Expo Camus à Aix : Onfray jette l’éponge

REPORTAGE

ALBERT CAMUS, UN ÉCRIVAIN PRIS EN OTAGE À AIX-EN-PROVENCE

par Catherine Simon
envoyée spéciale du Monde, Aix-en-Provence (PACA)

Marquée par l’éviction de Benjamin Stora, la future exposition consacrée à l’auteur de {L’Étranger réveille les fantômes de la cité aixoise. }

Elle arrive presque à l’heure, son caniche dans les jambes, gouailleuse et souriante, claquant la bise aux réceptionnistes de l’hôtel de ville, avant de foncer vers son bureau. Maryse Joissains-Masini ? Une catcheuse.  » Vent debout ! « , aime-t-elle dire. Le goût de la bagarre fait partie de l’image de marque de la maire (UMP) d’Aix-en-Provence, comme la croix en or qu’elle porte en pendentif ; ou comme son fidèle Omar, un ancien harki, devenu, revendique-t-elle, son  » plus proche collaborateur  » ; sans oublier les  » peuchère !  » qui scandent ses envolées. Une nature, en somme.

rocambolesque affaire Camus

D’Albert Camus (1913-1960), elle a lu, « comme tout le monde », les romans étudiés à l’école : L’Étranger et La Peste. C’est peu ? Il n’empêche ! Maryse Joissains, également présidente de la communauté des pays d’Aix, se battra comme une lionne pour que se tienne cette fichue exposition, programmée en 2009, annulée au printemps 2012, puis reprogrammée au milieu de l’été…  » L’expo Camus, on la fera ! « , s’enflamme-t-elle. En temps et en heure, insiste-t-elle : en novembre 2013, c’est promis, à l’occasion du centenaire de la naissance de l’écrivain ; et à Aix-en-Provence, c’est juré, puisque le fonds Camus s’y trouve entreposé. Mais l’opération se montera-t-elle avec ou sans l’aval de l’association Marseille-Provence 2013, alias MP13 ? C’est là une des énigmes – pas la seule – de la rocambolesque  » affaire Camus « .

MP13

La très officielle association MP13, chargée de coordonner l’ensemble des manifestations qui vont accompagner, tout au long de l’année 2013, le sacre de Marseille, couronnée par l’Union européenne capitale européenne de la culture, va réunir son conseil d’administration le 15 octobre. Ce jour-là, les dirigeants de MP13 décideront s’ils soutiennent, ou non, le projet d’une exposition Camus dont le nouveau commissaire pressenti, le philosophe Michel Onfray, recruté par la mairie d’Aix-en-Provence après l’éviction de l’historien Benjamin Stora, aurait la lourde charge (Le Monde du 3 août).

« Si MP13 ne soutient pas Onfray, gronde Maryse Joissains-Masini, je passerai à la vitesse supérieure ! Car ce serait un acte de censure, digne des régimes soviétiques », tonne la première magistrate d’Aix-en-Provence. C’est ce qu’elle a déjà indiqué, en termes à peine moins crus, dans une lettre adressée, le 22 août, à la ministre de la culture, Aurélie Filippetti, après que cette dernière eut fait savoir qu’elle désapprouvait la mise à l’écart de Benjamin Stora, spécialiste de l’histoire de l’Algérie coloniale, et retirerait label et subvention à tout nouveau projet. Le retrait du ministère « pourrait être interprété comme une forme de censure et serait lourd de conséquences », a menacé l’élue aixoise – sans qu’on voit très bien comment elle, ou Michel Onfray, auteur de L’Ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus (Flammarion), pourraient s’y opposer.

tout le monde a bien compris que non

Le philosophe de Caen, anticipant la chose, s’est lui aussi indigné, jeudi 13 septembre, dans les colonnes du Nouvel Observateur, de l’attitude du ministère. La subvention de la Rue de Valois n’est donc « pas pour le projet Camus, mais pour un commissaire d’exposition » : voilà ce qu’il faudra comprendre, si, d’aventure, ladite subvention n’est pas versée pour « son » exposition, a prévenu Michel Onfray ! Bien vu. À une question près : « le projet Camus » existe-t-il, indépendamment de son commissaire ? À Aix-en-Provence, tout le monde a bien compris que non.

« Que Catherine Camus – fille et ayant-droit de l’écrivain – souhaite une exposition en hommage à son père, très bien. Mais qu’on ait pu choisir Benjamin Stora pour l’organiser, c’est une aberration », estime Jean-François Collin, s’exprimant, il y tient, « à titre personnel. » Michel Onfray, qu’il n’a « pas lu encore », lui semble un « homme plus mesuré » et le choisir comme commissaire indique « un progrès très net », se félicite notre interlocuteur.

Président de l’ADIMAD, une association d’aide aux « anciens détenus de l’Algérie française » – c’est-à-dire, principalement, aux partisans de l’OAS, emprisonnés après la tentative de putsch en Algérie, au printemps 1958 –, Jean-François Collin assure n’avoir jamais été averti de ce projet d’exposition. Pas plus que ne l’ont été les autres associations de pieds-noirs, qui ont leurs bureaux – et leurs oriflammes – dans la Maison du Maréchal-Juin, inaugurée, en 1992, par le maire de l’époque, le socialiste Jean-François Picheral.

Cependant, ajoute le président de l’ADIMAD, « si jamais Maryse Joissains m’avait demandé mon avis, je lui aurai dit que Benjamin Stora, cet Israélite de Constantine, historien autoproclamé de la guerre d’Algérie et qui soutient les thèses du FLN, est vomi par la communauté des Français d’Algérie. »

nostalgériques

Ainsi parlent les nostalgériques », frange extrémiste d’une communauté, présumée homogène, que les élus locaux, de gauche comme de droite, à Aix-en-Provence et dans la plupart des communes du Midi, continuent de ménager.

« Dès qu’on parle de l’Algérie, aïe ! tous les élus s’immobilisent », s’amuse Maryse Etienne, aixoise et veuve du sociologue Bruno Etienne (1937-2009), spécialiste de l’Algérie et de l’islam. Sur les quelque 130 000 habitants d’Aix-en-Provence, on compte « entre 10 % et 15 % de pieds-noirs – beaucoup moins qu’en 1962 », reconnaît d’ailleurs volontiers la maire de la ville.

« Les élus sont victimes du fantasme d’un vote communautaire. Et tous font le dos rond », fulmine, à Paris, le socialiste Georges Morin, lui-même natif d’Algérie et président de l’association Coup de soleil. « Le vote pied-noir n’existe pas », renchérit, à Marseille, un autre natif d’Algérie, l’historien Jean-Jacques Jordi, dont une Histoire des pieds-noirs (Armand Colin) doit être publiée cet automne.

La Bataille d’Alger à la trappe

« Ici, l’Algérie, c’est de la chair à nu », lance néanmoins Sophie Joissains, fille de madame la maire, chargée de suivre le dossier Camus. La municipalité d’Aix-en-Provence y est tellement sensible qu’elle a fait annuler, au moment de l’anniversaire des accords d’Évian (19 mars 1962), la série de manifestations culturelles que des associations voulaient organiser. Une pièce de théâtre, des tables rondes et la projection du film de Pontecorvo La Bataille d’Alger sont ainsi passées à la trappe, ce programme n’ayant pas été validé par la municipalité.

« C’est grâce à la lecture de Camus, qui nous disait de ne pas écouter les voix de la haine, qu’on a tenu le coup. Il dénonçait l’iniquité du système colonial et, en même temps, il était des nôtres », se souvient Georges Morin, qui fut lycéen à Constantine, pendant la guerre d’Algérie. « En virant Stora de l’exposition d’Aix, on vire ce Camus-là, avec ses doutes qui fâchent », assure-t-il.

qui a eu la peau de Benjamin Stora ?

Le président de Coup de soleil a signé, à l’instar d’historiens, parmi lesquels Jim House, Mohammed Harbi et Gilbert Meynier, une motion de soutien à Benjamin Stora, dont l’éviction constitue, estiment-ils, « un acte grave de censure ». Cible visée : Maryse Joissains et les « nostalgiques du temps colonial. »

À ces mots, la principale intéressée s’étrangle – et menace de porter plainte. Rayon bagarre, décidément, 2012 l’aura gâtée ! Battue aux élections législatives, Maryse Joissains-Masini, supportrice de Nicolas Sarkozy et proche, a-t-elle affirmé publiquement, des « valeurs du Front national », se défend comme un beau diable. Ce « Benjamin Onfray… euh non ! Stora », se rattrape-t-elle, elle n’a « rien contre lui. » Elle serait même ravie qu’il vienne à Aix, pour « faire des conférences – avec Onfray, pourquoi pas ? »

Cet oecuménisme tardif fait sourire le centriste François-Xavier de Peretti, l’un des élus de l’opposition. « Qui a eu la peau de Benjamin Stora ? Le clan Joissains. Il n’aurait jamais sauté sans qu’ils le veuillent », affirme-t-il. Sur le cours Mirabeau, l’automne sera chaud…

L’énigme Catherine Camus

Gérant l’œuvre et le fonds de son père, Catherine Camus a « droit de vie et de mort sur l’exposition Camus », assure un proche du dossier. C’est elle qui a décidé de « retirer son crédit » à Benjamin Stora, précise, pour sa part, Michel Onfray. La fille de l’écrivain, « comme tous les héritiers écrasés », est  » fragile », estime Maryse Joissains-Masini. « Elle n’assume pas, c’est le problème avec elle », ajoute la maire d’Aix-en-Provence.

