Titre générique de psychothérapeute — France 2 de mercredi soir au JT

BRÈVE

Que ceux qui ont raté l’émission se consolent, elle n’a pas eu lieu. Jean-Michel Fourcade et la psychothérapie relationnelle en Arlésienne ont fait merveille.

La parution du Décret d’application de l’article 52 de la loi dite Accoyer qui confisque le titre générique de psychothérapeute pour en faire un titre hospitalier à vocation paramédicale essentiellement d’inspiration comportementaliste et neuroscientiste, sera commentée par Jean-Michel Fourcade, président de l’Affop et vice-président du SNPPsy sur France 2 au journal de 20:00.

Le SNPPsy et l’Affop ont de longue date prévu cette issue. Le repli s’effectuera en bon ordre avec un nouveau système d’appellation qui sera décidé par le GLPRGroupe de liaison de la psychothérapie relationnelle, devant se réunir le 10 juin. Le GLPR regroupe les deux grandes fédérations, Affop et FF2P, et les deux syndicats historiques de notre profession et discipline, SNPPsy et Psy’G.

Notre nouveau titre à venir dénommera et constituera la salutaire alternative d’un travail psychique centré sur le processus de subjectivation, que nous partageons avec la psychanalyse. Le public reste très attaché à nos pratiques et méthodes centrées sur la personne, le sujet et la relation, dont nous nous trouvons détenir l’exclusivité.

À noter que d’ores et déjà le diplôme de psychopraticien multiréférentiel ® (1« )que délivre notre École met nos étudiants en conformité avec la loi.

  • 1 On pourra même pousser le bouchon jusqu’à se dire psychopraticien multiréférentiel ® exclusivement.

Ce que serait « ma » gauche

23 mai 2010

Face à la récession et à la régression en Europe, il est urgent d’inventer une nouvelle voie pour l’émancipation politique



Penser la politique, la citoyenneté à venir, se conjoint volontiers à penser la psychothérapie relationnelle. Tout cela marche ensemble. Sans la dimension partidaire on l’a vu tout au long de la bataille à propos de la loi Accoyer, lorsque de tous les partis se sont élevés en notre faveur des représentants de la nation mus par le réflexe humaniste, à l’inverse dans tous les partis on a trouvé des alliés de la pensée, si l’on peut dire, « médico-légale ».

La démocratie nous suffit, Lumières, démocratie, parti du Mouvement comme on disait au XIXème siècle. Ceux qui recourent à nous le cherchent le mouvement, ils cherchent à changer par et pour plus de sens, plus d’humanité. Le programme pour une psychothérapie du processus de subjectivation procède de celui d’Edgar Morin. La multiréférentialité comme méthodologie du complexe a logiquement poussé Max Pagès à afficher son accord avec le théoricien de la complexité. La réflexion de Jean-Michel Fourcade (1« ) sur les patients limites, ouvrant un chantier novateur dans ce champ qui est aussi le nôtre, va dans la même voie. Le combat d’Élisabeth Roudinesco publiant demain au Seuil un Pourquoi tant de haine ? qui se dresse contre l’assaut renouvelé récemment contre la psychanalyse, participe du même Mouvement pour une société humaniste.

Au moment où Roland Gori parcourt la France en travaillant à conjuguer les énergies démocratiques et humanistes encore dispersées, au moment où la loi Accoyer concède à la médecine le monopole du titre générique de psychothérapeute vidé de son sens initial, au moment où un furieux lance « contre Freud » par ses soins défiguré à la va-vite l’idée farfelue d’une thérapie philosophique amateuro populiste, au moment où résister encore consiste à maintenir aux côtés de la psychanalyse une psychothérapie à visage humain, le discours exigeant et précis d’Edgar Morin pour une modernité différente, à inventer ensemble, tombe à point. Notre psychothérapie relationnelle et multiréférentielle trouve dans cette pensée une saine inspiration. Nous saluons le hors série du Monde consacré à cet intellectuel remarquable et nous réjouissons de vous inviter à le lire.

Philippe Grauer


La gauche. J’ai toujours répugné ce la unificateur qui occulte les différences, les oppositions, et les conflits. Car la gauche est une notion complexe, dans le sens où ce terme comporte en lui, unité, concurrences et antagonismes. L’unité, elle est dans ses sources : l’aspiration à un monde meilleur, l’émancipation des opprimés, exploités, humiliés, offensés, l’universalité des droits de l’homme et de la femme. Ces sources, activées par la pensée humaniste, par les idées de la Révolution française et par la tradition républicaine, ont irrigué au XIXe siècle la pensée socialiste, la pensée communiste, la pensée libertaire.

Le mot  » libertaire  » se centre sur l’autonomie des individus et des groupes, le mot  » socialiste  » sur l’amélioration de la société, le mot  » communiste  » sur la nécessité de la communauté fraternelle entre les humains. Mais les courants libertaires, socialistes, communistes sont devenus concurrents. Ces courants se sont trouvés aussi en antagonismes, dont certains sont devenus mortifères, depuis l’écrasement par un gouvernement social-démocrate allemand de la révolte spartakiste, jusqu’à l’élimination par le communisme soviétique des socialistes et anarchistes.

Les fronts populaires, les unions de la Résistance n’ont été que des moments éphémères. Et après la victoire socialiste de 1981, un baiser de la mort, dont François Mitterrand a été l’habilissime stratège, a asphyxié le Parti communiste.

Voilà pourquoi j’ai toujours combattu le la sclérosant et menteur de la gauche, tout en reconnaissant l’unité des sources et aspirations. Les aspirations à un monde meilleur se sont toujours fondées sur l’oeuvre de penseurs. Les Lumières de Voltaire et Diderot, jointes aux idées antagonistes de Rousseau, ont irrigué 1789. Marx a été le penseur formidable qui a inspiré à la fois la social-démocratie et le communisme, jusqu’à ce que la social-démocratie devienne réformiste. Proudhon a été l’inspirateur d’un socialisme non marxiste. Bakounine et Kropotkine ont été les inspirateurs des courants libertaires.

Ces auteurs nous sont nécessaires mais insuffisants pour penser notre monde. Nous sommes sommés d’entreprendre un gigantesque effort de repensée, qui puisse intégrer les innombrables connaissances dispersées et compartimentées, pour considérer notre situation et notre devenir dans notre Univers, dans la biosphère, dans notre Histoire.

Il faut penser notre ère planétaire qui a pris forme de globalisation dans l’unification techno-économique qui se développe à partir des années 1990. Le vaisseau spatial Terre est propulsé à une vitesse vertigineuse par les quatre moteurs incontrôlés science-technique-économie-profit. Cette course nous mène vers des périls croissants : turbulences crisiques et critiques d’une économie capitaliste déchaînée, dégradation de la biosphère qui est notre milieu vital, convulsions belliqueuses croissantes coïncidant avec la multiplication des armes de destruction massive, tous ces périls s’entre-développant les uns les autres.

Nous devons considérer que nous sommes présentement dans une phase régressive de notre histoire. Le  » collapse  » du communisme, qui fut une religion de salut terrestre, a été suivi par le retour irruptif des religions de salut céleste ; des nationalismes endormis sont entrés en virulence, des aspirations ethno-religieuses, pour accéder à l’Etat-nation, ont déclenché des guerres de sécession.

Considérons la grande régression européenne. D’abord relativisons-la, car ce fut un grand progrès que l’émancipation des nations soumises à l’URSS. Mais l’indépendance de ces nations a suscité un nationalisme étroit et xénophobe. Le déferlement de l’économie libérale a surexcité à la fois l’aspiration aux modes de vie et consommations occidentales et la nostalgie des sécurités de l’époque soviétique, tout en maintenant la haine de la Russie. Aussi les idées et les partis de gauche sont au degré zéro dans les ex-démocraties populaires.

A l’Ouest, ce n’est pas seulement la globalisation qui a balayé bien des acquis sociaux de l’après-guerre, en éliminant un grand nombre d’industries incapables de soutenir la concurrence asiatique, en provoquant les délocalisations éliminatrices d’emplois ; ce n’est pas seulement la course effrénée au rendement qui a  » dégraissé  » les entreprises en expulsant tant d’employés et ouvriers ; c’est aussi l’incapacité des partis censés représenter le monde populaire d’élaborer une politique qui réponde à ces défis. Le Parti communiste est devenu une étoile naine, les mouvements trotskistes, en dépit d’une juste dénonciation du capitalisme, sont incapables d’énoncer une alternative. Le Parti socialiste hésite entre son vieux langage et une  » modernisation  » censée être réaliste, alors que la modernité est en crise.

Plus grave encore est la disparition du peuple de gauche. Ce peuple, formé par la tradition issue de 1789, réactualisée par la IIIe République, a été cultivé aux idées humanistes par les instituteurs, par les écoles de formation socialistes, puis communistes, lesquelles enseignaient la fraternité internationaliste et l’aspiration à un monde meilleur. Le combat contre l’exploitation des travailleurs, l’accueil de l’immigré, la défense des faibles, le souci de la justice sociale, tout cela a nourri pendant un siècle le peuple de gauche, et la Résistance sous l’Occupation a régénéré le message.

Mais la dégradation de la mission de l’instituteur, la sclérose des partis de gauche, la décadence des syndicats ont cessé de nourrir d’idéologie émancipatrice un peuple de gauche dont les derniers représentants, âgés, vont disparaître. Reste la gauche bobo et la gauche caviar. Et alors racisme et xénophobie, qui chez les travailleurs votant à gauche ne s’exprimaient que dans le privé, rentrent dans la sphère politique et amènent à voter désormais Jean-Marie Le Pen. Une France réactionnaire reléguée au second rang au XXe siècle, sauf durant Vichy, arrive au premier rang, racornie, chauvine, souverainiste.

Elle souhaite le rejet des sans-papiers, la répression cruelle des jeunes des banlieues, elle exorcise l’angoisse des temps présents dans la haine de l’islam, du Maghrébin, de l’Africain, et, en catimini, du juif, en dépit de sa joie de voir Israël traiter le Palestinien comme le chrétien traitait le juif.

La victoire de Nicolas Sarkozy fut due secondairement à son astuce politique, principalement à la carence des gauches. Sous des formes différentes, même situation en Italie, en Allemagne, en Hollande, pays de la libre-pensée devenant xénophobe et réactionnaire. La situation exige à la fois une résistance et une régénération de la pensée politique.

Il ne s’agit pas de concevoir un  » modèle de société  » (qui ne pourrait qu’être statique dans un monde dynamique), voire de chercher quelque oxygène dans l’idée d’utopie. Il nous faut élaborer une Voie, qui ne pourra se former que de la confluence de multiples voies réformatrices, et qui amènerait, s’il n’est pas trop tard, la décomposition de la course folle et suicidaire qui nous conduit aux abîmes.

La voie qui aujourd’hui semble indépassable peut être dépassée. La voie nouvelle conduirait à une métamorphose de l’humanité : l’accession à une société-monde de type absolument nouveau. Elle permettrait d’associer la progressivité du réformisme et la radicalité de la révolution. Rien n’a apparemment commencé. Mais dans tous lieux, pays et continents, y compris en France, il y a multiplicité d’initiatives de tous ordres, économiques, écologiques, sociales, politiques, pédagogiques, urbaines, rurales, qui trouvent des solutions à des problèmes vitaux et sont porteuses d’avenir. Elles sont éparses, séparées, compartimentées, s’ignorant les unes les autres… Elles sont ignorées des partis, des administrations, des médias. Elles méritent d’être connues et que leur conjonction permette d’entrevoir les voies réformatrices.

Comme tout est à transformer, et que toutes les réforme sont solidaires et dépendantes les unes des autres, je ne peux ici les recenser, cela sera le travail d’un livre ultérieur, peut-être ultime. Indiquons seulement ici et très schématiquement les voies d’une réforme de la démocratie.

La démocratie parlementaire, si nécessaire soit-elle, est insuffisante. Il faudrait concevoir et proposer les modes d’une démocratie participative, notamment aux échelles locales. Il serait utile en même temps de favoriser un réveil citoyen, qui lui-même est inséparable d’une régénération de la pensée politique, ainsi que de la formation des militants aux grands problèmes. Il serait également utile de multiplier les universités populaires qui offriraient aux citoyens initiation aux sciences politiques, sociologiques, économiques.

Il faudrait également adopter et adapter une sorte de conception néoconfucéenne, dans les carrières d’administration publique et les professions comportant une mission civique (enseignants, médecins), c’est-à-dire promouvoir un mode de recrutement tenant compte des valeurs morales du candidat, de ses aptitudes à la  » bienveillance  » (attention à autrui), à la compassion, de son dévouement au bien public, de son souci de justice et d’équité.

Préparons un nouveau commencement en reliant les trois souches (libertaire, socialiste, communiste), en y ajoutant la souche écologique en une tétralogie. Cela implique évidemment la décomposition des structures partidaires existantes, une grande recomposition selon une formule ample et ouverte, l’apport d’une pensée politique régénérée.

Certes, il nous faut d’abord résister à la barbarie qui monte. Mais le  » non  » d’une résistance doit se nourrir d’un  » oui  » à nos aspirations. La résistance à tout ce qui dégrade l’homme par l’homme, aux asservissements, aux mépris, aux humiliations, se nourrit de l’aspiration, non pas au meilleur des mondes, mais à un monde meilleur. Cette aspiration, qui n’a cessé de naître et renaître au cours de l’histoire humaine, renaîtra encore.


Edgar Morin

Sociologue et philosophe

Né en 1921, directeur de recherche émérite au CNRS, promeut une politique de civilisation adossée à une réforme de la pensée. Un hors-série du  » Monde « ,  » Une vie, une œuvre « , est consacré à cet intellectuel hors norme, qui a aussi bien analysé le phénomène yé-yé que le nouvel âge écologique, les stars que la crise de la modernité

Edgar Morin. Le philosophe indiscipliné ,  » hors-série  » Le Monde  » 6,50 euros

© Le Monde

  • 1 Jean-Michel Fourcade, Les patients limites, psychaznalyse intégrative et psychothérapie, Érès, 2010, 406 p.-

LES 450 EUROS DE FREUD — UNE AFFABULATION ARITHMÉTIQUE (bis)

On pourra consulter une première version en date du 3 mai figurant sur notre site, de ce texte de Henri Roudier. Il a depuis affiné ses calculs, en voici les nouveaux résultats.

