Psychiatrie : patients matraités, familles trompées, professionnels disqualifiés

Si nos psychiatres justement indignés s’étaient indignés un peu auparavant du sort que s’apprêtait à nous réserver l’Académie de médecine soucieuse de faire main basse sur notre titre de psychothérapeute en traitant de charlatans (« disqualifie les professionnels » dit le texte, eh oui, on commence par vouer l’autre aux gémonies pour passer un beau jour à son tour à la trappe) nos praticiens dûment autoréglementés, ils n’en seraient peut-être pas là, et nous avec eux.

Il convient en Histoire de ne pas céder à l’oubli.

Cela dit nous demeurons solidaires du combat qu’à présent ils mènent et continuons de les rappeler à leur devoir de solidarité envers nous. Qui s’attaque à quelque point du Carré psy l’attaque tout entier.

Voir également à ce sujet la brève par nous éditée ce 23 février.

Philippe Grauer


Sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie c’est l’homme qui disparaît (François Tosquelles).

En 2003, nous étions tous réunis pour organiser les États Généraux de la Psychiatrie. Unitairement et démocratiquement, nous avions élaboré les 22 mesures d’urgence ainsi que les 4 motions fondant les axes généraux de notre exercice.

Il n’était pas question dans ces décisions de la révision de la loi de 1990. C’était sans doute une façon d’exprimer que cette loi ne semblait pas être un obstacle fondamental à nos pratiques et que d’autres urgences nous animaient.

Sept années plus tard, seule la révision de cette loi est la réponse du ministère à nos revendications. Et ceci dans un climat particulièrement difficile puisque depuis le discours d’Antony du Président de la République, la dérive sécuritaire envahit le champ de la psychiatrie : comme si tous les patients étaient identifiés à des criminels dangereux, actuels ou potentiels.

Nous étions ensemble à Montreuil le 7 Février 2009 pour dire notre indignation devant cette idéologie inacceptable ; à l’appel du collectif des 39, 2000 personnes ont clairement manifesté leur refus d’une telle politique.

30000 citoyens ont signé un appel condamnant le discours du président de la république.

Et pourtant 70 millions d’euros furent débloqués pour des murs, des caméras, des clés, des portes. Le pacte républicain s’est rompu : les préfets discréditent les avis des psychiatres, décident contre leur avis. Si l’hospitalisation protège le patient pour des soins, celle- ci devient un enfermement arbitraire quand le préfet refuse la sortie demandée par le psychiatre.

C’est dans ce climat délétère et morbide que nous a été proposée une modification de la loi de 1990 avec un projet de loi instaurant les soins sans consentement en ambulatoire.

En Septembre nous étions de nouveau tous ensemble à Villejuif : mille participants avec toutes les forces politiques d’opposition, tous les syndicats de psychiatres, plusieurs syndicats professionnels, quelques associations d’usagers, et des familles, ont affirmé leur opposition au projet de loi.

Après la décision du Conseil Constitutionnel le 26 novembre 2010, ce projet nous revient, modifié, avec « l’introduction » du juge pour les hospitalisations sous contrainte.

choix contrôlitaires

Vous savez que si depuis la loi de 1838, l’hospitalisation seule pouvait faire l’objet d’une contrainte identifiant les soins à un lieu, le changement prévu par le législateur est une modification sans précédent ! Il s’agit d’un changement paradigmatique dans ses conséquences car ce projet de loi n’ identifie plus l’hospitalisation, mais les soins eux-mêmes à la contrainte, les réduisant à une pure surveillance. L’obligation n’a t- elle pas pris le pas sur le contenu du soin ? Ce hors lieu de la surveillance, donc son omni-présence, penche dangereusement vers des choix totalitaires, des choix « contrôlitaires » ! C’est un lourd tribut : le monde de la psychiatrie est-il prêt à s’y soumettre ? à le payer ? Un constat est à faire : même si c’est pour des raisons différentes, parfois contradictoires, divergentes voire opposées, la quasi totalité des professionnels rejette ce projet.

Ce projet ne répond pas aux attentes des professionnels, des familles, des patients.

C’est un projet qui s’oppose frontalement aux nécessaires évolutions que des soins de qualité nécessitent : il maltraite les patients, il trompe les familles, il disqualifie les professionnels.

Dans la précipitation, dans un simulacre de concertation, sans prendre le temps de penser le soin en psychiatrie, cette « réforme » de la loi de 1990, si elle était adoptée, aggraverait d’autant plus les conditions de notre exercice, dont la dégradation nous avait amenés à élaborer 22 mesures d’urgences en 2003.

Pour une loi sanitaire qui prendrait en compte les moyens, la formation, la conception de la maladie (qui s’oppose à celle de la Fondation « FondaMental » qui vient d’être richement dotée), n’est-il pas possible d’organiser dans l’urgence qui nous est imposée, un front du refus unitaire, actif, mobilisateur ?

Pour un front de refus unitaire

Le collectif des 39 ne restera pas inactif devant la gravité de la situation.

Il appelle toutes les forces vives de ce pays à se rassembler pour demander le retrait de ce projet.

Le temps presse : nous avons l’immense responsabilité d’organiser cette riposte ensemble.

Nous restons à l’écoute des propositions. Nous en ferons également. Bien cordialement à vous,

pour le Collectif des 39 :

Dr Mathieu Bellahsen, Selma Benchelah, dr Philippe Bichon, dr Hervé Bokobza, dr Loriane Brunessaux, Marie Cathelineau, dr Patrice Charbit, dr Franck Chaumon, dr Patrick Chemla, dr Guy Dana, dr Alexandra De Seguin, dr Roger Ferreri, dr Sarah Gatignol, Yves Gigou, dr Michaël Guyader, Serge Klopp, Émile Lumbroso, dr Paul Machto, Antoine Machto, Bénédicte Maurin, Simone Molina, Françoise Nielsen, Sylvie Prieur, dr Pierre Sadoul, dr Pedro Serra, dr Olivier Schmitt, dr Bruno Tournaire-Bacchini, dr Anne Tuffelli , Monique Vincent, dr Élie Winter.


Contacts

Collectif des 39 : yglns39@orange.fr

Dr Hervé Bokobza : 06 85 31 71 61

Yves Gigou : 06 60 48 98 84

Dr Paul Machto : 06 80 65 47 79

Il n’y a pas de révolution sans risque

Page débat – Le Monde du 19 février 2011

Bientôt notre commentaire. Déjà l’article intégral original. PHG

En finir avec le chantage à la terreur

«Lorsqu’une nation a été forcée de recourir au droit de l’insurrection, disait Robespierre dans son Discours du 3 décembre 1792, elle rentre dans l’état de nature à l’égard du tyran. Comment celui-ci pourrait-il invoquer le pacte social ? Il l’a anéanti. (…) Les peuples ne jugent pas comme les cours judiciaires; ils ne rendent point de sentences, ils lancent la foudre

Rien n’est plus exact que cette manière de décrire la naissance d’un processus révolutionnaire. Et d’ailleurs, depuis la conférence inaugurale d’Ernest Labrousse (Comment naissent les révolutions), prononcée au moment de la célébration du centenaire de la Révolution de 1789, on sait que la révolution est une séance courte, un événement foudroyant, parfois sanglant, dont on s’aperçoit après-coup qu’il ne pouvait pas ne pas se produire. Les fameuses «causes», qui relèvent du temps long, et non pas de l’irruption d’un réel toujours imprévisible, sont multiples : constitution d’une classe éclairée, crise économique et sociale, rupture entre le peuple et son prince – monarque, tyran, dictateur – sur fond d’impossibilité pour celui-ci d’effectuer la moindre réforme sans être dépossédé de son pouvoir : trop tard. On connaît la suite : le peuple, allié aux élites, tente, par l’avènement d’un régime démocratique et d’un État de droit, de concilier la liberté (individuelle) et l’égalité (sociale et économique). Tel est l’idéal de toute Révolution passée et à venir, toujours désiré, parfois réalisé.

En France, depuis qu‘en 1989 on a célébré le Bicentenaire de la Révolution en sens contraire de l’énoncé de Labrousse, et en prétendant abolir sa puissance événementielle, puisque par essence elle ne serait qu’un prélude à la Terreur et aux bains de sang, on a contribué à bannir des consciences l’idée qu’elle pût être désirable. Et on lui a opposé le principe dit «réaliste» d’une possible fin de l’Histoire sans voir que ce terme, inventé par Alexandre Kojève, renvoyait à un fantasme et non à une réalité comme voulut le faire croire Francis Fukuyama, penseur américain néo-conservateur.

