Oui, il est permis d’évaluer les cultures !

L’Occident est supérieur par l’autocritique

Par Pierre-Henri Tavoillot

Président du Collège de philosophie © Le Monde

Aujourd’hui que tout s’évalue – des hôpitaux aux grandes écoles, des chercheurs aux ministres, des placements financiers aux budgets des États -, pourquoi n’aurait-on pas le droit d’évaluer les civilisations ? Après tout, on pourrait fort bien attribuer des AAA+ à certaines et dégrader la note d’autres au fil de l’histoire et en fonction de l’air du temps…

C’est une boutade, bien sûr, mais qui vise à dédramatiser un peu la polémique récente – très surjouée à mes yeux, dans le contexte d’une campagne électorale dont on conviendra qu’il n’est guère propice au traitement des questions délicates. Or la question est délicate : est-il légitime ou non d’affirmer la supériorité de certaines civilisations, et notoirement de la nôtre ?

Coincé entre, d’une part, la conviction des bénéfices de la démocratie et des droits de l’homme et, d’autre part, la mauvaise conscience de l’impérialisme colonial, on reste comme tétanisé par ce qui ressemble fort à une question piège. Et pourtant une issue est possible pourvu que l’on distingue les différents registres, critères et sens du terme  » civilisation  » qui sont ici en jeu. En voici quatre différents.

1.

Le premier nous est légué par l’ethnologie. Une civilisation désigne selon elle un ensemble de créations humaines (œuvres, moeurs, règles, croyances, savoirs, savoir-faire…), qui témoignent d’un écart avec la nature. Le fait de cuisiner avant de manger ; le décalage entre la puberté physique et l’autorisation sociale de procréer ; la reconnaissance de la vieillesse, etc. : autant de traits qui désignent la civilisation comme une mise à distance du monde humain vis-à-vis du naturel brut.

De ce point de vue, toutes les civilisations sont équivalentes. Aucune ne peut être décrétée plus puérile, plus naturelle ou plus primitive que les autres, puisque toutes manifestent un degré analogue d’élaboration culturelle. Et même si la tentation est forte de considérer les tribus  » sauvages  » ou les peuples traditionnels comme étant plus proches de la nature (voire, dirait-on aujourd’hui, plus écologistes), les ethnologues nous ont convaincus que la complexité de leurs dispositifs culturels n’avait rien à envier aux nôtres. Mais pour autant cela ne nous autorise pas à affirmer que toutes les civilisations se valent, car nous sommes ici dans le registre de la stricte description d’un fait (le fait de la culture) et non dans celui de la mesure d’une valeur.

2.

Pour juger, il faut recourir à un autre critère. Celui qui permettra de parler comme on le fait si souvent de  » hautes  » ou de  » grandes  » civilisations. Il ne s’agit plus de décrire la seule différence entre nature et culture, mais de mesurer ce qu’une époque ou un peuple ont apporté à l’humanité et à son histoire. Une civilisation est dite grande lorsqu’elle produit des oeuvres qui ne s’adressent pas seulement à elle-même mais concernent, touchent, parlent à l’ensemble de l’humanité.

En dépit de sa clarté apparente, ce critère est très incertain, ne serait-ce que parce que la plupart des peuples se sont eux-mêmes conçus comme les représentants les plus éminents de l’humanité dans son ensemble ; il ne leur venait même pas à l’esprit que l’idée d’universel puisse être relative. Et s’ils ont produit de grandes choses, c’était de manière parfaitement égoïste.

Or, aujourd’hui, nous avons appris à nous méfier de l’universel qui, pensons-nous spontanément, n’est jamais très loin de l’impérialisme, cette espèce de folie des grandeurs. Pour un individu, c’est se prendre pour Napoléon ; mais pour une civilisation, c’est se prendre elle-même pour l’universel ; et rejeter dans la barbarie le reste du monde. De ce point de vue, la grandeur n’est jamais très loin de l’horreur…

3.

Nous touchons là le troisième critère qui nous permettra d’affirmer haut et fort la supériorité de la civilisation occidentale ! Elle est la seule à parvenir à aussi bien se détester. C’est ainsi que l’on peut trouver une issue à la polémique actuelle : la supériorité de l’Occident, ce serait au fond sinon le relativisme lui-même (car le terme est à manier avec prudence), du moins cette capacité de se décentrer, de s’autocritiquer, voire de se haïr.

Cela commence avec Homère – très oriental au demeurant – qui dresse un portrait peu flatteur des Grecs dont il était pourtant censé raconter l’épopée : que valent Achille le colérique et Agamemnon le mesquin, à côté du bon et bel Hector ? Et cela n’a ensuite jamais cessé : critique chrétienne de Rome ; critique humaniste du christianisme ; critique  » moderne  » des humanités antiques ; critiques ultraconservatrices et hyperrévolutionnaire des droits de l’homme ; critiques occidentales de l’Occident colonial, etc.

La liste est longue. L’Occident n’a jamais laissé aux autres le soin de le dénoncer. Et ce parcours fut balisé par la haine de soi, le sanglot de l’homme blanc, le débat sur la comparaison des civilisations, voire la culpabilité. Tels sont les traits caractéristiques de notre univers spirituel. Ils fonctionnent pour le meilleur comme pour le pire ! Le meilleur, c’est l’autoréflexion, la distance critique, le doute, l’intérêt aussi pour les autres civilisations qu’il s’agit de connaître, comprendre, préserver ; le pire, c’est quand la critique n’accepte plus la critique ; c’est quand le doute refuse d’être mis en doute…

4.

Il reste encore une dernière marche à franchir, qui ne concerne pas seulement la civilisation autocritique de l’Occident, mais ce qu’on pourrait appeler la civilisation de la démocratie. En quoi consiste sa supériorité ? Eh bien, dans l’affirmation que les civilisations importent moins que les individus qui les constituent ; dans l’idée que leur liberté, leur égalité et leur fraternité méritent notre attention plus que tout autre chose. Cette civilisation-là, née en Occident, le dépasse désormais de beaucoup et a cessé de lui appartenir en propre : une telle largeur, voilà peut-être le signe de la vraie grandeur.

Pierre-Henri Tavoillot enseigne la philosophie à la Sorbonne et est membre du Conseil d’analyse de la société. Il est l’auteur de Qui doit gouverner ? Une brève histoire de l’autorité, Grasset, 2011.-

Noter l’Autre est absurde

Pourquoi je suis relativiste

Je fais partie de ces  » relativistes de gauche  » que Claude Guéant exècre. Pour autant, je ne crois pas du tout, contrairement à la position qu’il nous prête, que  » tout se vaille « . C’est d’ailleurs pourquoi je suis de gauche (ce qui suppose que toutes les politiques ne se valent pas) et relativiste (ce qui suppose que le relativisme vaut mieux, à mes yeux, que l’absolutisme).

Il y a donc quelque chose que M. Guéant n’a pas compris. Ce ne serait pas si grave si une partie de la gauche, tombant dans le panneau que lui tendait le ministre de l’intérieur, ne s’était empressée de soutenir la position opposée, qui reproduit, en inversant les termes, la même erreur.

Dire que toutes les civilisations se valent, ou qu’elles ne se valent pas toutes, suppose en effet, dans les deux cas, qu’elles valent quelque chose, qu’on puisse à peu près mesurer objectivement. Mais que peut valoir une civilisation, et comment le mesurer ? Par un prix ? Bien sûr que non : une civilisation n’est pas une marchandise, qu’on pourrait acheter ou vendre ! Par une note ?

L’ancien enseignant que je suis pourrait l’envisager, mais pour se rendre compte aussitôt d’une évidente et double absurdité. Appliqué à la polémique actuelle, cela supposerait qu’il y aurait d’un côté ceux qui prétendent que toutes les civilisations se valent, qu’elles méritent toutes (par quel miracle ?) la même note, par exemple 15 sur 20. Et, en face, ceux qui prétendent qu’elles ne se valent pas toutes, que telle civilisation (par exemple la nôtre) mérite un 18 sur 20, alors que d’autres ne méritent qu’un 16, un 12 ou un 6. Il me paraît clair que le problème, posé en ces termes, est à la fois mal présenté et insoluble, pour deux raisons principales.

La première, c’est que toute évaluation suppose des critères, des normes, des valeurs de référence, qui n’existent qu’à l’intérieur d’une certaine civilisation. C’est ce qui nous voue à ce que l’anthropologue Claude Lévi-Strauss appelait un  » relativisme sans appel « . On ne pourrait prétendre juger dans l’absolu de la valeur de telle ou telle civilisation qu’à la condition de n’appartenir à aucune, ce qui est bien sûr impossible, ou d’en juger du point de vue de Dieu, ce qui suppose qu’on se mette à sa place, prétention qui serait théologiquement fautive et humainement délirante.

La seconde raison, qui est encore plus forte, c’est qu’une civilisation n’est pas un ensemble homogène et immuable, ni même une collection strictement définie, dont on pourrait calculer, comme dans une classe de collège, la  » moyenne « . C’est une somme, si l’on veut, mais intotalisable. Soit par exemple la révolution industrielle : l’avancée technique qu’elle représente est incontestable ; comme les dégâts qu’elle impose à l’environnement. Mais quelle valeur accorder à ceux-ci ou à celle-là ? Aucune science n’en décide ; aucun consensus, entre nous, ne règne. C’est ce qui permet à tel de mes amis de juger que la culture des Indiens d’Amérique valait mieux que celle que nous leur avons imposée, et je défie quiconque de lui démontrer qu’il a tort. Même chose pour les croisades ou la Révolution française, le colonialisme ou les droits de l’homme, Mozart ou Hitler, les talibans ou la merveilleuse culture arabo-andalouse. Qui fera le total ? Qui calculera la moyenne ? Et qui ne voit, à l’inverse, que la frontière, entre le meilleur et le pire, traverse chaque civilisation, bien davantage qu’elle ne les oppose ?

Bref, ce qui suffit à invalider l’idée d’une hiérarchie globale des différentes civilisations (à supposer qu’on puisse les définir !), c’est qu’il existe des démocrates arabo-musulmans et des fascistes judéo-chrétiens. C’est bien sûr les premiers qu’il importe de soutenir. Parce que toutes les civilisations se vaudraient ? Pas du tout. Mais parce qu’une civilisation démocratique vaut mieux qu’une civilisation fascisante.

