« L’humanité n’a cessé d’inventer de nouvelles formes de mariage »

« L’humanité n’a cessé d’inventer de nouvelles formes de mariage »

Pour l’anthropologue Maurice Godelier « aucune des sociétés qui ont accepté ces évolutions ne s’est effondrée. C’est devenu banal, comme avoir des enfants sans se marier est aujourd’hui banal »

ENTRETIEN avec Gaëlle Dupont

Maurice Godelier, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, est l’un des plus grands anthropologues français. Prix de l’Académie française, il a reçu la médaille d’or du CNRS en 2001 pour l’ensemble de son œuvre. Il est notamment l’auteur de Métamorphoses de la parenté (éd. Flammarion, 2010).

Les opposants au projet de loi sur le mariage homosexuel parlent d' » aberration anthropologique « , qu’en pensez-vous ?

Cela n’a aucun sens. Dans l’évolution des systèmes de parenté, il existe des transformations mais pas des aberrations. Certes, on ne trouve pas, dans l’histoire, d’union homosexuelle et homoparentale institutionnalisée. On comprend pourquoi. Pendant des millénaires, la société a valorisé l’hétérosexualité pour se reproduire. Mais souvent l’homosexualité au sein des sociétés a été reconnue dans la formation de l’individu, en Grèce antique par exemple. J’ai vécu sept ans dans une tribu de Nouvelle-Guinée, les Baruya, où, pour être un homme, il fallait être initié. Les initiés vivaient en couple homosexuel jusqu’à 20 ans. L’homosexualité avait un sens politique et religieux. Mais la question des unions homosexuelles et de l’homoparentalité est une question moderne, qui ne s’est jamais posée auparavant.

L’humanité n’a cessé d’inventer de nouvelles formes de mariage et de descendance. C’est pour cela que je parle de métamorphoses à leur propos. Aujourd’hui, en Occident, les deux axes sur lesquels repose tout système de parenté, l’alliance et la descendance, intègrent des formes nouvelles.

Pourquoi maintenant ?

C’est le résultat de quatre évolutions indépendantes. La reconnaissance progressive que l’homosexualité est une sexualité autre mais normale, l’émergence d’un nouveau statut de l’enfant, l’apparition de nouvelles technologies de la reproduction, et le fait que dans une démocratie les minorités peuvent revendiquer des droits nouveaux. A partir de là, il est devenu possible et nécessaire d’accorder aux homosexuels de vivre légalement leur sexualité et, pour ceux qui le désirent, de pouvoir élever des enfants.

Cela suscite beaucoup de résistances

Il faut revenir sur plusieurs points fondamentaux pour éviter une approche idéologique. J’ai déjà mentionné le premier : l’homosexualité est une sexualité autre mais normale. Ce n’est ni une maladie, ni une perversion, ni un péché. Les deux espèces de primates les plus proches de nous sont bisexuelles, tout comme l’espèce humaine. C’est un fait scientifique. Si on ne le reconnaît pas, on continue à charrier de l’homophobie. Le deuxième point, c’est que sexualité signifie désir, mais aussi amour. Comme les hétérosexuels, les homosexuels s’aiment.

Les couples homosexuels sont infertiles. Pourtant ils sont de plus en plus nombreux à vouloir des enfants

C’est une conséquence du mouvement de valorisation de l’enfant et de l’enfance qui avait déjà commencé au XVIIIe siècle et que Jean-Jacques Rousseau a exprimé. Il a abouti à la déclaration universelle des droits de l’enfant.

La volonté de transmettre à travers la descendance est universelle, mais, selon les sociétés, on ne voit pas l’enfant de la même façon. Un Romain de l’Antiquité devait élever son bébé vers le ciel pour en faire un citoyen. S’il le laissait par terre, l’enfant devenait un esclave ou était livré aux chiens. Aujourd’hui, l’enfant revêt une valeur nouvelle. Il valorise l’adulte, et représente pour beaucoup un idéal de réalisation de soi. Il permet la transmission non seulement d’un nom, mais de valeurs personnelles. Les homosexuels participent de ce mouvement, comme les hétérosexuels.

Un enfant naît d’un père et d’une mère. N’a-t-il pas besoin de cette différence des sexes ?

Je n’ai pas envie de transformer les femmes en hommes, et inversement. La théorie de Judith Butler, qui prétend que l’on peut s’affranchir complètement de son corps de naissance est pour moi une limite à ne pas franchir. Je suis favorable à la suppression de toutes les différences construites historiquement, et désormais injustifiées. Mais il existe des différences utiles.

Ce qui importe, c’est que les attitudes dites masculines ou féminines soient assumées, quelle que soit la personne qui les assume. La paternité et la maternité sont des fonctions. Dans nos sociétés, elles peuvent se déplacer. Est-ce que les pères ne se mettent pas aujourd’hui à materner ? Il ne peut pas y avoir d’abolition, mais un décrochage par rapport au sexe.

Comment analysez-vous les arguments des opposants ?

Les psychanalystes sont divisés. Beaucoup continuent à faire du père le personnage central de la famille. Chacun de nous aurait trois pères, son père réel, un père désiré mais imaginaire et le père symbolique commun à tous et à toutes et identifié à la Loi. Et la mère, alors ?

Quant aux prêtres, qui n’ont pas d’enfants, pour eux la vraie famille c’est l’union sacrée d’un homme et d’une femme devant Dieu et en Dieu qui a pour suite l’interdiction du divorce. Cette conception de la famille modelée depuis des siècles par le christianisme est propre à l’Occident et n’a aucun sens dans beaucoup de sociétés. Elle évolue puisque les Néerlandais, majoritairement protestants, ont accepté le mariage homosexuel et l’homoparentalité.

Chez les Baruya, chaque individu a plusieurs pères et plusieurs mères. Tous les frères du père sont considérés comme des pères, toutes les soeurs de la mère comme des mères. Est-ce que toutes les autres familles que celles de l’Occident post-chrétien sont irrationnelles ? C’est l’humanité qui les a inventées !

Les résistances sont normales, elles accompagnent un grand changement social et mental. Deux personnes de même sexe vont avoir des enfants, alors que l’exigence de la nature c’était qu’il fallait deux personnes de sexe différent pour concevoir. Toutes les sociétés ont trouvé des parades à la stérilité. Nous avons la procréation médicalement assistée.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que les notions de paternité et de maternité ont deux dimensions, biologique et sociale. Dans l’histoire, la plupart des sociétés ont mis en avant le social. La nôtre tend à l’inverse. Mais aujourd’hui, au sein des familles recomposées, la parenté sociale s’étend. On attend du nouveau compagnon ou de la nouvelle compagne qu’ils se comportent comme des pères et des mères vis-à-vis des enfants conçus par d’autres.

Certains craignent que le tabou de l’inceste ne tombe

Qu’est-ce que les gens en connaissent ? C’est une condition universelle de toute société. Si les familles se reproduisaient par elles-mêmes, la société ne pourrait pas exister. Le tabou est un élément producteur de la société, transféré à tout individu et intériorisé par chacun, hétérosexuel comme homosexuel. Ces fantasmes sont grotesques. Il n’y aura pas plus d’inceste chez les homos que chez les hétéros.

L’État doit-il accompagner et légitimer ces évolutions ?

L’État doit intervenir pour fixer des responsabilités devant la loi. Il arrivera que les couples homosexuels se séparent. Il faut fixer un cadre. Il faut aussi pénaliser l’homophobie, qui agresse parents et enfants. D’autres gouvernements sont passés par là. Aucune des sociétés qui ont accepté ces évolutions ne s’est effondrée. C’est devenu banal, comme avoir des enfants sans se marier est aujourd’hui banal.

Propos recueillis par Gaëlle Dupont

© Le Monde

Le « mariage homo » révélateur du mariage civil

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Le « mariage homo », révélateur du mariage civil

Mariage civil, mariage religieux : une contrariété révélée par le mariage homo

À l’occasion d’un texte de Gilles Bernheim (version abrégée), grand rabbin de France

par Catherine Kintzler

En ligne le 6 novembre 2012

Au sein de la levée cléricale de boucliers contre le projet d’extension du mariage aux personnes de même sexe (1), les arguments sont en général assez pauvres et souvent présentés de manière dogmatique et purement rhétorique, sans véritable liaison, sans réflexion théorique suivie. Tel n’est pas le cas d’un texte publié par le grand rabbin de France Gilles Bernheim téléchargeable sur son site internet et dont il a donné une version abrégée au Figaro, datée du 18 octobre (2). Par son style et le soin de son argumentation ce texte mérite l’attention. J’en propose ici une critique qui, pour être radicale, n’en est pas moins reconnaissante à l’auteur de m’avoir permis de poser une question qui me semble fondamentale : et si l’extension du mariage aux personnes de même sexe était un révélateur du concept même de mariage civil ?

Sommaire de l’article
1 – Des objections qui prouvent trop : quelques exemples
Amour et égalité
Un homme et une femme avec succession des générations ?
Structuration, différenciation et « brouillage des générations » ?
Il n’y a pas de « droit à l’enfant»
2 – Mariage civil et mariage religieux : une contrariété fondamentale
3 – Épilogue : un commentaire de la Genèse
– Notes

À dessein d’en examiner les attendus, j’ai d’abord lu le texte de G. Bernheim point par point. J’ai alors constaté que, pour la plupart, ses arguments ne sont pas spécifiques. Trop larges, ils peuvent tout aussi bien viser le mariage civil «hétéro» tel qu’il est en vigueur actuellement. D’où l’hypothèse : le mariage civil, pour peu qu’on en développe le concept, se révèle non seulement profondément différent, mais encore contraire à la conception religieuse du mariage soutenue par les trois grandes religions monothéistes. Mais cette contrariété n’apparaît pleinement et ne saute aux yeux qu’avec le projet d’extension de cette institution civile aux personnes de même sexe. Tel sera le fil conducteur de mon propos. Je terminerai en m’attardant sur quelques points du commentaire de La Genèse que G. Bernheim, à la fin de son texte, avance à l’appui de son hostilité au mariage homo.

