Autisme – à propos du packing

Janvier 2012

Par Pierre Delion
_ professeur à la faculté de médecine de Lille 2, chef du service de pédopsychiatrie au CHRU de Lille.

L’ampleur de la polémique autour du packing enfle chaque jour et les informations qui circulent à son propos sont tellement erronées et outrancières que je me résous à rédiger cette mise au point. Je ne peux évidemment répondre que des pratiques conformes à ce que j’enseigne depuis de très nombreuses années, et je n’ignore pas que, par ailleurs, des entreprises douteuses peuvent être incriminées car elles dérogeraient à la pratique et à l’éthique médicale. De plus, le packing ne concerne que quelques enfants porteurs de TED/TSA lorsqu’ils présentent des signes graves voire gravissimes de troubles du comportement, pour lesquels une indication précise doit être posée et une formation de l’équipe réalisée dans de bonnes conditions.

automutilations pour lesquelles les soignants n’avaient aucun autre recours

Lorsque j’ai pratiqué les premiers packings avec des enfants autistes dans les années 1985, il s’agissait pour moi, en tant que pédopsychiatre hospitalier sectorisé, de trouver une solution de traitement pour des symptômes extrêmement préoccupants que présentaient quelques enfants avec Troubles envahissants du développement/Troubles du spectre autistique, notamment des automutilations pour lesquelles les soignants n’avaient aucun autre recours (une des premières enfants concernées s’était automutilée l’œil avec son ongle, et son symptôme automutilatoire a cédé en quelques semaines de packing). Les bons résultats de cette méthode, utilisée par mes prédécesseurs pour traiter la dissociation schizophrénique des adultes, m’ont conduit à en formaliser la pratique sous la forme d’écrits de cas cliniques parus dans diverses revues et livres. J’insistais déjà à l’époque sur le fait que la technique du packing permet de traiter l’automutilation et d’autres symptômes graves du comportement, mais ne guérit pas l’autisme.

Lorsque les possibilités de conduire des recherches dans le cadre de Programmes hospitaliers de recherche clinique ont été créées (1992), j’ai présenté des projets en ce sens au CHU d’Angers, mais sans succès. Entre-temps la pratique du packing avait rencontré un vif succès auprès de nombreuses équipes de pédopsychiatrie qui constataient que cette technique ouvrait une possibilité de traiter les symptômes graves des enfants TED/TSA déjà évoqués. Peu après ma nomination à la faculté de médecine et à la chefferie de service au CHRU de Lille, nous avons, avec l’aide de Jean Louis Goeb, construit un nouveau projet et l’avons déposé auprès des services concernés.

l’efficacité thérapeutique du packing

En 2008, un PHRC National a enfin été accepté (PHRC 2007/1918, No Eudra CT : 2007-A01376-47) et le ministère de la Santé a financé notre projet de recherche visant à mettre en évidence « l’efficacité thérapeutique du packing sur les symptômes de troubles graves du comportement, notamment les automutilations, des enfants porteurs de TED/TSA ». Je rappelle que les PHRC reçoivent obligatoirement un avis favorable du Comité de protection des personnes du CHRU à l’origine du projet de recherche pour être validés.

Actuellement, après trois ans de travail avec l’aide de Céline Lallié (psychologue PHRC) et de Maud Ravary (psychomotricienne PHRC), nous sommes toujours en phase d’inclusion des enfants dans cette recherche dans la mesure où un certain nombre d’actions ont été conduites par ses détracteurs pour en empêcher la réalisation de la recherche, ce qui nous a obligé à demander une prolongation de deux ans de l’étude, ce qui a été accordé, mais sans obtenir pour autant de financement supplémentaire.

Les conditions de réalisation de cette étude, ainsi que la pratique du packing de façon plus large, restent problématiques pour les raisons que je vais tenter de résumer comme suit.

Le président d’une association de parents d’enfants autistes (d’abord Léa pour Samy puis désormais Vaincre l’autisme) décide de faire interdire la pratique du packing, la jugeant contraire à ses idées d’éthique et de recherche en matière d’autisme. Il élabore une stratégie utilisant la dissuasion et la menace auprès des praticiens de terrain et le lobbying auprès des scientifiques et des politiques pour arriver à ses fins. Il commence par organiser diverses manifestations spectaculaires pour attirer l’attention des médias et, lors de la journée mondiale de l’autisme (2009), sa prestation sur le pont des Arts et au ministère de la Santé à Paris lui permet d’être reçu par les plus hautes autorités de la Santé auxquelles il demande un moratoire sur ces pratiques en France.

le débat intellectuel et scientifique n’était pas à l’ordre du jour

Sensibilisée à la question de l’autisme, Valérie Létard, alors secrétaire d’État à la Solidarité, se fait l’écho exact de ces revendications, en soutenant de façon officielle les positions de cette association, ce qui aura des effets durables auprès de l’ensemble du secteur médicosocial dans lequel elle est très implantée. Heureusement, la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, plutôt que de céder à ces demandes tendancieuses, demande le 30 juin 2009 un avis au Haut conseil de la Santé publique. Cette instance reconnue rend le 2 Février 2010 un avis favorable à la pratique du packing, à la condition de suivre la méthode telle qu’elle est stipulée dans le PHRC déjà évoqué. J’ajoute que les risques psychologiques évoqués par le rapport et mis en avant par le président de l’association Vaincre l’autisme pour disqualifier la pratique du packing, font partie des précautions que j’ai moi-même transmises au Haut conseil afin d’éviter d’utiliser cette technique sans la garantie d’une supervision. Le président de l’association en question, surpris et scandalisé de l’avis du Haut conseil, décide de poursuivre la mission qu’il s’est fixée. Il arrive par l’intermédiaire de scientifiques appartenant ou ayant appartenu au conseil scientifique de son association, à organiser, lors d’un congrès international (Catane 2010), une réunion rassemblant plusieurs grands scientifiques, reconnus sur le plan international pour leurs travaux en matière d’autisme, et que je respecte à ce titre, qui signent une lettre (ce qui n’équivaut pas, loin s’en faut à un article scientifique) qui paraîtra dans le JAACAP (Journal of the American Academy of Child and Adolescent Psychiatry) en février 2011, intitulée « Against the packing ». À noter que dans la liste de ces grands scientifiques, plusieurs ne sont pas précisément en position d’experts et/ou de médecins chargés de soigner les troubles graves du comportement (Pr. Bourgeron généticien, Pr. Rizolatti neuroscientifique des neurones miroirs…). À noter également que la réponse (en France on parle de « droit de réponse ») que j’avais proposée à cette prestigieuse revue (« Again the packing ») n’a pas été publiée, montrant à l’évidence que le débat intellectuel et scientifique n’était pas à l’ordre du jour. À noter enfin que les dits grands scientifiques, lorsqu’ils seront confrontés à la publication des résultats de la recherche actuelle sur l’efficacité du packing, à condition que les résultats soient positifs, regretteront sans doute de s’être laissés embarquer dans cette aventure peu scientifique. En effet, ils savent bien qu’avant de pouvoir démontrer quelque vérité scientifique que ce soit, le chercheur émet des hypothèses abductives (j’ai l’intuition que) puis conduit ses recherches pour tenter de démontrer de façon déductive et inductive les hypothèses émises. S’il n’y avait pas d’abord des intuitions basées sur la clinique, aucune découverte n’aurait pu être faite en médecine, ni a fortiori démontrées dans le cadre de l’Evidence Based Medicine.

un manifeste peu scientifique

Ensuite, lors d’une récente réunion à Glasgow, en mars 2011, le Professeur Gillberg, un des auteurs de la lettre citée précédemment, lance, à l’initiative de Vaincre l’autisme dont il préside le comité scientifique, un manifeste déclarant le packing contraire à la déontologie. Non content de ces manifestations plus idéologiques que scientifiques (le président de l’association déclare dans les lettres de mise en demeure qu’il adresse aux directeurs du CHRU de Lille et de Pitiè-Salpêtrière/Paris, que les signataires de ces manifestes ne connaissaient pas le packing ! et je me permets de douter de la qualité de l’information « loyale » qu’ils ont dû recevoir à ce propos), une association proche intervient auprès d’une autre revue internationale, le Journal of physiology-Paris, pour faire retirer un article modeste que j’y avais fait paraître, intitulé « Towards a dialogue between psychoanalysis and neurosciences/vol 105, issues 4-6, december 2011, p.220-222 » exposant ma position de pédopsychiatre intégratif, et dans lequel j’ai eu le malheur de mettre le mot « packing » dans les mots-clés. Est-ce que cet article, maintenu malgré les pressions pesant sur la rédaction, présentant succinctement le packing, les articles scientifiques sur lesquels sa pratique repose et la recherche en cours actuellement à Lille pourrait amener des lecteurs à s’étonner qu’on veuille faire taire une pratique qui finalement peut répondre à des questions que se posent un certain nombre de cliniciens aux prises avec l’automutilation ? Voilà de quoi réfléchir sur l’importance que ce mouvement accorde au débat scientifique dont il ne cesse de se prévaloir ! Plus loin encore, le président de cette association a récemment écrit à mon directeur du CHRU de Lille, ainsi qu’à celui de mon confrère le Professeur David Cohen, pédopsychiatre à la Pitié-Salpêtrière pour les mettre en demeure de répondre à des questions qu’il pose sur l’utilisation des fonds publics et autres critiques faites à l’exercice de la pédopsychiatrie publique dans les cadres hospitalier et universitaire (la pratique du packing serait une manière de détourner l’argent du contribuable). Les doubles de ses lettres adressées aux partenaires de ma pratique ordinaire (par exemple le Conseil Régional, la Mairie de Lille…) tendent à jeter un discrédit sur mes actions et recherches, et ainsi, par rebonds successifs, à empêcher la réalisation du PHRC incriminé et à me déconsidérer aux yeux des personnes avec lesquelles je suis en contact permanent pour effectuer mes missions de service public. Je rappelle que la pratique du packing représente une infime partie de mon travail de professeur à la faculté de médecine de Lille 2 et de chef du service de pédopsychiatrie du CHRU de Lille.

Martine Aubry falsifiée

Enfin, une lettre signée de Martine Aubry lorsqu’elle était candidate à la primaire socialiste, fait état de sa décision de supprimer la packing si elle était élue à la présidence de la République dès 2012. Après information auprès de l’intéressée, il apparaît que l’insertion de la mention concernant l’interdiction du packing a été introduite sans qu’elle soit au courant ; une lettre de démenti de sa part, dans laquelle elle rappelle à juste titre qu’un politique n’a pas à prendre partie dans le soin. Sa lettre est désormais disponible pour les personnes intéressées sur le site de Michel Balat.

Toutes ces informations tronquées produites par le président de cette association, ne retenant que les arguments qui arrangent la défense de sa cause, confinent au harcèlement professionnel et à la diffamation, et on peut s’interroger, à la lumière de telles méthodes, sur le but poursuivi quand il tente d’écarter toute réflexion n’appartenant pas aux courants qu’il juge lui-même importants, et notamment, en simplifiant les problématiques complexes telles que les prises en charge des enfants TED/TSA qu’il connaît de façon partielle.

aller jusqu’au bout de leur intransigeance

Je remarque à ce propos que ma position de responsable d’un service de pédopsychiatrie me met au contact avec les enfants qui présentent les problématiques les plus graves et dont l’état de santé nécessite, en plus des approches éducatives et pédagogiques, une approche sanitaire quelquefois importante en temps et en espaces thérapeutiques proposés, ce qui justifie le recours aux hôpitaux de jour en pédopsychiatrie. Il ne s’agit pas pour moi de minimiser les souffrances de ces enfants et adultes porteurs de TED/TSA ni celles de leurs parents avec lesquels j’ai cheminé depuis près de quarante années. J’ai la plupart du temps noué des relations très positives avec eux et je note d’ailleurs que les rumeurs, disqualifiantes à mon endroit, qui circulent sur les forums ne sont écrites que par des personnes que je ne connais pas et qui ne me connaissent pas personnellement. Par contre, il s’agit manifestement d’une entreprise concertée, menée de façon méthodique, pour déstabiliser les « adversaires » qui ne pensent pas conformément à leur point de vue, et prêts à aller jusqu’au bout de leur intransigeance.

parmi beaucoup d’autres approches qu’il s’agit d’intégrer

Pour ma part, j’ai tenté depuis de nombreuses années de proposer et de réaliser des actions au niveau de ma pratique, de mes recherches et de mes enseignements universitaires qui visent à intégrer les différentes données en présence, aussi bien sur les plans scientifiques et de recherche que sur celui de la qualité de la relation humaine, dans laquelle l’approche psychanalytique nous apporte, parmi beaucoup d’autres approches qu’il s’agit d’intégrer au service des enfants autistes, une précieuse contribution. Actuellement dans mon service du CHRU de Lille, les enfants porteurs de pathologies TED/TSA sont pris en charge de manière intégrative en appui sur le trépied « éducatif toujours, pédagogique si possible et thérapeutique si nécessaire » et sous l’égide des parents. Tous ceux qui aujourd’hui colportent le contraire se livrent à de lâches calomnies (il est tellement facile de répandre ces rumeurs sur le « net » en sachant que l’on n’aura pas à en répondre en conscience, les yeux dans les yeux, devant quelqu’un que l’on connaît personnellement). Des parents dont j’ai soigné les enfants sont en train de préparer des témoignages qui viendront s’ajouter aux quelques deux mille messages de soutien recueillis sur le site de Michel Balat à la suite de ma lettre ouverte aux parents et aux professionnels d’enfants autistes. Au niveau du Centre Ressources Autismes du Nord Pas de Calais dont mon équipe CHRU est partenaire puisqu’elle assume la responsabilité de l’Unité d’Évaluation Diagnostique, notre politique suit la même logique intégrative et essaye de développer cette philosophie de travail auprès de tous les collègues de notre région. Au niveau de la faculté de médecine, mon enseignement va également dans ce sens, tendant à conjuguer de façon ouverte et apaisée, les articulations entre neurosciences et psychopathologie au service des patients présentant des pathologies pédopsychiatriques, dont les TED/TSA font partie, ainsi que beaucoup d’autres pathologies du développement. Notre équipe de recherche n’a pas à rougir des nombreux résultats obtenus dans ces domaines (interactions fœto-maternelles en imagerie cérébrale fonctionnelle, hallucinations chez l’enfant, carences affectives précoces des bébés…). Enfin, les pratiques et les réflexions engagées pour permettre aux disciplines pédopsychiatriques et neuropédiatriques de collaborer autour des problématiques complexes (THADA, TED/TSA, épilepsies, déficiences,…), par exemple en organisant des consultations conjointes, afin de rendre les meilleurs services aux enfants et à leurs parents, sont issues de la nécessité d’articuler aujourd’hui les approches neuroscientifiques et psychopathologiques.

