Packing : convoqué par l’Ordre, le Pr. Delion s’explique

Packing : convoqué par l’Ordre, le Pr Delion s’explique

lequotidiendumedecin.fr 16/02/2012

Le Pr Pierre Delion (chef du service psychiatrie et enfants au CHRU de Lille) a été entendu aujourd’hui au conseil départemental du Nord de l’Ordre des médecins à la suite d’une plainte de l’association Vaincre l’autisme qui lui reproche sa pratique du « packing ». Tandis qu’une pétition de soutien circule sur Internet, le Pr Delion répond aux questions du Quotidien.

LE QUOTIDIEN – Quelle a été votre réaction suite à la plainte de l’association Vaincre l’autisme et à la convocation de votre Conseil de l’Ordre départemental ?

plus de quatre mille signatures

Pr PIERRE DELION – Ma réaction personnelle importe peu. Le soutien de plus de quatre mille signatures et lettres envoyées à ce jour au Conseil de l’Ordre montre que je ne suis pas seul dans cette affaire. Mais en revanche, de voir que sous des prétextes scientifiques qui n’en sont aucunement, on voudrait priver des enfants et leurs parents d’une technique de soin souvent efficace, me semble à moi, aux professionnels qui l’utilisent et aux parents des enfants concernés, extrêmement problématiques sur les motivations qui les animent. J’espère que la raison reviendra et aidera à trouver la voie d’une pédopsychiatrie intégrative (éducatif nécessaire, pédagogique si possible et thérapeutique si nécessaire) qui permette aux enfants de trouver le costume sur mesure de prise en charge par rapport à la forme de leur autisme et que les moyens humains seront suffisants pour les accompagner de façon adéquate, sous l’égide de leurs parents. D’autres associations ou groupes ont fait des pressions indécentes sur mon travail et mes recherches.

Par exemple, en exerçant des pressions auprès de rédacteurs en chef de revues internationales pour m’empêcher de publier des articles comportant parmi les mots clés celui de packing, ou en inondant certains forums de calomnies à mon encontre tout en restant lâchement protégés par l’anonymat, ou en introduisant des prises de positions contre le packing chez certains grands politiques. À qui profitent de telles conduites éloignées des pratiques de la démocratie ? Pourquoi un débat scientifique sur ces sujets n’est-il pas possible ? Pourquoi certains politiques peu scrupuleux s’emparent-ils de sujets techniques (médecine, histoire, …) pour en faire une croisade à visée électoraliste ?

Quelle a été par ailleurs votre réaction suite à la pétition de soutien sur Internet paraphée par de nombreux professionnels ?

cette médecine humaniste à laquelle je crois

Pr PIERRE DELION – Au-delà du fait que je me demande comment les remercier individuellement, j’y vois le signe que beaucoup de collègues professionnels et de parents trouvent que ces (mal)menées ont assez duré vis-à-vis de moi, mais surtout vis-à-vis de ce que je représente, c’est-à-dire une position, non pas de modèle, mais plutôt de juste milieu, guidée par le souci de l’autre, le respect de l’humain dans toute souffrance, et l’intégration dans les pratiques des avancées de la science, ce que beaucoup d’entre nous réalisons à chaque fois que c’est possible. Cette médecine humaniste à laquelle je crois et à laquelle j’ai voué toute ma vie professionnelle est aujourd’hui mise en péril par des mouvements passionnels qui réunissent toutes les peurs et les craintes de parents vis-à-vis de leurs enfants. Plutôt que de se livrer dignement, voire par voie juridique, à des reproches construits auprès des personnes qui doivent en répondre précisément (j’ai un différend avec mon psychanalyste, c’est avec lui que je vais régler le problème et non demander l’interdiction pour tous de la psychanalyse), la tendance actuelle consiste à trouver une proie facile et à tenter de la détruire pour expier la haine dont je suis rempli.

Ces mouvements encouragés par une pratique peu courageuse d’Internet (il y a d’autres façons intéressantes de l’utiliser !) sont en passe de devenir l’ordinaire. Plutôt que de contribuer à faciliter le débat, cela l’obscurcit puisqu’il ne s’agit pas d’un débat contradictoire, mais d’une mise en abîme infinie des problèmes posés. Enfin, le fait que les milliers de médisances qui circulent sur mon compte soient le fait de parfaits inconnus pour moi, tandis que les signatures de soutien soient le fait de personnes que je connais « en vrai », me rassurent sur ma position de médecin engagé dans le monde.


Dans quelles conditions et situations, le packing peut-il avoir sa place aujourd’hui dans la prise en charge de personnes autistes ?

amélioration du contact relationnel

Pr PIERRE DELION – Actuellement, les indications de packing sont réservées pour les troubles graves du comportement chez les enfants TED (automutilation, agitations, stéréotypies graves ; par exemple, une petite fille qui a une stéréotypie gestuelle de frapper répétitivement sa cornée avec l’ongle de son index homolatéral…). Il arrive souvent que les médecins qui souhaitent y avoir recours, aient déjà utilisé les autres possibilités soit médicamenteuses, soit comportementales et que ces techniques n’aient pas donné de résultats. J’ajoute d’ailleurs qu’il arrive que le packing ne donne pas non plus les résultats escomptés. Je souligne par ailleurs que les enfants et leurs parents sont étonnés de l’amélioration du contact relationnel (apaisement du tonus, contacts par le regard…) que le packing permet, et pour les parents qui ont souhaité assister à une séance de packing de leur enfant, c’est ce qui les émeut le plus. Il est donc important de suivre une méthodologie précise sur le plan technique et respectueuse sur le plan humain pour parvenir à ces résultats intéressants.

[Image : Sans titre]

Mais sur l’ensemble des enfants suivis pour TED, ces indications représentent un petit pourcentage, dans la mesure où ces symptômes graves, voire gravissimes, sont heureusement assez rares. Une partie du problème actuel tient sans doute au fait que les pédopsychiatres et leurs équipes accueillent souvent les enfants autistes les plus graves et doivent faire face à des symptômes que les autres partenaires éducatifs et pédagogiques ne voient pas toujours dans la population qu’ils ont en charge. On doit donc, avant de juger de la pratique d’un autre partenaire professionnel, se rendre compte que les enfants qu’il reçoit présentent des degrés de gravité quelquefois incomparables. Un généticien du cancer ou celui qui est en charge de la prévention du cancer peuvent-ils donner un avis éclairé sur le mode d’extraction qu’un chirurgien va utiliser pour l’exérèse d’une tumeur ? Il faut que chacun, pour aider valablement les enfants autistes quelle que soit la gravité de leur pathologie, respecte ce que font les autres et prenne une attitude modeste afin de développer ensemble une stratégie de la bonne indication pour le bon symptôme.

Pourquoi est-il essentiel de mener à bien votre étude sur l’efficacité thérapeutique du packing sur les symptômes de troubles graves du comportement ?

une évaluation faite dans les règles de l’art

Pr PIERRE DELION – Bien avant la polémique actuelle sur le packing, j’ai souhaité en évaluer les effets et l’efficacité, en raison des bons résultats cliniques obtenus et de mon souci d’en rendre compte à la communauté pédopsychiatrique. En effet, depuis de nombreuses années, les équipes confrontées à ces symptômes terribles d’automutilation et de graves troubles du comportement chez les enfants présentant des TED me demandaient des formations. Il fallait que cette technique soit l’objet d’une évaluation faite « dans les règles de l’art », c’est-à-dire selon les modalités acceptées dans les sciences médicales. Habituellement, lorsqu’une technique de soin doit être évaluée, cela peut prendre la forme d’un programme hospitalier de recherche clinique, et c’est ce que j’ai choisi. Le projet de recherche a donc été soumis aux instances de sélection, draconiennes en l’occurrence, puisque non seulement un jury de scientifiques de haut niveau donne son avis sur la recherche, mais également le comité de protection des personnes qui donne un avis sur l’aspect éthique de ladite recherche.

Les deux avis sont agréés par le ministère et la recherche peut commencer. Mais très rapidement, une association a décidé, bien qu’elle mette toujours en avant la science, d’empêcher cette recherche, et a utilisé tous les moyens à sa disposition, et notamment les médias, pour dissuader toute personne intéressée de s’y engager. Si bien que nous n’avons pas encore fini les inclusions nécessaires à la significativité des résultats. Lorsqu’une technique finit par poser un tel problème, non pas scientifique mais sociétal, raison de plus pour la conduire à son terme et en tirer les conséquences pour les patients. Voilà à mes yeux la seule démarche scientifique en médecine aujourd’hui.

– PROPOS RECUEILLIS PAR DAVID BILHAUT

Autour des enfants autistes, une bataille de bac à sable

REVUE DE PRESSE

Arrêt sur image

Autour des enfants autistes, une bataille de bac à sable

Par Laure Daussy le 14/02/2012

Psychanalyse ou comportementalisme ? Les médias ont choisi leur camp
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Faut-il stimuler un enfant autiste par des exercices éducatifs, ou attendre qu’il s’exprime de lui-même? C’est en ces termes que s’opposent deux écoles, celle des psychanalystes, contre celle des théories comportementalistes et éducatives. La bataille qui dure depuis plusieurs années, semble depuis quelques semaines repartir de plus belle. Selon Libé ce lundi, un rapport de la Haute autorité de santé, à paraître le 6 mars, devrait mettre en garde officiellement contre l’approche psychanalytique.

Un peu plus tôt, en novembre, un documentaire à charge contre les théories psychanalytiques, Le Mur, a suscité la polémique. Trois des psychanalystes interviewés ont considéré que leurs propos avaient été manipulés et ont porté plainte. La justice leur a donné raison : la réalisatrice n’a plus le droit de diffuser son film en l’état, et doit supprimer leurs interviews. Tentative d’éclairage d’un débat (très!) attentivement observé par la presse, et qui partage aussi médias français et anglo-saxons et, en France, presse de gauche et presse de droite.

« Autisme, les psys réduits au silence« . Dès son titre, l’article de Libération ne cache pas son parti-pris. Selon le journal, la Haute autorité de Santé, qui a pour mission de faire des recommandations auprès des professionnels, devrait rendre le 6 mars un rapport qui met en garde contre l’approche psychanalytique de l’autisme. Libé cite le futur rapport : « L’absence de données sur leur efficacité et la divergence des avis exprimés ne permettent pas de conclure à la pertinence des interventions fondées sur les approches psychanalytiques, ni sur la psychothérapie institutionnelle. » Le journaliste Eric Favereau commente: « l’air de rien, c’est une véritable bombe clinique. (…) La psychanalyse a toujours eu un rôle clé pour tenter de comprendre cette énigme humaine, et aider ces enfants – puis ces adultes – comme absents de toute communication, qui se taisent, se replient, sujets parfois à de terribles automutilations. Et voilà que la psychanalyse, théorie de la parole, se voit condamnée au silence. »

Le rapport n’était pas censé être dévoilé maintenant. Libé a bénéficié d’une fuite. Peut-être orchestrée par des psychanalystes, suppose Delphine Piloquet, de l’association Autisme sans frontières, qui s’oppose à la prise en charge des enfants autistes par les psychanalystes. La HAS a d’ailleurs réagi dans un communiqué, expliquant qu’il ne s’agissait que « d’une version provisoire » du rapport, et que ce travail est « en cours de finalisation ». Mais sans le démentir.

Avant l’annonce de ce rapport, le député UMP Daniel Fasquelle a déposé le 20 janvier une proposition de loi visant à interdire l’accompagnement psychanalytique des personnes autistes au profit de méthodes éducatives et comportementales. « Je m’indigne en constatant qu’en France ce sont les pratiques psychanalytiques généralisées dans nos établissements hospitaliers et médico-sociaux qui sont financées par l’Assurance Maladie« , expliquait le député, ajoutant : « La psychanalysene figure dans aucune recommandation nationale ou internationale en matière d’autisme« .

« On culpabilise les mères »

Du côté des associations de parents d’enfants autistes, comme l’association Autisme sans frontière, un tel rapport ou une telle loi serait une victoire. L’association, qui représente environ 200 enfants autistes, milite en effet pour une approche comportementaliste et éducative.

La plupart des parents y sont venus, constatant que le suivi psychanalytique de leur enfant n’avait aucun effet positif, à l’inverse des thérapies dites « éducatives et comportementalistes« . La déléguée générale de l’association, Delphine Piloquet, trouve l’article de Libération de parti-pris : « L’article de Libé montre des psys qui seraient mesurés, modérés, contre des parents qui seraient fanatiques . Ce n’est pas ce que je vois sur le terrain« .

