LE DEVOIR DE RÉSISTANCE À LA MÉDICALISATION NÉOLIBÉRALE DE L’EXISTENCE

SE POSER EN VICTIME D’UN COMPLOT DE L’EXTRÊME DROITE, LE TOUR DE FORCE DE YANN MOIX

Provocants et violents, les écrits et les dessins antisémites de l’auteur s’inscrivent dans le courant post-négationniste  apparu dans les années 1980, explique l’historienne dans une tribune au « Monde ».

Tribune. Le négationnisme apparaît en France en 1948 et devient peu à peu un élément central du nouvel antisémitisme d’après-guerre, notamment sous l’impulsion de Robert Faurisson. La diffusion de ces idées est telle que l’Etat français adopte en 1990 la loi Gayssot. De sorte que, lorsque Yann Moix publie ses dessins et ses textes dans sa publication Ushoahia en 1989-1990, le négationnisme est déjà clairement identifié et combattu.

Cela ne l’empêche pas d’user abondamment de cette propagande. Il qualifie Bernard-Henri Lévy de « youpin dont le crâne n’a hélas pas été rasé par les amis d’Adolf ». Il affirme que « chacun sait (…) que les camps de concentration n’ont jamais existé ». On peut également lire ceci : « Quel est (…) le stratagème ignominieux, puisque l’on ne retrouve pas le corps des morts ? Elémentaire : on compte les pyjamas qui ne sont pas portés par les prisonniers retrouvés vivants ! Comment des gouvernements ont-ils pu se laisser berner par un mensonge aussi éhonté ? »

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La sémantique baigne dans l’antisémitisme, le négationnisme et le complotisme. Elle recycle les stéréotypes classiques de la propagande antijuive. Ce négationnisme désinhibé s’emploie à imposer une vision démoniaque du monde contemporain. Il peut être mis en parallèle avec le « post-révisionnisme ». Ce courant, apparu à la fin des années 1980, est incarné par l’antisémite forcené Alain Guionnet, qui crée notamment le journal Revision. Il se distingue du discours faurissonien qui, lui, reposerait sur une démarche scientifique, affranchie de toute motivation politique.

« Holocause toujours, tu m’intéresses… »

Comme Moix, Guionnet abandonne toute précaution. Il exhibe un antisémitisme outrancier et provocateur. Le « post-révisionnisme » se consacre à « prouver » l’emprise juive sur le monde moderne tout en renouvelant le thème de la « conspiration juive mondiale ». Cette mainmise trouverait ses origines au début de l’histoire et son apogée avec le « mensonge du XXe siècle ». Révision inaugure la publication des Protocoles des Sages de Sion par « épisodes ». Les thèmes puisés dans ce « classique » recèlent les soubassements du discours négationniste. « Il n’y a pas eu de génocide des juifs et il y a bien eu arnaque, voilà tout. (…) Maintenant on connaît la chanson : “Holocause toujours, tu m’intéresses… Plus tu pleures, plus je crains… Plus tu palpes, plus je craque” », peut-on lire au gré des pages du « seul journal antijuif » et post-révisionniste. Ce type d’écrits – du même acabit que ceux d’Ushoahia – paraissent alors dans des publications marginales.

Le passé de Yann Moix ressurgit aujourd’hui. En vieillissant, le romancier lie des amitiés dans les milieux antisémites. Il appose son nom au bas de la« Pétition pour l’abrogation de la loi Gayssot et la libération de Vincent Reynouard », publiée en 2010 et lancée par Paul-Eric-Blanrue, un des proches de Robert Faurisson. Yann Moix côtoie là en très grande majorité des personnes évoluant dans la mouvance négationniste et conspirationniste. Il retire rapidement sa signature, invoquant qu’il ignorait que le nom de Faurisson apparaîtrait dans la liste des signataires.

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Il n’en reste pas moins que signer un texte sur lequel figure le nom Reynouard n’est pas anodin. Ancien membre du Parti nationaliste français et européen, cet homme n’a jamais caché son admiration pour le national-socialisme, dans lequel il voit un « immense complexe intellectuel où l’économie, les arts, les sciences (exotériques et ésotériques), le social, l’hygiène de vie avaient leur place ». Cet ingénieur de formation est le premier enseignant révoqué de l’éducation nationale pour cause de négationnisme en 1997. Auteur de plusieurs écrits et vidéos négationnistes, il a été condamné et emprisonné plusieurs fois pour apologie de crimes de guerre et contestation de crimes contre l’humanité. Invité d’honneur au banquet des 60 ans du journal d’extrême droite Rivarol, le 21 mai 2011, Vincent Reynouard y déclare doctement : « Vous me traitez de néonazi. Et moi, je vous dis : “pourquoi néo ?” Point final. C’est tout. Y’a rien d’autre à dire. »

Opération de réhabilitation

Yann Moix a également noué une amitié avec Paul-Eric Blanrue, l’initiateur de la rencontre entre Dieudonné M’Bala M’Bala et Robert Faurisson… à l’origine de la renaissance médiatique du négationniste français au début des années 2000. Cet ancien directeur du Bulletin légitimiste (une publication d’information royaliste de Lorraine), un temps adhérent au FN en Moselle puis converti à l’islam, s’est affiché à Téhéran en février 2011 en compagnie notamment de Dieudonné et de Thierry Meyssan. Dans son essai Sécession. L’art de désobéir (Fiat Lux, 2018), il évoque en ces termes Yann Moix : « Un ami (très) intime » depuis le début des années 2000 qui aurait, selon lui, signé ce texte « en connaissance de cause ».

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Sur le plateau de Laurent Ruquier [« On n’est pas couché » du 31 août, sur France 2], Yann Moix a demandé « pardon pour ces bandes dessinées » [sic]. Il s’est également posé en victime d’un complot de l’extrême droite. A l’issue de l’émission, plusieurs critiques paraissent, notamment sur les réseaux sociaux, pour pointer et blâmer ce qui, pour certains, confine à l’opération de réhabilitation.

« Depuis quelques années, des interventions de Yann Moix sont marquées par un certain philosémitisme »

Quoi qu’il en soit, les écrits et les dessins de l’auteur – qui vient d’annoncer mettre un terme à la promotion de son dernier livre – dans Ushoahia restent. Il arrive que des hommes ayant participé à cette histoire du négationnisme reviennent sur leur engagement en faisant preuve d’une autocritique plus ou moins convaincante. La plupart du temps, ils en sont contraints ; leur passé antisémite ayant été révélé à leur insu.