 » Relativisme de gauche « 

C’est pourquoi il importe de refuser le  » tout se vaut « , qui n’est plus du relativisme mais du nihilisme. Si tout se vaut, rien ne vaut. Au nom de quoi alors combattre le racisme, la xénophobie, l’obscurantisme ? Etre relativiste, c’est penser que toute valeur est relative. Être nihiliste, c’est penser qu’il n’y a pas de valeur du tout ou qu’elles ne valent rien. La première position amène chacun à défendre les valeurs qui sont les siennes, d’autant plus précieuses qu’elles sont fragiles, puisque aucun absolu ne les garantit. La seconde position amène à ne rien défendre du tout, ce qui laisse le terrain libre aux fanatiques de tout poil, qui prétendent détenir l’absolu.

Toutes les civilisations se valent-elles ? Objectivement oui, en un sens, puisqu’elles ne valent rien (il n’y a pas de valeurs objectives). C’est le point de vue des sciences humaines. Mais qui pourrait s’en contenter, sans tomber aussitôt dans le nihilisme ? Lors d’un colloque où je me réclamais du  » relativisme sans appel  » de Lévi-Strauss, un intervenant m’objecta :  » Lévi-Strauss n’est pas relativiste. La preuve : il est très sévère avec l’islam !  » C’était faire la même erreur que M. Guéant. Que l’ethnologie, en tant que telle, n’émette aucun jugement de valeur, en quoi cela empêcherait-il un individu, fût-il ethnologue, de le faire ? Que Lévi-Strauss, en tant qu’individu, ait préféré le bouddhisme au christianisme et le christianisme à l’islam, c’est assez clair (relisez la fin de Tristes tropiques, Pocket, 2001). Mais lui ne prétendait pas parler au nom de l’absolu, ni même, dans ces pages-là, au nom de l’ethnologie ! C’est pourquoi je me sens si proche de lui, et si loin de M. Guéant. Être  » relativiste de gauche « , pour parler comme ce dernier, c’est penser qu’une civilisation relativiste, laïque, démocratique, féministe et humaniste vaut mieux qu’une civilisation absolutiste, théocratique, fascisante, phallocratique et xénophobe. C’est aussi constater que notre civilisation, sur ce chemin-là, a encore de gros progrès à faire.

André Comte-Sponville

Philosophe

Alain Vanier écrit à la HAS

À Monsieur le Président de la Haute autorité de Santé,

Paris, le 16 Février 2012

Monsieur le Président,

Malgré la mise au point de la HAS concernant l’élaboration des recommandations de bonnes pratiques dans la prise en charge des autistes, je me permets de vous faire part de mon inquiétude ainsi que de celles de mes collègues.

aucune étude sérieuse n’a pu évaluer…

En l’état actuel des connaissances sur l’autisme, aussi bien que des modes de prise en charge – éducatifs ou psychodynamiques (d’inspiration psychanalytique) – aucune étude sérieuse et fiable n’a pu évaluer la pertinence des méthodes prônées par ceux qui attaquent les pratiques d’inspiration psychanalytique au nom de dispositifs soi-disant rigoureusement évalués. Le Pr Laurent Mottron, titulaire de la Chaire de Recherche en neurosciences cognitives de l’Autisme à la Faculté de Médecine de l’Université de Montréal (cf. document ci-joint), dont on ne peut tenir l’avis pour partial, précise qu’il existe, à propos des méthodes d’intervention comportementales intensives dans l’autisme « une disproportion considérable entre le niveau de validité scientifique et la réputation de scientificité de ces méthodes auprès des associations et des services de santé ». Il ajoute que « les dernières études sur (…) l’apprentissage (dans l’autisme) questionnent profondément les bases rationnelles de ces méthodes. » On peut aussi citer les travaux de Victoria Shea (« A perspective on the research literature related to early intensive behavioral intervention (Lovaas) for young children with autism », Autism December 2004 vol. 8 no. 4 349-367), et de beaucoup d’autres.

praticiens marginaux

La campagne actuelle ne doit pas nous tromper : non seulement aucune des méthodes – quels que soient son orientation et ses présupposés théoriques – préconisées dans le traitement de l’autisme n’a fait ses preuves, mais de plus, en France, l’application « pure » d’une technique est le fait de praticiens marginaux. En effet, la grande majorité des prises en charge d’enfants autistes sont pluridisciplinaires et associent approche psychodynamique et méthodes éducatives.

Quant à la stigmatisation des parents, elle se réfère à des travaux qui ont plus d’une cinquantaine d’années ! S’il fallait apporter un élément de preuve supplémentaire, on peut se reporter au communiqué de la plus importante association de parents, l’UNAPEI, demandant au député Fasquelle le retrait de sa proposition de loi, en précisant que « L’UNAPEI, association de parents d’enfants handicapés mentaux, est pour une approche pluridisciplinaire. » C’est une attitude d’une grande sagesse en l’état actuel des connaissances sur l’autisme. En effet, reviendrait-il aux politiques de décider des résultats de la recherche ?

psychanalyse régulièrement attaquée

La psychanalyse est régulièrement attaquée depuis plus d’un siècle. Mais dès que l’on se penche un peu sérieusement sur sa méthode, ses enjeux et ses résultats, apparaissent des travaux qui démentent le contenu de ces attaques. Je vous renvoie entre autres à JAMA. 2008;300 (13):1551-1565 et l’éditorial de ce même numéro, relayé par le New York Times du 1er Octobre 2008, mais aussi British Journal of Psychiatry.2011, 199 : 15-22, etc. N’oublions pas que la récente évaluation des psychothérapies en France (INSERM) donnait des résultats différents de ceux obtenus par des organismes similaires, dans la plupart des autres pays ayant procédé à ce même type d’investigation. C’est de toute façon un domaine où l’évaluation est très difficile à effectuer, et la plupart des conflits actuels menés au nom de la « science » ou de l’efficacité masquent mal des enjeux de pouvoir, d’influence, d’attribution de crédits, etc.

carence criante de lieux d’accueil

Enfin, du point de vue des résultats, la France ne fait pas moins bien en matière d’autisme que la plupart des pays occidentaux, hormis la carence criante de lieux d’accueil adapté pour ces patients.

Pour toutes ces raisons, j’imagine mal qu’un organisme aussi important dans notre pays que la Haute autorité de Santé puisse anticiper sur un état de connaissances qui, pour l’heure, est plus que fragmentaire. Je crois très volontiers que le rapport diffusé dans la presse n’était qu’un des nombreux travaux préparatoires d’une commission réunissant des professionnels de santé impartiaux dont la compétence intègre les multiples courants de recherche qui travaillent sur l’autisme, avec la même volonté de comprendre un peu mieux ce trouble si complexe dans le but de mieux venir en aide à ces patients.

En vous remerciant de votre attention, je vous prie de croire, Monsieur le Président, à l’expression de mes sentiments les plus confraternels

Alain Vanier
Professeur des Universités
Directeur de l’Unité de Recherche CRPMS-EA3522
de l’Université Paris Diderot-Paris 7
Ancien psychiatre des hôpitaux

Autisme : la psychanalyse (enfin) contrainte à évoluer

Par Serge Tisseron

plombée par deux handicaps

Comment en est on arrivé là ? Comment les psychanalystes qui tenaient pratiquement tous les postes de pouvoir à l’université et dans les services de psychiatrie il y a encore une dizaine d’année en sont ils arrivés à être écartés de la prise en charge de l’autisme par la Haute autorité de santé ? La réponse qui consiste à dire qu’il y aurait de « bons » et de « mauvais » psychanalystes, et que les parents d’enfants autistes seraient tombés sur les seconds, ferait sourire si elle n’était pas un moyen de tenter de cacher l’ampleur de la crise. Le problème est que la psychanalyse a été plombée dès l’origine par deux handicaps que les sociétés de psychanalyse, trop soucieuses de la fidélité au maître, n’ont pas su faire évoluer, en condamnant même à la marginalité ceux de leurs membres qui auraient pu le faire.

retard considérable

Quels sont ces deux handicaps ? Le premier est lié au fait que le terme de psychanalyse a été très tôt marqué par une ambiguïté. Freud en était conscient lorsqu’il écrivait : « Ayant désigné à l’origine un procédé thérapeutique spécifique, il est aussi devenu actuellement le nom d’une science, celle du psychisme inconscient. » Cela n’est pas spécifique au psychanalyste : l’ingénieur en travaux publics avec la mécanique des sols et le médecin avec les sciences médicales sont dans la même situation. Mais dans tous les domaines qui combinent une science et une technique, la science est ouverte sur les autres disciplines scientifiques et tente d’en intégrer les découvertes. Or le fait que la psychanalyste soit instituée en « science de l’inconscient » a conduit beaucoup de psychanalystes à penser que la seule méthode d’investigation appropriée à son avancement était le traitement psychanalytique des patients, tandis que ces traitements étaient le seul moyen de faire progresser leur science. Cette façon de tourner en rond a conduit à une dégradation partielle de la psychanalyse en idéologie. C’est ainsi que les psychanalystes se sont révélés très en retard dans leur capacité de prendre en compte les travaux sur l’attachement et les traumatismes et qu’ils continuent à témoigner d’un retard considérable dans l’approche de l’homosexualité, des mères porteuses, et de l’impact des technologies numériques qu’ils envisagent souvent comme une menace pour la symbolisation et la civilisation.

tout ce qui relève d’autres fonctions du psychisme

Un second problème a alors redoublé celui-ci. Dans la mesure où la psychanalyse était une « science du psychisme inconscient » – ce que certains ont traduit de façon encore plus restrictive par « science du désir inconscient » –, les psychanalystes ont prétendu se centrer sur la mise au jour des significations cachées dans l’inconscient. Et du coup, ils ont ignoré, pour ne pas dire dévalorisé, tout ce qui relève d’autres fonctions du psychisme, et précisément de celles que Freud avait attribuées au Pré conscient et au Conscient comme les processus d’apprentissage et les capacités d’attention et de concentration.

traumatisme, corps, images

Il en a résulté une incapacité à comprendre les aspects de la vie psychiques qui se sont révélés les plus importants ces dernières années : la place des traumatismes dont l’impact ne se pense pas en termes d’inconscient, la place du corps, et l’importance des images comme mode de symbolisation à part entière : certains psychanalystes continuent de penser que la construction verbale serait le premier et le plus important pas qu’un individu fait au cours de son évolution et refusent d’envisager le mode de pensée en images.