Pour Piloquet, les psychanalystes, dans une approche idéologique, ne prennent pas en compte les récentes recherches sur l’autisme. Des recherches scientifiques, en effet, ont mis en évidence des causes neurobiologiques à l’autisme : « on a identifié dans le cerveau une zone qui dysfonctionne« . Un dysfonctionnement qui serait dû à des causes génétiques, ou bactériologiques. « Or, les psychanalystes considèrent que l’autisme est une psychose, due à une mauvaise relation entre la mère et l’enfant« . Une mère trop aimante, ou au contraire, pas assez. « Les psychanalystes « culpabilisent la mère, sommée d’expliquer sa relation à l’enfant et son couple« . Quant à l’enfant, l’approche psychanalytique lui ferait « perdre du temps« , voire « régresser« , car « il n’est pas stimulé« . Le travail psychanalytique consiste en effet à « ne pas le brusquer« , puisque « son désir d’interagir n’a pas émergé », raille Piloquet, reprenant les propos qu’elle assure avoir entendus chez des psys. Une approche « dévastatrice« , selon elle, qui conduit à hospitaliser des enfants en hôpital de jour, même ceux atteints d’autisme léger, alors qu’ils pourraient être scolarisés.

L’association critique la mainmise de l’approche psychanalytique en France. « La majorité des pédopsychiatres sont imprégnés par cette approche psychanalytique. Les parents croient s’adresser à un médecin. En fait, c’est un idéologue. » Elle décrit des séances rapportées par des parents : « tu veux retourner dans le ventre de ta mère ? Ta mère est peut-être d’accord, mais ce n’est pas possible. » Ou encore le « packing », pratique très décriée par l’association, qui consiste à entourer l’enfant de linges humides très froids (10°), et à attendre que l’enfant se réchauffe de lui-même. « L’idée est de lui faire revivre des sensations de sa naissance, de prendre conscience de son corps, » explique Piloquet. Mais selon elle, c’est ni plus ni moins de la « torture« .

teacch, aba, pecs

Les parents « anti-psy » militent donc pour une approche davantage développée dans les pays anglo-saxons, dite « éducative ou comportementalistes ». Il s’agit, par exemple, de stimuler la communication verbale de l’enfant en lui faisant répéter certaines phrases. Et s’il ne parle pas, d’utiliser des images pour qu’il exprime ses besoins (une image de verre d’eau s’il a soif). Fondées sur la rééducation, la répétition, l’entraînement, voire les punitions et les récompenses, elles ont pour nom Teacch (Treatment and Education of Autistic and related Communication handicapped Children), ABA (Applied Behavior Analysis,) Pecs (système de communication alternatif).

Existe-t-il des évaluations de ces thérapies comportementalistes ? Pas à proprement parler en France, mais un précédent rapport de la HAS, paru en 2010, vante leurs mérites : « La mise en perspective et la hiérarchisation d’approches variées de nature éducative, comportementale, cognitive, psychothérapeutique et pharmacologique constituent une voie encourageante pour appréhender cette diversité clinique propre aux TED » (Troubles envahissant du développement, dans lequel est classé l’autisme). Piloquet cite aussi cette étude effectuée en Languedoc-Roussillon sur l’efficacité des techniques éducatives (qui ne prend pas en compte, toutefois, les approches psychanalytiques).

Pour les opposants aux théories comportementalistes, il s’agit de « dressage« : l’enfant autiste n’est pas respecté, et transformé en singe savant. Selon le psychanalyste Éric Laurent, interrogé par Le Point, même aux États-Unis ou encore au Canada, on formule des critiques éthiques, légales et pratiques à l’égard des techniques comportementalistes. « On ne peut pas appliquer une même méthode pour tous, ce que prônent les comportementalistes : grâce à l’approche psychanalytique, on peut partir des signes d’intérêt que l’enfant a pour le monde et construire un apprentissage adéquat« .

« censure » ?

Si l’article de Libé semble caricatural aux parents « anti-psy », à l’inverse, le documentaire Le Mur, réalisé par Sophie Robert, a suscité la colère de plusieurs psychanalystes. Le film juxtapose les interviews de plusieurs psychanalystes. A priori, pas de position affichée, mais au final, le résultat est édifiant, et on ressort du visionnage interloqué par certains propos. « Ils [les enfants autistes] sont restés dans l’utérus, pourquoi voulez-vous qu’ils parlent ? » Une psychiatre affirme dans le film que l’inceste maternel est plus dévastateur que l’inceste paternel, un autre assure que toute mère est incestueuse.

À l’origine, la réalisatrice souhaitait réaliser une série de documentaires sur la psychanalyse, dont un volet sur l’autisme, « mais sans parti pris, » assure-t-elle. « Ce sont les psychanalystes qui se sont discrédités d’eux-mêmes. » Au départ, elle travaillait avec ses fond propres, mais, « devant le manque de financement, » elle s’est tournée vers Autisme sans frontière, qui a donc participé financièrement au film, et depuis, le soutien activement sur internet.

La réalisatrice a-t-elle manipulé les psychanalystes dans la sélection ou le montage des interviews ? Trois de ceux qui y sont interrogés, Esthela Solano-Suarez, Éric Laurent et Alexandre Stevens, ont porté plainte et ont eu gain de cause. Le tribunal a constaté que les extraits de leurs interviews portaient atteinte à leur image et à leur réputation, «en ce que le sens de leur propos est dénaturé.» Pour toute diffusion du film, leurs interviews devront donc être supprimées. Contactée par @si, Sophie Robert s’insurge, dénonçant une « censure », et réfutant toute manipulation. Selon elle, ce n’est pas étonnant que ces trois psychanalystes aient porté plainte : tous trois font partie d’une même chapelle : l’école de la cause freudienne, fondée par Jacques Lacan, et très sensible à toute remise en cause, assure-t-elle. La réalisatrice a fait appel. En attendant, le film a été enlevé du site Autisme sans frontière (mais la première partie est encore visible ici sur Dailymotion, ou encore sur le site « Soutenons Le Mur« ).

manipulation ?

Y a-t-il eu manipulation ? À la lecture du jugement du tribunal de Lille, les reproches adressés à Sophie Robert semblent minces. Le tribunal relève que certains extraits des entretiens avec les psychanalystes sont parfois précédés, dans le montage final, de questions différentes de celles posées lors de l’enregistrement. Il considère aussi que certains extraits – il s’agit parfois de quelques mots – ne rendent pas compte de la complexité du point de vue du psychanalyste interrogé, et que les coupes du montage ont pour conséquence que certains extraits sont en contradiction avec des opinions détaillées plus tôt dans l’interview.

Concernant Alexandre Stevens, par exemple, le jugement reproche à Robert de « laisser faussement apparaitre » que pour lui, les parents sont désignés comme responsables de l’autisme de leurs enfants. Qu’en est-il ? Écoutez ce qu’il dit dans le film (il s’agit du second interviewé) :

En réalité, selon les rushes retranscrits par le tribunal, il ajoutait : (…) Mais ça n’est pas obligé. je pense qu’une telle hypothèse causale implique qu’on va devoir dire – c’est une hypothèse de type statistique: parfois quand la mère est déprimée, enceinte, ou à la naissance, (…) l’enfant peut-être autiste et parfois pas. Et les enfants autistes parfois leur mère est déprimée et parfois pas. C’est un type de causalité qui vaut exactement ce que valent les statistiques. »

Par ailleurs, n’ont pas été repris des propos de Stevens, nuançant la responsabilité des parents, souligne le jugement : « je n’ai pas l’idée, moi qu’il y ait une grande responsabilité des mauvais parents, qui de ce fait font que leur enfant soit autiste. » Dans l’interview de la psychanalyste Esthela Solano Suarez, le jugement reproche à Sophie Robert d’avoir sorti les propos de leur contexte, ou de monter des réponses avec des questions différentes de celles posées initialement. Exemple:
Avant la première réponse de Solano-Suarez, ici, selon le jugement, la réalisatrice n’a pas posé la question  » en quoi consiste le traitement psychanalytique des enfants autistes ?« , comme on l’entend dans ce montage, mais « en quoi la psychanalyse éclaire votre regard sur l’autisme par exemple, sur la genèse des troubles autistiques ? » À chacun d’apprécier la gravité de cette substitution de question.

Par ailleurs, concernant la seconde intervention de la psychanalyste dans ce montage, la réalisatrice a enlevé le début de sa phrase : « quelle est la position de l’analyste? C’est une position très difficile à tenir, une position qui comporte un respect absolu de l’enfant. » On entend donc seulement la fin de sa phrase : « aucune volonté de maîtrise, aucune volonté éducative, aucune imposition de quoi que ce soit. » Phrase qui, selon le jugement, deviendrait donc équivoque.

la presse anglo-saxonne, plus favorable aux comportementalistes

Le film a servi de « catalyseur », confie Sophie Robert. Il aurait permis de mettre ce débat sur la place publique, « permis aux familles de parler, mais aussi à certains chercheurs, qui n’osaient pas s’exprimer jusque-là. » Si l’on en croit la réalisatrice, une véritable « omerta » interdirait de remettre en cause publiquement les théories psychanalytiques, tant les psychananalystes ont « pignon sur rue dans les médias français. » Elle parle même de « phénomène sectaire, » citant le cas d’un professeur de psychologie, Esteve Freixa y Baqué, qui devait ouvrir un enseignement de psycho comportementale en 2005 à la fac d’Amiens et qui « s’est fait laminer par une vague de protestations de psychanalystes avec rumeurs, calomnies etc. ce qui fait que le cursus n’a pu s’ouvrir, alors que la décision ministérielle était prise. » « Il y a un seul cursus de psychologues comportementalistes en France, à Lille. Un seul contre des centaines d’autres cursus universitaires d’obédience psychanalytique (toutes pratiques confondues,) » souligne-t-elle.

D’ailleurs, dans la presse, elle estime avoir été mieux traitée par les médias anglo-saxons, plus réceptifs aux théories comportementalistes. Le Herald Tribune lui a consacré un grand article en page 3, le 20 janvier, titré : « Folie furieuse autour du traitement de l’autisme en France« . La BBC en parle ici, ou encore le New-York Times. A l’inverse, elle se plaint par exemple d’une chronique de la psychanalyste Caroline Eliacheff, sur France culture, qui traite son film d’escroquerie.

Ce débat repose sur des oppositions qui vont au-delà de l’affrontement de deux écoles. A lire les articles de journaux sur le sujet, ce sont deux conceptions philosophiques qui s’opposent, sciences contre psychanalyse, voire, en filigrane, une opposition droite/gauche.

Le Figaro prend clairement parti pour l’approche comportementaliste et scientifique dans un article paru le 8 février. « Autisme: la neurobiologie discrédite la psychanalyse, » titre le journal. « Grâce aux neurosciences, des stratégies de soins se dessinent, loin des concepts freudiens totalement dépassés. » Et le journal critique au passage la France comme étant « le dernier bastion des psychanalystes dans le domaine de l’autisme.« 

À l’inverse, ce mardi matin, Libé revient sur le sujet, avec une interview du réalisateur Daniel Karlin, qui avait réalisé en 1974 un documentaire sur le psychanalyste Bruno Bettelheim et sa prise en charge des enfants autistes.
Karlin y défend ardemment la prise en charge par les psychanalystes : « On risque d’aller vers de graves déconvenues, à exclure ainsi une thérapie qui a amélioré le sort de millions d’êtres humains. J’ai personnellement vu des enfants autistes, profondément transformés par Bettelheim ou Lainé, retrouver une communication avec leur environnement humain. On ne les avait pas simplement dressés à un comportement plus acceptable du point de vue de la norme sociale. Les enfants ne sont pas des chiens savants. »

«le gène de l’autisme enfin découvert !»

Karlin souligne aussi cette opposition droite/gauche: « Il faut se souvenir que les mêmes attaques existaient quand nos émissions sont sorties. En 1974, le Figaro a fait une page par film pour dénoncer les psys et affirmer que le biologique était la seule cause de l’autisme. Et depuis, je lis chaque année les mêmes articles sur «le gène de l’autisme enfin découvert» ! « 

Le débat se poursuit jeudi, avec plusieurs articles publiés dans Le Monde. Notamment un reportage sur le « packing », « révélateur paroxystique du conflit qui oppose les associations de parents au pouvoir médical », note la journaliste. Elle s’est rendu dans une séance, à Lille, alors que le professeur Pierre Delion, chef du service de pédopsychiatrie au CHRU de Lille, passe devant le conseil de l’Ordre pour avoir mis en place cette pratique. « Florian s’est déshabillé de lui-même. En maillot de bain dans la petite salle, il est venu s’allonger sur le lit. Céline et Yann, les psychologues qui sont avec lui, entourent doucement ses jambes d’un linge blanc. Puis tout le corps, tête exceptée. (…) Dans la demi-heure suivante, ce grand garçon de 10 ans, diagnostiqué autiste profond, va rire, dialoguer, rire encore, dans un moment d’intense communication et de détente« , raconte la journaliste. Qui ajoute: « Cela n’a vraiment rien à voir avec une séance de torture. » Delion explique au Monde que « l’alternative à cette technique, ce sont les neuroleptiques à très fortes doses« . Il assure, de son côté que tous les parents ne s’y opposent pas : « Aucun des parents des enfants sur lesquels j’ai pratiqué ces approches intégratives ne fait partie de cette vendetta. C’est la seule chose qui me réconforte. » Le Monde a fait un appel à témoignage auprès des parents d’enfants autistes. Immédiatement suivi d’un article sur le site « Soutenons Le Mur » pour les dissuader de répondre : « N’acceptez pas d’offrir votre témoignage sans savoir comment il sera utilisé par un journal qui considère que le packing n’est pas de la torture !« , écrivent-ils.