L’historien François Furet (1« ), au même titre que les adeptes du «goulag est déjà dans Hegel et dans Marx», se firent les hérauts de cet étrange moment festif qui permit aux partisans de la Restauration et autres artisans de la désespérance programmée de haïr la Révolution plutôt que d’en critiquer la marche. A la même date, ils se félicitèrent de la chute du communisme dans les pays de l’Est mais ils méconnurent sa signification en pensant qu’elles mettaient un point final à tout espoir révolutionnaire. Comme si l’échec radical d’un idéal devait conduire le peuple à renoncer à tout idéal.

C’était refuser de voir que ces révolutions obéissaient au même modèle que celles du XIXe siècle : un printemps des peuples. Depuis 1789, aucun régime issu de la Déclaration des droits de l’homme n’a encore réussi à concilier la liberté et l’égalité. A cet égard, mieux valait, cent ans plus tard, la démocratie libérale que le hideux visage du stalinisme. Et c’est la raison pour laquelle – de l’URSS à la Chine – les peuples de l’Est prirent acte de l’impasse du socialisme réel et du renversement de l’idéal révolutionnaire en son contraire. Rien ne permet de dire qu’il y avait là un déni de toute forme de désir révolutionnaire.

Ce qui se passe aujourd’hui dans le monde arabe et dont il faut se réjouir, c’est le retour de cet idéal, le désir d’en finir avec la peste et le choléra : autant avec les dictatures qu’avec l’islamisme politique. N’en déplaise à certains de nos intellectuels craintifs et déjà enclins à penser que charia, burqa, lapidations et autres coutumes barbares, étrangères d’ailleurs à l’islam des Lumières, sont déjà contenues dans les aspirations des opposants. Ce désir a été porté par la jeunesse, par les nouveaux moyens de communication, par les femmes, par le peuple et contre tous ceux qui, d’un bout à l’autre de la planète, n’ont pas cessé de redouter le retour des lendemains qui chantent.

Certes, les barbares sont bien là, mais leur dangerosité a aussi pour cause le fait qu’ils ont été persécutés – et non pas combattus – par des dictatures corrompues, elles-mêmes soutenues par certains représentants des démocraties occidentales et, pire encore, par des dirigeants israéliens engagés dans une politique suicidaire pour Israël, pour son peuple et pour les Juifs du monde entier, une politique contraire aux idéaux de liberté d’un certain sionisme révolutionnaire aujourd’hui incarné par une minorité d’intellectuels progressistes désireux de vivre en paix avec des Palestiniens en proie aux mêmes rêves et aux mêmes déceptions. Aucune révolution ne se fait sans risque, et nul ne peut prévoir de quoi demain sera fait. Le pire serait de condamner par avance l’espoir au nom d’une possible dérive à laquelle on finirait par aspirer à force de jouir d’en avoir peur.

L’esprit de la Révolution est en marche. Un jour viendra où il se propagera de l’Iran à la Chine en passant par l’ensemble du monde arabe. Et de même il reviendra en France, sous d’autres formes, au moment même où l’on pensera l’avoir définitivement extirpé des consciences. En témoigne, comme signe avant-coureur, le succès impressionnant d’un petit opuscule – Indignez-vous ! – dont l’auteur, Stephane Hessel, gaulliste et social – démocrate, ancien résistant, ancien déporté, pacifiste et peu enclin aux violences de rues, n’avait pas un instant imaginé qu’il aurait une telle portée. Ainsi, un signifiant aura-t-il suffit à revaloriser en un instant un idéal de rébellion dans une société mise à mal par un mauvais gouvernement.

Ce qui arrive aujourd’hui, et qui arrivera dans le monde mondialisé de demain, c’est le rêve d’un ailleurs à venir non encore circonscrit et qui serait le nouveau nom de la révolution : autrefois Mandela, aujourd’hui Bouazizi, jasmin, Nil. «La Révolution est un bloc», disait Clemenceau. Il faut s’en souvenir pour faire exister un projet de changement social qui n’éliminerait pas les libertés fondamentales et permettrait de combattre l’obscurantisme et le communautarisme.

  • 1 Penser la révolution française, Gallimard, 1978

Refoulement de la psychanalyse ?

CAEN

Amphithéâtre Tocqueville Université de Caen-Basse-Normandie

Esplanade de la Paix.

Vendredi 18 février de 20 à 22:00 – Entrée libre.


Conférence-Débat

Christian Godin

Maitre de conférences en philosophie (Université de Clermont-Ferrand)
auteur de La Totalité et La philosophie pour les nuls

avec la participation de

-* Nadine Proïa-Lelouey

Professeur de psychologie clinique et pathologique (Université de Caen)
Membre du CERReV

-* Gilles-Olivier Silvagni

Psychanalyste, membre de la SIHPP

Le pain & les miettes

Après une période de domination intellectuelle, jusque dans les années 1970, la psychanalyse a été en France, l’objet d’un véritable refoulement dont il nous faut comprendre les raisons profondes.

À l’écart de toute école et plus encore de toute chapelle, Christian Godin, philosophe et maître de conférences à l’université de Clermont-Ferrand entend montrer comment, en plus de sa dimension thérapeutique qui résiste encore héroïquement à l’impérialisme de la pharmacie, la psychanalyse représente un indispensable moyen de compréhension critique. Faute de quoi, c’est la fiction du sujet néolibéral responsable de tout et ivre de bonheur qui risque de s’imposer, contre les évidences mêmes.

A partir de son livre, Le Pain et les miettes, paru l’an passé chez Klincksieck, Christian Godin analysera quelques symptômes de notre hypermodernité (consumérisme, vide-grenier, euthanasie) et de l’inconscient d’un homme, de plus en plus répandu dans le monde mondialisé, partagé entre le fantasme de la totalité (le pain) et le désastre du rien (les miettes).

La conférence sera suivie d’un débat avec la salle et avec les deux discutants.

Entrée libre.

Élisabeth Roudinesco au quai Branly

PARIS – Université populaire du quai Branly

Samedi 5 mars 2011 – 14:30

Cycle Grand Témoin avec Élisabeth Roudinesco

Accès libre dans la limite des places disponibles

Cette conférence a lieu dans le cadre du cycle Grands Témoins.
Un samedi par mois, l’Université populaire du quai Branly propose la rencontre avec de « grands témoins », porteurs d’une expérience universelle ou, au contraire, de singularités extraordinaires. Nés ici ou ailleurs, ces grands témoins sont à la fois le proche et l’étranger, comme le musée du quai Branly.

Découverte

Le principe du grand témoignage repose sur l’improvisation : on est interviewé à chaud par un journaliste qu’on n’a pas rencontré avant.

Cette saison, vous pourrez ainsi découvrir le parcours d’intellectuels comme Béchir Ben Yahmed, ancien ministre d’Habib Bourguiba, fondateur et président du groupe de presse Jeune Afrique (2 octobre), Mamadou Diouf, historien sénégalais, directeur du département des études africaines à l’Université Columbia aux États-Unis (4 décembre), mais aussi de Françoise Héritier, africaniste, professeur honoraire au Collège de France (6 novembre), de Patrice Leconte, le célèbre réalisateur français (8 janvier), de Malik Peiris, médecin d’origine sri-lankaise au Centre Pasteur de Hong Kong qui a découvert le virus de la grippe aviaire (7 mai), ou encore de Jean-Claude Milner, linguiste et écrivain (5 février), Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse et écrivain (5 mars), et de deux personnalités indiennes de premier plan, Dileep Padgaonkar, ancien rédacteur en chef du Times of India et collaborateur d’Henri Langlois à la Cinémathèque française (2 avril), et Harbans Mukhia, historien, écrivain, spécialiste de l’histoire moghole, et plus largement des musulmans de l’Inde (4 juin).

