Psychiatrie : une loi pour enfermer davantage

Par Sophie Dufau

In {Mediapart – 1 août 2011. }

Un jour à marquer d’une pierre noire ! C’est aujourd’hui, 1er août 2011, qu’entre en application la loi relative «aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques». Sous ce titre si bienveillant se décline en fait un texte fort peu soucieux de la prise en charge des personnes atteintes de troubles mentaux, fort peu soucieux de la prise en charge de leur souffrance.

Potentiellement, la loi concerne 70.000 personnes chaque année, l’équivalent d’une ville comme Cannes. 70.000 personnes ne pouvant pas, du fait de leur trouble mental, accepter un protocole de soins et devant dès lors être hospitalisées pour être soignées. Elles peuvent être aux prises avec des délires, avoir fait une tentative de suicide, vivre totalement recluses et prostrées sans que l’on puisse leur faire entendre raison…

obligation de soins hors de l’hôpital

La loi adoptée le 5 juillet dernier modifie la loi de 1990 : elle organise les soins sous contrainte en introduisant la notion de soins sans consentement en ambulatoire (c’est-à-dire une obligation de soins hors de l’hôpital) et obligeant à mettre en œuvre une procédure judiciaire dès lors qu’une hospitalisation sous contrainte excède quinze jours. Ces décrets parus mi-juillet entrent en application aujourd’hui.

limiter la sortie

24 heures + 72 heures + 120 heures + un autre psychiatre + le préfet + un juge : sortie à chicanes

L’hospitalisation à la demande d’un tiers (ex HDT) et l’hospitalisation d’office (ex HO) se nomment dorénavant «soins psychiatriques à la demande d’un tiers» (SPDT) et «soins psychiatriques sur décision d’un représentant de l’État» (SPDRE). Si les conditions d’entrée dans ce dispositif ne changent pas beaucoup, les conditions de sortie sont plus compliquées: auparavant, pour acter une hospitalisation sous contrainte, il fallait un certificat médical sous 24 heures, puis un autre à l’issue de 15 jours, puis un par mois. Désormais, il est nécessaire d’obtenir un certificat médical au bout de 24 h, puis un autre à 72 h, et un troisième entre le 5e et le 8e jour. Le spécialiste qui suit le patient est sollicité, mais aussi un autre psychiatre, et, dans certains cas, un collègue soignant. Le préfet peut aussi demander des expertises et, à l’issue de quinze jours d’hospitalisation, le juge de la détention et des libertés doit être saisi. (Pour les détails, lire ici le décret du ministère de la santé et là celui du ministère de la justice).

Une multitude de certificats et d’intervenants fonctionnant comme autant de barrières. «Tout a été pensé pour susciter une prévoyance sécuritaire, c’est-à-dire pour limiter la sortie», analyse Pierre-François Godet, chef de service, responsable d’un secteur de psychiatrie générale au centre hospitalier Le Vinatier à Lyon-Bron dans un entretien à la revue juridique LexTimes.fr.

Et dans les faits aujourd’hui, la mise en pratique de la loi est proprement chaotique.

Juger au tribunal ou à l’hôpital ?

un très grand stress pour les malades

L’intervention du juge de la détention et des libertés suscite d’abord nombre d’interrogations. Non pas sur le fond : nombre de praticiens conviennent qu’à partir du moment où un patient se voit notifier une mesure de privation de liberté, il a droit, comme tout citoyen, à l’intervention d’un juge indépendant pour contrôler cette mesure.

Mais sur la forme, les inquiétudes sont nombreuses. Où et comment doit se dérouler l’audience: au tribunal ? au centre de soins ?

La première solution «serait génératrice d’un très grand stress pour les malades, écrit Jean-Paul Le Bronnec, représentant de l’Unafam 93, l’antenne en Seine-Saint-Denis de l’association des amis et familles des malades psychiques, et pourrait engendrer une aggravation de leurs pathologies. Les conditions de déplacement et d’attente : des heures dans un couloir, avec des délinquants, dont certains sont menottés et accompagnés de policiers (qui sont parfois eux-mêmes employés pour faire hospitaliser les malades psychiques), ne constituent pas des conditions humaines pour ces personnes malades, qui ne comprendraient pas la raison des conditions les assimilant à des délinquants, ce qui est le contraire même du but recherché.» Et comment accompagner des personnes délirantes, souffrantes, voire assommées par leurs médicaments ? Comment garantir la confidentialité de l’audience et le secret professionnel ?

un ballet d’ambulances

La solution de l’hôpital n’est pas plus simple : d’abord, certaines juridictions font savoir qu’elles n’ont pas le personnel pour assurer au pied levé le déplacement d’un juge (à titre d’exemple, le tribunal de Caen devrait statuer sur quelque 400 cas par an). Alors, «le jour où le juge des libertés sera là, on assistera à un ballet d’ambulances dans l’hôpital…, poursuit Pierre-François Godet. Les directeurs devront dédier deux équipes complètes (deux équipages d’un ambulancier et deux infirmiers) à cette tâche, pour ne pas faire poireauter le juge entre deux patients, alors que les budgets de la psychiatrie publique sont déjà insuffisants».

faire délirer les patients

Vu les effectifs de la magistrature et ceux de la psychiatrie, le législateur a trouvé une solution pour faire perdre le moins de temps possible à chacun: la visio-conférence organisée dans une salle du centre de soins ! Une audience à l’issue de laquelle un procès-verbal est dressé «par un agent de l’établissement d’accueil désigné par le directeur de cet établissement, parmi les agents ayant préalablement prêté serment devant le tribunal de grande instance», précise le décret. «Nous savons que la visio-conférence va faire délirer les patients qui auront ainsi l’occasion de renforcer leur conviction (d’être suivis, épiés, pistés, persécutés…). À ces hommes et femmes qui ont décroché de la réalité et de la capacité à rentrer en relation avec l’autre, on veut imposer une rencontre virtuelle avec le Juge...», prévient le texte d’une pétition mise en ligne. «Pour le patient qui présente en général un trouble sérieux du rapport à la réalité ou un trouble grave de l’estime de lui-même, proposer une audience filmée, c’est du grand n’importe quoi», renchérit Pierre-François Godet.

médecins effarés par la bureaucratie

Ensuite, le nombre de certificats commence à effrayer les administrations hospitalières: Patrick Chemla, psychiatre et membre du Collectif des 39 qui, depuis deux ans et demi, lutte contre ce texte de loi, chef de service à la clinique Henri Ey à Reims, rapporte qu’«ici, l’administration crève de trouille. D’un côté, ils craignent que les patients fassent des procès et, de l’autre, ils ont face à eux des médecins effarés par la bureaucratie».

d’ores et déjà la résistance

Alors certains organisent d’ores et déjà la résistance. «L’option d’une hospitalisation partielle de 23h/24h avec une heure de permission, seul, dans le programme de soins», pourrait être une alternative à la loi, suggère un psychiatre.

La fin de l’alliance thérapeutique

objet de soins sous contrainte, on n’est plus libre chez soi

Dans cette effervescence, l’autre aspect du texte de loi passe presque actuellement sous silence. Pourtant, l’obligation de soins hors de l’hôpital (en ambulatoire) n’est pas le moindre des changements. Le patient faisant l’objet de soins sous contrainte n’est plus libre chez lui, sans pourtant que le législateur ait cru bon de faire intervenir ici le juge des libertés. Il devra se conformer à un programme de soins et, s’il y déroge, il sera sous la menace d’une ré-hospitalisation sous contrainte immédiate.

programme de soins notifié au préfet

Dans bien des cas, ce sont les proches qui veilleront sur le patient, ravivant au moindre écart les angoisses et conflits. Car la loi a effacé d’un trait la fonction thérapeutique du lien qu’une équipe soignante entretient avec ses malades, oubliant que si le patient doit suivre son traitement, l’hôpital devrait aussi avoir l’obligation de suivre son patient. Et bien entendu, ce programme de soins devra être notifié au préfet, lequel doit être «informé, précise le décret, de (toute) modification lorsque celle-ci a pour effet de changer substantiellement la modalité de prise en charge du patient». Modification que le représentant de l’État a tout pouvoir de récuser. Comme si les médecins étaient laxistes…

disparition des sorties d’essai

Ils n’ont pas attendu ces décrets pour intimer des soins à un patient hors de l’hôpital et pour mettre à l’épreuve son comportement : les sorties d’essai d’une journée, d’un week-end, étaient une façon d’éprouver la stabilisation des troubles et la capacité d’un patient à sortir d’une hospitalisation sous contrainte. Une sorte de contrat moral aussi. Mais aujourd’hui, les sorties d’essai ont disparu, seules sont autorisées des sorties de 12 heures accompagnées par deux soignants ou une personne de l’entourage du patient.

Commission nationale consultative des droits de l’homme : une réflexion inaboutie

Aujourd’hui, il n’y a plus d’entre-deux, plus de passerelles entre le dedans et le dehors. Et seule la surveillance dicte ce que cette loi appelle les «soins».

« Il semble que la réflexion ne soit pas aboutie, tant sur la question du contrôle par l’autorité judiciaire de la mesure de contrainte que sur celle de la gestion de la contrainte à l’extérieur de l’hôpital psychiatrique », écrivait en avril dernier la Commission nationale consultative des droits de l’homme, instance chargée de conseiller le gouvernement. Quatre mois plus tard, les textes ne sont pas plus explicites.

seuls 2,7 % des actes violents

« protéger la société » des malades mentaux

Et ce n’est guère étonnant compte tenu de la genèse de cette loi. Elle fut décidée et annoncée fin 2008, lorsque, après un drame terrible (un patient sortant d’un hôpital psychiatrique avait poignardé un étudiant à Grenoble), Nicolas Sarkozy annonça une réforme des soins sous contrainte afin de «protéger la société» des malades mentaux. Faisant fi du fait que «seuls 2,7 % des actes violents sont commis par des personnes souffrant de troubles psychiatriques», comme le précise le rapport Violence et santé mentale remis en 2005 au gouvernement ; faisant fi du fait que « le risque absolu d’être tué par un schizophrène inconnu est le même que le risque d’être tué par la foudre : ce risque existe donc, mais il est de un sur dix millions », comme le souligne Pierre-François Godet; faisant fi des 650.000 schizophrènes vivant en France qui, soudainement, se sont vues portant l’étiquette de «dangereux».

nourrir la peur

peur et méfiance, mamelles du sécuritarisme

Cette loi fut faite pour nourrir la peur et la méfiance des individus les uns envers les autres et justifier encore plus de dispositions sécuritaires.

Ironie du sort, elle risque de ne pas atteindre totalement son but. Par un effet boomerang, certains psychiatres constatent d’ores et déjà une levée plus rapide des actuelles HO. Des médecins voulant éviter les complications, et notamment l’intervention du juge des libertés à l’issue de quinze jours d’hospitalisation, signeraient plus vite le certificat mettant fin aux soins sous contrainte. On pourrait s’en réjouir. Encore faudrait-il que cela soit véritablement par souci thérapeutique et dans l’intérêt du malade.


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Il faut absolument refuser la loi sur le titre de psychothérapeute

Par Joseph Mornet

psychologue, secrétaire national de la Fédération Croix Marine

absolument refuser la loi sur le titre de psychothérapeute

Il faut absolument refuser la loi sur le titre de psychothérapeute. Cette disposition législative est un des aspects organiques indissociable du reste : l’accepter, c’est faire entrer un cheval de Troie dans la nouvelle réglementation du soin psychique.

C’est la création d’une nouvelle corporation de « psychothérapeutes » au service du reste ‘loi HPST, soins sans consentement, accréditation car qu’est-ce qu’elle introduit ?

Des psychiatres « sauvés » du dispositif car reconnus « psychothérapeutes » de droit, ce qui fait froid dans le dos quand on voit l’absence totale de cette formation dans leur études. Plus fort: : on leur reconnait ce titre alors que dans le même temps, on est en train de leur enlever l’exercice concret, condamnés qu’ils deviennent à n’être que des experts destinés au tri et aux prescriptions des pathologies les plus lourdes.