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Depuis quelques années, des interventions de Yann Moix sont marquées par un certain philosémitisme. En même temps, sa ligne de conduite prête plus qu’à confusion. Après avoir nié être l’auteur des textes paru dans Ushoahia, Yann Moix déclare aujourd’hui en assumer la responsabilité, tout en rapportant cet épisode à une sorte d’erreur de jeunesse (Libération, 28 août 2019). Pourquoi avoir, depuis lors, continué de cheminer aux côtés de compagnons de route du négationnisme ?

 

JOURNÉES DE L’APPEL DES APPELS À MARSEILLE —10 ANS APRÈS

SERGE TISSERON : UNE AUTOANALYSE

27 septembre : SOIRÉE PSYCHO POÉTIQUE FÉMINISTE : LES SILENCIEUSES

Marie Claire Boons-Grafé (1925-2019)

toutes les aventures politiques, intellectuelles et psychanalytiques de la deuxième moitié du XX-ième siècle

Née le 22 août 1925 à Haine Saint-Pierre, et issue de la grande bourgeoisie belge catholique et industrielle, Marie Claire Boons-Grafé, auteure de nombreux livres et articles, était une grande dame de la psychanalyse, élégante, raffinée, non conformiste et excellente clinicienne, ouverte à toutes les aventures politiques, intellectuelles et psychanalytiques de la deuxième moitié du XX-ième siècle. Elle est morte à son domicile parisien le 13 août 2019, à l’âge de 94 ans. Elle est toujours restée membre de la SIHPP. Malgré toutes les insultes, elle n’avait jamais renié son engagement maoïste à l’Union des communistes de France marxiste-léniniste (UCF-ML, 1969-1985) aux côtés de son ami de toujours, Alain Badiou. Elle racontera cette expérience singulière dans un livre collectif (C’est terrible quand on y pense, Galilée, 1983).

Élevée par les sœurs dans une école catholique, elle traverse dans son adolescence un épisode mystique avant de suivre des études de psychologie à l’Université libre de Bruxelles. Une fois sa licence obtenue, elle se rend à Paris et poursuit un cursus classique à la Société psychanalytique de Paris, notamment sur le divan de Conrad Stein, entre 1961 et 1963. En 1961, elle épouse le linguiste Jean Paul Boons, d’abord élève de Roland Barthes puis intégré au Laboratoire d’automatique documentaire et linguistique (LADL) de Maurice Gross (1934-2001). Elle conservera ce nom dans ses écrits. Après quelques stages à l’hôpital Sainte-Anne et à la Salpêtrière, où elle rencontre les grands représentants de la psychiatrie de secteur, elle est engagée comme psychologue au Centre de santé mentale du XIII-ième arrondissement de Paris, fondé par Serge Lebovici et René Diatkine. Elle y reste pendant neuf ans.

Vincennes à Saint Denis, université Paris-8

C’est au contact du maoïsme qu’elle découvre en 1968 l’importance de la pensée lacanienne, ce qui lui permet aussi de rencontrer tous les tenants de l’intelligentsia littéraire des années 1970, et notamment les écrivains du groupe Tel Quel (Philippe Sollers et Julia Kristeva). Elle participe à l’expérience inouïe de l’Université de Vincennes-Paris VIII, comme Chargée de cours au département de philosophie. C’est là, au département des Sciences de l’éducation, et deux ans après avoir acquis la nationalité française, qu’elle soutiendra sa thèse de doctorat de 3éme cycle (1988) sous la direction de l’historien Georges Vigarello avec pour titre : L’entrée dans l’ordre symbolique et la constitution du sujet dans la théorie lacanienne.

Éloignée de tout sectarisme, alors même qu’elle fréquentait toutes les avant-gardes de l’époque, elle prend part après 1975 aux réunions de Confrontation, mouvement initié par René Major qui obtient un succès foudroyant en s’inspirant de la pratique derridienne de la déconstruction. Pendant plusieurs années, Major rassemble autour de lui toute la jeunesse psychanalytique française, soucieuse de sortir des impasses où l’avaient plongée les querelles de chapelles entre les aînés. C’est alors que Marie Claire Boons s’engage dans la lutte contre les juntes militaires des pays du continent latino-américain.

Et c’est dans cette perspective qu’il faut lire le récit de cure qu’elle publie dans un livre collectif d’inspiration maoïste intitulé Marxisme-léninisme et psychanalyse (collection Yenan, Maspero, 1975). Dans ce récit qui porte en titre Quand un analyste rencontre un guérillero : fusil et divan, elle retrace dans un vocabulaire, certes daté, mais sans charabia, l’histoire d’un jeune guérillero clandestin, saisi d’angoisses et d’insomnies, et incapable de mener à bien ses activités révolutionnaires.

L’organisation s’est adressée à elle en proposant de payer la cure du jeune homme. Après hésitation, elle accepte et au cours du travail, elle se pose un problème essentiel à toutes les associations psychanalytiques soumises à des régimes de dictature : peut-on mener une cure dans de telles conditions, alors même que l’analyste et son patient risquent d’être à tout moment arrêtés par la police ?

intégrer dans son écoute la réalité du mouvement révolutionnaire comme réalité historique autonome par rapport au fantasme

Elle déduit de cette expérience que l’analyste « doit intégrer dans son écoute la réalité du mouvement révolutionnaire comme réalité historique autonome par rapport au fantasme. » Elle ne cessera ensuite de s’intéresser au problème de la vérité et du savoir dans la cure, à la question de la différence des sexes et du féminisme et enfin aux relations entre militantisme et psychanalyse.

En 1994, Marie Claire Boons adhère à l’École de psychanalyse Sigmund Freud (EPSF), petite association issue de l’ancienne École freudienne de Paris (1964-1980) où elle poursuit une cure avec Jean Guy Godin, auteur d’un livre consacré à sa propre analyse avec Lacan (Jacques Lacan, 5 rue de Lille, Seuil 1990). Deux ans plus tard, elle expérimente la Passe, encore une manière de s’initier à une nouvelle aventure psychanalytique.

Le pas aveugle : une femme, l’amour et la psychanalyse

Dans son autobiographie, Le pas aveugle : une femme, l’amour et la psychanalyse (Denoël, 2008), elle n’hésite pas à raconter, non seulement ses séances d’analyse, mais son histoire de femme libre des années 1960, partagée entre deux villes – Paris et Bruxelles – et deux hommes, un mari et un amant, au cœur de cette effervescence intellectuelle dont elle aura été un témoin majeur.

