S’affranchir de cette démocratie d’expertise

il faut s’affranchir de cette démocratie d’expertise


par Roland Gori

Publié le vendredi 12 octobre 2012

Roland Gori, invité de Raoul Locatelli à Bastia : « Il n’y a plus de contre-pouvoirs au néolibéralisme ».

Cet éminent psychanalyste, auteur de L’Appel des appels, fustige la société sclérosée dans des normes gestionnaires et technocratiques. Une voix contre la mondialisation et pour la dignité de pensée

Psychanalyste, professeur émérite de psychologie et de psychopathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille, Roland Gori est l’initiateur de L’Appel des appels qui dénonce le « phénomène idéologique et de convergence de méthodes qui vise à araser l’humain au profit des logiques comptables et marchandes ». En un mot, desserrer l’étau de la globalisation pour favoriser l’émancipation et le libre arbitre de l’homme. Il est l’invité de l’association « Paroles vives ». Logique. Les siennes le sont.

Quatre ans après, que reste-t-il de votre Appel des appels ?

Un laboratoire d’idées pour déconstruire les modèles imposés de soumission sociale et professionnelle des soins, de l’éducation, de la justice, de la culture, de la formation. Tous ces métiers qui perdent leur sens parce qu’ils sont calibrés selon des normes gestionnaires. Les conséquences sont dramatiques.

« Le Traité européen, un acte politique manqué »

Dramatiques pour l’homme ?

Dramatiques pour tout et tous. Pour le journalisme qui traverse une crise parce que l’information s’efface devant l’industrie qui vend des scoops et façonne l’opinion à sa guise. Pour la recherche où ce qui compte, ce n’est plus la qualité des travaux mais leur publication dans des revues où ils seront broyés dans une conception hégémonique de la connaissance. La culture, où il s’agit moins de favoriser l’innovation et la créativité que la consommation à grande échelle, etc.

Ce dont vous parlez, c’est d’une crise de la démocratie…

Oui, cette rationalisation technique et gestionnaire de notre société est une atteinte à la capacité et à la dignité de pensée. Notre démocratie est devenue une démocratie d’expertise qui se double d’une démocratie d’opinion car elle est proposée de manière séduisante. Ce que l’on démolit ainsi au profit d’une conception du monde étroitement économique, c’est la conception de l’individu citoyen, libre et émancipé.

Le mouvement des Indignés est une forme de riposte à ce que vous dénoncez, mais ça reste malgré tout un épiphénomène…

Face à des conditions de vie qui s’érodent, à ce système de management par la peur et la précarité, des jeunes refusent d’être des surnuméraires et rejettent la financiarisation généralisée de la planète. Ce mouvement croît parallèlement à l’ombre de la dégénérescence du politique, de l’effondrement de ses forces, matérielles et symboliques. Il n’y a plus de contre-pouvoirs, de contre-propositions à la toute-puissance libérale et néolibérale, et nous en sommes les orphelins. Le pire ennemi de la démocratie, c’est son manque de confiance en elle-même.

Vous qui espériez avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, la fin du traumatisme néolibéral, vous n’êtes pas prématurément déçu ?

Il faut encore laisser sa chance à Hollande et au gouvernement Ayrault. Déjà, on respire mieux, on sent moins la corruption des esprits par un président entrepreneur d’opinion. Il y a des personnalités sympathiques pour s’occuper de la culture, de la justice, du redressement productif. Parce qu’il n’y a pas de rupture dans ce qui est proposé, je suis plus réservé sur l’éducation et sur la santé.

Très réservé sans doute aussi sur l’adoption du Traité européen…

Plus que ça même. La ratification du Pacte budgétaire est une occasion politique ratée, un sursaut qui aurait pu réhabiliter la démocratie. Cette gestion technocratique des problèmes politiques et sociaux est tout simplement désastreuse.

Dans notre « appel », nous demandons la tenue d’États généraux du travail et du citoyen, parce que les droits politiques sont indissociables des droits sociaux. Nous n’avons toujours pas été entendus. Dommage, car la manière dont on éduque, dont on soigne, dont on rend la justice révèle l’état d’une société et les véritables valeurs qui sont les siennes.

Cette perte de valeurs fait le lit du Front national…

Il constitue une forme inquiétante de recyclage des mécontentements populaires. Ce n’est pas un mouvement qui favorise le vivre ensemble. La meilleure réponse vient de l’historien grec Thucydide : « La force de la Cité, ce sont ses hommes, ce n’est pas ses remparts ni ses vaisseaux qu’ils ont désertés. »

« La revendication corse, antidote au néolibéralisme »


Que pense le spécialiste des mots des petites phrases qui tiennent lieu de communication ?

C’est le sophisme dans toute son horreur. Dans cette société du spectacle qui a perdu la raison au sens émancipateur du terme, on ne cherche pas à affranchir l’individu mais à le séduire pour mieux le soumettre. Un slogan, aussi habile soit-il, n’a jamais fait un projet.

Vous avez dit : « Si Sarkozy me demande de faire une psychanalyse, je refuse ». Pourquoi ?

Sarkozy est un chantre complexe du libéralisme dans toute son obscénité. Mais je lui ai reconnu le courage et la cohérence de ses opinions.

Quel regard portez-vous sur la « normalité » revendiquée par François Hollande ?

Sur un plan étymologique, Norma signifie équerre. Il faut donc lui donner le sens de « juste » plutôt que de « normal ». S’il a voulu dire par son expression qu’il prenait le contre-pied de son prédécesseur, tant mieux. S’il a voulu dire aussi qu’il ne souffrait pas de trouble psychopathologique, tant mieux. Si c’est pour exprimer sa volonté de se fondre dans la norme et la technocratie, je serais plus inquiet.

La société de la norme, c’est la société des termites. Ce n’est pas l’idéal humain car cela risquerait, comme l’a dit Hannah Arendt, d’anéantir l’humanité dans l’homme.

Vous êtes en Corse, disons dans une région hors normes. L’insularité, c’est une forme de résistance évidente à la globalisation ?

Je suis souvent venu en Corse, j’ai beaucoup échangé ici et ma réponse est oui. La revendication légitime du Peuple corse pour préserver son histoire, sa culture, sa langue constitue un antidote majeur au néolibéralisme. Surtout si elle est exprimée dans un désir de partage et non pas d’exclusion.

Même si on passe par des actes de violence pour la défendre ?

D’abord, je dirais qu’il ne faut pas proscrire la violence parce qu’elle est violente. Sinon il n’y aurait pas eu de résistance face aux nazis et l’apartheid existerait toujours en Afrique du Sud. Mais la violence doit être le dernier recours en désespoir de cause. Ce qui n’est pas le cas dans notre pays et dans cette île en particulier où la violence est même contre-productive.

Une pensée subversive est-elle encore possible ? C’est le thème de la conférence-débat animée par Guy Scarpetta aujourd’hui à 18 h à la Bibliothèque municipale de Bastia.

Le père à ses enfants, deux recueils inédits de lettres

Livres

Sigmund Freud, Anna Freud – Correspondance 1904 – 1938

voir également

Ingeborg Meyer-Palmedo, Ernst Falzeder, ed. [Michael Schröter, préface, Fernand Cambon, traduction], Sigmund Freud, Lettres à ses enfants, Aubier, 2012, 608 p.-

Freud, analyse en famille

17 octobre 2012

par Robert Maggiori

Peut-être était-ce l’usage, de proscrire effusions et jaculations sentimentales. Mais, enfin, Sigmund Freud termine presque toujours ses lettres par «cordialement», «très cordiales salutations». Écrit-il à quelque connaissance, à des confrères ? Non : à ses enfants. On en conclurait vite qu’il était un père distant, occupé davantage à bâtir son œuvre qu’à jouer par terre. Mais ce n’est pas ce qui résulte des échanges épistolaires avec ses filles et ses fils, tels qu’ils se révèlent, de façon inédite, dans les Lettres à ses enfants et dans la Correspondance avec sa «chère fille unique», Anna.

petite dernière inopinée

En huit ans, du 16 octobre 1887 au 3 décembre 1895, Martha Bernays et Sigmund Freud ont six enfants. L’aînée est prénommée Mathilde, comme la femme de Joseph Breuer, avec lequel Freud écrira les Études sur l’hystérie. Jean-Martin (Martin), dont le prénom est un hommage au docteur Charcot, qui avait tant impressionné Freud à la Salpêtrière, aura une vie chaotique : intelligent, farceur, séducteur, il fera des études de droit, s’orientera vers les affaires, commercialisera des articles de toilette, avant d’ouvrir un débit de tabac. Viennent ensuite Oliver (comme Cromwell), qui sera ingénieur, et Ernst (comme le physiologiste Brücke, «patron» de Freud à l’université de Vienne), architecte, père du peintre Lucian Freud. Sophie naît le 12 avril 1893 : mariée au photographe Max Halberstadt, elle donne à Freud son premier petit-enfant, Ernst Wolfgang, «Ernstl», dont le comportement inspirera au grand-père une analyse célèbre d’Au-delà du principe de plaisir (le jeu du «Fort-Da», la bobine de fil qu’on fait «disparaître» et «revenir»). Le dernier enfant, que ni Martha ni Sigmund ne souhaitaient, devait s’appeler Wilhelm, comme Fliess (avec lequel Freud eut des relations ambiguës). Mais ce sera une fille.

c’est ton bon droit de chercher par toi-même

Patriarche. Le volumineux recueil des Lettres à ses enfants – n’incluant pas les réponses – ne contient aucune révélation spectaculaire. Freud y demande ou donne des nouvelles des uns et des autres, suit leurs déplacements, décrit les lieux de villégiature, parle du temps et des menus faits de la vie quotidienne, des visites, du courrier qui arrive ou n’arrive pas, de ses maux, sa prothèse, son catarrhe, et s’enquiert de la santé de chacun. Il apparaît comme un patriarche, qui gère de la façon la plus traditionnelle toute la famille proche et élargie, soucieux de ce que ses garçons trouvent un métier enrichissant et ses filles un bon parti. A Mathilde, le 26 mars 1908, il écrit : «De tous les gens qui veulent t’épouser à la station, aucun ne me convient vraiment… Le Dr Raab ne paraît pas te déplaire ; tu n’as pas mauvais goût, mais n’hériteras-tu pas de son anxiété ? Et n’est-il pas une goutte étrangère dans notre sang ?» Et le 29 mai, après que «Math» lui a fait part de son intention de se fiancer avec Robert Hollitscher : «J’aimerais tout de même user du droit de contrôler ton inclination tant que tu es aussi inexpérimentée dans la vie et dans l’amour.» Mais, après quelques mises en gardes encore («il a une mère malade mentale» et «tu ne peux imaginer quelle pression cela exerce sur une famille»), il reconnaît à sa fille aînée la liberté de choix :«C’est ton bon droit de chercher par toi-même… En fin de compte, c’est toi qui devras malgré tout trancher.»}

accueille cet enfant volontiers

Le pater familias ne veut pas que la vie de ses enfants soit obérée par le poids des échecs affectifs ou professionnels, les déconvenues, ou le manque d’argent. Aussi, pour prévenir les maux, contrôle-t-il tout, et, s’ils arrivent, apporte son aide. A Martin, prisonnier de guerre en Italie, il offre ses droits d’auteurs : «Tout ce qui rentre de fonds littéraires, je le mets maintenant de côté pour toi, afin que tu aies quelque chose devant toi quand tu reviendras fauché.» De même, il rassure Sophie, enceinte pour la troisième fois, qui craignait que les conditions dans lesquelles elle vivait ne fussent encore plus précaires : «Accueille cet enfant volontiers, et ne gâche pas le temps qui vous sépare de sa venue par la mauvaise humeur et le remords. Ne vous faites pas non plus de soucis… Même si la guerre nous a appauvris, le monde des amis nous offre tant d’aide que, grâce à lui, nous nous enrichissons à nouveau» (janvier 1920).