impossibilité de penser en dehors des clous

Revenons à l’autisme. Ce sont ces incapacités théoriques qui ont empêché beaucoup de psychanalystes de concevoir ses éléments marquants : le traumatisme vécu par des parents confrontés à un enfant présentant des tendances autistiques, le fait que les autistes souffrent d’un handicap qui ne leur permette pas d’identifier la signification des mimiques de leurs interlocuteurs (les psychanalystes allongent leurs patients pour mieux en ignorer l’importance) et le rôle que peuvent remplir les images pour leur permettre de poser des repères symboliques.

reconnaissance de trois formes complémentaires et équivalentes de symbolisation

Bref, autour de l’autisme, il n’y a pas eu de « bons » et de « mauvais » psychanalystes, mais des praticiens confrontés à l’impossibilité de penser en dehors des clous de leurs écoles respectives. C’est pourquoi, plutôt que de s’apitoyer sur la décision de la HAS, celle ci doit être l’occasion pour les psychanalystes d’engager plusieurs renouveaux théoriques. L’un d’entre eux est à mon avis la clé de tous les autres : c’est la reconnaissance de trois formes complémentaires et équivalentes de symbolisation.

mode mouvement

La symbolisation sur un mode sensoriel, affectif et moteur implique les mouvements, les gestes et les mimiques. Ils nous permettent de nous donner des représentations de ce que nous pensons et éprouvons avant de constituer la base des liens sociaux.

mode image

La symbolisation imagée consiste à se donner des représentations imagées d’un événement. Il s’agit bien sûr d’images mentales, mais celles-ci sont souvent facilitées par des supports matériels, comme des photographies ou des films. L’événement est présent à travers sa trace qui constitue une forme de mise à distance : il est présent en son absence par sa représentation.

mode verbal

Enfin, la symbolisation sur un mode verbal correspond à une double mise à distance de l’événement : par le fait d’être formulé en son absence, et par le fait que cette formulation fasse intervenir une forme de codage de l’information totalement arbitraire.

Divers témoignages écrits par des autistes nous invitent à repenser les choses de cette façon. Freud n’avait pas tout prévu.

DSM V en vue – Le deuil n’est pas une maladie !

Bonjour le DSM V – prochaine édition mais 2013

Le Point.fr – Publié le 22/02/2012 à 18:13

Par Anne Jeanblanc

Levée de boucliers des spécialistes devant le fait que la tristesse consécutive au décès d’un proche puisse être assimilée à une dépression.

Dans l’éditorial accompagnant son dernier numéro, la revue scientifique The Lancet soulève un lièvre de taille : le futur DSM-V (Diagnostic & Statistical Manual of Mental Disorders, la « bible » élaborée par l’American Psychiatric Association et utilisée dans de nombreux pays) considérerait que le chagrin après un deuil est une forme de dépression. Bref que le sentiment de tristesse, de perte, le manque de sommeil, les pleurs, l’incapacité à se concentrer, la fatigue et le manque d’appétit souvent observés en pareilles circonstances mériteraient bien un traitement médicamenteux…

Interrogée à ce sujet, la psychiatre parisienne Sylvie Angel est formelle : « Le deuil n’est pas une maladie. » Cette spécialiste rappelle qu’il dure en moyenne trois mois, avec des fluctuations en fonction de l’âge du défunt ainsi que des circonstances de son décès, et que, enfin, il ne peut être considéré comme une pathologie qu’au-delà de six mois. « Auparavant, et dans un passé encore récent, le deuil était accompagné« , remarque-t-elle. « Et le partage de la souffrance avec la famille, les amis, les voisins permettait de verbaliser sa souffrance et de mieux la supporter. Certains rituels religieux existent encore pour accompagner le deuil. Mais le pire, c’est la solitude ».

[Image : Sans titre]

Individualisme de nos sociétés

Faut-il donc prescrire des médicaments pour compenser les effets de l’individualisme caractéristique de nos sociétés ? « On peut proposer une aide médicamenteuse brève, ponctuelle, par exemple donner un anxiolytique pour aider quelqu’un à supporter la cérémonie des obsèques » répond le Dr Angel. En revanche, il n’est pas question de prescrire des antidépresseurs, sauf évidemment en cas de deuil pathologique. Et elle insiste sur l’intérêt des groupes de partage de deuil et des ritualisations religieuses pour aider ceux qui souffrent.

dangereusement simpliste

Les auteurs de l’édito du Lancet ne préconisent pas autre chose : « Médicaliser le chagrin, de façon à légitimer l’administration régulière d’un traitement antidépresseur par exemple, est non seulement dangereusement simpliste, mais aussi faux« , écrivent-ils. Selon eux, il n’existe aucune preuve d’effets bénéfiques des traitements antidépresseurs chez les individus ayant récemment subi le décès d’un proche. De plus, « chez de nombreuses personnes, le chagrin peut constituer une réponse nécessaire au deuil qui ne devrait pas être supprimée ou éliminée« .

Intérêts économiques

Et pourtant, en pratique, il n’est pas rare que le deuil soit médicalisé. « Ce ne sont pas les psychiatres qui donnent le plus d’antidépresseurs aux personnes victimes d’un aléa de la vie, mais les médecins généralistes, remarque Sylvie Angel. Ils n’ont pas le temps d’écouter longuement leurs patients, ils ne sont pas formés pour cela et ils estiment que les médicaments vont aider ceux qui vont mal. » Or les psychiatres insistent sur la nécessité de proposer un accompagnement psychologique, en même temps que tout traitement antidépresseur.

créer des maladies pour recycler ses médicaments

La prochaine édition du DSM est prévue en mai 2013. Et, compte tenu des réactions des spécialistes, rien ne dit que le chagrin lié au deuil sera alors présenté comme une forme de dépression. Mais, pour Antoine Vial, membre du collectif Europe et Médicaments, cette tentative de modification montre, une fois de plus, « le poids de l’industrie pharmaceutique, qui cherche à créer des maladies pour recycler ses médicaments ». Comme il l’avait déjà fait dans le documentaire Maladies à vendre, diffusé en novembre dernier sur Arte, il espère que les intérêts économiques ne primeront pas sur ceux des patients.

Ni rituel psychanalytique ni réductionnisme génétique ! Les malades méritent mieux

Par le Collectif Yehezkel Ben-Ari, neurobiologiste, président de l’association Vaincre l’autisme ; Nouchine Hadjikhani, neuroscientifique, membre du conseil scientifique de Vaincre l’autisme & Eric Lemonnier, pédopsychiatre.

Les débats homériques en cours sur les causes de l’autisme laissent perplexe toute personne un tant soit peu informée sur la réalité de cette maladie. Des conflits idéologiques, forts éloignés de la réalité médicale et biologique, semblent fleurir particulièrement dans l’autisme. Il convient de rappeler quelques faits qui ne sont pas contestables.

maladie développementale multifactorielle

1. L’autisme est une maladie précoce qui prend naissance le plus souvent pendant la grossesse. On trouve plus de neurones dans certaines régions cérébrales des enfants autistes. La prolifération cellulaire ayant lieu exclusivement in utero chez l’homme, cette preuve ne peut être contestée. L’autisme est une maladie du développement cérébral avec la formation très tôt de réseaux neuronaux aberrants qui rendent difficile la communication des enfants autistes dès leur plus jeune âge.

2. L’autisme a parfois une origine génétique, mais l’environnement joue un rôle crucial. On a pu identifier des mutations génétiques dont l’expression chez l’animal cause des malformations et un  » comportement autistique « . Ces mutations, qui ont un impact sur la formation de connexions entre cellules nerveuses, entraînent dans le cerveau de l’embryon un cercle vicieux avec des effets délétères sur les régions atteintes.

3. Des études épidémiologiques montrent une bonne dizaine de facteurs de type environnementaux ayant un rapport avec l’autisme. Ainsi, une étude danoise des corrélations entre autisme et complications à la naissance montre plus de soixante facteurs périnataux liés à l’autisme, y compris une présentation anormale du bébé lors de la naissance, des complications de type ombilicale/placentaire, une détresse fœtale, une lésion ou un trauma néonatal, une naissance multiple, une hémorragie maternelle, une naissance en été, un faible poids à la naissance, une petite taille pour l’âge gestationnel, une malformation congénitale, des difficultés de nutrition, une anémie néonatale, une incompatibilité ABO – les trois groupes sanguins – ou de type rhésus.

La probabilité d’avoir un enfant autiste augmente de façon significative quand deux facteurs sont réunis. Des toxiques tels que les métaux lourds et les pesticides ont aussi une incidence sur l’expression de la maladie. En résumé, l’autisme est une maladie développementale multifactorielle.

même les aspects affectifs ont par essence un substratum biologique

4. Une malformation cérébrale est un phénomène  » biologique  » qui ne nage pas dans l’éther et ne se guérit pas avec des mots. Parler de la responsabilité de la mère et de vouloir guérir les rapports avec son enfant fait fi de cette réalité biologique. Par exemple, l’ocytocine – une hormone libérée pendant la naissance et l’allaitement joue un rôle certain dans l’attachement mère-enfant. Imaginons que cette hormone marche moins bien chez une mère et son enfant ; va-t-on l’accuser d’en être responsable et va-t-on guérir ce rapport difficile avec des mots ou plutôt avec l’hormone déficiente ? Il faudrait rappeler que même les aspects affectifs qu’affectionnent les psychanalystes ont par essence un substratum biologique. La prétention des psychanalystes de guérir cette maladie avec des séances de psychanalyse ne tient pas, car on ne peut pas ignorer la biologie. Le manque de fondement scientifique de cette branche et le fait qu’elle s’affranchit du minimum de preuves statistiques auxquelles sont astreints tous ceux qui veulent développer des traitements est inacceptable.

dégâts en culpabilisant les mères

De plus, non seulement les preuves d’une quelconque amélioration sont toujours attendues, mais de plus la méthode provoque des dégâts en culpabilisant les mères et en faisant prendre du retard à l’enfant pendant que celui-ci est privé d’une éducation qui pourrait l’aider à se développer. À l’autre extrême, le réductionnisme génétique procède d’une simplification abusive qui, tout en dédouanant les mères de leurs responsabilités, ne tient pas compte des facteurs environnementaux.

cette maladie ne va pas être guérie au sens où on l’entend avec une aspirine

On a pu identifier des centaines de mutations associées à l’autisme, dont plusieurs sont aussi à l’origine d’autres maladies neurologiques. Il y a donc plusieurs gènes pour une même maladie et plusieurs maladies pour un même gène montrant la difficulté du diagnostic et rendant une thérapie génique illusoire. Cette double OPA sur une maladie et des parents dont le courage mérite plus de respect et d’admiration n’a pas lieu d’être. Cette maladie et son traitement posent un problème redoutable aux chercheurs, qui doit être abordé avec pragmatisme et sérieux. Les parents rapportent souvent avoir vécu la prise en charge de leur enfant comme une épreuve, d’une part par la culpabilisation maternelle qu’elle engendre, mais surtout en proposant une hiérarchie des priorités, souvent sans prendre en compte les objectifs essentiels d’autonomie et d’intégration. Les parents ont souvent à juste titre le sentiment d’être dépossédés de leur fonction parentale, incapables qu’ils seraient de faire des choix pour leur enfant.