« psychologie œdipienne de bazar »

Est-il possible d’échapper à cette guerre ouverte, de tenter des liens entre écoles, des approches pluridisciplinaires ? Les psychiatres interviewés de Sophie Robert sont-ils caricaturaux ? C’est ce que sous-entend Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse, dans une tribune parue dans Libé. Celle qui d’habitude, prend fait et cause pour la psychanalyse, comme face à Michel Onfray, auteur l’an dernier d’un brûlot sur Freud, n’hésite pas, sur le front de l’autisme, à lâcher certains de ses confrères. Elle les décrit comme « des praticiens connus pour leur adhésion à une psychologie œdipienne de bazar selon laquelle la sacro-sainte «loi du père» serait le seul rempart contre une prétendue folie universelle des mères «crocodiles,» par essence «incestueuses,» «fusionnelles,» «froides,» «dépressives» et incapables «d’expulser de leur corps le rejeton qu’elles n’auraient jamais désiré.» » Elle les accuse encore de ne pas « prendre en compte l’évolution des mœurs et les progrès de la science, » et de « ne plus représenter qu’eux-mêmes. » (Il se trouve aussi qu’elle-même a été poursuivie en procès par les lacaniens…)

Elle renvoie dos à dos chacun des deux camps : « Dans cette guerre, chacun est convaincu de détenir la solution miracle pour soigner l’autisme (…) Sans doute la maladie est-elle, de l’aveu même des meilleurs chercheurs en biologie (…) à la fois neurologique et psychique plutôt que franchement génétique ? Toujours est-il que les adeptes fanatiques de la causalité organique stigmatisent le malheureux Sigmund Freud en accablant toute la psychanalyse – depuis ses origines viennoises jusqu’à nos jours – tandis que les partisans tout aussi fanatiques de la causalité psychique s’en réclament en accusant les parents : mauvaises mères, mauvais pères, piètres familles… Objet depuis un siècle de toutes les calomnies possibles – mais aussi de toutes les appropriations dogmatiques –, Freud n’a pourtant jamais parlé d’autisme. » Et de conclure : « À force de repli sur eux-mêmes, ne sont-ils pas devenus, comme le redoutait Freud, les ennemis de la psychanalyse ? »

« Les pédopsychiatres, un bac à sable terrible »

Des pédopsychiatres assurent de leur côté qu’ils utilisent eux aussi des techniques éducatives tout en pratiquant la psychanalyse. Interviewé par Libé, Delion assure : « depuis trente ans, je développe une approche intégrative de toutes les disciplines pour prendre en charge les autismes. Et c’est moi que l’on traite d’intégriste, d’ayatollah ! » Bouc émissaire, selon Libé, il recoit des « torrents de menaces. » Le professeur Bernard Golse, chef du service de pédopsychiatrie à l’hôpital Necker, prône lui aussi une prise en charge « multidimensionnelle » avec thérapies éducatives, scolarisation, mais aussi approche psychanalytique. Non pas pour rechercher des causes à l’autisme, mais « pour que l’enfant comprenne que l’autre, l’adulte, n’est pas un danger, » « pour qu’il apprenne l’intersubjectivité, » explique-t-il à @si. « Si on n’utilise qu’un seul moyen, on se plante », assure-t-il. Il se dit surpris de la résurgence de cette « guerre », « alors que l’on s’acheminait vers une jonction possible entre les deux écoles. D’ailleurs, il réfute le terme de « guerre« , estimant même que les médias enveniment les choses, « y compris Libé, (qui l’a interviewé, NDLR), en titrant « Deux approches en guerre totale.« 

Pour autant, les parents ne sont pas satisfaits de ces explications : pour la déléguée de Autisme sans frontières, les psy tiendraient un « double discours », et ne mettraient pas vraiment en pratique les thérapies comportementalistes, voire, s’opposeraient à la scolarisation de certains autistes. Qui croire ?

Responsable d’un centre de ressource de l’autisme à Brest, le psychiatre Eric Lemonnier relativise cette bataille. Lui aussi assure que seuls quelques rares pédopsychiatres refusent de prendre en compte les thérapies éducatives et comportementalistes. Pas d’omerta, pas de guerre idéologique, selon lui, mais des luttes de pouvoir au sein de la profession. « Les pédopsychiatres, c’est un bac à sable terrible, » raille-t-il. Où la querelle n’est pas près de s’apaiser.



Mise à jour, vendredi 17 février, 18h30 : ajout du reportage du Monde sur le « packing ».

autisme – guerre ouverte contre la psychanalyse

Le Monde, 17 février 2012

Par Catherine Vincent

Guerre ouverte contre la psychanalyse dans le traitement de l’autisme
Dans le douloureux casse-tête qu’est le traitement de l’autisme, la hache de guerre contre la psychanalyse est à nouveau déterrée. Et ceux qui la brandissent ne sont plus seulement des associations de parents militants.

La Haute Autorité de santé (HAS), qui doit rendre publiques, le 6 mars prochain, des recommandations très attendues de bonnes pratiques sur l’autisme chez l’enfant et l’adolescent, s’apprête à classer cette approche thérapeutique au rayon des « interventions globales non recommandées ou non consensuelles ». Plus qu’un désaveu : une condamnation.

C’est un article de Libération, publié lundi 13 février et faisant état d’une version non définitive de ce rapport, qui a mis le feu aux poudres. « L’absence de données sur leur efficacité et la divergence des avis exprimés ne permettent pas de conclure à la pertinence des interventions fondées sur les approches psychanalytiques, ni sur la psychothérapie institutionnelle« , peut-on lire dans cette version provisoire.

Dans un communiqué publié le jour même, la HAS regrette « que les phrases citées se révèlent hors contexte ou inexactes au regard de la version actuelle du document ». Interrogée par Le Monde, elle précisait, jeudi 15 février, ne pas vouloir s’exprimer plus avant sur le sujet.

La plus haute instance sanitaire française infléchira-t-elle sa position d’ici la fin du mois, comme le lui demandent de nombreux professionnels de la santé? Si tel n’est pas le cas, il est à craindre que cette exclusion de principe ne mette à terre le fragile consensus qui s’ébauche, depuis quelques années, entre les différents professionnels tentant de soulager cette terrible maladie.

TENTATIVE DE MISE AU BAN

La mèche avait été allumée il y a quelques semaines à l’Assemblée nationale. Le 20 janvier, le député du Pas-de-Calais (UMP) Daniel Fasquelle déposait une proposition de loi visant « l’arrêt des pratiques psychanalytiques dans l’accompagnement des personnes autistes », au profit exclusif des méthodes éducatives et comportementales, provoquant un tollé parmi les psychiatres. Lesquels étaient soutenus par l’Union nationale des associations de parents de personnes handicapées mentales et de leurs amis (Unapei), qui estime qu' »interdire une forme d’accompagnement ne sert à rien ».

Comment en est-on arrivé à ce degré de violence? A la tentative de mise au ban de toute une communauté de cliniciens dans la prise en charge d’une maladie pourtant porteuse de tant de souffrances mentales? Pour comprendre la virulence de la croisade actuelle, il faut retourner un demi-siècle en arrière. A l’époque où l’autisme était considéré comme une psychose infantile provenant, selon la théorie du psychanalyste Bruno Bettelheim, d’une mauvaise relation de la mère à son nouveau-né.

Une hypothèse qui a culpabilisé des générations de parents, et que la science estime aujourd’hui largement dépassée : désormais intégré parmi les troubles envahissants du développement (TED) dans la classification internationale des maladies mentales, l’autisme met en jeu, probablement dès la vie fœtale, un mauvais fonctionnement des circuits neuronaux.

Parallèlement à cette avancée des connaissances, les enfants atteints de ce lourd handicap ont progressivement bénéficié, en Europe comme en Amérique, de thérapies d’orientation comportementaliste. Sans faire de miracles – car on ne guérit pas de l’autisme –, celles-ci permettent souvent d’améliorer le pronostic et l’intégration sociale. Or la France, de ce point de vue, accuse un net retard.

Plus globalement, les capacités d’accueil des enfants atteints de TED y restent notoirement insuffisantes. Le secteur pédo-psychiatrique étant le seul fondé à proposer une prise en charge remboursée par l’assurance-maladie, il a cristallisé la rancœur des parents, pour qui l’accompagnement de leur enfant s’apparente souvent à un douloureux parcours du combattant.

La psychanalyse ayant longtemps régné en maître sur la psychiatrie et sur la prise en charge de l’autisme, la tentation était donc grande, pour nombre d’associations, d’accuser cette discipline de tous les maux. De lui reprocher de continuer à culpabiliser les parents, et de freiner la mise en œuvre des thérapies comportementales. Des reproches partiellement fondés: la culture psychanalytique reste vivace en France, et certains praticiens continuent de s’élever violemment contre la répétition d’apprentissages simples sur laquelle sont basés les méthodes Teacch ou ABA, qu’ils qualifient de « dressage ».

Faut-il pour autant ranimer les conflits ? Les porter sur le devant de la scène politique? « Il est urgent de rétablir les équilibres, de privilégier une approche moins hospitalo-centrée et plus axée sur le projet de vie et la citoyenneté, pondère Marie-Anne Montchamp, secrétaire d’État auprès de la ministre des solidarités et de la cohésion sociale. Mais on a besoin de la psychiatrie, de la neuropsychiatrie, et je n’exclus pas l’intérêt de la psychanalyse. Car quand un enfant autiste arrive dans une famille, tout explose. »

Si le temps de la toute-puissance psychanalytique a vécu, et si la plupart des médecins préconisent désormais une prise en charge éducative et pédagogique, ils rappellent aussi qu’aucun spécialiste n’est mieux placé qu’un pédopsychiatre pour prendre en considération les singularités dont souffrent les enfants autistes: difficultés à comprendre l’autre, à ressentir de l’empathie, à prendre conscience d’eux-mêmes et de leur corps.

La Haute Autorité de la santé entendra-t-elle cet argument ? « Mon principal souci dans cette histoire, c’est que les choses s’apaisent. Que ce soit pour les professionnels ou pour les parents, le climat actuel est extrêmement malsain. Personne n’y gagne, à commencer par les personnes autistes », déplore le professeur Claude Bursztejn, psychiatre et président de l’Association nationale des centres de ressources autisme.

Alors que les recommandations de la HAS se dirigeaient « vers des consensus acceptables pour une grande partie des professionnels, la radicalisation actuelle des positions risque fort, si elles sont maintenues, de les rendre inacceptables par les équipes de pédopsychiatrie, estime-t-il. On peut toujours faire des recommandations, mais encore faut-il que les professionnels du terrain puissent se les approprier ». Déclaré Grande cause nationale 2012, l’autisme mérite plus d’égards et de progrès que de règlements de comptes.

autisme : la technique du « packing », enjeu d’un violent conflit

| 16.02.12 | 11h07 • Mis à jour le 16.02.12 | 12h17

Lille, Envoyée spéciale –

Florian s’est déshabillé de lui-même. En maillot de bain dans la petite salle, il est venu s’allonger sur le lit. Céline et Yann, les psychologues qui sont avec lui, entourent doucement ses jambes d’un linge blanc. Puis tout le corps, tête exceptée. Florian, attentif, se laisse emmailloter et recouvrir de couvertures. Les deux thérapeutes s’assoient près de lui, un de chaque côté. Dans la demi-heure suivante, ce grand garçon de 10 ans, diagnostiqué autiste profond, va rire, dialoguer, rire encore, dans un moment d’intense communication et de détente. Au Centre médico-psychologique pour enfants et adolescents du CHRU de Lille, nous venons, cet après-midi de janvier, d’assister à une séance de « packing ». Et cela n’a vraiment rien à voir avec une séance de torture.

Le packing ? Une technique d' »enveloppements humides » réservée aux cas d’autisme les plus sévères, avec automutilation répétée. Pratiquée par plusieurs dizaines d’équipes en France, elle consiste à envelopper le patient dans des serviettes humides et froides (10 à 15°), puis à induire un réchauffement rapide. Pour ses défenseurs, les séances permettent de lutter contre les « angoisses de morcellement » et facilitent la relation thérapeutique. Pour ses détracteurs, dont les plus virulents sont l’association de parents Vaincre l’autisme, il s’agit d’un « acte de torture ». Le symbole maléfique de la prise en charge psychiatrique de l’autisme. La bête à abattre.