Nos détracteurs peuvent continuer à faire comme si nous étions d’un autre âge, d’une autre planète, d’une autre complexion, disqualifiant en passant beaucoup d’acteurs majeurs de notre santé publique, et notamment les nombreuses équipes de pédopsychiatrie qui se préoccupent, quoiqu’on en dise, des enfants porteurs de TED/TSA. Cela facilite sans doute l’accumulation d’arguments aussi fallacieux que simplificateurs, caricaturant une pratique dans laquelle je ne me reconnais absolument pas, ni mon équipe hospitalo-universitaire.

praticiens enseignants chercheurs nourris de l’humanisme de nos pères

En revanche, j’assume ce que nous sommes vraiment, des praticiens enseignants chercheurs nourris de l’humanisme de nos pères, engagés dans le soulagement des souffrances des enfants et de leurs parents et déterminés à faire cesser cette entreprise, aussi insensée que cruelle, de désinformation générale de nos concitoyens, dont les conséquences rejaillissent sur les enfants concernés et sur leurs parents et sur ceux qui les aident au quotidien.
Qu’on prétende faire la guerre à l’autisme, soit !, encore faut-il ne pas se tromper d’ennemis.

Autisme : Delion, packing, inquiétante comparution

À Monsieur le Président
Conseil Départemental de l’Ordre des médecins
2, rue de La Collégiale
59043 LILLE cedex

***, avant le 16 janvier 2012

Monsieur le Président,

Notre collègue, le Professeur Pierre Delion, est l’objet d’attaques personnelles et professionnelles difficiles à comprendre quand on prend le temps de connaître l’objet de ces attaques et quand on connaît l’homme.

logique non lieu

Il doit comparaître devant votre Conseil de l’Ordre le 16 février prochain, ce qui montre une évolution inquiétante du droit dans le champ médical car, en droit, lorsqu’une plainte n’est pas fondée, elle est classée sans suite ou débouche sur un non-lieu.

On ne peut attendre de votre Conseil qu’une décision de ce type car ces charges visent à discréditer un programme de recherche scientifique, réglé et validé, concernant une pratique de soins, le packing, recherche dont l’objectif est de valider son utilisation dans la prise en charge de l’autisme infantile. Ce programme entre dans le cadre d’un Programmes Hospitaliers de Recherche Clinique National (PHRC), validé en 2008 (PHRC 2007/1918, n° Eudra CT : 2007-A01376-47) et financé par le ministère de la Santé dont le thème est « L’efficacité thérapeutique du packing sur les symptômes de troubles graves du comportement, notamment les automutilations, des enfants porteurs de TED/TSA ». Il est nécessaire de rappeler que les PHRC reçoivent obligatoirement un avis favorable du Comité de Protection des Personnes du CHRU à l’origine du projet de recherche pour être validés. Cet important travail, qui vise non pas à proposer un traitement de l’autisme, comme veulent le faire croire les contempteurs du Professeur Pierre Delion et de ses collaborateurs (Céline Lallié (psychologue PHRC) et Maud Ravary (psychomotricienne PHRC)), est rendu difficile en raison d’un certain nombre d’actions conduites par ses détracteurs pour en empêcher la réalisation. Les dernières actions sont une plainte contre le Professeur David Cohen, Chef du Service Psychiatrie Enfant et Adolescent de l’Hôpital de la Pitié Salpêtrière devant l’Ordre des Médecins de Paris le 16 janvier 2012 et, surtout, une plainte contre Pierre Delion, « véritable promoteur du Packing en France(1« ) » devant votre Conseil Départemental de l’ordre, ainsi qu’une mise en demeure adressée à l’hôpital Pitié-Salpêtrière, en la personne de son Directeur M. Didier Frandji. L’association Vaincre l’Autisme prévoit une série de manifestations ces mêmes jours pour faire pression sur les Conseils de l’Ordre.

méthodes d’un autre âge

Ces méthodes d’un autre âge interrogent sur les véritables motivations de leurs instigateurs dont on rappellera qu’ils ont, notamment, bénéficié d’un faux pour justifier leurs actions en arguant d’un courrier de Martine Aubry, alors candidate aux primaires socialistes, qui proposait l’interdiction du packing, ce que Madame Aubry elle-même a démenti dans un courrier au Professeur Pierre Delion(2« ).

Une étude scientifique ne préjuge pas de son résultat, ce que font les associations de parents d’enfants autistes qui ont décidé que cette technique « relevait de la torture »(3« ), qu’elle était pratiquée « sans protocole, sans évaluation et sans résultat» et qu’il fallait y mettre un terme parce que « dénuée de tout respect et de toute dignité(4« )». Pierre Delion rappelle que « en effet, ils [les scientifiques] savent bien qu’avant de pouvoir démontrer quelque vérité scientifique que ce soit, le chercheur émet des hypothèses abductives (j’ai l’intuition que) puis conduit ses recherches pour tenter de démontrer de façon déductive et inductive les hypothèses émises. S’il n’y avait pas d’abord des intuitions basées sur la clinique, aucune découverte n’aurait pu être faite en médecine, ni a fortiori démontrées dans le cadre de l’Evidence Based Medicine.»

Sans s’appesantir sur le caractère outrancier des propos de l’association qui assigne Pierre Delion devant votre Conseil, rappelons que le packing, contrairement à ce que laisse entendre ceux qui demandent son interdiction, n’a pas pour origine la psychanalyse mais qu’il trouve sa source dans la médecine antique. IL repose sur l’utilisation de l’eau dans les soins physiques et psychiques, l’hydrothérapie étant utilisée en Grèce dès le VIIIème siècle avant Jésus-Christ. Soranus d’Ephèse la recommande au 1er siècle de notre ère pour soigner la dépression. Au XVIIIème siècle, Pinel demande que l’on utilise les bains chauds à visée de relaxation. Cullen, médecin anglais, est le premier à recommander les enveloppements humides dans le même but. En 1948, Paul Sivadon a utilisé des approches corporelles à base d’eau, à Sainte Anne, « pour favoriser le sentiment de sécurité, la prise de conscience de l’existence corporelle et la relation avec les objets et les personnes ». En 1966, un psychiatre américain, Woodbury introduit sa méthode d’enveloppement (“packing” en anglais) en France : la technique est la même que mais l’enveloppement se déroule en présence d’un infirmier qui reste aux côtés du malade en permanence durant ce temps d’enveloppement. « Le but de ce traitement est de donner au malade une stimulation du schéma corporel, de contrôler ses tendances autodestructrices et agressives, sans l’aliéner par les médicaments ou l’isolement ».

La technique du packing sera proposée pour le traitement des enfants et adolescents autistes les plus gravement malades, ou qui présentent des troubles graves du comportement (hyperactivité, instabilité grave, auto- ou hétéro-agressivité, stéréotypies envahissantes, anorexie grave, insomnie rebelle notamment).

« La technique du packing est basée sur le réchauffement thermique cutané rapide (de l’ordre de cinq minutes selon des vérifications par thermomètres cutanés) obtenu en enveloppant le corps de l’enfant dans des serviettes de bain (deux pour le tronc, une pour chaque bras et jambe) mouillées froides. Seuls les membres supérieurs et inférieurs et le tronc sont enveloppés ; la tête et le visage ne sont pas concernés. Les serviettes sont recouvertes d’une alaise et de deux couvertures pour faciliter le réchauffement de l’enfant. Ces tissus d’une température proche de +10 à +15°C en début de séance se réchauffent très rapidement pour avoisiner la température du corps jusqu’à la fin de la séance. Seule la température superficielle est transitoirement diminuée, le patient n’est jamais placé en hypothermie. À l’issue de la séance, le sujet est frictionné et accompagné vers le lieu de vie où une collation est proposée dans une ambiance conviviale. Les séances d’enveloppement ont lieu une ou plusieurs fois par semaines en fonction de l’état de santé du patient. Les packings aident les enfants à renforcer leur conscience des limites de leur corps. Le packing a pour but d’aider le patient à retrouver une image corporelle en privilégiant ses vécus sensoriels et émotionnels. Bien plus qu’une méthode comportementale et uniquement corporelle, le packing permet d’aider l’enfant à retrouver un sentiment d’entourance (Haag et coll. 1995), qui permet l’établissement d’une relation avec les soignants qui accompagnent attentivement l’enfant pendant les séances.

Les packings entrent dans le cadre d’un projet de soins individualisés en accord avec les parents. Ils n’ont jamais lieu quand ils sont refusés par l’enfant. Cette prise en charge s’intègre au sein d’une prise en charge pluridisciplinaire, qui associe idéalement des soins, à des approches éducatives et pédagogiques adaptées.(5« )»

En aucun cas, donc, il ne s’agit d’un traitement de l’autisme, ou de ce que l’on nomme aujourd’hui les Troubles Envahissants du Développement (TED), le Professeur Pierre Delion a maintes fois rappelé que « le packing ne concerne que quelques enfants porteurs de TED/TSA lorsqu’ils présentent des signes graves voire gravissimes de troubles du comportement, pour lesquels une indication précise doit être posée et une formation de l’équipe réalisée dans de bonnes conditions ». Il est donc malhonnête de réduire son travail à la volonté de « torturer » les enfants autistes et de refuser un protocole scientifique dont la méthodologie théorique et clinique honore ses concepteurs. Il ne suffit pas de se targuer d’autres autorités scientifiques qui, en l’occurrence, s’appuient sur des préjugés qui ont une construction scientiste voire idéologique, pour invalider le travail de plusieurs années au service d’une cause que Pierre Delion a défriché de longue date : combien d’entre nous ne se sont-ils pas intéressés à l’autisme, d’abord par la clinique et une réflexion plurifactorielle, sans exclusive et avec une grande rigueur scientifique et une grande ouverture d’esprit, grâce à lui ? Si le regard commun et scientifique sur l’autisme a pu évoluer dans ce pays, on le lui doit en grande partie, il suffit de lire ses travaux et ses publications avec honnêteté.

les attaques visant Pierre Delion visent aussi toute une profession

Les attaques visant Pierre Delion visent aussi toute une profession, que le Syndicat des Psychiatres des Hôpitaux avait appelé à juste titre la Communauté soignante, dans une optique de « mise en cause des compétences médicales de la psychiatrie » et, plus généralement, de disqualification de la psychiatrie et de la psychanalyse.

Tout le monde est aujourd’hui d’accord pour dire que l’autisme, on devrait probablement dire les autismes, est un trouble neuro-développemental, entrant dans le cadre des troubles envahissants du développement ce qui ne préjuge en rien de son étiologie qui demeure inconnue, les hypothèses allant des anomalies génétiques aux atteintes infectieuses ou toxiques, probablement associés à des degrés divers.

Il faut rappeler qu’il n’existe pas de traitement curatif de l’autisme(6« ). En revanche de multiples approches de prise en charge ont vu le jour depuis la découverte de ce syndrome, approches sont issues de divers courants théoriques et basées sur des conceptions très diverses de l’autisme . De manière pratique, des études scientifiques ont à ce jour permis de démontrer l’efficacité d’une prise en charge précoce à l’aide d’approches éducatives comportementales (ABA), cognitives (TEACCH) ou développementales. La littérature scientifique est unanime sur ce point : il faut que l’intervention éducative soit précoce, massive et structurée.

