autisme – enquête auprès d’un centre comportementaliste exemplaire

Autisme : un courrier embarrassant pour un centre toujours cité en exemple

03 avril 2012 |

Par Sophie Dufau

sur Mediapart.fr

la méthode ABA au centre Camus de Villeneuve-d’Ascq

C’est une plainte bien embarrassante. Il y a un peu moins de dix mois, Fernando Ramos, père de deux enfants autistes, a adressé un courrier à l’agence régionale de santé (ARS) du Nord-Pas-de-Calais afin, raconte-t-il, «d’ouvrir les yeux des pouvoirs publics sur les méthodes utilisées par le centre Camus de Villeneuve-d’Ascq». Selon lui, certaines pratiques employées ici relevaient « de la maltraitance ». La lettre reçue le 7 juillet 2011 par le directeur général de l’ARS a déclenché le 25 août et 9 septembre 2011 la visite de quatre membres de l’équipe d’inspection (IGR). Lesquels ont remis leur rapport le 29 février 2012. Révélé aujourd’hui par Mediapart, il conclut que ce centre présente des «dysfonctionnements» constituant «des facteurs de risques de maltraitance susceptibles d’avoir des répercussions sur les enfants accueillis»…

tête de pont en France

C’est une plainte bien embarrassante parce que le centre Camus n’est pas une simple structure accueillant des enfants présentant des “troubles sévères du comportement”. C’est la tête de pont, en France, de la prise en charge des enfants autistes via la méthode comportementale ABA – pour Applied Behavior Analysis, ou en français, analyse appliquée du comportement (lire par exemple ici ou ). Ce centre, qui a ouvert ses portes en juin 2008, a été largement présenté au grand public à l’automne de cette année-là, lorsque l’acteur Francis Perrin a eu carte blanche dans l’émission Envoyé spécial de France-2 pour présenter la méthode et les professionnels qui prenaient en charge son fils Louis : Un enfant presque comme les autres.

[Image : Sans titre]
Au centre Albert Camus pour jeunes autistes de Villeneuve d’Ascq, en France. (BAZIZ CHIBANE/SIPA) in {Autisme un scandale français dans [*Sciences & Avenir*]}(1« ).

intervention recommandée par la HAS

De plus, en cette année 2012 où l’autisme a été déclaré Grande cause nationale et où la Haute autorité de Santé a, dans son rapport remis en mars dernier, classé l’ABA dans les interventions recommandées dans la prise en charge des personnes présentant des troubles envahissants du développement, c’est très souvent vers ce centre que les médias se tournent pour illustrer la prise en charge des enfants par les méthodes comportementales ou éducatives, comme le fait par exemple Sciences et avenir dans son numéro avril 2012 .

fortement soutenu par Xavier Bertrand

Le centre Camus a été créé par Vinca Rivière (que l’on voit sur la vidéo ci-dessus aux côtés de Francis Perrin), maître de conférences à l’université de Lille 3, qui se targue d’avoir fait entrer en France cette méthode comportementale. Émanation de l’association Pas-à-Pas qui en assure la gestion et dont Vinca Rivière est la trésorière, ce centre est fortement soutenu par Xavier Bertrand, ministre du travail, de l’emploi et de la santé, ainsi qu’en témoigne une lettre de juin 2011

Enfin, le centre Camus accueille aujourd’hui vingt enfants et attend, pour fin mai ou début juin 2012, l’autorisation de poursuivre ses activités sous le statut d’établissement expérimental sous lequel il fonctionne aujourd’hui. C’est dans ce contexte qu’est arrivée la plainte de ce parent.

5 000 euros de formation

Fernando Ramos a deux filles : l’une née en mai 2003 et l’autre en mai 2004. Dès 2006, de l’Auvergne où il vit, cet ouvrier se paie une formation à la méthode ABA avec des psychologues dépêchées par l’association Pas-à-Pas. Un enseignement qui lui a coûté quelque 5 000 euros, auxquels s’ajoutent environ 600 euros par mois pour les supervisions des psychologues, sans compter les frais de déplacement. En 2007, apprenant que cette association allait créer le centre Camus, ce père divorcé déménage dans le Nord, habité par «l’espoir dans cette prise en charge qui promettait la rémission et un accès à une vie normale pour mes filles et toute la famille.»

régression

Au début, la plus jeune des filles est contente d’aller au centre et à l’école, au point d’ailleurs que le temps scolaire est augmenté afin de permettre «le développement des interactions sociales.» Mais quelque vingt mois plus tard, tout se dégrade. Le père constate «une régression» de sa fille cadette : «Elle ne voulait plus aller au centre ; elle a eu une poussée gigantesque d’eczéma ; elle était redevenue incontinente et se faisait dessus jusqu’à dix fois par jour…» Elle, que des vidéos montrent à l’arrivée dans ce centre calme et gentille, était devenue agressive : «Elle jetait les objets pendant les séances, elle commençait aussi à taper les intervenants», raconte-t-il. Fin 2010 et début 2011, ce père alerte alors la direction du centre en estimant qu’il y avait un problème de prise en charge.

Ainsi écrit-il dans sa lettre : «La mère de mes filles de passage dans le Nord pendant les vacances d’avril est repartie en pleurant lorsqu’elle a vu la psychologue assise sur Alicia pendant 45min dans les toilettes pour ne plus qu’elle bouge.» Pour que l’enfant ne jette plus d’objet, une procédure dite «de blocage» était employée, consistant à lui serrer les bras le long du corps : «Tous les soirs je récupérai ma fille avec de très nombreux bleus sur les bras et poignets», poursuit-il dans sa plainte.


– Cliquer pour voir la photographie d’un extrait de la plainte envoyée par Fernando Ramos.

Time out

De même, il raconte que sa fille a été pendant deux mois régulièrement consignée, dans un coin d’une pièce murée par un matelas afin qu’elle ne se cogne pas, et dans le noir absolu, selon la procédure dite du “time out”.
Les punitions, Fernando Ramos ne les conteste pas. Cela, dit-il, «fait partie de la méthode», même s’«il faut mettre le moins souvent possible l’enfant en échec.»

L’ABA consiste en un programme de techniques de modification du comportement et de développement de compétences. Toute «réponse correcte est renforcée positivement c’est-à-dire suivie immédiatement par quelque chose de plaisant pour l’enfant (jouet, bravo…).» En revanche, les comportements inappropriés «sont explicitement non renforcés et on procède à l’extinction : le comportement inadéquat est ignoré de façon systématique. Il va alors s’éteindre de lui-même puisqu’il n’est jamais renforcé ni socialement, ni d’aucune façon» est-il expliqué sur ce site de promotion de la méthode .

– Voici en images ce que cela donne : [se rendre sur Médiapart].
Sur cette vidéo de promotion du centre Camus, nulle trace des «procédures punitives» dénoncées par Fernando Ramos.

voire une cagoule sur la tête de l’enfant

Pourtant, Vinca Rivière ne les conteste pas non plus : rencontrée dans le centre de Villeneuve-d’Ascq le 27 mars dernier, elle explique que «le time out, c’est une procédure de punition» se reprenant immédiatement en précisant que «littéralement, c’est une “mise au calme.”» Exemple : «Si un enfant a des troubles du comportement associé à des stimulations sensorielles, comme par exemple la lumière, on va faire en sorte que ces stimulations-là ne l’atteignent pas. On va alors réduire la lumière.» Plus concrètement ? Elle précise qu’ici, faute de salle particulière, «on occulte la fenêtre.» «Il y a des institutions qui mettent un chapeau sur la tête pour occulter la lumière,» poursuit-elle, voire une cagoule sur la tête de l’enfant.

punition par choc électrique

Pour bien faire comprendre la méthode ABA, elle prend un autre exemple : «En analyse du comportement, il y a des procédures de punition par choc électrique. Tout le monde trouve ça scandaleux, mais c’est accepté par le gouvernement hollandais sous certaines procédures pour des troubles sévères et en derniers recours. Ce qu’on appelle “choc électrique”, on le présente en formation en faisant sucer une pile de 9 volts : ça picote la langue. Mais ça suffit à changer un comportement, je l’ai vu en Hollande, et l’efficacité en est démontrée depuis les années 50. La personne au comportement inapproprié (là, explique-t-elle, une femme qui se tapait violemment le menton) porte en permanence à la taille une ceinture reliée à un émetteur placé sur sa cuisse.»

Vol au-dessus d’un nid de coucou

À distance, «l’éducateur actionne le dispositif grâce à sa télécommande dès qu’elle émet le comportement. Ça produit effectivement un choc. Mais l’important est de voir que cette personne, qui ne pouvait plus rien faire, a diminué son comportement et a pu faire autre chose. On a des cas d’adulte qui ont acquis davantage d’autonomie avec ça. Cette punition-là, elle est efficace si le comportement diminue rapidement, sinon, ce n’est pas une bonne punition. Donc si ça ne diminue pas, on arrête, on va pas mettre du 80 volts ! Mais en France, dès qu’on parle de ça, on pense à Vol au-dessus d’un nid de coucou», le film de Milos Forman.

Les inspecteurs mandatés par l’Agence régionale de santé du Nord-Pas-de-Calais n’ont pas recueilli ce type d’explication. Ils ont simplement examiné les faits relatés par la plainte de Fernando Ramos. Toutefois, leur enquête auprès du personnel confirme que «les hématomes (constatés sur les bras de la fillette) sont consécutifs aux blocages exercés par l’éducateur» et que des temps de time-out, solution pourtant dite «extrême», ont bien été mis en place.

le programme “diminuer les comportements inadaptés”

Ils constatent aussi que le père de l’enfant n’a pas signé le programme “diminuer les comportements inadaptés” et que rien ne précise dans les comptes-rendus de réunion dans quelles conditions s’est effectué le time out. Enfin, ils notent que la pratique a continué même après que le père, qui nous raconte en avoir appris l’existence par une éducatrice, en a demandé l’arrêt. «Tous ces manquements sont constitutifs de facteurs de risque de maltraitante,» concluent les inspecteurs.

La conclusion du rapport des inspecteurs de l’IGR

des parents en colère, je peux vous dire que, malheureusement, c’est courant

À l’évocation d’une plainte d’un parent, Vinca Rivière balaie les accusations : «Des parents en colère, je peux vous dire que, malheureusement, c’est courant… On voit bien la douleur des parents. Mais quand on dit que l’on a 50 % de résultats, on répète qu’on ne fait pas du 100 %. Maintenant, il y a aussi les problèmes sociaux, les parents qui divorcent… Ça a aussi des conséquences, mais comment aider ? On n’a pas forcément les moyens. Mais nos intervenants, ils sont tout le temps supervisés, ils savent utiliser la punition.»

L’encadrement, la formation. C’est pourtant là aussi que le bât blesse.

Un fonctionnement en vase clos

Lors d’une réunion des délégués du personnel, en avril 2011, les éducateurs et les intervenants font part de «leur impression d’être délaissés » et «l’ensemble des salariés constate qu’il y a un manque de supervision.»

Selon les conclusions de l’inspection, «les éducateurs et intervenants nouvellement embauchés bénéficient de deux jours de formation théorique» puis de trois jours d’observation, suivis trois à quatre semaines plus tard d’une formation de deux jours. Sur le papier. Car dans les faits, cette seconde formation «n’a pas été instaurée.»

En outre, certains parents se plaignent, en conseil de la vie sociale, qu’un turn-over important perturbe la prise en charge. En effet, depuis l’ouverture du centre, presque la moitié du personnel intervenant auprès des enfants a démissionné et «les arrêts maladie sont journaliers», constatent les inspecteurs au vu des registres de 2010 et 2011. Vinca Rivière rétorque que «dans les structures expérimentales, le turn-over est toujours important. Car l’exigence n’est pas la même que dans les autres structures. (…) Ici, pour assurer la supervision, on demande à chacun de se filmer. Chaque enfant a un caméscope avec lui, et les éducateurs doivent se filmer pour évaluer leur travail et son efficacité sur l’enfant. Alors certes, quand on met une caméra, au début ça fait drôle, mais c’est pour vérifier que les procédures sont bien utilisées.»

nos enfants servent de cobayes

Les parents se plaignent aussi de ne pas être informés que des stagiaires interviennent auprès de leurs enfants. Fernando Ramos lui a compté dix-sept intervenants en un an auprès de sa fille. «Ceci est ce qui ressortait des plannings, mais ceux-ci n’étant pas fiables, elle en a eu beaucoup plus, écrit-il dans sa plainte. Sans compter les stagiaires qui venaient sans l’accord des parents faire des expérimentations sur les enfants, sans aucun contrôle de la direction, les parents n’ont jamais les résultats de tout ça, nos enfants servent de cobayes.»

Assurant proposer pour chaque enfant, à raison d’au moins 30 heures par semaine, la présence constante « d’un, deux, trois, voire quatre adultes dans un cas très difficile, » ce centre a naturellement besoin de beaucoup de personnel. Alors durant toute l’année scolaire, des stagiaires en Master 2 “Psychologie spécialité analyse expérimentale appliquée au comportement” de l’université de Lille 3 «assurent des missions d’intervention auprès des enfants et des tâches propres au psychologue», notent les inspecteurs.

pas la voie normale

Car ce centre entretient des liens très étroits avec l’université de Lille 3 : dans cette université, Vinca Rivière est responsable d’une part du master “Analyse expérimentale et appliquée du comportement” et d’autre part du diplôme universitaire (DU) “Analyse du comportement appliqué aux troubles du développement et du comportement.” Elle espère de plus obtenir le 6 avril prochain, à l’issue d’un conseil d’administration de l’université, l’ouverture d’une licence professionnelle. «C’est le ministre de l’enseignement supérieur qui l’a demandée,» précise-t-elle, reconnaissant que «ce n’est pas la voie normale» pour obtenir la création d’une licence pro, et que le ministère, s’il peut tout à fait suggérer la création d’un diplôme, est dans ce cas passé outre les réserves d’universitaires locaux.

Olivier Cartigny, le beau-fils

Au moment de l’inspection de l’ARS, tous les psychologues travaillant au centre Camus étaient titulaires du Master 2 et avaient réalisé leurs stages au sein de l’association Pas-à-Pas, et notamment au centre Camus. C’est le cas du directeur adjoint, Olivier Cartigny, beau-fils de Vinca Rivière, nommé à ce poste en janvier 2010 après avoir travaillé au centre Camus comme intervenant durant ses études.

pas de recours externe

De plus, la majorité des crédits de la formation des éducateurs et intervenants du centre est utilisée pour l’inscription au DU. Enfin, pour ce qui est de la supervision des professionnels du centre Camus, elle est assurée par l’université de Lille 3 en la personne de la trésorière de l’association Pas-à-Pas, Vinca Rivière. Bref, un système en vase clos qui fait dire aux inspecteurs que «les professionnels ne disposent pas d’un recours externe pour exprimer les difficultés rencontrées dans l’exercice de leur fonction» et qu’il est nécessaire d’organiser une supervision externe afin que chacun puisse s’exprimer librement «hors du cadre hiérarchique.»