[Document : Sans titre]

1 – DES OBJECTIONS QUI PROUVENT TROP : QUELQUES EXEMPLES

1.1 L’amour et l’égalité

Le grand rabbin commence par s’en prendre à la thèse qui met en avant l’amour que se portent deux personnes pour fonder sur cet amour leur prétention légitime au mariage. Il est vrai que cette thèse en faveur du mariage homo est à la fois très répandue et extrêmement faible. G. Bernheim n’a guère de mal à la pourfendre : ce n’est pas parce que des gens s’aiment qu’ils ont systématiquement le droit de se marier, qu’ils soient hétérosexuels ou homosexuels. fait-il remarquer à juste titre – et de donner des exemples classiques : on ne peut pas épouser quelqu’un qu’on aime et qui est déjà marié, on ne peut pas épouser plusieurs personnes même si on les aime, etc. Et de conclure : au nom de la tolérance, de l’égalité, de la lutte contre les discriminations, on ne peut pas donner droit au mariage à tous ceux qui s’aiment. Bien sûr !

Mais ce qui est interdit aux hétéros ne sera pas davantage permis pour les homos. Par exemple on ne voit pas que le projet de loi installe la polygamie, l’article 147 du code civil pouvant s’appliquer, sans modification de rédaction, à une union entre deux personnes de même sexe. Il n’apparaît pas davantage qu’on projette d’abolir les prohibitions actuellement en vigueur, et on peut même conjecturer qu’une législation de mariage indifférent au sexe des conjoints étendrait et renforcerait ces prohibitions – j’y reviendrai. L’amour n’intervient dans tout cela que comme motif purement privé mais ne saurait justifier la transgression de la loi ni autoriser son assouplissement total. Et récuser ce motif d’amour ne revient nullement, comme semble le penser G. Bernheim, à écarter l’argument de l’égalité : car la revendication d’égalité n’a rien à voir avec l’amour, elle n’est pas renforcée au motif qu’on s’aime, pas plus qu’elle ne serait affaiblie au motif qu’on ne s’aime pas.

On peut vouloir se marier, que l’on soit hétéro ou homo, pour toutes sortes de raisons et la loi n’a pas à demander si on s’aime ou autres choses intimes, elle vérifie seulement que les conjoints remplissent les conditions légales pour se marier. Récuser l’argument de l’amour comme motif de mariage ne prouve en aucune manière qu’on doive maintenir comme l’une de ces conditions la différence de sexe des conjoints : c’est cela qu’il faudrait prouver et on revient donc à la case départ ! Et lever cette condition n’implique nullement qu’on doive lever les autres.

1.2 – Un homme et une femme avec succession des générations ?

Pour sortir de ce cercle, G. Bernheim avance sa propre définition du mariage qui va dès lors fonctionner comme une pétition de principe : elle admet en l’affirmant ce qu’il faut prouver. En effet, il définit le mariage comme institution de l’alliance de l’homme et de la femme avec succession des générations. Je suis bien d’accord sur le statut institutionnel du mariage qui n’est pas un simple contrat d’union civile (3) mais je ne vois pas d’obstacle à institutionnaliser cette alliance entre deux personnes de même sexe, avec les mêmes interdits et les mêmes obligations….

Quant à l’expression succession des générations on peut l’entendre en deux sens. Soit on entend par là que le mariage a pour objet de s’inscrire dans cette succession et d’y contribuer ; il s’agit alors d’une vision religieuse finalisée du mariage en vue de la succession des générations (par ex. la succession évoquée dans les généalogies de la Bible), vision qu’on ne peut imposer à personne, ni hétéro, ni homo, dans un État laïque. La naissance d’enfants au sein d’un mariage est considérée par la loi comme un élément factuel, sans doute normal, mais nullement nécessaire, élément qu’elle réglemente en partie, et non comme finalité ni comme objet du mariage. Soit on considère que la législation sur le mariage institue et réglemente l’alliance entre deux personnes en tenant compte de certains éléments relatifs à la succession des générations (ex : obligation de subvenir aux besoins des éventuels enfants, prohibition du mariage entre ascendants et descendants), ce que la législation en vigueur fait, et ce qu’elle pourra continuer à faire dans le cas de mariage entre personnes de même sexe.

1.3 – Structuration, différenciation et «brouillage des générations» ?

Puis viennent les arguments sur la structuration de l’enfant, la connaissance de sa généalogie, de la différence des sexes. Comme si un enfant vivait en vase clos et comme si les hétéros n’avaient pas de problèmes avec l’identification de leur propre différence sexuelle, ni avec la différence des sexes en général. Comme si avoir été élevé par un homme et une femme vous garantissait cette structuration et vous évitait le trouble profond qu’est la découverte de la différence sexuelle : cela se saurait ! Comme si grandir au sein d’un couple homo vous interdisait de rencontrer le trauma de la différence sexuelle, de connaître et de nommer vos ascendants, vos grands-parents, etc.

C’est alors que, dans le même moment où il brandit la différenciation, G. Bernheim propose à chacun de s’identifier à un modèle, paternel ou maternel selon son sexe, modèle qu’il s’agit de reproduire à l’identique :

L’enfant ne se construit qu’en se différenciant, ce qui suppose d’abord qu’il sache à qui il ressemble. Il a besoin, de ce fait, de savoir qu’il est issu de l’amour et de l’union entre un homme, son père, et une femme, sa mère, grâce à la différence sexuelle de ses parents.

N’a-t-on rien d’autre à proposer à un enfant, pour se différencier, que de ressembler à son père si c’est un garçon ou à sa mère si c’est une fille ? Il ne reste plus qu’à acheter un train électrique à l’un et une maison de poupée à l’autre ! on nage en plein immobilisme, en pleine reproduction sociale.

risque de brouiller la chaîne des générations

Puis arrivent la grosse artillerie et les grands mots : avec le mariage homo, le risque de brouiller la chaîne des générations est immense et irréversible. L’argument-choc se veut anthropologique: toute la maison humaine va s’écrouler. Ah bon ? G. Bernheim ignore-t-il que la législation actuelle du mariage n’impose aucune limite supérieure d’âge pour se marier, et n’impose pas non plus une différence maximale d’âge entre conjoints ? Pourquoi alors ne s’en prend-il pas à la législation en vigueur, qui permet (puisque ce n’est pas interdit) le mariage entre personnes de générations différentes, y compris entre générations non consécutives? Et si par chaîne des générations, il entend plus spécifiquement les relations entre ascendants et descendants, où a-t-il vu que le projet d’extension du mariage à des personnes de même sexe abolirait l’interdiction de se marier avec un ascendant ou un descendant ? La prohibition du mariage entre ascendants et descendants et entre certains collatéraux serait même étendue ipso facto puisqu’elle frapperait aussi ascendants et descendants du même sexe, et certains collatéraux du même sexe (par ex. mère-fille ; père-fils, frère-frère, soeur-soeur). (4)

Où est l’immense chamboulement des rapports entre générations susceptible de faire s’écrouler la civilisation en cas de mariage homo ? Ce prétendu chamboulement est déjà dans la loi qui réglemente le mariage civil actuel et qui permet bien des choses dont le grand rabbin devrait s’inquiéter !

1.4 – Il n’y a pas de « droit à l’enfant »

Le grand rabbin brandit un autre danger : les couples homosexuels, ne pouvant se féconder mutuellement, vont développer leur désir d’enfant sous la forme d’une revendication, celle d’un prétendu « droit à l’enfant ». Ils recourront aux techniques de procréation assistée, au mères porteuses, etc. Le problème est qu’ils ne sont pas les seuls…

Je suis entièrement d’accord avec G. Bernheim lorsqu’il dit qu’il n’y a pas de «droit à l’enfant » et qu’il souligne la monstruosité de cette expression dans la mesure où elle revient à faire un objet d’un être humain. Mais c’est vrai pour tout le monde, comme il le dit aussi… donc cet argument ne vise pas spécifiquement le mariage entre personnes de même sexe, mais également (et sans doute encore davantage) le consumérisme de certains couples hétéros qui considèrent l’enfant comme un objet auquel ils auraient droit… Là encore l’argument est trop large et prouve trop.

Et c’est de plus l’occasion d’une contradiction : on ne peut pas à la fois soutenir d’une part qu’il n’y a pas de « droit à l’enfant », et soutenir d’autre part que le mariage s’inscrit dans l’horizon de la perpétuation, en considérant, avec des larmes de compassion, la stérilité comme un malheur et presque comme une infirmité. Beaucoup de couples qui recourent à la procréation assistée ou à une mère porteuse raisonnent de la sorte et considèrent en conséquence l’enfant comme un droit : forcément, puisqu’on ne cesse de leur répéter que l’enfantement est un devoir et un accomplissement à la fois de leur mariage et de leur personne (surtout pour les femmes !) – ce que la loi ne leur enjoint nullement.

De cette revue, il ressort que la plupart des objections avancées contre l’extension du mariage aux personnes de même sexe par G. Bernheim sont trop larges parce qu’elles peuvent être aussi bien objectées au mariage civil tel qu’il existe actuellement.

2 – MARIAGE CIVIL ET MARIAGE RELIGIEUX : UNE CONTRARIÉTÉ FONDAMENTALE

Le mariage civil n’est pas la sécularisation du mariage religieux

Ainsi le raisonnement de G. Bernheim n’est pas spécifique, et on peut s’étonner qu’il ne s’en prenne pas aussi au mariage civil tel qu’il est.