[Document : Sans titre]

Catherine Camus (ci-contre), fille de l’écrivain, et Maryse Joissains-Masini (plus haut), maire UMP d’Aix.
OLIVIER METZGER POUR  » LE MONDE  » ; NICOLAS VALLAURI/PHOTOPQR/MAXPPP

Dans une lettre au Monde, Catherine Camus écrit, le 5 septembre : « Compte tenu de ce qui s’est passé, de la façon dont le sujet a été traité et des personnes qui en sont les acteurs, je ne crois pas utile d’y ajouter ma voix. (…) Il ne me semble pas que l’œuvre et la pensée de mon père soient mises en débat ; par ailleurs, je n’ai jamais eu, ni voulu avoir, un rôle décisionnaire dans cette opération. » Comprenne qui pourra.


LA NEF DES FOUS

par Michel Onfray

site du monde.fr – en réponse à Catherine Simon et à tous ses « détracteurs ».

La double page que votre journal consacre à ce qui est devenu depuis l’été « l’affaire Camus » me décide à prendre le large de cette pétaudière où se mélangent de façon déraisonnable les egos surdimensionnés, la chiennerie de la politique politicienne, les pathologies mentales, les intrigues de réseaux, le copinage d’anciens combattants d’extrême gauche reconvertis dans l’opportunisme social-démocrate, la morgue de l’impuissance universitaire, la niaiserie d’une ministre confondant usage public des crédits et punition idéologique, la veulerie des institutionnels de la culture, le double langage de l’un, la schizophrénie de l’autre, le tout sur fond de guerres picrocholines organisées et orchestrées par le journalisme parisien…

Je bénis cette aventure de m’avoir fait découvrir cette nef des fous ! Mais je n’en suis plus… Je n’avais encore rien signé, j’économise donc une démission. Pas besoin de quitter le bateau, il n’y aura jamais eu que le projet d’y être – mais la compagnie s’avère décidément trop nauséabonde. En France, l’atmosphère intellectuelle est toujours de guerre civile.

Albert Camus aura été le grand perdant de ce qui aurait pu être une belle aventure. Mais tout ce qu’il détestait est revenu dans cette affaire comme un boomerang : les politiciens, les héritiers, les réseaux, les tribus, les universitaires, les journalistes, les ministres, Paris… Rien de neuf sous le soleil.

J’avais pour fil conducteur le projet de montrer le trajet rectiligne d’un libertaire au XX° siècle, le combat reste à mener, je le mènerai ailleurs. Pour moi, il y a une vie après Camus… Que mes ennemis se rassurent, ils auront d’autres occasions de me poursuivre de leur haine, je prendrai soin de leur procurer d’autres raisons.


Écho dans La Provence du 17 septembre 2012

[Document : Sans titre]
Photo : SIPA Baltel

Le philosophe renonce au projet afin d’éviter une « compagnie trop nauséabonde« 

Dans la nuit de vendredi à samedi, le philosophe Michel Onfray a annoncé qu’il renonçait à l’exposition par un message sibyllin diffusé sur son compte twitter : « Michel Onfray ne signera pas la convention qui aurait fait de lui le commissaire de l’expo Camus à Aix en 2013. » Joint hier matin, Michel Onfray confirme le « caractère irrévocable de sa décision« .

À 15 h 37, il publie une tribune explicative sur lemonde.fr. « J’ai décidé de prendre le large de cette pétaudière où se mélangent de façon déraisonnable les egos surdimensionnés, les chienneries de la politique politicienne, les pathologies mentales, les intrigues de réseaux (…) » avant de poursuivre : « Je n’avais encore rien signé, j’économise donc une démission. Pas besoin de quitter le bateau, il n’y aura jamais eu que le projet d’y être mais la compagnie s’avère décidément trop nauséabonde. En France, l’atmosphère intellectuelle est toujours de guerre civile.« 

La nouvelle a choqué tout le monde y compris les acteurs principaux de cette exposition. Jean-François Chougnet, directeur général de l’association Marseille-Provence 2013 affirme avoir « appris la renonciation d’Onfray par l’AFP. Pas de réaction de notre part dans l’immédiat faute d’éléments. »

Maryse Joissains, maire (UMP) d’Aix-en-Provence, s’est dit « stupéfaite par la nouvelle. J’ai eu d’excellentes relations avec Michel Onfray et j’étais ravie qu’il dirige cette exposition dans ma ville. Je suis persuadée qu’il a été blessé par le comportement de la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, qui a décidé de ne pas soutenir financièrement cette exposition sous prétexte que le commissaire n’était plus Benjamin Stora. Onfray est un iconoclaste, il ne se gêne pas pour dire ce qu’il pense. En tout cas, avec ou sans Onfray, pas question pour moi de renoncer à cette exposition !« 

Pas plus d’éléments de réponse du côté de la fille d’Albert Camus : « Je ne peux expliquer la décision de Michel Onfray mais par correction, il aurait pu me contacter avant de produire ce coup médiatique. Je l’ai rencontré et j’ai fait en sorte que le travail d’Albert Camus soit à sa disposition. Je ne suis peut-être pas une grande spécialiste de l’œuvre d’Albert Camus mais je connais mon père et je sais ce qu’il m’a appris : la loyauté et la mesure. Il semble que Monsieur Onfray n’ait pas ressenti ces valeurs dans l’œuvre de mon père. Dommage. »

Thomas S. Szasz, le plus radical des « antipsychiatres »

Le Monde.fr |
13.09.2012 à 19h03 • Mis à jour le 13.09.2012 à 19h03

Par Élisabeth Roudinesco

Né le 15 avril 1920 à Budapest, sous le nom de Tamas Istvan Szasz, le psychiatre américain est mort le 8 septembre 2012 à son domicile de Manlius dans l’Etat de New York.

C’est pour fuir le nazisme que Szasz quitta la Hongrie en 1938 et s’installa sur la côte est des Etats-Unis, où il effectua de brillantes études de psychiatrie à l’Université de Cincinnati. Il enseigna ensuite à l’Université de Syracuse. Quelques années plus tard, il reçut sa formation psychanalytique au sein du prestigieux Institut de Chicago, fondé par Franz Alexander, disciple hongrois de Sigmund Freud et de Sandor Ferenczi.

LA FOLIE, UN VOYAGE

Comme Ronald Laing, David Cooper ou encore Franco Basaglia, il fit partie, durant la décennie 1960-1970, du mouvement de contestation du savoir psychiatrique qui se développa autant en Europe qu’outre-Atlantique et auquel on donna le nom d' »antipsychiatrie ». Bien qu’il n’existât jamais d’unité dans ce mouvement, chacun de ses protagonistes avaient pour visée de sortir la folie de l’asile pour en faire autre chose qu’une maladie mentale : un voyage, une traversée, une modalité de l’existence.

Si vous parlez à Dieu vous priez, si Dieu vous parle, vous êtes schizophrène

Parmi ces contestataires, Szasz fut le plus radical, mais aussi le plus solitaire et le plus excentrique. Se réclamant de Voltaire, de Jules Romains de Rivarol et d’Albert Camus et se sentant l’héritier d’un esprit libertarien, il considérait que loin d’avoir arraché la folie au phénomène de la possession, la psychiatrie n’avait fait, à partir du début du XIXe siècle, que reconduire les superstitions d’autrefois en pire : « Si vous parlez à Dieu, disait-il, vous priez, si Dieu vous parle, vous êtes schizophrène. »

Les termes de folie ou de maladie mentale n’étaient à ses yeux que des désignations inventées par des imposteurs semblables aux anciens inquisiteurs et soucieux de priver de toute liberté individuelle les hommes différents d’eux. Il n’épargnait d’ailleurs pas les psychanalystes, jugés complices de cette discipline qui consistait à traduire une religion en un discours pseudo-scientifique. Et pourtant Szazs, universitaire et professeur éminent, était le pur produit de cette communauté psychiatro-psychanalytique dont il prétendait dénoncer les abus.

