Cinéma et psychiatrie, regards croisés

AFRET
ASSOCIATION FORMATION RECHERCHE EDOUARD TOULOUSE

MARSEILLE — 4 NOVEMBRE 2010 Théâtre de l’Astronef

Pourquoi une journée psychiatrie et cinéma ?

Sans doute parce qu’il y a une affinité entre le langage cinématographique et les productions de l’inconscient et du délire.

Comme le dit Jean Claude Polack dans son livre « L’obscur objet du cinéma » :

« Le cinéma (…) semble être l’art le plus apte à chercher du côté de l’insu, de l’innommable et de l’obscur la matière sensible et chaotique du désir.

De plus, notre hôpital, s’est depuis de nombreuses années engagé avec les patients dans des réalisations cinématographiques présentées au festival de Lorquin.
Cette année un des films a reçu un prix.

C’est pourquoi nous avons souhaité explorer les regards croisés de ces deux domaines : Psychiatrie et Cinéma.

• Regards des patients à la fois réalisateurs et acteurs
• Regard du public au travers de productions cinématographiques sur la psychiatrie, les soignants, la folie.
• Regard des professionnels du cinéma sur l’univers de la psychiatrie

Cette journée initie une collaboration entre l’AFRET et le CENTRE NATIONAL AUDIOVISUEL DE LORQUIN représenté par le Dr Alain BOUVAREL qui sera présent tout au long de cette journée.

Elle initie aussi un partenariat avec le cinéma L’ALHAMBRA représenté par M. BENEDETTO, qui nous propose de poursuivre cette journée en soirée avec la projection d’un film « COPACABANA » dont Isabelle Huppert et sa fille sont les artistes principales.

Journée du 4 novembre 2010
PSYCHIATRIE ET CINEMA REGARDS CROISES

8 h 45 Accueil /Petit déjeuner
9 h15 – 9 h30 Ouverture de la journée
• M. Gilles MOULLEC, Directeur, CH Edouard Toulouse
• Dr Michèle DANAN, présidente de l’AFRET
• Mme Marie Josée PAHIN, psychologue, vice présidente de l’AFRET

9 h 30 – 10 h 30 « L’hôpital fait son cinéma »
Alain Bouvarel (réalisateur et président du Centre National Audiovisuel de Lorquin : CNASM) Présentera le film « Etre ou ne pas Etre » primé au festival de Lorquin 2010, ainsi qu’une sélection d’extraits de son choix.

10 h 30 – 11 h 00 Table ronde (Dr QUILICHINI, PH, CH Edouard Toulouse, Dr BOUVAREL, CH Lorquin, M. BENEDETTO responsable du Cinéma l’Alhambra à Marseille, Un représentant de la commission des usagers, les Réalisateurs ayant participé aux Ateliers Vidéo de l’hôpital Edouard Toulouse, Pôle 13G12, Pôle 13G13, Pôle 13G16)
Discussion avec la salle coordonnée par le Dr Marianne HODGKINSON,
Chef de Pôle 13g16.

11 h 00 – 12 h 00 « Le psychiatre dans les films »
Montage d’extraits de films mettant en scène des psychiatres réalisé par
le Dr Bertrand GARNIER, PH, Hôpital Sainte Anne et Marc HABI ,PH, Association l’Elan Retrouvé, Paris

12 h 00 – 12 h 30 Table ronde (L’Equipe Parisienne, Dr Jean Pierre BAUCHERON, Chef de Pôle 13G11, Dr BOUVAREL, M. BENEDETTO, Un représentant de la commission des usagers, les Représentants des Ateliers Vidéo de l’hôpital Edouard Toulouse, Pôle 13G12, Pôle 13G13, Pôle 13G16)

12 h 30 – 13 h 00 Apéritif

13 h 00 Repas au self pour les inscrits

14 h 00 – 14 h 30 Point sur la matinée et annonce des ateliers de l’après-midi par le Dr Alain BOUVAREL et le Dr Yvon DUBOIS

14 h 30 – 16 h 30 « Le CH Edouard Toulouse fait son cinéma » :
Présentation de deux films par les Ateliers Vidéo :
L’Echappée et A Corps Perdu, en présence des réalisateurs : Séverine MATHIEU et Régis SAUDER, et des acteurs.

17 H 00 RENDEZ-VOUS A L’ALHAMBRA : APERITIF OFFERT PAR L’AFRET
18 h 00 Projection du film « COPACABANA » suivi d’un débat animé par M.BENEDETTO,( responsable du Cinéma l’Alhambra).

Les contes, une école de sagesse

La Librairie Prado Paradis accueille

Marie – Claire Dolghin-Loyer

Vendredi 19 novembre 2010 à 17 H 30

pour une présentation et un échange –débat

autour de son dernier livre :

Les contes, une école de sagesse

Dès notre toute petite enfance, nous sommes sensibles aux contes et aux récits légendaires qui enchantent la vie et que rien ne nous fait oublier. Que sont-ils pour qu’ils aient sur notre esprit un tel impact ? Pour que, non contents d’enchanter les heures joyeuses, ils aient à nous apprendre tant de choses sur la conduite de la vie ? Ils émanent de la tradition orale, transmis fidèlement et aussi patiemment remaniés par des générations de conteurs qui, de tout temps, ont raconté à leurs peuples ce qu’il en était de la destinée humaine, de son passé, de son avenir. Ils expriment la sagesse de l’inconscient et parlent au plus intime de nous–même.

Médecin et psychothérapeute, Marie-Claire Dolghin-Loyer partage son temps entre la relation thérapeutique, l’écriture et l’animation de conférences. Elle est l’auteur d’un premier livre sur la psychologie jungienne,

Les saisons de l’âme parue chez Dervy poche.


Cette soirée sera suivie d’un apéritif *- dédicace

en présence de Marie- Claire Dolghin-Loyer,

organisé par l’association Attitude Provence

au sein de l’Espace Raphaël

36, rue Raphaël – 13 008 Marseille à partir de 19 H 30.

*Apéritif offert sur réservation au 06 09 18 51 32

Santé mentale et folie en France : demandez le programme

Vive le cerveau !

Depuis une génération, la psychothérapie du sujet perd du terrain. La folie, maladie du cerveau ou trouble génétique, devient affaire de médicaments. Nous n’avons plus de conscience ou d’inconscient. Comme rétorquait le médecin de Molière auquel son interlocuteur rappelait que le cœur se situait à gauche et non à droite mais nous avons changé tout cela. Finie la conscience et ses méandres existentiels, vive le cerveau et ses circonvolutions ! Vive la science positiviste. Au soin succède le traitement. La personne redevient objet.

Biocratie

Cela fait les affaires des laboratoires, un complot mondial médico-pharmaceutique nous guette ? Pas la peine de pousser jusque là. L’idéologie mondialiste suffit à impulser le système. La biocratie en marche, les problèmes sociaux se voient médicalisés. La misère devenue misère psychique sera traitée comme maladie. Gestion post moderne. De quoi devenir dingues. On les répartira entre la prison assistée par camisole chimique, et l’hôpital pour les crises, un hôpital qui gagne en brutalité, les services sociaux assurant le suivi. Le reste restera dans la rue. Les « nobles » s’en tirant un peu mieux.

Mécanisation

Face à cette déshumanisation en marche, de tous côtés du Carré psy s’élèvent les protestations. La psychothérapie relationnelle y prend sa part. Confinés au domaine libéral par les dispositions de la loi Accoyer, nous n’avons pas affaire à la folie en institution, que nous redirigeons vers la psychiatrie, mais plutôt aux patients limites et autres pathologies « de ville », dont les porteurs requièrent une écoute qualifiée. Nos méthodes, utilisant, à côté de la psychanalyse, l’émotionnel, le psychocorporel, le groupe, peuvent s’avérer bien utiles. Il est de notre devoir de professionnels de repenser notre activité de cabinet dans le cadre plus vaste d’une politique de santé mentale en marche vers la mécanisation des âmes et la criminalisation de la folie.

Penser la folie

Il est de notre devoir d’être conscient des enjeux d’une politique qui refuse de penser la folie comme une catégorie anthropologique et non comme simple accident du cerveau. Il faut à l’hôpital des équipes nombreuses, bien formées (y compris à nos méthodes, que l’université se plait à ignorer), une pensée et une recherche vivantes et dynamiques. L’exact contraire de ce qui se prépare sous nos yeux, et à quoi, solidaires avec nos collègues clairvoyants, résister.

Détail

Un détail. Le texte de Patrick Coupechoux pourrait laisser entendre que Pétain procéda à l’extermination des fous. C’est inexact. En France ils ne sont morts que de faim, comme un peu partout. Pas comme à Saint Alban où les fous pas si bêtes conduits par Tosquellas et son équipe sont allé travailler la terre aux environs, ce qui les a sauvés deux fois. Autres temps autres mœurs. À nous de renouer avec les bonnes.

Philippe Grauer




Article de Patrick Coupechoux paru dans la revue Empan n°76.