Il faut avoir le courage de dire que cette maladie ne va pas être guérie au sens où on l’entend avec une aspirine. Des méthodes différentes peuvent permettre d’améliorer le quotidien des parents, tant mieux, c’est déjà cela ! La guéguerre entre droite et gauche n’a pas lieu d’être ici, marier la gauche avec la psychanalyse est aussi simpliste que prétendre que les approches comportementales sont de droite. Commençons par comprendre comment se construisent ces réseaux aberrants, comment réduire leurs effets nocifs sur les réseaux voisins et, surtout, comment arriver à réduire tout cela le plus tôt possible, et on aura avancé.

une approche à la carte sans menu fixe et sans hégémonie s’impose

Cessons de promettre la guérison miraculeuse à partir d’un gène ou d’une molécule qui effacera les séquelles des malformations développementales. C’est en bloquant ces activités aberrantes avec des outils pharmacologiques que les promesses les plus sérieuses sont en cours de développement. En attendant, une approche à la carte sans menu fixe et sans hégémonie s’impose, mais elle doit être basée sur des méthodes qui ont fait leurs preuves.

Notre dossier

-* Appel à une plate-forme concensuelle pour l’année de l’autisme 2012
-* Autisme : c’est la psychiatrie qu’on attaque. Défendre la psychothérapie institutionnelle [22 février 2012] par Jean-François Rey
-* autour des enfants autistes, une bataille de bac à sable [14 février] par Laure Daussy
-* autisme – guerre ouverte contre la psychanalyse [17 février] par Catherine Vincent – Le Monde 17 février
-* autisme – quel jugement pour quelle cause ? [16 février] précédé de « Conviction peu convaincante » par Philippe Grauer
-* autisme – la HAS prend position [14 février] par AFP/PHILIPPE HUGUEN, précédé de Psychanalyse, récifs en vue, par Philippe Grauer
-* Autisme dans Libé [13 février] par ERIC FAVEREAU, précédé de « Pour une démarche intégrative« , par Philippe Grauer.
-* Autisme– les psychologues freudiens entrent dans l’arène [6 février] par InterCoPsychos N° N°327
-* Autisme – à propos du packing [6 février] par Pierre Delion
-* Autisme : Delion, packing, inquiétante comparution [6 février] par sans auteur
-* Autisme : Guy Baillon écrit au Conseil de l’Ordre [6 février] par Docteur Guy Baillon, Psychiatre des hôpitaux
-* Les batailles de l’autisme : hier et aujourd’hui [6 février] par Jacques Hochmann, précédé de « Y voir clair dans la question de l’autisme » par Philippe Grauer
-* Psychanalystes, encore un effort pour ne pas délirer sur l’autisme ni adhérer aux positions d’Edwige Antier [6 février] par Michel Rotfus, précédé de « À droite, droite ! » par Philippe Grauer
-* psychanalyse et autisme : la polémique [31 janvier] par Élisabeth Roudinesco – précédée de « Résister à la bêtise de l’autre démultipliée par la sienne propre », par Philippe Grauer
-* Autisme : la psychanalyse en procès [30 janvier]
-* autisme – appel à soutien à Pierre Delion et David Cohen [29 janvier] précédé de « Ne pas jeter l’enfant avec l’eau du soin humide », par Philippe Grauer
-* autisme packing – Lettre ouverte des 39 par Collectif des 39 [27 janvier 2012]
-* Autisme – dossier [22 janvier]
-* Autisme – une maladie grave aux multiples visages [17 janvier] par Élisabeth Roudinesco
-* Autisme : dogmatismes en duel au tribunal de Lille [Décembre 2011] par Stéphanie Maurice
-* Autisme : les emmurés de l’indicible [Novembre 2010] par Élisabeth Roudinesco chronique Henri Rey-Flaud
-* Autisme : Les enfants de l’indicible peur [Octobre 2010]
-* L’autisme au cœur de l’humain. Approche psychanalytique [Octobre 2010]
-* Autisme — halte à la désinformation ! [Mai 2009] par Caroline Eliacheff. Précédé de « Pas l’un ou l’autre mais l’un & l’autre » par Philippe Grauer
-* Autisme — lettre ouverte aux parents d’autistes, à leurs éducateurs et soignants [Avril 2009] par Pierre DELION — introduction de Philippe Grauer
-* Autisme à nouveau [Octobre 2008] par Par Isabelle Fauvel , du Collectif InterCoPsychos de Saint-Malo, avant-propos de Philippe Grauer
-* Henri Rey-Flaud expose avec clarté les théories, approches et hypothèses sur l’énigme de l’autisme [Mai 2008] par Élisabeth Roudinesco, suivi de 8 commentaires.
-* Autisme et impasses de la médecine chroniqués au Monde des livres [Avril 2008] par Élisabeth Roudinesco, avant-propos de Philippe Grauer
-* Sandrine Bonnaire témoigne [Janvier 2008] par Éric Favereau — précédé de « Sandrine Bonnaire sans haine dit la souffrance » par Philippe Grauer
-* Sandrine Bonnaire, sa sœur, l’HP ordinaire. [Janvier 2008] par Libération

Autisme : c’est la psychiatrie qu’on attaque. Défendre la psychothérapie institutionnelle

Par Jean-François Rey, philosophe

Un rapport de la Haute Autorité de santé (HAS) qui doit être rendu public le 6 mars dénonce, dans sa conclusion, la non-pertinence de l’approche psychanalytique et de la psychothérapie institutionnelle dans le traitement de l’autisme, certes, et on risque de ne pas en rester là. C’est l’humanité même de la psychiatrie qui est condamnée. La pratique du  » packing « , longtemps utilisée dans le traitement des psychoses de l’adulte, repose sur l’enveloppement humide qui permet au patient souffrant d’un morcellement du corps propre de retrouver de l’intérieur son enveloppe corporelle.

si le scientisme gagne à l’aide d’arguments et de pressions non scientifiques

Est-ce bien cette pratique qui suscite les cris de haine de la part des associations de parents d’enfants autistes ? Les témoignages de ceux qui en auraient été les bénéficiaires ne seront même pas entendus. Le pédopsychiatre Pierre Delion, dont on ne dira jamais assez la gentillesse et l’esprit d’ouverture, est la victime d’une véritable persécution ; cette campagne de haine n’a cessé de gonfler jusqu’à sa convocation devant le Conseil de l’ordre. Cette douloureuse affaire ne fait qu’augmenter le niveau d’angoisse où nous jette déjà une crise sociale et morale alimentée de toutes parts : si le scientisme gagne à l’aide d’arguments et de pressions non scientifiques, alors le désert croît. Si la psychiatrie n’est plus dans l’homme, on assistera à des pratiques de contention et de répression que l’on signale déjà ici ou là.

controverse scientifique ou interdiction disciplinaire

La désolation caractéristique du vécu de la psychose est aussi une expérience qui nous guette tous : en allemand, la désolation (Verwüstung) se souvient du désert (Wüste) qu’elle traverse. Aujourd’hui, si on ne pense pas en même temps la psychiatrie et la culture, on accroît la désertification. Ce qui est inédit dans cette affaire, c’est que, pour la première fois, on voit qu’un procès fait à la psychanalyse, discipline qui ne s’est jamais dérobée à la critique, débouche non pas sur une controverse scientifique argumentée mais sur une interdiction disciplinaire réclamée par des lobbies.

Encore une fois, on peut contester la prétention de la psychanalyse à la scientificité, comme l’ont fait au siècle dernier les arguments de Karl Popper, ceux de Georges Politzer ou, plus près de nous, ceux de Gilles Deleuze. Il faut insister là-dessus : la psychanalyse, discipline libérale, ne s’autorisant que d’elle-même, selon les termes de Lacan, indépendante du discours universitaire mais mobilisant toutes les ressources de la science et de la culture, n’a jamais prétendu se dérober au débat scientifique. Cette pression de l’opinion intéressée et pleine de ressentiment est une insulte à la liberté de penser et une menace pour les autres disciplines de la science et de la culture.

À côté des vociférations d’aujourd’hui, la première vague de l’antipsychiatrie des années 1970, qui charriait beaucoup de préjugés et d’analyses sommaires, n’avait pourtant pas la même tonalité de haine et de bêtise. Or, cette haine risque de parvenir à ses fins.