« LE MYTHE DE LA MALADIE MENTALE »

Il exprima ses thèses dans un ouvrage publié en 1969 et maintes fois réédité, Le mythe de la maladie mentale (Payot, 1975), et dans de nombreux autres traduits en plusieurs langues et en français chez Payot. Parmi eux, L’Éthique de la psychanalyse (1975), Fabriquer la folie (1976), La loi, la liberté et la psychiatrie (1977).

libérer les coupables et interner les innocents

Dans la même perspective, il lutta pour l’abolition du système juridico-psychiatrique en vigueur dans les pays occidentaux. Puisque la maladie mentale n’existe pas, disait-il en substance, on ne doit en aucun cas distinguer différentes sortes de criminels : tous doivent être jugés responsables de leurs actes quel que soit l’état psychique du sujet jugé au moment de l’acte. Aussi accusait-il les experts de « libérer les coupables et d’interner les innocents » pour mieux les soigner avant de les renvoyer devant les tribunaux pour être exécutés.

l’esclavage psychiatrique

Et de même qu’il réduisait à néant toute forme de classification psychiatrique, tout en ridiculisant tous les traitements chimiques, Szasz défendait les droits des drogués et des délinquants, boucs-émissaires, à ses yeux, d’un système coercitif généralisé. On ne s’étonnera pas que cet iconoclaste, qui ne reconnaissait ni dieu ni maître ni État, et qui milita toute sa vie contre « l’esclavage psychiatrique », ait pu, dans son dernier combat, s’opposer farouchement à toute tentative d’introduire dans la loi le principe d’un suicide assisté ou médicalisé. Seul un sujet a le droit de se priver de la vie : tel était pour lui la quintessence de la liberté humaine.

Motion de soutien à Benjamin Stora

l’éviction de l’historien Benjamin Stora

Nous historiens et chercheurs, spécialistes de l’Algérie contemporaine, déplorons l’éviction de l’historien Benjamin Stora comme commissaire de l’exposition Albert Camus qui se tiendra à Aix-en-Provence en 2013 à l’occasion du centenaire de la naissance de l’écrivain.

nostalgiques du temps colonial

En effet, la Maire (UMP) d’Aix-en-Provence et présidente de la communauté du pays d’Aix, Maryse Joissains-Masini, a demandé à Michel Onfray, de devenir commissaire d’un nouveau projet d’exposition, ce qu’il a accepté. Or, Maryse Joissains-Masini s’est distinguée récemment pour ses positions favorables aux nostalgiques du temps colonial. Elle a déjà annulé plusieurs manifestations culturelles autour du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie.

acte grave de censure

De même, Benjamin Stora, sans même avoir pu défendre son projet, a été évincé de l’exposition Albert Camus sur laquelle il travaillait depuis plusieurs années. Les historiens et chercheurs soussignés considèrent que cette éviction constitue un acte grave de censure, et appellent à la solidarité avec l’historien connu pour son travail universitaire sur l’histoire de l’Algérie contemporaine.


Premiers signataires

Linda Amiri (doctorante, Sciences Po),

René Gallissot (professeur émérite, Université Paris 8),

Gilbert Grandguillaume (maître de conférences émérite, EHESS),

Ali Guenoun (doctorant, Université Paris 8),

Didier Guignard (chercheur associé, IREMAM),

Mohammed Harbi (professeur émérite, Université Paris 8),

Jim House (directeur du Centre d’études culturelles françaises et francophone, Université de Leeds, Royaume-Uni),

Aissa Kadri (professeur des universités, Université Paris 8),

Kamel Kateb (chercheur, INED), Neil Macmaster (maître de conférences honoraire, Université d’East Anglia, Royaume-Uni),

Gilles Manceron (historien, vice-président de la LDH),

Claire Marynower (doctorante, Sciences Po),

Abdelmadjid Merdaci (professeur des universités, Université de

Constantine),

Gilbert Meynier (professeur émérite, Université Nancy-II),

Laszlo Nagy (professeur des universités, Université de Szeged, Hongrie),

Jean-Pierre Peyroulou (enseignant, agrégé, docteur en histoire),

Tramor Quemeneur (chargé de cours, Université Paris 8),

Alain Ruscio (historien, chercheur indépendant),

Nedjib Sidi Moussa (doctorant, Université Paris 1),

Pierre Vermeren (professeur des universités, Université Paris 1).

S’associent également les personnalités :

Djanina Messali Benkelfat (fille de Messali Hadj) et Georges Morin (association Coup de soleil).

Voir aussi

L’exposition Albert Camus, Michel Onfray et les monothéismes , où il apparaît que Michel Onfray via son ami Jean Soler vire à la Nouvelle droite solaire et polythéiste.

– « La bataille ratée de Michel Onfray« , par Marc Riglet (Lire), publié le 01/03/2012

Michel Onfray pilotera l’exposition et le Musée Camus

Camus – l’historien écarté le faiseur promu

Motion de soutien à Benjamin Stora

Après Richard Millet, Michel Onfray

– et cliquer ici-même Onfray pour plus d’information.

Un beau paquet-cadeau : Onfray, Mijolla, Van Rillaer & Co

Un beau paquet-cadeau : Onfray, Mijolla, Van Rillaer & Co

par Anthony Ballenato
Alain de Mijolla admet volontiers fuir les polémiques. Malheureusement, il s’est retrouvé servi comme jamais avec la sortie quasi concomitante de son almanach Freud et la France (P.U.F.) et du brûlot de Michel Onfray, Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne (Grasset). Lancée telle une formidable machine de guerre par Grasset et Le Point, on redoutait que notre bon Alain ne finisse sous les roues de la bête du fast-food à penser.

à la soupe des débats de qualité

Mijolla offrait pourtant les garanties d’un débat de qualité. Bienheureux et par-dessus tout mémorialiste affable du mouvement freudien ne maîtrisant ni les débats historiques, ni historiographiques, il n’en fallait pas plus pour noyer le poisson de la polémique. Une bien bonne solution de remplacement donc pour le valeureux bougon qui refusait de débattre avec la «stalinienne des beaux quartiers parisiens» (Élisabeth Roudinesco) dont la confrontation risquait d’être autrement plus périlleuse.
Mazette ! Mais à quel débat n’avons-nous pas dû assister !

Se définissant lui-même dans son ouvrage Freud et la France, paru aux P.U.F., comme un montreur de marionnettes (p.1), notre psychanalyste-chroniqueur s’est retrouvé assigné à la place du guignol. Après une réplique tiède et passablement argumentée offerte à Onfray dans Lire, s’en est suivie la grandiose émission de François Busnel qui demeurera longtemps dans les mémoires comme un échange intellectuel à l’état de congélation.

bande des trois

Aux côtés d’Alain de Mijolla, une consœur discrète quoiqu’assez gentiment pugnace, Anne Millet, dont les attaques les plus féroces visent Lacan (?!). Et les trois auteurs affabulateurs – comment ça ils ne sont pas trois ? – Mais oui, ils sont bien trois : les cerveaux de l’affaire « Cervelet et Cervelas », duo le plus comique de l’histoire des Freud Wars alias Jacques Van Rillaer et Mikkel Borch-Jacobsen (suivi de pas très loin par Esteve Freixa i Baqué) – qui n’avaient déjà pas pu sauver, à l’époque, le soldat Bénesteau et ont assisté impuissants au naufrage du Livre Noir – et bien sûr, leur scribe et porte-voix, Michel Onfray. Ce trio magique aura réussi le tour de force de battre les critiques américains à plate couture et toutes catégories confondues (puritains, scientistes etc.) par leurs outrances et leurs insanités.

Les voici vociférant tour à tour inepties après inepties devant un Mijolla quasi impassible, le téléspectateur a pu légitimement se demander s’il n’était devant un spectacle de cirque comique ou devant la représentation d’un drame absurde écrit par un auteur raté.

Un des angles d’attaques favoris de nos auteurs-acolytes est de systématiquement remettre en cause la scientificité de la psychanalyse pour mieux faire plébisciter par l’opinion publique les séances de dressage inspirées de l’éthologie et du réapprentissage cognitif, et surtout pour mieux reléguer de façon définitive la psychanalyse au rang d’épiphénomène de la modernité littéraire et réduire son organisation rationnelle à un ésotérisme macabre.

orthopédie du corps et des âmes

L’accouplement de l’hédonisme solaire (Onfray) et des sciences du comportement (Van Rillaer et Borch-Jacobsen) en a surpris plus d’un. Pourtant, on aura maintenant bien compris, tous deux constituent le fondement le plus effroyable de ce paradigme culturel et mental de nos sociétés libérales-marchandes contemporaines : vivre, consommer et jouir dans le contrôle absolu et l’asservissement volontaire. Comment, devant cette orthopédie du corps et des âmes, ne pas songer au propos magistral de Georges Canguilhem – divo, s’il en est – et de leur formidable résonance aujourd’hui : « philosophie sans rigueur, éthique sans exigence, médecine sans contrôle ». [1]

Bref, autant dire que si Mijolla sert la soupe, on va y aller gaiement. Mais comment ? Vous ne saviez pas que la psychanalyse s’implantait exclusivement par la voie littéraire grâce « aux gens de fiction»? Et bien maintenant vous êtes un téléspectateur des plus avertis. Dommage que notre « historien de service » – ce qu’il n’est pas – également médecin-psychiatre, n’ait pas songé qu’une implantation de la psychanalyse reposait tout autant sur sa propagation à l’intérieur de l’univers littéraire que médical et que ce n’est qu’à l’aune de cet équilibre que la psychanalyse peut exister, en tant que pratique thérapeutique et humanité, au risque de refluer. On ne saurait oublier que pour nombre de médecins, notamment aux États-Unis, la psychanalyse a servi à refonder une psychiatrie organiciste moribonde et que par la suite seuls les docteurs en médecine étaient autorisés à pratiquer les cures.

