Grandir ou ne plus souffrir ?

Grandir ou ne pas souffrir ?

Par Éric Richalley

19 décembre 2011

Aspirations qui peuvent ne pas sembler contradictoires, et pourtant … Elles apparaissent comme deux postures existentielles divergentes, et produisent une ligne de fracture peu visible mais omniprésente dans les démarches de psychothérapie. À l’heure où l’État vient de règlementer le titre de psychothérapeute en le vidant de son sens, où les professionnels ainsi spoliés créent le terme de psychopraticien, c’est par cet éclairage que l’on peut tenter de trouver son chemin.

La grande majorité des psychothérapies sont déclenchées par une souffrance.

Carl Rogers définit ainsi le niveau de maturité psychologique qu’il appelle la vie pleine :

La vie pleine est le processus de mouvement dans une direction que choisit l’organisme humain quand il est libre intérieurement de se mouvoir dans n’importe quelle direction. L’un des aspects du processus que j’appelle « la vie pleine » apparaît comme un mouvement s’écartant du pôle de défense pour aller vers le pôle d’ouverture à l’expérience.

C’est donc un stade, que l’on pourrait simplement appeler santé, où l’individu est devenu autonome pour actualiser régulièrement son mode de fonctionnement pour progresser dans l’accomplissement de ses désirs de vie, et pour s’adapter à l’impermanence de son environnement. Une certaine souffrance est inhérente à ce processus car toute évolution comprend une part de deuil.

Mais la souffrance nait surtout d’un blocage dans ce processus. L’évolution se grippe, car le niveau de sécurité intérieure est trop faible pour s’aventurer sur des terres inconnues, parce que l’on n’est pas suffisamment comblé pour passer à autre niveau de nourriture.

C’est ce que Carl Rogers appelle le pôle de défense : toutes les stratégies mises en œuvre pour ne pas être confronté à nos zones d’insécurité, pour conserver à portée de main ce qui comble notre manque d’autonomie, notamment affective.
Quand elles sont efficaces, la souffrance n’est pas présente, mais la capacité de maturation est limitée. Une partie des désirs est étouffée, ce qui est rarement viable durablement. Ils finissent par émerger, et les systèmes de défense qui protègent mais enferment font alors souffrir.

trois types d’approche

À partir de cette situation, le monde des psychothérapies propose trois types d’approches :

1- Les médicaments

2- Les thérapies cognitivo-comportementales (TCC)

3- Les thérapies basées sur la subjectivation

La première approche est bien connue, les laboratoires pharmaceutiques ont mis au point un certain nombre de molécules qui suppriment la souffrance psychique, avec plus ou moins d’effets secondaires et de dépendance. Elles ont pour conséquence de refaire fonctionner les systèmes de défense existants, donc la situation de blocage. Mais elles peuvent être nécessaires pour mettre un patient en sécurité et permettre à d’autres techniques de prendre le relais. Les prescripteurs de médicament conseillent malheureusement rarement une technique complémentaire.

Les TCC sont globalement utilisées dans les thérapies dites brèves. Elles ont pour objectif de supprimer le système de défense qui fait souffrir. Ceci provoque inévitablement une évolution rapide, qui peut se produire dans deux directions.

L’apprentissage de l’autonomie sans ces défenses, si elles était suffisamment proches d’être obsolètes, ce qui est un pas vers la vie pleine. La mise en place d’autres défenses, si l’autonomie est impossible car la destruction du système existant est trop précoce. Généralement cet autre système, que le psychisme établit dans l’urgence de l’insécurité générée, est plus profond. De surcroit il ne présente plus de symptôme de fragilité, il a donc des chances d’éloigner la perspective d’évolution. Par contre, le patient se trouve pleinement satisfait de sa thérapie, par le confort procuré et la rapidité de l’évolution.

favoriser le mouvement

La question existentielle sous-jacente est pleinement posée : l’objectif était-il de ne plus souffrir ou de grandir ? L’approche comportementaliste peut également être questionnée du point de vue de la nature de la relation patient-thérapeute : elle est basée sur un diagnostic, et une prescription de protocole de la part du thérapeute. Ce rôle de prescripteur, comme celui du médecin, induit le maintien du patient dans une position infantilisante qui ne favorise pas son autonomie.

Dans les techniques de subjectivation, l’approche est radicalement différente. Ce terme signifie que l’objectif est que l’individu devienne un sujet, c’est-à-dire qu’il accède à l’autonomie psychologique. Il regroupe des techniques diverses comme la psychanalyse, la gestalt-thérapie, les thérapies humanistes au sens large. Il n’est pas l’objectif ici de décrire leurs différences.

Le trait commun de ces approches est que le processus thérapeutique se joue dans la relation avec le thérapeute, à travers laquelle ce qui a provoqué le manque d’autonomie du patient va se rejouer pour se dénouer, induisant l’abandon naturel des systèmes de défense. La visée du thérapeute n’est pas de prescrire mais de favoriser le mouvement.

Ces thérapies sont dites longues, c’est le défaut que soulignent les autres approches. En fait ce sont des thérapies le temps que le patient soit prêt, ce qui en effet peut être long et incertain. Nous avons vu que l’impact d’une thérapie brève est en fait également dépendante de la maturité déjà présente sous le système de défense. Soulignons que la pratique d’une technique de subjectivation implique un prérequis impactant pour le thérapeute : celui d’avoir lui même traversé une psychothérapie profonde de même nature, afin d’acquérir la clairvoyance et la fluidité nécessaire dans ce qui se joue dans la relation.

confusion

À partir de la description de ces trois approches, et de la question de fond qu’elles posent, tentons à présent de les relier à la nouvelle législation du titre de psychothérapeute. À première vue, elle crée une incroyable confusion.

Le titre de psychothérapeute est maintenant réservé :

– Aux psychiatres, qui ne sont formés qu’au diagnostic et à la prescription de médicaments, mais qui sont libres par leur statut de médecin d’exercer tout autre technique, avec la formation et la thérapie personnelle qu’ils jugent eux-mêmes utiles.

– Aux psychologues, qui sont essentiellement formés au diagnostic et aux techniques comportementales, sans obligation de thérapie personnelle.

– Aux psychanalystes, qui sont au cœur des techniques de subjectivation.

Toutes les autres techniques de subjectivation, qui sont justement celles qui ont créé le terme de psychothérapeute, et qui l’utilisaient jusqu’à présent, sont exclues. Les thérapeutes pratiquant les TCC mais ne possédant pas le titre universitaire de psychologue sont également exclus.