Certes, elle est nourrie de la souffrance de parents d’enfants autistes qui ont le sentiment d’avoir été culpabilisés par des discours peu nuancés. Menée à son paroxysme, la haine vise à soustraire l’enfant souffrant à une pratique qui vise pourtant à le soulager. L’autiste n’est pas un malade, dit la nouvelle antipsychiatrie. La maladie mentale n’existe pas, disait la première antipsychiatrie. De telles affirmations massives résonnent comme un déni de la souffrance et plus encore de l’humanité qui est ou devrait être au cœur de la clinique, si toutefois le mot même de clinique a encore un sens pour les censeurs.

dénouer l’intrigue du scientisme et du judiciaire bâtie autour de l’autisme

Mais les arguments ont entraîné, cette fois-ci, un recours à l’appareil judiciaire et à un traitement disciplinaire là où un débat argumenté et scientifique fait défaut. Il convient donc d’informer : il existe des lieux de soin, des praticiens, qui résistent à cette dérive. Ils y résistent d’autant mieux qu’ils savent dénouer l’intrigue du scientisme et du judiciaire bâtie autour de l’autisme, mais dépassant de loin la seule question de l’autisme. Il est urgent d’avoir recours à une défense et illustration d’une psychiatrie née pendant et après la guerre qui visait à supprimer l’enfermement asilaire : soigner l’hôpital avant de soigner les malades, selon la formule du psychiatre allemand Hermann Simon, reprise par François Tosquelles.

la rencontre

Quand l’hôpital va mieux, certains troubles disparaissent. La psychothérapie institutionnelle qu’on dénonce aujourd’hui a une histoire à faire valoir. Je me contenterai d’en rappeler quelques principes simples. L’institution doit faire du sur-mesure : ce n’est pas au patient de s’adapter au milieu. Pour cela, le concept analytique de  » transfert  » est précieux. Le transfert d’un patient, schizophrène ou non, sur l’institution, que Jean Oury appelle  » transfert dissocié « , consiste à organiser la  » rencontre  » entre le patient et d’autres personnes évoluant dans les mêmes lieux : soignants, personnels de service, autres patients. Le mot même de  » rencontre  » est la clé de cette pratique. Pour qu’il y ait rencontre, il faut qu’il y ait liberté de circuler. Mais davantage encore, il faut que les lieux et les personnes soient assez distincts : distinguer les sujets, distinguer les lieux pour qu’ils deviennent des sites de parole, distinguer les moments contre un temps homogène et vide, distinguer des groupes et des sous-groupes dans un réseau d’activités. En un mot, résister à la tyrannie de l’homogène, face lisse du  » monde administré « , selon la formule de Theodor W. Adorno.

Henri Maldiney

Une telle pratique de soin de l’esprit humain s’est nourrie de l’apport de la psychanalyse, sans exclusive. Mais surtout, hors du débat scientifique dont pourtant on nous prive, il faut dire l’ancrage de ce traitement.  » L’homme est en situation dans la psychiatrie comme la psychiatrie est en situation dans l’homme.  » Ces mots du philosophe Henri Maldiney ont été illustrés dans des lieux aussi divers que la clinique de Ludwig Binswanger à Zurich, l’hôpital de Saint-Alban (Lozère) pendant la guerre ou, aujourd’hui encore, à la clinique de La Borde (Loir-et-Cher).

Va-t-on assécher l’élément humain dans lequel ces institutions baignent ? L’obsession sécuritaire présentant le patient schizophrène comme un danger, jointe au recours à la justice, va-t-elle avoir raison de ces pratiques toujours en recherche ? Nous ne pouvons nous y résoudre. Le désert croît et pourtant rien n’est joué.

– Jean-François Rey. La Mesure de l’homme : l’idée d’humanité dans la philosophie d’Emmanuel Levinas. Michalon, 2001.-

– Jean-François Rey. Autour de l’enfant : questions aux professionnels, L’Harmattan, 222 p., 22 €.-

Notre dossier sur la question

-* APPEL A UNE PLATE FORME CONSENSUELLE POUR L’ANNÉE DE L’AUTISME 2012
-* autour des enfants autistes, une bataille de bac à sable [14 février] par Laure Daussy
-* autisme – guerre ouverte contre la psychanalyse [17 février] par Catherine Vincent – Le Monde 17 février
-* autisme – quel jugement pour quelle cause ? [16 février] précédé de « Conviction peu convaincante » par Philippe Grauer
-* autisme – la HAS prend position [14 février] par AFP/PHILIPPE HUGUEN, précédé de Psychanalyse, récifs en vue, par Philippe Grauer
-* Autisme dans Libé [13 février] par ERIC FAVEREAU, précédé de « Pour une démarche intégrative« , par Philippe Grauer.
-* Autisme– les psychologues freudiens entrent dans l’arène [6 février] par InterCoPsychos N° N°327
-* Autisme – à propos du packing [6 février] par Pierre Delion
-* Autisme : Delion, packing, inquiétante comparution [6 février] par sans auteur
-* Autisme : Guy Baillon écrit au Conseil de l’Ordre [6 février] par Docteur Guy Baillon, Psychiatre des hôpitaux
-* Les batailles de l’autisme : hier et aujourd’hui [6 février] par Jacques Hochmann, précédé de « Y voir clair dans la question de l’autisme » par Philippe Grauer
-* Psychanalystes, encore un effort pour ne pas délirer sur l’autisme ni adhérer aux positions d’Edwige Antier [6 février] par Michel Rotfus, précédé de « À droite, droite ! » par Philippe Grauer
-* psychanalyse et autisme : la polémique [31 janvier] par Élisabeth Roudinesco – précédée de « Résister à la bêtise de l’autre démultipliée par la sienne propre », par Philippe Grauer
-* Autisme : la psychanalyse en procès [30 janvier]
-* autisme – appel à soutien à Pierre Delion et David Cohen [29 janvier] précédé de « Ne pas jeter l’enfant avec l’eau du soin humide », par Philippe Grauer
-* autisme packing – Lettre ouverte des 39 par Collectif des 39 [27 janvier 2012]
-* Autisme – dossier [22 janvier]
-* Autisme – une maladie grave aux multiples visages [17 janvier] par Élisabeth Roudinesco
-* Autisme : dogmatismes en duel au tribunal de Lille [Décembre 2011] par Stéphanie Maurice
-* Autisme : les emmurés de l’indicible [Novembre 2010] par Élisabeth Roudinesco chronique Henri Rey-Flaud
-* Autisme : Les enfants de l’indicible peur [Octobre 2010]
-* L’autisme au cœur de l’humain. Approche psychanalytique [Octobre 2010]
-* Autisme — halte à la désinformation ! [Mai 2009] par Caroline Eliacheff. Précédé de « Pas l’un ou l’autre mais l’un & l’autre » par Philippe Grauer
-* Autisme — lettre ouverte aux parents d’autistes, à leurs éducateurs et soignants [Avril 2009] par Pierre DELION — introduction de Philippe Grauer
-* Autisme à nouveau [Octobre 2008] par Par Isabelle Fauvel , du Collectif InterCoPsychos de Saint-Malo, avant-propos de Philippe Grauer
-* Henri Rey-Flaud expose avec clarté les théories, approches et hypothèses sur l’énigme de l’autisme [Mai 2008] par Élisabeth Roudinesco, suivi de 8 commentaires.
-* Autisme et impasses de la médecine chroniqués au Monde des livres [Avril 2008] par Élisabeth Roudinesco, avant-propos de Philippe Grauer
-* Sandrine Bonnaire témoigne [Janvier 2008] par Éric Favereau — précédé de « Sandrine Bonnaire sans haine dit la souffrance » par Philippe Grauer
-* Sandrine Bonnaire, sa sœur, l’HP ordinaire. [Janvier 2008] par Libération

Toutes les civilisations ne se valent-elles pas ?

Ou comment déclencher une polémique au mépris de l’intelligence

Par Daniel Ramirez

21 février 2012

Voir aussi

Symbiose des cultures par Edgar Morin – suivi du texte de l’intervention du député Serge Letchimy à l’Assemblée nationale, d’une interview du ministre par le Figaro, et d’un commentaire d’Éric Richalley, le tout précédé de « Faux débat et vraie manipulation » par Philippe Grauer [8 février 2012]

Noter l’Autre est absurde, par André Comte-Sponville [24 février 2012]

L’humiliant apprentissage du premier député  » nègre « , Hégésippe Legitimus par Gérard Noiriel [24 février 2012]

Oui, il est permis d’évaluer les cultures par Pierre-Henri Tavoillot [24 février 2012]

« Toutes les civilisations ne se valent pas« 

Qu’est-ce que cela peut vouloir dire ? On a beaucoup brodé sur l’usage inadéquat du mot de civilisation. J’en dirai donc moins ici. Car il aurait suffi de remplacer ce mot par celui de culture pour que cette déclaration soit du goût de bien plus de monde. Mais quand même, rendons à Spencer, à Spengler et à Toynbee, ce qui leur est dû pour l’usage pluriel du mot les civilisations donc, car son usage singulier, cher à la colonisation (Jules Ferry : « nous apportons La civilisation« ), semble un peu dépassé par cette vision, qui donne à la longue le paradigme civilisationnel utilisé par Samuel Huntington dans Le choc de civilisations [1]. La préoccupation principale de Spencer [2] était d’ordre évolutionniste ; les civilisations évoluent, comme les espèces vivantes, idée typique du XIXe siècle, très contestée depuis, et d’ailleurs dans sa propre théorie l’évolution d’une civilisation la conduit à un degré grandissant d’hétérogénéité, ce qui devrait empêcher à la longue de pouvoir en parler et la juger comme un ensemble cohérent et aboutit à une forme d’anarchisme.

Oswald Spengler, penseur allemand, conservateur comme il y a peu, longuement courtisé par les nazis, est l’auteur d’une œuvre dont le titre même donne des sueurs froides à beaucoup Le déclin de l’occident [3]. Spengler joue le mot Kultur contre celui de Zivilisation, un ancien réflexe allemand, d’ailleurs, pour dire que la deuxième ne peut que faire décliner la première, dissoute par le libéralisme et le socialisme, qui font perdre son âme prussienne (sic) à la quintessence de l’Occident. Il partageait avec Spencer l’idée organiciste selon laquelle les civilisations vivent et meurent comme les êtres vivants, selon un cycle naturel. Mais si on revenait à lui pour évoquer le déclin (et donc la défense qui s’impose) de l’Occident en tant que civilisation, il faudrait avoir l’estomac franchement à toute épreuve.

mortelles

Le troisième larron fut Arnold Toynbee [4], un historien bien plus rigoureux, à qui on doit la première classification en grandes civilisations, assez proche à celle de Huntington. Selon lui, les civilisations sont la clé de l’histoire et non les États, elles répondent à des défis, ce qui les font vivre et aussi, lorsqu’elles ne répondent plus, mourir, mais non d’une façon mécanique et organiciste comme ses prédécesseurs.

