Toucher manuel de relation – thèse à Paris 8

Université Paris 8 – École doctorale 401 en Sciences sociales
Discipline : Sciences de l’éducation – Laboratoire Expérice

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Thèse en vue de l’obtention du grade de docteur en Sciences de l’éducation

Toucher manuel de relation sur le mode du Sensible et intelligence sensorielle

Recherche qualitative auprès d’une population de somato-psychopédagogues

Hélène BOURHIS
Soutenance le vendredi 6 juillet 2012

vingt quatre années d’expérience

Cette recherche est une étape dans une longue trajectoire personnelle et professionnelle où le corps et l’intelligence que je considérais comme deux entités séparées se sont progressivement retrouvées. Son projet s’est donné au fil de vingt quatre années d’expérience en tant que responsable de formation au sein de Point d’Appui, où des professionnels de secteurs de la santé, de l’éducation, de la psychologie, des sciences humaines et des arts viennent acquérir les compétences de praticien en somato-psychopédagogie.

le toucher manuel de relation

Le projet de cette recherche vise à questionner la forme de l’intelligence mobilisée dans le toucher manuel de relation sur le mode du Sensible. Les objectifs opérationnels de cette thèse tendent vers la compréhension des processus perceptifs, cognitifs et relationnels déployés dans la pratique du toucher manuel afin de relever les indices de mobilisation d’une intelligence sensorielle en lien avec la situation d’apprentissage du toucher manuel. Cette dynamique de recherche a donné lieu à la question de recherche suivante : en quoi les ressources perceptives, cognitives et relationnelles mises à l’œuvre dans le toucher manuel de relation sur le mode du Sensible mobilisent-elles une forme d’intelligence sensorielle ?

intelligence sensorielle

Les thèmes théoriques abordés concernent le concept d’intelligence en rapport avec la problématique d’une intelligence sensorielle. J’ai donc été amenée à développer les différentes figures de l’intelligence dans ses aspects opérationnels, ses facteurs biologiques et génétiques, ses formes multiples, puis je me suis intéressée à l’interaction entre l’intelligence et le corps sous l’angle de la neurophysiologie, de la psychologie positive, de l’art performatif et de la philosophie. Le parcours, à travers les perspectives offertes par ces différents champs a permis de cerner la dimension sensorielle de l’intelligence en lien avec le corps.

touchant touché

J’ai ensuite développé la problématique du toucher manuel de relation entrevu comme sens, comme acte par la médiation de la main (préhension, saisie, reconnaissance, habileté) et comme lieu de relation à soi et à autrui où « le touchant touche le touché » et où « le touchant est touché lui-même ». Le toucher, tel que j’en fait usage dans cette thèse, n’est pas abordé sous l’angle de l’efficacité sur la santé, mais comme cadre d’expérience qui permet d’actualiser les potentialités d’une forme d’intelligence sollicitant des modalités sensorielles inhabituelles. Mon étude privilégie ainsi la dimension relationnelle sur le mode du Sensible et les enjeux perceptifs et cognitifs en tant qu’indices de la mobilisation d’une intelligence sensorielle. Le mouvement de problématisation m’a conduit à développer le sens tactile et haptique dans le développement du fœtus et du nourrisson et son évolution chez l’adulte, puis la vision philosophique du toucher pour m’intéresser plus spécialement à la question du toucher manuel de relation donnant lieu à la description des différents types de toucher, à l’intégration du toucher dans la relation soignante et sa place dans la somato-psychopédagogie. Cela m’a obligée à définir les caractéristiques de la modalité relationnelle mise en jeu dans le toucher.

théorie de l’expérience

Et enfin, j’ai développé le champ de la formation, des ressources et des compétences ainsi que la dimension sensible dans les sciences de l’éducation en mettant l’accent sur la formation tout au long de la vie sous l’angle d’une théorie de l’expérience donnant lieu à une discussion entre expérience active, passive et extra-quotidienne. Cette partie discursive s’est prolongée par une réflexion profonde sur l’émergence spontanée de sens au cœur de l’expérience immédiate.

Puis, dans le prolongement de cette réflexion théorique, j’ai développé le champ pratique à travers une mise en contexte de l’apprentissage du toucher manuel de relation sur le mode du Sensible en illustrant les situations d’apprentissage par des exemples pédagogiques entrevues sous l’angle de la performance perceptive, cognitive et relationnelle sollicitée.

posture épistémologique et méthodologie

La deuxième partie de cette thèse est consacrée à la posture épistémologique et à la méthodologie. J’ai abordé la mise en contexte épistémologique et méthodologique mise à l’œuvre dans cette recherche. Ainsi, au plan épistémologique, on retrouve le développement de la posture impliquée, le corps comme voie d’accès à une connaissance subjective, la genèse de la posture du Sensible (neutralité active et distance de proximité) et enfin, la posture du sensible appliquée à cette recherche.

Au plan méthodologique, le mode de recueil des données s’appuie sur douze participants qui ont réalisé une pratique réflexive sur le mode de l’écriture descriptive et sensible donnant lieu à un matériau de recherche de 243 pages. La démarche d’analyse est constituée de trois phases : une approche catégorielle qui comprend l’élaboration d’une grille classificatoire, une élaboration des catégories émergentes, une élaboration des énoncés phénoménologiques ; une analyse phénoménologique cas par cas ; une analyse herméneutique transversale.

modalités relationnelles qui se déploient dans l’intelligence

La troisième partie est consacrée à l’analyse et à l’interprétation des données ouvrant à une synthèse des résultats fondée sur la production de connaissances qui a émergé de ma recherche. Dans cette dernière section, j’ai fait le choix de déployer la synthèse de l’analyse herméneutique transversale et l’analyse profonde du mouvement herméneutique qui m’a permis de répondre à ma question de recherche ainsi qu’à mes objectifs. Dans cette partie, j’ai pris soin de réaliser une mise en perspective théorique autour de l’intelligence reliant le corps et l’esprit, des fonctions perceptives et cognitives en lien avec l’intelligence, et enfin des modalités relationnelles qui se déploient dans l’intelligence. Ensuite, j’ai pu en m’appuyant sur l’interprétation des données de ma recherche, répondre de façon affirmative à la présence d’une spécificité de l’intelligence mobilisée au contact des ressources mises à l’oeuvre dans le toucher manuel de relation sur le mode du Sensible dans la mesure où il y a une association simultanée de quatre formes d’intelligence corporelle, perceptive, relationnelle et pré réflexive qui ont en commun d’être reliées par des modalités sensorielles.

Et enfin, j’ai finalisé ma recherche en mettant à jour les limites et perspectives auxquelles elle ouvre.

