LE MARIAGE POUR TOUS – Quelques questionnements.

Le mariage pour tous. Quelques questionnements

par Daniel Ramirez

18 décembre 2012

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Les questions dites sociétales pourraient bien être des occasions de discussion profonde, de remise en question de notre façon de voir et de questionnement de nos mœurs, qui seraient bien inspirées d’évoluer de temps en temps. Au lieu de cela nous assistons à une épreuve de force qui tend à dissoudre les divergences subtiles et les positions dans un clivage droite/gauche ou à rejouer la controverse des anciens et des modernes, occultant toute réflexion. Celui qui est pour est progressiste, celui qui est contre est ringard.

Il est vrai qu’on peut avoir le réflexe d’être pour ce projet, ne serait-ce que pour contrer l‘homophobie évidente de beaucoup d’opposants. Mais essayons plutôt de réfléchir un peu. Ce sera peut-être un peu long mais si l’on ne veut pas de la simplification c’est à ce prix.

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I – MARIAGE

tout simplement de la discrimination

Tout d’abord y a une question d’égalité devant la loi: si le mariage donne des droits à des couples (héritage, reprise d’un bail en cas de décès, autorité parentale sur un enfant qu’on élève ensemble, etc.), et si les couples homosexuels sont acceptés par la société, l’homosexualité n’étant plus considérée comme un délit ni comme une pathologie (c’est le cas de tous les pays occidentaux dans les dernières décennies du XXe siècle), nier ces droits aux couples homos relève simplement de la discrimination. Bien des situations dramatiques, droit de visite à un malade, remise du corps en cas de décès, et même le deuil, pendant longtemps ont imposé l’effacement aux partenaires homosexuels. Leur relation n’étant pas reconnue elle était non seulement invisible inaudible et même illisible pour les entourages et familles. On comprend qu’ils veulent maintenant une reconnaissance officielle.

Le PACS

Le Pacs n’était-il pas suffisant pour bien des questions ? Certes, mais pas pour toutes. Certains ne voient pas du tout l’intérêt de se marier même dans un cadre hétéro, ce qui est mon cas[1], mais il s’agit d’une liberté. Ce n’est pas à la loi de dire comment nous devons vivre mais il lui revient d’assurer un cadre juste où chacun puisse le faire comme il l’entend, si toutefois cela ne nuit pas à autrui.

argument de la pente glissante

Le mariage pour tous ne pose donc pas de problème majeur. Ceux qui disent que cela banalise le mariage, que cela ouvre la porte à toutes sortes d’autres pratiques (entendez polygamie, pédophilie, inceste), plus qu’un amalgame, ils font une injure homophobe et une erreur intellectuelle. Ils utilisent un argument de pente glissante, sophisme bien connu en éthique contemporaine, dont le but est de créer un contexte de panique morale qui empêche de réfléchir : si on accepte ceci, après on demandera cela, puis encore cela et ce sera trop tard[2]. Mais rien n’autorise ces rapprochements. Actuellement l’inceste existe, la pédophilie aussi, mais non le mariage gay et lesbien; cela doit venir donc de la société telle qu’elle est aujourd’hui et non pas de l’innovation dont il est question. Quant à la polygamie, elle existe aussi au niveau des pratiques, mais dissimulée ; elle est officielle justement dans certains pays qui, très loin même de parler de mariage homo, pénalisent parfois durement l’homosexualité.

l’ordre symbolique

Qu’en est-il de « l’ordre symbolique »[3] ? On en a beaucoup entendu parler lors des débats sur le Pacs. Il y aurait donc un « ordre symbolique, » fondement de la civilisation : un homme, une femme, voilà le couple, voilà la famille. Mixité du genre humain, père, mère, enfants. Situation œdipienne, identification, figures parentales[4]. Il a été pourtant montré maintes fois (des Gender Studies[5] à Bourdieu) que tout cela ne fait que s’accommoder d’une longue histoire de domination masculine et surdétermination hétérosexuelle, que tout cela a été mis au centre de notre société a des époques bien précises, que ce n’est pas de toute éternité ni non plus une chose millénaire, mais parfaitement historique. Le but a été de pérenniser un ordre social et économique, un régime d’héritage et des affaires entre familles, bon pour le capitalisme surtout au XIXe siècle. Si cet ordre symbolique était le fondement de la civilisation, il ne pourrait pas être altéré ni mis en danger par des pratiques minoritaires.