80 000 euros par enfant et par an contre 45 000 à l’ITEP voisin

Mais l’ouverture n’est pas le fort de cette structure. Ici, aucune pluridisciplinarité dans la prise en charge des enfants, contrairement aux recommandations de la Haute autorité de santé. Pas de partenariat non plus avec des structures extérieures, alors que comme le rappelait déjà une première rencontre avec les agents de l’ARS en début 2011, la loi oblige les structures expérimentales à passer des conventions avec d’autres professionnels de santé.

ici, c’est l’ABA et rien d’autre

Mais devant le souhait de parents de voir intervenir kinésithérapeute, orthophoniste, ergothérapeute, et autres enseignants de français ou mathématiques, Vinca Rivière rétorque qu’«ici, c’est l’ABA et rien d’autre». Et tant pis si la Haute autorité de santé recommande aux parents d’être «vigilants vis-à-vis des méthodes exigeant une exclusivité de traitement.»

nous, en France, on ne les prend pas

En cette fin mars 2012, à Villeneuve-d’Ascq, elle s’en explique : «Il y a les parents qui veulent faire ça, ça et ça… mais ce n’est pas possible, ce n’est pas dans le protocole scientifique et ça peut avoir des conséquences sur la mise en place du traitement. On ne fera pas entrer dans le centre des professionnels qui n’ont pas de connaissance en analyse du comportement.» Si elle reconnaît, qu’à l’étranger, les centres accueillent, par exemple, des orthophonistes, elle précise que «nous, en France, on ne les prend pas parce qu’ils n’ont pas la même approche scientifique que nous. On veut que les orthophonistes partent dans notre formation à l’université. La base, c’est notre formation.»

la sœur de Vinca Rivière : vaccins bien à jour

À regarder l’organigramme, le centre Camus a pourtant bien un médecin : c’est la sœur de Vinca Rivière, qui y officie trois heures par semaine et s’assure que « les vaccins sont bien à jour», que l’enfant dort bien, grandit bien…, «un suivi somatique tel qu’on peut le faire pour n’importe quel enfant.»

Pourtant le centre, dont les locaux sont gracieusement mis à disposition par la ville de Villeneuve-d’Ascq, est financièrement très bien doté. Ici, le budget de fonctionnement alloué par le ministère de la santé s’élève à plus de 80 000 euros par enfant et par an. À titre de comparaison, non loin de là, un Itep (Institut thérapeutique éducatif et pédagogique) accueillant 35 enfants majoritairement autistes fonctionne lui avec quelque 45 000 euros par enfant et par an.

seuls les professionnels formés à sa méthode sont aptes à juger de ses résultats

«Notre prix, c’est le prix de l’efficacité,» rétorque Vinca Rivière, qui assure qu’avec sa méthode «50 % des enfants qui seront pris avant l’âge de 4 ans n’auront plus besoin de suivi au bout de 2 ou 3 ans.» L’an passé, au centre de Villeneuve-d’Ascq, on ne comptait que quatre enfants dans le groupe des 3-6 ans, et aucun dans le groupe de 0-3 ans. De plus, en vertu d’une procédure «dérogatoire» exceptionnelle, l’admission des enfants se fait sur dossier sélectionné par le centre lui-même, la Maison départementale des personnes handicapées ne pouvant s’opposer à ses choix. Enfin, «le gros souci pour pouvoir voir l’efficacité» selon Vinca Rivière, c’est qu’il faut connaître «les techniques d’observation du traitement comportemental.» Autrement dit, à ses yeux, seuls les professionnels formés à sa méthode sont aptes à juger de ses résultats.

dans une impasse…

Pas de chance pour la fille de Fernando Ramos. Elle avait 21 mois quand elle rencontra pour la première fois les psychologues de l’association Pas-à-Pas. Aujourd’hui, estime son papa, «elle est dans une impasse» : retourné vivre en Auvergne, il n’a jamais eu connaissance du devenir de sa lettre. Et n’a pas non plus trouvé de structure qui lui convienne pour accueillir sa fille. Il veille donc seul à ses apprentissages et à la modification de son comportement.

…autorisation renouvelée

Et l’Agence régionale de santé confirme que l’autorisation du centre Camus sera renouvelée.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/020412/autisme-un-courrier-embarrassant-pour-un-centre-toujours-cite-en-exemple

  • 1 Dans son numéro d’avril 2012, Sciences et Avenir enquête sur le retard français dans la prise en charge de l’autisme et le rôle joué par la psychanalyse. Décryptage de ce dossier avec Franck Ramus, directeur de recherches au CNRS.

l’enveloppe qui déchire

Le Monde du 31 mars 2012

L’enveloppe qui déchire

Lille, Catherine Vincent, envoyée spéciale


Malgré des résultats prometteurs, le  » packing « , un soin consistant à envelopper les enfants autistes dans des draps humides, vient d’être interdit par la Haute autorité de santé. Au grand désarroi de son instigateur, Pierre Delion, pédopsychiatre reconnu.


au cœur d’une bataille qui le dépasse

Il ne comprend toujours pas. Lui qui n’a eu de cesse, durant sa carrière, de faire du lien avec les malades et ceux qui interviennent dans le champ de la santé mentale, lui qui est unanimement salué par ses pairs pour son humanisme et son esprit d’ouverture, le voilà plongé au cœur d’une bataille qui le dépasse. Calomnié, humilié, disqualifié. Assigné devant le conseil de l’ordre des médecins de Lille par une association de parents d’autistes, qui se déchaîne depuis des années contre le packing : un soin venu d’Amérique dont il est, en France, le premier défenseur.

tout sauf un acte de torture

En vingt ans, le professeur Pierre Delion, chef du service de pédopsychiatrie du CHRU de Lille, y a formé plusieurs dizaines de confrères. Réservée aux cas d’autisme sévères avec automutilation répétée, la technique consiste à envelopper le patient dans des serviettes humides et froides, puis à induire un réchauffement rapide pour faciliter la relation avec les soignants. Tout sauf un acte de torture si la lettre et l’esprit en sont respectés – ce n’est pas toujours le cas.

[Image : Sans titre]
Une scéance de packing. Images extraites du documentaire Balade en transpackie, du docteur Anne-Marie Vaillant.

Ce qui n’a pas empêché la Haute Autorité de santé (HAS), pressions des associations et des politiques aidant, de lui porter le coup de grâce : dans ses recommandations sur la prise en charge de l’autisme, publiées le 8 mars, elle se déclare,  » en l’absence de données relatives à son efficacité ou à sa sécurité  » et exception faite des essais cliniques autorisés,  » formellement opposée à l’utilisation de cette pratique. « 

confiance écoute dialogue relation humaine

Qu’aurait-il dû faire pour défendre le packing ? Jouer de ses relations ? Convaincre les parents des quelque 300 autistes qui reçoivent ce soin sans s’en plaindre de témoigner publiquement ? Organiser une conférence de presse ? Pas son style. Une enfance sans heurts à Tuffé,  » un petit bled de la Sarthe où – ses – parents avaient une toute petite quincaillerie « , une scolarité sans faille qui le mène aux portes du collège Sainte-Croix du Mans, prestigieuse institution jésuite où il apprend – non sans peine – à côtoyer la grande bourgeoisie, sa personnalité propre enfin : rien n’a préparé Pierre Delion au rapport de forces. Il ne connaît que la confiance, l’écoute, le dialogue. La relation humaine. C’est même pour ça qu’il est devenu psychiatre.

un médecin qui parlait aux malades

Il commence sa médecine à Angers en 1968, craint un moment de ne pas y trouver sa place. «  Je ne voyais que des patrons très hautains avec les patients, avec leurs équipes. Jusqu’à ce que je fasse un stage d’externe en psychiatrie. D’un seul coup, je suis tombé sur un médecin qui parlait aux malades, qui prenait ses décisions en accord avec ses infirmiers : je suis resté « , raconte-t-il d’une voix douce, légèrement voilée. On est en 1973. L’année où le ministère de la santé autorise la mise en œuvre de la sectorisation des soins psychiatriques, inscrite dans les textes en 1958 mais jusqu’alors restée lettre morte.

le potentiel soignant du peuple

La psychiatrie de secteur, c’est la rupture avec l’asile. La prise en charge du malade près de son domicile, le soin porté au cœur de la cité grâce au  » potentiel soignant du peuple « , selon le beau mot du psychiatre Lucien Bonnafé. La disparition de la camisole et des neuroleptiques au profit des thérapies relationnelles, largement inspirées de la psychanalyse. Une révolution culturelle et clinique. Quand Delion prend le train de cette  » prodigieuse aventure « , le coup de foudre est immédiat, et son engagement pour cette psychiatrie à visage humain sera indéfectible. Les enfants le passionnent, et ce n’est pas la rencontre avec sa future femme, interne en pédiatrie au CHU d’Angers, qui va l’en détourner. Bientôt, il exerce au Mans la pédopsychiatrie hospitalière. C’est ainsi qu’il découvre le packing, pratiqué aux États-Unis pour apaiser les schizophrènes.

Dans le salon vaste et clair où il nous reçoit, l’occupant principal est un grand piano noir. Pierre Delion s’y installe, joue quelques notes avec autant de simplicité que d’autres allument une cigarette. Ces instants de détente envolés, nous revenons au packing. Il y a consacré un livre, des dizaines d’heures d’enseignement, beaucoup d’énergie et d’espoir.

les symptômes d’automutilation disparaissent

Pourquoi y croit-il tant ?  » Je n’y crois pas, soupire-t-il. En 1984, j’hérite d’un service asilaire avec des enfants qui s’auto-mutilent. On a tout essayé sur eux, rien n’a marché. Je tente un pack : au bout de quelques semaines, les symptômes d’automutilation disparaissent. J’en parle à mes copains psychiatres, qui me demandent de venir dans leur service faire la même chose : ça marche aussi avec leurs gamins ! Très vite, on m’a demandé de faire des formations… Je ne crois rien du tout, sinon que cela s’est passé comme ça. Rien de plus. » Dès les années 1990, il réclame l’autorisation de mener une recherche clinique pour évaluer l’efficacité de la technique. Il ne l’obtient qu’en 2007. Trop tard ? Avec la violente publicité menée ces derniers temps à l’encontre de cette approche, l’étude est à peine au milieu du gué.

alors que ceux qui m’attaquent ne me connaissent pas

Les forums de parents qui l’agressent sur Internet ? D’un geste, il écarte le sujet.  » Je n’y vais pas, j’y laisserais ma santé.  » Il préfère se souvenir des 6 500 personnes qui, depuis le début de l’année, ont envoyé une lettre au conseil de l’ordre pour le soutenir.  » Ce qui me permet de tenir, c’est que les gens qui me connaissent me défendent, alors que ceux qui m’attaquent ne me connaissent pas. « 

maltraitance …

M’Hammed Sajidi, président de l’association Vaincre l’autisme, qui pourfend le packing depuis plus de cinq ans, ne s’en cache pas : sa première rencontre avec le professeur Delion remonte à février, lors de la comparution de ce dernier devant l’ordre des médecins de Lille. C’est lui qui avait assigné le médecin.  » Nous n’avons rien personnellement contre Delion « , dit-il, mais contre le packing, oui, qu’il qualifie de traitement  » indigne « . Il ajoute n’avoir jamais assisté et ne vouloir  » jamais  » assister à une pratique qu’il assimile à de la maltraitance.

…ou hammam ?

Un avis que ne partage pas Karima Boukhari, mère d’un garçon autiste de 10 ans que le packing, pratiqué au CHRU de Lille, a guéri de ses automutilations.  » La première fois, on m’a expliqué comment allait se passer la séance. Moi qui suis d’origine méditerranéenne, cela m’a vraiment fait penser au hammam « , se souvient-elle. Adel avait alors 4 ans et se blessait derrière les oreilles jusqu’au sang.  » Au bout d’un mois, il ne se mutilait plus. Il était devenu beaucoup plus calme et communiquant.  » Après trois ans, les séances ont pu être arrêtées : Adel n’en avait plus besoin.

sinistre mémoire ou psychanalyse ?

Pourquoi, alors, un tel déchaînement de violence ? Parce que l’autisme, dans ses formes graves, est lui-même d’une violence extrême. Parce que les draps froids et la contention évoquent des traitements de sinistre mémoire. Et surtout parce que derrière le packing se trouve la psychanalyse. La bête noire des parents d’autistes, trop longtemps confrontés aux propos obscurs et culpabilisants de ses représentants. Au carrefour des peurs et rancœurs, Delion serait devenu le bouc émissaire de toutes ses dérives. Un comble pour un homme qui n’appartient à aucune école freudienne ni lacanienne, et qui s’est toujours montré critique vis-à-vis de ceux qui font de la psychanalyse un enjeu de pouvoir.

psychanalystes français trop orthodoxes

Non qu’il la renie ! Il y a été formé avec bonheur, et défend cet outil qui  » a changé la face de – son – métier.  » Lui qui dit avoir peu de regrets a pourtant celui-là : que des psychanalystes  » continuent de penser comme Freud, et moins bien que lui,  » à propos de certaines pathologies.  » Pour moi, la psychanalyse est comme la musique : c’est une culture qui me permet de penser d’une certaine manière. Mais nombre de psychanalystes français trop orthodoxes croient encore pouvoir appliquer à l’autisme les principes du « {névrosé occidental poids moyen« . Que cela ait mis les parents dans des états de sidération et de colère, il n’y a rien de plus normal,} » juge-t-il.

il s’agit toujours aussi de souffrance psychique

Avoir la peau du packing, mise à mort symbolique de la psychanalyse… Mme B., qui souhaite garder l’anonymat et dont le fils  » a bénéficié de cette technique plusieurs fois par semaine pendant des années« , avance une autre hypothèse. Pierre Delion est  » quelqu’un qui aide à donner du sens, à faire le petit pas de côté qui permet de penser une situation impensable et très mortifère, » estime-t-elle. C’est là que le bât blesse. Car le packing se préoccupe avant tout de la souffrance psychique – souffrance que les parents d’enfants autistes ne veulent pas toujours admettre.

À lire

Pierre Delion. Le corps retrouvé. Franchir le tabou du corps en psychiatrie. éd. Hermann,  » Psychanalyse « , 2010.