« HARCÈLEMENT PROFESSIONNEL »

« Je me sens remis en cause, calomnié, disqualifié. Pour ma pratique vis-à-vis des enfants que je soigne et de leurs parents, c’est terrible. » Le professeur Pierre Delion, chef du service de pédopsychiatrie au CHRU de Lille et premier promoteur du packing en France, s’estime victime d’un « harcèlement professionnel ». Reconnu par ses pairs pour son humanisme et son esprit d’ouverture, ce spécialiste de l’autisme devait comparaître, jeudi 16 février, devant le conseil départemental du Nord de l’ordre des médecins, suite à une plainte déposée contre lui par Vaincre l’autisme pour manquement à l’éthique médicale. Une plainte similaire a été déposée à l’encontre du professeur David Cohen, chef du service de psychiatrie enfants et adolescents de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris).

Leur délit ? Pratiquer le packing quand ils l’estiment nécessaire. Et soutenir le principe d’une recherche scientifique portant sur l’efficacité de cette méthode, menée depuis 2008 dans le cadre d’un programme hospitalier de recherche clinique national (PHRC). Un comité de soutien s’est constitué pour défendre les deux hommes, sous la forme d’une « lettre ouverte au conseil de l’ordre des médecins et aux familles de personnes autistes ». Mise en ligne il y a quelques semaines, elle a réuni à ce jour plusieurs milliers de signatures de professionnels de la santé.

Révélateur paroxystique du conflit qui oppose les associations de parents au pouvoir médical, le packing va-t-il être jeté avec l’eau de la tempête ? Son efficacité thérapeutique, il est vrai, n’a jamais été prouvée autrement que de façon empirique. C’était précisément l’objet de l’essai clinique lancé en 2008, que le Pr Delion affirme avoir appelé de ses vœux pendant de nombreuses années. Mais cette recherche est devenue, de fait, irréalisable.

« Depuis son lancement, il y a eu une telle publicité contre cette technique qu’un certain nombre de collègues et de parents ont refusé d’y participer. On est donc au point mort », se désole le Pr Delion, qui rappelle que « l’alternative à cette technique, ce sont les neuroleptiques à très fortes doses ». Dans l’épreuve, il trouve un élément de consolation : « Aucun des parents des enfants sur lesquels j’ai pratiqué ces approches intégratives ne fait partie de cette vendetta. C’est la seule chose qui me réconforte. »

Catherine Vincent

autisme – quel jugement pour quelle cause ?

Notre dossier sur la question de l’autisme

-* Arrêter de jouer à qui sera le plus déraisonnable des deux [13 février 2012] par Philippe Grauer
-* Autisme dans Libé [13 février] par ERIC FAVEREAU
-* Autisme– les psychologues freudiens entrent dans l’arène [6 février] par InterCoPsychos N° N°327
-* Autisme – à propos du packing [6 février] par Pierre Delion
-* Autisme : Delion, packing, inquiétante comparution [6 février] par sans auteur
-* Autisme : Guy Baillon écrit au Conseil de l’Ordre [6 février] par Docteur Guy Baillon, Psychiatre des hôpitaux
-* Les batailles de l’autisme : hier et aujourd’hui [6 février] par Jacques Hochmann
-* Psychanalystes, encore un effort pour ne pas délirer sur l’autisme ni adhérer aux positions d’Edwige Antier [6 février] par Michel Rotfus, précédé de À droite, droite ! par Philippe Grauer
-* psychanalyse et autisme : la polémique [31 janvier] par Élisabeth Roudinesco – précédée de Résister à la bêtise de l’autre démultipliée par la sienne propre, par Philippe Grauer
-* Autisme : la psychanalyse en procès [30 janvier]
-* autisme – appel à soutien à Pierre Delion et David Cohen [29 janvier]
-* Autisme – dossier [22 janvier]
-* Autisme – une maladie grave aux multiples visages [17 janvier] par Élisabeth Roudinesco
-* Autisme : dogmatismes en duel au tribunal de Lille [Décembre 2011] par Stéphanie Maurice
-* Autisme : les emmurés de l’indicible [Novembre 2010] par Élisabeth Roudinesco chronique Henri Rey-Flaud
-* Autisme : Les enfants de l’indicible peur [Octobre 2010]
-* L’autisme au cœur de l’humain. Approche psychanalytique [Octobre 2010]
-* Autisme — halte à la désinformation ! [Mai 2009] par Caroline Eliacheff. Introduction de Philippe Grauer
-* Autisme — lettre ouverte aux parents d’autistes, à leurs éducateurs et soignants [Avril 2009] par Pierre DELION — introduction de Philippe Grauer
-* Autisme à nouveau [Octobre 2008] par Par Isabelle Fauvel , du Collectif InterCoPsychos de Saint-Malo
-* Henri Rey-Flaud expose avec clarté les théories, approches et hypothèses sur l’énigme de l’autisme [Mai 2008] par Élisabeth Roudinesco
-* Autisme et impasses de la médecine chroniqués au Monde des livres [Avril 2008] par Élisabeth Roudinesco

autisme – la HAS prend position

AFP/PHILIPPE HUGUEN

Dans un rapport à paraître le 6 mars, la HAS a désavoué la psychanalyse dans le traitement de l’autisme. La présidente de la principale association de parents d’enfants autistes, Danièle Langloys, se félicite de cet avis.

La prise de position de la Haute autorité de santé (HAS) sur les méthodes adéquates pour accompagner les enfants autistes était très attendue. Ses « recommandations de bonne pratique » » seront rendues publiques le 6 mars, mais le quotidien Libération en a révélé aujourd’hui le point clé: « L’absence de données sur leur efficacité et la divergence des avis exprimés ne permettent pas de conclure à la pertinence des interventions fondées sur les approches psychanalytiques, ni sur la psychothérapie institutionnelle« .

pas une interdiction de la psychanalyse

Ainsi, le groupe de travail réuni par la HAS classe la psychanalyse parmi les « interventions globales non recommandées ou non consensuelles ». En des termes prudents, il désavoue très clairement ce mode d’intervention, toujours utilisé en France auprès des enfants autistes, alors qu’il ne figure dans aucune recommandation internationale. Les conclusions de la HAS ne constituent pas une interdiction de la psychanalyse, puisque les « recommandations de bonne pratique » ne sont pas opposables sur le plan juridique. Mais elles constituent une référence, quant à l’exercice approprié de la médecine, et les magistrats les prennent en compte lorsque des affaires sont portées devant les tribunaux. Sollicitée par L’Express, la présidente de la principale fédération d’association de parents d’enfants autistes, Autisme France, Danièle Langloys, salue « l’objectivité » de la HAS. « Le désaveu de la psychanalyse est une victoire acquise de haute lutte« , ajoute-t-elle.

Deux écoles s’affrontent

Il s’agit en effet d’un tournant historique, dans la prise en charge des troubles envahissants du développement (TED), une dénomination regroupant les difficultés de communication apparaissant dès l’enfance, dont l’autisme. Car deux écoles s’affrontent, en France, dans une guerre totale qui perdure depuis des années. D’un côté, les psychiatres d’obédience psychanalytique, vilipendés sur les forums de discussion fréquentés par les parents sous le diminutif vengeur de « psykk« . Ils considèrent l’autisme comme un problème psychique causé par une mauvaise relation avec la famille, la mère en particulier, bien que ces théories aient été invalidées par les neurosciences. De l’autre, les psychiatres et psychologues qui défendent les nouvelles méthodes éducatives et comportementale utilisées à l’étranger.

Il existe en effet un consensus international pour définir l’autisme comme un handicap, dans lequel les capacités à échanger avec l’entourage sont altérées, et qu’on peut compenser. Ces équipes, encore trop peu nombreuses, comptent d’ailleurs sur l’avis de la HAS pour convertir leurs pairs. Ains, le Dr Nadia Chabane, pédopsychiatre à l’hôpital Robert Debré, à Paris, responsable du pôle autisme depuis 1996, estime que celui-ci clarifie la situation.  » Les prises en charge comportementales et éducatives fonctionnent bien, confirme-t-elle. Il faut que l’information passe dans toutes les structures qui interviennent auprès d’enfants autistes ».

Elle est entrée en résistance et défend le libre choix

quant à la manière d’éduquer les enfants

Les parents, eux, se rangent massivement dans le deuxième camp. En tout cas, ceux qui ont rejoint les associations, nombreuses, pour que l’autisme soit mieux pris en charge. La présidente d’Autisme France, Danièle Langloys, a fait partie du groupe de travail qui a élaboré les recommandations de la HAS. Pour cette femme de 62 ans, dont le fils autiste a aujourd’hui 27 ans, la lutte est plus que jamais d’actualité. « Les psychiatres psychanalystes ont fait la guerre aux familles pendant trente ans, s’indigne-t-elle. Il était grand temps de les contrer« . Et d’ajouter: « Beaucoup de parents, trop isolés, ne connaissent pas leurs droits et sont encore terrorisés à l’idée de s’opposer aux médecins qui suivent leur enfant. Mais la nouvelle génération, mieux informée, est plus radicalisée que la précédente. Elle est entrée en résistance et défend le libre choix, quant à la manière d’éduquer les enfants« . Elle conclut: « Chacun pense ce qu’il veut de la psychanalyse, ce n’est pas notre propos, mais elle n’a rien à faire dans le champ de l’autisme« . Jusqu’ici, les parents militants dans les associations passaient souvent pour des extrémistes, dont la détresse expliquerait la virulence des propos. La position de la HAS lève cette ambiguïté.


Autisme dans Libé

Deux approches en guerre totale

Des parents prônant des méthodes comportementales bataillent contre les psys.

Par ERIC FAVEREAU

L’homme est atteint, blessé. «C’est pour moi incompréhensible.» Dans le monde des psys, le Pr Pierre Delion est une des personnalités les plus attentionnées, les plus chaleureuses. Chef du service de pédopsychiatrie du CHU de Lille, il ne s’énerve pas. Et, depuis des années, lui qui est de formation psychanalytique est connu pour tenir un discours d’une grande tolérance sur la prise en charge des autistes. Et voila que c’est lui, le bouc émissaire. Lui qui se retrouve en position d’accusé. «On me traite de nazi, de tortionnaire. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire ?» Et il montre un film où l’on voit une autiste de 4 ans, silencieuse et sans regard, à qui l’on fait un «packing» : on l’entoure d’un grand drap humide et froid, puis, en lui parlant, on va peu à peu le lui retirer. «Regardez ce sourire qu’elle a, lâche Pierre Delion. Comment parler de violence ?»

approche intégrative

Il ne sait quoi penser de ce torrent de menaces qu’il reçoit. «Parfois, je me demande si cela tient à moi. Mais, dans mon service, mon adjoint est quelqu’un qui fait de la recherche en neurosciences. Et moi, depuis trente ans, je développe une approche intégrative de toutes les disciplines pour prendre en charge les autismes. Et c’est moi que l’on traite d’intégriste, d’ayatollah…» Victime d’une guerre qui le dépasse.

«Barbare»

Depuis quelque temps, l’affrontement est, en tout cas, sans nuance. Des associations de parents d’autistes veulent l’interdiction de toute prise en charge psychothérapeutique pour leurs enfants. «La psychiatrie est néfaste et dangereuse pour l’autisme. On n’en veut pas», lâche avec force M’Hammed Sajidi, président de Vaincre l’autisme, qui a lui aussi lancé une offensive contre le packing : «C’est une technique barbare, honteuse, qui se fait contre les enfants et leurs parents. Nous demandons son interdiction. Et la condamnation des psychiatres qui la pratiquent.» Le 16 février, jour où le Pr. Delion sera auditionné devant le Conseil national de l’ordre des médecins, suite à une plainte de Vaincre l’autisme, une manifestation est ainsi prévue.

Comment expliquer pareil emballement ? Récemment, le député UMP Daniel Fasquelle a même déposé sur le bureau de l’Assemblée une proposition de loi «visant à interdire l’accompagnement psychanalytique des personnes autistes, au profit de méthodes éducatives et comportementales». Sûr de son argumentaire, il a expliqué : «Pour aider ces personnes à s’en sortir, la France ne peut plus continuer à cautionner et financer les pratiques de type psychanalytique dans le traitement de l’autisme.» Et il demande l’interdiction de tout enseignement analytique sur l’autisme. Mieux qu’un autodafé…

«Épidémie»

«L’autisme peut déteindre tragiquement», ironise à moitié le Pr Bernard Golse quand il entend pareille charge. Chef du service de pédopsychiatrie à l’hôpital Necker (Paris), l’homme est très reconnu. «Avec l’âge, je suis devenu ouvert. Mais là, oui, j’ai peur que la haine l’emporte, je suis très inquiet de ce qui se passe.» Il s’en explique : «Dans ce conflit qui ne date pas d’hier, un des grands changements est que l’État est sorti de son rôle. On a persuadé les pouvoirs publics que l’autisme est devenu un grave problème de santé publique : on parle d’1 enfant sur 150, vous vous rendez compte, ce qui serait énorme. Mais on mélange tout, comme s’il y avait une épidémie d’autisme. Maintenant, on parle des troubles envahissants du développement. Tout cela est incohérent

Propos de bon sens. Mais lui, est-il contre les techniques comportementales ou de développement ? «Nullement, je n’ai rien contre des techniques type ABA (1). Dans l’autisme, rien n’est validé, tout marche si on met le paquet, c’est l’intensité de la prise en charge qui compte.» Quand on insiste et qu’on parle avec lui de certains psychanalystes dangereux, culpabilisant à outrance les parents, il répond sans hésiter : «Oui, il y en a de mauvais. Mais est-ce que parce que vous avez des mauvais chirurgiens, vous allez interdire la chirurgie ?»

