Psychiatrie : un État qui préfère punir que guérir

Bon Dieu, comme c’est bien écrit et bien senti ! puissante indignation. Une telle prose contre la campagne Accoyer-Vasseur (un fameux psychiatre !) en 2004 contre nous traînés dans la boue, traités de commis charcutiers reconvertis en trois semaines dans la casse des honnêtes ménages à coups de faux souvenirs induits, une telle vigueur de la part des psychologues complices avant de se retrouver dupes, et des psychanalystes (souvent aussi psychiatres)(1« ) négociant leur passe-droit contre nihil obstat au problématique projet de liquidation de notre psychothérapie relationnelle, et les difficultés actuelles de la psychiatrie seraient – qui sait ? – moindres. Ils ont été tous divisés pour règner, et voici le règne arrive, mais pas le leur.

Il a fabuleusement raison Daniel Zagury, et nous le soutenons de toute notre faiblesse, celle qui fait notre force. Lisez ce texte superbe, soutenez-en la teneur et n’oubliez rien du fait que les psychiatres sont aussi en position de régenter et soumettre les psychologues et le nouveau titre de psychothérapeute. N’oubliez pas qu’ils sont nombreux ceux qui préfèrent mépriser plutôt qu’estimer leurs tout aussi éthiques et compétents qu’eux collègues, dans le champ de leur épistémè et légitimité. & cependant, c’est vraiment nécessaire, soutenez leur juste combat contre un État-gendarme cruel envers les plus faibles, à la recherche de lampistes-émissaires à dénoncer pour couvrir son irresponsabilité à lui.

Notre commun Carré psy est solidaire, et l’actuel attentat contre la folie nous concerne tous, par répercussion. Il ne faut pas que cette loi passe.

Philippe Grauer


La loi sur la psychiatrie est l’indice d’un État qui préfère punir que guérir

Une logique répressive en quête de responsables, voici la nature du projet

sanitaire pour les entrées et sécuritaire pour les sorties

Le projet de loi relatif aux  » droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques  » provoque à juste titre la colère et l’indignation des associations professionnelles. On dénonce la création d’un casier judiciaire psychiatrique ou d’une garde à vue psychiatrique. On pointe la dimension exclusivement sécuritaire du projet de loi, dont le vocabulaire et la logique relèvent plus du ministère de l’intérieur que de celui de la santé. Ce n’est pas tout à fait vrai. C’est pire : il est sanitaire pour les entrées et sécuritaire pour les sorties, ce qui rendra un peu plus infernale la situation sur le terrain, en engorgeant les unités d’hospitalisation temps plein et en entravant la réalisation des soins urgents, notamment pour les malades susceptibles de commettre un acte violent.

État-gendarme

On critique l’absence de moyens qui rend ce projet irréalisable et la mauvaise foi de ceux qui feignent de l’ignorer. Tout cela est exact mais ces objections sont singulièrement naïves : comme si le projet du législateur était d’adopter une loi effective ! Il y a belle lurette que les lois ne sont plus faites pour être appliquées ou pour améliorer la situation de ceux qui auront à en subir les effets, mais pour afficher la force de l’état-gendarme.

En un mot, pour comprendre le contexte de ce projet de loi, il faut surmonter l’indignation, prendre la mesure d’un certain nombre de bouleversements et de changements de paradigme. On se donne alors une chance de saisir ce qu’il peut y avoir de commun entre des phénomènes apparemment aussi divers que la souffrance au travail, avec son lot de suicides, la plainte diffuse de corps professionnels comme les policiers, les enseignants, les chercheurs, les magistrats, les médecins hospitaliers… ou la recherche systématique de boucs émissaires.

cruauté

Il est d’usage d’opposer l’État-providence à l’État-gendarme et de reléguer le premier à un passé révolu. Mais l’on n’a pas suffisamment pris la mesure des effets psychiques qui ont accompagné la façon dont s’est opérée cette mutation dans notre pays : c’est une chose de ne plus se sentir protégé par une instance bienveillante ; c’en est une autre de vivre dans toute leur cruauté les attaques de ce qui exerçait autrefois une fonction tutélaire. C’est ce retournement malveillant qui est au cœur d’un grand nombre de souffrances diffuses : le sujet ne se sent plus seulement  » lâché « , mais se sent attaqué violemment par l’État, qui se défausse sur lui. Pourquoi ?

C’est que les politiques doivent résoudre une équation singulièrement complexe : concilier le maintien, voire l’accroissement des attentes, la pression des lobbies associatifs et la diminution des moyens, sans déclencher la colère populaire avec ses conséquences électorales.

solutions perverses

Force est de constater qu’il y a également des solutions perverses. Elles ne sont pas réductibles au mensonge. Elles reposent sur les mêmes mécanismes que ceux que l’on décrit dans la clinique des perversions et de la perversité : le déni ; le clivage ; la projection (on chasse le lampiste et on choisit le bouc émissaire, généralement parmi les plus vulnérables) ; le défi (on fustige tout argument critique) ; l’inversion des valeurs (les plus démunis deviennent les plus dangereux) ; la fuite en avant (tel un vulgaire escroc empêtré dans la course folle de sa cavalerie, l’État vole de loi inappliquée en loi inapplicable)…

honnêtes serviteurs désignés comme fauteurs de trouble

En bout de course, ce sont les acteurs de terrain qui se voient désignés comme étant à l’origine du mal et qui en portent le poids. Qui dira la douleur de ceux qui ont choisi de donner un sens collectif à leur engagement et qui se voient, au coup par coup, au petit malheur la malchance, désignés à la foule comme fauteurs de troubles à l’ordre public ; de ceux qui se débattent pour sauver ce qui peut l’être ? Policiers, magistrats, fonctionnaires de justice, enseignants, chercheurs, médecins hospitaliers… ils se reconnaîtront.

bureaucratie managériale

Mais là encore, pour bien saisir ces changements, il faut prendre la mesure de deux bouleversements de nos représentations. C’est sur eux que s’appuie la solution politique perverse : aujourd’hui, la question n’est plus  » Que faire ?  » mais  » a qui imputer ? « . Il ne s’agit plus tant de construire ensemble que de savoir qui est responsable des dysfonctionnements.

La bureaucratie managériale en est l’agent. Elle s’infiltre partout et nous commande ce qui doit être et comment faire plus avec moins. On réglemente. On établit des procédures. On impute. On communique. Mais il n’est pas certain que l’on construise ensemble l’avenir du pays.

nouvelle figure de la peur

Le second bouleversement est la désuétude de l’éthique de la responsabilité, qu’il ne faut surtout pas confondre avec la recherche permanente d’un responsable. Cette dernière relève d’une logique d’adjudant en quête de bidasse chargé de corvée. Comme Michel Foucault l’avait clairement pressenti, on a glissé du paradigme du sujet responsable (ou irresponsable s’il est malade) à celui de l’individu dangereux porteur de risques. Malade ou non, il est la nouvelle figure de la peur.

Le vrai responsable, celui à qui il convient d’imputer l’origine du crime, ce n’est donc plus celui qui l’a commis, mais le juge qui l’a libéré, le psychiatre qui a décidé de sa sortie de l’hôpital, ou l’agent de probation qui ne l’a pas suffisamment surveillé… Il suffit de réfléchir quelques secondes pour mesurer combien ce nouveau regard qui déresponsabilise l’auteur pour surresponsabiliser celui qui l’encadre est lourd de conséquences, puisque l’homme criminel n’est plus sujet de ses actes, transférant sur les acteurs du champ social l’opprobre de son geste.

c’est aux plus faibles qu’il convient de s’attaquer

On reconnaît la rhétorique habituelle de notre président : il n’y a pas de fatalisme ; il y a bien un responsable ; il faudra payer ; c’est la règle… Après le musulman, le Rom, c’est le tour du fou dangereux. C’est à lui d’incarner cette peur dont l’État sécuritaire a besoin pour s’auto-affirmer. Tous les pervers le savent : c’est aux plus faibles qu’il convient de s’attaquer si l’on veut être certain du résultat.

affligeant, misérable

Dès lors, on comprendra que tous les arguments sensés, tous les développements sur notre histoire prestigieuse, nos valeurs de civilisation, soient de peu de poids. Au contraire, ils renforcent la détermination de ceux auxquels ces critiques s’adressent. Cette loi en discussion, si elle est votée, ne sera que le dernier avatar, affligeant, misérable, d’un système original qui avait fait ses preuves pendant près de deux siècles.

imposé contre le consentement de la profession

Elle sera appelée à être abrogée, pour ouvrir la voie à une judiciarisation des hospitalisations, comme dans tous les pays de développement comparable au nôtre. Les historiens se demanderont à quoi avait bien pu servir cet intermède législatif imposé contre le consentement de la profession. À des facteurs exclusivement conjoncturels. À pas grand-chose au regard des enjeux fondamentaux que sont, pour toute société, la façon dont elle traite les plus démunis de ses citoyens et l’équilibre fragile et délicat entre la nécessité de soins et le respect des libertés individuelles. C’est ce « pas grand-chose » qui semble caractériser la période que nous traversons.