Jacques Hochmann. Histoire de la psychiatrie. PUF,  » Que sais-je ? « , 2011.-

Daniel Rousseau. Les grandes personnes sont vraiment stupides. Ce que nous apprennent les enfants en détresse. éd. Max Milo, 256 p.,18 €.-

le packing touche à l’inconscient

Une analyse que prolonge le professeur de neuro-pédiatrie Louis Vallée, qui travaille depuis des années avec le pédopsychiatre au CHRU de Lille.  » Le packing touche à l’inconscient, à ce qui est hors normes. Les parents en veulent d’autant moins qu’une partie de leur souffrance vient justement de ce que leurs enfants sont hors normes « , avance-t-il. Il ajoute que  » la HAS et les médias se sont laissé prendre au piège d’une démarche émotionnelle. » Ce qui dépasse l’entendement inquiète, perturbe, plus encore dans le champ douloureux du trouble mental. Mais Delion n’est pas un simplificateur. La complexité ne lui fait pas peur, elle l’attire. Il ne la résout pas, il l’accueille.

psychiatre dans la cité

À Lille, où il a été nommé professeur en 2003, il fait ce qu’il a toujours fait : du lien. Comme dans l’angevine ville de Trélazé, où il demandait, naguère, à descendre dans les mines d’ardoise pour voir les conditions de travail des alcooliques qu’il soignait. Avec les pédiatres de la région, il mène une étude pour prévenir les conséquences sur le nourrisson de la dépression postnatale de la mère. Les résultats sont si probants que l’Association française de pédiatrie ambulatoire tente désormais de la développer à l’échelle nationale. Il anime, à la demande de Martine Aubry – elle le décrit comme  » un vrai humaniste, un homme qui, derrière le scientifique, a toujours le doute  » –, un groupe de travail sur la violence et l’enfance. Il développe dans les quartiers lillois les plus défavorisés, avec les professionnels de l’école et de la justice, des initiatives concrètes pour prévenir la délinquance des jeunes… Psychiatre dans la cité, encore et toujours.

ovation aux 39

 » Pierre ne se réduit pas au packing, loin s’en faut ! « , insiste le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron. Sollicité par son confrère pour mettre en place, dans le cadre de la prévention de la violence en classe maternelle, un jeu thérapeutique pour l’académie de Lille, il salue  » la qualité de ses relations avec les gens de l’éducation nationale » et l’attention constante qu’il porte  » au travail des autres.  » C’est pour cela aussi, sans doute, que Delion a reçu une standing ovation des 1 200 personnes venues assister, le 17 mars à Montreuil (Seine-Saint-Denis), au meeting de psychiatrie organisé par le Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire. Il n’en fait pas grand cas, mais cela lui a mis du baume au cœur.

Des projets de livres plein les tiroirs, un métier qui le captive, un solide réseau d’amis, trois grands enfants, dont l’un, médecin comme lui, l’a récemment fait grand-père d’une petite Jeanne qui l’émerveille : au fond, l’homme que nous rencontrons est un homme heureux. Mais, depuis que la HAS a marqué le packing de son interdit, il ne dort plus aussi bien qu’avant. Que dire aux parents qui lui ont amené leur enfant pour une séance hebdomadaire ? Aux confrères qui pratiquent ce soin et l’appellent de toute la France pour lui demander conseil ?

« Ne faites pas ça, allez voir Pierre Delion« 

Le psychiatre Moïse Assouline, grand spécialiste de l’autisme,  » ne décolère pas de ce qui lui arrive « . Mais il compte sur Delion pour trouver les mots justes. Il précise :  » Si quelqu’un me disait : « Je vous confie mon enfant les yeux fermés », je lui répondrais : « Ne faites pas ça, allez voir Pierre Delion. »  » Si celui-ci peine à se remettre, il sait aussi pouvoir compter sur ses capacités d’adaptation. Ses années de jeunesse aux Glénans – il a exploré en chef de bord tous les pays du Nord à la voile, Groenland compris – l’ont rodé à l’expérience du groupe et des situations imprévues. «  On peut me mettre dans n’importe quelle circonstance… La preuve ! « 

Voir aussi notre dossier complet autisme

pervers narcissiques & manipulation mentale

Pervers narcissiques : Les personnes les plus intelligentes sont les plus exposées

Nouvel Obs 30 mars 2012

Anne Crignon interviewe Philippe Vergnes, auteur de Le mal du siècle. Comprendre et combattre la manipulation.

Mots-clés : pervers narcissiques, manipulation, manipulateur, psychiatre, Société


Dans votre manuscrit, vous analysez longuement la relation d’emprise, véritable « main basse sur l’esprit » selon le psychanalyste Saverio Tomasella, qui permet de prendre le pouvoir sur quelqu’un. En quoi consiste-t-elle ?

Nous pourrions le définir en un seul mot : « décervelage« . Le processus en œuvre dans le décervelage consiste en une perte progressive des capacités psychiques d’une personne soumise à des manipulations quotidiennes qui agissent comme des micros agressions. Le poison est instillé à dose homéopathique. Le manipulé devient peu à peu inapte à opérer la distinction entre ce qui est bon ou mauvais pour lui et n’a pas conscience de ce décervelage. Incapable de discernement, privé de ses capacités d’analyse, de son esprit critique et de son libre arbitre, il obéit aux injonctions du manipulateur sans résistance. D’où la passivité qui caractérise une personne assujettie. Par ailleurs, la relation d’emprise est encore mal analysée, il en résulte des conclusions erronées et de nombreuses idées reçues qui sont fausses.

Comme le fait de penser que les personnes manipulées sont « faibles » ?

Tout à fait. Ce qu’elles ne sont pas. Ce sont même souvent les personnes les plus « intelligentes », dans le sens de « brillantes », qui sont paradoxalement le plus « sensibles » (ou les plus exposées) aux techniques de manipulation. Philippe Breton, l’un des meilleurs spécialistes français de la parole et de la communication, explique cela dans son livre, intitulé La parole manipulée, édition La Découverte, récompensé en 1998 par le prix de philosophie morale de l’Académie des sciences morales et politiques. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la manipulation instaure une relation d’emprise totalement asymétrique, d’autant plus forte qu’elle s’inscrit sur le long terme. Il n’y a aucune égalité entre un manipulateur et sa cible. Dans sa version la plus féroce, il s’agit d’une prédation dont l’ »intentionnalité » est totalement éludée par la majorité des analystes qui se penchent sur ces questions là.

phase préalable : le décervelage

Mais nous commençons aujourd’hui à mieux connaître ces processus grâce aux travaux de certains neuropsychiatres, comme le docteur Muriel Salmona, présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie, qui décrivent comment le mécanisme de disjonction opère chez une personne traumatisée. Il se produit exactement la même chose chez quelqu’un soumis à des agressions psychiques répétées. Ce qui agit dans ce cas n’est pas l’intensité du vécu traumatique mais sa répétitivité. Ce que nous enseignent ces recherches corrobore la notion de « décervelage » décrite par le psychanalyste Paul-Claude Racamier, découvreur de nombreux concepts et néologismes parmi lesquels celui de la perversion narcissique. Nous savons désormais comment fonctionnent les circuits neuronaux d’auto-inhibition d’une personne manipulée. Cette auto inhibition se traduit par un phénomène d’autodestruction dont les conséquences physiologiques peuvent être très graves. Le décervelage ne représente que la phase préalable d’une dévitalisation dont les effets se répercutent sur la santé mentale et physique du manipulé.


Comme souvent, la pluridisciplinarité favoriserait une meilleure compréhension des choses.

Oui. Je pense que pour aller encore plus loin dans la connaissance de cette problématique il serait nécessaire d’établir ce que le sociologue Edgar Morin appelle des « reliances » interdisciplinaires. Cela consiste à regrouper les connaissances de diverses disciplines telles la psychanalyse, la psychologie de la communication, les neurosciences, l’anthropologie, la sociologie, etc. qui toutes étudient la manipulation, la relation d’emprise et les conséquences de ces dernières sur les individus. Bref, ce champ d’investigation reste encore à défricher d’autant que des découvertes récentes effectuées dans le domaine de la biologie moléculaire et génétique viennent, elles aussi, étayer la thèse que des agents stresseurs, tels que certaines manipulations, détériorent nos gènes et les rendent « muets ».

Vous écrivez que « la manipulation altère profondément la personnalité du manipulé« . En quoi consiste cette altération ?

Du fait de l’action du « décervelage », le manipulateur pourra dès lors « imprimer » son mode de pensée chez le manipulé exactement comme on grave un nouveau fichier sur un disque CD vierge. De nouveaux comportements vont alors apparaître et ces « transagirs », comme les nomme Paul-Claude Racamier, agiront tels des cliquets antiretour dans l’évolution de la personne manipulée. Selon la théorie de l’engagement empruntée à la psychosociologie, l’individu réajuste son système de pensée pour le rendre cohérent avec ses agissements. Cette réorganisation psychique provoque des dissonances cognitives chez la personne manipulée qui se trouve alors en conflit de loyauté entre ce que la manipulation lui « impose » de faire et les valeurs morales que ces nouveaux comportements transgressent.

le mode opératoire fondamental de la torture

Or, le conflit de loyauté est, selon Ariane Bilheran, psychologue clinicienne auteur de nombreux ouvrages sur la question des violences psychologiques, le mode opératoire le plus fondamental de la torture. Toutefois, pour que le manipulé ne puisse pas retrouver ses capacités psychiques, l’état de confusion mentale doit être soigneusement entretenu. Un des meilleurs moyens pour y parvenir réside dans l’utilisation du discours paradoxal que je formule ainsi : « Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais et surtout puissiez-vous ne rien comprendre à ce que je vous raconte de manière à ce que, quoi que vous pensiez, quoi que vous disiez ou quoi que vous fassiez, je puisse toujours avoir raison« . Ce type de communication, qui tend à faire agir les unes contre les autres différentes aires de la personnalité du manipulé, génère des conflits de loyauté et est « schizophrénogène ». Pour le dire plus simplement, ce genre de communication rend « fou ».


Le Dossier de l’Obs

Sur le même sujet – 15 mars 2012

Pervers narcissiques : 20 pistes pour les reconnaître

Par Anne Crignon

Mots-clés : pervers narcissiques, manipulateurs, harcèlement, dépression, moral,

» Pervers narcissiques : « La meilleure protection, c’est la fuite »
» Pervers narcissiques : « Tu te retrouves K.O sans comprendre »

Nulle mention de la perversion narcissique dans le DSM IV, manuel de classification internationale des troubles mentaux. La notion se cherche. Pour certains comme Scott Peck, psychiatre américain, il ne faut pas craindre de parler de véritable déviance morale et de poser la question du mal. Pour d’autres, comme le Docteur Reichert-Pagnard, il s’agit d’une psychose sans symptômes apparents ou « psychose blanche ».

On pourrait classer le manipulateur sur une échelle de 1 à 10 selon la toxicité. Niveau 3, le tyran domestique, réfugié dans le déni, qui blesse l’autre involontairement pour s’alléger de son propre mal être ; niveau 8, le sadique qui se défoule en jouissant de la douleur morale qu’il inflige sciemment. Quoiqu’il en soit, même un petit « PN » fait de considérables dégâts.

Voici quelques pistes pour reconnaître ces prédateurs, inspirées des travaux de spécialistes tels que Jean-Charles Bouchoux, psychanalyste et Isabelle Nazare-Aga, thérapeute comportementaliste (1) :

1. Il ou elle vampirise l’énergie de l’autre : l’expression « se faire bouffer » prend tout son sens.

2. Il ou elle est dénué(e) d’empathie, fait preuve de froideur émotionnelle.

3. Il ou elle souffre d’insatisfaction chronique, il y a toujours une bonne raison pour que ça n’aille pas.

4. Il ou elle use de dénigrement insidieux, sous couvert d’humour au début, puis de plus en plus directement.

5. Il ou elle est indifférent aux désirs de l’autre.

6. Il ou elle s’inscrit dans une stratégie d’isolement de sa proie.

7. Il ou elle fait preuve d’égocentrisme forcené.

8. Il ou elle vous fait culpabiliser.

9. Il ou elle est incapable de se remettre en cause ou de demander pardon (sauf par stratégie).

10. Il ou elle s’inscrit dans un déni de réalité.

11. Il ou elle joue un double jeu : le pervers narcissique se montre charmant, séducteur, brillant – voire altruiste – pour la vitrine ; tyrannique, sombre et destructeur en privé.

12. Il ou elle est obsédé(e) par l’image sociale.

13. Il ou elle manie redoutablement la rhétorique : le dialogue pour dépasser le conflit tourne à vide.

14. Il ou elle alterne le chaud et le froid, maîtrise l’art de savoir jusqu’où aller trop loin.

15. Il ou elle est psychorigide.

16. Il ou elle souffre d’anxiété profonde, ne supporte par le bien-être de son partenaire.

17. Il ou elle ressent le besoin compulsif de gâcher toute joie autour de lui.

18. Il ou elle inverse les rôles et se fait passer pour la victime.

19. Il ou elle use d’injonctions paradoxales et contradictoires : la cible perd ses repères, son esprit devient confus, même quand il est des plus brillants. Paul-Claude Racamier, inventeur de la notion de pervers narcissique, parle d’un véritable « détournement de l’intelligence ».

20. Il ou elle éprouve un soulagement morbide quand l’autre est au plus bas.


(1) Bibliographie

– Jean-Claude Bouchoux, Les pervers narcissiques, Eyrolles.

– Isabelle Nazare-Aga, Les manipulateurs et l’amour, éditions de l’Homme.

CINÉ PHILO – Les nouveaux chiens de garde

En 1932, l’écrivain Paul Nizan publiait Les chiens de garde pour dénoncer les philosophes et les écrivains de son époque qui, sous couvert de neutralité intellectuelle, s’imposaient en véritables gardiens de l’ordre établi. Aujourd’hui, les chiens de garde sont journalistes, éditorialistes, experts médiatiques, ouvertement devenus évangélistes du marché et gardiens de l’ordre social.

Sur le mode sardonique, LES NOUVEAUX CHIENS DE GARDE dénoncent cette presse qui, se revendiquant indépendante, objective et pluraliste, se prétend contre-pouvoir démocratique. Avec force et précision, le film pointe la menace croissante d’une information produite par des grands groupes industriels du Cac40 et pervertie en marchandise – la grande majorité des journaux, des radios et des chaînes de télévision appartiennent à des groupes industriels ou financiers intimement liés au pouvoir.

Au sein d’un périmètre idéologique minuscule se multiplient les informations pré-mâchées, les intervenants permanents, les notoriétés indues, les affrontements factices et les renvois d’ascenseur. Une vision inquiétante de l’état de notre démocratie. Peut-elle fonctionner sans un véritable contre-pouvoir ? A l’approche des élections, il vaut mieux se pencher sur ces questions et en discuter calmement. Ce documentaire militant mais sérieux nous en donne l’occasion.

Textes sur des séances ciné-philo ici : http://philo-music.eu/category/philo/cinephilo

L’ENTREPÔT, lieu de cultures

7, rue Francis de Pressensé, Paris 14e (M°Pernety).

Entrée générale 8€

Eric Laurent : Le Mur n’est pas un documentaire mais un pamphlet

Éric Laurent : Le Mur n’est pas un documentaire mais un pamphlet

Propos recueillis par Jean-François Marmion

Article publié le 14/03/2012


Depuis six mois, le documentaire Le Mur, de Sophie Robert, a mis le feu aux poudres dans la sphère psy : diffusé sur le site d’Autistes sans frontières, on y voyait des psychanalystes tenir des propos jugés d’un autre temps à propos des origines et de la prise en charge de l’autisme, accusant les parents d’avoir provoqué la « psychose » de leur enfant. Trois des analystes interviewés, Esther Solano-Suarez, Eric laurent et Alexandre Stevens, ont porté plainte en accusant Sophie Robert d’avoir manipulé leurs propos. La justice leur a donné raison sur ce point, interdisant à la documentariste (qui a fait appel) de continuer à présenter son film en l’état. Le Mur est désormais invisible. En exclusivité pour le Cercle Psy, les trois plaignants reviennent à leur tour sur cette polémique. Voici les réponses d’Éric Laurent.


