporter : le même homme peut faire des vilenies et créer des choses sublimes.

C’est le genre de situations qui met à rude épreuve notre narcissisme : on aime à s’identifier à un homme pour ses prouesses, mais, s’il présente aussi des ombres ou des grosses taches, elles rejaillissent sur nous et nous salissent. C’est désagréable. En même temps, cela nous protège de l’idolâtrie. De sorte que ce double partage – de l’autre et de nous-même – va plutôt dans le sens de la vie.

En fait, tous ceux qui souffrent et qui ont bénéficié de l’apport freudien n’idolâtrent pas Freud. Ce n’est pas qu’ils s’y refusent, ils s’en foutent, l’essentiel est ailleurs. C’est la psychanalyse, et quand elle est bien faite, par des gens doués et généreux, elle aide le sujet à devenir un penseur de sa vie, à la penser en acte et non en appliquant tel ou tel philosophe, fût-il fameux.

Je n’ai encore vu personne se tirer d’affaire et retrouver le chemin de sa vie parce qu’il a lu un manuel de philosophie.

Et c’est peut-être là que l’on peut comprendre la rage du philosophe qui cherche des poux à Freud. Quand c’est un nietzschéen, comme cela semble être le cas, il ne peut qu’être exaspéré par le fait que chaque vérité produite par Nietzsche intuitivement, et parfois génialement, la psychanalyse la découvre ou la retrouve dans sa pratique à une échelle bien plus vaste et en la menant beaucoup plus loin dans la vie des sujets.

Un exemple ? Nietzsche dit quelque part :  » Tu ne deviendras jamais que ce que tu ignores de toi-même.  » C’est joli, mais en termes  » psy  » cela veut dire que ce que tu refoules revient irrésistiblement et l’emporte sur tes ratiocinations. Mais l’avantage, c’est que la psychanalyse ouvre avec cela un vaste champ où s’étudie le refoulement et ses retours, ses craquages, ses rafistolages symptomatiques ; cela ouvre l’immense étude des fantasmes, des symptômes, des blocages, des mal-être…

Ce que Nietzsche découvre à la main, elle le découvre à la force d’une vaste machinerie où s’impliquent des millions de gens qui en prennent conscience et en tirent des conséquences pratiques.

On pourrait ainsi multiplier les exemples. En somme, M. Onfray a dû se dire que la psychanalyse avait diminué son Père Nietzsche, alors il diminue le père de la psychanalyse. Mais, ce faisant, il oeuvre dans un sens obscurantiste, car beaucoup de ceux qui auraient vraiment besoin d’une analyse, et qui pourraient être aidés par une cohorte de jeunes analystes assez libres et doués, ceux-là ajouteront le livre d’Onfray à l’empilement de leurs résistances.

Au mieux, ils prendront des cours de philo, mais philosopher comme Nietzsche ou Aristote ne vous fera pas connaître le penseur que vous êtes de la vie, que vous seul êtes capable de penser et de vivre.

Daniel Sibony

Psychanalyste et écrivain

Auteur de Sens du rire et de l’humour, Odile Jacob, 240 pages, 23 euros.- et du Peuple « psy » : situation actuelle de la psychanalyse, Points, 2007.-

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Onfray : faux paria vrai populiste

Les intellectuels, les vrais, se manifestent en masse contre la marée grise dont Onfray entendait envahir les médias. Nous reviendrons bientôt sur cette époustouflante affaire, où l’arroseur finit par recevoir en retour des éclaboussures de son propre jet.

La riposte s’organise, jusqu’à ce que se dégonfle la rumeur d’Argentan. La « place des universitaires dans la construction publique du savoir » demeure une référence et leur solidarité se manifeste heureusement contre un donneur de leçons que son « améthdologie » rapproche dangereusement des pseudo-penseurs de feu le « matin des magiciens ».

