Contre l’évaluationnisme

Christophe Mileschi

Professeur des universités,
_ Littérature, langue et civilisation italiennes contemporaines,
_ Université Paris-Ouest-Nanterre,
_ christophe.mileschi@wanadoo.fr

M. le Président de la section 14 du Conseil national des universités
_ Mmes et MM. les Membres de la section 14 du Conseil national des universités
_ M. le Président de l’Université Paris-Ouest-Nanterre
_ Mmes et MM. les Membres du Conseil d’administration de l’Université Paris-Ouest-Nanterre

dont copie à

_ M. le Président de la République
_ Mme la Ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche

et à

Conseil national de l’Enseignement supérieur et de la Recherche
_ Coordination nationale des Établissements scientifiques et universitaires
_ Société des italianistes de l’Enseignement supérieur
_ Forum des sociétés savantes

Objet : évaluation individuelle des enseignants-chercheurs

Paris, le 06 juin 2012

Monsieur le Président de la section 14 du Conseil national des universités
_ Mesdames et Messieurs les Membres de la section 14 du Conseil national des universités,
_ Monsieur le Président de l’Université Paris-Ouest-Nanterre,
_ Mesdames et Messieurs les Membres du Conseil d’administration de l’Université Paris-Ouest-Nanterre,

chères et chers collègues,

Je vous écris pour vous informer que j’ai décidé de refuser de me soumettre, le moment venu, à toute forme d’évaluation individuelle systématique et récurrente, telle que prévue par le décret n° 2009-460 du 23 avril 2009, portant réforme du statut des enseignants-chercheurs.

Ma décision a été mûrement réfléchie. Mes raisons sont de tous ordres, mêlant dans une réflexion que je crois rigoureusement cohérente des considérations politiques, éthiques, philosophiques, épistémologiques et scientifiques. De tous ces points de vue, l’évaluation individuelle systématique et récurrente des enseignants-chercheurs, et particulièrement de leur production scientifique, m’apparaît comme inadmissible et fondamentalement néfaste.

Je n’afficherai pas au grand jour ma détermination à faire personnellement obstruction à une mesure légale, m’exposant à d’éventuelles sanctions ou représailles, sans de graves motivations. Je les expose ci-après, en espérant que vous en prendrez connaissance et leur accorderez le temps de la réflexion.

Je passerai rapidement sur un premier constat, tant il doit être évident pour quiconque connaît l’université : les enseignants-chercheurs font déjà l’objet d’évaluations répétées, tout au long de leur carrière. J’annexe à ce courrier un relevé détaillé, établi à l’initiative de la Société des italianistes de l’Enseignement supérieur et qui peut certainement être étendu, de toutes les occasions où un universitaire est soumis ou se soumet volontairement à évaluation, aussi bien en tant que membre d’un collectif scientifique ou pédagogique qu’à titre individuel.

lourdeur stupéfiante

Je passerai tout aussi rapidement sur le problème logistique que soulève l’évaluation individuelle systématique et récurrente prévue par le susdit décret. Aucun moyen humain et financier n’est prévu pour sa mise en œuvre, dont la lourdeur est pourtant stupéfiante : dans le cadre d’une évaluation quadriennale, il s’agira d’évaluer chaque année un quart des enseignants-chercheurs de ce pays. Il est dès lors inévitable que cette procédure tourne à la parodie, sauf à adopter des critères purement quantitatifs (nombre de kilos de papier imprimé en quatre ans), ce qui, c’est l’évidence, reviendrait encore à une farce.

carriérisme Rolex

Je passerai un peu moins rapidement sur ce qu’a de foncièrement contradictoire avec la dimension collective par essence de la recherche le fait d’isoler les chercheurs et leurs productions, pour individualiser les mérites de chacun. La prégnance de l’idéologie du succès personnel, de l’individualisme triomphant, du carriérisme Rolex est parfaitement visible dans cette conception du métier de chercheur. Mais c’est une conception moralement détestable et scientifiquement erronée. Tout grand chercheur, tout grand savant doit ses plus belles réalisations à un effort qui le relie à une communauté, celles et ceux avec qui ils travaillent, ou dont il connaît les travaux. Les œuvres les plus admirables de l’esprit n’appartiennent à un individu donné que par approximation et simplification. Léonard de Vinci ne serait rien sans ses maîtres, ses collaborateurs et ses disciples. D’autre part, la mise en pratique d’une évaluation systématique de chacun par certains de ses collègues, avec possibilités de match retour, semble faite tout exprès pour détériorer en profondeur la qualité des relations personnelles et professionnelles. Si l’on voulait dans ce pays rendre à terme viciée ou impossible la coopération au sein d’équipes de recherche, on n’aurait rien d’autre à faire que de laisser s’appliquer le décret sur l’évaluation individuelle.

guerre entre disciplines

Je ne m’attarderai pas non plus sur la guerre entre disciplines que l’évaluation individuelle déclenchera dans les établissements, dès lors qu’il appartiendra aux conseils d’administration d’instruire localement le résultat des évaluations nationales, qui n’auront qu’une valeur indicative. Il est facile de prévoir que ce seront les rapports de force propres à chaque établissement qui détermineront, pour l’essentiel, le « classement » qualitatif des enseignants-chercheurs, et la répartition afférente des bonus et des primes. Il est facile de prévoir que certaines disciplines, qui ne sont nulle part en position d’orienter la politique des établissements, seront partout sacrifiées, indépendamment de la qualité des évaluations. Il est facile de prévoir qu’on renforcera ainsi certains secteurs de la recherche scientifique au détriment de certains autres, non parce que ceux-là seront plus féconds en soi, mais simplement parce qu’ils seront plus puissants politiquement.

proclamation d’une normalité, promulgation d’un dogme

J’en viens à la question de fond. S’il s’agit bien d’évaluer la qualité de la recherche, on est en droit d’exiger que soient distinctement énoncés les critères qualitatifs sur lesquels les évaluateurs sont supposés s’appuyer. Or j’affirme qu’aucun cénacle d’esprits aussi bien faits soient-ils, qu’aucun aréopage de spécialistes aussi reconnus qu’on voudra, qu’aucun think tank de penseurs aussi remarquables qu’on puisse l’être n’est et ne serait en mesure de dresser une liste satisfaisante et suffisamment claire de tels critères qualitatifs, seuls susceptibles de permettre une évaluation objective et sensée des productions scientifiques. Dans un champ de recherche donné, la variété des approches possibles, des écoles, des sensibilités, des méthodes, des axiomatiques, des tendances, des objets d’étude, des préférences du moment est telle que l’instauration d’une grille d’évaluation clairement énoncée reviendra inéluctablement à la proclamation d’une normalité, à la promulgation d’un dogme. Pour ne rien dire des recherches qui débordent des cadres disciplinaires communément admis et institutionnellement réglés, et qui inventent de nouveaux champs.

les recherches les plus novatrices et atypiques

Ce sont particulièrement les recherches les plus novatrices et atypiques qui auront à pâtir d’un décret qui prétend stimuler l’excellence. Une connaissance même sommaire de la façon dont avancent la recherche et la pensée dans un champ donné, qu’il relève des sciences dites dures ou des sciences dites humaines, suffit à en convaincre. Nous savons, en d’autres termes, que, dans le domaine des choses de l’esprit, ce qui marque les grandes avancées échappe aux critères en vigueur jusque-là. La nouveauté, la singularité créent toujours leurs propres règles de valeur. Les grandes découvertes, les innovations importantes marquent toujours le surgissement de perspectives jusque-là impensées, et qui s’exposent au risque d’être jugées inacceptables au regard des normes qui président pour lors à la définition du réel et du vrai.

masques et légitimations du Pouvoir

Ici, une fois encore, les raisons épistémologiques et politiques se rejoignent et se confondent. Elles sont souvent indémêlables, dans le domaine des sciences humaines, en tout cas. Les dogmes scientifiques se doublent nécessairement d’injonctions et d’interdictions proprement politiques, au point qu’on peut parfois penser qu’ils ne sont que les masques et les légitimations du Pouvoir. Pour un spécialiste de l’Italie contemporaine, celle qui a produit le fascisme, c’est l’évidence. Mais ça l’est tout autant, je pense, si l’on s’occupe de l’Inquisition espagnole, du franquisme, de la conquête du Nouveau Monde, de la Contre-réforme ou de la Renaissance, ou encore de sociologie de l’entreprise, de psychologie du travail, de libertés publiques, de philosophie politique, de psychanalyse ou de psychiatrie…

liberté de penser, de chercher, de dire et de transmettre

Dans les formes et modalités mêmes du savoir, dans les protocoles qui en déterminent les contours et les formes licites, la question du pouvoir n’est jamais absente, et le Pouvoir ne demande qu’à entrer. Tout ce qui contribue à lui faire davantage de place, tout ce qui lui ouvre la porte est dangereux politiquement, et néfaste scientifiquement. N’est-ce pas pour cette raison, exactement pour cette raison que le Législateur avait cru bon de garantir la liberté d’opinion et d’expression des universitaires dans le cadre de leur recherches et de leur enseignement ? De leur ménager un espace qui les place autant que possible à l’abri des caprices politiques de leur temps ? C’est cette liberté, la liberté de penser, de chercher, de dire et de transmettre, que l’évaluation individuelle systématique et récurrente attaque et, à terme, détruira. Or sans cette liberté, il n’y a ni pensée véritable ni recherche sérieuse.

incitation générale à la médiocrité

Chères et chers collègues, les arguments paternalistes et débonnaires en faveur d’une « évaluation formatrice », d’un « suivi personnalisé » des enseignants-chercheurs « en difficulté » ne changent rien au fond de l’affaire : quelles que soient votre sincérité et votre volonté d’objectivité, l’évaluation individuelle systématique et récurrente ne peut être rien d’autre qu’une incitation générale à la médiocrité, d’abord au sens premier de ce terme (la recherche tâchera de demeurer dans une sorte de moyenne propre à satisfaire les normes déjà admises), puis, par voie de conséquence, au sens courant du mot (la recherche dans son ensemble stagnera, puis régressera, de devoir se soumettre sans cesse à des grilles normalisatrices).

chefs de la droite pensée

L’évaluation individuelle systématique et récurrente ne peut rien apporter d’autre qu’une destruction de la dimension collective de la recherche. L’évaluation individuelle systématique et récurrente consacrera au mieux l’émergence d’une caste d’évaluateurs qui, dans un champ donné, définiront, selon leur propres conceptions et, donc, selon leur propre arbitraire, ce qu’est une recherche de qualité et ce qu’elle n’est pas. Au vrai, quelles que puissent être leur bonne foi et leur bonne volonté, ils se transformeront volens aut nolens en chefs de la droite pensée, ne serait-ce que parce qu’ils seront perçus comme tels par les évalués.

dire ce qu’en son âme et conscience ce que chacun estime juste

Au cours de sa carrière, un enseignant-chercheur est nécessairement candidat plusieurs fois à une évaluation individuelle, et à ces évaluations nécessaires il peut choisir d’en ajouter d’autres, en nombre : diplômes, concours, recrutements, mutations, détachements, qualifications, promotion d’un corps à un autre, d’une classe à une autre, missions diverses d’expertise, congés pour recherche… Mais, à chaque fois, sa démarche est librement consentie. Il décide librement d’exposer sa pensée au jugement d’autrui et d’en supporter les conséquences. Et si d’aventure ses travaux n’ont pas l’heur de plaire, personne du moins ne peut lui dénier le droit de penser et de dire ce qu’en son âme et conscience il estime juste. Qu’on apprécie ou non sa recherche, la position dans l’université d’un enseignant-chercheur titulaire, ses obligations de service, sa liberté d’exposer sa pensée demeurent inchangées.

idéologie du rendement immédiat

Le décret 2009-460 modifie radicalement cette situation : en obligeant chacun à rendre périodiquement des comptes, il crée de jure et de facto la nécessité d’une orthodoxie générale qui reviendra à une manière d’homologation extrêmement dommageable pour la recherche. Car la recherche a, par essence, besoin de temps et de gratuité. La recherche a, par essence, c’est-à-dire de productions dont l’intérêt immédiat peut paraître douteux, voire inexistant. Elle a besoin que chacun de ceux qui sont supposés chercher, et qui sont de toute façon déjà pris dans des logiques collectives, n’ait, en toute dernière instance, de comptes à rendre qu’à lui-même. Car nul ne peut décréter que tel chercheur, jugé infécond ou déviant ou peu innovant à un moment donné, ne serait pas au vrai occupé à une découverte de la plus haute importance, qu’on ne peut encore aucunement évaluer. L’épistémologie qui sous-tend l’ambition d’une recherche sans cesse encadrée dans le périmètre de l’utile, du scientifiquement correct ou du techniquement efficace se fonde sur le mirage de la rentabilité maximale et de l’automatisation. Elle est au vrai directement inspirée de l’idéologie du profit à court terme. Le décret sur l’évaluation individuelle des enseignants-chercheurs n’est rien d’autre qu’un épisode de sa conquête de nouveaux territoires. Il est naïf, sinon absurde de croire que ce décret vise réellement à améliorer la qualité de la recherche, ou qu’il puisse d’aucune manière y contribuer. Tout au contraire : si l’on souhaite faire de la France, d’ici vingt ans, la lanterne rouge des pays avancés en matière scientifique, c’est exactement ce qu’il faut faire : la mettre au pas d’une idéologie du rendement immédiat.

décret inique et destructeur

Pour toutes ces raisons, et pour toutes celles qu’on peut en inférer, je ne me soumettrai jamais à aucune procédure d’évaluation individuelle contrainte. Il en va de ma conception même de notre métier, et du rôle qu’il joue pour moi dans la cité*. Par corollaire, tant que ce décret inique et destructeur demeurera en vigueur, je ne serai plus candidat à aucune promotion, à aucun congé pour recherches, à aucune prime. Cette décision a d’ores et déjà un prix : titulaire de la prime d’encadrement doctoral et de recherche (PEDR) de 2004 à 2012, j’ai renoncé à me porter candidat à la prime d’excellence scientifique (PES) qui a désormais pris sa suite, car, comme son nom même l’indique, elle relève de toutes les erreurs et impostures qui font l’objet de cette lettre. J’ai conscience aussi qu’en décidant de récuser la légitimité du décret sur l’évaluation individuelle, je m’expose au risque de sanctions. Je suis prêt à les affronter.

S’il faut m’évaluer, chères et chers collègues, considérez cette lettre et ses annexes comme les seules pièces que j’accepterai jamais de verser à mon dossier dans le cadre de ce décret.

Veuillez agréer, chères et chers collègues, l’expression de mes meilleures salutations collégiales.