L’amour est un «trouble» neurologique

Grâce à la neuro-imagerie, on peut faire la différence entre le grand amour et celui qui l’est nettement moins

[Image : Sans titre]

Chou rouge / fdecomite via FlickrCC Licence by

Plus qu’une simple émotion (comme la joie, la tristesse ou le mépris) l’amour est une «fonction supérieure», avance le Dr Francesco Bianchi-Demicheli, psychiatre sexologue des Hôpitaux Universitaires de Genève. En collaboration avec Stéphanie Ortigue, chercheuse à l’université de Syracuse, à New York, il est parvenu à mettre en lumière la sublime fonction de l’amour grâce à ce qu’ils appellent la «neuro-imagerie de l’amour», soit l’analyse des réactions du cerveau face au sentiment amoureux.

Le fait d’aimer irait selon eux bien au-delà des simples aires émotionnelles du cerveau. Lorsque l’amour apparaît, c’est en effet pratiquement tout l’ensemble cérébral qui s’agite. «Bien entendu, les aires émotionnelles se réveillent, mais la neuro-imagerie a pu démontrer que les régions les plus évoluées du cerveau, là où s’élaborent les processus cérébraux les plus complexes, s’éveillent également, explique le médecin spécialiste. L’amour n’est donc pas qu’une émotion, c’est bien plus que cela

Amour passionnel ou amour compagnon ?

Pour mener à bien leur étude, qui s’insère dans une ligne de recherche et une collaboration scientifique entre Genève et les États-Unis, le Dr Bianchi-Demicheli et sa collègue se sont intéressés au cerveau de trente-six femmes, âgées en moyenne de 20 ans ― et amoureuses. Un amour qui a pu être défini grâce à une grille très précise: l’échelle de la passion Hatfield & Spracher. Celle-ci permet, selon différents critères, de comprendre si l’on est en présence de l’amour passionnel ou d’un amour «compagnon».

«Nous avons alors pris des personnes passionnément amoureuses et des personnes qui vivaient un simple amour ‘’compagnon’’, que l’on peut définir par un attachement, un lien de confiance, ou de l’amitié, explique le sexologue. Nous avons alors envoyé des stimuli liés à la personne aimée de manière aléatoire. Avec ces stimuli on pouvait constater l’activation de certaines zones du cerveau, les mêmes pour tout le monde. Nous avons tenté la même expérience avec des mots en liens avec l’être aimé et le résultat était le même. En faisant des stimulations très rapides, et ce même si concrètement la personne ne ‘’voyait’’ pas distinctement les images qui lui étaient proposées, son cerveau réagissait, et ce de manière bilatérale. C’est ainsi que nous avons donc pu construire notre étude, sur la base de ces résultats.»

En opérant des activations corticales, ces chercheurs ont ainsi pu déceler qu’au total une douzaine d’aires cérébrales étaient directement activées sous l’effet de la passion. Dès lors, considérer cet amour comme un simple sentiment, reviendrait à ignorer tout ce que l’état amoureux déclenche dans notre cerveau. «L’amour est un réseau distribué dans le cerveau, surenchérit le Dr Bianchi Demicheli. C’est un phénomène dynamique!»

La peur et l’agressivité éliminées par l’amour

Parmi les aires touchées, l’amour va mettre en mouvement le système cognitif de l’individu, les aires liées à la motivation et à la récompense, ainsi que celles impliquées dans la cognition sociale, soit la capacité qu’à un individu à socialiser. En parallèle, les chercheurs ont observé que les aires connues pour être en lien à la peur ou à l’agressivité se désactivent sous l’effet de l’amour. Le réseau de l’attention et surtout l’aire du «self» sont également très actives. Enfin, le gyrus angulaire directement impliqué dans les processus mathématiques les plus complexes et impliqué dans des fonctions très avancées du langage (comme la sémantique) se réveille lui aussi.

L’amour devient alors une entité très complexe que le cerveau traite à partir de sensations physiologiques et psychiques, mais aussi à partir du vécu de la personne, de concepts culturaux, et plus généralement d’une expérience personnelle ancrée dans la mémoire.

Winnie Covo

L’exposition Albert Camus, Michel Onfray, et les monothéismes

Le rabbin Korsia répond à l’article de Michel Onfray dans Le Point sur Jean Soler, Grasset


Nommé commissaire de l’exposition Albert Camus, qui doit se tenir à Aix-en-Provence en 2013, Benjamin Stora a été remercié après trois ans de travail et de conflits. L’exposition a été annulée sous la pression des associations des rapatriés d’Algérie. Mais le maire d’Aix, Maryse Joassains (UMP tendance droite populaire), a décidé, avec l’accord de Catherine Camus (fille de l’écrivain), de remplacer Benjamin Stora par Michel Onfray, à la suite d’une conférence de celui-ci à propos de son dernier livre, L’ordre libertaire, Flammarion, 2012.

Après avoir traité Freud de fasciste incestueux et rapace, et fait de Camus un libertaire tendance Nouvelle droite solaire et polythéiste, Onfray vient de plébisciter de nouveau un livre de son maître et ami Jean Soler – Qui est Dieu?, éd. De Fallois –, adepte d’une thèse bien connue, reprise dans le Traité d’athéologie, Grasset, 2005, selon laquelle la Bible préfigurerait le nazisme.

On trouvera le texte d’Onfray sur Jean Soler en cliquant ici.

On cliquera avec intérêt la réponse du rabbin Haïm Korsia, « Jean Soler ou les démons de Michel Onfray« 

Voir aussi

– « La bataille ratée de Michel Onfray« , par Marc Riglet (Lire), publié le 01/03/2012

Michel Onfray pilotera l’exposition et le Musée Camus

– et cliquer ici-même Onfray pour plus d’information.

Autisme: l’ABA trouble l’université de Lille

Autisme: l’ABA trouble l’université de Lille
14 mai 2012 |

Bernadette Rogé interviewée par Sophie Dufau
in MEDIAPART

Ce sera l’un des dossiers brûlants des prochaines semaines de l’université de Lille-3 : l’ouverture ou non d’une licence Pro ABAApplied Behavior Analysis, ou, en français analyse appliquée du comportement – destinée à former des intervenants à cette méthode comportementale d’apprentissage pour enfants autistes ou présentant des troubles sévères du comportement. Le 6 avril dernier, juste avant les vacances, le conseil d’administration de l’université de Lille-3 a reporté sa décision concernant la création d’une telle licence.