Une recherche novatrice peut avoir pris naissance hors les murs universitaires, comme celle d’un Roland Barthes. Le concert des grands intellectuels alors se réjouit de les reconnaître. Durant le dernier demi siècle, dans le sillage de la psychologie humaniste, la psychothérapie relationnelle a pu, dans notre pays extra universitairement le plus souvent, renouveler la pensée clinique issue de la psychanalyse sans que l’université engagée dans la mouvance neuro TCC ait voulu et su sauf exception (1« ) s’emparer de ses contenus novateurs. Cela reste dommage et surtout à faire. Cela n’empêche pas ce courant de disposer de grands textes fondateurs, souvent universitaires d’ailleurs, et d’une recherche vivante et critique dépourvue de toute arrogance mystificatrice.

Par contre, qui aurait l’idée de saluer Michel Onfray comme un chercheur important dans son champ — à part peut-être un candidat en période électorale dont on connaît par ailleurs le goût pour le clinquant et le dédain pour d’inutiles sciences humaines représentées à ses yeux par la Princesse de Clèves ? La vérité scientifique requiert plus de fond que de marketing, et la capacité de débattre face à des pairs sur le mode critique et non dans l’invective ad hominem.

Avec Onfray nous sommes loin du compte. C’est bien ce à quoi il se voit aujourd’hui confronté. Facile de palabrer seul face à des interlocuteurs choisis, parfois sidérés. Plus malaisé d’accepter de procéder à un dialogue véritablement contradictoire sur des thèses inconsistantes soutenues par une pensée dont l’habillage populo ne saurait dissimuler la faible densité intellectuelle.

Philippe Grauer


Essuyant une pluie de critiques, Michel Onfray concentre ses attaques sur sa principale contradictrice, Elisabeth Roudinesco. Pour lui cette dernière serait la papesse de la psychanalyse. À son tour, Michel Crépu déplore que la psychanalyse soit défendue par cette «surveillante générale [qui] vous alpague du fond du couloir» (Libération du 26 avril).

Au-delà des personnes, ces propos soulèvent une question essentielle : la place des universitaires dans la construction publique du savoir. Comment ne pas voir qu’à travers Roudinesco, docteure et directrice de recherches, c’est l’université que l’on vise ? Prenant la mine blasée du génie incompris, Michel Onfray continue de jouer la carte du succès populaire contre les élites parisiennes et les institutions scientifiques. Dans ses interviews, il n’omet jamais de rappeler ses origines modestes et provinciales, comme si ces détails pouvaient différencier sa pensée de celle des «autres», amalgamés dans un même paquet. Depuis la controverse entre Proust et Sainte-Beuve, on pensait le problème réglé : le philosophe Marcel Gauchet défend-il ses livres au nom de ses origines tout aussi populaires et tout aussi normandes ? Onfray construit son succès sur ce que les sociologues appellent le déclin des «institutions» : l’Eglise, l’Etat et leurs agents, au premier rang desquels les prêtres et les universitaires, échouent désormais à donner un sens à la vie. Onfray, qui s’attaque tour à tour aux uns et aux autres, n’est que le symptôme d’un désir de nouveaux récits et de nouveaux prophètes. Aujourd’hui, les universitaires ne sont plus reconnus comme les sources les plus fiables du savoir. Leur parole mise en doute est littéralement étouffée. Cette défiance se traduit en termes politiques dans la baisse des crédits alloués aux sciences humaines, dont l’«utilité» ne va plus de soi.

Séduisant raconteur d’histoires, Michel Onfray a réussi à s’imposer comme porte-parole de cette ère du doute. Faux démystificateur, il dit lutter contre une version officielle du savoir grâce à une recette magique : la méthode historiographique. A l’en croire, l’étude de l’histoire de la philosophie lui aurait permis d’identifier une pensée unique de l’enseignement de la philosophie, qui serait essentiellement fondé sur Platon, Descartes et Kant. Fort de cette vision simpliste, le philosophe argentanais prétend réhabiliter les dénigrés et perdants de l’histoire, qui, comme lui privés de parole par les universitaires parisiens, peuvent devenir, cette fois grâce à lui et en même temps que lui, les nouveaux héros d’une véritable contre-histoire. Projet scientifique et stratégies personnelles se trouvent ainsi étroitement imbriqués.