Christophe Mileschi

Post scriptum : il y aurait encore à dire, entre autres avec Luc Boltanski, Roland Gori ou Christophe Dejours, ce que l’idéologie de l’évaluation a de pernicieux en soi, y compris en dehors du domaine de la recherche. Certains des arguments développés ci-dessus ont une portée générale. J’invite chacune et chacun à s’approprier librement du texte de cette lettre, à la diffuser autant qu’il lui plaira, à faire siens, en les remaniant à sa guise, les passages qui lui siéront, et à s’opposer, à sa mesure, à l’avènement d’une société régie par les diverses formes d’agences de notation.
Voir en cliquant ici. Également in L’université et la recherche en colère. Un mouvement social inédit, éditions du croquant, 2009. On pourra lire aussi le n° 37 de la revue Cités : « L’idéologie de l’évaluation, la grande imposture ».


ÉVALUATIONS DÉJÀ EXISTANTES DES ENSEIGNANTS-CHERCHEURS**
Hors évaluations par diplômation et hors reconnaissance par des mandats électifs
_ 1/ Évaluations et déroulement de carrière
_ a- Évaluations avant la Thèse de Doctorat (de « pré-recrutement »)
– pour recrutements Lecteurs / Maître de Langues / ATER / PRAG.
_ b- Évaluations post-thèse
– pour recrutement post-doc ;
– pour recrutement MCF : qualification CNU / comités de sélection (deux phases) / validation de classement CA / titularisation ;
– pour mutation dans le même corps : comités de sélection (deux phases) / validation de classement CA ;
– pour promotion HC : circuit du dossier [local/CNU/local = 3 filtres].
_ c- Évaluations post-HDR
– pour recrutement PR : qualification CNU/ comités de sélection (deux phases) / validation
de classement CA / titularisation ;
– pour mutation dans le même corps : comités de sélection (deux phases) / validation de classement CA ;
– pour promotions de la Cl 2 à la Cl 1 : circuit du dossier [local/CNU/local] ;
– pour promotions de la Cl 1 à la Cl Ex : circuit du dossier [local/CNU/local] ;
– pour promotions dans la Cl Ex. de l’échelon 1 à l’éch. 2 : circuit du dossier [local/CNU/local].
d- Tous corps et grades confondus
– pour obtention d’une décharge « jeune chercheur » ;
– pour obtention d’un CRCT : circuit du dossier [CNU/local] ;
– pour obtention d’une PES : circuit du dossier [local/CNU/local] ;
– pour obtention d’une délégation CNRS : circuit du dossier [local/CNU/local] ;
– pour obtention d’un détachement : circuit du dossier [local/CNU/local] ;
– pour intégration IUF ;
– pour recrutement comme chargé de cours hors établissement ;
– pour recrutement sous le statut de « Prof invité » ou « associé » dans des universités étrangères.
2/ Évaluations scientifiques
a- attachées à des événements scientifiques (colloques et affines ; hors ce qui est évalué au titre du laboratoire, même si le porteur de projet est une personne précise de ce laboratoire, ce qui veut dire que nous sommes aussi évalués collectivement)
– sélection comme contributeur colloque ;
– relecture contribution par le responsable de publication des actes ;
– circuit de validation éditoriale (double expertise en aveugle type Presses Universitaires …) ; – invitations conférences (sélection par la renommée …).
** Document établi par la Société des Italianistes de l’Enseignement Supérieur, en son congrès des 1-3 juin 2012. Voir http://www.sies-asso.org/pdf/autres/Evaluation%20des%20Enseignants-Chercheurs.pdf
5
b- pour publication
– expertise de l’éditeur (comité éditoriale donnant accès à expertise spécialisée) ; – expertise spécialisée (experts du champ disciplinaire …) ;
– validation des éventuelles corrections et de leur prise en compte.
c- attachées à des portages de dossiers – ANR ;
– Européens ;
– ARCs ;
– demandes de subventions diverses (aide à la publication, à la traduction, etc.).
3/ Cooptations pour activités diverses (politiques, d’expertise …)
– jurys de concours ;
– jurys de thèses ;
– jurys d’HDR ;
– comités de sélection ;
– comités scientifiques (de lecture, de rédaction, AERES …) ;
– charges de missions (reconnaissance d’expertise non formalisée) ; – nominations MESR CNU.

Roudinesco Badiou chroniqués par Savatier

2 juin 2012

Lacan, passé présent, d’Alain Badiou et Élisabeth Roudinesco

par Thierry Savatier

Il y a des dialogues inattendus ; celui de l’historienne de la psychanalyse Élisabeth Roudinesco et du philosophe Alain Badiou n’est pas le moins singulier. Entre ces deux intellectuels au parcours fort différent, il fallait trouver plus qu’un terrain d’entente ou de conflit : un centre d’intérêt commun. Dès lors, la figure tutélaire de Jacques Lacan ne pouvait que s’imposer.

Fruit de deux conversations (un entretien publié dans Philosophie Magazine, puis un débat organisé à la BnF), Jacques Lacan, passé présent (Le Seuil, 104 pages, 14,70 €) nous offre donc une confrontation dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’a rien de stérile.

En toute logique, la première partie de ce dialogue est consacrée aux rencontres des deux auteurs avec Lacan. Rencontre personnelle d’abord, puisque l’un et l’autre eurent l’occasion de le côtoyer, puis rencontre avec ses idées, ses positions politiques, son rapport à la philosophie, le magistère qu’il exerça sur le monde intellectuel des années 1960 et 1970.

l’hygiénisme et la norme

Le regard porté reflète naturellement les sensibilités politiques de personnalités appartenant à des gauches très contrastées, l’une ayant un moment adhéré au PCF, puis s’en étant éloignée, l’autre étant connu pour son engagement maoïste pas vraiment repenti et un penchant pour les thèses de Pol Pot qu’il semble n’avoir regretté que tardivement. Tous deux se rejoignent pourtant pour dénoncer certains travers contemporains de notre société parmi les plus pervers : « Aujourd’hui, la catastrophe, c’est l’hygiénisme et la norme : le contraire du bonheur. Nous n’aimons ni le fanatisme religieux, ni le scientisme, ni l’argent fou, ni l’évaluation débridée, symptôme de l’abandon des idéaux de la raison. En bref, nous avons en commun la conviction que l’engagement politique doit aller de pair avec le travail, la rigueur et l’érudition. »

Dans la seconde partie du livre, intitulée Penser le désordre, les auteurs s’attachent davantage à dialoguer sur l’œuvre de Lacan : ce qu’elle fut, ce qu’il en reste (ou plutôt ce qu’il reste d’une psychanalyse qui, depuis Lacan, n’a plus théorisé, s’est parfois livrée à des choix douteux tout en s’enlisant dans des querelles de clocher qui frisent le sectarisme) et surtout ce que cette œuvre peut nous proposer pour l’avenir en nous aidant à affronter l’angoisse générée par la crise, à lutter contre les tentations obscurantistes et scientistes, l’argent-roi, etc.

rompre avec la doxa

Plusieurs thèmes abordés retiennent en priorité l’attention du lecteur, comme l’analyse très pertinente du langage de Jacques Lacan, de sa conception du tragique (en opposition à Freud, à travers l’exemple d’Œdipe). D’autres sujets sont également débattus, comme le terrorisme des années 1970, la folie prise en tant que « surgissement en soi d’une altérité radicale » (comment ne pas penser à Artaud ?), le but de la cure psychanalytique. Et certaines phrases prennent une importance d’autant plus particulière qu’elles rompent avec la doxa, comme l’illustre cet extrait relatif à Lacan et Mai 68 :

Élisabeth Roudinesco : « Pour lui, Mai 68 était un mouvement en trompe l’œil, qui exprimait, non pas une volonté de libération généralisée, mais au contraire le désir inconscient, chez les insurgés, de servitudes encore plus féroces. »

Alain Badiou : « « Ce à quoi vous aspirez en tant que révolutionnaires, c’est à un maître. » Quand il a prononcé à Vincennes cette phrase fameuse, la pilule était dure à avaler. Mais après tout, Hegel n’aurait pas non plus pensé grand bien du révolutionnarisme prolétarien de son disciple Marx ! »

nouveau maître après Mao, l’argent

[Image : Sans titre]

Le maître en question – et c’est peut-être pourquoi Alain Badiou ne semble pas très à l’aise dans sa réponse – s’appela un temps Mao, même si l’on peut encore aujourd’hui s’interroger sur l’engouement dont certains intellectuels firent preuve pour ce florilège de niaiseries qu’est Le Petit livre rouge… Un nouveau maître, plus inattendu, se substitua progressivement à la figure du grand timonier, l’argent, comme le prouvent ces anciens maoïstes reconvertis dans la finance, les média, s’épanouissant sous les lambris ministériels ou recherchant les faveurs des princes…

Quels que soient leurs points de désaccord, les deux auteurs s’entendent finalement sur deux aspects fondamentaux : l’importance du rôle que la pensée lacanienne peut jouer aujourd’hui et – ce qui explique en partie la contemporanéité de cette pensée – les qualités de visionnaire du psychanalyste : « À la fin de sa vie, note Élisabeth Roudinesco, il a d’ailleurs explicitement annoncé la monté des fléaux actuels : le racisme, les communautarismes qui en sont une variante, l’individualisme forcené et surtout la bêtise qui caractérise la démagogie de masse, le règne de l’opinion publique. »

Le blog de Thierry Savatier est consultable en cliquant ici.

Illustrations : Fulchran-Jean Harriet, Œdipe à Colonne, 1798, Cleveland, Museum of Art – Qiu Jie, Portrait of Mao, 2007, © Qiu Jie.


Autisme et psychanalyse : nos convictions

AUTISME & PSYCHANALYSE : NOS CONVICTIONS

2 février 2012

Par Judith Miller, Jean-Robert Rabanel, Daniel Roy, Alexandre Stevens

Commission d’initiative de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, Université populaire Jacques-Lacan.


Alors que l’autisme a été promulgué grande cause nationale pour 2012, sa prise en charge par des cliniciens d’inspiration psychanalytique fait l’objet de très vives attaques. La tribune ci-dessous émane de la Commission d’initiative de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, représentée par Judith Miller, Jean-Robert Rabanel, Daniel Roy et Alexandre Stevens.


L’Institut psychanalytique de l’Enfant a pris connaissance ces derniers mois d’une étrange campagne qui vise à exclure la psychanalyse de la prise en charge des enfants et adolescents autistes. Cette campagne culmine maintenant avec une proposition de loi qui a fait réagir de nombreux représentants professionnels (1) et les plus grandes associations familiales (UNAPEI) (2).

Ladite campagne procède d’un intense travail de lobbying qui allègue des intentions louables : améliorer les conditions d’une catégorie de la population. En fait, il s’agit pour ses promoteurs d’obtenir des pouvoirs publics des subventions massives au bénéfice de méthodes de conditionnement, de façon à offrir des solutions ready-made aux familles qui cherchent avec inquiétude des solutions là où il y a une réelle pénurie d’accueil institutionnel.

L’Institut psychanalytique de l’Enfant réunit des psychanalystes, des intervenants d’institutions spécialisées – psychiatres, psychologues, infirmiers, orthophonistes, psychomotriciens –, des professionnels de champ de l’enfance – enseignants, éducateurs, juristes, médecins… – qui agissent depuis de nombreuses années auprès des enfants en souffrance, en s’orientant de la psychanalyse, de Freud, de Lacan et des avancées les plus actuelles de la recherche clinique. C’est à ce titre que l’Institut psychanalytique de l’Enfant, par sa Commission d’initiative, souhaite prendre position. Il s’agit ici de témoigner des principes qui gouvernent notre action.

1 – Rappelons qu’en France, à partir des années 60-70, ce sont les psychiatres d’enfant et les psychologues formés à la psychanalyse qui commencent à se préoccuper du sort des enfants autistes jusqu’alors placés en hôpital psychiatrique ou en institution fermée, où la dimension déficitaire était prépondérante. Ils prennent appui sur les psychanalystes anglo-saxons Frances Tustin, Margaret Malher, Donald Meltzer, et sur l’institution de Maud Mannoni l’École expérimentale de Bonneuil, avec les travaux de Rosine et Robert Lefort, élèves de Jacques Lacan. L’ensemble de ces travaux donne aux praticiens – psychiatres, psychologues, infirmiers, éducateurs, orthophonistes, psychomotriciens – l’idée d’un traitement possible et d’apprentissages qui tiennent compte du symptôme du sujet, au delà de la coercition.

Les hôpitaux de jour, dans le mouvement de sectorisation de la psychiatrie, se créent dans cette perspective. Il s’agit d’offrir un accueil qui ne soit pas basé sur le déficit et qui tienne compte de la particularité de chaque sujet. La situation familiale fait partie de cette particularité, car les constellations familiales sont loin d’être toutes identiques. Les parents sont reçus, écoutés. Les enfants, les adolescents, sont reçus dans des petits groupes, sollicités pour des « ateliers » où peuvent se décliner leurs intérêts. Dans les moments de repas, de jeux, d’étude, ils expérimentent de nouveaux rapports avec les objets et avec les demandes, avec ce qui structure le monde de tous les enfants, mais dont les enfants autistes se défendent.

2 – Cette longue expérience de diagnostic, d’accompagnement des familles, de mise en place de parcours spécialement tissés pour chacun, a fait l’objet de nombreuses publications et de recueil de travaux. Elle n’aurait pas pu se soutenir sans la référence quotidienne à la psychanalyse, à son corpus textuel, à son enseignement vivant. Comment situer aujourd’hui la place de la psychanalyse dans le traitement de l’enfant autiste ? Nous proposons cinq axes de réponse :

– La formation analytique, c’est-à-dire l’expérience d’une psychanalyse personnelle, donne aux intervenants un outil puissant pour situer leur action auprès des sujets autistes à la bonne distance, en se tenant à distance d’idéaux de normalisation ou de normalité incompatibles avec l’accompagnement professionnel de sujets en souffrance.

– Ce respect de la position du sujet est la boussole qui oriente en effet cette action. Il ne s’agit en aucun cas de laisser l’enfant, l’adolescent, être le jouet par exemple de ses stéréotypies, répétitions, écholalies, mais, en les considérant comme un premier traitement élaboré par l’enfant pour se défendre, d’y introduire, dans une présence discrète, des éléments nouveaux qui vont complexifier « le monde de l’autisme ».

– L’enjeu est d’abord que puisse se localiser pour l’enfant l’angoisse ou la perplexité que déclenche en lui l’interpellation d’un autre et la mise en jeu des fonctions du corps dans leur lien avec cette demande – se nourrir et se laisser nourrir, perdre les objets urinaires et anaux, regarder et être regardé, entendre et se faire entendre. Les psychanalystes ont depuis longtemps noté la dimension de rituels d’interposition que constituent de nombreux traits symptomatiques invalidants. La création ou la découverte par l’enfant d’un « objet autistique », quelle qu’en soit la forme, est souvent une ressource féconde pour créer des liens et des espaces nouveaux, plus libres des contraintes « autistiques ».