Les psychologues cliniciens, les seuls réellement formés à l’université, sont condamnés à des formations et à des stages supplémentaires les plaçant au même titre que n’importe quel médecin. C’est un scandale, car non seulement cela est un affront aux universitaires en psychologie, mais c’est aussi une manière à inciter leurs programmes à faire l’impasse sur ces formations (psychopathologie et psychothérapies) puisque ceux qui voudront l’exercer devront se soumettre à des formations extra-universitaires spécifiques.

Les médecins, quelques soient leurs spécialités, pourront avoir accès au titre avec autant de facilité qu’un psychologue clinicien. C’est la reconnaissance de la prégnance d’un modèle médical organique pour aborder la psychopathologie.

Les psychologues non cliniciens seront soumis aux mêmes contraintes de formation que le béotien lambda qui veut devenir psychothérapeute alors que pendant ses trois premières années universitaires (licence) il est, de fait, initié à la psychopathologie et aux approches psychothérapiques.

Les psychanalystes se trouvent réduits aux mêmes exigences.

Enfin, alors que la loi se motivait d’être une barrière contre les dérives sectaires, elle est la porte ouverte au titre de « psychothérapeute » à n’importe qui car elle ne garantit rien et ne protège en rien. Cette loi était inutile : elle est devenue nocive.

Qu’ont fait l’ordre des médecins et les universitaires ? A quelle complicité, au moins passive, se sont-ils soumis ?

Quant on voit le contenu de ces formations donnant accès au titre, on comprend tout : les approches humanistes classiques (psychanalytiques ou autres, basées sur une idée de la personne et du lien thérapeutique) sont réduites au quart du programme. Les trois autres quarts sont consacrées aux approches cognitive, comportementalistes ou neurobiologiques. Celles-ci ne peuvent constituer autres chose que des techniques. N’étant fondées sur aucun substrat ontologique ou philosophique ; elles peuvent être au service de n’importe quelle idéologie (rappelons-nous l’utilisation de la psychiatrie dans l’ex-URSS).

Il s’agit bien de cela : former des « techniciens psychistes » au service des nouvelles politiques du soin basées sur l’objectivable, le quantifiable et l’évaluable d’un individu réduit à son « adaptabilité » sociale. Ils seront utilisables aussi bien dans le champ psychiatrique classique que dans ceux du monde de l’entreprise ou de l’Éducation Nationale.

Il n’y a qu’une position : refuser toute collaboration à la mise en place de cette loi.

Refuser d’y candidater.
Refuser d’y être jury.
Refuser d’accepter des stagiaires.

Psychiatrie : appliquer une loi antithérapeutique ?

APPLIQUER UNE LOI ANTITHÉRAPEUTIQUE ?

La loi du 5 juillet 2011 réformant les soins psychiatriques entrera en vigueur le 1er août 2011. Dans les hôpitaux, son application va engendrer des pratiques toujours plus inquiétantes : mise en place de vidéo-audiences dans de nombreux départements, transports collectifs de patients en crise etc.

Le collectif des 39 contre la nuit sécuritaire appelle à refuser de cautionner et de mettre en pratique de telles mesures anti-thérapeutiques qui seront délétères pour des soins psychiques de qualité.

Libertés à distance… plutôt caméras ou plutôt fourgon collectif ?

La loi introduit le juge des libertés et de la détention dans les deux premières semaines de l’hospitalisation sans consentement. Pour respecter cette obligation légale, deux possibilités sont envisagées pour cette audience : le transport des patients dans les Tribunal de grande instance (TGI) ou la mise en place de la vidéo-audience.

Devant la pénurie de juges et de greffes, de nombreux TGI ont fait savoir qu’il n’y aurait pas d’audience systématique dans les hôpitaux psychiatriques (les audiences « foraines »), reportant la gestion du manque de moyens sur les équipes psychiatriques déjà fort démunies pour assurer leur mission de base, soigner.

Comment les équipes pourront-elles faire face à cette nouvelle pénurie des personnels vacants des services qui impliquerait une aggravation de la dégradation des soins ?

Comment les patients insuffisamment stabilisés par douze jours d’hospitalisation réagiront-ils à un transport parfois de plusieurs dizaines de kilomètres ainsi qu’à l’attente au tribunal ? Faudra-t-il camisoler chimiquement et physiquement les patients pour les emmener devant le juge ?!

Si les directions d’hôpitaux ont obligation d’assurer l’audience devant le juge, nous devons rappeler à nos administrations et aux juridictions que les soignants ne peuvent éthiquement cautionner des mesures allant à l’encontre de la clinique, des soins, de leur éthique et de leur indépendance professionnelle.

Et de s’organiser en conséquence (audiences foraines etc.). L’impératif premier pour tout soignant est, d’abord et avant tout, de ne pas nuire à la santé du patient.

Secret médical : un secret de polichinelle

Le juge des libertés et de la détention rendra sa décision lors d’audiences publiques.

Alors que les certificats médicaux étayeront sa décision du juge, qu’adviendra-t-il du secret professionnel lors de telles audiences? Nous appelons les rédacteurs de certificats à mettre le strict minimum pour ne pas violer intégralement ce secret qui est l’un des garants de la relation thérapeutique.

Par ailleurs, les « soins » sans consentement en ambulatoire voient le jour. Alors que la contrainte se généralise et n’a pas de limite spatiale ou temporelle, le législateur a choisi de ne pas faire intervenir le juge pour garantir les libertés. Pourtant, les psychiatres devront rédiger un programme de soins qui, s’il n’est pas appliqué à la lettre par le patient, pourra conduire à sa ré-hospitalisation. Ce programme devra être visé et accepté par le préfet qui pourra le récuser ainsi que ses modifications ultérieures ; ce qui ouvre la porte à des imbroglios juridiques où les enjeux soignants sont mis sous tutelle sécuritaire !

Par principe, nous appelons autant que faire se peut, à ne pas prescrire de tels « soins » contraints et nous appelons les prescripteurs de ces programmes à rédiger leur certificat en sachant qu’il servira d’instrument de contrôle social.

abrogation de cette loi

Le collectif des 39 contre la nuit sécuritaire rappelle son combat depuis deux ans pour refuser cette loi de défiance qui, centrée sur la seule contrainte, dévoile ses incohérences, ses lourdeurs paralysantes et l’aggravation qu’elle va provoquer pour les soignants, les patients et leurs familles.

Nous appelons l’ensemble des professionnels à ne pas faire de zèle pour l’application de cette loi, à contrer le climat de défiance qu’elle instaure entre les patients et les équipes de soins et à mettre en place les conditions de sa marginalisation puis de son échec.

La campagne pour l’abrogation de cette loi ne fait que commencer !

La quête du bon psy

Réponse à un journaliste ami

psys vous saviez !

Par Philippe Grauer

Face à Jean-François Marmion, rédacteur en chef du Cercle psy, revue concurrente de Psychologies magazine où parut l’éditorial que nous vous présentons ci-dessus, qui fustige les astropsys – c’est son mot, le bien connu Directeur de Rédaction Arnaud de Saint Simon nous réserve une place d’honneur au sein de la psychothérapie. Sa juste et sensible appréciation, fondée sur son témoignage, nous touche. À vrai dire entre le mépris goguenard et le témoignage humain le choix est facile à effectuer. Cependant gardons cœur chaud et tête froide, ne nous grisons pas non plus de la marque d’une préférence qui nous honore. Nous ne méritons ni indignité ni excès d’honneur. Entre les deux, efforçons-nous de caractériser notre réalité disciplinaire et professionnelle, de nous situer raisonnablement dans le cadre du Carré psy. « Écrivez-moi », conclut l’auteur de l’éditorial de Psychologies. Voici quelques éléments de réponse à un honnête homme éclairé qui dit de nous le bien qu’il en pense.

mérite spécifique de la psychothérapie relationnelle

En fait le titre de psychothérapeute n’aura pas gagné en flou mais perdu par médicalisation. À la réflexion il est vrai les deux se peuvent cumuler. Arnaud de Saint Simon, lui, courageusement, témoigne. L’ouverture du texte surprend, cela ne se dit pas dans les milieux médiatiquement policés : quelle importance que le Président de l’Assemblée nationale, ORL de son état, ait personnellement fait ou non l’expérience d’un cheminement psychothérapique ? Cependant une vérité s’accroche à cette interrogation initiale d’Arnaud de Saint Simon. Celle d’une différence, d’une distance épistémologique radicale, celle qui sépare la médecine, par nature objectiviste, de la psychothérapie lorsque, relationnelle, intersubjectiviste, elle devient le siège d’un processus de prise de conscience de soi par le saisissement de son histoire racontée à un autre particulier, un professionnel de l’interrelation et de la relation de soi à soi en présence d’un témoin rompu à l’exploration impliquée en même temps que suffisamment décalée de l’entre-deux psychothérapique. Tout un art, tout un univers, celui de la relation au sens fort et spécifique du terme, au sens où il s’agit d’un concept(1« ) (note 5 en réalité), d’un vaste système de pensée, à vrai dire tout un mode d’être, de présence à soi et à l’autre, celui du savoir faire être. En un mot, Arnaud de Saint Simon pose la bonne question : qui est compétent pour parler de quoi et savoir de quoi il parle ?

équation personnelle

Que la marque de sa préférence ne fausse cependant pas la balance. Il existe des psychothérapies non relationnelles, n’exigeant pas forcément d’avoir résolu même partiellement ou suffisamment son équation personnelle. La loi n’a pas à exiger un principe méthodologique et épistémologique particulier, ça n’est pas à elle de spécifier cela. Par contre elle devrait autoriser selon un balisage raisonnable les psychopraticiens relationnels à devenir porteurs d’un titre générique, non confisqué, de psychothérapeute. Tournant le dos à cette attitude, l’actuelle loi en leur barrant cette possibilité embrouille plus qu’elle ne clarifie. Le docteur Accoyer a vu les choses comme ses nombreux collègues médecins de l’Assemblée nationale, à courte et corporatiste vue.

il fallait admettre tous les praticiens de valeur garantie au bénéfice d’un titre générique

Du coup Arnaud de Saint Simon conteste la légitimité des psychothérapeutes non relationnels : parti pris inverse. Il fallait admettre tous ceux qui présentaient de bonnes garanties(2« )(note 6 en réalité) au bénéfice d’un titre générique. On pouvait encadrer sans chercher à fracasser : casse des métiers dit l’Appel des appels. C’est le parti pris de la discrimination et de l’exclusion qui a prévalu. Dommage pour tout le monde, pour les professionnels encore un peu plus embrouillés, pour le public qu’on n’éclaire pas, essayant seulement de se le détourner.

psychodiversité

Le Rédacteur en chef de Psychologies magazine ne parle que de ce qu’il connait. On ne saurait lui en faire grief, à lui qui depuis ce poste interpelle le médecin par qui le nouveau titre est arrivé. Il serait par contre insuffisant de se contenter de cette partie de la vérité. Il existe de bons psychothérapeutes NN (aux nouvelles normes), « ninis » : qui n’ont ni travaillé sur eux-mêmes, en tout cas pas assez, ni ne se font superviser, sauf parfois en participant à des sessions d’analyse de la pratique. Simplement il ne s’agit pas de praticiens relationnels. Fort heureusement personne n’a jamais été en état de fournir une définition de la psychothérapie, terme générique que chacun, depuis le côté du Carré psy qu’il occupe (sans compter que certains y ont des appartements un peu partout) décline à sa guise. Mais de grâce sans s’efforcer d’empêcher les autres de procéder de même. Il faut de tout pour faire un monde. Le SNPPsy a dégagé puis adopté cette ligne depuis 1996, une ligne de tolérance, qui permet de soutenir la nécessaire psychodiversité.

