La psychiatrie à la télé : ceci n’est pas une fiction mais une anticipation !

Deux documentaires diffusés récemment montrent une certaine image des services de psychiatrie : patients traités de manière autoritaire ou négligente quand ils ne sont pas abandonnés et livrés à eux-mêmes, « soins » se résumant aux médicaments et aux électrochocs quand les patients sont calmes, aux injections, à la chambre d’isolement et à la contention quand ils sont agités ou seulement « désobéissants ». L’absence de réflexion semble généralisée. Un séjour en psychiatrie s’apparente à une maltraitance insupportable.

Ces documentaires ne sont pas une fiction, puisque les scènes filmées ont réellement eu lieu. Nous ne pouvons nier que ces situations surviennent parfois dans les services.

En revanche, ce concentré de scènes violentes est vraisemblablement une anticipation : quand la psychiatrie se voit régie par des principes essentiellement gestionnaires et sécuritaires – ce qui est le cas depuis plusieurs années et s’accentue avec les lois récentes et projets de loi en cours – le soin lui-même a toutes les raisons de se transformer en maltraitance.

En effet, ces documentaires fournissent une projection de ce qui pourrait constituer le quotidien de tous les services de psychiatrie dans un futur proche, lorsque seront définitivement appliqués les principes rentabilistes de la nouvelle organisation hospitalière, ainsi que les principes répressifs et sécuritaires du projet de loi réformant les hospitalisations sans consentement.

Ce travail journalistique, qui peut paraître orienté et extrême, semble toutefois avoir saisi l’essence de ce que devient un service de psychiatrie sans moyens, sans formation des soignants et dénué de réflexion sur le sens du métier. Or, le métier de professionnel dans le champ de la psychiatrie nécessite, plus qu’un autre, du sérieux et de la rigueur.

Ce sérieux et cette rigueur, qui consistent en une analyse approfondie et une mise en question permanente, à partir d’éléments cliniques, de nos pratiques psychiatriques, sont les grands absents de la politique actuelle de soin. Prônant une approche gestionnaire et sécuritaire, cette politique propose des réponses-recettes superficielles et démagogiques à coup d’enfermement, de sédation chimique ou physique, d’évaluation des pratiques sur la base de critères économiques.

Ces documentaires montrent très exactement ce que nous dénonçons : une psychiatrie honteuse et toxique dénuée d’analyse institutionnelle et d’humanité. Celle que les réformes actuelles favorisent, à leur insu, ou non. Plus que nos discours et nos argumentaires, ces images suscitent un malaise profond et une indignation salutaire.

Ce n’est pas la psychiatrie que nous voulons mais, si nous n’y prenons garde collectivement, c’est la psychiatrie que nous aurons.

Nous souhaitons attirer l’attention des patients, des familles et de l’opinion publique sur le fait que les solutions simplistes proposées pour les soins psychiatriques (tri des patients par pathologies, multiplication des unités pour malades difficiles…) génèrent par elles-mêmes ce que ces documentaires nous ont montré.

Aussi, parce que nous savons qu’une autre psychiatrie est possible, a existé, existe encore actuellement, humaine et engagée, c’est d’une voix indignée et émue que nous nous écrions, face aux pratiques montrées dans ces documentaires : « ça suffit ! »


Pour faire vivre ce débat 

Deux forums du Collectif des 39 – Contre la Nuit Sécuritaire
auront lieu prochainement :

Colloque de « Pratiques de la folie »

À propos de l’obligation de soin

1) Vendredi 11 juin à 20h
92 Bd du Montparnasse, Paris

Colloque de « la C.R.I.E.E.  
« Psychiatrie et démocratie »

2) Samedi 26 juin de 9h à 12h30
Mairie de Reims
Place de l’Hôtel de Ville, Reims

3) Autres documentaires

Enfin, nous rappelons l’existence d’autres documentaires, tel celui de Philippe Borrel, Un Monde sans fous ? , diffusé sur FR5 en avril, et toujours disponible sur Mediapart


Plus d’infos sur :

Communiqué du collectif des 39 contre la nuit sécuritaire

Psychothérapie : « la loi crée une fausse sécurité »

Interview conduite par ERIC FAVEREAU


« Escrocs et charlatans »

« Cette loi, qui nous avait été vendue pour mettre un terme aux escrocs ou aux charlatans, crée une fausse sécurité » : Roland Gori n’est pas si naïf que ce que Éric Favereau nous laisse accroire. Il sait bien que cette loi — qui aurait été vendue, comme la fiancée ? la métaphore du journaliste a quasi valeur de lapsus — visait au résultat actuel, via la démolition de la psychanalyse qui y prêta la main de façon suicidaire, à quelques exceptions près. Dont Roland Gori honnête homme baillonné par la situation, qui osa tout de même lancer lors d’une des grandes réunions au Ministère qu’il était conscient que cette opération comportait un indice élevé de cynisme en nous spoliant de notre titre sous un faux motif, et que nous étions les malheureux grands perdants de cette vaste manœuvre universitaro politique.

Le titre volé

Cela dit le titre volé, comme la fameuse lettre, donne lieu à un imbroglio institutionnel admirable, et Roland Gori a raison de parler d’abus et d’imposture. En toute logique il faudrait resituer cette imposture dans le cadre de l’imposture plus générale ayant consisté à nous spolier au lieu de nous associer à la recherche d’un juste équilibre commun, du type Marchand ou Gouteyron, ou encore du premier Xavier Bertrand chaussant les bottes de Douste-Blazy nous ayant reconnus publiquement. Las, les psychologues ont ruiné ce possible équilibre, ils ne sont pas près d’en souffler mot. Ce méfait tû endosse pratiquement le statut de secret de famille, source de ravages s’il en fut, ce que ne saurait ignorer le fin clinicien Roland Gori, un de ceux nous le rappelons qui ont eu le courage de l’éventer un instant publiquement.

Larrons en foire puis en dispute

Ironie de l’Histoire, nous voici, comme dirait une ex candidate à la présidence de la République empruntant une formule choc à l’Analyse transactionnelle, une des provinces de la Charlatanerie, perdants perdants. Avec cette petite différence que l’ironie pousse le bouchon d’un cran supplémentaire et que nous ne nous en tirerons peut-être pas si mal, alors que les deux tenants du titre, larrons en dispute, ne font pas de bien à l’objet dérobé, devenu objet de discorde en voie de dégradation.

Déni général

Ah si, une dernière chose : il ne viendrait pas à l’idée d’Éric Favereau de nous demander à nous ce que nous pensons de cette affaire. Déni général : nous voici médiatiquement portés disparus, non seulement perdants mais perdus. De vue. Pfffuit le Carré psy et la psychothérapie relationnelle ! On est bien peu de chose. Mais bien vivants, vivaces même, et résolus. Reste à voir la tête à venir de celui à qui sera répondu « Les morts que vous tuez se portent assez bien(1« )} ».

Philippe Grauer


Questions à Roland Gori professeur de psychologie clinique

Professeur de psychologie clinique à l’université de Marseille, Roland Gori a été de toutes les étapes de la loi réglementant le titre de psychothérapeute, dont les décrets sont récemment parus.

Au bout de onze ans d’attente, enfin une bonne nouvelle ?

C’est une très mauvaise nouvelle. Car ces décrets débordent le cadre de la loi. Il s’agissait de définir qui a droit au titre de psychothérapeute. L’annexe du décret, en définissant les formations nécessaires, établit une hiérarchie des professionnels. Avec ce décret, les médecins psychiatres peuvent automatiquement se définir comme psychothérapeutes. Ce sont les seuls. Même les psychologues cliniciens ou les psychanalystes doivent avoir des formations complémentaires. Ce choix est un abus ou une imposture.

Comment l’analysez-vous ?

C’est une régression, le retour le plus bête du pouvoir médical. Cette loi, qui nous avait été vendue pour mettre un terme aux escrocs ou aux charlatans, crée une fausse sécurité. Ce n’est pas un diplôme qui protège, mais une compétence.

Libération 06 07 2010

  • 1 Corneille, {Le menteur.

Titre de psychothérapeute — les psychologues malades de la médecine

Décret du 20 mai 2010 relatif au titre de psychothérapeute. Cf. à ce sujet également notre commentaire de celui de Geneviève Mattei.


Absorbés

Apparemment le décret tant attendu par les psychologues, alliés en ceci fort souvent aux psychanalystes — lesquels se recrutent le plus souvent chez les psychologues, tout s’emboîte — à peine tombé les réveille mais le réveil ressemble pour eux à un cauchemar. Psychologues et psychanalystes employés dans les lieux de soin, embarqués dans la Nef des fous de la Santé mentale, se retrouvent ficelés par la médecine, littéralement absorbés. Il n’y a pas que l’évidence qui soit « baisée par la médecine »(1« ).

Sortir du jeu

Les problèmes auxquels ils ont à faire face sont de virage identitaire, avec paramédicalisation à la clé, nous préférons les nôtres, qui nous invitent à tout simplement sortir du jeu, tête et spécificité professionnelle hautes. Notre identité reste ailleurs, cautionnée par nos institutions historiques. À quelque chose malheur est bon, l’affaire pourrait être plus aisée pour nous autres libéraux.

Machine infernale

Pour ceux, psychologues et psychanalystes postés qui se voient au bout du compte exiger de leurs employeurs de remplir toujours plus de conditions, de devenir de véritables psychopathologues (2« ), les voici confrontés à une réalité prévisible, à savoir que lorsque les psys s’opposent les uns aux autres en souhaitant ardemment l’élimination des autres, ils se retrouvent au bout du compte arroseurs arrosés. La machine infernale qu’ils étaient ravis de mettre en route pour nous expédier en enfer, en fait pour expédier ad patres (inopinée déclinaison du Nom du Père !) la psychanalyse à partir de la dénonciation des supposées turpitudes de la psychothérapie relationnelle(3« ) se met à les avaler.

Les seuls à l’avoir combattue de bout en bout

Alors en voici qui hurlent qu’ils sont tout mouillés, hypermédicalisés, et que ça n’est pas ce qu’ils avaient prévu. Alors voici que se taisent nos alliés d’hier, trop occupés à digérer le bénéfice de leur abandon de notre alliance. À Machiavel Machiavel et demi. De cette méchante loi que nous sommes les seuls à avoir combattue de bout en bout, décidément personne ne se contente. Nous l’avions prévu, ils l’ont voulu, le gouvernement nous l’a fait.

Expropriés mais libres

Que va-t-il se passer maintenant ? Nous en tout cas, nous changeons de nom, malheureux de cette expatriation forcée, endeuillés mais aussi trop heureux de ne pas le partager davantage avec des praticiens qui en feront tout autre chose, dont les vieux démons universitaires déjà se jouent, et dont nous entendons demeurer démarqués.

FRDM a bien travaillé

En attendant, livrez-vous aux délices juridiques que nous concocte le bon François-R. Dupond Muzart — frdm. Instructionnant en diable.

Philippe Grauer


Décret titre de psychothérapeute — scénario du pire ou réalité en marche ? à vous de voir

Alors résumons quelque peu.

1. — Jusqu’à l’article 52 législatif relatif au titre de psychothérapeute et son décret d’application, n’importe qui peut se dire psychothérapeute en se formant ou non à de quelconques « méthodes » de psychothérapie : l’État ne s’occupe pas des « méthodes » de psychothérapie, ni de la dénomination psychothérapeute. Demain, avec la mise en œuvre du décret d’application, l’État décide qui peut faire usage de ce qui devient le titre de psychothérapeute, et continue à ne pas s’occuper des « méthodes » de psychothérapie. Voilà ce que le public va bien devoir comprendre.

2. — Conséquence : afin de couvrir leur responsabilité, les employeurs privés et sous peu ceux publics vont exiger le titre de psychothérapeute de ceux notamment psychologues qu’ils recrutent pour tout contact avec les patients (relevant par nature de psych/o/thérapie dans les établissements de “santé mentale”, et même de santé en général) – sans parler des autres secteurs, où le titre de psychothérapeute sera considéré comme un avantage par les candidats et les employeurs ; de toutes façons le marché de l’emploi des psychologues est tel que les employeurs auront bientôt l’embarras du choix de candidats ayant le titre de psychothérapeute.

3. — Car : les étudiants en psychologie, stressés par le peu d’offre d’emplois par rapport au nombre de titrés psychologues sortant des universités, se battront pour entrer dans les formations supplémentaires permettant d’obtenir le titre de psychothérapeute. Si les Ufr de psychologie ne mettent pas en place ces formations, les Ufr de médecine le feront. En toute hypothèse, à chaque fois que des médecins ou cadres de santé auront leur mot à dire dans les recrutements, il privilégieront les psychologues qui auront complété leur formation dans les Ufr de médecine pour l’obtention du titre de psychothérapeute. Les étudiants en psychologie se battront pour entrer dans les formations proposées par les Ufr de médecine.