En tout cas ces civilisations sont des vastes ensembles réunissant plusieurs États, dans la longue durée. Une grande importance dans la cohésion de ces ensembles est donnée à la religion (en cela il est de grande actualité pour ceux qui pensent de la sorte). Braudel [5] parlait de « la longue, l’inépuisable durée des civilisations, » qui « sans fin réadaptées à leur destin, dépassent donc en longévité toutes les autres réalités collectives, et leur survivent. »

Mais ni Toynbee ni Braudel, pas plus que Durkheim ou Max Weber ni même Huntington ne parlaient de civilisations supérieures ou inférieures. Ces penseurs, sérieux et honnêtes, quoi que l’on pense de leurs théories, savaient qu’on ne flirte pas avec quelque chose de trop proche de l’inégalité des races, qui a déjà causé beaucoup de mal pour arriver au paroxysme au XXe siècle.

valeurs

D’ailleurs, si une civilisation est un si vaste et durable ensemble des cultures et des sociétés, comment pourrions-nous la juger globalement ? À l’aune de nos valeurs, évidemment, serait-on nombreux à répondre, quasiment par réflexe. Dire que des choses se valent ou ne se valent pas, met en branle les valeurs. Certes. Mais que sont les valeurs ? Ce sont les critères qui nous permettent d’évaluer, de préférer une chose à une autre, une action à une autre, les critères de désirabilité et de préférence dans nos choix. Nous préférons l’égalité des femmes plutôt que le sexisme, par exemple, nous aimons la liberté individuelle et nous exécrons la torture et l’esclavage. Nous nous reconnaissons dans ces valeurs – parmi d’autres – en sorte qu’elles font pour nous partie intégrante de notre culture, de notre projet de société. Jusqu’à là tout va bien.

Mais qu’en est-il de notre civilisation ? Si nous tenons en compte les classifications, au demeurant fort discutables de Toynbee ou de Huntington, nous appartenons à la civilisation occidentale, datant, à peu près (!) de la fin de l’empire romain. Se caractérise-t-elle par le refus de l’esclavage (aboli seulement en 1848) par l’égalité de la femme (en 1944 pour la France !) et par le respect des droits individuels (déclaration de 1948) ? Pas le moins du monde ! En réalité la très longue durée de notre civilisation se caractérise par une oppression millénaire de la femme, la pratique de l’esclavage et des sociétés de privilèges autocratiques et bellicistes. Ce que nous préférons alors est quelque chose qui n’est en rien représentatif de notre « civilisation ». Pour tout dire elle ne devient civilisée que très tardivement.

Par ailleurs, les méfaits d’une civilisation font-ils partie d’elle ou non ? Pouvons-nous dire que notre civilisation c’est la technologie et la démocratie mais non pas l’absolutisme et traite négrière ? Que dire du nazisme et la Shoah ? Et de la bombe atomique ? Laquelle de nos civilisations a-t-elle produit cela ? En tout cas ce n’est ni la confucéenne ni l’indienne ni la musulmane ni la latino-américaine, pour reprendre certaines de celles que cite Huntington. Cela doit venir de plus près, non ?

inanité du paradigme civilisationnel

Si nous intégrons également le génocide des peuples précolombiens, l’Inquisition, et toutes les guerres d’Occident, ainsi que l’ère soviétique et Staline (impossible de l’écarter comme relevant de la civilisation orthodoxe, ce serait pour le moins ironique, l’URSS n’ayant eu de cesse de combattre les orthodoxes sans compter que ni Dostoïevski ni Tolstoï ni Tchaïkovski ni Soljenitsyne ne peuvent se voir exclus de notre civilisation !), la civilisation qui de loin a causé les maux les plus massifs, les génocides les plus féroces est l’Occidentale. Ni Darius, ni Attila ni Gengis Khan ni Moctezuma n’ont infligé un dixième du mal que nous avons répandu et auraient frémit devant les exploits destructeurs du XXe siècle occidental. Que pouvons-nous conclure ? D’une part nous pouvons conclure à l’inanité du paradigme civilisationnel lui-même pour comprendre quoi que ce soit à l’époque contemporaine, de l’autre au sophisme des valeurs.

nous préférons ce que nous préférons

Explorons davantage ce dernier point. Dire que nous préférons les choses que nous aimons à celles que nous détestons est une redondance. Dire que nous préférons nos valeurs (celles qui nous font préférer ces choses) à celles contraires l’est tout autant. Ainsi, dire que nous (il est clair, j’espère maintenant, que ce nous ne saurait représenter la civilisation occidentale) préférons nos valeurs, celles de notre société, équivaut à dire que nous préférons ce que nous préférons. Nul besoin de se lever tôt le matin pour découvrir ça.

Mais peut-on juger finalement les autres systèmes de valeurs ? Il est entendu que nous ne pouvons juger que d’après nos valeurs. Dans ce cas, dire que nous n’aimons pas les choix (et les valeurs qui les animent) de ceux qui ne choisissent pas comme nous, ne sort pas de la tautologie nous n’aimons pas ce que nous n’aimons pas. La seule possibilité d’y échapper est de dire que les valeurs selon lesquelles nous jugeons les autres systèmes de valeurs sont universelles. Bingo, cette fois on a trouvé ! Cela fait longtemps que l’Occident se gausse de cette trouvaille. Mais qui affirme que nos valeurs sont universelles ? Coucou, c’est encore nous ! Quelle belle affaire !

toute culture affirme en principe l’universalité de ses valeurs

Pourtant, affirmer la bonté et la supériorité de ceci ou de cela n’est-ce pas affirmer que ceux qui la nient se trompent ? Autant dire que tout système de valeurs, toute culture ou ensemble sociétal affirme en principe l’universalité de ses valeurs. Mais seulement en tant qu’idéal à atteindre, d’horizon à viser, car il est évident qu’il y a de nombreux autres dans le monde qui se trompent (« Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. »[6]); parfois ils sont désignés par des expressions comme « les infidèles« [7], ou « les barbares« . Regardez maintenant la cohérence de cette phrase : « c’est au nom des valeurs universelles que nous jugeons inférieurs ceux qui les nient (en les rendant par cela non-universelles ! ») Si elles étaient vraiment universelles, on n’aurait personne à juger de la sorte. Affirmer l’universalité de ses valeurs n’est donc en propre qu’affirmer le souhait qu’elles le deviennent, c’est affirmer la désirabilité de son universalisation.

Maintenant, pour juger de tous les systèmes de valeurs, mis les uns à côté des autres comme devant un tribunal, il faudrait bien être en dehors de la terre et si possible en dehors de l’humanité. Deux types d’êtres pourraient se livrer à de tels jugements : Dieu (les dieux ?) ou les extraterrestres. Le problème est que l’existence des deux est sujette à caution. Quant aux humains, il est clair qu’ils sont insérés dans des langages (culturels) et des systèmes de pensée, dans des ensembles de valeurs, héritiers des cultures et des civilisations avec tout ce qu’elles représentent, leur diversité, leurs égarements, leur partialité et même leur bruit et leur fureur.

Les civilisations, donc, ne peuvent ni « se valoir » ni ne pas se valoir

Qu’en est-il maintenant, de l’expression « nos valeurs universelles » ? Elle est, au pire un oxymore, au mieux un pari. Un oxymore : si elles sont universelles elles ne peuvent pas être les nôtres (le nous était défini par contraste avec le « eux », le possessif « nos », s’opposant à « leurs »), l’universel ne peut être que ce qui est à tous. Un pari : sur la future constitution des valeurs universelles ; ce qui voudrait dire quelque chose de comme ceci : nous avons à présent des valeurs diverses, certaines (que nous avons pris beaucoup de temps à adopter) sont potentiellement universelles. D’autres cultures les partagent, mais pas toutes. Nous nous trompons peut-être pour certaines de ces valeurs, les autres aussi, pour certaines. Nous voudrions bien un jour tomber tous d’accord sur un ensemble de plus en plus grand de valeurs que nous puissions, seulement alors, appeler universelles. Ce n’est pas le cas pour le moment. Mais pour que cela arrive un jour, cela implique la nécessité de cultiver et de développer une gamme précise de valeurs autour de la tolérance, du pluralisme, de l’ouverture à l’autre. Et que les autres les cultivent aussi, bien sûr, et que nous reconnaissions lorsque les autres les cultivent. Et encore que nous reconnaissions nos erreurs[8]. Autrement, comment penser qu’un jour nous serions tous d’accord sur une universalité reconnue et en acte et pas seulement auto-désignée ni potentielle ?

Précisément les propos autant sur l’inégalité des civilisations, les pantalonnades tautologiques et l’ethnocentrisme évident des déclarations de supériorité, le moins que l’on puisse dire est qu’elles ne vont pas du tout dans le sens de la tolérance ni du pluralisme ni de l’ouverture à l’autre.

Leur arrogance les empêche de voir qu’elles cumulent une faute scientifique et intellectuelle (l’usage indu du très contesté paradigme civilisationnel), une faute morale et politique (l’incitation à l’intolérance et au rejet d’autrui), et une double faute de logique : 1) J’affirme des valeurs que je prétends universelles, comme la tolérance, que je nie en même temps en incitant à l’intolérance et 2) Je réfute l’universalité même de ces valeurs en pointant ceux qui ne les respectent pas. Pour paraphraser Lévi-Strauss, l’affirmation de la supériorité de sa propre culture est signe de son infériorité, les inférieurs sont ceux qui croient à l’infériorité[9].

Si nous croyons que les personnes qui émettent de tels propos appartiennent vaguement à quelque chose comme notre civilisation, ce sera encore plus difficile de croire à la supériorité de celle-ci.

Voir aussi Symbiose des cultures, par Edgar Morin.

[1] Samuel Huntington, « The clash of Civilisations », article dans la revue Foreigns Affairs (1993), puis un livre, The clash of Civilisations and the Remaking of World Order (1996); édition française : Le choc de civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997.

[2] Herbert Spencer (1820-1903), sociologue et historien anglais, le véritable fondateur de l’évolutionnisme (ou darwinisme) social.

[3] Le Déclin de l’Occident (Der Untergang des Abendlandes) 1918-1922, édit. Française, 1948

[4] Arnold Toynbee, A Study of History, 3 vols. I,II, et III, 1933, vols. IV, V,et VI, 1939.

[5] Ferdinand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme (XVe-XVIIIe siècles Paris, Armand Colin, 3 volumes, 1979 ; L’identité de la France, Paris, Arthaud, 3 volumes, 1986; Grammaire des civilisations, Paris, Arthaud, 1987 (cf. 1963).

[6] Pascal, Pensées, 294.

[7] « Dahr-al-Harb » (maison de guerre), en Arabe. Bien que ces expressions (Dar-al-Islam, « maison de la paix » ou de la « soumission ») ne figurent pas dans le Coran. Le prophète Mohamed parlait parfois de Dar-al-Kurf (domaine des incroyants), pour se référer à ceux qui l’on chassé de La Mecque.