Guide des égarés

Que celui qui désire entreprendre la démarche recoure à ceux qui lui disent quelque chose (toutefois si l’on peut s’exprimer ainsi sous garantie), quitte à en changer, cela se fait beaucoup de nos jours, de véritables itinéraires psychothérapiques. Arnaud de Saint Simon responsable d’une nouveau Guide des égarés s’interroge à juste titre : ça n’est pas seulement le diplôme qui permet de savoir quel sera mon bon psy, mais ses qualités humaine et professionnelle confondues, qu’il précise comme rapport aux Cinq critères, même s’il n’indique pas leur source institutionnelle. En plus bien entendu le je ne sais quoi relationnel qui fait que le courant passe ou non. Il nous définit comme l’alpha et oméga du Carré psy : excès d’honneur. Nous ne revendiquons que notre place, seulement toute notre place.

relationnel annuarisé aux 5 critères

Le bon psy tel que nous le recommanderions, lorsqu’il sera relationnel, qu’il soit « annuarisé » sous la caution morale et professionnelle du SNPPsy (emboîté dans l’Affop)(3« )(note 7 en réalité). Issu d’une bonne école agréée rigoureusement (pour nous au Cifpr c’est l’AFFOP) il sera membre adhérent ou titulaire de son syndicat, répondant aux Cinq critères, son organisation répondant de lui. Si quelque chose ne va pas, on pourra commencer par recourir à son institution d’appartenance et référence. Ensuite, c’est la combinaison de la relation, du transfert et de la compétence et qualité du praticien qui jouera, conjointement à l’impondérable de la rencontre.


  • 1 Rien à voir avec je dispose cher ami d’un superbe relationnel avec vue sur le monde.
  • 2 Ça tourne en rond, la garantie dans notre domaine et discipline relève-elle exclusivement du diplôme universitaire ? quels diplômes professionnels et garanties suffisantes sont fournis par qui ? par exemple par nous, institutions membres du mouvement historique de promotion et sécurisation de la psychothérapie relationnelle. Voici la boucle bouclée. Pourquoi en avoir fait un cercle vicieux ?
  • 3 Ou du PSY’G. Les quatre organisations historiques responsables sérieuses de la profession sont regroupées dans le cadre du GLPR.

David Servan-Schreiber : chronique d’une mort retardée

David Servan-Schreiber : On peut se dire au revoir plusieurs fois

David Servan-Schreiber. Robert Laffont, 2011, 158 p., 14 E.

Le neuropsychiatre David Servan-Schreiber est mort le dimanche 24 juillet 2011, à l’âge de 50 ans. Professeur de psychiatrie à l’université de Pittsburgh (Pennsylvanie), il était l’auteur de plusieurs livres à succès, dont Guérir et Anticancer, dans lequel il racontait ses méthodes contre le cancer qui l’avait saisi dès les années 1990. Son cancer du cerveau avait récidivé en 2010 ; il se savait depuis quelques mois irrémédiablement atteint. En juin dernier, il avait publié un court récit chargé d’émotion, On peut se dire au revoir plusieurs fois, dans lequel il se livrait à une défense de son œuvre scientifique et à une conversation avec la mort. Un hymne à la vie, simple, profond et touchant.

On reconnaît parfois les grands livres non pas au choc immédiat ressenti à leur lecture, mais à cette façon dont les mots d’un autre vont, parfois longtemps après les avoir découverts, modifier le regard que l’on porte sur les êtres et les choses. On peut se dire au revoir plusieurs fois est de ceux-là. Dès Guérir, publié en 2003, le neuropsychiatre David Servan-Schreiber avait connu une renommée internationale en présentant sept approches naturelles pour soigner anxiété et dépression « sans médicaments ni psychanalyse ». L’argument, qui nous avait laissé pour notre part très dubitatif, avait attiré des dizaines de millions de lecteurs de par le monde mais aussi les foudres de nombreux professionnels de la santé mentale. Quatre ans plus tard, dans Anticancer, David Servan-Schreiber faisait de la lutte contre le cancer par des médecines douces, en complément des approches traditionnelles, son cheval de bataille. Au programme : exercice physique, méditation, lutte contre le stress, et surtout nutrition contrôlée, convertissant toute une génération de lecteurs au thé vert et aux brocolis. D’autres avaient ricané. Si ces postulats étaient fondés sur une littérature scientifique, surtout, l’auteur parlait d’expérience : atteint d’une tumeur au cerveau depuis 1992, les médecins ne lui donnaient que six ans à vivre – dans le meilleur des cas. L’homme avait défié tous les pronostics, réussissant à endiguer la maladie à deux reprises. Mais il y a un an, une fatigue tenace, à laquelle il ne prête d’abord pas attention, puis des vertiges et des chutes répétées l’incitent à passer une IRM. Le diagnostic est sans appel. C’est une rechute. C’est même « la » rechute, qui le frappe de plein fouet, au moment même où sa femme attend un enfant : David Servan-Schreiber a un glioblastome de stade IV, dont les pronostics sont les plus mauvais de tous les cancers. L’impossible est tenté : opérations, radiothérapie, protocoles de vaccins, traitement antiangiogénique. Rien n’y fait. Il ne lui reste alors plus que quelques mois à vivre.

Dès lors, une nécessité s’impose. Écrire, pour dire au revoir à ses proches mais aussi pour ne pas laisser en plan tous ces lecteurs qui, chaque jour, témoignent sur de nombreux forums Internet à quel point les livres de David Servan-Schreiber leur ont redonné espoir et leur ont permis, dans une logique très proche de l’empowerment, de se réapproprier leur corps et leur existence. Bien sûr, on peut saluer le courage d’un homme sans pour autant forcément adhérer à ses méthodes. On peut, en tant que soignant, être irrité d’entendre certains patients choisir de traiter leur dépression sévère ou leur maladie auto-immune exclusivement à coup d’omégas 3 et de brocolis. Et on aurait pu craindre le pire en entamant cette lecture, tant l’exercice tombe souvent dans l’écueil du témoignage vibrant savamment packagé pour faire sangloter à gros bouillons dans les chaumières, sans que l’on puisse pour autant juger de sa validité scientifique et de ses qualités littéraires, puisqu’il s’agit bien d’une vie qui est en jeu.

Rien de tout cela ici. Les phrases sont courtes. Le propos simple, sans affèteries, écrit dans l’urgence, a été mûri par les longues années que le neuropsychiatre a passées, non seulement à côtoyer la maladie, mais aussi à accompagner, à l’hôpital général de Pittsburgh, de nombreux patients en fin de vie. Dans ces pages qui se lisent d’une traite, David Servan-Schreiber, devenu un modèle identificatoire puissant pour bien des malades – sur les forums qui lui sont consacrés, les mots « Superman », « Terminator », « héros » reviennent fréquemment -, s’y montre d’une humilité, d’une douceur et d’une sagesse désarmantes. On aime les héros pour leurs failles tout autant que pour leur courage. Et l’on ne prie les dieux que parce qu’ils sont aussi en proie aux passions humaines. Or, c’est un homme épuisé par la maladie qui se raconte ici. Un homme qui n’aime pas du tout les piqûres, n’arrive plus à se laver seul et se surprend la nuit à être pris de terreurs infantiles. Un homme qui se moque de ses bouffonneries passées avec les femmes, se raccroche à la possibilité de Dieu et d’une vie après la mort et, surtout, fait preuve d’une auto-dérision étonnante. « L’auteur d’Anticancer en proie à une grave rechute, mourant ou peut-être déjà mort au moment où vous lirez ces lignes (…) Cher lecteur, je sens votre foi dans les framboises et les brocolis vaciller », écrit-il avec une acidité qu’on ne lui connaissait pas. Et d’ajouter : « Les gens peuvent se dire : si même lui n’y arrive pas, comment est-ce que moi, je peux faire ? » Pour autant, David Servan-Schreiber réitère sa foi dans ses méthodes. Mais avec humilité. « Je ne suis pas une expérience scientifique à moi tout seul, je suis un cas clinique parmi d’autres ». Et « il n’y a pas de cure miracle contre le cancer, pas de réussite à 100 % ». Car, pour traiter un cancer, « on peut mettre tous les atouts dans son jeu, mais le jeu n’est jamais gagné d’avance ». Il souligne donc, plus fermement que dans ses précédents ouvrages, l’importance de conserver les traitements conventionnels. « Ils ne sont pas efficaces à 100 %, mais ils sont essentiels, car ils réduisent la progression de la maladie, voire la font reculer, parfois très nettement. Et ce n’est pas parce qu’on a un copain chez qui la chimio n’a pas marché qu’on va se mettre à crier partout que la chimio ne marche pas ! »

« Ne jamais perdre son humilité face à la maladie »

Mais si ses méthodes sont valides, dans ce cas, pourquoi ne l’ont-elles pas protégé ? L’auteur attribue en grande partie sa rechute au rythme de vie effréné qu’il s’est imposé, accumulant les déplacements à l’étranger pour promouvoir ses livres et ses méthodes. « Avec le recul, je pense que j’étais animé par une envie très humaine d’oublier ma condition, de me sentir  »normal », de mener ma vie  »comme tout le monde ». Je crois surtout que je me suis laissé aller à une sorte de péché d’orgueil, car j’en étais venu à me sentir quasi invulnérable. Or il ne faut jamais perdre son humilité face à la maladie. » Pourtant, insiste-t-il aussi, il ne faut jamais enterrer un malade avant l’heure. « Des choses très simples peuvent suffire : regarder un film ensemble, jouer aux cartes, faire des projets de week-ends ou de vacances ». Car, oui, les malades « ont besoin de sentir qu’ils continuent de faire partie du club – le club des vivants ».

« Cette rechute m’a amené à me poser les questions les plus graves, peut-être les plus importantes de ma vie », écrit-il encore. Précisément, la beauté singulière de ce texte réside dans son apparente naïveté et dans ces trouées où le propos cesse d’être celui d’un individu particulier pour atteindre une universalité. Au détour d’une phrase, On peut se dire au revoir plusieurs fois devient un livre qui nous regarde. Car le cancer, c’est cet inconnu au visage cireux, que l’on croise, l’espace d’un instant, dans la rue. C’est cette collègue de bureau, discrète et rigoureuse, qui, sous son chemisier, n’a plus qu’un sein. C’est l’un de nos proches, que l’on a accompagné au seuil de la mort. C’est nous, peut-être, en ce moment même. Ce sera nous, un jour que l’on souhaiterait être le plus lointain possible, et que l’on soit un jour atteint d’un cancer ou non, puisque tôt ou tard, un jour ou l’autre, pour une raison ou pour une autre, nous passerons et nous y passerons. Et nous alors, comment nous tiendrons-nous face à la mort ? De quoi aurons-nous le plus peur : de souffrir ? De ne plus être ? De laisser derrière nous ceux que nous aimons ? « La première idée qui console, c’est qu’il n’y a rien d’injuste dans la mort, écrit David Servan-Schreiber. Dans mon cas, la seule différence, c’est le moment où cela arrive, pas le fait que cela arrive. La mort fait partie du processus de vie, tout le monde y passe. En soi, c’est très rassurant. On n’est pas détaché du bateau. Ce n’est pas comme si quelqu’un disait : « Toi, tu n’as plus de carte, tu ne peux plus monter. » Ce quelqu’un dit simplement : « Ta carte s’épuise, bientôt, elle ne marchera plus. Profites-en maintenant, fais les choses importantes que tu as à faire.} » »

Certes, il n’y a là rien de révolutionnaire : on trouve les mêmes leçons de sagesse aussi bien chez Épicure que chez Marc-Aurèle. De même, on peut, dans un premier temps, regretter que certaines interrogations – notamment celles concernant la maladie comme grâce – ne soient qu’esquissées. Mais c’est précisément dans les blancs laissés par ce texte que peut s’initier chez chaque lecteur un questionnement qui lui est propre.

L’autre force de ce livre réside en ce qu’il décrispe et déshystérise profondément le rapport que l’on peut avoir à la mort. «Quand on a renoncé à se battre contre la maladie, il reste encore un combat à mener, celui pour réussir sa mort : bien dire au revoir aux personnes à qui on a besoin de dire au revoir, pardonner aux personnes auxquelles il faut pardonner, obtenir le pardon des personnes dont on a besoin de se faire pardonner.» Qu’aimerions-nous dire à nos proches pendant qu’il en est encore temps ? Quelles vertus aimerions-nous transmettre à nos enfants ? Avons-nous été fidèles aux autres, à nos valeurs, à nos rêves de jeunesse ? En refermant le livre de David Servan-Schreiber, il est possible que certains d’entre nous continuent à croire aux bienfaits des hamburgers-frites et à ne pas faire de sport. Mais il se peut aussi que d’autres ressortent de cette lecture tristes et heureux, un peu plus humbles, avec l’envie de se comporter de façon un peu moins médiocre, pleinement conscients de la vanité de certaines haines minuscules et de la passagèreté de l’existence.

fermeture d’une librairie, ouverture d’une prison ?