Pouvez-vous rappeler quel a été votre parcours et quelles sont vos fonctions ?

Je suis psychanalyste. Dans mon parcours analytique, je m’inscris dans l’orientation lacanienne, puisque j’ai fait mon analyse avec Jacques Lacan. Ensuite, j’ai suivi un cursus honorum dans les associations françaises et européennes. Je suis membre de l’École de la Cause Freudienne, de la Fédération européenne de psychanalyse, ainsi que de l’Association mondiale de psychanalyse, dont j’ai été président jusqu’en 2010. Par ailleurs, je pratique la psychanalyse à Paris depuis fort longtemps.

Connaissiez-vous Sophie Robert avant son documentaire ?

Pas du tout. Elle m’a été recommandée par mon ami Alexandre Stevens, qui lui avait accordé un entretien et m’a dit qu’elle paraissait intéressée de recueillir le point de vue de psychanalystes sur le traitement de l’autisme.

L’entretien avec elle devait-il porter sur l’autisme uniquement, ou sur des questions psychologiques et psychanalytiques plus générales ?

Disons que Mme Robert m’a présenté cela comme un très vaste projet sur le statut de la psychanalyse aujourd’hui, à la fois sur des questions théoriques et pratiques, et sur l’application de la psychanalyse à des pathologies ou des troubles comme l’autisme. Celui-ci ne devait être qu’un sujet parmi d’autres. Le papier qu’elle m’a fait signer pour donner mon accord mentionnait un documentaire en trois parties, dont l’autisme ne devait être qu’un petit appendice. La surprise a été de constater que l’entretien était vraiment centré sur lui. Mme Robert m’a dit : « Oui, mais ce n’est que pour une première partie, après nous reviendrons sur d’autres choses. » Bien entendu, la suite n’est jamais venue.

Comment s’est déroulé l’entretien ?

Je lui ai parlé longtemps. Elle voulait en particulier me faire évoquer la cause que j’attribuais à l’autisme. Les mères étaient-elles coupables ? J’ai répondu que ce point de vue, s’il a jamais existé, n’était pas celui des psychanalystes mais de Leo Kanner, qui en 1943 avait établi la corrélation entre un défaut inné chez l’enfant et des difficultés de communication avec les parents. Parmi les parents qu’il avait vus, certains en effet étaient d’un niveau intellectuel très élevé, et manquaient un peu de chaleur. C’est lui qui a lancé ce thème, et donc le débat récurrent, qui ne cesse de rebondir, entre environnement et facteurs innés. Le dernier numéro de Nature sur cette question marque plutôt l’incertitude scientifique, pour l’instant. Sophie Robert m’a beaucoup interrogé sur cette histoire de mères, ce que je trouvais vraiment déplacé. J’ai répondu que ce qui nous intéressait, nous psychanalystes, ce n’était pas la cause de l’autisme mais le type de traitement qu’on propose. J’ai beaucoup parlé là-dessus, mais de cela il n’y en a pas une trace dans le documentaire, même dans les rushes. Tout ce qui en est resté, c’est ma réponse à une question sur les découvertes scientifiques à venir. Je rappelais plutôt que la psychanalyse contemporaine a affaire avec les développements de la science, spécialement de la biologie, cruciale au XXIe siècle. Nous commentons les découvertes à mesure qu’elles se font.

l’utilité des antidépresseurs un peu supérieure au placebo dans la plupart des cas

Néanmoins, nous essayons de ne pas adopter l’enthousiasme scientiste qui nous promet toujours la solution de tout, et qui ensuite déçoit les espoirs. Il y a vingt ou trente ans, les antidépresseurs étaient présentés comme la solution au mal de vivre. On parlait alors de psychiatrie cosmétique, de la pilule du bonheur, du livre Listening to Prozac, etc. Mais une méta-analyse du National Institute of Mental Health américain a trouvé que l’utilité des antidépresseurs est un peu supérieure au placebo dans la plupart des cas. Il vaut mieux se préparer à tempérer ces enthousiasmes scientistes, et à la méfiance vis-à-vis des trop bonnes nouvelles de la science. C’est ce que j’ai dit à Sophie Robert qui a en fin de compte retiré, bricolé, ajouté une question qu’elle ne m’avait pas posée, pour me faire présenter la psychanalyse comme un message de désespérance. Cet entretien s’est donc déroulé tout autrement que ce que j’ai retrouvé dans le film, lorsque je l’ai vu sur le site d’Autistes sans frontières.

Sophie Robert vous avait-elle indiqué que vous pourriez voir le documentaire avant sa diffusion ?

Oui, mais le problème, c’est qu’elle ne l’a pas écrit. Donc, c’est parole contre parole. Bien entendu, elle m’a assuré verbalement qu’elle me le montrerait, qu’elle me tiendrait au courant du développement, qu’elle reviendrait m’interroger sur d’autres sujets, que nous en reparlerions… Elle m’a appliqué une méthode comportementale !

Pourquoi avoir porté plainte au lieu d’engager un débat, ou de demander un droit de réponse ?

J’ai demandé d’abord à voir les rushes. Elle m’a répondu qu’elle n’était pas obligée de me les donner, qu’elle allait réfléchir. Ça voulait dire non, en bon français. Étant donné son sans foi ni loi, je n’avais aucune garantie qu’elle n’allait pas refabriquer un documentaire de la même mouture, utilisant mes propos de façon aussi détournée et inversée. Quand on a affaire à quelqu’un d’une parfaite mauvaise foi, qui vous trompe d’emblée, qui vous parle de documentaire et qui fabrique un pamphlet, il faut quand même pouvoir un minimum se protéger. J’ai alors saisi la justice pour pouvoir disposer des rushes et obtenir la garantie que mes propos, et ceux de mes amis avec lesquels nous sommes embarqués dans cette galère, ne soient pas utilisables et détournables. Malheureusement, je ne voyais pas d’autre solution que le dépôt de plainte. Ce qui ne m’a pas empêché, tout de suite et par ailleurs, d’ouvrir un débat.

la façon dont ils se sont fait piéger

Si vous avez porté plainte avec Esthela Solano-Suarez et Alexandre Stevens, c’est que vous appartenez tous trois à l’Ecole de la Cause freudienne. Avez-vous sollicité les autres psychanalystes interviewés par Sophie Robert ?

Oui, bien sûr. Nous avons appelé ceux que nous connaissions, membres de la Société Psychanalytique de Paris ou de l’Association Psychanalytique de France, les sociétés qui comptent à Paris. Eux ne souhaitaient pas le faire. Bon. Mes collègues David Cohen et Pierre Delion étant psychiatres tous deux, préfèrent passer par les instances ordinales pour faire taire les accusations portées par les associations. Avec Laurent Danon-Boileau par exemple, ils ont néanmoins témoigné, via la CIPPA (Coordination internationale entre psychothérapeutes psychanalystes s’occupant de personnes avec autisme), de la façon dont ils se sont fait piéger.

Certains ont-ils refusé de porter plainte parce que le documentaire leur semblait correct, et qu’ils y retrouvaient bien ce qu’ils avaient dit ?

Non, personne.

Vous avez demandé 290 000 euros de dommages et intérêts. Pourquoi une telle somme ? N’était-ce pas de nature à arrêter purement et simplement la carrière de Sophie Robert ?

Certainement pas. Ce film de Sophie Robert est financé par des associations de parents d’autistes qui mènent une campagne de presse extrêmement efficace, avec par exemple un site, celui de Vaincre l’autisme, qui est magnifique, qui coûte une fortune, comme celui d’Autistes sans frontières. Certains de ses membres très éminents ne lésinent vraiment pas sur les moyens. Nous avions également porté plainte contre Autistes sans frontières, mais le jugement a estimé qu’il n’y avait pas de preuve qu’elle avait été le productrice du film mais simple « bénéficiaire d’une autorisation de diffusion ». Nous demandions des dommages et intérêts à la mesure de l’agressivité et des moyens de la campagne de Vaincre l’autisme et d’Autistes sans frontières.

N’avez-vous pas pensé que cette initiative pourrait être mal interprétée par l’opinion, qui verrait là une tentative de censure ?

Nous sommes tout prêts à la bataille pour l’interprétation ! Ce n’était pas une demande de censure : nous ne demandions pas que le film soit interdit, mais que nos contributions, extorquées par des moyens frauduleux avec une mine angélique, soient extraites. Ensuite, le documentaire peut poursuivre sa route avec les témoignages de ceux qui n’ont pas porté plainte, dans une nouvelle version. Simplement, que nos propos ne soient pas utilisés de cette façon. Où y a-t-il une censure ? Il n’y en a aucune ! D’ailleurs, nous nous battons pour qu’il y ait un débat, par exemple dans la revue en ligne Lacan Quotidien.

Êtes-vous solidaire des déclarations des autres psychanalystes interviewés dans le film, et qui parfois insistent lourdement sur l’hypothèse de la culpabilité maternelle dans l’autisme ?

Je ne crois pas que beaucoup insistent lourdement. Une personne, peut-être, c’est tout. Les autres n’insistent pas là-dessus. C’est par le montage que cela apparaît ! Il n’y avait pas de solidarité corporatiste, nos opinions varient. Tous ceux que j’ai entendus dans le film et dont je connais les écrits reconnaissent la pluralité, y compris organique, des causes possibles de l’autisme, et ils y sont bien entendu attentifs. Mme Robert a non seulement pris à contrepied ou au dépourvu des psychanalystes capables de se défendre, mais aussi certaines personnes qui ont visiblement été utilisées de façon terrible.

témoignages formatés

La polémique a servi de déclencheur à des témoignages de parents qui, notamment sur Internet, disent pis que pendre de la prise en charge psychanalytique de leur enfant autiste. Etes-vous surpris, choqué ?

Pas du tout ! D’abord, la polémique n’a pas servi de déclencheur. L’association Vaincre l’autisme avait déjà commencé sa campagne antipsychanalytique en 2011 pour faire inscrire l’autisme comme grande cause nationale. Pour cela, elle avait milité auprès de la sénatrice Valérie Létard et de la Haute autorité de Santé pour faire entendre la voix des parents indignés par ce qu’ils appellent, de façon inédite d’ailleurs, la « psychiatrie-psychanalyse ». Amalgame très étrange, les psychiatres étant surpris de se voir à ce point contaminés par la psychanalyse, ce qui n’est vraiment pas le cas pour beaucoup d’entre eux… La méthode choisie par Vaincre l’autisme est celle du témoignage de parents, formaté d’ailleurs par l’association.

ne pas réduire le parent au militant

Mais beaucoup de témoignages sont spontanés, et ne passent pas par une association.

Certainement. Mais il existe aussi des témoignages spontanés de parents contents des soins reçus par leur enfant dans des associations inspirées par la psychanalyse.
C’est une minorité.

C’est une minorité, mais ce n’est pas le style de la psychanalyse. Le style de la psychanalyse n’est pas de se ranger sous une bannière militante. Mais s’il le faut, puisque la satisfaction des usagers est maintenant une dimension des soins dans un monde consumériste, nous aiderons à se manifester les parents d’enfants traités dans des institutions psychanalytiques. Par exemple, une association de Barcelone regroupe déjà des parents contents de la prise en charge psychanalytique. Il y aura de plus en plus de témoignages en ce sens durant les prochains mois. En France, des parents réagissent à la campagne actuelle de dénigrement. C’est tout de même une histoire très douloureuse dans laquelle il ne faut pas réduire le parent au militant. Il est précieux de respecter ce qu’il peut y avoir d’ambivalence envers les psychanalystes, mais aussi de demander de témoigner à des parents satisfaits. Et ça va se faire. Je suis très content que ces débats soient ouverts et ne restent pas entre spécialistes.

des procédés aussi malhonnêtes

Ne craignez-vous pas d’avoir endossé le mauvais rôle en portant l’affaire devant la justice, ce qui a pu choquer une partie de l’opinion et la retourner contre vous ?

Certains sont choqués, certes. Mais certains sont pour nous ! Là encore, je reçois des témoignages de gens, au-delà de mon cercle d’amis bien sûr, qui sont contents de voir que tout de même, on peut dire stop et sanctionner des procédés aussi malhonnêtes. On choisit de se battre dans un forum, très bien, mais on n’utilise pas des procédés comme ça. On ne vous fait pas des enfants dans le dos. Tout n’est pas permis dans les débats intellectuels.

Certains de vos collègues ou patients trouvent-ils néanmoins que vous avez eu tort ?

Les gens autour de moi me soutiennent plutôt, bien entendu.
Mais des patients vous font-ils part d’un malaise suscité par cette affaire ?
Aucun. Par contre, je lis dans la presse combien les journalistes ont eu spontanément tendance à s’identifier à Mme Robert, dont la vocation journalistique est d’ailleurs tardive, que je sache. C’est son premier documentaire.
Elle a fait appel de la décision du tribunal. Etes-vous confiant dans la suite des événements ?
Puisqu’elle a fait appel, nous suivons l’appel…

des comportements standards


Etes-vous favorable à une approche intégrative de la prise en charge de l’autisme, c’est-à-dire que la psychanalyse soit le cas échéant associée à d’autres soins ?

Mais ça dépend de ce qu’on met dedans. Si intégratif veut dire pluriel, alors c’est déjà le cas ! Dans les institutions que je connais, où Alexandre Stevens travaille, par exemple, il y a cette approche plurielle. La séance de psychanalyse privée est extrêmement rare, c’est l’exception. La plupart du temps, il n’y a pas de cure individuelle. Dans une institution fondée en Belgique par un de mes amis italiens, Antonio di Ciaccia, qui est maintenant à Rome. La règle était : pas de séances de psychanalyse à l’intérieur de l’institution, mais des ateliers éducatifs, au contraire. Le point important, c’est que ces ateliers se fondent sur les particularités de l’enfant, et non pas sur une méthode générale, universelle, comme le comportementalisme qui veut apprendre des comportements standards. Partir de l’intérêt de l’enfant, tout est là.

On peut appeler ça intégratif : c’est multiple, pluriel

Bien entendu, il ne s’agit pas d’une sorte de fanatisme psychanalytique et d’exclusivité, bien au contraire. Avec des enfants souffrants, il faut une approche éducative, multiple, mais basée sur la singularité du sujet. Dans une brochure remise aux autorités pour expliquer sa démarche, l’Antenne 110 prenait l’exemple d’un enfant qui emportait partout avec lui un objet autistique, en l’occurrence un bâton. Un bâton, c’est encombrant, ça peut faire mal. Dans les institutions précédentes, on mettait beaucoup de soin à essayer de le lui enlever. Ce qui le faisait hurler. Les parents, sensibles à cela, l’ont donc inscrit dans cette nouvelle institution, qui pouvait accepter son bâton. Là-bas, il est passé de la fascination pour le bâton à la fascination pour le battant de la cloche de l’église. De là, il s’est intéressé aux heures que sonnait la cloche, et aux aiguilles. Puis à l’apprentissage des chiffres, des heures : 12 heures, 24 heures, ensuite 60 minutes… Et ainsi de suite, jusqu’à l’apprentissage du calcul arithmétique. On peut appeler ça intégratif : c’est multiple, pluriel. C’est une des façons dont nous procédons.

pas pour lui imposer des comportements standards

Peut-on envisager sur certains points une complémentarité de la psychanalyse et des méthodes comportementales, ou sont-elles vraiment incompatibles ?