Abandon, négation, criminalisation, telle est aujourd’hui la situation de la folie en France. Une situation qui cache une réalité préoccupante : la négation du sujet au profit d’un individu du marché adaptable, performant et seul comptable de sa destinée.

Police gendarmerie, chiens, hélicoptère : alerte, on sécurise

Le 20 février 2009, deux jeunes patients, hospitalisés sous contrainte, ont quitté sans autorisation l’hôpital psychiatrique de Saint-Avé, près de Vannes. Le Préfet du Morbihan a alors décrété un véritable état de siège : il a fait déployer les forces de la police et de la gendarmerie, des maîtres chiens d’une société privée de gardiennage ont pénétré dans l’hôpital, on a même eu recours à un hélicoptère de la sécurité civile. Le tout relayé par des médias domestiqués parlant à l’envie des « dangereux évadés ». Des experts en sécurité du ministère de la santé, le directeur de cabinet du Préfet, un colonel de gendarmerie, la DDASS… se sont alors succédé auprès de la direction de l’hôpital. En moins de 48 heures, les volets ont été fermés, les poignées des fenêtres ont été sciées, les grillages rehaussés. Le directeur – dans le cadre de la politique gouvernementale de sécurisation des hôpitaux psychiatriques – a demandé un budget exceptionnel de 342 887 € afin d’investir dans des barreaux, des fumoirs sécurisés, des barrières infrarouge, des bracelets électroniques et de nouveaux vigiles. Finalement, les deux « fuyards » ont été retrouvés et depuis, ils sont sortis de l’hôpital, les mesures de contrainte qui les visaient n’étant – comme c’est souvent le cas – que temporaires.

Criminalisation de la maladie mentale

À qui veut-on faire croire qu’un tel déploiement de force était justifié ? Du point de vue du risque présenté réellement par ces patients, à personne. En fait, l’objectif était ailleurs : démontrer que les malades mentaux sont forcément dangereux et montrer à la population inquiète que l’on s’en occupe. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si cet événement a eu lieu quelques semaines après le discours de Nicolas Sarkozy à Antony, dans la banlieue parisienne. Jamais peut-être depuis l’occupation – à l’époque où il fallait éliminer les fous parce qu’ils étaient responsables de la dégénérescence de la race – le plus haut personnage de l’État n’avait à ce point stigmatisé la maladie mentale. Pour lui, les choses sont claires : les fous sont dangereux et son obligation de résultats est de tout faire pour en protéger la société. Par delà l’aspect politicien de la démarche présidentielle – le discours a eu lieu quelques jours après le meurtre d’un jeune homme à Grenoble – c’est bien d’un tournant politique dont il s’agit : on assiste à une véritable entreprise de criminalisation de la maladie mentale et à un retour, qui ne se cache même plus – l’utilisation de plus en plus massive de chambres d’isolement est là pour en témoigner – à l’enfermement. Une criminalisation orchestrée cette fois au plus haut sommet de l’État, ce qui n’est pas rien.

Négation de la folie

Si ce discours marque un tournant, il n’indique pas tout à fait une rupture. Il constitue plutôt une accélération violente, mais logique, d’une politique mise en œuvre depuis une trentaine d’années, visant à mettre en pièce la psychiatrie du sujet, touche par touche, réforme après réforme. Une politique qui a conduit à l’abandon d’un nombre de plus en plus important de malades, en prison, dans la rue, dans les hôpitaux, où le soin se résume trop souvent à la prise de médicaments, dans les familles qui ne savent plus que faire… Mais plus profondément, l’on a assisté à une véritable négation de la folie. Celle-ci n’existe plus dans le discours public – médiatique, politique, intellectuel – et il est illusoire de chercher une seule référence à elle dans les nombreux rapports remis depuis 20 ans aux ministres de la santé successifs. Sur le fond, cette négation se nourrit de la domination outrageuse de la psychiatrie biologique qui considère la folie comme une maladie du cerveau ou un trouble d’origine génétique. Cette conception fait les bonnes affaires des laboratoires pharmaceutiques – puisque les médicaments constituent le plus souvent l’essentiel du « traitement » – et des marchands de thérapies « rapides et efficaces ». Mais elle a surtout pour conséquence « d’objectiver » le patient qui n’est dès lors plus un sujet, mais un cerveau qu’il faut scanner, un patrimoine génétique qu’il faut décrypter. Cela permet de renvoyer la solution dans les bras de la « science » et de ne plus s’embarrasser du soin réel : pourquoi dépenser de l’argent en effet, pour des gens dont le problème sera un jour ou l’autre résolu par la recherche ? En attendant, le social n’aura qu’à s’en occuper.

Récupérables, chroniques et tarés

De ce point de vue, le terme de « handicap psychique« , officialisé par la loi de 2005, ne doit rien au hasard. La folie n’est plus un possible, une manière d’être, de l’humanité, mais un handicap, un déficit, que l’on peut mesurer par rapport à une normalité sociale, en réalité celle du marché. De fait, on va donc constituer une échelle, sur laquelle on pourra évaluer la capacité du handicapé à s’insérer – c’est-à-dire à être utile pour le système. Pour mieux le comprendre, il suffit de se référer à la définition du handicap de l’OMS, qui en décline trois modalités : la déficience désigne les atteintes de l’organisme,l’incapacité correspond à la réduction de certaines grandes fonctions du corps, le désavantage enregistre le retentissement global des incapacités sur la vie sociale des individus. Une définition qui prend comme référence unique la possibilité de réinsertion, mais qui surtout pousse au tri des personnes en fonction de cet objectif. Ainsi en haut de l’échelle pourront se trouver ceux qui ont la possibilité et le courage individuel de s’en sortir, en bas, ceux qui ne le peuvent pas et qui sont voués à l’abandon voire à l’exclusion. Nous ne sommes pas loin de la conception d’un Édouard Toulouse qui d’un côté créé, avant la guerre, le premier service ouvert de psychiatrie à Sainte-Anne – l’hôpital Henri Rousselle – pour ceux qu’il considère comme récupérables, et qui de l’autre prône la biocratie, milite pour l’enfermement et la stérilisation des chroniques et des tarés.

Un simple handicap psychique

La folie a donc disparu au profit du handicap psychique, ce qui permet au passage, de la renvoyer plus aisément dans les bras du social. Quant à la psychiatrie – trop liée historiquement à la folie – elle doit céder la place à un nouveau « paradigme« , la « santé mentale« . Ce concept est en fait très perturbant : les « désaliénistes » de la libération ne l’employaient-ils pas ? N’était-ce pas le sens de la fameuse définition de la nouvelle psychiatrie de Lucien Bonnafé : « le désaliéniste, disait-il, est celui qui, ayant jeté aux ordures le froc de l’aliéniste, se présente sur la place publique en disant : qu’y a-t-il pour votre service ? » ? Et il est vrai que l’on a du mal à imaginer un psychiatre faisant le tri à l’entrée de son cabinet entre les « vrais » psychotiques et les autres. Il y a pourtant une différence fondamentale entre les deux époques : celle de Lucien Bonnafé se préoccupait de la place des fous dans la cité, celle d’aujourd’hui nie jusqu’à leur existence – même en criminalisant la maladie mentale, ce qui est une autre façon de la nier.

Souffrance psychique de masse

En fait, la santé mentale est un concept qu’a récupéré le système – celui du capitalisme néolibéral puisqu’il faut bien le nommer – pour faire face à une problématique nouvelle, celle de la souffrance psychique de masse. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher quelques instants sur ce qui se passe aujourd’hui dans les entreprises, où les exigences de rentabilité, de compétition, de financiarisation, poussent les hommes et les femmes, esseulés et mis en concurrence, dans les bras des thérapeutes ou parfois au suicide. Selon le Bureau international du travail, les problèmes liés au mal être au travail représentent aujourd’hui 3 % du PIB des pays industrialisés. Face à ce phénomène préoccupant – il coûte cher et pourrait à la longue gripper la machine – le système a une attitude ambiguë. Il doit bien sûr y faire face, afin que le fonctionnement social ne soit pas remis en cause, mais en même temps il s’en satisfait : une personne sous antidépresseurs, noyée dans ses problèmes, ne s’interroge pas spontanément sur les causes de son malheur. Au contraire, elle a tendance à les personnaliser, à les intérioriser. Les praticiens qui reçoivent les patients dans les consultations de souffrance au travail sont tous d’accord sur ce point : il s’agit d’abord pour eux de déculpabiliser les gens qui viennent les voir. Faire face et éviter la prise de conscience, tel est le dilemme dans lequel le système se trouve et sa réponse, pour une part spontanée, pour une part très pensée, réside dans l’individualisation et dans la médicalisation des problèmes sociaux.