4. — Déjà actuellement il est difficile aux étudiants en psychologie de trouver des stages. Les établissements habilités à recevoir des stagiaires dans le cadre de la formation pour l’obtention du titre de psychothérapeute privilégieront ceux des psychologues accomplissant cette formation dans les Ufr de médecine. D’ailleurs comme ce sont les établissements assurant la formation pour l’obtention du titre de psychothérapeute qui doivent procurer les stages, ce sont les les Ufr de médecine qui pourront le plus facilement remplir cette condition. (Cf. décret, art. 12, « [le dossier de demande d’agrément des établissements de formation] précise, s’agissant de la formation en psychopathologie clinique, le contenu de la formation théorique et pratique délivrée » : la formation pratique délivrée, on ne peut pas être plus clair, ce sont lesdits établissements qui devront procurer des stages aux étudiants, et en justifier dans leur dossier de demande d’agrément).

5. — Le décret précise que les durées de formation théorique et celle pratique (stage) sont *minimales* : les Ufr de médecine auront toute facilité pour procurer des stages de durée supérieure, voire pour proposer une formation théorique “optionnelle” d’une durée supérieure à celle minimale prévue par le décret, sur laquelle se précipiteront les étudiants. Car que feront les employeurs lorsqu’ils auront le choix devant des formations de durée différente ? Mmmh ? Je vous le demande ?

6. — Les assureurs vont entrer dans la partie : à partir du moment où le titre de psychothérapeute est instauré en droit, les assureurs ne vont pas tarder à exiger des employeurs que ceux qu’ils recrutent pour des activités de nature psych/o/thérapeutiques détiennent le titre de psychothérapeute. Voire réduiront les primes d’assurance si c’est en Ufr de médecine que les psychologues concernés auront suivi la formation pour l’obtention du titre de psychothérapeute.

7. — Les psychologues qui auront suivi en Ufr de médecine la formation pour l’obtention du titre de psychothérapeute se considéreront et seront considérés par le public et les employeurs comme “supérieurs” aux autres. D’ailleurs il reste à voir si et comment ces psychologues se reconnaîtront dans les organisations actuelles de psychologues.

8. — Selon toutes ces considérations, voilà notamment pourquoi le ministère de la Santé s’est refusé à une dispense totale de formation complémentaire pour l’obtention du titre de psychothérapeute, pour quelque catégorie de psychologues que ce soit, et au mépris du bon sens si l’on considère la formation déjà suivie par les psychologues dits « cliniciens ». Et dans ces conditions, il paraît qu’en aucun cas le ministère ne cédera là-dessus. Quitte à modifier encore l’article 52 en l’aggravant par un amendement à la loi “santé mentale” déjà présentée en Conseil des ministres (ce qui de toutes façons est une épée de Damoklès).

9. — Et tout ceci naturellement sans que “la psychothérapie” soit le moins du monde réglementée : en “théorie”, la pratique de la ou des psychothérapies reste libre pour tous les psychologues… de même, pas plus et pas moins, que pour n’importe qui : mais alors il faut suivre la logique jusqu’au bout, donc les psychologues qui à l’avenir pratiqueront la ou les psychothérapies sans le titre de psychothérapeute… ne seront à cet égard pas plus que n’importe qui.

10. — À votre santé ; pour le sens de l’humour, il faudra attendre un peu ?

Cordialement,

François-R. Dupond Muzart ~ frdm, est juriste de Droit public.


Le scénario du “pire”, ou la réalité en marche : à vous de voir — Suite

Extraits des publications sur la Page Facebook “Psychanalogie” :
http://psychanalogie.fr
suite de http://goo.gl/6Qa5

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Nº2. — Ufr de psychologie : Sur la présence de psychiatres dans les équipes de formation pour l’obtention du titre de psychothérapeute dans les Ufr de psychologie

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Décret http://goo.gl/JbRa article 11 relatif à l’agrément des établissements de formation pour l’obtention du titre de psychothérapeute : « L’avis motivé de la commission [régionale] est rendu au regard des éléments suivants : (…) 4º La qualité de l’équipe pédagogique responsable qui est composée notamment d’enseignants permanents, de professionnels de santé, ainsi que de personnes autorisées à porter le titre de psychothérapeute. Cette équipe est placée sous l’autorité d’un conseil scientifique comprenant notamment un titulaire d’un titre de formation mentionné à l’article L. 4131-1 du code de la santé publique http://goo.gl/3Y4s ; ».

L’article L. 4131-1 du code de la santé publique est celui qui indique les titres de formation requis pour l’exercice de la profession de médecin. En clair, le conseil scientifique doit comporter un médecin, et en pratique, pour un “bon” dossier d’agrément, il ne pourra s’agir que d’un psychiatre (et pas d’un pneumologue, évidemment). L’équipe pédagogique doit comprendre des « professionnels de santé ». Là encore, comment ne pas comprendre qu’il s’agit de psychiatres, pour un “bon” dossier ? (et pas de pneumologues ou de brancardiers…).

L’équipe pédagogique doit aussi comporter des « personnes autorisées à porter le titre de psychothérapeute ». Cette catégorie comprend là encore… les psychiatres, les seuls à être dispensés de toute formation supplémentaire pour faire usage du titre de psychothérapeute.
En clair, les dossiers d’agrément des Ufr de psychologie devraient présenter un ou des psychiatres dans l’équipe pédagogique, et un ou des psychiatres dans le conseil scientifique.

La décision d’agrément est prise « par les ministres chargés de la santé et de l’enseignement supérieur après avis (de) commission régionale d’agrément ». Il ne s’agit que d’un avis simple, la décision conjointe des ministres peut donc ne pas se conformer aux avis des commissions. Par exemple, les ministres peuvent refuser l’agrément dans tous les cas dans lesquels les dossiers ne comporteront pas de psychiatres dans l’équipe pédagogique et dans le conseil scientifique.

Examinons tout de même la composition des commissions : « six personnalités qualifiées titulaires et (…) six personnalités qualifiées suppléantes. / Ces personnalités sont nommées pour trois ans par le directeur général de l’agence régionale de santé qui les choisit en raison de leurs compétences dans les domaines de la formation et de leur expérience professionnelle dans le champ de la psychiatrie, de la psychanalyse ou de la psychopathologie clinique, sans qu’aucune des trois catégories de professionnels mentionnées au cinquième alinéa de l’article 52 de la loi du 9 août 2004 http://goo.gl/4V1U susvisée ne soit majoritaire au sein de la commission. ».

Il y a tout d’abord un problème “conceptuel” : le 5e alinéa précité ne mentionne de profession que celle des psychanalystes. Les autres sont désignés par leur diplôme (permettant d’exercer la médecine) ou par leur titre (psychologues). Le décret est donc erroné en ce qu’il rapporte des termes imaginaires de l’article législatif. Mais admettons : le décret vise des personnes qui exercent les professions correspondant nominalement aux diplômes et titre mentionnés par l’article législatif. En clair, des médecins et des psychologues pratiquant en ces qualités.
Dans les commissions l’on ne pourrait donc trouver au maximum que deux médecins, donc deux psychiatres, sur six membres respectivement titulaires et suppléants. L’on pourrait donc imaginer que les commissions, par un vote majoritaire de leurs quatre autre membres, donnent un avis positif relatif à l’agrément d’établissements dont le dossier de formation présenté ne comporte aucun psychiatre, ni dans l’équipe pédagogique, ni dans le conseil scientifique (cependant rappel : dans ce dernier un médecin est obligatoire, mais il peut théoriquement ne pas s’agir d’un psychiatre).

Eh bien naturellement, les ministres rejetteront les avis positifs des commissions dans de tels cas, et refuseront l’agrément. Est-ce que les universités dont les Ufr de psychologie auront présenté de tels dossiers refusés iront devant le Conseil d’État au contentieux contre la décision des ministres ? Bien évidemment non. Les universités exigeront au contraire « spontanément » des Ufr de psychologie que leurs dossiers comportent des psychiatres. – frdm
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Qui a dit que les rapports officiels restaient toujours lettre morte ?

La vérité sur les psychologues, selon le Conseil national de l’Ordre des médecins.

Rapport Cressard sur les Psychologues et Psychothérapeutes : adopté en Conseil national de l’Ordre des médecins le 2 juillet 2004 – Docteur Piernick Cressard
http://www.lta.frdm.fr/spip.php?article68
& original Pdf http://www.web.ordre.medecin.fr/rapport/psychologue.pdf

— Voici la justification préétablie pour refuser aux psychologues cliniciens une dispense totale de formation pour l’obtention du titre de psychothérapeute :

« L’extrême diversité des formations ouvrant le droit au titre de psychologue, ne garantit pas le niveau des connaissances dans le domaine de la psychologie médicale, alors que le titre n’est pas restrictif. Les études supérieures permettant l’obtention du titre de psychologue sont validées par les facultés des Lettres et des Sciences Humaines sans intervention des facultés de Médecine. Cette origine littéraire de la formation des psychologues entraîne une confusion dans le discours où le même mot définit des notions différentes dans le langage psychologique ou dans le langage psychiatrique » (c’est l’argument qui sera opposé par le gouvernement devant le Conseil d’État au contentieux, si les organisations de psychologues exercent un recours pour excès de pouvoir contre l’annexe du décret au motif d’« erreur manifeste d’appréciation » : je n’en prédis pas pour autant le sort).

— Voici l’exigence de prescription par les psychiatres (mais voir ci-après) :
« Les psychologues cliniciens possédant une formation reconnue en psychopathologie sont habilités à conduire une psychothérapie, mais celle-ci sera prescrite par un médecin psychiatre. »

— Voici la préfiguration des formations pour l’obtention du titre de psychothérapeute, dans les Ufr de médecine : « L’Académie de Médecine a d’ailleurs rappelé l’obligation de maintenir les psychothérapies dans le champ de la médecine et plus particulièrement de la psychiatrie et de la nécessité d’une formation spécifique pour les futurs psychothérapeutes, formation délivrée par une institution où la faculté de Médecine aurait sa place. ». Sur la notion fumeuse de « délégation », voir la suite à la même adresse un exemple de préconisation de ce “concept” http://www.lta.frdm.fr/spip.php?article68 : « Notes et propositions Jouvin » à la Commission Couty, 2008.

Tout est là.

Qui a dit que les rapports officiels restaient toujours lettre morte ? – frdm
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Que “les” médecins veuillent subordonner les psychologues-psychothérapeutes à leurs prescriptions, c’est certain, et il y a même un terme-fétiche de technocrates de ministère pour cela, c’est celui de « délégation »… mais afin précisément d’éviter la notion juridique de prescription. Mais pour cela il ne suffit pas de ne pas dispenser les psychologues même « cliniciens » de toute formation supplémentaire pour l’obtention du titre de psychothérapeute. Il faudrait un texte juridique qui énonce expressément cette prétention “des” médecins. Pourquoi “ces” médecins voudraient-ils éluder le terme de « prescription » : parce qu’il serait difficile de prévoir une prescription obligatoire dans les établissements de santé, mais pas pour les soins de ville ; ce serait incohérent, probablement irréalisable juridiquement.

Donc “ces” médecins imaginent quelque chose qui s’appellerait la « délégation ». Mais comme ils ne sont pas assez juristes et qu’ils croient pouvoir inventer, ils n’ont pas pris garde au fait qu’une fois que les psychologues auront bénéficié par la loi et son décret d’application du titre de psychothérapeute, et y compris pour cela auront suivi une formation supplémentaire, ils se retrouveront juridiquement les égaux des psychiatres quant à l’usage du titre de psychothérapeute. Puisque c’est la loi qui le dit. – frdm


Réaction des psychologues cliniciens à Aix-Marseille

Jean-Louis Pédinielli et Jean-Jacques Rassial, psychanalystes et professeurs à Aix-Marseille s’alertent et s’emploient à mettre en place la fameuse formation complémentaire. Course de vitesse avec la médecine. Une pétition SNP SIUEERPP FFPP, toutes organisations de psychologues réunies est lancée « pour une modification de l’annexe du décret réglementant le titre de psychothérapeute« . Ils (nous ignorent cela va de soi) se battent entre eux. Nous sommes du côté de la psychanalyse qui s’indiffère de nous, et sortons de l’arène. De toute façon nous sommes contre la tauromachie.

Un jour viendra où se délivrer du Minotaure. Nos psychologues pétitionnaires n’en sont pas là. Commençons, nous, par nous extraire du labyrinthe et regrouper en bon ordre.