Annerl, un brouillard à couper au couteau

L’attitude de Freud envers sa petite dernière, Anna, n’est pas différente, mais elle est d’une tout autre densité – au sens d’un brouillard qu’on doit «couper au couteau» – comme l’atteste la Correspondance tant attendue. Le fait même qu’existe un tel échange – près de 300 lettres – est déjà, en soi, un mystère, si l’on songe qu’Anna n’a quasiment jamais quitté la maison familiale, qu’elle était toujours là quand son père y était, qu’elle s’est constamment occupée de lui dès que son cancer de la mâchoire a été découvert, qu’elle a été en analyse avec lui pendant quatre ans. Que pouvaient-ils s’écrire qu’ils n’aient pu ou su se dire ?

l’autre Mélanie Klein

Leur lien est si fort – il n’a aimé aucun de ses enfants autant qu’Anna, elle n’a pas aimé d’autre homme que son père – que sans doute le divan lui-même n’a pas suffi à en rendre raison. «Annerl» est une petite fille qui a du mal à trouver sa place dans la famille, elle a une santé fragile, s’autodénigre sans cesse, se trouvant bête et laide, elle est jalouse de sa sœur Sophie… Son père cherche à l’aider, veut la comprendre. Mais il fait souvent fausse route. Il la dissuade, quand elle est en âge d’avoir un fiancé, de céder aux avances d’Ernest Jones (le premier biographe de Freud), tout en craignant qu’elle ne demeure vieille fille, mais il saisit mal la nature de ses pulsions sexuelles, ou les croit absentes, et c’est pour «réveiller sa libido» qu’il la prend en analyse. Anna devient institutrice, mais son désir est bien sûr de devenir psychanalyste. Elle a ses premiers patients au printemps 1922, puis entre à la Société psychanalytique de Vienne, avant de devenir «l’autre Mélanie Klein». Dès lors, une large part des échanges entre elle et son père touchent le mouvement psychanalytique et en éclairent l’histoire.

mangée deux fois ?

Homosexualité. Elle aura été «mangée» deux fois, dira-t-on, par Freud-père et par Freud-psychanalyste. Rien n’est moins sûr – d’après la Correspondance. En 1925, Anna rencontre l’Américaine Dorothy Tiffany Burlingham, venue en Autriche pour faire soigner ses enfants : leur relation durera cinquante-quatre ans. Freud voulait sans doute que son «unique fille» épousât un bel homme, riche et gentil. Anna n’avait pas, sur l’homosexualité, des positions très «larges», et ne reconnaîtra jamais aucune relation charnelle avec Dorothy. Toujours est-il que les deux femmes, qui en 1940 ouvriront à Londres la Hampstead War Nursery, auront une vie heureuse. En 1929, Dorothy, qu’Anna a convaincue de se faire analyser par son père, s’installe avec ses quatre enfants (dont deux en cure avec Anna) au 19 Berggasse, dans un appartement situé juste au-dessus de celui des Freud. Ainsi, note Élisabeth Roudinesco, «Anna réalise son souhait d’être mère en devenant, à travers la psychanalyse, le « coparent » des enfants de Dorothy». Sigmund Freud demeure le patriarche, mais d’une moderne «famille recomposée».

elles ne se quitteront plus

Après l’invasion de l’Autriche par Hitler, les Freud – avec l’aide d’Ernest Jones, Dorothy Burlingham et Marie Bonaparte – arrivent à rejoindre Londres et s’installent au 20 Maresfield Gardens. Déjà très malade, Sigmund Freud s’éteint le 23 septembre 1939. Pour son 80e anniversaire, Anna lui avait offert l’ouvrage qu’elle venait d’achever, l’un des plus importants : le Moi et les Mécanismes de défense. Dorothy et elle continueront à écrire des essais sur les enfants sans famille ou traumatisés par la guerre. Elles ne se quitteront plus. Elles louent des maisons dans la campagne anglaise, pour les vacances, ou des cottages en Irlande. Dorothy peint des aquarelles et Anna lit des romans policiers.

Le divan sans complexes

Critique 17.10.2012
LIBERATION – LIVRES : Christian Godin et Gilles-Olivier Silvagni, La Psychanalyse pour les nuls, First Editions, 432 pp., 22,95 €.-

par GENEVIEVE DELAISI DE PARSEVAL

Guide de la psychanalyse pour les béotiens

la psychanalyse dans tous ses aspects

Bienheureux les esprits vierges en psychanalyse, car ils verront Freud dans ce remarquable «pense-nul». Quant aux autres, les «demi», «quart» ou «pas du tout» nuls en la matière, ils seront eux aussi séduits par cet ouvrage inventif. Car ce (gros) livre offre dans une présentation à la fois originale et documentée, et dans un style tant simple – mais pas simpliste – qu’humoristique, une présentation de la psychanalyse dans tous ses aspects, y compris littéraires, cinématographiques, télévisuels, etc. Présentation qui ne fait d’ailleurs nulle concurrence aux nombreux ouvrages rédigés par des spécialistes. Et qui réduit à pas grand-chose les lassantes polémiques pour-contre la psychanalyse. Il fallait oser… le pari est réussi.

disciples

Disciples. En ouverture, l’histoire de la psychanalyse : «Au commencement était une belle plume, le verbe de Freud. Un dieu pour ses disciples, un diable pour ses ennemis. Ni l’un ni l’autre bien sûr, mais seulement un homme génial. Qui était-il ? Que voulait-il ? C‘est à suivre cette formidable aventure que vous êtes invité.» Est ensuite racontée de façon très vivante l’aventure des disciples qui ont apporté leur pierre personnelle à l’édifice. En France, on connaît surtout l’un d’entre eux, Jacques Lacan, bien décrit comme «un bateleur loufoque et génial, littéralement surréaliste, qui sera comme le Luther de cette Église qu’était devenue la psychanalyse internationale, fortement dominée par les Anglo-Américains. Désormais, plus rien ne sera comme avant. Trente ans après sa mort, l’histoire continue».

une théorie complète de l’histoire et de la culture

Autre exemple, celui de la portée de la psychanalyse : «La psychanalyse n’est pas seulement une théorie de l’inconscient et un moyen de soigner les névroses, elle est aussi, dans ses développements les plus fascinants mais également les plus aléatoires, une théorie complète de l’histoire et de la culture. L’art, la politique, la religion, rien de ce qui est humain ne lui est étranger.» Ah ! qu’en des termes galants ces choses-là sont mises !

livre Éverest

Par où commencer ce livre Everest, un peu intimidant par sa taille ? Peut-être par les Annexes (40 pages) où chacun pourra faire son marché. Au hasard : «bisexualité» ou «scotomisation» dans le glossaire, ou, dans la bibliographie originale et extensive appelée astucieusement «Sources et ressources», un choix détaillé d’articles de Freud, mais aussi des séries télévisuelles tels les Soprano, ou encore des documentaires comme celui d’Élisabeth Roudinesco ou ceux qui portent sur Lacan, Dolto ou Winnicott, des liens internet, et enfin, un index digne du meilleur travail universitaire.

On peut poursuivre – et s’attarder – sur le chapitre «Dix romans autour de la psychanalyse», où sont notamment analysés la Conscience de Zeno d’Italo Svevo, l’Arrache-Cœur de Boris Vian, des livres de Philip Roth, d’Irvin Yalom, de Jean-Pierre Gattégno ou de Leslie Kaplan. Dans le chapitre «Dix films autour de la psychanalyse», on trouvera évidemment le El de Buñuel, la Maison du docteur Edwardes de Hitchcock, mais aussi les films de Mankiewicz, de Tourneur, de Pabst, d’Orson Welles, de John Huston, de Cronenberg, de Woody Allen et de tant d’autres. Si on remonte le livre à l’envers on trouvera, dans la «Série des Dix», «Dix cas célèbres de la psychanalyse» racontés comme «des histoires insensées mais qui ne sont pas sans queue ni tête».

le sourire du chat

Matou. Mais si c’est la question de la cure analytique qui intéresse le lecteur, il trouvera deux excellents chapitres sur le contrat analytique, les règles, le cadre, la durée des séances, l’attention flottante de l’analyste qui, paraît-il, ressemblerait à celle d’un gros matou installé sur sa chaise en train de regarder le jardin par la fenêtre : on croit qu’il dort les yeux ouverts mais, d’un coup de patte, l’analyste, tel le chat, attrape au vol un beau lapsus, un apparent contresens du discours du patient… On peut ne pas aimer la métaphore, il n’empêche qu’on ne trouvera dans ces chapitres aucune erreur majeure, sauf peut-être «la durée d’une première cure, de six mois à deux ou trois ans», temps qui paraît légèrement sous-estimé.

Si on ajoute d’excellentes illustrations de Chouin, des séries d’anecdotes hilarantes, de citations (justes !), des intertitres bien pensés, on a le livre-presque-idéal… Bienheureux les nuls !

Christian Godin et Gilles-Olivier Silvagni, La Psychanalyse pour les nuls, First Editions, 432 pp., 22,95 €.-

L’homoparentalité divise la planète psy

L’HOMOPARENTALITÉ DIVISE LA PLANÈTE PSY

par Serge Hefez

Huffington Post 15 octobre 2012

Serge Hefez est psychiatre et psychanalyste, responsable de l’unité de thérapie familiale à la Pitié-Salpêtrière.


Les intertitres sont de notre Rédaction.


structures de la parenté et de la filiation

Les psychanalystes sont aujourd’hui divisés, c’est le moins que l’on puisse dire, sur l’opportunité d’ouvrir l’accès à l’adoption et à l’AMP aux couples de même sexe, et de leur accorder le droit d’établir une filiation. Si peu d’entre eux mettent en doute les capacités pédagogiques et l’amour que des homosexuels sont susceptibles de mettre au service de l’enfant, l’opposition de la plupart s’articule autour des souffrances et des angoisses supposées d’une descendance confrontée à ces situations inédites, et surtout aux modifications délétères des structures de la parenté et de la filiation qui fondent l’ordre symbolique de nos sociétés.

aucune différence significative

Leur position est en général empirique, ils connaissent très mal les situations réelles de ces enfants et rejettent avec suspicion l’abondante bibliographie internationale composée de milliers d’articles, études, enquêtes, essais, témoignages publiés à ce jour, littérature qui n’établit aucune différence significative en terme d’évolution, d’épanouissement, d’identité sexuée ou d’orientation sexuelle chez les enfants élevés dans ces contextes. Pour exemple, la seule référence clinique dont Jean-Pierre Winter fasse état dans son ouvrage consacré à l’homoparenté est issue d’un de mes articles. Il tente d’y démontrer à quel point un enfant aujourd’hui adulte que j’ai suivi ponctuellement pendant une dizaine d’années et qui va le mieux du monde, est en fait en grand danger… On aurait aimé qu’il nous parle de sa propre expérience clinique.

affronter l’hostilité ou l’incompréhension de leur environnement social

Si je suis de notre côté, avec de nombreux autres confrères, favorable à cette ouverture, c’est pour avoir reçu depuis une vingtaine d’années de très nombreux couples, familles, parents, enfants, adolescents vivant dans des contextes d’homoparentalité. Ces situations participent d’un ensemble de formes de parenté complexes qui vont de l’adoption aux filiations fondées sur l’AMP, en passant par les recompositions familiales. Toutes ces familles sont confrontées aux mêmes joies et aux mêmes peines, aux mêmes atermoiements que l’ensemble de celles qui partagent ce type de parcours. Les enfants que j’ai pu accueillir ne nous sont à aucun moment apparus en danger et les difficultés le plus souvent exprimées sont celles d’affronter le regard des autres et l’hostilité ou l’incompréhension de leur environnement social.