La  » philosophie  » qui sous-tend l’ensemble de ce projet de loi est nauséabonde. Il faut le refuser.

Daniel Zagury, Psychiatre, médecin-chef au Centre psychiatrique du Bois-de-Bondy (Seine-Saint-Denis), expert auprès des tribunaux.

© Le Monde

  • 1 On sait qu’il y eut en psychanalyse l’heureuse exception de la Cause freudienne (qui abandonna la nôtre en 2009, les meilleurs causes ont une fin) et d’Élisabeth Roudinesco, appuyée par quelques uns dont Roland Gori.

Relation au corps, corps en relation

Séminaire groupal d’analyse bioénergétique dans la Drôme

Expérience de groupe clinique de psychothérapie psychocorporelle inspiré par l’analyse bioénergétique (néo reichienne) d’inspiration lowennienne. Pour ceux qui veulent faire la démarche, et ceux qui voudraient, par la suite, apprendre.

Notre École attire l’attention de tous ceux qui verraient de l’intérêt à notre branche psychocorporelle sur le fait qu’il faut impérativement avoir expériencié soi-même la chose en situation si l’on veut un jour passer à l’apprentissage proprement dit du métier de psychopraticien relationnel, en l’occurrence multiréférentiel. Pour passer à l’apprentissage il faut commencer par y passer soi-même. C’est précisément ce qui nous distingue de nos tout nouveaux tout savants psychothérapeutes d’État, qui eux, ayant la science universitaire infuse, sont au-dessus de tout cela, leur savoir devant leur tenir lieu de savoir faire et de savoir faire être. Deux professions différentes : il faut de tout pour faire un monde.

Alors, saisissez l’occasion. Elle a déjà en fait commencé, mais recommence, on peut s’inscrire sans avoir fréquenté les séminaires précédents. Ceux du Cifp qui connaissent déjà ont bien apprécié. et ils ont raison, les deux animatrices font du bon travail psychocorporel de base.

Philippe Grauer


on se contracte rétracte et tout s’arrange

« Tous, nous avons souffert de blessures au cours de notre vie. Beaucoup de nos blessures cicatrisent, mais certaines nous font peur. Alors, nous les couvrons pour ne pas les voir, nous nous contractons et nous pouvons croire que de cette façon, tout est arrangé. Et pour un temps nous nous sentons tranquilles. Mais nous nous mouvons dans une cuirasse plus ou moins rigidifiée qui nous fait souffrir car notre potentiel énergétique, notre vitalité en sont fortement diminués. Notre capacité aux sensations, aux mouvements, à l’action, ainsi qu’aux sentiments et par conséquent à la relation et au plaisir dans la vie s’en trouvent entravés.

mouvement, émotion, expérienciation

Par le travail corporel, la mise en mouvement, la prise de conscience émotionnelle et la verbalisation de l’expérience vécue dans le travail avec les psychopraticiens relationnels, l’intégration de cette triple dimension corps/esprit/émotions, constituante de l’être d’une personne, peut s’effectuer.

globalité : tensions musculaires & élaboration

L’analyse bioénergétique est une méthode psychothérapique qui concerne la compréhension de l’unité corps esprit de la personne, qu’elle considère dans sa globalité corporelle, émotionnelle, psychologique et symbolique. Elle allie un travail sur le corps et ses tensions musculaires à un travail d’élaboration psychique.

À l’appui de l’approche psychocorporelle, des outils d’analyse et de médiation, de l’hypnose ericksonienne et des relations interpersonnelles dans le groupe, les praticiennes se proposent de vous accompagner pour dégager, libérer, vos forces de vies jusque là psychocorporellement en vous bloquées.

psychothérapie personnelle en parallèle

Cette session est proposée prioritairement aux personnes inscrites dans une démarche de psychothérapie, ou ayant suivi déjà un processus psycothérapique. L’inscription n’est définitive qu’après accord donné par l’une des deux psychothérapeutes.


animation

Les deux animatrices se réfèrent toutes deux à l’IABFS, avec laquelle le Cifp entretient un rapport de partenariat de formation.

Cathy Fernier – praticienne psychocorporelle, analyste bioénergéticienne. Certifiée sophrologue.

10 rue Pisançon 13001 Marseille

06 74 92 18 28

Martine Vigier – praticienne psychocorporelle, analyste bioénergéticienne certifiée. Praticienne en hypnose ericksonienne.

42 bis avenue de Montbrison 42160 Andrézieux Bouthéon

06 60 82 75 37

Hopital : vive le service public !

Patient ou client ? tout est là et bien là. Traduisons par citoyen ou client. La clientélisation de la santé est un désastre. Stoppons la au plus vite. Tahar ben Jelloun nous livre à la faveur de son expérience, un précieux témoignage. Cessons d’américaniser au mauvais sens du terme, une pratique et une institution exemplaires, héritages du Front populaire et du programme du CNR issu rappelons-le de l’élan d’après guerre, vous savez la guerre de libération des peuples, de la Bête. Celle-ci se déguise à présent en gestionnaire, agent d’un capitalisme pillard cynique et cinoque de ne se voir point solidement cadré (dans notre métier nous savons ce que cadre veut dire, et Loi) et civilisé par un politique qu’il n’aurait pas corrompu, idéologiquement parlant, entre temps.

Les collègues qui appellent clients les personnes qui recourent à eux devraient réfléchir aux connotations du terme dans notre langue. Il est vrai que patient ça fait médical et que là non plus c’est pas terrible. Il faudra un jour revenir sur cette languissante question : nous ne disposons pas de nom approprié pour désigner les « démarcheurs », ceux qui entreprennent une démarche. Le syndicat avait tenté consultant, sans compter que consultation n’est pas séance, consultant désigne en français le professionnel dans le domaine du Conseil ou de l’expertise. On n’en sort pas. Nous allons avoir bientôt psychopratiquants : de mal en pis. Mais revenons à nos moutons hospitaliers.

Mais nous les citoyens ne sommes pas achetables, nous psychopraticiens relationnels non plus, ni la classe politique en tant que telle, surtout si nous exerçons notre perpétuelle pression. La pression pour la démocratie qui se défait chaque fois qu’on oublie tant soit peu de la nourrir de nos luttes, de notre désir d’humanité.

Philippe Grauer


Quand on me demande ce que j’apprécie le plus en France en dehors des châteaux de la Loire, du Mont-Saint-Michel, de sa gastronomie et des subtilités de la langue de Racine, je dis : son système social.

Je viens de faire un petit séjour dans un grand hôpital à Paris. Le service public est formidable. J’ai été un patient heureux, bien soigné, bien traité. Cela n’a rien à voir avec le fait qu’on soit connu. Je peux attester que tout le monde est traité sur le même pied d’égalité. Pas de discrimination, pas la moindre grimace qui serait du racisme, pas de favoritisme ni de passe-droit. J’ai passé assez d’heures dans divers services, dans des salles d’attente où j’observais les uns et les autres pour pouvoir affirmer que l’hôpital public français est un lieu où la devise de la République prend tout son sens. On pourra y ajouter aussi : compétence et solidarité.

Au début, je notais le nombre de Maghrébins, puis des Africains, puis des Français de souche qui attendaient leur tour pour consulter. J’ai vite cessé ce comptage ridicule. Il n’y avait là que des patients, des personnes âgées, des jeunes, des bourgeois, des ouvriers, des chômeurs. Aucune différence n’est faite entre les uns et les autres.

Les Français ont cette chance que beaucoup de peuples nous envient. La civilisation d’une société se mesure par l’importance qu’on accorde à la santé de ses citoyens quels que soient leur âge, leur religion, leur couleur de peau.