D’où la question : pourquoi le mariage tel qu’il est dans la législation française en vigueur ne le gêne-t-il pas alors qu’il avance des arguments qui devraient logiquement faire de lui un opposant à ce mariage ? Ou il raisonne de travers, ou il sait parfaitement ce qu’il dit. Je prends la deuxième hypothèse, bien sûr. Cela signifie que, tant que le mariage tel qu’il est permet d’accueillir sans trop de frictions le mariage tel qu’il le souhaite – c’est à dire une vision religieuse du mariage -, tant que le mariage civil ne montre pas vraiment son concept parce que les gens en restent à une pratique qui ne le révèle pas, ça peut aller, on ferme les yeux. Mais qu’apparaisse un élément qui en développe logiquement le concept au-delà des limites où on le croyait borné, et c’est la levée de boucliers. En réalité, le déploiement du mariage civil, à chacune de ses étapes, a suscité de violentes résistances de la part des tenants du mariage religieux.

G. Bernheim n’est pas le seul à soutenir cette position : tous les dignitaires religieux sont à peu de chose près sur la même ligne, même s’ils ne la développent pas avec le soin qu’il y apporte. Ils consentent au mariage civil (que au fond ils détestent, à juste titre) tant que ça ne fait pas trop de vagues. Car ce qu’ils savent très bien, c’est que la législation française, en disjoignant mariage civil et mariage religieux depuis 1792, a en réalité fait du mariage civil non seulement un concurrent victorieux du mariage religieux (et cela les prêtres ne l’ont pas encore digéré) mais en a fait aussi, au fur et à mesure de son développement juridique, un contraire du mariage religieux. Mais tant que cela ne se voit pas trop et que les gens restent dans des limites « décentes », tant qu’on peut leur faire croire que le mariage civil est une sorte de sécularisation du mariage religieux, cela est acceptable.

Je dis que le mariage civil est sur le fond opposé au mariage religieux dans la mesure où rien, dans la législation actuelle sur le mariage, n’assigne de place spécifique aux époux selon leur sexe, et où rien ne destine même implicitement le mariage à la perpétuation d’une lignée : c’est prévu bien sûr, on règle par la loi les obligations des époux à l’égard de leurs éventuels enfants, on règle par la loi certains aspects de la filiation, mais on le fait a minima et c’est considéré comme un fait et non comme une finalité ni même comme une fonction du mariage. La loi ne dit pas aux époux qu’ils ont à fonder une famille, on n’interdit nullement les mariages entre générations même très éloignées, et la question de l’enfantement n’en est pas constitutive (alors que à ma connaissance et par ex. chez les chrétiens la fécondité, requalifiée en novlangue « ouverture à la vie », est un caractère du mariage), c’est juste une conséquence possible. Ajoutons aussi, petit détail, que le mariage civil n’est pas indissoluble : tout engagement à vie est contraire aux droits de l’homme. Et que cette dissolution, le divorce, est elle aussi un acte civil qui s’est vu progressivement dépouiller de sa connotation culpabilisante (sanction d’une « faute »).

Pour aller jusqu’au bout de ma thèse, je dirai que la question de l’extension du mariage aux personnes de même sexe opère aujourd’hui comme un révélateur du concept de mariage civil, lequel se montre alors dans son irreligiosité(1« ).

La question du mariage homo agit comme révélateur parce qu’elle est un élément discriminant : c’est par elle que la contrariété entre mariage civil et mariage religieux apparaît aujourd’hui au grand jour. Elle est apparue jadis et naguère avec d’autres propriétés qui ont fini par se fondre dans le paysage et par ne plus trop préoccuper les clercs, qui ont fini par se plier. Mais il faut se souvenir des déplacements qu’ont été, par exemple, l’abolition de la clause d’obéissance pour la femme mariée et de son incapacité civile, l’abolition du motif de «faute» pour le divorce, le droit égal pour chacun des conjoints d’administrer ses biens (droit de percevoir son salaire, d’ouvrir un compte en banque par ex.), le passage de l’autorité paternelle à l’autorité parentale, le droit pour la femme de recourir seule à la contraception et à l’ivg (5). Il faut se souvenir des résistances que ces avancées ont à chaque fois suscitées. C’est aujourd’hui la question de l’union entre personnes de même sexe qui, en poursuivant le déploiement du concept de mariage civil, devient la pierre de touche permettant de mesurer la profonde opposition entre mariage civil et mariage religieux : c’est elle qui soulève en conséquence la résistance des prêtres.

pas la même vision du mariage

Ce n’est tout simplement pas la même vision du mariage. On le savait confusément. On se plaît parfois à penser que le mariage religieux vient se lover dans la législation civile du mariage en lui ajoutant quelques exigences d’ordre privé, ou symétriquement que le mariage civil serait le reflet sécularisé du mariage religieux, mais cette pensée me semble insuffisante. Les points de friction, jadis, naguère et aujourd’hui, montrent qu’il s’agit bien de deux conceptions non pas seulement disjointes ou dont l’une serait plus large que l’autre, mais fondamentalement opposées. Et depuis 1792, c’est la conception civile du mariage qui a progressivement triomphé, socialement et juridiquement, qui a fait plier les conceptions religieuses : on peut comprendre que les prêtres en prennent parfois ombrage et reviennent à la charge.

J’ai parlé de prêtres. Cela peut choquer certains s’agissant d’un rabbin, mais comment faut-il appeler le ministre d’un culte qui parle en l’occurrence ès qualités ? G. Bernheim le dit très clairement ; je ne le lui reproche nullement, mais je ne souscris pas au contenu d’un discours qui déclare : Ma vision du monde est guidée par la Bible et par les commentaires rabbiniques – ce qui ne surprendra personne. Concernant les sujets-clés de la sexualité et de la fliation, elle est fondée sur la complémentarité de l’homme et de la femme. La Bible n’est pas en l’occurrence simplement un texte d’étude et de méditation, ce n’est pas à ses yeux un texte mythologique à ruminer comme l’Iliade, l’Odyssée ou Les Métamorphoses, mais c’est bien un guide moral et peut-être même juridique. Et pour la complémentarité de l’homme et de la femme, non merci ! Ce n’est pas entre l’homme et la femme qu’il y a complémentarité, mais entre les gamètes et la manière de porter l’embryon à terme.

une République laïque ne va pas chercher le fondement de sa législation dans la Bible

Eh bien, il faut une fois de plus que les prêtres en prennent leur parti : une République laïque ne va pas chercher le fondement de sa législation dans la Bible ; elle ne s’autorise que d’elle-même. C’est sûrement un péché puisque c’est une déclaration d’autosuffisance. Cela ne signifie pas qu’on puisse faire n’importe quoi, et c’est pourquoi j’ai souligné que bien des interdits seraient explicités et renforcés dans l’hypothèse d’un mariage étendu aux personnes de même sexe.

Maintenant, mon argumentation ne prétend pas balayer d’un revers de main les questions qui se posent et qui ne manqueront pas de se poser au sujet de la parenté et de la filiation. Mais elles se posent déjà, de manière très aiguë, avec ce qu’on appelle les familles recomposées, les familles monoparentales, le recours à la procréation assistée, les mères porteuses, le trafic d’enfants, la conservation des gamètes au-delà de la mort des donneurs, les bébés éprouvette, et le développement inéluctable de l’ingénierie génétique va nous poser des questions très difficiles. Je ne pense pas que l’extension du mariage aux personnes de même sexe aggrave les difficultés qui de toute façon se présentent et se présenteront : elle s’y inscrit et la révèle.

3 – ÉPILOGUE : un commentaire de La Genèse

À la fin de son article, G. Bernheim propose une explication de texte de la Genèse sur laquelle j’ai envie de dire quelques mots. Elle est très belle, en effet : la sexuation est une leçon d’altérité, ancrée dans notre chair. Je suis entièrement d’accord, et d’accord pour dire qu’il serait fou, vain et préjudiciable de vouloir effacer cette altérité-là, mais il oublie qu’il y a des gens qui changent de sexe, réellement dans leur chair, et précisément en fonction de cette altérité : on peut s’en étonner, mais c’est une façon radicale, avouons-le, de reconnaître la différence – sur ce point la mythologie gréco-latine est d’ailleurs plus riche que la Bible ! Vouloir s’emparer de cette altérité, la réfléchir, supposer qu’elle puisse être socialement distribuée autrement qu’elle ne l’a été pendant quelques siècles et sur une portion du globe, ce n’est pas nécessairement vouloir l’effacer.

artificialisme ?

G. Bernheim accuse un peu plus haut dans son texte les homosexuels de projeter cet effacement, de vouloir la disparition de la différence sexuelle. C’est ignorer qu’il n’y a pas plus différent d’un(e) homosexuel(le) qu’un(e) autre homosexuel(le). C’est ignorer ensuite que si des êtres humains se posent explicitement la question de la différence des sexes ce sont bien les homosexuels, beaucoup plus que d’autres pour qui cette différence est de l’ordre de l’évidence, et c’est vrai aussi pour le désir d’enfant. Il faut aussi lire Freud et voir combien cette altérité-là n’est une donnée fixe que dans la mesure où elle fournit un terrain, un zonage sur lequel vont s’étayer toutes les perversions, selon une histoire personnelle et singulière que le sujet ne contrôle pas mais qui est contingente, et non selon une nature et pas davantage selon une téléologie fixée uniformément pour chaque sexe par un dogme religieux. Est-ce de l’artificialisme ? Non car je ne pense pas qu’on puisse manipuler ces contingences de manière purement technique, elles s’installent à l’insu du sujet et viennent le tourmenter. Et il n’existe aucune sexualité humaine qui ne soit perverse.

Qu’on nous lâche un peu avec ce terrible dieu du monothéisme !