C’est pourtant le souhait forcené du président de Vaincre l’autisme, l’association la plus virulente. L’homme a la cinquantaine. Chez lui, la colère est à vif. «Mon combat est celui de milliers de pères et de mères dont l’enfant est affecté par l’autisme, des parents qui souffrent en silence.» Ou : «Tous les jours, des vies de familles basculent faute d’information, d’accès au dépistage, au diagnostic et à la prise en charge. Il est urgent d’intervenir, d’agir et de se mobiliser au plus vite.» Et il raconte son histoire : «Avec ma femme, on était depuis huit ans dans les mains des médecins psys, cela empirait. Ils nous ont dit qu’il fallait séparer l’enfant de sa mère. Pour moi, notre fils était perturbé, il n’avait pas accès à l’école, on nous disait que c’était de notre faute. Il empirait et on laissait faire. Et après, je suis tombé sur l’ABA, j’ai compris. J’ai compris que mon fils ne faisait pas exprès, qu’il fallait l’éduquer, l’élever. Déjà le faire asseoir… Voilà. Et les changements étaient manifestes

«Ratatouille»

Depuis, il est devenu un farouche partisan de ces prises en charge éducatives. «On a mis en place des formations, car il y a des techniques face à ces troubles de fonctionnement.» Puis : «L’autisme, ce n’est pas une ratatouille, il y a des choses qui marchent, d’autres pas. La psychanalyse ne marche pas. Je l’accuse de maltraitance sanitaire. Je suis pour l’interdiction de la psychiatrisation et de la psychanalyse dans la prise en charge de l’autisme.» Aucun compromis, donc : «C’est faux de dire que les psychanalystes sont aujourd’hui tolérants. Aujourd’hui, on n’a pas le droit de dire que l’on ne savait pas

Propos virulent, sans espoir de paix des braves. «Le monde de l’autisme est empoisonné par des conflits idéologiques», analyse le Dr Claude Bursztejn, président de l’Association nationale des centres de ressources autisme. «Or, c’est au moment où l’on va vers la pacification des différentes approches que des extrémistes mettent les bouchées doubles. Et l’État se prête à ce jeu-là. Pourquoi diable la HAS n’a-t-elle pas pointé les disparités régionales de moyens et de traitement, plutôt que d’interdire la psychanalyse ?»

(1) L’ ABA. est une méthode basée sur la théorie de l’apprentissage, en faisant répéter intensément aux enfants des tâches élémentaires.



Autisme : les psys réduits au silence

INFO LIBÉ


Dans un rapport à paraître que «Libération» s’est procuré, la Haute Autorité de santé retoque les pratiques psychanalytiques. Une première.

Par ÉRIC FAVEREAU

[Image : Sans titre]

Une éducatrice porte un enfant autiste, le 29 septembre à Paris. (© AFP Joel Saget)

Il faut aller chercher la petite bête. Elle se niche page 27 du rapport de la Haute Autorité de santé (HAS) sur les recommandations de bonne pratique dans la prise en charge de l’autisme, qui sera rendu public le 8 mars, et que Libération s’est procuré. Les mots sont pesés : sous le titre «Interventions globales non recommandées ou non consensuelles», les experts de la HAS écrivent : «L’absence de données sur leur efficacité et la divergence des avis exprimés ne permettent pas de conclure à la pertinence des interventions fondées sur les approches psychanalytiques, ni sur la psychothérapie institutionnelle

«Archaïque»

L’air de rien, c’est une véritable bombe clinique. La plus haute instance sanitaire française ferme la porte à la psychanalyse dans la prise en charge de l’autisme.Une prise de position inédite : de Bruno Bettelheim à Françoise Dolto, de Jacques Lacan à Maud Mannoni, la psychanalyse a toujours eu un rôle clé pour tenter de comprendre cette énigme humaine, et aider ces enfants – puis ces adultes – comme absents de toute communication, qui se taisent, se replient, sujets parfois à de terribles automutilations. Et voilà que la psychanalyse, théorie de la parole, se voit condamnée au silence.

comme si on décrétait la fin de l’inconscient

«Catastrophique», «révisionniste», «archaïque» : les qualificatifs ne manquent pas dans la planète psy pour dénoncer cette position des experts de la HAS. «C’est comme si on adoptait collectivement une démarche autiste. Comme si on décrétait la fin de l’inconscient», lâche le responsable d’un centre de ressources sur l’autisme.

Et ce n’est pas tout : la méthode clinique du packing est, elle, «interdite» : la pratique consiste à enrouler dans un drap humide un enfant, puis à accompagner à plusieurs son réchauffement. «Après avis juridique, la Haute Autorité de santé a souhaité affirmer son opposition formelle à l’utilisation de cette pratique.» Là encore, c’est un coup d’arrêt à une démarche certes peu courante, mais symbolique, effectuée par des équipes de pédopsychiatrie, avec une «formation analytique». «C’est une déclaration de guerre, réagit fermement ce pédopsychiatre. Des réseaux influents ont réussi à durcir la dernière version du texte final de la HAS

culpabilisés

La HAS savait, pourtant, que ses recommandations étaient attendues, l’autisme étant devenu, depuis quelques années, un champ de bataille. Des associations de parents, se sentant maltraités et culpabilisés à outrance, ont lancé une offensive. Avec pour seul objectif : casser tout lien entre autisme et psychiatrie. Dans son rapport, la Haute Autorité de santé a choisi. Reconnaissant que la quasi-totalité des prises en charge ne sont pas évaluées, elle a décidé néanmoins d’en exclure certaines. Quitte à mettre le feu dans un univers qui a pourtant sacrément besoin d’écoute et d’accompagnement.

Symbiose des cultures – Edgar Morin

Le Monde 8 février 2012

Stop à l’occidentalo-centrisme

Par Edgar Morin

Chaque culture a ses vertus, ses vices, ses savoirs, ses arts de vivre, ses erreurs, ses illusions. Il est plus important, à l’ère planétaire qui est la nôtre, d’aspirer, dans chaque nation, à intégrer ce que les autres ont de meilleur, et à chercher la symbiose du meilleur de toutes les cultures

La France doit être considérée dans son histoire non seulement selon les idéaux de Liberté-Egalité-Fraternité promulgués par sa Révolution, mais aussi selon le comportement d’une puissance, qui, comme ses voisins européens, a pratiqué pendant des siècles l’esclavage de masse, a dans sa colonisation opprimé des peuples et dénié leurs aspirations à l’émancipation. Il y a une barbarie européenne dont la culture a produit le colonialisme et les totalitarismes fascistes, nazis, communistes. On doit considérer une culture non seulement selon ses nobles idéaux, mais aussi selon sa façon de camoufler sa barbarie sous ces idéaux.

barbarie d’une pensée qui « appelle barbares les peuples d’autres civilisations »

Nous pouvons tirer fierté du courant autocritique minoritaire de notre culture, de Montaigne à Lévi-Strauss en passant par Montesquieu, qui a non seulement dénoncé la barbarie de la conquête des Amériques, mais aussi la barbarie d’une pensée qui « appelle barbares les peuples d’autres civilisations » (Montaigne).

De même le christianisme ne peut être considéré seulement selon les préceptes d’amour évangélique, mais aussi selon une intolérance historique envers les autres religions, son millénaire antijudaïsme, son éradication des musulmans des territoires chrétiens, alors qu’historiquement chrétiens et juifs ont été tolérés dans les contrées islamiques, notamment par l’Empire ottoman.

Plus largement, la civilisation moderne née de l’Occident européen a répandu sur le monde d’innombrables progrès matériels, mais d’innombrables carences morales, à commencer par l’arrogance et le complexe de supériorité, lesquels ont toujours suscité le pire du mépris et de l’humiliiation d’autrui.

Sagesse et arts de vivre

Il ne s’agit pas d’un relativisme culturel, mais d’un universalisme humaniste. Il s’agit de dépasser un occidentalocentrisme et de reconnaître les richesses de la variété des cultures humaines. Il s’agit de reconnaître non seulement les vertus de notre culture et ses potentialités émancipatrices, mais aussi ses carences et ses vices, notamment le déchaînement de la volonté de puissance et de domination sur le monde, le mythe de la conquête de la nature, la croyance au progrès comme lot de l’histoire.

Nous devons reconnaître les vices autoritaires des cultures traditionnelles, mais aussi l’existence de solidarités que notre modernité a fait disparaître, une relation meilleure à la nature, et dans les petites cultures indigènes des sagesses et des arts de vivre.

nous croire propriétaires de l’universel

Le faux universalisme consiste à nous croire propriétaires de l’universel – ce qui a permis de camoufler notre absence de respect des humains d’autres cultures et les vices de notre domination. Le vrai universalisme essaie de nous situer en un méta-point de vue humain qui nous englobe et nous dépasse, pour qui le trésor de l’unité humaine est dans la diversité des cultures. Et le trésor de la diversité culturelle dans l’unité humaine.

Edgar Morin est sociologue et philosophe


Les civilisations ne s’évaluent pas

Par Éric Richalley

08/02/12

Il était pour moi nécessaire de réagir aux propos de Claude Guéant « Toutes les civilisations ne se valent pas ». L’intervention du député Serge Letchimy à l’assemblée nationale le fait bien mieux que je ne saurais le faire, je reproduis donc ici l’intégralité de ses propos.

Il ne s’agit nullement de faire de la politique sur ce site. Il est évident que dans ce moment de campagne présidentielle, il y a une stratégie électorale derrière les propos du Ministre de l’Intérieur. Mais ils touchent au fondement de l’humanisme qui n’est ni de gauche ni de droite, et c’est sur ce terrain que je me situe. Je remarque d’ailleurs que deux anciens premiers ministres de l’UMP ont regretté l’emploi du mot civilisation, ce qui en langage diplomatique signifie qu’ils sont outrés, comme tous les humanistes qui mesurent la portée de ces propos.

VERBATIM : l’intervention de Serge Letchimy à l’Assemblée Nationale

«Nous savions que pour M. Guéant la distance entre immigration et invasion est totalement inexistante et qu’il peut savamment entretenir la confusion entre civilisation et régime politique. Ça n’est pas un dérapage, c’est une constante parfaitement volontaire. En clair, c’est un état d’esprit et c’est presque une croisade. M. Guéant vous déclarez du fond de votre abîme, sans remord ni regret, que toutes les civilisations ne se valent pas. Que certaines seraient plus avancées voire supérieures.

« bon sens » ou injure faite à l’Homme ?

[Image : Sans titre]

Non M. Guéant, ce n’est pas « du bon sens », c’est simplement une injure qui est faite à l’Homme. C’est une négation de la richesse des aventures humaines. C’est un attentat contre le concert des peuples, des cultures et des civilisations. Aucune civilisation ne détient l’apanage des ténèbres ou de l’auguste éclat. Aucun peuple n’a le monopole de la beauté, de la science du progrès ou de l’intelligence.

Montaigne disait « tout homme porte en soi la forme de l’humaine condition »(1« ). J’y souscris. Mais vous, monsieur Guéant, vous privilégiez l’ombre. Vous nous ramenez jour après jour à des idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration au bout du long chapelet esclavagiste et colonial.

Le régime nazi, si soucieux de purification, était-ce une civilisation ? La barbarie de l’esclavage et de la colonisation, était-ce une mission civilisatrice ? Il existe, M. le Premier ministre, une France obscure qui cultive la nostalgie de cette époque, que vous tentez de récupérer sur les terres du FN. C’est un jeu dangereux et démagogique qui est inacceptable. Il existe une autre, celle de Montaigne, de Condorcet, de Voltaire, de Césaire ou d’autres encore. Une France qui nous invite à la reconnaissance, que chaque homme…»

(NDLR : M. Letchimy est coupé par le président de l’Assemblée, Bernard Accoyer)

On peut trouver ces propos excessifs par leur référence au nazisme. Je ne soupçonne en rien le Ministre de l’Intérieur de complaisance envers les solutions du nazisme et je ne pense pas que c’était ici le propos. Par contre il s’agit de souligner que la thèse de la supériorité d’une civilisation, qui s’appelle de l’ethnocentrisme, offre un terrain démagogique favorable à la manipulation de masse par des leaders charismatiques sanguinaires. Monsieur Guéant n’est pas un nazi, la très grande majorité des Allemands ne l’était pas non plus.