[8] Certains déplorent le mea culpa permanent de l’Occident, la « manie de demander pardon, comme Pascal Brucknerdans La Tyrannie de la pénitence : Essai sur le masochisme Occidental, Grasset, 2006. Mais on peut aussi bien penser que ce processus n’est qu’à ses débuts et que des réparations, par exemple, on n’en a pas beaucoup vu et qu’il faudrait une dose bien supérieure d’inventivité pour créer des nouvelles formes du travail de mémoire, qui ne soient pas, justement dans la pénitence inutile, sans tomber dans l’oubli ou la auto-condescendance négationniste.

[9] Claude Lévi-Strauss avait déclaré « le barbare c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie », dans Race et histoire, Unesco, 1952, Paris, Folio/essais, 1982 (redit. 2006), p.22.

Et la politesse dans tout ça ?

– Cécile Ernst. Bonjour Madame, merci Monsieur. L’urgence de savoir vivre ensemble. Paris : J.-C. Lattès, 2011, 191 p., 14 €.-

– Dominique Picard. Politesse savoir vivre et relations sociales. Que sais-je ?

– Dominique Picard. Pourquoi la politesse ? le savoir-vivre contre l’incivilité. Paris, Seuil, 2007, 233 p.,16 €.-
Introduction. Actualité de la politesse. – Première partie. Un monde fait pour vivre ensemble. – Deuxième partie. Des réponses stratégiques pour une vie sociale problématique. – Une culture en mouvement. – Conclusion. Le savoir-vivre : un besoin universel ?

Note : nouvelle édition actualisée et entièrement remaniée du livre paru en 1995 sous le titre Les rituels du savoir-vivre

CE – Critique du savoir-vivre, comme pratique de distinction, socialement discriminante. Dans cette critique du savoir vivre se trouve le concept d’une civilité à laquelle s’est adossé ce qui a construit la citoyenneté de la Troisième république.

politesse civilité et savoir-vivre

DP – Politesse, civilité et savoir-vivre sont utilisés à peu près ensemble, historiquement. On peut les considérer comme équivalents. Le couple politesse du cœur / aspect de distinction a toujours coexisté. Selon les auteurs il constitue toujours une opposition contrastive, mais il n’existe pas d’accord pour que l’un ou l’autre terme signifie l’aspect positif ou négatif. Tout remonte à la civilité d’Érasme. Le terme revient aujourd’hui mais à partir d’incivilité. Ç’aurait pu être impolitesse ou encore un autre terme. Par ailleurs, de la délinquance à l’impolitesse, il est clair qu’on recourt à un euphémisme pour parler de brutalité et de violence. Intéressante figure de réthorique sociologique, pour associer violence à des comportements scolaires on parlera d’incivilité.

CE – La civilité comme bonnes manières à l’usage d’autrui. Codes sociaux qui relèvent d’une volonté de se distinguer, le savoir vivre élitiste vs. le comportement vis-à-vis des autres, le respect d’autrui.

DP – Établir une différence entre l’huile dans les rouages de la vie en société et le respect des codes élitistes. Mais s’il est important de s’habiller pour sortir à l’Opéra, c’est qu’il s’agit d’un acte éducatif de la prof qui sort sa classe, il s’agit d’enseigner à ses élèves les manières de l’autre. De faire comprendre aux jeunes gens qu’il est important de s’adapter, pour ne pas faire honte à leur professeur, ni se faire remarquer.

CE – La contestation révolutionnaire, par rejet violent des codes met en place un rapport aux autres plus proche, citoyen, camarade. Le rejet de la politesse aurait-il un sens révolutionnaire ? contestataire en tout cas.

DP – Je pense que ça fait partie de l’acte éducatif de faire comprendre que l’apparence a aussi un sens, même s’il ne s’agit pas de s’y arrêter.

quand le seul autre qui compte c’est le même

AF – Le regard des autres, réduits aux camarades, la tyrannie de la majorité, le seul autre qui compte c’est alors le même.

Dans Éloge du paraître Renaut Camus prend aussi l’exemple de l’Opéra. Le souci du paraitre, du côté de la civilisation, l’homme sort de la barbarie le jour ou le prend le souci du regard de l’autre sur lui. On soigne son image auprès des autres. Et ces jeunes prisonniers du regard exclusif de leurs pairs ? Ils ne veulent pas enlever leur uniforme, signe de leur aliénation, où trouver le courage de se démarquer de leurs camarades ?

CE – Cela devient grave quand il s’agit de ne surtout pas être meilleur à l’école.

AF – Quand ils s’habillent dans leur uniforme serait-ce les abandonner à leur conformisme, que de les conforter en parlant de contestation, d’appuyer leur critique constante de ce que les adultes s’efforcent de leur transmettre – sans désormais suffisamment de crédibilité ?

dans le souci de l’apparence du respect de soi autant que de l’autre

DP – nostalgie de la politesses, art de la vie en société, ce qui fait lien entre les gens. Or quand on est dans le clivage, eux et nous, on est dans cette impossibilité du lien social. Il faut revenir sur l’apparence, cela n’est pas si anecdotique que ça, il y a dans l’apparence du respect de soi autant que de l’autre. Arriver dans une tenue qui ne choque pas c’est aussi leur montrer qu’on ne veut pas choquer, respecter les valeurs fondamentales des autres. Le respect de soi et des autres débouche sur une sorte d’éthique de la politesse, les deux vont toujours ensemble.

Cultiver ses manières et son esprit

AF – Vous dites qu’en 2006 dans un lycée de banlieue Ouest parisien, l’ambiance était plus policée couloirs mais que dans majorité des classes les élèves rivalisaient d’imagination pour scandaliser leurs professeurs. Les incivilités de répandent dans tous les milieux, il ne faut pas stigmatiser injustement les populations de banlieue, où j’ai rencontré des jeunes parfaitement civils. Des mal élevés sans aucun respect d’autrui il y en a désormais partout. Cela va de pair avec un rejet de la culture et du savoir. Les enseignants s’ils roulaient en Porsche et s’habillaient en Prada seraient respectés. Cultiver ses manières et son esprit, ce sont les deux qui importent et vont ensemble. Ce qui constituait les fondements de notre autorité, le savoir et la culture, est contesté, donc notre autorité, puisque c’est cela que nous représentons, qui a perdu toute valeur à leurs yeux.

« celui qui pense ça il manque de respect à son élève« 

CE – Si on entre dans la comparaison entre civilisations on se fourvoie, le relativisme culturel, pas mieux, risque d’être dévastateur et d’accompagner cette dynamique de l’incivilité. Comment exprimer l’immense sentiment de découragement qui s’empare de vous quand vous lisez sur la copie d’un élève à qui on a donné à réfléchir sur la notion de respect que « celui qui pense ça il manque de respect à son élève« ? Ainsi le mot respect se trouve investi aujourd’hui de notions contradictoires.

s’ouvrir aux autres

DP – Respect, devenu aujourd’hui synonyme de politesse, équivaut au je te prierais d’être poli. De façon très égocentrique cela devient si tu me respectes tu dois accepter mes normes à moi. On assiste à un éclatement de micro cultures, des liens entre groupes sociaux différents, il suffit simplement parfois d’aller d’une entreprise à une autre pour passer d’un univers à un autre. La question est de s’ouvrir aux autres. À quoi s’oppose l’univers du clivage, comme le clivage opposition / lien, dans la phrase du ministre. Cela provient d’un éclatement entre microcultures séparées.

Le relativisme favorise l’éclosion de microcultures qui empêche l’accès à l’universel

CE – Culture / civilisation, l’anthropologique, le typique de la baguette et du béret, ce débat sur l’identité nationale et cette phrase de Guéant, confond l’anthropologique et le rapport aux droits de l’homme et la démocratie. Nous devons faire nous français attention à ne pas amalgamer l’universel à ce qui relève de l’anthropologie dans notre culture. désir de langage commun à base de démocratie. attention à ce qui va nous lier, ce qui parle de la dignité humaine vs. nos caractéristiques culturelles.

Effectivement si on doit hiérarchiser, on peut le faire entre s’habiller pour l’Opéra et insulter son professeur en cours.

CE – La civilité comme langage commun. Dans mon établissement nous ne pouvons plus lutter contre la mode, les parents convoqués on constate que la mère est habillée de la même façon. Nous ne nous comprenons plus entre groupes sociaux faute de langage commun.

AF – Certes considérer comme un mal l’inégalité des hommes et des femmes (…), répandre ces valeurs et les considérer comme universelles. Mis ne céder ni à l’arrogance d’un universalisme européocentrique ni au dogmatisme relativiste (ce qui nous apparaît barbare à nous est bon pour eux – par exemple l’ excision). (…) [La question du féminisme, à propos de l’égalité hommes / femmes] la France dans l’Histoire comme « le pays des femmes » (Mona Ozouf) …

quand la question du relativisme culturel entre en contradiction avec les droits de l’homme

CE – … Mais le combat des femmes s’est appuyé sur une revendication d’égalité. Nous avons à fournir un effort de transmission fondé sur la démocratie et les droits de l’homme. La question du relativisme culturel entre en contradiction avec les droits de l’homme.

AF – lesquels peuvent se voir aussi dévoyés en refus du savoir.

Cette campagne RATP restons civils sur toute la ligne. La civilité n’étant plus dans les mœurs revient dans les mœurs par la réclame.

DP – Oui la réclame, pour les valeurs de respect de l’autre. Ne pas mélanger respect avec liberté d’opinion. On ne peut pas mélanger la politesse et la civilisation, on ne peut pas réduire la civilisation à cela. L’égalité oui, mais elle n’est pas concevable sans hiérarchie. L’apprentissage de la vie en société de l’égalité et du respect de chaque individu mais à partir d’un positionnement de soi par rapport aux autres.

AF – La démocratie au fondement de notre réflexion et de la civilité mais si tout est démocratique tout devient égal, les hiérarchies s’effondrent. l’enseignement devient difficile.

prolongement dans l’espace social de la règle de droit

CA – La civilité c’est le prolongement dans l’espace social de la règle de droit, du droit, limitant le plus possible le pouvoir du plus fort. et cette valeur du respect de l’autre pas inné chez les individus.