Ce que dit ensuite G. Bernheim pourrait très bien s’accorder avec la théorie freudienne, puisqu’il souligne que dans le récit de la Genèse, la sexuation n’est mentionnée que pour l’homme et pas pour les animaux : je trouve que c’est une idée très profonde. Mais il verrouille aussitôt ce que cette remarque a d’énigmatique et de troublant, ce qu’elle comporte de vacillement s’agissant de la sexuation, pour l’interpréter en termes de dualité fixe et distributive (la sexuation humaine se réduirait à deux sexes clairement distingués, et on invite chacun des sexes à camper sur sa spécificité, on évacue tout trouble quant à cette distinction, on assigne à chacun une destination). Je cite : c’est précisément dans la relation d’amour, qui inclut l’acte sexuel par lequel l’homme et la femme « deviennent une seule chair », que tous deux réalisent leur finalité propre : être à l’image de Dieu(6). Cette altérité, reconvertie en dualisme téléologique sans bavure et sans équivoque, devient alors une destination, la complémentarité de l’homme et de la femme étant inscrite dans l’ordre créé par Dieu et la rencontre de l’homme et de la femme étant une manière pour l’humanité de réaliser l’Un. Je cite : C’est dans leur union à la fois charnelle et spirituelle, rendue possible par leur différence et leur orientation sexuelle complémentaire, que l’homme et la femme reproduisent, dans l’ordre créé, l’image du Dieu Un. Ouf ! laissez-moi respirer ! on peut relire aussi Le Banquet et avoir le droit d’envisager cette affirmation comme une hypothèse parmi d’autres? Et puis qu’on nous lâche un peu avec l’Un et l’amour fusionnel. Qu’on nous lâche un peu avec ce terrible dieu du monothéisme ! On a le droit d’être épicurien et de penser qu’il faut se tenir à bonne distance de toute divinité.

On peut donc objecter bien des choses au mariage homo, et il n’est pas étonnant que la résistance soit exprimée principalement par des dignitaires religieux : c’est leur travail ! Encore faut-il qu’ils le fassent avec soin et exigence intellectuelle, comme c’est le cas du grand rabbin Bernheim et qu’ils ne s’en tiennent pas à de simples anathèmes ou (pire ?) à des déclarations purement médiatiques. Mais ces objections, lorsqu’on les examine, frappent pour la plupart aussi bien le mariage civil jusqu’alors réservé aux hétéros. J’en conclus que le centre de la cible, à travers des objectifs intermédiaires qui ont évolué (divorce, contraception, égalité des conjoints dans le mariage, etc., et aujourd’hui le mariage homo) n’a pas varié : c’est le concept même de mariage civil qui est visé, mariage civil qu’on aurait tort de réduire à une sécularisation du mariage religieux.

les récuser comme guides sans pour autant les écarter comme objets et aliments de pensée

Le seul point fort des résistances religieuses n’est autre… que leurs propres doctrines et leurs propres dogmes, et la manière dont elles verrouillent l’interprétation de grands textes mythologiques dont elles revendiquent l’exclusivité. Or ces grands textes sont un bien commun à tous, croyants et incroyants. Leur lecture critique peut s’enrichir, bien sûr, des commentaires d’un rabbin, d’un curé, d’un pasteur, d’un imam, pour peu qu’ils les aient médités. Mais de là ne suit pas qu’on doive s’interdire l’étude critique d’un corpus au prétexte que certains le déclarent « sacré » et qu’ils en revendiquent l’interprétation exclusive. Les grands textes sont un bien commun et sont placés dans l’espace critique universel tout simplement parce qu’ils font penser. S’agissant plus particulièrement de mythologies, ces textes, en véhiculant une charge symbolique millénaire, ont une puissante vertu d’équivocité. Souligner leurs énigmes, ce n’est pas les abaisser, mais accroître leur richesse sans s’agenouiller devant eux. On peut donc les récuser comme guides sans pour autant les écarter comme objets et aliments de pensée.

© Catherine Kintzler, 2012

  • 1 Souligné par nous – Cifpr.

Les psychanalystes contre l’homophobie

Communiqué de presse du 12/11/2012

par Laurence Croix et Olivier Douville

Suite de la lettre ouverte Des psychanalystes face à l’égalité des droits et au mariage pour tous.

Le projet de loi Le mariage pour tous diviserait le monde psy(1« ). C’est ce que mettent en exergue de nombreux médias. Nous sommes pourtant aujourd’hui plus de 1200 signataires d’une lettre ouverte Des psychanalystes face à l’égalité des droits et au mariage pour tous (jointe par l’hyperlien ci contre), qui défend une position claire et non manichéenne. Nous y affirmons que rien dans le corpus théorique et dans notre pratique clinique ne nous permet de nous opposer à ce projet de loi. Nous refusons donc toute instrumentalisation de la psychanalyse.

Ne pouvant citer tous les signataires, nous ne mentionnons ci-dessous que certains d’entre eux connus pour leurs travaux sur l’enfant et la famille ou la psychanalyse en général, des universitaires de toute la France et de l’étranger, des médecins, historiens et autres praticiens et chercheurs.

Il nous semble à ce jour aussi important de relever à propos des signataires :

– La diversité des appartenances théoriques ; il ne s’agit pas d’une mobilisation autour d’une unique référence doctrinale.

– La présence de nombreux jeunes praticiens en formation

– Mais nous devons aussi constater que les leaders de ces mêmes grandes institutions analytiques françaises sont majoritairement restés à l’écart de cette initiative, comme de toute autre prise de position publique. Certains s’en sont expliqués auprès de nous, qu’ils soient personnellement favorables ou non à ce projet de loi.

Dans tous les cas, le retentissement de cette lettre ouverte dans le monde psy est indéniable.

Laurence Croix et Olivier Douville

Aussi nous tenons à rendre publique notre position et ces éléments de réflexion dans le cadre du débat national qui est engagé.


Voir aussi

1- Luc Ferry, « Pour l’homoparentalité », Le Figaro, 19 septembre 2012.

2- Gaëlle Dupont, mariage homosexuel, dossier du Monde en date du 26 septembre titré « Les couples homos font-ils de bons parents ? », auquel s’ajoute un article du sociologue Bruneau Perreau, 26 septembre 2012, Le Monde.

3- homoparentalité & psychanalystes conservateurs au Figaro, un magnifique échantillon des sottises que peuvent énoncer des « experts psys » effrayés par la question homosexuelle, Le Figaro des 2 et 3 octobre 2012.

4- Rabbin Yeshaya Dalsace, Du bien-fondé ou non du mariage homosexuel, Libération, 5 octobre 2012.

5- Élisabeth Roudinesco, Mariage pour tous, les nouveaux inquisiteurs, indigne psychologie de bazar, Libération à la Une, 5 octobre 2012.

6- Sigmund Freud (9 avril 1935), homo sapiens, 6 octobre.

7- Serge Hefez, L’homoparentalité divise la planète psy, Huffigton Post(2« ), 16 octobre 2012.

8- Pétition Les psychanalystes contre l’homophobie, 12 novembre 2012.

9- Catherine Kintzler, Le « mariage homo » révélateur du mariage civil (14-11-2012), intéressante critique de l’Essai du Grand rabbin de France Gilles Bernheim, 14 novembre 2012

10- Élisabeth Roudinesco, Jean-Pierre Winter et al, [Audition de psychanalystes auprès de la Commission des lois de l’Assemblée nationale >http://www.dailymotion.com/video/xv4d2l_travaux-en-commission-auditions-de-la-commission-des-lois-sur-le-projet-de-loi-visant-a-ouvrir-le-ma_news], 15 novembre 2012.

11- Collectif, Mariage gay : non à la collusion de la haine, Le Monde, 18 novembre 2012.

12- ÉDITORIAL du Monde, 17-18 novembre 2012, 17-18 novembre 2012

13- Maurice Godelier, « L’humanité n’a cessé d’inventer de nouvelles formes de mariage », 17-18 novembre 2012, Le Monde.

14- par Collectif – Claude Baty, président de la Fédération protestante de France ; Gilles Bernheim, grand rabbin de France ; Mohammed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman ; André Vingt-Trois, cardinal, archevêque de Paris, Mariage pour tous : laissons du temps au débat, Le Monde 17-18 novembre 2012.

15- Monette Vacquin, Jean-Pierre Winter, Non à un monde sans sexes ! L’enfant a droit à père et mère, Le Monde, 5 décembre 2012.

16- José Luis Rodriguez Zapatero, Grâce au mariage pour tous, la République française sera plus républicaine, Le Monde, 5 décembre 2012.

17- Olivier Py, Intolérable intolérance sexuelle de l’Église, Le Monde, 5 décembre 2012.

18- Yves Lefebvre, Mariage pour tous, quelle est la question ?, snppsy.org, 5 décembre 2012.

19- Élisabeth Roudinesco, Sébastien Lifshitz et Monique Isselé, L’invité des matins, 7 décembre 2012.