Bonjour,

Ce rapide courriel pour vous informer que la librairie Thierry Garnier (sise rue Stanislas à Paris) spécialisée dans les Sciences humaines et détentrice d’un fond de livres d’occasion et épuisés, va fermer définitivement à la fin de la semaine prochaine.

Vous pouvez avoir l’occasion de faire de bonnes affaires.

Vous pouvez faire circuler l’info.

Ça va faire un vide. Il ne restera qu’Ebay et la Fnac !

J’espère que vous allez bien. Bonne vacances à tous.

Jean-François Tardy, psychopraticien relationnel (titulaire du SNPPsy) – ancien élève du CIFP.

Amendement Accoyer : la débâcle

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Amendement Accoyer : la débâcle

Le nouvel avant-propos de décret sur le titre de psychothérapeute rendu public le 7 avril dernier par M. Xavier Bertrand, Ministre de la Santé, témoigne de la débâcle intellectuelle et politique où conduit l’acharnement à vouloir appliquer envers et contre tout le texte issu de l’amendement Accoyer qui est strictement inapplicable, parce que contradictoire dans ses termes.

Rappelons, pour la clarté du débat, les termes de cette contradiction.

L’article 52 de la loi relative à la politique de santé publique stipule dans son troisième alinéa que l’inscription sur la liste des personnes pouvant faire « usage du titre de psychothérapeute » est « de droit » pour les médecins, les titulaires d’un titre de psychologue et les psychanalystes « régulièrement enregistrés dans les annuaires de leur association ». Ces trois catégories de professionnels peuvent se déclarer « psychothérapeutes. » Seules les autres, psychothérapeutes en exercice ou personnes aspirant à le devenir, doivent satisfaire aux conditions que le décret dont l’avant-projet a été publié doit préciser.

Le quatrième alinéa du même article 52 dispose que le même décret précise « les conditions de formation théoriques et pratiques en psychopathologie clinique que doivent remplir » les quatre catégories de professionnels concernés : psychiatres, psychanalystes, psychologues et psychothérapeutes.

Pour les trois premières catégories, le quatrième alinéa dit donc le contraire du troisième.

Cet étrange lapsus du législateur n’est certainement pas le fruit du hasard. S’il montre que ledit législateur n’a pas voulu vraiment trancher entre deux logiques antagonistes, le témoignage des parlementaires qui ont participé à la commission mixte paritaire qui a produit ce texte permet de dire que leur intention était probablement d’imposer à tous une formation spécifique en « psychopathologie », pour répondre aux criques d’ « hygiénisme » notamment – pour reprendre le mot de Jacques-Alain Miller – que les précédentes versions de cet article de loi avaient suscitées : ce n’est pas parce qu’on est médecin qu’on est forcément compétent pour traiter de la souffrance psychique.

Philippe Douste-Blazy avait compris que la rédaction d’un décret sur de telles bases était vouée à l’échec. Il l’avait dit. Son successeur, Xavier Bertrand, lui, s’acharne.

Il croit avoir trouvé une sortie de crise avec un avant-projet de décret qui propose à chacune des professions concernées une sorte de « profil bas » censé la satisfaire.

Le « verbatim » de la réunion du 7 avril, au cours de laquelle il a présenté ce « compromis » à l’ensemble des associations professionnelles concernées, rédigé par Philippe Grauer (et publié sur le site « Œdipe »), montre à l’évidence l’échec de la tentative, comme en témoignent la plupart des interventions des participants, qui illustrent jusqu’à la caricature la contradiction initiale.

Soucieux de s’assurer l’adhésion des psychiatres, psychanalystes et psychologues, Xavier Bertrand s’en tient au troisième alinéa, oubliant le quatrième. Le décret les proclame donc, de droit, « psychothérapeutes ».

Mais bientôt, un participant s’exclame : « Il me semblait que toutes les catégories devaient se voir soumises à une formation en psychopathologie ! ».

Il n’a pas tort. Le Ministre le sait. Mais qu’importe, doit-il se dire : j’aurai le « gros des troupes » avec moi…. Malheureusement pour lui, ce n’est pas le cas. Un représentant des psychiatres s’empresse de faire observer que ce n’est pas « parce qu’on est docteur en médecine ou psychologue du travail ou autre qu’on une formation en psychothérapie ». Un autre déclare : « Je comprends assez mal qu’un docteur en médecine, un inscrit sur une liste de psychanalyste (…) soit de droit considéré comme psychothérapeute ».

Les psychanalystes, eux, devraient être heureux. Il suffit, en effet, d’appartenir à une association de psychanalystes pour être inscrit sur le précieux registre…. Mais il est patent que, puisque rien dans la loi, ne définit une « association de psychanalystes », chacun pourra facilement en créer une… Et l’un de leurs représentants s’inquiète : « Si vous ouvrez la porte à des sociétés qui ne seront faites que pour éviter le cursus, cela constitue un effet pervers grave pour les sociétés de psychanalyse ». Un autre considère que dans ce cas, il faudra « arriver à définir la liste des listes ». Question : qui – et selon quels critères ‑ définira « la liste des listes » ? Le problème de principe soulevé par Elisabeth Roudinesco de l’ « étatisation » des annuaires reste entier.

Les psychologues, eux, sont carrément furieux. Ils ne devraient pourtant pas se plaindre : eux aussi auraient la possibilité de devenir, de droit, par la grâce du décret, « psychothérapeutes ». Mais leurs représentants ne décolèrent pas.

Car pour complaire à la quatrième catégorie – les psychothérapeutes en exercice‑ , et pour ainsi tenter d’avoir enfin tout le monde avec lui, notre ministre a inventé dans son avant-projet une condition d’accès au titre de psychothérapeute opportunément minimaliste : ceux d’entre eux qui ne justifient pas de « cinq années d’expérience professionnelle » ne devront en effet suivre qu’une « formation théorique en psychopathologie d’une durée de 150 heures » (et un stage).

150 heures ! C’est moins que ce qui exigeait naguère une formation normale en dactylographie au cours Pigier !

Aussitôt, c’est le tollé. Un représentant des psychologues s’insurge : « Vous allez créer une nouvelle profession de sous-psychologues (…). Comment donner une formation digne de ce nom en 150 heures ? » Un autres : « 40 000 psychologues ont le désir de faire de la psychothérapie. A leur place, je m’inscrirais dans une formation de 150 heures et 4 mois de stage ! »

Le président de la Société Française de Psychologie écrira plus tard au ministre : « Comment peut-on imaginer que sur la base de 150 heures de formation théorique et d’un stage pratique de 4 mois, un professionnel puisse apporter l’aide nécessaire à une personne en souffrance psychique nécessitant une psychothérapie ? Devient-on chirurgien, architecte, avocat ou ingénieur sur la base de 150 heures de formation initiale et d’un stage pratique de quelques mois ? ». Et il conclut, logiquement, qu’il « serait probablement raisonnable de recourir à des dispositions législatives permettant de remplacer cet article, l’article 52 de la loi, issu de l’amendement Accoyer, voté dans un contexte de peu de sérénité ».

Mais revenons à la réunion du 7 avril. Les psychanalystes ne sont pas en reste. L’une de leurs représentants observe : « Vous nous voyez inquiets à propos de 150 heures et du stage pratique, extrêmement léger ».

Quant aux psychiatres, leur point de vue est bien résumé par l’un des leurs : « Comment les psychiatres pourraient admettre que le cœur de leur pratique puisse être réglementé par une formation aussi faible que celle que vous proposez ?».

Les psychothérapeutes, eux, sont partagés. Certains complimentent le ministre : c’est le moins que celui-ci pouvait attendre ! D’autres s’inquiètent de la caricature qu’on est en train de donner de leur formation et des écoles de formation qu’ils ont mises en place. Et Philippe Grauer se croit tenu de préciser : « Nos institutions sont solides, responsables, respectables. Les écoles agréés par nos soins forment des étudiants à la psychothérapie relationnelle en cinq années universitaires et davantage. Nos étudiants ont effectué une psychothérapie relationnelle ou une psychanalyse d’ailleurs, selon des parcours personnels qui peuvent atteindre la dizaine d’années. On est assez loin des 150 heures dont se gaussent certains ici ».

Résumons : pour avoir choisi dans les deux versants opposés du texte de loi, tour à tour, celui qui lui paraissait être le moins contraignant et le plus acceptable par chaque profession, le ministre a mis en œuvre, au sens propre du terme, une démarche politicienne, c’est-à-dire opportuniste. Quand bien même le dispositif s’imposerait, il ne répondrait pas à la question qui a justifié l’article de loi. M. Accoyer pourrait, certes, dire que son amendement s’applique : mais comment, dans quelles conditions et avec quelles conséquences ? Libre à lui et au ministre de tutelle de penser que les 150 heures fatidiques serviront de viatiques et nous prémuniront enfin des « charlatans » dont il s’agissait de protéger la société. Mais eux-mêmes devront bien convenir du caractère dérisoire et fallacieux de ladite protection.

Finalement, si cet avant-projet était publié, le plus clair est que, comme l’a dit l’un des participants à la séance du 7 avril, cela « ne changerait rien à la situation actuelle » ‑sinon qu’un nombre important de personnes pourra se prévaloir du titre de psychothérapeute, en plus, bien sûr, de toutes celles qui s’en prévalent déjà. C’est, en un sens, une victoire pour ceux qui ont combattu l’amendement Accoyer, puisque rien ne changera…..

Mais, en même temps, comment ne pas ressentir une réelle amertume en constatant que trois ans de débats se traduisent par cette débâcle : tout ça pour ça ; tant de discussions, pour arriver à si peu de choses !

Et pourquoi ? Tout simplement parce qu’on a assisté à une double obstination.

D’abord, faire passer la loi, coûte que coûte, fût-elle contradictoire.

Ensuite : publier le décret, coûte que coûte, fût-il pétri de démagogie et de vacuité, l’une nourrissant l’autre.

Mais ce n’est pas tout.

Car, alors qu’il est question de formation, qu’il est prévu que la fameuse formation en psychopathologie « peut être confiée à l’université ou à des organismes ayant passé convention avec l’université » et que l’un des enjeux du débat, c’est justement ce verbe pouvoir, puisque certains protagonistes ont plaidé fortement pour qu’il disparaisse et que la formation soit confiée à l’université…. on ne peut que s’étonner de l’absence, dans les concertations engagées, du ministère en charge de l’enseignement supérieur, qui ne paraît plus devoir être co-signataire du texte.

C’est le premier silence du texte. Le second silence a été à juste titre salué : il n’est plus fait référence, comme dans la version précédente, aux quatre « approches de psychothérapies validées scientifiquement », formulation qui avait fait craindre l’instauration d’une « science d’État ».

Il faut toutefois considérer le second silence à l’aune du premier.

Roland Gori se donne beaucoup de mal pour défendre la place de la psychanalyse à l’université.

Son statut est paradoxal. Elle ne relève, en propre, d’aucune discipline. Mais elle a sa place dans le cursus de philosophie, de psychiatrie et de psychologie.

Dans les deux derniers domaines, elle doit faire face à la montée du comportementalisme, dominant dans nombre de départements universitaires. D’où la question, essentielle, du pluralisme des approches, dont on peut attendre que les instances universitaires veillent à le garantir : elles seules peuvent le faire. Dans ce contexte, il est pour le moins préoccupant que l’Université – ou plutôt les universités – et le ministère qui en est chargé soient exclus du débat.

Et puis, il y a la question de la psychiatrie – de la misère de la psychiatrie, devrait-on dire, tant il manque de praticiens en cette discipline. Pour ne prendre qu’un seul exemple, on ne dira jamais assez les conséquences dramatiques de la pénurie en psychiatrie – et en temps de psychiatre – dans les prisons françaises, où un tiers des détenus relèvent de la psychiatrie.