PHG


Henri Roudier, professeur de mathématiques au Lycée Chaptal à Paris, secrétaire de la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse.

Cet article est une version abrégée d’un texte paru dans le bulletin de la SIHPP, et dans nos colonnes-mêmes.


Dans la bataille ouverte avec la publication du dernier ouvrage de M. Onfray, bien des thèses de l’auteur ont été démolies par d’excellentes interventions. Mais je n’ai rien lu concernant les séances à 450 € de Freud. Du côté des médias l’assertion d’Onfray n’a soulevé aucune objection. J’ai donc cherché à démonter le procédé qui permettait d’arriver à ce résultat. Comme on le verra ces calculs n’ont pas grand sens : mais s’en rendre compte exige quelques conversions.

Je remercie Denis Pelletier et Jean-Marc Gayman pour leurs remarques fort pertinentes.

Deux calculs : 450 € OU 250 $ ?

Le procédé qui a priori permettrait d’évaluer aujourd’hui la valeur relative d’une somme donnée en 1926 utilise un « convertisseur ». On en trouve plusieurs sur Internet. Ces convertisseurs (appelés calculateurs d’inflation ou Measuring worth calculators) sont basés sur des estimations de la hausse des prix année par année ; le taux d’inflation cumulée sur plusieurs années s’en déduit sans difficulté : le calcul n’est qu’un enchaînement de multiplications basées sur des pourcentages.

On sait qu’à partir de l’automne 1926, Freud ne prend plus que cinq patients par jour à 25$ la séance d’une heure [1]. On peut envisager de convertir les dollars de 1926 en francs de l’époque, puis appliquer à la somme le taux d’inflation cumulé de 1926 à 2009 pour la convertir en euros : en 1926, le dollar vaut 30 AF (anciens francs), cela fait la séance à 750 AF. L’inflation cumulée en France durant cette période étant de 39000 % (suivant la plupart des calculateurs) la conversion en euros donne 445 € [2]

Cependant, il est plus cohérent de faire les calculs sur le dollar qui ne s’est pas dévalué au même rythme que les monnaies européennes. Le même procédé, basé sur la dépréciation du dollar, convertit d’abord les dollars de 1926 en dollars de 2009 pour les convertir ensuite en euros. Suivant les critères retenus le taux d’inflation cumulé du dollar varie entre 800% et 1100%. Les 25 $ de 1926 donnent alors une somme comprise entre 225$ et 300$ (2009); un taux cumulé de 900% donne 250 $ (175 € en 2009).

Essayer d’évaluer les quarante couronnes que demandait Freud pour une consultation à Vienne avant la guerre de 1914 [3] conduirait à des résultats encore moins significatifs. Si fascinants soient-ils, ces calculs laissent perplexe.

Ils laissent perplexe [4] car sur la durée 1926-2009 convertir les dollars de 1926 en francs, puis les francs en euros d’une part, convertir les dollars de 1926 n dollars 2009 d’autre part, ne donne pas le même résultat. On peut citer à cet égard l’observation trouvée sur l’un des sites américains de conversion ; elle suit quelques remarques mettant en garde contre une utilisation abusive de ce calcul : « These considerations do not stop the fascination with these comparisons or even the necessity for them« . [5]

Au mieux un vague ordre de grandeur

Le procédé utilisé donne au mieux un vague ordre de grandeur [6] et perd tout caractère significatif car il est facile de faire varier le résultat dans un rapport de 1 à 3. Il existe d’autres moyens de montrer que ces calculs sont quelque peu aventureux. De toute manière, est mise en question l’idée selon laquelle la valeur d’un objet ou d’un service serait un invariant (de temps ou de lieu) les changements de monnaie ne correspondant qu’à de simples changements d’unité. Autrement dit si le mètre ou le kilomètre correspondent à des unités différentes permettant de mesurer la distance entre deux points (indépendante de l’unité choisie), les choses sont plus compliquées lorsqu’il s’agit de la hausse des prix.

On se dira alors qu’il vaudrait mieux rapporter les 25 $ de Freud aux salaires ou aux revenus de l’époque. Ainsi en 1926 un ouvrier américain qui entre chez Henry Ford gagne assez bien sa vie : il est payé 7$ de la journée. À la même époque, le vieil homme, connu dans le monde entier, ruiné comme tous les viennois par la grande guerre, qui lutte stoïquement contre la maladie, gagne en une journée de travail 17 fois ce que gagne l’ouvrier en question… Est ce si scandaleux ?

Pourquoi ne pas se tourner également vers la littérature? Les romans offrent une mine d’informations pour qui s’intéresse à l’économie quotidienne. Ainsi dans les années 30 le héros de Chandler, le détective privé Marlowe demande 25 dollars par jour (plus les frais) et vit chichement à Los Angeles [7].

Inflation, hausse des prix, valeur de la monnaie

Que sont censés mesurer ces convertisseurs : la hausse des prix, l’inflation, la valeur relative d’une monnaie ? La différence entre ces résultats tient-elle aux dévaluations et à l’inflation qui ont accompagné l’économie de l’Europe pendant un siècle? Ou au fait que ces calculateurs sont basés sur la hausse des prix ? On s’en tiendra ici aux observations suivantes.

– Suivant les époques, la dévaluation d’une monnaie ne répond pas nécessairement aux mêmes nécessités.

– Selon l’INSEE « l’inflation doit être distinguée de l’augmentation du coût de la vie… Pour évaluer le taux d’inflation on utilise l’indice des prix à la consommation (qu’il ne faut pas confondre avec) un indice du coût de la vie »

– Les conceptions de l’inflation évoluent au XXème siècle avec les systèmes monétaires [8]. Jusqu’en 1914 ceux-ci sont fondés sur la convertibilité or-billet de banque : l’inflation est donc distincte de la hausse des prix.

Avec la disparition de ce système, la conception change : l’inflation est comprise comme un déséquilibre économique entre offre et demande globale qui se reflète dans la hausse des prix. L’année 1945 marque encore un changement conceptuel : l’inflation se définit alors comme une hausse générale des prix due au seul excès de la demande. Ultérieurement, la pensée se déplace vers l’idée que c’est le fonctionnement du système économique lui-même qui explique l’inflation. On passe donc de l’idée originale d’enflure de la masse monétaire à celle de régulation d’un système économique. Le fonctionnement de la monnaie dans une économie ne peut plus s’appréhender en 1914 comme en 2009 [9]

Ne pas tout confondre

Par conséquent, enchaîner des calculs de hausse des prix sur 80 ans en espérant ainsi obtenir une évaluation d’une somme donnée au cours du temps revient à confondre inflation, hausse des prix et valeur de la monnaie. C’est oublier que l’économie du quotidien n’échappe pas à l’histoire. À cet égard le cas du dollar est assez extraordinaire. On observera avec J. F. Larribau (article « Dollar » de l’Encyclopedia Universalis) que « c’est (..) en termes de pouvoir d’achat que la valeur réelle du dollar doit être appréciée. De ce point de vue, estimé sur la base de l’indice des prix de gros depuis la fin du XVIIIème siècle ce pouvoir d’achat a connu une dégradation tendancielle très faible (…) : à la fin de 1977 sur la base 100 en 1967, la valeur du dollar n’était que de 20% plus faible qu’en 1792« .

Les historiens de l’économie se méfient donc de ce genre de transposition car on passe d’un régime économique à un autre. Encore aujourd’hui l’indice des prix dépend de plusieurs facteurs dont le poids respectif n’est pas le même d’une économie à l’autre. [10]

Au royaume des fantasmes

Mener une enquête sur les moyens d’existence d’une catégorie sociale à une époque donnée exige les ressources de l’histoire quantitative. On a ainsi besoin des échelles de revenus, compliquées pour des professions libérales. On pourrait alors étudier la question de l’argent dans la cure analytique en la replaçant dans le cadre d’une histoire générale des patients [11]. Si cette histoire reste à faire, nous ne sommes cependant pas sans données qualitatives [12].

Au terme de cette démonstration par l’absurde, on laissera donc les conversions au royaume des fantasmes. Pour en revenir à Freud , je m’en tiendrai à ce qu’écrit Henri Ellenberger dans son Histoire de la découverte de l’inconscient : « La vie de Sigmund Freud offre l’exemple d’une ascension sociale progressive depuis la classe moyenne inférieure jusqu’à la haute bourgeoisie. Après les années difficiles de Privat-Dozent, il devint l’un des médecins les plus célèbres de Vienne, muni du titre enviable de professeur extraordinaire. Les patients sur lesquels il entreprit ses études neurologiques appartenaient aux couches inférieures de la population, mais sa clientèle privée, sur qui reposait sa psychanalyse, était composée de malades des plus hautes classes sociales. Au début de la cinquantaine, il se trouva à la tête d’un mouvement dont l’influence ne cessa de s’étendre sur toute la vie culturelle du monde civilisé, si bien qu’à la fin de la soixantaine il jouissait d’une réputation mondiale. Quand il mourut en exil en Angleterre, on se plut à saluer en lui un symbole du combat de la liberté contre l’oppression fasciste. »

Henri Roudier


Notes
[1] À cette époque Freud ne travaille pas toujours six jours par semaine. Il a soixante-dix ans ; le cancer interrompt parfois longuement son travail. La somme de 25$ paraît assez élevée, mais ne semble pas avoir soulevé jusqu’ici de remarques indignées. Elle concerne des patients venus souvent des USA. Freud n’a d’ailleurs jamais théorisé le paiement dans la cure. S’il en fait seulement une nécessité économique, il affirmera que l’idéal serait de pouvoir faire des cures gratuites.

Rappelons également que le revenu d’une personne exerçant dans un cadre libéral est inférieur aux honoraires qu’il demande.

[2] En 1927, le dollar vaut 25AF ; un calcul analogue donne 371 € ; si l’on s’en tient au taux de change de 1934, on obtient 235 €. On voit ainsi l’inanité de ces calculs à moins de vouloir évaluer le coût de la séance chez Freud le 30 juin, le 7 juillet.

[3] Selon Jones.

[4] Le calcul avec les shillings autrichiens conduit probablement à des résultats analogues.

[5] L’anecdote suivante le dit également. Entrant un matin dans ma salle de cours, je trouvai le tableau couvert de calculs étranges. Mes étudiants, élèves en classe préparatoire scientifique lisent l’Avare. Ils s’acharnaient à convertir les dix milles écus d’Harpagon en euros.

[6] Il existe plusieurs critères de réévaluation d’une monnaie au cours du temps. Les résultats sont forts différents suivant le critère utilisé.

[7] Se tourner vers les romanciers autrichiens de l’époque serait encore plus intéressant.

[8] cf. article de l’Encyclopedia Universalis « Inflation et déflation » de Pierre Biacabe à qui j’emprunte ces observations.

[9] Que l’on pense aux discussions d’aujourd’hui sur l’euro.

[10] Un historien qui se préoccupe des « questions sociales » et non de la monnaie trouverait ces calculs sans ni grand sens ni grand intérêt. Par contre il serait intéressant connaître les honoraires d’un médecin renommé à Vienne vers 1926.

[11] Jones donne déjà des informations intéressantes. À cet égard faire de lui un hagiographe n’est pas sérieux. Jones a certes écrit une histoire « officielle ». Sa politique de « sauvetage » de la psychanalyse dans l’Allemagne nazie a été catastrophique. Mais qu’il n’ait pas montré plus de clairvoyance que la plupart des dirigeants politiques de cette époque ne fait pas de son ouvrage un travail sans intérêt.

[12] cf. les ouvrages de Henri Ellenberger, Carl Schorske, William M. Johnston ou Jacques Le Rider.

Un praticien se révolte contre l’air du temps

« La philosophie avec un marteau… », Nietzsche, Crépuscule des idoles

« Je conçois le “philosophe”…comme un terrifiant explosif, qui met le monde entier en péril », Nietzsche, Ecce Homo

Michel Onfray a prétendu qu’il était tombé de sa chaise en découvrant les “turpitudes” de Freud dans les travaux des anti-psychanalystes, pour la plupart aujourd’hui militants des thérapies cognitives et comportementales (T.C.C.) et auteurs du Livre Noir de la psychanalyse. Cela l’aurait amené à une nouvelle lecture de Freud et à une conception dévastatrice de la psychanalyse. Waouh hou !… Quel Mensch !…Et quel révolutionnaire !…

En tant que simple “honnête homme”, avant même de réagir comme psychanalyste et surtout comme psychanalyste-praticien, j’ai été sidéré en lisant ou écoutant les innombrables déclarations de Michel Onfray dans les médias pendant les quelques semaines qui ont précédé la sortie de son livre Le crépuscule d’une idole : l’affabulation freudienne. Sidéré, ni indigné, ni en colère, non, simplement je n’en revenais pas. Ce n’est pas tant ce qui était dit qui provoquait ce sentiment d’“inquiétante étrangeté”, mais surtout la manière dont c’était dit, cette extrême violence du langage sous un visage placide et une apparence “faux-self” (en langage courant : “faux-cul”), et ce culot d’acier qui ne doute de rien et surtout pas de soi-même. Je ne m’attendais pas, peut-être par manque d’habitude, à entendre pareille arrogance et parole péremptoire dans la bouche d’un philosophe et encore moins d’un historien, puisqu’Onfray prétend faire là œuvre de philosophe et d’historien.

Il est vrai qu’il ne décrit en fait d’histoire que de la brocante, selon les critères même de son prétendu maître Nietzsche dans Considérations inactuelles. Existe-t-il d’ailleurs autre chose que des légendes pour Nietzsche, puisqu’il n’y aurait de faits qu’à travers des interprétations et jugements – qui par ailleurs seraient toujours symptômes de celui qui les prononce ? Si un travail relevant d’une Histoire critique peut tout de même avoir lieu dans certaines limites, ne doit-il pas cependant faire œuvre de prudence, de pondération et de justice de la part de l’historien à l’égard des hommes dont il parle ?… La pensée au marteau comme celle aux ragots sont à proscrire.