Extrait de la liste des signataires

Nicole Aknin (Présidente de la Sigmund Freud Université, Paris), Sidi Askofaré, (Maître de conférences et directeur de recherches, Université Toulouse le Mirail), Thamy Ayouch (Maître de Conférences, Lille), Chawki Azouri (Psychiatre, psychanalyste), Marie-France Bacqué (Professeur, Université de Strasbourg), Carina Basualdo (Maitre de Conférences, Besançon), Ariane Bazan (Professeur d’université, Liège), Daniel Beaune (Professeur d’université, Lille), Fethi Benslama (Professeur, Paris VII), Jean-Baptiste Beaufils (psychanalyste), Michèle Benhaïm (Professeur d’université, Aix-Marseille), Isée Bernateau (Maitre de Conférences, Paris VII), Anne Bourgain (Maitre de Conférences, Paris XIII), Jean-Pierre Bourgeron (psychanalyste, historien de la psychanalyse), Jacques Cabassut (Professeur, Université Nice) Lissy Canellopoulos (Professeur assistant, Université d’Athènes), Régine Cassin (psychanalyste), Pierre-Henri Castel (Psychanalyste, CNRS), Franck Chaumon (Psychiatre, psychanalyste), Alice Cherki (Neuropsychiatre, psychanalyste), Christian Colbeaux (psychanalyste, praticien hospitalier), Xavier Coquerelle (psychiatre), Daniel Coum (Directeur de l’association Parentel), Laurence Croix (Maitre de Conférences, Paris X), Alejandro Dagfal (historien de la psychanalyse, Argentine), Didier de Brouwer (psychiatre) Geneviève Delaisi de Parseval (psychanalyste), Pierre Delion (pédopsychiatre, psychanalyste), Olivier Douville (Maitre de Conférences, Paris X), Alain Ducousso-Lacaze (Professeur, Université de Poitiers), Michel Elias (Professeur, Université catholique de Louvain), Vincent Estellon (Maître de Conférences à Paris V), Jeanne Favret-Saada (anthropologue, EPHE), Assaf Fitoussi (psychanalyste, Tel Aviv), Henri Fontana (psychanalyste), Frédéric Forest (chercheur associé Paris VII) Jacques Fousset (psychanalyste, psychiatre), Nathalie Georges (Présidente de l’Association des psychanalystes freudiens), Thierry Goguel d’Allondans (éducateur spécialisé, anthropologue, Maitre de Conférences, IUFM d’Alsace), Philippe Grauer (Président du Syndicat national des praticiens en psychothérapie relationnelle et psychanalyse), Pascale Hassoun (psychanalyste), Charlotte Herfray (psychanalyste), Anne-Marie Houdebine (Professeur à la Sorbonne), Pascal-Henri Keller (Professeur d’université, Poitiers), Elisabeth Lagache (psychanalyste), Laurie Laufer (Professeur, Paris VII), Bernard Lemaigre (psychanalyste), Jaak le Roy (psychiatre, psychanalyste, Bruxelles), Cédric Levaque (Président Espace Analytique Belgique), Hubert Lisandre (Maitre de conférences, Paris X), Jean-Michel Louka (psychanalyste), Houari Maïdi (Professeur d’Université, Franche-comté)), Pascal le Maléfan (Professeur d’université, Rouen), Jean-Claude Maleval (Professeur, Université de Haute Bretagne), Marika Moisseeff (CNRS), Simone Molina (psychanalyste), Pascale Molinier (Professeur, Université Paris 13), Geneviève Morel (psychanalyste), Claude Nachin (psychiatre, psychanalyste), Mireille Nathan-Murat (psychanalyste), Patrick De Neuter (Professeur d’université, Louvain La Neuve, Belgique), Anick Ohayon (historienne de la psychologie), Jenyu Peng (Professeur d’université, Taîwan), Bertrand Ravon (Maitre de conférences, Lyon 2), Henri Rey-Flaud (Professeur, université Montpellier), Frédéric de Rivoyre (psychanalyste), Bernard Roland (psychiatre, psychanalyste), Joseph Rouzel (éducateur spécialisé, psychanalyste, Montpellier), Marie-Jean Sauret (Professeur d’Université, Toulouse), Gilles-Olivier Silvagni (psychanalyste), Saverio Tomasella (psychanalyste, Lauréat 2012 du prix Torok-Abraham), Serge Vallon (psychanalyste) Antoine Verstraet (psychologue clinicien), Jean-Michel Vives (Professeur, Université Nice), …

  • 1 Contrairement au texte original nous nous refusons à agrémenter le mot psy de guillemets qui en font un sapin de Noël. Le mot psy est parfaitement dans la langue, il n’a nul besoin de se voir guillemettisé exotisé. PHG.
  • 2 En marge du débat on pourra lire de Serge Hefez, Sale temps pour les femmes.

Du bien-fondé ou non du mariage homosexuel

par le Rabbin Yeshaya Dalsace

rabbin de la communauté Dor Vador à Paris

Libération 05 octobre 2012

On assiste ces derniers temps à un débat houleux sur le bien-fondé ou non du mariage homosexuel. Que cette question fasse débat, rien de plus normal, chacun y allant de son argument. Je m’étonne, par contre, de la part prise par les religions, avec en tête les avertissements apocalyptiques du primat des Gaules.

l’opposition des grandes religions à l’homosexualité

L’opposition des grandes religions à l’homosexualité est connue, basée sur des textes condamnant les déviations sexuelles, la fornication et bien entendu l’inceste, en particulier le chapitre 18 du Lévitique. Fort bien. Cependant, le débat mérite d’être recentré. D’une part dans les religions elles-mêmes, il existe un débat interne et les perspectives sur la question de l’homosexualité ont beaucoup changé à la lumière des récentes études sur ce phénomène. Seuls les fondamentalistes continuent à tenir un discours agressif contre les homosexuels, les autres les tolèrent a minima et, dans les cercles plus progressistes, on leur fait même ouvertement bon accueil. C’est particulièrement vrai du judaïsme américain très en pointe sur la question et qui compte un certain nombre de rabbins ouvertement homosexuels. Mais c’est aussi vrai de diverses obédiences chrétiennes. C’est pourquoi les représentants médiatisés des différents cultes en France ne reflètent pas forcément la réalité de leur religion respective, autrement plus complexe et nuancée.

libre aux religions de suivre ou non

Mais je m’étonne surtout de l’immixtion de la voix religieuse dans un débat civil. La République française a inventé le mariage civil totalement détaché de sa dimension religieuse, il y a ajouté le divorce contre l’approbation de l’Église. Les citoyens qui le désirent peuvent compléter la dimension civile par un mariage religieux de leur choix, à la condition de répondre aux critères émis par cette religion. Du point de vue de l’État, cette cérémonie religieuse est une affaire privée. Il va de soi que les conceptions religieuses de la famille, de la sexualité, de la procréation, de l’éducation ne concernent que ceux qui s’engagent dans un mariage religieux et s’y reconnaissent. Le mariage civil républicain a lui-même évolué au cours de ses deux siècles d’histoire. C’est dans ce contexte que le débat sur le mariage homosexuel doit avoir lieu. L’État doit traiter de cette question en tenant compte de la réalité de la société et dans l’intérêt de la protection de ses citoyens, homosexuels compris, des conjoints et des enfants et non pour défendre une conception religieuse de la famille. Il en est de même pour la question du divorce. Libre aux religions de suivre ou non.

les tabous religieux ne sont pas concernés par ce débat civil

La véritable question n’est donc pas celle des tabous religieux qui ne sont pas concernés par ce débat civil, mais celle du bien-fondé d’une décision qui touche la parentalité et le droit de la famille. Ouvrir le mariage aux homosexuels, c’est leur offrir une meilleure reconnaissance d’un état de fait de couples existants et parfois pacsés, offrir une meilleure protection juridique au conjoint, ouvrir la voie à l’adoption, tenir compte d’une homoparentalité existant déjà. Est-ce une bonne chose ? Des études sérieuses sur les précédents dans d’autres pays et sur l’homoparentalité peuvent y répondre, mais cela relève de la sociologie et de la psychologie et non de la religion. Tout au plus ma tradition religieuse peut influencer mon opinion de citoyen. Si cette réforme est votée, les religions seront libres de donner ou non leur bénédiction à de telles unions, mais dans une république laïque, ce débat ne les regarde pas spécifiquement. Sinon, à quoi bon les cérémonies religieuses en plus du mariage civil ?


Y. Dalsace
http://dorvador.org/IMG/pdf/Liberation_du_Vendredi_05_Octobre_2012.pdf

Mariage et homoparentalité : quels enjeux ?

L’Institut universitaire Elie Wiesel et le Collège des Bernardins

Organisent une table-ronde

Animée par Arlette Chabot Journaliste à Europe 1

« Mariage et homoparentalité : quels enjeux ? »

avec

Christophe Girard, Maire du IVème arrondissement de Paris
Michel de Virville, Directeur du Collège des Bernardins
Élisabeth Roudinesco, Psychanalyste et historienne de la psychanalyse
Yeshaya Dalsace, Rabbin

le Mercredi 14 novembre 2012 à 20:00 à l’Institut Elie Wiesel
Inscription obligatoire à cette adresse cliquante

LIEU

Institut Elie Wiesel – 119 rue La Fayette -75010 Paris – www.instituteliewiesel.com


Voir aussi

1- Luc Ferry, « Pour l’homoparentalité », Le Figaro, 19 septembre 2012.

2- Gaëlle Dupont, mariage homosexuel, dossier du Monde en date du 26 septembre titré « Les couples homos font-ils de bons parents ? », auquel s’ajoute un article du sociologue Bruneau Perreau, 26 septembre 2012, Le Monde.

3- homoparentalité & psychanalystes conservateurs au Figaro, un magnifique échantillon des sottises que peuvent énoncer des « experts psys » effrayés par la question homosexuelle, Le Figaro des 2 et 3 octobre 2012.

4- Rabbin Yeshaya Dalsace, Du bien-fondé ou non du mariage homosexuel, Libération, 5 octobre 2012.

5- Élisabeth Roudinesco, Mariage pour tous, les nouveaux inquisiteurs, indigne psychologie de bazar, Libération à la Une, 5 octobre 2012.

6- Sigmund Freud (9 avril 1935), homo sapiens, 6 octobre.

7- Serge Hefez, L’homoparentalité divise la planète psy, Huffigton Post(1« ), 16 octobre 2012.

8- Pétition Les psychanalystes contre l’homophobie, 12 novembre 2012.

9- Catherine Kintzler, Le « mariage homo » révélateur du mariage civil (14-11-2012), intéressante critique de l’Essai du Grand rabbin de France Gilles Bernheim, 14 novembre 2012

10- Élisabeth Roudinesco, Jean-Pierre Winter et al, [Audition de psychanalystes auprès de la Commission des lois de l’Assemblée nationale >http://www.dailymotion.com/video/xv4d2l_travaux-en-commission-auditions-de-la-commission-des-lois-sur-le-projet-de-loi-visant-a-ouvrir-le-ma_news], 15 novembre 2012.

11- Collectif, Mariage gay : non à la collusion de la haine, Le Monde, 18 novembre 2012.

12- ÉDITORIAL du Monde, 17-18 novembre 2012, 17-18 novembre 2012

13- Maurice Godelier, « L’humanité n’a cessé d’inventer de nouvelles formes de mariage », 17-18 novembre 2012, Le Monde.