Le personnel soignant dans son ensemble – médecins, infirmiers, aides-soignants – est humain. Par là, je veux dire qu’il n’est pas blasé ni cynique. A chacun, il donne le temps qu’il faut pour s’enquérir de son état, de ses inquiétudes, de son moral. Soigner les autres, c’est réparer le corps, mais aussi apporter au malade une empathie, une compréhension qui ont un effet bénéfique et réparateur sur l’état physique et moral du patient.

Soigner est une vocation, parfois une passion, pas un moyen pour s’enrichir ou pour entretenir son narcissisme. Il existe bien sûr des mandarins, des professeurs de grand talent qui ont aussi un grand ego, mais, à partir du moment où ils enfilent leur blouse et qu’ils travaillent, cet aspect s’évanouit et s’éloigne.

Si je témoigne aujourd’hui sur le service public, c’est parce qu’il est menacé. J’ai lu un peu partout des articles qui tirent la sonnette d’alarme. On veut casser ce système qui fait l’honneur de ce pays, qui est donné en exemple dans le monde, on veut petit à petit privilégier le secteur privé, celui de la médecine payante et rentable. La consigne qui a été donnée est simple : il faut considérer le patient comme un client, donc il faut qu’il soit rentable ; pour cela, on ferme les dispensaires se trouvant en dehors des grandes villes, des maternités, on supprime des lits dans les grands hôpitaux, on fait des économies sur tout. A plus long terme, on finira par assassiner l’hôpital du service public.

Je n’invente rien. Tout cela agite les médecins de l’Assistance publique, les élus et les patients. Mireille Faugère, ancienne responsable du marketing à la SNCF, a été nommée directrice de l’Assistance publique de Paris avec pour mission de réorganiser tout cela. Sa mission est de faire de chaque patient un client devant  » préférer  » ses hôpitaux, dont la rentabilisation sera assurée par une politique de suppression de milliers d’emplois soignants, par la fermeture de services prestigieux jugés non rentables, comme la chirurgie cardiaque de l’hôpital Henri-Mondor, alors que, parallèlement, on engloutit des sommes pharaoniques en vidant l’Hôtel-Dieu de ses services cliniques pour y abriter une administration pléthorique, ou dans un système d’information conçu pour la gestion administrative et non pour le soin des patients et la recherche clinique.

Quand on parle de Martine Aubry, on évoque systématiquement les 35 heures, qui – il est vrai – ont compromis le bon fonctionnement de l’hôpital en l’absence d’embauches compensatoires. Mais on oublie de rappeler que c’est elle qui a instauré en France la Sécurité sociale universelle. Des chômeurs en fin de droits se retrouvaient sans soins parce qu’ils ne cotisaient plus. Des immigrés, entrés légalement en France puis devenus des sans- papiers à cause de la crise, perdaient leurs droits aux soins. Mme Aubry a réglé cette situation inhumaine.

Aujourd’hui, une certaine droite, plus attachée au libéralisme en économie qu’à l’humain, pousse le gouvernement à rendre le service public obsolète, donnant ainsi aux marchands de la santé et des assurances privées toute possibilité pour exercer et alléger ainsi la facture de la Sécurité sociale. Mme Faugère a déjà instauré des  » chambres payantes  » (45 euros la nuit) et d’autres non payantes. On commence avec des petites économies pour atteindre d’autres, plus conséquentes. Son rôle est de rentabiliser un service inestimable. C’est aberrant. Un patient n’est pas un client, c’est une personne fragilisée, là parce qu’il est en danger, qui se livre à la médecine parce qu’il s’agit de son corps et de son âme. Ce n’est pas une marchandise ni un dossier anonyme.

Je ne rentrerai pas dans une polémique avec cette dame ; le personnel du service public est assez mobilisé. Mais je voudrais juste lui demander de faire un petit effort d’imagination et de se projeter dans une dizaine d’années : un jour, elle aurait, comme tout être humain, besoin de passer par l’hôpital public. Ce jour-là, si tous ses objectifs ont été réalisés, je ne pense pas qu’elle sera aussi satisfaite ni aussi apaisée que je le suis en ce moment.

La médecine du futur, celle qui se déploie beaucoup en privé, fait la part belle aux gadgets importés du pays où le patient n’est accepté que si sa carte de crédit est bien provisionnée. L’exception française doit faire de la résistance, car tout ce qui est importé d’Amérique n’est pas forcément bon et valable pour tous.

Tahar Ben Jelloun

Ecrivain et poète, il est membre de l’Académie Goncourt depuis 2008. Il a reçu le prix Goncourt pour  » La Nuit sacrée  » (Points Seuil) en 1987.

Il a publié  » Le Racisme expliqué à ma fille  » (Seuil, 1997). Dernier livre paru,  » Au pays « , chez Gallimard (2009).

Philosophie, psychothérapie – quand une catastrophe passe l’entendement

Une catastrophe monstre

Réflexion sur le mal, sa nature, son ampleur, sa magnification pourrait-on dire, en événement naturel. La philosophie ne cesse de s’interroger sur la question du mal, où éthique, angoisse et élaboration post-traumatique conduisent un difficile dialogue. Nous y reviendrons, mais mettons déjà ce texte à la disposition de vos méditations, à propos de la réaction à la catastrophe.

Nul doute que les deux philosophes du Cifp songeront à s’emparer du sujet, mais d’ici là chacun peut entamer pour soi ce nécessaire travail. Jean-Jacques Rousseau (et Voltaire !), Hannah Arendt, Günther Anders, à quoi il faudra nécessairement introduire Freud, sans omettre la question du travail cathartique. Beau programme en perspective.

Philippe Grauer


En 1958, le philosophe allemand Günther Anders (1902-1992) se rendit à Hiroshima et à Nagasaki pour participer au 4e congrès international contre les bombes atomiques et les bombes à hydrogène. Il tint pendant tout ce temps un journal. Après de nombreux échanges avec les survivants de la catastrophe, il note ceci : « La constance qu’ils mettent à ne pas parler des coupables, à taire que l’événement a été causé par des hommes ; à ne pas nourrir le moindre ressentiment, bien qu’ils aient été les victimes du plus grand des crimes – c’en est trop pour moi, cela passe l’entendement. » Et il ajoute : « De la catastrophe, ils parlent constamment comme d’un tremblement de terre, comme d’un astéroïde ou d’un tsunami. »

A peu près en même temps que Hannah Arendt (1906-1975), sa condisciple, qui fut aussi sa femme, Anders tentait d’identifier un nouveau régime du mal. Arendt parlait d’Auschwitz, Anders d’Hiroshima. Arendt avait diagnostiqué l’infirmité psychologique d’Eichmann comme un « manque d’imagination« . Anders montrait que ce n’est pas l’infirmité d’un homme en particulier, c’est celle de tous les hommes lorsque leur capacité de faire, qui inclut leur capacité de détruire, devient disproportionnée à la condition humaine.

Alors le mal s’autonomise par rapport aux intentions de ceux qui le commettent. Anders et Arendt pointaient ce scandale qu’un mal immense peut être causé par une absence complète de malignité ; qu’une responsabilité monstrueuse puisse aller de pair avec une absence totale de méchanceté. Nos catégories morales sont impuissantes à décrire et juger le mal lorsqu’il dépasse l’inconcevable. Il faut se résoudre à dire alors qu’« un grand crime est une offense contre la nature, de sorte que la terre elle-même crie vengeance ; que le mal viole l’harmonie naturelle que seul le châtiment peut rétablir » .

Shoah : raz-de-marée

Le fait que les juifs d’Europe aient substitué au mot holocauste celui de Shoah, qui signifie catastrophe naturelle et, singulièrement, raz de marée, tsunami, atteste cette tentation de naturaliser le mal lorsque les hommes deviennent incapables de penser cela même dont ils sont victimes. Voici que la tragédie qui frappe le Japon semble inverser les termes de cette analyse et qu’un véritable tsunami, une onde on ne peut plus matérielle, vient réveiller le tigre nucléaire. Certes, il s’agit d’un tigre en cage : un réacteur électronucléaire n’est pas une bombe atomique. Il en est en un sens la négation puisqu’il consiste à brider une réaction en chaîne qu’il a lui même provoquée. Cependant, dans l’imaginaire, la dénégation affirme cela même qu’elle nie. Dans la réalité, et nous y sommes, il arrive que le tigre s’échappe de sa cage.