Sarkozy à Onfray : « J’inclinerais, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile »

En d’autres termes, si vous souffrez au travail, c’est parce que vous êtes très impliqué – et c’est bien – alors on va mettre en scène médecins et psychologues pour vous aider, on va vous apprendre à faire la différence entre le mauvais et le bon stress – celui que l’on doit « gérer » pour mieux le mettre au service de l’entreprise. Si vous êtes chômeur de longue durée, c’est probablement parce que vous faites partie des « plus fragiles » — peu importe si votre entreprise a été délocalisée et s’il n’y a pas de travail dans votre région — vous devriez peut-être consulter. De là à dire que la pauvreté est une maladie, dans la tradition hygiéniste, il n’y a qu’un pas. De là à penser que les gènes sont responsables de tout – vision scientiste dominante aidant – il n’y a également qu’un pas que franchit allègrement Nicolas Sarkozy. On se souvient de ce dialogue avec Michel Onfray (1« ) pour la revue Philosophie, au cours duquel le Président avait déclaré : « J’inclinerais, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile, et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions pas soigner cette pathologie.« 

Un nouveau mode de gestion des individus.

Les consultations des psychiatres, des psychologues, des médecins généralistes – premiers prescripteurs de psychotropes – sont donc pleines de ces gens qui n’en peuvent plus et qui n’ont comme ultime recours que la médecine et la psy. En fait, cette médicalisation n’est pas qu’un pis-aller, la réponse spontanée à un risque imminent. Elle constitue tout un système fondé sur une conception de la médecine fondée désormais sur la prévention – la machine économique et sociale doit tourner à plein rendement, il vaut donc mieux prévenir que guérir – et sur la personne qui doit être actrice de sa santé, comptable de ses actes dans ce domaine également. Et des « experts » – bien loin du « colloque singulier » entre le médecin et son patient – sont là pour l’y aider : il ne faudra pas qu’elle fume, il ne faudra pas qu’elle boive, elle devra faire du sport et manger cinq fruits et légumes par jour et si elle est obèse, ce n’est pas parce qu’elle est pauvre et gavée de « mal bouffe » industrielle, mais c’est parce qu’elle ne sait pas « gérer » sa « surcharge pondérale » et par là même sa vie. Il n’est qu’à voir la différence de traitement réservée aux fumeurs – montrés du doigt comme responsables individuels de leur futur cancer du poumon – et aux victimes de l’amiante qui se battent depuis des années pour faire reconnaître la responsabilité de leurs employeurs et donc du système. On sait qu’entre chaque version du fameux DSM, le manuel mondial de la psychiatrie, élaboré par l’association des psychiatres américains, des dizaines de « pathologies » nouvelles font leur apparition. En d’autres termes, pour les besoins des industries pharmaceutiques et des compagnies d’assurance, le DSM contribue à faire d’un nombre croissant d’événements de la vie, des pathologies qu’il faut traiter. Nous avons affaire là à des « inventeurs de maladie » selon l’expression du journaliste allemand Jörg Blech[1]. Le DSM, c’est en quelque sorte la médicalisation de l’existence inscrite dans le marbre. En réalité, il s’agit pour le système, d’avoir la main mise sur l’individu, jusque dans son être intime.

Les fous n’intéressent plus la santé mentale

Dès lors, si l’on s’interroge sur la « santé mentale » en termes « positifs », on tourne en rond parce qu’il est quasiment impossible de définir avec précision ce que recouvre ce fameux concept qui ressemble à un fourre-tout. Mais si l’on considère que la « santé mentale » est avant tout un mode de gestion des individus dans un contexte de crise profonde du système – en particulier dans sa dimension humaine – on comprend mieux pourquoi elle a pris tant d’importance au cours de ces dernières années. La santé mentale, ce n’est pas la quête du fameux « bien être » dont on nous parle tant, c’est à la fois la réponse au « mal être » généralisé dont on commence à peine de parler, et la réponse à l’exigence toujours plus tyrannique de performance et de compétitivité (comme le dit le sociologue Alain Ehrenberg, nous vivons dans une « société du dopage »). On pourrait évidemment se poser la question : pourquoi la santé mentale met-elle de côté les fous ? Un premier élément de réponse est fourni par un homme puissant de la psychiatrie officielle en France, Philippe Cléry-Melin. Dans un rapport qu’il a rédigé en 2003 au ministère de la santé[2], il indiquait que les pouvoirs publics ne pourraient pas – pour des raisons financières – s’occuper à la fois du psychotique et de la mère de famille déprimée et qu’ils devraient choisir cette dernière. Il est vrai que la souffrance psychique de masse constitue un problème beaucoup plus brûlant politiquement que le sort de quelques centaines de milliers de psychotiques.

deux psychiatries : l’une pour les nobles et l’autre pour les ignobles

En fait, la psychiatrie coûte cher parce qu’elle repose sur la présence humaine des équipes. Ce qui est insupportable au système qui considère les malades mentaux comme des inutiles définitifs, c’est-à-dire qui ne pourront jamais être récupérés pour la machine économique. Autrement dit, la psychiatrie – lorsqu’elle s’occupe de la folie – ne constitue pas, à ses yeux, un investissement. On a ainsi supprimé des milliers de lits mais on n’a pas donné les moyens suffisants pour mettre en place des structures décentralisées. On remet en cause le secteur au profit d’un système à deux temps, l’hôpital pour gérer la crise et le médico-social – et de plus en plus le social et la charité – pour faire face à la chronicité, d’où les ruptures de soin et l’abandon. On impose aux équipes, qui n’en peuvent plus, les règles de management de l’entreprise, et on les empêche ainsi de faire leur métier – ce qui constitue une façon de les soumettre en réduisant le plus possible le travail vivant, et de remettre en cause par là même la psychiatrie du sujet. Le choix de M. Cléry-Melin et de ses amis est donc managérial et financier. Il l’est d’autant plus que cette conception ouvre un boulevard à la « psychiatrie business », dont M. Cléry-Melin est l’un des tenants les plus heureux – il est propriétaire de six cliniques réservées à ces Français qui « sont prêts à payer pour leur santé », comme il dit, c’est-à-dire les plus riches. Il existe donc désormais ce que Pierre Bailly-Salin, l’une des figures du désaliénisme, appelait « deux psychiatries : l’une pour les nobles et l’autre pour les ignobles. »

La folie comme laboratoire

Mais si l’on pousse plus avant l’analyse, on se rend compte que la folie doit disparaître parce qu’elle dérange. Elle a certes toujours perturbé, c’est du moins de cette façon qu’elle a souvent été perçue. Mais comme toujours, le traitement qu’on lui réserve constitue un symptôme du fonctionnement social dans ce qu’il a de plus profond et de plus caché. Or à quoi assistons-nous aujourd’hui ? À la mise en place d’une dictature douce – mais combien efficace – du marché tel qu’il existe de nos jours. Le marché qui demande à l’individu non pas de transformer le monde dans lequel il vit, mais de s’y « adapter » en permanence. Par là même, le système est en train de constituer un modèle d’individu, un « homme économique », adaptable à l’infini, autoconstruit, autonome, performant, mobile, flexible, seul comptable de ses succès et de ses échecs – et que l’on peut donc exclure – consommateur et producteur. Un individu capable de « gérer sa vie » comme une entreprise ou comme un capital, enserré dans des relations marchandes et contractuelles — c’est le « gagnant/gagnant » de Ségolène Royal — avec les autres qui n’existent que pour satisfaire ses besoins et sa jouissance. Un individu qui ne serait plus un sujet, mais une « ressource humaine ». D’où la déshumanisation préoccupante à laquelle on assiste dans les entreprises et dans la société toute entière.

Sujet, « ressource humaine » ou rebut ?

La folie ne peut pas entrer dans ce schéma totalitaire. D’abord parce que le fou ne peut se passer d’une relation réelle, authentique, il ne peut se plier à la relation marchande et contractuelle dominante. Même si on cherche à l’y forcer : lui aussi doit avoir un « projet de sortie » à peine entré, parfois délirant, dans une institution psychiatrique, lui aussi doit être considéré comme un citoyen souffrant, acteur de son traitement, lui aussi doit à tout prix se « réinsérer » le plus vite possible… (et l’on compte pour cela sur les médicaments – les laboratoires se frottent les mains – et sur les thérapies comportementales). Mais la plupart du temps, cela ne marche pas, alors on l’abandonne, on le nie, on le criminalise, on va ainsi jusqu’à lui dénier sa qualité d’être humain, on le force à ne plus être fou. Il devient un problème qu’il faut gérer, neutraliser. On l’enferme de nouveau. Au fond, l’enjeu est de taille : la folie montre en permanence, à ceux qui veulent bien encore s’intéresser à elle, que l’individu, c’est autre chose qu’une ressource humaine évaluée, ramenée à des chiffres, des courbes et des « indicateurs ». Qu’il y a en lui une irréductible part de mystère, d’intime, d’inattendu (ce n’est pas un hasard si pendant l’occupation, dans l’asile de Saint-Alban, les surréalistes ont contribué à l’invention de la nouvelle psychiatrie) qui échappe à la terrifiante « transparence » néolibérale. Et c’est pour cela qu’il faut la faire disparaître. Mais derrière le fou, il y a l’humain. En d’autres termes, la folie constitue une sorte de laboratoire : si l’on cherche à la réduire, c’est parce que l’on veut réduire le sujet, le domestiquer, le faire disparaître. S’attaquer au fou, c’est s’attaquer à l’homme. Il est temps de refaire l’éloge de la folie.