– Les psychanalystes ne contestent en aucune façon l’inscription des enfants autistes dans des dispositifs d’apprentissage. Ils mettent au contraire en valeur que le sujet autiste est déjà bien souvent « au travail ». Les autistes dits « de haut niveau » témoignent en ce domaine d’un investissement massif de la pensée, du langage, et du domaine cognitif, où ils trouvent des ressources inédites. Plus généralement, pour tous les enfants, les praticiens cherchent à privilégier les approches pédagogiques et éducatives qui savent s’adapter pour faire une place aux singularités sociales et cognitives des enfants autistes. Enseignants et éducateurs témoignent, au sein de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, de ce qu’ils ont élaboré avec l’enfant ou l’adolescent.

– En revanche les psychanalystes s’élèvent avec la plus grande force contre des méthodes dites « d’apprentissage intensif », qui sont en réalité des méthodes de conditionnement comportemental, qui utilisent massivement le lobbying, voire l’intimidation, pour promouvoir des « prises en charge » totalisantes, qui s’auto-proclament seul traitement valable de l’autisme. Loin de cette réduction, il faut différencier les différentes approches de l’apprentissage. Les psychanalystes et les intervenants, regroupés au sein de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, représentant toutes les catégories professionnelles présentes dans le champ de l’enfance, se déclarent tout spécialement attachés, pour les enfants et adolescents autistes, aux systèmes de soin et d’éducation existant en France, tant qu’ils permettent de répartir les responsabilités respectives et différenciées entre les professionnels du soin, de l’éducation, et les parents.

3 – Les classifications actuelles des troubles mentaux – spécialement le DSM – jettent une grande confusion dans le débat, faisant apparaître au même niveau diagnostic des symptômes de l’enfance tels que le bégaiement ou l’énurésie, des « troubles » référés à une normalité sociale (tels que les « troubles oppositionnels avec provocation » ou les « troubles des conduites »), et l’autisme (« trouble autistique »). L’autisme, et ses diverses formes, se trouve ainsi isolé comme le seul véritable tableau clinique de la catégorie « Troubles envahissants du développement ». Les débats en cours sur la continuité du « spectre des autismes », sur l’opportunité de maintenir dans la même série des TED les dits « Asperger », montrent combien cette catégorie est instable. À l’intérieur de ce « spectre », il faut examiner dans le détail les phénomènes d’envahissement du corps et situer les manifestations étranges et inquiétantes dont il est la proie. Les psychanalystes et les nombreux praticiens d’orientation lacanienne accompagnent ainsi de nombreux enfants et adolescents dans cette élaboration qui leur permet de garder ou de trouver une place dans le lien social et familial. Les parents peuvent alors s’autoriser à parler de certains traits de leur enfant, d’en saisir la valeur, malgré leur caractère étrange. Ce travail est nécessairement long, car il suppose de prendre en cause une différence de l’enfant qui vient à l’encontre des attentes et des désirs qui entourent sa présence au monde. Le psychanalyste, en place de recueillir cette souffrance, doit être attentif à la souffrance des parents et les soutenir dans leur épreuve.

4 – Des hypothèses étiologiques multiples – génétique, vaccinale, neurocognitive, etc. – présentées comme des vérités scientifiques à la suite souvent d’un unique article paru dans une revue, dont on apprendra quelques mois ou années plus tard le caractère biaisé, circulent dans les divers médias et affolent les familles. Ces hypothèses causales viennent répondre strictement à la réduction de l’autisme à un trouble du développement, présenté comme une maladie génétique voire épidémique. Elles se confortent de la loi de 2005 sur le handicap, qui ne vise pourtant aucunement à porter une sentence du type « C’est un handicap, donc cela n’est pas une maladie », mais à permettre une orientation adaptée pour l’enfant et une aide pour la famille. Beaucoup sur ce point reste à faire, et les associations de parents sont une force indispensable et incontournable pour faire avancer des projets adaptés, en particulier pour les très jeunes enfants et pour les grands adolescents et les jeunes adultes. En ce sens, l’annonce de l’autisme comme grande cause nationale ne pouvait que réjouir tous ceux qui sont mobilisés dans les soins apportés aux enfants et adolescents autistes.

5 – Les psychanalystes suivent tous les débats scientifiques autour des causes de l’autisme infantile. Quelles que soient ces causes, elles ne peuvent réduire le sujet à une mécanique. Ils prennent en compte les souffrances qu’ils rencontrent et ils promeuvent les institutions et les pratiques qui garantissent que l’enfant et sa famille seront respectés dans le moment subjectif qui est le leur. Ils facilitent, chaque fois que cela est possible, l’insertion de l’enfant dans des liens sociaux qui ne le mettent pas à mal. Ils ne sont pas détenteurs d’une vérité « psychologique » sur l’autisme, ils ne sont pas promoteurs d’une « méthode éducative » particulière. Ils sont porteurs d’un message clair pour le sujet autiste, pour ses parents, et pour tous ceux qui, en institution ou en accueil singulier, prennent le parti et le pari de les accompagner – et les psychanalystes sont de ceux-là : il est possible de construire un autre monde que le monde de défense et de protection où est enfermé l’enfant autiste. Il est possible de construire une nouvelle alliance du sujet et de son corps. L’effort de tous vise à démontrer cliniquement cette possibilité.

Autisme: un scandale français

Autisme: un scandale français

Créé le 29-03-2012 à 11h16 par Sciences et Avenir

Dans son numéro 782 d’avril 2012, Sciences et Avenir enquête sur le retard français dans la prise en charge de l’autisme et le rôle joué par la psychanalyse. Décryptage de ce dossier avec Franck Ramus, directeur de recherches au CNRS.


Au centre Albert Camus pour jeunes autistes de Villeneuve d’Ascq, en France. ( BAZIZ CHIBANE/SIPA)


Mots-clés
: autisme, psychanalyse, psychothérapie, langage, Santé

Sur le même sujet dans S & A :
– Autisme: les méthodes cognitives officiellement recommandées
– Autisme: la réalisatrice du film « Le Mur » condamnée


Propos recueillis par Hervé Ratel


Que la France ait déclaré l’autisme Grande cause nationale 2012 ne peut suffire à dissimuler le fait que notre pays traite bien mal les personnes porteuses de ce handicap. En cause, un diagnostic et une prise en charge confiés en majorité à des psychanalystes, alors que partout ailleurs dans le monde ce sont des professionnels formés aux méthodes comportementales et éducatives qui s’en occupent. Une exception française que la Haute autorité de Santé (HAS) a critiquée dans son dernier rapport.

Le numéro d’avril (n°782) de Sciences et Avenir consacre une enquête de six pages à ce scandale sanitaire, décryptage avec Franck Ramus, directeur de recherches au CNRS, au Laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistique de l’École normale supérieure, pour Sciences et Avenir.fr.


S&A: La psychanalyse reste-t-elle fortement ancrée en France ?

[Image : Sans titre]

Franck Ramus : Je mène des recherches sur les causes de certains troubles du développement de l’enfant: dyslexie, trouble du langage, et autisme. A ce titre, je suis au contact de médecins, de psychologues, de parents et d’associations de parents, et tous les retours que j’ai de la réalité sur le terrain confirment que la psychanalyse est encore très dominante en France. Bien sûr, la réalité n’est pas d’un seul bloc, elle est plus contrastée. Les psychanalystes, en tout cas ceux qui s’expriment le plus sur la question, jurent que les vieilles hypothèses n’ont plus cours. Celles-ci, s’appuyant sur la mise en cause des parents, et tout particulièrement de la mère, dans la maladie de leur enfant, ont été abandonnées depuis des décennies par tous les chercheurs et scientifiques pour qui l’autisme est un trouble neurodéveloppemental à forte composante génétique. Pourtant, à entendre certains parents, sur le terrain, la culpabilisation est toujours de mise et rien n’a changé [lire des témoignages]. Les psychanalystes ont beau jurer que leurs théories et leurs pratiques thérapeutiques ont évolué, on peut douter qu’il en soit vraiment ainsi.


S&A: Qu’est-il reproché à la psychanalyse ?

Franck Ramus : En tant que chercheur, je suis évidemment un partisan de l’évaluation scientifique et je ne reconnais que les thérapies dont l’efficacité a été prouvée. En clair, la médecine fondée sur des preuves voir le manifeste du [KOllectif du 7 janvier, ndlr]. Il est nécessaire qu’un débat ait lieu sur le fond. Certains psychanalystes semblent ouverts à une évaluation de leurs pratiques. La CIPPA –Coordination internationale entre psychothérapeutes psychanalystes s’occupant de personnes avec autisme–, par exemple, affiche une position d’ouverture dans le paysage psychanalytique. Je lui ai envoyé une série de questions précises sur les théories et les pratiques psychanalytiques dans le but de clarifier ses positions, et j’espère que cet esprit d’ouverture se traduira en actes et qu’elle y répondra. Mais d’autres psychanalystes s’opposent farouchement à toute évaluation scientifique de leurs pratiques thérapeutiques [1]. Difficile, dans ce cas, de juger de leur efficacité. Difficile aussi de ne pas soupçonner que cette rhétorique anti-évaluation ne soit qu’une tentative de dissimuler des pratiques tout simplement médiocres.

{S&A: L’autisme est-il le seul trouble du développement concerné ?

Franck Ramus } : Il n’y a pas que les autistes à souffrir de cette situation. Les enfants avec des troubles spécifiques des apprentissages (par exemple dyslexiques) et leurs familles, ont été victimes des mêmes pratiques et des mêmes théories psychanalytiques [2] : Mère trop distante ou trop fusionnelle, absence de « désir de parler ». Bien sûr, depuis le rapport Ringard en 2000 sur l’enfant dysphasique et dyslexique et la création de centres référents pour les troubles du langage, les bonnes pratiques se sont diffusées. Toutefois, on observe encore des dérives et notamment dans certains centres médico-psycho-pédagogiques (CMPP) où les enfants sont souvent pris en charge selon une grille de lecture uniquement psychanalytique, où aucun diagnostic n’est posé ni aucune rééducation proposée. C’est encore un énorme gâchis alors que la dyslexie concerne 5% de la population. Comme pour l’autisme, l’origine est neurodéveloppementale avec une composante génétique estimée à 50% et la psychanalyse n’a aucune compétence pour s’en occuper. Lorsque l’enfant présente aussi des troubles psychologiques (ce qui n’est pas rare), une prise en charge psychothérapique peut être indiquée, mais il faut que celle-ci soit efficace, donc évaluée.

Plus généralement, il y a lieu d’élargir le débat à toutes les autres pathologies mal traitées (pour ne pas dire maltraitées) par la psychanalyse. Je pense aux personnes souffrant de dépression, de trouble anxieux ou de trouble obsessionnel compulsif, dont le seul parcours de soin se résume trop souvent au divan du psychanalyste, ou d’un autre professionnel aux pratiques inspirées majoritairement par la psychanalyse. Ou encore aux personnes souffrant d’un trouble bipolaire qui ne sont correctement diagnostiquées que 8 ans en moyenne après l’apparition des premiers symptômes [3]. Ces retards au diagnostic ont des conséquences dramatiques sur la vie de ces personnes.

Autisme, un scandale français: une enquête à lire dans le numéro d’avril 2012, en kiosque ce jeudi 28 mars.


S&A : D’un autre côté il est reconnu que les prescriptions de psychotropes sont trop importantes en France…

Franck Ramus : Les psychanalystes clament souvent qu’ils sont la seule alternative aux psychotropes. C’est faux. D’une part, les psychiatres psychanalystes en prescrivent autant que les autres. D’autre part, s’il est vrai que les Français détiennent le record de la consommation de psychotropes, c’est précisément parce que l’offre de soins de psychothérapies efficaces est indigente en France. Les psychotropes sont prescrits majoritairement par des médecins généralistes insuffisamment formés à ce sujet et ayant peu d’alternatives valables à proposer. Mais des psychothérapies efficaces et validées scientifiquement existent [4], il faut que les professionnels s’y forment.

Psychanalystes ou pas, les psychiatres et les psychologues obéissent à leurs codes de déontologie respectifs [5]. L’un comme l’autre exige l’actualisation régulière des connaissances et l’adoption de pratiques thérapeutiques validées scientifiquement. Il est essentiel qu’ils s’y conforment, et qu’ils adoptent donc tous sans réserve le principe de la médecine fondée sur des preuves. Quant aux psychanalystes qui n’ont aucun diplôme universitaire pertinent, ils ne devraient tout simplement pas être autorisés à traiter des personnes malades.

propos recueillis par Hervé Ratel
Sciences et Avenir.fr 29/03/12


c’est arrivé près de chez nous

par Hervé Ratel

Si la mainmise de la psychanalyse dans le traitement de l’autisme est très forte en France, elle n’a pas totalement disparu hors de nos frontières. La Belgique est souvent vantée comme une terre d’accueil pour les autistes et leurs parents. Certains n’hésitent pas à s’y exiler pour faire profiter leurs enfants d’une intégration en milieu scolaire ordinaire encore trop peu répandue en France. Pourtant «c’est loin d’être un eldorado, témoigne Cindy Fontaine, maman belge d’un garçon de 7 ans 1/2 autiste. Moi aussi, j’ai eu droit dans mon pays aux discours culpabilisants de la part des psychologues psychanalystes !»

L’ironie de l’histoire veut que ce soit auprès de parents français que Cindy a trouvé des spécialistes qui ont pu poser un diagnostic correct pour son enfant. «À cause de la situation française atypique, la communauté des parents est très forte sur internet, via les forums constitués par les associations de familles. C’est la solidarité des mamans françaises qui m’a aidé.» Et Cindy de confesser que lorsqu’elle se retrouve désormais confrontée à une difficulté avec son enfant, elle ne va pas demander conseil à des professionnels. Elle connecte son ordinateur à internet et se tourne vers la communauté de mamans à laquelle elle appartient désormais.
En Suisse, la situation n’est guère plus brillante. Alma (elle a souhaité conserver l’anonymat), chercheuse en neurosciences, s’est heurtée à de grosses difficultés quand elle a fait le tour des psychiatres de sa région à la recherche de personnes autistes afin de les inclure dans une étude scientifique : «Je n’en trouvais aucun car tous les psychiatres que je rencontrais ne savaient pas les diagnostiquer en tant qu’autistes et leur collaient des étiquettes psychanalytiques telles que «dysharmonie psychotique évolutive» qui ne correspondent absolument à rien dans la classification médicale internationale !». Là encore, son salut est venu des associations de parents qui ont pu la faire entrer en contact avec des autistes.


[1] Voir par exemple http://www.collectifpsychiatrie.fr/

[2] Voir le site de la Fédération française des Dys http://www.ffdys.com/a-la-une/evenementiel/la-psychanalyse-les-dys-et-lautisme.htm

[3] Source: http://www.bmsfrance.fr/Zoom-sur-Les-troubles-bipolaires.html.