Sorti de ma sidération et après lecture de l’énorme pavé indigeste paru enfin chez Grasset, je découvre que la seule nouveauté amenée par Michel Onfray, c’est justement ce style d’expression médiatique à haut battage bien entendu. Pour le fond, tout a été mille fois déjà dit et redit, ramassis de quelques vérités vraies, de contre-vérités évidentes et de rumeurs, qui courent depuis la naissance de la psychanalyse, et avec lesquelles tout psychanalyste est depuis longtemps familiarisé et qu’il a largement intégrées, sans pourtant, loin de là, abandonner son désir d’analyste ou sa passion analytique. Moi-même, n’ai-je pas dans mon Livre Rouge de la psychanalyse (écrit bien avant le Livre Noir, même s’il est paru très peu après), n’ai-je pas fait ressortir les contradictions et les failles de Freud, tout en rendant cependant hommage à son génie inclassable et en reconnaissant ma dette en tant que psychanalyste envers ses apports incontournables ? Onfray enfonce des portes ouvertes et s’avère obsolète mais surtout souvent pervers dans ses dénonciations et ses confusions (d’où l’épithète de filousophe qu’on a pu lui attribuer pour sa mauvaise foi et ses talents de manipulateur). Il amalgame l’homme Freud et son freudisme personnel avec la pratique psychanalytique, et la pratique psychanalytique avec la théorie analytique, il refuse d’envisager pour ces dernières leurs constantes évolutions respectives et leur autonomie, et voue le tout aux gémonies.

On n’avait jamais rassemblé ainsi toutes les critiques, quelles qu’elles soient, d’où qu’elles viennent, faites à Freud depuis le début de ses travaux, en se les appropriant, en en fabriquant d’autres et en les radicalisant toutes de la plus extrême façon sans le moindre égard à une quelconque vérité, sans le moindre tri critique ni la moindre cohérence. Onfray ne se soucie pas plus du milieu analytique, ni de l’histoire de la psychanalyse qu’il ne paraît d’ailleurs pas connaître. Il semble ne poursuivre qu’un seul dessein : abattre Freud ! L’homme Freud mort étant bien plus attaqué que sa pensée et pour cause, Onfray ne semblant pas disposer des moyens nécessaires pour être à la hauteur de celle-ci toujours vivante et l’affronter réellement.

Selon un adage nietzschéen, « Freud théorise avec son corps ». Sans doute, mais doit-on juger cet incontestable et prodigieux travail de la pensée freudienne à cette seule aune ? Ce que ses nombreux patients et patientes ont pu lui dire n’entrerait-il pas aussi un petit peu dans la détermination de ses théories ? La psychanalyse n’est-elle pas d’abord une pratique de l’écoute et non l’application d’une théorie ? Pourquoi sinon, Freud aurait-il changé de théorie, comme il l’a fait constamment en fonction de sa clinique ?…

Dans la préface du “Gai Savoir”, Nietzsche avait affirmé qu’une “philosophie” est toujours le produit de l’autobiographie de son auteur. Michel Onfray applique sans nuances ce principe à la “psychobiographie” de Freud, d’autant mieux que pour lui la psychanalyse ne serait qu’une psychologie littéraire subjective ( !).

Bien avant Nietzsche, de nombreux critiques littéraires (Sainte-Beuve notamment) utilisaient déjà la même méthode au XIXème siècle pour analyser des œuvres littéraires. On en est entièrement revenu, sans doute grâce à Proust qui dans son « Contre Sainte-Beuve » montrait que la vérité d’un créateur ne réside pas dans son être social, mais aussi grâce à la psychanalyse, qui a prouvé qu’au bout du compte, aucune œuvre n’est réductible à l’histoire ou à la psychologie d’un auteur, car il reste toujours encore de l’insavoir, du non-sens, du mystère, de l’indicible, toute une vie intérieure ignorée, ce que concrétise l’hypothèse de l’inconscient dans sa surdétermination et son indétermination conjointes paradoxalement.

L’œuvre de Freud serait-elle d’ailleurs une œuvre littéraire ? Serait-elle aussi une philosophie ? N’est-ce pas là contresens grossier ou grossièrement volontaire ? Michel Foucault disait : « C’est une expérience de la déraison » et aussi « C’est une contre-science ». Ce qui rend caduque toute comparaison avec la philosophie ou la science. Déjà Freud lui-même en 1918, dans “L’homme aux loups”, parlant des rapports de la psychanalyse et des sciences biologiques et médicales, écrivait : « L’ours polaire et la baleine ne peuvent se faire la guerre, car chacun étant confiné dans son propre élément, ils ne peuvent se rencontrer ».

Freud rétif à toute construction de système, toute élaboration d’une “représentation du monde” (weltanschauung), préférant rester dans du fragmentaire, fût-il contradictoire ou se présenter comme un apparent capharnaüm, son œuvre n’est-elle pas encore une “contre-philosophie”, et de façon bien plus valable et argumentée que celle d’Onfray, qui se contente de faire une “contre-histoire de la philosophie”, en restant sur le terrain du travail antiquaire et de la polémique obsessionnelle et insignifiante, nourrie d’approximations à l’emporte-pièce, de déformations, d’inventions et de racontars ?

C’est ce qui exaspère sans doute Onfray, lui qui se voudrait un rationaliste rationalisant versant grec (“cyrénaïque” dit-il), et qui souffre tant devant tout ce qui échappe à l’intellect raisonneur. Avec ce à quoi a affaire la psychanalyse, il faut dire qu’il est bien servi. Il veut ignorer superbement que la psychanalyse est avant tout une pratique, et pas une théorie (sinon tout-à-fait secondairement une théorie issue de la théorisation après-coup de cette pratique). Cette théorie secondaire ou plutôt ces théories, car la psychanalyse n’est ni univoque ni unitaire, ne sert qu’aux analystes entre eux ou avec d’autres penseurs, comme langue de “passe” pour leurs échanges “savants” et “abstraits” dans le “hors-séance”. Aucune théorie n’est bien évidemment susceptible de rendre vraiment compte d’un être humain singulier et vivant. Les psych-ana-lystes dignes de ce nom, ceux qui ne sont pas de simples intellectuels “psychanalyseurs” et qui s’interdisent d’être des “pratiquants” pour être et rester des praticiens, laissent impérativement toute théorie à la porte de leurs séances, comme le recommandait Freud. S’il est vrai que lui-même ne l’a pas toujours fait, ce qui explique nombre de ses échecs, cela ne met pas en cause pour autant le dispositif unique d’écoute et de disposition d’être qu’il a inventé sous la pression de ses premières patientes pour cadrer la situation analytique et qui reste toujours encore le joyau de la psychanalyse et le noyau même de son efficacité, de son innovation et de sa subversion.

Bien qu’il ait cru au début qu’en énonçant une théorie de la psychanalyse, il mettait entre les mains de tous ceux qui auraient compris ses principes la clé de leur propre inconscient et celui de leurs patients, Freud s’est très vite rendu compte qu’il n’en était rien et qu’il fallait que chaque analyste réinvente lui-même la psychanalyse dans l’expérience vécue de la rencontre de l’autre à travers une relation transférentielle-contre-transférentielle, d’abord dans son analyse personnelle approfondie et ensuite avec chacun de ses analysands dans chaque cure. Aussi, si Freud qui n’a jamais revendiqué, comme le prétend Onfray, être l’inventeur de l’inconscient, ni l’inventeur du transfert, c’est plus complexe que cela, s’il est par contre l’inventeur et le fondateur de la psychanalyse comme pratique d’écoute particulière, il n’empêche que la psychanalyse est l’œuvre continuée et évolutive de tous les psychanalystes-praticiens. On ne saurait plus la ramener au seul Freud, comme le fait Michel Onfray, qui feint d’ignorer en outre que la critique à l’égard du père de la psychanalyse s’est toujours très bien portée chez les psychanalystes, comme d’ailleurs la critique des uns envers les autres ! Freud lui-même n’a pas arrêté de se critiquer et de se remettre en question jusqu’à la fin de ses jours. Sans doute s’il avait vécu plus longtemps aurait-il créé une troisième topique et modifié nombre de ses conceptions[1] ! Que certains psychanalyseurs ou groupes de psychanalyseurs soient des idolâtres et des “pratiquants” d’une icône imaginaire figée qu’ils nomment Freud, reproduisant par certains côtés les défauts d’une Eglise ou d’une secte, est-ce une raison pour généraliser la chose à tous les psychanalystes et à la psychanalyse ? Onfray tombe là lui-même dans ce qu’il n’arrête pas de dénoncer au nom de Nietzsche, mais sans jamais réussir à être nietzschéen.

Il est faux aussi de prétendre que toute notre profession vive cachée et cultive les brouillards du mystère pour se protéger. Les psychanalystes ont de tout temps multiplié les échanges et les confrontations, les conférences, colloques et congrès, ils ont rempli les bibliothèques de livres exposant en détail leurs pratiques théorico-cliniques… Le “mystère”, qu’on leur reproche ici ou là à tort, n’est pas une cachotterie, mais appartient intrinsèquement au sujet même auquel ils sont confrontés dans leur pratique.

La théorie a été conçue finalement par Freud comme une fiction opératoire, “une formation de compromis”, qui ébréche tous les savoirs, toutes les idéologies, toutes les croyances, une “mythologie” qui n’annulerait point, par le fait même de son articulation, la possibilité fondamentale de la pratique psychanalytique. En quoi Freud s’avérait en avance sur les scientifiques qui pour les plus avancés aujourd’hui nourrissent cette conception. Il en parle à propos de l’édification de son appareil psychique (dans Esquisse et dans sa Correspondance, notamment dans une lettre à Fliess du 25 mai 1895, où il écrit à propos de son travail de théorisation : « Je n’ai fait qu’imaginer-phantasieren, transposer-ubersetzen, deviner-erraten… ») et à propos des “élucubrations” du chapitre VII de “L’interprétation du rêve”.

C’est vrai qu’il oublie ensuite le plus souvent ces précautions épistémologiques et se laisse reprendre à son désir toujours vivace de science positive, mais sa métapsychologie n’est nullement le fruit d’une description, seulement un édifice imaginaire qui multiplie les hypothèses partielles pour rendre l’hypothèse principale utilisable comme outil logique d’écoute et de repérage de certains processus. L’inconscient lui-même est finalement abandonné là comme entité et n’est plus que la qualité de ces processus.

Quand plus tard, Groddeck pointe la dimension de fiction de sa théorie, Freud l’approuve aussitôt. Dans “Totem et tabou”, dans l’“Au-delà”, dans “Moïse et le monothéisme”, Freud précise bien encore qu’il s’agit de « spéculations ». Après avoir écrit dans “Malaise de la civilisation” (1929) que « la théorie psychanalytique, c’est la théorie des pulsions », il dira en 1932 dans les “Nouvelles conférences” que « la théorie des pulsions, c’est notre mythologie », et le rappelant en 1938 dans “Analyse finie et analyse infinie”, il appelle alors la métapsychologie “la Sorcière” et identifie la théorisation à la fantasmatisation… Il n’est pas possible de confondre la métapsychologie avec la psychologie, elle est justement un moyen pour les analystes de ne pas faire de psychologie dans leur pratique, sans tomber pour autant dans la pensée magique !

Comme tout talmudiste qu’il est naturellement et profondèment par ses origines, son milieu et son éducation, Freud restait dans l’écoute accroché à la pointe extrême de la question : « Quoi d’autre ?… Quoi d’autre…encore ?… Quoi d’autre… toujours et encore ?… ». La pratique psychanalytique repose sur une éthique de l’altérité, on ne saurait la transformer en idéologie de la vérité (en cela elle est profondément nietzschéenne et Onfray l’idéologue ne l’est pas du tout !). De quelle compétence ou pratique peut s’autoriser Onfray pour juger de l’efficacité du cheminement psychanalytique? Ses propos ineptes sur la soi-disant « attention flottante » comme propice à l’assoupissement des analystes montrent qu’il n’a rien compris à l’analyse fondée sur une présence entière, constante et impliquée de l’analyste conjointe à une « attention également flottante » à tout ce que dit l’analysand, sans donc sélectionner quoi que ce soit ou retenir une chose plutôt que l’autre. L’écoute devient vite là méditation, c’est-à-dire fait chuter toutes les identifications et le moi de l’analyste et le plonge dans un « sentir » d’autant plus vif et agissant que nous sommes là dans une pensée floue ou même une suspension de toute pensée. « Dans mon travail, je fais artificiellement le noir en moi pour centrer ma conscience sur l’obscur », écrivait Freud à Lou-Andréas Salomé (lettre du 25/5/1916).

Écouter le nouveau, l’inouï de l’autre, c’est mener jusqu’à ses dernières limites les conséquences du “rien savoir” et du “rien prévoir” sur l’autre, c’est reconnaître ce “jeu” comme seul possible entre insécurité et incertitude, entre non-sens et vérité fuyante… au-delà de la pensée conceptuelle, au-delà des concepts.

Écouter donne à celui qu’on écoute la force de parler, écouter sans intentionnalité donne à celui qu’on écoute le courage de “parler sans frein”, le courage de laisser en lui “l’enfant”, le “primitif” et le “fou” sortir de leur mutisme et exprimer leurs sensations, leurs émotions et leurs désirs dans leur propre langage et en se donnant tout le temps nécessaire de le faire…

Que d’analysands m’ont tenu ce discours : « Nulle part ailleurs dans le monde je ne peux trouver un lieu où je puisse parler et être écouté comme ici, même lorsque vous ne m’entendez pas… Une sécurité pareille si longuement acquise, un total abandon de soi comme cela se produit ici, je n’y crois pas du tout à l’extérieur, où abandon et paroles seraient immédiatement coupés ou récupérés ou déformés… et noyés dans le jeu et les intentions de l’autre ou ramenès à des idées générales » ?