Hasard du calendrier, ce report fit suite à notre enquête, publiée le 3 avril et toujours disponible en cliquant ici, enquête qui révèle les résultats d’une inspection de l’agence régionale de santé (ARS) du Nord dans le centre Camus de Villeneuve d’Ascq où, suite à la lettre d’un parent, les quatre membres de l’équipe d’inspection concluaient que ce centre présente des « dysfonctionnements » constituant « des facteurs de risques de maltraitance susceptibles d’avoir des répercussions sur les enfants accueillis ».

Or, ce centre, fortement soutenu par Xavier Bertrand comme nous le révélions, entretient des liens très étroits avec l’université. Non seulement, au moment de l’inspection de l’ARS, tous les psychologues travaillant au centre Camus étaient titulaires du Master 2 “Psychologie spécialité analyse expérimentale appliquée au comportement” de Lille-3, mais surtout, le centre Camus a été créé par Vinca Rivière, maître de conférences à Lille-3 où elle est responsable d’un master et d’un diplôme universitaire et où elle espérait, jusqu’au 6 avril dernier, obtenir l’ouverture d’une licence professionnelle.

Outre ces dysfonctionnements pointés par l’ARS, notre enquête révélait aussi que Vinca Rivière n’était pas contre « des procédures de punition par choc électrique »

Bernadette Rogé « Ce qu’on appelle “choc électrique”, on le présente en formation en faisant sucer une pile de 9 volts : ça picote la langue, se justifiait-elle. Et ça suffit à changer un comportement, je l’ai vu en Hollande, et l’efficacité en est démontrée depuis les années 50. La personne au comportement inapproprié (là, explique-t-elle, une femme qui se tapait violemment le menton – ndlr) porte en permanence à la taille une ceinture reliée à un émetteur placé sur sa cuisse. » À distance, « l’éducateur actionne le dispositif grâce à sa télécommande dès qu’elle émet le comportement. Ça produit effectivement un choc. Mais l’important est de voir que cette personne, qui ne pouvait plus rien faire, a diminué son comportement et a pu faire autre chose. »

[Image : Sans titre]

un ABA sinon rien

Enfin, Vinca Rivière, à contre-courant des recommandations de la Haute autorité de santé édictées en mars dernier, expliquait pourquoi elle refusait toute pluridisciplinarité au centre Camus : pour avoir la garantie que « 50 % des enfants qui seront pris avant l’âge de 4 ans n’auront plus besoin de suivi au bout de 2 ou 3 ans », il faut « l’ABA et rien d’autre ». Et « la base, c’est notre formation » à l’université.

L’ABA n’a pas été importé d’Amérique du Nord par Vinca Rivière, contrairement à ce qui est souvent affirmé. D’autres universitaires l’enseignent et le pratiquent en France depuis des années avec une tout autre approche. Bernadette Rogé est de ceux-là. Psychologue, formée à l’ABA depuis quelque trente ans, professeur des universités à Toulouse Le Mirail, c’est l’une des expertes du comité de pilotage élargi de la Haute autorité de santé. Elle est aussi fondatrice et directrice d’un SESSAD (service d’éducation spéciale et de soins à domicile) à Toulouse, géré par l’association Ceresa (Centre régional, d’éducation et de services pour l’autisme). Cette structure comporte une équipe pluridisciplinaire de 20 personnes pour 38 enfants présentant des troubles du spectre de l’autisme et fonctionne avec un coût moyen de 29 000 euros par enfant et par an.


Quand et comment avez-vous été formée à l’ABA ?

BR Au milieu des années 1970, à la fin de mes études de psychologie, j’ai pris l’orientation thérapie comportementale et cognitive (TCC) et fait différentes formations généralistes en TCC. Puis dans les années 1980, je suis allée à Los Angeles où j’ai eu l’occasion de me former auprès du docteur en psychologie Ivar Lovaas, qui a initié cette méthode dans les années 1960. Ça fait donc quasiment trente ans que je suis formée à l’ABA et que je l’ai intégré à ma pratique en France.


Justement, comment le pratiquez-vous ?

BR D’une manière souple. Car si, au départ, Lovaas pratiquait un comportementalisme pur et dur où les intervenants étaient très directifs avec les enfants en leur imposant des tâches répétitives que l’on renforçait systématiquement (grosso modo, par un système de récompense quand les tâches étaient correctement accomplies), depuis, il y a eu des avancées. On sait aujourd’hui que les enfants autistes ne généralisent pas bien. Si on leur fait répéter indéfiniment une même situation, ces enfants feront certes des acquisitions mais ils ne pourront les reproduire que dans cette situation donnée. Ils ne la transposeront pas à une situation similaire. L’apprentissage alors n’est pas intéressant car ce que l’on veut c’est que, globalement, l’enfant soit davantage adapté au monde qui l’entoure. Cette approche a donc évolué en tenant compte de la dimension cognitive. J’ai ainsi été formée aussi au Teacch chez Eric Schopler, où, pour le dire vite, on adapte l’environnement pour favoriser les apprentissages de l’enfant. J’ai ainsi infléchi mon approche de l’ABA en tenant compte des particularités de ces enfants. Car on ne peut pas se contenter de travailler avec ces enfants en leur inculquant des fonctionnements répétitifs, nous devons aussi tenir compte de leur disponibilité, leur motivation, leur fonctionnement particulier sur le plan sensoriel, cognitif, ce qui demande beaucoup d’adaptations.

Enfin, en juillet dernier, je suis allée me former à Sacramento en Californie, au modèle de Denver. Cette approche destinée aux tout-petits travaille davantage sur les émotions et la dimension relationnelle. Elle croise l’approche émotionnelle et l’ABA. Plus concrètement, au lieu de rester sur un plan strictement cognitif ou adaptatif, on pose un contexte qui est celui du jeu et de l’interaction émotionnelle positive. Denver se différencie des méthodes de thérapies par le jeu que sont SonRise ou Floortime, car Denver utilise le jeu, le plaisir, pour appliquer les techniques de l’ABA et faire apprendre l’enfant. Si l’on est moins directif qu’avec l’ABA seul, c’est pour que l’enfant nous suive dans ce que nous lui proposons. L’important, c’est d’obtenir sa motivation pour lui apprendre qu’il a une certaine emprise sur son environnement. S’il dit non ou refuse, on accompagne ce refus en le commentant et en en tenant compte. « Tu ne veux pas ? Alors c’est terminé et on passe à autre chose. » Du coup, on travaille tous les domaines, langage, adaptation, motricité… d’une manière beaucoup plus naturelle et spontanée. Je constate tous les jours qu’avec cette combinaison de méthodes, on peut obtenir des comportements beaucoup plus spontanés. Il s’agit de très jeunes enfants et le fait de tenir compte de ce qu’ils aiment ou pas leur procure une certaine emprise sur le milieu, les motive et leur donne plus d’initiative. Cela ne signifie pas que progressivement on ne va pas aussi poser un cadre et des interdits comme pour tout enfant.