De l’histoire faite le dimanche

Et qu’en est-il précisément de l’homme Freud ? « Mystificateur, avare, menteur, pervers, cocaïnomane.» Le nihiliste en guenilles de la pensée nous fait maintenant œuvre de morale. Amen. Et quel gai savoir ! Après la confession, donnera-t-il l’absolution ? À bien des égards cette façon de faire rappelle l’horrible psychobiographie de Michel Foucault par James Miller, grand spécialiste des vies examinées – si chères aux évangélistes. Qu’à cela ne tienne, et même si « chez Freud, il y a pleins d’incestes, symboliques, métaphoriques, allégoriques ou réels » comme dit Onfray, « y’a pas de grand homme pour ses valets de chambre » pour Mijolla ! Le téléspectateur a pu croire, l’espace d’un instant, manquer d’oxygène.

Mais il y a mieux encore. Incapable de mettre bon ordre à cette rumeur incestueuse, Mijolla se félicite que Freud ait pu avoir des relations sexuelles, quand bien même eussent-elles été avec sa belle-sœur. L’ennui est qu’il oublie qu’il s’agit d’une rumeur propagée par Jung, reprise par l’école révisionniste américaine, et remise au goût du jour par Onfray, Van Rillaer et Borch-Jacobsen. On attend toujours patiemment les preuves crédibles du forfait.

compilation d’anecdotes

Transi d’effroi, le téléspectateur qui a depuis longtemps acheté le Freud et la France et se décide, à l’issue de l’émission, à enlever la cellophane pour feuilleter l’ouvrage, aurait été bien plus inspiré de prendre un benzodiazépine et d’aller se coucher.
Si l’éphéméride a des qualités, son auteur perpétue la tradition des médecins-historiens : le plus souvent correct mais n’apportant aucune information nouvelle et ne reposant sur aucune archive de première main [2], il brille surtout par une absence totale d’analyses structurées sur le mouvement de l’histoire racontée et son appareillage critique est des plus dépouillés. Sous la plume de Mijolla, l’histoire devient donc une compilation d’anecdotes circonstanciées.

En outre, le postulat de Mijolla, qui est de laisser au lecteur le soin de « se faire une idée personnelle en dehors des jugements ou des impressions dont (il) l’entoure ou qu’(il) adjoint» (p.3), est une véritable aberration méthodologique et intellectuelle. À moins de faire jouer l’opinion contre le savoir, comment Mijolla peut-il sérieusement imaginer que le lecteur puisse se faire le moindre avis décent devant un tel empilement relativiste ?

Évidemment, le bât blesse cruellement à mesure qu’on se rapproche des moments critiques de cette histoire et notamment de la période nazie et de la Seconde Guerre mondiale : rien sur les relations entre Jones, Freud et Eitingon et rien non plus sur le conflit qui les oppose à propos des rapports avec le nazisme dans les années 1930. Concernant la France, la période se résume à un moment de souffrance pour les Français, privés de charbon et de nourriture. On n’est pourtant pas arrivé au bout de nos peines…voilà qu’arrive le cas Georges Mauco (1899-1988).

Mauco ou le « mauvais coin » de l’histoire

Dans le superbe dictionnaire toponymique des communes des Landes et du Bas-Adour dirigée par la linguiste Bénédicte Boyre-Fénie, on apprend que le mau còrn désigne un « mauvais coin, un mauvais endroit ». Autrement dit, le « mauco » est toujours un lieu à défricher. [3] Docteur en géographie, démographe des flux migratoires et pédagogue, fervent raciste et antisémite, Georges Mauco aura été le seul psychanalyste français à avoir collaboré de façon active par des textes d’inspiration nazie et à témoigner du « péril juif ». Il est également collaborateur de la revue L’ethnie française dirigé par Georges Montandon – à propos de qui Mijolla ne nous dit pas un seul mot (p.845). Africaniste, rejeton intellectuel de Vacher de Lapouge, Montandon est l’un des grands animateurs du racisme scientifique à la française : « expert ethnoracial auprès de Xavier Vallat en 1941 au Commissariat aux affaires juives puis à partir de 1943 directeur de l’Institut d’études des questions juives et ethnoraciales (IEQJER) » [4]

Échappant à l’épuration de l’Après-guerre, Mauco réussit encore à passer entre les mailles du filet lorsqu’il se fait nommer en 1945 à la tête du Haut comité de la population et de la famille par le Général de Gaulle. À partir de cette date, Mauco enterre son passé collaborationniste et, tout en continuant ses études démographiques « normalisées », embrasse comme jamais la cause des enfants handicapés et des carencés affectifs. Quand il publie son autobiographie apologétique en 1982, c’est à Françoise Dolto qu’il demande de rédiger la préface dans laquelle on peut lire, entre autres choses, que Mauco avait résisté aux nazis et qu’il était le chantre de la dignité humaine. En somme, on n’avait pas pu faire homme plus honnête [5]. Dolto, qui ne connaît aucune haine, était passée à côté.

des camps pour préserver les juifs

En adoptant sa méthode de présentation des faits, Mijolla obtient des résultats des plus stupéfiants. Ainsi, en vient on à lire sous sa plume « De fait, et nous le remarquerons encore davantage durant les années d’occupation, c’est presque un acte de bonne volonté à l’égard des Juifs (sic), que cette organisation de « camps » est promue, mais on ignore encore le sens que ce mot prendra. Leur bénéfice est double : éviter que les étrangers – car ce n’est que des « étrangers », qu’il s’agit –, viennent illégalement en France et se retrouvent dans des situations très précaires (ayant fui les campagnes et les villes en n’emportant que le minimum d’affaires), et dans le même souffle préserver les Juifs qui sont déjà installés en France de cet afflux abusif. Il ne faut pas oublier que cette période est caractérisée par une relative fermeture du milieu juif à l’arrivé des émigrés » (p.720). Voilà donc comment la question de la crise des réfugiés Juifs, fuyant les pogroms et les régimes d’extrême-droite d’Europe centrale, en France pendant les années trente se voit traitée et résumée.

En outre, Mijolla laisse penser qu’on pourrait prendre l’autobiographie de Mauco comme une source entièrement valable – ce qu’elle n’est évidemment pas puisque Mauco se reconstruit un passé de résistant alors qu’il n’a rejoint le groupe FFI Foch-Liautey qu’en janvier 1944 et participé plus tard à la libération du quartier d’Auteuil.[6] Le problème du traitement de cette source autobiographie est tel que Mijolla se laisse guider par les propos de Mauco au point de remettre en cause les analyses de Roudinesco et de Weil sur la paternité du fameux texte de 1942 et de se demander « Est-ce de la plume de Georges Mauco ou de celle de Georges Montandon ? (p.845).[7] Patrick Weil est pourtant formel : « il (Mauco) ne fut corrigé par Montandon que sur un point : il substitua à Israélite le mot “Juif’’». [8]

Le postulat historiographique d’Alain de Mijolla est caractéristique des errements des psychanalystes face à leur histoire : une absence d’analyses critiques, raisonnées et cohérentes. Car aujourd’hui, avec la publication du brûlot d’Onfray, les psychanalystes en sont venus à considérer qu’il vaut mieux défendre la psychanalyse que Freud et ce au détriment de toute vérité historique, comme l’ont encore récemment démontré Pierre-Henri Castel et Philippe Grimbert. [9]

toujours pas répondu à la question

Reste à savoir, au demeurant, si ces psychanalystes, sous couvert de pseudo considérations épistémologiques et historiques, estiment que Freud est bien le « menteur, affabulateur, destructeur des traces de ses forfaits, cocaïnomane dépressif errant doctrinalement pendant plus d’une décennie, à l’origine de la mort de son ami Fleischl-Marxow, destructeur du visage d’Emma Eckstein avec l’aide de son ami Fliess, onaniste, obsédé par le sexe de sa mère, extrapolant sa pathologie œdipienne à la planète entière, incestueux, couchant avec sa belle-sœur (…) sacrifiant à l’occultisme et au spiritisme, pratiquant des rites de conjuration contre le mauvais sort, croyant à la télépathie, féru de numérologie » qu’affabulent Onfray, Borch-Jacobsen et Van Rillaer.[10] À ce jour, ils n’ont toujours pas répondu à la question et on se demande surtout ce que Mijolla peut bien en penser.

Quoi qu’il en soit, on ne pourrait leur tenir trop grief de ce manque de conscience historique puisque ce phénomène est relativement endémique dans les corporations, sociétés, écoles, etc. Encore que contrairement à d’autres organisations, on pourra peut-être s’interroger sur cette attitude qui consiste à sacrifier sur l’autel du populisme intellectuel le plus désinvolte, la figure historique de leur mouvement au détriment de toute raison et de toute rationalité.