Les victimes de ce hold-up n’ont eu d’autre choix que de créer un nouveau terme sous l’impulsion de leurs organisations professionnelles : celui de psychopraticien. Incompréhensible ? Pas si l’on examine l’intention politique sous-jacente qui est double :

– Assurer la prééminence corporatiste des formations universitaires (psychiatre et psychologue)

– Faire entrer le soin psychique dans des cadres évaluables avec des protocoles identifiés et chiffrables, c’est à dire le contrôle du soin par l’économie.

Les psychanalystes relèvent de l’exception dans cette intention, mais il était impossible de rayer d’un coup de plume une technique aussi ancienne et célèbre. Il conviendra par contre d’observer combien de psychanalystes non médecins ou psychologues auront réellement accès aux postes dits de psychothérapeute au sens nouveau de ce terme que l’État va créer à partir de cette loi.

tirer sur les feuilles ?

Les techniques de subjectivations sont donc les victimes de cette législation pour deux raisons.

– L’université n’est pas capable d’assurer leur formation qui relève pour une grande part de la thérapie personnelle et de l’expérimentation de la relation (elle ne l’a pas tenté).

– Il est impossible de normaliser la durée et le coût de ces techniques. Chaque individu y trace son propre parcours, on ne fait pas pousser une plante en tirant sur les feuilles.

Seules la prescription de médicaments et les TCC sont de bonnes candidates à la normalisation, or ce sont les techniques qui ne peuvent que garantir de ne plus souffrir.

Alors, grandir ou ne plus souffrir ? C’est un choix personnel, qui peut évoluer.
En attendant, personne ne sait à quelles pratiques va correspondre le nouveau titre de psychothérapeute, la loi ne le prescrit pas.

Les anciens psychothérapeutes sont maintenant psychopraticiens, et il vous appartient, comme avant, de vous informer vous-même de leur type de pratique et de leur formation.

Lettre ouverte à l’ARS de la région PACA

Lucien TENENBAUM

Psychopraticien certifié, ancien psychiatre des hôpitaux

Lettre ouverte à Mme, M. le Directeur Général
Agence régionale de santé de la région PACA,
132 bd de Paris, 13331 Marseille cedex 03

objet : mon inscription sur le registre national des psychothérapeutes

Madame, Monsieur,

Je me permets de vous informer que je ne demande pas à être inscrit sur le registre national des psychothérapeutes, bien que je sois psychiatre de formation, que j’exerce la psychothérapie depuis plus de vingt ans, que je l’enseigne et que je continuerai de l’exercer et de l’enseigner.

La raison principale en est que le titre de psychothérapeute, dans les conditions où il est défini par le décret n°2010-534 du 20 mai 2010, n’offre aucune garantie de compétence pour le public et risque même de l’induire en erreur. Ce constat se fonde sur mon expérience professionnelle et mon expérience de consultant.

Médecin du service public de psychiatrie pendant 22 ans, attaché d’enseignement clinique aux Universités de Strasbourg et de Nice, psychothérapeute pendant 22 ans dont six comme psychiatre conventionné, j’enseigne la psychopathologie dans plusieurs Instituts de formation à la psychothérapie et je suis superviseur de praticiens de cette discipline. Mon expérience clinique de psychiatre puis de psychothérapeute, mon expérience d’enseignant et de formateur, mon expérience de patient lors de plusieurs tranches de psychanalyse et de psychothérapie m’ont permis de définir ce qui peut former la compétence d’un (une) psychothérapeute.

Sur cette question, je me trouve pleinement en accord avec les associations des professionnels de la psychothérapie qui ont dressé la liste des conditions nécessaires et indispensables à toute formation de psychothérapeute :

– une psychothérapie personnelle approfondie (qui permet d’identifier les enjeux personnels dans la relation, en particulier ce qui relève de l’identification à l’autre et de l’abus de pouvoir, et de maîtriser leur gestion);

– une formation théorique, méthodologique et pratique à une méthode reconnue (qui donne à l’étudiant une expérience personnelle de la méthode, qui lui permet d’en apprécier les possibilités, les risques et les limites);

– une formation en psychopathologie clinique (qui, idéalement, ne doit pas se limiter à l’approche médicale mais doit la compléter et la prolonger par l’approche spécifique de la souffrance pathologique par la psychothérapie);

– une supervision permanente tout au long de la pratique professionnelle (assurée par des pairs expérimentés);

– l’engagement de se conformer à la charte déontologique de la profession;

– l’accréditation par une commission nationale de pairs.

Animé du souci légitime de protéger le public, mais ignorant de la réalité des pratiques sur le terrain et manquant d’une évaluation du travail accompli par les Instituts de formation de psychothérapeutes, le législateur aboutit au résultat paradoxal d’attribuer un titre qui ne garantit plus la compétence des praticiens. Les conditions définies dans le texte du 20 mai 2010 ignorent en effet les recommandations posées par les professionnels eux-mêmes.

Elles ne sont pas exigées des diplômés qualifiés es qualités à postuler ce titre, comme les médecins ou les psychologues dont la formation universitaire ne comporte ni une formation théorique et pratique aux techniques spécifiques de la psychothérapie, ni un travail thérapeutique personnel, ni l’engagement à la supervision, ni l’accréditation à l’exercice spécifique de la psychothérapie par des pairs. Ces carences préoccupantes dans la formation des médecins et des psychologues amenés à exercer la psychothérapie empêchent de prendre en compte quand il en est encore temps des problèmes de personnalité qui peuvent être à l’origine de dérives graves.

Seuls les psychanalystes remplissent la plupart de ces conditions, pour la bonne raison que la psychanalyse constitue une des premières méthodes réglées de psychothérapie et que les méthodes ultérieures en ont adopté les principes, en les élargissant et en les perfectionnant.

Quant aux stages de psychopathologie exigés pour certains professionnels, on peut douter, même quand les modalités en seront précisés et qu’ils existeront, qu’ils soient autre chose qu’une copie des enseignements médicaux et qu’ils ouvrent sur l’abord des problèmes psychopathologiques par l’approche spécifique de la psychothérapie.

Le titre de psychothérapeute délivré dans ces conditions n’est pas en mesure d’assurer le public de la qualité du service qu’il attend de ces professionnels. Vous comprendrez que je ne souhaite pas le porter. Les instances représentatives de la profession ont décidé unanimement qu’elles considéreront comme seules qualifiées à exercer la psychothérapie les personnes remplissant les conditions énoncées plus haut et qui se nommeront dorénavant psychopraticiens (certifiés ou relationnels) . Pour figurer sur leurs listes les psychothérapeutes inscrit au registre national des psychothérapeutes devront être habilités comme psychopraticiens.

Madame, Monsieur, je vous prie de croire à l’expression de ma considération.