Sans en tirer les mêmes conséquences que lui, la psychanalyse n’a pas attendu Onfray pour montrer que toute théorisation trouve racine (mais racine seulement) dans la propre problématique de son théoricien et symbolise donc en quelque sorte son propre “symptôme”, rejoignant Nietzsche qui écrit dans Crépuscule des idoles : « Des jugements, des jugements de valeur sur la vie ne peuvent en fin de compte jamais être vrais : Ils ne valent que comme des symptômes, ils ne méritent d’être pris en considération que comme des symptômes, car en soi de tels jugements ne sont que des sottises ». Des sottises ? Voilà qui est bien dur pour Michel Onfray qui n’hésite pas à user et abuser de jugements de valeur… avec grand tam-tam, sans aucun respect, ni précaution à l’égard des personnes actuellement en analyse qui pourraient être traumatisées par ses déclarations extravagantes et péremptoires, mais il est vrai aussi en prenant le risque de se retrouver ridicule et ganache aux yeux des innombrables personnes qui depuis plus de cent ans sont sortis d’un trajet psychanalytique transformés, ouverts à la vie, à la désirance, à la liberté, à la créativité, parfois même “sauvés” de la mort ou d’une existence mortifère. Croit-il suffisant de proposer à ceux-là et à leurs analystes de considérer alors la psychanalyse comme « une hallucination collective appuyée sur une série de légendes » ?… Qui hallucine là ?… Avec de pareilles contorsions, nous ne sommes plus dans le crépuscule d’une idolâtrie, mais dans le crépuscule de la pensée et le délire !…

Nous serions en droit d’appliquer à Onfray le même principe qu’il applique à Freud et dire que dans ses jugements de valeur, mais surtout dans la virulence de son ton réside son symptôme. Le petit Onfray, fils d’un ouvrier agricole et d’une femme de ménage, élevé dans un orphelinat catholique et ayant enseigné la “philo” dans les classes terminales du lycée technique privé catholique “Sainte-Ursule” de Caen, avant de se révolter contre l’institution et de tout faire péter, n’en finit plus de régler ses comptes avec son passé. Les blessures de l’enfance fabriquent souvent des guerriers sans foi ni loi. Célibataire endurci, refusant énergiquement la paternité, contre qui guerroie Onfray avec tant d’acharnement, de ressentiment, d’esprit de revanche ? Qui sont les Gardiens du Temple qu’il imagine partout ? Qui sont ces suppôts de l’élitisme dont il combat les spectres ? Toute son œuvre, avant et depuis son Traité d’athéologie, est celle de quelqu’un qui ne cherche que le scandale et avec frénésie, même au prix du mensonge, de la déformation et de l’excès, et sans aucun humour. D’autant plus qu’il ne craint pas grand’chose de ses auditoires populaires “acquis” où il n’a pas de véritables contradicteurs ou débatteurs. D’autre part, rejoignant ainsi l’air du temps, il va dans le sens de notre société occidentale médiatisée, aux motivations narcissiques, mercantiles et autodestructrices, et il est de ce fait accueilli à bras largement ouverts par tous les médias, complices irresponsables et… intéressés !

La psychanalyse fait gagner beaucoup d’argent, semble-t-il, non pas aux psychanalystes, comme le proclame Michel Onfray dans son ignorance feinte, mais aux médias et aux grands manipulateurs des médias, dont il est un des as avec ses “coups d’édition” si bien préparés, ses plans médias si soignés. Sa déclaration que « le philosophe lui ne prend pas d’argent et ne guérit pas », en est toute relativisée. Le “philosophe” Onfray sait comment se faire largement “engraisser” et je lui accorderai même contre son gré (mais était-il sincère là ?), que la philosophie peut guérir… puisque la psychanalyse guérit aussi parfois… comme le Club Méditerranée ou même un bon film.

Mais revenons à chose plus sérieuse, puisqu’on sait que la médecine elle-même depuis Hippocrate doute de pouvoir guérir, elle parle seulement de soigner.

Même si elle peut avoir des effets thérapeutiques, la psychanalyse n’appartient pas au champ de la psychothérapie, bien que Freud l’ait longtemps cru et s’y soit essayé, mais il en a très vite désespéré. Elle n’appartient pas non plus au champ de l’exercice moral du souci et de la rectification du moi, tel que l’ont cultivé les théoriciens de l’Ego-psychologie, et bien avant eux les Ecoles philosophiques de la Grèce antique et dans une moindre mesure de l’Empire romain, et à quoi semblait vouloir la rattacher Michel Foucault dans les dernières années de sa vie. Elle n’appartient pas plus au champ moderne du “développement personnel”, comme le soutenaient dans les années quarante du siècle dernier certains psychanalystes comme Maryse Choisy, qui n’auraient pas d’ailleurs été aujourd’hui jusqu’à saluer le devenir si médiatisé et falsifié des techniques actuelles du “mieux-être”.

La psychanalyse du XXIème siècle appartient plutôt au champ de “l’aventure spirituelle” (à ne surtout pas confondre avec quelque religion ou quelque mystique sectaire, il s’agit plutôt ici de transcendance laïque, d’ouverture à la vie). Le psychanalyste Donald Winnicott disait très justement : « L’absence de maladie est peut-être la santé, mais ce n’est pas la vie ». Il a même été jusqu’à écrire : « Nous sommes vraiment pauvres si nous ne sommes que sains »[2] ajoutant qu’“il est beaucoup plus difficile de s’arranger avec la santé qu’avec la maladie” (ce qui signifie bien à mon sens que la maladie est plus proche de la vie que le pur état de santé, qu’on pourrait appeler encore “normosé”), et il a eu le courage d’affirmer : « J’étais en bonne santé, mais grâce à la psychanalyse, j’ai gagné heureusement une certaine dose de folie ».

Même si Lacan a affirmé dans son Séminaire du 14 décembre 1976 qu’elle pouvait être “un biais pratique pour mieux se sentir”, la psychanalyse ne conduit pas nécessairement à la santé, à un bien-être ou à un “mieux-être”, elle reconnaît même de l’incurable due à la condition humaine, un mal-être, une négativité, non de circonstance mais de structure. Par contre, correctement menée, elle pousse à découvrir ou inventer de nouveaux possibles et peut conduire à un “plus-de-vie”, un “plus-être” : être plus proche de son désir, de sa “vie propre”, être dans plus de sentir, plus d’intensité, plus de liberté jaillissante… C’est en ce sens que la psychanalyse est une véritable expérience spirituelle, une épreuve d’extension. Freud, toujours en mouvement et évolution, avait commencé à le réaliser à la fin de sa vie. La psychanalyse est un voyage de découverte et de créativité dans l’in-time intimité de « l’être même du sujet », le “sujet de la vie” et sa métamorphose intérieure, loin de toute démarche scientifique ou philosophique, de tout psychologisme ou quelconque fonction psy, qui ont aujourd’hui le vent en poupe et envahissent tout.

[1] C’est ce qui permet à Jacques Derrida, qui se disait “ami de la psychanalyse” et confiant en son avenir, de pouvoir sans se contredire comme le soutient bêtement Onfray déclarer dans Eloge de la psychanalyse (in : De quoi demain…, écrit en 2001 avec Elisabeth Roudinesco, éditions Fayard/Galilée) que les concepts créés par Freud comme « des armes provisoires, des outils rhétoriques bricolés contre une philosophie de la conscience, de l’intentionalité transparente et pleinement responsable » seraient remplacés un jour. Comment Onfray dans les dernières lignes de son brûlot peut-il prendre ces paroles à l’appui de ses thèses ? Au prix de quelles contorsions et déformations, fait-il dire à Derrida le contraire de ce qui est écrit ? Comment peut-il être aussi sourd et aveugle à une pensée pourtant claire, et si radicalement opposée justement à la sienne, cette philosophie de la conscience et de la volonté ? Car n’est-ce pas ce que prône Onfray, « le simple usage d’une intelligence conduite par des raisons » (p. 574 de son brûlot) ? Un peu simplet, non ? On comprend là que la psychanalyse si complexe le dérange et lui fasse peur au point qu’il souhaite la réduire à une psychothérapie qui n’outrepasse pas le logos grec, c’est-à-dire la logique raisonnante et raisonnable.

Notons en passant qu’il définit Elisabeth Roudinesco comme « le parangon de la psychanalyse », ce qu’elle se croit être peut-être, mais à quoi aucun psychanalyste ne saurait consentir, malgré tout le respect qui peut lui être dû. Onfray a tout faux !

[2] De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1969, p. 40.

Les « 450 » € de Freud — une affabulation arythmétique (2)


Nous avons déjà publié ici-même un premier article sur la question, du même auteur, qui nous adresse à présent sa révision, en réalité un article ré-étoffé de telle manière qu’il nous paraît plus simple de le considérer comme un second épisode du premier, et vous le livrer en plus. Ainsi, dollar, euro ou autre, vous en aurez eu largement pour votre argent en calculs impossibles débouchant directement si l’on y tient sur des fantasmes, qu’il sera nécessaire à leur tour de réévaluer.

Tout est possible en la matière sauf l’emporte-pièce, spécialité de notre polémiste. Faut-il absolument répondre à tout cela ? c’est beaucoup de fatigue en tout cas, pour une poignée de couronnes qu’aucun banquier ne saurait de nos jours vous échanger.

Philippe Grauer


Dans la bataille frontale ouverte avec la publication du dernier ouvrage de M. Onfray, on a vu la plupart des assertions de l’auteur démontées et mises en pièce par d’excellentes démonstrations de caractère universitaire. Mais je n’ai rien lu concernant ce qu’il écrivait sur les séances à 450 € de Freud. Du côté des médias l’assertion de M. Onfray semble admise sans aucune objection. J’ai donc cherché à démonter, dans la mesure du possible, le procédé qui permettait d’arriver à ce résultat en me posant la question des calculs y conduisant. Comme on le verra cette procédure n’a pas grand sens : mais pour s’en rendre compte il faut bien faire quelques conversions. Je prie donc les lecteurs n’aimant pas les règles de trois de bien vouloir excuser les quelques calculs élémentaires qui suivent ; il est d’ailleurs possible d’admettre les résultats sans inconvénient. Enfin je remercie Denis Pelletier pour ses remarques pertinentes et ses critiques qui m’ont permis d’écrire cet article.

DEUX CALCULS : 450 € OU 250 $ ?

Le procédé qui a priori permettrait d’évaluer aujourd’hui la valeur relative d’une somme donnée par exemple en 1926 utilise des « convertisseurs ». On en trouve plusieurs sur Internet. Ces convertisseurs (appelés tantôt calculateurs d’inflation, tantôt measuring worth calculators) sont basés sur des estimations de la hausse des prix année par année ; le taux d’inflation cumulée sur plusieurs années est basé sur l’estimation de la hausse des prix pendant la même période. Le calcul n’est qu’un enchaînement de multiplications basées sur des pourcentages.

Comment peut-on arriver à la somme de 450 € ?

On sait qu’à partir de l’automne 1926, Freud qui prenait avant l’été six patients par jour à 20$ la séance d’une heure, ne prend plus que cinq patients par jour à 25$ la séance [1]. On peut envisager de convertir les dollars de 1926 en francs de l’époque, puis d’appliquer à la somme le taux d’inflation cumulé de 1926 à 2009 pour la convertir en euros : en 1926, le dollar équivaut à 30 AF (anciens francs), cela fait la séance à 750 AF. L’inflation cumulée en France durant cette période étant de 39000 % (suivant la plupart des calculateurs), il faut donc multiplier cette somme par 391, puis la convertir en euros : cela donne 445 € [2]

Un autre calcul

La somme paraît exorbitante, mais est-il raisonnable au vu de la dépréciation du franc de s’en tenir à ce résultat ? Car on peut également ne pas convertir les dollars en francs et utiliser le même procédé en se basant sur la dépréciation du dollar : il suffit de convertir d’abord les dollars de 1926 en dollars de 2009 et de convertir ensuite ceux-ci en euros. Or il paraît plus cohérent de faire les calculs sur le dollar qui ne s’est pas dévalué au même rythme que les monnaies européennes. Suivant les sources (et les critères retenus) le taux d’inflation cumulé du dollar est compris entre 800% et 1100% ; par exemple si l’on part d’un taux moyen de 2,8% par an, on trouve un taux cumulé quasiment égal à 900% pour la période 1926-2009. Cela convertirait ainsi les 25$ de 1926 en une somme comprise entre 225$ et 300$ de 2009, (150€ et 210€) ; un taux cumulé de 900% donne 250$ (175€).

Essayer d’évaluer les quarante couronnes que demandait Freud pour une consultation à Vienne avant la guerre de 1914 [3] conduirait à des résultats encore moins significatifs.

Le procédé utilisé ne donnerait donc au mieux qu’un très vague ordre de grandeur [4] et perdrait tout caractère significatif lorsqu’on s’intéresse au prix d’une consultation chez un médecin ou d’une séance d’analyse puisqu’il est facile de faire varier le résultat dans un rapport de 1 à 3. On pourra éventuellement rapprocher les sommes indiquées de ce qui est couramment demandé en France de nos jours : entre 40€ et 100€ suivant les psychanalystes, les séances durant en général entre 20mn et 50mn. Mais cela paraît bien illusoire.

UN PARADOXE

Les résultats donnés par ces calculs laissent perplexe. Mais il est possible de montrer que le procédé utilisé est quelque peu aventureux en examinant le petit paradoxe suivant ; il est basé sur le coût d’une lettre ordinaire en France comme aux USA.

Le tarif d’une lettre intérieure passe aux USAde 2c à 44c entre 1927 et 2009, lors qu’il passe en France de 0,5 AF à 0,56€; cela donne un facteur multiplicatif de hausse du tarif égal à 22 aux USA, égal à 700 en France. Or en 1927 le change dollar-franc (soit 1$ = 25 AF), donne exactement 0,02$ pour 0,5 AF; en 2009 le change dollar-euro (soit 1$ = 0,7€) donne 0,44$ pour 0,31€. En d’autres termes les deux tarifs, en apparence égaux en 1927 auraient évolué vers des tarifs qui semblent indiquer qu’en 2009 l’acheminement du courrier aux USA est un peu moins cher qu’en France, malgré des coefficients de hausse des prix fort différents.