Dans cet autre contexte, comment ne pas penser que les « 150 heures » ont un sens. Il faut se méfier quand on aborde ces sujets : les lapsus guettent. Comment ne pas imaginer qu’il y a derrière ces 150 heures – et même s’il y a des modifications ultérieures – l’exacte métonymie d’un nouveau corps de praticien de la santé mentale, concept qu’on a déjà vu affleurer ici ou là. Il s’agissait pour certains observateurs d’un corps de « sous-officiers » de la santé mentale ; depuis le nouvel avant-projet, ils ont revu la dénomination et parlent désormais de « caporaux » …

Autrement dit, on prendrait son parti du manque de psychiatres, et au lieu de décider les mesures qui s’imposent pour y pallier, on transformerait ces praticiens en superviseurs d’employés de santé sous formés. Ou alors – autre hypothèse – ils seraient les « superviseurs » de médecins formés à ce qu’on a appelé des « psychothérapies formatées » et qui seraient le terreau idéal pour les tenants des Thérapies cognitivo-comportementales (TCC), car, pour le coût, on ne peut pas dire que ces thérapies ne soient pas formatées : elles n’ont même d’existence que parce qu’elles sont formatées. En bref, le nouvel avant-projet produit doublement du statu quo. Non seulement il ne change rien à la réalité actuelle, sauf symboliquement. Mais il ne règle pas non plus les problèmes que nous venons d’évoquer, tout en accroissant les doutes qui pèsent à leur sujet.

Le seul intérêt de l’avant-projet, qui relève – on l’a vu -, d’une démarche politicienne – est lui-même politicien. Xavier Bertrand ne s’en cache pas. Il affirme : « Je suis persuadé qu’il y a une voie de passage ». Son souci, c’est de passer entre les gouttes.

Il faut sortir du labyrinthe, même si chemin faisant, on abandonne complètement l’objectif qu’on s’était assigné, sans d’ailleurs en adopter un autre.

La démarche se résume simplement : il y a une loi, il y aura donc un décret.

Refusant ce simplisme, ce confort et ces abandons, nous serons donc de ceux qui rediront que la matière est trop sérieuse pour être ainsi traitée.

Et nous proposerons à nouveau :

L’abrogation de l’article 52 de la loi sur la santé publique, puisque ceux qui doutaient encore de son caractère contradictoire ne peuvent désormais plus en douter ;

Une concertation approfondie associant les quatre professions concernées, non pas sur la base d’une loi caduque et d’avant-projets qui le seront tout autant, mais sur la base des exigences scientifiques qu’on se doit de prendre en compte pour tout ce qui relève de la connaissance, des exigences éthiques et déontologiques qui s’imposent, s’agissant du traitement de la souffrance psychique, et des autorégulations mises en œuvre au sein des professions concernées.

3. L’établissement de règles qui, d’une part, devront ressortir de l’université, que celle-ci œuvre directement ou contractuellement, ou encore qu’elle exerce une mission évaluatrice et, d’autre part, devront prendre en compte la spécificité de chaque profession, de ses instances et reconnaissances internes, puisqu’il en est nécessairement ainsi pour la psychanalyse, et qu’on ne voit pas très bien comment, juridiquement, un statut différent pourrait être dévolu aux sociétés de psychanalyse et à celles de psychothérapie.

4. Le respect effectif –au service des instances universitaires notamment‑ de la nécessaire pluralité des approches. Et puisqu’il s’avère que cela ne va pas de soi, la question mérite à tout le moins réflexion.

On peut, certes, considérer que ce programme est trop ambitieux et qu’il n’est plus de saison. On peut décréter que la polémique n’a que trop duré. On peut mettre la tête sous le sable. On peut proclamer que le statu quo est une révolution. Et on peut habiller la débâcle des ornements de la victoire. Mais tout cela ne sera que vanité.

Jean-Pierre SUEUR

Psychopathologie : l’ombre toujours portée de Kraepelin sur le Carré psy

Kraepelin, l’éternel retour. Menaces et défis, éthique et méthodologie

Par Michael Randolph

première édition en 2007.

Jusque dans le ciel du conscient collectif de la psychanalyse et de la psychothérapie relationnelle française — et a fortiori dans celui de son inconscient, viennent planer des vautours d’envergure impressionnante et de rapacité redoutable. Lorsque l’ombre d’un de ces monstres obscurcit le ciel nos villages, les mères cachent le visage de leurs enfants sous leurs jupons tandis que les hommes blêmissent et du fond de leur impuissance les menacent d’un poing piteux.

Ces charognards, au nombre de quatre, s’appellent :

– programme imposé d’adhésion à une méthodologie d’évaluation « scientifique », ou se voulant telle (alors que nous nous croyions en programme libre)
– théorie de la causalité génétique vissée au cœur d’une psychopathologie « accréditée »
– dispersion d’un corps d’enseignants ainsi que d’un corpus d’enseignement de la psychanalyse et de la psychothérapie psycho dynamique au sein de nos universités
– et last but not least l’ombre longue et épaisse d’Émile Kraepelin.

Considérons ces étranges totems surplombant le Carré psy depuis ses falaises Nord et Ouest dénommées psychiatrie et psychologie.

I – Kraepelin au principe de la psychologie et psychiatrie

Commençons par le point IV, car les autres menaces en découlent d’une certaine façon. Entre 1890 et 1925, Emil Kraepelin, travaillant à Heidelberg, Munich et Leipzig entre autres, a jeté les bases d’une psychiatrie moderne, aujourd’hui largement reprise un peu partout dans le monde. Son approche était médicale, de façon intransigeante. La présomption sur laquelle reposait sa catégorisation des troubles mentaux était que les mêmes processus de maladie produisent toujours des symptômes identiques issus d’une anatomie identique, le fruit d’une étiologie sinon identique, du moins toujours bien similaire.

Bref des maladies classiques comme on les aime bien. Les différentes maladies mentales nommées dementia praecox (aujourd’hui schizophrénie), maladie bipolaire et maladie unipolaire ou mélancolie, présentent en plus un tableau clinique net et distinct. Il existe, toujours selon Kraepelin, une vraie ligne de démarcation en matière de psychisme entre le sain et le malade. Finalement il insiste sur le fait que ces maladies, tout en n’excluant pas la découverte d’un nombre très limité d’autres, prennent forme à partir d’une biologie aberrante.

manifeste néo-kraepelinien

Pour le poser encore plus clairement, voici un véritable manifeste néo-kraepelinien écrit en 1978 par un psychiatre américain, Gerald Klerman :

1. La psychiatrie est une branche de la médecine.

2. La psychiatrie devrait utiliser les méthodologies scientifiques modernes et ancrer sa pratique clinique dans les connaissances scientifiques.

3. La psychiatrie traite les maladies. Les patients nécessitent traitement précisément à cause de leur maladie mentale.

4. Il existe une ligne de démarcation entre le normal et le pathologique.

5. Il existe des maladies mentales nettement distinctes, séparées les unes des autres. Les maladies mentales ne sont pas des mythes. Il n’y en a pas une seule mais plusieurs. C’est la tâche d’une psychiatrie scientifique, comme dans d’autres spécialités médicales, d’investiguer aussi bien les causes que le diagnostic ainsi que le traitement de la maladie mentale.

6. L’objet de focalisation des (médecins) psychiatres doit résider dans les aspects biologiques de la maladie mentale.

7. L’attention des psychiatres doit se porter explicitement, expressément et de façon prédominante sur le diagnostic et la classification.

8. Les critères diagnostiques doivent être codifiés. Un terrain de recherche légitime et valable serait de valider ces critères par des techniques diverses. En outre, ces techniques doivent être enseignées dans les écoles médicales plutôt que de se voir dénigrer ou déprécier comme ce fut le cas des années durant.

9. Les efforts de recherche visant à améliorer la validité et la fiabilité du diagnostic et de la classification devraient utiliser des méthodes statistiques.

Ce manifeste constitue l’expression complète et claire de ce que représente le paradigme néo-kraepelinien. On voit bien qu’à l’époque de son écriture en 1978, dans l’enseignement de la psychiatrie aux États-Unis on luttait encore contre une « arrière-garde » psycho dynamique dont l’auteur fustige le « dénigrement » du modèle scientifique.

Doit-on considérer ce modèle aujourd’hui comme sans appel dans le monde anglo-saxon ? Ne reste-t-il qu’à le faire circuler, faute de quelque chose d’autre à voir ou à écouter ? Tant s’en faut. Même si le DSM IV, contre toute attente, s’est vendu en quantités quasi Harry-potteresque — 900,000, qui l’aurait imaginé ? enrichissant au passage de manière significative l’Association américaine de psychiatrie — sa voix est loin, très loin, d’être la seule à se faire entendre pour expliquer le cadre, la genèse, l’étiologie et la progression des troubles psychiques. D’autres voix jouissent d’une importante présomption de légitimité et de pertinence au sein de la communauté des chercheurs en psychologie ainsi que chez les cliniciens psychologues et psychiatres des deux côtés de l’Atlantique.

Richard Bentall : Manifeste post-Kraepelinien

Un nom illustre cet ensemble intellectuellement puissant, quoique politiquement sans doute un peu moins : Richard Bentall est professeur de psychologie à l’Université de Manchester en Angleterre. Chercheur de renommé internationale, il a publié un livre en 2004, Madness Explained – La folie expliquée, un œuvre beaucoup lue, beaucoup commentée. En voici son manifeste à lui, extrait de son livre, sous l’intitulé Manifeste post-Kraepelinien.

1. La compréhension et le traitement des problèmes psychiatriques doit se nourrir de perspectives multiples, y compris issues des neurosciences, de la psychologie, de la sociologie et de l’anthropologie. Aucune de ces perspectives à elle seule n’est à même de proposer un cadre suffisant, ou d’exercer la précellence sur une autre. Il en découle logiquement que la psychiatrie ne devrait pas être considérée comme relevant uniquement de la médecine – sauf au sens trivial que seuls des praticiens médicaux ont le droit légal de s’appeler psychiatres (1« ).

2. La pratique psychiatrique doit se servir de méthodologies scientifiques modernes et se fonder sur des connaissances scientifiques.

3. La pratique psychiatrique s’occupe du traitement de gens dans la détresse de leurs malaises psychologiques, ou parce qu’elles ont du mal à faire face aux demandes de la vie quotidienne. Dans certaines circonstances, des expériences comme des hallucinations, des croyances conventionnelles ou une philosophie personnelle qui paraît bizarre aux autres, surviennent chez des gens qui ne sont pas en détresse, et qui fonctionnent bien. Ces gens ne devraient pas se voir encourager à requérir un traitement psychiatrique.

4. Il n’y a pas de limite claire entre la bonne santé mentale(2« )] et la maladie mentale. Des difficultés psychologiques existent selon une continuité avec des comportements et des expériences normaux. Où exactement nous décidons de tirer la ligne de démarcation est une question d’opinion.

5. Il n’y a pas de maladies psychiques réellement distinctes. Le diagnostic catégoriel ne saisit de façon adéquate la vraie nature des troubles psychiques ni en matière de recherche ni au service de la clinique.

6. Il n y a pas de distinction inséparable entre le psychologique et le biologique. Des théories adéquates des troubles psychiques doivent démontrer l’interrelation entre les facteurs psychologiques et biologiques (se focaliser exclusivement sur les déterminants biologiques des troubles psychologiques se révèle être de la mauvaise science et conduit à des traitements qui ne satisfont pas les besoins des patients psychiatriques).

7. La recherche autour des troubles psychiques doit s’enraciner dans une description détaillée de ces troubles.

8. Des efforts doivent être faits pour comprendre les mécanismes qui sous-tendent les troubles psychiques. La spécification de ces mécanismes conduira probablement à une compréhension de l’importance de l’étiologie aussi bien que des facteurs sociaux et biologiques.

9. Les troubles psychiques doivent être compris en tant que points d’aboutissement de cheminements développementaux, qui sont déterminés par des interactions complexes entre des processus endogènes et des pressions environnementaux.

Nous sommes cependant psychothérapeutes (psychopraticiens relationnels depuis juillet 2010), diront certains, non pas psychiatres. En quoi toute cette quadrisection longitudinale des cheveux paradigmatiques nous concerne-t-elle réellement ? En un mot quid de la psychopathologie ? Qu’on le veuille ou non, au niveau des sociétés modernes, la réduction des vues réellement admises à la légitimité générale à celles issues de la médecine, du système juridique, de la finance et de la trivialité des faits divers est une réalité depuis bien longtemps.