 

« PETITE HISTOIRE DE LA PSYCHIATRIE »

Récit :

 L’hôpital psychiatrique de N. était situé à quelques kilomètres du centre-ville, en bordure d’une petite route menant vers des villages de l’arrière-pays. Construit au XIXème siècle, partiellement détruit pendant la seconde guerre mondiale, durant laquelle une poignée de maquisards étaient venus s’y retrancher, puis reconstruit dans les années 50, le bâtiment s’élevait au milieu d’une forêt dense de chênes lièges, de frênes, de tilleuls, envahie par les sangliers et les écureuils. Il était composé de deux tours principales sur quatre étages, recouvertes de tuiles roses, qui pouvaient accueillir près d’une centaine de patients, en plus des espaces réservés aux bureaux de l’administration. Le parc, vaste, était entouré de hauts murs blancs qui dissimulaient à la vue des passants éventuels diverses structures d’agrément comprenant un terrain de sport goudronné, des massifs floraux mais aussi, d’une façon assez incongrue, un bac à sable et un toboggan, éléments qui donnaient aux jardin de l’hôpital des allures de cour d’école. Peut-être le concepteur du parc s’était-il convaincu, à tort ou à raison, que rien n’est plus semblable à un fou qu’un enfant. Autour de l’hôpital, quelques maisons hébergeaient des membres du personnel, notamment le directeur, le docteur Maynard, dont les filles jouaient souvent dans le jardin à la grande joie de quelques pensionnaires qui aimaient, assis sur l’un des bancs du parc, écouter leurs rires et leurs chants, symboles d’une vie simple et libre dont eux-mêmes s’étaient retranchés.

Mais il y avait autre chose.

C’est dans les années 1850, après que la loi française, sur une idée de Jean-Étienne Esquirol, eût rendue obligatoire la construction d’hôpitaux psychiatriques dans chaque département, que celui de N. fut construit. Jusqu’alors, comme c’était la coutume depuis Louis XIV, tous les fous des alentours, c’est à dire les mendiants, les pauvres et les invalides, en bref toute la fange de la société, étaient parqués dans les hôpitaux généraux que le bon roi avait demandé à créer dans chaque ville de France, afin de leur faire retrouver goût au travail ou, au minimum, de ne pas imposer à la vue des honnêtes citoyens modernes leurs perpétuelles, inesthétiques et amorales déambulations. Au début, ces mesures d’enfermement ne concernaient que Paris : mais comme beaucoup de pauvres avaient senti venir le coup et avaient fui la capitale, il fut aussi décidé de créer des hôpitaux généraux en province. Les directeurs de ces institutions, nommés à vie, avaient tout pouvoir, notamment en ce qui regardait les châtiments corporels et procédures de rétention, pour mener à bien cette noble tâche, ce dont ils ne se privèrent pas. Quelques médecins finirent cependant par pointer du doigt les limites du système et des hôpitaux psychiatriques, qui étaient encore des asiles, une différence sémantique peu importante pour les hôtes de ces locaux, furent créés un peu partout en France.

Et, donc, en l’espace de quelques mois, celui de N. apparu dans les collines, tel un champignon sur une tranche de pain de mie oubliée dans un placard.

Parmi les premiers pensionnaires de l’asile, alors dirigé par un homme nommé Schwartz, ce qui peut nous faire supposer qu’il était d’origine Prussienne ou au moins Alsacienne, on compta un jeune poète d’une vingtaine d’année. Pas un poète à l’égal de Nerval, bien sûr, mais un poète mineur, qui aujourd’hui n’a même pas droit à sa place dans le panthéon des poètes fous à la tête desquels trône ce même Nerval (avec Artaud à sa droite, et Hölderlin à sa gauche) depuis un au-delà où, si ça se trouve, toutes ses visions se sont retrouvées confirmées ; à moins que non. Ce poète s’appelait Pierre Grinval, un nom tout ce qu’il a de plus banal. Schwartz l’avait pris en affection, ce qui ne l’empêchait pas de lui appliquer au quotidien l’intégralité des recettes médicales qui avaient alors cours dans les asiles, et qui comprenaient notamment les châtiments corporels, les saignées, les attachements forcés, les cures d’enfermement, les bains froids et chauds, et bien sûr les électrochocs, car la science électrique de monsieur Ampère, bien que de découverte récente, avait déjà prouvé au monde médical estomaqué que, en plus de pouvoir apporter la lumière dans une ampoule de verre préalablement remplie de gaz, elle pouvait également apporter l’esprit des Lumières dans une tête préalablement remplie de drogues.

Issu d’une famille de notables de la région, le jeune poète s’était fait remarquer depuis quelques années par son comportement excentrique, et sa façon toute personnelle de dilapider l’héritage conséquent qu’il avait reçu suite à la mort de son père. Il invitait ainsi des paysans du coin à partager de coûteux banquets dans sa demeure, avait acheté toutes les brebis d’un village dans le seul but de les faire repeindre en vert, clamait à qui voulait l’entendre que le socialisme était la solution et que le peuple, uni dans une République, aurait la peau des seigneurs de tout poil, et avait annoncé solennellement sa volonté de se marier avec la domestique de sa tante, une jeune femme relativement gracieuse mais sourde et muette en plus d’être domestique. C’en fut trop pour sa famille : ils demandèrent à ce que le jeune poète soit interné à l’asile de N., ce qui fut fait promptement, et c’est à l’asile de N. qu’il mourut, quelques années plus tard, légèrement abîmé, pour ne pas dire complètement brisé, par les traitements qui lui avaient été prescrits. Entre-temps et il eut tout le loisir, à en croire les écrits du Docteur Schwartz, d’apprendre à communiquer avec les mouches, dont il était parvenu à apprivoiser deux spécimens qui lui avait révélé leur secret, à savoir que chaque homme avait sa mouche personnelle qui lui indiquait quoi faire par transmission de pensée, tout individu n’étant ainsi, malgré sa ferme conviction d’être libre, que le pantin d’une mouche, voué à appliquer à la lettre ce que celle-ci lui dirait de faire, et voué aussi à errer sans but si par malheur un jour il l’écrasait. L’une des deux mouches lui confia d’ailleurs être sa mouche personnelle, et l’autre celle du Docteur Schwartz lui-même.

Pierre Grinval écrivit également des poèmes, qu’on put lire pendant longtemps sur les murs de sa cellule, où ils avaient été lentement et minutieusement gravés dans la pierre. Des poèmes comme celui-ci :

Surtout se souvenir que deux et deux font

Quatre. Parole d’oracle. Et la neige fond

Dans la glace, et bien sûr la Morale est vraie,

Et Dieu mesure tant de mètres carrés.

Puis il mourut, à l’âge de vingt-sept ans.