Mais, quel que soit la nature du handicap de la personne autiste, le mérite de la psychiatrie et de la psychanalyse aura été de montrer qu’elle demeure un être de relation, doté d’un inconscient, tout comme ses parents, et que les interactions relationnelles et identificatoires sont modifiés par le trouble. Et ce même si l’on réduit l’inconscient à ses dimensions cognitives, ce qui n’est plus le cas des neuro-biologistes, Lionel Naccache considérant même Freud comme le Christophe Colomb des neurosciences(7« ) .

Ces attaques, enfin, visent un homme, Pierre Delion, dont l’intégrité professionnelle, le sens éthique, et l’humanité peuvent difficilement être discutés par quiconque est de bonne foi. « Nous sommes tous des Pierre Delion » disait le Syndicat des Psychiatres Hospitaliers. Nous dirions plutôt « Nous voudrions tous être des Pierre Delion ». Et avoir ses qualités humanistes, son profond respect de l’autre souffrant, sa rigueur scientifique, sa compétence dans l’animation des équipes dont il a eu la charge, sa qualité d’enseignant “maïeutique”, la cohérence qui est la sienne entre sa pratique et son enseignement, son attachement à la “défense et illustration” de la prise en charge des enfants autistes et de leurs familles. Son travail, son enseignement, son profond respect des familles plaident pour lui mieux que quiconque ne pourrait le faire. à travers lui, c’est toute une conception de l’humain, du social et du scientifique qui est en jeu. Et ces attaques inquiètent car elles traduisent une dérive qui voudrait qu’au lieu que ce soient les personnes en souffrance psychique qui fassent l’objet de fantasmes primaires stigmatisants, ce sont ceux qui les prennent en charge que l’on pare de ces intentions.

L’autisme est une souffrance, pour l’autiste d’abord, pour ses proches ensuite. La douleur des parents doit être respectée et entendue, y compris quand elle s’exprime de manière excessive. Mais l’alliance thérapeutique que prône l’ensemble des dispositifs voulus ces dernières années par les pouvoirs publics suppose respect mutuel et confiance réciproque. La controverse n’est pas inutile, « Le mot liberté n’admet, par définition, aucune restriction (8« ) »

Cette nécessaire alliance, chacun doit y participer.

Autistes dans la mesure de leurs moyens, parents qui doivent trouver une réponse à leur détresse et aider leur enfant à progresser autant qu’il lui est possible afin de « garantir l’intégration des personnes autistes en milieu ordinaire ou la création de places adaptées en milieu spécialisé (9« )» ; pouvoirs publics, qui doivent éviter toute posture démagogique, proposer des espaces de médiation et soutenir toute recherche, sans exclusive aucune, qui permettra de faire avancer les connaissances en matière de troubles envahissants du développement ; les médias, qui doivent aider à la prise de conscience en ces matières mais aussi informer de manière objective. Les professionnels enfin, dont le dévouement ne peut être contesté et qui, quoi qu’il advienne et quel que soit le champ de compétence de leur intervention, demeureront un maillon indispensable à l’évolution positive des enfants et adultes concernés.

Ces alliances sont tout le contraire de démarches qui ont une construction sectaire en ce sens qu’en s’appuyant sur la détresse et l’émotion au détriment de la réflexion critique, elles se soutiennent du “principe de simplification”, supercherie visant à séduire les personnes en détresse par l’indication d’une “voie unique”, factice face à la complexité des problèmes posés, voie qui, en ce sens, constitue une régression épistémologique.

Claude Finkelstein, présidente de la FNAPSY, rappelle que « les chapelles en psychiatrie sont devenues des sectes, chacune pensant avoir “raison” contre la “déraison” et ceux qui en souffrent sont les patients, non les familles, même si j’en suis sûre celles-ci sont de bonne foi. Seul le patient peut dire si telle ou telle intervention lui a servi. »

C’est pourquoi nous soutenons le Professeur Pierre Delion dans sa démarche, nous dénonçons la véritable chasse aux sorcières dont, avec certains de ses collègues pédopsychiatres, il fait l’objet et nous demandons que Pierre Delion reçoive tout l’appui qu’il mérite de la part de ses confrères de l’Ordre des médecins, en reconnaissance de son courage, de sa rigueur et de sa compétence dans l’ensemble de son œuvre.

Rappel : Le texte de soutien à Pierre Delion et David Cohen se trouve à l’adresse suivante

http://www.autismeuneapprocheplurielle.org/phpPetitions/index.php?petition=3

Avez-vous pensé à le signer rapidement (l’échéance est pour le 16)?

  • 1 Dixit Vaincre l’Autisme (ex Association Léa pour Samy).
  • 2 « Je suis particulièrement désolée que l’on ait pu mettre sous ma signature une prise de position que je ne cautionne en aucun cas… Vous savez combien je suis admirative de vos qualités de médecin et scientifique. Je sais ce que vous apportez au CHRU de Lille et, au-delà, à la médecine de ce pays.»
  • 3 Vaincre l’Autisme.
  • 4 Vaincre l’Autisme.
  • 5 Rappelons malgré tout que « Vaincre l’Autisme tient à préciser que les psychiatres psychanalystes français en charge de l’autisme, remis en question depuis plusieurs années, refusent de répondre aux médias qui les sollicitent pour mener un travail d’investigation. Ce faisant, ils bloquent le débat démocratique et l’information du Grand Public. » On a vu ce que devenaient les propos des psychiatres interrogés par la réalisatrice du Mur dont le montage partial a abouti à discréditer trois des plus grandes figures de la psychiatrie française, outre le Professeur Pierre Delion, le Professeur Daniel Widlöcher et le Professeur Bernard Golse.
  • 6 Voir les travaux, notamment de Jacques Constant et ceux de Centre Ressource Autisme de Languedoc-Roussillon à la demande du ministère de la santé en 2007.
  • 7 Le nouvel inconscient, Poche Odile Jacob, février 2009.
  • 8 Jean Yanne, Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil.]», si elle fait progresser la lutte contre la souffrance. Chacun doit se regarder en conscience, la pratique de la psychiatrie et de la psychanalyse n’ont pas toujours été heureuse en matière d’autisme, toutes les associations de parents d’autistes ne se reconnaissent pas dans des discours excessifs, et chercher comment concilier au mieux « corps et esprit humains, inséparables.[[Pierre Delion, Lettre ouverte
  • 9 Autisme France.

Autisme : Guy Baillon écrit au Conseil de l’Ordre

Docteur Guy Baillon
Psychiatre des hôpitaux

samedi 14 janvier 2012

Au Conseil de l’ordre des médecins du Nord.

Chers confrères,

L’attaque dont fait l’objet le professeur Pierre Delion par l’association Vaincre l’autisme est pour moi la cause d’une double tristesse. Il faut que cette attaque cesse dans les plus brefs délais, mais il faut comprendre quelles en sont les principales origines.

Tout d’abord, je tiens à affirmer ma profonde compassion pour les familles ayant des enfants souffrant de troubles psychiques graves comme l’autisme. C’est cette compassion qui m’a accompagné tout au long de ma carrière
Parti en retraite il y a 10 ans, je me bats depuis auprès des usagers de la psychiatrie et des familles pour attirer l’attention de tous les acteurs de la santé mentale pour qu’ils puissent intégrer parmi leurs partenaires pour défendre une psychiatrie de qualité, les associations de familles comme l’UNAFAM et les associations d’usagers comme la FNAPSY, familles et usagers en association ont en effet des compétences complémentaires d’une grande richesse pour que les soignants mènent à leur terme la compréhension et le traitement des troubles psychiques graves.

Je témoigne que le professeur Pierre Delion, non seulement, mène le même combat que nous tous depuis 30 ans (et nous l’admirons beaucoup pour sa pertinence), mais il est aussi parmi nous l’un des acteurs essentiels de ce combat contre l’autisme; c’est ainsi qu’après des années d’observations il a tenu à appliquer dans certains cas les plus difficiles de l’autisme la méthode dite du “packing” car elle est à la fois l’une des plus inoffensives et l’une des plus efficaces.
J’en témoigne personnellement ayant pratiqué le packing en tant qu’interne en psychiatrie, puis en tant que chef de service dans le 93 à Ville-Evrard depuis 1972 avec notre équipe de secteur pour quelques patients autistes (pour les autres patients son effet est dérisoire, puisqu’elle se limite l’application de draps mouillés sur le corps ; chacun de vous peut l’essayer chez lui , il conviendra à quel point c’est anodin).

Pourquoi un traitement aussi simple a-t-il entraîné une telle violence chez certaines familles ?

Parce que la folie fait peur, parce que la psychiatrie fait peur, et que l’une et l’autre sont entourées d’une incompréhension majeure par l’ensemble de la société, entraînant une véritable stigmatisation contre l’une et l’autre.
Mais quand une famille a parmi ses enfants l’un d’entre eux présentant des troubles autistiques, elle ne comprend pas ce qui lui arrive et a souvent comme premier interlocuteur des personnes non compétentes qui ont aussi peur qu’elle, ce qui augmente incompréhension et peur.

Au passage cette attitude d’incompréhension, est la même que celle qui a conduit le Président de la République à déclarer à la télévision, le 2 décembre 2008, qu’il fallait désigner les schizophrènes comme de futurs criminels, et il a fait promulguer la loi du 5 juillet 2011 qui impose comme seul traitement aux troubles psychiques graves l’enfermement et les traitements biologiques, annulant ainsi 50 années de progrès.

Dans les deux cas c’est la même défiance vis-à-vis de la psychiatrie qui est promue. Au contraire la folie peut et doit être expliquée et comprise; la société doit apprendre qu’elle évolue favorablement lorsqu’elle est accompagnée d’un travail psychothérapique réalisé par des soignants suffisamment formés et suffisamment nombreux, comme peu à peu la France a pu depuis 50 ans le faire dans le cadre de la psychiatrie de secteur.

Les troubles autistiques sont les troubles les plus graves et les plus difficiles à comprendre. Leurs origines restent encore obscures, mais il est certain qu’ils sont la résultante de causes multiples à la fois organiques, physiologiques, environnementales, psychologiques ; ils doivent donc bénéficier d’un apport harmonieux, cohérent des différents traitements en rapport avec la multiplicité de ses causes.

Ce qui semble avoir impressionné quelques familles c’est le fait que cette maladie si complexe puisse être modifiée dans quelques cas par une thérapie aussi anodine que le packing ; en réalité ce traitement n’a d’effet que parce qu’il est réalisé par un groupe de quelques soignants qui, pendant l’heure de son déroulement, va l’accompagner par un échange verbal psychothérapique. Ce contraste entre la gravité du trouble et l’aspect anodin de ce traitement est insupportable pour les familles, qui ne perçoivent pas que ce traitement est toujours associé à d’autres apports éducatifs, biologiques et psychothérapiques. Mais affirmer, comme le fait cette association, sous l’influence de quelques familles que ce traitement est une “torture” est en réalité un propos clairement “délirant”, qu’il faut reconnaitre comme tel.

parole des soignants, contre celle de quelques familles ?

Nous rencontrons ici la difficulté centrale du rapport entre la folie et la psychiatrie et sa compréhension par la société : certaines personnes qui ont un comportement cohérent prenant en compte les règles de la société, peuvent en même temps tenir un propos délirant, Alors, parole contre parole ? Parole des soignants, contre celle de quelques familles? C’est le choix fait par le gouvernement en acceptant sans discuter le propos de l’association Vaincre l’autisme (et en faisant le récent Plan pour l’autisme), alors qu’il s’agit en tout état de cause ici de faire la part dans la réalité entre ce qui est reconnu par l’ensemble du corps psychiatrique comme connaissance d’un trouble et de ses traitements, et un propos délirant, même s’il a comme origine une douleur insupportable et authentique. Un patient, une famille peuvent à la fois avoir un propos cohérent sur la société, et tenir un propos délirant.

Il est donc nécessaire qu’une autorité spécifique et lucide écoute la douleur des familles concernées, la partage, qu’elle soutienne les familles, mais elle ne doit pas se laisser entraîner à condamner et poursuivre les soignants quand ils utilisent des traitements simples, pour la seule raison qu’on ne comprend pas leur effet, alors que l’on sait qu’ils sont totalement anodins. Ceci surtout alors que dans le cas précis du packing des enquêtes scientifiques ont déjà montré clairement l’absence de danger.

Le Professeur Pierre Delion doit recevoir tout l’appui qu’il mérite de la part de l’Ordre des médecins, et de plus, il doit être félicité pour son courage, sa rigueur et sa compétence dans l’ensemble de son œuvre.

Rappel : Le texte de soutien à Pierre Delion et David Cohen se trouve à l’adresse suivante

http://www.autismeuneapprocheplurielle.org/phpPetitions/index.php?petition=3

l’avez-vous signé ?