Nous nous trouvons assimilés en dépit de nos protestations de culture spécifique, de mœurs particulières, de traditions centenaires etc., à un modèle bien plus répandu et puissant que le nôtre, le modèle médical (et tant pis pour nos pauvres petits pieds fins perdus dans ces gros sabots !). La pathologie du psychisme, ou réputée telle, est ce qui préoccupe une société frileuse jusqu’à glaciation en ce qui concerne ces différences d’expression et de leurs comportements passablement insondables. Nous voici donc acculés à ne plus refuser l’immanence de la grille de référence psychiatrique et même de devoir nous servir d’un langage que nous maîtrisons plutôt mal, lardé de finalités qui souvent nous écœurent.

Faisons contre mauvaise fortune bon cœur. Nous avons des alliés. La façade apparemment monolithique de ce paradigme kraepelinien est en réalité truffée de fissures accueillant bien des coins que nous ne manquerons pas d’enfoncer. Il y faut de la volonté, de la persistance, une bonne utilisation aussi bien de la science biologique, qui, elle, n’est nullement prédestinée au monopole du modèle médical, que des liens avec les disciplines voisines que sont l’anthropologie, la sociologie, l’éthologie et la sémiologie. La Kraepelinie dont on a parlé est une terre de réduction. Il nous revient de montrer ses limites, impertinences et aveuglements.

Plus avant il nous incombe de continuer de proposer les psychothérapies psycho-dynamiques et relationnelles dans leur continuité avec la vie de tous les jours. Nulle raison de refuser d’être les spécialistes du magiquement banal, de la grande aventure du quotidien.

II – génétisme généralisé

Passons au deuxième point de notre liste initiale : théorie de la causalité génétique vissée au cœur d’une psychopathologie « accréditée ».

Avec 30.000 gènes découverts dans le génome humain (tâche achevée) et plusieurs trillions de connexions neuronales dans le cerveau, il est de plus en plus évident que rarissimes sont les gènes responsables à eux seuls d’un effet physiologique particulier, encore moins d’une tendance comportementale spécifique : le gène responsable de l’homosexualité, du patinage artistique ou du refus d’obtempérer à l’autorité — comme s’y accrochent encore de nos jours certains experts psychiatriques chinois —, sont des titres chocs, des mythes des années quatre-vingt dix, rien de plus.

En réalité, après avoir déterminé les détails du génome humain (grosso modo, la position sur les différents chromosomes des gènes qui s’expriment), après la stupéfaction due à sa petitesse (nom d’un chien ! plus petit qu’une mouche !), le vrai travail commence maintenant, de déterminer les protéines synthétisées à partir de chaque gène, en tenant compte des interactions entre plusieurs gènes à la fois dans la plupart des cas. Un travail de titan. Plus loin s’esquisse le vrai but : lier ces protéines aux cascades d’effets physiologiques que nous observons sans pour le moment savoir différencier la logique des tenants de celle des aboutissants, et vice-versa.

Le modèle génétique se prête à vrai dire de moins en moins à une lecture simpliste de cause à effet. Si l’on entend aujourd’hui moins parler du gène responsable de ceci ou cela, c’est que l’attribution de la chaîne de causalités menant à cela ou ceci inclut quasi-inévitablement une interaction entre 6, 7 ou 10 gènes différents souvent situés sur des chromosomes différents. Ensuite l’environnement chimique et parfois mécanique (en ce qui concerne le pliage des protéines) encourage ou inhibe, accélère ou ralentit l’expression protéinique de ces gènes. L’on voit bien que la modulation de cet ensemble — instructions imprimées, préfacées, postfacés, nuancées et limitées par encore d’autres instructions, le tout articulé avec une sensibilité exquise : quelques simples molécules suffisent parfois à transformer un processus vital normal dans un emballement hormonal meurtrier — demande et crée une mise en musique au-delà de nos capacités actuelles de l’écouter.

C’est exactement ce que l’on aurait pu imaginer. Nous ne pouvons pas non plus cependant, être la seule des disciplines parmi les sciences humaines au monde à refuser toute pertinence aux recherches génétiques, tant les découvertes des dernières cinquante années ont mis en évidence de vastes ouvertures jusqu’alors insoupçonnées, des synthèses déterminantes précédemment éclatées, une foule de certitudes qui n’attendaient que leur ébranlement. Là où les recherches génétiques et en biologie développementale nous proposent un questionnement et potentiellement une articulation clarificatrice pour des syndromes que nous abordons régulièrement — la gamme large et complexe des troubles dits autistes en est un excellent exemple — il serait inconcevable de lui tourner le dos au nom d’une théorisation sémiologique précédemment prédominante par exemple, ou au nom de toute autre configuration conceptuelle excluant d’office la pertinence de telles recherches.

pour en finir avec le dialogue de sourds

Les échanges récents entre comportementalistes et praticiens issus de la tradition psycho-dynamique ont été marqués par la mauvaise foi des premiers venant titiller la mauvaise volonté des seconds. Il s’agit d’un projet des premiers, poussant le bouchon aussi loin que possible, d’attaquer les seconds pour leur anti-scientificité alléguée. Le réflexe malheureux des accusés a souvent été d’invectiver la science en général comme étant hors propos, sans rapport avec leurs concepts et pratiques. Il faudrait, et de façon urgente, déconstruire ce dialogue de sourds pour laisser émerger une articulation digne de ce nom.

Voici quelques pistes :

– légitimer ou ré-légitimer le champ subjectif injustement exclu comme objet d’observation et d’examen, en admettant que les récits à la première personne (s’adressant à une autre première personne qui est celle du praticien, cette question étant d’envergure en ce qu’elle détermine des pratiques sociales et des professions différentes) des patients ou clients sont primordiaux dans cette reconquête d’une pertinence aujourd’hui contestée.

– abandonner le mépris du symptôme dans le sens le plus large de ce mot, en faveur d’un important effort de description de la personne se présentant en psychothérapie et de ses raisons, celles évoquées et celles plus difficile à assumer, pour avoir fait cette demande. Ceci n’avancera pas nécessairement la situation clinique en question, mais se révèlera d’une meilleure capacité de communication à travers le champ de la psychothérapie au service d’un enseignement moins fragmenté et fragmentaire et de programmes de recherche dont la vocation ne serait plus de rester lettre morte.

– recadrer la question de l’expertise psychologique ou psychiatrique, précisément en faisant valoir l’impossibilité de traduire le langage scientifique de probabilités dans celui des certitudes apparemment indispensables au bon déroulement de la justice ou à certains critères contractuels du monde de l’assurance. Certains professionnels entretiennent un mythe d’exactitude et de prévisibilité qui est plus qu’interrogeable. Pour retrouver une crédibilité générale – bien écornée aujourd’hui –, il nous faudrait apprendre les réflexes d’un parler vrai dont nous n’avons pas l’habitude, sinon dans les paroles impérissables d’un des experts psychologues à offrir son témoignage au tribunal jugeant le cas Outreau : « si vous payez un défraiement de femme de ménage, vous aurez une expertise psychologique de femme de ménage. » Ce à quoi il faudrait ajouter qu’il est toutefois douteux qu’une augmentation d’émolument arrangerait autre chose que l’allure et la taille de l’expertise, l’incalculabilité de la matière en question restant la même.

– disjoindre l’utilisation d’un langage apparemment scientifique d’une vraie volonté d’articulation avec des chercheurs psychologues, neuropsychologues, biologistes de développement, biochimistes, éthologues, anthropologues et sociologues. Oser déconstruire une scientificité de façade, qui cherche surtout une légitimité aux yeux des non scientifiques afin de promouvoir l’exclusion d’autres traditions psychothérapiques.

III – Situation de la psychanalyse et de la psychothérapie relationnelle à l’université

Notre troisième point concerne la dispersion d’un corps d’enseignants ainsi que d’un corpus d’enseignement de la psychanalyse et de la psychothérapie psycho dynamique au sein de nos universités.

Face aux invectives qui fusent de part et d’autre du champ de bataille pour le contrôle des institutions universitaires de psychologie, il est temps de donner place égale aux dessins et desseins de vrais cours de formation dans le tertiaire, aux configurations de programmes d’enseignement, y compris bien sûr psycho dynamiques et relationnels, ceux qui ont déjà existé et ceux qui pourront être constitués dès aujourd’hui, sans cacher l’engagement personnel inhérent à de tels cursus heuristiques.

La dénonciation prime actuellement comme vecteur d’échange et d’interaction dans le monde psy. Nos boîtes à lettres électroniques sont régulièrement inondées de déferlantes dénonciatrices de la mainmise sur l’enseignement universitaire par les TCC, ou de l’usurpation du nom de psychanalyste par, horreur! des bons à rien se voulant jungiens voire ferencziens ! Nos librairies proposent des étagères croulant sous le poids de ressassements fatigués des guerres freudiennes d’outre-Atlantique d’il y a une décennie ou deux. S’il est vrai, comme disait le promoteur Barnum il y a cent vingt ans, que personne n’a jamais perdu d’argent en sous-estimant le mauvais goût du grand public américain, il est également possible de pondérer qu’aucune maison d’édition en France n’a jamais perdu d’argent en sortant un nouveau J’accuse. Il y a en effet une bataille d’information et de proposition à mener pour revaloriser le sens pour l’étudiant de cursus de formation dans la tradition psycho dynamique et relationnelle. Ne laissons pas l’ensemble disparaître dans un Mælstrom opaque de dénonciations tous azimuts. Il ne saurait avoir meilleur moyen de tout perdre.

IV – programme imposé d’adhésion à une méthodologie d’évaluation scientifique, ou se voulant telle

Ceci est la raison d’être de ce numéro spécial d’Actuapsy (3« ). Essayer de séparer, une fois de plus, le bon grain de l’ivraie. En l’occurrence, considérer avec sobriété des recherches sur la psychothérapie nous venant des États-Unis tout en admettant la rigueur et la pertinence de certaines d’entre elles. Trier les critiques ayant quelque chose à nous dire de celles qui refusent la centralité du champ subjectif dans notre métier. Chercher comment au mieux assumer la présence de bon droit d’observateurs des professions voisines dans nos affaires, ce qui veut dire dans nos concepts et le socle théorique sur lequel est construite notre conceptualisation, jusque dans certains aspects de notre pratique clinique. Ça s’appelle une grille référentielle transdisciplinaire. On en est encore bien loin.

a) quelques principes de base

– Comment établir un espace de questionnement dans notre profession, qui inclue bien entendu (4« ) des procédures d’évaluation de ce que nous faisons et selon quels critères ?

– Comment articuler l’établissement de ces critères avec la fluidité interactionnelle subjective dont notre profession se réclame ?

– Comment éviter l’obscurantisme subtil qui prétend remplacer la problématique imprévisible par un rassurant étalement du bien-pensant ?

Pas si facile de discerner où se situent l’ouverture et où les pistes de la pensée et de la découverte sont brouillées. Il est toujours instructif, cependant, d’observer comment précisément s’installe la confusion des genres typique de notre champ professionnel, non pour corriger tel ou tel, mais pour refuser la censure inhérente à toute mise au ban.

Prenons le cas d’une interpellation : Europsy-neuropsy, titre donné par Philippe Grauer à un article publié par Marie-Hélène Bigot. Elle écrit un récit bien documenté et en général bien pondéré sur la construction de la psychologie en Europe, telle qu’elle est aujourd’hui prévue. Elle se laisse aller à plusieurs reprises aux mêmes assimilations abusives et glissements sémantiques, et en dernier lieu, comme le laisse prévoir le titre, idéologiques, dont elle dénonce ailleurs le fâcheux recours de la part de l’EFPA — Fédération européenne des associations de psychologues. Parlant de l’évaluation professionnelle, elle cherche à en démontrer la tendance à faire passer l’activité évaluée « dans le paradigme de la mesure » (Jean-Claude Milner) « et donc, du calculable« . Elle poursuit son emprunt à Milner en s’inquiétant d’une tendance à « s’emparer du savoir de l’autre, d’obtenir de l’autre le savoir qu’il a de sa propre pratique, » avec, « au bout du compte, une opération de comparaison et d’élimination (des pratiques) de ceux qui n’auraient pas satisfaits aux critères, toujours au vu des critères mis en place« .