Pourquoi toutes ces évolutions ? L’ABA ne suffisait pas ?

BR Au départ, ce qui était reproché à l’approche comportementale, c’était d’apprendre à l’enfant un type de comportement plaqué, acquis par renforcement. Et c’est vrai que certains enfants gardaient un style stéréotypé. Mais Sally Rogers, la psychologue américaine qui développe le modèle Denver, montre que si l’enfant est pris en charge jeune, à l’âge où les réseaux neuronaux sont en cours de constitution, et que l’on travaille sans séparer le socio-émotionnel du comportemental, on a plus de chance d’obtenir un comportement naturel. Sally Rogers travaille avec des enfants de 12 mois environ. Moi, parce qu’on n’a pas les mêmes outils de détection en France, je travaille avec des enfants de 2 ou 3 ans. Mais même plus grands, je constate avec un grand plaisir l’évolution des enfants, des évolutions plus intéressantes qu’avec l’ABA stricto sensu.


Au centre Camus de Villeneuve d’Ascq, Mme Vinca Rivière affirme
pourtant que l’ABA doit être utilisé seul pour obtenir des résultats…

BR Je ne veux pas me prononcer sur ces pratiques.


Même quand Mme Rivière explique que la technique “du choc électrique” est efficace sur certains adultes ?

BR J’ai dit que je ne voulais pas me prononcer… Mais il faut savoir qu’au départ, dans les années 1960, il y a donc plus de cinquante ans, l’ABA était une technique exclusivement expérimentale : on voulait voir si les enfants et les adultes avec autisme pouvaient, comme tout un chacun, apprendre avec les théories de l’apprentissage et du conditionnement. On apprenait donc à un enfant à appuyer sur un bouton quand il y a une sonnerie, et pour renforcer le bon comportement, on lui donnait un aliment ou un bonbon. Ça n’avait pas beaucoup de sens, mais c’était des expérimentations pour montrer que ce modèle d’apprentissage pouvait marcher chez les autistes comme chez les autres personnes. Ensuite, il y a eu, et c’est dommage, et c’est très malencontreux, des gens qui ont utilisé des chocs électriques. Ça a été dénoncé dès les années 1960, par Eric Schopler notamment, puis même Lovaas l’a regretté. Pour ma part, je pense que sur un plan éthique, c’est absolument exclu. C’est impossible à justifier.

Mais dans les instances professionnelles, vous en parlez ?

BR Mais cette personne n’est dans aucun réseau professionnel français des thérapies comportementales et cognitives ! Pour ma part, j’ai eu la chance de suivre ces évolutions car je suis membre de l’association française des TCC, je suis aussi présidente du comité scientifique de l’ArapiAssociation pour la recherche sur l’autisme et la prévention des inadaptations –, par ailleurs, en tant qu’enseignante chercheur à l’université de Toulouse Le Mirail, je fais évoluer ma pratique en fonction des progrès scientifiques. On sait maintenant que faire uniquement de l’ABA, ce n’est pas forcément l’idéal. Il faut s’adapter à l’enfant, le mettre au centre du dispositif et utiliser tous les outils, sans entrer en religion pour une méthode.


Tous les outils… jusqu’aux psychothérapies ?

BR Non, ça s’arrête aux approches éducatives recommandées par la Haute autorité de santé. Il s’agit de ne pas tout mélanger même si l’on peut utiliser certaines psychothérapies avec des enfants de haut niveau, comme des autistes Asperger par exemple. Mais on doit rester dans une approche très pragmatique et concrète correspondant aux besoins de ces enfants et adolescents.

Par exemple, à travers un jeu de rôle, on peut construire avec eux un scénario qui mette en scène une situation qui les angoisse, qui est difficile et on peut leur apprendre à mieux se comporter dans cette situation lorsqu’elle se reproduira. La dimension concrète est très importante pour les autistes. Les allonger sur un divan, ça n’a pas de sens quand on sait comment ils fonctionnent.


Diriez-vous qu’avec l’ABA ou les autres méthodes que vous utilisez, les enfants peuvent sortir de l’autisme ?

BR Non. Dire cela, c’est méconnaître totalement ce qu’est l’autisme. On ne sort pas de l’autisme, on s’améliore. Quand on pose le diagnostic, en général, des choses irréversibles se sont déjà produites dans le cerveau. D’où l’importance de prendre en charge au plus jeune âge. Avec des enfants encore en développement, on peut, avec des méthodes adaptées minimiser les risques d’évolutions négatives et leur apprendre beaucoup de choses. C’est sûr que l’on obtient des améliorations, mais promettre qu’on va les faire sortir de l’autisme, c’est du mensonge.


Comment évaluer alors les effets de la méthode ABA ?

BR D’abord chaque professionnel s’auto-évalue, il trace les courbes d’apprentissage des enfants, et cela peut se prêter à une évaluation externe. D’ailleurs, si l’on veut faire une publication scientifique, ce sont les évaluations de personnes externes qui comptent. Il faut que ce soit bien sûr fait par des psychologues formés à l’ABA, mais il y en a beaucoup en France, qui ont reçu un enseignement à l’étranger ou en France. Rien que dans mon université, je forme depuis des années des psychologues à l’approche comportementale et cognitive.

Justement comment se fait la formation ? Comment s’articulent la théorie et la pratique et comment s’assurer que, notamment durant les stages, la pratique des étudiants est une bonne pratique ?

BR Chaque étudiant qui entre en Master professionnel (après une licence et une première année de master, soit quatre années d’études) consacre d’abord tout le premier semestre à ses cours. C’est une partie théorique très intensive. Ensuite, de janvier à juin, il aura un stage de professionnalisation de 500 heures dans une structure. Et tous interviennent aussi dans des familles. Les étudiants qui vont dans les familles n’y vont jamais seuls. À deux, ils forment un binôme et quand ils rencontrent de trop grandes difficultés, les enseignants les accompagnent. De plus, ils sont supervisés chaque semaine, au cours d’une séance de trois heures. Ils sont vraiment suivis et en aucun cas les étudiants ne partent remplacer des professionnels. C’est une rigueur qui rassure les familles mais qui assure aussi la qualité des pratiques qui leur sont proposées.

autisme encore

aaaaaaa

Hommage à Noël Salathé

Hommage à Noël

Dernier hommage laïc au temple de Clarens, de sa femme qui fut aussi son élève. Elle retrace toute une vie et quelques enseignements majeurs, en passant par une évocation des bons petits moments des derniers jours.