Michel Onfray a dit à quel point il trouvait l’ouvrage Freud et la France excellent. Comme on le comprend. Mijolla peut donc se rassurer. Selon son souhait, il aura effectivement évité l’écueil d’écrire un « pamphlet polémique. »Tout autant qu’un « écrit historique. » Car il semble bien que pour Mijolla les aspérités de l’histoire soient comme les caravanes qui passent. Il faut laisser les chiens aboyer.


Notes

[1] Conférence prononcée le 18 décembre 1958 au Collège philosophique à Paris. Georges Canguilhem, « Qu’est ce que la psychologie? », Revue de métaphysique et de morale, n°1, 1958. Disponible en ligne : http://www.psychanalyse.lu/articles/CanguilhemPsychologie.htm
[2] À l’exception de quelques fragments dont les références ne sont pas même indiquées.
[3] Bénédicte Boyrie-Fénié, Dictionnaire toponymique des communes des Landes et du Bas-Adour, éd. CAIRN, Pau, 2005, p.50.
[4] «Mauco, expert en immigration : ethnoracisme pratique et antisémitisme fielleux », note 17, p.7, http://bit.ly/ajuKsq , site de Patrick Weil – historien, Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Yale Law School, Yale University – ou in L’antisémitisme de plume 1940-1944, études et documents, dir. Pierre-André Taguieff, Paris, Berg International Editeurs, 1999, p. 267-276.
[5] Georges Mauco, Vécu, Paris, Emile-Paul, 1982.
[6] Patrick Weil, op.cit, p.7
[7] «L’immigration étrangère en France et le problème des réfugiés », L’ethnie française, Mars 1942 – Mauco accuse Montandon d’en avoir fait un article « raciste » dans son autobiographie.
[8] P.Weil, op.cit, p.7 et Élisabeth Roudinesco, « Georges Mauco (1899-1988) : un psychanalyste au service de Vichy. De l’antisémitisme à la psychopédagogie», L’Infini, 51, automne 1995.
[9] Emission « Le téléphone sonne », France Inter du mardi 4 mai 2005.
[10] « Onfray répond à BHL » in Le Point, 6 mai 2010.

Un beau paquet-cadeau : Onfray, Mijolla, Van Rillaer & Co

Un beau paquet-cadeau : Onfray, Mijolla, Van Rillaer & Co

par Antony Ballenato
Alain de Mijolla admet volontiers fuir les polémiques. Malheureusement, il s’est retrouvé servi comme jamais avec la sortie quasi concomitante de son almanach Freud et la France (P.U.F.) et du brûlot de Michel Onfray, Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne (Grasset). Lancée telle une formidable machine de guerre par Grasset et Le Point, on redoutait que notre bon Alain ne finisse sous les roues de la bête du fast-food à penser.

à la soupe des débats de qualité

Mijolla offrait pourtant les garanties d’un débat de qualité. Bienheureux et par-dessus tout mémorialiste affable du mouvement freudien ne maîtrisant ni les débats historiques, ni historiographiques, il n’en fallait pas plus pour noyer le poisson de la polémique. Une bien bonne solution de remplacement donc pour le valeureux bougon qui refusait de débattre avec la «stalinienne des beaux quartiers parisiens» (Élisabeth Roudinesco) dont la confrontation risquait d’être autrement plus périlleuse.
Mazette ! Mais à quel débat n’avons-nous pas dû assister !

Se définissant lui-même dans son ouvrage Freud et la France, paru aux P.U.F., comme un montreur de marionnettes (p.1), notre psychanalyste-chroniqueur s’est retrouvé assigné à la place du guignol. Après une réplique tiède et passablement argumentée offerte à Onfray dans Lire, s’en est suivie la grandiose émission de François Busnel qui demeurera longtemps dans les mémoires comme un échange intellectuel à l’état de congélation.

la bande des trois

Aux côtés d’Alain de Mijolla, une consœur discrète quoiqu’assez gentiment pugnace, Anne Millet, dont les attaques les plus féroces visent Lacan (?!). Et les trois auteurs affabulateurs – comment ça ils ne sont pas trois ? – Mais oui, ils sont bien trois : les cerveaux de l’affaire « Cervelet et Cervelas », duo le plus comique de l’histoire des Freud Wars alias Jacques Van Rillaer et Mikkel Borch-Jacobsen (suivi de pas très loin par Esteve Freixa i Baqué) – qui n’avaient déjà pas pu sauver, à l’époque, le soldat Bénesteau et ont assisté impuissants au naufrage du Livre Noir – et bien sûr, leur scribe et porte-voix, Michel Onfray. Ce trio magique aura réussi le tour de force de battre les critiques américains à plate couture et toutes catégories confondues (puritains, scientistes etc.) par leurs outrances et leurs insanités.

Les voici vociférant tour à tour inepties après inepties devant un Mijolla quasi impassible, le téléspectateur a pu légitimement se demander s’il n’était devant un spectacle de cirque comique ou devant la représentation d’un drame absurde écrit par un auteur raté.

Un des angles d’attaques favoris de nos auteurs-acolytes est de systématiquement remettre en cause la scientificité de la psychanalyse pour mieux faire plébisciter par l’opinion publique les séances de dressage inspirées de l’éthologie et du réapprentissage cognitif, et surtout pour mieux reléguer de façon définitive la psychanalyse au rang d’épiphénomène de la modernité littéraire et réduire son organisation rationnelle à un ésotérisme macabre.

orthopédie du corps et des âmes

L’accouplement de l’hédonisme solaire (Onfray) et des sciences du comportement (Van Rillaer et Borch-Jacobsen) en a surpris plus d’un. Pourtant, on aura maintenant bien compris, tous deux constituent le fondement le plus effroyable de ce paradigme culturel et mental de nos sociétés libérales-marchandes contemporaines : vivre, consommer et jouir dans le contrôle absolu et l’asservissement volontaire. Comment, devant cette orthopédie du corps et des âmes, ne pas songer au propos magistral de Georges Canguilhem – divo, s’il en est – et de leur formidable résonance aujourd’hui : « philosophie sans rigueur, éthique sans exigence, médecine sans contrôle ». [1]

Bref, autant dire que si Mijolla sert la soupe, on va y aller gaiement. Mais comment ? Vous ne saviez pas que la psychanalyse s’implantait exclusivement par la voie littéraire grâce « aux gens de fiction»? Et bien maintenant vous êtes un téléspectateur des plus avertis. Dommage que notre « historien de service » – ce qu’il n’est pas – également médecin-psychiatre, n’ait pas songé qu’une implantation de la psychanalyse reposait tout autant sur sa propagation à l’intérieur de l’univers littéraire que médical et que ce n’est qu’à l’aune de cet équilibre que la psychanalyse peut exister, en tant que pratique thérapeutique et humanité, au risque de refluer. On ne saurait oublier que pour nombre de médecins, notamment aux États-Unis, la psychanalyse a servi à refonder une psychiatrie organiciste moribonde et que par la suite seuls les docteurs en médecine étaient autorisés à pratiquer les cures.

historien du dimanche

Et qu’en est-il précisément de l’homme Freud ? « Mystificateur, avare, menteur, pervers, cocaïnomane.» Le nihiliste en guenilles de la pensée nous fait maintenant œuvre de morale. Amen. Et quel gai savoir ! Après la confession, donnera-t-il l’absolution ? À bien des égards cette façon de faire rappelle l’horrible psychobiographie de Michel Foucault par James Miller, grand spécialiste des vies examinées – si chères aux évangélistes. Qu’à cela ne tienne, et même si « chez Freud, il y a pleins d’incestes, symboliques, métaphoriques, allégoriques ou réels » comme dit Onfray, « y’a pas de grand homme pour ses valets de chambre » pour Mijolla ! Le téléspectateur a pu croire, l’espace d’un instant, manquer d’oxygène.

Mais il y a mieux encore. Incapable de mettre bon ordre à cette rumeur incestueuse, Mijolla se félicite que Freud ait pu avoir des relations sexuelles, quand bien même eussent-elles été avec sa belle-sœur. L’ennui est qu’il oublie qu’il s’agit d’une rumeur propagée par Jung, reprise par l’école révisionniste américaine, et remise au goût du jour par Onfray, Van Rillaer et Borch-Jacobsen. On attend toujours patiemment les preuves crédibles du forfait.

compilation d’anecdotes

Transi d’effroi, le téléspectateur qui a depuis longtemps acheté le Freud et la France et se décide, à l’issue de l’émission, à enlever la cellophane pour feuilleter l’ouvrage, aurait été bien plus inspiré de prendre un benzodiazépine et d’aller se coucher.
Si l’éphéméride a des qualités, son auteur perpétue la tradition des médecins-historiens : le plus souvent correct mais n’apportant aucune information nouvelle et ne reposant sur aucune archive de première main [2], il brille surtout par une absence totale d’analyses structurées sur le mouvement de l’histoire racontée et son appareillage critique est des plus dépouillés. Sous la plume de Mijolla, l’histoire devient donc une compilation d’anecdotes circonstanciées.