Lorsqu’on cherche à comprendre en quoi l’évaluation est perçue par l’auteur (à travers son regard milnérien) comme une piste qui mène au summum de la réduction — une tentative de calculer l’incalculable psychique ou relationnel — on est frappé par l’étanchéité intellectuelle et professionnelle de cette vision des choses. Après tout, si on ne peut s’emparer en aucune manière du savoir de l’autre, si on ne peut le comparer à autre chose, éliminer éventuellement une pratique ou un praticien du champ professionnel qui ne satisfait pas aux critères, voire accepter tout simplement qu’il existe des critères de formation, de compétence et d’appartenance différents et qu’à un moment donné ces critères doivent être énoncés, il est très difficile à comprendre comment une profession peut émerger ou se construire.

On a l’impression de se trouver renvoyé ici au fameux « s’autoriser de soi-même » lacanien, qui, même en tenant compte d’un tardif, « et de quelques autres« , est justement ce dont nous essayons, en tant que psychothérapeutes relationnels, de nous éloigner depuis bien des années. Peut-être, en fin de compte, la nostalgie d’un sanctuaire de l’ineffable reste toujours bien enracinée au fond de nos cœurs. Or, il faut bien reconnaître que notre société est devenue, et en général nous le saluons, trop curieuse, trop regardante pour accepter aujourd’hui l’ineffabilité comme un vrai socle professionnel.

Pour bien enfoncer le clou d’un rejet déjà évident dans le choix du titre, l’auteur déclare également, « le terme scientifique nous interpelle… Nous sommes renvoyés à ce qui fait science, à ce que l’on considère comme scientifique. Le débat récent sur le trouble des conduites a largement interrogé ce concept. » Dans le contexte d’un débat d’idées, le terme interroger veut généralement dire démystifier, mettre en doute, voire infirmer la légitimité des concepts proposés. Or la démystification est une chose, hautement souhaitable, souvent spéculative et tout à fait normale dans un tel débat, tandis qu’une tentative de délégitimisation, elle, a besoin de solides preuves. En l’occurrence, la recherche scientifique est allègrement rendue bouc émissaire de l’usage que l’on en fait. Qu’il existe des pseudosciences — la phrénologie, ou toute « recherche » visant à affirmer des thèses eugénistes par exemple — ne fait aucun doute. Ceci est également vrai, cependant, de n’importe quelle démarche visant à étayer une théorie préalablement échafaudée. La tentative en cours de délégitimation scientiste est vouée à tourner en vase clos et n’appartient ni au champ ni à l’ethos scientifique.

Refuser toute validité aux sujets qui dérangent au motif d’un dévoiement possible est aussi vieux que le monde. Un exemple parmi tant d’autres : bien des cultures à travers le monde ont été profondément interpellées par la découverte de Luc Montagnier que le SIDA procède d’une infection avec un rétrovirus. Cela aurait été tellement plus simple pour elles que des comportements déviants se trouvent ainsi punis. La politique de santé publique en Afrique du Sud, par exemple, s’en est trouvée profondément marquée, et plusieurs dizaines, si ce n’est des centaines, de milliers de morts en ont résulté. De même, il n’est pas question de contester la recherche sur la petite enfance, à condition de rester vigilants envers sa désappropriation à des fins scientistes à connotation populiste.

b) nœuds d’apparence gordienne

Alexandre le Grand avait trouvé dans son épée la réplique au nœud des Gordes, tourmenteur depuis des lustres des esprits les plus puissants de Grèce. Sans chercher à renouveler ce « dénouement » sauvage, on peut affirmer qu’il existe tout de même des pistes pouvant rassurer les psychothérapeutes relationnels et psychanalystes qui voient dans l’essor des neurosciences l’équivalent des invasions barbares dans l’histoire de la Rome antique. Sydnet Pulver, psychanalyste didacticien à Philadelphie a écrit un intéressant article en 2000 sur « The astonishing clinical irrelevance of neuro-science — L’étonnante impertinence clinique des neurosciences« . Dans cet article au titre, comme il dit, calculé afin d’attirer le maximum d’attention, il met en avant le manque de pertinence qu’ont les découvertes neuroscientifiques sur la clinique psychanalytique, c’est-à-dire, pour lui, « la technique du psychanalyste dans la relation thérapeutique, son positionnement et son rôle dans l’interaction analytique.« 

Il propose que « le but, le principe central, qui gouverne l’attitude et le comportement de l’analyste dans son travail est celui de comprendre les motivations spécifiques et individuelles du patient, particulièrement comme elles se manifestent dans la relation analytique, et d’aider le patient à les comprendre également. » Dans ce domaine les neurosciences n’ont par définition rien de pertinent à nous dire pour la raison qu’elles ne traitent pas de la relation particulière entre une personne et une autre mais de la capacité relationnelle en général. Les recherches en neuroscience ne cherchent pas non plus à nous faciliter une rencontre proprement dite avec le monde subjectif de l’autre — alors que nous nous occupons des contenus spécifiques de l’esprit de l’autre et des processus spécifiques dont il se sert pour leur régulation, le champ central de la psychothérapie relationnelle et psycho dynamique — mais plutôt avec les sous strates anatomiques et physiologiques du fonctionnement cérébral. Ce fonctionnement sous-tend l’essor de la motivation humaine sous toutes ses formes, la sexualité, l’agression, l’attachement social, le dévouement maternel, la faim, la soif et la sécurité de façon générale ainsi que d’un système général de quête responsable de la sensation de désir (appelée pression dans la théorie freudienne des pulsions) qui accompagne toute motivation.

En revanche les neurosciences cherchent assidûment dans d’autres domaines d’intérêt clés pour psychothérapeutes et psychanalystes, dont la psychologie évolutionnaire, le sommeil, le rêve, la communication non verbale, les effets de médicamentation et les mécanismes de l’action thérapeutique. Ceci est également vrai pour la compréhension du développement des affects à partir des neuf affects de base que sont l’intérêt/excitation, la jouissance/joie, la surprise/effroi, la peur/terreur, la détresse-angoisse, la colère-rage, le « déssens », le dégoût, et la honte-humiliation (5« ) « Au-delà de la simple fascination de ces aperçus d’un cerveau jusqu’alors inscrutable, » dit Pulver, « toutes ces études ont des implications énormes en ce qui concerne le fonctionnement et la structure de l’esprit. Nous ne pouvons pas nous permettre de les ignorer.« 

Au risque de retourner un champ déjà bien labouré, nous voudrions citer pour conclure le proverbe chinois : « lorsque le sage montre la lune l’imbécile regarde le doigt« . Et se plaint, pour compléter le tableau, de ce que l’ongle soit mal nettoyé.

  • 1 C’est dans une telle perspective qu’elle s’était dissociée de la neurologie en France en 1968.
  • 2 Le concept de santé mentale se verra radicalement interrogé et analysé par ailleurs. Note de la Rédaction.
  • 3 Cette remarque permet de dater cet article, nous sommes en 2007.
  • 4 Décidément le dieu de l’évidence aveugle ceux qu’il veut perdre. Évaluer peut s’effectuer sans chiffrage. Transcrire sur des échelles de chiffres des items qualitatifs reste au risque de naufrages méthodologiques. NdlR.
  • 5 Liste sous la seule responsabilité de son auteur, ne l’apprenez pas par cœur en vous disant ça y est je sais, comme on dit violet indigo bleu, vert jaune orange et rouge. Là-dessus nous vous référerons à une entrée à venir sur le système émotionnel s’inspirant des travaux de Robert Plutchik. NdlR

Lacan 30 ans après

Pré-annonce :
A l’occasion du trentième anniversaire de la disparition de Jacques Lacan (1901-1981), plusieurs manifestations, articles de presse et parutions sont prévues pour l’année 2011-2012

Parutions, début septembre :
Jacques Lacan, …ou pire, Le Séminaire, livre XIX. Et Je parle aux murs, textes établis par Jacques-Alain Miller, Seuil.
Jean-Claude Milner, Clartés de tout. Entretiens, Verdier.
Elisabeth Roudinesco, Lacan, envers et contre tout, Seuil.

Rencontres, débats, lectures
1- vendredi 9 septembre, de 19h30 à minuit : 50 lecteurs – philosophes, historiens, comédiens, cinéastes, écrivains, journalistes et psychanalystes – liront des textes de Lacan choisis par Catherine Clément en trois lieux de l’Ecole normale supérieure (ENS), 45 rue d’Ulm, 75005 Paris. Entrée libre

2 – jeudi 22 septembre : 19h30, débat entre Jean-Claude Milner et Elisabeth Roudinesco, Villa Gillet, 25 rue Chazières, Lyon.

3 – mardi 4 octobre : Bibliothèque nationale de France : 18h 30, débat entre Alain Badiou et Elisabeth Roudinesco sur le thème «Lacan, trente ans après», grand auditorium, en partenariat avec Philosophie-Magazine et France culture. Quai François Mauriac, 75706 Paris cedex 13. Entrée libre.

Autres rencontres avec Elisabeth Roudinesco :
Bordeaux (librairie Mollat, mercredi 14 septembre), Paris (librairie Le Divan, dimanche 18 septembre, et FNAC forum des Halles, le mercredi 21 septembre à 17h, les jeudis du CNL, 29 septembre à 19h, 53 rue de Verneuil, 75007 Paris), Strasbourg (librairie Kleber, samedi 24 septembre), Toulouse (librairie Ombres blanches, mercredi 28 septembre), Montpellier (librairie Sauramps, mercredi 5 octobre), Lille (jeudi 10 novembre, Cité-philo, grand auditorium des Beaux-Arts). Renseignements sur place.

Deux colloques à la Sorbonne
1 – Lacan matérialiste (16-18mars 2012)
colloque organisé par Geneviève Morel pour l’Association Savoirs et clinique et par le CRIMIC (16-18 mars, 2012)
2 – Penser avec Lacan : nouvelles lectures (30-31 mars)
colloque organisé par Guy Félix Duportail.

Psys: sauveurs ou imposteurs ? Aujourd’hui, chacun cherche son psy.

Par Vincent Olivier

Freud pas mort ! 1 Français sur 10 a suivi une psychothérapie, le plus souvent, il est vrai, hors du divan. Techniques comportementales, humanistes, séances de groupe, voire virtuelles… La gamme ne cesse de s’élargir. Elle gagne même l’entreprise. Enquête sur ce grand remue-méninges.

Elle s’en amuse, comme d’une bonne blague qu’elle se ferait à elle-même, pas vraiment dupe: « En ce moment, je suis en plein transfert amoureux avec mon psy. Sans doute parce que l’on va se quitter à la fin du mois et qu’on fonctionne comme un vieux couple. Quand je l’ai rencontré, c’était une question de vie ou de mort, je sabotais tout ce que j’entreprenais – ma vie personnelle, affective, professionnelle. Depuis, il m’a remise sur les rails. L’essentiel est déchiffré. Aujourd’hui, j’ai envie d’autre chose. A la rentrée je passe au divan… Et ça me fait fantasmer à mort ! » lance en éclatant de rire Sandrine, 43 ans, une brune resplendissante, loin de la névrosée caricaturale et mal dans sa peau.

Ce monde, longtemps réservé aux névrosés, s’est ouvert

Max, lui, a attendu cinquante et un ans pour entrer dans le cabinet d’un psy. Un peu « pour voir », un peu pour « aborder des questions personnelles« . Et voilà qu’à l’idée de voir cette expérience s’interrompre la semaine prochaine il se sent « bizarre, presque angoissé. Moi qui jusque-là étais resté pudique sur ces questions, j’en parle à mon entourage, je me lâche. Je n’aurais jamais cru qu’une psychothérapie me ferait cet effet-là. Pour un peu, je finirais par regretter ma décision d’arrêter« . Près de quatorze ans pour l’une, seize mois pour l’autre et, pourtant, le plus déstabilisé n’est pas celui qu’on croit…

Psychologue, psychiatre… qui fait quoi?

Comme Sandrine, comme Max, plus de 5 millions de Français ont déjà poussé la porte d’un thérapeute, par curiosité ou par nécessité, sur les conseils d’un médecin ou d’un ami. Après avoir été longtemps réservé aux grands névrosés, puis aux intellos qui en avaient les moyens, ce monde s’est ouvert: souffrance réelle ou sentiment de malaise diffus, thérapies par la parole ou par le corps, expériences New Age ou analyse pure et dure, aujourd’hui, chacun cherche son psy. Et le trouve sans difficulté, tant l’offre s’est étoffée, avec des professionnels attelés à des techniques nouvelles qu’ils croisent pour mieux s’ajuster à leur patient.