Nous sommes réunis aujourd’hui autour de toi, Noël. Ta famille, tes amis, ceux et celles qui veulent te rendre un dernier hommage. Au même moment, nombreuses sont les personnes qui nous rejoignent par la pensée et le cœur en Suisse, en France, en Espagne, au Qatar, en Amérique, au Canada, en Angleterre. Nous allons tenter de te dire à notre manière combien tu as marqué nos vies.

Ce n’est pas facile de choisir la manière d’évoquer ce grand homme humaniste qui a eu une vie si bien remplie. Ta puissance, ta capacité de travail et ton exigence étaient légendaires. Tu as toujours voulu être au « top niveau », que ce soit en tant que traducteur, que fonctionnaire international, professeur en communication, interprète de conférence. Tu faisais passer dans la conversation que tu avais traduit les grands chefs d’État américain et que ton préféré était Kennedy. Le discours de De Gaulle, l’atterrissage des astronautes sur la lune (un petit pas sur la lune, un grand pas pour l’humanité), c’était encore ta voix sur Radio-Canada. Ta voix chaude, charismatique, reste dans nos oreilles et nos mémoires. C’est une voix qui forçait le respect, qui en imposait dans les groupes de formation de gestalt-thérapie existentielle et dans les conférences que tu donnais. Je me souviens du premier congrès de Gestalt à Paris en 1983 ; tu étais le premier à parler de la gestalt, une philosophie clinique. Dans la salle, il n’y avait pas un bruit et on murmurait : « Qui est-il ? – Ah ! il vient du Canada… – Il était l’élève d’Isadore From, tu sais, un des fondateurs de la gestalt-thérapie. » Dans ton domaine, tu as été sans cesse innovateur dans ta pensée et tes écrits. Tu savais ce que tu voulais et me disais : « La vie doit être vécue avec conscience et responsabilité en reconnaissant les limites, les siennes et celles des autres. » Combien de leçons as-tu données sur la place de la relation, des valeurs, de l’éthique ?

Et puis voilà, la vie a voulu qu’en plus de ta cécité croissante, tu aies été de plus en plus limité dans ton autonomie. En bon stoïcien, tu as fait face à ta solitude en écoutant tes disques audio et en te connectant au monde par Skype ou par téléphone. Ta passion de la thérapie existentielle a subsisté jusqu’au bout. Tu n’as jamais arrêté de penser, de créer, de remettre en ordre tes textes.

Nous garderons de toi ta prestance. Tu étais bel homme, doté d’un charisme dont tu n’abusais pas, une présence sereine et puissante. Tu t’es tenu debout jusqu’au bout, faisant face avec lucidité et détermination à ton départ. Ton courage se logeait dans ton choix conscient et ton engagement à ce que tout soit en ordre.

Nous garderons de toi dans ces derniers jours, un départ du Bristol en fauteuil roulant dans la descente assez raide avant d’arriver au lac. Les freins crissaient et toi de dire : « Laissez-moi faire ; je peux aussi freiner ! » Tu aimais le bord du lac, les arbres, les bateaux que tu devinais à peine. Mais il y avait le vent, les odeurs. En sortant du restaurant l’Éden, il pleuvait. Mais rien n’y a fait ; tu disais : « L’eau, c’est mon élément. » On est donc parti sous la pluie et tout le long du retour je t’ai dit : « Il n’y a pas que l’eau qui est ton élément ; le vin aussi. » Tu renchérissais : « Le cognac aussi et la vodka… » Cela a continué ainsi. Puis tu m’as demandé de fumer un de tes cigarillos. Je t’ai dit : « Non, il pleut. » Et, comme un gamin, tu as répondu : « Ah bon… Pourquoi on ne peut pas ? » Et puis tu as ri. Ton rire secouait tout ton corps. Tu montrais un petit côté impatient lorsque tu n’avais pas le contrôle sur les choses.

Après t’être rassuré sur le fait que chacun de tes enfants – et surtout ton dernier – était assez fort, après avoir mis l’œuvre de ta vie en ordre, pris le temps de regarder ce dont tu étais fier et ce dont tu n’étais pas, après avoir conté par petites touches pendant près d’une année l’histoire de ta vie pour qu’on puisse raconter de belles histoires à tes petits enfants, ceux qui sont là et ceux à venir encore, l’histoire de tes bateaux, de tes chiens, le perroquet Coco – elles nous feront rire avec tendresse – je dois dire combien cette mise en ordre de ta vie fut chargée d’émotions pour dire à chacun : « Je m’en vais » et surtout à ton frère Trevor, qui depuis tout petit a toujours veillé sur toi le petit frère.

Tu as souhaité quitter ce corps qui, comme tu le disais, était paralysé et ne te répondait plus. La perte d’autonomie croissante nécessitait des machines pour te lever, te coucher et tout autre geste de la vie courante, ce qui te confrontait à des limitations croissantes. « La perte de ma vision n’est pas le pire, disais-tu, c’est ma solitude, 24 heures sur 24, seul dans cette chambre, la confusion dans laquelle je me trouve de plus en plus, ma dépendance, qui font que ma vie n’a plus assez de sens. » Tu n’as pas voulu nous imposer une image de toi plongeant dans la déchéance.

Les témoignages de quelques amis de longue date t’ont beaucoup ému. Tu as reçu la confirmation de savoir combien tu avais rempli la vie de chacun. Jusqu’au bout, tu as aimé la vie. Jusqu’au bout, tu as décidé, organisé ton départ dans les moindres détails.

Ces derniers jours sont passés à la fois trop lentement face à toute cette émotion présente et contenue et trop vite, car il y a encore tant de choses que l’on aimerait encore partager avec toi. On aimerait te garder égoïstement encore un peu. Mais voilà, il nous faut aujourd’hui rester debout, regarder en face ce avec quoi ton départ nous laisse.