Musée du quai Branly, théâtre Claude Lévi-Strauss – www.quaibranly.fr

– entrée Debilly : 37 quai Branly

– entrée Université : 218 rue de l’université

Tout contre Freud

Samuel Lézé : Tout contre Freud

Samuel Lézé est spécialisé dans l’anthropologie politique de la santé mentale (voir son blog) et il est l’auteur d’un livre qui vient de paraître : “L’autorité des psychanalystes” que j’espère chroniquer prochainement.
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21,85 sur Amazon

Présentation de l’éditeur:
Comment expliquer la place ambiguë de la psychanalyse dans notre société ? Avec un regard qui rappelle celui des persans de Montesquieu, un anthropologue a exploré pendant une dizaine d’années l’univers parisien de la psychanalyse. Il relate non seulement le parcours des patients et des psychanalystes dans un monde qui possède ses propres règles, mais aussi un épisode clé de l’histoire du mouvement freudien en France (États généraux de la psychanalyse, réglementation du titre de psychothérapeute, parution d’un Livre noir de la psychanalyse), dont l’autorité est aujourd’hui contestée au nom de la scientificité et de l’efficacité de psychothérapies modernes. À travers l’anthropologie d’un lieu commun faussement familier et qui suscite le plus souvent une critique radicale ou un engouement total, l’auteur interroge la rationalité d’une pratique finalement méconnue.

Tout contre Freud

Le crépuscule d’une idole
Michel Onfray
Éditeur : Grasset

Résumé : Le crépuscule d’une idole est une contribution à un genre ancien qui accompagne le mouvement freudien depuis un siècle : l’essai antifreudien. La nouveauté : servir d’arme symbolique de divulgation dans l’arène médiatique avant même la sortie du texte.

Samuel LÉZÉ

Le crépuscule d’une idole est une contribution à un genre ancien qui accompagne le mouvement freudien depuis un siècle : l’essai antifreudien. Invariablement, la formule centrale se résume ainsi :

(i.) Freud est le père de la psychanalyse
(ii.) Or, Freud a un certain nombre de vices
(iii.) Donc la psychanalyse est sujette à caution

Chacun reconnaîtra immédiatement un sophisme bien connu, mais d’une redoutable efficacité dans l’arène médiatique où les réputations sont en jeu : l’argument ad hominem. L’objectif est de discréditer un discours ou une proposition en l’associant à la conduite et à la personnalité de son auteur 1. Evidemment, chaque essayiste a une originalité dans sa mise en oeuvre : l’intensité du répertoire polémique, le procédé de la critique morale et surtout, l’ingrédient essentiel, la nouveauté des vices reprochés (prémisse ii.).

Freud contre Freud

Dans son ouvrage en cinq grandes parties couronnées par une bibliographie commentée de vingt pages, Michel Onfray propose une version méthodologique de cet argument : “la psychobiographie nietzschéenne” (p. 94). En pensant le corpus de Freud comme symptôme théorique de son propre corps, l’objectif est de briser une dizaine de clichés concernant la psychanalyse (p. 28). A cet égard, l’ouvrage commence sur une contradiction : l’un des premiers clichés, diffusé par les “élites intellectuelles”, “l’historiographie dominante” et la “machinerie idéologique” (p.30), est le Freud philosophe du programme officiel de philosophie. Or, c’est justement le postulat majeur de son ouvrage : Freud n’est qu’un philosophe et sa philosophie le panse plutôt qu’il ne l’a pensé. Voilà Freud réduit à son autobiographie et la psychanalyse à la singularité de son géniteur. 2 Bref, la tautologie se veut meurtrière : la psychanalyse n’est pas une science portant sur l’universel et la vérité. C’est d’ailleurs ce qui fonde la redoutable thèse de l’auteur : “la psychanalyse (…) est une discipline vraie et juste tant qu’elle concerne Freud et personne d’autre” (p. 39). C’est la version radicale, à la lettre, de la première prémisse : mieux vaut tuer la poule dans l’oeuf.

Toute l’ambiguité de la démarche repose dans l’appel aux “armes rationnelles de l’histoire” (p.34) et le recours aux “historiens critiques” (i.e. des antifreudiens !) tout en se prétendant généalogiste. Comment le nominaliste – qui s’intéresse aux valeurs des faits – peut-il prétendre en même temps au bienfait du positivisme – qui s’intéresse aux faits supposés neutres ? Comment se dire au-delà du bien et du mal (la morale moralisatrice) et ne cesser de juger de la valeur morale des faits en moraliste ? Comment peut-on d’une main brûler un cliché, puis de l’autre en proposer un nouveau ? 3 En plus du lien entre vices 4 et concepts pro domo (e.g. la sublimation, p. 160), Michel Onfray propose en effet une lecture personnelle des incohérences morales que l’on peut exhiber à la lumière d’une comparaison entre les textes de Freud et de sa correspondance. 5 Logiquement, les arguments historiques ne peuvent rien objecter à cette façon de reconstruire un portrait moral. Le problème général que pose la démarche, et qui est bien dans l’air du temps, est le retour de la question morale dans le débat public. Il est donc piquant de constater combien c’est le nihiliste lui-même qui suppose l’existence d’une morale aujourd’hui bafouée : pour Michel Onfray, le philosophe se doit d’être vertueux et cohérent. Et Freud n’est pas un innocent… Les antifreudiens ne sont donc pas des historiens, mais bien des iconoclastes.

Freudocentrisme

Or, l’iconoclaste est le pendant de l’idolâtre. L’idolâtre freudien a existé, il a même constitué un obstacle épistémologique au développement de l’histoire de la médecine mentale 6, mais il a disparu depuis bien longtemps. C’est à cette période aujourd’hui révolue que l’iconoclaste continue à se référer en parlant de “légende” freudienne et des odieuses nourrices qui l’ont colportée. Très sérieusement, il veut faire rire. Au nom du rationalisme, il dénonce. Mais le rationalisme prosélyte des entrepreneurs de morale qui apportent la bonne parole et traquent les nouvelles religions (conclusion iii.) n’est pas le rationalisme critique des philosophes des sciences qui s’attachent à penser la spécificité et les difficultés d’une région épistémique comme celle de la psychanalyse. Car dès lors, il conviendrait de prendre un véritable risque intellectuel en provoquant une controverse scientifique dans l’arène académique. Au lieu de quoi, à l’instar des chasseurs de superstitions, on trouve sous la plume de l’auteur des jugements sans équivoque sur la “supercherie” (p. 142), la “fantaisie personnelle” (p. 145), la “magie” (p. 265 et p. 376) du Freud “Shaman” (p. 437) exploitant un “vieux fonds irrationnel” (p. 441). Marcel Mauss, qui lisait Freud, aurait certainement été étonné de se voir ainsi embarqué (p.444) dans cette drôle d’histoire qui tombe à pic dans un contexte politique qui vante les mérites de la modernisation !

Paradoxalement, l’iconoclaste n’est pas seulement contre Freud, il est tout contre Freud. Il produit du freudocentrisme, car il a besoin de Freud en personne et uniquement de lui (prémisse i.). L’histoire de la psychanalyse sans Freud devient en effet problématique et incompréhensible ; la psychanalyse d’aujourd’hui est réduite à une religion archaïque, “survivance” de croyances absurdes auxquelles les analysants adhèrent sans distance et protégée par une armée de prêtres malveillants. Il suffit pourtant de sortir des textes et d’un passé aujourd’hui révolu pour constater le renouvellement de la psychanalyse, ses multiples rectifications et la transformation de sa pratique. Mais l’iconoclaste ne s’intéresse pas à l’aujourd’hui car il demeure un peu idolâtre pour achever sa tâche. Comment ses extrapolations abusives à l’égard de La psychanalyse pourait-elle d’ailleurs fonctionner ? Pour autant, l’iconoclaste au gant blanc n’est pas un meurtrier ni même un véritable freudicide, car il ne s’occupe que des clichés. La malédiction condamne même l’iconoclaste à dégrader indéfiniment la psychanalyse sans jamais y parvenir complètement… Pourtant, une seule balle suffirait pour liquider Freud : l’indifférence. Avec un silencieux, évidemment. Le brouhaha ne facilite pas la tâche. Et déjà, les lecteurs se hâtent sur les étalages pour redécouvrir l’oeuvre de Freud… Il faudra, un jour prochain, tout recommencer.