Bien entendu, il est hors de question de rapporter la hausse générale des prix à celle des tarifs postaux ; il s’agit simplement de mettre en question l’idée suivant laquelle la valeur d’un objet ou d’un service serait un invariant (temporel ou géographique) les changements de monnaie ne correspondant qu’à de simples changements d’unité. Autrement dit si le mètre ou le kilomètre correspondent à des unités différentes permettant de mesurer la distance entre deux points (qui est indépendante de l’unité choisie), il se pourrait que les choses soient plus compliquées lorsqu’il s’agit de la hausse des prix ou de l’inflation, et que le procédé utilisé plus haut n’ait en soi pas grand sens.

Il est vrai que ce genre de calcul a quelque chose de fascinant. On peut citer à cet égard l’observation trouvée sur l’un des sites américains de conversion ; elle suit quelques remarques mettant en garde contre une utilisation abusive de ce calcul: « These considerations do not stop the fascination with these comparisons or even the necessity for them ». [5]

On se dira alors qu’il vaudrait mieux rapporter les 25$ de Freud aux salaires ou aux revenus de l’époque. Ainsi en 1926 un ouvrier américain qui entre chez Henry Ford gagne assez bien sa vie : il est payé 7$ de la journée. Un vieil homme de soixante-dix ans, qui est connu dans le monde entier, qui a été comme tous les viennois ruiné par la première guerre mondiale, qui supporte héroïquement les effets de son cancer, gagne donc en une journée de travail dix-sept fois ce que gagne l’ouvrier en question… Est ce si scandaleux ?

Pourquoi ne pas nous tourner également vers la littérature ? Les romans offrent une mine d’informations pour qui s’intéresse à l’économie quotidienne. Ainsi dans les années 30 le héros de Chandler, le détective privé Marlowe demande 25 dollars par jour (plus les frais) ; il vit chichement à Los Angeles.

INFLATION, HAUSSE DES PRIX, VALEUR DE LA MONNAIE

Bien entendu les exemples précédents ne sont pas des démonstrations. Mais que sont censés mesurer ces convertisseurs : la hausse des prix, l’inflation, la valeur relative d’une monnaie ? La différence entre ces résultats tient-elle aux dévaluations et à l’inflation qui ont accompagné l’évolution économique de l’Europe pendant un siècle? Tient-elle au fait que ces calculateurs sont basés sur la hausse des prix, celle-ci variant alors avec les différents régimes économiques ?

On s’en tiendra ici aux observations suivantes.

– Une dévaluation d’une monnaie par rapport à une autre ne répond pas nécessairement aux mêmes nécessités suivant les époques.

– Selon l’INSEE « l’inflation est la perte du pouvoir d’achat de la monnaie qui se traduit par une augmentation générale et durable des prix. Elle doit être distinguée de l’augmentation du coût de la vie. La perte de valeur des unités de monnaie est un phénomène qui frappe l’économie nationale dans son ensemble, sans discrimination entre les catégories d’agents. Pour évaluer le taux d’inflation on utilise l’indice des prix à la consommation (IPC)…(mais celui-ci) n’est pas un indice du coût de la vie ».

– Les conceptions de l’inflation évoluent au XX-ème siècle avec les systèmes monétaires [6]. Jusqu’en 1914 ceux-ci sont fondés sur la convertibilité or-billet de banque : l’inflation est donc distincte de la hausse des prix. Avec la disparition de ce système, la conception change : l’inflation est appréhendée comme un déséquilibre économique entre offre et demande globale qui se reflète dans la hausse des prix. Enfin, 1945 marque encore un changement conceptuel : l’inflation se définit alors comme une hausse générale des prix due au seul excès de la demande globale. Le concept continue d’évoluer. Ce serait dépasser le cadre d’un simple article que d’essayer d’en esquisser les nouveaux contours. Cependant, de Keynes qui change d’abord les termes de la théorie en privilégiant l’analyse de la demande, aux écoles qui vont lui opposer un modèle côut-prix-profit, la pensée se déplace vers l’idée que c’est le fonctionnement du système économique lui-même qui explique l’inflation. On serait donc passé de l’idée originale d’enflure de la masse monétaire à celle de régulation d’un système économique. Le fonctionnement de la monnaie dans une économie ne peut donc pas s’appréhender en 1914 comme en 2009 [7]

Par conséquent, enchaîner des calculs de hausse des prix sur 80 ans en espérant ainsi obtenir une évaluation d’une somme donnée au cours du temps revient à confondre inflation, hausse des prix et valeur de la monnaie. C’est tout simplement oublier que l’économie du quotidien n’échappe pas à l’histoire. A cet égard le cas du dollar est assez extraordinaire. On observera ainsi avec J. F. Larribau (article « Dollar » de l’Encyclopedia Universalis ) que « c’est (..) en termes de pouvoir d’achat que la valeur réelle du dollar doit être appréciée. De ce point de vue, estimé sur la base de l’indice des prix de gros depuis la fin du XVIII siècle ce pouvoir d’achat a connu une dégradation tendancielle très faible si on la compare avec celle qu’ont connue tous les pays européens : à la fin de 1977 sur la base 100 en 1967, la valeur du dollar n’était que de 20% plus faible qu’en 1792 ».

Les conversions du dollar à la couronne autrichienne avant la guerre, du franc au dollar dans l’entre-deux guerres n’ont guère de sens ; vouloir convertir le franc des années 20 en euros est encore pire. Les historiens de l’économie se méfient de ce genre de transposition car on passe d’un régime économique à un autre, autrement dit ayant des échelles de valeur très différentes. Ainsi les USA entrent dans la société de consommation dès les années trente ; l’Europe n’y entrera que plus tard. Encore aujourd’hui l’indice des prix des économies contemporaines dépend de plusieurs facteurs dont le poids respectif n’est pas le même d’une économie à l’autre.

CONCLUSION

Mener une enquête sur les moyens d’existence d’une catégorie sociale à une époque donnée exige les ressources de l’histoire quantitative. On a ainsi besoin des échelles de revenus, compliquées pour des professions libérales. On pourrait alors étudier les questions des honoraires ou de l’argent dans la cure en les replaçant dans le cadre d’une histoire générale des patients [8].

Si cette histoire reste à faire, nous ne sommes pas cependant sans quelques données Mais elles sont souvent qualitatives. C’est ce point de vue qu’adopte Henri Ellenberger dans les portraits qu’il dessine dans son Histoire de la découverte de l’inconscient. Aussi pour en revenir à Freud [9], laisserons-nous les conversions et les règles de trois au royaume des fantasmes en donnant le dernier mot à Henri Ellenberger ; celui-ci, en quelques lignes, esquisse toute une histoire : « La vie de Sigmund Freud offre l’exemple d’une ascension sociale progressive depuis la classe moyenne inférieure jusqu’à la haute bourgeoisie. Après les années diffcile de Privat-Dozent, il devint l’un des médecins les plus célèbres de Vienne, muni du titre enviable de professeur extraordinaire. Les patients sur qui il entreprit ses études neurologiques appartenaient aux couches inférieures de la population, mais sa clientèle privée, sur qui reposait sa psychanalyse, était composée de malades des plus hautes classes sociales. Au début de la cinquantaine, il se trouva à la tête d’un mouvement dont l’influence ne cessa de s’étendre sur toute la vie culturelle du monde civilisé, si bien qu’à la fin de la soixantaine il jouissait d’une réputation mondiale. Quand il mourut en exil en Angleterre, on se plut à saluer en lui un symbole du combat de la liberté contre l’oppression fasciste. »

Henri Roudier

professeur de mathématiques au Lycée Chaptal à Paris

secrétaire de la SIHPP


Notes

[1] cf. E. Jones, P. Gay. À cette époque Freud ne travaille pas toujours six jours par semaine. Il a soixante dix ans et l’avancée inexorable de son cancer l’empêche parfois de travailler pendant des semaines. La somme de 25$ paraît assez élevée pour l’époque, mais ne semble pas avoir soulevé jusqu’ici de remarques indignées. Elle concerne des patients assez fortunés, venus souvent des USA.
Rappelons également que le revenu d’une personne exerçant dans un cadre libéral est inférieur aux honoraires qu’il demande.

[2] Ajoutons qu’en 1927, le dollar équivaut à 25 AF ; un calcul analogue donne alors donne 371 € ; enfin si l’on s’en tient au taux de change de 1934, (1$ = 15 AF de 1934), on obtient 235 €.

[3] Selon Jones qui qualifie la somme d’assez élevée.

[4] Il existe bien six ou sept méthodes de réévaluation d’une monnaie au cours du temps. Selon les critères retenus et ce que l’on souhaite évaluer, les résultats sont très différents (ils peuvent varier de 1 à 20). A suposer que cela ait un sens, on ne compare pas les fortunes de John Rockefeller et celle de Bill Gates de la même manière que l’évolution des prix courants.

[5] L’anecdote suivante en dit également assez long. Entrant un matin dans ma salle de cours, je trouvai le tableau couvert de calculs étranges. Mes étudiants, élèves en classe préparatoire scientifique lisent l’Avare. Ils s’acharnaient à convertir les dix milles écus d’Harpagon en euros.

(6) cf article de l’Encyclopedia Universalis « Inflation et déflation » de Pierre Biacabe à qui j’emprunte ces observations.

[7] Que l’on pense simplement aux discussions d’aujourd’hui autour de l’euro.

[8] Jones donne déjà des informations intéressantes. A cet égard faire de Jones un hagiographe relève de la plaisanterie. Jones a écrit une histoire « officielle » avec les défauts du genre. Cela se voit particulièrement dans ce qui se joue autour d’une politique de la psychanalyse. On sait également que sa politique de « sauvetage » de la psychanalyse dans l’Allemagne nazie a été catastrophique ; la psychanalyse ne Allemagne ne s’en est jamais relevée. Mais que Jones n’ait pas montré plus de clairvoyance que la plupart des dirigeants politiques de cette époque ne fait pas de son grand ouvrage un travail sans intérêt. Les historiens ont su depuis faire la part des choses.

[9] Freud n’a d’ailleurs jamais théorisé le paiement dans la cure. S’il en fait seulement une nécessité économique qu’il faut accepter, il affirmera que l’idéal serait de pouvoir faire des cures gratuites.

Retour à l’asile — Vol au-dessus d’un nid de coucou comportementaliste

Paris le 12 mai 2010

Ce qui se passe à l’hôpital psychiatrique nous concerne, car au sein du Carré psy tout se tient. Avec à l’horizon de la santé mentale le retour à l’asile du siècle dernier sinon du XIXème, nous voici appartenir à un système où les soins psys baissent dramatiquement de qualité. Nous autres psychosouciologues (1« )de la psychothérapie relationnelle, nous efforçons d’adresser ceux qui ont besoin de la psychiatrie à un moment donné auprès de lieux psychiatriques sains qui n’aggravent pas leurs difficultés. C’est en connaissance de cause que nous nous portons solidaires de la protestation des psychiatres lucides assistant au naufrage de la psychiatrie contemporaine.

Les valeurs humanistes, et la liberté, fondatrices de la psychothérapie relationnelle et de la psychanalyse constituent des « remèdes » de base incomparables. Qu’il ne soit jamais question de céder là-dessus. L’injonction comportementaliste TCC et la cellule d’isolement, sorte de mitard pour malades encombrants — qu’il faut bien soumettre quelque peu c’est bien connu de la misère hospitalière, n’en devraient jamais représenter le paradigme naturel, puis le cadre ordinaire, finalement installé par nécessité et idéologie confondues. Il faut bien admettre que nous sommes loin du compte. Raison de plus pour s’en rendre compte.

« L’association de la compétence relationnelle et du respect des valeurs humaines » que prône Guy Baillon, c’est précisément notre programme et identité. Nous ne pouvons qu’approuver son analyse et nous joindre à l’alarme qu’il sonne.

Philippe Grauer


Regardez les ‘Infiltrés’ sur ‘la 2’ mardi 18 mai à 22:00

Le spectacle qu’offre ici la psychiatrie est terrifiant. « Armez-vous de courage » m’a informé Claude Finkelstein présidente de la FNAPsy (fédération nationale des associations des patients de la psychiatrie), il y a 15 jours aussitôt après avoir participé au débat qui suit le film. L’équipe des Infiltrés a filmé, à la manière d’Albert Londres, la vie quotidienne d’un service de psychiatrie banal. C’est ce service et cet hôpital qui vont mal diront certains. « Absolument pas ! répond Claude Finkelstein, c’est partout comme cela. J’ai été presque partout, j’ai entendu les mêmes propos et je reçois des commentaires des usagers dans le reste de la France qui témoignent de la réalité de ces faits. »

La violence observée là n’est pas une exception qui serait le résultat d’une histoire locale, même si l’on sait que la pénurie des moyens est là extrême, et si nous apprenons que cette équipe est en train de se ressaisir après avoir été abandonnée par son chef de service pendant de nombreuses années (pour preuve sa demande faite il y a 10 ans de transformer 10 chambres sur 40 en cellules d’isolement, anticipant l’abandon dans laquelle il laissait l’équipe). Affirmons « la violence quotidienne montrée dans l’émission survient dans tout espace clos où sont rassemblées des personnes vulnérables, et où l’équipe qui soigne n’est pas assez formée, n’a pas la détermination, soutenue par un effort quotidien de réflexion collective, de s’armer contre les effets de cette vulnérabilité. Les mêmes faits se reproduisent dans de nombreuses maisons de retraite, services pour Alzheimer, internats pour enfants, à chaque fois que le soutien apporté aux professionnels est défaillant ! »

Si nous sommes projetés dans le quotidien de la vie d’un groupe de personnes très vulnérables se montrant en incapacité de s’approprier pour leur bien et leur survie les données simples de la vie quotidienne, notre premier mouvement est de chercher à les protéger ; puis comme leur incapacité se renouvelle constamment notre réaction spontanée est de croire à leur laisser-aller, alors nous commençons à agir à leur place avec de plus en plus d’énergie sans percevoir que notre attitude devient à chaque moment plus sadique ; enfin nous agissons de plus en plus fermement sans comprendre un instant que nous ne laissons plus aucune place à la liberté d’agir de ces personnes démunies, devenues anonymes, interchangeables comme des numéros. Seul un travail de tous les instants redonnant à chacun son identité, son histoire, sa personnalité, pour refonder des capacités d’amour, d’accompagnement de chacun dans sa redécouverte du monde peut le faire sortir du cloaque immonde ou amène toujours l’accumulation des vulnérabilités.