Bien des années plus tard, le Docteur Schwartz mourut aussi, ou plus précisément se suicida. Il semble qu’il se soit senti coupable, sur ses vieux jours, des traitements qu’il avait infligés à ses patients et notamment au jeune poète, dont il avait pu assister de très près à la lente dégradation physique et mentale alors même que, à voir les choses plus lucidement que ne l’avait fait sa famille, et qu’il ne l’avait fait lui-même, son crime n’avait été en somme que d’être un original un peu trop en marge des normes de la société. Le docteur se pendit donc dans bureau, et on peut espérer pour lui que, dans le cas improbable où il existerait une justice post-mortem plus fiable que les sévères et pointilleuses condamnations des hommes, ses scrupules furent considérés comme une circonstance atténuante, et qu’il eut droit au pardon. Il avait dirigé cet hôpital pendant plus de trente ans, et nous étions, alors, au tout début des années 1880.

L’homme qui le remplaça était un jeune docteur brillant, formé à Toulon. Bel homme, sûr de lui, toujours impeccablement vêtu, le docteur Charles Fourier, qui n’avait aucun lien de famille avec le fondateur fou d’une utopie politique, économique, sociale et sexuelle qui quelques temps auparavant avait disséminé insidieusement ses germes révolutionnaires à travers le pays, était un dandy mondain et érudit, relativement progressiste dans sa façon d’appréhender la psychiatrie. Grand séducteur, il embauchait de préférence pour le seconder des femmes avec lesquelles ils entretenait des rapports réguliers, durant lesquels il témoignait d’un imaginaire sexuel débridé, voire franchement pervers que, bien sûr, il était loin de pouvoir, ou de vouloir, par respect des convenances bourgeoises, mettre en pratique avec son épouse légitime, femme discrète qui mena d’un bout à l’autre, comme c’était alors la coutume, une existence triste et grise, dénué de tout intérêt spirituel ou érotique, à l’ombre de son mari. Un mari incapable de voir le mal qui la rongeait, jusqu’à ce qu’advienne le cruel dénouement de leurs existences.

Suite aux travaux menés par Charcot, auquel Freud accorda alors une attention toute particulière, la mode était alors en effet, dans les asiles français et européens, à l’emploi de l’opium et de la morphine afin de soigner les « aliénés » et leur versant féminin, ces femmes hystériques qui défrayaient alors la chronique, féminité électrique dans une époque dirigée d’une poigne de fer par des hommes eux-mêmes schizophrènes. L’asile de N. disposait donc d’une réserve conséquente de ces produits, que le docteur Fourier n’hésitait pas lui-même à employer de temps en temps, notamment lorsqu’il faisait l’amour à l’une ou l’autre de ces dames, mais avec précaution tout de même, car il connaissait les possibles effets pervers de ces produits et demeurait, malgré ses lubies, un homme raisonnable. Sa femme, par contre, alors enfoncée sans espoir de retour dans ce que l’on n’appelait pas encore la dépression, n’eut pas les mêmes scrupules. Ayant trouvé un jour un flacon que son mari avait négligemment laissé dans un tiroir de son bureau, elle sentit en elle, pour la première fois depuis des années, depuis son enfance en fait, un petit pincement dans sa poitrine (était-ce l’impression de danger ? D’interdit à transgresser ?). Elle savait, car elle assistait, raide comme une pique, aux discussions que son mari avait parfois dans le salon avec des confrères, que ce produit était employé dans la cure des femmes hystérique. Or, elle ne savait pas si elle était hystérique, mais elle sentait chaque jour des démons lui brûler les entrailles, lui ronger les nerfs, et régulièrement il lui semblait que des nuées de flammes s’allumaient dans le creux de son vagin, comme une caresse de feu qu’elle trouvait, et ceci rendait cette morsure encore plus douloureuse, presque agréable, et elle était tentée parfois de calmer cette chaleur avec ses doigts, elle l’avait fait une fois, et elle ne se souvenait plus si ce jour-là c’était le plaisir (plaisir flamboyant, halluciné, presque mystique) ou la honte et la peur qui l’avait emporté, mais désormais elle tentait de refréner comme elle le pouvait cette tentation, le curé à qui elle s’était confessée l’ayant ferment sermonnée, pas de doigts là où ça brûle, le message du Christ était clair, pas de doigts là où ça brûle, le siège de l’amour n’est fait que pour accueillir la semence du mari devant Dieu, mais elle, elle se sentait devenir folle, avec cette brûlure, et c’est pourquoi ce flacon, destinée aux femmes hystériques, lui apparaissait comme un appel auquel elle ne pouvait, et auquel elle ne put, résister. À la lueur de la lampe, après avoir vérifié qu’aucun domestique ne pouvait la voir, elle prit donc solennellement sa première gorgée de morphine. L’effet fut immédiat. Tout ce qui, chaque jour depuis des années, serrait sa poitrine comme l’énorme main griffue d’un diable, s’évanouit ; évanouie, la brûlure perpétuelle du bas-ventre, évanouis les désirs sans cesses refrénés, évanouies les images érotiques délirantes, les visions terrifiantes, évanouie la petite voix toujours là, dans la tête, pour dire que quelque chose n’allait pas. Évanouit tout ça. Il ne restait rien, autour d’elle, qu’une atmosphère de coton, tout son cerveau paraissait désormais enveloppé dans un voile de fine dentelle, tout était plus lent, plus mou, plus rond, rien n’était assez pointu pour l’épingler, c’était comme une sorte de sommeil mais éveillé, tout dormait, elle-même dormait, mais sans le risque du cauchemar car là, tout était vrai, tout était flasque, mais tout était vrai. Elle devint, on l’aura compris, complètement dépendante à la morphine. Et son mari, le brillant docteur Fourier, ne remarqua rien, tant il est vrai que l’on aurait pu remplacer sa femme par une autre qu’il ne l’aurait pas remarqué non plus. Or, c’était bien ce qui était en train se passer : la morphine, peu à peu, transformait sa femme en une autre personne, même si de l’extérieur les signes de changement ne furent pas, de prime abord, évidents. Elle continua en effet à faire ce qu’elle faisait auparavant, à savoir se taire, écouter, et de temps en temps, une fois tous les deux, trois ou quatre mois, laisser son mari introduire fugacement son sexe dans son vagin dans l’espoir de produire un troisième enfant. La différence était que dorénavant, de plus en plus, elle était vide, vide de tout, de toute pensée, de tout sentiment, elle n’était plus qu’un trou, trou d’oreille où déposer les paroles de son mari, trou de vagin où déposer le sperme sacré de son mari, et elle détruisait peu à peu en elle ce qui la faisait souffrir, à savoir elle-même, c’est-à-dire l’ancien contenu de ce trou, qu’elle avait évidé comme on gratte avec une cuiller l’intérieur d’une citrouille. Elle flottait dans le néant procuré par la morphine, devenait une écorce, et quand il lui arrivait encore, très rarement, de s’adresser à elle-même elle s’en félicitait, car une écorce ne souffre pas, la peau ne fait souffrir que s’il y a de la chair par-dessous.