Au Japon plus qu’ailleurs, le lien entre le nucléaire militaire et le nucléaire civil est dans tous les esprits. On rapporte les propos du premier ministre Naoto Kan :  » Je considère que la situation actuelle, avec le séisme, le tsunami et les centrales nucléaires, est d’une certaine manière la plus grave crise en soixante-cinq ans, depuis la seconde guerre mondiale. » Il y a soixante-cinq ans, il n’y avait pas de centrales nucléaires, mais deux bombes atomiques avaient déjà été lancées sur des civils. En prononçant le mot nucléaire, c’est à cela sans doute que pensait le premier ministre.

C’est comme si la Nature se dressait face à l’Homme et lui disait, du haut de ses rouleaux déferlants de vingt mètres : « Tu as voulu dissimuler le mal qui t’habite en l’assimilant à ma violence. Mais ma violence est pure, en deçà de tes catégories de bien et de mal. Je te punis en prenant au mot l’assimilation que tu as faite entre tes instruments de mort et ma force immaculée. Péris donc par le tsunami ! »

Tandis que les destructions humaines et matérielles s’accroissent chaque jour, une grande partie du drame actuel se joue sur la scène des symboles et de l’imaginaire. Parmi les régions qui furent les premières à être évacuées figurent les îles Mariannes. Le nom de l’une d’entre elles, Tinian, évoque pour ceux qui se souviennent le lieu d’où décollèrent, au petit matin du 6 août 1945, les B29 qui allaient pulvériser Hiroshima en cendres radioactives suivis, trois jours plus tard, par la flottille qui allait faire de même à Nagasaki. Comme si la vague géante venait se venger de ces minuscules territoires qui avaient eu le tort d’abriter le feu sacré.

inextricablement trois types de catastrophes

La tragédie japonaise a ceci de fascinant qu’elle mêle inextricablement trois types de catastrophes que l’analyse traditionnelle distingue soigneusement : la catastrophe naturelle, la catastrophe industrielle et technologique, la catastrophe morale. Ou encore le tsunami, Tchernobyl et Hiroshima. Cette indifférenciation, dont j’ai tenté de comprendre la genèse dans mes ouvrages de ces dernières années, résulte de deux mouvements en sens inverse qui viennent se heurter aujourd’hui dans l’archipel nippon.

Le plus récent, contemporain des horreurs du siècle précédent, est la naturalisation du mal extrême dont j’ai parlé en citant deux de ses plus grands théoriciens, Hannah Arendt et Günther Anders. Pour parler de l’autre, il faut remonter au premier grand tsunami de l’histoire de la philosophie occidentale, celui qui suivit le tremblement de terre de Lisbonne, le jour de la Toussaint de l’an 1755.

Des interprétations rivales qui tentèrent de donner sens à un événement qui frappa le monde de stupeur, celle qui devait l’emporter fut celle de Rousseau dans sa réponse à Voltaire. Non, ce n’est pas Dieu qui punit les hommes pour leurs péchés, oui, on peut trouver une explication humaine, quasi scientifique, en termes d’enchaînement de causes et d’effets. C’est dans L’Émile, en 1762, que Rousseau allait tirer la leçon du désastre :  » Homme ne cherche plus l’auteur du mal : cet auteur c’est toi-même. Il n’existe point d’autre mal que celui que tu fais ou que tu souffres, et l’un et l’autre te vient de toi. « 

Que Rousseau ait gagné est évident dans la manière dont le monde a réagi à deux des plus grandes catastrophes naturelles de ces dernières années : le cyclone Katrina et le tsunami asiatique de Noël 2004. C’est leur statut de catastrophe naturelle qui a été mis en doute.  » A man-made disaster  » (une catastrophe due à l’homme) titrait le New York Times à propos du premier ; la même chose avait été dite à propos du second avec de bonnes raisons. Si les récifs de corail et les mangroves côtières de Thaïlande n’avaient pas été impitoyablement détruits par l’urbanisation, le tourisme, l’aquaculture et le réchauffement climatique, ils auraient pu freiner l’avancée de la vague meurtrière et réduire significativement l’ampleur du désastre.

Quant à La Nouvelle-Orléans, on apprit que les jetées qui la protégeaient n’avaient pas été entretenues depuis de nombreuses années et que les gardes nationaux de Louisiane étaient absents parce qu’ils avaient été réquisitionnés en Irak. Et d’abord, qui avait eu l’idée saugrenue de construire cette ville dans un endroit aussi exposé ? On entend déjà dire que jamais le Japon n’aurait dû développer le nucléaire civil, puisque sa géographie le condamnait à le faire dans des zones sismiques exposées aux tsunamis. Bref, c’est l’homme, seulement l’homme, qui est responsable, sinon coupable, des malheurs qui l’accablent.

Entre les catastrophes morales et les catastrophes naturelles se trouvent les catastrophes technologiques et industrielles. Contrairement aux secondes, les hommes en sont de toute évidence responsables mais, contrairement aux premières, c’est parce qu’ils veulent faire le bien qu’ils produisent le mal. Ivan Illich appelait contre-productivité ce retournement tragique. Il affirmait que les plus grandes menaces viennent aujourd’hui moins des méchants que des industriels du bien.

On doit moins redouter les mauvaises intentions que les entreprises qui, comme l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA), se donnent pour mission d’assurer  » la paix, la santé et la prospérité dans le monde entier « . Les antinucléaires qui se croient tenus pour mener leur combat de dépeindre leurs ennemis de la façon la plus noire ne comprennent pas qu’ils affaiblissent ainsi leur critique. Il est beaucoup plus grave que les opérateurs des méga-machines qui nous menacent soient des gens compétents et honnêtes. Ils ne peuvent comprendre qu’on s’en prenne à eux. J’ai réservé pour la fin la catastrophe la plus monstrueuse et la plus grotesque : la catastrophe économique et financière. Qu’est-ce que le marché mondialisé sinon une grosse bête stupide et sans nerfs, qui s’affole au moindre bruit et réalise cela même qu’elle anticipe avec terreur. Le monstre s’est déjà emparé du Japon. Il le connaît bien.

A la fin des années 1980, la capitalisation boursière nippone représentait la moitié de la capitalisation boursière mondiale. On en vint à croire que le pays du Soleil-Levant allait régner sur toute la planète. Le monstre ne le permit pas et il fallut deux décennies à sa victime pour redresser la tête. Aujourd’hui, il sent que l’industrie nucléaire, qui est peut-être la seule au monde à ne pouvoir se relever d’une catastrophe majeure, vacille sur ses bases. Il ne lâchera pas prise.

Jean-Pierre Dupuy

Philosophe

Professeur à l’université Stanford, Jean-Pierre Dupuy est également président du comité d’éthique et de déontologie de la Haute Autorité de sûreté nucléaire. Il a publié au Seuil : Pour un catastrophisme éclairé, 2002 ; Petite métaphysique des tsunamis, 2005 ; Retour de Tchernobyl. Journal d’un homme en colère, 2006).

© Le Monde

Alerte sur la multiplication des enfermements psychiatriques

Sur décision de préfets, des personnes restent hospitalisées bien qu’elles ne nécessitent plus de soins


Le Monde répercute à son tour après Libération le rapport Delarue. C’est pourtant au mépris de ses constats et analyses que l’Assemblée nationale a voté la loi que réclamait le gouvernement pour maintenir en « détention psychiatrique » sur ordre du préfet qui il voudra, à savoir de qui il souhaitera ne pas redouter de dangereuses (pour lui d’abord) retombées : on n’est jamais c’est bien connu trop prudent et un enfermé vaut mieux que deux tu courras après.

Les psychiatres jusque là surtout préoccupés de faire main basse sur le maximum de surface du Carré psy, se préoccupent légitimement, dans le cadre de l’appel des 39, de lutter contre la résistible ascension du contrôlitaire. Nous les appuyons sans réserve dans ce combat pour une tout autre conception de la folie, des tâches des professionnels du psychisme… et de la citoyenneté.

Philippe Grauer


En psychiatrie, les pratiques d’enfermement se multiplient, s’alarme Jean-Marie Delarue, le contrôleur général des lieux de privation de liberté dans un avis qui devait être publié au Journal officiel dimanche 20 mars et qu’a révélé Libération vendredi.

Il y écrit que les risques de trouble à l’ordre public ne doivent pas conduire à  » un accroissement préoccupant  » de la présence dans les hôpitaux de personnes dont la maladie n’exige plus qu’elles soient privées de liberté.

C’est au gré d’une quarantaine de visites inopinées dans des établissements de santé et à la lecture de courriers de malades ou de leurs familles, qu’il a pu constater ces atteintes à la liberté des personnes ou à leur droit à l’accès aux soins.