Lorsque je t’ai demandé ce qui pourrait atténuer notre peine, tu as répondu : « Ne pleurez pas trop. Je pars dans de bonnes conditions. Je pars content de la vie. Je ne laisse pas de grosses pertes derrière moi. La mort ne me fait pas peur, mais j’ai la crainte de mal mourir, en lambeau, déchiré, épuisé, en n’ayant pas accompli ce que je devais accomplir. Je suis comblé par mon existence, par l’affection que je sens autour de moi. C’est beaucoup mieux que de se dire qu’on est un bagage inutile. La perspective de l’avenir est celle-là si on voit les choses lucidement. Dans le bilan que je fais de ma vie, je n’ai pas de regret. J’ai essayé de bien faire, même si je n’ai pas toujours réussi. »

« La vie est une succession de passages, de deuils à faire qui ouvrent sur autre chose. Ce qui reste pour toujours, ce sont les choses qui ont été. Ça, on ne peut pas vous le retirer. Ce qui donne du sens à la vie, c’est d’aimer au sens large du terme. Le fait que vous ayez été aimé, ça existe et ça existera toujours. Il ne faut pas s’arrêter de vivre en raison d’une absence ou d’un manque. Il faut trouver la force pour continuer à grandir. »

Alors tu as traversé ce passage comme tu nous as appris que devait être un homme : malgré tout ce qui pourrait nous faire plonger dans le désespoir, malgré les angoisses, les peurs, les incertitudes, les doutes, le manque, les blessures et j’en passe ; avec conscience ; apprendre à rester debout et à faire face ; affirmer encore et encore ce qui nous rend individuel et humain, c’est-à-dire, avec un regard exigeant sur soi, sans compromission et avec une participation au monde qui témoigne de cette humanité dans le respect de soi, de l’autre. Et si, et si, on peut le faire avec un brin d’humour et de tendresse, alors, alors, ce n’est pas si mal.

Oui Noël. Voilà ce dont tu as témoigné. Non seulement laisses-tu des écrits, mais aussi le témoignage d’un homme – pas facile à vivre, certes, avec tes exigences, tes positions bien ancrées – honnête, authentique, généreux, tendre et bon, discret sur tes émotions. Tu as montré beaucoup de courage. Good job !

Ainsi après avoir jeté un dernier regard serein et rassuré sur ce monde, en bon marin tu as lâché les amarres et tu as pris le large. Nous, on se serre un peu les coudes et on ne sait pas si tu vas nous donner des nouvelles, alors on t’imagine sur ton Flying Dutchman olympique, voguant dans la lumière vers une constellation d’étoiles, de retour à ta source. Tu laisses pour longtemps de belles traces profondes et vivantes dans ton sillage.

Marie Noëlle Salathé 14 juin 2012

Hommage à Noël Salathé

Hommage à Noël

Dernier hommage laïc au temple de Clarens, de sa femme qui fut aussi son élève. Elle retrace toute une vie et quelques enseignements majeurs, en passant par une évocation des bons petits moments des derniers jours.

Nous sommes réunis aujourd’hui autour de toi, Noël. Ta famille, tes amis, ceux et celles qui veulent te rendre un dernier hommage. Au même moment, nombreuses sont les personnes qui nous rejoignent par la pensée et le cœur en Suisse, en France, en Espagne, au Qatar, en Amérique, au Canada, en Angleterre. Nous allons tenter de te dire à notre manière combien tu as marqué nos vies.
[Image : Sans titre]

Ce n’est pas facile de choisir la manière d’évoquer ce grand homme humaniste qui a eu une vie si bien remplie. Ta puissance, ta capacité de travail et ton exigence étaient légendaires. Tu as toujours voulu être au « top niveau », que ce soit en tant que traducteur, que fonctionnaire international, professeur en communication, interprète de conférence. Tu faisais passer dans la conversation que tu avais traduit les grands chefs d’État américain et que ton préféré était Kennedy. Le discours de De Gaulle, l’atterrissage des astronautes sur la lune (un petit pas sur la lune, un grand pas pour l’humanité), c’était encore ta voix sur Radio-Canada. Ta voix chaude, charismatique, reste dans nos oreilles et nos mémoires. C’est une voix qui forçait le respect, qui en imposait dans les groupes de formation de gestalt-thérapie existentielle et dans les conférences que tu donnais. Je me souviens du premier congrès de Gestalt à Paris en 1983 ; tu étais le premier à parler de la gestalt, une philosophie clinique. Dans la salle, il n’y avait pas un bruit et on murmurait : « Qui est-il ? – Ah ! il vient du Canada… – Il était l’élève d’Isadore From, tu sais, un des fondateurs de la gestalt-thérapie. » Dans ton domaine, tu as été sans cesse innovateur dans ta pensée et tes écrits. Tu savais ce que tu voulais et me disais : « La vie doit être vécue avec conscience et responsabilité en reconnaissant les limites, les siennes et celles des autres. » Combien de leçons as-tu données sur la place de la relation, des valeurs, de l’éthique ?

Et puis voilà, la vie a voulu qu’en plus de ta cécité croissante, tu aies été de plus en plus limité dans ton autonomie. En bon stoïcien, tu as fait face à ta solitude en écoutant tes disques audio et en te connectant au monde par Skype ou par téléphone. Ta passion de la thérapie existentielle a subsisté jusqu’au bout. Tu n’as jamais arrêté de penser, de créer, de remettre en ordre tes textes.

Nous garderons de toi ta prestance. Tu étais bel homme, doté d’un charisme dont tu n’abusais pas, une présence sereine et puissante. Tu t’es tenu debout jusqu’au bout, faisant face avec lucidité et détermination à ton départ. Ton courage se logeait dans ton choix conscient et ton engagement à ce que tout soit en ordre.

Nous garderons de toi dans ces derniers jours, un départ du Bristol en fauteuil roulant dans la descente assez raide avant d’arriver au lac. Les freins crissaient et toi de dire : « Laissez-moi faire ; je peux aussi freiner ! » Tu aimais le bord du lac, les arbres, les bateaux que tu devinais à peine. Mais il y avait le vent, les odeurs. En sortant du restaurant l’Éden, il pleuvait. Mais rien n’y a fait ; tu disais : « L’eau, c’est mon élément. » On est donc parti sous la pluie et tout le long du retour je t’ai dit : « Il n’y a pas que l’eau qui est ton élément ; le vin aussi. » Tu renchérissais : « Le cognac aussi et la vodka… » Cela a continué ainsi. Puis tu m’as demandé de fumer un de tes cigarillos. Je t’ai dit : « Non, il pleut. » Et, comme un gamin, tu as répondu : « Ah bon… Pourquoi on ne peut pas ? » Et puis tu as ri. Ton rire secouait tout ton corps. Tu montrais un petit côté impatient lorsque tu n’avais pas le contrôle sur les choses.

Après t’être rassuré sur le fait que chacun de tes enfants – et surtout ton dernier – était assez fort, après avoir mis l’œuvre de ta vie en ordre, pris le temps de regarder ce dont tu étais fier et ce dont tu n’étais pas, après avoir conté par petites touches pendant près d’une année l’histoire de ta vie pour qu’on puisse raconter de belles histoires à tes petits enfants, ceux qui sont là et ceux à venir encore, l’histoire de tes bateaux, de tes chiens, le perroquet Coco – elles nous feront rire avec tendresse – je dois dire combien cette mise en ordre de ta vie fut chargée d’émotions pour dire à chacun : « Je m’en vais » et surtout à ton frère Trevor, qui depuis tout petit a toujours veillé sur toi le petit frère.