Las ! Que n’a-t-il appliqué avec la même rigueur cette méthode miracle à sa récente histoire de l’assassinat de Marat (la Religion du poignard, Galilée, 2009) ? S’il l’avait menée sérieusement, sa méthode historiographique aurait dû lui montrer que sur ce sujet, le paria n’est surtout pas Charlotte Corday, une des plus célèbres figures de l’histoire de France, mais Marat, oublié jusqu’à une période très récente ! Elle lui aurait non seulement évité d’utiliser un grand nombre d’écrits apocryphes mais l’aurait aussi conduit à s’apercevoir que la plupart des propos qu’il prête à Marat ou Corday ont été inventés au XIXe siècle ! Onfray se rend-il compte que son mépris pour les travaux des autres l’a tout simplement conduit à commettre un livre ridicule, plus proche du contre-exemple que de la contre-histoire, même si ce pamphlet lui a valu les honneurs des médias ?

Aujourd’hui, quel universitaire peut se targuer d’être traduit en vingt-sept langues ? Quel universitaire voit ses cours diffusés sur une chaîne de radio nationale ? La dénonciation du monopole qu’exercerait une histoire officielle universitaire relève non seulement de la mythologie du complot, mais porte aussi en elle le danger du relativisme. Si tous les chercheurs mentent, à qui faire confiance ? Alors que la crise favorise peurs et replis, il est tentant de s’abandonner à ceux qui désignent des boucs émissaires, stigmatisant les sorbonnards et les intellectuels mondains, mais qui imposent ainsi une vision du monde intolérante et dangereuse.

Contraints de respecter une éthique professionnelle, les universitaires se distinguent simplement des autres producteurs du savoir par le fait qu’en suivant tous le même protocole et en révélant la «boîte noire» de leur raisonnement (l’appareil critique), ils donnent à leurs lecteurs les moyens d’aller vérifier et de contredire leurs propres arguments. Sans sombrer dans le corporatisme, c’est cette conception d’un savoir universel, ouvert et partagé mais non relativiste, qu’il faut défendre pour s’opposer au nouveau scepticisme démocratique dont le succès populaire d’Onfray constitue l’inquiétant symptôme.

Guillaume Mazeau

Libération 04 05 2à10

  • 1 Il y eut tout de même Max Pagès, Edmond Marc, Vincent de Gaulejac, et quelques thèses importantes dont celle de Jean-Michel Fourcade, rééditée ces jours-ci sur les Patients-limites (chez Érès).

L’art de ne pas lire Freud

La France qui pense, et même l’étranger, n’en peuvent plus de stigmatiser notre pauvre Michel Homais et ses ratiocinations affabulatrices rageuses. Plus ça va plus le navire pirate qui s’apprêtait à couler l’Invincible Armada psychanalytique (et psychothérapique relationnelle par la même occasion, ou plus spécifiquement pour une prochaine fois sans doute) sombre… dans le ridicule.

La bataille continue, mais une drôle de bataille, où les frauduleux boulets de peinture « libertaires » extrêmement à droite du polémiste s’écrasent sur les murs plus qu’ils ne les percent.


Jacob Rogozinski est un éminent professeur de métaphysique à l’université de Strasbourg où il anime le « Parlement des philosophes« . Un cercle où à priori comme le dit Libération « il faut être élu pour siéger et obtenir son permis de philosopher »: on change de niveau.

Philippe Grauer


Le récent pamphlet de Michel Onfray, le Crépuscule d’une idole , suscite l’émoi des psychanalystes. Il y a pourtant une discipline à laquelle ce livre cause un tort bien plus grave qu’à la psychanalyse : c’est la philosophie. Car Michel Onfray se dit philosophe, et c’est à ce titre que ses diatribes antifreudiennes sont reçues. Ce nom de philosophe, le mérite-t-il ? Lui-même s’en prend aux antiphilosophes du XVIIIe siècle qui s’opposaient aux penseurs des Lumières «en recourant à l’attaque ad hominem, en ridiculisant l’adversaire, en déformant ses thèses, en disqualifiant le débat pour lui substituer la calomnie, la médisance, l’insinuation» (p. 475). En lisant son livre, on s’aperçoit que cette description lui convient parfaitement.