Psychanalystes, encore un effort pour ne pas délirer sur l’autisme ni adhérer aux positions d’Edwige Antier

Blog de Michel Rofus, Mediapart, 5 février 2012

Psychanalystes, encore un effort pour ne pas délirer sur l’autisme ni adhérer aux positions d’Edwige Antier

Par Michel Rotfus

05 Février 2012

Je ne suis pas un spécialiste de l’autisme mais comme professeur de philosophie intéressé par la psychanalyse j’ai lu l’œuvre de Bruno Bettelheim qui ne mérite pas aujourd’hui un tel lynchage. Anachronisme un peu facile, comme les lois mémorielles. Va-t-on comparer tous les épisodes sanglants de l’histoire rétroactivement à des génocides ? Va -t-on reprocher aux pionniers du traitement de la psychose d’avoir maltraité leurs patients? Va-t-on crier Pinel au gibet ?! Et Kraepelin aussi ! Jamais Michel Foucault, qui a critiqué fortement le discours psychiatrique, ne se serait livré à de tels excès. Jamais Gilles Deleuze qui trouvait ridicule le sectarisme psychanalytique n’aurait songé à une loi pour interdire Œdipe, comme le fait René Fasquelle, député UMP. Quant aux psychanalystes qui se réclament d’Edwige Antier, ils feraient mieux de ne pas avoir la mémoire courte : pédiatre, se réclamant de Françoise Dolto(1« ) et du pauvre Œdipe, défenseure de la famille traditionnelle, du retour des femmes au foyer, persécutrice des homosexuels, cette dame a comparé l’homoparentalité au nazisme, à propos d’un livre pour enfant d’Ophélie Texier, Jean a deux mamans, publié par l’École des loisirs en 2004.

Je cite (c’est sur internet) :
Question : Il ne faudrait donc pas parler d’homosexualité aux jeunes enfants ?

Edwige Antier : C’est aux parents de savoir ce dont ils veulent parler à leurs enfants. L’éditeur n’aurait-il pas dû préciser que c’est un livre avec avis parental ? Imaginez que des homosexuels voient leur enfant choisir un livre nazi dans une bibliothèque de jeunesse ! Vous trouveriez cela normal ?

Au vu de la polémique, je suis consterné de voir des psychanalystes faire des procès à qui mieux mieux contre la liberté d’expression. Les voilà qui s’en prennent à une productrice, Sophie Robert, illustre inconnue qui a réalisé un mauvais documentaire à charge contre les psychanalystes. Normal ! Elle est proche des auteurs du Livre noir de la psychanalyse. Et elle a réussi à faire dire à des psychanalystes, à l’insu de leur plein gré, ce qu’ils ne cessent de répéter depuis des lustres : les mères des enfants autistes sont des mères froides, incestueuses, crocodiles, et toutes sortes de sottises.

Mais ils les ont dites ces sottises! Il faut regarder le film Le Mur qui est monté à charge. Et alors?… C’était aux psychanalystes de ne pas tenir de tels propos qui sont une insulte envers les parents d’enfants autistes. Résultat, une inconnue, dont le film n’aurait jamais été programmé à la télévision est devenue en quelques jours une célébrité nationale pour la presse américaine qui en profite pour fustiger toute la psychanalyse française. Belle stratégie !

Quand on sait que la manie des procès revient aux sectes, à l’extrême-droite, aux négationnistes, on se demande pourquoi des psychanalystes cherchent à les imiter. Fureur procédurière! Ils ont réussi leur coup : faire exister un mauvais documentaire que l’on peut toujours voir sur internet.

Je rappelle que j’ai initié avec quelques autres une pétition contre Michel Onfray et que c’est par la plume et jamais par la judiciarisation que nous avons démontré son imposture aujourd’hui reconnue par pratiquement tous les médias. Voyez Charlie Hebdo de cette semaine, c’est à mourir de rire !

Je suis consterné de lire la littérature de Marie Jean Sauret sur Médiapart et je partage la critique de Gilles Olivier Silvagni : seule la psychanalyse serait détentrice d’une théorie humanisante du sujet ? Comment peut-on dire ça ? Et Descartes, Kant et Hegel, et leurs héritiers, n’étaient ils pas humanistes ! Toute de même quelle inculture.

Quant aux sectes comportementalistes qui en profitent pour se réjouir de ce Waterloo des psychanalystes, ils devraient se souvenir que ce sera forcément leur tour un jour. La bêtise engendre la bêtise !

Le pire dans cette ténébreuse affaire, c’est que les bons cliniciens – Pierre Delion et tous les psychologues qui s’occupent en France d’autisme avec des approches multiples – risquent d’être assimilés à des barbares par la faute des extrémistes en tous genres.

Revenons à la raison.

  • 1 Note sur Médiapart : Mme Antier n’a aucune formation psy. Elle est pédiatre, c’est tout…ou presque tout !
    _ En effet, elle est aussi député UMP de Paris, ce qui explique bien des choses ! Voir ICI.
    _ Elle n’a rien à voir avec Françoise Dolto si ce n’est d’avoir voulu récupérer la place que la célèbre psychanalyste d’enfant avait occupé dans une émission de France-Inter : « Lorsque l’enfant paraît ».
    _ Oui, revenons à la raison et ne mélangeons pas les torchons avec les serviettes !

Edwige Antier & la Cause freudienne

Edwige Antier et la Cause freudienne

Par Élisabeth Roudinesco

Edwige Antier, députée UMP dont se réclame officiellement l’École de la Cause freudienne et le Champ freudien (Gérard Miller, communiqué du 2 février 2012), prétend soutenir les psychanalystes contre le projet de loi de son collègue Daniel Fasquelle, député UMP.

Rappel

Edwige Antier, pédiatre, se réclamant de Françoise Dolto et d’une psychologie œdipienne de comptoir (père séparateur, mère fusionnelle, bébé en danger face à l’absence de la différence des sexes), défenseure de la famille traditionnelle, du retour des femmes au foyer et de l’allaitement généralisé et pourfendeuse des homosexuels. Elle a comparé l’homoparentalité au nazisme, à propos d’un livre pour enfant d’Ophélie Texier, Jean a deux mamans, publié par l’École des loisirs en 2004.

Question : Il ne faudrait donc pas parler d’homosexualité aux jeunes enfants ?

Edwige Antier : C’est aux parents de savoir ce dont ils veulent parler à leurs enfants. L’éditeur n’aurait-il pas dû préciser que c’est un livre avec avis parental ? Imaginez que des homosexuels voient leur enfant choisir un livre nazi dans une bibliothèque jeunesse ! Vous trouveriez cela normal ?

On peut ne pas soutenir un projet de loi aberrant, aussi contestable que les lois mémorielles, et se passer de certains alliés.

De « l’arrogance » à la responsabilité

Bernard Ginisty

De l’arrogance à la responsabilité

Les temps de crises conduisent chacun d’entre nous à faire l’épreuve de ce que nous considérons comme essentiel et par là, nous confrontent à notre identité. Celle-ci ne passe pas d’abord par l’appartenance à un clan, la faveur des magazines ou celle du prince, mais elle s’exprime dans notre capacité à assumer nos responsabilités tant au plan privé que dans l’espace public.

l’élection

Le philosophe et penseur talmudiste, Emmanuel Levinas, n’a cessé de voir dans cette responsabilité la source de l’identité humaine. Au « je pense donc je suis » de Descartes, il substitue, « je suis responsable, donc je suis« . Pour lui, l’identité ne vient pas de l’appartenance à une culture, à une idéologie, à une religion ou à une nation, mais de ce qu’il appelle, reprenant un terme biblique, l’élection qu’il définit comme la responsabilité inconditionnelle pour autrui :

« Où est mon unicité ? écrit-il. Au moment où je suis responsable de l’autre, je suis unique. Je suis unique en tant qu’irremplaçable, en tant qu’élu pour répondre de lui. Responsabilité vécue comme élection. (…) J’ai appelé cette unicité du moi dans la responsabilité, son élection. Dans une grande mesure, bien entendu, il y a ici le rappel de l’élection dont il est question dans la Bible. C’est pensé comme l’ultime secret de ma subjectivité. Je suis moi, non pas en tant que maître qui embrasse le monde et qui le domine, mais en tant qu’appelé d’une manière incessible, dans l’impossibilité de refuser cette élection. » (1)

ouvrir un chemin à la responsabilité

Analysant la naissance de la philosophie personnaliste d’Emmanuel Mounier, Paul Ricœur remarque qu’elle est contemporaine de la grande crise bancaire de 1929. A nouveau, aujourd’hui, les évidences économiques et financières sont remises en cause. Dans cette situation les attitudes fondamentales qu’il propose restent d’une grande actualité pour ouvrir un chemin à la responsabilité. « J’aime beaucoup, écrit-il, la formule de Simone Veil qui parle des quatre négations : ne rien croire à l’abri du sort, ne jamais admirer la force, ne pas haïr les ennemis et ne pas humilier les malheureux » (2). Ces quatre refus définissent les voies de l’exercice d’une action citoyenne en temps de crise :
_ – Ne pas transformer son confort institutionnalisé en argument politique,
_ – Éviter les vénérations médiatiques pour le pouvoir et l’argent
_ – Refuser le manichéisme qui voudrait que le bien et le mal suivent les frontières des partis politiques, des idéologies, des religions ou des nations
_ – Être présent auprès des exclus.

Nous entrons dans la période de campagne des élections présidentielles. Les deux principaux candidats que désignent les sondages se font mutuellement des procès « d’arrogance ». Il reste à souhaiter que ceux qui se présentent à nos suffrages évitent cette arrogance au profit de ce chemin de responsabilité.


(1) Emmanuel LEVINAS in Emmanuel Levinas, qui êtes-vous. Entretiens avec François Poirié. Éditions de la Manufacture, 1987, pp. 115-116

(2) Paul RICŒUR, « Entretien avec François EWALD » in Magazine Littéraire, n°390, septembre 2000, page 26.

Proposition de loi Fasquelle visant l’arrêt des pratiques psychanalytiques

Proposition de loi visant l’arrêt des pratiques psychanalytiques dans l’accompagnement des personnes autistes

Le texte de ma proposition de loi :

Proposition de loi visant l’arrêt des pratiques psychanalytiques
dans l’accompagnement des personnes autistes,
la généralisation des méthodes éducatives et comportementales,
et la réaffectation des financements existants à ces méthodes.

Présentée par Daniel FASQUELLE,
Député du Pas-de-Calais

24 janvier 2012

[/N° 4211
_____
ASSEMBLÉE NATIONALE
_ CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958
_ TREIZIÈME LÉGISLATURE
_ Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 24 janvier 2012.

PROPOSITION DE LOI

visant l’arrêt des pratiques psychanalytiques dans l’accompagnement des personnes autistes, la généralisation des méthodes éducatives et comportementales et la réaffectation de tous les financements existants à ces méthodes,

(Renvoyée à la commission des affaires sociales, à défaut de constitution
_ d’une commission spéciale dans les délais prévus par les articles 30 et 31 du Règlement.)

présentée par

M. Daniel FASQUELLE,

député./]

 

EXPOSÉ DES MOTIFS

L’autisme est un trouble sévère qui touche 1 enfant sur 100 (dernier chiffre de prévalence issu de Thomson & collaborateurs, décembre 2011). En France, on estime à 600 000 le nombre de personnes affectées par les troubles du spectre autistiques (TSA).

La situation de ces personnes et de leur famille demeure dramatique dans notre pays, il est aujourd’hui plus qu’urgent de correctement traiter ce problème de santé publique majeur.

Pour aider ces personnes à s’en sortir, la France ne peut plus continuer à cautionner et financer les pratiques de type psychanalytique dans le traitement de l’autisme.

Pour rappel, la psychanalyse ne figure dans aucune recommandation nationale ou internationale en matière d’autisme. Elle n’est citée ni par l’INSERM dans son expertise collective de Février 2004, ni par le Conseil National d’Ethique dans ses rapports N°42 de 1996 et N°107 de 2007, ni par la Fédération Française de Psychiatrie dans ses recommandations d’Octobre 2005.

L’approche psychanalytique de l’autisme a été abandonnée depuis au moins 20 ans dans la plupart des pays occidentaux au profit de méthodes éducatives et comportementales.

Cette mutation, qui s’est opérée aussi bien dans la définition de l’autisme, aujourd’hui défini comme un trouble neuro-développemental, que dans sa prise en charge, s’est fondée sur un constat simple : aucune étude scientifique publiée ne permet d’attester du bienfondé ni surtout de l’efficacité de la démarche psychanalytique, contrairement à certaines techniques de rééducation spécifiques (outils de communication, méthodes éducatives, méthodes comportementales), dont l’apport a été démontré dans plusieurs études. A titre d’exemple, en 2010, une étude sur le modèle de Denver, conjuguant intervention précoce et programme éducatif et comportemental intensif – 25h hebdomadaires – a montré qu’une prise en charge de ce type permettait de faire régresser les symptômes autistiques, d’améliorer considérablement le langage ainsi que les facultés cognitives (+ 17 points de QI en moyenne pour une intervention dès 18 mois).