Il y a toutes sortes de méthodes comportementales. Les méthodes de type ABA me semblent incompatibles, parce qu’elles veulent installer des comportements standards. La méthode TEACCH, elle, recommande que l’apprentissage passe par la particularité de l’enfant : là, ça nous intéresse. Cette dimension est encore plus présente avec la méthode des 3i. Les échanges avec pictogrammes du type PECS, très bien ! Ou encore la méthode Floortime, qui renforce les premiers signes d’intérêt de l’enfant pour le monde. Ces approches peuvent dialoguer avec des méthodes inspirées de la psychanalyse. La psychanalyse inspire l’idée que bien entendu, il faut aller vers l’apprentissage. Bien entendu, la figure du psychanalyste attendant que le désir qui se manifeste n’est pas pertinente pour le spectre de l’autisme si divers, si varié. Il faut solliciter l’enfant. Mais pas pour lui imposer des comportements standards.

multiministérielles

Aux États-Unis, on respecte beaucoup plus la multiplicité des centres de décision. Ils ont des instances très scientistes ne jurant que par méta-analyses et chiffrage, mais d’un autre côté, pour les choix classificatoires de type DSM, on fait voter la profession. Ils ont un souci démocratique plus grand. Les Français n’aiment pas beaucoup cela, mais préfèrent les grandes agences soi-disant indépendantes et en réalité multiministérielles, avec des velléités d’absolument régir et légiférer, changer le peuple psychiatrique, apprendre aux gens comment se comporter. C’est un peu excessif.

Toulouse : ce qu’on peut dire aux enfants

Élisabeth Roudinesco

Historienne de la psychanalyse

On ne peut pas éviter aux enfants le traumatisme que crée un tel drame. Et il ne faut pas: le traumatisme est normal.

Je considère que les meilleurs mots possibles, c’est de leur dire la vérité et surtout de répondre à leurs questions sans jargon: la folie meurtrière existe, elle a toujours existé, elle est humaine. Oui, elle est humaine car elle n’existe pas chez les animaux, qui ne tuent jamais par plaisir ou par décision.

Nous pouvons dire aux enfants qu’il ne faut pas avoir peur en permanence. En effet, ce profil de criminel pervers, donc calculateur et organisé, n’est pas fréquent, même s’il est abominable. La thématique de ce type de criminel est toujours la même: le désir d’épurer l’humanité de ses prétendues « impuretés ». C’est celle, bien sûr, du racisme et de l’antisémitisme, de l’homophobie, de la xénophobie, de la haine de l’autre et de toutes les théories qui infériorisent des êtres humains en prétendant que d’autres humains leur seraient supérieurs.
Mais le plus terrible, n’est-il pas quand des Etats deviennent pervers au point de prôner ce genre de crime? Cela existe et a existé. Mais pas chez nous aujourd’hui, pas dans les pays démocratiques où seuls des individus fous passent à l’acte et que la justice, c’est-à-dire l’Etat de droit, doit punir par des moyens qui ne sont pas ceux de la vengeance et de la loi du talion, puisque nous avons aboli la peine de mort.

Il faut dire aux enfants que dans ces conditions très douloureuses, il est normal de pleurer, d’exprimer sa souffrance et de ne pas la refouler. Les témoignages de compassion, comme leurs dessins d’enfant, sont très importants pour eux.

A Dangerous Method présentée & débattue

A Dangerous Method

L’avant-propos au débat

Par Jean-Jacques Moscovitz

« …A Dangerous Method est un des noms du scandale freudien : la sexualité infantile existe en nous, elle est source de forces gigantesques et donc de conflits et d’inventions innombrables. Mais des adversaires sans merci usent de forces tout aussi puissantes pour s’opposer à la psychanalyse au point de vouloir la voir disparaître. David Cronenberg filme le jaillissement de la découverte de l’inconscient où sexualité, amour, désir, vie, rapport à la mort sont là mis en scène et en tissages qui nous disent que la psychanalyse fait ici « progrès quant à l’esprit » : Geistigkeit.

[Image : Sans titre]

Une telle conquête dans la compréhension du champ de l’hystérie et des psycho-névroses, le discours médical officiel ne peut l’admettre. Il lui faut maintenir son empire par de multiples attaques dès sa naissance à la fin du 19ème siècle. Et depuis : au Burghölzli à Zurich est internée en 1904 notre hystérique surdouée Sabina Spielrein, qui, aveu décisif, profère de par sa franche parole des données sur sa sexualité auto-érotique. Le Pr Eugen Bleuler, immense auteur d’ouvrages sur la schizophrénie, la confie à Jung, mais il enlève – rien d’un hasard sans doute ! – éros du mot autoérotisme avancé par Freud et invente le mot autisme, terme prometteur de reconquête par le médical du territoire des psycho-névroses. Que Freud et ses élèves dont Jung viennent d’arpenter allégrement pour en saisir le vif de ce qui habite l’être parlant : la libido, les pulsions, le narcissisme, les transferts –« fausses liaisons »– propres aux désirs inconscients reportés vers telle personne alors qu’il s’agit d’amour et/ou de haine envers quelqu’un d’autre présent dans l’histoire intime du sujet. Transfert qui, voilà le point vif dans le lien analytique entre Sabina S. et Jung, son analyste, vire trop à l’amour. Au point qu’elle soutiendra dans « Sabina Spielrein entre Freud et Jung »[1], « qu’il faut aimer pour guérir ». Bleuler-l’espérait-il réellement ? – par cet acte de rompre le mot autoérotisme, lance une bombe à retardement qui explose de plus en plus aujourd’hui. L’autisme au départ est un symptôme du repliement intense du monde de la réalité du malade atteint par sa psychose.

autisme

Avec les avancées (1920 : Mélanie Klein, Anna Freud) de la psychanalyse auprès d’enfants, l’autisme devient depuis Kanner et Asperger en 1943, une atteinte dés la naissance chez le tout petit bébé dont la cause va s’avérer neurobiologique et susceptible d’une prise en charge complémentaire par des méthodes pédagogiques et relationnelles – dont la psychanalyse.

Or cela est jugé une fois encore comme une conquête inadmissible de la psychanalyse. Dans une sorte de passe-passe genre jeu du bonneteau, aujourd’hui l’autisme devient un enjeu de plus en plus assourdissant d’un nouveau refus de la psychanalyse par l’impérialisme médical de plus en plus à travers le monde. Le domaine des névroses qu’il n’a pu reprendre à la psychanalyse, le voilà armé et surarmé pour garder celui de la psychose et des autismes chez l’enfant, pour espérer – en vain – une élimination de toute la psychanalyse. Alors que, concernant l’autisme cet handicap/maladie, des perspectives nouvelles prometteuses nous proviennent des données des neurosciences et de la génétique. Celles ci ne sont pas incompatibles aux forces contenues dans la sexualité infantile. Rien de plus complémentaire, bien que des mises au point précises soient en cours, puisque par exemple, l’environnement du génome humain en son sein même, l’épigenôme, est accessible aux influences venues de l’entourage biologique et socio-psychologique. Surtout si le diagnostic est fait le plus précocement possible comme l’indique les travaux du « PréAut » fondé par Marie-Christine Laznik [2] .

guerre contre Freud

Cette guerre contre Freud est celle contre l’existence de l’inconscient et de la sexualité infantile chez l’autiste et dont ce dernier n’a pas à être exclu. Bombe de Bleuler ou pas, l’attentat au mot autoérotisme continue : le mot autisme est d’autant mis en surbrillance que le mot inconscient ne devrait plus même exister [3]. Une véritable manœuvre de boycott de la psychanalyse est planifié !

Alors qu’il y a lieu d’élaborer l’impact du mot psychanalyse, de la psychiatrie moderne, de la pédagogie, tout comme l’impact du mot inconscient comme du mot autisme qui originairement lui est lié depuis un siècle.

Comme si, en le plaçant comme le plus récent il devrait effacer celui dénoncé comme le plus ancien : dans une sur-acceptation du mot autisme face à un refus de plus en plus avéré du mot inconscient, ce qui a pour effet de rendre les forces libidinales encore plus actives mais débridées, exclues dés lors de leur cadre symbolique et historique.

La psychanalyse n’a pas à être bannie par certains opposants quasi professionnels aux avancées freudo-lacaniennes. Ce sont ses avancées que nous montrent les images de David Cronenberg. Il nous enseigne, Marie-Laure Susini le dit fort justement [4] combien vie quotidienne, vie amoureuse et vie sexuelle sont mises au diapason de la psychanalyse, de sa pratique, de ses enjeux théoriques, Ça se noue à elle pour l’inventer sans cesse.

« La petite avait raison » dira Freud, parlant de Sabina S. qui dès 1912 dans sa thèse de médecine « Destruction comme cause du devenir »[5] donne la base pour le tournant de 1920 de l’avancée majeure de Freud sur l’imbrication des pulsions de vie et de mort dans l’inconscient. Dans le film de D. Cronenberg cela peut échapper aux spectateurs non avertis de l’immensité de ce tournant-là qu’il nous montre : S. Spielrein [6] comme dans sa thèse soutient que sexualité et mort sont liées de telle sorte qu’il y a le plus souvent un léger décalage en faveur de la vie sur la mort.

l’année où en Europe on a le plus tué

On sait qu’elle fut la première analyste femme. Et on sait aussi qu’elle a été assassinée avec ses enfants par les nazis, en 1943, l’année de la 1ère description de l’autisme par Kanner. C’est l’année où en Europe on a le plus tué. Coïncidence ? Un essor incessant de la psychanalyse avec les enfants a surgi pendant et après la guerre 1939-45.

Une question arrive dès lors : pourquoi tant de forces mises en marche pour les autistes ? Est ce parce qu’ils auraient dus être gazés, ou tués par injection intracardiaque de phénol et de morphine? Certains l’ont sans doute été parmi les 72000 malades mentaux allemands assassinés en tant qu’« handicapés » à la « vie sans valeur de vie ». Et depuis lors dans le monde entier l’enfance et les enfants font l’objet d’une infinie réparation pour qu’ils ne naissent plus tel un « enfant aux cheveux gris », comme le dit le poète [7]. Cela nous convoque, nous incombe au un par un de qui nous sommes, chacun. »

Jean-Jacques Moscovitz


[1] texte établi en français par Jacques Nobécourt et Michel Guibal à partir du « dossier découvert par Aldo Carotenuto et Carlo Trombetta » (Aubier, 2004).

[2]in site Œdipe.org http://www.oedipe.org/fr/interview/autisme .

[3] cf le journal Le Monde du 8 3 12 « la Haute autorité de Santé (HAS) et l’Agence nationale de l’évaluation et de la qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux (Anesm) estiment impossible de conclure à « la pertinence » des interventions fondées sur les approches psychanalytiques et la psychothérapie institutionnelle, qu’elles considèrent comme « non consensuelles ». »

[4] cf son texte dans notre annonce du Regard qui bat qui projette à La Pagode A dangerous Method, il sera publié dans le prochain n° de le revue Clinique Lacanienne.

[5] thèse publiée in extenso dans l’ouvrage en référence note 1.

[6] Le film Mon Nom était Sabina Spielrein d’Élisabeth Märton (DVD sorti en 2002) le montre également.

[7] Titre de l’ouvrage de Georges-Arthur Goldschmidt avec François Dufay, éd CNRS 2008.


À propos du film de David Cronenberg

Par Marie-Laure Susini

A Dangerous Method. il est difficile de ne pas déplorer le titre du dernier film de David Cronenberg, qui traite de la psychanalyse. Je m’étais résignée à l’avance : encore une charge contre nous ! Et comment ne pas s’attendre au pire, quand certains critiques se satisfaisaient d’avoir vu l’invention de Freud mise à mal et… un film bavard ! Et puis, l’histoire était malheureusement connue, et redoutable : la scabreuse relation de Jung avec sa patiente Sabina Spielrein, le trio Jung, Freud, Sabina.

Pourtant, comment refuser de découvrir ce que le grand David Cronenberg (rien de moins que The Fly, A History of Violence, les Promesses de l’Ombre, eXistenZ, etc…) avait fabriqué ? Bref, par devoir de curiosité intellectuelle, je suis allée voir A Dangerous Method.

Dès les premières images … Une jeune fille, hurlant, se débattant entre des gardiens, est déposée de force dans une maison de santé. Le visage déformé, le corps dévié, secoué, possédé par les tics et les contractures, elle est reçue par un jeune médecin, qui lui propose un traitement : elle lui parlera, tous les jours. Elle s’assied, il prend une chaise derrière elle. De quoi souffre-t-elle ? Elle commence à parler. Sa voix est entrecoupée par des spasmes, son élocution entravée par les grimaces. Mais elle parle. La nuit, elle a ressenti quelque chose de dur, et gluant, qui se pressait contre son dos. – Etait-elle nue ? – Oui. – Etait-elle en train de se masturber ? – Oui.

Dés ce début… bouleversée, admirative, je me cramponnai à mon siège. Oui, les premières images de A Dangerous Method sont un choc. Car on a oublié ce que fut la clinique de l’hystérie au début du XXème siècle, la violence effrayante des crises, les hallucinations, les convulsions, et la relégation dans les asiles de ces jeunes femmes qui donnaient l’apparence de la grande folie. On a oublié l’audace des pionniers qui ont osé interroger, avec une telle franchise abrupte, l’étiologie sexuelle inconsciente des symptômes.

C’est donc la jeune Sabina Spielrein, qu’on vient d’enfermer à Zurich dans l’hôpital psychiatrique du Burghölzli dont le directeur est le professeur Bleuler, et c’est le jeune docteur Jung qui la traite. On est en 1904. Jung ne connaît pas Freud, mais il a lu ses premiers écrits (La Traumdeutung est sortie en 1900, les Essais sur l’Hystérie en 1895, la Psychopathologie de la vie quotidienne en 1901). Sans en savoir plus, il entame sa première expérience de « cure par la parole ». Sabina, de bonne famille, jolie et intelligente, est la patiente idéale. La cure progresse vite, Sabina se libère du refoulement, et parallèlement elle commence des études de médecine. Jung rend visite à Freud, dont il devient rapidement le disciple préféré, et le successeur potentiel, l’héritier espéré, à la tête du mouvement psychanalytique. On connaît la suite. Jung succombe à l’amour passionné que lui voue Sabina. Jung rompt avec Freud, dont il ne veut plus se reconnaître l’élève. Voilà le drame planté, et voilà l’histoire, vraie, qui constitue le scénario.