Tout d’abord, il relève que, dans les hôpitaux psychiatriques, de plus en plus de portes sont fermées à clé. Une logique d’enfermement qui a des conséquences au-delà des malades placés là sans consentement. En effet peuvent aussi s’y trouver des patients hospitalisés librement, qui ne doivent donc pas être privées du droit d’aller et venir. En outre, leur  » enfermement ne s’est accompagné d’aucune procédure particulière : il est la seule conséquence du choix du responsable de l’unité « .

maintenir à l’hôpital des personnes dont l’état, attesté par les médecins, ne justifie pas qu’elles y soient maintenues contre leur gré

M. Delarue s’est intéressé à l’hospitalisation d’office, une mesure qui permet au préfet de demander, sur la base d’un certificat médical, un internement en cas de trouble grave à l’ordre public ou de risque d’atteinte à la sûreté des personnes. Il a constaté que, désormais, il est moins tenu compte des avis des psychiatres quand ceux-ci estiment que le patient, soigné, peut quitter l’hôpital. Les sorties d’essai qu’ils demandent aux préfets sont plus difficiles à obtenir et les sorties définitives plus aléatoires. Ce qui revient à  » maintenir à l’hôpital des personnes dont l’état, attesté par les médecins, ne justifie pas qu’elles y soient maintenues contre leur gré « , écrit-il.

Il faut dire que, depuis 2008 et le meurtre d’un étudiant par un malade à Grenoble, le gouvernement a décidé de mettre l’accent sur la sécurité dans les hôpitaux psychiatriques. Des moyens ont été accordés, et en janvier 2010, une circulaire a invité les préfets à davantage de vigilance dans les sorties. Ce qui est constaté là est l’impact de ce virage sécuritaire.

Dans son avis, M. Delarue souligne aussi qu’en cas d’hospitalisation d’office la personne n’est pas toujours correctement informée de ses droits en matière de contestation. Enfin, il constate que l’envoi des détenus à l’hôpital quand leur santé le nécessite est rendu plus difficile par crainte d’une évasion. En plus, ils y sont en général, et même si leur état ne le justifie pas, placés en chambre d’isolement. Ils ne peuvent alors bénéficier des thérapies collectives.

Vote le 22 mars

Un tel avis ne pourra que réjouir les psychiatres. S’il n’est pas dans l’habitude du contrôleur de prendre part aux débats sur les textes de loi, son alerte tombe à pic pour entretenir celui sur la réforme de l’hospitalisation sans consentement, qui suscite une vive hostilité. Ce projet de loi doit être soumis au vote solennel des députés mardi 22 mars. Alors que les soins sous contrainte étaient jusque-là cantonnés à l’hôpital, il prévoit de les étendre en ville.

Dans le contexte actuel, les psychiatres craignent des dérives.

Laetitia Clavreul


Encadré :

Pour une fermeture de l’infirmerie psychiatrique à Paris

Dans une recommandation à paraître au Journal officiel, le contrôleur général des lieux de privation de liberté, Jean-Marie Delarue, juge injustifié le maintien de l’infirmerie psychiatrique de la préfecture de police de Paris (IPPP). Cette structure accueille, avant orientation, des personnes atteintes de troubles mentaux dans le cadre d’un placement provisoire d’urgence, décidé par le préfet de police ou un commissaire. Or, ailleurs en France, ces mêmes personnes sont directement prises en charge par les hôpitaux. En outre, les établissements parisiens aussi en accueillent. Lors d’une visite à l’improviste à l’IPPP, M. Delarue a constaté que les dispositions sur le droit des personnes accueillies en hôpital  » ne s’y appliquent pas  » et qu' » aucune autorité de santé n’est compétente  » pour y vérifier les soins dispensés.

Psychiatrie: le rapport qui accuse

Le contrôleur général des lieux de privation de liberté dénonce, dans un avis que s’est procuré «Libération», l’hospitalisation sous contrainte.


De la psychiatrie à la flichiatrie

La loi passe à l’Assemblée nationale le 22 mars, mardi prochain. On se plaît à espérer quelque sagesse à l’égard de la folie, dont le statut anthropologique, philosophique et tout simplement politique ne saurait permettre un traitement de type flichiatrique. Le monde va mal et les fous on s’en fout. S’il faut être Khadafi pour qu’on s’intéresse à vous, il y a de la marge. Jean-Marie Delarue ne parle pas à la légère quand il dit de façon pondérée : «Au regard des droits de l’homme, la situation est inquiétante et elle s’aggrave.» Dans le système proposé au Parlement c’est le préfet qui déciderait de la mainlevée de l’hospitalisation d’office !

Nouvelle Lettre de cachet

Autant dire qu’on propose une sorte de rétablissement des Lettres de cachet. D’où l’état d’alerte des psychiatres aux premières loges de ce dispositif confondant soins et dangerosité, écrasant les premiers sous le plus que sommaire rouleau compresseur de la seconde.

Voici que nos psychiatres si occupés à liquider les psychopraticiens relationnels et à rouler les psychologues (puis les psychanalystes qui attendent leur tour) dans la farine histoire de récupérer et étendre le pouvoir d’une médecine scientiste, tirent maintenant la sonnette d’alarme. Tout le monde en arroseur arrosé, la citoyenneté recevant de plein fouet la douche glacée.

Nous restons solidaires du juste combat des psychiatres contre le grand retour de l’enfermement, dommageable à l’ensemble de la population ça c’est sûr, aux malades eux-mêmes et à l’ensemble des professionnels du psychisme locataires du Carré psy tous indispensables dans le cadre de la nécessaire psychodiversité.

Philippe Grauer


Par É​ric Favereau

Nous disons que tout cela est insupportable

Les mots sont durs. Le contrôleur général des lieux de privation de liberté, Jean-Marie Delarue, est pourtant un homme posé, conseiller d’État de formation. Il va faire paraître au Journal officiel un avis sur l’hospitalisation d’office en psychiatrie, et une recommandation sur l’Infirmerie psychiatrique de la préfecture de police de Paris (lire ci-contre), deux textes que Libération a pu se procurer.

Constat terrible

Leur parution intervient au moment même où le Parlement débat d’un projet de loi qui vise à étendre encore les mesures de contrainte pour les malades mentaux. «Nous ne parlons pas dans le vide, argumente Jean-Marie Delarue. Depuis deux ans, nous avons visité plus d’une vingtaine de lieux d’hospitalisation psychiatrique. Ce ne sont pas de simples visites. Nous arrivons à l’improviste, nous restons, nous regardons tout.» Le contrôleur général des lieux de privation de liberté lâche : «Au regard des droits de l’homme, la situation est inquiétante et elle s’aggrave.» Avec, en arrière-fond, un mal typiquement français : le législateur fait des lois, mais les droits qu’elles sont censées garantir ne sont pas accessibles.

C’est sur la question centrale de l’hospitalisation d’office qu’a planché le contrôleur

En vertu de la loi de 1990, les préfets peuvent, sur le fondement d’un certificat médical, faire admettre à l’hôpital des personnes, contre leur gré, «atteintes de troubles mentaux et qui compromettent la sûreté des personnes ou portent atteinte, de façon grave, à l’ordre public». Cette mesure, supposée exceptionnelle, est appelée «hospitalisation d’office» (HO). Elle peut être renouvelée, sans limite de temps. «Le malade en sort lorsque le médecin psychiatre, qui estime la sortie possible, la propose au préfet, lequel décide ou non la mainlevée de l’hospitalisation d’office», note Jean-Marie Delarue.

Droits formels

Le législateur avait donc recherché un équilibre, entre le médical et l’administratif. Mais «aujourd’hui, quatre éléments mettent en cause gravement cet équilibre». D’abord, note l’avis, dans de très nombreux cas, les droits formels du patient ne sont pas respectés. Exemple : «On interdit la plupart du temps au malade d’avoir recours à un avocat. On lui dit, certes, qu’il peut saisir un juge, mais sans lui donner l’adresse, ni le lieu. Les formulaires qui lui sont fournis sont illisibles. L’accès à ses possibilités de recours n’est pas possible», s’étonne le contrôleur.