Lucien TENENBAUM

Vaclav Havel – homme exemplaire

La mort de Vaclav HAVEL

Chronique hebdomadaire de Bernard Ginisty

23 décembre 2011

Au moment où Vaclav Havel disparaît, jamais peut-être son message n’a été aussi actuel. Son itinéraire exceptionnel l’a conduit à faire de la politique une action qu’il qualifiait « d’humaine, cultivée, sensible et courtoise ». Pour bien le comprendre, il faut se souvenir qu’avant d’être le dissident engagé dans la Charte 77 qui a connu plusieurs années de prison, puis le Président de son pays, il a d’abord été un écrivain et un homme de théâtre. “Je suis écrivain, écrit-il, et j’ai toujours conçu ma mission comme le devoir de dire la vérité sur le monde dans lequel je vis, de parler de ses hommes et de ses misères – donc plutôt de prévenir et de guérir. Proposer de meilleures solutions et tenter de les réaliser, c’est la tâche des hommes politiques, ce que je n’ai jamais voulu devenir(1« ).”

Cependant, la logique même du sens de son théâtre va le conduire à s’engager : “Le style de l’observateur amusé, non concerné, se révélait brusquement inadéquat, périmé, voire proche d’une dérobade. (…) Passé le temps des jongleries verbales, ce qui était en jeu, c’était l’existence des hommes. Plutôt que de railler, tout à coup montait une envie de crier. (…) Tout cela m’a incité à développer le thème de la crise d’identité de l’homme, fil conducteur de mon théâtre, dans l’abstrait (2« ).”

Post-totalitaire

Analysant la situation de la Tchécoslovaquie normalisée après l’invasion des troupes du Pacte de Varsovie en 1968, Havel la décrit comme une société post-totalitaire. Il ne s’agit plus de la terreur stalinienne mais d’un asservissement spirituel, politique et moral, masqué par l’accès à la société de consommation que commençait à permettre la situation économique de son pays. Cette société à ses yeux ne fait que porter à l’excès la tendance des sociétés modernes. “On pourrait dire de manière très simplifiée que le système post-totalitaire s’est développé sur le terrain de la rencontre historique de la dictature avec la société de consommation. Est-ce que l’adaptation tellement générale à la vie dans le mensonge, et le développement tellement aisé de l’auto-totalitarisme social ne sont pas en rapport avec la répugnance générale de l’individu de la société de consommation à sacrifier quoi que ce soit de ses acquis matériels au nom de sa propre intégrité spirituelle et morale ?(3« )”

Inviter à lire Havel ne consiste pas à le transformer en un mythe dont lui-même, homme de théâtre, ne manquerait pas de sourire. L’essentiel de la pensée et de l’action de Vaclav Havel consiste à ne cesser d’appeler, dans le champ politique, à la responsabilité et au ressourcement spirituel. Dans une période où tant de professionnels de la politique capitulent devant le pouvoir mondial de l’argent, c’est une chance pour l’Europe d’avoir connu un Chef d’État qui exprimait ainsi l’art de la politique : « Je suis partisan du principe civique parce que c’est lui qui permet le mieux aux hommes de se réaliser et de s’identifier avec ce qu’ils sont dans toutes les composantes de leur chez-soi, de jouir de tout ce qui fait partie de leur monde naturel, et pas seulement d’une de ses parties. Fonder un État sur d’autres principes que civiques, par exemple sur les principes idéologiques, nationaux ou religieux, signifie mettre en exergue une composante de notre chez soi en dépit des autres, nous limiter en tant qu’hommes et limiter notre monde naturel(4« ). »


  • 1 Interrogatoire à distance. Éditions de l’Aube, 1989, page 13.
  • 2 Audience, Vernissage, Pétition, (pièce de théâtre), Gallimard, Paris,1980, p.25.
  • 3 Essais politiques. Calmann-Lévy, 1989, pp. 85-86.
  • 4 Méditations d’été, Éditions de l’Aube, 1992, p. 26.

Titre de psychothérapeute – dispense pour les psychologues ?

Paris le 11 décembre 2011


Dispense totale de formation à la psychopathologie pour tous les psychologues

La modification des annexes du décret portant sur le titre de psychothérapeute est en cours de signature dans les deux cabinets des ministères concernés (santé et enseignement supérieur).

La dispense est totale pour les titulaires du titre de psychologue qui ont accompli le stage professionnel prévu à l’article 1er du décret n°90-255 du 22 mars 1990 dans les conditions de l’article 4 du présent décret Pour les titulaires du titre de psychologue ne pouvant justifier de l’accomplissement du stage professionnel prévu à l’article 1er du décret n°90-255 du 22 mars 1990 dans les conditions de l’article 4 du présent décret : ils devront réaliser un stage de 2 mois dans les conditions de l’article 4 du présent décret.

Nous reviendrons plus longuement sur les conséquences de cette « dispense totale » pour la profession de psychologue mais également pour la discipline et son enseignement.

Pour la FFPP, Brigitte Guinot et Benoît Schneider co-présidents de la FFPP


Mise à jour le Dimanche, 11 Décembre 2011 17:16

Circulaire Guéant : la honte

Le Monde, 20 décembre 2011

Par Nathalie Brafman et Isabelle Rey-Lefebvre

La mobilisation contre la circulaire Guéant qui restreint les possibilités, pour les étudiants étrangers ayant fini leurs études en France, d’y rester pour travailler, ne faiblit pas, au contraire. Estimant  » moralement inadmissible, politiquement dangereuse et économiquement absurde « , la circulaire, une soixantaine d’intellectuels, universitaires, réalisateurs, avocats et médecins ont lancé, le 10 décembre, une pétition réclamant son abrogation et intitulée  » Notre matière grise est de toutes les couleurs  » (matieregrisetoutescouleurs.wordpress.com)

Sur les 2,3 millions d’étudiants en France, 278 000, soit 12 %, sont étrangers, ce qui fait de l’Hexagone le troisième pays d’accueil, derrière les États-Unis et le Royaume-Uni. La circulaire du 31 mai signée des ministères de l’intérieur et du travail vient préciser une loi du 24 juillet 2006. Celle-ci offre notamment à un étudiant étranger, la possibilité de rester en France à l’issue de son cursus, pour effectuer sa première expérience professionnelle. Ce sont les conditions pour passer de ce statut d’étudiant à celui de salarié qui sont aujourd’hui restreintes par la circulaire, menaçant potentiellement plusieurs milliers d’étudiants étrangers de reconduite à la frontière.

Les signataires de la pétition, dont Patrice Brun, président de l’université de Bordeaux 3, Anne Lauvergeon, ex-patronne d’Areva, Albert Fert, prix Nobel de physique ou Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, s’engagent à  » parrainer  » les diplômés étrangers dans leurs démarches et à les  » protéger « . Pour le cinéaste Romain Goupil, signataire de la pétition, la circulaire Guéant est  » le pas de plus, le pas de trop pour désigner l’étranger comme l’ennemi « .