une foule d’histoires, de romans, de mythes familiaux

La rencontre avec ces familles, avec ces enfants, est un véritable travail de création. Si l’on considère toutes les formes possibles de techniques de plus en plus sophistiquées de fécondation in vitro (donneur anonyme ou connu, jouant un rôle actif ou non impliqué, apparenté ou non apparenté, diffraction entre mère génétique, mère de gestation, mère sociale…), si l’on considère l’augmentation vertigineuse des recompositions familiales et l’accroissement des situations d’adoption internationale, on voit surgir une foule d’histoires, de romans, de mythes familiaux.

créer un parent entier

Bien des familles, homoparentales ou non, abordent par exemple les problèmes posés par le processus de néantisation du parent donneur de gamètes. Comment créer un espace triangulé composé du parent, de l’enfant et du donneur ? Il s’agit bien de pouvoir créer un parent entier qui puisse s’opposer à un parent partiel, le déconstruire dans la réalité psychique de la famille pour permettre à l’enfant de le reconstruire dans son monde imaginaire.

nouvelles donnes de la reproduction

Pour faire des enfants, il ne faut plus un pénis mais du sperme ou une cellule reproductive mâle qui peut s’unir à un ovule, ou une cellule reproductive femelle, c’est-à-dire des moyens autres que l’union hétérosexuelle par pénétration. Ces réalités amènent inévitablement à la distinguer des fantasmes de scène primitive et de conception, qui ne sont plus une seule et même chose. La reconnaissance des nouvelles donnes de la reproduction exige ainsi une mise à l’épreuve de la réalité qui distingue la fécondation des fantasmes liés à la procréation et au désir d’un ou plusieurs parents d’engendrer un enfant.

une définition stable de sa filiation

Chacun sait que l’engendrement n’est pas l’accouplement, qu’il s’agit d’un acte social et non d’un acte naturel, et les enfants dans ces contextes de diffraction de la parenté sociale et de la parenté biologique, comme dans tout autre contexte de pluriparentalité, savent parfaitement se débrouiller pour élaborer un roman des origines qui inclut tous les protagonistes de leur histoire. Le plus important est que l’on puisse raconter à l’enfant une histoire « juste » de ses origines, histoire qu’il pourra inlassablement se raconter à lui-même, transformer à sa guise en interpellant quand il le peut tous les protagonistes du récit. L’origine ne fait sens que par les questions qu’elle pose et par la parole qu’elle fait circuler autour de son mystère. Elle est toujours à créer, elle se trame dans un conte à jamais inachevé que la famille se raconte inlassablement. Le seul « intérêt supérieur » de l’enfant réside dans une définition stable de sa filiation, définition intégrable dans la société dans laquelle il vit.

psychanalyse jamais totalement dégagée

Or les réticences exprimées à l’encontre des familles homoparentales révèlent bien autre chose, à savoir le lien complexe qui lie depuis son origine la psychanalyse à l’homosexualité. Quelle que soit sa volonté de rupture épistémologique, quelle que soit l’ouverture de Freud lui-même à cette question, la psychanalyse ne s’est jamais totalement dégagée d’un discours considérant l’homosexualité comme une tare, une dégénérescence, caractérisant une « espèce » ou une « race » toujours suspecte, toujours maudite, toujours réprouvée. Une véritable homophobie psychanalytique uniformise les personnes concernées autour du déni de la différence des sexes qui fleure bon sa dimension perverse (les homosexuels ne se rendent pas compte qu’il existe des hommes et des femmes et que cette différence est nécessaire à la procréation), voire du narcissisme pathologique et du déni de l’altérité (ce n’est plus l’autre sexe mais bien l’autre en tant que tel qui est annihilé). Legendre livre ainsi une comparaison avec le nazisme qui « subvertit l’interdit et met à sac la Cité ».

le symbolique : des cadres rituels, juridiques, signifiants appelés à être retravaillés, à se modifier ou à mourir

En se référant à des lois symboliques transcendantes qui instituent tout à la fois le social et les psychismes des membres de la société, bien des psychanalystes font comme si les éléments de leur théorisation n’avaient pas vu le jour dans une société donnée et dans un moment historique qui les conditionne et qu’à leur tour ils influencent. Le symbolique englobe des cadres rituels, juridiques, signifiants qui sont appelés en permanence à être retravaillés, à se modifier ou à mourir. À partir d’agencements instables, de bricolages, (« odds and ends » disait Levi Strauss) se composent dans toutes les sociétés des mythes, une culture, un « ordre » qu’on voudrait immuable et éternellement universel. Mais nous ne retrouvons dans cet agencement symbolique que ce que nous y mettons. Que voulons-nous y mettre ? Voulons-nous continuer à considérer les personnes homosexuelles comme des citoyens de seconde zone, les cantonner encore et encore à un destin d’« être pour la mort » auquel ils finissent par s’identifier ? C’est la question qui se pose aujourd’hui au cœur du débat sur l’homoparentalité.

L’homoparentalité divise la planète psy

Serge Hefez
Serge Hefez

Psychiatre et psychanalyste, responsable de l’unité de thérapie familiale, la Pitié-Salpêtrière
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L’homoparentalité divise la planète psy
Publication: 15/10/2012 06:00
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Les psychanalystes sont aujourd’hui divisés, c’est le moins que l’on puisse dire, sur l’opportunité d’ouvrir l’accès à l’adoption et à l’AMP aux couples de même sexe, et de leur accorder le droit d’établir une filiation. Si peu d’entre eux mettent en doute les capacités pédagogiques et l’amour que des homosexuels sont susceptibles de mettre au service de l’enfant, l’opposition de la plupart s’articule autour des souffrances et des angoisses supposées d’une descendance confrontée à ces situations inédites, et surtout aux modifications délétères des structures de la parenté et de la filiation qui fondent l’ordre symbolique de nos sociétés.

Leur position est en général empirique, ils connaissent très mal les situations réelles de ces enfants et rejettent avec suspicion l’abondante bibliographie internationale composée de milliers d’articles, études, enquêtes, essais, témoignages publiés à ce jour, littérature qui n’établit aucune différence significative en terme d’évolution, d’épanouissement, d’identité sexuée ou d’orientation sexuelle chez les enfants élevés dans ces contextes. Pour exemple, la seule référence clinique dont Jean-Pierre Winter fasse état dans son ouvrage consacré à l’homoparenté est issue d’un de mes articles. Il tente d’y démontrer à quel point un enfant aujourd’hui adulte que j’ai suivi ponctuellement pendant une dizaine d’années et qui va le mieux du monde, est en fait en grand danger… On aurait aimé qu’il nous parle de sa propre expérience clinique.

Si je suis de notre côté, avec de nombreux autres confrères, favorable à cette ouverture, c’est pour avoir reçu depuis une vingtaine d’années de très nombreux couples, familles, parents, enfants, adolescents vivant dans des contextes d’homoparentalité. Ces situations participent d’un ensemble de formes de parenté complexes qui vont de l’adoption aux filiations fondées sur l’AMP, en passant par les recompositions familiales. Toutes ces familles sont confrontées aux mêmes joies et aux mêmes peines, aux mêmes atermoiements que l’ensemble de celles qui partagent ce type de parcours. Les enfants que j’ai pu accueillir ne nous sont à aucun moment apparus en danger et les difficultés le plus souvent exprimées sont celles d’affronter le regard des autres et l’hostilité ou l’incompréhension de leur environnement social.

La rencontre avec ces familles, avec ces enfants, est un véritable travail de création. Si l’on considère toutes les formes possibles de techniques de plus en plus sophistiquées de fécondation in vitro (donneur anonyme ou connu, jouant un rôle actif ou non impliqué, apparenté ou non apparenté, diffraction entre mère génétique, mère de gestation, mère sociale…), si l’on considère l’augmentation vertigineuse des recompositions familiales et l’accroissement des situations d’adoption internationale, on voit surgir une foule d’histoires, de romans, de mythes familiaux.
Bien des familles, homoparentales ou non, abordent par exemple les problèmes posés par le processus de néantisation du parent donneur de gamètes. Comment créer un espace triangulé composé du parent, de l’enfant et du donneur ? Il s’agit bien de pouvoir créer un parent entier qui puisse s’opposer à un parent partiel, le déconstruire dans la réalité psychique de la famille pour permettre à l’enfant de le reconstruire dans son monde imaginaire.

Pour faire des enfants, il ne faut plus un pénis mais du sperme ou une cellule reproductive mâle qui peut s’unir à un ovule, ou une cellule reproductive femelle, c’est-à-dire des moyens autres que l’union hétérosexuelle par pénétration. Ces réalités amènent inévitablement à la distinguer des fantasmes de scène primitive et de conception, qui ne sont plus une seule et même chose. La reconnaissance des nouvelles donnes de la reproduction exige ainsi une mise à l’épreuve de la réalité qui distingue la fécondation des fantasmes liés à la procréation et au désir d’un ou plusieurs parents d’engendrer un enfant.

Chacun sait que l’engendrement n’est pas l’accouplement, qu’il s’agit d’un acte social et non d’un acte naturel, et les enfants dans ces contextes de diffraction de la parenté sociale et de la parenté biologique, comme dans tout autre contexte de pluriparentalité, savent parfaitement se débrouiller pour élaborer un roman des origines qui inclut tous les protagonistes de leur histoire. Le plus important est que l’on puisse raconter à l’enfant une histoire « juste » de ses origines, histoire qu’il pourra inlassablement se raconter à lui-même, transformer à sa guise en interpellant quand il le peut tous les protagonistes du récit. L’origine ne fait sens que par les questions qu’elle pose et par la parole qu’elle fait circuler autour de son mystère. Elle est toujours à créer, elle se trame dans un conte à jamais inachevé que la famille se raconte inlassablement. Le seul « intérêt supérieur » de l’enfant réside dans une définition stable de sa filiation, définition intégrable dans la société dans laquelle il vit.

Or les réticences exprimées à l’encontre des familles homoparentales révèlent bien autre chose, à savoir le lien complexe qui lie depuis son origine la psychanalyse à l’homosexualité. Quelle que soit sa volonté de rupture épistémologique, quelle que soit l’ouverture de Freud lui-même à cette question, la psychanalyse ne s’est jamais totalement dégagée d’un discours considérant l’homosexualité comme une tare, une dégénérescence, caractérisant une « espèce » ou une « race » toujours suspecte, toujours maudite, toujours réprouvée. Une véritable homophobie psychanalytique uniformise les personnes concernées autour du déni de la différence des sexes qui fleure bon sa dimension perverse (les homosexuels ne se rendent pas compte qu’il existe des hommes et des femmes et que cette différence est nécessaire à la procréation), voire du narcissisme pathologique et du déni de l’altérité (ce n’est plus l’autre sexe mais bien l’autre en tant que tel qui est annihilé). Legendre livre ainsi une comparaison avec le nazisme qui « subvertit l’interdit et met à sac la Cité ».

En se référant à des lois symboliques transcendantes qui instituent tout à la fois le social et les psychismes des membres de la société, bien des psychanalystes font comme si les éléments de leur théorisation n’avaient pas vu le jour dans une société donnée et dans un moment historique qui les conditionne et qu’à leur tour ils influencent. Le symbolique englobe des cadres rituels, juridiques, signifiants qui sont appelés en permanence à être retravaillés, à se modifier ou à mourir. À partir d’agencements instables, de bricolages, (« odds and ends » disait Levi Strauss) se composent dans toutes les sociétés des mythes, une culture, un « ordre » qu’on voudrait immuable et éternellement universel. Mais nous ne retrouvons dans cet agencement symbolique que ce que nous y mettons. Que voulons-nous y mettre ? Voulons-nous continuer à considérer les personnes homosexuelles comme des citoyens de seconde zone, les cantonner encore et encore à un destin d' »être pour la mort » auquel ils finissent par s’identifier ? C’est la question qui se pose aujourd’hui au cœur du débat sur l’homoparentalité.