variété infinie des cultures humaines

Les choses changent, les sociétés évoluent. Pourquoi l’ordre symbolique si tant est que cela existe, serait-il à préserver ? Les maîtres et les esclaves, n’étaient-il pas un ordre symbolique prédominant jusqu’à son abolition ? La hiérarchie de races l’était aussi, quand on y croyait… De plus, ceux qui sentent ainsi menacé l’ordre symbolique, s’en font une piètre idée, le réduisant à une question d’organes sexuels. S’il existe des ordres symboliques, ils sont faits de langages, de mythes, d’histoire, de valeurs et de leurs hiérarchies, d’art et de littérature[6], et tout cela avec la richesse et la variété infinie et changeante des cultures humaines, impossible d’enfermer dans un seul modèle historiquement daté.

le mariage d’amour

En outre, ce n’est pas le mariage hétérosexuel ni la famille nucléaire qui représente l’évolution historiale de la modernité, mais le mariage par amour.[7] Le mariage et la famille ont été des arrangements pendant des siècles, c’est après le Romantisme que cela a commencé à changer, et encore plus avec la prééminence de l’individualisme et la libéralisation des sociétés après la deuxième guerre mondiale. On pense à présent que c’est par amour qu’il faut former un couple.

l’amour se moque des genres

Et il se trouve que l’amour se moque des genres. Il est assez étrange que l’on parle tellement de droit et de politique si peu d’amour et de sexe dans ces controverses. Les rapports entre les humains, de quelque sexe ou genre que ce soit sont extrêmement complexes et même difficiles (sinon on n’aurait pas tant besoin de psys), ses configurations, ses géométries, sont aussi riches et variables que les aléas du désir et de la liberté, des personnalités et de la volonté. Personne ne devrait entrer avec des gros sabots dans ces champs de questionnement qui touchent au plus intime des humains. Car il en va de la construction des vies, de leur accomplissement ou de leur frustration, de souffrance et de jouissance. À quoi bon des sociétés de liberté si elles ne le sont pas sur le terrain de l’amour ?

Qui veut se marier a ses raisons, et l’on peut imaginer qu’elles ne sont pas superficielles. Celui qui craint que cela ne dévalorise le mariage n’a qu’une piètre idée de sa valeur. Mais on devrait lui opposer un autre argument. Le mariage en lui-même n’a pas de valeur, celui-ci ou celui-là peuvent en avoir. Qui ne connait pas de couples mariés dont l’union n’est qu’arrangement, profit réciproque, qui explose au moindre pépin, perte d’emploi, par ex. ? Les couples homos qui se battent pour leur droit au mariage c’est justement parce qu’ils octroient beaucoup de valeur à cette institution. Il semble donc que c’est clair, que le mariage est un droit pour tous.

II – ADOPTION

C’est l’adoption qui pose problème, on le sait. Et la PMA (Procréation médicalement assistée). C’est là où les raisons et les arguments ont le plus besoin d’éclaircissement. L’enjeu c’est la filiation et le développement psychique des enfants. Là encore, il me semble important de discriminer au préalable les situations : elles sont très différentes.

bon pour adopter

L’adoption, d’abord. Elle est déjà son parcours du combattant pour les couples les plus conventionnels du monde qui veulent obtenir l’agrément pour adopter, encore plus pour les personnes seules (dont le droit existe). Il faudrait se garder, au moment de voter une loi, de se décharger sur les organismes et agences d’adoption pour qu’ils fassent le tri des personnes ou couples « bons » pour adopter, où l’on peut très bien imaginer que les couples homos pourraient être discriminés ou simplement ils passeront en dernier. Ce serait une hypocrisie qui ne résoudrait rien.