[4] « Psychothérapie, trois approches évaluées ». Editions Inserm, 2004.
http://www.inserm.fr/content/download/7356/56523/version/1/file/psychotherapie%5B1%5D.pdf

[5] Code de déontologie médicale: http://www.conseil-national.medecin.fr/sites/default/files/codedeont_1.pdf

& : Code de déontologie des psychologues: http://ufr-pse.univ-provence.fr/pdf/codedeontologie.pdf

ARS – faire le point, une nécessité pour ne pas naviguer à vue

FAIRE LE POINT : UNE NÉCESSITÉ POUR NE PAS NAVIGUER À VUE

par Michel BARON

Secrétaire général du Groupement syndical des praticiens de la psychologie, psychothérapie, psychanalyse – PSY’G

Membre des Commissions régionales d’inscription et d’agrément de l’Agence régionale de Santé – ARS, Ile-de-France.


la réflexion, c’est comme le bon vin : cela se décante avant dégustation !

Au fil des mois de travaux et d’ajustements, nous commençons à percevoir de plus en plus nettement les orientations des dispositions transitoires du Décret n° 2010-534 de l’usage du titre de psychothérapeute que nous continuons de baptiser Loi Accoyer, dont le but technique, à l’époque, était de lutter contre les sectes qui se seraient infiltrées dans une psychothérapie non contrôlée (première proposition de loi en1999).

Cette intention louable, sous forme de prétexte, ne pouvait que faire rire les spécialistes car, en fait, elle favorisait les sectes : elle leur offrait une respectabilité recherchée à partir d’un texte où les candidats n’avaient aucun mal à la justification. En effet, sociologiquement, nous savons bien que les membres des sectes appartiennent aux classes moyennes et supérieures et sont en possession des diplômes exigés par la loi (ou peuvent les acquérir), y compris un nombre impressionnant de médecins.

Donc, cette disposition n’était que le prétexte à une mise en place plus complexe dont nous prenons conscience aujourd’hui : l’appareil fonctionne, les commissaires œuvrent avec compétence et courage (à titre bénévole !), mais dans quelle direction ? Nous devons, dès lors, faire le point sur où nous en sommes.

La question des psychologues

Au fil des années les psychologues cliniciens, qui considèrent que la psychothérapie est une de leurs pratiques, se sont désolidarisés de la réglementation du titre de psychothérapeute dont les textes étaient de moins en moins favorables à leur égard, craignant de voir s’affaiblir ou même disparaître leur profession, au profit d’une nouvelle : celle de psychothérapeute. Le mot d’ordre de plusieurs organisations professionnelles de psychologues était donc de ne pas présenter de demande auprès des ARS.

Mais, avant la date de clôture des dossiers, et en opposition souvent avec leur organisation, ils posèrent leur candidature par milliers, encombrant d’ailleurs le travail des commissions.

Face à cette situation, et avec la pression des organismes et syndicats professionnels, le tout récent décret n° 2012-695 du 7 mai 2012 modifie le décret n° 2010-534 du 20 mai 2010 et donne gain de cause aux psychologues souhaitant faire usage du titre de psychothérapeute, ce qui rendra possible, en quelques mois, de résoudre le travail des commissions pour traiter les dossiers des « autres » (non médecins, non psychologues, non psychanalystes), ceux à l’encontre de qui la loi était faite à l’origine.

naissance d’une nouvelle profession

L’afflux des psychologues cliniciens est symptomatique d’une peur justifiée d’être pris à leur désavantage dans une réorganisation de la santé mentale, secteur dévasté de la santé. Ils se rendent compte désormais que le titre réglementé de psychothérapeute ouvre la voie à une nouvelle profession (ce que le PSY’G avait pressenti dès l’origine), avec ses diplômes et éventuellement son Conseil de l’Ordre. De là, découle évidemment la possibilité d’exercer dans les services de santé publique ou les associations qui exigeaient auparavant la formation de psychologue clinicien et qui, désormais, ne recruteront plus que sur le titre de psychothérapeute.

C’est aussi un alignement sur l’Europe où le titre de psychologue n’est guère connu. En revanche, celui de psychothérapist, de psychiatrist ou de psychoanalyst sont reconnus communément. De là l’idée que le vocable « psychothérapeute pourrait remplacer là aussi celui de psychologue clinicien il n’y a qu’un pas.

formation

Les Commissions régionales d’inscription des ARS exigent parfois pour les candidats des formations supplémentaires pour compléter leur cursus. Ces formations sont organisées par des organismes retenus par les commissions sur des critères d’exigences sévères. Peu d’organismes sont proposés et encore moins sont sélectionnés ! Certains organismes y voyaient un pactole mais ils ont déchanté : outre la difficulté de leur reconnaissance, ils perçoivent que leur rôle se terminera à la fin des mesures transitoires et, les psychologues cliniciens évacués (quand ils vont être reconnus comme les psychiatres et psychanalystes figurant sur un annuaire), il ne restera finalement que peu de « clientèle » à former et que cela demande un travail considérable de mettre au point un programme de psychothérapie conforme aux désirs du Ministère.

Quant aux universités, ce passage de reconnaissance ne les intéresse pas car, celui-ci terminé, c’est elles qui vont gérer le nouveau diplôme de psychothérapeute, de niveau Master II et qui sera l’équivalent du Master II de psychologie clinique, et peut-être qui le remplacera un jour.

Les universités travaillent donc déjà à la mise au point de la maquette des diplômes et vont vers une sortie rapide du projet. Le vrai problème universitaire étant de savoir si les leaders vont être les facultés de lettres ou de médecine. Ces dernières ont plus de chance de l’emporter car elles ont déjà des programmes de psychothérapie (orientation psychiatrique) dans de nombreuses facultés de médecine et correspondent mieux à une orientation médicalisée de la santé mentale.

en forme de conclusion

Au-delà des difficultés, des retards et de l’énorme travail des commissions, il est prévisible que le projet verra le jour de l’instauration de cette nouvelle profession de psychothérapeute, car les enjeux sont trop importants pour qu’il y ait un renoncement de la part des Ministères (Santé et Enseignement supérieur), des Universités (Lettres et Médecine) ou des politiques.

Demeure la mise en place et la création d’autres structures de remplacement.

Le 9 mai 2012.

Autisme : l’indispensable trio soignants-parents-école

santé Autisme : l’indispensable trio soignants-parents-école

par Manuela MARSAC

Le pédopsychiatre sarrebourgeois Alain Bouvarel ne considère pas l’enfant autiste comme un handicapé mais un sujet en devenir, capable de se socialiser.


[Image : Sans titre]

Au centre médico-psychologique Roger-Misès de Sarrebourg, l’équipe soignante mène un projet thérapeutique et éducatif en faveur de l’enfant autiste, associant les parents et l’école. Photo Laurent MAMI

Au centre médico-psychologique Roger-Misès de Sarrebourg, l’équipe soignante mène un projet thérapeutique et éducatif en faveur de l’enfant autiste, associant les parents et l’école. Photo Laurent MAMI

N e joue pas avec cet enfant-là, il est fou ! » Le regard des autres est difficile à encaisser pour les parents d’un jeune autiste. Ce couple de la région de Sarrebourg s’est inquiété très tôt du retard de langage de son fils Nathan (*). Après un suivi en centre médico-psychologique, une psychothérapie est engagée et le garçon multiplie les progrès. En retrait à l’école, il accepte un jour de donner la main à ses camarades. En classe de CM1, Nathan se révèle être un élève très logique, inspirant la tolérance à son institutrice. Cet enfant, encadré par des soignants jusqu’au baccalauréat, est le cas typique, et rêvé des pédopsychiatres, d’un autiste intégré socialement.

« Si on voit de plus en plus d’autistes dans la vie sociale, c’est grâce à la prise en charge précoce, avant trois ans. Cela change la trajectoire, le devenir de vie d’un autiste. Et on verra de moins en moins de malades très déficients », martèle Alain Bouvarel, pédopsychiatre comptant trente-cinq ans d’expérience auprès des autistes.

Pour les familles, des signes précoces doivent alerter : la non-communication, le retrait, des gestes particuliers, le regard qui n’accroche pas, la perte du langage. « L’autisme est une structure de personnalité, une façon différente d’être au monde, impliquant des difficultés relationnelles », définit le docteur Bouvarel.
Où est le chef d’orchestre ?

D’énormes progrès ont été réalisés sur la connaissance de cette pathologie polyfactorielle. « Il n’existe pas une cause précise. La génétique est un des facteurs mais ne suffit pas pour faire l’autisme », affirme le spécialiste.

Une zone du cerveau est le chef d’orchestre des sensorialités : la vue, l’ouïe, la parole. Chez l’autiste, le chef d’orchestre est absent. Il ne peut donc pas activer les sens en même temps. « Ces découvertes datent de moins de dix ans. Cela permet de changer les approches », poursuit Alain Bouvarel.

Formé à l’école des maîtres à penser de la pédopsychiatrie française, dont le professeur Roger Misès, le docteur Bouvarel défend depuis toujours une approche multidimensionnelle, globale et pluridisciplinaire de l’autiste. « L’autiste n’est pas un handicapé qu’il faut rééduquer. Nous sommes là pour l’aider à devenir un sujet et à rentrer dans la société. »

La règle d’or du pédopsychiatre s’appuie sur la collaboration entre les soignants, les parents et l’école dans le cadre d’un projet thérapeutique et éducatif. « C’est ainsi que nous aiderons l’enfant à surmonter ses angoisses, à développer une aptitude à se socialiser, à communiquer de manière autonome, en l’accompagnant le plus loin possible. » Différents supports de communication sont utilisés : les ateliers créatifs, le cheval, les jeux aquatiques. « Il n’y a pas un traitement type pour les autistes mais un habit sur mesure pour chacun. »

2012, année mondiale de l’autisme, est l’occasion pour le pédopsychiatre sarrebourgeois de pousser un coup de gueule. Il déplore le manque de structures d’accueil et de soins pour les adolescents et adultes autistes.


* Le prénom a été modifié.

DSM-4 – Souriez vous êtes « renommés »

DSM-4 – Souriez vous êtes renommés

Par Marcelle Maugin

C’est merveilleux cette petite touche sur l’ordinateur : un clic et on renomme ! on change le mot, la chose change de nom, tout change, au gré de nos caprices. Attention ça vient de vous arriver à vous, vous avez été renommé et vous ne le saviez pas ! pas votre nom propre, non, pire que ça, votre âme, ses états si délicats, vos émotions, vos sentiments, vos comportements, vos ressentis comme disent les psys. Tout ce qui caractérise votre tempérament, qui fait votre personnalité, qui fait de vous quelqu’un d’unique, d’absolument pas interchangeable.

Tout ça a été renommé en douce et ça change tout. Vos traits de caractère sont maintenant devenus des troubles, des troubles qui éveillent le soupçon. D’un seul clic tout ce qui vous définit si bien est devenu suspect, inquiétant, mauvais signe… Des signes qui, comme tous les états précaires ne présagent rien de bon comme on le dit de la santé !

un peu timide : TPE !

Quelques exemples. Avant vous étiez un peu timide ? maintenant vous souffrez de phobie sociale, caractéristique d’un trouble de la personnalité évitante. Vous étiez souvent distrait ? vous souffrez d’un trouble déficitaire de l’attention. Vous étiez nerveuses Mesdames à la veille de vos règles ? Vous souffrez d’un TPMD, trouble dysphorique prémenstruel. Vous avez souvent mal au ventre ? Vous souffrez d’un SCI, trouble du colon irritable. Vous êtes insatisfait ? C’est le signal d’une dystymie subclinique. Vos petites manies et vos tics sont devenus des TOCS, de nos jours populaires, des troubles obsessionnels compulsifs.

Quant à l’angoisse, propre à la condition humaine, l’angoisse que chacun à sa façon expérimente tout au long de sa vie est devenue attaque de panique (soignée au Xanax). La psychose maniacodépressive devenue trouble bipolaire, BIP ! est à présent reclassifiée (plus anglo-saxon, plus chic que classée) comme maladie chronique. Entre 1994 et 2003 on a diagnostiqué 40 fois plus de bipolaires. L’autisme d’Asperger lui est rebaptisé TED – trouble envahissant du développement.

Continuons encore un instant. Vous vous énervez au volant ? C’est la preuve d’un trouble explosif intermittent. Une petite panne sexuelle ? ça démontre une dysfonction érectile. Un peu trop d’empressement sexuel ? c’est un trouble paraphilique corecitif : … on sait enfin de quoi souffre DSK ! À quoi s’ajoute la routine du biologisme, l’abord médicalisant des spasmophilies, fibromyialgies, etc. On pourrait continuer ce joyeux inventaire à la Prévert jusqu’au raton laveur.

D’un côté ça fait quand même du bien tous ces nouveaux mots et ces acronymes impressionnants, ça soulage de pouvoir enfin mettre un terme précis et bien technique sur des ressentis tellement indéfinis et fugaces ! Ça donne l’impression d’avoir enfin quelque chose qui mérite vraiment l’attention, la compassion, qui appelle de bons soins, si possible remboursables par la Sécu même !

TADH : « c’est un garçon ! »

Ça fait encore plus de bien quand ça nomme ce qui nous exaspère tant chez les autres : votre fils de 8 ans fait beaucoup de bruit ? c’est du fait de son TDAH, son trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité. Autrefois on disait « c’est un garçon ! » Votre jeune ado s’acharne à vous tenir tête ? Cette fois-ci c’est à cause de son TOP : son trouble oppositionnel avec provocation ! le top des tocs en quelque sorte.

Pas de souci, il est facile d’en finir avec tous ces petits dérangements, ces troubles qui perturbent notre sérénité et surtout celle des autres. On notera que le mot trouble remplace désormais le mot symptôme, lequel renvoie davantage au signe… susceptible de prendre sens. C’est tout un changement de paradigme et de perspective quant aux critères de partage du normal et du pathologique.

Ne soyez pas inquiets, il existe pour chacun d’entre eux un traitement médical adéquat qui fera de vous une personne adaptée, performante et souriante. Elle est pas belle la vie ? Et si vous malgré cette promesse vous répugnez encore à prendre les médicaments en question, c’est justement la sorte d’affection pour laquelle ils sont le plus indiqués. On peut en rire mais ce n’est pas drôle : voilà une bonne moitié de l’humanité désignée comme défectueuse, pathologique, bonne à soigner.

enfin « scientifique » et universelle

Que s’est-il donc passé pour qu’on se retrouve tous si mal en point ? Il s’est passé qu’une équipe de psychiatres américains mandatés par l’APA, l’Association américaine de psychiatrie, a décidé en 1974 de se doter d’un outil professionnel susceptible de mettre définitivement d’accord les psychiatres de toutes orientations, européens comme américains, lesquels n’étaient à l’évidence pas fichus de s’entendre ni sur les termes médicaux, ni sur les diagnostics concernant les maladies mentales dont leurs patients semblaient souffrir.