14- par Collectif – Claude Baty, président de la Fédération protestante de France ; Gilles Bernheim, grand rabbin de France ; Mohammed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman ; André Vingt-Trois, cardinal, archevêque de Paris, Mariage pour tous : laissons du temps au débat, Le Monde 17-18 novembre 2012.

15- Monette Vacquin, Jean-Pierre Winter, Non à un monde sans sexes ! L’enfant a droit à père et mère, Le Monde, 5 décembre 2012.

16- José Luis Rodriguez Zapatero, Grâce au mariage pour tous, la République française sera plus républicaine, Le Monde, 5 décembre 2012.

17- Olivier Py, Intolérable intolérance sexuelle de l’Église, Le Monde, 5 décembre 2012.

18- Yves Lefebvre, Mariage pour tous, quelle est la question ?, snppsy.org, 5 décembre 2012.

19- Élisabeth Roudinesco, Sébastien Lifshitz et Monique Isselé, L’invité des matins, 7 décembre 2012.

É. Roudinesco – Séminaire d’histoire de la psychanalyse 2012-2013

Séminaire d’histoire de la psychanalyse 2012-2013

Élisabeth Roudinesco GHSS-Paris VII, ENS (Département d’histoire, Gilles Pécout)

Questions historiographiques, biographies et biographes, construction d’une histoire savante, facettes du révisionnisme

45 rue d’Ulm, 75005 Paris

Salle BECKETT –18:00-20:00

20 novembre, 4 décembre, 8 et 22 janvier, 5, 19, 26 février, 19 et 26 mars, 2, 9 et 24 avril, 14 et 21 mai.

Ernest Jones, première biographie de Freud

Freud refusait le principe d’une biographie et, pour dérouter ses biographes futurs, il avait tendance à faire disparaître ses papiers et sa correspondance. Néanmoins, malgré ses proclamations, il fut attentif à ce qui s’écrivait sur lui. Aussi eut-il à cœur de corriger scrupuleusement toutes les erreurs écrites sur lui de son vivant dans les premières biographies. Après la Deuxième guerre mondiale, c’est à Ernest Jones, son disciple anglais, que revint la tâche d’écrire la première grande biographie de Freud. Nous étudierons de quelle manière travaillait Jones, à partir d’archives inédites à l’époque, ce qu’il avait choisi de dire ou de ne pas dire et surtout comment se posa pour lui la question légale : avait-il le droit de tout dire, alors que de nombreux protagonistes étaient encore en vie ?

Ellenberger, rupture avec le modèle biographique

Nous examinerons ensuite la constitution d’une historiographie savante en partant de l’ouvrage majeur de d’Henri Ellenberger, Histoire de la découverte de l’inconscient (1970), qui rompt avec le modèle biographique – officiel ou dissident – pour replacer la découverte freudienne dans la longue durée d’une histoire des théories de l’inconscient et des thérapies de l’âme. Nous analyserons la manière dont la thématique Vienne fin de siècle, inaugurée par Carl Schorske, transforme également, pendant la même période, le regard que l’on portait autrefois sur Freud et sur son premier cercle : d’une part dans leurs relations avec leur judéité et, de l’autre, dans leur rapport ambivalent avec l’environnement culturel qui marqua tant les débuts de la psychanalyse.

déni de la psychanalyse comme approche rationnelle de la subjectivité humaine

On abordera enfin la question de l’historiographie révisionniste qui, à partir des années 1990, se déploie aux États-Unis en plusieurs courants, centrés sur la haine ou le dénigrement de Freud – on parle de Freud Bashing(1« ) – ainsi que sur le déni de l’existence de la psychanalyse comme approche rationnelle de la subjectivité humaine. Nous montrerons que ces différents courants, qu’ils émanent du scientisme apolitique, de l’anti-universalisme ou d’une idéologie complotiste, ont pour point commun de réduire la subjectivité humaine à une somme comportementale ou à un héritage ethnico-biologique.

  • 1 En français démolir, enfoncer quelqu’un, on peut traduire par dénigrement systématique, il s’agit de l’exercice intellectuel (?) consistant à casser du Freud. Entreprise de démolition de Freud n’irait pas si mal. Abattre les idoles certainement. Interroger toute rage intégriste. PHG

Freud : papa prodigue et grand-papa poule

Dans les lettres qu’il adresse à ses enfants (et petits-enfants), Freud donne l’image d’un patriarche attentif et aimant

Le Monde, vendredi 2 novembre 2012

lire également
– Robert Maggiori, « Le père à ses enfants, deux recueils inédits de lettres », Libération.
– Thomas Wieder, Freud, Père missives, Le Monde.
– Ingeborg Meyer-Palmedo éd., Sigmund Freud, Anna Freud – Correspondance 1904 – 1938, Fayard, édition française préfacée par Élisabeth Roudinesco sous le titre « Les enfants de la psychanalyse. »
– Élisabeth Roudinesco, « Freud pense la famille comme une tragédie », Le Monde.

On soupçonne souvent les monstres sacrés d’avoir été de mauvais pères, comme si l’affection naturelle qui porte le parent vers l’enfant devait pâtir de l’engendrement d’une œuvre. La paternité de Freud fut au contraire l’exemple d’une conciliation possible entre une vie intellectuelle créative et un attachement fidèle à sa nombreuse progéniture.

De sa femme, Martha, épousée en 1886, Freud eut six enfants, Mathilde, Martin, Oliver, Ernst, Sophie et Anna, autant de prénoms choisis en hommage à des personnes chères (pour les filles) ou à des savants admirés (pour les garçons). Si la correspondance de Freud avec sa fille cadette Anna est réunie dans un volume séparé – ce que justifie autant le nombre des lettres que la place particulière que cette enfant occupa dans sa vie –, les cinq autres se lisent comme un agréable ensemble d’où transpire la bienveillance d’un père pour sa descendance. Laquelle, il est vrai, devait connaître un destin tourmenté ; la plupart des enfants de Freud furent affectés par les vicissitudes de l’histoire du XXe siècle débutant – première guerre mondiale, crise de 1929 ou encore prise du pouvoir par Hitler, puis annexion de l’Autriche. La lignée eut aussi à déplorer la perte à l’âge adulte de l’une des siens, la jolie Sophie ; Freud écrit alors qu’il n’y a pas de pire  » monstruosité que des enfants doivent mourir avant les parents « .

C’est l’une des choses qui frappent le plus, à la lecture de ces missives généralement assez courtes et immanquablement signées  » Papa «  : la préoccupation constante de Freud pour la santé des siens. S’il n’a rien pu faire pour Sophie, emportée par la grippe de Hambourg et probablement affaiblie par les restrictions d’après-guerre ni pour le deuxième fils de celle-ci, dont la mort en 1923 l’accable ( » jours les plus noirs de ma vie « ), ses lettres enjoignent aux uns et aux autres de se reposer et de préserver leur constitution.

Prodigalité

À son fils Ernst, installé comme architecte à Berlin, il adresse une  » exhortation pressante à passer cet hiver à Davos « . En cela, Freud use de l’autorité que lui confère son statut de père et dont il ne semble pas avoir douté un seul instant. Autre objet sur lequel Freud se montre inflexible : l’argent. Toute sa vie il a subvenu aux besoins de ses enfants sans imaginer qu’il puisse en être autrement.  » Pour moi, avoue-t-il à Sophie en 1917, c’est en ce moment le seul plaisir sans mélange que de pouvoir donner de l’argent à vous, mes enfants, ou à maman ou à tante ; c’est cela seul qui me rend le travail supportable. «  Cette prodigalité se traduit dans les correspondances par une large place laissée aux échanges d’argent, comptes ou autres ordres de virement. En 1923, il fait cette remarque à sa belle-fille Lucie, qui sonne si familière, une crise ressemblant fort à une autre :  » La conséquence du fait que les jeunes ont aujourd’hui tant de mal à arriver à quelque chose est que les vieux doivent tirer d’eux-mêmes jusqu’à la dernière goutte de leur capacité à produire. « 

Ce n’est d’ailleurs souvent que pour regretter le manque de temps qu’il lui laisse que Freud évoque son travail. Non sans humour, parfois : accaparé par des patients anglo-américains, six heures par jour, il bougonne  » contre cette satanée nation – qui – n’ouvre pas sa gueule quand elle parle « .

Le psychanalyste, homme de l’écoute, prête l’oreille aux difficultés des uns et des autres, soutenant ici un gendre affecté par une névrose de guerre, éclairant avec franchise Ernestine, la femme de Martin, sur les vraies défaillances de son couple, ou prodiguant là des conseils quand sa fille Sophie lui rapporte les comportements de ses deux garçons, dont l’un n’est autre que le fameux petit joueur à la bobine de fil, cas relaté dans Au delà du principe de plaisir. Objet de la même sollicitude, la seconde génération reçoit de  » grand-papa «  des envois de timbres et des souhaits d’anniversaire. Faisant part de sa hâte de découvrir un nourrisson, Freud admet avec une lucidité empreinte d’ironie que, tout de même,  » il faut un certain temps pour qu’un être de cette espèce apprenne à apprécier la valeur et la fonction d’un grand-père « .

Quelques années plus tard, dans sa dernière lettre à Ernst, qu’il doit retrouver à Londres et alors que le voyage s’organise, le savant, désormais octogénaire, écrit :  » Je me compare parfois au vieux Jacob que ses enfants avaient aussi emmené en Egypte à un âge avancé. «  C’est donc ainsi que Freud se voyait, patriarche inspirant autour de lui le respect et la piété filiale, figure tutélaire, aimante et aimée.

J. C.

Lettres à ses enfants, de Sigmund Freud, traduit de l’allemand par Fernand Cambon,
Aubier  » Psychanalyse « , 624 p., 27 €.

© Le Monde

Freud, Père missives

La correspondance du maître viennois avec Anna, sa fille, patiente et disciple, paraît enfin en français. Captivant.