une vie dix fois préférable

Un argument utilitariste[8] milite très clairement pour le droit à l’adoption pour tous. Si l’on songe à la réalité quotidienne et aux perspectives de futur d’un orphelin placé en institution, disons, en Roumanie, au Laos, à Haïti ou au Sierra Leone, on peut très bien parier que si cet enfant est adopté par un couple stable d’homosexuels dans une démocratie riche d’Occident, il aura une vie dix fois préférable (évidemment ce n’est pas quantifiable). Santé, espérance de vie, éducation, culture et liberté.

beaucoup de si

Mais cet argument ne compte que si on suppose que cet enfant n’aura pas la possibilité d’être adopté par des couples conventionnels (reste à savoir pourquoi). On s’aperçoit de la difficulté de ces problèmes. Le comparatif de vies hypothétiques est déjà très abstrait, mais encore le choix peut être à son tour comparé. Que dire alors à celui qui pose la question : ce même enfant, ne serait-il pas mieux adopté par une famille hétérosexuelle ? On peut toujours répondre qu’il serait encore mieux si ses parents biologiques n’avaient pas étés obliges de l’abandonner ou s’ils n’étaient pas morts… Cela fait beaucoup de si.

pourquoi je n’ai pas eu le droit, moi, à une mère et à un père comme les autres ?

Les associations de parents adoptifs savent que rien n’est facile et qu’il y a un nombre de cas où cela se passe mal. La blessure de l’abandon ou les sentiments contradictoires envers ses parents biologiques peuvent se retourner contre ceux qui l’ont adopté. L’adoption en général est un pari qui demande courage et générosité. Le seul désir d’enfant est insuffisant. L’enfant adopté en grandissant aura à travailler cela dans un processus parfois difficile, mais souvent riche et fructueux s’il y a eu amour, vérité et confiance. Absolument rien ne permet de dire que les couples homosexuels ne cultiveront pas cela. Pourtant, s’il n’y a pas forcément d’ ordre symbolique, il y a toutefois une norme majoritaire, une situation dite normale, si on ne garde que le sens statistique de ce mot. À l’école, les enfants s’aperçoivent bien que presque tous ont un père et une mère (je suis conscient que cet argument est utilisé par les opposants au mariage pour tous), même s’ils ne vivent pas avec les deux. Ceux qui sont adoptés, auront déjà le problème de l’adoption à travailler tôt ou tard. Mais comment penser que la question : «pourquoi je n’ai pas eu le droit, moi, à une mère et à un père comme les autres ?» ne se posera jamais. Ce serait une naïveté et une inconséquence épistémologique.

C’est pourquoi la position de ceux qui sont pour qui consiste à dire «il s’agit des couples comme les autres», «ce sera exactement la même chose», n’est pas très solide.

ni mieux ni pire

Je laisse de côté évidemment les cas où des enfants sont déjà élevés par des couples homos, parce que la mère ou le père ayant la garde et élevant seul(e) un enfant a changé d’orientation sexuelle et a reconstruit un couple. Ce sont de situations de facto. Les pédopsychiatres et travailleurs sociaux disent que cela ne se passe ni mieux ni pire qu’avec les autres couples et familles recomposées. Même si nous ne disposons pas d’études sociologiques à long terme, on peut néanmoins parier que c’est vivable. Surtout parce dans une société comme la nôtre aucune famille ne vit en vase clos. Chacun a des figures d’identification en dehors de sa famille directe. Ces enfants auront à négocier avec leur entourage les regards et les questions, le bizarre et le commun. Peut-être (comment le nier) un peu plus que les autres, mais ils ne sont pas orphelins, ils connaissent leur père et mère, même s’ils ne vivent pas avec.