Un jour, cependant, elle se fit prendre alors qu’elle allait se saisir de sa ration de morphine dans les réserves de l’asile. Réalisant soudain l’ampleur des dommages causés par des années de dépendance, le docteur Fourier tenta de revenir en arrière, de remettre sa femme dans le droit chemin, mais il était trop tard, elle n’était déjà plus, psychologiquement parlant, qu’une épave que la privation rendit d’autant plus folle. Refusant de l’interner dans son propre asile, le docteur gardait sa femme à la maison, dans sa chambre, constamment surveillée par un infirmier spécialement détaché. Les premiers mois furent les plus violents : ce petit corps de femme brûlé de l’intérieur devait réapprendre à vivre sans le baume qui l’apaisait depuis des années. Les derniers mois furent les plus tristes : usé par toute ces épreuves, le petit corps de femme s’éteint peu à peu, se dissolvant comme une boule de coton jetée au feu. Mme Fourier, qui s’appelait en réalité Amélie, et qui fut une jolie adolescente, et qui a un moment donné avait rêvé d’aventure et de voyage, et qui fut aussi une enfant épanouie, amoureuse de la nature, qui passait son temps à jouer avec ses chats, qui inventait des jeux merveilleux avec ses petits frères, Amélie donc, finit par ne plus parler du tout, et par rester allongée sur son lit, le regard fixe, sans bouger. Les dernières semaines, seul son pouls permettait d’indiquer qu’elle était encore en vie. Puis le pouls fut de plus en plus en lent. Puis le pouls disparut. Elle était morte. Le docteur Fourier était là, qui regardait le corps sans vie de sa femme. Une larme vint lui couler sur la joue. Il savait ce qui lui restait à faire. Il prit une dernière fois la main de sa femme, puis il sortit de chez lui et, sa maison se trouvant dans l’enceinte même de l’asile, se dirigea vers son bureau. Là, il se saisit d’un scalpel et, d’un coup sec, il se trancha les testicules, ces mêmes testicules qui l’avaient aveuglés toute sa vie durant et qui les aveuglaient tous autant qu’ils étaient, les maîtres de cette société dont Freud, lui-même aveuglé par ses propres testicules, un sur chaque œil, dynamiterait quelques temps plus tard les fondements, les banquiers, les politiques, les intellectuels, les médecins, tous aveuglés par leur testicules sur le sort de leurs femmes, sur les destins brisés de leurs filles, de leurs nièces, de leurs cousines, de toutes les autres. Ses testicules tranchés, le docteur Fourier les laissa par terre, grimpa sur une chaise et, exactement comme l’avait fait son prédécesseur des années auparavant, il se pendit. On peut espérer que, lui aussi, il eut droit aux circonstances atténuantes.

Le XXème siècle n’avait pas encore commencé.

Puis il vint. Le magnifique XXème siècle, celui du shrapnel, du zyklon B et de la bombe atomique. Pour les pensionnaires de l’asile, cela ne changea pas grand-chose, car on continuait alors à leurs appliquer les méthodes violentes mises au point le siècle précédent. Il y eut la Guerre, la Grande : déferlèrent alors des dizaines et des dizaines de jeunes gens traumatisés, des jeunes gens qui avaient quitté leur petit village de paysans où tout le monde se connaissait et où tous les trajets se faisaient à pied ou à cheval pour se retrouver dans un paysage immense et étranger, aplani par les bombes au rythme de plusieurs poignées par mètres carrés, un paysage survolé par des avions vrombissant, traversé par des tanks, et où les jeunes gens trempaient dans l’eau et la boue et la peur et les barbelés et le gaz moutarde et les viscères déroulées du voisin d’à côté. Alors ils revenaient avec un bras, une jambe en moins, ou la gueule brisées en deux, ou les poumons rongés, et ils hurlaient, ils hurlaient, ils hurlaient. Ils hurlaient sans fin. Certains restèrent là dix, vingt, trente ans. Rescapés de la Guerre, mais pas du cauchemar.

Puis il y eut l’autre guerre. Le directeur de l’asile (qui ne s’appelait plus, officiellement, un asile depuis 1937, en vertu d’un décret gouvernemental) de l’époque, suspecté de sympathies communistes, ce qui était pourtant loin d’être le cas, fut destitué et s’enfuit en Espagne. Le nouveau directeur, un grand bonhomme longiligne à la lèvre délicatement surmontée d’une fine moustache, vichyste convaincu, se fit alors un devoir d’appliquer avec zèles les théories médicales professées par l’occupant et par le gouvernement collaborateur. Ambitieux, il souhaitait se faire remarquer, de par la qualité de ses recherches en psychiatrie, dans un monde médical allemand alors à la pointe de la barbarie dans ce domaine. Ainsi, pendant que l’Allemagne nazie se débarrassait corps et bien d’une bonne partie de ses malades mentaux, ce qu’ils dénommèrent joliment l’Aktion T4, lui-même s’essaya à quelques expérimentations. Il stérilisa ainsi une partie de ses pensionnaires, pratique qui survivra d’ailleurs à la Guerre partout dans le monde, et notamment aux États-Unis. Au moins, se disait-il, la tare congénitale de ces dégénérés s’arrêtera avec eux, ce qui témoignait d’une certaine logique, une logique que l’on peut au demeurant retourner à l’envi : si le père de Hitler avait été stérilisé de force, si les couilles du père du führer avaient été sectionnées avant sa naissance, la face du monde en aurait été changée, n’est-ce pas ? Puis, comme la lobotomie avait été mise au point quelques années auparavant par deux neurologues portugais, dont l’un fut couronné en 1949 du prix Nobel pour si belle découverte, et qui ne fut jamais poursuivi d’aucune façon car contrairement au militant des Brigades Rouges le scientifique, quant à lui, a le droit de se tromper, le directeur s’y essaya également, sans anesthésie, sans grand succès non plus dans la mesure où il ne parvint qu’à obtenir soit des morts, soit des légumes. Le reste des pensionnaires furent laissés à leur triste sort, à moitié oubliés dans leurs cellules, dénués de soins et de nourriture, rongés par leur mal et par la vermine. Ainsi vers la fin de la Guerre, quand la troupe de résistants qui demeurait dans les collines avoisinantes s’empara du bâtiment pour s’y retrancher, ils constatèrent avec effarement que plus d’un tiers des patients étaient morts. Il ne fut guère laissé au directeur le loisir de s’expliquer : il fut promptement et efficacement pendu non pas, comme ses prédécesseurs, dans son bureau, mais dans la cour, où son cadavre en blouse blanche prit les courants d’air une demi-journée durant avant d’être balancé sans plus de cérémonie dans un trou, sans croix ni rien du tout. Les pensionnaires morts eurent droit quant à eux, dès le lendemain, à des sépultures chrétiennes, bien que les résistants fussent eux-mêmes communistes, voire anarchistes pour au moins trois ou quatre d’entre eux. Mais Le Jojo, leur meneur, qui était au physique comme au moral le portrait craché de Durruti, avait fort justement considéré qu’il y avait plus de chance que ses pauvres hères fussent chrétiens qu’anarchistes, et comme ils en étaient réduits à des calculs de probabilité incertains ils optèrent effectivement pour cette solution. Puis ils se préparèrent pour le siège. Quelques-uns des pensionnaires survivant avaient demandé à rester pour se battre, ce qui fut accepté, et des armes leur furent remises. Les autres s’en furent dans la campagne, ravis de retrouver le monde extérieur et indifférents au fait de mourir ou non quelques heures plus tard, ce qui fut hélas le cas pour bon nombre d’entre eux. Les lobotomisés eux, restèrent posés là, incapables de rien faire, n’étant plus que des enveloppes vides.