De nombreux signataires constatent les effets dévastateurs de la nouvelle orientation du gouvernement. L’économiste Thomas Piketty, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, confie qu’il a déjà  » le plus grand mal à faire venir des professeurs de l’étranger, même à titre temporaire « . Il raconte ainsi les énormes difficultés rencontrées pour accueillir la spécialiste américaine de l’économie de l’éducation, Caroline Hoxby, qui a dû se contenter d’un visa de tourisme.

Le président de l’université Paris-V-René-Descartes, Axel Kahn, renchérit :  » La circulaire Guéant bafoue les traditions de la France et va tout simplement contre les intérêts de notre pays, car ces diplômés parmi les mieux formés au monde contribuent à notre compétitivité intellectuelle et économique.  » Depuis la publication de cette circulaire, le 31 mai, Axel Kahn a dû intercéder pour une quinzaine de cas, comme celui d’une étudiante marocaine, une des mieux classées de la faculté de pharmacie, qui avait obtenu un CDI dans un laboratoire français et a dû y renoncer.

Dès novembre, la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs, la Conférence des grandes écoles et celle des présidents d’universités avaient saisi le premier ministre. François Fillon leur promettait, dans une lettre du 22 novembre, de réexaminer la situation des étudiants étrangers ayant essuyé un refus. Car au sein de la majorité et du gouvernement, la circulaire Guéant ne fait pas l’unanimité. Laurent Hénart, député UMP de Meurthe-et-Moselle, demande  » l’adaptation d’une circulaire susceptible de porter atteinte à l’attractivité de nos universités et au rayonnement des entreprises françaises à l’international « . Laurent Wauquiez, ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, a tenté de rectifier le tir, le 23 novembre, en s’engageant à réexaminer 500 cas litigieux présentés par le collectif du 31 mai, promettant et de les régler d’ici la fin de l’année.

Le collectif du 31 mai, qui défend les étudiants étrangers dont les demandes de permis de séjour ont été rejetées, constate pourtant qu’arrivent chaque jour de nouveaux cas :  » Ils sont aujourd’hui 940, dont 300 ont obtenu un accord, les autres sont en attente ou refusés, indique Meriem Kadari, porte-parole de ce collectif. Le traitement au cas par cas ne suffit pas. « 

Le président de la Conférence des grandes écoles, Pierre Tapie, ne constate des changements trop lents dans la politique du gouvernement.  » Si la mise en oeuvre des consignes de François Fillon n’est pas assez rapide, cela risque d’anéantir huit ans d’efforts pour reconquérir l’élite des étudiants étrangers « , plaide-t-il.

Même si on les entend peu, les chefs d’entreprises s’inquiètent eux aussi. Au Medef, Laurence Parisot affirme suivre  » de très près  » ce dossier  » le message envoyé à l’international n’étant pas valorisant pour nos entreprises « . Lors d’une réunion du syndicat professionnel Syntec Informatique, les entreprises du secteur se sont alarmées du problème de pénurie d’ingénieurs :  » Nous recrutons 4 000 personnes chaque année, dont 60 % de jeunes diplômés « , indique Jacques Adoue, directeur des ressources humaines de Capgemini France.  » Les dossiers de plus d’une centaine de jeunes ingénieurs que nous souhaitons recruter sont bloqués et ils ont été obligés de repartir chez eux « , déplorait-il.

Pour l’économiste Olivier Pastré, l’un des signataires de la pétition  » Notre matière grise est de toutes les couleurs « ,  » la France a besoin d’immigration et dissuader une immigration qualifiée est totalement suicidaire « . Le 18 janvier, le Sénat examinera une proposition de résolution de la socialiste Bariza Khiari qui appelle le gouvernement à mieux  » prendre en compte dans sa politique migratoire, les nécessités du rayonnement international de la France « .


En Suède, le bilan favorable de l’ouverture

La Suède, elle, ouvre largement ses portes aux travailleurs. Le pays, qui fait face à des pénuries de main-d’oeuvre et au vieillissement de sa population, a modifié fin 2008 sa politique de migration de travail et autorisé tout employeur à recruter directement et sans contrôle des personnes qui ne sont pas déjà installées dans le pays. L’OCDE, dans une étude publiée le 19 décembre, dresse un bilan plutôt favorable. 11 000 personnes par an (le pays compte 9 millions d’habitants) ont ainsi été embauchées, dont 50 % dans des professions non touchées au niveau national par des pénuries de main-d’oeuvre.  » C’est un point à surveiller, mais on n’a pas constaté d’afflux massif de travailleurs « , résume Georges Lemaître, l’un des auteurs de l’étude. Quant aux étudiants, ils peuvent obtenir un permis de travail à condition de trouver un emploi avant la fin de leur cursus.


24 décembre 2011

Premier recul devant la protestation

Claude Guéant se résout à assouplir la circulaire sur les étudiants étrangers
Face à la mobilisation contre le texte du 31 mai, le ministre de l’intérieur lâche du lest. Il annonce parallèlement vouloir durcir les conditions de privation de séjour des délinquants étrangers

Après plusieurs mois de polémique, le gouvernement a finalement décidé de retirer la circulaire du 31 mai qui restreignait les possibilités pour les étudiants étrangers ayant fait leurs études en France de rester sur le territoire pour une première expérience professionnelle.  » Je suis résolu  » à faire une  » circulaire spécifique « , a déclaré, jeudi 22 décembre, sur Europe 1, Claude Guéant. Le ministre de l’intérieur s’était jusque-là montré totalement hostile à l’idée de rédiger un nouveau texte.

Cette circulaire avait été présentée comme l’un des leviers clés de la  » baisse de l’immigration légale « , mais l’entourage de M. Guéant refuse de parler de  » recul « . La Place Beauvau préfère expliquer que la circulaire était  » trop générale  » et qu’il fallait  » clarifier les choses « . Pénaliser les étudiants qualifiés, comme tous ceux qui ont manifesté ces dernières semaines,  » n’était pas l’objectif « , indique-t-on.  » Il y a eu des malentendus, des interrogations « , a déclaré M. Guéant sur Europe 1.

La nouvelle circulaire devrait être prête pour  » le début de l’année 2012 « , précise l’entourage du ministre. Sa rédaction devrait se faire en parallèle d’une  » concertation approfondie avec les parties prenantes « , a précisé M. Guéant. Soit les universités, les grandes écoles ou le Medef, qui s’étaient tous publiquement inquiétés des dommages de la circulaire sur leur développement économique et l’image de la France à l’étranger.

Ces derniers jours, une soixantaine d’intellectuels, universitaires, réalisateurs, avocats et médecins avaient lancé une pétition, rendue publique par Le Monde le 21 décembre, réclamant l’abrogation de cette circulaire. Parmi les signataires de ce texte intitulé  » Notre matière grise est de toutes les couleurs  » se trouvaient Anne Lauvergeon, ex-patronne d’Areva, Albert Fert, Prix Nobel de physique, ou encore Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France.