C’est l’invention de la psychanalyse, dans la Mitelleuropa, avant la première guerre mondiale, qui a passionné Cronenberg, comme il l’affirme dans une interview. « J’ai voulu, dit-il encore, redonner vie aux protagonistes de cette révolution, j’ai voulu leur résurrection, la plus précise possible. J’ai voulu faire un film sur Freud et la psychanalyse. » On oubliera sans doute que le scénario a été remanié plusieurs fois par Christopher Hampton, qui utilisa d’abord un essai universitaire sur Sabina Spielrein, pour un film, Sabina, qui ne fut jamais produit, puis pour sa pièce, The Talking Cure. Nous ne voyons que le résultat final, A Dangerous Method, le fruit de la rédaction en commun de Christopher Hampton et de Cronenberg. Car David Cronenberg s’est totalement impliqué dans l’écriture du scénario et des dialogues, comme dans le choix et la direction des acteurs.

Le résultat ? Etonnant de vérité et d’authenticité. J’ignore comment le grand public réagit au premier choc, et ce qu’il voit ensuite, mais le psychanalyste retrouve les débuts historiques de la psychanalyse : la virulence des premiers débats, l’enjeu des affrontements, et l’extraordinaire et périlleuse aventure de la grande découverte. A la conquête de la connaissance, il faut payer de sa personne ! La trame narrative se fonde, avec une notable précision, sur la correspondance de Freud avec Jung, l’autobiographie de Jung, et le journal de Sabina Spielrein.

Les dialogues ont une grande importance. « Il n’était pas question, dit David Cronenberg, de simplifier. It is a talking cure, so they must talk. Ici l’action passe par la parole » Les acteurs, qui se sont documentés sur leur personnage en puisant à la source des textes, sont tous remarquables. Ils donnent la vie et l’émotion de l’instant, à ce qui nous restait familièrement embaumé dans les références livresques. Viggo Mortensen, que naturellement on associerait plutôt à un rôle de vigoureux jeune premier aux yeux bleus, s’est transformé en un Freud de la cinquantaine, à la présence charismatique. « On imagine toujours Freud en vieillard, mais ici il est dans la force de l’âge, il est beau, il a du charme, il s’exprime avec élégance, et il est drôle. Dans mon travail d’acteur, je suis habitué à chercher a physical gesture, à m’exprimer avec mon corps, mais là, j’ai dû trouver a verbal gesture : la voix, le silence, le rythme. Au final, c’était un bonheur de dire les propres paroles de Freud, avec son sharp wit, son humour, son esprit tranchant. » Pour rendre hommage à Sabina Spielrein, et pour réincarner toutes les belles et intelligentes hystériques, on n’aurait pu souhaiter mieux que la belle et sensible Keira Knightley, qui fait aussi bien la folle, puis l’amoureuse passionnée, que l’étudiante sérieuse et douée, et le médecin qu’elle devient. Michael Fassbender accomplit, lui aussi, le tour de force de ressembler à Jung trentenaire, à un Jung dont l’avenir n’est pas encore précisé, mais qui déjà n’a pas le beau rôle. Il donne à son caractère de la complexité, et de l’humanité, en révélant sous l’impeccable et raide costume sa fragilité, ses doutes et ses passions.

Car il s’agit bien de passions et de drames. Car le film n’est pas une succession de dialogues. Que met en scène Cronenberg ? Le transfert. La passion dans le transfert. C’est ce qui justifie le titre : une méthode dangereuse. A manier la flamme, on se roussit, on se durcit le cuir, si on est de la trempe de Freud, mais on se brûle, si on cède, comme le fait Jung, en brisant toutes les règles de déontologie. Sabina, dans l’impasse où l’a mise son analyste en devenant son amant, se tourne vers Freud (soit dit en passant, il fallait au moins Freud, en secouriste, pour mener à bien le dénouement d’une telle cure).

Que met surtout en scène Cronenberg ? La rupture entre Jung et Freud. Un drame. À cause de Sabina ? Sur ce point, le personnage de Freud rassure Sabina : « J’ai rompu avec Jung parce qu’il ne s’est pas bien conduit avec vous. » Ouf ! Le fondateur parle avec l’autorité du père, et réaffirme sans ambiguïté l’interdit qui s’impose au psychanalyste. Merci, cher David Cronenberg, de cette fidélité à Freud, et à son invention. La tirade est ici trop belle pour être vraie, mais… merci encore. Les causes réelles du divorce entre le maître et son jeune et brillant disciple sont par ailleurs parfaitement explicitées.

Autour de la psychanalyse en construction, des hommes s’affrontent. Ils ont chacun une forte personnalité, et une intelligence exceptionnelle. Ils sont, par leur milieu d’origine, leur mode de vie, leur tempérament, antagonistes. Otto Gross, nomade extravagant et charmeur, psychanalyste génial et toxicomane, dont Freud confie la cure à Jung. Jung, aliéniste, grand bourgeois protestant, jouissant, par son mariage avec une femme riche, d’une magnifique aisance et d’une somptueuse demeure sur le lac de Zurich. Freud enfin, dans son petit appartement viennois, besognant pour élever sa nombreuse famille, s’identifiant à son invention, et juif. Les personnages luttent l’un contre l’autre, dans l’espace fermé d’un bureau, et la joute intellectuelle est lourde d’une autre relation : qui pèse plus lourd en force de conviction, en autorité et en savoir ?

Chaque fois, se joue le devenir de la psychanalyse. Doit-on, comme Otto Gross (Vincent Cassel, grandiose, ravagé, et sub-délirant) concevoir la levée du refoulement comme une libération de la répression sur la sexualité, et prôner la liberté sexuelle, sans limites, pour le patient comme pour l’analyste ? L’expérience de la cure aboutit dans une pratique transférentielle du rapport sexuel. Jung, fasciné par son patient, se laisse influencer par cette thèse libertaire, et se laisse ensuite séduire par Sabina. Déplorable, mais innocente erreur, à imputer à son manque d’expérience ? à sa méconnaissance de la force du désir qui surgit, avec toute l’énergie sauvage de la pulsion, d’une jeune personne hystérique ? Hélas ! Quelques années plus tard, à la fin du film, Jung assume sans vergogne une nouvelle liaison avec une de ses patientes.

Au fond, Jung, objet du transfert, face à Otto, face à Sabina, ne pèse pas lourd. Et, se lançant avec un grand courage dans l’aventure psychanalytique, face à son désir, il se révèle lâche. Lâcheté ordinairement humaine, certainement. Ne lui jetons pas la pierre. Pourtant, surgit pour nous, soudain, une question : le refus de Jung de conceptualiser l’étiologie sexuelle des névroses, de reconnaître la libido freudienne, n’est-il pas en cause dans sa défaillance, dans son incapacité à diriger l’analyse du transfert ?

En désaccord sur la théorie de la libido, en effet, Jung se sépare de Freud. Le conflit, en fait, couvait depuis le début. Dès leur première rencontre, le film – et c’est une de ses grandes réussites – suggère et révèle, avec tact, par petites touches, les tensions. Et le déséquilibre de la relation. Freud, par son écrasante présence, la profondeur de ses propos, l’acuité de ses brèves répliques, focalise toute l’attention du spectateur. C’est aussi un des mérites du film, que de reconstituer les petits différents, qui augurent du grand schisme. Jung croit à la communication des esprits, et il les entend, quand dans la bibliothèque de Freud, en résonance à leur discussion, retentit un impressionnant craquement. Freud ne croit qu’en la compréhension des phénomènes, et il raille, non sans véhémence, la superstition (la scène est authentique.) Surtout, avec la gravité nécessaire, l’enjeu de la dissension est clairement énoncé. Il y va, tout simplement, de la psychanalyse. Freud, très vite, met Jung en garde : « Vous voulez transformer les hommes. Vous avez l’ambition d’influer sur leur destin. Vous prétendez savoir pour eux ce qu’ils doivent devenir. La psychanalyse, au contraire, se veut scientifique : elle se contente de montrer aux hommes ce qu’ils sont. »

Sous l’opposition conceptuelle, entre le fondateur, et le disciple, de vingt ans plus jeune, se trame une autre tragédie. Le « cher fils », l’héritier, se révèle un fils rebelle, et le « maître vénéré », un père à abattre. Dans la meilleure tradition, le duel final a lieu, face à face. Freud s’écroule, touché à mort. Et, revenant – le duel était verbal – de son évanouissement : « Je sais désormais qu’il est facile de mourir. » Le parricide, Jung, sombre dans une longue dépression.

Le public de David Cronenberg saisit-il la cause du combat ? de la guerre de Freud, enrôlé sous la bannière de la science ? de ses efforts obstinés pour contrer l’irrépressible élan mystique de Jung et sa pente à la parapsychologie, l’astrologie et l’occultisme ? Je l’ignore. En tout cas, le spectateur sera certainement bouleversé et conquis par ce qu’il apprend de Sabina Spielrein. Par l’épisode de sa passion avec son analyste, bien sûr, mais pas seulement. Sabina est une véritable héroïne : la psychanalyse, et le féminisme, s’honoreraient de la revendiquer. Aux aléas de sa cure, elle donne, avec dignité, sérieux, générosité, et avec beaucoup de travail, une heureuse issue. L’analyse, en la libérant des crises hystériques, libère sa personnalité et ses capacités. Elle termine brillamment ses études, et elle est, en son temps, une des rares femmes à obtenir un diplôme de médecin. Elle devient, auprès de Freud, membre de l’association viennoise de psychanalyse, publie des articles, et compte, selon lui, parmi les chercheurs les plus fiables et les plus exigeants. Dans ses contributions à l’élaboration théorique, elle apporte rien de moins que la notion d’instinct de mort. À la fin du film, mariée, enceinte, elle est déjà une des pionnières de la psychanalyse d’enfants.

Le film terminé, le noir revenu, deux lignes sur l’écran écrivent le destin de Sabina : assassinée par les nazis en 1943, avec ses deux enfants, dans une synagogue en Russie.

Et c’est à elle, à Sabina, lors d’un entretien dans le clair-obscur de son bureau chargé d’objets, que le personnage de Freud a confié sa vision lucide : « Dans cent ans la psychanalyse sera toujours décriée et vilipendée, parce qu’elle se fonde sur la réalité sexuelle, et parce que nous sommes juifs. »

Alors, A Dangerous Method ? David Cronenberg, finalement, a réalisé son ambitieux propos : « J’ai voulu faire un film sur Freud et la psychanalyse. Je vois en Jung plutôt un mystique, un leader religieux. Celui qui m’intéresse, c’est Freud, parce qu’il est athée, et que sa démarche est scientifique. » Pour mettre en images, pour donner un contenu manifeste à son désir, il a élaboré un scénario plus subtil qu’il n’y paraît. Il aura certainement parié que la vérité se reconstitue à partir de ce qui se cache sous la représentation des images. Freud en effet n’est pas le personnage principal du film, mais le pilier central, vers qui en réalité tout converge, et qui soutient secrètement la narration. Ainsi voit-on, manifestement, Jung aux prises avec son patient Otto Gross. Qui (sinon une poignée de psychanalystes) se souvient que Freud n’avait confié à Jung que la cure de désintoxication, à l’hôpital, du collègue Otto, et certainement pas son analyse ? Jung triompha de l’analyse d’Otto Gross menée à marches forcées, jour et nuit, en deux semaines (il s’en vanta auprès de Freud, abasourdi) suivies d’une totale déroute : Gross, plus fou que jamais, sauta par dessus le mur de l’hôpital, et ne reparut plus. Jung pesta contre la schizophrénie d’Otto. Freud, très réservé sur ce diagnostic fâcheux, lui exprima sa contrariété : il s’était réservé l’analyse de ce collègue exceptionnel qu’il appréciait beaucoup, de ce patient unique et irremplaçable, et désormais tout était gâché. Cela, le film ne nous le montre pas, Freud n’apparaît pas. Sa présence se révèle alors qu’il demeure dans l’obscurité, alors que Jung se substitue à lui. Elle se déduit d’une représentation de la faiblesse de Jung face à Otto, à laquelle elle s’oppose, comme elle s’impose finalement dans la cure de Sabina. C’est bien pourquoi l’affiche du film, le trio de Sabina, Jung et Freud, annonce clairement une étrange relation à trois : la présence de Freud, qui est à la fois la psychanalyse et le psychanalyste, demeure, à jamais préalable, à la relation des deux autres.

Mais alors, cher David Cronenberg, tout de même, pourquoi ce titre malencontreux, pourquoi une dangereuse méthode ? « Parce que la psychanalyse est le lieu où la clinique est intriquée à l’intime, à l’intimité des sentiments et des réactions des deux acteurs de l’expérience. En cela, ce peut être dangereux. »

Nous sommes bien obligés d’en convenir. Et comme David Cronenberg n’est pas seulement un puissant intellectuel, mais un des plus grands réalisateurs contemporains, gardons en mémoire la technique que le metteur en scène, pour filmer l’invention de la psychanalyse, a inventée : « Cela m’est venu naturellement, dit-il, dès le début du tournage. Il se trouve que nous avons tourné en premier le début du film, à l’hôpital, la première séance de Sabina avec Jung. Il s’assied derrière elle. Plutôt que d’utiliser le traditionnel champ, contre-champ, j’ai pensé montrer les deux plans dans la même prise de vue. J’avais un focus qui permettait la mise au point sur le premier plan et le deuxième plan, l’un en arrière de l’autre, en même temps. J’ai pensé que c’était intéressant, que cela créait une tension pour le spectateur. » Le résultat ? Des images d’une grande force, troublantes. Pour la première fois, on voit, en même temps, les sentiments, la surprise, l’émotion, de celui dont surgit la parole, et de celui qui l’entend.

Marie-Laure Susini
_ janvier 2012

Je suis autiste et cela n’est pas « exactement » ce que vous croyez…

Je suis autiste et cela n’est pas « exactement » ce que vous croyez…
par Miss Titi, du réseau DÉesCAa
Article du 16 mars 2012

Suite à un échange avec Martin Winckler – Médecin et écrivain (Montréal). sur 2 occurences d’utilisation inappropriée du mot « autiste », je lui ai promis d’écrire un article sur l’autisme vu de l’intérieur…

Je ne suis pas qu’autiste : je suis aussi une très jolie femme à l’aspect extérieur anormalement juvénile [1], avec un gros cerveau, tout plein de diplômes, en plus d’être une terrible pipelette…

Mais je suis autiste [2] et, donc, je n’ai pas écrit un article mais… Beaucoup !

Le gros cerveau est un cliché des autistes, il faut dire qu’en raison de l’indigence de l’éducation adaptée, seuls les plus pourvus de ce côté-là ont une chance non nulle de s’en sortir autrement que par l’internement à vie ou un placement dans un environnement protégé et sous tutelle ad vitam aeternam

Donc, étant française, si je ne l’avais pas, il est probable que je n’aurais jamais été capable d’écrire ce texte.
Qu’est ce que l’autisme ?

Bonne question…

Vous ne vous la posez jamais en fait. Pour l’écrasante majorité des français, l’autisme est une maladie ou un handicap mental…

Malheureusement, pour beaucoup de médecins français aussi…

Ailleurs, partout dans le monde sauf en France [3], c’est un trouble neurologique qui se situe au niveau du sillon temporal supérieur (c’est nous qui soulignons)(1« ).