Il suffisait pour cela, ont-ils pensé, de méticuleusement repérer les symptômes caractéristiques des différentes affections mentales, d’en spécifier les critères objectifs sur un mode purement descriptif, de les codifier et de constituer ainsi une base statistiquement solide, enfin scientifique et universelle. Dans cette optique le mieux était, dans leur logique, de s’en tenir à une approche purement descriptive des faits observés, plutôt que d’en référer à l’intuition du clinicien, empreinte d’aprioris théoriques plus ou moins fumeux.

La mission se voulait généreuse : éliminer toute subjectivité dans les diagnostics. En identifiant des pathologies plus ciblées et plus nombreuses, beaucoup de souffrances seraient enfin prises au sérieux, soignées avec précision et éventuellement remboursées par les assurances santé. Ça, c’était la mission officielle.

se débarrasser de l’antipsychiatrie et de la psychanalyse

L’agenda caché comme on dit, c’était l’envie de se débarrasser du courant antipsychiatrique qui sévissait dans les années 70, mais aussi du vocabulaire et des concepts psychanalytiques en vigueur à l’époque, jugés trop imprécis (ainsi que des professionnels qui les utilisaient : les freudiens pour ne pas les nommer) en leur substituant de nouvelles formulations plus maniables par des neuropsychiatres. Le docteur Robert Leo Spitzer fut donc chargé de constituer un groupe de recherche composé d’une quinzaine de collègues et se mit à l’ouvrage pendant 6 ans afin de mettre au point ce nouveau Manuel diagnostique indispensable au bien-être futur de l’humanité.

On notera au passage que la découverte dans les années cinquante des premiers médicaments agissant sur le cerveau, promettait déjà un bel avenir à l’industrie pharmaceutique. Pour vendre un médicament il faut aussi « vendre » un désordre imputable à un déséquilibre chimique. Curieusement on a pu constater que chaque nouveau terme, chaque nouvel acronyme, précédait et parfois même suivait l’apparition d’une nouvelle molécule. Pour n’en citer que quelques unes on a vu apparaître à grand renfort de publicité les Prozac, Zoloft, Paxil/Deroxat, Ritaline ou Viagra, et autres pilules du bonheur dont les fabricants omettaient soigneusement de mentionner les effets secondaires. Inutile de préciser que les laboratoires subventionnèrent très généreusement les travaux du groupe de recherche. Le montant de leurs recettes s’est rapidement chiffré en milliards de dollars.

– Les DSM-1 et 2 utilisés en 1952 et 1968 recensaient environ 180 catégories de maladies mentales.

– Le DSM-3R révisé publié en 1987, grâce à l’équipe Spitzer en a identifiées 292, dont un tiers de « nouveaux » troubles ou affections.

– Le DSM-4 en 1994 en identifie 350, et aujourd’hui 392.

– La prochaine révision, le DSM-5 doit paraître en 2013.

On sent tout de suite que la tâche fut stimulante puisque les chercheurs ont rapidement découverts une quantité de troubles inconnus auparavant, quantité visiblement exponentielle.

Tout cela ne fut pas sans conséquences. Dans ce délire d’étiquetage, ce sont la plupart de nos émotions qui se sont trouvées renommées. Associés à plusieurs, les troubles additionnés permettaient d’affirmer la présence d’un désordre mental actuel ou imminent. Il suffisait de cocher des cases dignes des auto-questionnaires de magazines pour que notre « âme » soit mise à nu et pour qu’on puisse anticiper son devenir.

deux fois plus de psychoses qu’en Europe

Conséquence prévisible, cet affinement des critères a entraîné, par exemple, les utilisateurs du Manuel à diagnostiquer 1000 fois plus de cas de dépression qu’auparavant. Les prescriptions d’antidépresseurs et d’antipsychotiques ont naturellement accompagné cette hausse. Entre 1994 et 2003 on a diagnostiqué 40 fois plus de bipolaires, l’ancienne psychose Maniaco-dépressive, qu’auparavant. La prévalence des diverses pathologies est devenue telle qu’aux USA on diagnostique deux fois plus de psychoses qu’en Europe. À ce train-là on peut déjà prédire qu’une bonne moitié d’entre nous est susceptible de tomber dans les mailles du filet tendu par le futur DSM-V.

les premiers signes

Pris séparément, chaque critère, se trouve donc susceptible de préparer l’apparition d’une maladie chronique dans un futur plus ou moins proche, est donc en lui-même inquiétant, et ce d’autant que la durée d’installation du symptôme est vite allée en diminuant. Exemple : la durée « normale » du chagrin pour un deuil est passée de un an, à six mois puis réduite à deux mois.On parle maintenant de deux semaines pour le prochain DSM-5. Dans un esprit logique de prévention, la suspicion s’est donc étendue progressivement à tout individu présentant les « premiers signes » d’une future morbidité. C’est ainsi qu’on s’est attaché à repérer les syndromes à risque de délinquance ou de schizophrénie dès la petite enfance. C’est dans cette perspective que la prescription d’antipsychotique par les pédiatres a augmenté de 22% au cours des cinq dernières années.

Sans parler du succès des échelles d’évaluation mises à la disposition des enseignants et des parents leur permettant de diagnostiquer eux-mêmes leurs élèves ou leur progéniture.

Quoiqu’il en soit force est de constater que le DSM-4, si attirant par sa séduisante rationalité et ses habillages mathématiques est rapidement devenu la Bible de référence de nos jours pour les psychiatres du monde entier. Il s’est vendu à un million d’exemplaires supplantant bientôt sa principale concurrente européenne la CIM 10 – Classification internationale des maladies diffusée par l’OMS – désormais largement influencée par lui. Il est rapidement devenu la principale référence actuelle pour les médecins généralistes, la Justice, l’Université, les services sociaux, pour la formation, pour les compagnies d’assurances. On peut dire à ce titre que le docteur Spitzer est « sans aucun doute l’un des psychiatres ayant le plus compté au XXème siècle »

qui sommes nous pour le DSM ?

Mais le plus inquiétant c’est la représentation du psychisme humain, du soin et de la vie en général que ce Manuel véhicule. Qui sommes nous pour le DSM ? Qu’est devenu le Sujet humain conçu et né dans des liens humains, produit et acteur d’une histoire, dont le comportement a un sens, fût-il inconscient ? Un Sujet qui pense et interprète, qui exerce sa liberté, évoluant dans un contexte sociopolitique donné qui le façonne et qu’il façonne ? Un Sujet qui compose comme il peut mais nécessairement avec la relation à l’autre, comme avec sa biologie, les évènements et les nécessités de l’adaptation à son environnement ? À quelle vision hypothétique de la normalité essaie-t-on de nous faire adhérer ?

À force de passer à la moulinette, le Sujet a disparu. Ou plutôt il est réduit à la somme codifiée de ses déterminismes biologiques, de ses troubles, de ses souffrances traduites uniquement en termes de comportements, de handicap social, sans fluidité possible, un être prédestiné: une simple composition de caractéristiques prêtes à rentrer dans des petites cases préétablies. Un être dont la nature est soumise au fonctionnement de ses neuromédiateurs, mais dont la nature troublée demeure éventuellement corrigible grâce à des traitements biochimiques adéquats, un individu re-conditionable et surtout réadaptable …dans la société telle que donnée.

Que sont devenus en face de lui les soignants ? Des apprentis experts, des observateurs neutres de dérèglements bio-cognitivo-comportementaux qui ne les concernent en rien, qu’ils ne sauraient partager, distanciés, insensibles, désengagés. Des médecins qui prennent de moins en moins de risques, de simples agents de la régulation sociale. Que devient le lien entre soignants et soignés et son effet sur la souffrance des patients quand il n’y a plus de possibilité de rencontre véritable, quand on ils ne se sentent plus fabriqués de la même glaise, quand ils ne partagent plus la même expérience ?

une tout autre profession

Maurice Corcos résume ainsi le DSM : un simple «dictionnaire pour psychiatres commis voyageurs avides de normalité, impuissants à imaginer l’autre.» C’est cette sorte de psychopathologie générale qu’on veut nous faire avaler et adopter dans l’avenir, tout particulièrement à nous les ex psychothérapeutes. Une psychopathologie qui vise à supprimer les symptômes sans prendre le temps d’en chercher la signification profonde. Parfaitement compatible avec les besoins de la société néolibérale. Une psychopathologie qui nous épargnerait certes un cheminement aussi long qu’exigeant, mais qui ôterait du même coup à notre profession tout l’enrichissement que nous apporte une clinique intuitive et engagée, celle qui nous maintient au contraire en affect et en travail permanent avec nos patients. Une tout autre profession en quelque sorte.


Bibliographie

– Maurice Corcos, L’homme selon le DSM, Albin Michel, 2011.-

– Christopher Lane, Comment la psychiatrie et l’industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions, Flammarion, 2009.-

Mort du psychanalyste Jean Laplanche

par Élisabeth Roudinesco

Le Monde du 9 mai 2012

Né à Paris le

21 juin 1924,

le psychanalyste Jean (Louis) Laplanche est mort à l’hôpital de Beaune, le 6 mai 2012, jour anniversaire de la naissance de Freud. Malade, il n’a pu suivre le déroulement des élections présidentielles, alors qu’il était engagé à gauche. Auteur d’une œuvre considérable (vingt volumes), publiée aux Presses universitaires de France (PUF), où il fut aussi un directeur de collection, il a occupé dans le champ psychanalytique français et international une place centrale, aussi bien comme universitaire, invité dans le monde entier, que comme commentateur original de la pensée freudienne sans concession à l’égard du scientisme et du comportementalisme. Il fut en outre un clinicien animé d’une belle volonté de transformer les conditions de la formation des psychanalystes.

hostile à toute forme de réglementation des psychothérapies

Laplanche était un homme chaleureux, ouvert au débat et hostile à toute forme de réglementation des psychothérapies. Quand il recevait un visiteur dans son appartement de la rue de Varenne, donnant sur les jardins de l’Hôtel Matignon, il disait volontiers : «Moi je reste et eux s’en vont.»

viticulteur exceptionnel

Il fut aussi, entre 1966 et 2003, avec sa femme Nadine, un viticulteur exceptionnel, propriétaire du magnifique château de Pommard, capable, comme son père et ses ancêtres vignerons, de dormir sous les rameaux en cas de gelée précoce, afin de surveiller dès l’aube, la couleur changeante du précieux cépage.

Après un passage dans la Résistance, entre 1943 et 1944, il se tourne à la Libération vers le trotskisme. Admis à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, il se destine à la philosophie, passe l’agrégation en 1950 sous la houlette de son maître Jean Hyppolite puis participe au groupe Socialisme et Barbarie, fondé par Claude Lefort et Cornelius Castoriadis en 1948. Grâce à une bourse, il se rend à l’Université de Harvard puis croise à New York l’histoire du mouvement psychanalytique en rencontrant Rudolph Lœwenstein, fondateur en 1926} de la Société psychanalytique de Paris (SPP), qui, avant son immigration, avait été l’analyste de Jacques Lacan et de Daniel Lagache.

brillant disciple

C’est sur le conseil du philosophe Ferdinand Alquié, qu’il entre en analyse avec Lacan, devenant ainsi, en quelques années, avec Serge Leclaire, l’un de ses plus brillants disciples. Lacan s’attache à lui et le pousse à faire des études de médecine, tandis que Lagache lui ouvre une carrière universitaire à la Sorbonne dans le cadre de sa politique d’implantation du discours freudien et de la clinique psychanalytique au cœur des départements de psychologie.

renverser la formule de Lacan

En 1960, lors d’un fameux colloque organisé à Bonneval par Henri Ey, ami de Lacan et grand patron de la psychiatrie dynamique de cette période, Laplanche, après avoir soutenu une thèse remarquée sur Hölderlin et la question du père, PUF,1961, présente avec Leclaire un exposé, «L’inconscient. Une étude psychanalytique», qui a pour particularité d’être divisé en chapitres signés séparément par chaque auteur. Les deux amis ne sont pas d’accord sur les hypothèses lacaniennes dont Laplanche se démarque de façon paradoxale. Il propose en effet de renverser la formule de Lacan – «le langage est la condition de l’inconscient» – en son contraire, «l’inconscient est la condition du langage», jugée plus conforme à l’idée freudienne du refoulement originaire, c’est-à-dire du primat de l’inconscient dans la formation du sujet.

De fait, cet exposé marque la première étape de la rupture de Laplanche avec Lacan, lequel ne supporte d’ailleurs pas d’être contesté. Mais elle indique aussi, comme le souligne fort bien Marcelo Marques, ami de Laplanche, «combien toute l’œuvre ultérieure de celui-ci se développera comme un dialogue sans réponse avec Lacan», ou, plus exactement, serait-on tenté de dire, comme une tentative permanente faite par Laplanche de réfuter la conceptualité lacanienne sur le terrain même où Lacan avait effectué sa refonte de l’œuvre freudienne. Position classique de tout élève qui se veut à la fois fidèle et infidèle à un maître.

pulsion de mort, moi et la sexualité

Et c’est à partir de cette contradiction que Laplanche parviendra à élaborer sa propre lecture de l’ensemble de l’œuvre de Freud : d’abord dans Vie et mort en psychanalyse, Flammarion, 1970, organisé autour des trois thèmes de la pulsion de mort, du moi et de la sexualité, puis dans les six volumes des Problématiques, PUF, 1970-1992, et enfin dans le recueil de ses interventions : La révolution copernicienne inachevée. Travaux 1967-1992, PUF.

La vraie rupture entre les deux hommes se produit en 1964, lorsque Lacan, contraint de demeurer en dehors de l’International Psychoanalytical Association (IPA), fonde l’École freudienne de Paris (EFP), tandis que Laplanche fonde, avec notamment Jean-Bertrand Pontalis, Didier Anzieu et Wladimir Granoff, l’Association psychanalytique de France (APF) intégrée à l’IPA. Malgré cela, Leclaire et Laplanche resteront d’excellents amis.

le Vocabulaire

C’est avec Pontalis, lui-même analysé par Lacan, qu’il rédige le Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1967, véritable chef d’œuvre d’intelligence freudienne, qui sera traduit en vingt-cinq langues et dont la valeur ne s’est jamais démentie même si, hélas, l’ouvrage n’a jamais été réactualisé.

En 1969, en rupture avec la politique menée par Lagache, Laplanche crée à l’Université de Paris VII un Laboratoire de psychanalyse et de psychopathologie, introduisant pour la première fois officiellement le mot psychanalyse dans un département dominé par la psychologie. Au même moment, à l’Université de Paris VIII, située à Vincennes, Leclaire crée le premier département de psychanalyse de l’Université française. Leurs héritiers prendront ensuite un chemin différent.

parlez-vous freudien ?