Le Monde vendredi 2 novembre 2012

lire également
– Robert Maggiori, « Le père à ses enfants, deux recueils inédits de lettres », Libération.
– Julie Clarini, Freud : papa prodigue et grand-papa poule, Le Monde.
– Élisabeth Roudinesco, « Freud pense la famille comme une tragédie », Le Monde.
– Ingeborg Meyer-Palmedo éd., Sigmund Freud, Anna Freud – Correspondance 1904 – 1938, Fayard, édition française préfacée par Élisabeth Roudinesco sous le titre « Les enfants de la psychanalyse. »

Au début, il s’inquiète de sa santé à elle : « À ton âge, il faut encore prendre du poids sans avoir peur de devenir trop grosse. » À la fin, il la rassure sur sa santé à lui : « J’ai incroyablement bien supporté la canicule, peut-être grâce à la nitroglycérine que j’avais prise à titre préventif. » Trente-quatre années séparent les deux lettres. Anna a 8 ans quand elle reçoit la première, Sigmund en a 82 quand il écrit la seconde. Tout père, dans de pareilles situations, pourrait dire les mêmes mots à sa fille.

[Document : Sans titre]

l’une des deux grandes pionnières en matière de thérapie des enfants

Sous n’importe quelle autre plume, de telles phrases susciteraient au pire l’indifférence, au mieux l’attendrissement. Rédigées par Freud et destinées à sa fille cadette, elles prennent forcément un autre relief. D’abord parce qu’on n’écrit pas impunément à son enfant quand on est le théoricien des névroses familiales. Ensuite parce qu’on le fait d’autant moins innocemment quand l’enfant en question devient votre propre patient, comme le fut Anna de 1918 à 1920 puis de 1922 à 1924. Enfin, parce qu’on ne s’adresse pas à lui comme à ses autres rejetons quand, au fil des années, celui-ci s’impose comme une figure à part entière d’une discipline que l’on a inventée. Ce qui fut le cas d’Anna, restée dans l’histoire de la psychanalyse comme l’une des deux grandes pionnières – avec sa rivale Melanie Klein – en matière de thérapie des enfants.

Pour ces trois raisons, la publication des lettres que se sont échangées Sigmund et Anna Freud entre 1904 et 1938 était très attendue – quand bien même ces 298 lettres représentent une masse assez peu considérable si on la rapporte aux quelque 20 000 courriers que Freud a écrits durant sa vie. Cette attente est aujourd’hui comblée, grâce à un volume impressionnant par l’érudition de son apparat critique.

le seul problème ce sont les voyageurs (1922)

Comme toutes les grandes correspondances, celle-ci réussit ce tour de force d’avoir été écrite pour un seul destinataire mais de s’adresser à de multiples lecteurs. Le passionné d’histoire, la grande, y trouvera d’abord son compte. Car plus d’une fois les soubresauts du monde s’invitent dans ces missives. Par exemple quand la fille fait état du climat déjà délétère qui règne dans l’Allemagne de Weimar, à l’occasion d’un voyage en train : « Le seul problème, ce sont les voyageurs ; je ne sais pas si ce sont vraiment tous des antisémites, mais en tout cas ils en ont l’air. Et j’ai peine à imaginer un pays où, face aux gens, on aurait plus l’impression d’être parmi les étrangers », écrit ainsi Anna, le 13 juillet 1922.

vie quotidienne d’une famille de l’intelligentsia bourgeoise du début du XXe siècle

L’amateur de plus petites histoires, lui aussi, tournera avidement les pages. Car entre le père et la fille, c’est au fond toute la vie quotidienne d’une famille de l’intelligentsia bourgeoise du début du XXe siècle qui se raconte. Avec sa géographie, constituée d’épicentres successifs, Vienne et Londres, et de villégiatures apprivoisées, tels Göttingen et Karlsbad. Avec ses événements de tous les jours, un cadeau d’anniversaire à trouver, un mariage à préparer, un hôtel à réserver, un déménagement à organiser, un livre à éditer, une traduction à superviser. Avec, aussi, ces obsessions propres à chaque famille, en l’occurrence les statuettes de collection et les chows-chows à poil rouge, qui, chez les Freud, occupaient une place singulière.

Et puis il y a ces histoires encore plus anodines, mais qui, sous la plume des Freud, le sont évidemment beaucoup moins. Quand la fille, par exemple, confie à son père : « J’ai récemment rêvé que tu étais un roi, et moi une princesse, et qu’on voulait nous dresser l’un contre l’autre par des intrigues politiques » (6 août 1915). Quand le père s’inquiète de la cour que fait à sa fille son disciple Ernest Jones : « Il n’est pas l’homme qu’il faut pour une créature féminine de nature raffinée » (16 juillet 1914). Ou quand les deux se demandent s’il faut « électriser » le jeune Heinz, petit-fils de Sigmund et neveu d’Anna, pour qu’il cesse de faire pipi au lit.

je la plains d’être encore chez ses vieux

Restent les non-dits. Ce que le père et la fille n’évoquent pas l’un avec l’autre, préférant en parler à des tiers. On pense à ce « rêve diurne où apparaissait un personnage féminin », une « histoire d’amour » que la fille voulait raconter par écrit mais que « papa » lui a conseillé de « laisser tomber », comme elle le confia à Lou Andreas-Salomé. On pense aussi à cette confidence du père à la même amie de la famille, où se dit toute l’ambivalence de la relation à sa fille, alors âgée de 26 ans : « Il y a longtemps que je la plains d’être encore chez ses vieux. (…) Mais si elle devait vraiment s’en aller, je me sentirais aussi appauvri que je le suis en ce moment. »

tu as exactement l’âge de la psychanalyse

« Tu as exactement l’âge de la psychanalyse », écrivait Sigmund à Anna le 6 décembre 1920, en faisant référence à l’année 1895, où naquirent à la fois sa fille cadette et la discipline qui le rendit célèbre. Ces 298 lettres sont à lire à cette aune : le récit, dans sa dimension la plus intime, d’une des plus extraordinaires aventures intellectuelles du XXe siècle.

Correspondance 1904-1938, d’Anna et Sigmund Freud, édition établie et postfacée par Ingeborg Meyer-Palmedo, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, préface d’Élisabeth Roudinesco, Fayard, 666 p., 35 €.

© Le Monde

« Freud pense la famille comme une tragédie »

…à la«une», Le Monde vendredi 22 novembre 2012

Historienne de la psychanalyse, Élisabeth Roudinesco signe la préface de la correspondanceentre le maître viennois et sa fille Anna. Elle replace le « père » fondateur au sein de la Belle Époque.

lire également
– Robert Maggiori, « Le père à ses enfants, deux recueils inédits de lettres », Libération.
– Julie Clarini, Freud : papa prodigue et grand-papa poule, Le Monde.
– Thomas Wieder, Freud, Père missives, Le Monde.
– Ingeborg Meyer-Palmedo éd., Sigmund Freud, Anna Freud – Correspondance 1904 – 1938, Fayard, édition française préfacée par Élisabeth Roudinesco sous le titre « Les enfants de la psychanalyse. »

propos recueillis par Julie Clarini

Marié en 1886 avec Martha Bernays, Sigmund Freud a six enfants, nés
entre 1887 et 1895. La correspondance avec ses cinq premiers, Mathilde, Martin, Oliver, Ernst et Sophie, est publiée chez Aubier. Celle avec Anna, sa cadette, chez Fayard. Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse, collaboratrice du Monde des livres, en assure la préface. Entretien.

C’est un Freud très investi dans les affaires familiales qui se révèle dans ces deux correspondances. Il maintient les liens, aide financièrement ses enfants et leur témoigne de la tendresse. Que représente pour lui la famille ?
La famille a une importance capitale dans la vie de Freud et dans sa doctrine. La psychanalyse est née de la transformation du statut de la famille en Europe, marquée par l’abaissement de la toute puissance des pères, par la montée du féminisme et par l’importance des droits de l’enfant. Freud s’occupe de jeunes femmes hystériques en rébellion contre des frustrations sexuelles. Il s’intéresse comme tous les savants de son époque à la sexualité infantile.

[Document : Freud et sa fille Anna]

l’atmosphère des romans de Thomas Mann ou de Proust

Il vit à Vienne au sein d’une famille élargie avec ses six enfants, élevés par sa femme, sa belle-sœur, une gouvernante et une cuisinière. Mais son autorité n’est pas celle d’un patriarche tyrannique. Il est favorable au travail des femmes, à la contraception et au libre choix par les enfants de leur destin amoureux et professionnel. Sa correspondance nous renseigne donc sur la vie quotidienne d’une famille de la Belle Époque en pleine mutation. On y retrouve l’atmosphère des romans de Thomas Mann ou de Proust. Chaque enfant est différent mais tous se sentent écrasés, non pas par un excès d’autoritarisme paternel, mais d’avoir un père qui est un grand penseur, attaqué bien qu’ayant acquis une renommée mondiale. Enfin, Freud est aussi un « père fondateur » entouré de disciples et de patients.

Les lettres qu’il échange avec ses enfants (outre Anna) laissent-elles apparaître le psychanalyste sous le père ?

Mais oui. Les enfants de Freud sont immergés dans l’histoire des débuts du mouvement psychanalytique, où l’on voue une véritable passion à l’exploration de soi : les disciples de Freud forment une famille et ses patients sont intégrés à cette histoire. Tout est mélangé, d’autant qu’à cette époque les premiers psychanalystes s’analysent entre eux et analysent leurs enfants, leurs amis, les enfants de leurs amis. Les fils de Freud, Martin, Oliver et Ernst ne choisissent pas de devenir analystes mais ils sont présents dans cette saga. Parmi les trois filles, seule Anna, la dernière et la moins désirée, deviendra une vraie disciple de son père après avoir été analysée par lui entre 1918 et 1922.

ni rose ni noire, c’est une tranche de vie

Que Freud ait voulu garder sa fille auprès de lui, c’est évident mais c’était aussi ce qu’elle voulait. Quand Freud a compris qu’elle avait des tendances homosexuelles, il a accepté qu’elle élève les enfants de sa compagne Dorothy Burlingham. Les deux femmes ont vécu ensemble à Vienne dans le même immeuble que Freud. Anna avait en analyse les enfants de Dorothy et Dorothy était en cure chez Freud. Ce serait un anachronisme que d’en être scandalisé. Et c’est le tort du mouvement psychanalytique d’avoir voulu trop longtemps dissimuler cette réalité. Toute cette histoire est passionnante, elle n’est ni rose ni noire, c’est une tranche de vie, avec, au milieu, le désastre de la première guerre mondiale qui change le destin de la psychanalyse en Europe. Avec, aussi, le pire pour horizon : le nazisme qui conduira la famille Freud à un exil sans retour vers le monde anglophone.