En outre, le postulat de Mijolla, qui est de laisser au lecteur le soin de « se faire une idée personnelle en dehors des jugements ou des impressions dont (il) l’entoure ou qu’(il) adjoint» (p.3), est une véritable aberration méthodologique et intellectuelle. À moins de faire jouer l’opinion contre le savoir, comment Mijolla peut-il sérieusement imaginer que le lecteur puisse se faire le moindre avis décent devant un tel empilement relativiste ?

Évidemment, le bât blesse cruellement à mesure qu’on se rapproche des moments critiques de cette histoire et notamment de la période nazie et de la Seconde Guerre mondiale : rien sur les relations entre Jones, Freud et Eitingon et rien non plus sur le conflit qui les oppose à propos des rapports avec le nazisme dans les années 1930. Concernant la France, la période se résume à un moment de souffrance pour les Français, privés de charbon et de nourriture. On n’est pourtant pas arrivé au bout de nos peines…voilà qu’arrive le cas Georges Mauco (1899-1988).

Mauco ou le mauvais coin de l’histoire

Dans le superbe dictionnaire toponymique des communes des Landes et du Bas-Adour dirigée par la linguiste Bénédicte Boyre-Fénie, on apprend que le mau còrn désigne un « mauvais coin, un mauvais endroit ». Autrement dit, le « mauco » est toujours un lieu à défricher. [3] Docteur en géographie, démographe des flux migratoires et pédagogue, fervent raciste et antisémite, Georges Mauco aura été le seul psychanalyste français à avoir collaboré de façon active par des textes d’inspiration nazie et à témoigner du « péril juif ». Il est également collaborateur de la revue L’ethnie française dirigé par Georges Montandon – à propos de qui Mijolla ne nous dit pas un seul mot (p.845). Africaniste, rejeton intellectuel de Vacher de Lapouge, Montandon est l’un des grands animateurs du racisme scientifique à la française : « expert ethnoracial auprès de Xavier Vallat en 1941 au Commissariat aux affaires juives puis à partir de 1943 directeur de l’Institut d’études des questions juives et ethnoraciales (IEQJER) » [4]

Échappant à l’épuration de l’Après-guerre, Mauco réussit encore à passer entre les mailles du filet lorsqu’il se fait nommer en 1945 à la tête du Haut comité de la population et de la famille par le Général de Gaulle. À partir de cette date, Mauco enterre son passé collaborationniste et, tout en continuant ses études démographiques « normalisées », embrasse comme jamais la cause des enfants handicapés et des carencés affectifs. Quand il publie son autobiographie apologétique en 1982, c’est à Françoise Dolto qu’il demande de rédiger la préface dans laquelle on peut lire, entre autres choses, que Mauco avait résisté aux nazis et qu’il était le chantre de la dignité humaine. En somme, on n’avait pas pu faire homme plus honnête [5]. Dolto, qui ne connaît aucune haine, était passée à côté.

des camps pour préserver les juifs

En adoptant sa méthode de présentation des faits, Mijolla obtient des résultats des plus stupéfiants. Ainsi, en vient on à lire sous sa plume « De fait, et nous le remarquerons encore davantage durant les années d’occupation, c’est presque un acte de bonne volonté à l’égard des Juifs (sic), que cette organisation de « camps » est promue, mais on ignore encore le sens que ce mot prendra. Leur bénéfice est double : éviter que les étrangers – car ce n’est que des « étrangers », qu’il s’agit –, viennent illégalement en France et se retrouvent dans des situations très précaires (ayant fui les campagnes et les villes en n’emportant que le minimum d’affaires), et dans le même souffle préserver les Juifs qui sont déjà installés en France de cet afflux abusif. Il ne faut pas oublier que cette période est caractérisée par une relative fermeture du milieu juif à l’arrivé des émigrés » (p.720). Voilà donc comment la question de la crise des réfugiés Juifs, fuyant les pogroms et les régimes d’extrême-droite d’Europe centrale, en France pendant les années trente se voit traitée et résumée.

En outre, Mijolla laisse penser qu’on pourrait prendre l’autobiographie de Mauco comme une source entièrement valable – ce qu’elle n’est évidemment pas puisque Mauco se reconstruit un passé de résistant alors qu’il n’a rejoint le groupe FFI Foch-Liautey qu’en janvier 1944 et participé plus tard à la libération du quartier d’Auteuil.[6] Le problème du traitement de cette source autobiographie est tel que Mijolla se laisse guider par les propos de Mauco au point de remettre en cause les analyses de Roudinesco et de Weil sur la paternité du fameux texte de 1942 et de se demander « Est-ce de la plume de Georges Mauco ou de celle de Georges Montandon ? (p.845).[7] Patrick Weil est pourtant formel : « il (Mauco) ne fut corrigé par Montandon que sur un point : il substitua à Israélite le mot “Juif’’». [8]

Le postulat historiographique d’Alain de Mijolla est caractéristique des errements des psychanalystes face à leur histoire : une absence d’analyses critiques, raisonnées et cohérentes. Car aujourd’hui, avec la publication du brûlot d’Onfray, les psychanalystes en sont venus à considérer qu’il vaut mieux défendre la psychanalyse que Freud et ce au détriment de toute vérité historique, comme l’ont encore récemment démontré Pierre-Henri Castel et Philippe Grimbert. [9]

toujours pas répondu à la question

Reste à savoir, au demeurant, si ces psychanalystes, sous couvert de pseudo considérations épistémologiques et historiques, estiment que Freud est bien le « menteur, affabulateur, destructeur des traces de ses forfaits, cocaïnomane dépressif errant doctrinalement pendant plus d’une décennie, à l’origine de la mort de son ami Fleischl-Marxow, destructeur du visage d’Emma Eckstein avec l’aide de son ami Fliess, onaniste, obsédé par le sexe de sa mère, extrapolant sa pathologie œdipienne à la planète entière, incestueux, couchant avec sa belle-sœur (…) sacrifiant à l’occultisme et au spiritisme, pratiquant des rites de conjuration contre le mauvais sort, croyant à la télépathie, féru de numérologie » qu’affabulent Onfray, Borch-Jacobsen et Van Rillaer.[10] À ce jour, ils n’ont toujours pas répondu à la question et on se demande surtout ce que Mijolla peut bien en penser.

Quoi qu’il en soit, on ne pourrait leur tenir trop grief de ce manque de conscience historique puisque ce phénomène est relativement endémique dans les corporations, sociétés, écoles, etc. Encore que contrairement à d’autres organisations, on pourra peut-être s’interroger sur cette attitude qui consiste à sacrifier sur l’autel du populisme intellectuel le plus désinvolte, la figure historique de leur mouvement au détriment de toute raison et de toute rationalité.

Michel Onfray a dit à quel point il trouvait l’ouvrage Freud et la France excellent. Comme on le comprend. Mijolla peut donc se rassurer. Selon son souhait, il aura effectivement évité l’écueil d’écrire un « pamphlet polémique. »Tout autant qu’un « écrit historique. » Car il semble bien que pour Mijolla les aspérités de l’histoire soient comme les caravanes qui passent. Il faut laisser les chiens aboyer.


Notes

[1] Conférence prononcée le 18 décembre 1958 au Collège philosophique à Paris. Georges Canguilhem, « Qu’est ce que la psychologie? », Revue de métaphysique et de morale, n°1, 1958. Disponible en ligne : http://www.psychanalyse.lu/articles/CanguilhemPsychologie.htm
[2] À l’exception de quelques fragments dont les références ne sont pas même indiquées.
[3] Bénédicte Boyrie-Fénié, Dictionnaire toponymique des communes des Landes et du Bas-Adour, éd. CAIRN, Pau, 2005, p.50.
[4] «Mauco, expert en immigration : ethnoracisme pratique et antisémitisme fielleux », note 17, p.7, http://bit.ly/ajuKsq , site de Patrick Weil – historien, Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Yale Law School, Yale University – ou in L’antisémitisme de plume 1940-1944, études et documents, dir. Pierre-André Taguieff, Paris, Berg International Editeurs, 1999, p. 267-276.
[5] Georges Mauco, Vécu, Paris, Emile-Paul, 1982.
[6] Patrick Weil, op.cit, p.7
[7] «L’immigration étrangère en France et le problème des réfugiés », L’ethnie française, Mars 1942 – Mauco accuse Montandon d’en avoir fait un article « raciste » dans son autobiographie.
[8] P.Weil, op.cit, p.7 et Élisabeth Roudinesco, « Georges Mauco (1899-1988) : un psychanalyste au service de Vichy. De l’antisémitisme à la psychopédagogie», L’Infini, 51, automne 1995.
[9] Émission Le téléphone sonne, France Inter du mardi 4 mai 2005.
[10] « Onfray répond à BHL » in Le Point, 6 mai 2010.