Marche arrière

Ces dernières semaines, le gouvernement a aussi vu plusieurs de ses ministres se désolidariser de sa démarche.  » On s’est planté, il faut le dire clairement « , avait ainsi lâché le ministre de l’enseignement supérieur, Laurent Wauquiez, le 17 décembre sur France 2. Le ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, a indiqué, jeudi sur RMC, avoir un  » problème  » avec cette circulaire.

Malgré cette marche arrière sur les étudiants étrangers, le ministre de l’intérieur a profité de son intervention sur Europe 1 pour afficher une nouvelle offensive sur le thème de l’immigration. Jeudi soir, il a ainsi annoncé son intention de  » s’attaquer à la délinquance étrangère « , expliquant qu’elle était, selon lui  » supérieure à la moyenne « , et qu’une étude de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) sur le sujet était attendue en janvier.

Parmi les  » mesures spécifiques  » qu’il espère voir prises avant l’élection présidentielle, M. Guéant a indiqué qu’il réfléchissait à un texte de loi qui permettrait de priver de titre de séjour un étranger qui se rendrait coupable de délit grave, dès lors qu’il vit en France  » depuis peu de temps  » et qu’il n’y a  » pas d’attache familiale « .  » En commettant un acte de délinquance, ils ne s’inscrivent pas dans un processus d’intégration « , a-t-il commenté.

En réalité, des dispositions en ce sens existent déjà dans le Code pénal. Une interdiction du territoire français (ITF) peut en effet être prononcée à l’encontre d’étrangers dans toute une série de crimes et délits : proxénétisme, atteintes volontaires à la vie, atteintes aux biens commises avec violence, trafic de stupéfiants, viols et agressions sexuelles, ou encore  » participation à un groupement illicite « .

L’interdiction du territoire n’est toutefois qu’une peine dite  » complémentaire « , qui s’ajoute à la peine si le juge le décide. Un certain nombre de catégories d’étrangers en sont par ailleurs protégées, comme les parents d’enfants français, les conjoints de Français depuis au moins trois ans ou encore les étrangers titulaires d’une rente d’accident du travail. Tout en se défendant de vouloir rétablir la  » double peine « , l’entourage de M. Guéant indique cependant qu’il souhaiterait rendre  » automatique  » l’ITF pour certains  » délits graves « . Il cite notamment comme cible certains réseaux criminels venus d’Europe centrale ou de l’Est. La Place Beauvau s’appuie sur l’exemple d’un réseau mis au jour par les gendarmes à Strasbourg, en septembre, et capable de réaliser de 30 à 40 cambriolages en une journée dans des zones pavillonnaires.

La possibilité que ce texte de loi puisse être adopté est toutefois mince. La session parlementaire se termine fin février. Le Sénat est par ailleurs désormais majoritairement à gauche. Enfin, la constitutionnalité d’un tel texte devrait être débattue.

Elise Vincent


Titre de psychothérapeute – marche à suivre impérativement

L’AFFOP COMMUNIQUE

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demande de validation du titre de psychothérapeute


DÉLAIS DE RECOURS ET MARCHE À SUIVRE.

Le présent communiqué a pour objet de faire le point sur les délais et les démarches à effectuer par les professionnels qui ont déposé un dossier de validation de leur pratique d’au moins 5 ans de la psychothérapie et demandé à pouvoir continuer à faire usage du titre de psychothérapeute en application des mesures transitoires de l’article 16.I du décret du 20 mai 2010 relatif à l’usage du titre de psychothérapeute.

La complexité de la réglementation et le retard dans la mise en place des commissions d’évaluation chargées de donner leur avis sur les dossiers soumis ont engendré des confusions alimentées par les informations verbales des services administratifs débordés, en ce qui concerne le point de départ du délai de six mois au terme duquel, selon l’alinéa 4 de l’article 17 du décret, « le silence gardé …sur une demande présentée au titre du I de l’article 16 vaut « décision de rejet ».

Une interprétation littérale peut conduire à considérer que le délai court à compter de la présentation de la demande, c’est-à-dire en fait de l’AR postal, alors qu’une interprétation plus extensive voudrait décompter le délai de 6 mois à compter de l’AR de complétude prévu par l’article 17 al.3.

Une de nos collègues, qui a déposé au mois de mai 2011 son dossier de validation, a reçu de l’ARS (Agence régionale de santé) dont elle dépend, une lettre d’une importance capitale datée 1er septembre et correspondant à l’Accusé de Réception de complétude prévu par l’article 17 alinéa 3 du décret.

Cet AR de complétude respecte les prescriptions de forme du décret du 6 juin 2011 ainsi que l’exige l’article 17 : il indique dans quel délai l’éventuelle décision implicite de rejet sera acquise, les voies de recours contre cette décision et le droit d’utiliser provisoirement le titre jusqu’à la décision préfectorale.

Et il confirme, conformément à notre interprétation que la décision implicite sera acquise au bout de 6 mois à compter de l’AR postal de la demande, et non de l’AR de complétude, ce qui est l’interprétation la plus stricte compte tenu de la rédaction floue sur ce point de l’article 17 du décret.

L’analyse juridique faite par l’AFFOP et le SNPPsy – confirmée par la lettre de l’ARS – les conduit à adopter une interprétation restrictive du décret en ce qui concerne notamment la gestion des délais, différente de celle publiée par la FF2P(NewsLetter n°80 et suivantes) et par le PSY’G(lettre du 17/10/2010)

Cette confirmation a des conséquences extrêmement importantes sur la procédure à suivre : il s’agit en effet de ne pas prendre le risque de laisser les décisions implicites de rejet devenir définitives faute de recours effectué dans les délais légaux : ces derniers ne peuvent faire l’objet d’accommodements au motif que l’Administration a pris du retard dans l’instruction des dossiers.

L’AFFOP préconise donc, selon votre situation, les démarches suivantes avec une attention particulière à porter au respect des délais indiqués.