C’est au moment où ce type de théorie refait surface, au sein d’une démocratie, toujours en période de crise, qu’il faut s’insurger. Plus tard, il n’y a plus que la violence pour s’y opposer.

Le Figaro du 10 février

Claude Guéant a déclenché une vive polémique en déclarant que « toutes les civilisations ne se valent pas » dans un discours sur la République, aussitôt dénoncé à gauche comme une tentative pour Nicolas Sarkozy de glaner des voix du Front national, à moins de 80 jours du premier tour de la présidentielle.

Très rapidement, cette phrase prononcée samedi par le ministre de l’Intérieur lors d’un colloque organisé par l’association étudiante de droite Uni, s’est répandue sur internet, provoquant des réactions indignées. D’abord au conditionnel, la réunion étant huis clos, avant qu’elle ne soit confirmée dans la soirée par l’entourage de Claude Guéant.

« Condamner les civilisations qui ne respectent pas la liberté de conscience »

Dimanche sur RTL, le ministre de l’Intérieur a répété la phrase exacte qu’il avait prononcée : «  Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. Celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité, nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique « .

Accusant « certains à gauche d’avoir sorti la phrase de son contexte et d’enlever ainsi la dignité du débat démocratique », le ministre a précisé sa pensée : « Cela veut dire très clairement que, pour nous, tout ne se vaut pas ». A la question posée par le journaliste de RTL : « Notre civilisation était-elle inférieure » quand la France n’accordait pas le droit de vote aux femmes (avant 1945) ou pratiquait la peine de mort (avant 1981)? », le ministre a répondu : « Je dis très clairement qu’elle était inférieure à ce qu’elle est aujourd’hui ».

Le président de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), Arno Klarsfled, a défendu le ministre. « Claude Guéant dit des choses évidentes. Si la gauche veut faire campagne sur le fait que le racisme ou les talibans valent la civilisation française ou britannique (2« ), qu’ils le fassent », a-t-il déclaré à l’AFP. « Je préfère une civilisation qui respecte la liberté de conscience plutôt qu’une civilisation qui massacre les libertés religieuses, a-t-il poursuivi. Je préfère une civilisation où la femme a une place égale à l’homme plutôt qu’une civilisation où l’homme piétine la femme. »

  • 1 Nous avons rétabli le texte de Montaigne.
  • 2 C’est nous qui soulignons typographiquement ce passage.

La faculté de l’inutile

Cher(e)s ami(e)s,

Le Centre psychothérapique St Martin de Vignogoul et l’équipe d’ISADORA sont heureux de vous inviter aux XIèmes Journées de Printemps qui auront lieu les :

Vendredi 25 et Samedi 26 Mai 2012

et auront pour thème:

« Ce qui est le plus utile, c’est l’inutile »

« Ce qui est le plus utile, c’est l’inutile. Mais expérimenter l’inutile reste pour les hommes d’aujourd’hui ce qu’il y a de plus difficile. L’utile est compris comme l’utilisable pratique à finalité technique immédiate, comme ce qui produit un effet quelconque avec lequel je peux faire du commerce et de l’industrie. Il faut arriver à voir l’utile au sens du salutaire, c’est-à-dire en tant que ce qui amène l’être humain auprès de soi. »

Ainsi Martin Heidegger s’adresse-t-il en 1963 à Medard Boss, psychiatre zurichois.

Toute démarche de soin suppose de s’intéresser à l’autre, à soi et au monde au-delà des apparences. La rencontre avec nos patients confirme chaque jour les richesses d’un tel engagement. Encore faut-il conserver cette « capacité de rêverie » (Bion) qui laisse place à la singularité de l’autre, exercice quotidien qui prend valeur de lutte au regard des vicissitudes actuelles de nos civilisations.

En avançant, au cours de ce colloque, sur quelques « chemins qui ne mènent nulle part », nous toucherons peut-être à l’utilité essentielle de l’inutile.

Le programme vous sera transmis prochainement.

Nous espérons avoir le plaisir de vous compter parmi nous.

Amicalement.

L’équipe d’ISADORA


La faculté de l’inutile, 1978, merveilleux roman antitotalitariste de Iouri Dombrovski. Voici ce qu’en dit Hélène Châtelain .

(…) l’auteur de ces dernières lignes de La Faculté de l’inutile : « Le soleil déclinait, le peintre pressait l’allure. Il portait béret couleur de feu, pantalon bleu à passepoil doré, cape verte à rubans, et un tambourin à broderies cendre et flamme pendait à sa hanche. Il ne se vêtait de la sorte ni pour autrui ni pour soi, mais pour Mercure, pour Mars, pour le Cosmos […]. Et les sages Martiens, qui nous observent par instruments ultra-sensibles, se demandaient comment pareil miracle de lumière pouvait jaillir d’un incolore magma d’humanité. Seuls les plus doctes savaient que ce miracle s’appelle le rêve, phénomène lumineux qui atteint son maximum d’intensité lorsque la terre dans son mouvement planétaire entre dans la zone d’ombre du Cancer et du Scorpion, et que la réalité devient intolérable parmi ces émanations maléfiques. »

Parabole de cette écriture flamboyante que Iouri Ossipovitch Dombrovski arracha à la nuit – lui que dans le camp on appelait Don Quichotte, parce qu’il avait des bras immenses en ailes de moulin. Roman policier, politique fiction, conte philosophique, métaphore superbement baroque, ce roman ne ressemble à aucun autre. Il ressemble à son auteur qui deviendra l’écrivain le plus visionnaire, peut-être, du monde totalitaire.

Au service de la personne

L’actualité de Mounier vue par un économiste

Contribution de Denis CLERC
_ à un livre collectif des Amis d’Emmanuel Mounier, paru aux Presses Universitaires de Rennes mi-2011.

Lorsque Mounier a créé la revue (et le mouvement de pensée) Esprit, en 1932, la France commençait à plonger dans la crise, avec un temps de retard sur son voisin allemand et, surtout, sur les États-Unis où elle avait pris naissance et où se situait son épicentre. Près de 80 ans après, nous voici nous aussi en pleine crise, dans une société qui a certes bien changé – elle s’est mondialisée, urbanisée, enrichie, déchristianisée et, osons le mot, « démarxisée » -, mais qui, comme en 1932, doute d’elle-même et craint des lendemains qui déchantent. Comme en 1932, la crise qui la frappe n’est pas seulement économique, mais aussi morale. Mounier, dans Le personnalisme – l’un des derniers livres qu’il ait publié de son vivant et sans doute celui qui a eu le plus de retentissement lors de sa publication -, écrivait ces phrases en quelque sorte prémonitoires, qui visaient la crise de 1929 mais qui pourraient tout aussi bien viser la situation de 2011 : « Aux inquiétudes et aux malheurs qui commençaient alors [en 1929], les uns donnaient une explication purement technique [les « subprimes »], d’autres purement morale [la cupidité]. Quelques jeunes hommes [autour de Mounier : Jacques Maritain, Jean Lacroix, …] pensèrent que le mal était à la fois économique et moral, dans les structures et dans les cœurs ; que le remède ne pouvait donc éluder ni la révolution économique, ni la révolution spirituelle. Et que l’homme étant fait comme il est, on devait trouver des nœuds étroits de l’une à l’autre. Il fallait d’abord analyser les deux crises afin de déblayer les deux voies ». Programme étonnamment contemporain, il faut bien en convenir, et qui justifie que l’on aille voir de plus près ce que Mounier pouvait dire de cette double crise, et de la façon d’en sortir.

La difficulté est que Mounier n’était pas économiste et que ce domaine d’analyse n’était manifestement pas sa tasse de thé. Dans ses Œuvres, éditées en quatre volumes par Le Seuil entre 1961 et 1963, on ne trouve de références explicites qu’à trois économistes . Charles Gide, d’abord, mentionné de façon plutôt critique, car il se place du côté du consommateur plus que de celui du producteur, ce que lui reproche Mounier. De toute façon Gide, qui est mort l’année même de la naissance d’Esprit, n’a rien écrit sur la crise et ce n’est pas chez lui que Mounier aurait pu trouver des éclairages. François Perroux, ensuite : il est plus proche de Mounier, ne serait-ce que l’âge – Perroux a deux ans de plus que lui – et par la carrière : tous deux passent en 1928 (et réussissent brillamment) l’agrégation, de droit pour Perroux (à l’époque, l’économie était enseignée dans les Facultés de droit), de philosophie pour Mounier. Ils se connaissent, se tutoient et s’apprécient : Perroux se porte témoin de moralité lors du procès de Mounier en 1942, accusé par Vichy d’être l’un des dirigeants du mouvement de résistance Combat. Mais ce n’est pas l’économiste que Mounier apprécie, c’est l’homme et le croyant. Car Perroux est dans l’orbite de Vichy : il dirige l’Institut d’études corporatives et, à ce titre, a joué un rôle dans l’élaboration de la « Charte du travail » promulguée en 1941, qui interdit les syndicats et les remplace par des corporations de métiers. Mounier est très réservé, pour ne pas dire plus, vis-à-vis de ce que, dans son Manifeste au service du personnalisme (1936), il qualifie de « pseudo-solution » car aboutissant à « l’inauguration d’une économie régressive et autarchique ».

Et s’il convient volontiers du fait que le même terme peut recouvrir des réalités différentes, constatant, dans un texte de 1937, « la mauvaise réputation du mot auprès de l’opinion ouvrière », il pense qu’il ne vaut pas la peine de « gaspiller des forces » à tenter de le réhabiliter. Enfin, le troisième économiste Henri Guitton. Mounier le connaît par l’intermédiaire de son frère, le philosophe Jean Guitton et, dans Feu la chrétienté, un recueil de textes paru en 1950, il le présente comme « un camarade ». Mais son intervention aux « Semaines sociales » de 1937 ne le convainc pas : « Ne voit-on pas l’économique évoluer avec une sorte de fatalité inhumaine, et tous les regrets économiques être régulièrement débordés par l’expansion indifférente de son jeu ? L’idéal moral n’est-il pas sans prises sur cette réalité, et s’il en a, lesquelles ? » se demande Mounier, manifestement déçu par cette « science lugubre » qui semble incapable d’intégrer des exigences humaines pourtant minimales. Et si, dans la foulée, il lance un appel « à une économie personnaliste qu’il nous faudra bientôt mettre sur pied », cet appel ne sera guère entendu, semble-t-il.

À vrai dire, Mounier n’a pas tort de ne guère aller voir du côté des économistes pour comprendre la crise. La plupart d’entre eux n’y comprennent rien. En France surtout, car, en Grande-Bretagne, Keynes, entouré de ce que l’on a appelé le « Circus », ce petit groupe de jeunes enseignants qui passent au crible de leurs critiques les analyses qu’il avance, est en train de « révolutionner la pensée économique », comme il l’écrivait à George Bernard Shaw. Mais en France, la pensée économique dominante est d’une stérilité totale : il faut laisser faire le marché, et l’on en finira alors avec la crise, tel est le credo dominant de l’époque, et Mounier a bien raison de se soucier comme d’une guigne de ces discours sans consistance. Néanmoins, après la guerre, on a changé d’époque, et l’on parle sécurité sociale (Pierre Laroque est chargé de la mettre en place), planification (le premier Plan est lancé par Jean Monnet en 1947), nationalisations, tandis que, à côté des politiques, des hommes de l’ombre comme François Bloch-Laîné, Jean Denizet, Claude Gruson et bien d’autres forgent les outils que sont la comptabilité nationale ou la statistique économique, de façon à donner à l’Etat une capacité à impulser et à orienter. C’est le début de ce que Jean Fourastié, une trentaine d’années plus tard, appellera « les Trente Glorieuses ». Mais la crise est loin, le capitalisme et l’État font plutôt bon ménage et, même si le système économique n’est pas celui dont rêverait Mounier, il ne s’y intéresse guère. D’autres que lui, dans l’équipe d’Esprit seront plus compétents pour y réfléchir et avancer des propositions . Mounier, à la santé de plus en plus chancelante, a d’autres urgences : il lui faut assurer les bases du personnalisme, s’interroger sur la capacité du christianisme à changer les hommes et à celle du marxisme à changer les structures. Plus étonnamment, il ne tisse aucun lien avec Économie & Humanisme qu’un dominicain, Louis-Joseph Lebret a créé en 1942 et avec lequel, pourtant, bien des connivences auraient pu exister, en raison de la proximité des convictions, tant religieuses que philosophiques, des deux hommes. Perroux aurait pu faire le lien, puisqu’il était de cette aventure, même si ce n’était que marginalement. Mais il ne l’a pas fait.

Cela signifie-t-il que Mounier n’a rien à nous dire dans le domaine économique ? On pourrait le penser au vu de ce qui vient d’être dit. Mais ce serait se tromper lourdement. Car, dans ce domaine, l’apport de Mounier est essentiel. Certes, il ne s’est pas plongé dans l’économie, mais c’est justement la façon dont il aborde ces questions qui, aujourd’hui, est éclairante. Car il s’interroge sur le sens des choses, non sur leur mécanique. Et c’est ce qui rend, aujourd’hui encore, sa lecture si précieuse. On en prendra trois illustrations : la notion de crise, le rôle de l’argent, l’anticapitalisme.