Sciences sociales, le déclin français

© Le Monde 11 septembre 2012

Sciences sociales, le déclin français

par Michel Wieviorka

En sciences humaines, la France est distancée par le Royaume-Uni. Offrir un meilleur soutien aux chercheurs est nécessaire pour leur relance

En matière de sciences humaines et sociales (SHS), les universités britanniques, ou du moins certaines d’entre elles, les plus orientées sur la recherche, sont en position de force dès qu’il s’agit de financement européen de la recherche.

Cela a pu être constaté, une fois de plus, à l’issue des travaux d’un panel de l’European Research Council – ERC, le Conseil européen pour la recherche – que j’ai présidé, en juin. Ce panel devait répartir quelque 40 millions d’euros entre des candidats venus du monde entier à l’issue d’un processus de sélection exigeant. Sur les 27 dossiers retenus parmi près de 300, 16, soit environ 60 %, seront traités au sein d’établissements d’enseignement et de recherche britanniques, dont une majorité à Londres. Les candidats pouvaient venir de toute l’Europe, et parfois au-delà, et ont fait le choix de ces établissements pour les accueillir.

Plus largement, de 2007 à 2011, les universités britanniques ont bénéficié de près du tiers des 460 bourses octroyées en SHS par l’ERC. Trois universités anglaises, dont deux londoniennes, accueillent à elles seules autant de boursiers ERC que l’ensemble des institutions françaises. D’autres données, sur la longue durée, pourraient nuancer ce constat, mais ne démentent pas que le Royaume-Uni se trouve en position dominante. Quelles raisons avancer ?

Le Royaume-Uni offre aux lauréats de bourses ERC de bonnes conditions de travail et d’existence. L’accueil scientifique mais aussi humain, la capacité de bénéficier d’infrastructures efficaces et réactives, l’environnement intellectuel, la qualité des étudiants que le chercheur rencontrera sont à l’évidence décisifs. Un chercheur qui pose sa bourse dans un établissement universitaire lui apporte, en contrepartie, des ressources non négligeables, 20 % des moyens qui lui sont alloués revenant à l’institution d’accueil.

Tout cela participe d’un modèle de recherche dominé par la concurrence et le marché. Le Royaume-Uni a fait depuis une bonne vingtaine d’années le choix d’ouvrir son marché du travail universitaire aux étrangers, nombreux à occuper des postes en SHS, ou à bénéficier de bourses de thèses ou de post-doc, sans parler des étudiants, qui proviennent du monde entier. La recherche non financée est de moins en moins possible, la compétition est féroce, et les chercheurs pour survivre doivent drainer des fonds, dont une partie significative servira à financer leur propre salaire, y compris s’ils sont en poste.

C’est à ce prix que le modèle britannique est efficace, plus capable d’attirer une certaine excellence, celle qui se fait reconnaître au niveau international, que d’élever le niveau général de la recherche nationale. International, donc, ouvert et dynamique, il est aussi dur, marchand et élitiste.

L’ERC, qui dispose de budgets considérables, a-t-il tort de promouvoir une excellence qui risque en réalité de correspondre à un modèle universitaire unique, le britannique ? Les ressources qu’il alloue ne vont presque jamais vers des universités d’Europe centrale ou du sud de l’Europe, et peu vers la France (bien que notre pays soit mieux loti que l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne).

La question linguistique mériterait ici examen : un candidat ne maîtrisant pas l’anglais ne peut pas concourir, et celui dont ce n’est pas la langue natale est traité sur le même plan que celui qui la maîtrise parfaitement, alors qu’il doit déployer des efforts particuliers pour participer à la compétition.

Ajoutons que, dans nombre de disciplines en SHS, le rôle de la langue et de la culture dans la formulation et le traitement des objets de recherche est considérable. L’avantage linguistique des universités britanniques apparaît donc important. L’excellence voulue à Bruxelles, les inégalités linguistiques qu’elle entérine et l’attractivité du modèle britannique se renforcent mutuellement.

Une réaction chauvine serait ici catastrophique et il serait vain de demander une redistribution des moyens européens sur des critères autres que scientifiques. On ne s’en tirera ni par une simple critique du fonctionnement de l’ERC, ni par un rejet méprisant du modèle britannique, dont les défauts, majeurs, ne doivent pas masquer l’efficacité, ni en s’enfermant dans le déni arrogant et ethnocentrique.

La plupart des grands établissements français d’enseignement supérieur et de recherche sont mal outillés pour attirer les meilleurs chercheurs européens, ou pour les aider autant qu’il le faudrait à préparer un dossier convaincant. Ils ne mettent pas à la disposition des lauréats des conditions de travail et d’existence adaptées, ils peinent à leur trouver un bureau, un logement, ou à faire évoluer des règles établies en d’autres temps en matière de rémunération ou de fonctionnement administratif, etc.

La France, qui a été un grand pays en matière de SHS jusque dans les années 1980, n’a-t-elle pour se relancer d’autre solution que de suivre le  » modèle britannique  » ? Doit-elle renoncer au projet d’un modèle universitaire démocratique et ouvert à des démarches scientifiques et intellectuelles qui ne seraient pas toutes surdéterminées par la compétition mondiale et le marché ? Le système actuel ne favorise pas suffisamment l’internationalisation des SHS, et de profondes réformes sont nécessaires si l’on souhaite le retour incontestable de la France au premier plan dans ces disciplines.

Les réflexions que je mène depuis plusieurs années au sein de la Fondation Maison des sciences de l’homme avec mon collègue Olivier Bouin, économiste et administrateur de recherche, conduisent à envisager trois pistes principales. La première consiste à redresser l’attractivité des sciences humaines et sociales françaises et des institutions qui les font vivre.

Cela passe par le soutien à des initiatives scientifiques, méthodologiques et intellectuelles innovantes, propres à renouveler les termes du débat en France, à l’ouvrir grand aux questionnements et approches qui se sont développés depuis le tournant de la globalisation des trente dernières années, et à ancrer ce renouvellement dans le tissu universitaire, en profondeur, et largement. Les instituts d’études avancées créés en France depuis 2007 ou le Collège d’études mondiales lancé en 2011 par la Fondation Maison des sciences de l’homme font partie des innovations qui ouvrent cette voie.

Deuxième piste : le soutien à l’ouverture internationale de la recherche française. La formation linguistique, l’attention accordée aux approches comparatistes et aux efforts pour  » penser global « , la mobilité internationale dès le début des parcours de recherche pour s’informer des grandes évolutions des courants de pensée et entrer dans des réseaux internationaux, le soutien à la préparation des projets européens et internationaux, la valorisation des expériences internationales dans les recrutements des chercheurs et des enseignants-chercheurs, le soutien à la création de revues en langue étrangère constituent des facteurs à prendre en considération.

Enfin, la réactivité et la souplesse des institutions d’accueil non seulement sur le plan scientifique mais également sur les plans administratif et organisationnel doivent être renforcées.

Le succès récent de la Fondation Jean-Jacques-Laffont à Toulouse tient à sa force d’attraction scientifique, à l’échelle européenne, mais aussi à la qualité de l’accueil et à la flexibilité des conditions que son statut de fondation lui permet d’offrir – ce qui la rapproche du modèle britannique et lui est parfois reproché. Toujours est-il que l’adossement croissant d’institutions scientifiques réputées à de telles structures est une des clés du renforcement de l’attractivité des SHS françaises dans les dix années à venir.

Un bilan lucide et sans concession de la recherche française et de ses conditions d’exercice reste à faire, au-delà de ces premières remarques. A partir de là, il devrait être possible d’engager sur une base solide une politique universitaire et de recherche conjuguant l’exigence démocratique et l’ouverture internationale. Notre pays pourra alors retrouver son rayonnement intellectuel et scientifique sans contradiction ni renoncement. Et concurrencer le modèle britannique sans verser dans ses travers.

Michel Wieviorka


Administrateur de la Fondation Maison des sciences de l’homme et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Successeur d’Alain Touraine à la tête du Cadis de 1993 à 2009, il a été le président de l’International Sociological Association de 2006 à 2010. Ses ouvrages sur le racisme, le terrorisme, la violence, l’antisémitisme, dont certains sont traduits en plusieurs langues, dessinent une sociologie du mal et du malheur que complètent ses efforts pour penser la différence culturelle, les mouvements sociaux ou la démocratie. Il dirige le Collège d’études mondiales avec Olivier Bouin


11 septembre 2012

De nouveaux concepts à débattre

Le pamphlet de Richard Millet

IL Y A UN DEMI-SIÈCLE, les sciences humaines et sociales (SHS) françaises disposaient d’une aura planétaire, elles étaient incontournables pour qui voulait en suivre les progrès et les principaux débats. Les étudiants venaient du monde entier à la rencontre des grands maîtres d’alors, et l’on discutait passionnément de la lutte des classes, de la Révolution, de la décolonisation, de la dépendance ou du tiers-monde.