La communauté scientifique internationale est unanime sur cette question et déconseille dans les guides de bonnes pratiques l’utilisation des prises en charge d’inspiration psychanalytique.

En janvier 2010, enfin, comme partout dans le monde, la Haute Autorité de Santé a enfin reconnu la Classification Internationale des Maladies de l’Organisation Mondiale de la Santé (la CIM-10), incluant l’autisme dans les Troubles Envahissants du Développement et abandonnant de fait la notion de psychose infantile.

Il faut pourtant aller beaucoup plus loin pour faire évoluer les pratiques.

La Classification française des troubles mentaux de l’enfant et de l’adolescent (CFTMEA), construite sur référence psychanalytique, n’a toujours pas calqué sa définition sur celle recommandée par la HAS.

Aussi, bon nombre de médecins ne reconnaissent toujours pas la CIM-10, et l’approche psychanalytique de l’autisme est encore majoritairement enseignée dans nos universités françaises.

Cette lecture erronée de la pathologie continue à être imposée dans la plupart des hôpitaux de jour, des IME (Instituts médico-éducatifs) et des CMP (Centres médico-psychologiques) qui accueillent la majorité des enfants autistes. Les pratiques psychanalytiques captent la majeure partie des moyens financiers alloués à cette pathologie, freinant ainsi la mise en place de traitements adaptés tels que les méthodes éducatives et comportementales, hypothéquant la vie des autistes à l’âge adulte, lesquels se retrouvent dépendants, « sur-handicapés » par des années d’errance dans le diagnostic, sans jamais avoir bénéficié de l’accompagnement qui aurait pu les aider à compenser leur handicap, les rendre autonome et leur offrir une véritable perspective de vie.

Il convient maintenant avec urgence, face à un tel problème de santé publique, de rompre avec la psychanalyse dans l’autisme tant en termes de lecture que de mode de prise en charge (j’inclue ici la technique du packing qui scandalise l’ensemble de la communauté scientifique internationale). Il est donc indispensable de réaffecter l’ensemble des moyens existants sur les traitements opérants.

On le sait à présent, une prise en charge précoce et adaptée permettrait de réduire considérablement le coût économique et social de l’autisme, comme l’a notamment déjà démontré en 2007 le rapport d’un comité sénatorial québécois préconisant un accompagnement précoce avec des méthodes éducatives et comportementales.
Aujourd’hui au Québec, les traitements éducatifs et comportementaux peuvent être prescrits par le médecin et sont remboursés par les assurances santé.

Je m’indigne en constatant qu’en France ce sont les pratiques psychanalytiques généralisées dans nos établissements hospitaliers et médico-sociaux qui sont financées par l’Assurance Maladie. L’étude actuellement menée par le Conseil Economique, Social et Environnemental sur le coût économique et social de l’autisme en France suite à la saisine du Président de l’Assemblée Nationale Bernard Accoyer, relayant la pétition citoyenne du Collectif Autisme, devrait permettre de pointer le coût induit par la mauvaise prise en charge et démontrer la nécessité d’un accompagnement éducatif et comportemental, le plus précocement possible.

L’enjeu est considérable : il s’agit de permettre aux personnes souffrant d’autisme d’accéder à une prise en charge adaptée, de compenser leur handicap, de restaurer le dialogue avec le monde environnant, de s’insérer dans notre société et d’espérer avoir un véritable avenir.

PROPOSITION DE LOI

Article 1er

Les pratiques psychanalytiques, sous toutes leurs formes, doivent être abandonnées dans l’accompagnement des personnes autistes, au profit de traitements opérants, les méthodes éducatives et comportementales en particulier.

L’ensemble des moyens est réaffecté à ces modes de prise en charge.

Article 2

Les charges qui pourraient résulter de l’application de la présente loi pour les organismes sociaux sont compensées à due concurrence par la majoration des droits mentionnés aux articles 575 et 575 A du code général des impôts et la création d’une taxe additionnelle au droit visé à l’article 403 du même code.


 


Publié par Daniel Fasquelle à l’adresse Autisme : une proposition de loi pour que cessent les pratiques psychanalytiques dans l’accompagnement des jeunes patients

Suite aux premières journées parlementaires sur l’autisme et en tant que député mais aussi président du groupe d’études parlementaires sur l’autisme, je dépose, ce vendredi matin, une proposition de loi visant l’arrêt des pratiques psychanalytiques dans l’accompagnement des personnes autistes, la généralisation des méthodes éducatives et comportementales, et la réaffectation des financements existants à ces méthodes

La psychanalyse ne figure dans aucune recommandation nationale ou internationale et la communauté scientifique internationale est unanime pour déconseiller l’utilisation, dans les guides de bonne pratique, des prises en charge d’inspiration psychanalytique. Elle a d’ailleurs été abandonnée depuis au moins 20 ans dans la plupart des pays occidentaux, que ce soit dans la définition des troubles autistiques ou dans leur prise en charge, et est depuis longtemps unanimement décriée par les associations de parents.

J’ai donc estimé qu’il était de mon devoir de la faire interdire, sous toutes ses formes, dans le traitement de l’autisme, au profit de traitements opérants, les méthodes éducatives et comportementales en particulier.

Cette décision est mûrement réfléchie : alerté à propos de la détresse des familles par le Collectif Autisme, j’ai fait procédé à l’audition par le groupe d’études parlementaire sur l’autisme (octobre 2011) de la Haute Autorité de Santé dans le cadre de sa consultation publique en vue des recommandations de bonne pratique « Autisme et troubles envahissants du développement : programmes et interventions chez l’enfant et l’adolescent ».

Le bilan des 1ères Rencontres Parlementaires sur l’Autisme, organisées le jeudi 12 janvier 2012 avec le soutien précieux du mouvement « Ensemble pour l’Autisme », a achevé de me convaincre, tant l’unanimité sur le sujet semblait régner parmi les diverses parties prenantes (chercheurs et professionnels de santé, représentants politiques, familles,…)

Parce que la situation en France en matière de prise en charge de l’autisme est encore, et malgré des efforts évidents du gouvernement pour aller de l’avant, sanitairement, socialement, économiquement et humainement inadmissible, l’année 2012, pendant laquelle l’Autisme s’est vu attribuer le label « Grande Cause Nationale » par le Premier Ministre, se doit d’être un tournant historique ! Cette proposition de loi se veut la première pierre de l’édifice.

Voir aussi

L’intéressant commentaire de cette loi par François-Régis Dupond Muzart sur le site APF.

 

psychanalyse et autisme : la polémique

Psychanalyse et autisme : la polémique in Huffingtonpost, 31 janvier 2012

Par Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse

détestation réciproque

Depuis des décennies, la question de la définition et du traitement de l’autisme – déclarée grande cause nationale pour l’année 2012 – est devenue l’enjeu d’une bataille juridico-politique, avec insultes et procès, au point qu’on se demande comment des parents, des thérapeutes (pédiatres, psychiatres, psychanalystes), des députés et des chercheurs ont pu en arriver à ce point de détestation réciproque.

psychologie œdipienne de comptoir

Violemment hostile à Freud, à la psychanalyse et à ses héritiers, la cinéaste Sophie Robert, soutenue par les auteurs du Livre noir de la psychanalyse, Les Arènes, 2005, a été conspuée après avoir filmé, dans un documentaire que l’on a pu regarder sur internet pendant des semaines, des thérapeutes connus pour leur adhésion à une psychologie œdipienne de comptoir. Selon eux, les mères seraient responsables des troubles psychiques de leurs enfants, y compris l’autisme, maladie aux multiples visages. Ces représentants du discours psychanalytique se réclament de Sigmund Freud, de Donald W. Winnicott, de Jacques Lacan ou de Melanie Klein en oubliant une règle élémentaire : les concepts ne doivent jamais se transformer en jugements à l’emporte pièce ou en diagnostics foudroyants. Un concept n’aboie pas.

mères crocodiles, père séparateur

Il n’est question dans ce film que de mères «crocodiles», «froides», «dépressives» ou incapables «d’expulser de leur corps le rejeton qu’elles n’auraient jamais désiré». Pour les avoir ridiculisés en montant des séquences à charge, Sophie Robert a été poursuivie devant les tribunaux par trois d’entre eux qui ont obtenu que les passages les concernant soient retirés du film (jugement rendu par le tribunal de Lille, le 26 janvier 2012). Elle a aussitôt interjeté appel de cette décision de justice qui ne change rien au problème de fond, puisque la vulgate de la «mère pathogène» et de la loi nécessaire «du père séparateur» est bel et bien présente dans le discours psychanalytique contemporain.

Et c’est en son nom qu’une partie de la communauté psychanalytique française est entrée en guerre en 1999 contre les homosexuels désireux d’adopter des enfants tout en s’opposant, du même coup, aux nouvelles pratiques de procréation assistée, et plus récemment encore à la gestation pour autrui (GPA, «mères porteuses»). Ce discours, fondé sur la naturalisation de la famille et de la différence des sexes, a été critiqué par les féministes, les sociologues, les anthropologues, les philosophes et les historiens de la famille : notamment Élisabeth Badinter.

Daniel Fasquelle, député UMP

Méconnaissant l’évolution des mœurs et les progrès de la science, voilà que ces praticiens – qui ne représentent en rien l’ensemble des cliniciens d’orientation psychanalytique – sont à leur tour interpelés par la loi en la personne d’un député UMP du Pas-de-Calais, Daniel Fasquelle, président du groupe d’études parlementaires sur l’autisme, qui s’apprête à déposer devant le Parlement une proposition de loi visant à abolir toute approche psychanalytique dans l’accompagnement des enfants autistes.

Que s’est-il donc passé en France pour qu’un élu de la République en vienne à croire qu’une question scientifique puisse être résolue par des poursuites judiciaires? Après les lois mémorielles restreignant la liberté de penser des historiens, verra-t-on des juges pourfendre la doctrine freudienne devant des tribunaux ?

maladie organique

C’est en 1907 que le psychiatre suisse Eugen Bleuler invente le terme d’autisme, à partir de celui d’auto-érotisme, pour désigner un repli sur soi de nature psychotique (folie) et une absence de tout contact pouvant aller jusqu’au mutisme. En 1943, le pédiatre autrichien Leo Kanner transforme l’approche en sortant l’autisme infantile précoce du domaine des psychoses. Il émigrera aux États-Unis et poursuivra ses travaux. Mais, en 1944, un autre pédiatre viennois, Hans Asperger, qui avait lui-même été atteint dans son enfance, décrit “l’autisme de haut niveau”, caractérisé par une absence d’altération du langage et une capacité de mémorisation inhabituelle. En témoigne l’inoubliable Raymond Babbit, interprété par Dustin Hoffman dans Rain Man, le film de Barry Lewinson (1988). Aujourd’hui, et dans cette perspective, l’autisme est considéré comme une maladie organique dont l’une des causes serait une perturbation des circuits neuronaux au cours de la vie fœtale.

Bruno Bettelheim

De son côté, Bruno Bettelheim, psychanalyste autrichien, déporté à Dachau puis à Buchenwald, inventa un traitement spécifique de l’autisme en devenant, en 1944, le directeur de l’École orthogénique de Chicago. Comparant cet état à une situation extrême, semblable à l’enfermement concentrationnaire, et favorisé par le désir destructeur des mères, il sera accusé à tort, après sa mort, d’avoir fait de son école un goulag. A vrai dire, il ne mérite aujourd’hui ni légende dorée, ni légende noire. D’autant que l’approche psychanalytique des enfants autistes et psychotiques eut pour effet, sur cette lancée – de Margaret Mahler à Frances Tustin, puis de Françoise Dolto à Jenny Aubry ou Maud Mannoni – de les extirper d’un destin asilaire.

Henri Rey-Flaud

Dans un livre magistral, L’enfant qui s’est arrêté au seuil du langage – Aubier, 2008, Le Monde du 18 avril 2008) – Henri Rey-Flaud, psychanalyste et professeur émérite à l’Université de Montpellier, a fort bien décrit, à partir d’une sérieuse étude de cas, mais aussi en s’appuyant sur des récits publiés par les autistes de haut niveau – Temple Grandin, par exemple – le monde particulier des enfants autistes, un monde de souffrance, de silence et de rituels insolites. Ces enfants – environ quatre sur mille et en majorité des garçons –, s’expriment avec des gestes et des cris. Ils sont parfois violents, ils ont l’air d’accomplir des tâches incohérentes et ont donc besoin d’être pris en charge en permanence par leurs parents et par des équipes de thérapeutes et d’éducateurs qui les font vivre à leur rythme, tout en les soignant.

approche multiple

On aurait pu rêver, comme le laisse entendre cette description, à une possible entente entre familles et thérapeutes. D’autant qu’à partir des années 1980, on identifia des autismes et non plus une entité unique : celui des enfants mutiques, celui des petits génies surdoués, celui enfin des enfants qui peuvent parler, tout en adoptant des attitudes énigmatiques. Une approche multiple, la meilleure à ce jour, semblait s’imposer : psychothérapie psychanalytique, technique éducative et, dans des cas graves d’auto-mutilation, Packing, enveloppement de l’enfant dans des linges mouillés.