Autisme : coût et financement

09 octobre 2012

par Daniel Fasquelle, député UMP

Une commission d’enquête sur le coût et le financement de l’Autisme est indispensable pour mettre fin à un scandale français

Suite à la pétition citoyenne portée auprès du président de l’Assemblée Nationale par le groupe d’études parlementaire sur l’autisme dont j’avais alors l’honneur d’être président, le Conseil économique, social et environnemental, saisi sur le coût économique et social de l’Autisme, rendait aujourd’hui public son projet d’avis sur la question après plusieurs mois d’auditions et de travail.

S’il soulève très justement de nombreux problèmes et émet des préconisations fondamentales, ce projet n’apporte toutefois pas d’éléments neufs et ne répond pas assez clairement à trois questions au regard des conséquences financières, économiques et sociales de l’autisme en France.

La première concerne le coût pour les familles. Il faut savoir, en effet, que le système actuel ne rembourse pas les prises en charge recommandées par la Haute Autorité de Santé.

Ce non remboursement des seules méthodes dont l’efficacité a pu être scientifiquement prouvée entraîne d’importantes difficultés financières pour les familles qui souhaitent suivre les recommandations de la HAS et constitue une inégalité fondamentale devant l’accès aux soins et une véritable discrimination par le revenu des parents. En effet, la plupart des familles n’a pas les moyens de payer les services des professionnels dont elles ont besoin, et ce d’autant plus que l’autisme entraîne en moyenne une perte de revenus d’environ 14% pour un couple (les parents étant presque toujours obligés d’aménager leur temps de travail à la baisse) et que le revenu global d’une famille comportant un enfant autiste est en moyenne 28% inférieur à celui d’une famille d’enfants en bonne santé et 21% inférieur à celui d’une famille comportant un enfant porteur d’un problème de santé autre que l’autisme. Les conséquences sociales d’une telle situation sont dramatiques, puisque près de 80% des couples parents d’un enfant autiste se séparent, soit environ 400 000 ménages brisés.

Une autre question à laquelle le rapport ne répond pas assez clairement est celle des moyens aujourd’hui captés par la psychanalyse, que ce soit pour dépister, prendre en charge, former, voire faire de la recherche. Une redistribution massive de ces moyens, comme je le suggère dans ma proposition de loi visant à interdire les pratiques psychanalytiques dans la prise en charge de l’autisme, permettrait sans aucun doute à la France de rattraper une partie de son retard et de sortir de son isolement. Nous en sommes malheureusement loin. Et c’est une autre inégalité tout aussi scandaleuse : selon que vous serez dirigé vers le bon professionnel ou non, votre enfant bénéficiera des bonnes méthodes ou perdra des années précieuses, les recommandations de la HAS étant malheureusement loin d’être suivies par les professionnels français.

Au-delà de cette double inégalité scandaleuse des familles et des autistes devant la vie, il faut souligner l’immense gâchis humain et financier auquel nous assistons dans notre pays. Les méthodes éducatives et comportementales permettent, en effet, une amélioration du quotient intellectuel, des habiletés de communication, du langage, des comportements adaptatifs et/ou une diminution des comportements problématiques chez environ 50% des enfants avec TED. Priver les personnes avec autisme d’accéder à ces méthodes d’accompagnement revient donc à les priver de la chance de pouvoir gagner en autonomie et vivre dignement leur handicap. Cela revient à les enfermer dans le cercle vicieux du sur-handicap et de l’exclusion, qui les amène trop souvent vers l’hôpital psychiatrique. Près de 60 % des personnes placées en isolement plus de 30 jours pendant leur séjour en hôpital psychiatrique sont en effet autistes, ce qui constitue une exception française très inquiétante.

Devenues adultes, les personnes autistes n’auront aucune chance d’être autonomes et resteront à vie à la charge de l’État (en institution spécialisée ou hôpital psychiatrique) ou de leurs parents. En revanche, les enfants et adolescents autistes correctement accompagnés feront des progrès parfois considérables et gagneront en autonomie, jusqu’à devenir financièrement indépendant pour certains. Une projection budgétaire simplifiée permet d’estimer à près de 13 milliards d’euros les économies totales potentiellement réalisables sur la durée de vie totale d’une cohorte d’enfants autistes en cas de remboursement de 25h hebdomadaires d’accompagnement adapté pendant 16 ans (de 2 à 18 ans).

Dans ces trois dimensions et en particulier la dernière, le rapport du CESE nous laisse insatisfaits, même si, sur plusieurs points, il va indéniablement dans le bon sens. C’est pourquoi je vais déposer dès aujourd’hui une résolution pour demander une commission d’enquête parlementaire sur le coût et le financement de l’autisme en France, résolution que je demande à mes collègues parlementaires, toutes tendances confondues, d’appuyer pour que nous mettions fin tous ensemble et le plus vite possible au scandale français en matière d’autisme.

Les liens d’alliance et le soin

CONGRÈS DE HYÈRES – Les 07 et 08 février 2013

Sur le thème Les liens d’alliance et le soin

De l’accueil au lien thérapeutique. Quels sont les enjeux de la rencontre avec un enfant, un adolescent, un couple, une famille, un groupe, une institution, une communauté…?

au Forum du Casino de Hyères les Palmiers

Présidé par Monsieur le Professeur René KAES, co-présidé par Madame le Professeur Terezinha FERES CARNEIRO de l’Université PUC de Rio de Janeiro et par Madame le Professeur Maria Ines Asumpçao FERNANDES de l’Université USP de Sao Paulo.

Parmi les intervenants prévus, de nombreux auteurs :
[Document : Sans titre]
René KAES, Boris CYRULNICK, Philippe GUTTON, Daniel MARCELLI, Terezinha FERES CARNEIRO, Anne Marie SCHLOSSER, Maria Ines Asumpção FERNANDES, Serge TISSERON, Anna NICOLO, Daniela LUCARELLI, Gabriella TAVAZZA, Pierre BENGHOZI, Alberto EIGUER, Evelyn GRANJON, Michel DELAGE, Patrick CLERVOY Abdessalem YAHYAOUI, Henri-Pierre BASS, Marthe BARRACO, Philippe ROBERT, Rosa JAITIN, Anne LONCAN, Manuela PORTO, Martine VERMEYLEN, Moïse BENADIBA, Bo KOUROUMA, Chantal VARNET, Elisabeth DARCHIS, Ouriel ROSENBLUM, Stéphane BOURCET, Marie-Christine MANUEL, Marie BRUNO, Caroline MAJAL GRANSAGNE, Chantal REMY-FERRARO, Jean-Claude MAES, Christiane JOUBERT, Carole ROUMEGOUS…

Parrainé par la Fédération européenne de psychothérapie psychanalytique

Renseignements Inscriptions

Bruno MANUEL – 06 60 99 59 47 – manuel.13012@gmail.com

Retrouvez toutes les infos sur le blog, cliquez sur l’adresse suivante, ou encore

Bien cordialement

Docteur Pierre BENGHOZI

Mariage homosexuel dossier

Les couples homos font-ils de bons parents ?

Nés d’une insémination artificielle, adoptés ou issus de couples recomposés, les enfants témoignent. Chez les psys, vif débat entre partisans et détracteurs de l’homoparentalité

Le gouvernement s’apprête à autoriser le mariage et l’adoption aux homosexuels. Chez les pédopsychiatres et les psychanalystes, le débat fait rage : un enfant peut-il se développer harmonieusement avec deux pères ou deux mères ? Pour les uns, il a besoin de s’identifier à du masculin et à du féminin. Il lui faut de la différence sexuelle, de l’asymétrie. Pour les autres, le couple est une construction sociale, et l’enfant trouvera ailleurs ses repères féminins et masculins. Mais il a besoin de savoir d’où il vient et sait bien que deux hommes ou deux femmes ne peuvent procréer.
Qu’en disent les enfants ? Le Monde a lancé un vaste appel à témoignages. La plupart sont positifs. Les études scientifiques vont dans le même sens, avec un biais cependant : les couples en question sont souvent financièrement aisés.

Voir aussi

homoparentalité & psychanalystes conservateurs au Figaro, un magnifique échantillon des sottises que peuvent énoncer des « experts psys » effrayés par la question homosexuelle.

Élisabeth Roudinesco, Mariage pour tous, Libération.

Luc Ferry, « Pour l’homoparentalité », Le Figaro.

Sigmund Freud, homo sapiens.

Serge Hefez, L’homoparentalité divise la planète psy, Huffigton Post, 16 octobre 2012.

Serge Hefez, Sale temps pour les femmes.


TÉMOIGNAGES

Parents homos : ce qu’en disent les enfants

La majorité des enfants élevés par des couples de même sexe témoigne d’histoires sans problèmes.

Réunion interministérielle pour finaliser le projet de loi

Les auditions conjointes de la ministre de la justice, Christiane Taubira, et de la ministre déléguée à la famille, Dominique Bertinotti, sur le projet d’ouverture du mariage et de l’adoption aux homosexuels s’achèvent mercredi 26 septembre. Une réunion interministérielle devait avoir lieu, mardi, en vue d’une présentation en conseil des ministres, le 31 octobre. Les divergences persistent entre Mmes Taubira et Bertinotti, notamment sur l’ouverture de la procréation médicalement assistée aux couples gays ou le statut des beaux-parents. Par ailleurs, une juge de Bayonne a accordé, le 21 septembre, l’autorité parentale croisée à deux femmes pacsées, chacune sur l’enfant de l’autre.

Pierre, 10 ans, a un papa et deux mamans. Il appelle maman « celle qui m’a fait naître », et l’autre, maman-Sami, du nom du héros de Scooby-doo, son dessin animé préféré. Il ne voit que des avantages à cette situation. « J’ai une plus grande famille », dit-il. Trois parents, cinq grands-parents, ça fait plus de monde pour s’occuper de lui. « Avec une seule maman, j’irais plus souvent à l’étude », relève le petit garçon. Lyns, lui, a 7 ans. Il a deux papas, « un qui dit plus oui, et un qui dit plus non ». Quand ses copains lui demandent où est sa maman, il répond qu’elle est en Haïti, où il a été adopté.

« Et l’enfant dans tout cela ? » est la question la plus fréquemment posée dans le débat sur l’ouverture du mariage et de l’adoption aux homosexuels. Bien plus que l’union de deux adultes consentants devant le maire, c’est sa conséquence, à savoir la possibilité d’établir un lien de filiation entre un couple de même sexe et un enfant, qui fait débat. Les enfants élevés par des homosexuels iront-ils bien ?

Le Monde a posé la question à des personnes qui connaissent ou ont connu cette situation. Ils seraient aujourd’hui en France de 24 000 à 40 000, selon l’Institut national d’études démographiques. Pierre et Lyns, les deux plus jeunes, ont été contactés par le biais de l’Association des parents gays et lesbiens. Deux autres témoins ont déjà raconté leur histoire dans le livre de Taina Tervonen et Zabou Carrière, Fils de… (Trans photographic press, 2011, 25 €). Tous les autres ont été recontactés après avoir répondu à un appel à témoignages sur LeMonde.fr. Leur donner la parole ne signifie pas qu’ils ont valeur d’échantillon représentatif.

Seule une personne a fait part d’une expérience douloureuse. C’est Anne, 41 ans, styliste, de nationalité belge. Elle découvre l’homosexualité de son père à l’âge de 10 ans, quand ses parents divorcent. Il est très extraverti, drague ouvertement, raconte ses rencontres d’un soir, mais n’aborde jamais clairement son homosexualité. « Ça aurait été bien mieux qu’il m’en parle, au lieu de faire comme si tout était normal, » raconte Anne.