PHG

  • 1 Mot d’esprit répandu d’après Evidence based Medecine.
  • 2 Une chose est de se former à la psychopathologie — mais au fait laquelle ? auprès de psychiatres — mais lesquels ? ce que nous préconisons et faisons, dans notre style et logique épistémologique relationnelle. Une autre de transformer nos professionnels en diagnosticiens psychopathologues selon l’épistémologie de la prescription. Chacun son École, la psychodiversité ne doit pas s’amenuiser jusqu’à sa réduction médicale organiciste.
  • 3 En fait le législateur injuste a choisi de nous ignorer et confondre avec ceux dont nous nous sommes toujours démarqués, qui se disent psychothérapeutes sans référence à une organisation sérieuse et responsable, historiquement située, comme le SNPPsy qui travaille la question ordinale depuis 30 ans, l’Affop, qui a pris le relai comme fédération de sa mission envers les Écoles, le Psy’G qui compte cinq années de plus, et la FF2P adossée à l’EAP, tous à présent regroupés dans le cadre du GLPR. Cette ignorance meurtrière le sénateur UMP Adrien Gouteyron s’en était départi, en proposant un cadre prenant en compte la proposition de loi Marchand, installant dans un dispositif commun psychanalystes et psychothérapeutes relationnels, garantissant l’éthique des deux professions. Des options justes existent, la mauvaise foi n’est pas obligée. Nous verrons ce qu’elle produira et comment elle durera.

Homoparentalité : la psychanalyse peut-elle dire la norme ?

26/05/2010

Claude Rabant est responsable d’enseignement au Cifp, en psychanalyse et en psychopathologie. Nous sommes fiers que cet esprit brillant et homme de qualité vienne d’enrichir la bibliothèque de recherche en sciences humaines de son dernier ouvrage. Il se trouve qu’il publie récemment cet article à la page Rebonds de Libération. Nous vous le répercutons bien volontiers.

Philippe Grauer


Par CLAUDE RABANT Philosophe, psychanalyse

Il y a beau temps que certains psychanalystes lacaniens nous rebattent les oreilles avec un «ordre symbolique» d’où ils déduisent un «ordre sexuel» dont l’impératif catégorique n’est autre que le modèle dominant de l’hétérosexualité. Une telle position, strictement anhistorique, est pourtant mise en cause par l’évolution des mentalités et des pratiques sociales qui sont aujourd’hui les nôtres.

C’est pourquoi ils cherchent un ultime recours contre cette évolution en invoquant la nature indépassable d’une «différence sexuelle» biologique dont l’«effacement» dramatique par les nouvelles technologies remettrait en cause «les interdits fondamentaux» et menacerait d’effondrement la raison elle-même… Telle est notamment la position de Jean-Pierre Winter dans son dernier livre (1), qui milite contre toute légalisation de l’homoparentalité. Cette position, pourtant, est loin de faire l’unanimité parmi les psychanalystes. Je dirais même quelle représente une déviation du lacanisme.

Toute l’histoire de la psychanalyse, en effet, va contre une telle fétichisation de la différence. Aujourd’hui, la stigmatisation sociale de l’homosexualité est remplacée par le souci de la santé mentale : le discours homophobe étant interdit, on affirme que l’homoparentalité rendra nos enfants fous. Mais le catastrophisme qui prédit, dans deux ou trois générations, des effondrements psychiques, témoigne d’une absence totale de sens historique et ignore la plasticité de la sexualité humaine. Freud, pourtant, a fait sauter d’un coup en 1905, avec les Trois Essais sur la théorie sexuelle, le verrou des mentalités concernant la norme sexuelle. Dans l’Introduction à la psychanalyse, au regard d’une sexualité élargie à la sexualité infantile et à l’ensemble des «perversions», la sexualité dite «normale» apparaît comme une «moyenne conventionnelle» peu satisfaisante.

Pour définir le sexuel, affirme-t-il, il faut écarter deux choses qui en limitent l’extension : l’acte sexuel et la procréation. Ce que Lacan reprend en parlant de «rapport sexuel supposé». Or ce sont précisément les deux choses auxquelles se cramponnent les gardiens de l’ordre symbolique. Il faut bien en effet que la différence «réelle» prétendue s’incarne dans une scène concrète : «L’atome de société qu’est le couple procréant».

Curieusement, pour s’opposer à l’explosion redoutée de cet atome conjugal, Jean-Pierre Winter cherche à démontrer «la proximité entre le discours religieux et celui des « homoparents »», arguant du mépris du corps par le christianisme pour conclure : «Les tenants de « l’homoparentalité » seraient de ce fait bien plus religieux qu’ils ne le croient quand ils militent, soutenus par l’idéologie scientiste d’aujourd’hui, pour la séparation radicale du plaisir et de la reproduction.»

Il va jusqu’à s’étonner benoîtement que «l’Eglise, comme institution, semble peu favorable à l’homoparentalité». Pourtant, c’est bien la morale catholique qui, depuis saint Paul jusqu’à Benoît XVI, impose de ne jamais séparer l’acte sexuel de la procréation et refuse, au nom de la «loi naturelle», toute intervention impliquant quelque «technologie» : IAD, FIV, mère porteuse, naissance sous X, etc. Exactement la position que soutient Winter. Au nom de quoi ? De ce que la «généalogie» serait par là brouillée.

Mais des généalogies brouillées, n’en avons-nous pas tous les jours des exemples parmi les personnes qui font une analyse ? Qui affirmera que les familles hétérosexuelles ne s’y entendent pas à brouiller les généalogies ? Sûrement pas les psychanalystes !

Lacan, pourtant plus normatif que Freud, a tenté dans Encore (1975), de libérer la «sexuation» des essences figées «homme» et «femme» pour affirmer une «liberté de choix» quant au sexe, indépendamment des «attributs sexuels» : «On s’y range, en somme, par choix – libre aux femmes de s’y placer si ça leur fait plaisir (côté homme). Chacun sait qu’il y a des femmes phalliques, et que la fonction phallique n’empêche pas les hommes d’être homosexuels […] A tout être parlant, comme il se formule expressément dans la théorie freudienne, il est permis, quel qu’il soit, qu’il soit ou non pourvu des attributs de la masculinité – attributs qui restent à déterminer – de s’inscrire dans cette partie (côté femme).»

On s’y range en somme par choix, quels que soient ses «attributs sexuels» – choix inconscient, bien sûr : pour «l’être parlant», la différenciation sexuelle relève d’une tout autre dimension que la simple «réalité» biologique. «Telles sont les seules définitions possibles de la part dite homme ou bien femme pour ce qui se trouve être dans la position d’habiter le langage.»

Chacun avec son bout de réel, dit encore Lacan, faisant écho à Freud : «Chacun avec son bout de la grande énigme sexuelle.» Or, on ne saurait nier qu’il y ait une histoire de la sexualité, où les différentes modalités de la «différence» varient avec les pratiques, de sorte qu’aujourd’hui des différences jadis principales se trouvent secondarisées, et que la «biologie» ne peut plus être considérée purement et simplement comme source de normes éternelles, mais au contraire comme source de potentialités nouvelles.

N’y a-t-il pas dès lors, s’agissant d’être parent, la même «liberté de choix» face à l’énigme de la procréation ? Choix inconscient qui est l’autre nom du désir, croisant le fantasmatique avec le culturel, l’individuel avec l’historique. On sait par expérience que, si le désir inconscient n’est pas à l’œuvre, il n’y aura jamais de procréation. Tel est le symbolique : non point la norme, mais le désir inconscient. Et c’est bien du désir inconscient que naissent les enfants, non de la seule rencontre sexuelle.

Le danger de ces «déviances lacaniennes», c’est non seulement qu’elles discréditent la psychanalyse, mais qu’elles ne sont pas sans conséquences politiques… La fétichisation de la différence sexuelle, dans la répétition lassante d’un tel catéchisme, ne fait que conforter les institutions existantes, dans leur déclin même, sans aider en rien les êtres humains à se repérer dans leur vie sexuelle.

Dernier ouvrage paru : Métamorphoses de la {{mélancolie , Hermann, 2010.

(1) «Homoparenté», Albin Michel, 2010.

Bachelot et Accoyer déclenchent la guerre des psys

Quelques bruits de bottes chez les psys universitaires, furax de constater comme on pouvait s’y attendre que la part belle et honorable est faite aux psychiatres, en dépit de tout bon sens, au détriment des psychologues. Le décret d’application provoque des grincements de dents pour une poignée d’heures de formation complémentaire infligées à l’un pas à l’autre. La belle affaire ! Tout cela est insignifiant au regard de l’essentiel, clairement désigné dans le discours de présentation de M. Accoyer, sur une argumentation bas de gamme. Cette protestation pour l’honneur (il faudrait examiner s’il est en l’occurrence pertinent de parler d’honneur) dissimule à suffisance que les vrais spoliés, nous (1« ), ne sont jamais mentionnés dans ce texte et cette affaire du coup lamentable.

Much ado about nothing : un petit bruit de rien du tout pour rien.

Philippe Grauer


Le décret qui fixe depuis quelques jours le statut des psychothérapeutes fait crier les psychologues à l’injustice.

Le ministère de la santé a réussi à liguer contre lui les deux principales associations de psychologues et enseignants en psychologie, qui jusque-là entretenaient entre elles des relations plutôt conflictuelles. Motif de cette union sacrée: le décret d’application réglementant la profession de psychothérapeute, publié le 20 mai au Journal officiel. Destiné à lutter contre le charlatanisme et les « dérives sectaires » de certains psys, il prévoit que toute personne désirant exercer la fonction de psychothérapeute doit être inscrit sur un « registre national » et justifier d’une formation en psychopathologie clinique de 400 heures et d’un stage pratique d’au moins un mois.

Ces dispositions, issues d’un amendement déposé par Bernard Accoyer, l’actuel président de l’assemblée nationale, à la loi de santé publique votée en 2004, n’ont jamais été appliquées depuis, faute de décret. Très attendu par tous les professionnels de la santé mentale, le texte dont vient d’accoucher le ministère, après des années de tergiversations, est pourtant loin de satisfaire le Syndicat National des Psychologues et la Fédération française des psychologues et de psychologie, qui crient de concert à l’injustice. Un article en annexe donne en effet, selon eux, un avantage « exorbitant » aux psychiatres par rapport aux psychologues.

Ces derniers, titulaires pour la plupart d’un master en psychopathologie clinique, devront suivre un complément de formation de 150 heures, dont sont dispensés les psychiatres, qui reçoivent pourtant un enseignement pratiquement identique dans les facultés de médecine. « Cette mesure repose sur une conception purement médicale de la psychopathologie, en contradiction flagrante avec les traditions universitaires françaises », s’indigne Jacques Borgy, le Secrétaire général du SNP.

Un point de vue partagé par le professeur de psychopathologie Roland Gori: « Les psychologues sont bien plus au fait de la psychothérapie que les médecins issus des cursus de psychiatrie, où cette formation est au mieux négligée, au pire proscrite, estime-t-il. Le ministère semble céder à la tentation politique de mettre en place une psychothérapie d’État dominée par le psychiatre, supposé plus conservateur, traditionaliste et sécuritaire que le psychologue ou le psychanalyste ».

in L’Express

  • 1 Nous en arrangerons, voir les autres articles environnants.

Instinct de survie ou paranoïa israélienne ?

Israël a le droit d’être gouverné à droite extrêmement, et religieusement, toutes les nations ont droit à disposer d’un État et tous les états peuvent se trouver pratiquer des politiques inhumaines. Il ne faut pas confondre Israël, les juifs de territoire, les juifs de la diaspora et les juifs en général, l’antijudaïsme et l’antisémitisme. On peut là-dessus pour y voir un peu plus clair s’appuyer sur l’ouvrage d’Élisabeth Roudinesco, Retour sur la question juive , parmi dix autres, qui présente le mérite et l’intérêt à nos yeux de parler depuis une sensibilité de psychanalyste historienne.

C’est à partir de ce cadrage que nous vous proposons, au vu d’une actualité cruelle, l’analyse que produit Avigail Arbabanel, qui propose le modèle bien connu du stress post traumatique — ça n’est pas la découverte du siècle mais ça peut servir à réfléchir — pour jeter quelques lumières sur l’ultra violence injuste et néocoloniale de l’actuel gouvernement israélien (1« ).

Quand une nation verse dans le nationalisme à coloration religieuse, sa réthorique devient pénible et il faut bien trouver le courage de dire non à son orientation suicidaire. On consultera utilement J. Call, l’appel des juifs à la raison, pour compléter cette information. Abigail Arbanel milite pour un état unitaire, le Jewish Call pour deux États, cela se discute, la question n’est pas là.

C’est dans cet esprit que nous proposons à votre réflexion le présent article, qui éclaire du point de vue de notre profession et éthique une tragédie qui a bien besoin que le chœur intervienne pour s’adresser au protagoniste aveuglé par sa souffrance, qui ne se rend plus bien compte de ce qu’il fait, et prendre à témoin toute l’humanité concernée(2« ).

La paix soit sur Israël et la Palestine.

Philippe Grauer


Par Avigail Abarbanel

psychothérapeute née en Israël qui a émigré en Australie en 1991. Il y a quelques mois, elle et son mari se sont rendus dans les Highlands en Ecosse où ils projettent de monter leur cabinet Conseil.

Cela m’attriste de dire que l’identité du peuple juif est basée entièrement sur la survie.

Shapira comme moi-même avons perdu tous les deux notre paranoïa juive… cela signifie que nous sommes guéris du traumatisme juif. Avec le résultat que nous sommes des personnes plus saines, plus pacifiques, qui ne voient pas le monde exclusivement en terme d’adversité.