C’est ce spectacle des services asilaires des hôpitaux psychiatriques des années 60 vécu au début de ma carrière qui m’avait fait dire « plus jamais ça ». Cette réalité à cette époque était évidente pour toute personne qui entrait en psychiatrie, mais restait cachée aux yeux de la société. Ma réaction pendant longtemps fut de dire qu’il faudrait que des journalistes viennent et montrent cela à tous pour que la société comprenne l’abandon dans lequel se trouvaient ces personnes. Aujourd’hui, je continue de penser que des films comme celui-ci devraient être refaits régulièrement pour permettre cette prise de conscience, jusqu’à ce que nous n’ayons plus peur de la folie. Nous comprenons ici le sens de notre peur, elle est l’anticipation de notre sadisme, et nous permet de justifier notre démission. La folie n’est pas dangereuse en elle-même, elle entraine de notre part des réactions que nous ne supportons pas et que nous devons ‘travailler’ au lieu de nous cacher les yeux.

Il est clair que les médicaments ne suffisent pas pour maîtriser ces attitudes sadiques, ils ne permettent pas de comprendre les mouvements psychiques qui se mettent en jeu ici, ils ne font pas naître spontanément l’amour, ils ne donnent pas accès aux techniques psychothérapiques qui seules peuvent permettre de transformer cette vulnérabilité en créativité. Il est clair que l’éducatif et le comportemental sont tout aussi impuissants s’ils sont seuls ici, d’autant qu’ils masquent la réalité des troubles psychiques à l’origine de cette vulnérabilité, fonctionnement qu’il faut connaître de façon précise pour comprendre comment un changement psychique pourra se réaliser.

C’est dire à quel point les projets contenus dans la nouvelle loi 2010 sur la psychiatrie vont à l’encontre de tous les efforts de formation qu’il faut déployer. Ce n’est ni par un enfermement de plus en plus fréquent, ni par l’obligation de soins que sont obtenus des changements psychiques, l’obligation de soins n’utilisant que les médicaments et le comportementalisme. Les personnes présentant des troubles psychiques ne peuvent changer que si elles vivent dans un climat de liberté ; ce ne sont ni les médicaments ni les injonctions comportementale qui diminuent la vulnérabilité, et qui peuvent permettre de dépasser les mouvements sadiques qui naissent toujours chez chacun de nous devant une grande vulnérabilité. Au contraire le sadisme deviendra l’arme courante couverte par l’obligation : voyant se déployer chez les patients résistance et incompréhension, leurs attitudes seront ‘interprétées’ toujours comme des refus ; chacun ira alors de son initiative pour écraser ce refus, le faire taire, écraser cette résistance, obliger à obéir.

Nous ne pouvons que remercier les ‘Infiltrés’ d’avoir eu le courage de faire ce film. Ils doivent renouveler régulièrement leurs intrusions jusqu’à ce que les ghettos ayant sauté nous soyons sûrs les uns et les autres que sous l’effet de ce regard nos pulsions perverses ne peuvent plus se déployer.

La psychiatrie doit être faite et défaite par tous nous ont dit nos anciens. Le soin psychique établit peu à peu l’intime que ceux qui souffrent ont perdu, et peu a peu donc il restaure l’autre en l’aidant à se construire par des échanges individuels et collectifs basés sur la parole.

Car pour conclure, nous devons affirmer que limiter le sadisme, rester humain, être généreux ne sont pas des données suffisantes pour faire face à ces vulnérabilités ; l’acquisition des compétences associant savoir-faire et capacités psychothérapiques et leurs différents niveaux sont indispensables. Il est nécessaire à la fois de les acquérir par la formation initiale et surtout de les maintenir par une formation continue.

Toutes les évaluations qui ont été pensées et appliquées à la psychiatrie venant de la médecine voire des entreprises vont à contresens de ce qui est nécessaire ; l’ensemble de ces données, laissant croire qu’une bonne comptabilité des actes et du temps est suffisante, évite l’essentiel de ce qui est à évaluer : l’association de la compétence relationnelle et du respect des valeurs humaines.

La violence de la réalité avec toutes ses composantes ne peut plus être masquée à personne : violence des troubles psychiques, violence de nos pulsions, violence de l’indifférence de la société, violence de l’accumulation du pouvoir et des biens comme seule valeur sociale, violence de l’effort à faire pour acquérir les compétences nécessaires pour faire face à ces réalités, violence des débats que nous devons assumer, à la recherche d’une créativité qui épanouit et élève l’humain. La parole est notre grande force.

Guy Baillon, psychiatre des hôpitaux.

  • 1 Nous ne délivrons ni soins ni traitement. Nous nous contentons d’aider qui vient auprès de nous prendre soin de soi, se soucier de soi.

Expectoration inexpectée

Plusieurs libraires parisiens ont fait savoir qu’en réponse au livre de Michel Onfray (en tête des ventes et en pile dans leur magasin), ils avaient décidé de consacrer leur vitrine à Freud du fait de l’entrée de son œuvre dans le domaine public.

Surprise, ils ont découvert leur vitrine couverte de crachats.

Un beau paquet-cadeau : Onfray, Mijolla, Van Rillaer & Co.

De la tiédeur en matière d’éthique et d’histoire

par Philippe Grauer

Outrances et insanités, auxquels s’oppose un filet d’eau tiède. Sans produit à nettoyer ça ne partira jamais. Quoi ? les traces d’éclaboussures. Y en a partout. Calmez-vous nous enjoignent les non informés, on est plutôt pour Freud mais après tout comme on n’est pas au fait de ces affaires de spécialistes, on se sent mal de voir les nôtres se fâcher tout rouge. D’autres encore : moi je fais mon travail honnêtement dans mon cabinet, je ne fais pas de politique.

Mais la question de la vérité ? Freud est-il un malfaiteur intellectuel, homme de mauvaise foi, drogué, fou de sexe et d’argent, encenseur des fascistes, ou le fondateur d’un système théorique, philosophique, anthropologique et clinique qui tient terriblement le coup, honnête chercheur et honnête homme, ayant certainement des défauts et auteur de quelques bévues, mais le plus souvent remarquablement clairvoyant ? Un savant plutôt, n’hésitant pas à remettre sur le métier ses théorisations pour se plier aux résultats de l’observation clinique, audacieux penseur jusqu’à la fin de sa vie, épistolier remarquable. À vrai dire un bourgeois viennois d’avant-garde, assurément l’un des maîtres des sciences humaines et de la psychothérapie du XXème siècle.

La question de la vérité importe puisqu’il s’agit de dire le vrai de la chose. A fortiori quand il s’agit du fondateur d’une grande science humaine clinique où l’implication la plus honnête possible est requise, puisqu’il s’agit d’atteindre la vérité de soi au terme d’un processus labyrinthique à coups de levées d’illusions pas faciles à débusquer, vu l’inconscient, disons un inaccessible psychique presque hors d’atteinte, tout étant dans le presque.

Il se trouve que la question de la vérité importe toujours. Qu’on nettoie le tableau de ses encrassements hagiographiques, mais non qu’on récure la toile jusqu’à la corde, ne laissant que la trame ornée d’un dessin apocryphe. Ça n’est plus de la restauration d’image c’est du saccage. Pourquoi direz-vous ?

Parce que la bataille fait rage, dans la recomposition du paysage psy, dans le repartage de territoires au sein du Carré psy, entre une psychiatrie avalée par la Santé mentale, une psychologie aspirée par la médecine, un organicisme jumelé au comportementalisme, le tout à la sauce neuroscientiste, et les disciplines du procès de subjectivation, s’appuyant sur la psychanalyse, qu’il s’agit d’expulser, non seulement de la médecine et de la psychologie récupérant leur territoire un moment sous son influence, mais si possible du Carré psy lui-même. Ce genre de mouvement étant souvent excessif, outrancier comme dit Ballenato, qu’on n’accuse pas, au terme d’un renversement en son contraire bien connu pour signer la perversion, ceux qui lui résistent d’être eux, comme affectionnait de me le dire une amie étrangère à notre langue, un peu exagérants. Non les résistants à l’affabulation, ceux qui s’affairent à protéger et soutenir la vérité ne doivent pas être traités eux comme ses mauvais défenseurs qui exagèreraient dans l’autre sens. Gare aux fausses symétries !

Le remodelage au sein du Carré psy comporte des enjeux économiques, politiques, institutionnels, idéologiques, considérables. La provoque du goy du bocage relaie après son fiasco le Livre noir et la mise hors jeu pour cause d’antisémitisme masqué de Bénesteau. Il n’est pas étonnant qu’Élisabeth Roudinesco soit située quelque part au centre de l’affaire. Sa compétence comme historienne de la psychanalyse incontestée dans son domaine lui fait un devoir de vigilance intellectuelle auquel elle ne se dérobe pas. Elle n’est pas seule dans la bataille. La preuve, voyez le texte qui suit. Nous, les psychothérapeutes relationnels, l’appuyons. Notre éthique de la vérité nous y oblige. Comme jadis on disait de la noblesse. Il y a dans tout cela quelque chose qui tient à l’honneur.

Philippe Grauer


Un beau paquet-cadeau : Onfray, Mijolla, Van Rillaer & Co.

Par Anthony Ballenato

Alain de Mijolla admet volontiers fuir les polémiques. Malheureusement, il s’est retrouvé servi comme jamais avec la sortie quasi concomitante de son almanach Freud et la France et du brûlot de Michel Onfray – Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne (Grasset). Lancée telle une formidable machine de guerre par Grasset et Le Point, on redoutait que notre bon Alain ne finisse sous les roues de la bête du fast-food à penser.

À la soupe des débats de qualité Mijolla offrait pourtant les garanties d’un débat de qualité : bienheureux et par-dessus tout mémorialiste affable du mouvement freudien ne maîtrisant ni les débats historiques, ni historiographiques, il n’en fallait pas plus pour noyer le poisson de la polémique. Une bien bonne solution de remplacement donc pour le valeureux bougon qui refusait de débattre avec la «stalinienne des beaux quartiers parisiens» (CQFD : Élisabeth Roudinesco) dont la confrontation risquait d’être autrement plus périlleuse.

Mazette ! Mais à quel débat n’avons-nous pas dû assister ! Se définissant lui-même dans son ouvrage Freud et la France, paru aux P.U.F., comme « un montreur de marionnettes » (p.1), notre psychanalyste-chroniqueur s’est retrouvé assigné à la place du guignol. Après une réplique tiède et passablement argumentée offerte à Onfray dans Lire, s’en est suivie la grandiose émission de François Busnel qui demeurera longtemps dans les mémoires comme un échange intellectuel à l’état de congélation.

Aux côtés d’Alain de Mijolla, une consœur discrète quoiqu’assez gentiment pugnace, Anne Millet, dont les attaques les plus féroces visent Lacan (?!). Et les trois auteurs affabulateurs – comment ça ils ne sont pas trois ? — Mais oui, ils sont bien trois : les cerveaux de l’affaire, « Cervelet et Cervelas », duo le plus comique de l’histoire des Freud Wars alias Jacques Van Rillaer et Mikkel Borch-Jacobsen (suivi de pas très loin par Esteve Freixa i Baqué) — qui n’avaient déjà pas pu sauver, à l’époque, le soldat Bénesteau et ont assisté impuissants au naufrage du Livre Noir – et bien sûr, leur scribe et porte-voix, Michel Onfray. Ce trio magique aura réussi le tour de force de battre les critiques américains à plate couture et toutes catégories confondues (puritains, scientistes etc.) par leurs outrances et leurs insanités.

Vociférant tour à tour inepties après inepties devant un Mijolla quasi impassible, le téléspectateur a pu légitimement se demander s’il n’était devant un spectacle de cirque comique ou devant la représentation d’un drame absurde écrit par un auteur raté. Un des angles d’attaques favoris de nos auteurs-acolytes est de systématiquement remettre en cause la scientificité de la psychanalyse pour mieux faire plébisciter, par l’opinion publique, les séances de dressage inspirées de l’éthologie et du réapprentissage cognitif et surtout, de reléguer de façon définitive la psychanalyse au rang d’épiphénomène de la modernité littéraire et son organisation rationnelle à un ésotérisme macabre.

Vivre, consommer et jouir dans le contrôle absolu et l’asservissement volontaire

L’accouplement de l’hédonisme solaire (Onfray) et des sciences du comportement (Van Rillaer et Borch-Jacobsen) en a surpris plus d’un. Pourtant, on aura maintenant bien compris, tous deux constituent le fondement le plus effroyable de ce paradigme culturel et mental de nos sociétés libérales-marchandes contemporaines : vivre, consommer et jouir dans le contrôle absolu et l’asservissement volontaire. Comment, devant cette orthopédie du corps et des âmes, ne pas songer au propos magistral de Georges Canguilhem — divo, s’il en est — et de leur formidable résonance aujourd’hui : « philosophie sans rigueur, éthique sans exigence, médecine sans contrôle« . [1]

Bref, autant dire que si Mijolla sert la soupe, on va y aller gaiement…Mais comment? Vous ne saviez pas que la psychanalyse s’implantait exclusivement par la voie littéraire grâce « aux gens de fiction»? Et bien maintenant vous êtes un téléspectateur des plus avertis.

Dommage que notre « historien de service » — ce qu’il n’est pas — également médecin-psychiatre, n’ait pas songé qu’une implantation de la psychanalyse reposait tout autant sur sa propagation à l’intérieur de l’univers littéraire que médical et que ce n’est qu’à l’aune de cet équilibre que la psychanalyse peut exister, en tant que pratique thérapeutique et humanité, au risque de refluer. On ne saurait oublier que pour nombre de médecins, notamment aux États-Unis, la psychanalyse a servi à refonder une psychiatrie organiciste moribonde et que par la suite seuls les docteurs en  médecine étaient autorisés à pratiquer les cures.
De l’histoire faite le dimanche

De l’histoire faite le dimanche

Et qu’en est-il précisément de l’homme Freud ? « Mystificateur, avare, menteur, pervers, cocaïnomane». Le nihiliste en guenilles de la pensée nous fait maintenant œuvre de morale. Amen. Et quel gai savoir ! Après la confession, donnera-t-il l’absolution?  À bien des égards cette façon de faire rappelle l’horrible psychobiographie de Michel Foucault par James Miller, grand spécialiste des vies examinées — si chères aux évangélistes.