I. VOUS AVEZ REÇU UNE DÉCISION EXPRESSE DE REJET DE VOTRE DEMANDE

Vous devez cesser d’utiliser le titre et faire une double démarche :

1) Saisir le Préfet par lettre recommandée avec AR, en application de la loi du 17 juillet 1978 (à citer) d’une demande de communication des documents administratifs suivants :

– la décision administrative créant la commission régionale d’inscription qui a examiné votre demande

– l’avis de la commission avec indication de sa composition précise lors de la séance.
(voir en annexe 1 le modèle de demande )

En cas de refus explicite ou de silence gardé par le Préfet pendant plus d’un mois sur votre demande de communication vous pourrez saisir la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA) dans un délai de 2 mois à compter du refus explicite de communication ou de l’expiration du délai d’un mois.
(voir en annexe 2 le modèle de lettre de saisine de la CADA qui est issu de son site : http://www.cada.fr )

2) Saisir le tribunal administratif dans un délai de 2 mois à compter de la notification de la décision de rejet. Ce recours peut être fait directement par lettre RAR ou déposé au greffe. Il est en principe dispensé du ministère d’avocat.
(voir en annexe 3 un modèle de recours à adapter et individualiser )

Le recours au tribunal peut être précédé d’un recours hiérarchique à adresser au Ministre chargé de la Santé ou d’un recours gracieux à adresser au Préfet mais ces recours sont rarement suivis d’effet. Cela reste une possibilité dans les mêmes conditions de délai et selon la même trame que le recours au tribunal. Sans réponse au bout de 2 mois votre recours sera implicitement rejeté et vous devrez alors saisir le tribunal.

La lettre de recours hiérarchique ou de recours gracieux a un contenu identique au Recours devant le tribunal administratif. Il suffit de l’adapter en modifiant l’objet (recours hiérarchique ou recours administratif) et le destinataire (le Ministre ou le Préfet).

II. VOUS N’AVEZ REÇU NI DÉCISION NI AR DE COMPLÉTUDE

1) A l’expiration d’un délai de 6 mois qui doit être décompté à partir de l’AR postal de votre dossier, le silence gardé par l’ARS équivaut à une décision implicite de rejet et vous devez cesser d’utiliser le titre.

2) Le délai de recours contentieux contre cette décision implicite est de 2 mois à compter de l’expiration des 6 mois (il expire donc 8 mois après l’AR postal.).

Nous conseillons, à ce stade, non pas de saisir le tribunal administratif, mais d’adresser au Préfet qui est l’autorité décisionnaire (et non à l’ARS), par lettre recommandée AR, impérativement dans le délai de recours contentieux, une demande de communication des motifs de la décision implicite de rejet, ce qui conservera les délais de recours contentieux jusqu’à communication des motifs par le Préfet. (voir en annexe 4 un modèle de demande de motifs)

Cela permettra soit de déclencher une information sur l’état d’instruction du dossier, soit d’obtenir des motifs qui nourriront la discussion devant le tribunal si vous choisissez de faire un recours contentieux.

3) Lorsque vous aurez obtenu la communication des motifs ou si une décision expresse intervient entretemps, il faudra alors suivre la procédure définie ci-dessus en I (demande de communication de l’avis de la commission + recours devant le Tribunal dans un délai de 2 mois ).

III. VOUS AVEZ REÇU OU RECEVEZ ENTRETEMPS UN AR DE COMPLÉTUDE

Ce dernier doit en principe vous préciser la date d’acquisition de la décision implicite de rejet ainsi que les délais et voies de recours.

Ce sont ces délais qu’il faudra prendre en compte. Vous êtes ramené au cas I ou au cas II selon que vous recevrez une décision expresse ou une décision implicite de rejet.

IV. VOUS AVEZ ÉTÉ CONVOQUÉ PAR LA COMMISSION

sans avoir reçu au préalable d’AR de complétude vous indiquant la date d’acquisition de la décision implicite de rejet, il est également préférable de faire application du délai de 6 mois à compter de l’AR postal, de considérer que votre demande est implicitement rejetée, et de demander les motifs de la décision implicite de rejet comme indiqué ci-dessus au § II.


ANNEXE : MODÈLES DE COURRIER À UTILISER

Cliquez sur les liens au bas de l’article sur le site AFFOP:

MODELE DE DEMANDE DE COMMUNICATION DE DOCUMENTS

MODELE DE LETTRE DE SAISINE DE LA CADA.docx

MODELE DE RECOURS DEVANT LE TRIBUNAL ADMINISTRATIF.docx

MODELE DE DEMANDE DE MOTIFS.docx

Autisme : dogmatismes en duel au tribunal de Lille

Par Stéphanie Maurice

correspondante de Libération

Un procès pour tentative de «ridiculiser la psychanalyse» : c’est ce qui arrive à la documentariste Sophie Robert, assignée aujourd’hui au tribunal de grande instance de Lille pour son film, visible sur le Net, le Mur, la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme. Trois psychiatres, Estela Solano-Suarez, Eric Laurent et Alexandre Stevens, lui reprochent d’avoir «dénaturé» leurs propos. Ils demandent l’interdiction du documentaire, arguant qu’ils sont les auteurs des interviews et ont un droit de regard sur leur utilisation. «J’aurais escamoté des propos qui font que ce qu’ils disent n’est pas ridicule», ironise Sophie Robert.

Le film dénonce le même message, répété de psychanalyste en pédopsychiatre : les enfants autistes sont victimes d’une mère soit trop froide soit trop chaude et s’enferment dans une bulle. «Le grand public ignore que, pour les psychanalystes, les mères sont pathogènes par essence, s’enflamme Sophie Robert. J’ai fait un film qui ne les condamne pas. Ils se condamnent tout seuls avec leurs propos.»

«Financeur». Sauf que les intéressés ne s’y reconnaissent pas. «Ces théories sont totalement dépassées», affirme le professeur Pierre Delion, pédopsychiatre au CHRU de Lille. Et ce serait «calomnieux» de faire croire l’inverse. Interviewé par Sophie Robert, il n’a pas porté plainte mais s’est senti «victime d’un abus de confiance», avec l’utilisation de «cinq secondes d’entretien totalement détachées du contexte». Il dénonce le face-à-face du docu entre la psychanalyse «inefficace» et les méthodes comportementalistes, Aba ou Teach, que la réalisatrice plébiscite.

La thèse de la prédominance des méthodes comportementalistes sur la psychanalyse est portée par l’association de parents d’autistes, Autismes sans frontières, «financeur principal du film», reconnaît Sophie Robert, qui assume son parti pris. Dans les hôpitaux, ces méthodes comportementalistes, basées sur la répétition des mêmes gestes, tiennent leur place à côté du thérapeutique, présent «si nécessaire», selon le professeur Delion, qui souligne : «La psychanalyse sert à comprendre ce qui se passe entre l’enfant et ses accompagnants. Elle n’est pas dans l’explication des causes de l’autisme.»

Génétique. Il est désormais acté que l’autisme a une cause génétique. Les psychanalystes qui attaquent, proches de l’Ecole de la cause freudienne (gardiens des œuvres de Lacan), refusent de s’exprimer. Un connaisseur du dossier, psy, soupire : «Ils adorent les procès. Cette affaire, c’est la rencontre entre deux dogmatismes», l’Ecole de la cause freudienne contre les comportementalistes. Il conclut : «Les modérés sont pris entre les deux comme dans un casse-noisettes.»