Une arme symbolique non conventionelle : Freud = Fraude

A défaut d’indifférence et de silencieux, il convient de noter la violence du procédé et sa nouveauté. L’essai se veut un instrument de divulgation bien avant la parution du texte. Avant d’être le contenu d’un texte, la divulgation est un message médiatique dans un contexte qui s’enflamme comme une traînée de poudre selon les règles de l’art des grands médias. De ce fait, le discours de l’auteur est une arme symbolique de destruction massive de la critique bien au-delà des freudiens : l’arène médiatique dissuade aisément la plupart des spécialistes de la question d’intervenir sereinement. Et il faut bien se demander dans quelle mesure ce type d’arme non conventionnel risque à l’avenir de proliférer… Ainsi, un message plein d’emphase circule sur les ondes, prépare soignement la sortie de l’ouvrage et provoque évidemment la polémique. Il réactive un vieux stéréotype : la psychanalyse est une idéologie bourgeoise fausse qui coûte cher. La souffrance psychique qu’elle prend en charge ne vaut pas autant que la véritable souffrance sociale. Là encore, le généalogiste se fait moraliste en invoquant une hiérarchie des valeurs. Il est même piquant de constater qu’il s’agit encore de défoncer bruyamment une porte ouverte : les freudiens sont politisés de longue date et ils sont justement les principaux promoteurs de la clinique de la souffrance au travail ou même de la clinique de la précarité en allant à la rencontre des déssafiliés… la misère (comme d’ailleurs les grands débats de société) s’invite sur le divan et les psychanalystes sortent depuis longtemps de leurs cabinets freutrés. 7 Mais dans ce brouhaha, qui peut encore l’entendre ?

La posture de la divulgation (”on ne nous dit pas tout !”) est liée à la position objective de l’essayiste dans le champ intellectuel. Il a un impact sur la forme de l’argumentation, la portée médiatique, la durée et l’issue de la polémique. Dans ce cas, l’iconoclaste est aussi une icône du champ intellectuel dont le système d’opposition et la radicalité structure de longue date son audience. En dénonçant la psychanalyse dans les médias, il participe tout autant à “l’appareil de domination idéologique” (p. 453). En captant les rieurs, il est toujours du bon côté : le corps, le plaisir, l’existence, le populaire, le régional, la satire, la liberté, l’anti-institutionnel, etc. Or, jouer des facilités de l’existence contre les obligations de la logique, c’est pourtant amputer la philosophie de sa tension essentielle. 8 Tenter de doubler les freudiens sur leur gauche peut également s’avérer une conduite bien imprudente dans une conjoncture où précisément une partie de la critique sociale repose sur eux. 9 Mais dans l’esprit de l’auteur du Crépuscule d’une idole, le freudien tombe immanquablement du mauvais côté : n’est-il pas un parfait représentant de l’arrogance intellectuelle de cette petite élite parisienne de bourgeois peine-à-jouir se complaisant dans l’ascétisme et les discours creux ?

Le piège était presque parfait.

rédacteur : Samuel LÉZÉ, critique à Nonfiction
Illustration : Yves Le Bail/flickr.com

Notes :
1 – En souvenir d’un célèbre précédent, appelons l’usage de ce procédé rhétorique, “l’effet Voltaire”
2 – Ou encore, la psychanalyse ne serait qu’un simple plaidoyer pro domo de Freud.
3 – Ce que l’auteur nomme une “contre-carte postale”, p. 37
4 – Une copieuse liste se trouve page 102, puis page 140-141
5 – Par exemple page 85. L’étude morale du “conquistador” se trouve à la page 84 puis aux pages 300-302.
6 – Mark S Micale, ‘Paradigm and Ideology in Psychiatric History Writing: The Case of Psychoanalysis’, Journal of Nervous and Mental Disease, 184, 1996, pp. 146-52
7 – Emmanuel Renault, Souffrances sociales. Philosophie, Psychologie et Politique, Paris, La Découverte, 2008
8 – Chacun peut méditer la chute d’un discours inédit de Georges Canguilhem, 1990, “Qu’est-ce qu’un philosophe en France aujourd’hui ?”
9 – “La nuit sécuritaire. Le manifeste des 39″, Revue Sud/Nord, Erès, n°23, 2009 ; Roland Gori, Barbara Cassin, Christian Laval (dir.) L’Appel des appels. Pour une insurection des consciences, Paris, Mille et une nuits, 2009
Titre du livre : Le crépuscule d’une idole
Auteur : Michel Onfray
Éditeur : Grasset
Date de publication : 21/04/10
N° ISBN : 2246769310

Foucault en toute liberté

le Monde des livres du 11 février 2011. La Une.

Résumé

Michel Foucault (1926-1984) est le philosophe de la deuxième moitié du XXe siècle dont l’œuvre est la plus commentée dans le monde. Paraît aujourd’hui la transcription de son premier cours au Collège de France (1970), Leçons sur la volonté de savoir – centré sur l’étude de la tragédie de Sophocle Œdipe-roi, dont il fait la matrice de toute forme de révolution – : un souverain, atteint de démesure, est, sans le savoir, une souillure : époux de sa mère, assassin de son père, père de ses frères. Il perd le pouvoir à mesure qu’il prend conscience de la vérité de son état. Il est destitué au profit d’une nouvelle souveraineté : celle du peuple et du sage.


Michel Foucault, Leçons sur la volonté de savoir. Cours au Collège de France. 1970-1971, suivi de Le savoir d’Œdipe. Édition établie sous la direction de François Ewald, Alexandro Fontana et Daniel Defert. Hautes études, Gallimard/Seuil. 318p. 23 €.


Bientôt ici même notre commentaire. PHG


le philosophe plus lu dans le monde

Considéré comme un extrêmiste pour sa défense des minorités et des exclus, attaqué par les historiens qui le jugeaient trop philosophe et par les philosophes qui le trouvaient trop historien, accusé à tort d’avoir soutenu la révolution islamique en Iran en 1979, voué aux gémonies par des puritains fous qui virent en lui un assassin transmettant le sida, Michel Foucault est aujourd’hui, vingt-cinq ans après sa mort, le penseur de la deuxième moitié du XXe siècle le plus lu et le plus commenté dans le monde, autant par les spécialistes des études culturelles et les tenants du libéralisme que par les post-marxistes et les théoriciens de la littérature, de l’art et de l’histoire des sciences. Aucune lecture univoque ne saurait épuiser la richesse d’une telle œuvre.

perpétuelle effervescence

Proche de son vivant de la Deuxième gauche, Foucault a donc laissé un immense héritage conceptuel, permettant une nouvelle approche universelle de la sexualité, de la folie, de la médecine, de la psychopathologie, de la philosophie et des grands savoirs institués : science, économie, politique, droit. Il est mort trop tôt pour avoir eu le temps d’aborder tous les thèmes qui le hantaient. Mais du coup, le rassemblement des textes et entretiens (Dits et écrits, Gallimard, 4 volumes, 1994) et l’établissement des cours qu’il donna au Collège de France, de 1970 à 1984, et qui s’ajoutent à des ouvrages classiques somptueusement écrits, n’en sont que plus fascinants : on y trouve pêle-mêle toutes les formes d’une pensée en perpétuelle effervescence.

désordres, rituels, césures, failles

En 1970-71, pour la première année de son cours au Collège de France – Leçons sur la volonté de savoir – qui paraît aujourd’hui et qui annonce l’ensemble à venir, Foucault décide de montrer, à travers un commentaire des grands textes de la Grèce ancienne (Hésiode, Aristote, Homère, Sophocle, les Sophistes), éclairés par Kant, Spinoza et Nietzsche, comment chaque époque produit des discours visant à départager le vrai et le faux, le juste et l’injuste, le pur et l’impur. En un mot, il s’agit pour lui de mettre en évidence comment, derrière l’ordre apparent des mots et des choses, se constituent des énoncés transgressifs : désordres, rituels, césures, failles. Ainsi s’affrontent sans cesse plusieurs types de savoir, entre volonté de souveraineté et désir de vérité : haute autorité monarchique de l’Un, d’un côté, disparité engendrée par la négation de toute unité, de l’autre.