Fin 2002, Yonatan Shapira, ancien pilote sur hélicoptère Black Hawk et quelques-uns de ses camarades pilotes publiaient la Lettre des Pilotes dans laquelle ils écrivaient :

« Nous, pilotes vétérans et pilotes d’active, qui avons servi et servons encore l’État d’Israël, chaque année pendant de longues semaines, nous protestons contre les ordres illégaux et immoraux pour exécuter les attaques que l’État d’Israël lance dans les Territoires.

Nous, qui avons été élevés dans l’amour d’Israël et avons contribué à l’entreprise sioniste, refusons de participer aux attaques de l’armée de l’air sur des concentrations de population civile.

Nous, pour qui les FDI (Forces de défense israéliennes) et l’armée de l’air sont inséparables de nous-mêmes, refusons de continuer et de faire du mal à des civils innocents.

Ces actes sont illégaux et immoraux, ils sont la conséquence directe d’une occupation continue qui corrompt la société israélienne tout entière.

La poursuite de l’occupation porte un coup mortel à la sécurité de l’Etat d’Israël et à sa force morale. »

Cette lettre faisait suite à une série d’attaques sur l’enclave extrêmement peuplée de Gaza. Pour Shapira et ses camarades pilotes, la goutte qui a fait déborder le vase fut cette mission au cours de laquelle « une bombe d’une tonne (ce qui équivaut à cent attentats-suicide) avait été larguée sur une maison à al-Deredg à Gaza, l’un des quartiers les plus fréquentés de Gaza, voire du monde entier ». Shapira explique comment lui et les autres pilotes, ne pouvaient pas dormir la nuit pendant et après ces opérations. Ceci en dépit d’un briefing de Dan Halutz, commandant de l’armée de l’air à l’époque, où celui-ci déclarait « ...tout ce qui a lieu avant la mission se justifie par mon niveau moral… », et ses paroles rassurantes : « Dormez bien cette nuit… vous avez exécuté cette mission à la perfection. »

Il y a deux jours, le 11 janvier, Shapira a participé à une émission sur une radio israélienne où il était confronté à un lieutenant-colonel de l’armée de l’air israélienne, le pilote Ye’ohar Gal. Voici ce que Gal a déclaré :

« Je pense que nous devrions y aller plus fort. Dresde, Dresde. Anéantir une ville. A la fin de la journée, on nous a dit que la guerre n’était plus la même. Ce ne sont plus des chars d’assaut qui foncent en rugissant, nous ne sommes plus face à des armées à bases régulières. Les missiles visent des centres urbains. Cela ne date pas d’aujourd’hui, ni d’hier. C’est la situation depuis plus d’une décennie maintenant. Les Etats arabes ont réalisé qu’il était très difficile, sinon impossible de nous vaincre sur un champ de bataille, aussi ils ont changé leur guerre. La bataille maintenant s’engage entre la vieille dame de Jabaliya et la vieille dame de Sderot ou d’Ashdod. Toute la population, de la vieille dame à l’enfant, est une armée. Une armée qui combat. Je parle d’eux [les Palestiniens] comme d’une peuple, mais je ne les voie pas comme un peuple. Une peuple combat un autre peuple. Des civils combattent des civils. Je vous dis que nous, en tant que fils de survivants de l’Holocauste, nous devons savoir que ceci est l’essence de nos vies, et partant de là : personne ne peut jeter une pierre sur nous. Je ne parle pas de missiles. Personne ne jette une pierre sur nous en tant que Juifs. Et Yanatan [Shapira] fait partie de ceux qui ont perdu leur instinct de survie. Aussi simple que ça. Il ne comprend pas qu’une guerre de cultures est engagée ici entre les gens comme lui et les gens comme moi. Il combat pour la paix. Je veux la paix aussi, comme Yonatan… Je veux que les Arabes de Gaza fuient vers l’Egypte. C’est ce que je veux. Je veux détruire la ville. Pas nécessairement la population qui est à l’intérieur.

Soyons clairs comme le cristal : personne ne peut nous tirer dessus. Pas une balle depuis Gilo sur Jérusalem, pas un missile de Gaza sur Sderot. Je n’accepterai pas qu’une seule balle soit tirée sur nous par l’ennemi. Dès que l’ennemi ouvre le feu sur moi, mon instinct de survie me dit de détruire l’ennemi. Défaire l’ennemi. Si nous ne vainquons pas le Hamas – notre force de dissuasion vis-à-vis des Etats arabes, qui aspirent aussi à nous détruire d’une manière ou d’une autre -, malheur à nous si nous ne maintenons pas cet écart entre nous et eux. (1) »

J’ai souvent écrit sur le traumatisme juif et ses conséquences sur la façon dont les Israéliens voient la vie en général et dont ils traitent les Palestiniens en particulier. J’ai l’impression que les gens ne sont pas très intéressés par ma façon psychologique d’appréhender le conflit. Les grands médias semblent préférer des analyses purement politique ou économiques, c’est ce que je lis dans la plupart des quotidiens et que je vois sur les chaînes de télévision telles la BBC ou l’ABS australienne ou SBS. Mais les sentiments de Gal, que je sais largement repris par les médias et l’opinion en Israël – j’écoute la radio israélienne, je lis les journaux et je consulte les blogs, je corresponds avec des Israéliens -, ses sentiments prouvent une fois de plus qu’il ne s’agit pas ici simplement de politique, mais de psychologie et plus spécifiquement, de la psychologie du traumatisme juif. Ce traumatisme est antérieur à l’Holocauste et remonte à la première histoire juive sur l’identité juive, directement aux récits de l’Ancien Testament.

Gal dit que Shapira a perdu son « instinct de survie » mais ce qu’il appelle instinct de survie je l’appelle moi paranoïa juive, induite par le traumatisme. Shapira comme moi-même avons perdu tous les deux notre paranoïa juive, à coté d’un nombre croissant de militants juifs pour la paix, en Israël et hors Israël. Et Dieu merci car cela signifie que nous sommes guéris du traumatisme juif. Avec le résultat que nous sommes des personnes plus saines, plus pacifiques, qui ne voient pas le monde exclusivement en terme d’adversité. Nous ne pensons plus à chaque chose en nous demandant « si c’est bon pour les juifs ou pas », nous ne croyons pas que le but de la vie soit de protéger le peuple juif, et nous pouvons travailler d’égal à égal à côté de non juifs pour promouvoir la paix. Nous ne passons plus le moment de chacun de nos réveils à nous soucier de l’antisémitisme comme nous avons appris à le faire. Nous savons qu’il existe, comme existent aussi d’autres formes de racisme, mais nous ne lui permettons pas de définir qui nous sommes, ce que nous faisons, ou ce que nous pensons et ressentons à propos de nous-mêmes et des autres. Être libéré du traumatisme juif signifie être libre de la crainte de l’antisémitisme.

Les juifs sionistes pensent que j’ai perdu la raison parce que je ne crains pas l’antisémitisme et que je refuse de me focaliser sur lui, mais je pense que je suis saine d’esprit. J’ai reçu une fois un courriel d’un Israélien qui me disait : « Vous êtes naïve et stupide mais quoi qu’il en soit, quand ils viendront vous chercher, vous accourrez vers nous et nous vous accepterons à bras ouverts », auquel j’ai répondu « Merci, mais j’ai fait mon temps en Israël et j’ai préféré tenter ma chance ailleurs ». Essayer de le convaincre que personne n’était en train de me chercher était inutile.

Il ne s’agit pas seulement de divagations de la part d’un homme. Cela reflète les sentiments d’une majorité de juifs israéliens et de la plupart des juifs sionistes. Même les gens très instruits le ressentent aussi. Parce que nous avons été les victimes de l’antisémitisme, il ne nous est plus jamais possible de nous décontracter et il nous faut toujours rester vigilants au cas où un nouvel ennemi des juifs viendrait nous détruire.

Vivre avec un traumatisme est terrible et cela conduit précisément à ce type d’opinions et de sentiments qu’exprime Gal, et à ce genre de crimes que commet Israël actuellement. Un traumatisme causé par un passé douloureux peut vous amener à croire que tout le monde vous hait et veut vous détruire – maintenant, toujours, pas seulement dans le passé. Certains réagissent au traumatisme en devenant agressifs et en terrorisant, pour être sûrs que cela ne leur arrivera plus. Tout comme Gal l’a dit : « Personne ne jettera une pierre sur nous en tant que juifs. »

Il s’agit d’une réaction humaine à la victimisation, et en tant que psychothérapeute, je peux la comprendre. Tout le monde peut comprendre le désir de ne pas avoir mal à nouveau mais la question est de savoir à quel prix, pour soi-même et pour les autres ! Avec la détermination farouche de ne pas être blessé une nouvelle fois, on arrive à se percevoir soi-même comme vertueux et « meilleur » que les autres. En outre, l’ancienne victime va considérer la survie comme la valeur la plus élevée, au-dessous de tout le reste. Cela m’attriste de dire que l’identité du peuple juif est basée entièrement sur la survie. Trois grandes fêtes juives importantes au moins se fondent sur une victoire sanglante contre un ennemi qui cherchait à détruire les juifs : Pâques, Pourim et Hanouka. J’ai cessé de célébrer ces fêtes depuis des années, parce que je trouvais leur signification vraiment belliqueuse.

Si la vie n’est qu’une question de survie, alors il ne reste guère d’énergie pour le reste. De nos connaissances sur le cerveau humain, nous savons que vivre avec la conviction d’être sous une menace existentielle constante peut conduire à un rétrécissement du champ visuel, à une réflexion à court terme, à un manque d’empathie, à un stress permanent. Cela conduit finalement à une mentalité de repli et à une incapacité à voir l’humanité des autres. C’est Israël en 2009.

Notons ce qu’a dit Gal : « en tant que juifs ». C’est est un problème de plus avec le traumatisme. Il conduit à l’aveuglement. Les Israéliens n’acceptent pas que leur conflit avec les Palestiniens soit causé par l’occupation. Ils croient vraiment que c’est parce qu’ils sont juifs que les Palestiniens sont furieux et qu’ils les attaquent. La plupart des Israéliens ne savent même pas qu’Israël a perpétré un nettoyage ethnique en 1948. La plupart des Israéliens sont convaincus au fond qu’Israël est « le bon » dans cette histoire, celui qui n’a rien fait de mal, le petit et faible David face au Goliath géant de l’antisémitisme. Pour beaucoup d’Israéliens, les Palestiniens ne sont pas comme les nazis, ils sont les nazis, des assassins psychopathes puissants, inhumains, sans visage, simples d’esprit, déterminés à exterminer les juifs en tant que juifs. Quand les Israéliens tuent des Palestiniens, ils tuent encore et encore un Pharaon et son armée (Pâques), Hamman et ses dix fils (Pourim) et l’armée d’occupation grecque (Hanouka). Les Palestiniens encaissent 2 000 ans d’une rage irrésolue qui a plus à voir avec le passé qu’avec le présent. En thérapie, nous appelons cela une « colère déplacée ». Mais je suppose que c’est plus confortable pour les Israéliens d’accuser la colère palestinienne d’antisémitisme que d’assumer la responsabilité de leur véritable histoire.

Regarder le conflit à travers les lentilles du traumatisme juif entraîne des implications très graves. Pouvons-nous vraiment surmonter cela ? Pouvons-nous expliquer aux Israéliens que leur point de vue sur la vie et sur le conflit est sérieusement vicié ? Si nous essayons de les écouter, les Palestiniens auront-ils le temps d’attendre ? Je sais par expérience personnelle, étant née et ayant grandi en Israël dans une famille juive, que cette psychologie est très puissante et très profondément ancrée dans l’identité de chacun. Y renoncer signifie remettre en question tout ce que l’on défend, et c’est douloureux. Ce fut très douloureux pour moi. Mais le coût de ne pas le faire, nous le voyons aujourd’hui à Gaza, et les Palestiniens ont vécu pendant un très long moment, généralement loin du regard vigilant du monde.

Ce qui n’aide pas Israël c’est d’avoir un ami puissant dans les États-Unis, un pays dont la façon de penser collective est très proche de celle d’Israël. Tant que les Etats-Unis permettront l’aveuglement d’Israël en usant de leur veto contre toute décision du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, et en soutenant Israël financièrement et militairement, les dirigeants israéliens n’auront aucune raison de remettre en cause leur perception de la réalité. Israël a besoin de vrais amis qui puissent, avec une « affection solide », le sauver de lui-même, qui puissent l’aider à voir ce qu’il est incapable de voir. Laisser libre cours au traumatisme et à l’aveuglement d’Israël se fait au prix de la vie et du bien-être des Palestiniens, et c’est inexcusable.