Patrick Coupechoux, lundi 18 octobre 2010 — paru dans la revue Empan n°76.


[1] Jörg Blech, Les inventeurs de maladie, Actes Sud. 2005.

[2] Plan d’action pour le développement de la psychiatrie et la promotion de la santé mentale, 2003.

  • 1 Eh oui, cette rencontre n’est pas de hasard.

Un Monde sans fous ? ou les dérives de la psychiatrie

Projection-débats

Un Monde sans fous ? ou les dérives de la psychiatrie

De toute façon, retournée à la neurologie, la psychiatrie agonise. L’ensemble des professionnels œuvrant dans le cadre du Carré psy, au nombre desquels bien entendu, ceux qui côtoient au quotidien ce vers quoi est en voie de régresser la pratique psychiatrique, et les citoyens conscients des enjeux de civilisation et de qualité du savoir vivre ensemble, se soucient de la dangerosité des projets législatifs actuels. Venez vous en informer, profiter du film et débattre.

Philippe Grauer

Équitable Café

Au moment où le gouvernement s’apprête à réformer la psychiatrie au profit d’une nouvelle politique de Santé mentale, quelle place notre société réserve-t-elle encore à la maladie mentale ? Et que signifie l’émergence d’un idéal de Santé mentale pour tous ? Que prévoit la future réforme de l’État : une psychiatrie sécuritaire à ses ordres ?

Avec Philippe Borrel, réalisateur, Dr Alain Abrieu psychiatre de secteur, chef de pôle au Centre Hospitalier Édouard Toulouse, Marseille, & vice-président de l’Union syndicale de la psychiatrie et Marianne Hodgkinson, psychiatre de Secteur, chef de Service et responsable de Pôle au Centre hospitalier Édouard Toulouse, coordonnateur de la Fédération de sociothérapie intersectorielle d’établissement, et Annie Segal, psychologue clinicienne, docteur en psychopathologie.

La folie déborde dans les rues et en prison. Faute d’avoir trouvé une prise en charge adéquate dans les services d’une psychiatrie publique en crise profonde, les malades psychotiques chroniques se retrouvent de plus en plus exclus de notre société. Philippe Borrel dans son film va à la rencontre de ceux qui vivent cette folie, les patients, le personnel soignant mais aussi les spécialistes qui pensent la folie (…). On découvre les nouvelles technologies de la neuropsychiatrie, et ça fait peur.

67 mn, 2009

Projection débat mercredi 20 octobre — 19:30.

Derrida à l’affût de l’imprévisible

Le Monde du 8 octobre 2010


Trois voyelles marquent la pensée française du XXème siècle, le E escamoté de La disparition, l’impondérable a lacanien, le A de la différ{ance} de Derrida, Jacques Derrida l’inventeur de la déconstruction, qui continue sa course comme concept majeur de notre époque. Élisabeth Roudinesco, co-autrice avec ce dernier de De quoi demain sera-t-il fait(1« ),
nous rapporte ici en peu de signes l’essentiel de l’excellent travail de Benoît Peeters sur l’un de nos plus grands philosophes. L’espace lui manquant elle n’a pas eu le loisir de signaler que l’iconographie de l’ouvrage est particulièrement riche et attachante.

Philippe Grauer


Élisabeth Roudinesco

Benoît Peeters, Derrida , Flammarion, coll. «Grandes biographies», 735 pages, 27 €.


S’agissant d’un philosophe de l’envergure de Jacques Derrida, dont l’œuvre immense — une soixantaine de volumes, sans compter les séminaires encore inédits — est traduite et commentée dans le monde entier, Benoît Peeters a choisi, à juste titre, de traiter, non pas la genèse ou le contenu de cette œuvre, mais la vie de l’homme qui en est l’auteur : son enfance, sa famille, ses relations avec les femmes, ses amitiés, sa séduction, ses réseaux, ses angoisses, ses goûts littéraires, vestimentaires et culinaires, son enseignement et son itinéraire politique. En bref, il a rédigé une excellente biographie dans le plus pur style de la tradition anglo-saxonne. Il est le premier à avoir eu accès aux archives du philosophe, déposées à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC) et à la Langson Library de l’Université d’Irvine en Californie et il s’est entretenu avec une centaine de témoins essentiels.

Aussi a-t-il reconstruit avec la distance nécessaire les étapes d’une vie qui ont conduit un jeune Juif laïc, né en 1930 à El Biar, sur les hauteurs d’Alger, puis exclu de son lycée en octobre 1942 par le régime de Vichy, à se rendre à Paris en 1949 pour poursuivre ses études au lycée Louis le Grand et à entrer ensuite à l’École normale supérieure (ENS).

En 1966, après s’être initié à l’œuvre de Husserl, Derrida participe au fameux symposium sur le structuralisme, organisé par l’Université Johns Hopkins de Baltimore où se retrouvent Roland Barthes, Jean Pierre Vernant, Jean Hyppolite, René Girard, Jacques Lacan. Un moment fécond de l’histoire culturelle franco-américaine. Un an plus tard, il rencontre Paul de Man, théoricien moderniste de la critique littéraire, qui lui ouvre les portes de certaines universités américaines. Très vite, et notamment avec la publication de De la grammatologie (Minuit, 1967) et de L’écriture et la différance (Seuil, 1967), il recueille un succès considérable, devenant, dix ans plus tard le contemporain de deux brillantes générations d’intellectuels avec lesquels il ne cessera de dialoguer : Emmanuel Lévinas, Maurice Blanchot, Jean Genet, Michel Foucault, Pierre Bourdieu, Louis Althusser, Gilles Deleuze, Jean-François Lyotard, etc…

Au fil des années, il s’engage dans un travail intense de recherches, d’enseignement et de publications. En 1983, il fonde avec d’autres le Collège international de philosophie puis il intègre l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Mais, à mesure que sa notoriété s’amplifie et que se déverse dans l’opinion publique française, à partir de 1986, une critique virulente du marxisme, du structuralisme et d’un certain idéal de subversion de l’ordre établi — c’est-à-dire de ce qu’on appelle à tort la «pensée 68» —, il est de plus en plus attaqué au point d’apparaître, dans les médias, comme le contraire de ce qu’il est. Détesté, il ne pourra jamais être élu au Collège de France.

Derrida a toujours été un social-démocrate, anticolonialiste, féministe, hostile à la peine de mort, héritier des Lumières, attaché à l’École républicaine, admirateur de De Gaulle et de Nelson Mandela. Et pourtant, à partir de 1987-88, comme le souligne Peeters, il est traité de nihiliste anti-démocrate, adepte de deux théoriciens nazis — Carl Schmitt et Martin Heidegger — dont il a commenté les œuvres puis d’ultra-gauchiste pour avoir publié Spectres de Marx (Galilée, 1993), ouvrage majeur consacré à la notion même de Révolution. De nazi enfin, pour avoir pris, en 1987, la défense maladroite de son ami de Man, dont le passé d’ancien collaborateur d’un journal antisémite belge a été révélé à titre posthume.

Toutes ces sottises sont ici mises en évidence grâce à l’enquête de Peeters qui dévoile les multiples facettes de ce philosophe passionné, grand voyageur mais redoutant les transports aériens, inventeur d’une nouvelle écriture de la philosophie dont il voulait déplacer les frontières. D’où un intérêt porté à toutes les disciplines — littérature, droit, psychanalyse — à toutes les situations sociales — les exclus, les homosexuels, les minorités — et à tous les combats contre les souffrances et les discriminations : racisme, antisémitisme, cruauté envers les animaux.

Derrida fit scandale, non pas parce qu’il était un fanatique sectaire, mais parce qu’il restait à l’affût, rationnellement, de « ce qui arrive » : l’imprévisible, les marges, les extrêmes, la dissémination. Telle est la signification des deux termes qu’il popularisa dans son enseignement : la déconstruction, processus visant à défaire un système de pensée hégémonique et à résister à la tyrannie de l’Un (ou de l’Unité) pour mieux avancer vers l’avenir en étant fidèle et infidèle à un héritage; La différance (avec un a), permettant de penser un universel de l’altérité sans cultiver le différencialisme.

Lui-même se regardait comme un Juif arabe, français et européen, habité par la philosophie grecque, aussi intransigeant envers « les politiques des ennemis d’Israël » que « devant une politique israélienne qui met en danger le salut et l’image de ceux qu’elle est censée représenter. » (p.623).

Parmi les moments les plus forts de cette biographie, on trouvera d’une part le récit de La nuit de Prague (1981), épisode inouï au cours duquel Derrida fut accusé par les autorités tchèques d’être un trafiquant de drogue; et, de l’autre, celui du discours tenu à l’Université de Jérusalem, le 25 mai 2003. Alors qu’il se sait atteint d’une tumeur maligne du pancréas et que mourir lui est intolérable, il prononce un vibrant réquisitoire en faveur des Palestiniens auquel Dominique de Villepin, ministre des affaires étrangères, répond par ces mots : « Jacques Derrida, vous redonnez densité aux mots les plus forts et les plus simples de l’Humanité (…) Démarche éminemment créatrice et libératrice. Défaire sans jamais détruire pour aller plus loin. » (p.637). On ne saurait mieux dire.