Au cœur de ces Leçons, il consacre un chapitre entier à la pièce de Sophocle, Œdipe-roi, qui témoigne, selon lui, et de façon emblématique, d’un moment originel d’affrontement, pour la pensée occidentale, de tous les types de savoir. Il donnera six variantes de ce commentaire, après la conférence du 12 mars 1971, Le savoir d’Œdipe, ajoutée par l’éditeur dans ce volume programmatique.

démesure

Pour éviter que ne se réalise l’oracle d’Apollon, qui lui avait prédit qu’il serait tué par son fils, Laios, époux de Jocaste et descendant de la famille des Labdacides, remet son nouveau-né à un serviteur après lui avoir percé le pied. Au lieu de le conduire au mont Cithéron, celui-ci le confie à un berger qui le donne à Polybe, roi de Corinthe sans descendance. Parvenu à l’âge adulte, Œdipe, croyant fuir l’oracle se rend à Thèbes. Sur le chemin, il croise Laïos et le tue au cours d’un rixe. Il résout l’énigme de la Sphinge puis épouse Jocaste qu’il n’aime ni ne désire et dont il aura quatre enfants. Quand la peste s’abat sur la cité, il enquête pour savoir la vérité que Tirésias, le devin aveugle, connaît. Un messager, l’ancien serviteur, lui annonce la mort de Polybe mais lui raconte aussi comment il l’a recueilli autrefois des mains du berger. Jocaste se pend et Œdipe se crève les yeux.

Pour les Grecs, Œdipe est un héros tragique atteint de démesure. Il se croit puissant par son savoir et sa sagesse mais il est contraint de se découvrir autre que lui-même, une souillure qui trouble l’ordre des générations, un boiteux, fils et époux de sa mère, père et frère de ses enfants, assassin de son géniteur.

réinvention freudienne

Lorsque Freud s’empare de cette affaire en 1896, il détourne la signification grecque de la tragédie pour faire d’Œdipe un héros coupable de désirer inconsciemment sa mère au point de vouloir tuer son père, liant ainsi la psychanalyse au destin de la famille bourgeoise moderne : destitution du père par les fils, volonté d’une fusion avec la mère, comme figure première de tous les attachements affectifs.

Critiquant cette réinvention freudienne, Foucault affirme que la tragédie œdipienne met en scène l’affrontement entre différents types de savoirs : procédure judiciaire de l’enquête, loi divinatoire, souveraineté transgressive, savoir des hommes d’en-bas (le messager, le berger), connaissance vraie du devin. Et il en tire la conclusion qu’il s’agit là d’un schème fondateur : tout savoir unificateur peut être battu en brèche par le savoir d’un peuple et par celui du sage (Tirésias). En devenant impur, Œdipe perd le savoir sur la vérité, il ne peut plus gouverner : « Œdipe ne raconte pas la vérité de nos instincts et de notre désir, affirme Foucault, mais un système de contrainte auquel obéit, depuis la Grèce, le discours de vérité dans les société occidentales« .

un nouveau savoir sur l’homme

On voit donc ici de quelle manière Foucault se confronte au discours psychanalytique, dont il fait un moment de la constitution d’un nouveau savoir sur l’homme. Et c’est pourquoi, en 1976, dans La volonté de savoir, premier volume d’une histoire de la sexualité, dont le titre est emprunté à ce premier cours, il transformera Freud en une sorte d’Œdipe réinstituant le pouvoir symbolique d’une souveraineté perdue (la loi du père) mais affrontant la montée en puissance des trois figures rebelles de la femme hystérique, de l’enfant masturbateur et de l’homosexuel. Manière de penser les fondements d’une histoire de la psychanalyse.

Mais, au-delà de cette confrontation, ce superbe commentaire d’Œdipe traduit la conception politique de Foucault. Loin de tout anti-humanisme – terme dont il avait horreur –, il fait de la liaison du savoir du sage et de celui de la société civile la condition de l’émergence d’un véritable discours démocratique capable de renverser les souverainetés archaïques.

L’établissement du cours par Daniel Defert, à partir de notes manuscrites, sa présentation, la bibliographie et les index – dont un des termes grecs – sont parfaites. Voilà donc une belle restitution de la parole foucaldienne à travers laquelle on a l’impression d’entendre la voix métallique du philosophe, s’adressant à la foule de ses auditeurs, sans le moindre effet oratoire, avec parfois ses deux mains posées le long de son visage.


fidèle à sa pensée, infidèle à sa décision

À l’exception de l’année 1977, Michel Foucault a enseigné au Collège de France de décembre 1970 à juin 1984, dans le cadre d’une chaire créée pour lui sous le titre Histoire des systèmes de pensée. Bien qu’il eût affirmé avant sa mort qu’il refusait toute publication posthume, ses héritiers, face à la demande du public et pour éviter tout piratage, ont décidé d’établir une transcription avec bibliographie, présentation et documents annexes, à partir des notes manuscrites et des enregistrements disponibles et de confier la responsabilité de chaque livraison à des auteurs différents. Parmi eux, outre Daniel Defert et Alessandro Fontana : Mauro Bertani, Frédéric Gros, Jacques Lagrange, Michel Senellart. Depuis 1997, neuf volumes ont été publiés sur un total de treize. Quatre volumes sont en préparation.

L’édition de cette œuvre posthume est particulièrement réussie. Cela tient à la personnalité de Daniel Defert, compagnon de Foucault et légataire de ses manuscrits. Avec le soutien de la famille du philosophe, il a eu le souci de favoriser un travail d’équipe, de laisser se créer un Centre d’études à la bibliothèque du Saulchoir – lequel est financé par les droits d’auteur reversés par la famille –, et enfin de valoriser les archives en collaboration avec l’IMEC, afin de les rendre accessibles aux chercheurs du monde entier. Foucault récusait la notion d’auteur : son légataire l’a suivi en étant fidèle à sa pensée et infidèle à sa décision de refus d’une œuvre posthume.

Psychiatrie : soutien au Mouvement des magistrats de France

Collectif des 39 contre La Nuit Sécuritaire

Communiqué de presse mardi 8 février 2011

Soutien au Mouvement des magistrats de France

Le Collectif des 39 contre La Nuit Sécuritaire apporte son soutien total au mouvement de protestation des magistrats, à la suite des propos indignes du Président de la République.

Comme à son habitude dans des circonstances analogues, nous l’avons constaté après le drame de Grenoble en novembre 2008, après chaque fait divers qui peut faire fructifier son populisme émotionnel et simpliste, ce Président se précipite et jette à la vindicte populaire des « responsables » immédiats sans aucune précaution, au mépris d’un travail d’enquête sur les faits.

Il a instauré comme ligne politique l’attaque du lien social, la désignation de boucs émissaires sous prétexte de se placer du côté des victimes : les schizophrènes dangereux, les roms voleurs et fauteurs de troubles, les monstres, et maintenant les professionnels.

« tous coupables »

devient l’axe essentiel de cette politique ! Diviser pour régner ?

Cette orientation politique a pour effet d‘attiser les haines, d’accroître le sentiment de peur, de favoriser les affrontements des citoyens les uns contre les autres, mais aussi de détourner l’opinion sur sa responsabilité dans la détérioration de la vie quotidienne, la précarité, la destruction des services publics, les conditions inacceptables des moyens affectés à la Justice, l’introduction d’un management dévastateur et une gestion stérilisante dans les hôpitaux, le grand renfermement des malades mentaux, l’amplification des inégalités, le règne de l’argent.

Comme lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, il désignait immédiatement au mépris de tout élément de véracité, comme délinquants et cambrioleurs, les deux jeunes Zyed et Bouna qui venaient de mourir électrocutés dans le transformateur EDF victimes de leur peur de la police.

mensonge d’État

Le mensonge servirait-il de politique ?

Dans le drame de Pornic, au mépris de toute vérité des faits, il a été tenté d’abord de présenter le suspect de délinquant sexuel récidiviste !

Oui, un meurtre est toujours horrible !

Oui, un meurtre est toujours révoltant !
Oui, un meurtre est le signe d’une impuissance !
Oui, un meurtre est le témoin de la cruauté et du « désir » de destruction qui se niche au fond de chaque être humain. Les actes horribles, abjects de « bons pères de famille » qui se transforment en barbares en situation de guerre, nous l’ont bien montré.
La barbarie fait partie de l’humain, son côté obscur.

La raison, le respect de l’altérité, la solidarité, l’hospitalité, l’accueil des diversités, peuvent être les outils pour limiter, réduire, empêcher autant que faire se peut l’expression de la barbarie humaine.