Deuxième point qui noircit le paysage de la psychiatrie

«C’est le grand retour de l’enfermement qui caractérise désormais ces lieux de soins.» Cela n’est pas sans aberration : dans un même service de psychiatrie, les patients en hospitalisation libre sont contraints de vivre comme les autres, c’est-à-dire reclus, «en totale contradiction avec leur situation», note Jean-Marie Delarue. «Les portes d’un nombre croissant d’unités hospitalières psychiatriques sont en effet fermées à clef. Les patients, qui sont là librement, ne peuvent sortir, même pour se promener dans un parc, ni pour se rendre dans une cafétéria, ou participer à un office religieux.» Et de préciser : «Ces restrictions ne sont pas sans incidence sur la vie des malades et sur les relations avec leurs proches.» En d’autres termes, la logique de l’enfermement tire tout le monde vers le bas.

Troisième point : les sorties d’essai

Depuis des années, c’était une pratique essentielle pour permettre à un patient en HO de commencer à se réhabituer à la vie hors les murs. Le médecin responsable signait alors un certificat, qui était ensuite, la plupart du temps, validé par le préfet autorisant la sortie. Depuis le meurtre à Grenoble en novembre 2008 d’un étudiant par un patient en fugue, les préfets ont peur. Une crainte renforcée par une circulaire de 2010, signée par les ministres de la Santé et de l’Intérieur, rappelant leur responsabilité directe. «Aujourd’hui, devant ces demandes de sortie d’essai, le préfet hésite, diligente une enquête de police. Les sorties d’essai se sont réduites comme peau de chagrin. Des malades, habitués à sortir régulièrement, en sont interdits

Attaché

Dans le même ordre d’idée, les levées de HO, décidées par le préfet, sur demande du médecin, sont de plus en plus difficiles. «Aujourd’hui, le préfet hésite, demande une expertise, mais il n’a pas d’argent pour la faire. Au final, cela traîne des mois, voire des années»,lâche Jean-Marie Delarue. Des patients sont ainsi retenus, sans aucune justification médicale. «Le préfet fait ce qu’il veut au nom d’arguties juridiques qui ne sont pas opératoires.»

Quatrième point

La situation des détenus qui bénéficient de l’article D 398, permettant à l’autorité préfectorale de placer un détenu en hôpital psychiatrique. Voilà des personnes incarcérées qui sont en crise. Le médecin de la prison demande qu’ils soient hospitalisés, et le préfet peut transformer leur incarcération en hospitalisation d’office. Mais là encore, c’est d’abord le parapluie que l’on ouvre. «Le préfet craint, par-dessus tout, l’évasion. Il traîne. Alors qu’il y a urgence, cela peut prendre jusqu’à deux semaines, alors que la personne est en crise aiguë.» Pendant cette crise, le détenu reste en cellule. Quand il arrive enfin à l’hôpital, il est mis systématiquement en chambre d’isolement, durant tout son séjour. Parfois, il est même attaché, sans discontinuer, pendant deux semaines. Résultat ? «On ne leur donne pas les soins appropriés à leur état, cela est absolument inadmissible. Nombreux sont ceux qui préfèrent retourner en prison, car en prison au moins ils peuvent avoir des visites, ou bénéficier de promenades

un monde où les droits élémentaires des personnes ne sont pas respectés

De fait, c’est tout un monde caché que fait entrevoir le contrôleur général, un monde où les droits élémentaires des personnes ne sont pas respectés. Et dans ce monde-là, «ce n’est pas tant la loi, quelle qu’elle soit qui est en cause, mais la réalité des pratiques», conclut Jean-Marie Delarue.

Le rapport du contrôleur de privation des libertés relatif à certaines modalités de l’hospitalisation d’office (15 mars 2011) : avis-du-controleur-general-des-lieux-de-privation-de-liberte


Réactions

– domdom le 19 mars 2011 à 12 h 42 min

Les constats du contrôleur général sont parfaitement justes mais la suite ?


– frdp le 19 mars 2011 à 14 h 27 min

On ne peut pas mieux dire, et alors ce rapport va rejoindre l’immense cimetière des rapports qui ont fait pleurer dans les chaumières, puis qu’on a vite fait d’oublier :

Chacun pour soi est reparti

Dans le tourbillon de la vie !


– Chantal le 19 mars 2011 à 19 h 01 min

En effet, lorsque mon petit frère était à l’hôpital psychiatrique, en janvier et février 2011, il était libre dedans, mais la porte était fermée, malgré le petit parc sur le devant de l’hôpital. Chaque fois que j’y allais, je devais sonner, me présenter, dire qui j’allais voir ; la personne était gentille et correcte, mais la tenue était celle du policier……Libre enfermé, de nouveaux mots comme ils aiment nous en inventer.

Psychothérapie et centrales nucléaires

Japon: la catastrophe nucléaire avait été prévue

15 Mars 2011 Par Michel de Pracontal sur Mediapart


De toute évidence la catastrophe atomique nipponne n’a rien à voir avec la psychothérapie, sinon qu’il va falloir augmenter sérieusement là-bas le budget de notre discipline pour aider les personnes concernées à faire face à l’événement dans les années à venir. Sinon surtout que penser la catastrophe nécessite de mobiliser par-delà l’impact traumatique qui précisément bloque la capacité de penser, nécessite de pousser la réflexion au-delà de ses limites antérieures.

Ce qui motive pour commencer l’insertion de ce texte dans nos colonnes c’est le désir de ne pas alimenter le catastrophisme médiatique comme c’est malheureux ce qui arrive à ces pauvres gens – et Dieu sait si ça l’est ! tout en tenant un discours technique sur les cuves, les enceintes, la céramique, ce qui arrive quand le corium fait fureur, bref en s’en tenant de façon aveugle à l’événement sans tenir compte de ce en quoi consiste l’événement : à savoir qu’il a des responsables. À savoir également que les Centrales atomiques ne sont pas en elles-mêmes problématiques, mais l’arrogance scientiste d’experts qui régissent le monde, au service d’autres qui le gèrent, pathologiquement comme on peut s’en convaincre à lire par exemple La société malade de la gestion(1« ). Ce qui procède de notre discipline là-dedans c’est l’absence de démocratie (2« ).

Qui, correctement informé, aurait pu à la légère décider d’installer au Japon, connu tout de même pour sa fragilité sismologique, des cuves dont le système de refroidissement ne résisterait pas à la disjonction provoquée par un séisme dont on avait prévu qu’il provoquerait une disjonction automatique … du système de refroidissement ? On a l’impression d’un gag écrit par un humoriste. Et quand on pense que nos experts français on calculé que Fessenheim devait pouvoir résister à un séisme intervenu il y a des siècles, mais pas à un plus grave – on cherche en vain là-dedans la logique sécuritaire (3« )–, ça fait chaud dans le dos, chaud car le corium monte tout de même à plus de 3000°.

Nous vivons la même configuration par dysinformation (on sait que la psychiatrie contemporaine ne jure plus que par les dys-quelque chose) avec les professions du psychisme. Nos psychiatres à la vue courte entreprennent de coloniser le Carré psy, et d’y faire le ménage (exit les psychopraticiens relationnels puis à moyen terme les psychanalystes). Ils viennent ensuite pleurer sur le manque d’humanisme du gouvernement, qui les traite exactement comme ils entendent traiter leurs collègues. Lesquels quand ils sont psychologues crient au scandale, non de nous avoir tout à fait incorrectement maltraités nous – en toute connaissance de cause –, mais d’avoir été roulés dans la farine par ceux dont ils étaient hier encore volontiers les complices (contre nous, qu’ils appellent de leur côté à la solidarité, la boucle est bouclée).

Tant et si bien que l’affaire s’avérant compliquée (4« ) le nuage psychoactif irradiera l’opinion et que le corporatisme et le scientisme pourront continuer d’aller leur mauvais train. Bien entendu tout cela n’empêche pas la vérité d’être vraie, fort heureusement, et tant en matière psy que nucléaire il nous reste assez de démocratie pour l’emporter sur les corporatistes et les experts aux ordres.

Voici en quel honneur nous installons dans nos colonnes cet intéressant article de Mediapart sur une catastrophe annoncée.

Philippe Grauer}


« À moins que des mesures radicales ne soient prises pour réduire la vulnérabilité des centrales aux tremblements de terre, le Japon pourrait vivre une vraie catastrophe nucléaire dans un futur proche. » Cet avertissement est tiré d’un article paru le 11 août 2007 dans le quotidien International Herald Tribune/Asahi Shimbun (l’article est à lire ici). Son auteur est le sismologue Ishibashi Katsuhiko, professeur à l’université de Kobe (sa biographie est à lire ici).