Au début du mois d’octobre 2004, quelques jours avant sa mort, il apprend qu’il peut recevoir le prix Nobel de littérature. Terrible et dernière cruauté pour ce philosophe qui se tenait aux frontières des institutions académiques sans jamais les contester : « Ils veulent me le donner, dit-il, parce qu’ils savent que je vais mourir.» »p.658)

À lire également : Benoît Peeters, Trois ans avec Derrida. Les carnets d’un biographe, Flammarion, 247p., 18 €.


Extraits

Le caractère

« Excessif et entier, Derrida l’est aussi dans ses relations, dans ses emballements comme dans ses ressentiments. Sa gentillesse, sa disponibilité, son écoute amicale ont parfois pour revers de brusques et intenses colères. Il suffit d’un désaccord ou d’une indélicatesse pour tomber en disgrâce dans le camp des ennemis (…) Dans ces cas là, il peut se montrer dur et implacable jusqu’à l’injustice. » (p.511).

Les femmes

« Les années passant, il préfère de plus en plus la compagnie des femmes à celle des hommes et pensent d’ailleurs que ce sont elles qui l’ont le mieux lu. Il n’empêche : quelle que soit son alliance théorique avec les féministes, Derrida aime les femmes qui affirment leur féminité et l’assument sans hystérie. Une femme qui ne l’attire pas physiquement a beaucoup de mal à l’intéresser quelles que soient ses qualités intellectuelles. » (p.516)

La maison de Ris-Orangis

« Dans ce lieu que Derrida retrouve avec plaisir après chaque voyage, il y a des bibliothèques et des bureaux partout (…). Ici, les lettres accumulées depuis son arrivée en Métropole. Là, les ouvrages de philosophie dont beaucoup sont en lambeaux à force d’avoir été lus et annotés. Dans une autre pièce, les livres reçus, dédicacés. Dans la cage d’escalier, les collections. Et à part, la «littérature bien aimée». Après des années passées dans son «sublime», ce petit grenier où il ne pouvait se tenir debout, il s’installera dans la véranda, y ajoutant sur le tard une très grande bibliothèque. Si Derrida a besoin d’espace, c’est parce qu’il conserve tout : ses anciens ordinateurs, les thèses, mémoires et autres papers d’étudiants accumulés pendant quarante années durant, mais aussi les documents les plus insignifiants. Dans le jardin de Ris-Orangis, il y a aussi le cimetière de tous les chats de sa vie, et de tous les arbres de Noël qu’il y a transplantés. La trace pour lui n’est pas seulement un concept philosophique, c’est une réalité de chaque instant. » (p.518-519)

  • 1 Paris, Fayard, Galilée, 2001, 315 p.-

SNPPsy — Communiqué concernant titre & appellation

Vendredi 15 octobre 2010

GLPR / Pages jaunes

Les membres du GLPR, après s’être réuni la semaine précédente, ont rencontré les responsables juridiques des Pages jaunes jeudi 7 octobre. Les Pages jaunes souhaitent trouver une appellation professionnelle à la fois distincte du titre légal et compréhensible par le public. Une proposition sera communiquée en décembre.

La ligne du Snppsy

Le SNPPsy poursuit ses travaux et sa réflexion dans le sens de sa ligne définie en matière d’appellation depuis déjà deux années, axée sur les deux points cardinaux suivants, partagés avec le Psy’G et l’Affop, consistant à maintenir

– La spécificité du Cinquième critère — titularisation par les pairs fondée sur la rencontre.

– Le titre commun de psychopraticien pour renommer notre déjà ancienne profession, en ce qu’elle tient aux cinq critères qu’elle a définis depuis sa fondation dans le dernier quart du siècle précédent.

Consignes


Rappel des consignes de réponse aux Pages jaunes.

• pour ceux exerçant depuis plus de cinq ans il suffit de dire que vous vous disposez à déposer un dossier, et vous restez à la rubrique psychothérapeute.

• Pour ceux exerçant depuis moins de cinq ans ou ne désirant de toute façon pas s’inscrire dans le cadre des psychothérapeutes NN, dites qu’en aucune façon vous ne voulez paraître à la rubrique soin hors d’un cadre réglementé (seulement si on vous l’avait proposée) mais demandez à figurer à la rubrique à venir psychopraticien, à quoi vous désirez ajouter pour votre part relationnel (probablement aussi du SNPPsy, nous verrons cela entre nous en novembre), à moins que votre syndicat à la suite des rencontres avec les Pages jaunes ne vous communique d’autres consignes en décembre.

Rappel des consignes générales

Ne pas envoyer tout de suite de dossier à des Commissions qui ne sont de toute façon pas encore constituées. Votre syndicat vous aidera, le moment venu.

Plaques, cartes de visite : pour ceux qui n’ont pas droit au ou pas envie du titre psychothérapeute NN, psychopraticien relationnel (titulaire du Snppsy si c’est le cas). Des consignes plus précises seront fournies en novembre lors de l’AG.

Assemblée générale du 19 novembre

Le Snppsy prépare son Assemblée générale de novembre sur ces bases, il y précisera sa stratégie, approfondissant pour sa part le concept d’une psychopratique relationnelle telle qu’il en a depuis plus de dix ans précisé les contours.

Nous aimons plus que jamais

12 octobre 2010
Entretien avec Luc Ferry
 » Nous aimons plus que jamais « 
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Votre livre porte un titre inattendu : La Révolution de l’amour. Enfin, pas tout à fait inattendu pour ceux qui vous ont suivi puisque vous avez déjà publié, en 2007, Familles je vous aime. Selon vous c’est l’amour, désormais, qui anime non seulement notre vie intime, mais notre vie intellectuelle et politique. A l’humanisme des Lumières aurait succédé l’humanisme de l’amour…

L’amour existe depuis toujours, mais l’invention du mariage d’amour est, sur le plan sociétal, l’événement majeur des deux derniers siècles en Europe. Qu’est-ce que le mariage d’amour ? C’est le mariage choisi par les enfants et non pas imposé par les villages et les parents. Ce mariage d’amour est né de l’émancipation de l’individu que le salariat a induit, sans le vouloir, par rapport à l’emprise des villages. Cet éloignement par rapport au village, c’est aussi, curieusement, ce qui a permis en Europe la laïcité. Car c’est aussi un éloignement par rapport au poids social des religions. La laïcité n’est pas née en France de l’histoire des idées. Elle est née de l’histoire de la famille moderne et de l’histoire du salariat. On s’est arraché au village, on a pris une distance par rapport au curé.

La conséquence de tout cela, nous dites-vous, c’est qu’aujourd’hui plus personne n’est prêt à mourir pour Dieu, pour la patrie ou pour des idées, alors qu’on ne renoncerait à aucun sacrifice pour ses proches, ses enfants.

L’invention du mariage d’amour a eu pour conséquence l’amour des enfants comme jamais dans l’histoire de l’humanité. Au Moyen Age, la mort d’un enfant était moins grave que la mort d’un cochon ou d’un cheval. Montaigne écrit à un de ses amis une phrase que je cite :  » Mon cher ami, j’ai perdu deux ou trois enfants en nourrice « . Mais cet amour des proches, loin de pousser à l’individualisme et au repli sur soi, a pour conséquence, au contraire, l’ouverture au collectif et au politique.

Ce qui se passe aujourd’hui est passionnant : nous vivons la liquidation de toutes les figures traditionnelles du sacré, au sens étymologique du terme. Le sacré n’est pas le religieux opposé au profane. Des valeurs sont sacrées quand je pourrais me sacrifier pour elles, donner ma vie pour elles. Dans l’histoire de l’Europe, il y a trois figures du sacré collectif. On est mort pour Dieu, ce sont les guerres de religion, la Saint-Barthélemy et autre ; on est mort pour la patrie (la dernière guerre mondiale a fait 53 millions de morts), et on est mort pour la révolution (en gros, le communisme a fait 120 millions de morts dans le monde). Je prétends que, sous l’effet de l’histoire de la déconstruction au XXe siècle, ces trois figures du sacré ont été liquidées en Europe.

Pour vous, Dieu n’existe pas, mais vous défendez l’idée de transcendance. Qu’est donc cette transcendance sans Dieu ?

Quand vous aimez vraiment quelqu’un, que ce soit sous la forme de l’amour passion, ou que ce soit l’amour des enfants, vous vous vivez dans l’amour l’épreuve de la sacralisation de l’autre. Il devient sacré au sens où vous pourriez à la limite donner votre vie pour lui s’il était menacé. Vous faites donc l’épreuve d’une transcendance de l’autre, mais cette transcendance vous ne la ressentez pas dans le ciel des idées ou dans la religion, vous ne la ressentez nulle part ailleurs qu’en vous-même. Partout, dans toutes les langues, elle est là, cette métaphore du coeur. C’est cela que j’appelle, en suivant Husserl, la transcendance dans l’immanence. C’est une transcendance laïque en quelque sorte.