Alors laisser entendre que si un meurtre a été commis, il aurait pu être évité «  si les responsables avaient fait leur travail « , est un mensonge d’État.

Les parents ont été désignés comme responsables de l’absentéisme scolaire, ou pire des actes de délinquance de leurs enfants.

Les enseignants sont désignés comme responsables de l’échec scolaire.

Les psychiatres ont été désignés comme responsables des actes de patients.

C’est maintenant au tour des magistrats.

A quand le tour du Président et du Gouvernement ?

Le Collectif des 39 contre La Nuit Sécuritaire soutient sans réserve le mouvement des magistrats par solidarité mais aussi pour être confrontés nous-mêmes, aux mêmes attaques, aux mêmes suspicions. À travers ce soutien il exprime ainsi la nécessité de rejeter avec force les propos indignes et récidivants de la plus haute autorité de l’État.

Lorsque celui dont la fonction fondamentale est d’être le garant du respect de la Constitution, se met pour la troisième fois au dessus de ces principes fondamentaux, ce fait pose une question gravissime sur le fonctionnement de nos institutions.

Si le Président est un multi-récidiviste en la matière, quelle valeur, quel sens, les citoyens peuvent-ils alors donner à leurs conduites en société ?

psychothérapie & révolution arabe

Chronique hebdomadaire de Bernard Ginisty du 06/02/2011


Toujours la même problématique, quand c’est complexe on réduit à quelques facteurs, la vie passe à la trappe. Ici la vie des peuples, dans notre métier la vie psychique irréductible à telle super discipline explication finale de tout à l’exclusion des autres, dans notre métier le dogmatisme et l’arrogance scientististique.

Philippe Grauer


Ce qui se passe aujourd’hui dans le monde arabe dépasse singulièrement le cadre des révolutions de palais ou des complots de sérail dans lesquels l’Occident a trop souvent voulu réduire la vie politique du Moyen Orient. On se souvient de la phrase fameuse des Mémoires de Guerre du Général de Gaulle évoquant son voyage vers le Liban : « vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples« .

Or nous sommes obligés de constater que les évènements actuels font voler en éclats les « idées simples ». Un exemple, dans son édition du 3 février, le journal Le Monde publie un dossier sur la révolte égyptienne (1). Le correspondant du journal en Israël publie un article intitulé « Israéliens et Palestiniens souhaitent le maintien du régime Moubarak. Israël comme l’Autorité palestinienne craignent une percée politique des Frères musulmans . » Dans le même dossier, on peut lire ce propos d’un ingénieur égyptien de 27 ans à l’intention d’Israël : « Arrêtez de soutenir Moubarak. Arrêtez d’imaginer qu’il vous faut un homme tampon entre vous et le peuple arabe. Cette guerre est entre nous et Moubarak, pas entre nous et vous.« .

Un des meilleures analyses de la situation me semble être la chronique publiée par Peter Harling, Directeur des activités de l’International Crisis Group en Irak, en Syrie et au Liban (2). Il constate que la diplomatie occidentale au Moyen Orient s’est limitée à trois buts : préserver l’accès aux ressources énergétiques, préserver la sécurité d’Israël et endiguer les islamistes. Les appels occidentaux aux réformes et au respect des droits de l’homme ont toujours cédé le pas à ces trois exigences très pragmatiques. Aussi, le scénario d’une société civile arabe qui refuse d’être passée par profits et pertes dans les rapports de forces entre gouvernements prend de court les responsables des politiques étrangères des pays occidentaux. Les épisodes piteux des vacances tunisiennes et égyptiennes de notre ministre des affaires étrangères et de notre premier ministre illustrent cette absence de considération pour les sociétés civiles de ces pays.

Comme l’écrit Peter Harling, « un des aspects les plus stimulants des changements en cours vient du fait qu’aucun des concepts à travers lesquels la région est généralement appréhendée (islamisme, terrorisme, sectarisme, antisémitisme, ou à l’inverse « modération) n’est pertinent dans la situation actuelle« . C’est donc d’abord nos outils de lecture des réalités sociopolitiques du Moyen Orient qu’il convient de changer.

Lorsqu’on rappelle la phrase gaullienne sur l’Orient compliqué, on oublie de citer la suite du propos : « Je savais qu’au milieu de facteurs enchevêtrés une partie essentielle s’y jouait. Il fallait donc en être » ». Si, dans cette région du monde, l’Occident veut continuer à en être, il doit commencer à remettre en cause ce que Peter Harding appelle « une diplomatie on ne peut plus traditionnelle. » Il faut souhaiter avec lui « que l’Occident, passé les homélies, ne devienne pas une source de régression nouvelle dans une région qui a tant besoin de regarder en avant. »

Psychothérapie : METRO psycho tout faux

« Comment s’y retrouver parmi les psys ? »

Article reproduit depuis snppsy.org avec son aimable autorisation.

Mots clés : psy, psychothérapie, psychanalyse, psychopraticien, psychopraticien relationnel, Miviludes, sectes, pseudo thérapeutes, Carré psy. Snppsy.org

Faire peur à mal escient

Métro prévient son public (1« ), dans son numéro en date du 1er février : il faut faire le tri psy. On y lira un article malveillant et tendancieux en note ici-même. Attention y est-il dit, aux faux praticiens dans le domaine. Metro a bien raison. Seulement sa mise en garde comporte des inexactitudes et lacunes orientées, de nature à désorienter le public. Voici ce que le SNPPsy estime devoir préciser pour mieux éclairer le public dans une matière trop sensible pour qu’il soit permis de faire peur à mal escient et d’omettre des informations indispensables à l’intelligence de l’ensemble du champ psy.

Comment s’y retrouver parmi les psys

S’agissant de prémunir le public des imposteurs et autres pseudos œuvrant aux confins du complexe univers du soin pris de soi et du traitement psycho médical, de quelles garanties doit-on s’entourer ? Comment organiser sa sécurité au moment de s’adresser à ceux que le grand public, un peu perdu dans le maquis des appellations et désignations professionnelles, nomme du terme générique et global les psys ?

Qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un son.

Si on ne demande qu’à la Miviludes (sorte d’observatoire anti sectes) et au SNP (psychologues) comment procéder pour comme on dit choisir son psy, on n’obtiendra qu’un conseil partiel voire partial. Ces deux honorables institutions à elles seules ne représentent qu’une partie de l’éventail des pratiques et organismes concernés dans le champ desquelles elles font valoir leurs recommandations. Le respect de la psychodiversité, précieuse au public qui a besoin de bénéficier de tous ses aspects, requiert qu’en ce sensible domaine le propos se répartisse de façon équanime. Déployons donc l’ensemble de l’éventail.

Carré psy

Il convient de savoir que quatre grands corps professionnels se partagent les rives du Carré psy.

1) D’un côté, titulaires d’un diplôme universitaire, psychiatres, psychologues, bientôt les psychothérapeutes NN (2« )}}

a) les psychiatres, médecins de la maladie mentale et des affections psychiques graves.

b) les psychologues cliniciens – en voie de devenir les nouveaux psychothérapeutes –. Profession multiforme, ses représentants s’occupent d’aide à la vie quotidienne : suivi de vie, guidance, soutien, aide aux enfants en difficultés scolaire, diagnostic (tests). Œuvrant souvent en équipe dans les CMP on les retrouve aux côtés des psychiatres en fonction psycho hospitalière, plus ou moins para médicalisés (ils ont horreur de l’idée).

c) les futurs psychothérapeutes NN si l’on peut dire, seront des sortes de super psychologues psychopathologues, paramédicalisés, suppléant aux psychiatres en voie de disparition, absorbés par la neurologie.

2) de l’autre côté, psys issus d’écoles et sociétés privées, psychanalystes et psychopraticiens relationnels présentent la caractéristique unique de joindre à leur savoir d’École (2000 heures pour une bonne école agréée Affop) d’avoir eux-mêmes parcouru personnellement un itinéraire du type de celui qu’ils proposent. Ce sont

a) les psychanalystes, la plupart du temps psychologues cliniciens (le cumul est fréquent dans nos professions), voir la rubrique ci-dessus, mais dépositaires d’une discipline extra universitaire, la psychanalyse, à laquelle on ne se forme que dans des écoles et sociétés savantes rigoureusement extra universitaires. Pas de diplôme (sinon à titre de psychologue), mais une inscription dans une société psychanalytique (ça n’est pas obligatoire ce qui complique la figure).

b) ceux que nous dénommerons ici les psychopraticiens cinq critères (ex psychothérapeutes dont le titre vient de passer aux (1c)), issus d’écoles privées elles-mêmes garanties par les cinq critères des quatre institutions historiques, regroupées actuellement dans le cadre du GLPR (Groupe de liaison de la psychothérapie relationnelle) : AFFOP, FF2P, PSY’G, SNPPsy.