Vous terminez votre préface en faisant allusion aux tragiques grecs et aux drames de Shakespeare. Pourquoi ?

transposer dans la famille bourgeoise et dans l’histoire agonisante de l’Empire austro-hongrois la saga des dynasties royales de l’Antiquité et du théâtre shakespearien

Freud, juif viennois de culture allemande, juif déjudaïsé, a eu le coup de génie de transposer dans la famille bourgeoise et dans l’histoire agonisante de l’Empire austro-hongrois la saga des dynasties royales de l’Antiquité et du théâtre shakespearien. Il a ainsi pensé la question de la famille, non pas comme un petit drame de la névrose, mais comme une tragédie : Œdipe, c’est la tragédie du destin (l’inconscient, la démesure) ; Hamlet, celle du désir et de la conscience coupable. Ensuite, ses disciples ont transformé cette affaire en une psychologie « familialiste » et lui aussi a contribué en partie à cette psychologisation. Mais la véritable révolution freudienne, c’est l’inscription de la subjectivité humaine dans un univers tragique qui est aussi celui du XXe siècle, tragique par excellence : deux guerres mondiales parmi les plus meurtrières. Freud est un penseur de ce tragique-là, celui de la possible destruction du « genos » (genre) humain.

Où en est la traduction des correspondances de Freud ?
Il reste encore à traduire deux correspondances familiales : celle avec Minna Bernays, sa belle- sœur, déjà parue en allemand, et celle, volumineuse, avec sa fiancée et future épouse, Martha Bernays. 1 500 lettres sont en cours de publication en allemand en cinq volumes dont un seul est paru. Et aussi la correspondance avec Otto Rank. Freud a écrit environ 20 000 lettres dont 10 000 ont été conservées. La plupart des « grandes correspondance » intellectuelles ont été traduites.

Parcours

6 mai 1856 Naissance de Freud à Freiberg, Moravie (Autriche).

1886 S’établit comme médecin à Vienne et épouse Martha Bernays. Six enfants naissent entre 1887 et 1895.

1896 S’installe au Berggasse 19.

1899 Freud termine L’Interprétation des rêves.

1918 Fin de la guerre. Les trois fils de Freud, démobilisés, entrent dans la vie professionnelle puis se marient.

1923 Les symptômes du cancer de Freud sont détectés.

1933 Oliver et Ernst émigrent en France ou en Angleterre.

23 septembre 1939 Meurt à Londres.

S’affranchir de la démocratie d’expertise

il faut s’affranchir de cette démocratie d’expertise


par Roland Gori

Publié le vendredi 12 octobre 2012
Roland Gori, invité de Raoul Locatelli à Bastia : « Il n’y a plus de contre-pouvoirs au néolibéralisme. »

Cet éminent psychanalyste, auteur de L’Appel des appels, fustige la société sclérosée dans des normes gestionnaires et technocratiques. Une voix contre la mondialisation et pour la dignité de pensée.

[Document : Sans titre]

Psychanalyste, professeur émérite de psychologie et de psychopathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille, Roland Gori est l’initiateur de L’Appel des appels qui dénonce le « phénomène idéologique et de convergence de méthodes qui vise à araser l’humain au profit des logiques comptables et marchandes ». En un mot, desserrer l’étau de la globalisation pour favoriser l’émancipation et le libre arbitre de l’homme. Il est l’invité de l’association Paroles vives. Logique. Les siennes le sont.

Quatre ans après, que reste-t-il de votre Appel des appels ?

Un laboratoire d’idées pour déconstruire les modèles imposés de soumission sociale et professionnelle des soins, de l’éducation, de la justice, de la culture, de la formation. Tous ces métiers qui perdent leur sens parce qu’ils sont calibrés selon des normes gestionnaires. Les conséquences sont dramatiques.

le Traité européen, un acte politique manqué

Dramatiques pour l’homme ?

Dramatiques pour tout et tous. Pour le journalisme qui traverse une crise parce que l’information s’efface devant l’industrie qui vend des scoops et façonne l’opinion à sa guise. Pour la recherche où ce qui compte, ce n’est plus la qualité des travaux mais leur publication dans des revues où ils seront broyés dans une conception hégémonique de la connaissance. La culture, où il s’agit moins de favoriser l’innovation et la créativité que la consommation à grande échelle, etc.

Ce dont vous parlez, c’est d’une crise de la démocratie…

Oui, cette rationalisation technique et gestionnaire de notre société est une atteinte à la capacité et à la dignité de pensée. Notre démocratie est devenue une démocratie d’expertise qui se double d’une démocratie d’opinion car elle est proposée de manière séduisante. Ce que l’on démolit ainsi au profit d’une conception du monde étroitement économique, c’est la conception de l’individu citoyen, libre et émancipé.

Le mouvement des Indignés est une forme de riposte à ce que vous dénoncez, mais ça reste malgré tout un épiphénomène…

Face à des conditions de vie qui s’érodent, à ce système de management par la peur et la précarité, des jeunes refusent d’être des surnuméraires et rejettent la financiarisation généralisée de la planète. Ce mouvement croît parallèlement à l’ombre de la dégénérescence du politique, de l’effondrement de ses forces, matérielles et symboliques. Il n’y a plus de contre-pouvoirs, de contre-propositions à la toute-puissance libérale et néolibérale, et nous en sommes les orphelins. Le pire ennemi de la démocratie, c’est son manque de confiance en elle-même.

Vous qui espériez avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, la fin du traumatisme néolibéral, vous n’êtes pas prématurément déçu ?

Il faut encore laisser sa chance à Hollande et au gouvernement Ayrault. Déjà, on respire mieux, on sent moins la corruption des esprits par un président entrepreneur d’opinion. Il y a des personnalités sympathiques pour s’occuper de la culture, de la justice, du redressement productif. Parce qu’il n’y a pas de rupture dans ce qui est proposé, je suis plus réservé sur l’éducation et sur la santé.

Très réservé sans doute aussi sur l’adoption du Traité européen…

Plus que ça même. La ratification du Pacte budgétaire est une occasion politique ratée, un sursaut qui aurait pu réhabiliter la démocratie. Cette gestion technocratique des problèmes politiques et sociaux est tout simplement désastreuse.

Dans notre « appel », nous demandons la tenue d’États généraux du travail et du citoyen, parce que les droits politiques sont indissociables des droits sociaux. Nous n’avons toujours pas été entendus. Dommage, car la manière dont on éduque, dont on soigne, dont on rend la justice révèle l’état d’une société et les véritables valeurs qui sont les siennes.

Cette perte de valeurs fait le lit du Front national…

Il constitue une forme inquiétante de recyclage des mécontentements populaires. Ce n’est pas un mouvement qui favorise le vivre ensemble. La meilleure réponse vient de l’historien grec Thucydide : « La force de la Cité, ce sont ses hommes, ce n’est pas ses remparts ni ses vaisseaux qu’ils ont désertés. »

la revendication corse, antidote au néolibéralisme


Que pense le spécialiste des mots des petites phrases qui tiennent lieu de communication ?

C’est le sophisme dans toute son horreur. Dans cette société du spectacle qui a perdu la raison au sens émancipateur du terme, on ne cherche pas à affranchir l’individu mais à le séduire pour mieux le soumettre. Un slogan, aussi habile soit-il, n’a jamais fait un projet.

Vous avez dit : « Si Sarkozy me demande de faire une psychanalyse, je refuse ». Pourquoi ?

Sarkozy est un chantre complexe du libéralisme dans toute son obscénité. Mais je lui ai reconnu le courage et la cohérence de ses opinions.


Quel regard portez-vous sur la normalité revendiquée par François Hollande ?

Sur un plan étymologique, Norma signifie équerre. Il faut donc lui donner le sens de « juste » plutôt que de « normal ». S’il a voulu dire par son expression qu’il prenait le contre-pied de son prédécesseur, tant mieux. S’il a voulu dire aussi qu’il ne souffrait pas de trouble psychopathologique, tant mieux. Si c’est pour exprimer sa volonté de se fondre dans la norme et la technocratie, je serais plus inquiet.

La société de la norme, c’est la société des termites. Ce n’est pas l’idéal humain car cela risquerait, comme l’a dit Hannah Arendt, d’anéantir l’humanité dans l’homme.

Vous êtes en Corse, disons dans une région hors normes. L’insularité, c’est une forme de résistance évidente à la globalisation ?

Je suis souvent venu en Corse, j’ai beaucoup échangé ici et ma réponse est oui. La revendication légitime du Peuple corse pour préserver son histoire, sa culture, sa langue constitue un antidote majeur au néolibéralisme. Surtout si elle est exprimée dans un désir de partage et non pas d’exclusion.

Même si on passe par des actes de violence pour la défendre ?

D’abord, je dirais qu’il ne faut pas proscrire la violence parce qu’elle est violente. Sinon il n’y aurait pas eu de résistance face aux nazis et l’apartheid existerait toujours en Afrique du Sud. Mais la violence doit être le dernier recours en désespoir de cause. Ce qui n’est pas le cas dans notre pays et dans cette île en particulier où la violence est même contre-productive.

Une pensée subversive est-elle encore possible ? Tel était le thème de la conférence-débat animée par Guy Scarpetta à la Bibliothèque municipale de Bastia.