Enfin, en 1980, entouré d’une vaste équipe, Laplanche lance aux PUF la première entreprise de traduction des œuvres complètes de Freud, à partir d’une conception dite «freudologique» de l’art de traduire, selon laquelle la langue de Freud serait moins «allemande» que «freudienne». D’où la nécessité pour les adeptes de cette vision de la traduction d’inventer des néologismes susceptibles de faire exister, en français, cette langue «freudologique». Laplanche eut le courage de répondre à toutes les critiques mais il n’accepta jamais de corriger cette traduction contestée.

la question de la séduction

Et si Laplanche voulait ainsi traduire en freudien l’œuvre freudienne, c’est parce qu’il considérait que Freud était un penseur génial qui s’était «fourvoyé». Dans Les nouveaux fondements de la psychanalyse, PUF, 1987, il donne la clé de sa démarche en révisant la théorie de la séduction à laquelle Freud avait renoncé en 1897 pour relativiser la causalité traumatique : l’abus sexuel réel de l’adulte sur le corps de l’enfant existe certes, disait Freud, mais elle n’est pas généralisable à tous les cas où apparaissent des pathologies. Aussi bien la vraie cause de la névrose vient-elle, selon Freud, du fantasme de séduction intériorisé dans l’enfance par le sujet lui-même.

reprendre à son compte les problèmes et non prolonger la pensée d’un maître

Laplanche oppose à cela une théorie de «la séduction généralisée», selon laquelle, du point de vue psychique, nul ne peut être le séducteur de l’autre, l’enfant étant le messager ou le traducteur de l’inconscient de l’adulte. Manière de transformer la position et la langue de Freud comme il avait traduit et inversé celle de Lacan : «Le propre d’une pensée vivante est de reprendre à son compte les problèmes et non de prolonger la pensée d’un «maître», disait-il.

Réflexions et constats pour aborder l’autisme autrement

29 avril 2012

Réflexions et constats pour aborder l’autisme autrement

Par Régine Castaing

Catégories : bibliographie, controverses, s’informer

Article de Régine CASTAING, Psychologue clinicienne, formatrice agréée, le 10 avril 2012 dans Médiapart


En ma qualité de psychologue clinicienne partageant les théorisations du professeur Bernard Golse et de la CIPPA, pour avoir été formée au packing par Pierre Delion et actuellement en ma position de formatrice en hôpitaux de jour et autres structures médico-sociales, je me sens dans l’obligation de faire part de quelques réflexions de terrain et de dénoncer un certain nombre de contre-vérités que je n’ai encore jamais lues ou entendues dans aucun des médias. Nous avons été ces temps-ci, abreuvés d’information, de “bonnes et mauvaises pratiques”, d’intoxication médiatique, écœurés par la mise à l’index, par les adeptes du comportementalisme, de personnes pourtant reconnues comme praticiens de grande humanité.

Certes, nous n’avons que trop peu communiqué sur notre travail et sur les évolutions positives obtenues avec ces enfants, que nos adversaires dénient.

un travail de grande qualité

Nous sommes pourtant nombreux parmi les gens de terrain (psychiatres, psychologues, psychomotriciens, infirmiers, éducateurs, orthophonistes, formateurs), travaillant dans les hôpitaux de jour et autres structures soignantes médico-sociales (IME et IMP) à être confrontés à des jeunes de tous âges, présentant des troubles autistiques et/ou envahissants du développement appelés TED et à utiliser les outils psychanalytiques. Ces professionnels font, pour la plupart, un travail de grande qualité où le souci, l’écoute, l’inventivité thérapeutique dominent et ce, en silence, parfois dans le découragement car ils sont, depuis quelque temps aussi, plutôt malmenés par les nouvelles directions. Ils se sentent humiliés par les propos véhiculés par le courant comportementaliste, particulièrement actif, bruyant et attirant plus les médias que les “tâcherons” de terrain.

une forme de dictature

Cependant, je ne cautionne pas davantage certaines pratiques de certaines écoles freudiennes, minoritaires dans ma région, dans lesquelles je ne me reconnais pas et qui ont, à leur manière, exercé une forme de dictature du langage et de la pensée, complètement déconnectées de la réalité des jeunes patients autistes et qui ne se sont pas ouverts à de nouvelles pratiques ni même à des outils cognitifs très précieux qui sont employés maintenant dans les structures de soin.

J’aimerais donc mettre en évidence un certain nombre de contre-vérités qui se veulent généralistes et qui heurtent même les esprits épris de logique et de science.

1/ SLOGANS D’ARRIÈRE-GARDE ET AMALGAME PSYCHANALYTIQUE

Depuis longtemps, les détracteurs ont dénoncé les pratiques utilisées par Bruno Betthelheim (années 70) et ses adeptes. Certes, il en existe encore en France. Nous sommes nombreux à penser qu’elles ne sont plus adaptées à l’heure actuelle car elles ne prennent pas en compte de nombreux autres facteurs dont l’ancrage corporel, indispensables à la relance des investissements psychiques et relationnels des enfants autistes.

approche psychodynamique du développement

En revanche, rien n’est dit sur d’autres courants de pensée qui travaillent depuis longtemps (1985) en collaboration avec le monde de la science, dans le cadre de l’INSERM. Psychiatres, psychologues, psychanalystes réfléchissent avec des collègues scientifiques neurophysiologistes, biologistes chercheurs, généticiens, etc. et croisent leurs approches. Ce courant de pensée continue à affirmer, avec de nombreux autres scientifiques, que notre psychisme se construit et que notre base neurologique sera modelée, complexifiée par toutes les rencontres heureuses ou désastreuses de l’existence. Cette approche psychodynamique du développement et de la construction psychique est portée par le Professeur Bernard Golse – complètement ridiculisé dans le trop fameux documentaire Le Mur, interdit depuis le 26 janvier – et de nombreux autres éminents confrères.

l’enveloppement humide

Nous sommes nombreux à avoir été formés à la technique du packing auprès du Professeur Pierre Delion (approche corporelle spécifique d’enveloppements humides et froids). Nous avons toujours pratiqué cette technique avec quelques enfants en très grande difficulté, notamment automutilateurs, dans les conditions qui nous avaient été enseignées, en accord avec le médecin responsable de l’établissement et seulement après entretien avec la famille et avec son accord, comme cela s’est pratiqué dans les structures que nous connaissons et qui avaient opté pour ce soin.

cocon protecteur et bienfaisant

Je peux vous assurer qu’au lieu de la “barbarie” affirmée par ses détracteurs, ce sont les seuls moments où nous avons pu recueillir l’éveil et l’apaisement de la plupart d’entre eux, ce qui nous semblait impossible auparavant, notamment chez des enfants qui ne s’adressaient que des coups, de jour comme de nuit. Ce sont les seuls moments où ils nous ont exprimé des émotions positives, retrouvé le calme du corps et communiqué sans mots avec leurs gestes, leurs mouvements, réclamant le massage de telle partie du corps négligée auparavant ou inexistante ou se refaisant eux-mêmes un pack après les séances, cocon protecteur et bienfaisant. Et puis, cela nous fut interdit (dès 2003, dans ma structure) et ce soin ne put être poursuivi, le travail de sape de ses détracteurs ignorants avait déjà fait son oeuvre. Actuellement, peu de structures osent encore le pratiquer du fait de la pression, du terrorisme qu’ils exercent et de l’écoute qu’ils obtiennent dans les sphères autorisées malgré les préconisations officielles de la Haute autorité de Santé en 2010. Le voilà maintenant interdit depuis le 6 mars dernier.

Alors je suis triste pour ces enfants qu’on a été obligé de laisser sur la route.

2/ LE CONFUSIONNISME ISSU DE L’AMALGAME COGNITIVO-COMPORTEMENTAL

l’incongruité de l’assemblage cognitivisme et comportementalisme

Le Professeur Gérald M. Edelman – (Prix Nobel de physiologie et de médecine, Directeur du Neurosciences Institute, La Jolla, en Californie –, nous éclaire, dans Biologie de la conscience (1), sur l’incongruité de l’assemblage cognitivisme et comportementalisme, le second, par essence, niant totalement le premier. Nombreux sont les scientifiques de haut niveau, y compris en France, qui envisagent, heureusement encore, l’individu dans sa globalité (ressentis, pensées, comportement). Or il semble que ces détracteurs ne veulent (ou ne peuvent) rien entendre de la souffrance intérieure de ces enfants pourtant bien connue, décrite par des autistes eux-mêmes, et théorisée depuis un demi-siècle par l’école psychanalytique post-kleinienne anglaise et française.

3/ LA MÉTHODE PAR CONDITIONNEMENT

aucune place dans ce protocole pour la prise de conscience

Beaucoup d’entre nous refusent certaines méthodes préconisées, notamment la méthode ABA (Applied Behavior Analysis), car cette méthode choque notre éthique. Nous ne pouvons qu’être circonspects sur ces techniques très “valorisées”, censées “formater” l’enfant autiste à de bonnes pratiques, qui agissent par conditionnement purement pavlovien à un stimulus, entraînant une adaptation progressive du sujet aux réponses qui doivent être conformes à celles attendues. Elles orientent le comportement du sujet dans le sens que l’on souhaite obtenir par gratification positive ou négative sanctionnant le bon ou le mauvais comportement. Ce qui est gênant, c’est qu’il n’y a aucune place dans ce protocole pour la prise de conscience, l’écoute des angoisses et encore moins le désir de l’enfant.

Or, il est bon de savoir que deux associations d’adultes autistes se sont constituées en Amérique pour dénoncer la maltraitance physique et psychique subie quand ils étaient enfants, soumis à la méthode ABA. Michèle Dawson en fait part dans un livre fort instructif.

Il faut savoir aussi que les résultats montrés par l’étude sur ABA (LOVAAS) sont très en deçà de ceux prônés par leurs adeptes.

4/ PASSONS DONC AUX ABUS ET DÉRIVES DIVERS

4.1 – Le premier abus

porte sur les déclarations mensongères des comportementalistes qui se targuent de la scientificité de leurs techniques. Ces approches sont “prouvées scientifiquement contrairement aux techniques psychanalytiques”, clament-ils en tous lieux. Quelques exemples vont vous montrer ce qu’il en est vraiment.

« prouvées scientifiquement »

• la méthode ABA (EIBI en anglais) a bien sûr fait l’objet d’études par son auteur (LOVAAS et son équipe). Il a été démontré que déjà leurs résultats sont contestables à plus d’un titre sur le plan de la rigueur tant intellectuelle que scientifique (cf étude détaillée de V. SHEA (2). Elle ne s’est révélée intéressante que pour un très petit nombre d’enfants, à savoir: 47% de réussite, sur un échantillon de 19 enfants (9/19). LOVAAS entend par réussite le retour au développement normal (scolarisation sans aide spécifique).

Il est très important de savoir qu’ont été exclus de l’étude préalable les enfants présentant, parce que non performants ou s’étant détériorés :

– des troubles envahissants du développement mais avec retard mental,

– ceux avec des TED non spécifiés et

– ceux atteints du syndrome de Rett.

En fait, ces résultats (relatifs) font le constat d’une application restrictive de la méthode aux seuls autistes de haut niveau. Or, dans nos structures de soin, heureusement nous ne faisons pas le tri entre les “bons” sujets et les autres et les syndromes d’Asperger sont rares ! LOVAAS lui-même écrit en 2002: « Nous estimons que les résultats de retour au développement normal obtenu par l’application de la méthode dans ces conditions, si le traitement est complet (intensif) et véritablement administré, seraient inférieurs à 10% ».

double-lien

D’ailleurs, nous en voyons de plus en plus les réactions négatives lorsque les enfants sont confrontés, malgré eux, aux méthodes psychanalytique et comportementale : désinvestissement des lieux et des soignants qu’ils affectionnaient, reprise des conduites de retrait abandonnées par l’enfant, arrêt de l’éveil psychique, réactions somatiques de grande ampleur sans cause réelle diagnostiquée, décompensation psychique, etc… Nous les comprenons comme une impossibilité de l’enfant d’assimiler deux demandes antinomiques et paradoxales (mécanisme de double-lien ou choix impossible). La méthode ABA est mise en place par les parents hors institution et souvent sans aucune concertation avec les responsables médicaux. Or, son fondateur LOVAAS lui-même a très clairement défini sa méthode comme inopérante et même dangereuse pour certains types de pathologie, et les a exclus de ses résultats pour ces raisons.

– Une étude anglaise (BIBBY 2002), portant, au départ, sur 66 enfants de 45 mois en moyenne (64 autistes ou à spectre autistique et 2 diagnotiqués avec TED) suivis par la méthode ABA “gérée par les parents” et non par des professionnels comme la précédente étude, montre qu’« aucun des enfants âgés de plus de 72 mois n’était intégré à l’école publique sans être accompagné individuellement par un adulte ». Autrement dit, aucun enfant n’avait atteint le “stade du développement normal scolaire” sans aide d’un adulte. Le pourcentage d’enfants ayant le mieux évolué à l’issue du traitement ABA, 12 mois plus tard, s’avère être de 3/48 soit 6% (V. SHEA).

la méthode Denver chère au député Fasquelle

– Passons maintenant à cette fameuse “méthode de DENVER” dont se réclame le député FASQUELLE et qui voudrait la faire appliquer entre autres, à tous les petits Français présentant des TED, pour remplacer les traitements psychanalytiques “non évalués”.

Il suffit de se reporter à l’étude faite pour le gouvernement du Québec par des scientifiques de renom (Éric Fombonne ) et, semble-t-il, honnêtes. Il s’agit d’une méthode qui améliorerait les habiletés sensori-motrices des jeunes autistes, favorisant ainsi l’indépendance dans les activités de la vie quotidienne des enfants avec trouble envahissant du développement, mais qui devrait aussi améliorer le processus de traitement de l’information chez ces enfants que l’on sait très particulier et très entravé. Traitement sur 24 mois et concernant 36 enfants. Aucune des hypothèses ne se trouve confirmée à la fin de l’étude. Je vous cite une
partie du rapport: « Si l’on tient compte de toutes les évaluations faites, on observe plutôt une diminution des scores moyens de groupe indiquant une aggravation des symptômes sensoriels. De plus, les réactions sensorielles atypiques ne semblent pas s’améliorer dans le temps… Seules la sensibilité orale et la recherche de sensation semblent plus stables dans le temps… En somme, une grande variation existe entre les enfants sur le plan sensoriel, certains s’améliorent, d’autres présentent plus de difficultés…. Ainsi, les réactions sensorielles atypiques demeurent préoccupantes pour l’ensemble du groupe à 6 ans et ne sont pas améliorées dans l’intervalle de 2 ans. » (p.12). Puis plus loin (p.15), « en somme, l’autonomie personnelle des enfants ayant un trouble du spectre autistique demeure très limitée avec un quotient de 2 écarts-types sous la moyenne.