Lacan, la topologie et Madame Aflalo

Lacan, la topologie et Madame Aflalo

Par Henri Roudier

On le sait, Lacan s’est intéressé à la topologie. On trouve un très bel exemple de cet intérêt dans le séminaire Encore (Le Seuil, pp 14 15): « Dans cet espace de la jouissance, prendre quelque chose de borné, fermé, c’est un lieu, et en parler, c’est une topologie« . De là il se saisit du concept de compacité et en s’appuyant sur la définition de Borel-Lebesgue il arrive à cette idée que l’espace de la jouissance sexuelle serait compact.

Cela exige quelque éclaircissement. Car si l’on s’en tient au texte de Lacan, il semble donner comme équivalent ensemble compact et ensemble borné fermé. Pour faire ainsi, il faut admettre que Lacan s’est placé dans un espace métrique où tout ensemble compact est borné et fermé. Or la réciproque est fausse dans le cas général ; cependant, elle est vraie dans les espaces vectoriels normés de dimension finie. Mais cela n’enlève rien au propos de Lacan : pour dire les choses plus simplement, les caractères de l’espace en question sont assez proches de ceux de notre espace ’’ordinaire’’. Il suffit donc de se placer dans cette perspective.

Or ce concept de compacité semble avoir troublé un des membres éminents de l’ECF, Madame Agnès Aflalo, qui en fait le drapeau de son désir dans un texte récent dont la lecture exige que l’on retienne son souffle. Car elle convoque le réel à l’audience du 16 novembre où se plaidait l’assignation de Judith Miller contre Élisabeth Roudinesco. Ce faisant elle assigne au réel le rôle de deus ex machina des exclusions qui ont hanté l’histoire de la psychanalyse. Et elle avertit ainsi ses ennemis imaginaires quant à la nature du désir qui est le sien : « Mais on peut aussi saisir que la compacité de ce désir est ce qui nous rend plus fort. »

Certes lire Lacan n’est pas toujours facile. De là à confondre jouissance et désir, on reste perplexe. Car dans ce texte qui ouvre le séminaire Encore, c’est bien à la jouissance que Lacan songe et non au désir quand il se tourne vers ce concept de compacité. Et l’on voit bien ce qui l’intéresse dans la définition en question : arriver à penser une forme de passage de l’infinitude à la finitude. D’où cette formidable conclusion : « là où est l’être, c’est l’exigence de l’infinitude.« 

Si l’on ajoute que tout espace compact est normal, on comprendra les difficultés qui attendent des personnages en quête de compacité au lieu de vérité. Difficultés redoublées dans le cadre des espaces vectoriels normés (où nous l’avons dit Lacan se place) par le fait qu’il y existe un système fondamental de voisinages de l’origine qui sont équilibrés. Bref il y a là pour qui veut secouer les chaînes de l’indicible de quoi perdre la … boule.

Lacan était génial ; son abord de la topologie en a dérouté plus d’un. Métaphore ou tentative de penser ce fameux réel à l’intérieur comme à l’extérieur de la psychanalyse ? Laissons ici la question ouverte. Mais on ne confondra pas ce qu’il essayait d’en dire, parfois difficilement, avec cette jactance qui rappelle celle des médecins de Molière. Le désir de Madame Aflalo, on l’a compris, est fermé et borné. Évidemment, il lui reste une éventualité : penser la topologie de son désir dans un espace non métrique (çà ex-siste), c’est-à-dire sans maître. Cela exigerait alors qu’elle laisse tomber celui-ci dans la compactification de sa jouissance. Mais en est-elle capable ? On a la topologie que l’on peut.

Empêcher les crimes et renoncer à la démocratie ?

26 novembre 2011

Par ymenkevick

C’est avec un certain effroi que l’on peut accueillir le déferlement de réactions politiques suite au crime perpétré par un adolescent de Haute-Loire à l’encontre d’une autre adolescente du même lycée. Effroi à l’égard des réactions politiques, une fois passé l’effroi causé par le crime lui-même, mis en lumière par les médias et ainsi exposé à la curiosité malsaine du public.

Le crime évitable

Comme pour tout drame causé par le déchaînement de violence d’un individu envers un autre, quelle qu’en soit la cause ou la raison, les membres de la société seront choqués, effrayés, dégoûtés. Mais après ? Rien. Comme pour n’importe quel crime, les émotions sont là, mais rien ne peut faire revenir la victime. Pour autant, la question qui désormais se pose après chacun de ces drames est l’aspect rétroactif de l’événement et la mise en cause de tiers par le politique afin de trouver une chaîne de responsabilités qui expliqueraient pourquoi le criminel a pu perpétrer son crime. La démonstration qui suit invariablement depuis quelques années est toujours, que sans cette chaîne défaillante, le crime ne serait pas survenu. Enfin, ce crime-ci. La famille touchée dans sa chair se débrouillera avec le sentiment obligatoirement odieux pour elle, d’un drame exprimé comme tout à fait « explicable », « évitable », presque « logique » : une forme de complot formé d’incompétences en cascades qui permet au criminel d’accomplir son crime. Ce criminel était un monstre que la société n’a pas osé, voulu mettre de côté, des incompétents et le système pas assez répressif ayant accompagné la défaillance, tel est le message qui circule alors.

Le politique retrouve le contrôle perdu

Il est donc désormais indispensable, pour les responsables politiques, de venir expliquer que chacun de ces drames impliquant une personne ayant déjà eu affaire à la justice, aurait pu être « empêché ». Chaque fait divers sanglant de ce type est l’objet du même discours politique, celui de la prédiction, et plus exactement de la défaillance de la prédiction du crime. Le politique, plus déterminé que jamais, promet alors d’empêcher que d’autres défaillances prédictives surviennent et, ce par de nouveaux appareils législatifs qui permettront de restreindre le champ des crimes possibles. Cette approche se généralise à un moment précis, un moment où le politique est totalement démuni dans ses capacités à prédire l’évolution de la société, alors qu’une crise financière et économique majeure s’est abattue sur la planète. Crise que le politique ne contrôle pas, et dont il ne peut prédire la suite…

Une société sans crimes ?