Premier point : la notion même de crise. Lorsque Mounier traite de la crise, il n’en parle jamais ou presque, nous l’avons vu, comme d’une crise principalement économique, mais comme d’une crise également morale, voire spirituelle. Dans Révolution personnaliste et communautaire, un texte de 1934 (Mounier n’a pas alors 30 ans et il porte Esprit à bout de bras, au milieu de mille difficultés, financières notamment), il avance que plutôt, que de crise économique, il convient de parler de « désordre établi ». En clair, ce n’est pas l’économie qui va mal, c’est la société tout entière. « Ce que nous combattons, insiste-t-il, ce n’est pas une cité inconfortable, c’est une cité mauvaise ». Et elle est mauvaise non pas parce qu’il y a crise, mais parce que la conception de l’homme sur laquelle elle repose encourage le chacun pour soi, le désir d’enrichissement individuel, le bien-être matériel. La crise, pour Mounier, n’est que le symptôme d’une société malade d’une morale trop individualiste pour intégrer l’idée que la personne n’est rien sans la communauté et réciproquement.

Aujourd’hui, c’est tout le contraire, pourrait-on penser. L’économie, et plus particulièrement la finance, est aux avant-postes dans l’explication de la crise. Ce qui est mis en avant, c’est l’importance d’agir fortement en faveur de la relance, et lorsque des « économistes atterrés » décident de prendre collectivement la parole, c’est pour contester la politique économique et les priorités gouvernementales qui risquent de freiner la lente reprise, pas pour proposer un autre modèle de développement.

enrichissons-nous

Pourtant, l’écart entre ces deux façons de regarder la crise est bien moindre qu’il y paraît a priori. En effet, nous savons tous que la crise financière n’est pas seulement le résultat d’une insuffisance de régulation, mais qu’elle est née aussi de la cupidité de nombre d’acteurs. Qu’elle a quelque chose à voir avec le « enrichissons-nous » nouvelle manière que, depuis les années 1980, Mrs Thatcher et Mr Reagan, ainsi que leurs – nombreux – successeurs n’ont cessé de susurrer à l’oreille de nos contemporains. Que l’harmonie supposée entre désir individuel d’enrichissement et évolution sociale, qui constitue le fonds de commerce du libéralisme économique depuis Mandeville, Smith et Bastiat, fait partie de l’imagerie pieuse destinée à soulager la conscience des riches plus qu’à apporter de l’espoir aux pauvres. Et nous retrouvons alors le message essentiel de Mounier : la personne et la communauté ont partie liée, leur dissociation – qu’elle soit libérale, au détriment de la communauté, ou socialiste, au détriment de la personne – débouche forcément sur ce que Jacques Généreux appelle la « dissociété ». André Gorz, sartrien plus que personnaliste, disait : « ne peut être bon pour moi que ce qui est accessible aussi aux autres ». Dans les deux cas, il s’agit d’affirmer que l’un et le tout doivent cheminer ensemble. C’est pour avoir occulté cette vérité première que notre société est malade aujourd’hui, comme elle l’était dans les années 1930, même si la maladie ne présente pas les mêmes symptômes.

l’argent, misère du pauvre, misère du riche

Deuxième point : le refus de l’argent comme moteur. Mounier y revient souvent. Dans Révolution personnaliste et communautaire, déjà cité, il dénonce le fait que « l’économie et le travail sont au service de l’argent », soulignant que « le règne de la spéculation (…) transforme l’économie en un immense jeu de hasard étranger au souci de ses contrecoups économiques et humains ». Dénonciation prémonitoire, qui annonce la célèbre accusation de Keynes, deux ans plus tard, estimant que « lorsque dans un pays le développement du capital devient le sous-produit de l’activité d’un casino, il risque de s’accomplir en des conditions défectueuses. » Dans De la propriété capitaliste à la propriété humaine, un texte qui date également de 1934, il s’attaque à « la fécondité de l’argent et les diverses formes d’usure qui en assurent la prolifération », qu’il qualifie de « jeu diabolique ». L’argent n’est pas fait pour être accumulé et engendrer des petits, il est fait pour circuler, avance-t-il, reprenant implicitement ainsi l’analyse d’un Duboin, très en vogue dans les années 1930. Mais la circulation en question a, chez Mounier, une connotation bien spéciale, et ne se réduit pas à lutter contre la thésaurisation. Reprenant l’analyse bien connue de Thomas d’Aquin sur la destination universelle des biens, il estime que « tant qu’il y a des pauvres, le superflu retenu par les autres est comme un état violent et illicite. (…) Nul n’a le droit d’être riche. La « propriété » de cet excédent n’est qu’une délégation » et il cite Saint Basile « N’es-tu pas un spoliateur, toi qui considères comme tien ce que tu as reçu uniquement pour le dispenser aux autres ? ». Il intitule un numéro spécial d’Esprit (octobre 1933) « L’argent, misère du pauvre, misère du riche ». Même si, dans le corps du numéro, n’est pas évoqué le fait que « la richesse rend pauvre » développé dans les années 1970 par André Gorz parce que la consommation opulente des uns crée de la frustration chez ceux qui ne disposent pas assez d’argent pour satisfaire les désirs suscités par cette consommation, il souligne à quel point la richesse finit par rabougrir ceux qui accumulent au lieu de partager.

dégâts sociétaux d’inégalités excessives

Certes, cette problématique a vieilli, car, dans les années 1930, il n’était pas question de protection sociale généralisée, et la redistribution s’envisageait plutôt comme un acte individuel que comme un mécanisme collectif obligatoire. Reste que la dénonciation du gain comme finalité première de l’activité économique, tout comme celle de la spéculation demeurent d’une actualité brûlante en ces périodes où l’on tente d’encadrer l’activité financière et de lutter contre les paradis fiscaux, et où la protection sociale est rognée pour cause de redressement des finances publiques. Mounier, n’étant pas économiste – et écrivant à une période où l’activité financière était bien moindre qu’aujourd’hui -, tend sans doute à ignorer la fonction première de la finance, à savoir le transfert du risque sur certains agents, moyennant rémunération. Mais il met l’accent sur les dégâts sociétaux d’inégalités excessives. Ils sont à l’origine de la crise actuelle, puisqu’une large part de l’endettement excessif des ménages américains populaires provient de la stagnation, voire de la diminution de leur pouvoir d’achat. En France, on ne dira jamais assez à quel point la richesse publiquement étalée de Mme Bettencourt ou de certains hommes politiques, les retraites chapeaux et les stock options indécentes ont contribué, ces dernières années, à affaiblir la cohésion sociale et le sens civique chez beaucoup de nos concitoyens.

abondance frugale ?

Enfin, troisième point : l’anticapitalisme de Mounier. Il y consacre tout un chapitre de Révolution personnaliste et communautaire et y revient dans nombre d’écrits postérieurs, notamment dans son Manifeste au service du personnalisme, publié en 1936. Cet anticapitalisme est alors assez à la mode : le système paraît à bout de souffle, et les critiques fusent aussi bien du côté des technocrates (« X-Crise », « le planisme ») que du côté des petits patrons qui mettent plutôt leurs espoirs dans le corporatisme. Mounier se range plutôt du côté du coopératisme et, s’il fait allusion à Charles Gide, il lui reproche de faire de la coopération de consommation la clé de voûte de sa « République coopérative », alors qu’il penche pour la coopération de production, avançant que « le capital peut être détenu par les travailleurs et anciens travailleurs », dans des formes de propriété « partiellement collectives ». Pourquoi ? Parce que le capitalisme est au service de l’argent, non de la personne. Aux yeux de l’économiste d’aujourd’hui, les arguments qu’il avance paraissent assez contestables, voire naïfs, comme, par exemple, cette affirmation : « L’économie personnaliste règlera sa production sur une estimation des besoins réels (souligné par EM) des personnes consommatrices » : qui appréciera ce qui relève des besoins réels ? Et, si les produits qui ne rentrent pas dans cette catégorie se vendent, interdira-t-on leur commercialisation ou leur production ? N’y a-t-il pas contradiction entre ce type de restriction et l’affirmation qui suit, dans laquelle il récuse le plan, affirmant que la consommation « reste libre de choisir entre les biens et les catégories de biens (…) et d’imposer ses désirs ». Mais on comprend que, sans récuser l’économie de marché, Mounier plaide pour ce que Jean-Baptiste de Foucauld appelle aujourd’hui « l’abondance frugale », c’est-à-dire la maîtrise des désirs et le refus de la fuite en avant dans le « toujours plus », au contraire du capitalisme qui fait reposer sa dynamique sur l’exacerbation de ces désirs. Quant au primat du travail sur le capital, il s’accompagne d’un principe surprenant : « Le travail est une obligation universelle. Qui ne travaille pas, et le peut, ne mange pas », cette dernière phrase, on le sait, étant de Saint Paul, dans son Épître aux Thessaloniciens, principe équilibré, il est vrai, par un autre, « le droit au travail est un droit inaliénable de la personne », un équilibre que reprendra le préambule de la Constitution de IVè République (repris d’ailleurs tel quel dans la Constitution actuelle) près de dix ans plus tard. Enfin, il récuse comme « pseudo-solution » l’étatisme, qu’il qualifie de « transfert d’usurpation ». Avec d’autres mots, ce n’est pas autre chose que ce que nous appelons l’économie sociale et solidaire qu’il met en avant, récusant aussi bien l’étatisme que le capitalisme.

Le contexte a beaucoup changé. Les analystes de la crise actuelle font preuve de bien plus de prudence – ou de modestie – dans leurs propositions de réforme. C’est que l’effondrement du « socialisme réellement existant » a montré que les rêves d’un changement total de système économique pouvaient se transformer en cauchemars. Mais, en même temps, l’urgence est devenue plus grande, car nos marges de manœuvre ont fondu, notamment dans le domaine environnemental. Cependant, même si les propositions de Mounier paraissent aujourd’hui largement irréalistes et critiquables, qui ne voit qu’elles ont plus d’un point commun avec les propositions de réforme en profondeur suscitées par l’actuelle crise ? Donner une place plus importante à l’économie sociale et solidaire, dissocier économie de marché et capitalisme, développement durable, moindres inégalités, tout cela sonne incontestablement comme un écho contemporain de ce qu’avançait Mounier avec des termes différents : dans les deux cas, il s’agit de mettre l’économie au service de l’homme ou, plutôt, comme il le disait, « au service de la personne ». Les économistes purs et durs diront sans doute que cela ne veut rien dire. Mais quand on voit le saccage de la planète, la multiplication des chômeurs, l’accroissement des inégalités au sein de la plupart des pays, ou même la libéralisation des jeux de hasard, ce sont ces économistes qui sont aveugles, puisqu’ils ne voient même pas que « la misère [économique] des pauvres » va de pair avec la « misère [morale] des riches ».

Denis Clerc *
_ (*) Denis Clerc est économiste. Ancien directeur d’Alternatives économiques, il a été également Président d’Economie & Humanisme.

Autisme– les psychologues freudiens entrent dans l’arène

Rappel : Le texte de soutien à Pierre Delion et David Cohen se trouve à l’adresse suivante

http://www.autismeuneapprocheplurielle.org/phpPetitions/index.php?petition=3

l’avez-vous signé ?

Instantanés de l’InterCoPsychos – N°327

Lundi 6 février 2012

Vous lirez ci-dessous un ensemble de textes émanant de l’Institut psychanalytique de l’Enfant situant précisément la proposition de loi de M. Daniel Fasquelle tendant à interdire l’orientation psychanalytique dans la prise en charge des sujets dits autistes et visant à promouvoir les thérapies de conditionnement, cf.Instantanés N°326 du 24 janvier.

Vous lirez aussi la lettre ouverte du Dr. Edwige Antier.

(…)

Avec ce cas on saisit concrètement ce que visait l’amendement Accoyer première mouture quand il prévoyait que la liste des psychothérapies autorisées serait fixée par décret ministériel : bannir la psychanalyse et imposer les TCC.

Les psychologues sont attachés à la diversité des orientations de travail et au choix de chaque professionnel, ils n’accepteront pas qu’ils soit remis en cause

Jean-François Cottes


Nous publions le texte de l’Institut psychanalytique de l’Enfant qui est une première réflexion sur la situation actuelle dont les enjeux sont lourds pour les jeunes autistes, leurs parents et tous les praticiens qui sont confrontés à leurs difficultés.

Nous invitons tous ceux qui approuvent ce premier texte à l’afficher dans les institutions où ils travaillent et de l’y diffuser. Il est urgent d’engager le débat pour approfondir l’analyse de la gravité du contexte dans lequel ces praticiens exercent leurs professions respectives.