DSM – évacuation de l’idée de subjectivité

Il n’en fut rien puisque l’alliance s’était déjà en partie rompue du fait de l’évolution de la psychiatrie mondiale vers une classification exclusivement comportementale et biologique (le fameux Manuel Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM), d’où est désormais évacuée l’idée de subjectivité. Aussi bien cette classification fait-elle entrer l’autisme dans la catégorie d’un trouble envahissant du développement (TED) tellement élargi qu’un enfant sur cent cinquante en serait atteint. Cette progression a été dénoncée en 2006 par le biologiste Jean-Claude Ameisen dans un excellent rapport destiné à l’Inserm (que l’on trouve sur internet) qui montre qu’après avoir rangé l’autisme dans les psychoses, on intègre désormais tous les troubles infantiles graves dans un vaste ensemble biologico-génético-neurologique aux contours cliniques flous.

conditionnement visant à démutiser

À l’évidence, cette évolution est liée au changement des critères diagnostiques beaucoup plus qu’à une «épidémie», ce qui, dans le contexte d’un rejet idéologique du freudisme, a été catastrophique pour l’approche psychanalytique de l’autisme. Lassés d’être interrogés sur leur statut de bon ou de mauvais géniteur, les parents se sont tournés vers des techniques de conditionnement visant à démutiser l’enfant. Aussi bien celui-ci est-il «récompensé» à chaque progrès et «puni» par une sanction à chaque recul.

gêne introuvable

Mais il n’est pas certain qu’une telle approche soit la panacée même si elle s’est imposée dans le monde anglophone. Car si l’on considère l’autisme comme un trouble neurologique, détaché de tout environnement, on risque d’oublier de traiter les souffrances psychiques des parents et des enfants, de dresser les familles contre Freud – lequel n’a jamais parlé d’autisme – et de laisser croire que la maladie serait également génétique, ce qui n’a pas été prouvé. En juillet 2005, la société InteraGen a d’ailleurs donné un faux espoir aux familles en prétendant lancer sur le marché un test génétique de diagnostic précoce de l’autisme, escroquerie dénoncée par les généticiens sérieux (Bertrand Jordan, Autisme. Le gène introuvable. De la science au business, Seuil, 2012). Récemment, un neurobiologiste français, François Gonon, a en outre montré que la psychiatrie biologique, fondée sur le DSM, avec ses classifications démentes, était critiquée aux États-Unis au moment même où elle s’impose en France («La psychiatrie biologique : une bulle spéculative», Esprit, nov. 2011).

campagne de calomnies

La guerre à laquelle on assiste aujourd’hui est désolante puisque des praticiens éminents, comme Pierre Delion, professeur de pédopsychiatrie de réputation mondiale (CHU de Lille), partisan d’une approche multiple et du Packing, soutenu d’ailleurs par Martine Aubry et de nombreux parents, est devenu, comme d’autres cliniciens respectables, la principale cible d’une campagne de calomnies orchestrée par les adeptes d’un antifreudisme radical.

Quant aux psychanalystes, qui reçoivent par la poste, en guise de cartes de vœux, des photographies de crocodiles, ne sont-ils pas menacés, à force de propos déplacés, de devenir les ennemis d’eux-mêmes et de leur discipline ?


Devenir de la psychanalyse

DEVENIR DE LA PSYCHANALYSE ?

Par Jacqueline Rousseau-Dujardin

Octobre-novembre 2011


La question du statut de la psychanalyse

Partons d’un rappel sans lequel les considérations sur le devenir de la psychanalyse n’auraient pas de sens : pendant des années, la psychanalyse n’a pas eu de statut légal en France. Un certain nombre de médecins l’exerçaient. Les actes psychanalytiques qui faisaient partie de leur activité étaient considérés comme actes médicaux et remboursés comme tels par la sécurité sociale Si des psychologues, des philosophes ou autres voulaient pratiquer la psychanalyse, ils pouvaient avoir un statut légal après une formation de psychologie, mais sans que les actes psychanalytiques pratiqués avec leurs patients soient reconnus comme tels par la SS. Inégalité et injustice (fondée sur l’ancrage réputé médical de la psychanalyse) contre lesquelles on comprend que les non médecins se soient insurgés. En outre, contradiction avec l’article bien connu de Freud (1926) sur la ”psychanalyse laïque” protestant contre le fait que seuls des médecins puissent exercer la psychanalyse.

Après des années de discussions, voire de disputes, l’affaire semble aujourd’hui réglée : la psychanalyse est aux yeux de l’État français une psychothérapie parmi d’autres, en admettant qu’elle soit différente des autres. Mais en somme, chacune se réclame de sa différence. Donc, de ce point de vue, elle est comme les autres.

C’est ce « comme » -là qui fait problème ; pour certains, ceux qui ont travaillé à la mise en place d’un dispositif légal, il règle les difficultés liées à la non réglementation de la psychanalyse, à l’absence d’un statut légal, à sa prétention d’échapper au contrôle de l’État : on pense réduire ainsi le danger auquel les éventuels « charlatans » peuvent soumettre, par leur louche exercice, un public que rien ne permet d’en protéger. Objectif sécuritaire accordé au ton général de la société actuelle et, il faut bien le dire, compréhensible par des abus dont il ne semble pas pourtant que de nombreux cas se soient fait connaître.

Pour d’autres, dont je suis, il existe une spécificité psychanalytique qui empêche d’assimiler cette discipline à une autre psychothérapie (cela ne préjuge en rien de la valeur de telle ou telle), bien que, et c’est fort important, la différence soit difficile à exposer ; bien que, et là est peut-être un obstacle infranchissable, on ne puisse l’éprouver qu’en ayant soi-même été en analyse, pratiqué l’analyse ; mais aussi, bien que les exigences de la pratique de la psychanalyse soient telles – pour le patient autant que pour l’analyste – que, d’une part, les psychanalystes éprouvent parfois la tentation d’orienter la cure vers la psychothérapie, d’autre part que le patient tende lui-même vers une version plus légère de sa mise en jeu. Je crois, pour ma part, que, si les dispositions légales prises récemment pour réglementer l’exercice de la psychanalyse peuvent concourir à son extinction progressive – raison pour laquelle je me suis ralliée aux mouvements de protestation qu’elles ont soulevés – elle est travaillée depuis qu’elle existe par des forces puissantes qui, chez les psychanalystes eux-mêmes et de façon plus ou moins consciente, protestent contre ce que la situation psychanalytique leur prescrit.

Ajoutons aux difficultés qui rendent actuellement la place de la psychanalyse plus précaire la vague cognitiviste avec son corollaire, les thérapies comportementales, accompagnées ou non de médications censées régler, chez les enfants, par exemple, certains désordres de l’activité.

Les débuts freudiens

Situation psychanalytique. C’est le terme qui me paraît le mieux convenir à ce qui s’instaure, qui devrait s’instaurer entre un psychanalyste et son ou sa patiente à partir du moment où la cure est envisagée par l‘un et par l’autre. C’est-à-dire après que le patient ait exposé sa souffrance et que le psychanalyste puisse penser que sa pratique apportera des effets positifs. Le mot « guérir », qui a déclenché des débats infinis, ne saurait certes convenir en la matière. Mais on ne peut le condamner sans quelques précisions : guérir les troubles sexuels de ses premières patientes – hystériques de la Vienne début vingtième siècle – était bien le but que Freud assignait à la découverte dont il poursuivait l’espoir , même si très vite lui apparut, sans optimisme démesuré – c’est le moins qu’on puisse dire – que le travail analytique n’apportait pas la guérison de symptômes comme il est courant en médecine, mais pouvait amener l’analysant à une posture plus supportable dans sa vie. A cet égard, la fin des Etudes sur l’hystérie (1895) éclaire une orientation dont la complexité ne cessera de retenir l’attention : après avoir comparé les effets des « psychothérapies cathartiques » qu’il pratiquait à des opérations chirurgicales telles « l’ouverture d’une cavité pleine de pus, le grattage d’une carie », « établissement plus favorable à l’évolution du processus de guérison » , Freud envisage la réponse à donner à l’objection suivante que pourrait lui faire une patiente : « ”Vous dites vous-même que mon mal est en rapport avec les circonstances de ma vie, avec mon destin. Alors comment pourrez-vous m’aider ?” J’ai alors donné la réponse suivante : ” Certes, il est hors de doute qu’il serait plus facile au destin qu’à moi-même de vous débarrasser de vos maux, mais vous pourrez vous convaincre d’une chose, c’est que vous trouverez grand avantage, en cas de réussite, à transformer votre misère hystérique en malheur banal. Avec un psychisme redevenu sain, vous serez plus capable de lutter avec ce dernier.” » Pas question de guérison, donc, mais d’une modification du récit, par soi et à soi, de sa vie, étant entendu que les effets de la cure sont portés par le discours du patient sur lequel intervient celui du psychanalyste interprétant, l’ensemble des deux discours constituant à mon sens le discours psychanalytique. Et il est l’agent essentiel de l’effet thérapeutique de la situation psychanalytique. Un effet limité, il est vrai à l’acceptation du malheur banal, impacts du réel appartenant à l’inéluctable, lequel n’est pas à confondre avec le destin, à moins d’y inclure les « circonstances de la vie » en se privant de toute maîtrise les concernant. C’est justement ce que l’invention freudienne a permis d’éviter : car si elle apportait une ”troisième blessure narcissique” en révélant les processus inconscients, elle proposait une prise sur eux par l’interprétation.

Psychanalyse et destin

Un embranchement, pourrait-on dire : d’un côté la chasse aux symptômes qui occupent le premier plan de la clinique et constituent l’objet de la plainte, de l’autre, la « lutte avec le destin ». En fait, Freud ne le savait pas encore précisément mais c’est bien ce deuxième chemin, laissé à la recherche de la patiente, qu’adoptera la psychanalyse, en adjoignant à celle-ci un compagnon de route, le psychanalyste ; un des éléments peut-être qui imposera à son inventeur la fréquentation assidue de la tragédie antique dont il tirera – et Lacan après lui – ses modèles. Et qui donnera à la psychanalyse un côté tragique, souvent rapproché, s’agissant de Freud, de son « pessimisme », mais revendiqué, exploré comme tel par Lacan.

C’est un aspect de cette discipline, la psychanalyse que je pratique depuis plusieurs décennies, qui me paraît inacceptable. J’insiste : le mot « destin », employé par Freud, est d’un poids accablant qui, si on le conserve, annule justement les effets analytiques possibles. Les « opérations thérapeutiques » se réglant, du fait de la situation psychanalytique « par surcroît », (les symptômes) comme le disait Freud, la tâche de l’analyste et de l’analysant, ensemble, est bien de désamorcer ce qui apparaît comme le destin et de réduire ce qu’il a d’inéluctable à la naissance et à la mort en allégeant et rendant malléables autant que possible les circonstances qui entourent et marquent, entravent les existences. De restituer aussi au sujet la maîtrise limitée qu’il en a, travaillant à mettre en question le fantasme de toute-puissance qui ne cesse de l’occuper et, par ce ”travail ”, de lui ouvrir l’accès à l’autre. Cela ne saurait se confondre avec un processus d’adaptation aux normes d’une société donnée. Il s’agit, au contraire, par cette restitution, de faciliter pour un sujet une liberté intérieure avec ses possibilités critiques. Ce qui en fait un citoyen, sujet politique, inacceptable par un régime dictatorial, comme on vient de le voir une fois de plus par l’arrestation de la psychanalyste syrienne Rafah Nached n’ayant aucune activité politique contre le pouvoir régnant. La subversion inhérente à la mise au clair des systèmes de défense par l’activité psychanalytique suffit à la caractériser comme subversive. D’où les critiques que l’on peut adresser à des points de vue sur la psychanalyse qui la voient comme déclenchant ou favorisant l’individualisme en tant que marque de l’époque contemporaine. La réflexion sur un soi qui, souffrant, ne se laisse jamais oublier, peut et doit ouvrir, au contraire, la douleur désamorcée, sur un accès à l’autre empêché jusque-là. Cela ne peut rester en dehors du politique.

Un point de vue sur la place de la sexualité en psychanalyse

On sera peut-être surpris de constater que, dans la cure, c’est du côté de la naissance que l’acceptation de l’inéluctable – elle ne sera jamais qu’asymptotique – est la plus difficile. C’est oublier que la sexualité y joue un rôle évident, à moins qu’il ne soit aveuglant. Je l’ai dit, redit, écrit et réécrit : personne n’acceptera jamais d’être né de l’union sexuelle, désirante, de ceux qui sont ses parents, sans y avoir été pour rien, sans avoir eu un, son, mot à dire. L’exploration, par Freud et les psychanalystes qui l’ont suivi, avec, bien entendu, leurs patients, de ce qu’on a appelé la scène primitive, aussi riche qu’elle a pu être, bute sur cet obstacle qui n’est jamais franchi. Pour moi, c’est, avec la mort, les deux bornes du réel entre lesquelles, en analyse, que pourra se jouer l’activité psychique symbolique, imaginaire, et se rapporter les réflexions tenant à ce que Freud appelait « réalité extérieure ». Ce sont aussi les blessures, les entames incombables dans lesquelles s’engouffreront la crainte de la castration, ou l’envie du pénis, dispositif théorique mis en place et hyperbolisé par les psychanalystes, eux-mêmes, répugnant selon moi à affronter ces terribles limites, naissance et mort.