Dans nos conversations courantes aussi, les psys se sont immiscés. On « fait son deuil » à la mort de Théodule, le poisson rouge. Les gamins se traitent de « mytho » dans les cours de récré. « T’es parano » n’est plus une insulte et « Je suis schizo », même pas un aveu de difficulté. On dit « acte manqué », « lapsus » ou « projection » pour tout et n’importe quoi. À la moindre question de société, il y a toujours un « psy vedette » (Marcel Rufo, Boris Cyrulnik, Serge Hefez) pour s’exprimer. Avec de vrais succès de librairie à la clef : chacun des livres de Christophe André se vend ainsi entre 35 000 et 90 000 exemplaires.

Les souvenirs oubliés ne sont pas perdus

Mais qui sont-ils, ces Français – 9,5% de la population, selon une enquête de l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes) – à « avoir déjà suivi une psychothérapie« ? Dans un ouvrage collectif, Psychothérapie et société (Armand Colin), deux chercheurs, Xavier Briffault et Béatrice Lamboy, tentent d’en dresser un portrait type: une femme, de 35 à 44 ans, cadre et habitant en région parisienne. Mais on trouve aussi des ouvriers et des plus de 65 ans. Les raisons invoquées pour engager une thérapie tournent autour de quatre grands thèmes, qui vont déterminer, pour une part, le mode de prise en charge : la dépression, les « événements de vie » (deuil, rupture, difficultés professionnelles), un sentiment de mal-être et, enfin, un désir de mieux se connaître. Les séances se déroulent en général une fois par semaine et prennent fin moins d’un an plus tard (60%), même si, dans 15% des cas, elles se prolongent au-delà de trois ans. Enfin, pour 58% des personnes interrogées par l’Inpes, leurs problèmes « ont diminué » après une thérapie. Et ils ont même « disparu » pour 26% d’entre eux. Un bilan plutôt positif, donc.

La guerre des écoles et les querelles de clocher font rage

Le type de prise en charge est très varié : psychothérapie d’inspiration psychanalytique pour le plus grand nombre (30%), devant les thérapies humaniste, cognitivo-comportementale (TCC) ou interpersonnelle à égalité, avec 15% environ. Sans oublier les consultations sur Internet, autorisées en France depuis octobre 2010, ainsi que les thérapies virtuelles, par visio-casque ou en 3D sur écran. Ajoutons que 20% « ne savent pas » et que 30% en ont suivi plusieurs. Comme Arthur, qui, à 37 ans, a expérimenté quatre approches différentes et a successivement « détesté [s]es parents, puis moins, éprouvé la nostalgie de l’enfance, puis plus du tout. Aucune thérapie n’a ressemblé à la précédente« , constate ce cadre célibataire au visage juvénile.

Difficile, donc, pour le néophyte, de s’y retrouver. D’autant que chacun le vit à sa façon – Claire a ressenti dès la troisième séance « une révélation brutale« , quand Sylvie, qui espérait « trouver la lumière », a découvert à l’inverse « un travail très progressif« . D’autant, surtout, qu’en la matière la guerre des écoles et les querelles de clocher font rage. « La psychanalyse repose toujours sur les mêmes bases qu’il y a un siècle« , accuse Jean Cottraux, psychiatre et fervent défenseur des TCC, auteur de Choisir une psychothérapie efficace (Odile Jacob).

Le Pr Jean Cottraux répond à vos questions ce mercredi à partir de 11h. Pis, ajoute-t-il, Freud aurait « inventé » des cas d’hystérie. En d’autres termes, « Sigmund fraude », selon sa jolie formule. Réponse de Jacques André (rien à voir avec son homonyme Christophe André), un des héritiers de la pensée freudienne: « Le combat contre la psychanalyse remonte à la psychanalyse; cent vingt ans plus tard, sa pérennité parle pour elle, loin de l’impérialisme des TCC et du caractère lénifiant des théories de développement personnel. » 1 point partout, balle au centre.

De fait, l’analyse a beau ne plus être le passage obligé d’une thérapie, elle n’en continue pas moins à cristalliser tous les fantasmes. Dans l’esprit du grand public, la pratique du divan reste en effet mystérieuse, souvent incompréhensible, toujours interminable. À entendre ceux qui s’y adonnent, la réalité est tout autre. Le simple fait de s’allonger et de ne pas avoir de vis-à-vis favorise l’émergence de l’inconscient, qui va s’exprimer dans la bouche du patient. « Des images sont revenues à la surface, des peurs archaïques aussi, témoigne Arthur. J’ai pu remonter ma propre histoire. »

« Aider le patient à s’accepter tel qu’il est »

Une séance constituant une répétition de ce qui s’est joué pendant l’enfance, « mieux vaut ne pas être trop fragile sur le plan psychique« , rappelle Sophie Benoit-Lamy, psychiatre, psychanalyste, et qui reçoit, à 45 ans, des patients de tous âges, « y compris avant 30 ans« . La demande doit émaner du patient et non être le fruit d’une pression de l’entourage: « S’engager à dire ce qu’on ne sait pas soi-même représente, en soi, une aventure personnelle, complète Jacques André. C’est une affaire de temps. De temps long, surtout. En ce sens, l’analyse s’oppose à ce que j’appellerais le présentisme de notre époque. »

La psychanalyse est un remède contre l’ignorance. Elle est sans effet sur la connerie

On conçoit dès lors que, par leur côté pragmatique et leur durée relativement brève, les TCC aient pu séduire une large clientèle. Venues des États-Unis dans les années 1950 pour leur volet comportemental, et dans les années 1970 pour leur approche cognitiviste, les TCC affichent en effet clairement la couleur: vous avez un problème d’agoraphobie, de boulimie ou de trouble panique? C’est cela, et cela seul, que l’on va traiter. Pas besoin de raconter sa vie! Mieux encore, ces démarches se réclament d’une approche objective, scientifique, « évaluable », souligne Jean Cottraux. En 2004, un rapport de l’Inserm concluait ainsi à la supériorité des comportementalistes – à 15 contre 1 selon les symptômes – sur les psychanalystes, ces derniers s’étranglant à l’idée que l’on pût même envisager de quantifier une amélioration psychique. L’empoignade fut mémorable, réalimentée récemment par Michel Onfray avec son brûlot sur Freud, Le Crépuscule d’une idole (Grasset). Mais, en réalité, la guerre ne se déroule déjà plus entre deux camps. Le champ de bataille s’est élargi : on jongle maintenant entre développement personnel, travail en groupe, psychologie positive, MBCT…

Formée en psychiatrie, passée par les services fermés en hôpital réservés aux psychotiques, Yasmine Lienard pratique justement la MBCT, ou « thérapie de pleine conscience« , qui s’appuie sur la méditation, le travail sur la respiration et les émotions corporelles. « Dans les TCC, on a d’abord cherché à rectifier le comportement des patients; puis, dans un deuxième temps, à modifier le contenu de leurs pensées. Désormais, il s’agit de l’aider à s’accepter tel qu’il est, avec ses peurs et ses angoisses. L’idée, révolutionnaire dans notre société qui a du mal avec les émotions, c’est que nous sommes tous égaux face à la fragilité« , explique cette jeune femme de 35 ans, auteure de Pour une sagesse moderne (Ed. Odile Jacob), et qui a mis en œuvre la MBCT à l’hôpital Cochin et à Sainte-Anne à Paris, avec succès, notamment dans la prévention des rechutes de dépression.

Et c’est bien là que réside la nouveauté: de plus en plus de professionnels puisent aujourd’hui dans l’arsenal thérapeutique existant sans nécessairement se référer à une école donnée. A l’approche dogmatique, ils préfèrent le syncrétisme des techniques. On peut ainsi, comme Yasmine, pratiquer la MBCT sans abandonner ce qui fait aussi le champ de la psychanalyse. Quitte à égratigner, au passage, les TCC, qui s’intéressent plus au symptôme qu’à la personne elle-même. Poussé dans ses retranchements, Jean Cottraux reconnaît lui aussi de nombreux « ponts » entre Freud et les TCC : les processus inconscients, l’alliance thérapeutique, l’importance de la mémoire, du traumatisme. « Mais la formulation est différente. Le dispositif aussi« , nuance-t-il.

Tout se joue dans la rencontre entre deux personnes

Ah, le « dispositif« ! Le premier d’entre eux est le divan, bien sûr, utilisé uniquement en psychanalyse. L’argent en est un autre, qu’il soit donné en liquide ou par chèque, à chaque séance ou tous les mois. Sandrine se souvient du jour où elle rédigea un chèque, en inscrivant en chiffres « 200 francs » et en lettres… « deux francs ». Un bel exemple d' »acte manqué« . Il y a aussi la salle d’attente, les tableaux aux murs, les livres exposés, la durée du rendez-vous, la distance physique entre le thérapeute et son patient, le fait de se serrer – ou pas – la main.

Encore ne s’agit-il là que d’éléments simples, car tout « fait sens » en la matière. Jeanne est tombée aphone juste avant son premier entretien. Olivier a « oublié » ce qui devait être sa dernière séance. En thérapie de couple, Frédérique et Frédéric ont « joué » à changer de siège à chaque fois pendant deux mois, avant de se choisir enfin une place. Et ce qui est vrai pour deux l’est plus encore en thérapie familiale ou en thérapie de groupe. Y compris dans le monde du travail, où chacun se situe dans l’espace, bon gré mal gré, par rapport aux autres. C’est ainsi : tout dispositif est opérant en soi. Que l’on se rende chez le psy trois fois par semaine ou une fois tous les deux mois. Que l’on « révise » avant son rendez-vous, comme Max qui, la veille au soir, réfléchissait systématiquement à ce qu’il allait dire. Ou que l’on s’y rende « les mains dans les poches« , comme Arthur.

Le contraire de l’amour, ce n’est pas la haine, c’est le pouvoir

Dès lors, tout se joue dans le « savoir-faire » du psy et dans la rencontre entre deux personnes, dans le rapport singulier qu’elles entretiennent, le temps d’une séance. C’est dire l’importance du « cadre » établi lors des premiers contacts et la nécessité, pour le patient, de le respecter scrupuleusement. Pour le psy aussi. Hélas, dans les faits, parfois… Que dire de ce « professionnel » qui reçoit individuellement un frère et une sœur, pourtant en conflit ouvert ? De celui qui demande à son patient de venir à 5 heures du matin, sous prétexte d’un agenda surchargé ? De cet autre qui avait deux cabinets, l’un à Paris et l’autre à Rennes, et alternait les rendez-vous au gré de ses disponibilités ? Quant à Gérard, il s’est, lui, senti « dupé, presque trahi« : au début de sa thérapie, il avait remis son journal personnel à son psy, dans des conditions floues qu’il a oubliées depuis. Mais il se souvient parfaitement que, le jour où il a voulu arrêter, ce dernier lui a rétorqué: « Si vous lâchez, je ne vous rends pas votre journal. » Gérard n’a jamais remis les pieds dans son cabinet. Et y a laissé une partie de lui-même.

De telles dérives demeurent toutefois l’exception. D’ailleurs, lorsqu’on leur demande ce qu’est un « bon » psy, quels que soient leur statut et leur formation, les professionnels interrogés emploient les mêmes mots: attention, empathie, bienveillance, écoute. On pourrait ajouter la capacité à saisir le « bon moment« . Celui où le patient est disponible, prêt à entendre. Y compris des choses désagréables. Y compris que le mot « fin » n’est pas loin. Ce qui n’est jamais simple, même si Jacques André assure qu’il « aime beaucoup quand une analyse se termine, car cela montre un mouvement d’achèvement ».

Pour le patient aussi, la question du « bon moment » est essentielle. Pour entreprendre une thérapie, mais aussi pour la clore. Encore faut-il savoir ce que l’on souhaite. Se changer ou s’accepter soi-même. Comprendre ou ressentir. Aller mieux ou être mieux. En psychothérapie, le travail commence souvent avant la première séance. Et se poursuit après la dernière.