Qu’à cela ne tienne, et même si « chez Freud, il y a plein d’incestes, symboliques, métaphoriques, allégoriques ou réels » comme dit Onfray, « y’a pas de grand homme pour ses valets de chambre » pour Mijolla ! Le téléspectateur a pu croire, l’espace d’un instant, manquer d’oxygène.
Mais il y a mieux encore. Incapable de mettre bon ordre à cette rumeur incestueuse, Mijolla se félicite que Freud ait pu avoir des relations sexuelles, quand bien même eussent-elles été avec sa belle-sœur. L’ennui est qu’il oublie qu’il s’agit d’une rumeur propagée par Jung, reprise par l’école révisionniste américaine, et remise au goût du jour par Onfray, Van Rillaer et Borch-Jacobsen. On attend toujours patiemment les preuves crédibles du forfait.

Transi d’effroi, le téléspectateur qui a depuis longtemps acheté le Freud et la France et se décide, à l’issue de l’émission, à enlever la cellophane pour feuilleter l’ouvrage, aurait été bien plus inspiré de prendre un benzodiazépine et d’aller se coucher. Si l’éphéméride a des qualités, son auteur perpétue la tradition des médecins-historiens : le plus souvent correct mais n’apportant aucune information nouvelle et ne reposant sur aucune archives de première main [2], il brille surtout par une absence totale d’analyses structurées sur le mouvement de l’histoire racontée et son appareillage critique est des plus dépouillés. Sous la plume de Mijolla, l’histoire devient donc une compilation d’anecdotes circonstanciées.
En outre, le postulat de Mijolla, qui est de laisser au lecteur le soin de « se faire une idée personnelle en dehors des jugements ou des impressions dont (il) l’entoure ou qu’(il) adjoint» (p.3), est une véritable aberration méthodologique et intellectuelle. À moins de faire jouer l’opinion contre le savoir, comment Mijolla peut-il sérieusement imaginer que le lecteur puisse se faire le moindre avis décent devant un tel empilement relativiste ?

Evidemment, le bât blesse cruellement à mesure qu’on se rapproche des moments critiques de cette histoire et notamment de la période nazie et de la Seconde Guerre mondiale: rien sur les relations entre Jones, Freud et Eitingon et rien non plus sur le conflit qui les oppose à propos des rapports avec le nazisme dans les années 1930. Concernant la France, la période se résume à un moment de souffrance pour les Français, privés de charbon et de nourriture. On n’est pourtant pas arrivé au bout de nos peines…voilà qu’arrive le cas Georges Mauco (1899-1988).

Mauco ou le « mauvais coin » de l’histoire

Dans le superbe Dictionnaire toponymique des communes des Landes et du Bas-Adour dirigée par la linguiste Bénédicte Boyre-Fénie, on apprend que le mau còrn désigne un « mauvais coin, un mauvais endroit ». Autrement dit, le « mauco » est toujours un lieu à défricher [3]. Docteur en géographie, démographe des flux migratoires et pédagogue, fervent raciste et antisémite, Georges Mauco aura été le seul psychanalyste français à avoir collaboré de façon active par des textes d’inspiration nazie et à témoigner du « péril juif ». Il est également collaborateur de la revue L’ethnie française dirigé par Georges Montandon — à propos de qui Mijolla ne nous dit pas un seul mot (p.845). Africaniste, rejeton intellectuel de Vacher de Lapouge, Montandon est l’un des grands animateurs du racisme scientifique à la française : « expert ethnoracial auprès de Xavier Vallat en 1941 au Commissariat aux affaires juives puis à partir de 1943 directeur de l’Institut d’études des questions juives et ethnoraciales (IEQJER) » [4]  

Échappant à l’épuration de l’Après-guerre, Mauco réussit encore à passer entre les mailles du filet lorsqu’il se fait nommer en 1945 à la tête du Haut Comité de la population et de la famille par le Général de Gaulle. À partir de cette date, Mauco enterre son passé collaborationniste et, tout en continuant ses études démographiques « normalisées », embrasse comme jamais la cause des enfants handicapés et des carencés affectifs. Quand il publie son autobiographie apologétique en 1982, c’est à Françoise Dolto qu’il demande de rédiger la préface dans laquelle on peut lire, entre autres choses, que Mauco avait résisté aux nazis et qu’il était le chantre de la dignité humaine. En somme, on n’avait pas pu faire homme plus honnête [5]. Dolto, qui ne connaît aucune haine, était passée à coté.

En adoptant sa méthode de présentation des faits, Mijolla obtient des résultats des plus stupéfiants. Ainsi, en vient on à lire sous sa plume « {De fait, et nous le remarquerons encore davantage durant les années d’occupation, c’est presque un acte de bonne volonté à l’égard des Juifs (sic), que cette organisation de  « camps » est promue, mais on ignore encore le sens que ce mot prendra. Leur bénéfice est double : éviter que les étrangers — car ce n’est que des « étrangers », qu’il s’agit —, viennent illégalement en France et se retrouvent dans des situations très précaires (ayant fui les campagnes et les villes en n’emportant que le minimum d’affaires), et dans le même souffle préserver les Juifs qui sont déjà installés en France de cet afflux abusif. Il ne faut pas oublier que cette période est caractérisée par une relative fermeture du milieu juif à l’arrivé des émigrés } » (p.720). Voilà donc comment la question de la crise des réfugiés Juifs, fuyant les pogroms et les régimes d’extrême-droite d’Europe centrale, en France pendant les années trente se voit traitée et résumée.

En outre, Mijolla laisse penser qu’on pourrait prendre l’autobiographie de Mauco comme une source entièrement valable — ce qu’elle n’est évidemment pas puisque Mauco se reconstruit un passé de résistant alors qu’il n’a rejoint le groupe FFI Foch-Liautey qu’en janvier 1944 et participé plus tard à la libération du quartier d’Auteuil.[6] Le problème du traitement de cette source autobiographie est tel que Mijolla se laisse guider par les propos de Mauco  au point de remettre en cause les analyses de Roudinesco et de Weil sur la paternité du fameux texte de 1942 et de se demander « Est-ce de la plume de Georges Mauco ou de celle de Georges Montandon ? (p.845).[7] Patrick Weil est pourtant formel: « il (Mauco) ne fut corrigé par Montandon que sur un point : il substitua à Israélite le mot “Juif’’». [8]

Absence d’analyses critiques, raisonnées et cohérentes

Le postulat historiographique d’Alain de Mijolla est caractéristique des errements des psychanalystes face à leur histoire : une absence d’analyses critiques, raisonnées et cohérentes. Car aujourd’hui, avec la publication du brûlot d’Onfray, les psychanalystes en sont venus à considérer qu’il vaut mieux défendre la psychanalyse que Freud et ce au détriment de toute vérité historique, comme l’ont encore récemment démontré Pierre-Henri Castel et Philippe Grimbert. [9]
Reste à savoir, au demeurant, si ces psychanalystes, sous couvert de pseudo considérations épistémologiques et historiques, estiment que Freud est bien le « menteur, affabulateur, destructeur des traces de ses forfaits, cocaïnomane dépressif errant doctrinalement pendant plus d’une décennie, à l’origine de la mort de son ami Fleischl-Marxow, destructeur du visage d’Emma Eckstein avec l’aide de son ami Fliess, onaniste, obsédé par le sexe de sa mère, extrapolant sa pathologie œdipienne à la planète entière, incestueux, couchant avec sa belle-sœur (…) sacrifiant à l’occultisme et au spiritisme, pratiquant des rites de conjuration contre le mauvais sort, croyant à la télépathie, féru de numérologie » qu’affabulent Onfray, Borch-Jacobsen et Van Rillaer.[10] À ce jour, ils n’ont toujours pas répondu à la question et on se demande surtout ce que Mijolla peut bien en penser.

Quoi qu’il en soit, on ne pourrait leur tenir trop grief de ce manque de conscience historique puisque ce phénomène est relativement endémique dans les corporations, sociétés, écoles, etc.  Encore que contrairement à d’autres organisations, on pourra peut-être s’interroger sur cette attitude qui consiste à sacrifier sur l’autel du populisme intellectuel le plus désinvolte, la figure historique de leur mouvement au détriment de toute raison et de toute rationalité.

Michel Onfray a dit à quel point il trouvait l’ouvrage Freud et la France excellent. Comme on le comprend. Mijolla peut donc se rassurer. Selon son souhait, il aura effectivement évité l’écueil d’écrire un  « pamphlet polémique »…Tout autant qu’un « écrit historique ». Car il semble bien que pour Mijolla les aspérités de l’histoire soient comme les caravanes qui passent. Il faut laisser les chiens aboyer.
                                                                                                                   

Anthony Ballenato


[1] Conférence prononcée le 18 décembre 1958 au Collège philosophique à Paris. Georges Canguilhem,   « Qu’est ce que la  psychologie? », Revue de Métaphysique et de Morale, n°1, 1958. Disponible en ligne : http://www.psychanalyse.lu/articles/CanguilhemPsychologie.htm <http://www.psychanalyse.lu/articles/CanguilhemPsychologie.htm>  

[2] A l’exception de quelques fragments dont les références ne sont pas même indiquées.

[3] Bénédicte Boyrie-Fénié, Dictionnaire toponymique des communes des Landes et du Bas-Adour, éd. CAIRN, Pau, 2005, p.50.

[4] «Mauco, expert en immigration : ethnoracisme pratique et antisémitisme fielleux », note 17, p.7, http://bit.ly/ajuKsq <http://bit.ly/ajuKsq>  , site de Patrick Weil – historien, Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Yale Law School, Yale University – ou in L’antisémitisme de plume 1940-1944, études et documents, dir. Pierre-André Taguieff, Paris, Berg International Éditeurs, 1999, p. 267-276.

[5] Georges Mauco, Vécu, Paris, Emile-Paul, 1982.

[6] Patrick Weil, op.cit, p.7

[7] «L’immigration étrangère en France et le problème des réfugiés », L’ethnie française, Mars 1942 – Mauco accuse Montandon d’en avoir fait un article « raciste » dans son autobiographie.

[8] P.Weil, op.cit, p.7 et Élisabeth Roudinesco, « Georges Mauco (1899-1988) : un psychanalyste au service de Vichy. De l’antisémitisme  à la psychopédagogie», L’Infini, 51, automne 1995.

[9] Émission « Le téléphone sonne », France Inter du mardi 4 mai 2005.

[10] « Onfray répond à BHL » in Le Point, 6 mai 2010.

Je n’ai pas lu Onfray

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Subject: Pas mal!
From: Elisabeth ROUDINESCO
To: Philippe GRAUER Thread-Topic: Pas mal!
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http://fabrice-nicolino.com/index.php/?p=869

Cher Jean-Loïc,

Il est hors de question que je reprenne à mon compte tout ce qui a pu être écrit par d’autres sur Planète sans Visa. Mais il est vrai que j’ai lancé cette discussion d’une manière malheureuse, que j’assume pleinement. J’ai en effet écrit dès mon premier article : « Je n’ai jamais lu un seul livre de Michel Onfray, et on me pardonnera donc – ou pas – cette incursion sur son territoire ». C’était malheureux, mais c’est encore bien davantage vrai.

Seulement, ai-je parlé des ouvrages d’Onfray, ou de son personnage public ? Si je me suis permis une vigoureuse  bastonnade, partant de son Freud, c’est que chacun fait exactement comme moi. Le temps des honnêtes hommes, embrassant, fût-ce de manière fantasmatique, l’ensemble du savoir humain, est définitivement achevé. On délègue par force sa confiance à qui sait mieux que soi. Celui qui nie cette évidence est un hypocrite, et je sais que tu ne l’es pas. D’autres pourront à bon droit se sentir visés.

Je n’ai pas lu Onfray, mais je fais confiance à Roudinesco, qui m’irrite souvent, fleuretant de près avec certain dogmatisme propre à ceux qui défendent l’entrée du Temple. Je lui fais confiance, car je l’ai lue, elle. Elle connaît admirablement – je répète : admirablement – l’histoire de la psychanalyse, et tous ses propos sont soumis au regard de la tribu mondiale qui défend ardemment Freud et la psychanalyse, car les deux sont constamment attaqués. La moindre sottise lui vaudrait opprobre. L’ombre d’une erreur la conduirait au supplice. Je ne veux pas dire qu’elle ne se trompe pas. Je signale qu’elle fait attention à ce qu’elle écrit. Or, tu te permets de la disqualifier, pour des raisons que tu dois connaître, mais que moi j’ignore. Tu te permets de lui dénier toute « once d’honnêteté intellectuelle ». Eh ! mais c’est très grave.

Et c’est d’autant plus grave que tu n’appuies l’accusation sur aucun élément probant. Je vois d’emblée que tu n’as pas lu tous les papiers que Roudinesco consacre au Freud d’Onfray, et je ne t’en fais évidemment pas reproche. Qui l’a fait ? Seulement, elle ne se contente pas de ce que tu énonces. Elle montre, en décortiquant le texte, qu’Onfray n’a pas eu accès à des ouvrages fondamentaux portant tant sur Freud que sur la proliférante histoire de la psychanalyse. Comment, du reste, un homme aurait-il pu s’emparer en quelques semaines ou mois d’une telle masse d’informations ? Je suis au regret de te dire que publier deux livres par an en moyenne, et parfois sur des sujets aussi essentiels que Freud, pose problème, oui.