Cinq critères pour un titre qui vaut quelque chose

1) avoir soi-même suivi une psychothérapie ou psychanalyse suffisamment approfondie pour un professionnel

2) bien connaître son métier : méthodes, théories, pratique, psychopathologie (formation dans une école agréée)

3) être en supervision (et formation continue) constante

4) se référer à un code de déontologie spécifique solide

5) se voir agréer en relation par une commission de pairs expérimentés

Autoréglementation / autoproclamation.

Tout le monde peut constater que les organismes regroupés dans le cadre du GLPR actifs depuis les années 60 pour les plus anciens travaillent à garantir la qualité et l’éthique des praticiens qu’ils regroupent et encadrent. Chacun entendra qu’entre autoproclamation d’un professionnel dont personne ne répond et garantie solidaire d’un corps de praticiens répondant aux cinq critères existe une différence significative. Confondre autoproclamation et autorégulation relève d’un aveuglement volontaire qu’il convient d’interroger. Certains y décèleront de la querelle d’école, à base de malveillance d’inspiration positiviste, corporatiste et populiste – que d’ismes ! Inconvénient d’une telle posture, sa faible crédibilité. Et quand on ne sait plus à qui se fier on devient plus aisément la proie … des autoproclamés.

Géographie du territoire psy

On peut cumuler les formations, c’est autre chose, fréquente nous l’avons vu dans nos professions, cela complexifie la figure, sans autoriser ni réduction abusive ni embrouillamini. Et l’on est prié de ne pas tout confondre à la légère.

Noter que le plus souvent les bons psys se recommandent par le bouche à oreille. Cela ne suffit pas, on peut recommander un praticien douteux. Mieux vaut s’enquérir en effet de la valeur de son titre. Sachant quels sont les titres légitimes. Dont le nôtre, psychopraticien relationnel du SNPPsy.

Bien entendu, en dehors de l’ensemble que nous venons de décrire, c’est l’auto proclamation, par petite annonce ou autre biais, la porte ouverte à l’inconnu et l’irresponsable : là, et là seulement, zéro garantie, on consulterait à ses risques et périls.

Certes comme le dit l’article ici incriminé de Metro les déviances restent marginales, contrairement au ton d’affolement du reportage initial, assorti d’un cliché destiné à effrayer. Il importe toutefois en effet de disposer d’une bonne carte pour s’orienter convenablement sur ce territoire pas forcément lisible à qui n’est pas géopsychographe. Nous nous sommes souciés dans cet article de bien reporter sur la carte l’ensemble des acteurs crédibles. La moindre des choses pour une information honnête, s’agissant précisément d’éthique professionnelle.

Philippe Grauer

  • 1 Voici le texte édité par Metro :

    Faire le tri dans les psychothérapies
    Plus d’un million de Français consultent. L’univers des “psys” est devenu un business lucratif

    Photo : AFP
    “Tout était fait pour me maintenir mal : il fallait qu’il y ait des séances, il fallait que je reste dépendante”, raconte Cerise, âgée de 30 ans et une victime d’une fausse psychothérapeute. En quelques mois, elle lui a versé plus de 5 000 euros pour sortir de sa dépression, sans le moindre résultat. “Pourtant, elle m’avait dit qu’elle avait fait des études de psychologie”, explique-t-elle.

    Ces déviances restent marginales, mais “des charlatans se sont engouffrés dans ce nouveau marché de la souffrance psychique parce qu’ils y ont un intérêt financier”, confirme Georges Fenec, président de la Miviludes (Mission interministérielle de lutte contre les dérives sectaires). Il reçoit près de 2 000 plaintes par an de personnes qui s’estiment avoir été victimes de thérapeutes déviants.

    Il faut dire qu’entre les psychiatres, les psychologues, les psycho-thérapeutes, les hypno-thérapeutes, les sophrologues, le patient a du mal à faire le tri. Pourtant, depuis juillet dernier, pour tenter de réglementer la profession, l’utilisation du titre de “psychothérapeute” est contrôlée par la loi : seuls les médecins psychiatres, les psychologues diplômés d’un master 2 et les psychanalystes reconnus peuvent l’utiliser. Mais ce n’est qu’un premier pas.

    Pour Jacques Borgy, le président du Syndicat national des psychologues (SNP), qui dénonce les lacunes de la loi, “rien n’empêche les psychothérapeutes auto proclamés de changer leur plaque en psychopraticiens ou autres ‘psy-praticiens’”. Il resterait donc encore beaucoup de chemin à parcourir pour sécuriser la pratique des psychothérapies.


    Comment repérer le bon praticien ?

    Surtout s’adresser à quelqu’un qui a un titre qui vaut quelque chose. Moi, je déconseille fortement les petites annonces des journaux. Il faut se renseigner auprès de son généraliste.


    À quoi sait-on qu’il faut aller consulter un psy ?

    C’est vraiment quand on a le sentiment très intime, très profond qu’on ne va pas s’en sortir tout seul et que la souffrance qu’on ressent est intolérable. S’engager dans une démarche de psychothérapie, c’est au nom d’une souffrance, ce n’est pas au nom d’un mieux-être.


  • 2 Nouvelles normes puisque le terme existait déjà, comme nom de profession, et est devenu depuis à la fois un nom réservé – en fait un {nom de métier mais les pouvoirs publics ne veulent pas entendre parler de profession, cela donnerait un coup de pied dans la fourmillère psychologue-psychiatres – et un titre universitaire, de ce fait dorénavant réservé … à ses nouveaux {titulaires. Remue-ménage au sein du Carré psy, pas tout à fait car si certains changent de nom et de poste, les quatre côtés demeurent affectés de la même façon.

« Bonnes » Mères — l’État le traumatisme et les femmes

La fabrique des « bonnes » mères

Le MONDE du Vendredi 28 janvier 2011


Sandrine Garcia, Mères sous influence, de la cause des femmes à la cause des enfants, Paris, La Découverte, « Textes à l’appui/ genre & sexualité », 380 p., 25 €.-

Chronique par Marcela Iacub


Le problème tient à cette fureur du tout ou rien, du sans nuances, de l’espèce de manichéisme ignorant splendidement la complexité qui semble s’être emparé de la mentalité intellectuelle collective depuis, depuis quand au juste, depuis le discours 68 ? Non puisqu’il a Edgar Morin précisément, l’apôtre inlassable du concept de complexité. C’est sans doute que les deux discours le simplicissime et celui qui tient compte de la complexité, existent ensemble, mon Dieu comme c’est compliqué la vie ! non, c’est précisément complexe on vient de vous le dire.

Alors le fruste et le rustique vous matraquent, on en a connu en psychothérapie des méthodes radicales qui faisaient d’un nouveau petit tout surdimensionné transformé en cause universelle et unique de tout, le principe sans partage de la compréhension du psychisme. Il en est à présent ainsi du règne du tout traumatique. C’est malheureusement simple, quand c’est tout c’est tout con, la bêtise transforme n’importe quoi en dogmatisme. L’inculture de masse peut alors arriver. Les médias (sus aux médias ! on peut toujours tout schématiser sans nuances) verniront le tout d’une couche de vu à la télé et la muscade aura passé. Sauf que l’esprit critique logiquement ne saurait s’exterminer si aisément. Il ne suffit pas par exemple de brandir le « c’est pour ton bien », d’Alice Miller et de conduire ce qu’un collègue et ami m’a un jour si joliment dénommé une parano-thérapie, pour prendre en compte le message des Rubans blancs, autrement complexe.

L’ouvrage de Sandrine Garcia liste une intéressantes série de figures de la responsabilité féminine depuis une quarantaine d’années, passées plus ou moins en lieux communs d’autorité intellectuelle.