Sur la base des mesures des comportements adaptatifs rapportés par les parents avec le VABS-2, les enfants ont progressé dans leurs soins personnels, leurs habiletés domestiques et communautaires et en motricité fine et globale. Lorsque comparés avec les normes du test, les enfants ont des performances stables pour lesquelles peu de différences significatives sont notées. Seule la communication s’est améliorée significativement alors que la motricité globale s’est détériorée de manière significative. »

nos psychomotriciens sont bien plus efficaces

Ce Monsieur a-t-il vraiment lu le rapport ou est–il si mal conseillé ? Doit-on accorder du crédit à cette méthode évaluée avec de tels résultats? Combien de couleuvres nous fera-t-on avaler ? Que l’on ne se laisse pas abuser ! Si certains y croient malgré tout, laissons leur cette liberté mais n’engageons pas l’État dans des dépenses en pure perte car nos psychomotriciens sont bien plus efficaces quoi qu’en pensent nos détracteurs !

approches qu’on fait passer pouruniverselles

• Quant aux autres études scientifiques, elles sont nombreuses mais disparates, totalement parcellaires et ne peuvent en aucun cas être généralisées, contrairement à ce qui est dit. Leurs partisans qui brandissent les résultats de ces recherches scientifiques (petite guerre, d’ailleurs, entre généticiens, biologistes, biochimistes, neurophysiologistes et autres) font croire au public, via les médias, que la source de l’autisme est trouvée. Un exemple, parmi tant d’autres : la recherche de Monica Zilbovicus (2004), très intéressante par ailleurs, a été titrée, dans le communiqué officiel de l’INSERM, Le cerveau des autistes hermétique à la voix humaine.. Or l’étude ne porte que sur 5 adultes avec autisme dont 3 n’avaient pas identifié la voix humaine. Sa généralisation est donc pour le moins prématurée. Et il en est ainsi de nombreuses approches scientifiques sur l’autisme qu’on fait passer pour universelles (dans les congrès, cet élément chiffré, pourtant capital pour rendre crédible la recherche, n’est jamais donné, c’est assez ahurissant !).

4.2 – Deuxième abus

découlant de ce qui précède : tous ces esprits jetant l’anathème ont, semble-t-il, en commun une dose plus ou moins grande de malhonnêteté intellectuelle que l’on retrouve dans leurs discours, leurs écrits.
Pour être clair, il n’y a pour l’instant en France aucune étude achevée en randomisation (c’est-à-dire de grande envergure) pouvant faire état de la supériorité d’une pratique sur l’autre, qu’elle soit d’ordre cognitiviste, comportementaliste, médicamenteuse ou psychanalytique.

parents leurrés en permanence

Ce travail est en cours mais pas encore abouti, car c’est un travail considérable qui s’étend sur plusieurs années pour pouvoir faire état de l’évolution des sujets. Donc, les parents sont leurrés en permanence et s’accrochent bien entendu à la parole du bonimenteur.

Deux évaluations, à ma connaissance, sont en cours : la première est organisée par les Centres de recherche sur l’autisme (CRA), organisme officiel, pour évaluer différents facteurs (traitements médicamenteux, approche cognitive, approche comportementaliste, thérapies cognitivo-comportementalistes, approche éducative, etc…). La deuxième, organisée par la CIPPA (Coordination internationale entre psychothérapeutes psychanalystes s’occupant de personnes avec autisme) mixe les échelles d’évaluation communes aux deux recherches (Barthelemy/Ecartt/Vineland/Conners) et la grille d’évaluation psychodynamique mise en place par le réseau INSERM Autisme dont le docteur G. Haag est à l’origine.

Toutes les deux s’effectuent sur 3 à 5 ans d’évolution ou plus en suivi et ne sont pas encore achevées. On pourrait y ajouter l’étude, plus spécifique, concernant les effets du packing mise en place dans de nombreux établissements hospitaliers.

abusent les parents, l’opinion publique et les payeurs éventuels

Quant à toutes les autres études ou recherches scientifiques portant sur un nombre infime de sujets autistes, le plus souvent inférieur à 10, elles restent des pistes à valider. Donc, ceux qui se réclament de ces travaux scientifiques abusent les parents, l’opinion publique et les payeurs éventuels.

4.2 – Troisième abus

désinformation scientifique, politique et sectaire

et peut-être le plus grave : les méthodes utilisées par les détracteurs de la psychanalyse et leurs manœuvres. Ceux-ci se dévoilent, se constituent en groupe de pression militant et vont de plus en plus loin dans leurs actions. En voici quelques exemples :

– Manifestation au Congrès national des psychomotriciens de Biarritz Nov. 2011 : ils avancent en groupe, masqués et refusent le dialogue qui leur est proposé par le président de l’Association ;

– Intimidations sournoises des personnes qui travaillent ou réfléchissent sur l’autisme (“cartes de vœux” menaçantes envoyées en début d’année à un certain nombre de collègues);

– Plaintes déposées contre des professionnels. Le Professeur Pierre Delion et le Professeur Cohen ont comparu devant le Conseil de l’Ordre des médecins, à LILLE, le 16 février dernier, pour pratique de packing. Un groupe d’individus “packés” les attendait devant l’immeuble ;

– Manipulation outrancière des discours à des fins de disqualification des pratiques et des personnes reconnue par le tribunal et sanctionnée par l’interdiction du film Le Mur depuis le 26 janvier, mais le commanditaire Autistes sans frontières a fait appel et sa réalisatrice se répand sur le net et veut poursuivre son projet d’éradication de la psychanalyse.

falsification

– Dernièrement, un anonyme fait passer sur Youtube une partie du documentaire tourné par “France 5” dans un hôpital de jour de ma région qui montre l’équipe en réflexion et l’approche du packing par une enfant. Les paroles d’accompagnement de l’enfant par les soignants sont occultées et l’on entend en off une voix féminine interprétant à sa manière ce qui se dit, ce qui se passe, puis l’image est coupée, et la voix laisse le spectateur, conditionné au préalable négativement, imaginer la suite.

Dérives perverses proprement scandaleuses car diffamatoires.

Ces procédés ne servent ni la liberté de pensée, ni la démocratie et rappellent des pratiques idéologiques d’un autre âge. Cela s’apparente à de la désinformation scientifique, politique et sectaire que l’on se doit de dénoncer haut et fort.

– Et ils montent jusqu’aux hautes sphères de l’État. La Haute autorité de Santé avait inclus dans ses préconisations l’arrêt de tout traitement psychanalytique pour les enfants autistes. Je pense que l’intervention et la publication de certains éléments par le quotidien Libération a un peu freiné leurs ardeurs. Si les techniques psychanalytiques ne sont pas encore interdites et deviennent “non consensuelles”, le packing, lui, est interdit dans le texte publié le 6 mars(1« ).

déterminer par des lois la façon de penser et de travailler

– Toujours plus loin, ils souhaitent faire une loi, portée par le député FASQUELLE, (UMP) pour interdire la psychanalyse dans les hôpitaux de jour, loi “humanicide” au sens d’esprit humaniste, cher encore à beaucoup d’entre nous. Dans quelle démocratie vivons-nous ? Il n’y a que dans les états fascistes ou fascisants qu’on détermine par des lois la façon de penser, de travailler des gens. Il nous semble que la dérive qui est à l’œuvre est suffisamment grave pour être portée à la connaissance de tous, et notamment des élus, sans oublier les prises d’intérêt financier que l’on passe facilement sous silence. Le député en question ferait partie de la liste des députés compromis dans le lobby pharmaceutique. Il en est peut-être de même de quelques scientifiques, membres de l’AFIS dénoncés dans le Canard enchaîné du 28 mars, et qui auraient pour tâche de s’attaquer à certains bastions ou idées reçues dont ferait partie la psychanalyse.

5/ Position et pratiques réelles dans les hôpitaux de jour et structures médico-sociales

L’autisme, les TED nous renvoient, parents et soignants, souvent à l’impuissance et au désespoir, mais ce n’est pas en détruisant l’autre que nous règlerons le problème.

ce n’est pas en détruisant l’autre que nous règlerons le problème

Notre objectif est simple et nous sommes nombreux à le défendre, il est pluriel et multifactoriel. Nous réclamons que le sujet autiste (TED) reste au centre de la préoccupation des soignants dans toutes ses facettes inhérentes à l’humain et dans une conscientisation permanente. Cela implique que les approches concernant les autistes soient adaptées à chacun et multiples, que tous les registres soient investigués et traités, du neurocognitif au génétique, du médicamenteux au psychanalytique sans oublier surtout l’approche corporelle dans laquelle devrait s’inscrire le packing (entre autres soins) si le sujet le nécessite. Les professionnels n’ont aucun compte à régler avec les parents de ces enfants mais en revanche, ils ont de l’empathie et de la compréhension et cherchent comme eux et avec eux à comprendre, expliciter encore et toujours.

techniques beaucoup moins coûteuses qui soignent humblement

Nos techniques sont beaucoup moins coûteuses et elles soignent humblement, jour après jour et sans ostentation. Nous pourrions vous citer des dizaines et des dizaines d’enfants qui ont quitté leur établissement, pas guéris parce que cela ne veut rien dire à l’heure actuelle, mais pouvant suivre une scolarité, ayant des investissements relationnels spontanés, exprimant leurs propres désirs, faisant leurs propres choix, tout simplement découvrant le monde et s’y inscrivant mieux. Ces évolutions nous en sommes heureux mais nous ne les clamons pas et personne ne semble les prendre en compte.

Et nous pouvons aussi vous parler de cas dramatiques, rares certes, mais dont on se remet difficilement en tant que soignant quand tous nos efforts sont restés vains ou encore de ces parents qui ne se remettront jamais du traumatisme subi.

fanatisés par leur souffrance

Seuls s’expriment et ont un écho dans les médias, ceux qui sont fanatisés par leur souffrance, qui s’accrochent à un espoir de guérison totale utopique et univoque.

Ne croyez pas pour autant que nous soyons allergiques à toutes méthodes préconisées car certaines sont appliquées conjointement aux soins analytiques dans de nombreux établissements et ce de plus en plus. C’est le cas pour le PECS (Communication par échange d’images) ou le MAKATON dont nous constatons les bénéfices sur place et nous encourageons toutes les équipes à s’y former. Dans la mesure où cette technique (PECS) se cale sur le désir premier de l’enfant, il y a toujours possibilité de le dénicher si on prend la peine d’observer finement ces enfants, ce que les personnels savent très bien faire. C’est un outil cognitif de grande qualité, qui a été pensé pour structurer le temps et les représentations, pour établir des correspondances diverses entre objet réel et représentation imagée (photo, pictogrammes) et bien d’autres notions essentielles à la communication. Cet outil est donc tout à fait complémentaire de nos approches comme préalable à la communication.

large éventail des prises en charge

Dans les structures hospitalières et médico-sociales, l’éventail des prises en charge est vraiment large, réel et donc multiforme (sans hiérarchie). Je vous les rappelle brièvement :

– les approches psychanalytiques sont diversifiées (groupe thérapeutique, approche individuelle, ateliers divers à médiateur), pensées en fonction de l’état et de l’intérêt de l’enfant : terre, musique, peinture ou traces, comptines, conte, psychodrame, construction, collages, danse. On y partage des émotions, on sollicite leur réflexion, on les aide à gérer leur violence, à réduire les angoisses qui leur sont propres, notamment les angoisses du regard, à sortir de leur enfermement et surtout ils apprennent à créer du lien de sens et des liens relationnels ;

– des lieux spécifiques servent à la structuration de l’image du corps, pour les amener à passer de la sensation dans laquelle ils sont enfermés, à la représentation figurée, en passant par le travail d’équivalences corporelles du dedans/dehors, de l’enveloppement, de la tenue, de l’inscription de souvenirs partagés, etc… ;

– la scolarisation, quand elle est devenue possible, les techniques éducatives (apprentissages, autonomie) et cognitives ne sont pas oubliées. Nombreux sont ceux qui utilisent le PECS qui apaise beaucoup les enfants qui en comprennent vite le sens et qui permet de mettre en place une vraie communication ;

– l’accompagnement des parents dans ces épreuves qu’ils traversent reste un objectif indispensable et pensé comme intrinsèque au soin propre à l’enfant et n’a rien à voir avec le dessein de culpabilisation des parents qu’on veut lui coller et qui revient en boucle dans la bouche de nos détracteurs.

agitation frénétique et malveillante

probable que cette agitation frénétique et malveillante, ce remue-ménage médiatique tapageur, est en lien avec l’échéance du plan autisme 2012, année bénie où l’État distribuera des subsides.

Que vont devenir les structures accueillant ces enfants déjà étranglées par le manque de moyens en temps et en personnel et qui restent efficaces malgré tout ?

Il faut surtout veiller à ce que les pratiques restent toujours au centre de l’humain et de son devenir et ne viennent pas satisfaire on ne sait quels intérêts peut-être moins louables. Les “chevaliers noirs” instrumentalisent la souffrance d’autrui pour attaquer un ennemi potentiel représenté par une entité, la psychanalyse, puis ses théoriciens et ses cliniciens, mais ils font fausse route et surtout se trompent de cible.

pour une approche plurielle et multifactorielle

Je reste convaincue qu’une approche plurielle, multifactorielle, comme le requiert l’autisme, autour de la psychodynamique du développement basée sur la clinique psychanalytique, associée aux autres approches cognitivo-éducatives donne des résultats suffisamment étonnants pour être mentionnés et soutenus.

Ce travail est loin d’être exhaustif mais il se veut rigoureux. Cette cause me tient à cœur parce qu’il y a des visages d’enfants dans ma tête qui défilent et qu’on ne peut oublier même après des années. Il nous ont beaucoup appris et en particulier à être humbles et à revisiter sans cesse nos “certitudes” et nos pratiques.

Merci enfin pour l’attention que vous aurez portée à cet écrit et aux autistes à travers lui.


[1] Gérald M. EDELMAN, Biologie de la Conscience, 2008, Éditions Odile Jacob.-

[2] Victoria SHEA : article publié dans La Psychiatrie de l’enfant LII, 2009, pp.273-299.-

Pour plus d’information

se reporter à notre dossier autisme


5 Commentaires

Bouvarel Alain pedopsychiatre 29 avril 2012 (#):

je vous remercie pour cette synthèse que beaucoup d’entre nous apprecierons . J’ai fait publié dans le Républicain Lorrain du 16 avril un modeste article defendant notre vision de la prise en charge des enfants autistes que mon ami Roger Mises a apprecie et je vous remercie également d’avoir défendu avec honnêteté mes amis Golse et Delion.En souhaitant que je l’espère nos futures autorites de sante retrouvent à notre egard le respect de nos travaux et l’honnêteté scientifique qui guide notre travail.
Cordialement


Navon Annemarie pédopsychiatre, formatrice 30 avril 2012 (#):

Merci pour la qualité de cette synthèse à la fois documentée, juste et sincére, qui reflète un vrai souci de clinicien impliqué dans une pratique au long cours.