Impossible d’asséner cette proposition sans la déplier quelque peu, sachant qu’on pourrait y consacrer autant de travaux qu’on en a produit pour mettre en place l’édifice condamnant les hommes à la crainte de la castration, les femmes à l’envie du pénis, le tout centré sur une vue de la différence des sexes en accord avec les mentalités du temps freudien. C’est une des marques de l’ancrage de la psychanalyse dans l’anthropologie et l’histoire, c’est aussi une des raisons pour lesquelles ses concepts, figés dans une gangue doctrinale, doivent être réexaminés. La France a certes connu un « retour à Freud » fécond grâce à Lacan qui, sans doute, a préservé une spécificité psychanalytique disparue ailleurs. Mais l’omniprésence, chez lui et ceux qui s’y réfèrent, de ” la castration ” – même avec la conception qu’il en a – signe une fidélité à une vue de la sexualité qui ne peut se maintenir, qui pourrait d’ailleurs être abandonnée. Une phrase du livre de Conrad Stein, Le monde du rêve, le monde des enfants, qui vient d’être édité le met en évidence : […] le deuil à faire en psychanalyse est celui d’un être qui ne saurait avoir d’existence réelle , deuil auquel un sujet advient dans l’accession au symbolique (Ce qui est en question n’est autre chose que ce que Lacan a nommé ” la castration ”, à ne pas confondre avec le complexe de castration.) » Je pourrais, quant à moi, situer la marche de l’analyse comme un travail sur le fantasme de toute-puissance lequel, bien entendu, inclut le fantasme d’auto-engendrement, avec refus de l’union des parents, par où il rejoint la sexualité et ses avanies, dont la crainte de castration ou l’envie du pénis. Ce n’est pas là négliger le symptôme ou les symptômes et la souffrance qui s’y attache mais suivre le chemin qui permettra d’en éclairer les fixations dans le récit de soi.

Dynamique de la cure. Le transfert et ses pièges

Je fais état ici d’une position personnelle sur la psychanalyse. D’autres pourront exprimer autrement la marche de la cure, la façon dont ils la voient se dérouler, mettront en place des articulations théoriques différentes. Les trajets envisagés n’en témoigneront pas moins de la nécessité de repères dont certains, marqués par Freud, sont toujours valables : le transfert tout d’abord, sans lequel l’analyse ne saurait se dérouler. Amour en déplacement, en déplacements aussi car il peut revêtir le psychanalyste de rôles différents pour les besoins des causes venant tour à tour sur la scène des séances. Amour qui ne saurait être payé de retour comme on l’espère de l’amour habituel, ce qui instaure une asymétrie fondamentale dans la situation psychanalytique, et que le contre-transfert ne peut compenser, même si, bien entendu, le ”contre” en question n’implique pas d’hostilité.

Si Freud a perçu très vite le transfert et certains des pièges qu’il tendait aux psychanalystes, il n’a pas manqué d’y tomber lui-même – comme on le lui a reproché et on le lui reproche encore – sans mesurer toute l’étrangeté du phénomène qu’il avait découvert et qu’il faudrait des années à lui et à ses successeurs pour explorer. Non que des ”transferts” n’existent pas dans la vie courante. Mais que le transfert soit repéré et instauré comme le pivot autour duquel tournera la cure, dénié qu’il soit par le, la patient(e) ou utilisé comme moyen de séduction, cela exige du psychanalyste une vigilance qui reconnaisse et maintienne la nécessité de l’asymétrie dont je parlais plus haut. Que certains, beaucoup peut-être s’y soient fait prendre où s’y laissent prendre en connaissance de cause, c’est évident. Oui, c’est critiquable, c’est un aspect par lequel la psychanalyse présente des dangers et le problème se pose constamment de les voir venir, de les détecter en fonction des épisodes de la cure.

neutralité bienveillante

Freud avait proposé, pour y parer, une attitude du psychanalyste qui préserve autant que possible de cet écueil : la neutralité bienveillante, notion qui paraît à l’heure actuelle démodée, non reprise, que je sache, par Lacan occupé à établir une éthique de la psychanalyse qui passe par le tragique, ou éclipsée par des travaux portant sur les traumatismes, individuels ou collectifs, dont beaucoup mettent l’accent sur la sympathie avec le patient-victime. Comme si la ”neutralité bienveillante ” était à confondre avec l’indifférence, excluait l’accueil, l’écoute d’une parole à laquelle on offre de se délivrer de ses enfermements conflictuels en explorant, justement, le conflit. Son rôle n’est évidemment pas d’exclure l’empathie ; mais d’éviter le jugement, y compris positif, qui ne peut avoir qu’un effet de fixation des conflits internes ; de refuser la connivence, de ne pas permettre qu’elle s’établisse, aussi tentante qu’elle soit quand les intérêts culturels du patient, par exemple, sont en rapport avec ceux du psychanalyste, bien plus encore s’il jouit d’un certain prestige qui pourrait se refléter sur ce dernier. Mais aussi lorsque le patient, dans un désir tout à fait compréhensible de franchir les limites de la séance tend à instaurer une ”conversation” dont la banalité annulerait ce qu’a d’exceptionnel l’échange analytique : la non-réponse à des demandes usuelles, en maintenant le cap sur la demande qui a motivé la cure. Très difficile, cette non réponse ; essentielle pourtant si l’on veut que s’établisse et se maintienne la situation psychanalytique. Répugnance à l’incivilité, crainte de perdre, rebuté par l’étrangeté de cette asymétrie le patient non encore habitué, minimisation des enjeux lourds de situations en effet minuscules, tous les arguments sont bons – ou apparaissent ainsi dans l’instant – pour franchir le pas … et répondre. Et d’autant plus que les temps sont durs pour certains praticiens ; que, même si la venue sur le divan est plus fréquente que les attaques répétées contre la psychanalyse ne le laisseraient croire, elle est inégale et semble favoriser, en fait de divans, ceux qui ne prennent pas tant de précautions pour préserver ce qu’on a appelé d’un terme qui, lui aussi a vieilli, le cadre.

Dommage, grand dommage. C’est lui qui permettait, qui permet encore le déroulement de l’analyse comme le montre, par exemple, le livre de Serge Viderman, La construction de l’espace analytique, espace inaccessible dans la vie courante. Lui, qui, si l’on veut bien s’y référer, préserve des « petits arrangements », moins frustrants, certes, pour l’un et pour l’autre partenaires qu’une rigueur de mauvaise réputation, mais ruinent l’espace qui doit rester ouvert aux projections du patient autant qu’il est possible, étant entendu que certains déterminants de la réalité de l’analyste ne peuvent être évités, de sa personne physique à ce qui constitue son entourage, à verser au compte de l’inéluctable réel.

Psychanalyse et thérapie

Cela dit, je ne pense pas que l’on puisse évacuer toute notion de thérapeutique de la psychanalyse, comme on s’est appliqué à le théoriser, en particulier dans les courants lacaniens, fustigeant le ”désir du psychanalyste ”de ”soigner” ou de venir en aide, désir qui, certes, doit s’analyser mais sous bien d’autres formes aussi, ne serait-ce que quant à la durée des séances et à leur ”scansion”. Et, encore une fois, cette composante thérapeutique n’a rien à voir avec une visée d’adaptation sociale ou une pédagogie. Il est question de ne pas refuser que contribuer à alléger une souffrance comporte une visée thérapeutique.

Mais, bien sûr, ce terme de ”thérapie” qui rapproche la psychanalyse de la psychothérapie peut introduire la confusion, laquelle n’est pas toujours facile à éviter, ne serait-ce que parce que certaines psychothérapies évoluent vers la psychanalyse alors que certaines psychanalyses tournent en psychothérapies. Différents facteurs peuvent intervenir, dont l’un, qui me semble indispensable pour que le processus psychanalytique puisse se dérouler : l’acceptation par le patient que sa parole aille parfois au-delà de son vouloir dire et dévoile ainsi certains aspects de lui – ou des siens – qui lui étaient inconnus. Surprises qui exigent, entre autres conditions, pour que l’effet interprétatif (et auto interprétatif) se produisent, que le patient soit suffisamment assuré de son langage pour supporter sans trop d’angoisse qu’il puisse lui échapper, creusant en lui des abîmes inconscients menaçant sa maîtrise. C’est du reste la raison pour laquelle la psychanalyse comme telle, la ”cure type”, si on veut respecter sa pratique, ne s’adresse qu’à une faible partie de la population. Une idée qui fâche, certes et qui peut paraître en contradiction avec l’aspect politique de la psychanalyse signalé plus haut, révoltante en ce que l’accession à la liberté critique dont il était question ne serait accessible qu’à une minorité. À répondre : certains, sans nul doute, n’ont pas besoin de psychanalyse pour y parvenir. Et il existe, pour ce faire, d’autres moyens. La psychanalyse n’est pas la panacée.

Psychanalyse et psychothérapie, de nouveau

On le voit, il est donc improbable qu’un psychanalyste reconnu et qui se reconnaît comme tel n’ait que des patients en psychanalyse. Sans compter que, s’il les retrouve pour des ”tranches” après une première cure, le dispositif analytique classique ne conviendra peut-être pas. Et que ce dispositif s’est modifié depuis Freud, moins exigeant, en particulier quant au temps et au nombre des séances, passant d’une heure par jour cinq fois par semaine à trois quarts d’heure, une demi-heure, parfois moins, deux fois par semaine… Dans ces conditions, on comprend qu’une distinction tranchée entre psychanalyse et psychothérapie soit difficile. Mais il faut admettre qu’un psychanalyste peut adopter parfois la posture psychothérapique alors que l’inverse n’est pas vrai.

La psychanalyse, qui demande un cadre, ne supporte pas la réglementation

Car un critère garde son importance, je l’ai déjà affirmé : ne peut se dire psychanalyste que celui qui a ”fait” une analyse personnelle. Or, c’est un critère invérifiable, même si les associations de psychanalystes se sont appliquées à édifier différents appareils destinés à garantir l’existence et la qualité de la cure. Les cursus imaginés, non sans mérites plus ou moins évidents, se sont révélés plus ou moins défectueux, pour elle plus qu’en d’autres disciplines, il faut le reconnaître, impropres justement à toute garantie, ceci pour une raison épistémologique : la psychanalyse n’est pas une science, malgré ce que Freud ou Lacan ont pu s’efforcer d’affirmer. C’est une pratique, un art si l’on veut, pratique à deux, qui supporte mal l’intervention d’un tiers (contrôleur, passeur) ; et certainement pas celle d’un délégué de l’Etat vérifiant le nombre des séances, la durée de la cure, exigeant des rapports, etc. Un tel rejet peut paraître revendiquer cette toute-puissance que je mettais en cause plus haut par le statut d’exception qu’il requiert. Il est vrai que la situation psychanalytique est exceptionnelle, irremplaçable, précieuse du fait de cette exception même. Il est vrai aussi que les notions psychanalytiques, les travaux théoriques qui les ont développées, ont largement imprégné les sciences humaines et la culture générale, débordant du cabinet des psychanalystes. Et même si leur validité est actuellement contestée.

De là quelques conséquences

Ces notions, travaillées, revues et corrigées parfois, constituent des outils de travail précieux et peuvent être utilisées dans des institutions de soin, milieux psychiatriques et éducatifs pour adultes, pour enfants, accessibles au grand nombre, moyens psychothérapiques à proprement parler. L’analyse personnelle, si elle peut être souhaitable, n’est pas indispensable aux médecins, psychologues, éducateurs, d’autant plus que les contraintes de l’institution ne permettent que rarement d’y pratiquer des psychanalyses, mais bien des psychothérapies. Dans les ”cellules de crise”, par exemple, si souvent médiatisées, ce sont des psychothérapies que l’on fait, des psychothérapies courtes le plus souvent, axées sur le symptôme. De fait, les soignants, analysés ou non, s’inspirent dans leur travail d’une psycho pathologie qui n’ignore pas la psychanalyse : mais ils ne la pratiquent guère sur place, non sans avoir, pour certains d’entre eux, des patients en exercice privé. Ils sont donc à la fois mais pas en même temps, psychothérapeutes et psychanalystes.