Il suffirait de presque rien comme le chantait Reggiani pour que recule cette pensée unique par le monolithisme désolant du système explicatif proposé. Il suffirait de faire fonctionner le principe universitaire de la considération comparatiste rigoureuse de principes multiples, la méthode critique quoi, à laquelle nous demeurons vigoureusement attachés au Cifp.

Philippe Grauer


Pour la sociologue Sandrine Garcia, les professionnels du psychisme ont transformé le maternage en esclavage

Pourquoi l’égalité de droit entre les hommes et les femmes, vieille désormais de plusieurs décennies, n’a-t-elle pas suffi pour en finir avec les inégalités de fait ? Si les femmes peuvent avoir le même pouvoir social que les hommes, si tout désormais leur est ouvert, pourquoi occupent-elles massivement des positions inférieures ? Bref, pour paraphraser Rousseau, si la femme naît libre, pourquoi se retrouve-t-elle dans les fers?

Règles du maternage

Deux théories cherchent à répondre à cette question grinçante. La première attribue à la haine masculine la responsabilité de ces inégalités, haine qui se manifeste sous forme de violences physique, sexuelle, verbale et symbolique. De nombreuses lois votées depuis le début des années 1980 jusqu’à nos jours s’inspirent de cette théorie comme celles qui portent sur les violences sexuelles et conjugales, la parité, ainsi que le port des foulards et des burqas. D’après la seconde théorie, en revanche, la source des inégalités provient des conditions dans lesquelles les femmes se conçoivent comme sujets et accomplissent leur métier de mère : en adhérant aux règles du maternage, elles s’assujettissent et elles consentent, sans qu’aucun mâle les bouscule, à leur propre esclavage.

Entrepreneurs de morale


Mères sous influence
, de la sociologue Sandrine Garcia, spécialiste du rôle des experts dans les luttes sociales, s’inscrit dans le sillage de ce second courant de pensée. Dans ce livre, elle cherche à démontrer le rôle joué par les maîtres à penser, qu’elle dénomme des entrepreneurs de morale, dans l’élaboration des normes maternelles. Pour éclairer le processus de fabrication de ces normes, l’auteur oppose deux figures emblématiques. D’une part, le médecin Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, fondatrice en 1956 de l’association Maternité heureuse, puis du Mouvement français pour le planning familial. D’autre part, la célèbre psychanalyste Françoise Dolto, auteure de La Cause des enfants(1985).

Tandis que la première avait réussi à produire une équation parfaite entre le bonheur des mères et celui des enfants – un fils ou une fille épanoui(e) est celui ou celle qui est désiré par sa mère épanouie –, la deuxième aurait opposé les intérêts des unes à ceux des autres, dès la grossesse. En effet, selon Dolto, le foetus aurait un désir de naître, théorie quelque peu incompatible avec le droit à l’avortement; et, une fois né, il nécessiterait une disponibilité absolue de sa mère. D’après Sandrine Garcia, Dolto et le mouvement psychanalytique seraient à l’origine de la division sexuelle des fonctions parentales – et notamment du rôle majeur qui reviendrait aux mères dans la production des enfants épanouis.

Si Dolto apparaît souvent, dans l’imaginaire collectif, comme la libératrice des enfants français, comme celle qui a réussi à faire comprendre à quel point ils sont des personnes, qu’ils ont besoin de liberté et non pas de casernes pour grandir, elle aurait, dans le même mouvement, créé des normes qui se sont révélées asservissantes pour les mères.

Résister aux experts

Entre la figure de Lagroua Weill-Hallé et celle de Dolto, il y aurait donc eu, selon Sandrine Garcia, une « bataille de normes » pour délimiter le métier de mère. L’une et l’autre auraient cherché à exercer un magistère moral sur les femmes, invoquant dans les deux cas l’intérêt de l’enfant. Au final, Dolto aurait gagné cette bataille. En tout cas, ses thèses pèsent aujourd’hui plus fortement dans les représentations que nous nous faisons de la bonne mère, ainsi que dans celles qui guident l’action des professionnels de la petite enfance.

Cependant, on pourrait se demander pourquoi Sandrine Garcia ne dit rien des résistances à ce modèle de maternage esclavagiste ni de l’absence éventuelle de toute résistance. Car on peut résister aux experts. La défaite de ceux qui, à la fin des années 1990, brandissant un savoir prétendument scientifique, cherchaient à s’opposer aux droits des homosexuels, constitue à ce titre un exemple éloquent.

Police des foyers

À la différence des mouvements homosexuels, ceux des femmes seraient-ils incapables de résister lorsqu’on leur parle avec autorité de ce que doit être une bonne mère? Faut-il prendre le titre du livre au sérieux et penser que les mères sont véritablement sous influence ? Cette question est d’autant plus importante que, par la suite, Garcia montre la mise en place progressive d’une tout autre manière de produire des normes de la bonne mère, même si elle ne lui consacre qu’un petit chapitre. En effet, elle décrit l’apparition, au cours des dernières années, de politiques européennes et étatiques qui, au nom de la lutte contre la maltraitante éducative, envahissent l’espace privé afin d’imposer des normes de bonne parentalité. Il s’agit d’inculquer aux parents une conception de la parentalité positive conforme à l’expertise européenne. Et donc de légitimer l’intrusion, au sein même des familles, du corps de fonctionnaires chargés de faire la police des foyers.

Théorie du traumatisme

L’égérie de cette nouvelle tendance serait la psychanalyste Alice Miller. Pour celle-ci, la violence éducative serait à l’origine de tous les maux du monde et presque tous les enfants en seraient victimes. Sa tactique consiste à rendre équivalents une gifle et un viol, un mot méchant et une mutilation physique, par le biais de la théorie de l’escalade -– si l’on commence à dire à un enfant : « Tais-toi ! », on finit par lui trouer le cerveau avec une fourchette – et du traumatisme psychique. Les « victimes de cette dynamique de violence, écrit Alice Miller, transformées en bourreaux, se vengent sur des nations entières, comme le montrent les génocides de plus en plus fréquents sous des dictatures atroces comme celle de Hitler.« 

Juridiciarisation de la maternitalité

Ce que montre Sandrine Garcia, sans toutefois le faire d’une manière ni exhaustive ni vraiment organisée, c’est le passage actuel entre une forme de domination morale et symbolique, produite par les normes de maternage élaborées par les entrepreneurs de morale – normes dont on peut s’écarter si l’on cherche à mener des formes de vie plus minoritaires – vers une autre contrainte, de type juridique. Si cette hypothèse s’avère juste, alors, à l’avenir, une femme se sentira coupable non pas parce qu’elle n’est pas disponible pour son enfant, mais parce qu’un juge l’aura étiquetée comme telle. Si ce processus se poursuit, lorsqu’on se demandera comment il est possible que la femme naisse libre et se retrouve dans les fers, on saura que c’est parce qu’elle n’est pas une bonne mère.


Protéger notre psychisme, souci gouvernemental intrusif

Pouvoir pastoral de l’État ?

SANDRINE GARCIA met bien en lumière l’apparition des théories de la « maltraitance éducative » depuis une dizaine d’années. Ces théories sont cohérentes avec un ensemble de dispositions analogues qui ont fait de la protection de notre psychisme un souci gouvernemental aussi légitime que celle de nos corps et de nos propriétés. Ce sont les lois sur les agressions sexuelles votées à partir de 1980 qui ont introduit la notion de traumatisme psychique. Or, dans celles qui ont été votées par la suite, le traumatisme n’est plus lié à une atteinte au corps, mais à des agissements exempts de toute violence physique. Il en a été ainsi du harcèlement moral et sexuel, de la lutte contre les emprises sectaires, ainsi que de la violence psychologique au sein du couple. Certains auteurs ont qualifié ces dispositions d’arbitraires et d’intrusives, comme si désormais l’État, exerçant une sorte de pouvoir pastoral, n’était plus capable d’instituer des espaces protégés de son emprise. Ainsi, pour paraphraser un mot fameux de Proudhon sur ce que signifie être gouverné, on pourrait dire que désormais, vivre avec sa famille, ses collègues, ses proches, « c’est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré( …), admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé (…),puis à la moindre révolte, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné (…)« .

Marcela Iacub


Sandrine Garcia, Mères sous influence, de la cause des femmes à la cause des enfants, Paris, La Découverte, « Textes à l’appui/ genre & sexualité », 380 p., 25 €.-