Gal pense que Shapira n’a aucun instinct de survie mais il se trompe. Shapira et les autres font ce qu’ils font parce qu’ils savent que la survie d’Israël est menacée par les propres actions d’Israël, sa propre psychologie, pas par les Palestiniens ou qui que ce soit d’autres. Ils ne craignent pas qu’Israël soit attaqué ou que les Israéliens « soient rejetés à la mer ». Ils craignent le coût social, psychologique et spirituel pour une société qui est devenue l’un des pires exécutants de nettoyage ethnique de l’histoire moderne. Israël se désagrège de l’intérieur, perdant son humanité, sa dignité et son identité, et les Israéliens le savent.

Gidéon Lévy, dans le quotidien israélien Ha’aretz, s’interrogeait récemment : « Si les Israéliens sont si sûrs de la justesse de leur cause, pourquoi font-ils preuve de cette intolérance violente à l’égard de tous ceux qui ne sont pas d’accord avec eux ? »

The Electronic Intifada


Au cœur de la nation israélienne

Avec une identité forgée par leurs ennemis et renforcée par les institutions religieuses, éducatrices, militaires et culturelles de l’État, accompagnée d’un récit de traumatisme, les Israéliens ne sont pas prêts à se voir autrement. L’isolement protecteur contre ce qui est vu comme un monde hautement dangereux et contre quiconque est perçu comme un ennemi, est une conséquence naturelle du traumatisme.

J’ai trouvé revigorant et intéressant de discuter avec une psychothérapeute sur un sujet – Israël – que je trouve toujours plus déroutant. Comme beaucoup d’autres, semble-t-il, je me demande : Pourquoi les Israéliens font-ils ce qu’ils font ? Pourquoi continuent-ils à le faire ? Ne voient-ils voir les dommages qu’ils se créent à eux-mêmes, aux Palestiniens, à nous tous ? J’ai demandé à Avigail si elle voulait porter un diagnostic sur Israël, comme si cette nation était l’un de ses clients, et ensuite suggérer quelle sorte de traitement lui semblerait recommandé.

Voici, résumés aussi succinctement que j’ai pu, les grands axes des réponses d’Avigail, tout en affirmant énergiquement qu’à la base de ses propos il y a une distinction claire entre explication et excuse.

Le traumatisme et ses ramifications sont au cœur de la nation israélienne

C’est le principe organisateur de la population et de la psychologie israéliennes qui a façonné son caractère national. Mais ce n’est pas à cause de l’Holocauste de la Deuxième Guerre mondiale ; la semence était déjà là, dans la culture, dans les récits bibliques (voir Josué, voir Deutéronome, les Nombres, l’Exode) et à travers des siècles d’histoire, dont le mouvement sioniste à la fin du 19è siècle.

Les racines de la victimisation et de la persécution remontent à il y a longtemps

Malheureusement, l’une des caractéristiques du traumatisme c’est qu’il se transmet à travers les générations, et il prolifère au sein des générations

Le traumatisme, comme nous l’enseigne le TSPT (trouble de stress post-traumatique), est un phénomène cliniquement établi qui peut se manifester lorsque le sujet malade perçoit une menace existentielle. Le problème, c’est que cette menace peut être, ou ne pas être, réelle aujourd’hui. Objectivement, Israël, avec sa force militaire et sa puissance nucléaire, est l’une des plus formidables forces au monde ; pourtant, les aspects irrationnels d’insécurité persistent, entretenus au lieu d’être gérés, traités et apaisés, et aujourd’hui, amplifiés avec l’Iran.

Avec une identité forgée par leurs ennemis et renforcée par les institutions religieuses, éducatrices, militaires et culturelles de l’Etat, accompagnée d’un récit de traumatisme, les Israéliens ne sont pas prêts à se voir autrement.

Ceux qui le leur proposent — vous, moi, les juifs libéraux, le juge Goldstone — sont exclus, considérés comme hostiles à Israël, et s’ajoutent à la liste toujours plus longue de ses ennemis. Comme l’a dit George W. Bush : « Ou vous êtes avec nous, ou vous êtes avec les {terroristes ».

L’isolement protecteur contre ce qui est vu comme un monde hautement dangereux et contre quiconque est perçu comme un ennemi, cet isolement est une conséquence naturelle du traumatisme.

Les dimensions gigantesques du complexe mur/clôture construit par Israël en Cisjordanie évoquent clairement à quel point chaque homme, chaque femme, chaque enfant palestinien est considéré comme dangereux.


Sur son blog, dans la riche rubrique Palestine/Israël, Abarbanel écrit : « L’histoire d’Israël et du peuple palestinien est celle d’un traumatisme transmis d’une génération à l’autre » et « mon peuple… a permis que sa qualité de vie et son identité d’être déterminées par ceux qui le haïssaient et commettaient des crimes contre lui. » Mais elle poursuit : « La guérison est une entreprise risquée qui nécessite une volonté de changer son identité » et non pas, comme elle le dit, d’essayer d’être des timorés.

Abarbanel s’appuie sur les travaux du psychiatre américain Murray Bowen et la « relation étroite entre traumatisme et persécution, et une tendance à insister sur la force de l’intime. Quand on insiste sur l’intime, ceux qui ne ressentent pas, ne pensent pas, n’approuvent pas, et n’agissent pas comme le fait le groupe, alors ils peuvent être considérés comme des traîtres. » Citant la théorie de la différenciation de Bowen, elle croit qu’Israël est une « culture de consensus » et une « société pauvrement diversifiée… avec un sentiment individuel très, très enchevêtré et compromis avec le sentiment du groupe. »

Sur la base de cette analyse, Avigail Abarbanel pense qu’ « on ne peut pas raisonner Israël », c’est « une société traumatisée et par conséquent très dangereuse ». L’appliquant aux modèles de thérapie des familles, elle compare Israël à un époux violent, les Palestiniens à l’épouse maltraitée, et les Etats-Unis au voisin qui encourage en n’intervenant pas.

Elle plaide pour une solution à un État unique au conflit Israël/Palestine mais elle avertit que la coexistence des deux populations traumatisées exigera beaucoup d’imagination et d’intelligence.

Selon elle, il existe suffisamment de personnes capables, qualifiées et spirituelles dans le monde, dont les énergies peuvent être mobilisées pour œuvrer à la guérison et à la réconciliation le moment venu. « Ca peut être formidable, vous savez ! » ajoute-t-elle.

L’entretien se termine avec une réflexion d’Avigail sur la « traumatisation secondaire » qui peut affecter les volontaires et les militants des droits humains qui sont aux prises avec les populations traumatisées partout dans le monde. « Prenez soin de vous d’abord, » conseille-t-elle, car « vous devez aider les autres peuples… Si je suis capable de travailler de façon soutenue sans m’user… c’est uniquement parce que je me fais passer en premier. »

(JPG) * Avigail Abarbanel est née et a grandi en Israël. Elle a fait son service dans l’armée israélienne. Elle est allée en Australie à 27 ans et milite pour les droits des Palestiniens depuis 2001. Elle est conseillère en psychothérapie dans un cabinet privé de Canberra.


1) – Transcription : Eval Niv ; traduction de l’hébreu en anglais : Tal Haran.

(JPG) Avigail Abarbanel est née et a grandi en Israël. Elle a fait son service dans l’armée israélienne. Elle est allée en Australie à 27 ans et milite pour les droits des Palestiniens depuis 2001. Elle est conseillère en psychothérapie dans un cabinet privé de Canberra.

On peut la contacter sur son site : http://avigail.customer.netspace.net.au/ ou à l’adresse : avigail@netspace.net.au.

Du même auteur :

– Il faut qu’un changement se produise en Israël

– L’État policier israélien

18 janvier 2009 – The Electronic Intifada – traduction de l’anglais : JPP

  • 1 En dépit du fait que certains responsables israéliens contemporains et non des moindres n’ont jamais vécu rien de comparable personnellement au ghetto de Varsovie, loin de là.
  • 2 Si on applique la méthode du double regard d’Edgar Morin in Pour une politique de civilisation, on peut imaginer que ses travaux sur les systèmes complexes puissent représenter une issue possible. Admettons même qu’il y en ait d’autres, peu imlporte. La double angoisse de précarité des Israéliens, la Catastrophe des palestiniens habitants de cette terre pas sans peuple, le résultat historique produisant des dominés et des dominants, qui engendre la compassion pour les souffrances des dominés, tout cela conjugué dans une problématique de la complexité déboucherait logiquement sur une solution bâtarde, avec partage de territoires et Jérusalem comme double capitale. Comme s’il s’agissait seulement de logique ! Le problème n’est pas qu’il n’y ait aucune solution. Il est dans la situation actuelle d’impasse renforcée.

    Nous savons tous, nous psychothérapeutes relationnels encore pour un mois, demain psychopraticiens relationnels, faire avec cela au niveau individuel. Au niveau collectif et hypergroupal des nations et états, c’est plus malaisé, cela s’appelle de la politique. Cela ne dégage personne de la responsabilité d’œuvrer, en toute modestie mais résolument, pour la justice en ce domaine.

Décret : quelques précisions utiles

Voici un échange de correspondance entre une vice-présidente de l’Affop, Association française fédérative des organismes de psychothérapie et psychanalyse, et une de nos juristes de référence. Nous vous livrons leur dialogue, convaincus que cette forme sera plus légère à la terre où nous dormirons mais ça c’est pour bien plus tard, mais pour l’heure plus légère aux cliqueurs qui la consulteront.

Le débat porte sur des détails qui ne concernent que les grands-parents.

Chère Geneviève,

Je suis en train d’examiner le texte du décret promulgué pour en produire une analyse aussi précise que possible pour nos membres.

Voici quelques unes des questions que je me pose :

L’accès à la formation réservé aux titulaires d’un diplôme de niveau master, s’agit-il d’un master 1 ou d’un master 2 ? Rien ne le précise pour l’instant.
Que veut dire le terme de niveau ? Fait-il allusion, par exemple, à l’ancien DESS équivalent au master 2, ou bien une porte serait-elle ouverte aux titulaires du M1, ou de l’ancienne maîtrise, refusés à l’entrée du M2 pour accéder au titre de psychothérapeute en suivant la formation en psychopathologie clinique ?

Ce que je me demande, c’est à qui s’adressera la formation dite minimale que j’appellerais plutôt maximale vu le nombre de dispenses accordées ?
Si c’est la version M2 qui est la bonne (c’est celle que FRDM avait retenue dans son analyse du texte de la loi) la formation spécifique – 400h + 5 mois de stage – ne s’appliquera qu’à bien peu de candidats. Peut-être aux titulaires d’un master 2 étant passés par la voie des équivalences au niveau de la licence et, de ce fait, n’ayant pas droit au titre de psychologue. Peut-être aussi aux titulaires d’un master 2 de psychanalyse (1« ) n’étant pas psychanalystes inscrits dans un annuaire. Et bien sûr à ceux pouvant bénéficier des dispositions transitoires.

En outre, et si j’ai bien compris, l’agrément des instituts de formation privés ne saurait en aucun cas valider en équivalence le cursus de nos instituts de formation à la psychothérapie, il faudra soit :

–  créer de nouveaux instituts dédiés à la psychopathologie clinique.

–  inclure une section spéciale dans les instituts existants.

Tout ceci en copié collé de la formation universitaire prévue, et en respectant les critères d’accès à la formation au détriment de nos élèves en reconversion. De plus il faudra se soumettre à la démarche d’évaluation.

Et je n’oublie pas que nous attendons la parution des arrêtés annoncés aux articles 5-8-12.

Pourrais-tu me faire part de tes lumières juridiques sur ces éléments d’analyse et ces interrogations ?

(…)

Bien amicalement à toi. avec les remerciements anticipés du Bureau de l’Affop


Chère Arlette,

Le décret n’exige en effet qu’un niveau master sans autre précision que la spécialisation en psychologie ou psychanalyse et il me semble que si le texte avait voulu réserver l’accès au master 2 il aurait dû le dire : faute d’une telle précision le master1 devrait permettre l’accès à la formation en psychopathologie clinique.

Mais y a-t-il vraiment des master 1 spécialisés en psychologie et en psychanalyse ? Je ne connais pas assez la question pour y répondre. C’est sans doute à vérifier auprès des universités.

Quant à la formule « niveau master » elle me semble motivée par le souci de faire échapper le décret au grief de violation
de la liberté de l’enseignement qui aurait pu être formulé si le diplôme lui-même qui avait été exigé.

Ce qui, en théorie, pourrait permettre aux établissements privés de formation à la psychothérapie de faire reconnaitre
qu’ils dispensent une formation de niveau master conférant à leurs élèves le droit de suivre la formation en psychopathologie
clinique et donc d’accéder au titre de psychothérapeute.

Mais pour cela il faudrait :

–    d’une part, qu’ils aient le statut d’établissement d’enseignement supérieur, statut exigé également des établissements d’enseignement privé qui souhaiteraient être agrées pour délivrer la nouvelle formation en psychopathologie clinique ( article 11 dernier alinéa).
–    d’autre part que leur enseignement puisse être reconnu comme étant d’un niveau master…..