Ishibashi Katsuhiko.

vulnérabilité fondamentale

Ishibashi Katsuhiko faisait partie du comité d’experts chargé d’établir les normes sismiques des centrales nucléaires japonaises. Il en avait démissionné pour protester contre la position du comité. Il estimait que les recommandations fixées par le comité étaient beaucoup trop laxistes.
En d’autres termes, le professeur Katsuhiko avait prévu ce qui est en train de se produire à la centrale de Fukushima. Il avait prévenu les autorités de son pays que les centrales japonaises souffraient d’une «vulnérabilité fondamentale» aux séismes. Mais ses avertissements ont été ignorés tant par le gouvernement que par Tepco (Tokyo Electric Power Company), premier producteur privé mondial d’électricité, qui exploite un tiers des centrales nucléaires japonaises, dont celle de Fukushima.

Katsuhiko a lancé son alerte en 2006, année où les normes de sécurité anti-sismiques japonaises ont été renforcées. Selon le sismologue, ce renforcement était encore très insuffisant. Les faits lui ont donné raison dès l’année suivante. Le 16 juillet 2007, un séisme de magnitude 6,8 a provoqué des incidents sérieux à la centrale de Kashiwazaki-Kariwa, la plus importante unité de production d’électricité nucléaire au monde. Cette centrale se trouve sur l’île de Honshu, la principale île du Japon, comme presque toutes les centrales nucléaires japonaises, qui encerclent les trois plus grandes villes du pays, Tokyo, Nagoya et Osaka.

Avant le séisme de juillet 2007, un autre s’était produit en août 2005, affectant la centrale d’Onagawa, au nord de Fukushima ; encore un autre en mars 2007, dont l’épicentre était à 16 kilomètres de la centrale de Shika. Et cela s’est répété l’année suivante, avec une secousse de magnitude 6,8 à l’est de Honshu, près d’Onagawa et de Fukushima. Même s’il n’y a pas eu de dégâts importants, Tepco a signalé alors trois fuites de liquide radioactif à Fukushima Daini.

ne devrait pas être qualifié d’inattendu

Ainsi, l’accident qui vient de se produire à Fukushima ne peut être considéré comme une véritable surprise, même s’il a pris de court les opérateurs de la centrale comme les autorités. Cet accident est la reproduction, en beaucoup plus grave, d’événements qui se sont répétés au moins depuis 2005.
Ishibashi Katsuhiko avait analysé le risque, expliquant que, dans les différents cas, «le mouvement sismique à la surface du sol causé par le tremblement de terre était plus important que le maximum prévu dans la conception de la centrale». Lors du séisme qui a affecté la centrale de Kashiwazaki-Kariwa, le pic d’accélération sismique était plus du double de la valeur que la centrale était censée supporter. «Ce qui s’est passé à Kashiwara-Kariwa ne devrait pas être qualifié d’inattendu», écrivait le sismologue.

les manquements de la société Tepco

C’est malheureusement encore plus vrai du drame actuel, dont Katsuhiko avait anticipé la possibilité: «Si l’épicentre du séisme avait été un peu plus proche du site de la centrale et si la magnitude avait atteint 7,5 […] , il aurait pu se produire un « genpatsu-shinsai », un événement catastrophique associant tremblement de terre et fusion partielle ou complète du cœur d’un ou plusieurs réacteurs.»

C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui, et le séisme est encore plus puissant que ce qu’avait imaginé Katsuhiko. En 2007, il estimait que les centrales devaient être conçues pour résister à un mouvement de surface du sol d’une vitesse de l’ordre de 1000 gal, alors que les normes de 2006 ne prévoyaient que 450 gal (le gal est une unité utilisée pour mesurer l’accélération du sol et correspond à 1 centimètre par seconde carrée).

L’une des raisons pour lesquelles les centrales japonaises sont vulnérables aux séismes est qu’elles ont été construites pendant une période où il s’est trouvé que l’activité sismique était relativement faible – du moins pour le Japon. On s’est basé sur cette activité pour définir la résistance anti-sismique des installations nucléaires, et on en a construit 55, ce qui fait du Japon le troisième producteur mondial d’électricité nucléaire.

systématiquement sous-estimé

Or, à partir de 1995 et du grand tremblement de terre qui a dévasté la ville de Kobe, il y a eu un regain d’activité sismique sur l’archipel. Il aurait été donc nécessaire de revoir à la hausse la protection anti-sismique des centrales. Pour Katsuhiko, les centrales qui ne pouvaient pas être suffisamment sécurisées devaient être fermées. Cela n’a pas été fait. Et Tepco n’a pas pris en compte les failles sismiques sous-marines, notamment dans la zone de Kashiwazaki-Kariwa. Le risque lié aux tremblements de terre a été systématiquement sous-estimé, aussi bien par les experts nationaux de la sûreté nucléaire que par l’industriel.

Au demeurant, Tepco n’en est pas à son premier manquement en matière de sécurité. En 2002, l’entreprise a été au centre d’un scandale après avoir falsifié des documents d’inspection pour dissimuler des problèmes survenus sur certains de ses réacteurs. Le PDG, le vice-président et le président du conseil d’administration durent démissionner en chœur. La falsification concernait au moins trois incidents qui affectaient déjà les centrales de Fukushima et de Kashiwazaki-Kariwa…

  • 1 Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social, par Vincent de Gaulejac, Seuil, 2005, 280 p.-
  • 2 Socle vital de la psychothérapie relationnelle et de la psychanalyse.
  • 3 Pourtant le sécuritaire Dieu sait si nos politiques savent nous en gaver les oreilles.
  • 4 {Complexe c’est quand on y comprend quelque chose, compliqué c’est quand la dysinformation plus du brouillage décourage de parvenir à se faire véritablement une opinion, puisque les experts eux-mêmes – experts & démocratie, vaste question ! – soit se contredisent soit qu’on ne nous dit pas tout.

Réforme de la psychiatrie à l’Assemblée nationale

Appel du Collectif des 39 contre La Nuit Sécuritaire

– Réforme de la Psychiatrie : Une déraison d’État – Pétition du 21 février 2011

– Accès direct à la pétition Réforme de la Psychiatrie : Une déraison d’État

– Voir en éditorial l’article d’Yves Guigou dans Mediapart


En négligeant de soutenir les psychopraticiens relationnels au moment où il le fallait les psychiatres trop contents d’applaudir à l’élimination de soi-disant charlatans afin de tenter de confisquer à leur profit tout le champ de la psychologie plus si possible le nôtre même, ce qui d’ailleurs ne va pas sans la disparition programmée de la psychanalyse du champ du Carré psy, ont largement contribué à la situation actuelle, où c’est le lien relationnel, eh oui, relationnel ! qui se trouve sauvagement mis à mal par le sécuritarisme qu’ils ont eux-mêmes en définitive mis en place.

Et maintenant ils en sont réduits à pétitionner pour tenter de limiter leurs propres dégâts, avec au passage la solidarité des psychopraticiens … relationnels. Depuis Hegel on parle pour qualifier ce type de situation d’ironie de l’Histoire. Si vous croyez que la plupart des mêmes psychiatres ont compris ce qui se passait vous êtes adepte de l’illusiono-thérapie. D’après ce qu’on entend murmurer du comportement prévu des membres – tous psychiatres – des Commissions régionales d’inscription auprès des ARS au regard des psychologues désireux de briguer le tout nouveau titre de psychothérapeute, il n’est pas trop recommandé chers collègues de faire état dans votre dossier de compétences qui déborderaient en quoi que ce soit le cadre du psychologiquement correct recevable par un psychiatre psychanalyste de la SPP.

Alors soutenons, soutenons vraiment nos psychiatres vertueusement aveugles, ils ont parfaitement raison quand ils parlent du traitement de la folie et du statut anthropologique de cette dernière. Cela ne les rend pas forcément plus raisonnables quand il s’agit de la folie corporatiste – il est vrai non encore cataloguée au DSM.

Prenons part à leur juste combat pour éviter de confondre délinquance et maladie mentale, quand il s’agit de soutenir l’idée qu’un soin dans nos professions devrait toujours être relationnel, et toujours se distinguer de la garde à vue et de la visite domiciliaire sans consentement par un infirmier piqueur – alors que ce qu’il faudrait serait un hébergement de qualité avec des équipes compétentes dans le domaine de la relation –. Soutenons leur juste combat pour une psychiatrie plus citoyenne – plus psychiatrique déjà, car cette profession actuellement sombre dans la neurologie –, car lorsque la citoyenneté gagne en l’un des points du Carré psy ce sont tous ses éléments qui en profitent, sans compter l’essentiel, la population qui recourt aux services des professionnels du psychisme que nous sommes tous.