La jeune femme a l’impression que son père n’a pas été honnête envers sa famille. « Ma mère était amoureuse de lui, mais il l’a épousée uniquement pour avoir des enfants, analyse-t-elle. Elle a été une sorte de chose. Et nous, ses enfants, avons aussi été des sortes d’objets. J’ai le sentiment que je n’aurais pas dû être là, dans cette vie-là, pour lui. C’est toujours un poids. » Anne n’exclut pas que deux personnes du même sexe puissent être de bons parents pour un enfant adopté, « déjà là ». Mais elle n’approuve pas la procréation médicalement assistée pour les couples de lesbiennes (interdite en France mais autorisée en Belgique comme en Espagne), car elle y voit une « instrumentalisation » de l’enfant.

Clément, 27 ans, développeur Web, a justement été conçu comme cela : grâce à un donneur anonyme et un médecin de famille compréhensif. Il a deux mères depuis toujours. Elles lui ont tout expliqué quand il avait 8 ou 9 ans. Qu’elles s’aimaient, qu’elles avaient décidé de l’avoir, lui et ses deux frères, comment ça s’était passé. « On ne nous a jamais menti. Je sais bien que ma deuxième mère n’est pas ma mère biologique, mais c’est ma mère parce qu’elle m’a élevé », explique Clément. Plus tard, elles lui ont proposé de passer du temps avec un de leurs amis, qui aurait pu jouer le rôle de figure paternelle. Son grand frère lui a suffi. Il ne s’est jamais intéressé au donneur.

positive

Le jeune homme va très bien. « J’ai un boulot, une copine, un appart, résume-t-il. Grandir dans une famille comme ça, c’est positif, ça ouvre l’esprit. » Il admire ses mères : « Elles se sont battues pour nous avoir. »

« Positive » aussi, fut l’installation de la mère de Mélanie, 18 ans, avec une autre femme, quand la jeune fille avait 13 ans. « J’ai été très surprise, mais très heureuse qu’elle ait trouvé quelqu’un avec qui elle avait une relation plus satisfaisante qu’avec mon père », dit-elle. Il était « rigide, fermé ». Avec sa « belle-mère », Mélanie a retrouvé un cadre familial « serein, apaisant, équilibré ». Elle ne voit plus son père.

La figure de la deuxième mère, qui arrive dans la vie de la mère biologique après la séparation des parents, revient fréquemment dans ces récits. C’est toujours quelqu’un d’important. « Elle avait plus de temps à nous consacrer que ma mère, qui travaillait beaucoup, se souvient Ambre, 28 ans, élevée par les deux femmes dès ses 4 ans. Elle nous faisait faire nos devoirs, s’occupait de notre culture. »

« On discutait, elle m’aidait à me poser des questions, raconte Mark, 31 ans, dont la mère a vécu avec une femme entre ses 12 et 18 ans. J’ai toujours eu l’impression que mon père ne m’aimait pas, qu’il m’avait abandonné. Elle m’a aidé à surmonter cela. » Dans ces histoires, le père voit ses enfants un week-end sur deux, parfois moins.
Comme les autres, Mark dit n’avoir rencontré  » aucun problème psychologique  » spécifique. « Je me sens tout à fait équilibrée, sourit Ambre. Son Œdipe, on le fait quoi qu’il arrive ! » Ils n’ont pas peur de l’amour homosexuel, mais sont hétéros. Seule Mathilde, 16 ans, « ne sait pas trop encore » où elle va. Son père et sa mère, tous deux homosexuels, vivent sous le même toit avec leurs partenaires respectifs. « Ça me plaît, cette façon de vivre, dit-elle. Mais la sexualité de mes parents, ça les regarde, je ferai mon propre choix. »

maladie mentale

Tous ont été confrontés plus ou moins frontalement à l’homophobie. Le schéma familial était le plus souvent tu à l’extérieur. « J’étais très réservée, dit Camille, 26 ans, élevée par deux femmes depuis qu’elle est bébé. Je n’aurais pas apprécié d’être vue comme différente. Cacher une partie de soi, c’est difficile. » Certains ont connu des épisodes pénibles. Ambre se souvient de son frère « mis en quarantaine » dans son école sans raison apparente. Clément, d’une camarade expliquant dans un exposé que les homosexuels allaient transmettre leur « maladie mentale » à leurs enfants s’ils étaient autorisés à adopter.

Ils se disent « choqués » quand ils entendent des propos rapprochant l’homosexualité de la polygamie ou de l’inceste, comme ceux tenus récemment par le cardinal de Lyon Philippe Barbarin. « C’est honteux ! Que l’Église lave son propre linge !, lance Mélanie. En plus, on parle du mariage civil, je ne vois pas ce que la religion vient faire là-dedans. » « Ces gens ne réalisent pas que la société change », soupire Pablo, 30 ans, élevé par deux femmes depuis ses 4 ans.

La grande majorité attend le « mariage pour tous » avec impatience. De façon accessoire pour des raisons pratiques. « S’il était arrivé quelque chose à ma mère, j’aurais dû retourner vivre chez mon père, imagine Mark. Vu nos relations, ça n’aurait pas été simple. » Pablo sait que sa deuxième mère s’inquiète de l’absence de lien juridique entre eux, car elle aimerait transmettre ses biens aux enfants de sa compagne. L’adoption réglerait ces problèmes. Mais ces « enfants d’homos » espèrent surtout que la loi fera changer le regard de la société. « Comme ça, il sera reconnu que les homos sont égaux aux hétéros », résume Mathilde.

Gaëlle Dupont
© Le Monde


Réunion interministérielle pour finaliser le projet de loi

Les auditions conjointes de la ministre de la justice, Christiane Taubira, et de la ministre déléguée à la famille, Dominique Bertinotti, sur le projet d’ouverture du mariage et de l’adoption aux homosexuels s’achèvent mercredi 26 septembre. Une réunion interministérielle devait avoir lieu, mardi, en vue d’une présentation en conseil des ministres, le 31 octobre. Les divergences persistent entre Mmes Taubira et Bertinotti, notamment sur l’ouverture de la procréation médicalement assistée aux couples gays ou le statut des beaux-parents. Par ailleurs, une juge de Bayonne a accordé, le 21 septembre, l’autorité parentale croisée à deux femmes pacsées, chacune sur l’enfant de l’autre.

Chez les psys, bataille d’arguments pour et contre

UN ENFANT peut-il avoir deux pères ou deux mères et se développer normalement ? Alors que le gouvernement s’apprête à ouvrir le mariage et l’adoption aux homosexuels, les pédopsychiatres et les psychanalystes sont divisés. Premier argument des opposants : l’enfant a besoin de s’identifier à du masculin et à du féminin. Il lui faut de la différence sexuelle, « de l’asymétrie », explique Maurice Berger, chef de service en psychiatrie de l’enfant au CHU de Saint-Etienne. « Le désir qui a présidé à sa conception, les échanges qu’il a dès les premiers jours de sa vie ne sont pas les mêmes dans le cas d’un père et d’une mère », poursuit-il.

Deuxième objection, le besoin de se représenter une origine crédible. « L’enfant se demande d’où il vient et a besoin d’établir un scénario qui colle, explique Christian Flavigny, directeur du département de psychanalyse de l’enfant à la Pitié-Salpêtrière à Paris. Il sait bien que deux personnes de même sexe ne peuvent pas procréer. Une loi qui viendrait légaliser une filiation impossible serait une falsification. » « Quand vous ne pouvez pas penser vos origines, que vous vous dites que vous venez de quelque chose d’impossible, vous n’avez pas d’identité narcissique cohérente, renchérit Pierre Lévy-Soussan, pédopsychiatre. Cela peut devenir extrêmement problématique. »

né de / fils de

« Évidemment, les homosexuels ne disent pas à leurs enfants qu’ils les ont engendrés, rétorque la psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval. Ces enfants naissent comme tout le monde d’un gamète mâle et d’un gamète femelle. Ils savent bien qu’il y a une troisième personne dans l’histoire, un donneur connu ou inconnu. » Les associations de parents homosexuels demandent d’ailleurs le remplacement de la mention « né de », sur le livret de famille, par la mention « fils de ».

vive cette loi !

Pour Serge Hefez, pédopsychiatre à la Pitié-Salpêtrière, les opposants « confondent la famille, qui est une donnée sociale, avec l’engendrement, qui est une donnée biologique ». « Toutes les sociétés fabriquent des formes de famille qui s’éloignent du biologique, poursuit-il. Deux personnes qui n’ont pas engendré un enfant peuvent être ses parents, qui l’aiment et l’élèvent. Cela ne pose pas de problème si les choses sont claires pour l’enfant. »

« Vive cette loi !, lance le pédopsychiatre Marcel Rufo. On voit déjà plein d’enfants dans ces situations. Les homosexuels sont des parents aussi compétents que les autres. Les enfants acceptent toujours leur homosexualité s’il y a de la pudeur de leur part. »

Stéphane Clerget, pédopsychiatre à Paris, ne voit également « rien de préoccupant » dans le projet. « Ce qui est important pour l’enfant, c’est de savoir biologiquement d’où il vient et qui a des droits sur lui, estime-t-il. L’interdit de l’inceste doit être mis en place de la même façon que pour les couples hétérosexuels. Une fois qu’il sait tout cela, il peut évoluer harmonieusement dans différents contextes. » L’identification au masculin et au féminin peut se faire avec d’autres personnes que les parents, estiment ces spécialistes.

Un aspect de la future loi est particulièrement débattu : l’accès à la procréation médicalement assistée (PMA) pour les couples de lesbiennes. Une autorisation de la PMA ne risquerait-elle pas de multiplier le nombre d’enfants privés de la connaissance d’une partie de leur origine biologique, le don de gamètes étant anonyme en France ? Les opposants au projet de loi répondent logiquement qu’il ne faut pas l’autoriser. Les partisans qu’il faut mettre fin à l’anonymat du don.
Ga. D.
© Le Monde


Des études scientifiques positives mais aux multiples biais

par Gaëlle Dupont

Le Monde

PLUS DE 700 ARTICLES scientifiques ont été consacrés, depuis le début des années 1970, à l’homoparentalité dont 10 % au développement des enfants.  » La tendance générale est qu’il n’y a pas de différences massives entre les enfants élevés dans des familles homoparentales et les autres « , commente Olivier Vécho, maître de conférences en psychologie à Paris-X Nanterre. De petites différences peuvent apparaître : les enfants de parents homosexuels manifestent une estime de soi plus faible, mais expriment plus leurs émotions. Dans les relations avec les amis d’école, certaines études montrent que les enfants d’homos sont plus à l’aise, d’autres qu’ils le sont moins… Aucun impact n’est relevé sur l’orientation sexuelle.

La fiabilité de ces travaux est cependant mise en cause par les opposants à l’homoparentalité. Principales critiques : le faible nombre d’enfants participant aux études, le fait qu’elles concernent surtout des enfants élevés par des couples de femmes d’un niveau social élevé, ou encore le recrutement par le biais d’associations militant pour la cause gay.