L’introduction de la psychanalyse à l’université n’a pas simplifié les choses. Elle est sans rapport avec la psychanalyse personnelle, mais délivre des titres universitaires (master en psychanalyse entre autres), non sans enregistrer la qualité de psychanalyste sur la foi de l’appartenance du postulant à une société de psychanalyse dispensé dans ce cas d’une formation en psycho pathologie. À noter : la diminution du nombre d’enseignants de la psychanalyse à l’Université au profit, en particulier, des cognitivistes.

la psychanalyse faisant partie des psychothérapies

En fait, depuis 2009/2010, il existe un registre national des psychothérapeutes qui concerne aussi les psychanalystes, la psychanalyse faisant partie des psychothérapies. On voit comment certaines associations de psychanalyse ont accepté de voisiner avec la psychothérapie pour survivre à la réglementation par l’État, tout en s’alliant à l’Université, dispositif où l’État joue – encore – un rôle. On peut prévoir les conflits qui ne manqueront pas de survenir entre associations dont la rivalité tumultueuse, rythmant l’histoire psychanalytique, ne manquera pas de se poursuivre. L’idée d’un ”Ordre des psychanalystes” avait, un moment émis l’hypothèse d’une régulation concernant des différentes sociétés existantes. Outre un parfum qui rappelait l’époque vichyste à laquelle différents ”Ordres” ont pris naissance, la difficulté du travail d’unification qui lui incomberait a effacé le projet.

Étant donné ce dispositif légal compliqué, actuellement mis en œuvre et dont il n’est pas possible encore d’évaluer les effets, on ne peut que constater que certains de ceux qui s’appellent psychanalystes ne s’y reconnaissent pas et pratiquent hors légalité, ou plutôt selon une légalité qui contourne celle que promeuvent la loi et le décret de 2009/2010. Non inscrits sur le fameux registre, ils ont souvent eu recours à la psychanalyse pour des raisons personnelles et non d’emblée avec des projets didactiques, plus fréquents autrefois. Ils ont fait une analyse le plus souvent sans prise en charge par la sécurité sociale, exerçant une activité professionnelle qui leur permettait de payer leur cure. Leur intérêt pour la pratique psychanalytique s’est peu à peu développé au cours de cette cure et le désir, la possibilité de devenir psychanalyste se sont affirmés. Soit qu’ils aient un poste d’enseignants, dépendants alors de l’Université, soit qu’ils travaillent dans un tout autre milieu en fréquentant divers groupes psychanalytiques, en y acquérant une formation, ils s’installent comme ”micro entrepreneurs”, ou, par exemple en créant une ”auto entreprise, activité de santé humaine non classée ailleurs ”, non sans conserver, en tout cas pour un temps, leur activité salariée. Il est évident que, dans ce cas, la sécurité sociale n’est pas en jeu et que la psychanalyse est entièrement prise en charge par les patients. Et que la pratique psychanalytique se trouve ainsi rapprochée de professions comme celle de voyante ou de radiesthésiste qu’on n’admet guère dans les ”sciences humaines”, rapprochement qui passait, il y a quelque temps encore pour être au moins de mauvais goût.

Qu’en penser ? Que cela met l’accent sur le côté non thérapeutique de la psychanalyse (encore que parmi les patients concernés, certains demanderont et feront des psychothérapies), non médical en tout cas, pas toujours psychiatrique. À considérer : les praticiens en question auront-ils l’opportunité et éprouveront-ils le besoin d’un travail conjugué avec un soin médical dans des cas lourds qu’ils ne sont pas formés pour accueillir ? Ce risque-là est-il important ? A vrai dire, il existe depuis toujours, étant donné que le statut de psychanalyste n’existait pas. Et que n’importe qui pouvait se prévaloir du nom. Ce n’est pas cela qui semble déclencher les diverses attaques actuelles de la psychanalyse, quelle que soit sa « garantie » institutionnelle. D’autre part, il faut accepter la bonne foi de ces praticiens dans l’appréciation qu’ils ont des effets de leur psychanalyse personnelle, suffisants à leurs yeux pour devenir des transmetteurs. Risqué, certes, mais la vérité oblige à dire que l’observation des psychanalystes dûment acceptés par des associations de psychanalyse – du moins pour quelqu’un qui les connaît depuis plusieurs décennies – ne porte pas, dans nombre de cas, à estimer qu’ils constituent des sociétés de sages. Ce qui n’implique pas qu’ils soient de mauvais psychanalystes.

ne pas s’altérer jusqu’à sa disparition

Donc, il semble que l’on ait le choix entre l’observance d’un statut où le contrôle de l’État risque, compte tenu des conditions sociopolitiques actuelles, d’être de plus en plus lourd et, de ce fait, destructeur, et une attitude qui reviendrait à ”prendre le maquis” par rapport aux structures professionnelles qui encadrent actuellement la psychanalyse, lesquelles ont accepté le statut en question ; prendre le maquis sans pour autant, tomber dans l’illégalité. Dans quelles conditions la psychanalyse, pour peu qu’on la considère comme importante et, je l’ai déjà dit, irremplaçable, aurait-elle le plus de chances de ne pas s’altérer jusqu’à sa disparition ? Un facteur me paraît de ce point de vue important : c’est que, dans la deuxième hypothèse, la prise en charge personnelle de l’investissement dans la cure est le choix du patient. Pas d’intervention de l’État dans le paiement de la cure. Cela exige, certes, des aménagements quant aux honoraires que peuvent percevoir les analystes… et les délogerait sans doute de leur place de « plus pauvres des riches », comme disait un de mes amis. Serait-ce un mal ?

En guise de conclusion, la citation du texte d’un psychanalyste, responsable d’une des associations françaises ayant pignon sur rue, à propos des « attestations » que les dites sociétés doivent fournir, moyennant certaines conditions, bien entendu, aux postulants désirant être inscrits au fameux registre des psychothérapies et… ouvrant la voie à la pratique de la psychanalyse. Après avoir marqué qu’il s’agissait de trouver des dispositions qui maintiendraient « une indépendance de la psychanalyse, menacée d’intégration dans l’ensemble des psychothérapies tout en évitant en même temps la marginalisation de notre discipline et son exclusion du champ général du soin » , l’auteur constate : « C’est là la rançon que nous avons dû payer et il est à craindre que tout ceci ne soit que le début d’une assimilation idéologique de plus grande ampleur. »

Certes, méfions-nous de la dramatisation et, surtout, des amalgames. Mais tout de même, cela rappelle des souvenirs.

Autisme : la psychanalyse en procès

Libération, Société Aujourd’hui

Autisme : la psychanalyse en procès

Par ÉLISABETH ROUDINESCO

Historienne de la psychanalyse, directrice de recherches (HDR) université de Paris-VII

mères crocodiles ?

Grande cause nationale pour l’année 2012, l’autisme est désormais l’enjeu d’une guerre politico-juridique qui oppose des associations de parents à la communauté des psychiatres, psychanalystes et pédiatres, attachés à une approche psychique de la maladie au détriment de son traitement éducatif. Réalisatrice d’un documentaire hostile à la psychanalyse (le Mur), Sophie Robert a été assignée en justice (Libé du 8 décembre) puis condamnée, le 26 janvier (Libé du 27 janvier), pour avoir filmé des praticiens connus pour leur adhésion à une psychologie œdipienne de bazar selon laquelle la sacro-sainte «loi du père» serait le seul rempart contre une prétendue folie universelle des mères «crocodiles», par essence «incestueuses», «fusionnelles», «froides», «dépressives» et incapables «d’expulser de leur corps le rejeton qu’elles n’auraient jamais désiré».

abolir toute approche psychanalytique

On connaît cette vulgate caractéristique d’une certaine frange de psychanalystes qui, au nom de cette même loi du père s’est opposée depuis des lustres aux homosexuels désireux d’adopter des enfants et aux nouvelles pratiques de procréation assistée. Après des années de refus de prendre en compte l’évolution des mœurs et les progrès de la science, voilà que ces praticiens, qui ne représentent plus qu’eux-mêmes – et en aucun cas l’ensemble des cliniciens qui s’occupent des enfants en souffrance et de leurs familles –, sont à leur tour frappés par la foudre de la loi en la personne d’un député UMP du Pas-de-Calais, Daniel Fasquelle, qui s’apprête à déposer devant le Parlement une proposition de loi visant à abolir toute approche psychanalytique dans l’accompagnement des enfants autistes. On croit rêver !

à la fois neurologique et psychique

Dans cette guerre, chacun est convaincu de détenir la solution miracle pour soigner l’autisme, maladie aux visages multiples (quatre enfants sur mille) qui touche principalement les garçons. Sans doute est-elle, de l’aveu même des meilleurs chercheurs en biologie, Jean-Claude Ameisen, Bertrand Jordan et bien d’autres, à la fois neurologique et psychique plutôt que franchement génétique ? Toujours est-il que les adeptes fanatiques de la causalité organique stigmatisent le malheureux Sigmund Freud en accablant toute la psychanalyse – depuis ses origines viennoises jusqu’à nos jours – tandis que les partisans tout aussi fanatiques de la causalité psychique s’en réclament en accusant les parents : mauvaises mères, mauvais pères, piètres familles… Objet depuis un siècle de toutes les calomnies possibles – mais aussi de toutes les appropriations dogmatiques -, Freud n’a pourtant jamais parlé d’autisme.

prise en charge globale de la famille et des enfants

Que s’est-il donc passé en France pour qu’on en arrive à une situation aussi désastreuse et aussi peu conforme à la raison et à la science ? C’est au psychiatre suisse, Eugen Bleuler, fondateur de la clinique du Burghölzli de Zurich que l’on doit, en 1907, l’invention du terme pour désigner un repli précoce du sujet sur un monde intérieur et une absence de contact avec l’extérieur pouvant aller jusqu’au mutisme et à l’automutilation. Ainsi décrit, l’autisme fut assimilé à une psychose (folie) infantile et c’est à partir de cette définition que se construisit la clinique d’inspiration psychanalytique, consistant à regarder tout patient comme un être humain, immergé dans le langage : la maladie n’est pas séparable du sujet qui en est atteint. D’où une prise en charge globale de la famille et des enfants au détriment d’une description froide d’un syndrome isolé de toute vie subjective.

de La forteresse vide à Rain Man

De Bruno Bettelheim, immigré viennois, déporté à Buchenwald et fondateur en 1944 de l’école orthogénique de Chicago, qui comparait l’autisme à une «situation extrême» et son syndrome à une «forteresse vide», à Frances Tustin en passant par Margaret Mahler, Donald W. Winnicott, Jenny Aubry, l’approche psychanalytique des enfants autistes et psychotiques visèrent à les extirper d’un destin asilaire. En 1943, le psychiatre américain Leo Kanner, originaire de l’Empire austro-hongrois, transforma l’approche de l’autisme en la distinguant de la schizophrénie et donc de la psychose, tout en évoluant vers une explication de type organique. L’année suivante, Hans Asperger, pédiatre viennois, qui avait été lui-même atteint dans son enfance, décrivit une nouvelle forme d’autisme dite de «haut niveau» caractérisée par une absence d’altération du langage et une capacité de mémorisation exceptionnelle comme en témoigne le film Rain Man (1988).

évacuer l’idée de subjectivité

À partir des années 1980, on identifia des autismes et non plus une entité unique : celui des enfants mutiques et violents, celui des petits génies surdoués, capables de témoigner de leur univers intérieur à travers des livres, celui enfin des enfants qui parlent, tout en adoptant des attitudes énigmatiques. Une approche multiple, la meilleure à ce jour, s’imposa alors : réflexion psychanalytique, techniques éducatives et, dans des cas très graves, packing (enveloppement de l’enfant dans des linges mouillés). L’évolution de la psychiatrie mondiale vers une classification comportementale, d’où était évacuée l’idée de subjectivité, eut pour conséquence de faire entrer l’autisme dans la catégorie d’un trouble d’envahissement du développement (TED) tellement élargi qu’un enfant sur 150 en serait atteint. À l’évidence, cette évolution était liée au changement des critères diagnostiques beaucoup plus qu’à une «épidémie».

approche multiple

Quant aux parents, lassés de s’interroger sur leur statut de bon ou de mauvais géniteur et convaincus que la psychanalyse était responsables des dérives de certains de ses héritiers, ils se tournèrent vers des techniques de conditionnement visant à démutiser l’enfant dans un cadre faisant appel à son initiative. Aussi bien celui-ci est-il «récompensé» à chaque progrès (par une sucrerie) et «puni» par une sanction à chaque recul. D’où la guerre désolante à laquelle on assiste, puisque des praticiens éminents, comme le pédopsychiatre Pierre Delion (CHU de Lille) partisan d’une approche multiple, soutenue d’ailleurs par des associations de parents, est devenu, comme d’autres cliniciens parfaitement respectables, la principale victime d’une campagne de calomnies orchestrée par les adeptes d’un antifreudisme radical.

psychanalystes devenus ennemis de la psychanalyse ?

«Nous avons cherché l’ennemi et nous l’avons trouvé en nous», disait Stanley Kubrick. Les psychanalystes devraient réfléchir à ce jugement. À force de repli sur eux-mêmes, ne sont-ils pas devenus, comme le redoutait Freud, les ennemis de la psychanalyse ?