Quant à la totalité de la formation en psychopathologie clinique (400 h théoriques et 5 mois de stage) elle sera exigée de tous les « ni-ni-ni  » qui voudront accéder au titre de psychothérapeute et qui peuvent justifier soit du niveau master exigé par l’article 1, soit de la dérogation prévue par l’article 16 pour les psychothérapeutes en exercice depuis au moins 5 ans.

C’est donc en définitive un système qui, par les barrières qu’il installe, remplit bien l’objectif initial de la loi Accoyer : faire en sorte que seuls les médecins, les psychologues, et les psychanalystes puissent concrètement accéder au titre de psychothérapeute, l’annexe manifestant en outre une victoire de la psychiatrie sur les psychologues cliniciens dont je doute
qu’ils apprécient la nécessité de suivre à nouveau 150 h de cours théoriques et 2 mois de stage.

  • 1 Cela concerne le Master 2 récemment mis en place par la seule UFR de psychanalyse de Paris 8.

Décret : quelques précisions utiles

Voici déjà la réponse. De Genvière Mattei à Arlette Gastine, qui au nom du Bureau de l’Affop s’interrogeait auprès d’une professionnelle compétente sur un certain nombre de points relatifs aux grands-parents dans le Décret qui vient d’être publié au Journal Officiel. Les questions seront mise en ligne un peu plus tard, mais pourquoi attendre davantage à partir du moment où comme dirait Saint Paul on dispose des réponses ?

{Il apparaît de toute façon que l’affaire est pliée. Pour que la loi soit respectée on crée le cadre d’une possibilité d’agrément d’instituts de psychopathologie, qui risquent peu de concerner nos Écoles, si jamais certaines estimaient devoir et pouvoir s’engager dans cette galère. On est prié de ne pas cultiver l’illusion outre mesure pour les années qui viennent. Enfin nous verrons bien. Le GLPR se réunit prochainement et coordonnera les stratégies des institutions responsables de la psychothérapie relationnelle. Ensuite, ensuite l’Histoire se fera, et nous y serons pour quelque chose, mais l’Histoire il lui arrive de prendre son temps.

Nous rappelons par ailleurs à nos étudiants et futurs étudiants que l’exclusivité d’un {{titre — auquel il serait raisonnable de renoncer car il ne désignera à titre générique plus du tout ce qu’il désignait il y a quelques années, du temps où nous honorions un titre dont nous avions la paternité et pris la responsabilité limitée à notre zone d’influence institutionnelle et morale —, ne constitue en rien un interdit d’exercice professionnel de la psychothérapie. Ce terme fort heureusement se trouve non défini par la loi, encore moins s’il s’agit de notre {psychothérapie relationnelle, }}(1« )] et encore moins de la psychopratique multiréférentielle® à l’intitulé du diplôme que délivre le Cifp.

Philippe Grauer}}


Chère Arlette,

Le décret n’exige en effet qu’un niveau master sans autre précision que la spécialisation en psychologie ou psychanalyse et il me semble que si le texte avait voulu réserver l’accès au master 2 il aurait dû le dire : faute d’une telle précision le master1 devrait permettre l’accès à la formation en psychopathologie clinique.

Mais y a-t-il vraiment des master 1 spécialisés en psychologie et en psychanalyse ? Je ne connais pas assez la question pour y répondre.

La réponse universitaire est simple : le Master c’est le Master. Qu’il se prépare en deux ans c’est son affaire. Il s’agit donc obligatoirement du Master obtenu au terme de deux années d’études, dit Master 2, la première partie se dénommant Master 1 sans constituer le moins du monde un Master. Précision apportée par PHG

Quant à la formule « niveau master » elle me semble motivée par le souci de faire échapper le décret au grief de violation de la liberté de l’enseignement qui aurait pu être formulé si c’était le diplôme lui-même qui avait été exigé.

Ce qui, en théorie, pourrait permettre aux établissements privés de formation à la psychothérapie de faire reconnaitre qu’ils dispensent une formation de niveau master conférant à leurs élèves le droit de suivre la formation en psychopathologie clinique et donc d’accéder au titre de psychothérapeute.

Mais pour cela il faudrait :

– d’une part, qu’ils aient le statut d’établissement d’enseignement supérieur, statut exigé également des établissements d’enseignement privé qui souhaiteraient être agrées pour délivrer la nouvelle formation en psychopathologie clinique ( article 11 dernier alinéa).

– d’autre part que leur enseignement puisse être reconnu comme étant d’un niveau master…..

Quant à la totalité de la formation en psychopathologie clinique (400 h théoriques et 5 mois de stage) elle sera exigée de tous les « ni-ni-ni  » qui voudront accéder au titre de psychothérapeute et qui peuvent justifier soit du niveau master exigé par l’article 1, soit de la dérogation prévue par l’article 16 pour les psychothérapeutes en exercice depuis au moins 5 ans.

C’est donc en définitive un système qui, par les barrières qu’il installe, remplit bien l’objectif initial de la loi Accoyer : faire en sorte que seuls les médecins, les psychologues, et les psychanalystes puissent concrètement accéder au titre de psychothérapeute, l’annexe manifestant en outre une victoire de la psychiatrie sur les psychologues cliniciens dont je doute
qu’ils apprécient la nécessité de suivre à nouveau 150 h de cours théoriques et 2 mois de stage.


Ils ne se sont pas fait attendre, les psychologues cliniciens. Voici leur réaction :

Le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, en a salué la parution et commentant le décret, il a souligné que « cette disposition ne concerne strictement en rien les psychiatres, les psychologues-cliniciens ni la psychanalyse« .

Pourtant, dans l’annexe au décret, qui fixe les conditions de dispense totale ou partielle à la formation en psychopathologie clinique exigée, il apparaît que les psychologues cliniciens, titulaires donc d’un master en psychopathologie clinique, devraient encore se former à la psychopathologie clinique.

La profession réfléchit, aujourd’hui, sur la nécessité de parfaire le haut niveau de formation des psychologues prévu par la loi. Mais ce que nous propose cette annexe qui mêle formation à la psychopathologie clinique et approches utilisées en psychothérapie n’est pas de cet ordre. Sans compter qu’il est très étonnant que, dans le cadre d’un texte réglementaire, soit utilisé le discriminant de clinicien — certes utilisé dans le langage courant mais sans aucune définition juridique. Faut-il entendre que si le terme de « psychologues diplômés en psychopathologie clinique » avait été retenu il eut été difficile d’exiger pour eux une formation à la psychopathologie clinique ? Les psychologues et les enseignants en psychologie et psychopathologie clinique de la FFPP, du SNP et du SIUEERPP réunis, contestent formellement le tableau de cette annexe au décret.

Une annexe qui crée la confusion au sein de la profession

Alors qu’aujourd’hui les psychologues et les psychiatres se partagent l’activité de psychothérapie tant au sein des institutions publiques et privées de soins psychiatriques que dans les institutions hospitalières et dans l’exercice libéral, cette annexe laisse accroire que la formation à la psychopathologie dispensée par les universités aux étudiants des masters de clinique est insuffisante au regard de celle reçue par les psychiatres — qui eux sont dispensés de tout complément de formation.

Nous pourrions être tentés de conclure que les critères qui ont présidé aux dispenses reposent sur une conception purement médicale de la psychopathologie clinique en contradiction flagrante avec les traditions universitaires françaises. Monsieur Accoyer a-t-il été tenu bien informé du contenu de cette annexe au décret ? Contrairement à l’esprit de la loi, qu’il a mis onze ans à faire aboutir, cette annexe exige en effet des temps de formation complémentaires pour les psychologues cliniciens !

Cette annexe au décret ne doit pas excéder la loi et l’esprit de celle-ci. Le SNP, le SIUEERPP et la FFPP s’associent pour demander la modification — au plus vite — de cette annexe, afin de ne plus lui faire injure.



Nous qui croyions que l’injure c’était à notre profession qu’elle avait été faite. Qu’ils sont émouvants nos psychologues et psychopathologues avec leur dispute pour une poignée d’heures contrariant leurs prérogatives statutaires. Laissons les à leur satisfaction, que modère une protestation corporatiste, laissons-les remercier le bon docteur Accoyer de sa sollicitude les ayant assurés qu’ils n’étaient en rien visés par sa loi tout entière contre nous dirigée. Encore une fois chers collègues nous ne nous félicitons pas de votre réjouissance in petto de nous voir traiter en indigènes de la psychothérapie, évacués de leur propre titre à votre unique bénéfice, en tout déni tout déshonneur, dont vous vous disputez jusqu’à la moindre centaine d’heures signant la réalité de votre soumission volontaire à la médecine quoi que vous en protestassiez.

Nous poursuivrons en nous distinguant sous un autre nom notre mission au service de notre psychothérapie relationnelle et de ceux qui trouvent toujours leur intérêt à y recourir, bien heureux de nous tenir à distance de ce que vous vous apprêtez à faire sous notre habit dérobé.

Philippe Grauer

  • 1 2) Psychopraticien relationnel

    Avec le premier terme, psychopraticien, nous croyons changer de nom, nous conservons praticien, avec psycho nous conservons le radical qui permet à tous de nous repérer comme relevant du champ psy. Considérons un instant le retournement effectué. Praticien de l’initiale vire à l’aphérèse (autobus) pendant que psycho en position apocopique (comme le ciné de cinéma) débarrassé de l’encombrant radical médical thérapie, institue une nouvelle désignation. Ça c’est du retournement !

    À nominalisme, nominalisme et demi. Opération indispensable. D’autant qu’avec relationnel nous gardons notre prénom. Précieux. Nous maintenons par ce mot notre affichage syndical et épistémologique depuis une décennie, depuis avant la crise Accoyer. De plus, le terme existe dans la littérature. À l’article Psychothérapie le TLF conservateur en la matière signale : « En partic. Thérapeutique moins profonde, moins complète et moins intensive que la psychanalyse. Psychothérapie directive, relationnelle. » Et nous avons vu l’année dernière ici même que notre Jacques Durant-Dassier avait pratiqué et soutenu en 1975 le premier la notion de psychothérapie relationnelle.

    In [Quel syndicat pour quelle pratique ?->http://www.cifpr.fr/Quel-syndicat-pour-quelle-pratique

Quelques éléments d’histoire pour resituer le Décret dans son contexte

Document

Nous avons remanié ici la première partie du document adressé au Conseil d’État à titre d’observations par le SNPPsy et l’Affop en janvier 2010. Nous mettons ce fragment en ligne afin de fournir l’information historique, sociologique et idéologique nécessaire à qui chercherait à mieux contextualiser l’arrivée du décret d’application de l’article 52 de la loi dite Accoyer.

Vu l’étendue du remaniement que nous avons opéré mieux vaut considérer ce texte, encore incomplet, comme re-signé Grauer.


I. SUR L’INTÉRÊT À INTERVENIR DE L’AFFOP — Association fédérative française des organismes de psychothérapie et psychanalyse ET DU SNPPsy — Syndicat national des praticiens en psychothérapie et psychanalyse.

1981 le SNPPsy …

Le SNPPsy, créé en 1981 pour regrouper et les professionnels et donner des garanties au public, encadre la profession de psychothérapeute à partir des cinq critères suivants :

… et ses Cinq critères

– avoir suivi un travail psychothérapique personnel suffisant (psychanalyse ou psychothérapie) pour un professionnel
– avoir reçu une formation de haut niveau spécifique en psychothérapie
– être supervisé pendant toute la durée de la vie professionnelle
– adhérer à un code de déontologie spécifique de la profession
– avoir été reconnu par des pairs qualifiés

Pluralisme

Inspiré et nourri par les principes fondateurs de la psychanalyse, il intègre dans ses statuts la pluralité des psychothérapies et créé, sur la base de ces cinq critères, un processus rigoureux de titularisation des professionnels d’une part, d’agrément des organismes de formation d’autre part.

À noter : ne pas confondre le pluralisme du SNPPsy, qui réunit des praticiens de méthodes et disciplines différentes, et la multiréférentialité, qui désigne l’art dans sa pratique d’un professionnel d’articuler, en dépit du fait que les théories soient plus ou moins incompatibles, plusieurs méthodes et disciplines.

Amorce d’une réglementation nationale

Il amorce ainsi dès sa création, en se dotant d’un code de déontologie, d’un cadre de titularisation des praticiens, puis d’un cadre d’agrément des Écoles, le processus d’une réglementation nationale. Nourrie de contacts réguliers et de concertation avec les pouvoirs publics : dialogue avec le ministère de la Santé, avec les services du Premier Ministre de lutte contre les sectes, initiative d’un processus AFNOR de normation de la fonction professionnelle libérale en matière de psychothérapie humaniste et relationnelle.

Réplique au premier amendement Accoyer : la proposition de loi Marchand

Enfin, à partir de sa réponse au premier amendement Accoyer (1999) avec la proposition de loi MARCHAND, le SNPPsy (1« )alimente la réflexion publique en organisant un colloque au sein même de l’Assemblée nationale, intervient régulièrement par la suite comme partenaire responsable du débat sur la psychothérapie.