Il est urgent d’informer tous les parents de cette gravité qui concerne tout un chacun.

Judith Miller


autisme et psychanalyse : nos convictions

L’Institut psychanalytique de l’Enfant a pris connaissance ces derniers mois d’une étrange campagne qui vise à exclure la psychanalyse de la prise en charge des enfants et adolescents autistes. Cette campagne culmine maintenant avec une proposition de loi qui a fait réagir tous les représentants professionnels1 et les plus grandes associations familiales (UNAPEI).

Ladite campagne procède d’un intense travail de lobbying qui allègue des intentions louables : améliorer les conditions d’une catégorie de la population. En fait, il s’agit pour ses promoteurs d’obtenir des pouvoirs publics des subventions massives au bénéfice de méthodes de conditionnement, de façon à offrir des solutions ready-made aux familles qui cherchent avec inquiétude des solutions là où il y a une réelle pénurie d’accueil institutionnel.

L’Institut psychanalytique de l’Enfant réunit des psychanalystes, des intervenants d’institutions spécialisées – psychiatres, psychologues, infirmiers, orthophonistes, psychomotriciens –, des professionnels du champ de l’enfance – enseignants, éducateurs, juristes, médecins… – qui agissent depuis de nombreuses années auprès des enfants en souffrance, en s’orientant de la psychanalyse, de Freud, de Lacan et des avancées les plus actuelles de la recherche clinique.

C’est à ce titre que l’Institut psychanalytique de l’Enfant, par sa Commission d’initiative, souhaite prendre position. Il s’agit ici de témoigner des principes qui gouvernent notre action.

1

traitement possible et apprentissages qui tiennent compte du symptôme du sujet, au delà de la coercition

Rappelons qu’en France, à partir des années 60-70, ce sont les psychiatres d’enfant et les psychologues formés à la psychanalyse qui commencent à se préoccuper du sort des enfants autistes jusqu’alors placés en hôpital psychiatrique ou en institution fermée, où la dimension déficitaire était prépondérante. Ils prennent appui sur les psychanalystes anglo-saxons Frances Tustin, Margaret Malher, Donald Meltzer, et sur l’institution de Maud Mannoni l’École expérimentale de Bonneuil, avec les travaux de Rosine et Robert Lefort, élèves de Jacues Lacan. L’ensemble de ces travaux donne aux praticiens – psychiatres, psychologues, infirmiers, éducateurs, orthophonistes, psychomotriciens – l’idée d’un traitement possible et d’apprentissages qui tiennent compte du symptôme du sujet, au delà de la coercition. Les hôpitaux de jour, dans le mouvement de sectorisation de la psychiatrie, se créent dans cette perspective. Il s’agit d’offrir un accueil qui ne soit pas basé sur le déficit et qui tienne compte de la particularité de chaque sujet. La situation familiale fait partie de cette particularité, car les constellations familiales sont loin d’être toutes identiques. Les parents sont reçus, écoutés. Les enfants, les adolescents, sont reçus dans des petits groupes, sollicités pour des ateliers où peuvent se décliner leurs intérêts. Dans les moments de repas, de jeux, d’étude, ils expérimentent de nouveaux rapports avec les objets et avec les demandes, avec ce qui structure le monde de tous les enfants, mais dont les enfants autistes se défendent.

2

place de la psychanalyse dans le traitement de l’enfant autiste

Cette longue expérience de diagnostic, d’accompagnement des familles, de mise en place de parcours spécialement tissés pour chacun, a fait l’objet de nombreuses publications et de recueil de travaux. Elle n’aurait pas pu se soutenir sans la référence quotidienne à la psychanalyse, à son corpus textuel, à son enseignement vivant. Comment situer aujourd’hui la place de la psychanalyse dans le traitement de l’enfant autiste ? Nous proposons cinq axes de réponse.

– La formation analytique, c’est-à-dire l’expérience d’une psychanalyse personnelle, donne aux intervenants un outil puissant pour situer leur action auprès des sujets autistes à la bonne distance, en se tenant à distance d’idéaux de normalisation ou de normalité incompatibles avec l’accompagnement professionnel de sujets en souffrance.

– Ce respect de la position du sujet est la boussole qui oriente en effet cette action. Il ne s’agit en aucun cas de laisser l’enfant, l’adolescent, être le jouet par exemple de ses stéréotypies, répétitions, écholalies, mais, en les considérant comme un premier traitement élaboré par l’enfant pour se défendre, d’y introduire, dans une présence discrète, des éléments nouveaux qui vont complexifier « le monde de l’autisme ».

– L’enjeu est d’abord que puisse se localiser pour l’enfant l’angoisse ou la perplexité que déclenche en lui l’interpellation d’un autre et la mise en jeu des fonctions du corps dans leur lien avec cette demande – se nourrir et se laisser nourrir, perdre les objets urinaires et anaux, regarder et être regardé, entendre et se faire entendre. Les psychanalystes ont depuis longtemps noté la dimension de rituels d’interposition que constituent de nombreux traits symptomatiques invalidants. La création ou la découverte par l’enfant d’un « objet autistique », quelle qu’en soit la forme, est souvent une ressource féconde pour créer des liens et des espaces nouveaux, plus libres des contraintes « autistiques ».

– Les psychanalystes ne contestent en aucune façon l’inscription des enfants autistes dans des dispositifs d’apprentissage. Ils mettent au contraire en valeur que le sujet autiste est déjà bien souvent « au travail ». Les autistes dits « de haut niveau » témoignent en ce domaine d’un investissement massif de la pensée, du langage, et du domaine cognitif, où ils trouvent des ressources inédites. Plus généralement, pour tous les enfants, les praticiens cherchent à privilégier les approches pédagogiques et éducatives qui savent s’adapter pour faire une place aux singularités sociales et cognitives des enfants autistes. Enseignants et éducateurs témoignent, au sein de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, de ce qu’ils ont élaboré avec l’enfant ou l’adolescent.

– En revanche les psychanalystes s’élèvent avec la plus grande force contre des méthodes dites « d’apprentissage intensif», qui sont en réalité des méthodes de conditionnement comportemental, qui utilisent massivement le lobbying, voire l’intimidation, pour promouvoir des « prises en charge » totalitaires et totalisantes, qui s’autoproclament seul traitement valable de l’autisme. Loin de cette réduction, il faut différencier les différentes approches de l’apprentissage. Les psychanalystes et les intervenants, regroupés au sein de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, représentant toutes les catégories professionnelles présentes dans le champ de l’enfance, se déclarent tout spécialement attachés, pour les enfants et adolescents autistes, aux systèmes de soin et d’éducation existant en France, tant qu’ils permettent de répartir les responsabilités respectives et différenciées entre les professionnels du soin, de l’éducation, et les parents.

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garder ou de trouver une place dans le lien social et familial

Les classifications actuelles des troubles mentaux – spécialement le DSM – jettent une grande confusion dans le débat, faisant apparaître au même niveau diagnostic des symptômes de l’enfance tels que le bégaiement ou l’énurésie, des « troubles » référés à une normalité sociale (tels que les « troubles oppositionnels avec provocation » ou les « troubles des conduites »), et l’autisme (« trouble autistique »). L’autisme, et ses diverses formes, se trouve ainsi isolé comme le seul véritable tableau clinique de la catégorie « Troubles envahissants du développement ». Les débats en cours sur la continuité du « spectre des autismes », sur l’opportunité de maintenir dans la même série des TED les dits Asperger, montrent combien cette catégorie est instable. À l’intérieur de ce spectre, il faut examiner dans le détail les phénomènes d’envahissement du corps et situer les manifestations étranges et inquiétantes dont il est la proie. Les psychanalystes et les nombreux praticiens d’orientation lacanienne accompagnent ainsi de nombreux enfants et adolescents dans cette élaboration qui leur permet de garder ou de trouver une place dans le lien social et familial. Les parents peuvent alors s’autoriser à parler de certains traits de leur enfant, d’en saisir la valeur, malgré leur caractère étrange. Ce travail est nécessairement long, car il suppose de prendre en cause une différence de l’enfant qui vient à l’encontre des attentes et des désirs qui entourent sa présence au monde. Le psychanalyste, en place de recueillir cette souffrance, doit être attentif à la souffrance des parents et les soutenir dans leur épreuve.

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réduction de l’autisme à un trouble du développement

Des hypothèses étiologiques multiples – génétique, vaccinale, neurocognitive, etc.– présentées comme des vérités scientifiques à la suite souvent d’un unique article paru dans une revue, dont on apprendra quelques mois ou années plus tard le caractère biaisé, circulent dans les divers médias et affolent les familles. Ces hypothèses causales viennent répondre strictement à la réduction de l’autisme à un trouble du développement, présenté comme une maladie génétique voire épidémique. Elles se confortent de la loi de 2005 sur le handicap, qui ne vise pourtant aucunement à porter une sentence du type « C’est un handicap, donc cela n’est pas une maladie », mais à permettre une orientation adaptée pour l’enfant et une aide pour la famille. Beaucoup sur ce point reste à faire, et les associations de parents sont une force indispensable et incontournable pour faire avancer des projets adaptés, en particulier pour les très jeunes enfants et pour les grands adolescents et les jeunes adultes. En ce sens, l’annonce de l’autisme comme grande cause nationale ne pouvait que réjouir tous ceux qui sont mobilisés dans les soins apportés aux enfants et adolescents autistes.

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réduire le sujet à une mécanique

Les psychanalystes suivent tous les débats scientifiques autour des causes de l’autisme infantile. Quelles que soient ces causes, elles ne peuvent réduire le sujet à une mécanique. Ils prennent en compte les souffrances qu’ils rencontrent et ils promeuvent les institutions et les pratiques qui garantissent que l’enfant et sa famille seront respectés dans le moment subjectif qui est le leur. Ils facilitent, chaque fois que cela est possible, l’insertion de l’enfant dans des liens sociaux qui ne le mettent pas à mal. Ils ne sont pas détenteurs d’une vérité « psychologique » sur l’autisme, ils ne sont pas promoteurs d’une « méthode éducative » particulière. Ils sont porteurs d’un message clair pour le sujet autiste, pour ses parents, et pour tous ceux qui, en institution ou en accueil singulier, prennent le parti et le pari de les accompagner – et les psychanalystes sont de ceux-là : il est possible de construire un autre monde que le monde de défense et de protection où est enfermé l’enfant autiste. Il est possible de construire une nouvelle alliance du sujet et de son corps. L’effort de tous vise à démontrer cliniquement cette possibilité.

La Commission d’initiative de l’Institut psychanalytique de l’Enfant

Mme Judith Miller (Paris) – Dr Jean-Robert Rabanel (Clermont-Ferrand)

Dr Daniel Roy (Bordeaux) – Dr Alexandre Stevens (Bruxelles)

à quoi s’ajoutent :
_ [Collectif des 39

_ Syndicat des psychiatres des hôpitaux , dont la typographie rend incertain de déterminer si leurs adresses s’ajoutent aux noms des personnalités précédentes ou chapeautent l’item suivant, relatif à Edwige Antier.


LA PRISE DE POSITION D’EDWIGE ANTIER

Mme Edwige Antier, Députée de Paris et Pédiatre, a fait savoir publiquement qu’elle ne voulait pas qu’une loi prive les autistes des pratiques psychanalytiques, et qu’en conséquence elle ne s’associait pas à la proposition de loi de son collègue Daniel Fasquelle visant à « l’arrêt des pratiques psychanalytiques dans l’accompagnement des personnes autistes et la généralisation des méthodes éducatives et comportementales. »

Elle écrit : « Les personnes dites « autistes » doivent avoir le droit de bénéficier de toutes les ressources de la médecine, de la psychiatrie et de la psychologie. Il y a aujourd’hui une nouvelle classification des troubles du développement, l’autisme entrant dans plusieurs syndromes d’origine et de traitements très différents, le plus fréquent se classant dans les « troubles envahissants du développement. » Les équipes médicales de pédopsychiatrie manquent cruellement de moyens, mais sont parfaitement ouvertes actuellement à toutes les méthodes d’accompagnement, et doivent pouvoir mettre au service de la personne autiste et de sa famille toutes les compétences.

Le débat sur le rôle de la psychanalyse dans le suivi des enfants autistes est un débat du passé. Bruno Bettelheim, qui a été accusé de culpabiliser les mères des enfants autistes, a disparu depuis 22 ans… et aucun pédopsychiatre, fut-il psychanalyste, ne se prive aujourd’hui de mettre toute une palette de traitements dans laquelle est inclue la méthode comportementaliste au service de ces familles. La souffrance des parents, le drame qu’ils vivent devant une société trop passive quant à la prise en charge de ces enfants, ne doivent pas être attisés par des querelles d’école. »

En résumé, Edwige Antier déplore cette proposition de loi qui prétend dicter leurs choix thérapeutiques à des médecins psychiatres et pédopsychiatres. Elle pense que ce n’est pas le rôle des parlementaires.