AF – Que se passe-t-il quand l’autre n’a plus non plus le souci de préserver son espace intime, quand l’exhibitionnisme se généralise ? « C’est toi Poupoute », quel effet sur le public ? avec le portable je déverse mon intimité sur les autres. Que se passe-t-il quand autrui ne protège pas son propre espace ?

signature de l’impolitesse, la souffrance

DP – L’espace d’autrui devient alors une agression. À partir du moment où il y a contamination des deux domaines, cela produit un malaise, un sentiment d’agression. Lorsque les règles de tact sont oubliées et que la séparation des deux sphères n’est plus délimitée on en souffre et cela se vit comme une agression.


Voici le lien pour réécouter. On peut aussi podcaster

Sherlock Holmes, enquêteur freudien

Traversée – Le Monde des livres, 17 février 2012

Par Élisabeth Roudinesco

Sherlock Holmes, enquêteur freudien

À la toute fin du XIXe siècle, on se passionne pour l’occulte et l’inconscient. Maître dans l’art de la déduction, le héros de Conan Doyle se voit consacrer une biographie, un essai et un roman.

Dans un magistral essai de 1979, Crisi della ragione (dont un extrait fut publié en 1980, par la revue Le Débat, sous le titre « Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice« ), Carlo Ginzburg remarquait que, vers la fin du XIXe siècle, le champ des sciences humaines et de la littérature avait vu l’émergence d’un modèle de pensée qui renvoyait à l’idée que la société humaine était partagée entre quête rationnelle et attirance vers l’occulte, entre esprit logique et délire paranoïaque.

le paradigme de l’indice

Et pour définir ce qu’il appelait le « paradigme de l’indice » – c’est-à-dire une chose trouble et dérangeante -, il associait trois noms : Giovanni Morelli (1816-1891), inventeur d’une méthode susceptible de distinguer les œuvres d’art des imitations, et donc de dépister les faussaires ; Sigmund Freud, fondateur d’une science de l’inconscient accordant à des éléments insignifiants une valeur déterminante (lapsus, actes manqués, rêves, etc.) ; et Sherlock Holmes, célèbre détective, passé maître dans l’art de résoudre une énigme par la simple observation de quelques traces : cendres, poils, fils de tissu, poussière, lambeaux de peau…

S’il est exact de dire que toute la fin du XIXe siècle fut hantée par l’irruption d’un discours narratif, fondé autant sur la soumission au positivisme que sur la fascination pour les signes de l’anormalité, il est insolite de constater qu’un personnage de fiction, Sherlock Holmes, a pu devenir à ce point réel que l’on a presque oublié le nom de son créateur : Sir Arthur Conan Doyle (1859-1930), écrivain victorien, né à Edimbourg, disciple d’Edgar Poe, médecin engagé en Afrique du Sud contre les Boers, rebelle et visionnaire, et qui épousa aussi passionnément la cause du spiritisme que celle de sa mère, à laquelle il obéissait en toutes choses.

C’est en s’inspirant de cette thématique du double obscur qu’Emmanuel Le Bret montre dans un essai biographique comment Conan Doyle fut contraint, sa vie durant, de faire exister Sherlock alors qu’il rêvait d’être l’égal de Walter Scott ou d’Alexandre Dumas. Sir Arthur accordait beaucoup plus d’importance à ses romans, à ses essais et à son théâtre – Œuvre immense que plus personne ne lit aujourd’hui – qu’à la saga du détective, son double maudit…

élémentaire, mon cher Watson

Né en 1854, Sherlock, célibataire endurci et violoniste mélancolique, au physique longiligne, amateur d’opium, de tabac et de combats martiaux, apparaît pour la première fois en 1887 dans Une étude en rouge, flanqué de son biographe, le docteur John Watson, avec lequel il partage un appartement situé à Londres, au 221b Baker Street. Jamais, sous la plume de Doyle, il ne prononcera la phrase qu’on lui attribuera dans un film de 1929 : « Elémentaire, mon cher Watson ».

Au fil des années, et grâce au Strand Magazine, qui lui sert de support, Sherlock raconté par Watson peaufine sa méthode à travers une longue série de feuilletons vendus à plus de trois cent mille exemplaires : Au pays des mormons, Le Signe des quatre, Les Aventures de Sherlock Holmes, etc.

Sans cesse confondu avec son héros, Conan Doyle, exaspéré, décide en 1893 de le faire mourir, à l’âge de 39 ans, au bord des chutes de Reichenbach, en Suisse, dans un combat singulier avec son pire ennemi, le professeur James Moriarty, incarnation de la mauvaise science et surnommé le « Napoléon du crime » : « Aussitôt, écrit Le Bret, la rumeur enfle (…) et quantité d’inconnus se mettent en grève (…) ou portent un brassard de crêpe noir.« 

Pendant dix ans, Doyle se sent libéré de son mal intérieur : « Je ne pourrais le faire revivre, au moins pour quelques années. J’ai une telle overdose de lui – comme un pâté de foie gras dont j’aurais trop mangé – que l’évocation de son nom me donne encore la nausée.« 

holmésiologie

Et pourtant, en 1903, honteux d’avoir fait triompher le mal (Moriarty), il ressuscite son héros, d’abord dans Le Chien des Baskerville, dont il situe l’action avant la mort de Holmes, puis dans une série de nouvelles aventures. Le monde anglophone soupire d’aise et le Strand Magazine double ses abonnements. Plus jamais Sir Arthur ne fera disparaître Sherlock. Au total, il lui aura consacré quatre romans et cinquante-six nouvelles (le « canon »), le tout traduit en cent dix langues. À quoi s’ajoutent, quatre-vingts ans après sa mort, deux cents films, deux mille pastiches, des centaines de romans, plusieurs musées et une prolifération d’instituts d’holmésiologie, répartis dans le monde et voués à l’étude du « canon » et de ses variantes.

Parmi eux, la société holmésienne de Chicago, longtemps présidée par Ely M. Liebow, auteur d’un roman féministe, Sept femmes contre Edimbourg (traduit par Françoise Jaouën, Baker Street éditeur, 400 p., 21 €), qui met en scène le véritable docteur Joe Bell, l’un des modèles de Sherlock.

clinique des signes

De son côté, s’inspirant de la thèse de Carlo Ginzburg, Dominique Meyer-Bolzinger montre que Sherlock, mi-savant, mi-sorcier, anticipe l’approche psychanalytique : en effet, sa méthode d’investigation se réfère à une clinique des signes contemporaine de Joseph Babinski (1857-1932), inventeur d’une sémiologie lésionnelle qui le conduira à isoler le fameux signe du réflexe inverse du gros orteil, permettant de déceler une lésion de la voie pyramidale. Notons au passage que ce génial neurologue, très « sherlockien », était un être double, aussi positiviste que fasciné par les phénomènes de télépathie.

Dominique Meyer-Bolzinger étudie le profil de deux successeurs de Sherlock : Hercule Poirot, qui accompagna Agatha Christie pendant cinquante-cinq ans (1920-1975), et Jules Maigret, qui fut, de 1931 à 1972, l’ombre de Simenon. L’un et l’autre, selon elle, auraient lié le « paradigme indiciel » à la psychanalyse, contribuant ainsi à une « pérennité psychique » du modèle holmésien. La thèse se trouve d’ailleurs reprise par le psychanalyste Patrick Avrane dans Sherlock Holmes & Cie. Détectives de l’inconscient (Campagne première, 200 p., 20 €), qui compare la position du psychanalyste à celle d’un détective de l’âme.

À tous les lecteurs souffrant de dépression, on recommandera le roman jubilatoire de Jean-Marcel Erre, Le Mystère Sherlock. À la manière d’un David Lodge qui aurait adopté le style de Raymond Roussel, l’auteur relate la saga de dix éminents universitaires holmésiens réunis en congrès à l’Hôtel Baker Street de Meiringen, village situé dans le canton de Berne où rôde le fantôme de Moriarty.

Chacun rivalise dans l’art de la déduction, du pastiche et de l’indice. Survient alors une avalanche. Quand les pompiers arrivent, ils trouvent dix cadavres allongés derrière la porte d’entrée. Qui les a assassinés ? Au terme d’une enquête menée tambour battant, le commissaire Lestrade croit résoudre l’énigme. Mais connaît-il la vraie vérité ?

freudo-holmésien

Pour le savoir, on pourra enfin se reporter à un roman célèbre, La Solution à 7 % (Robert Laffont, 1975, disponible en poche aux éditions J’ai lu), tiré d’un prétendu manuscrit inédit de Watson et rédigé en fait par Nicholas Meyer, un freudo-holmésien convaincu. Se substituant au bon docteur, l’auteur raconte comment Sherlock, gavé de cocaïne, se rendit à Vienne, vers 1891, pour se faire soigner par Freud. Celui-ci découvrit dans l’inconscient de son patient un souvenir d’enfance qu’il préféra laisser enfoui ne sachant pas s’il s’agissait d’un fantasme ou d’un indice fiable. Toujours est-il que Moriarty, le savant démoniaque, était là dans le lit de la mère du détective.

On ne trouve à Londres aucune trace de cette visite : ni au Freud Museum, ni au Sherlock Holmes Museum. Avis aux amateurs d’énigmes.

Ouvrages

Emmanuel Le Bret. Conan Doyle contre Sherlock Holmes. Les Éditions du Moment, 200 p., 18,50 €.- Écrivain et essayiste, Emmanuel Le Bret analyse les relations complexes entre Sir Arthur Conan Doyle, rénovateur du roman policier et adepte du spiritisme, et son héros devenu plus célèbre que lui. Sa vie durant, il eut à souffrir de son double littéraire, génial détective, au point de le faire mourir. Et être ensuite contraint de le ressusciter.

Dominique Meyer-Bolzinger.La Méthode de Sherlock Holmes. De la clinique à la critique, Campagne Première, 198 p., 20 €. – Universitaire et spécialiste du roman policier, l’auteur examine les rapports entre la méthode de Sherlock Holmes, fondée sur l’analyse des indices, et la clinique médicale de la fin du XIXe siècle, la neurologie notamment, pour montrer qu’elle anticipe l’approche psychanalytique inventée par Sigmund Freud.

J.M. Erre. Le Mystère Sherlock. Buchet-Chastel, 328 p., 20 €.- Le romancier J.M. Erre imagine un congrès réunissant dix éminents « holmésiens » au coeur d’un village suisse. Après une avalanche, ils sont transformés en cadavres, et c’est un commissaire, sorte d’Hercule Poirot moderne, qui tente de résoudre l’énigme. Non loin de là, rôde le fantôme du méchant James Moriarty, double maléfique de Sherlock Holmes, refoulé dans les profondeurs de son inconscient.