1999 création de l’Affop

L’AFFOP, créée en 1999 dans le même esprit et sur le fondement des mêmes critères, réunit une fédération d’organismes. Elle en regroupe actuellement 23 (dont le SNPPsy), écoles, organismes de pratique professionnelle, syndicat, sociétés savantes.


Avant d’aborder la question proprement dite du décret (III), l’AFFOP et le SNPPsy estiment important d’apporter à la Haute Assemblée, pour lui permettre de mieux en appréhender les enjeux, des informations sur la genèse et l’épistémologie de la psychothérapie et des psychothérapies qui expliquent la situation concrète actuelle et sur les différentes pratiques co-existant avant l’article 52 modifié de la loi 2004-806 du 9 août 2004 (II).

II. LA PSYCHOTHÉRAPIE , LES PSYCHOTHÉRAPIES , LES PSYCHOTHÉRAPEUTES : GENÈSE ET ÉPISTÉMOLOGIE

Deux familles

• Le terme psychothérapie recouvre des théories et des méthodes fort éloignées par leurs référentiels théoriques et conceptuels. Parler de psychothérapie sans davantage préciser c’est employer un terme générique qui renvoie à des formes, des espaces épistémologiques, des axiologies contradictoires, ayant pour seul facteur commun de proposer de l’aide à des personnes en difficulté et souffrance qui cherchent un recours auprès d’un professionnel du psychisme. Ce groupe de pratiques comporte des familles psychothérapiques, issues d’une évolution des connaissances et des pratiques, qu’une analyse épistémologique permet de classer en deux groupes :

Prescriptives

– les psychothérapie prescriptives issues d’un savoir construit sur le modèle des sciences de la nature par la méthode expérimentale : psychologie expérimentale, neuropsychiatrie, thérapies comportementales et cognitives, thérapie systémique. Elles utilisent des protocoles que les praticiens appliquent sans avoir besoin d’une expérience psychothérapique personnelle. La formation se fait par enseignement théoriques et stages.

Relationnelles

– Les psychothérapies relationnelles, issues d’un savoir implicatif développé par la psychologie humaniste américaine. Celle-ci s’est, constituée en réaction à l’inadaptation de l’application à la psyché humaine de la méthode expérimentale et comportementaliste (aujourd’hui cognitiviste), s’inspirant des sciences dites dures, et à une psychanalyse nord-américaine devenue médicale organiciste et normative. Face aux bornes du comportemental et du médical, elle s’est dressée en Troisième voie sur la base d’une protestation humaniste inspirée de Sartre. C’est de sa protestation psychologique et citoyenne qu’hérite la psychothérapie relationnelle.

La relation motrice du changement

Ce groupe de psychothérapies se fonde sur la méthode expérientielle. On peut y ranger aux côtés de la psychanalyse (2« ), les psychothérapies post-freudiennes et existentielles (3« ). La relation psychothérapeute-patient y fonctionne comme motrice du changement. Les praticiens de cette classe de psychothérapies doivent avoir effectué un travail psychothérapique personnel important et réussi, préalablement puis concurremment à l’acquisition des connaissances théoriques et à l’engagement dans la formation pratique.

Deux courants : un rénovateur, un novateur

Au cours de la seconde moitié du XXème siècle les théories et les méthodes humanistes relationnelles (psychanalyse et psychothérapies) ont pris une grande ampleur dans les pays démocratiques, l’émergence du patient – sujet allant de pair avec le processus démocratique. Durant cette période dans le domaine du psychisme à fort degré d’implication du praticien, psychanalyse et psychothérapie relationnelle, la France fut le terrain de deux rénovations capitales.

1) Avec Jacques Lacan la psychanalyse française connut un essor et renouveau spectaculaire, s’intégrant l’héritage du surréalisme, de la philosophie hégelienne, du structuralisme et d’un « retour à Freud » original et créatif.

2) Avec la pénétration de la psychologie humaniste, européanisée au passage sous le jeu de l’influence du renouveau psychanalytique, apparut un mouvement psychothérapique profondément innovant qui allait devenir la psychothérapie relationnelle. Son éventail méthodologique et théorique, toujours fondé sur le ressort de la relation (interaction des protagonistes engagés dans le processus) relevait de trois axes scientifiques, référés respectivement

a) au groupe (théorie du champ, groupe de Rencontre, non directivité) ;

b) aux méthodes post-freudiennes issues des travaux de dissidents européens de la psychanalyse ayant principalement émigré aux États-Unis (4« ) ;

c) au corps et au mouvement, ainsi qu’au travail émotionnel.

Formation au sein d’Écoles privées

Les psychothérapeutes en recherche dans le champ (2) ont reçu leur formation au sein d’écoles privées et sociétés savantes, d’abord aux États-Unis et en Grande Bretagne, puis en Europe où elles se sont développées à partir des années 70.

La diversité et la multiplicité des concepts et des méthodes de l’École relationnelle témoignent de la richesse et de la créativité de leur recherche sur la complexité de la psyché humaine et sont vécues par les patients, confrontés aux limites en matière de changement des thérapies médicamenteuses, comme une garantie, alternative ou heureux complément.

Proclamation d’indépendance de la psychothérapie [relationnelle]

• L’échec de l’intégration de la psychothérapie relationnelle alors dite humaniste, à la profession de psychologue à la suite du rejet des psychothérapeutes non diplômés en psychologie par les Commissions d’homologation créées par le décret n° 90-259 du 22 mars 1990 portant application de la loi n° 85-772 du 25 juillet1985 créant le titre de psychologue, a abouti à la proclamation, à côté des trois autres professions (psychologues, psychiatres, psychanalystes), de la spécificité d’une profession de psychothérapeute alors émergeante, demeurée fille de la psychanalyse tant sur le plan épistémologique et son organisation, que par son fonctionnement, ses règles éthiques et déontologiques.

C’est à partir de cela que les termes psychothérapeute et psychothérapie ont acquis deux sens distincts :

– un sens générique utilisé par les quatre professions (psychiatre, psychologue clinicien, psychanalyste, psychothérapeute), se le disputant de façon corporatiste ;

– un sens spécifique correspondant à une pratique professionnelle particulière, impliquée dans le transfert (erreur sur la personne dans une relation forte) qui distingue et caractérise les psychothérapeutes relationnels des trois autres professions. Dès 1996 le SNPPsy dégagera le concept de psychothérapie relationnelle pour désigner la nouvelle discipline et profession, et cessera de revendiquer pour elle seule la souveraineté épistémologique et scientifique sur l’ensemble du champ psychothérapique. C’est à ce moment que se dégagera corrélativement le concept de Carré psy, articulant la pluralité et complexité du champ psy.

Reconversion

Une dernière spécificité se fera jour alors. Les Écoles de formation à la psychothérapie relationnelle forment majoritairement des personnes issues d’une cheminement psychothérapique relationnel ou psychanalytique, âgées en moyenne de quarante ans, se destinant à la nouvelle profession par reconversion. Le caractère particulier de cette situation ne sera jamais clairement pris en compte par le législateur, préoccupé uniquement de la formation de la classe d’âge universitaire.

Carré psy

Les quatre professions pratiquent des psychothérapies, soit de manière uni-méthodique, soit en combinant des méthodes issues des deux grandes familles prescriptive et relationnelle. On comprend mieux au terme de cet exposé l’articulation épistémique et méthodologique de ces quatre composantes du champ psy en les figurant dans le cadre conceptuel du Carré psy. On y constate que deux familles s’y trouvent regroupées.

– Les psychiatres et les psychologues (cliniciens ou non) reçoivent leur formation théorique dans le cadre de l’Université et leur formation pratique dans des stages. Formation sanctionnée par un diplôme universitaire.

– Les psychothérapeutes relationnels et les psychanalystes reçoivent leur formation théorique en partie dans le cadre universitaire et leur formation pratique dans le cadre d’organismes professionnels, car la nature spécifique de cette formation passe par une implication des personnes en formation. Le cadre universitaire ne permet pas de mettre cela en œuvre. De là vient l’accent mis sur la définition des cinq critères spécifiques qui conditionnent la titularisation syndicale des professionnels et l’agrément des organismes de formation par l’AFFOP ;

Ces critères sont à ce point spécifiques et constitutifs du champ pratique et théorique de ces domaines que les psychiatres et les psychologues recourent d’ailleurs le plus souvent à ces organismes lorsqu’ils souhaitent se former véritablement à la psychothérapie au sens où nous l’entendons.

Enfin la coopération entre les différents professionnels a fonctionné de façon tout à fait positive sur le terrain jusqu’à la période de la mise en œuvre publique des projets de réglementation légale de la psychothérapie, c’est-à-dire jusqu’à l’intervention de l’amendement Accoyer qui allait devenir l’article 52 de la loi du 9 août 2004.

III. SUR LE PROJET DE DÉCRET PORTANT APPLICATION DE L’ARTICLE 52 MODIFIE DE LA LOI 2004- 806 DU 9 AOUT 2004.

III-1 GENÈSE DE L’ARTICLE 52

À l’origine de l’article 52, un amendement dit Accoyer, le deuxième de la série, voté par l’Assemblée nationale le 8 octobre 2003 par surprise et sans concertation préalable avec les professionnels concernés. Il réservait le monopole du titre de psychothérapeute aux deux professions à diplôme (médecin et psychologue), invoquant les risques sectaires, la protection des patients Il soupçonnait de ces dérives, sans distinction, l’ensemble des psychothérapeutes non issus de l’Université.

Technoscientisme vs. subjectivation

En réalité une âpre lutte d’influence se livre dans le cadre de la mondialisation entre un projet qui est aussi un projet de société, technoscientiste et comportementaliste, appliqué, soutenu par une psychiatrie retombée dans la neurologie, intégrée à la santé mentale d’une part, et le champ de la dynamique de subjectivation, partagé par la psychanalyse et la psychothérapie relationnelle. Cette entreprise de mondialisation à l’américaine (et canadienne) se trouve relayée par une pseudo science grise, fondée sur la religion du Chiffre, consistant dans une perspective managériale qui n’a rien à voir avec nos sciences humaines, à évaluer à tort et à travers hommes, écrits et pratiques, comme s’il pouvait s’agir de sciences physiques. Un tel maniement de la statistique épidémiologique à des réalités pour elle incommensurables aboutit à leur dénaturation et mise hors circuit.

C’est dans un tel cadre que la médecine depuis longtemps nourrissait le projet de s’emparer de la psychothérapie comme ensemble générique, et de se l’annexer comme profession paramédicale. Aidée en ceci par la psychologie dite « scientifique », désireuse d’en finir avec l’influence de la psychanalyse datant du temps de « l’unité de la psychologie » du dr Daniel Lagache, psychanalyse rénovée et montée en puissance avec le lacanisme. L’affaire politisée au grand jour fit grand bruit, alors qu’était prévue initialement une mainmise en douceur par le biais des rapports de l’Académie de médecine (Rapport Piel-Rolland). Il faut savoir que le corporatisme est très fort dans l’univers psy, il serait intéressant de déterminer pourquoi.

Bien entendu les phénomènes sectaires et d’incompétence imputés aux psychothérapeutes relationnels pour justifier de leur traitement discriminatoire, étaient en réalité fort limités et, en tout cas pas plus nombreux que ceux impliquant les autres professionnels à diplôme étatique et à statut.

Forte mobilisation

Cette méconnaissance, à laquelle un Groupe de contact de psychanalystes éminents, espérant un régime de faveur au détriment de leurs collègues désignés comme porteurs publics d’un supposé scandale de charlatanerie, cette méconnaissance tant de la spécificité de ces psychothérapeutes que de la mise en place par les organisations professionnelles de la psychothérapie relationnelle d’un véritable cadre éthique et déontologique assorti de conditions rigoureuses de formation, a provoqué une forte mobilisation qui a ouvert un intense débat public et législatif. Le mouvement psychanalytique s’impliqua lui-même en dépit de ses conflits historiques internes, par le moyen de la Cause freudienne conduite par Jacques-Alain Miller, allié à l’historienne Élisabeth Roudinesco.

Coordination psy

L’ECF organisa une série retentissante de forums prenant fait et cause pour le soutien d’une psychanalyse insoumise et de la psychothérapie relationnelle. Une Coordination psy alliant l’ensemble des institutions résistant à la confiscation du titre générique de psychothérapeute au détriment de ceux qu’on continuait d’appeler les psychothérapeutes (relationnels) conduisit sous la direction de Jacques-Alain Miller avec la participation de trois institutions historiques de la psychothérapie relationnelle, de 2003 à 2009 le combat politique contre le mauvais sort que l’on destinait à la psychothérapie relationnelle d’abord, à la psychanalyse ensuite quoi qu’on en dise.

Une heureuse alternative

La philosophie, les concepts mêmes de la psychothérapie relationnelle, tout orientée vers l’émergence d’un Sujet en mesure de faire face avec autonomie et responsabilité aux difficultés et aux souffrances de son existence, est vécue par les patients, confrontés à l’inefficacité, dans le changement, des thérapies médicamenteuses, comme une alternative et une garantie que leurs organisations revendiquent.