Classes sociales aisées

Pour M. Vécho, des problèmes méthodologiques existent, mais ils n’invalident pas ces travaux. Les enquêtes en psychologie portent en effet rarement sur de vastes échantillons, encore moins quand les personnes ciblées sont très minoritaires.  » Il est difficile d’accéder à cette population peu nombreuse, interroge le chercheur. Faut-il pour autant ne pas faire d’études ?  » Les enfants élevés par des pères gays sont particulièrement rares. Même pour les couples de femmes, le recrutement par les associations, les petites annonces ou le réseau relationnel est difficile à éviter. L’effet de loupe sur les classes aisées est réel.  » On ne sait pas ce qui se passe quand le milieu économique est plus modeste, observe M. Vécho. On ne peut donc pas généraliser les résultats. « 

La polémique a été relancée en juillet aux Etats-Unis. Un article passant en revue les études publiées dans ce pays avant 2005 mettait en avant les failles méthodologiques déjà citées. Dans le même numéro de la revue Social Science Research, un autre article, signé Mark Regnerus, de l’université du Texas, rendait compte d’une enquête menée auprès de 3 000 jeunes adultes américains choisis au hasard, parmi lesquels 173 rapportaient que leur mère avait eu au moins une relation homosexuelle, et 73 leur père.

L’article montre que les enfants de  » mères lesbiennes  » rencontrent davantage de difficultés que les enfants de familles  » intactes  » sur une série d’indicateurs (apprentissage, intégration sur le marché du travail, usage de drogues, etc). Mais l’étude présente elle aussi des failles : l’auteur compare des enfants dont un parent a eu une relation homosexuelle au cours de sa vie, sans donner d’indication sur leur histoire ou leur structure familiale, à des enfants élevés dans des familles stables. En outre, les tableaux présentés montrent que des différences relevées chez ces enfants se retrouvent également chez les enfants de familles recomposées ou de parent isolé.
Ga. D.
© Le Monde


Projet de loi sur le mariage gay : la tension monte avant les ultimes arbitrages

Le Monde, 6 octobre 2012

par Gaëlle Dupont

La ligne jugée a minima de Mme Taubira pourrait l’emporter. L’Inter-LGBT en appelle à Matignon.

La tension monte autour du projet de loi sur l’ouverture du mariage et de l’adoption aux homosexuels, alors que les arbitrages sur le contenu du texte, qui doit être présenté en conseil des ministres le 31 octobre, sont imminents. Deux visions s’affrontent : celle de la garde des sceaux Christiane Taubira, qui souhaite s’en tenir au strict respect de la promesse de campagne de François Hollande, et celle de la ministre de la famille, Dominique Bertinotti, favorable à une réforme plus large des conditions d’exercice de la parentalité.

La ligne de Mme Taubira, jugée « a minima » par les associations de défense des homosexuels, semble en passe de l’emporter. Dans une lettre adressée au premier ministre, jeudi 4 octobre, l’Inter-LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans), principal interlocuteur du gouvernement, met en garde contre une loi qui « délaisserait la grande majorité des familles homoparentales, actuelles ou en devenir ».

« Il ne peut s’agir d’en rester au symbole et de masquer le fond de la question des nouvelles familles par une nuée de confettis – … – , écrit le porte-parole de l’Inter-LGBT, Nicolas Gougain. L’homoparentalité n’est qu’une des manifestations des mutations profondes de la société française en matière de famille. Elle met au jour l’obsolescence du droit français – qui est – foncièrement inadapté aux nouveaux modes de vie des Françaises et des Français. »

Dès le 11 septembre, Mme Taubira a annoncé sa ligne dans un entretien à La Croix : le gouvernement rendra possible le mariage des homosexuels, leur autorisant de ce fait l’adoption plénière d’un enfant abandonné, ou l’adoption simple de l’enfant du conjoint. Dans le magazine Têtu d’octobre, elle confirme : « La question de la parentalité au sens plus large intéresse les familles quel que soit leur statut et elle emporte des conséquences juridiques bien plus nombreuses (…). Je pense que ces questions peuvent être séparées pour se donner davantage de temps. »

Ce n’est pas l’opinion de la ministre de la famille, Dominique Bertinotti, qui répète depuis début septembre que « tout est en débat ». « La valeur famille n’a jamais été autant valorisée, mais nos concitoyens entendent choisir comment ils font famille, confiait-elle récemment au Monde. Aujourd’hui, un enfant sur deux naît hors mariage. Nous avons l’occasion d’adapter notre code civil à une évolution sociétale profonde. » Mais Mme Bertinotti a cessé de s’exprimer publiquement depuis plusieurs jours.

Forte opposition

L’ouverture de la procréation médicalement assistée aux couples de lesbiennes est le principal sujet de débat. M. Hollande s’y était engagé pendant la campagne électorale, au nom de la  » justice « . En outre, les Françaises y ont recours en Belgique ou en Espagne. Mais cette évolution qui, selon ses opposants, permet aux lesbiennes d’évincer le géniteur masculin du processus procréatif, suscite une forte opposition.

D’autres sujets ont été mis sur la table durant les auditions menées par les deux ministres. Que faire des enfants nés de mères porteuses à l’étranger, qui n’ont aujourd’hui pas d’état-civil ? Faut-il ouvrir le droit à l’adoption aux couples pacsés et concubins, qu’ils soient hétérosexuels ou homosexuels ? Ces derniers doivent-ils pouvoir faire reconnaître leurs liens de filiation comme les hétérosexuels, par une présomption de parenté (au sein du mariage) ou une reconnaissance en mairie (s’ils ne sont pas mariés) ? Le statut du tiers (beau-parent, coparent) pourrait-il voir le jour ?

polygamie, inceste, pédophilie !

Le gouvernement est pris entre deux feux. Car face à ces demandes, les opposants dénoncent un débat tranché d’avance en faveur du mariage gay. Jeudi 4 octobre, Christine Boutin a déclaré redouter une reconnaissance de la polygamie en France dans la foulée du mariage homosexuel. La veille, le maire (UMP) du 8e arrondissement de Paris avait déclenché un tollé en écrivant dans son bulletin municipal que l’ouverture du mariage aux homosexuels ferait tomber « d’autres tabous », comme la polygamie, l’inceste et la pédophilie. Ces propos ont été condamnés à gauche et à droite, à la fois par Jean-François Copé et François Fillon, pour qui « ils n’ont pas leur place dans le débat ».

© Le Monde


Libération, 4 octobre 2012

LE MARIAGE POUR TOUS EST-IL STRAIGHT ?

par Bruno Perreau

Professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et chercheur associé aux universités de Cambridge et Harvard

Les contours du projet de loi sur l’ouverture du mariage civil aux couples homosexuels restent à ce jour encore flous. Il est pourtant un point sur lequel le gouvernement Ayrault est unanime et sa rhétorique parfaitement orchestrée : la réforme est celle du «mariage pour tous». Le gouvernement affirme ainsi que le mariage n’est pas républicain puisqu’il est réservé à une catégorie spécifique, les couples hétérosexuels. Toutefois, que la conjugalité hétérosexuelle cesse d’être une condition juridique d’accès au mariage est une chose ; que son hégémonie disparaisse des politiques publiques en est une autre. Que l’on songe à la procédure d’agrément, point de départ de toute adoption plénière depuis 1985, où psychologues et travailleurs sociaux font de la complémentarité entre autorité paternelle et soins maternels une valeur cardinale. L’ouverture du mariage et, partant, de l’adoption conjointe aux couples homosexuels, pourra bien sûr s’accommoder de ce schéma : il suffira aux candidats à l’adoption, comme c’est déjà le cas des célibataires aujourd’hui, de prouver qu’ils ou elles peuvent donner à l’enfant des gages de la bonne distinction des sexes. Mais l’hétérosexualité comme vision hiérarchique du monde construite sur «la différence des sexes» – ce que Monique Wittig appelait «la pensée straight (1)» – restera inchangée.

La réforme du mariage pose donc d’abord la question des normes. Le mariage est l’aménagement, par la loi, de l’union de deux adultes et de deux familles. Or, depuis la loi du 11 juillet 1966, l’adoption est ouverte aux couples mariés mais aussi aux célibataires de plus de 28 ans. Elle peut être plénière ou simple (la filiation adoptive peut remplacer ou s’ajouter à la filiation biologique). Un enfant adopté peut donc avoir légalement de un à quatre parents. Cette flexibilité ne doit pas s’épuiser dans le duo matrimonial. Aussi symbolique qu’elle soit, la réforme du mariage ne saurait constituer le modèle de toutes les autres. Par ailleurs, aucune égalité des droits ne sera possible sans la mise en place de mécanismes correctifs. Les couples homosexuels qui se sont mariés en Espagne ont fait face à des difficultés inédites : identifiés comme homosexuels par leur mariage, il leur a été difficile d’adopter à l’étranger. La Suède a installé des agences d’adoption pour les lesbiennes et les gays. Les juges britanniques condamnent, eux, les agences pour adoption qui refusent les candidats homosexuels. Une procédure d’action positive pourrait être également envisagée en France, afin de permettre aux candidats qui sont discriminés à l’étranger d’avoir prioritairement accès à l’adoption nationale.

L’égalité des droits passe également par la révision des lois de bioéthique. Les lois de 1994 et 2004 associent la filiation au ventre (interdiction de la gestation pour autrui) et au coït hétérosexuel (procréation médicalement assistée réservée aux couples hétérosexuels mariés ou en concubinage depuis plus de deux ans). Tant que l’idéologie biologique ne sera pas remise en question, les enfants continueront à être indéfiniment placés en familles d’accueil. De même, tant que l’adoption internationale continuera à être a priori soupçonnée de trafics, au nom d’une idéologie naturaliste qui veut qu’un enfant «pousse» mieux dans son milieu de naissance, alors l’ouverture de l’adoption aux couples homosexuels ne restera qu’une réforme de principe. A titre d’exemple, en 2007, date de la dernière enquête exhaustive du ministère de la Justice sur l’adoption, aucun homme célibataire n’était parvenu à adopter un enfant né en France, en dehors des cas d’adoption intrafamiliale ! Enfin, l’ouverture du mariage civil aux couples homosexuels appelle la transformation du statut juridique des personnes. La notion de sexe elle-même pourrait disparaître de l’état civil (simplifiant à la fois la mise en œuvre de la réforme du mariage et le parcours des transsexuels). La présomption de paternité dans le mariage devra aussi être remplacée par une présomption de parenté, sauf à créer une nouvelle inégalité entre les couples mariés. Enfin, la question du traitement défavorable des célibataires et des familles monoparentales, en matière fiscale notamment, devra être affrontée.

C’est en effet dans la notion même de personne, et pas seulement dans l’étendue de ses droits, que vient aussi se loger la pensée straight. Les cultures LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans) ont fait éclore des valeurs essentielles à la société toute entière, qu’il s’agisse du principe de responsabilité promu par les premiers mouvements de lutte contre le sida ou de la démédicalisation de l’expertise étatique en matière d’identités de sexe et de genre. Elles ont également aménagé des modes de vie singuliers, fondés sur la solidarité amicale ou sur la création d’espaces de sociabilité et de plaisir. Ces contributions sont essentielles non pas parce qu’elles ont été pensées «pour tous» mais précisément parce qu’elles ont été inventées par et pour une communauté spécifique, réelle ou imaginaire, et ont été de facto diffusées par la voie du militantisme, de la recherche, de la production artistique et par diverses formes d’interactions quotidiennes. L’ouverture du mariage civil aux couples homosexuels est une transformation sociale dont les effets dépasseront largement son seul cadre juridique. À condition de ne pas déterminer, à l’avance, les modalités d’appartenance à la Nation.

(1) En anglais, straight signifie à la fois droit, normé et hétérosexuel.

Dernier ouvrage paru : Penser l’adoption. La gouvernance pastorale du genre, PUF, 2012.

mariage homosexuel dossier

Les couples homos font-ils de bons parents ?