Cet aspect de reprise en main du politique par le biais du sécuritaire est basée sur la prédiction du crime, c’est-à-dire la volonté de démontrer qu’un individu ayant commis un acte grave réitèrera. Mais ce choix politique mène à des modèles de société qu’il est nécessaire de bien envisager. Parce que si des faits divers viennent démontrer que la prédiction du risque n’est le plus souvent pas « juste », ou bien que les dispositions de remise en liberté sont dues à des défaillances puisqu’elles laissent des crimes « évitables » se perpétrer, alors les solutions pour éviter ces crimes semblent toutes tracées et déjà imaginées. La société de la « prédiction totale du crime« , celle du roman de Phillip K. Dick, Minority Report, en est une. La société de Minority Report est une société où les criminels sont arrêtés avant d’avoir commis leur crime grâce à des ordinateurs établissant pour toute la population des statistiques permettant de déterminer leurs actions criminelles potentielles futures. Société policière, totalitaire, de surveillance et de prédiction complète. Une société sans crimes perpétrés (mais pas sans criminels) puisque le criminel est arrêté avant même d’avoir agi, voire d’avoir pensé le crime. Une autre société, mais qui, elle, a réussi à abolir le crime, est celle du film Equilibrium. Ainsi, en 2075, les citoyens doivent prendre une drogue quotidienne (sous peine d’exécution) qui abolit tous les sentiments, déclarés source de tous les maux de l’humanité, donc source des crimes et de la violence. Les citoyens d’Equilibrium ne ressentent ni haine, ni amour, ni dépit ou emballement. Le film établit bien le rapport entre risque et liberté : une société sans risques est une société qui abandonne toutes les libertés individuelles. Une société sans risques est une société sans sentiments, donc inhumaine.

Prévoir, écarter, protéger, empêcher, mais à quel prix ?

Le consensus créé par les politiques autour des crimes de récidivistes est dangereux. Parce que mettre en avant un meurtre, appeler à l’assentiment général, au bon sens commun pour établir que le meurtre peut être évité, et ce, afin de modifier une énième fois le droit, est risqué. Risqué parce qu’impliquant petit à petit une « impossibilité à faillir » de l’individu, un refus d’accepter la capacité humaine à la violence. De décider que l’enfermement, la privation de liberté est l’unique alternative pour celui qui commet un crime ou simplement devient violent. Comme si le crime n’était pas vraiment envisageable, au fond, comme si le crime était devenu une « hérésie » insupportable que la société ne pouvait plus accepter. Mais qui a dit que le crime était une action humaine qui ne devrait pas survenir ? Après des décennies de violences télévisuelles quotidiennes, de guerres à répétitions mises en scène sur les écrans, d’œuvres mettant en scènes des criminels de tous poils qui ravissent le public ? Combien de jeunes gens ayant commis des viols, comme celui de la Haute-Loire, ont été suivis par des éducateurs, des psychiatres, se sont réinsérés et n’ont plus commis d’actes violents ? Combien pour un qui réitère et tue une innocente ?


Quelques chiffres sur la criminalité en France, de façon générale :

Sur la part des mineurs dans la criminalité :

[Image : Sans titre]

Population incarcérée depuis 1991 (Source: INSEE) :

Part des 16-18 ans dans la population carcérale (Source INSEE) :


Il n’y a pas de progression constante des incarcérations de mineurs entre 16 et 18 ans (comme pour les moins de 16 ans), ainsi que pour la part des délits commis par des mineurs. Quant aux homicides, de façon globale ils diminuent depuis 30 ans. Alors, la complexité d’un individu qui commet un acte aussi horrible soit-il que celui du lycée de Chambon-sur-Lignon est-elle soluble dans une loi sur les centres fermés et la mise en cause de mauvaises prédictions d’experts ? Qu’est-ce que cette violence criminelle signifie, et plus particulièrement celle des jeunes ? Alexis de Toqueville, en plein milieu du XIXème siècle disait la chose suivante, qui devrait nous interpeller aujourd’hui après avoir entendu les réactions et proposition politiques qui ont surgi instantanément après le drame de Chambon-sur-Lignon : « Quand toutes les opinions sont égales et que c’est celle du plus grand nombre qui prévaut, c’est la liberté de l’esprit qui est menacée avec toutes les conséquences qu’on peut imaginer pour ce qui est de l’exercice effectif des droits politiques. La puissance de la majorité et l’absence de recul critique des individus ouvrent la voie au danger majeur qui guette les sociétés démocratiques : le despotisme. »

Article originellement publié sur : http://reflets.info

Lacan, funérailles pas très catholiques.

Blog de Michel Rotfus, Médiapart

26 Novembre 2011

Par Michel Rotfus

Voilà maintenant que la secte de Jacques-Alain Miller et de sa famille (concubine comprise) prétend s’en prendre aux écrivains après avoir vomi les historiens.
Ainsi la pauvre Delphine de Vigan, auteure d’un magnifique roman sur la folie de sa mère (Rien ne s’oppose à la nuit, Lattès), est-elle prise à parti par une certaine Aurélie Pfauwadel, sortie tout droit d’un divan sectaire, pour avoir osé (p. 275) raconter l’épisode tragique au cours duquel sa mère a tenté, en 1980, d’agresser Lacan, quelques temps avant la mort de celui-ci. La scène se passait au 5 rue de Lille et Lacan avait alors réagi avec violence, comme cela était fréquent à cette époque, puisqu’il était aphasique comme l’a d’ailleurs rappelé maître Kiejman lors du procès intenté à Élisabeth Roudinesco. Aphasique et atteint de troubles cérébraux : voir mon blog du 17 novembre

De nombreux autres témoignages existent et ont été publiés. Le vieux maître a frappé à son tour la mère de Delphine (Lucile). Et Delphine commente cette scène en écrivant ce que tout le monde sait “À la fin de sa vie, Lacan recevait des patients toutes les dix minutes pour des sommes astronomiques et, atteint d’un cancer qu’il refusait de soigner, n’en faisait plus grand cas. Pas plus que d’une femme en pleine crise de délire surgie dans son cabinet. Voilà ce que Lucile m’a dit. Je n’ai jamais cherché à vérifier cette version. Je l’ai crue.”

Et cela ne plait pas à la secte Miller qui entend maintenant censurer les écrivains. Et pourquoi pas leur faire un procès? Dans le monde manichéiste de Monsieur et Madame Miller (et de leurs concubins), Lacan n’a pas le droit d’avoir été vieux et malade à la fin de sa vie. Lui dont on sait qu’il était capable, lors de ses visites à sainte Anne, de calmer des fous dangereux, de savoir leur parler, sans aucune crainte, il était à la fin de ses jours terrorisé, non seulement par la conscience qu’il avait de sa mort proche mais aussi par ce qui surgissait devant lui : les patients fous ou névrosés auxquels il ne savait plus parler. De ça la famille ne veut rien entendre. Sus aux écrivains, comme aux historiens! Voilà encore une manière pas très catholique d’enterrer Lacan : non pas des funérailles dans le genre Habemus papam mais le déni de son état.

Allons les millériens, famille et tribu confondues, vous êtes décidément bien plus féroces envers Lacan que tous ceux qui, humblement et avec émotion, savent parler des angoisses du vieux maître. Vous nous flanquez la trouille : je ne suis pas prêt à venir en analyse sur vos divans ni à conseiller d’y aller…