Malheureusement, partout sur Terre, le problème est abordé de l’extérieur. Par les conséquences de ce trouble neurologique mais jamais (ou presque) par sa nature.

Parce que nous ne sommes pas crédibles en tant que « fous », vous n’écoutez que les témoignages qui vont dans votre sens : comme « type de personnalité », ou « manière d’être » ou encore, pour les plus en retard d’entre vous « TOC », « dépression », « psychose infantile »…

Moi, il se trouve que je ne présente rien de tout cela [4]…

Pourtant, je suis autiste. Mais mes chances ont été :

– mon gros cerveau

– un papa à gros cerveau (et merveilleux, comme tous les papas de petites filles)

– la culture de mon merveilleux papa où les cotés différents d’un autiste peuvent passer pour de l’originalité…

Parce qu’en fait, de l’intérieur (et ceci est donc mon opinion personnelle issue de mon vécu personnel de la situation), l’autisme c’est de la malperception des signaux issus des êtres humains…

Un bébé autiste, car on est uniquement autiste de naissance, ne distingue pas le bruit d’une chaise de la voix de ses parents… Du moins pas sans le concevoir de façon consciente (ou quasi).

Du coup, seuls les plus intelligents y arrivent tout seuls [5]…

C’est comme si les être humains avaient 2 canaux de traitement des signaux…

Un canal pour le tout venant, un autre spécifique à l’humanité.

Un enfant autiste est donc obligé de traiter les signaux humains au milieu des bruits de chaises, les cris des autres enfants, le bruit de l’eau, du vent… Et je comprend que, souvent, les enfants autistes n’y arrivent pas….

Pour faire une analogie, c’est comme un ordinateur qui aurait 2 cartes d’acquisitions de données… Une spécialisée pour les traitements les plus complexes et une pour tout le reste.

Si la carte spécialisée est en panne, alors c’est l’autre qui prend le relais mais alors il faut faire le tri derrière.

Mais bien sur c’est très lent !

Dans l’autre sens, vous avez presque tous acheté un ordinateur et glosé à n’en plus finir sur la carte graphique… Sans cette carte impossible de visionner un DVD ou de jouer confortablement.

Et bien pour nous, c’est pareil : nous ne vous percevons pas bien… Vous êtes totalement « noyés » au milieu des bruits de tuyaux d’eau, celui du réfrigérateur, du congélateur, du four, de la musique, même lointaine, et aussi des couleurs qui vous environnent, des autres odeurs…

Être un bébé autiste, c’est être né et essayer de grandir dans un monde sans aucun être humain autours. Du moins, sans possibilité de les distinguer naturellement du reste du monde.

Je suis mal-voyante, mal-entendante, mal-percevante de naissance et c’est le cas de tous les autistes [6].

Conséquences de l’autisme et non symptômes

Avez vous vu des reportages sur des enfants sauvages ou séquestrés dans un placard ?

Ces enfants « normaux » élevés sans contacts humains suffisants en qualité et en quantité ?

Combien d’entre eux parlent ils ? Et s’ils parlent, ont ils une expression appropriée ?

N’ont ils pas des TOC ? Des balancements, destinés à compenser le stress de leur solitude ? Est qu’ils ne pratiquent pas l’auto-agression pour certains ?

Ne sont ils pas « agités » ? Voire égoïstes et anxieux ? N’ont ils pas des troubles relationnels ?

J’aimerais savoir pourquoi un bébé autiste qui n’a pas les moyens de percevoir son entourage humain ferait mieux qu’un bébé normal abandonné ou reclus hors de toutes interactions humaines ?

Pourquoi exigez vous cela alors que la situation est similaire du point de vue de l’enfant concerné ?

Est ce que vous vous rendez compte que de, mon point de vue, j’ai été un bébé solitaire pleurant jusqu’à l’évanouissement [7] sans qu’aucun être humain perceptible ne vienne s’occuper de moi ?

N’est ce pas que vous être encore en train de nous traiter comme les aveugles ou les sourds qui furent longtemps soupçonnés de déficience intellectuelle et de maladie mentale ?
Conséquences mal connues des non autistes

Compenser notre handicap sensoriel nous demande d’énormes efforts. Ceux qui ont de la chance ont bénéficié des méthodes comportementalistes suffisamment jeunes. Ces méthodes permettent de mettre en place des automatismes.

Ils sont appris, pas innés, mais ils ont l’immense intérêt de l’automatique et donc du « sans y penser » ce qui est similaire à la fonction naturelle… Même si loin d’être parfait c’est déjà ça.

Méthode de compensation lourde et effet sur la mesure de l’intelligence

Les autres et qui sont parvenus à apprendre à parler seuls se sont souvent débrouillés seuls.

C’est seuls qu’ils ont inventé leur méthode de compensation… C’est à dire avec trop peu de feed-back de personnes ayant leur sillon temporal supérieur parfaitement fonctionnel.

Du coup, le seuls automatisme c’est celui du « chantier » permanent : test, erreur objective, recherche d’explication, construction d’une nouvelle approche, test…

Et le résultat est à chaque fois une « usine à gaz ». Je trouve toujours étonnant l’émerveillement des personnes « normales » devant la complexité du mécanisme créé. À les entendre ce serait une marque de supériorité [8]…

Pourtant, les autistes ne peuvent bien souvent pas obtenir de cotation de leur QI valide [9].

Pourquoi ? Parce que les test de QI caractérisent différents item composants la mesure de l’intelligence et que si une personne normale a en général des notes proches sur ces différentes composantes, une personne autiste a des notes très différentes les unes des autres ce qui invalide le modèle de mesure.

Mon idée, là dessus, est que la création et le fonctionnement des méthodes « maison » et non automatiques de compensation « pompe » des ressources. Un peu comme un ordinateur doté d’une carte graphique faiblarde se reporte sur la mémoire vive de l’ordinateur et rame lamentablement même vis à vis d’un engin peut être moins puissant mais à la carte graphique « top ».

Donc, non ce n’est pas de la supériorité, c’est juste épuisant de ramer toute la journée et malheureusement c’est un automatisme : nous sommes 100% du temps préoccupés par comment percevoir vos signaux et c’est notre activité mentale principale quelle que soit notre contexte par ailleurs.

Du coup, même lorsque nous participons aux tests de QI, qui sont supposés être sans enjeux relationnels, nos ressources mentales sont dévorées par notre programme « maison », perpétuellement en redéveloppement…

Écoutez cette description d’une méthode de compensation « maison » parmi tant d’autres : http://www.inrees.com/podcasts/Auti….

Vous ne trouvez pas ÉPUISANT de faire cela TOUT LE TEMPS ?

J’utilise ma propre méthode. Elle est différente, mais je peux vous assurer qu’elle n’est pas moins prenante…
Se promener sans canne blanche au milieu d’un échangeur d’autoroute…

Ceci est l’image que j’ai employée pour faire comprendre à un ami aveugle le ressenti d’une réunion avec des inconnus pour un autiste.

Les autres envoient des signaux que nous ne percevons pas bien. Ils pensent que nous les interprétons aussi bien qu’eux même les perçoivent. Et ils attendent de notre part des signaux en retour.

Sauf que nous ne les voyons pas très clairement…

Donc nous n’y réagissons pas (ou de façon imparfaite).

Donc nous sommes des enfoiré(e)s / égoïstes / indifférent(e)s / salopard(e)s / je m’en foutistes / pas intéressé(e)s…

Donc nous faisons l’objet de réponses, voire de « mesures de rétorsion », totalement soudaines et incompréhensibles, vu que nous aurions dû savoir / voir / comprendre… Sauf que nous sommes autistes et que donc nous n’avons rien vu au propre comme au figuré.

Donc, nous appréhendons les personnes inconnues, parce qu’il y a toutes les chances que nous leur « marchions sur les pieds », relationnellement parlant, avant de les connaître assez pour moins mal interpréter leurs signaux…

Donc nous faisons tous, plus où moins, de la phobie sociale à force de se faire bouler sans arrêt et sans savoir pourquoi [10].

Le pire c’est qu’à force d’inhabileté sociale, les effets étant cumulatifs, nous avons souvent même des problèmes avec la lecture entre les lignes par écrit ! Lecture dont tous les autres sont de tels experts qu’ils ne se rendent même pas compte qu’ils la pratiquent.

On nous reproche souvent d’apprécier les environnements stables. Je ne pense pas que vous vous rendiez compte à quel point l’environnement est instable et imprévisible rien que parce que vous attendez de nous que nous devinions vos pensées et en particulier vos émotions sans vous percevoir clairement.
Hyper-sensibilité sensorielle

Nous traitons les informations par le même canal que tout le reste. Donc inconsciemment nous « tendons l’oreille » en permanence pour vous percevoir… Sauf que cela augmente le volume de tout ce que nous percevons. Donc nous sommes sensoriellement hyper-sensibles et c’est très pénible tout ce bruit, ces images, etc.

Merci de ne pas essayer de nous inviter dans un restaurant bondé sur une table en plein courant d’air… Nous risquons d’avoir du mal à cerner ce qui se passe et de ne pas trop apprécier même si c’est le meilleur du coin…
Burn-out

J’espère que vous avez compris qu’être autiste et se débrouiller tout(e) seul(e) c’est un énorme effort. Jeune parfois nous faisons illusion et puis nos erreurs peuvent passer pour de « l’adolescence ».

Plus âgé(e)s, les exigences sociales deviennent plus fortes et la tolérance moindre.

Cependant que nous vieillissons. Nous n’avons souvent plus la force d’accomplir les même prouesses.

Nous sommes donc épuisés avec la spirale de dé-socialisation que cela implique pour ceux et celles qui étaient parvenu(e)s jusque là.

Tous les autistes de ma classe d’âge que je connais sont fatigués.
Peur des « soignants »

Donc, je vis dans un pays qui considère largement mon handicap sensoriel comme, au mieux, un handicap mental [11] au pire une maladie mentale à guérir à tout prix et qui encore massivement applique :

la torture mentale, aka la psychanalyse pour tenter de me faire découvrir pourquoi j’aurais décidé de me fermer au monde alors que, si j’avais eu le choix, mon sillon temporal supérieur serait parfaitement irrigué…
la torture physique officiellement pour nous « soigner », en vrai pour maintenir un semblant d’ordre face à l’échec de la technique massivement employée…

Du coup, je me méfie des « soignants » et je ne suis pas la seule autiste dans le cas.

Un peu comme une aveugle qu’on tenterait constamment de psychanalyser pour lui faire découvrir comme elle a « décidé » d’être mal-voyante sous menace, en cas d’échec [12], de se retrouver fouettée à la cane à pêche [13], de subir des douches froides, d’avoir la tête plongée sous l’eau ou d’être enveloppée dans des draps mouillés passés au congélateur [14].

Il faut dire que je ne suis pas du tout masochiste. Mais alors PAS DU TOUT !

Bien sûr, ce genre de perspective « thérapeutique » me file les jetons [15]… Et, comme je suis bilingue anglais, et ai une culture scientifique et que j’ai égoïstement lu l’état de la recherche sur l’autisme, j’ai aussi peur pour mes enfants, si j’en ai un jour, car l’autisme est d’origine génétique.

Dès que j’entends les mots « suivi psychologique [16] », je m’enfuie donc en courant… Et je suis étonnée que vous ne compreniez pas pourquoi [17].

Je dois aussi dire que je ne suis pas la seule.

Je connais des parents autistes qui s’appercevant qu’un ou plusieurs de leurs enfants le sont évitent soigneusement de les faire diagnostiquer ou de passer dans le système public de soin et de compensation du handicap, par peur de les voir placés, voire d’être eux-même internés en tant que mauvais parents transmettant leur pathologie par contact… Comme si les parents aveugles d’enfants aveugles étant particulièrement dangereux pour l’avenir de leurs enfants…

De même, je connais des autistes qui ont compris qu’ils l’étaient parce qu’un ou plusieurs de leurs enfants ont été diagnostiqués et qui ont expressément refusé de demander une ALD et-ou la reconnaissance de leur handicap afin de rendre impossible des actions de soins à la fois inadéquats et forcés et surtout aux conséquences tragiques pour eux-même et toute leur famille…

Parce qu’il n’y a AUCUN signal explicite comme quoi un tel enchaînement serait totalement impossible.

Par Miss Titi du réseau DÉesCAa

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La suite de mon témoignage sur mon autisme vu de l’intérieur : Dans 1 semaine !

Quelles techniques de compensation sont adaptées à mon autisme ?

[1] comme une majorité d’autistes, on m’attribue fréquemment entre 10 et 20 ans de moins que mon âge réel

[2] si si !

[3] j’exagère mais beaucoup de professionnels de l’autismes n’y croient pas… et les chercheurs sur cette pistes ont des financements ridicules

[4] du moins pas à un niveau « gênant »

[5] sauf si leur merveilleux Papa passe un temps fou à tout leur expliquer

[6] du moins, je le pense !

[7] c’est le spasme du nourrisson, un « symptôme » fréquent de l’autisme

[8] Parce que c’est bien souvent un exploit intellectuel… Juste pour savoir si on nous sourit ou nous « fait la gueule »

[9] au delà des querelles sur les méthodes de calcul, leur cohérence entre elles et leurs hypothèses d’applications

[10] parce que si « on » voulait bien nous dire pourquoi, nous on progresserait, mais non, nous devons nous « remettre en question » et deviner ce qui se passe sans qu’on ai à nous le dire

[11] cognitif pour ne fâcher personne en utilisant un mot rare qui au fond revient au même

[12] et je crois pas à la moindre réussite dans ce domaine

[13] ça ne se fait plus, mais j’ai plus de 40 ans et ce fut le cas, lorsque j’étais enfant

[14] en France, cela se pratique encore ! Et les équipes soignantes d’obédiences psychanalytiques se battent pour pouvoir continuer alors que l’influence d’Internet permet aux victimes ou à leurs parents de comprendre que nous sommes face à une exception culturelle française de justification perverse de la torture

[15] même si je sais que, du point de vue des gens normaux, ce « cheminement » n’est pas mis en œuvre consciemment de leur part

[16] souvent sous-entendu : psychanalyse

[17] pourtant, mon ouverture d’esprit typiquement autiste fait que je connais des gens qui m’ont dit être sadiques et qui, eux, savent parfaitement que tous le monde n’aime pas être torturé

  • 1 La note 3 qui accompagne ce propos annule quasiment sa validité. On voit combien la question demeure obscure, ce qui ne l’empêche pas, loin de là, d’être passionnée.

Autisme et psychanalyse : les véritables enjeux

Autisme et psychanalyse : les véritables enjeux

Par Eric Laurent Psychanalyste

Nouvel Observateur, 14 mars 2012

LE PLUS. Le débat fait rage ces derniers temps autour de la prise en charge thérapeutique de l’autisme, après la publication d’une recommandation par la Haute Autorité de Santé qui met les psys en défaut. Retour sur les éléments et les questions que pose ce débat avec Éric Laurent, psychanalyste, ancien président de l’Association mondiale de psychanalyse.