Un jeune homme surnommé Julot, qui avait alors seize ans et qui se maria ensuite avec l’une des pensionnaires libérées ce jour-là, une belle jeune femme stérilisée quelques temps plus tôt par le directeur, raconta pendant longtemps, dans le bar de N. où il avait ses habitudes, comment se passa l’assaut. Les Allemands arrivèrent, et ils pilonnèrent longuement le bâtiment. Les fous les plus atteints, qui ne faisaient guère l’effort de se cacher malgré les conseils des résistants, furent les premiers à tomber. La jeune fille qui deviendrait sa femme se serrait contre lui. Puis les Allemands chargèrent. Les résistants réussirent, planqués derrière les murs, à repousser les premières vagues, mais rapidement les munitions se firent rares. Retranchés de plus en plus profondément à l’intérieur de l’hôpital, ils décidèrent alors de passer à la phase ultime de leur plan. Des explosifs, la veille, avaient été entassés dans un coin de la cour. De quoi tout détruire à des dizaines de mètres à la ronde. Le chef qui, comme nous l’avons déjà dit, ressemblait à Durruti, et était donc courageux comme seuls les anarchistes savent l’être, se précipita alors à l’extérieur et tira sur le tas de caisses bourrées de dynamite. Il y eut un grand : Boum et Le Jojo fut réduit en purée, de même tous les Allemands alors présents dans la cour. Les résistants survivants profitèrent de la panique pour en abattre encore quelques-uns, avant de filer à travers les ruines de l’hôpital désormais en morceau, dans lequel avait été ensevelis les lobotomisés. Sur les trente résistants, il n’en restait plus que six. Sur les quinze pensionnaires restés se battre, deux avaient survécu. La jeune femme, et un vieil attardé mental, qui devait avoir cinquante ou soixante ans. Ce fut, ce jour-là, la fin du premier hôpital psychiatrique de N. Les Américains et les FFI arrivèrent deux jours plus tard.

L’hôpital fut reconstruit dans les années 50. Comme l’espèce humaine apprend relativement rarement de ses erreurs, la lobotomie au pic à glace, cette aberration médicale digne des pires atrocités nazies, continua à être appliquée sur certains patients. Ce ne fut qu’une décennie plus tard que la pratique commença à être définitivement abandonnée, rapidement remplacée par les traitements médicamenteux à base de neuroleptiques. Les cadavres des pensionnaires morts pendant la guerre, ainsi que celui du directeur, avaient été retirés pendant les travaux, identifiés, et rendus à qui de droit. Les poèmes inscrits sur les murs de sa cellule par Pierre Grinval avaient été, bien entendu, pulvérisés avec le reste. Le bureau où deux directeur successifs de l’institution avaient mis fin à leur jour, quant à lui, était encore debout, miraculeusement, et c’est aujourd’hui encore le bureau des directeurs de l’hôpital psychiatriques de N. Aucun, depuis, ne s’est suicidé.

Aujourd’hui, les jours sont relativement paisibles dans l’hôpital. Les heures les plus atroces de la psychiatrie semblent loin, désormais. La vie s’écoule ici selon un rythme immuable : à sept heures, les pensionnaires se réveillent. À huit heures, un appel sonore les envoie vers le petit déjeuner. On distribue les médicaments. De neuf heures à midi, ils mènent différentes activités, ou s’entretiennent avec leur médecin. À midi, un appel sonore leur signale l’heure du déjeuner. Puis on distribue, encore, les médicaments. De treize heure trente à dix-sept, c’est de nouveau les activités, le sport, les ateliers artistiques, la lecture, les ballades dans le parc. À seize heures, c’est l’heure du café. À dix-neuf heures, un appel sonore signale que c’est le moment d’aller dîner. Une heure plus tard, les accès vers l’extérieur sont fermés. Puis on distribue, une dernière fois, les médicaments. On regarde la télévision. On lit, on discute. À vingt-deux heures, c’est la tisane. Et à vingt-deux heure trente, on regagne sa chambre, et tout le monde s’endort. Et ainsi de suite, jour après jour.

Mais à l’hôpital de N., quoi qu’on y fasse, le jeune poète Pierre Grinval continue de graver sur son mur des poèmes délirants.

Le docteur Schwartz continue de pendre au bout de sa corde, lesté par sa mauvaise conscience de bourreau.

Amélie, dite Mme Fourier, continue de se détruire à la morphine et à errer comme un zombie dans la cour.

Le beau docteur Fourier, son mari, n’en finit pas de se castrer puis de se pendre puis de se castrer puis de se pendre puis de se castrer puis de se pendre.

Les rescapés des tranchées n’en finissent pas de hurler dans la nuit.

Les femmes stérilisées n’en finissent pas de pleurer, et les lobotomisés n’en finissent pas de baver, un trou rouge au coin de l’œil.