Si notre vie est fondée sur l’amour, comme elle ne l’a jamais été, et si Dieu est plus absent que jamais, le deuil de l’être aimé devient insupportable…

Oui, nous aimons plus que jamais. C’est le tragique de la condition de l’homme moderne. Le grand thème de la philosophie grecque a été de dire que la vie bonne est la vie qui accepte la mort, qui a vaincu les peurs, et qui est capable de vivre au présent. Le sage est celui qui n’a plus peur de la mort et celui qui est capable de se réconcilier avec l’être. Spinoza, Nietzsche reprendront cela. Vous trouvez là la première grande définition de la spiritualité laïque, la première grande définition de la vie bonne qui ne passe ni par la foi ni par Dieu.

Après la guerre de Troie, Ulysse va mettre dix ans à rentrer chez lui car il a crevé l’oeil d’un cyclope, fils du terrible dieu Poséidon. Lequel va essayer de lui faire oublier le sens de sa vie, le sens de son voyage, qui va de la discorde et de la guerre à l’harmonie et à la paix, à Ithaque. Ulysse met le pied sur une île où se trouve une divinité sublime, Calypso, Elle tombe, raide, folle amoureuse de lui. Si tu restes avec moi, lui dit-elle, je te donnerai la jeunesse et l’immortalité. Promesse chrétienne avant la lettre. Ulysse refuse cette promesse alors qu’il a vu la mort de près et visité les enfers. Il quitte la nostalgie et renonce à une fausse espérance, pour choisir le présent. Il pense qu’une vie de mortel réussie est préférable à une vie d’immortel ratée. C’est le début de la philosophie.

Propos recueillis par Robert Solé

La Révolution de l’amour. Pour

une spiritualité laïque,

de Luc Ferry, Plon, 476 p., 21,90 ¤.

© Le Monde

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Comprendre la folie des hommes au prisme… Utiliser les mots du roman pour dire…

Luc Ferry : aimer plus que jamais

12 octobre 2010
Entretien avec Luc Ferry
 » Nous aimons plus que jamais « 

Votre livre porte un titre inattendu : La Révolution de l’amour. Enfin, pas tout à fait inattendu pour ceux qui vous ont suivi puisque vous avez déjà publié, en 2007, Familles je vous aime. Selon vous c’est l’amour, désormais, qui anime non seulement notre vie intime, mais notre vie intellectuelle et politique. A l’humanisme des Lumières aurait succédé l’humanisme de l’amour…

L’amour existe depuis toujours, mais l’invention du mariage d’amour est, sur le plan sociétal, l’événement majeur des deux derniers siècles en Europe. Qu’est-ce que le mariage d’amour ? C’est le mariage choisi par les enfants et non pas imposé par les villages et les parents. Ce mariage d’amour est né de l’émancipation de l’individu que le salariat a induit, sans le vouloir, par rapport à l’emprise des villages. Cet éloignement par rapport au village, c’est aussi, curieusement, ce qui a permis en Europe la laïcité. Car c’est aussi un éloignement par rapport au poids social des religions. La laïcité n’est pas née en France de l’histoire des idées. Elle est née de l’histoire de la famille moderne et de l’histoire du salariat. On s’est arraché au village, on a pris une distance par rapport au curé.

La conséquence de tout cela, nous dites-vous, c’est qu’aujourd’hui plus personne n’est prêt à mourir pour Dieu, pour la patrie ou pour des idées, alors qu’on ne renoncerait à aucun sacrifice pour ses proches, ses enfants.

L’invention du mariage d’amour a eu pour conséquence l’amour des enfants comme jamais dans l’histoire de l’humanité. Au Moyen Age, la mort d’un enfant était moins grave que la mort d’un cochon ou d’un cheval. Montaigne écrit à un de ses amis une phrase que je cite :  » Mon cher ami, j’ai perdu deux ou trois enfants en nourrice « . Mais cet amour des proches, loin de pousser à l’individualisme et au repli sur soi, a pour conséquence, au contraire, l’ouverture au collectif et au politique.

Ce qui se passe aujourd’hui est passionnant : nous vivons la liquidation de toutes les figures traditionnelles du sacré, au sens étymologique du terme. Le sacré n’est pas le religieux opposé au profane. Des valeurs sont sacrées quand je pourrais me sacrifier pour elles, donner ma vie pour elles. Dans l’histoire de l’Europe, il y a trois figures du sacré collectif. On est mort pour Dieu, ce sont les guerres de religion, la Saint-Barthélemy et autre ; on est mort pour la patrie (la dernière guerre mondiale a fait 53 millions de morts), et on est mort pour la révolution (en gros, le communisme a fait 120 millions de morts dans le monde). Je prétends que, sous l’effet de l’histoire de la déconstruction au XXe siècle, ces trois figures du sacré ont été liquidées en Europe.

Pour vous, Dieu n’existe pas, mais vous défendez l’idée de transcendance. Qu’est donc cette transcendance sans Dieu ?

Quand vous aimez vraiment quelqu’un, que ce soit sous la forme de l’amour passion, ou que ce soit l’amour des enfants, vous vous vivez dans l’amour l’épreuve de la sacralisation de l’autre. Il devient sacré au sens où vous pourriez à la limite donner votre vie pour lui s’il était menacé. Vous faites donc l’épreuve d’une transcendance de l’autre, mais cette transcendance vous ne la ressentez pas dans le ciel des idées ou dans la religion, vous ne la ressentez nulle part ailleurs qu’en vous-même. Partout, dans toutes les langues, elle est là, cette métaphore du coeur. C’est cela que j’appelle, en suivant Husserl, la transcendance dans l’immanence. C’est une transcendance laïque en quelque sorte.

Si notre vie est fondée sur l’amour, comme elle ne l’a jamais été, et si Dieu est plus absent que jamais, le deuil de l’être aimé devient insupportable…

Oui, nous aimons plus que jamais. C’est le tragique de la condition de l’homme moderne. Le grand thème de la philosophie grecque a été de dire que la vie bonne est la vie qui accepte la mort, qui a vaincu les peurs, et qui est capable de vivre au présent. Le sage est celui qui n’a plus peur de la mort et celui qui est capable de se réconcilier avec l’être. Spinoza, Nietzsche reprendront cela. Vous trouvez là la première grande définition de la spiritualité laïque, la première grande définition de la vie bonne qui ne passe ni par la foi ni par Dieu.

Après la guerre de Troie, Ulysse va mettre dix ans à rentrer chez lui car il a crevé l’oeil d’un cyclope, fils du terrible dieu Poséidon. Lequel va essayer de lui faire oublier le sens de sa vie, le sens de son voyage, qui va de la discorde et de la guerre à l’harmonie et à la paix, à Ithaque. Ulysse met le pied sur une île où se trouve une divinité sublime, Calypso, Elle tombe, raide, folle amoureuse de lui. Si tu restes avec moi, lui dit-elle, je te donnerai la jeunesse et l’immortalité. Promesse chrétienne avant la lettre. Ulysse refuse cette promesse alors qu’il a vu la mort de près et visité les enfers. Il quitte la nostalgie et renonce à une fausse espérance, pour choisir le présent. Il pense qu’une vie de mortel réussie est préférable à une vie d’immortel ratée. C’est le début de la philosophie.

Propos recueillis par Robert Solé

La Révolution de l’amour. Pour

une spiritualité laïque,

de Luc Ferry, Plon, 476 p., 21,90 ¤.

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Comprendre la folie des hommes au prisme… Utiliser les mots du roman pour dire…

Mythologies — Roland Barthes sans rides : resté subversif

12 octobre 2010
Autour des  » Mythologies  » de Roland Barthes Le fameux recueil nous apprend à dynamiter les stéréotypes et les clichés de l’époque

Julia Kristeva, linguiste et psychanalyste, Raphaël Enthoven, philosophe et journaliste, ainsi qu’Eric Marty et Jacqueline Guittard, spécialistes de Barthes, ont évoqué ensemble ce texte fondateur, aujourd’hui réédité sous la forme d’un volume illustré.

Jacqueline Guittard

Nourritures barthésiennes

Dans un passé récent, je devais familiariser de jeunes commerciaux promis à la vente de produits alimentaires avec cette affaire hautement complexe que représente, en France, le fait de se nourrir ; je leur servais invariablement les Mythologies, par petites bouchées mesurées –  » Le bifteck et les frites « , le chaud-froid de poulet rosâtre et les perdreaux fantaisie de  » Cuisine ornementale « . Qu’ils avalaient avec un plaisir manifeste, réclamant parfois d’autres nourritures barthésiennes sans rapport avec l’alimentation. Les bonnes années, le recueil pouvait être absorbé dans son intégralité. Je fanfaronnais :  » Mes étudiants lisent Roland Barthes ! « 

Les Mythologies accomplissent des miracles, non seulement parce qu’elles montrent ce qui se dissimule sous les objets banals frappés du sceau de l’innocence, mais plus encore parce qu’elles forment le regard du lecteur à voir à son tour au-delà des apparences. Ironie poétique et méthode exemplaire, elles sont en cela la légende d’une époque et une leçon toujours actuelle.