(à suivre)}

  • 1 Qui vient tout juste de créer l’Affop avec le Psy’G.
  • 2 répartie en de nombreuses écoles.
  • 3 Approches phénoménologique et structuraliste, prenant en compte le groupe (Lewin, Rogers etc), le corps (Reich, Lowen etc.), le jeu théâtral (Moreno et le psychodrame, etc.)
  • 4 Elles se sont développées en France, les premières à partir des années 50 à l’enseigne de la psychosociologie, les secondes à partir des années 70 à l’enseigne du psychocorporel et de l’émotionnel.

Enseigner Freud dans l’Université populaire de Michel Onfray ?

Myriam Illouz enseigne la psychanalyse à l’Université Populaire de Caen, fondée par Michel Onfray. Elle a choisi le Cercle Psy pour s’exprimer, pour la première fois, à propos du Crépuscule d’une idole, le brûlot anti-Freud, et de la tempête médiatique qu’il a déclenchée. Que penser des accusations actuellement portées contre Sigmund Freud, ou, dans le camp adverse, contre Michel Onfray ? La psychanalyse est-elle vraiment affectée par la polémique ? Et quel est son avenir ? Des réponses en toute franchise.

Quel est votre parcours, et comment avez-vous été amenée à enseigner la psychanalyse dans l’Université populaire de Caen ?

Je me suis allongée très jeune de longues années sur un divan lacanien. À mon analyse s’est associée progressivement la fréquentation des séminaires, colloques, groupes de travail… dans différentes écoles de psychanalyse. En parallèle j’ai suivi un cursus universitaire, un DESS de psychopathologie et psychanalyse sous la direction de Joël Dor à Paris VII, puis un DEA et un Doctorat au sein du laboratoire fondé par Pierre Fédida, le Centre du Vivant. Pendant onze ans, j’ai travaillé dans un établissement médico-social du treizième arrondissement parisien, auprès d’une population adulte, psychotique pour la plupart. Aujourd’hui, j’interviens régulièrement à l’analyse des pratiques ou à la supervision d’établissements avec diverses équipes médico-sociales, et suis psychanalyste installée en cabinet à Paris.

C’est autour d’un déjeuner estival chez Michel Onfray qu’il m’a fait part de la vacance du « poste psy» à l’Université Populaire. Son souhait était d’intégrer quelqu’un d’investi dans ce qu’il nomme, à la suite de Bourdieu, « un intellectuel collectif », sans aucune attente d’une pensée commune, bien au contraire, mais avec l’aspiration de « faire ensemble avec nos différences », ce qui se pratiquait depuis sept ans au sein de l’Université qu’il avait fondée. Assurée pendant plusieurs années par Françoise Gorog, puis pendant quelques mois par un autre intervenant, et maintenant par moi, la psychanalyse a toujours été conviée au débat, au questionnement, dans un lieu sans sectarisme idéologique ni figure du maître et ce, même si les positions actuelles de Michel Onfray sont franchement anti-freudiennes. C’est de ce fait, avec encore plus de conviction, que je renouvelle mon engagement pour l’année qui vient.

Certains reprochent à Michel Onfray d’être illégitime pour attaquer Freud puisqu’il n’est ni psychanalyste, ni en analyse. En tant que praticienne, qu’en pensez-vous ?

La question n’est pas celle d’une légitimité, notion ambiguë et rapidement dangereuse, mais plutôt celle d’un hiatus entre une conception intellectuelle, la philosophie, et une expérience vécue, la psychanalyse. Le philosophe a toute liberté pour appréhender, avec les outils qui sont les siens, l’intégralité des champs de la pensée, c’est même sa fonction et son ambition. Mais cette démarche rencontre les limites mêmes de ce qui la fonde ; le philosophe peut penser la psychanalyse dans un acte conscient et solitaire, mais il ne peut appréhender ce qui est du seul registre de l’expérience de l’inconscient, d’une expérience qui se traverse à deux. Le transfert, pierre angulaire de la découverte freudienne, est la force vive de la cure analytique. Donc, que Michel Onfray pense la psychanalyse me semble faire partie de ses attributions « légitimes » de philosophe. Mais que la psychanalyse puisse être saisissable par la philosophie, non. Car il s’agit là d’une praxis, qui n’est pas une philosophie.

Quels sont, à vos yeux, les points forts et les faiblesses du Crépuscule d’une idole ?

C’est un ouvrage rédigé justement tout en force, au sens d’une mécanique puissante qui ne laisse place à aucun doute, aucune hésitation. Sa force est donc aussi sa faiblesse.

Quelle est votre appréciation de la polémique consécutive à ce livre ?

La psychanalyse, qui a vu le jour il y a une centaine d’années, a connu une trajectoire paradoxale, puisqu’elle a été à la fois l’objet de nombreuses critiques et a rencontré le succès le plus durable de tous les traitements psychiques. Son outillage conceptuel, réservé initialement à une élite, est aujourd’hui passé, comme on dit, dans le domaine public. La polémique consécutive à la sortie de ce livre me semble représentative de cette démocratisation de la psychanalyse qui reproduit une fois de plus ce qu’elle a toujours connu, un franc succès et une vive critique. La surmédiatisation de notre société exacerbe de façon outrancière les oppositions dans une polémique qui ressemble plus au théâtre de guignol qu’à un débat d’idées, qui n’a malheureusement pas ou peu eu lieu.

Que pensez-vous des arguments d’Élisabeth Roudinesco, qui reproche à Michel Onfray non seulement des approximations, mais une inscription dans le sillage d’une certaine anti-psychanalyse d’extrême droite ?

Je ne suis pas historienne de la psychanalyse et n’ai donc pas les compétences nécessaires pour porter un jugement sur ces questions d’approximations historiques. Que Le Crépuscule d’une idole puisse être récupéré par l’extrême droite est une chose. Que son auteur en soit, par voix de conséquence douteuse, accusé des pires maux, est une aberration. Qu’un ouvrage soit détourné à des profits idéologiques immondes ne fera jamais de son auteur un complice de ces mêmes idéologies. Puisque Michel Onfray est nietzschéen, souvenons-nous que la philosophie de Nietzsche s’est vue pervertie et mise au service de ce que son auteur exécrait. Michel Onfray a la même nausée pour l’extrême droite et son antisémitisme. Si Freud avait été, pour reprendre une expression employée durant la polémique, « un goy terroir du bocage normand », il aurait eu la même pensée et écrit le même ouvrage. Donc, oui, il existe une anti-psychanalyse d’extrême droite qui se nourrit de tout ce qui fait ventre mais en aucun cas Michel Onfray, à l’engagement politique par ailleurs marqué à gauche, n’a rejoint les rangs de ce qu’il condamne aussi fermement.

Est-il vraisemblable que des pressions soient exercées, comme le soupçonne Michel Onfray, pour que le conseil régional de Basse-Normandie prive l’Université populaire de ses subventions ? Avez-vous des informations précises ?

Je n’ai aucune information à ce sujet.

Certaines critiques adressées à Freud, par Michel Onfray ou non, sont-elles de nature à modifier votre regard sur la psychanalyse et votre pratique ?

Non, très exactement parce que mon lien à la psychanalyse est issu d’une pratique et non d’une pensée abstraite. Ce n’est pas ma lecture de Freud qui a fondé mon regard, sur la psychanalyse d’abord, puis de psychanalyste ensuite, mais sa réactualisation par une traversée intime de la découverte freudienne. Ce même jaillissement de l’inconscient que je retrouve aujourd’hui chez mes analysants. Et si la psychanalyse reste indéfectiblement parée de sa superbe malgré les critiques et attaques nombreuses, c’est bien parce que depuis cent ans, d’innombrables personnes ont fait et continuent à faire cette expérience qui reste la seule qui permette un accès à la dialectique inconsciente de chacun et sa modification, qu’il soit ou non « sujet au complexe d’OEdipe ». Tant que les humains seront des êtres de parole, seule une parole singulière et propre à chacun permettra d’accéder à sa matière première : l’inconscient. Voila l’immuable de la découverte freudienne qui, comme toute discipline, s’est vue affinée, prolongée, poursuivie, enrichie depuis un siècle. En ce sens, disons que la psychanalyse pense à partir de Freud en reproduisant ce va-et-vient de la clinique à la théorie et non le contraire ! Voila pour quelles raisons, quels que soient les arguments de Michel Onfray, ceux-ci ne peuvent modifier mon lien à la psychanalyse, qui reste d’abord un lien au vivant.

Les polémiques entre psys donnent l’impression que la psychanalyse est inconciliable avec certaines approches, notamment les TCC. Est-ce vraiment le cas ?

Ne soyons pas dupes, ce à quoi vous assistez dans ces violentes querelles n’a pas grand-chose à voir avec la clinique mais avec une idéologie politique de la santé. Nous sommes dans une ère normative où la modernité freudienne a fait place à l’hyper modernité de la rationalisation des coûts, où l’homme a pour obligation d’être adapté à la société dans laquelle il doit s’insérer. Le symptôme est devenu un mal à abattre parce que nuisible au bon fonctionnement mercantile de cette société, qui évacue de plus en plus la relation humaine dans ce qui la fonde dans son rapport à elle-même. Qui d’autre que le psychanalyste prétend encore aujourd’hui tendre l’oreille au malaise, à l’empêchement, à la souffrance parfois sans raison rationnelle, qui donc peut encore tendre une main fiable de l’autre côté de la rive en prenant ce temps qui manque cruellement à l’homme d’aujourd’hui ? Bien que la place du symptôme ou du sujet porteur de ce symptôme diffère radicalement d’un point de vue à l’autre, nous devrions, dans le seul intérêt de nos patients, être en mesure de collaborer sans exclusion d’approches qui peuvent, et selon moi, doivent, se percevoir comme conciliables.

J’ai eu la chance de travailler pendant sept ans auprès d’un fin clinicien qui, bien que formé à la psychanalyse dans la plus pure tradition de celle-ci, proposait si besoin des thérapies comportementales in vivo associées à un suivi d’orientation psychanalytique. Les patients de cet établissement médico-social ont très largement bénéficié de cette collaboration intelligente et du non dogmatisme de nos pratiques. C’est avec cette même exigence, de mettre à profit tous les axes cliniques, que ce praticien dirige aujourd’hui le service de pédopsychiatrie de la Salpêtrière où se côtoient dans une franche collaboration des psychanalystes, des comportementalistes, des cognitivistes… Vous voyez donc que loin des débats télévisés, les cliniciens qui ont pour souci d’accompagner la souffrance psychique sont bien loin des querelles de chapelle qui bien souvent ne servent qu’à promouvoir l’idéologie totalitaire de cette hyper modernité.

Votre séminaire a pour thème « l’homme moderne sur le divan ». Que peut nous dire la psychanalyse sur la modernité ? Et doit-elle s’y adapter ?

De nombreux ouvrages sont publiés par des psychanalystes depuis cette dernière décennie sur la question de l’hyper modernité et des nouvelles formes cliniques que nous rencontrons. Que l’on soit pour ou contre la psychanalyse, il est aujourd’hui impossible de penser la condition humaine sans cette conscience devenue collective de l’inconscient. La conscience que l’homme a de lui-même aujourd’hui est née avec la modernité, que l’on situe de la fin du 18eme siècle aux années 1950, puis des années 50 à nos jours nous parlerons de post puis d’hyper modernité.

La psychanalyse est un des acteurs majeurs de ce bouleversement du 20e siècle. Il restera dans l’histoire de l’humanité un avant et un après l’avènement de l’inconscient, de ce moment de bouleversement du regard de l’homme occidental sur lui-même. La psychanalyse, par l’avènement du sujet, a accompagné le projet de la modernité qui affirme le devoir de savoir et celui de comprendre l’homme. L’homme moderne est devenu sujet actif à l’écoute de ce territoire propre et étranger, l’inconscient. L’hyper modernité, elle, par la chute des idéaux collectifs associée au culte de l’individu unique, a abouti à l’individualisme, voire à une difficulté majeure à entrevoir un autre que soi-même. Les réseaux sociaux en ligne et leur résonance par des millions d’adhérents étant sans doute le meilleur exemple de ces communautés virtuelles, qui viennent manifester l’illusion d’une appartenance en lieu et place d’une absence de lien.

Dans ce contexte psychique, la psychanalyse, qui reste une rencontre de soi-même par le détour de l’autre, n’est-elle pas encore plus pertinente ? Est-il si étonnant finalement que l’on tente d’évacuer l’autre du transfert dans une société narcissique qui se noie, fascinée par sa propre image sans perspective d’avenir, piégée dans un seul présent qui cristallise un homme sans passé et sans avenir… d’un homme qui, ne croyant plus en rien, ne croit qu’en lui. Le psychanalyste reste cet homme, qui, par le tissage d’un lien, rappelle à tout homme qu’un autre que lui l’a précédé et qu’un autre le suivra…


Propos recueillis par Jean-François Marmion

Article publié le 19/05/2010