P.S. Ce texte est tiré d’un roman, Ni oubli ni pardon, disponible en PDF sur demande à mon adresse mail

CLAUDE LANZMANN : LE RÉALISATEUR DE SHOAH, CE PASSEUR INOUBLIABLE

LE RÉALISATEUR DE SHOAH, PASSEUR INOUBLIABLE

par Sabine Prokhoris

En ces temps de banalisation insidieuse d’un négationnisme d’autant plus vénéneux qu’il évite de se donner pour tel, que cet anniversaire nous soit l’occasion de revenir sur quelques enjeux aujourd’hui de l’œuvre proprement inoubliable qu’il nous lègue.
Enjeux dont l’urgence ne se dément pas, alors que les derniers témoins survivants de l’extermination, puis peu à peu les témoins indirects, disparaissent : «La disparition des survivants implique forcément une mémoire affaiblie, donc un certain oubli. Je ne suis qu’un témoin indirect, et pourtant je me souviens du numéro tatoué sur le bras de Primo Levi, ou même de ce numéro inscrit sur le bras d’un inconnu installé à la table d’un café de la place Royale à Bruxelles. La possibilité de ces rencontres va disparaître, la mémoire des événements dont ces individus portaient témoignage dans leur corps sera peu à peu atténuée», note Carlo Ginzburg, l’un des historiens contemporains ayant le plus subtilement réfléchi aux conditions intellectuelles du négationnisme.

alors peut prospérer, à bas bruit, le pire du déni

Il y a quelques jours Étienne Chouard, l’ancien professeur de gestion apôtre du référendum d’initiative citoyenne et à ce titre icône intellectuelle et politique des «gilets jaunes», interrogé sur le Media par Denis Robert au sujet de ses éventuels «doutes personnels» sur l’existence des chambres à gaz — histoire de le dédouaner de ses liens sulfureux avec Alain Soral et autres adeptes de Robert Faurisson ? —, a ri puis s’est écrié : «Mais qu’est-ce que c’est que cette question ? Je n’en sais rien, ce n’est pas mon sujet.» Ajoutant que n’ayant pas «étudié la question», et de plus n’en ayant «jamais vu», il ne pouvait se prononcer. Cette «prudence scientifique» ne vaut-elle pas gage de son sérieux et de sa probité intellectuelle ?

« ce n’est pas mon sujet »

Instiller «honnêtement» le poison du doute — Iago, le haineux absolu est bien le plus maléfique des personnages de Shakespeare. Et oser : «Ce n’est pas mon sujet.» Glaçant.

Claude Lanzmann fut un créateur d’inoubliable. En cela, un passeur épique. Tel est son défi, son pari immense dépouillé de tout pathos psychologisant : inscrire à jamais dans la mémoire vivante de qui voit/entend ses films les récits singuliers, bouleversants, que recueille et tisse une œuvre en laquelle l’incommensurable abomination nazie devient l’affaire – la question – de tous. De tout être humain.

implacable précision et profonde tendresse

Cette œuvre s’est suspendue sur quatre bouleversants portraits de femmes, témoins et survivantes. Quatre sœurs sortit quelques semaines avant sa mort, et peut-être est-ce dans cette quadrilogie ultime que se donne à percevoir de la plus nue des façons l’art de l’écoute de leur auteur, étonnant alliage d’implacable précision et de profonde douceur qui sait, avec exactitude, trouver la juste distance et ouvrir sans peur nos esprits et nos cœurs. Ce que Walter Benjamin appelle dans son texte sur le narrateur «le don de prêter l’oreille», ajoutant : «Plus l’auditeur est oublieux de lui-même, plus ce qu’il entend s’imprime profondément en lui.» Donc en nous.

Dans Le Lièvre de Patagonie (1), Lanzmann décrit ainsi sa méthode de travail : «Enquêter à fond, me mettre entre parenthèses, m’oublier entièrement, entrer dans les raisons et les déraisons, dans les mensonges et les silences de ceux que je veux peindre ou que j’interroge, jusqu’à atteindre cet état d’hypervigilance hallucinée et précise qui est pour moi la formule même de l’imaginaire.» «Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant», écrivait Rimbaud.

Face à la crapulerie négationniste, une nécessité vitale, d’un seul tenant poétique et politique.

Sans doute le sens profond, ardu, créateur de cette double exigence, qui passe par un «très minutieux et sensible travail sur l’image et la parole, le silence et les mots […], où la parole se dévoile comme image et l’image comme parole», explique aussi Lanzmann, se voit-il révélé dans ce qui demeure sans doute son film le plus limpide et aussi le plus mystérieux : Le dernier des injustes, qui revient, trente ans après Shoah, sur sa rencontre avec Benjamin Murmelstein. Le conteur — Shéhérazade, comme il se définit lui-même, Shéhérazade qui raconte pour faire pièce à la mort — du camp de Theresienstadt.

Dans ce film incroyable, récit d’un pacte de transmission inaugural, s’éclaire la nature d’une œuvre qui affronte des réalités si sombres que, tels ces trous noirs errant dans l’univers, elles menacent d’engloutir toute possibilité de perception et de pensée : un miroir de Persée (2), qui permet de réfléchir, dans tous les sens du terme — en un même mouvement de voir et de penser — le plus monstrueux des crimes. Et ainsi de le vaincre.


(1) Gallimard, 2009.
(2) Afin de ne pas être pétrifié par le regard de Méduse, Persée l’affronta en regardant son reflet dans son bouclier.

 

CLAUDE LANZMANN — HOMMAGE D’ÉLISABETH ROUDINESCO

Élisabeth Roudinesco

 Hommage à Claude Lanzmann, 5 juillet, cimetière de Montparnasse

Je remercie infiniment Dominique Lanzmann de m’avoir invitée à parler pour la première fois publiquement de Claude Lanzmann.

l’insolence et la transgression

Mon cher Claude, je vais m’adresser à toi comme je le faisais de ton vivant. Et en pensant aussi à l’hommage inouï que tu as rendu à ta mère ici même, celle qui, comme toi, aimait les mots à la folie. La précision du langage, une manière particulière de manier la langue : voilà ce qu’elle t’a transmis. Tu avais sa force vitale, sa capacité d’insolence et c’est ce que j’ai toujours aimé en toi : l’insolence et la transgression.

Même si tu aimais les honneurs – trop à mon goût – tu n’hésitais pas à braver l’ordre établi, que ce soit avec un maximum de risques pour toi et pour autrui, ou que ce soit  simplement parce que tu ne pouvais pas vivre autrement. Et j’ai toujours pensé que le génie dont tu avais fait preuve en interrogeant des nazis pour Shoah venait de cette alliance si caractéristique entre l’insolence et la précision des mots, laquelle renvoie chez toi, finalement, à celle des faits. Si je voulais caractériser cette attitude je dirais que tu ne laissais jamais rien passer.

fidélité envers Sartre

Et puis, deuxième chose que je voulais évoquer, c’est ta fidélité absolue envers Sartre. C’est à propos de Sartre que nous nous sommes connus en 1990 quand tu m’as téléphoné de façon impérative pour que je participe au numéro double des Temps modernes que tu organisais à la mémoire de Sartre.