Tu as souhaité quitter ce corps qui, comme tu le disais, était paralysé et ne te répondait plus. La perte d’autonomie croissante nécessitait des machines pour te lever, te coucher et tout autre geste de la vie courante, ce qui te confrontait à des limitations croissantes. « La perte de ma vision n’est pas le pire, disais-tu, c’est ma solitude, 24 heures sur 24, seul dans cette chambre, la confusion dans laquelle je me trouve de plus en plus, ma dépendance, qui font que ma vie n’a plus assez de sens. » Tu n’as pas voulu nous imposer une image de toi plongeant dans la déchéance.

Les témoignages de quelques amis de longue date t’ont beaucoup ému. Tu as reçu la confirmation de savoir combien tu avais rempli la vie de chacun. Jusqu’au bout, tu as aimé la vie. Jusqu’au bout, tu as décidé, organisé ton départ dans les moindres détails.

Ces derniers jours sont passés à la fois trop lentement face à toute cette émotion présente et contenue et trop vite, car il y a encore tant de choses que l’on aimerait encore partager avec toi. On aimerait te garder égoïstement encore un peu. Mais voilà, il nous faut aujourd’hui rester debout, regarder en face ce avec quoi ton départ nous laisse.

Lorsque je t’ai demandé ce qui pourrait atténuer notre peine, tu as répondu : « Ne pleurez pas trop. Je pars dans de bonnes conditions. Je pars content de la vie. Je ne laisse pas de grosses pertes derrière moi. La mort ne me fait pas peur, mais j’ai la crainte de mal mourir, en lambeau, déchiré, épuisé, en n’ayant pas accompli ce que je devais accomplir. Je suis comblé par mon existence, par l’affection que je sens autour de moi. C’est beaucoup mieux que de se dire qu’on est un bagage inutile. La perspective de l’avenir est celle-là si on voit les choses lucidement. Dans le bilan que je fais de ma vie, je n’ai pas de regret. J’ai essayé de bien faire, même si je n’ai pas toujours réussi. »

« La vie est une succession de passages, de deuils à faire qui ouvrent sur autre chose. Ce qui reste pour toujours, ce sont les choses qui ont été. Ça, on ne peut pas vous le retirer. Ce qui donne du sens à la vie, c’est d’aimer au sens large du terme. Le fait que vous ayez été aimé, ça existe et ça existera toujours. Il ne faut pas s’arrêter de vivre en raison d’une absence ou d’un manque. Il faut trouver la force pour continuer à grandir. »

Alors tu as traversé ce passage comme tu nous as appris que devait être un homme : malgré tout ce qui pourrait nous faire plonger dans le désespoir, malgré les angoisses, les peurs, les incertitudes, les doutes, le manque, les blessures et j’en passe ; avec conscience ; apprendre à rester debout et à faire face ; affirmer encore et encore ce qui nous rend individuel et humain, c’est-à-dire, avec un regard exigeant sur soi, sans compromission et avec une participation au monde qui témoigne de cette humanité dans le respect de soi, de l’autre. Et si, et si, on peut le faire avec un brin d’humour et de tendresse, alors, alors, ce n’est pas si mal.

Oui Noël. Voilà ce dont tu as témoigné. Non seulement laisses-tu des écrits, mais aussi le témoignage d’un homme – pas facile à vivre, certes, avec tes exigences, tes positions bien ancrées – honnête, authentique, généreux, tendre et bon, discret sur tes émotions. Tu as montré beaucoup de courage. Good job !

Ainsi après avoir jeté un dernier regard serein et rassuré sur ce monde, en bon marin tu as lâché les amarres et tu as pris le large. Nous, on se serre un peu les coudes et on ne sait pas si tu vas nous donner des nouvelles, alors on t’imagine sur ton Flying Dutchman olympique, voguant dans la lumière vers une constellation d’étoiles, de retour à ta source. Tu laisses pour longtemps de belles traces profondes et vivantes dans ton sillage.

Marie Noëlle Salathé 14 juin 2012

dérives médiatiques de psychanalystes

Les dérives médiatiques des psychanalystes

18/06/12

Par Éric Richalley

Trop c’est trop. Depuis des mois nous voyons intervenir dans la presse des psychanalystes s’érigeant en experts. Avec la chronique de Jacques Alain Miller dans Le Point sur « l’affaire du tweet Trierweiler », nous touchons le fond en matière de déontologie.

Pour ne pas reproduire la même dérive, je me garderai bien ici de relayer ou commenter la thèse de cette chronique, et j’encourage le lecteur à ne pas la consulter.

Un principe de base de la psychanalyse est que l’analyste ne sait pas ce qui se passe pour le patient, seul le patient sait, consciemment ou non. L’analyste fait des hypothèses d’interprétation, qu’il peut dans certaines circonstances proposer au patient, et qui peuvent aussi être contre indiquées et maltraitantes. Dans tous les cas, faut-il le rappeler, ces hypothèses sont déontologiquement confidentielles vis-à-vis des tiers.

On peut donc énumérer les fautes induites par ce type de chronique :

– Elle traite de quelqu’un qui n’est pas un patient et qui n’a rien demandé
– Elle produit une interprétation à partir de sources médiatiques et non de la parole d’un sujet
– Elle convertit une hypothèse interprétative en vérité d’expert.
– Elle la soumet abusivement à la connaissance des personnes concernées.
– Elle la rend publique en bafouant la règle déontologique.

Jacques Alain Miller n’est pas n’importe quel psychanalyste. Héritier de Jacques Lacan, leader de l’École de la Cause freudienne, c’est une figure de premier plan de cette corporation, qui assume à ce titre un statut d’intellectuel.

Cette dérive est donc un véritable poison vis-à-vis de la collectivité. Avec une telle démarche, il est aisé de dévaloriser n’importe qui. Elle participe de manière abusive au discrédit de la vie politique et de ses leaders, et constitue une réelle manipulation du corps électoral, dont elle méprise au passage la capacité aigue et inconsciente à mesurer et prendre en compte le profil psychologique de ses élus.

Dans des articles précédents sur la crise actuelle, j’évoquais la faillite éthique des élites qu’elle comporte. Dans le même esprit, nous sommes ici face à la faillite déontologique d’un représentant d’un courant d’intellectuels incarnant le respect de la personne, avec une discipline au cœur de l’éthique humaniste dans une époque où elle est fortement ébranlée.

Un tel usage de la presse porte atteinte à l’ensemble des professions de l’accompagnement psychologique : une des principales résistances pour aborder une thérapie est probablement la peur d’être dévoilé, de découvrir trop brutalement, trop douloureusement, des fragments de son fonctionnement inconscient. Ce type de résistance se voit ici clairement justifié et favorisé.