Nés d’une insémination artificielle, adoptés ou issus de couples recomposés, les enfants témoignent Chez les psys, vif débat entre partisans et détracteurs de l’homoparentalité

Le gouvernement s’apprête à autoriser le mariage et l’adoption aux homosexuels. Chez les pédopsychiatres et les psychanalystes, le débat fait rage : un enfant peut-il se développer harmonieusement avec deux pères ou deux mères ? Pour les uns, il a besoin de s’identifier à du masculin et à du féminin. Il lui faut de la différence sexuelle, de l’asymétrie. Pour les autres, le couple est une construction sociale, et l’enfant trouvera ailleurs ses repères féminins et masculins. Mais il a besoin de savoir d’où il vient et sait bien que deux hommes ou deux femmes ne peuvent procréer.
Qu’en disent les enfants ? Le Monde a lancé un vaste appel à témoignages. La plupart sont positifs. Les études scientifiques vont dans le même sens, avec un biais cependant : les couples en question sont souvent financièrement aisés.

TÉMOIGNAGES

Parents homos : ce qu’en disent les enfants

La majorité des enfants élevés par des couples de même sexe témoigne d’histoires sans problèmes

Réunion interministérielle pour finaliser le projet de loi

Les auditions conjointes de la ministre de la justice, Christiane Taubira, et de la ministre déléguée à la famille, Dominique Bertinotti, sur le projet d’ouverture du mariage et de l’adoption aux homosexuels s’achèvent mercredi 26 septembre. Une réunion interministérielle devait avoir lieu, mardi, en vue d’une présentation en conseil des ministres, le 31 octobre. Les divergences persistent entre Mmes Taubira et Bertinotti, notamment sur l’ouverture de la procréation médicalement assistée aux couples gays ou le statut des beaux-parents. Par ailleurs, une juge de Bayonne a accordé, le 21 septembre, l’autorité parentale croisée à deux femmes pacsées, chacune sur l’enfant de l’autre.

Pierre, 10 ans, a un papa et deux mamans. Il appelle maman « celle qui m’a fait naître », et l’autre, maman-Sami, du nom du héros de Scooby-doo, son dessin animé préféré. Il ne voit que des avantages à cette situation. « J’ai une plus grande famille », dit-il. Trois parents, cinq grands-parents, ça fait plus de monde pour s’occuper de lui. « Avec une seule maman, j’irais plus souvent à l’étude », relève le petit garçon. Lyns, lui, a 7 ans. Il a deux papas, « un qui dit plus oui, et un qui dit plus non ». Quand ses copains lui demandent où est sa maman, il répond qu’elle est en Haïti, où il a été adopté.

« Et l’enfant dans tout cela ? » est la question la plus fréquemment posée dans le débat sur l’ouverture du mariage et de l’adoption aux homosexuels. Bien plus que l’union de deux adultes consentants devant le maire, c’est sa conséquence, à savoir la possibilité d’établir un lien de filiation entre un couple de même sexe et un enfant, qui fait débat. Les enfants élevés par des homosexuels iront-ils bien ?

Le Monde a posé la question à des personnes qui connaissent ou ont connu cette situation. Ils seraient aujourd’hui en France de 24 000 à 40 000, selon l’Institut national d’études démographiques. Pierre et Lyns, les deux plus jeunes, ont été contactés par le biais de l’Association des parents gays et lesbiens. Deux autres témoins ont déjà raconté leur histoire dans le livre de Taina Tervonen et Zabou Carrière, Fils de… (Trans photographic press, 2011, 25 €). Tous les autres ont été recontactés après avoir répondu à un appel à témoignages sur LeMonde.fr. Leur donner la parole ne signifie pas qu’ils ont valeur d’échantillon représentatif.

Seule une personne a fait part d’une expérience douloureuse. C’est Anne, 41 ans, styliste, de nationalité belge. Elle découvre l’homosexualité de son père à l’âge de 10 ans, quand ses parents divorcent. Il est très extraverti, drague ouvertement, raconte ses rencontres d’un soir, mais n’aborde jamais clairement son homosexualité. « Ça aurait été bien mieux qu’il m’en parle, au lieu de faire comme si tout était normal, » raconte Anne.

La jeune femme a l’impression que son père n’a pas été honnête envers sa famille. « Ma mère était amoureuse de lui, mais il l’a épousée uniquement pour avoir des enfants, analyse-t-elle. Elle a été une sorte de chose. Et nous, ses enfants, avons aussi été des sortes d’objets. J’ai le sentiment que je n’aurais pas dû être là, dans cette vie-là, pour lui. C’est toujours un poids. » Anne n’exclut pas que deux personnes du même sexe puissent être de bons parents pour un enfant adopté, « déjà là ». Mais elle n’approuve pas la procréation médicalement assistée pour les couples de lesbiennes (interdite en France mais autorisée en Belgique comme en Espagne), car elle y voit une « instrumentalisation » de l’enfant.

Clément, 27 ans, développeur Web, a justement été conçu comme cela : grâce à un donneur anonyme et un médecin de famille compréhensif. Il a deux mères depuis toujours. Elles lui ont tout expliqué quand il avait 8 ou 9 ans. Qu’elles s’aimaient, qu’elles avaient décidé de l’avoir, lui et ses deux frères, comment ça s’était passé. « On ne nous a jamais menti. Je sais bien que ma deuxième mère n’est pas ma mère biologique, mais c’est ma mère parce qu’elle m’a élevé », explique Clément. Plus tard, elles lui ont proposé de passer du temps avec un de leurs amis, qui aurait pu jouer le rôle de figure paternelle. Son grand frère lui a suffi. Il ne s’est jamais intéressé au donneur.

Le jeune homme va très bien. « J’ai un boulot, une copine, un appart, résume-t-il. Grandir dans une famille comme ça, c’est positif, ça ouvre l’esprit. » Il admire ses mères : « Elles se sont battues pour nous avoir. »

« Positive » aussi, fut l’installation de la mère de Mélanie, 18 ans, avec une autre femme, quand la jeune fille avait 13 ans. « J’ai été très surprise, mais très heureuse qu’elle ait trouvé quelqu’un avec qui elle avait une relation plus satisfaisante qu’avec mon père », dit-elle. Il était « rigide, fermé ». Avec sa « belle-mère », Mélanie a retrouvé un cadre familial « serein, apaisant, équilibré ». Elle ne voit plus son père.
La figure de la deuxième mère, qui arrive dans la vie de la mère biologique après la séparation des parents, revient fréquemment dans ces récits. C’est toujours quelqu’un d’important. « Elle avait plus de temps à nous consacrer que ma mère, qui travaillait beaucoup, se souvient Ambre, 28 ans, élevée par les deux femmes dès ses 4 ans. Elle nous faisait faire nos devoirs, s’occupait de notre culture. »

« On discutait, elle m’aidait à me poser des questions, raconte Mark, 31 ans, dont la mère a vécu avec une femme entre ses 12 et 18 ans. J’ai toujours eu l’impression que mon père ne m’aimait pas, qu’il m’avait abandonné. Elle m’a aidé à surmonter cela. » Dans ces histoires, le père voit ses enfants un week-end sur deux, parfois moins.
Comme les autres, Mark dit n’avoir rencontré  » aucun problème psychologique  » spécifique. « Je me sens tout à fait équilibrée, sourit Ambre. Son Œdipe, on le fait quoi qu’il arrive ! » Ils n’ont pas peur de l’amour homosexuel, mais sont hétéros. Seule Mathilde, 16 ans, « ne sait pas trop encore » où elle va. Son père et sa mère, tous deux homosexuels, vivent sous le même toit avec leurs partenaires respectifs. « Ça me plaît, cette façon de vivre, dit-elle. Mais la sexualité de mes parents, ça les regarde, je ferai mon propre choix. »

Tous ont été confrontés plus ou moins frontalement à l’homophobie. Le schéma familial était le plus souvent tu à l’extérieur.  » J’étais très réservée, dit Camille, 26 ans, élevée par deux femmes depuis qu’elle est bébé. Je n’aurais pas apprécié d’être vue comme différente. Cacher une partie de soi, c’est difficile.  » Certains ont connu des épisodes pénibles. Ambre se souvient de son frère  » mis en quarantaine  » dans son école sans raison apparente. Clément, d’une camarade expliquant dans un exposé que les homosexuels allaient transmettre leur « maladie mentale » à leurs enfants s’ils étaient autorisés à adopter.

Ils se disent « choqués » quand ils entendent des propos rapprochant l’homosexualité de la polygamie ou de l’inceste, comme ceux tenus récemment par le cardinal de Lyon Philippe Barbarin. « C’est honteux ! Que l’Église lave son propre linge !, lance Mélanie. En plus, on parle du mariage civil, je ne vois pas ce que la religion vient faire là-dedans. » « Ces gens ne réalisent pas que la société change », soupire Pablo, 30 ans, élevé par deux femmes depuis ses 4 ans.

La grande majorité attend le « mariage pour tous » avec impatience. De façon accessoire pour des raisons pratiques. « S’il était arrivé quelque chose à ma mère, j’aurais dû retourner vivre chez mon père, imagine Mark. Vu nos relations, ça n’aurait pas été simple. » Pablo sait que sa deuxième mère s’inquiète de l’absence de lien juridique entre eux, car elle aimerait transmettre ses biens aux enfants de sa compagne. L’adoption réglerait ces problèmes. Mais ces « enfants d’homos » espèrent surtout que la loi fera changer le regard de la société. « Comme ça, il sera reconnu que les homos sont égaux aux hétéros », résume Mathilde.
Gaëlle Dupont
© Le Monde


Réunion interministérielle pour finaliser le projet de loi

Les auditions conjointes de la ministre de la justice, Christiane Taubira, et de la ministre déléguée à la famille, Dominique Bertinotti, sur le projet d’ouverture du mariage et de l’adoption aux homosexuels s’achèvent mercredi 26 septembre. Une réunion interministérielle devait avoir lieu, mardi, en vue d’une présentation en conseil des ministres, le 31 octobre. Les divergences persistent entre Mmes Taubira et Bertinotti, notamment sur l’ouverture de la procréation médicalement assistée aux couples gays ou le statut des beaux-parents. Par ailleurs, une juge de Bayonne a accordé, le 21 septembre, l’autorité parentale croisée à deux femmes pacsées, chacune sur l’enfant de l’autre.

Chez les psys, bataille d’arguments pour et contre

UN ENFANT peut-il avoir deux pères ou deux mères et se développer normalement ? Alors que le gouvernement s’apprête à ouvrir le mariage et l’adoption aux homosexuels, les pédopsychiatres et les psychanalystes sont divisés. Premier argument des opposants : l’enfant a besoin de s’identifier à du masculin et à du féminin. Il lui faut de la différence sexuelle, « de l’asymétrie », explique Maurice Berger, chef de service en psychiatrie de l’enfant au CHU de Saint-Etienne. « Le désir qui a présidé à sa conception, les échanges qu’il a dès les premiers jours de sa vie ne sont pas les mêmes dans le cas d’un père et d’une mère », poursuit-il.

Deuxième objection, le besoin de se représenter une origine crédible. « L’enfant se demande d’où il vient et a besoin d’établir un scénario qui colle, explique Christian Flavigny, directeur du département de psychanalyse de l’enfant à la Pitié-Salpêtrière à Paris. Il sait bien que deux personnes de même sexe ne peuvent pas procréer. Une loi qui viendrait légaliser une filiation impossible serait une falsification. » « Quand vous ne pouvez pas penser vos origines, que vous vous dites que vous venez de quelque chose d’impossible, vous n’avez pas d’identité narcissique cohérente, renchérit Pierre Lévy-Soussan, pédopsychiatre. Cela peut devenir extrêmement problématique. »
 » Évidemment, les homosexuels ne disent pas à leurs enfants qu’ils les ont engendrés, rétorque la psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval. Ces enfants naissent comme tout le monde d’un gamète mâle et d’un gamète femelle. Ils savent bien qu’il y a une troisième personne dans l’histoire, un donneur connu ou inconnu. «  Les associations de parents homosexuels demandent d’ailleurs le remplacement de la mention  » né de « , sur le livret de famille, par la mention  » fils de « .