Edité par Henri Rouillier

L’autisme a reçu du gouvernement le label « Grande cause nationale 2012 ». Depuis lors, des associations de parents d’enfant autistes soutiennent une campagne de presse sur le thème « la guerre est déclarée à la psychanalyse ». Cette campagne, préparée par des professionnels, caricature la psychanalyse pour proposer les seules thérapies comportementales comme solution adaptée à l’autisme dans son ensemble, et sur toute l’étendue de son spectre.

rien n’est pour l’instant confirmé

Elle réduit la position des psychanalystes à une thèse ridicule : la cause de l’autisme est une faute parentale, spécialement de la mère. L’opération est couverte par le recours à la science qui aurait démontré la cause biologique. Pourtant, le dernier numéro de « Nature » consacré à cette question, en novembre 2011, concluait que rien n’est pour l’instant confirmé, dans les nombreuses hypothèses émises sur la cause de l’autisme.

Deux approches différentes : psychanalyse et techniques comportementales

En France, les traitements des sujets autistes, inspirés par la psychanalyse, tiennent compte des avancées de la science, utilisent les médicaments adéquats, recommandent l’inscription des enfants dans des institutions qui leur conviennent le mieux, et dans une école où l’on puisse adapter les apprentissages. Ils mettent l’accent sur une approche relationnelle, à partir des signes d’intérêt manifestés par l’enfant. Non pas une stimulation-répétition pour tous, mais une sollicitation sur mesure. Un exemple : un enfant avait comme objet exclusif de son intérêt un bâton, qu’il traînait et agitait autour de lui. Une première approche, comportementale, voulait à tout prix le lui faire lâcher, provoquant angoisse et cris.

Dans une approche d’inspiration psychanalytique, on est parti de l’existence de cet objet élu et les intérêts de l’enfant ont pu ainsi se développer à partir de son objet, considéré non pas comme un obstacle mais comme un appui pour ses inventions. Dans ce cas, une rencontre s’est produite entre le bâton et le battant de la cloche de l’église voisine qui fascinait par sa grosse voix. Puis intérêt pour les heures où sonnait la cloche. Puis pour les aiguilles de l’horloge. De là, s’est ouvert un passage vers les chiffres, d’abord abordés concrètement : 12 heures, puis 24 heures, puis 60 minutes dans une heure. Enfin, l’enfant a pu passer aux apprentissages arithmétiques à l’école. L’orientation psychanalytique accompagne les enfants autistes sur les chemins de traverse qu’ils peuvent emprunter pour accéder aux apprentissages.

[Image : Sans titre]

Le centre pour jeunes autistes Albert Camus, à Villeneuve-d’Ascq, le 14 novembre 2008 (B.CHIBANE/SIPA).

traitements comportementaux : objections et limites

Aux USA, les traitements comportementaux rencontrent des objections et des limites : éthiques, économiques et épistémologiques. L’objection éthique porte sur le nombre et l’éventail des punitions à exercer pour forcer la concentration du sujet. Au Canada, pays spécialement sensible à la protection des communautés, l’objection est allée jusqu’à considérer l’imposition de comportements comme une atteinte aux droits du sujet autistique.

traitement standard est évalué à 60 000 $ par an

Entre les deux positions radicales, on trouve toute une série d’approches mixtes, comme 3i et Floortime qui souhaitent s’éloigner de techniques rigides, pour solliciter les particularités de l’enfant. Les résultats de l’apprentissage rigide intensif se maintiennent mal au-delà du cadre strict dans lequel ils sont administrés. L’objection économique est qu’un traitement standard est évalué à 60 000 $ par an. Les associations de parents conquis par ces méthodes ont essayé de les faire rembourser. La Californie a refusé ce remboursement, ainsi que la Colombie britannique au Canada. Enfin, l’approche ABA est sujette à discussions du point de vue des études randomisées. L’équipe canadienne du neuroscientifique Laurent Mottron le souligne. Il suffit de ne pas se laisser fasciner par les résultats des méta-analyses, de s’intéresser à l’histoire des méthodes comportementales, à l’inclusion ou non des études admettant les punitions, et aux types de punitions admises, pour que l’évidence chiffrée recule.

Une proposition de loi minoritaire

Partisan résolu de ces méthodes, le président d’Autistes sans Frontières, Vincent Gerhards, grand professionnel des medias et des relations publiques, a ouvert le 12 janvier les premières rencontres parlementaires sur l’autisme organisées par Daniel Fasquelle, député du Pas de Calais. Ces rencontres parlementaires, dans leur organisation, étaient agencées pour conclure sur le dépôt d’une proposition de loi, le 20 janvier. Elle stipulait que « les pratiques psychanalytiques, sous toutes leurs formes, doivent être abandonnées dans l’accompagnement des personnes autistes« . C’était vouloir « dicter leurs choix thérapeutiques à des médecins psychiatres et pédopsychiatres« , comme le dit sa collègue Edwige Antier, pédopsychiatre et députée UMP de Paris.

La plus grande association de parents d’enfants, l’UNAPEI première fédération d’associations française de représentation et de défense des intérêts des personnes handicapées mentales et de leurs familles, créée en 1960, qui rassemble 600 associations, s’est opposée à cette proposition.

Le débat n’est pas réductible à une querelle de chiffres

Le rapport de la Haute autorité de Santé (HAS), publié le 8 mars 2012 répète ses avis de 2010 et 2011, en faveur de l’approche comportementaliste, et développe le biais connu de cette institution envers la standardisation sous toutes ses formes. Quand il n’y a pas de données chiffrées selon les protocoles, on ne peut plus conclure. Cela donne dans le style HAS : « l’absence de données sur leur efficacité et la divergence des avis exprimés ne permettent pas de conclure à la pertinence des interventions fondées sur les approches psychanalytiques, ni sur la psychothérapie institutionnelle.« 

dans une grande misère de moyens

La HAS est traversée d’opinions très opposées entre le petit groupe des chercheurs peu cliniciens, ou cliniciens de laboratoires, et les représentants de la grande majorité des praticiens psychiatres qui traitent effectivement les enfants/adolescents autistes, dans une grande misère de moyens. Les débats entre le petit nombre et le grand nombre auraient dû être réduits au silence par la magie du chiffre. Ce silence est impossible à atteindre. Les divergences d’interprétations des données fournies par les séries statistiques de l’Evidence Based Medecine (EBM) demeurent irréductibles.

Pallier le déficit démocratique inhérent aux bureaucraties

Dans la navette entre « comité de lecture » et « groupe de pilotage », toutes les tensions se sont accumulées. Le député Fasquelle parle de « pressions » qui s’exercent sur la HAS sans doute parce qu’il considère que tout est groupe de pression en dehors de lui-même et ses amis. Le résultat de ces compromis est que les thérapies inspirées par la psychanalyse sont des « interventions globales non consensuelles« . Ce truisme montre bien que ce vaste système a accouché d’une souris.

En situation d’incertitude, il est crucial de préserver l’espace du débat démocratique. On sait le goût, en Europe, des bureaucraties de tous ordres se pensant comme les guides sûrs de l’administration des choses, guidant les peuples, s’il le faut à leur insu, vers des solutions parfaitement calculées. Nous souffrons clairement d’un déficit démocratique qui ne cesse de se manifester dans les différents scandales qui traversent le milieu psy depuis la régulation abusive des psychothérapies en passant par le plan de la prévention précoce de la délinquance, objet de la pétition Pas de zéro de conduite à 3 ans.

Commençons par réformer ces Hautes Autorités

Nous nous sommes souvent gaussés, de ce côté-ci de l’Atlantique, du choix américain de soumettre le remaniement du champ psy à des votes au sein de l’American Psychiatric Association. Le système européen des agences « indépendantes », est sans doute, sous nos yeux, en train de trouver ses limites. Nous ne pouvons plus continuer à coup de « méthode de consensus formalisé » et d’assertions du type « Il convient de rappeler quelques faits qui ne sont pas contestables« . Nous sommes dans un champ qui ne nous permet pas ces facilités. Commençons par réformer ces Hautes Autorités faites pour réduire au silence le débat démocratique.

La psychanalyse est devenue dogmatique, c’est son erreur

La psychanalyse est devenue dogmatique, c’est son erreur

Par Boris Cyrulnik Psychanalyste

in Le Nouvel observateur – 15 mars 2012

LE PLUS. Un rapport de la Haute autorité de santé a mis les psychanalystes en défaut et désavoué leurs pratiques thérapeutiques dans le traitement de l’autisme. La colère des parents d’enfants autistes a fini par faire éclater une guerre jusqu’alors larvée. Pour le psychanalyste Boris Cyrulnik, ce conflit vient aussi du manque de remise en question de la discipline.

Par Boris Cyrulnik Psychanalyste

Edité par Daphnée Leportois Auteur parrainé par Claude Weill

Quand la psychanalyse est née, à la fin du XIXe siècle, jamais on aurait pensé qu’elle deviendrait un jour une arme idéologique.

[Image : Sans titre]

Sigmund Freud à côté de son fameux divan (Sigmund Freud Museum/SIPA)

Avant les années 1960, on nous apprenait qu’il ne fallait surtout pas que la psychanalyse entre à l’université, où le pouvoir risquerait de lui faire perdre son aspect subversif. À partir des années 1970, il était difficile de devenir enseignant à l’université, ou même d’obtenir un poste d’attaché dans un service hospitalier, sans appartenir à l’association psychanalytique qui se partageait les emplois.

De l’exploration du continent intime à l’arme idéologique

La découverte de Freud ne servait plus à explorer le continent intime, ce n’était plus seulement un outil de découverte et de soin, la psychanalyse était devenue une arme pour prendre le pouvoir dans les formations, accéder aux revues qui facilitaient les carrières et donnaient la notoriété qui remplissait les cabinets.

Comment une telle dérive a-t-elle été possible ? Il y a quelques mois, j’ai été invité à Genève, à participer à une réflexion sur « Psychanalyse et linguistique ». Les communications les plus authentiques se font le soir au restaurant, bien plus qu’au micro des tables rondes officielles. Un jeune universitaire confie :

« On devrait interdire la psychanalyse. Pendant les six mois où j’ai tenté de faire une cure, je pensais à la mort sans cesse. C’est miracle que je ne me sois pas suicidé. »

Stupeur autour de la table, car la femme de l’enseignant qui organisait la rencontre dit à voix haute :

« Moi, je pensais sans cesse à me suicider. C’est un miracle que je ne sois pas passée à l’acte. Le désir de me détruire a disparu, dès la première séance, et n’est jamais revenu. »

On aurait pu faire de ces témoignages une réflexion ou une hypothèse de recherche, ce n’est pas ce qui s’est passé. Il a fallu choisir son camp : escroquerie ou sauvetage ?

Quelques semaines plus tard, une de mes amies, mère d’un autiste, me confie sa difficulté d’avoir à vivre avec un tel enfant et me raconte les insupportables humiliations infligées par les psychanalystes à qui elle demandait conseil. Stupeur dans le petit groupe d’amis, où une autre mère raconte l’apaisement apporté par les psychanalystes.

Ce genre de conflit a été exacerbé quand, à la fin d’un rapport Inserm qui évaluait les psychothérapies, les chercheurs s’apprêtaient à publier que c’était la psychanalyse qui obtenait les résultats les plus fragiles. Fureur de certains grands noms, qui firent intervenir le ministre de la Santé pour interrompre le travail avant sa publication (1« ).

Résilience et psychanalyse ne s’opposent pas

À force d’être agressés et rendus coupables d’avoir provoqué l’autisme de leur enfant, une association de parents a réalisé une enquête dans les pays étrangers et a découvert que les méthodes de psycho-éducation parvenaient à améliorer beaucoup de petits malades. Les parents demandent aujourd’hui que ces méthodes soient évaluées en France. On leur répond que ces méthodes sont le fait des dresseurs comportementaux et que seule la psychanalyse respecte ces enfants.

Les témoignages de parents accusés s’accumulent, en même temps que les publications d’autistes améliorés parviennent au public et aux parents désespérés. La Haute autorité de Santé (HAS) est alors requise pour remettre un rapport : c’est défavorable à la psychanalyse !

Comment cette belle aventure intellectuelle qui nous offre un outil de compréhension et de soins a-t-elle pu en arriver à une telle catastrophe ?

prise de pouvoir dogmatique

Au lieu d’en faire une démarche scientifique, donc évolutive et réfutable, certains élèves de Freud en ont fait une arme de prise de pouvoir dogmatique. Ceux qui ne récitaient pas les mêmes « versets » psychanalytiques que les chefs ont été privés d’enseignement, de publications et de rencontres, comme c’est arrivé à John Bowlby, alors qu’il était pourtant président de la Société britannique de psychanalyse.

Quand une théorie excommunie ceux qui posent de nouvelles questions, elle se renforce, puisqu’elle exclut les hérétiques. Mais en devenant dogmatique, elle se désadapte, ne répond plus aux demandes de ceux qui souffrent et s’écroule à la moindre bousculade. C’est ce qui s’est passé avec les évaluations récentes de l’Inserm et de la HAS.

psychanalystes non-sectaires

C’est ainsi que la théorie de l’attachement a été longtemps repoussée avant de finir par s’imposer dans toutes les revues et les universités. C’est ainsi que la réalité du traumatisme a été reconnue, pas seulement son fantasme. C’est ainsi que la résilience conquiert les universités et les groupes de recherche… grâce aux psychanalystes non-sectaires, ceux qui aiment évoluer et se frotter aux idées nouvelles.

L’attitude idéologique a mené au pouvoir, grâce aux certitudes que donnent les dogmes. On a donc accusé les mères d’être responsables de l’autisme de leur enfant et certains psychanalystes en poste ont empêché l’acquisition de nouvelles idées psychanalytiques. Il a fallu passer par d’autres institutions pour dire que les mères n’étaient pas responsables, que d’autres psychothérapies pouvaient apporter un bénéfice et que la résilience n’était pas opposée à la psychanalyse [la mise en gras de cette phrase est de la Rédaction].

simplement dessiner les limites

Cette posture idéologique était même devenue quotidienne : chaque fois que je cherchais à tracer les limites et les échecs de la résilience, certains me demandaient « Pourquoi agressez-vous votre propre théorie ? ». Je ne l’agressais pas, je souhaitais simplement dessiner les limites, comme on doit le faire pour tout nouveau concept. Car le succès de la résilience, son entrée dans toutes les universités et les contresens que l’on entend parfois nécessitent une mise au point scientifique[1].


[1] C’est ce que nous avons projeté de faire, en réunissant à Paris, plusieurs centaines de chercheurs, de quinze pays différents, pour le premier Congrès mondial de la résilience, les 7-8-9-10 juin 2012 à Paris, espace Reuilly.

  • 1 Plus précisément Jacques-Alain Miller obtint, collatéralement lors d’un entretien à l’initiative du ministre Philippe Douste-Blazy – celui qui reconnut officiellement la psychothérapie relationnelle, que les résultats de l’enquête Inserm soient retirés du site du ministère de la Santé, où ils faisaient fallacieusement autorité.