Ce type de témoignage et d’engagement est indispensable pour soutenir ceux qui s’engagent dans ce travail au plus prés de nos semblables les plus démunis


Françoise Coret, pédopsychiatre 30 avril 2012 (#):

Merci beaucoup pour ce très appréciable travail. Il de fait que la médiatisation des questions posées par « l’autisme » ne se fait que depuis des personnes en souffrance grave et avec une finalité commerciale qui n’a rien à voir avec la science.
Souhaitons que les « autorités » qui sont en fait au pouvoir en prennent enfin conscience.
Cordialement


Regine Prat 1 mai 2012 (#):

cet article fait remarquablement le point sur cette question si tristement médiatisée et mérite d’être largement diffusé


DELORY DOMINIQUE 2 mai 2012 (#):

je vous remercie pour cet article qui rétablit la vérité sur le travail pertinent, courageux et surtout thérapeutique des équipes de pédopsychatrie en matière de prise en charge des enfants autistes et atteints de ted.La profession doit se défendre contre les attaques ehontées dont elle fait l objet par des groupes de pression influents et souvent peu scrupuleux sur un plan ethique!il est scandaleux par exemple que le pr delion et d autres éminents collègues connus pour leur humanisme et pour leur valeur scientifique aient été la cible de critiques mensongères!

Cet article doit être diffusé, mais il ne suffit pas de se défendre, il s’agirait de manière urgente de contre-attaquer !


  • 1 Sauf dans les services du professeur Delion. Note de la Rédaction.

La psychanalyse est-elle en danger ?


LA PSYCHANALYSE EST-ELLE EN DANGER

Le journal l’Humanité a publié le 23 mars un article qui revient sur la situation de la psychanalyse en France et sur sa place dans les institutions : entretiens croisés recueillis par Laurent Être avec Fethi Benslama, psychanalyste, directeur de l’UFR de sciences humaines cliniques de Paris-VII. Marie-Noëlle Clément, psychiatre, médecin directeur de l’hôpital pour enfants du Cerep, à Paris. Roland Gori, psychanalyste, professeur de psychopathologie clinique, initiateur de l’Appel des appels.

Rappel des faits

Le 8 mars, la Haute autorité de Santé (HAS) a rendu public un rapport sur le traitement de l’autisme, préconisant le recours aux méthodes comportementales, au détriment des approches psychanalytiques, qualifiées de non consensuelles.

une autre bataille

Le sujet délicat de l’autisme a-t-il été insidieusement investi d’une autre bataille, celle que mènent les tenants des thérapies cognitives et comportementales (TCC) contre la démarche psychanalytique ? En 2004, un rapport de l’Inserm concluant
à la meilleure efficacité des TCC dans le traitement des troubles mentaux avait déjà fait polémique. En effet, comment imposer les mêmes critères d’évaluation à des pratiques aux finalités si différentes ?

De manière générale, alors que les TCC visent la réduction d’un symptôme, la psychanalyse propose d’en rechercher le sens. Elle ouvre donc sur une véritable quête intellectuelle, dont la préservation, au-delà des questionnements légitimes sur son apport face à telle ou telle problématique, est un enjeu de civilisation.

Comment analysez-vous l’intensité des réactions, le caractère très passionnel du débat autour du rapport de la Haute Autorité de santé (HAS) jugeant la psychanalyse « non pertinente » dans le traitement de l’autisme ?

un moyen de comprendre, d’explorer et de traiter

Marie-Noëlle Clément. La plupart de ceux qui prennent la parole dans les médias sur ce sujet ne sont pas eux-mêmes des thérapeutes d’enfants autistes, et ils ont une vision plus idéologique que clinique des enjeux du débat. Des psychanalystes partent en croisade pour sauver la psychanalyse qu’ils sentent attaquée, et la discussion sur la pertinence de l’approche psychanalytique dans l’autisme devient un débat sur la liberté de penser et la place de la psychanalyse. Pourtant la HAS ne s’est pas positionnée sur ce point ! La psychanalyse est totalement intégrée à notre culture et reconnue comme moyen de comprendre, d’explorer et de traiter. Le débat actuel a quitté la sphère de l’intérêt des patients pour devenir un affrontement où tous les coups sont permis, de part et d’autre, avec beaucoup de caricature et de méconnaissance du travail respectif de chacun. Mais dans les institutions où nous soignons au quotidien des enfants autistes, l’abord idéologique du problème nous détourne de la réflexion sur nos pratiques cliniques.

HAS : fonctionnement à l’exclusion

Fethi Benslama (1). Les psychanalystes ne sont certes pas sans responsabilités dans les attaques dont leur discipline fait l’objet en ce moment. Mais quelle est la discipline où il n’y a pas eu des erreurs ? Ce à quoi nous assistons, c’est à l’instrumentalisation de la Haute autorité de Santé (HAS) par une fraction très radicale de la psychologie cognitive et de la rééducation qui veut l’extermination de la psychanalyse d’une manière générale. Dans ce débat sur le traitement de l’autisme où n’existe aucune certitude, la HAS aurait dû jouer un rôle d’instigateur de véritables recherches d’évaluation. Or, nous constatons un fonctionnement à l’exclusion.

rationalité médicale et sanitaire / approches humanistes

Roland Gori (2). La proximité des échéances électorales contribue à l’instauration d’un climat un peu passionnel, avec des réactions disproportionnées sur un certain nombre de sujets sensibles. Cela étant, il y a plusieurs raisons directes à la teneur passionnelle du débat autour de l’autisme. En premier lieu, c’est que le problème de l’autisme est présenté depuis quelque temps comme un enjeu de santé publique. En procédant ainsi, les réponses sont déjà dans les questions. La psychanalyse a historiquement émergé en opposition à la médecine positiviste et hygiéniste du XIXe siècle. La rationalité médicale et sanitaire fait aujourd’hui un retour en force au sein de la psychiatrie et en psychologie. La composition et les évaluations sanitaires de la commission de la HAS n’allaient pas favoriser les approches humanistes et sociales des souffrances, qu’elles soient psychiques ou organiques. Certains chercheurs avancent des causes génétiques aux syndromes autistiques. C’est possible. Mais ce n’est pas parce qu’une souffrance donnée serait d’origine organique qu’elle devrait exclure des pratiques de soins psychiques.

la main des laboratoires

En deuxième lieu, la décision a été prise sous la pression de lobbys fortement mobilisés, en particulier de certaines associations de familles d’enfants autistes, exploitant habilement la médiatisation de conflits épistémologiques et idéologiques. Pour les diagnostics et les traitements de certaines pathologies, le soupçon que l’industrie pharmaceutique influence le choix des experts est récurrent. C’est le cas dans une psychiatrie très médicalisée sous la tutelle des industries de santé. Inutile de vous dire que lorsque l’Express et Libération ont révélé que le président de la HAS avait oublié, dans un premier temps, de faire état d’une déclaration de conflits d’intérêts de plus de 205 482 euros perçus entre  2008 et  2010 de 28  labos différents, certains psys n’ont pas manqué de voir dans le jugement contre la psychanalyse la main des laboratoires… Sans me prononcer sur ce cas particulier, il est évident qu’existent des « alliances objectives » entre certaines théories biologiques déterministes et un pouvoir politique sécuritaire, entre une conception médicale des souffrances et les intérêts des laboratoires.

Les attaques récurrentes contre la psychanalyse, ces dernières années, n’ont-elles pas à voir avec une tendance plus générale à imposer une conception très restrictive de la rationalité scientifique ? Tout, dans nos activités, devrait être quantifiable, mesurable, vérifiable immédiatement par l’expérience…

chiffrage

Marie-Noëlle Clément. Il est vrai que sévit dans notre société une tendance très excessive au chiffrage et à la quantification, particulièrement mal venue dans le secteur sanitaire. Cependant, il y a un champ de la santé où cette démarche est justifiée, c’est celui de l’évaluation de la pertinence des pratiques de soin. Si l’on est malade, on est en droit de connaître l’efficacité de tel ou tel traitement afin de choisir en connaissance de cause. Aujourd’hui, si les recommandations de la HAS pénalisent les approches psychanalytiques et les psychothérapies institutionnelles dans l’autisme, ce n’est pas parce que nous travaillons mal, c’est parce que nous n’évaluons pas le travail que nous faisons avec des outils standardisés reconnus, alors que les cognitivo-comportementalistes l’ont fait dès le début.

Et si des études ont commencé depuis quelques années (notamment par le réseau de recherches visant à évaluer les psychothérapies, sous la coordination de Jean-Michel Thurin et Bruno Falissard), l’évaluation des pratiques soignantes n’est culturellement pas intégrée dans nos institutions et suscite encore beaucoup de résistances. Il est désolant de voir des psychanalystes se réjouir des critiques portées à la validité des évaluations des approches cognitives et comportementales – parfois par les cognitivistes eux-mêmes d’ailleurs –, comme si cela les dédouanait de la nécessité d’évaluer les leurs. L’évaluation des pratiques de soin est à considérer dans une perspective dynamique, comme un support nécessaire de questionnements et d’évolutions.

dévaluation de tout ce qui interroge l’histoire

Fethi Benslama. Il y a, depuis plusieurs années, une guerre à l’intérieur du domaine psy. La psychanalyse va à l’encontre d’une conception dominante aujourd’hui de l’humain qui repose sur « trois moins » : moins de temps, moins de coût et le moins d’interrogation du sens possible. Interroger le sens nécessite du temps d’investigation, d’interprétation, de construction. La conception dominante s’en prend donc à cette tâche. Nous sommes face à ce que j’appellerais une « logicialisation » de tout, c’est la volonté d’inscrire des automatismes et des programmes dans l’existence humaine traitée comme une chose parmi d’autres. La psychanalyse contredit cette visée car c’est une discipline qui traite de la question du sens et de son histoire et pas seulement du signe.

recommander des recherches sur la réalité avant de délivrer des jugements

Quand Sarkozy dit qu’il ne sert à rien d’enseigner La Princesse de Clèves à des guichetiers, il exprime cette volonté facho-techniciste de priver certaines existences de penser en termes d’histoire et d’historicisation. Mais bien sûr, Sarkozy n’est que le résultat de cet excès de la culture occidentale contemporaine. Prenons garde de ne pas abandonner à ce courant l’idée de l’évaluation, qu’il transforme en fait en dévaluation de tout ce qui interroge l’histoire et la remet au travail. On entend dire que les effets de la psychanalyse ne peuvent être évalués. C’est faux. Il y a quelques années, le New York Times rendait compte d’une étude démontrant que les thérapies psychanalytiques sont celles qui obtiennent les résultats les plus durables. Cette étude n’était pas réalisée par des psychanalystes. Il est tout à fait possible d’évaluer les résultats de la psychanalyse, à condition de prendre le temps d’un suivi des sujets au long cours. La question est, bien sûr, celle des critères de l’évaluation. La HAS aurait dû recommander des recherches sur la réalité avant de délivrer des jugements.

Roland Gori. Je crois que la psychanalyse n’a jamais été socialement évaluée pour la pertinence de ses connaissances et l’efficacité de ses méthodes, mais toujours du point de vue de ses affinités idéologiques avec les valeurs d’une société. Dans la culture d’un capitalisme paternaliste, la psychanalyse a pu être adulée. Elle était considérée comme un savoir légitimant l’ordre social, avec notamment une vision du sujet responsable pour une bonne part de ce qui lui arrivait. Les théories sur un conflit entre la sexualité et la morale bourgeoise, le désir et la culpabilité, le rapport à l’autorité, entraient en résonance avec les rapports sociaux de production et leurs modes d’aliénation.

du temps, du sens et de l’histoire

Aujourd’hui, à l’heure du capitalisme financier, ce savoir « tragique » de la psychanalyse ne séduit plus les promoteurs de la religion intégriste du marché. Comme Pasolini l’avait montré, l’hédonisme de masse fait bon ménage avec une marchandisation généralisée de l’existence humaine. L’individu est un entrepreneur de lui-même , poussé à la réactivité immédiate, aux relations liquides et jouissives sans égard pour le travail de la culture psychanalytique qui exige du temps, du sens et de l’histoire. De mon point de vue, c’est ce niveau idéologique qui explique aujourd’hui principalement ce désamour entre la psychanalyse et la nouvelle civilisation des mœurs. Les formes de savoir sont inséparables des pratiques sociales en vigueur à un moment donné, dans une société donnée.

Au-delà même de la question du traitement de l’autisme, le principe d’une articulation entre méthodes comportementales et psychanalyse est-il à exclure a priori ? Si oui, pourquoi ?

nous ne pouvons pas ignorer les apports des cognitivistes

Marie-Noëlle Clément. À mon avis, le problème ne doit pas être posé en ces termes. La question est celle de la nécessité, pour toute science, de se construire régulièrement de nouveaux outils intégrant les apports des autres disciplines. Rappelons qu’il y a cinquante ans, les psychanalystes étaient uniquement occupés à explorer le monde des fantasmes, et prendre en compte les facteurs environnementaux était alors considéré comme une manière de fuir le terrain de la réalité psychique. Aujourd’hui, heureusement, nous n’en sommes plus là. Mais une dichotomie s’est installée entre l’attention portée à la construction du sujet et celle portée aux apprentissages, comme si la seconde ne pouvait découler que de la première. Or, les sciences cognitives nous montrent précisément que le fait de développer leurs compétences est très structurant pour les enfants autistes. Il est fondamental d’intégrer cette dimension à nos approches psychodynamiques. Cela ne signifie pas forcément reprendre à l’identique les modèles mis au point par les
cognitivistes, mais à l’évidence nous ne pouvons pas ignorer leurs apports.

multiréférencialité

Fethi Benslama. Dans le cas de l’autisme, aucune approche ne peut prétendre détenir seule la réponse. Les généticiens parlent de maladie multifactorielle, de facteurs épigénétiques et du hasard, c’est complexe et pas très clair… Donc, il faut faire preuve de modestie, de prudence, admettre que nous n’en savons pas assez sur l’autisme. Plutôt, chercher des complémentarités et des collaborations, au cas par cas, en respectant la cohérence des approches.

pluridisciplinaire

Roland Gori. On peut confronter les approches, mais je ne suis pas sûr qu’un même thérapeute puisse les amalgamer. Chaque cas est un cas particulier et rien n’empêche que sa prise en charge par une équipe pluridisciplinaire nécessite des soins différents. Mais si cela doit se faire, il faut que ce soit pour des raisons de soin et non pour répondre aux pressions idéologiques des lobbys. Faute de quoi, « la société du spectacle » n’aura pas seulement corrompu la démocratie, elle aura aussi corrompu la connaissance et le soin.


(1) Fethi Benslama est notamment l’auteur de La psychanalyse à l’épreuve
de l’islam
, Flammarion 2004 ; dernier ouvrage paru : Soudain la révolution ! De la Tunisie au monde arabe : la signification d’un soulèvement, Paris, éditions Denoël, 2011.

(2) Roland Gori a publié, en 2011, La dignité de penser, aux éditions Les Liens qui libèrent, et en 2010, De quoi la psychanalyse est-elle le nom ? aux Éditions Denoël.