Pour Serge Hefez, pédopsychiatre à la Pitié-Salpêtrière, les opposants  » confondent la famille, qui est une donnée sociale, avec l’engendrement, qui est une donnée biologique « .  » Toutes les sociétés fabriquent des formes de famille qui s’éloignent du biologique, poursuit-il. Deux personnes qui n’ont pas engendré un enfant peuvent être ses parents, qui l’aiment et l’élèvent. Cela ne pose pas de problème si les choses sont claires pour l’enfant. « 

 » Vive cette loi !, lance le pédopsychiatre Marcel Rufo. On voit déjà plein d’enfants dans ces situations. Les homosexuels sont des parents aussi compétents que les autres. Les enfants acceptent toujours leur homosexualité s’il y a de la pudeur de leur part. « 

Stéphane Clerget, pédopsychiatre à Paris, ne voit également  » rien de préoccupant  » dans le projet.  » Ce qui est important pour l’enfant, c’est de savoir biologiquement d’où il vient et qui a des droits sur lui, estime-t-il. L’interdit de l’inceste doit être mis en place de la même façon que pour les couples hétérosexuels. Une fois qu’il sait tout cela, il peut évoluer harmonieusement dans différents contextes.  » L’identification au masculin et au féminin peut se faire avec d’autres personnes que les parents, estiment ces spécialistes.

Un aspect de la future loi est particulièrement débattu : l’accès à la procréation médicalement assistée (PMA) pour les couples de lesbiennes. Une autorisation de la PMA ne risquerait-elle pas de multiplier le nombre d’enfants privés de la connaissance d’une partie de leur origine biologique, le don de gamètes étant anonyme en France ? Les opposants au projet de loi répondent logiquement qu’il ne faut pas l’autoriser. Les partisans qu’il faut mettre fin à l’anonymat du don.
Ga. D.
© Le Monde


Des études scientifiques positives mais aux multiples biais

par Gaëlle Dupont

Le Monde

PLUS DE 700 ARTICLES scientifiques ont été consacrés, depuis le début des années 1970, à l’homoparentalité dont 10 % au développement des enfants.  » La tendance générale est qu’il n’y a pas de différences massives entre les enfants élevés dans des familles homoparentales et les autres « , commente Olivier Vécho, maître de conférences en psychologie à Paris-X Nanterre. De petites différences peuvent apparaître : les enfants de parents homosexuels manifestent une estime de soi plus faible, mais expriment plus leurs émotions. Dans les relations avec les amis d’école, certaines études montrent que les enfants d’homos sont plus à l’aise, d’autres qu’ils le sont moins… Aucun impact n’est relevé sur l’orientation sexuelle.

La fiabilité de ces travaux est cependant mise en cause par les opposants à l’homoparentalité. Principales critiques : le faible nombre d’enfants participant aux études, le fait qu’elles concernent surtout des enfants élevés par des couples de femmes d’un niveau social élevé, ou encore le recrutement par le biais d’associations militant pour la cause gay.

Classes sociales aisées

Pour M. Vécho, des problèmes méthodologiques existent, mais ils n’invalident pas ces travaux. Les enquêtes en psychologie portent en effet rarement sur de vastes échantillons, encore moins quand les personnes ciblées sont très minoritaires.  » Il est difficile d’accéder à cette population peu nombreuse, interroge le chercheur. Faut-il pour autant ne pas faire d’études ?  » Les enfants élevés par des pères gays sont particulièrement rares. Même pour les couples de femmes, le recrutement par les associations, les petites annonces ou le réseau relationnel est difficile à éviter. L’effet de loupe sur les classes aisées est réel.  » On ne sait pas ce qui se passe quand le milieu économique est plus modeste, observe M. Vécho. On ne peut donc pas généraliser les résultats. « 

La polémique a été relancée en juillet aux Etats-Unis. Un article passant en revue les études publiées dans ce pays avant 2005 mettait en avant les failles méthodologiques déjà citées. Dans le même numéro de la revue Social Science Research, un autre article, signé Mark Regnerus, de l’université du Texas, rendait compte d’une enquête menée auprès de 3 000 jeunes adultes américains choisis au hasard, parmi lesquels 173 rapportaient que leur mère avait eu au moins une relation homosexuelle, et 73 leur père.

L’article montre que les enfants de  » mères lesbiennes  » rencontrent davantage de difficultés que les enfants de familles  » intactes  » sur une série d’indicateurs (apprentissage, intégration sur le marché du travail, usage de drogues, etc). Mais l’étude présente elle aussi des failles : l’auteur compare des enfants dont un parent a eu une relation homosexuelle au cours de sa vie, sans donner d’indication sur leur histoire ou leur structure familiale, à des enfants élevés dans des familles stables. En outre, les tableaux présentés montrent que des différences relevées chez ces enfants se retrouvent également chez les enfants de familles recomposées ou de parent isolé.
Ga. D.
© Le Monde


Le Monde, 6 octobre 2012

par Gaëlle Dupont

Projet de loi sur le mariage gay : la tension monte avant les ultimes arbitrages
La ligne jugée a minima de Mme Taubira pourrait l’emporter. L’Inter-LGBT en appelle à Matignon

La tension monte autour du projet de loi sur l’ouverture du mariage et de l’adoption aux homosexuels, alors que les arbitrages sur le contenu du texte, qui doit être présenté en conseil des ministres le 31 octobre, sont imminents. Deux visions s’affrontent : celle de la garde des sceaux Christiane Taubira, qui souhaite s’en tenir au strict respect de la promesse de campagne de François Hollande, et celle de la ministre de la famille, Dominique Bertinotti, favorable à une réforme plus large des conditions d’exercice de la parentalité.

La ligne de Mme Taubira, jugée  » a minima  » par les associations de défense des homosexuels, semble en passe de l’emporter. Dans une lettre adressée au premier ministre, jeudi 4 octobre, l’Inter-LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans), principal interlocuteur du gouvernement, met en garde contre une loi qui  » délaisserait la grande majorité des familles homoparentales, actuelles ou en devenir « .

 » Il ne peut s’agir d’en rester au symbole et de masquer le fond de la question des nouvelles familles par une nuée de confettis – … – , écrit le porte-parole de l’Inter-LGBT, Nicolas Gougain. L’homoparentalité n’est qu’une des manifestations des mutations profondes de la société française en matière de famille. Elle met au jour l’obsolescence du droit français – qui est – foncièrement inadapté aux nouveaux modes de vie des Françaises et des Français. « 

Dès le 11 septembre, Mme Taubira a annoncé sa ligne dans un entretien à La Croix : le gouvernement rendra possible le mariage des homosexuels, leur autorisant de ce fait l’adoption plénière d’un enfant abandonné, ou l’adoption simple de l’enfant du conjoint. Dans le magazine Têtu d’octobre, elle confirme :  » La question de la parentalité au sens plus large intéresse les familles quel que soit leur statut et elle emporte des conséquences juridiques bien plus nombreuses (…). Je pense que ces questions peuvent être séparées pour se donner davantage de temps. « 
Ce n’est pas l’opinion de la ministre de la famille, Dominique Bertinotti, qui répète depuis début septembre que  » tout est en débat « .  » La valeur famille n’a jamais été autant valorisée, mais nos concitoyens entendent choisir comment ils font famille, confiait-elle récemment au Monde. Aujourd’hui, un enfant sur deux naît hors mariage. Nous avons l’occasion d’adapter notre code civil à une évolution sociétale profonde.  » Mais Mme Bertinotti a cessé de s’exprimer publiquement depuis plusieurs jours.
Forte opposition

L’ouverture de la procréation médicalement assistée aux couples de lesbiennes est le principal sujet de débat. M. Hollande s’y était engagé pendant la campagne électorale, au nom de la  » justice « . En outre, les Françaises y ont recours en Belgique ou en Espagne. Mais cette évolution qui, selon ses opposants, permet aux lesbiennes d’évincer le géniteur masculin du processus procréatif, suscite une forte opposition.
D’autres sujets ont été mis sur la table durant les auditions menées par les deux ministres. Que faire des enfants nés de mères porteuses à l’étranger, qui n’ont aujourd’hui pas d’état-civil ? Faut-il ouvrir le droit à l’adoption aux couples pacsés et concubins, qu’ils soient hétérosexuels ou homosexuels ? Ces derniers doivent-ils pouvoir faire reconnaître leurs liens de filiation comme les hétérosexuels, par une présomption de parenté (au sein du mariage) ou une reconnaissance en mairie (s’ils ne sont pas mariés) ? Le statut du tiers (beau-parent, coparent) pourrait-il voir le jour ?
Le gouvernement est pris entre deux feux. Car face à ces demandes, les opposants dénoncent un débat tranché d’avance en faveur du mariage gay. Jeudi 4 octobre, Christine Boutin a déclaré redouter une reconnaissance de la polygamie en France dans la foulée du mariage homosexuel. La veille, le maire (UMP) du 8e arrondissement de Paris avait déclenché un tollé en écrivant dans son bulletin municipal que l’ouverture du mariage aux homosexuels ferait tomber  » d’autres tabous « , comme la polygamie, l’inceste et la pédophilie. Ces propos ont été condamnés à gauche et à droite, à la fois par Jean-François Copé et François Fillon, pour qui  » ils n’ont pas leur place dans le débat « .

© Le Monde

Homo sapiens

tristement réductrice

Le projet de loi, annoncé en France, qui devrait permettre aux couples homosexuels de se marier et d’élever des enfants au même titre que les couples hétérosexuels, relance un débat déjà ancien ; si l’opposition traditionnelle de l’Église catholique ne saurait surprendre (encore que ce milieu soit moins fermé qu’on pourrait l’imaginer) on s’étonnera de la violence des propos d’experts psychiatres-psychanalystes qui s’insurgent contre ce projet de loi au nom d’une interprétation du complexe d’Œdipe tristement réductrice quand elle n’est pas ahurissante.

C’est une grande injustice de persécuter l’homosexualité comme un crime et c’est aussi une cruauté

On rappellera à ces brillants experts cette lettre du 9 avril 1935 adressée par Freud à une femme américaine dont le fils était homosexuel, et qui s’en inquiétait, lettre dans laquelle Freud écrivait : « L’homosexualité n’est évidement pas un avantage, mais il n’y a là rien dont on doive avoir honte, ce n’est ni un vice, ni un avilissement et on ne saurait la qualifier de maladie; nous la considérons comme une variation de la fonction sexuelle, provoquée par un arrêt du développement sexuel. Plusieurs individus hautement respectables, des temps anciens et modernes, ont été homosexuels et parmi eux on trouve quelques-uns des plus grands hommes (Platon, Michel-Ange, Léonard de Vinci, etc.). C’est une grande injustice de persécuter l’homosexualité comme un crime et c’est aussi une cruauté. Si vous ne me croyez pas, lisez les livres d’Havelock Ellis. »

Voir aussi

homoparentalité & psychanalystes conservateurs au Figaro, un magnifique échantillon des sottises que peuvent énoncer des « experts psys » effrayés par la question homosexuelle.

Luc Ferry, « Pour l’homoparentalité »,, Le Figaro.

Élisabeth Roudinesco, Mariage pour tous, les nouveaux inquisiteurs,, Libération.

Gaëlle Dupont, mariage homosexuel, dossier du Monde en date du 26 septembre titré « Les couples homos font-ils de bons parents ? », auquel s’ajoute un article du sociologue Bruneau Perreau.

Serge Hefez, L’homoparentalité divise la planète psy, Huffington Post, 16 octobre 2012.

Serge Hefez, Sale temps pour les femmes.