Julia Kristeva

Une recherche

de la profondeur du langage

Abondamment illustrée, la nouvelle édition ne se contente pas de mettre le lecteur en présence des médias des années 1950. En intégrant ces  » vieilles images  » dans notre sensibilité de modernes iconophages, elle réussit le pari de créer un nouvel accès à la lecture d’un Barthes démystificateur. Au travers des mythes et à contrepoint des images, ce sont plutôt les  » -logies « , les logiques de la voix si spécifique de Barthes, qui retiennent dès lors mon attention. Jugement ? Révolte ? Nausée ? Non. La vigilance de l’ironie, plutôt : version élucidée du goût. Et cette délicate étrangeté aux conventions sociales, où se tient le style ( » dimension verticale et solitaire de la pensée « ) devenu une écriture ( » acte de solidarité historique « ). Une voix qui révèle, sous le futur sémiologue, le romancier freiné et le tragédien pudique : l’écrivain qui interprète à partir d’une longue cohabitation avec la maladie.

Aucune  » déclinologie  » pourtant dans ces démystifications. Quand il déplie les significations figées en mythe et déstabilise tout  » arrêt sur image  » par une cascade d’interprétations où le sens côtoie le non-sens, c’est la  » profondeur du langage  » que Barthes cherche, réhabilite et savoure avec un bonheur contagieux. Il n’y aurait pas d’autre solution à la menace des croyances absolues, des idéologies totalitaires, du nihilisme ? Tel est le sens de son a-théisme : face aux mythes opaques des uns et à la perte du sens des autres,  » la question posée au langage par le langage  » peut retourner  » la carence du signe en signe « . Pour le plus grand  » plaisir du texte  » d’un talmudiste inattendu à Bayonne ou d’un déchiffreur secret des Exercices spirituels de Loyola, que j’entends déjà dans ces Mythologies.

Raphaël Enthoven

Aimer le monde sans être dupe de ce qu’il raconte

Plus que le journal de bord des années 1950 ou que l’art d’élever l’objet de tous les jours au rang du mythe et du concept, Mythologies est une méthode, qui montre à son lecteur comment singulariser les lieux communs, ou prendre au sérieux – pour ne pas les subir – les images de son temps. En s’étonnant des choses les plus anodines, en donnant toute leur saveur aux objets qu’elles critiquent, les mythologies de Barthes apprennent à résister, par la candeur et la délicatesse, au  » ce qui va de soi du langage « , à tout ce qu’il convient de croire, aux dogmes sournois du  » bon sens « . L’enjeu est d’aimer le monde sans être dupe de ce qu’il raconte, de comprendre au lieu de juger, de dépasser l’actualité au profit du présent, de créer un mythe tout en se donnant l’air de le déconstruire, de surmonter les apparences sans basculer dans la défiance et le soupçon, d’être subversif, en un mot, sans être militant.

Eric Marty

Violence

de Barthes

Toutes les mythologies ne sont pas violentes, mais certaines le sont singulièrement. Méchanceté envers l’Abbé Pierre, à qui Bourdieu fera les yeux doux à la télévision en 1993, méchanceté envers les photographes du Studio Harcourt, devant lesquels les acteurs s’aplatissent à nouveau, méchanceté envers Poujade, dont Marine Le Pen, après son père, a pris le relais.

Mais la mythologie la plus dure touche à un sujet fort éloigné des politiques de masse : l' » art vocal bourgeois « , tel que Gérard Souzay, interprète de Poulenc ou de Fauré, l’exerçait alors. Il y a dans l’emphase psychologisante de Souzay une violence faite à la lettre du texte musical qui est la même violence que celle commise par la charité de l’Abbé Pierre à l’égard de la justice, qui est la lettre du lien social, ou celle produite par l’universel petit-bourgeois à l’égard de l’altérité, qui est la lettre de la communauté humaine.

La brutalité de Barthes est une intolérance à l’égard d’une société dont les signes sont malades, dont la lente apocalypse passe par une mise à mort du langage. Que l’art vocal en ait été le témoin, à la fois le plus radical et le plus marginal, dit tout de la place singulière que Barthes a choisie pour conjurer par l’écriture une maladie profondément française.

Mythologies,

de Roland Barthes,

édition illustrée par Jacqueline Guittard, Seuil, 256 p., 39 ¤.

© Le Monde

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Deux jours pour dire le pouvoir des… Fabrice Luchini et les  » féroces…

Face à la retraite, l’usure des corps

12 octobre 2010
Face à la retraite, l’usure des corps

Et l’usure des âmes ?

PHG

Dans sa froideur statistique, la réforme en débat ignore la réalité du travail, la pénibilité des tâches et les profondes inégalités en matière de santé

Madame Flora est femme de ménage dans un collège. Tous les jours elle fait le ménage de cinq classes, trois bureaux, deux couloirs, deux halls et un escalier. Le seul point d’eau se trouve au rez-de-chaussée. Elle doit donc monter ses seaux d’eau par l’escalier où les bandes antidérapantes ont été arrachées depuis longtemps. Son chariot de ménage se trouve en revanche au premier étage. Elle préfère descendre son équipement à la main. La descente du chariot par les escaliers est périlleuse et lui a déjà valu un accident de travail lorsque la totalité du chariot a basculé sur son pied droit.

Le sol est un lino usé sur lequel elle effectue un balayage humide, mais en hiver, elle doit le laver tous les jours à grande eau ; elle se sert alors d’un balai à franges, qui se manipule en effectuant des mouvements en huit sur le sol. Puis on essore les franges dans le chariot à presse en appuyant très fort de façon répétée. Ce balai à franges a été introduit il y a plusieurs années dans les services de nettoyage, où il est venu remplacer le vieux balai-brosse. Heureusement Madame Flora a conservé la brosse, qui lui permet, périodiquement, chaque fois que le lave-linge du collège tombe en panne, de brosser vigoureusement, et à la main, les lavettes à franges.

Madame Flora nettoie de cette façon environ 1 500 m2 tous les jours, car elle travaille dans le plus gros collège de la ville. Pour laver par terre, elle bascule les chaises sur les tables afin de libérer le sol. Vers 11 heures, elle rejoint le service de restauration où sont servis chaque jour 700 repas, elle empoigne les piles d’assiettes, met les plats en chauffe, soulève les paniers à vaisselle, puis nettoie le réfectoire à grande eau après avoir retourné une par une les chaises sur les tables. Elle alterne cette tâche avec la grosse plonge, c’est-à-dire la vaisselle des plats et casseroles diverses.

Madame Flora fait ce travail depuis vingt-cinq ans. Elle a commencé à travailler à l’âge de 16 ans comme bonne à tout faire chez des voisins. Puis elle a fabriqué des ceintures en cuir dans une petite usine de la région, à la chaîne, dans un vacarme assourdissant. Elle y est restée trois ans, a connu le chômage, puis elle a élevé trois enfants. Madame Flora ne m’a jamais dit que son métier était pénible. Lorsque je l’ai convoquée pour sa consultation, elle a demandé à changer l’heure afin de ne pas  » gêner le travail « . La secrétaire n’est pas parvenue à la convaincre que cette visite médicale était un droit, et qu’elle se déroulait, précisément, pendant ses heures de travail. Elle s’est montrée surprise de mes questions, et m’a dit d’un ton fatigué  » ah ! mais alors, il faut tout vous expliquer « .

En l’examinant, j’ai constaté que j’arrivais un peu tard. Madame Flora ne fait pas exception à la règle de trois diabolique qui veut qu’une ouvrière d’usine qui travaille vingt ans comme femme de ménage ne puisse plus enfiler une manche ni s’habiller seule lorsqu’elle part à la retraite. J’ignore combien vaut son épaule opérée deux fois, son coude troué et son pouce déformé, je ne sais pas ce qu’ils valent, mais je sais exactement ce qu’ils coûtent : dix-huit mois d’arrêt de travail pour l’épaule deux fois de suite, quarante semaines de rééducation, 8 infiltrations dans le coude, 4 scanners, 2 IRM, puis un minimum de trois mois d’arrêt par an les bonnes années, 5 hospitalisations en service spécialisé. Je passe sur une surdité professionnelle de l’oreille droite, non déclarée et non reconnue, qui aurait besoin d’être appareillée.

Des morceaux de son corps jonchent ainsi son parcours professionnel, et j’apprends aujourd’hui que s’il se disloquait un peu plus, elle pourrait peut-être ne pas travailler au-delà de 60 ans. Une sorte de prime à la casse, mais sans la bagnole. Votre carcasse est trop usagée, vous pouvez dégager. En revanche, on ne pourra pas vous proposer de carcasse neuve. Alors ça nous fait deux fois l’épaule, mais comme c’est la même, ça compte pour une seule, le pouce est guéri et le coude reste plié, mais c’est le coude gauche, et vous êtes droitière. Ce n’est pas Madame Flora qui fera remarquer que l’on tient un balai des deux mains, surtout lorsqu’il faut faire des mouvements en huit. On ne va pas arriver à 10 % avec ça.