Philippe Grauer


Trente mille personnes

ont signé avec nous l’Appel contre La Nuit Sécuritaire, lancé en réaction au discours du président de la République le 2 décembre 2008 qui assimilait la maladie mentale à une supposée dangerosité. À nouveau, le Collectif des 39 (1« ) en appelle à l’ensemble des citoyens.

Ce discours promettait un traitement sécuritaire des malades mentaux.
Il a depuis largement pris corps dans la pratique quotidienne : les lieux de soins psychiatriques sont désormais truffés de caméras de surveillance et de chambres d’isolement, des grillages ont été disposés, des protocoles de neutralisation physique des patients ont vu le jour, les préfets empêchent les levées d’internements caducs.

Un projet de loi propose aujourd’hui un cadre juridique à cette dérive sécuritaire. Adopté le 26 janvier 2011 en Conseil des Ministres, il sera discuté au Parlement le 15 mars après un simulacre de concertation.

Dans un vocabulaire relevant du code pénal, il cautionne la défiance à l’égard de citoyens souffrants. Dans ce dispositif, seul le trouble à l’ordre public est pris en compte. Il instaure un changement paradigmatique sans précédent : l’institution des « soins » sans consentement en ambulatoire. En effet, le projet de loi n’identifie plus seulement l’hospitalisation comme contraignante, mais les soins eux-mêmes, à l’hôpital comme à l’extérieur, avec le risque majeur de la mise en place d’une surveillance sociale planifiée.
Ainsi, pour répondre à l’inquiétude légitime des patients et de leurs familles, ce projet de loi, sous couvert de déstigmatisation, va instituer une logique de dérive sécuritaire induisant un contrôle inédit de la population. Il s’appuie sur un principe de précaution inapproprié.

la mystification est totale

– Il ne s’agit pas d’un projet de soins, mais d’un engrenage portant atteinte aux libertés fondamentales dans un état démocratique.
Prétendant améliorer « l’accès aux soins » et leur continuité, ce projet propose uniquement un accès à la contrainte sans limite de durée.

– Il détourne la fonction des soignants vers une orientation de dénonciation, de rétention, de « soins » sous contraintes et de surveillance.

– Il impose aux patients d’accepter des « soins » stéréotypés, protocolisés, identiques pour tous. Ils seront sous surveillance, associée à un contrôle de leur dignité : ainsi se met en place une police de l’intime. Il instaure un fichier national, « un casier psychiatrique, » de toute personne ayant été soumise ne serait-ce qu’une seule fois aux soins sans consentement.
Il institue un mensonge en laissant penser que seuls les médicaments psychotropes administrés sous contrainte suffisent à soigner les patients gravement atteints : enfermés chez eux, malgré eux.

Une partie des citoyens a été désignée à la vindicte médiatique. Le mot schizophrène, jeté à tort et à travers, en bafouant le secret médical, n’est plus un diagnostic mais une menace, qui accable les malades et leurs familles, effraie jusqu’à leur voisinage. Penser que ce projet de loi va améliorer cette situation est une déraison d’État.

Bien plus, il risque de s’opposer frontalement à toute réforme sanitaire digne de ce nom, qui aurait pour principes élémentaires de reposer sur une fonction d’accueil, une logique ouverte et déségrégative, des thérapeutiques diversifiées centrées sur le lien relationnel et la confiance, dans la durée.

Ce projet va à l’encontre d’une politique de soins psychiatriques respectueux des libertés, offrant une hospitalité pour la folie au cœur du lien social, qui allierait sécurité publique et soins à la personne.

Il institue la défiance envers les professionnels dans une démarche politique analogue à celle appliquée récemment aux magistrats et à la Justice, comme à d’autres professions.

accroître et entretenir la peur de l’autre

Nous voulons que les budgets subventionnent des soins et non des aménagements carcéraux, la formation des personnels, des effectifs conséquents, pour une conception humaine de l’accueil de la souffrance.
Nous rejetons les réponses démagogiques qui amplifient délibérément l’émotion suscitée par des faits-divers dramatiques. Ces réponses ne font qu’accroître et entretenir la peur de l’autre.

la psychiatrie est l’affaire de tous

Nous voulons résister, nous opposer, avec une élaboration citoyenne de propositions pour une politique de soins psychiatriques au plus proche des réalités de terrain. La psychiatrie est l’affaire de tous.

Nous soignants, patients, familles, citoyens appelons
au retrait immédiat de ce projet de loi.

  • 1 Le Collectif des 39 s’est constitué le 12 décembre 2008, autour de l’Appel contre La Nuit Sécuritaire signé depuis par près de 30.000 citoyens. Il réunit des professionnels de la psychiatrie tous statuts confondus (en grande majorité), et des personnes du monde de la Culture et des citoyens qui nous ont rejoint.

Retour sur la question juive

Salon de lecture d’Espace Analytique

Samedi 12 mars 2011 à 15h

Présentation du livre d’Élisabeth Roudinesco Retour sur la question juive en présence de l’auteur avec Claude Boukobza, Paul-laurent Assoun, Jean-jacques Blévis et Patrick Landman

Lieu: 12 rue de Bourgogne, 75007 Paris

« DANS SES YEUX » : comment rouvrir la vie lorsqu’elle devient une « affaire classée ».

Courez au cinéma ce dimanche après-midi !


Il y a des histoires trop grandes ou trop puissantes qui dépassent de loin ses personnages. Un fait de violence qui détruit une vie ; cela paraît banal. Mais, comme par un rayonnement maudit, il fausse celle de plusieurs autres et les place devant une énigme qui érode ses âmes. Cette énigme pose la question du sens et de la vérité de nos vies… Qu’en avons-nous fait ? Et elle confronte les trajets des ces existences écartés de leur destin et les ravages de cet écart, cette blessure ontologique que le temps n’apaise pas.

Des vies perdues (à jamais ?)… Y a-t-il une seconde chance ? Le roman peut-il avoir une autre fin ? La question brûlante de l’impunité et de la justice inaccomplie, dans un contexte historique ou la vérité a aussi peu de place que l’honneur, penchent pour une réponse négative.

Mais la justice peut-elle rattraper le destin ?

La vengeance alors ? Mais, servirait-elle à quelque chose ? L’oubli ? La mauvaise foi ? La fuite ?

L’auteur fait avec ce contexte si peu allégeant, quelque chose de prodigieux : tel un photographe argentique qui développerait ses négatifs, il plonge une série des portraits extrêmement humains dans une lumière liquide d’une nostalgie indéfinissable. Cela les révèle, en quelque sorte, cependant que s’ouvre un mystère reliant l’immensité du temps perdu à un improbable accomplissement de quelque chose… d’inimaginable.

On ne peut presque rien dire de cette histoire sans gâcher sa fabuleuse et presque hypnotique tension narrative. Ainsi, limitons-nous à évoquer la finesse, la précision des caractères ciselés dans la profondeur de leur inachèvement, l’humour, malgré la gravité du propos, le souffle et la puissance du conatus, cet effort pour rester dans l’être, pour ne pas lâcher le fil si tenu d’une rédemption même rendue impossible par les années d’existence inauthentique. La vie elle-même semble une « affaire classée » qu’il s’agit à tour prix de rouvrir.

On peut aussi dire, cela a été moins remarqué et pourtant c’est dans le titre : c’est un film sur le regard. Chaque personnage existe aussi dans cette autre dimension qui laisse deviner tant de choses que la réalité immédiate cache (« el secreto de tus ojos »). Elle questionne en permanence la vérité de ce que nous sommes. Les yeux de chacun révèlent, par leur persistance interrogative, une dimension du vrai, du possible. Et cela malgré l’énorme, malgré la radioactivité grisâtre du mal, qui dissout l’humanité en une longue suite d’intervalles du néant, ce regard nous fait visage et liberté, nous rend, même fragiles, le mystère et la passion.

Un moment rare de cinéma métaphysique.

Daniel Ramirez


Séance de ciné-philo

à l’Entrepôt, le dimanche 13 mars 2011, à 14h20,

animée par Daniel Ramirez.

Débat philosophique sur le thème La justice peut-elle rattraper le destin ?

L’ENTREPOT, 7 rue Francis de Pressensé, 75014 Paris (M° Pernety)

Entrée 8 €