Quand on entend descendre en flammes une telle personnalité, eh bien, oui, il vaut mieux avoir lu les livres les plus importants le concernant. Et tel n’a pas été le cas, très visiblement, d’Onfray. J’ajoute qu’une bibliographie ne signifie rien. Rien. Combien de gredins de la pensée ont-ils publié des sommes pourvues de bases bibliographiques profuses ? Ce que je crois crucial, dans cette histoire, c’est qu’une historienne, réputée à juste titre, de la psychanalyse, a mis Onfray en face d’erreurs, contre-sens et manipulations de sens divers, concordants, et finalement sans appel à mes yeux. Moi qui commence à avoir l’habitude, il m’aura suffi de lire les “réponses” d’Onfray pour être édifié. De l’art de passer à autre chose quand on ne sait pas quoi dire. Tous les politiciens de la place passent leur temps à cela.

Je pense que je n’aurais rien écrit sur Onfray si cet homme ne se réclamait avec autant de force de la  « gauche de la gauche » altermondialiste. Ce n’est pas mon parti, car je n’en ai qu’un. Mais je ne saurais oublier que cet homme influence des milliers de personnes qui se considèrent comme écologistes, de bonne foi. Or il est tout de même étrange, or il me semble insupportable qu’un tel malentendu – si c’en est un – subsiste. Car Onfray ne se cache nullement d’être un technophile militant. D’être en faveur des OGM ou du nucléaire, et d’attendre sans déplaisir le moment où il sera possible d’adjoindre à l’homme des appendices qui en feront un être neuf, bionique. Au sens premier, une chimère transhumaniste. J’y vois l’aboutissement ultime de l’idéologie du progrès, cette sainte alliance entre la raison, certaine raison, et la technique. Oui, il y a bien un fil rouge, dans l’histoire intellectuelle des deux siècles passés, qui mène droit à Onfray. Mais telle n’est pas, telle ne sera jamais ma route.

Dernier point qui me ramène à Freud. Il n’est nullement mon idole. Il n’aurait pas été mon ami. Il était farci d’idées ridicules, de son temps pardi, et il s’est trompé aussi souvent que tous ceux qui acceptent le grand pari de penser dans la liberté. Et je crois bien, par-delà tout commentaire, que Freud aura osé penser librement. Ce qui ne garantit en rien contre l’erreur, et même l’impasse. Mais pourquoi est-il si compliqué d’admettre qu’il aura contribué à entrouvrir une porte, celle de l’inconscient ? Il va de soi qu’il a vite sombré dans une mégalomanie qu’on peut et qu’on doit même trouver navrante. L’espèce humaine s’était passée d’inconscient pendant des centaines de milliers d’années, et voilà qu’un petit médecin viennois la lui servait sur un plateau. Trop fort.

Qu’il soit devenu fou de lui-même me paraît certain. Il a cru qu’il livrait les clés du royaume intérieur à toutes et tous. Qu’il était le créateur d’une science prodigieuse, capable d’expliquer les comportements les plus aberrants. Et il avait tort. Mais il a en même temps permis l’éclosion d’une pensée neuve et pénétrante, qui s’est répandu comme traînée de poudre parce que des millions d’individus souffrants l’attendaient sans le savoir. Bien entendu ! la psychanalyse est balbutiante, pleine de trous et de sottises, encombrée d’innombrables phraseurs, pour ne pas dire pis. Mais enfin, cette tentative miraculeuse n’a qu’un siècle ! Elle ne sait pas même marcher qu’on lui demande de s’attaquer à la conjecture de Fermat !

Alors arriva Onfray. Non pour critiquer ce qui est critiquable – ô combien ! – mais pour s’attaquer à la personnalité même de Freud, qu’il connaît pourtant si mal. Et pour assener que l’homme étant faible, il aurait bâti une théorie complète en ne voyant pas qu’il prenait son cas pour une généralité universelle. Et qu’en outre, ce juif aurait eu des sympathies pour le plus noir des crimes, c’est-à-dire le fascisme. Je vais te dire, Jean-Loïc : si tel était le cas, je bénirais Onfray de nous avoir éclairés sur une aussi grave supercherie. Mais peut-on écrire de telles choses sans rendre compte des si nombreuses méprises et erreurs que l’on a soi-même commises ? Peut-on dynamiter un tel héritage en torchant un livre farci d’à-peu-près ?

J’ai écrit, et je maintiens tranquillement que Michel Onfray me fait penser, par analogie, à Claude Allègre. Comme lui, il entend énoncer une « vérité » contre le reste du monde. Comme lui, il écrit des livres non étayés, comprenant bien trop d’erreurs pour rester admissibles. Et comme lui, il refuse de s’expliquer sur le détail de ce qu’on lui reproche. Le juge de paix d’Onfray est le même que celui d’Allègre. Les commentateurs pressés, surtout de radio et de télé. Les hits des chiffres de vente. Ce public frelaté qui court d’une pseudo controverse à un soi-disant déballage.

Cher Jean-Loïc, c’est ce que je souhaitais te dire en toute amitié. Bien à toi,

Fabrice Nicolino

À quoi sert Michel Onfray ?

La question essentielle, qui se pose lors de la sortie du dernier livre de Michel Onfray : Crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne [1], est celle-ci : quel est le sens de la campagne médiatique destinée à imposer un ouvrage basé sur la falsification des faits comme un « livre évènement » ? Nous n’allons pas reprendre ici les éléments, que nous partageons, de la critique développée par Élisabeth Roudinesco dans « Onfray projette sur l’objet haï ses propres obsessions » [2] . Notre propos n’est pas de défendre la pratique psychanalytique, ni d’ailleurs Freud en tant que tel. Le personnage Onfray est un révélateur de la décomposition sociale actuelle. Dans la post modernité, quelque chose de notre humanité est touché et c’est de cette faiblesse que jouit l’auteur.

Ce cas nous intéresse dans la mesure ou il obéit à une attitude spécifique de notre époque, celle du déni de tout processus de connaissance et de la nécessaire reconnaissance intellectuelle et symbolique qu’il implique. En opposition aux valeurs de la post modernité, il faut accepter que « je est un autre » [3], que tout apport théorique ne se crée pas à partir de soi-même, mais s’inscrit dans un mouvement, dans un rapport à l’autre, dans une relation avec une extériorité. A l’inverse, Michel Onfray est un parfait exemple du mode opératoire, devenu aujourd’hui commun, qui consiste à affirmer que les choses existent puisqu’on les a énoncées.
Dans les propos développés, il nous est signifié que le manque doit être nié et que toute objectivité doit soit s’effacer ou être fétichisée. Celui qui occupe le devant de la scène a donc la capacité de créer une nouvelle réalité devant se substituer aux faits eux-mêmes. Toute possibilité de constitution d’une conscience, qui repose sur la séparation entre extérieur et intérieur, sur la distinction entre les faits et leur image, est ainsi anéantie.

Selon les paroles mêmes de son auteur, l’ouvrage serait le résultat de cinq mois de lecture, pendant lesquels, Michel Onfray aurait lu tout Freud et en aurait tiré un point de vue définitif. Cette prétention contraste fortement avec la multiplicité des débats contradictoires entre les diverses écoles de psychanalyse ou, par exemple, avec le travail de Jacques Lacan qui, après plus de cinquante ans de lecture, en était toujours, lui pauvre humain, à approfondir son interprétation et à faire évoluer ses hypothèses.

Alors que l’exhibition d’une telle toute puissance devrait prêter à sourire, elle est généralement tenue comme une garantie de la qualité de son « travail » et du caractère de « chercheur infatigable » attribué à l’auteur. M. Onfray est présenté comme l’icône de l’incarnation de la vérité comme « toute ». Il s’offre en tant que vérité qui se fait voir, qui ne se présente pas à la raison, mais au regard, à la pulsion scopique. Son livre n’est pas destiné à penser, mais à fournir une jouissance. Il s’agit d’une vérité qui s’énonce sans vouloir se heurter, ni aux faits, ni à une interprétation. Elle n’est pas relative, elle se présente comme la chose absolue. Elle n’a besoin d’aucun support, d’aucune extériorité. Elle est la theoria qui se fait monde et qui jouit d’elle-même. Simplement, Onfray fait une fixation sur Freud qu’il réduit à une image rivale.

Sa « lecture » de Freud présente deux caractéristiques complémentaires. En l’absence de références travaillées, elle ne doit rien à personne, elle ne se fonde formellement que sur elle-même. Il s’agit du travail d’un « self made man ».
Enfin, il s’agit d’une lecture à la lettre. Si Freud a théorisé la pulsion de mort et a montré son rôle dans l’histoire des sociétés humaines, c’est qu’il est un adepte de l’abandon à ce mécanisme pulsionnel. Sa théorisation est ainsi anticipation de la barbarie nazie et porterait une responsabilité des génocides commis. Une identité est établie entre l’énonciation du mot et la chose elle-même. Comme disent les enfants : « c’est celui qui le dit qui l’est ».

Aussi, Freud, en faisant du meurtre du père imaginaire, donnant existence à un père symbolique, un principe fondateur d’une société spécifiquement humaine, aurait assassiné Moïse, le père de la loi judaïque, favorisant ainsi la solution finale des nazis contre le peuple juif. Pour Onfray, la thèse attribuée à Freud selon laquelle : « Moïse n’est pas juif, mais Egyptien et que, par conséquent le peuple juif n’ a été qu’un peuple d’Egyptiens » [4] fleurterait avec l’antisémitisme. Ainsi, toute conception de l’histoire qui veut rompre avec l’essentialisme et la catégorie de race serait en soi antisémite.
Notre philosophe hédoniste veut se soustraire à l’humanité en tant qu’historicité, en tant que devenir. Il s’oppose à la loi symbolique posée par Freud. Aussi, il ne veut pas tuer le père, mais occuper sa place. Grâce au déni de la fonction du père, il n’y a plus de dette symbolique entre les générations, d’articulation entre l’objectivité et la subjectivité. Pour l’enfant tout puissant, les choses n’existent qu’au moment où il les énonce. Ainsi, il est dans l’air du temps, comme rouage d’une machine déjà bien huilée. Historiquement, la psychanalyse a été combattue par les régimes fascistes et nazis, comme « science des juifs », et stigmatisée par la droite catholique, à cause sa référence à la sexualité. Si le philosophe athée et hédoniste se trouve en une telle compagnie, ce n’est pas pour les mêmes raisons.

Dans les États fascistes et nazi, ce qui fait lien entre les hommes est mythique. À l’ordre symbolique, au lien social, doit se substituer l’imaginaire. Dans la post modernité, dont Michel Onfray est un héraut, ce qui explique sa grande médiatisation, tout ordre symbolique, même imaginaire, doit être anéanti. L’enfant tout puissant, figure centrale de cette nouvelle période historique, ne peut connaître aucune limite. La dimension sociale de l’humain est déniée. A l’ordre de l’Ancien testament qui repose sur la gestion de la violence, Michel Onfray oppose une humanité hédoniste, uniquement habitée par la pulsion de vie, orchestrée par un dieu païen prônant une jouissance sans limite. Si on n’est pas aveuglé par cette notion d’un dieu solaire, on retrouve là la spécificité des valeurs de la post-modernité.

Si, depuis toujours, la psychanalyse a été un enjeu de confrontations, les attaques actuelles sont d’un autre ordre. Actuellement, il ne s’agit plus de la confronter, mais de la diaboliser, de la forclore. La Grande-Bretagne, pays aux quatre millions de caméras de surveillance et qui a déjà supprimé l’essentiel des libertés individuelles, est à la pointe de ce combat. Un projet de loi est en discussion visant à empêcher concrètement sa pratique. Cet exemple extrême fait partie d’une tendance générale. Ce livre en est un élément. Pour dénier la psychanalyse, tout est bon : inventer des faits, fabriquer des révélations, privilégier la rumeur face au réel. Dans cette entreprise, l’auteur est assuré d’obtenir tout le soutien nécessaire.

Ce qui est dérangeant dans la psychanalyse, c’est qu’elle repose sur le manque, qu’elle montre à l’homme que sa condition l’empêche d’être le tout. Dévoilant sa castration à l’individu, elle fait de la reconnaissance de celle-ci, la condition de l’émergence d’une parole. A l’opposé de M. Onfray, elle nous montre que l’existence d’une société humaine repose sur l’interdiction de l’inceste, non pas du corps à corps dans lequel on est habitué à la penser, mais dans la séparation de l’individu d’avec la mère symbolique, aujourd’hui l’État maternel. Les concepts élaborés par la psychanalyse sont un instrument indispensable pour faire face au déni de l’humain. Ils nous sont nécessaires pour sortir d’un processus de régression qui nous ramène au stade le plus primaire du narcissisme, celui de l’auto-érotisme, dans lequel Onfray veut s’enfermer.

L’assurance présentée par l’auteur est celle d’un concessionnaire du monopole de la parole que s’est octroyé la machine étatique à produire des images. Toute exigence d’éléments réels, destinés à étayer les propos de l’auteur, est retenue, par lui, comme insulte et rejetée au nom de la place de la victime qu’il s’est réservée. Sacralisé, il peut éviter toute confrontation.

Pour faire face au discours développé dans ce livre et surtout à la campagne médiatique qui le promotionne, il ne suffit pas de remettre les faits dans leur contexte. Afin de ne pas être parlé par les images présentées (Freud cocaïnomane, immoral, plagiaire, infidèle, fasciste, incestueux, soumis à l’argent…) et afin de s’attaquer aux fétiches exhibés comme preuves, il faut reconquérir le territoire du langage et renverser le règne de l’image.
Actuellement, la décomposition du rapport social est telle que l’installation d’une structure politique démocratique passe par le rétablissement d’un ordre symbolique. Ce ne sont pas uniquement nos libertés qui sont attaquées, mais ce qui fait de nous des humains. C’est cette position de faiblesse qui autorise, aujourd’hui, l’enfant tout puissant à exprimer son mépris de tout ce qui pourrait limiter sa jouissance.

La spécificité de la psychanalyse, c’est justement de montrer qu’il n’y a d’Homme que parlant et cela au moment ou on nous intime de nous taire et de nous abandonner. Afin de recomposer un langage, la psychanalyse est indispensable. Ceci explique l’interrogation de Roudinesco :« Pourquoi tant de haine ? ».
Jean-Claude Paye

Sociologue. Derniers ouvrages publiés : La Fin de l’État de droit, La Dispute 2004 ; Global War on Liberty, Telos Press 2007.