S’agissait-il d’une démonstration de technicité au profit de la Cause freudienne ? Je ne pense pas que Freud représente une cause, ni même qu’il ait souhaité l’être. La seule cause est le respect du sujet et les valeurs humanistes qui l’accompagnent. Elle ne sort pas renforcée de cette prestation.

Éric RICHALLEY

Claude Boukobza

Nous apprenons avec tristesse la mort de notre amie et collègue Claude Boukobza, des suites d’une cancer, à l’âge de 64 ans. Membre de l’association Espace analytique, elle était très active dans l’organisation des colloques – et notamment celui qui doit se tenir en septembre 2012 – , elle était aussi chargée de cours à l’Université de Paris VII et responsable de l’unité d’accueil du centre hospitalier de Saint-Denis. Dans la droite ligne de Maud Mannoni, son analyste, de Françoise Dolto et de Jenny Aubry, elle y accueillait, à la journée ou à la demi-journée, des mères atteintes de dépression du post-partum, de psychoses puerpérales, de psychoses chroniques ou très carencées ou isolées, avec leurs jeunes enfants (0 à 3 ans). Elle pensait que prendre soin de la mère et soutenir la relation mère-enfant, notamment par le biais de pratiques culturelles, mais aussi par une attention à ce que narre le bébé participait de la prévention d’une éventuelle pathologie de l’enfant. Claude Boukobza était ouverte à toutes les tendances de la psychanalyse et sans a priori envers les transformations de la famille contemporaine, d’où son soutien aux homosexuels.

Freud et Proust, parallèle impressionniste

Jean-Yves Tadié, Le lac inconnu. Entre Proust et Freud, coll. «Connaissance de l’inconscient», série «tracés». 188 p. 16,50 euros.

Dans une confidence faite à Marie Bonaparte, le 4 janvier 1926, Freud raconte combien a été décevante pour lui la lecture de Du côté de chez Swann : «Je ne crois pas que l’œuvre de Proust puisse être durable. Et ce style! Il veut toujours aller vers les profondeurs et ne termine jamais ses phrases…»

Si Freud a ainsi méconnu l’œuvre proustienne, l’auteur d’À la Recherche du temps perdu lui a rendu la pareille en ne faisant jamais la moindre allusion à ses travaux, accueillis avec ferveur, entre 1910 et 1925, par le milieu littéraire parisien, d’André Gide à André Breton. En 1924, intrigué par cette ignorance réciproque, Jacques Rivière, directeur de la Nouvelle Revue française, tenta d’expliquer dans des conférences très suivies au Théâtre du Vieux Colombier, combien Freud et Proust avaient pourtant exploré, de manière parallèle et dissemblable, le rêve, l’inconscient, la mémoire, la sexualité.

Éminent universitaire, Jean-Yves Tadié, responsable de la nouvelle édition de La recherche dans la Pléiade, reprend cette thématique en s’inspirant de la métaphore proustienne du «lac inconnu» : lieu incertain situé entre deux rives et d’où émergent des mots sans rapport avec la pensée. Aussi bien retrace-t-il l’histoire d’une «consanguinité des esprits et du corps» qui unit, selon lui, les deux auteurs et les deux œuvres : «L’un a vécu trente-deux ans de plus que l’autre, né quinze avant lui et mort dix-sept ans après. L’un a eu une nombreuse famille et l’autre est resté célibataire (…) Deux hommes de haute culture, grands lecteurs des classiques comme tous les novateurs (…) Ils partageaient la conviction qu’à notre besoin, à notre désir, à notre souffrance du moment, correspond toujours un livre. L’un eut Balzac pour maître; {La Peau de chagrin est le dernier roman relu par Freud avant sa mort…}»

Divisé en dix-huit chapitres, l’ouvrage est rédigé comme une cantate à trois voix. Tadié réussit le tour de force de faire dialoguer Freud et Proust tout en restant lui-même le maître invisible de cette rencontre fictive. Et comme aucune note bibliographique ne vient troubler l’organisation de cet essai construit à l’aide de textes qui s’enchevêtrent les uns les autres, le lecteur a l’impression d’être immergé dans un roman freudien dont le narrateur serait un personnage proustien : entre Charlus et Swann.

Quand Tadié aborde la question de l’amour, en référence à celle de l’homosexualité et de l’enfance, il commence par citer une lettre de Freud à sa fiancée Martha pour souligner combien celui-ci fut fidèle à une seule femme, tandis que Proust, infidèle par excellence, semblait être l’incarnation d’un anti-Freud : d’un côté une seule femme et beaucoup de livres, publiés entre 1896 et 1939, de l’autre, un seul livre, écrit entre 1908 et 1922, et de nombreux amants. S’ensuit alors une subtile digression sur les différentes facettes – proustiennes et freudiennes – de la libido, du désir et de l’Eros. Et Tadié de conclure que Proust et Freud eurent pour point commun, dans l’histoire parallèle de la psychanalyse et du roman moderne, de dépouiller l’amour de son aspect romantique : «L’histoire de la personne aimée est celle d’une perte progressive de ses qualités, jusqu’à ce qu’elle soit « sans mystère et sans beauté ». Le seul véritable objet d’amour pour les deux auteurs est la mère.» Et si Proust pouvait, par la littérature, travestir en femmes les hommes qu’il désirait, c’est que son attachement à sa mère était de même nature que celui décrit par Freud en 1910 dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci : le peintre choisissait ses amants pour les aimer comme sa mère l’avait aimé enfant. Freud et Proust, ajoute Tadié, regardaient donc l’homosexualité – qu’ils nommaient inversion – comme issue autant d’un lien à la mère que d’une bisexualité nécessaire à la civilisation et à la perpétuation du genre humain. Sans elle, en effet, les hommes, soumis à une excessive virilité, et peu enclins à l’art et à la sublimation, se seraient condamnés à une perpétuelle extermination.

Au fil des pages et des chapitres, on découvre que Tadié choisit subrepticement dans l’œuvre freudienne ce qui peut s’apparenter chronologiquement à celle de Proust. Et puisque La Recherche s’achève au lendemain de la Première guerre mondiale, il réactualise, comme s’il s’agissait d’une réminiscence secrète, l’image aujourd’hui oubliée d’un Freud de la Belle époque, fasciné par les séductions d’une aristocratie déclinante, et cherchant à accéder, bien au-delà de la quête de soi, à un temps retrouvé enfin uni au temps perdu.

Un superbe livre impressionniste, fait de petites touches intimes à la manière d’un tableau de Claude Monet.