Ce n’est pas Madame Flora qui dira que son travail est pénible, surtout avec encore deux ans de crédit à rembourser. Son travail elle l’adore, parce qu’il y a les enfants, parce que c’est  » son  » collège, parce qu’elle y retrouve depuis des années les mêmes femmes dont elle partage l’histoire. Mais surtout, elle a tout simplement besoin des ressources de son travail pour assumer une situation des plus banales : un mari chauffeur routier actuellement au chômage, deux enfants qui vivent chez elle et font des études. Ensemble nous parvenons à aménager son poste de travail pour qu’elle puisse continuer à travailler sans se mettre en danger.

Au collège, elle pourrait occuper à temps partiel un poste de standard et d’accueil, réceptionner les livraisons tous les matins, raccompagner les visiteurs et les parents. Ce serait toujours ça de ménage en moins. L’après-midi, on pourrait s’arranger pour qu’elle travaille en rez-de-chaussée, et qu’elle ne manutentionne plus les chaises. Elle les poussera, ça ira. Avec l’intendant du collège, je parviens à la faire dispenser de restauration, elle restera à la loge, où justement, à cette heure-là, il n’y a personne. Elle ne récupérera pas la mobilité de son épaule, mais elle n’aura pas de nouvelles lésions, et son coude ne rechutera pas. Grâce à cet aménagement de poste, sa situation est réglée.

Cet aménagement de poste a pu être obtenu car Madame Flora travaille pour un collège, c’est-à-dire dans le service public. Ses collègues qui nettoient les bureaux et les sanitaires collectifs des entreprises implantées juste en face du collège, les intérimaires des services de nettoyage qu’elle croise le matin vers 5 heures en partant travailler, n’auront pas de poste aménagé si elles ont un problème de santé lié au travail. Elles seront rapidement licenciées et resteront au chômage. Les collègues de Madame Flora sont sans aucune alternative. Ce ne sont pas des salariées usées en quête d’une retraite anticipée, mais des chômeuses qui cherchent du travail. Qui paiera leur retraite si elles restent au chômage plus de dix ans ? Le projet de loi actuel sur les retraites ne le dit pas.

Madame Flora fait-elle un métier pénible ? Est-ce pénible de travailler quarante ans sur la voie publique en étant soumis aux vibrations d’un marteau-piqueur ? Est ce pénible de soulever des bornes de 200 kg ? Est-ce pénible de ramper dans un vide sanitaire, ou de réparer une carrosserie ? Un enfant de 5 ans saurait répondre à cette question. Il saurait montrer du doigt, sur les pages d’un abécédaire, les métiers difficiles : il reconnaîtrait le maçon, le déménageur, le couvreur, le plombier l’aide-soignante, le pompier, l’égoutier, la femme de ménage. Il remarquerait que ces corps-là, au travail, ne sont pas assis sur un siège, mais accroupis à genoux sur la voie publique, pliés sous un chauffe-eau, perchés en haut d’une échelle, courbés en avant sur un évier.

Ces gestes du travail qui définissent la pénibilité de certains métiers sont parfaitement décrits par les chercheurs, les ergonomes, les médecins du travail, les médecins-conseils, les ingénieurs en prévention, les médecins généralistes, et figurent dans toutes les publications professionnelles. Même le législateur les connaît, qui les a répertoriés et décrits en détail dans les tableaux de maladies professionnelles.

Le projet de loi sur les retraites ignore ce savoir. Pour juger de la pénibilité d’un métier, il est prévu, en bout de chaîne, de mesurer l’usure professionnelle d’un travailleur. On crée pour ce faire une commission d’usurologues. Peu importent les gestes devenus impossibles, les mouvements limités par la douleur, le manque de souplesse, le vieillissement forcé du corps. Seuls comptent la lésion et son score. L’amputation des gestes reste invisible. L’incapacité permanente partielle ou  » taux d’IPP  » ne mesure que les séquelles d’une blessure au travail. Peu importent aussi les effets retards, liés à certaines expositions : cancers professionnels liés aux goudrons, benzène, solvants, amiante. Ces expositions qui distinguent radicalement certaines catégories de travailleurs, qui sont à l’origine d’une inégalité repérée devant la santé, le vieillissement, la maladie et la mort, sont ignorées.

On renverra donc au travail, et le plus souvent au chômage, des personnes usées par les gestes du travail mais aussi des personnes multi-exposées, dont on sait de façon scientifique et statistique qu’elles développeront des pathologies qui raccourcissent leur espérance de vie. Pas un mot sur les responsabilités de l’employeur. Pas une ligne sur l’obligation qui pourrait lui être faite, dans un contexte où l’on ne parle que d’allonger la durée de travail, d’aménager des postes et de mettre en place des reclassements. Pas la moindre injonction à prévenir, au sein de l’entreprise, le devenir de ceux dont on ne parle plus nulle part : les ouvriers, les artisans, les manutentionnaires, les agents de nettoyage. Au plus haut niveau de l’Etat, on ignore leur existence. On les redécouvre dans la rue, à l’occasion des manifestations contre la réforme des retraites, avec un écriteau laconique comme celui-ci :  » Je vieillis plus vite que mon âge. « 

Pour décrire les gestes d’un poste de travail, pour identifier les expositions aux risques, pour reconstituer les parcours professionnels et par là même les expositions des travailleurs, il faut quelqu’un pour interroger, examiner, vérifier, étudier le poste de travail, lire les fiches de sécurité, repérer les pathologies professionnelles. Il faut un médecin du travail. C’est précisément au sein du même texte législatif qu’il est question de faire disparaître ce rôle spécifique du médecin du travail. Sa légitimité et son autorité, puisqu’il sera de toute façon placé sous l’autorité d’un chef de service de santé au travail, lui-même sous l’autorité de l’employeur. Si médecin du travail il y a, ses missions seront définies par l’employeur, et non par la loi. Et afin d’être bien clair, on supprime au passage la clause d’autonomie qui doit figurer dans le contrat d’un médecin du travail.

Qui s’occupera d’aménager le poste de travail de Madame Flora ? Qui signalera qu’il n’y a pas assez d’aide au port de charges dans l’entreprise ? Qui accueillera un salarié atteint de cancer à son retour pour examiner avec lui comment son poste de travail doit être organisé ? Qui pourra témoigner au sein de l’entreprise d’une méthode qui consiste à fixer de nouveaux objectifs de productivité sans donner aux salariés les moyens de les atteindre ? Qui affirmera que ce mode d’organisation génère des troubles psychiques et des suicides ? Personne. Personne pour voir, donc personne pour savoir. Personne pour nommer, pour recenser, pour entendre. Personne pour rechercher, établir, documenter une maladie professionnelle dont on devrait observer bientôt une disparition progressive. Les maladies professionnelles disparaîtront en même temps que les médecins du travail. Sans travail clinique, sans observation des gestes du travail, il n’y a plus de maladies professionnelles. Quant aux accidents du travail mortels – deux par jour en France – qui en analysera les causes, autrement que de façon mécanique ? Est-ce la même chose de tomber d’une échelle si l’on est en conflit avec son chef d’équipe, si l’on n’a pas de chaussures adaptées, ou si l’on prend un traitement qui contre-indique le travail en hauteur ?

Ainsi, pour réformer les retraites, on table sur une société imaginaire où les ouvriers n’existent plus, et où les cadres de plus de 50 ans sont tous au travail. Pour régler la facture, on s’adresse en tout premier lieu à des chômeurs. En second lieu aux travailleurs exerçant des métiers dont les tâches ne peuvent physiquement être exécutées à n’importe quel âge, dont le poste de travail doit nécessairement évoluer, sous la responsabilité, voire à l’initiative, de l’employeur. Cette responsabilité n’est pas mentionnée. Au contraire, on distribue au passage une prime à la casse et non à la prévention. On nie tout à la fois la réalité des disparités sociales, la réalité des inégalités au travail et la réalité des corps. Pense-t-on que l’on va maintenir de force au travail des gens qui ne peuvent plus faire leur métier ? Ils seront contraints de quitter le monde du travail bien avant de pouvoir toucher une retraite à taux plein. Quant à ceux qui resteront, c’est bien avec leur corps qu’ils paieront leur retraite.

Noëlle Lasne

Médecin du travail

Depuis les dispensaires de Médecins sans frontières jusqu’au droit à la santé des sans-papiers, n’a cessé d’être confrontée à la question des métiers pénibles. Membre du comité de rédaction de la revue  » Pratiques « , elle a contribué

à  » La santé des malades « , ouvrage collectif (2009)

du centre d’études de l’emploi, sous la direction de Serge Volkoff.

© Le Monde

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