Le fondateur de la psychanalyse y est en effet stigmatisé sans relâche comme un «Rastignac viennois», un Diafoirus pervers, «phallocrate misogyne et homophobe», cupide, onaniste, incestueux, nihiliste, crypto-fasciste et même… antisémite. Sans doute espère-t-il, avec ce tombereau d’injures, conforter sa position de penseur «iconoclaste». Mais d’où lui vient cette rage de dénoncer l’«homosexualité refoulée» de Freud, ses addictions au tabac ou à la cocaïne, son penchant pour l’adultère et la masturbation ? Quelle surprise, tout de même, de découvrir une si forte dose de moraline réactionnaire chez un auteur qui se prétend nietzschéen et libertaire…

Lorsqu’il accuse Freud «de nier la différence de nature entre la santé mentale et la maladie mentale», de justifier «la folie, la perversion, la psychose» en excusant ainsi a priori les criminels nazis (p. 564), ne sait-il pas que c’est au nom de cette différence «de nature» que l’on a légitimé les grands renfermements des temps modernes et les persécutions des prétendus anormaux ? Michel Onfray semble tout à fait fier de sa robuste santé mentale : à la camisole, le «pervers» Freud et ses semblables !

Son indignation est bien commode : elle le dispense de la tâche pénible de lire, de réfléchir sur des concepts. Rien ne nous est épargné des catarrhes de Freud, de ses coliques, de toute «l’odyssée de ses intestins», mais aucune de ses théories n’est sérieusement discutée : pourquoi se donner cette peine, alors qu’il s’agit de fantasmagories issues d’un cerveau malade ? Tel est l’unique argument du livre, ressassé sur des centaines de pages : le pauvre Sigmund souffrait d’une attirance incestueuse pour sa mère. Du coup, il s’est mis à «voir de l’inceste partout». Il manque cependant une prémisse à la démonstration : pour prouver que Freud a eu tort de généraliser son cas, Michel Onfray devrait démontrer qu’une telle pathologie ne se rencontre jamais ailleurs, qu’aucun autre enfant n’a jamais désiré sa mère. Sans cela, son réquisitoire s’effondre…

Notre homme ne s’embarrasse pas de telles subtilités : la psychanalyse «concerne Freud et personne d’autre» ; il s’agit d’une confession autobiographique présentée frauduleusement comme une science. De la Science, Michel Onfray se fait une idée assez sommaire : le Savant est ce héros qui étreint la «matière du monde» (?) dans son laboratoire et ne se remet jamais en cause. Puisqu’il a remplacé le laboratoire par le divan, qu’il avance en «tâtonnant, cherchant, se trompant», en remettant en question ses hypothèses précédentes -voilà bien le signe d’un incurable «scepticisme» nihiliste ! – Freud n’est pas un Savant. Il est donc un philosophe qui s’ignore. Or, Nietzsche nous l’a appris, toute philosophie n’est que la confession de son auteur. CQFD.

On n’aura pas la cruauté d’appliquer cette maxime à l’abondante production de Michel Onfray : se pourrait-il que son «athéologie» ne soit que l’expression de son ressentiment envers ces prêtres qui lui ont gâché son enfance ? que ses affabulations antifreudiennes ne concernent que ses propres fantasmes et personne d’autre ?… Rappelons seulement que ces idoles auxquelles Nietzsche s’attaquait étaient d’abord des idées. Même si Freud avait réellement été ce Docteur Mabuse qu’Onfray nous décrit, la validité de ses théories n’en serait en rien compromise. C’est ce que savaient tous les philosophes qui, de Sartre à Deleuze, de Ricœur à Henry et Derrida, se sont confrontés patiemment, rigoureusement, aux thèses de Freud.

Heureuse époque où il ne suffisait pas de rédiger un biopic un peu trash pour être salué comme un «philosophe» ! Les temps ont bien changé : ces dernières années, nous avons vu déferler tant de médiocres pamphlets et d’essais sans pensée que l’opinion a fini par prendre cette philosophie-spectacle pour la philosophie authentique. Le livre d’Onfray ne fait pas exception à la règle, et l’empressement avec lequel on le célèbre atteste de la misère de l’époque. «À ce dont l’esprit se contente, l’on mesure sa perte» : la France de Nicolas-le-petit a trouvé un penseur à sa mesure.

Jacob Rogozinski

Le cahier Livres de Libé

04/05/2010