Les chercheurs étaient peu nombreux et ils étaient le plus souvent capables de circuler entre deux espaces d’analyse et de débat : celui du domaine où ils produisaient des connaissances liées à une compétence particulière et celui de la politique, de l’histoire ou bien encore du fonctionnement général de la vie sociale. Il pouvait y avoir beaucoup d’idéologie à ce deuxième niveau. Toujours est-il qu’il était possible de participer à une vie intellectuelle tout en menant des recherches plus ou moins spécialisées.

Les chercheurs français sont aujourd’hui plus nombreux et mieux formés. Leur maîtrise des méthodes et des théories est souvent impressionnante, et ils savent s’inscrire au sein de réseaux internationaux de spécialistes de leur champ.

Mais ils peinent à monter en généralité. Ils deviennent des professionnels qui se tiennent à distance des grands débats politiques ou intellectuels, sauf à pratiquer l’expertise ou une critique extrême, une hypercritique qui soupçonne et dénonce sans chercher à construire.

Ce phénomène n’est pas propre à notre pays, mais il y est singulièrement aigu, en raison, avant tout, de l’épuisement des enjeux qui dominaient hier la vie intellectuelle. Les idées, les thèmes, les préoccupations des années 1960 et 1970 ont disparu avec l’empire soviétique, le mouvement ouvrier des sociétés industrielles ou le colonialisme.

La Révolution française est terminée, a tranché l’historien François Furet dans les années 1980, il faut faire ses adieux au prolétariat, a expliqué l’écrivain André Gorz, et, pendant qu’ailleurs la recherche s’intéressait à la globalisation, elle était surtout, chez nous, orpheline des questions qui l’avaient nourrie, peu capable de se renouveler. C’est ainsi que la France a loupé le tournant intellectuel mondial des SHS des années 1990. Elle découvre péniblement, aujourd’hui, des catégories qui sont discutées dans d’autres sociétés depuis vingt ans, et pas seulement aux États-Unis ou au Royaume-Uni, car la recherche devient elle aussi multipolaire. Elle commence à s’intéresser par exemple au post-colonialisme, alors qu’en fait les anciennes colonies en sortent, l’Inde par exemple ; elle accepte timidement de penser global et de suivre le philosophe Ulrich Beck, qui nous presse de sortir du  » nationalisme méthodologique. »

Il n’y a là rien d’irrémédiable. Nous voulons que l’analyse des SHS éclaire les médias, les acteurs sociaux ou politiques ? Que la recherche française retrouve une place prééminente ? Alors, il ne suffira pas d’en refonder les structures, l’organisation territoriale ou la gouvernance. Il est urgent d’ouvrir des débats sur les orientations scientifiques qu’elle doit prendre.

© Le Monde

La psychanalyse pour les nuls

Christian Godin, Gilles-olivier Silvagni

First – Pour Les Nuls
13 Septembre 2012
Psychanalyse
432 pages, 23 X 19 cm
22.95 € (même pas le prix d’une demie séance)

[Vidéo : Sans titre]

À paraître le 13 septembre 2012

À une époque de liberté et de responsabilité, il est n’est pas bien vu de rappeler que l’homme a un inconscient et que s’il fait ce qu’il désire, il ne fait pas toujours ce qu’il veut. Pourtant, la psychanalyse est un moyen irremplaçable pour comprendre le monde et son existence ! Ce livre vous invite à partir à la découverte de votre moi, à percer le mur des apparences, à traverser le miroir. Grâce à une approche accessible de la psychanalyse vous distinguerez toutes ses multiples dimensions, car la discipline fondée par Freud il y a plus d’un siècle n’est pas un système défini une fois pour toutes. La psychanalyse est un mouvement, un édifice qui se construit au rythme des disciples qui apportent leur pierre personnelle. Pour comprendre, et faire vivre ceux que les hasards et les destins de l’existence ont écrasé sous leur poids.

Découvrez

Les bases de la psychanalyse.
L’histoire de la psychanalyse.
Le système de l’inconscient.
Le déroulement de la cure.
Les dates-clés.
Les cas célèbres, les grands romans et les grands films autour de la psychanalyse.

Sigmund Freud, Anna Freud – Correspondance 1904 – 1938

Sigmund Freud, Anna Freud

Correspondance 1904 – 1938

Préface d’Élisabeth Roudinesco
Traduction d’Olivier Mannoni

[Image : Sans titre]
Riche de près de 300 lettres, la correspondance inédite entre Freud et la plus jeune de ses filles, Anna, est un document exceptionnel. Tout au long de cette chronique de la vie d’une famille viennoise pendant les premières décennies du XXe siècle, on découvre l’homme Freud travaillant à son œuvre et à sa pratique clinique et s’intéressant aux détails de la vie quotidienne. Mais c’est la psychanalyse qui scelle d’une manière singulière la relation entre le père et sa fille : « Je vois à présent, en te regardant, combien je suis vieux, car tu as exactement l’âge de la psychanalyse. Vous m’avez toutes deux causé des soucis, mais au fond j’attends quand même plus de joies de ta part que de la sienne,» lui écrit-il à la fin de 1920.

Cette comparaison montre à quel point, en ses commencements, la psychanalyse s’éprouve en famille et dans le cercle des initiés. Freud observe l’activité onirique de sa fille, une enfant tourmentée, avant de devenir à deux reprises, entre 1918 et 1924, son analyste. L’expérience est décisive. Anna s’implique dans l’International Psychoanalytical Association dès sa création, fréquente ses membres, se fait même courtiser par quelques élèves de son père. Mais, disciple fervente, elle se consacre à la thérapie des enfants et devient dans ce domaine la principale représentante de l’école viennoise face à sa grande rivale de l’école anglaise : Mélanie Klein. Après l’exil de la famille en Grande-Bretagne en 1938, le conflit se poursuivra mais se soldera, en plein cœur de la Deuxième Guerre mondiale, par une entente cordiale entre les différents courants.

Document historique précieux, cette correspondance, qui s’étend sur plus de trente ans, témoigne d’un moment essentiel de l’histoire de la psychanalyse, avec ses passions et sa formidable volonté de transformer la subjectivité humaine.

En librairie le 17 octobre 2012

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Contact presse
Dominique Fusco
01 45 49 82 32
dfusco@editions-fayard.fr

Philosophie : identité culturelle suivi de identité féminine

1) Samedi 15 septembre 19:30

Daniel Ramirez

docteur en philosophie, formateur du CIFP Paris

donne le Samedi 15 septembre à 19:30 une conférence à Marseille organisée par l’Association Himéros, art et philosophie, sur le sujet

philosophie de l’identité culturelle

lieu : chez Marie Pierre Leduc – 4 rue Rodolphe Pollack, 2ème étage, métro Noailles, sortie marché des Capucins.

La conférence se verra suivie d’un apéritif dînatoire – chacun apportant un plat salé ou sucré ou une bouteille de vin.

Participation aux frais: 5 euros par personne.

Venez nombreux, mais auparavant, obligation de s’inscrire via internet à fernand.reymond@wanadoo.fr


2) Dimanche 16 septembre à Saint Jean du Puy

Fernand Raymond

Président de l’association Himéros, animera le débat rando-philo à Saint Jean du Puy, au dessus de Saint Zacharie, grillades au feu de bois lors du pique nique – apporter de quoi.

Heure & point de départ : non communiqué

thème : que penser de la formule de Simone de Beauvoir :

on ne nait pas femme, on le devient

La randonnée et le café-philo du dimanche, en présence et avec la participation de Daniel Ramirez, ne seront donc pas animées par lui mais par Fernand Raymond, président de l’association organisatrice.

Obligation de s’inscrire via internet à fernand.reymond@wanadoo.fr

en précisant à quelle manifestation vous venez, ou les deux si ça vous intéresse.

La psychothérapeute parisienne décédée de ses blessures

retrouvée étranglée mercredi dans son cabinet parisien

La psychothérapeute, hospitalisée mercredi dans un état extrêmement critique après avoir été étranglée par un patient dans son cabinet paramédical du 17e arrondissement de Paris, est morte samedi après-midi selon les informations d’Europe 1. Une information judiciaire a par ailleurs été ouverte pour « homicide volontaire sur professionnel de santé » et « séquestration liée à un crime », la psychothérapeute ayant été victime d’un viol avant d’être assassinée, selon une source judiciaire.

La victime avait été retrouvée mercredi avec des traces de strangulation sur le cou par son fils qui, habitant sur les lieux, avait entendu des bruits suspects. Ce dernier était parvenu à intercepter un patient quittant le cabinet, situé non loin de la place de Clichy, et à prévenir la police, selon une source proche de l’enquête.

Après avoir été interpellé sur place mercredi et placé en garde à vue, l’agresseur présumé a fait l’objet d’une hospitalisation d’office vendredi en raison de son état psychiatrique.

Décrit comme schizophrène

Décrit comme schizophrène, le jeune homme, sous traitement, était suivi par la même psychothérapeute depuis plusieurs années, selon des informations d’Europe 1. Selon les enquêteurs, il était connu des services de police pour des faits qualifiés de mineurs.

Le juge d’instruction a délivré un mandat d’amener samedi pour s’assurer qu’il sera entendu par la justice si l’expertise l’autorise.