Tu avais l’intention d’y réunir toutes sortes de contributions, bien au-delà du cercle restreint des sartriens. Et tu avais raison. Je ne faisais pas partie du sérail et je n’étais pas « sartrienne ». Tu m’as alors demandé impérativement d’écrire un article sur le fameux Scénario Freud, publié à titre posthume par Simone de Beauvoir. Texte admirable qui invalidait toutes les sottises écrites antérieurement sur la prétendue détestation de Sartre envers Freud. Nous nous sommes ensuite revus, encore à propos de Sartre, lorsque Michel Favart a tourné un documentaire sur ce sujet pour la télévision. Je partageais la même position que toi. Il fallait refuser le grand sport national français consistant à vomir Sartre, le philosophe le plus insulté dans ce pays, par la gauche autant que par la droite, et dans bien d’autres encore, avec ce jugement grotesque : préférer avoir tort avec Sartre plutôt que raison avec Raymond Aron, et réciproquement, comme si l’un des deux amis avait raison et l’autre tort. Tu ne laissais jamais passer ces sortes d’âneries. Moi non plus. Et de même tu es resté anticolonialiste jusqu’à ta mort, toi l’ami de Frantz Fanon, et tu n’as jamais, en souvenir des maquis de ta jeunesse, fait preuve d’un anticommunisme primaire.

ne jamais lâcher prise

Et c’est pourquoi j’ai admiré ta violence, lorsque, en 2006, un polémiste bien connu, ancien sherpa de François Mitterrand, avait expliqué tranquillement à la télévision (France 5) que ce dernier « était dans la résistance au moment où Camus et Sartre buvaient des coups avec les Allemands à Saint-Germain-des prés. » Tu ne l’as pas lâché d’une semelle, quand, au téléphone, il a nié avoir dit ce qu’il avait dit. Tu  avais même enregistré le passage. Ce fut une vraie descente aux enfers pour lui : «  Je n’ai jamais dit  » avec les Allemands « , tenta-t-il d’affirmer, j’ai dit qu’ils  « buvaient des verres à Saint-Germain-des-Prés pendant l’Occupation ».

Et toi, Claude, avec ton génie de ne jamais lâcher prise, tu as répondu : « Non, vous avez bien dit qu’ils buvaient, non pas des verres, mais des  « coups avec les Allemands ». » Évidemment, il l’avait dit et il a pris une claque bien méritée. C’est pourquoi, chaque fois que je suis confrontée à ce sport national, je pense à toi, à ton implacable obstination et à ta manière de dévorer ta proie.

la passion du mot juste

J’ai encore pensé à toi il y a deux jours au moment de rédiger cet hommage, quand j’ai lu dans Le Figaro (« Pourquoi les intellectuels n’aiment pas la liberté »,1er juillet 2019), sous la plume d’un autre polémiste, le même déluge de haine : « Sartre était un buveur de sang, peut-on lire, il avait la liberté en horreur, mauvais romancier, dramaturge injouable, philosophe prolixe et sans originalité, libertaire favorable aux dictateurs, petit vieillard venant prendre son déjeuner en charentaises à la Coupole, imposteur, ayant engendré des disciples à son image », toi forcément même si tu n’es pas nommé.

Et je me suis dit que si tu étais encore vivant, tu aurais agi comme tu l’as toujours fait avec cette  même passion du mot juste : tu aurais téléphoné au milieu de la nuit à l’auteur de ces lignes pour qu’il s’explique sur ce qui n’est rien d’autre qu’une injure envers tout ce que tu as soutenu dans toute ton existence sartrienne, toi qui venait souvent t’asseoir ici sur le bord d’un banc devant la tombe de Sartre et de Beauvoir, à deux pas de chez toi, pour réfléchir ou simplement parler.

Toi qui a dit ces mots en 2017 lors de la parution des écrits autobiographique de Sartre dans la Pléiade : « Ce sont des mots. On ne peut pas faire disparaître Sartre comme cela. C’est une mode de dire qu’il est mort. Moi, je le trouve très vivant. Pour autant, le monde d’aujourd’hui n’est pas un monde pour lui. Il n’était pas dans la fin de l’Histoire. Nous sommes en revanche dans la fin de l’Histoire (…) Je l’ai vu ce petit homme se bagarrer à coups de poing. C’est pourquoi tous ceux qui l’accusent d’avoir manqué de courage physique pendant l’occupation sont des cons. » Dont acte.

Tu ne regrettais qu’un chose c’est que Sartre n’ait pas pu voir un seul de tes films, toi le dernier directeur des Temps modernes, ces temps de la modernité sartrienne qui t’a toujours accompagnée.

PSYCHANALYSE, ANTHROPOLOGIE, COLONIALISME — École normale supérieure, cours ouvert au public

Psychanalyse, anthropologie, colonialisme

Totem et tabou

Pour le séminaire de l’année 2020, j’aborderai les relations entre la psychanalyse et l’anthropologie en commençant par l’étude de Totem et Tabou, ouvrage publié par Freud en 1911-1912. Celui-ci donna naissance à l’ethnopsychanalyse, dont les deux grands représentants furent Geza Roheim et Georges Devereux. J’étudierai les débats passionnés qui eurent lieu entre les tenants du culturalisme et les partisans de l’universalisme, notamment à propos du complexe d’Œdipe, sans oublier la question cruciale de l’expérience de terrain que Freud ignorait dans son approche darwinienne des sociétés premières ou autochtones. C’est dans ce cadre que j’examinerai les critiques formulées à l’encontre de Freud par Alfred Kroeber, spécialiste des populations indiennes nord-américaines (Californie), puis celles de Claude Lévi-Strauss.

études postcoloniales puis décoloniales

J’aborderai ensuite le débat sur le colonialisme français entre Frantz Fanon, Aimé Césaire et Octave Mannoni, pour passer ensuite aux études dites « postcoloniales » puis « décoloniales » inaugurées essentiellement par des universitaires américains et anglais, souvent originaires du continent indien. Se voulant les héritiers d’Edward Said, de Jacques Derrida, de Gilles Deleuze, de Jacques Lacan ou de Michel Foucault — et donc de la pensée française des années 1970 — ils considèrent que les états démocratiques modernes perpétuent le colonialisme du fait même qu’il se réclament de l’émancipation des peuples en refusant la notion de race.

pathologies narcissiques : la « race » des subalternes revendique une « identité racisée »

Ces études revendiquent désormais l’appartenance à une « race » comme seule forme possible de lutte contre l’oppression des dominants (forcément blancs) sur les dominés ou les « subalternes » (forcément noirs ou colorés). D’où la revendication d’une « identité racisée » qui s’inspire largement des thèses postfreudiennes sur les pathologies narcissiques.