En revanche, comment penser que quelqu’un qui aura été abandonné par père et mère ne se pose pas de questions difficiles ? Est-ce bien raisonnable de dire qu’il n’y a là rien à voir, que c’est la chose la plus normale du monde ?

enfants pas comme les autres

Ne serait-il pas plus cohérent et plus fort de dire que non, que cela ne sera pas comme avant, que ces enfants ne seront peut-être pas comme les autres, ce qui peut être difficile mais qui peut être aussi une chance pour l’enfant ? Qu’il s’agit d’expérimenter des nouvelles façons de vivre, que les enfants seront bien entendu tôt ou tard libres de rejeter ou d’approuver, mais qui, au demeurant, leur donneront la possibilité d’un élargissement de critères, les exposant moins à être intolérants et les formant à l’ouverture d’esprit et à l’innovation bien plus que les autres ?

différente, c’est tout

Sans oublier que l’adoption est d’emblée réparatrice par rapport à la blessure de l’abandon, que ce soit par une seule personne ou par un couple, homo ou hétéro. Dans certains cas, elle sera différente, c’est tout ; comme il pourrait être l’adoption des orphelins blancs par un couple de noirs. Cela ouvrira sur un plus de questionnements (est-ce un mal ?). Rien n’est banal. Tout est significatif. Mais les possibilités de futur et la liberté de l’enfant sont préservées. Chacun construit peu à peu un récit de ses propres origines. Ces enfants en feront tout autant et leurs récits seront différents, c’est tout.

pourquoi faut-il se fondre dans la masse ?

Je sais. Ce n’est pas l’option prise par ceux qui demandent le mariage pour tous et le droit à l’adoption. Mais cela me semble plus cohérent et cela aurait plus d’allure. De Michel Foucauld à Judith Butler, de Deleuze aux féministes actuelles, des puissants penseurs sont là pour aider à combattre les préjugés et le conformisme d’une culture hypocrite et conventionnelle qui rejette tout ce qui est différent et nouveau et qui fait peur pour mieux contrôler et normaliser. N’est-il pas regrettable que le principal axe revendicatif pour une telle innovation sociétale soit la banalité et la normalité, de dire «mais non, rien ne changera, nous sommes comme les autres» ? Pourquoi faut-il se fondre dans la masse, s’accommoder de la norme contre laquelle ont lutté des générations de féministes et de militants LGBT ?[9]

III – PMA

Des questions différentes se posent pour la PMA (procréation médicalement assistée).

méthode traditionnelle

L’adoption ne concerne qu’une partie de la communauté homosexuelle, notamment les couples gays (masculins). Les couples lesbiens ayant la possibilité d’enfanter, elles préfèrent majoritairement avoir recours au don de sperme, avec donneurs connus (des copains) ou anonymes. Cela peut se faire aussi par la «méthode traditionnelle», si on me permet cette expression, même si ce n’est pas leur préférence. La plupart ont recours à l’insémination artificielle.

un père et une mère biologiques

Dans le cas de la «méthode traditionnelle», il ne semble pas possible de dire quoi que ce soit, un père et une mère biologiques existeront, même si ce n’est pas ce couple-là qui élèvera l’enfant. Tôt ou tard, s’il le souhaite, l’enfant pourra rencontrer son père biologique. Il aura alors à négocier (le mot est bizarre, je sais) avec les uns et les autres ses questionnements, les raisons de tout cela, et à travailler ses sentiments. Sauf si on efface les traces, ce qui est un acte aux fortes conséquences éthiques et difficilement justifiable.

valeur et rôle de la sexualité

Situation prévue dès le départ, cela ne s’apparente pas purement et simplement à une famille recomposée ou à des cas de père absent par abandon, au demeurant, assez fréquents. Il faut imaginer les raisons que l’on donnera à cet enfant, du fait qu’il est issu (à peu près comme tout le monde) d’une relation sexuelle, mais dont le but (contrairement à tout le monde) n’était pas du tout le plaisir ni l’amour mais purement l’engendrement. Cette réduction instrumentale de l’acte sexuel n’est pas choquante en elle-même (elle correspond d’ailleurs, paradoxalement, à des siècles de vie religieuse où encore aujourd’hui chez des fondamentalistes. On faisait « ça » pour procréer, le plaisir étant considéré soit comme un mal nécessaire, soit comme un péché), mais on ne peut pas considérer non plus que c’est banal, cela dit quelque chose sur la valeur et le rôle de la sexualité.

Et lorsqu’il est fait appel aux banques de sperme pour une insémination artificielle l’anonymat du donneur est imposé, chose remise en cause, mais faisant encore partie de la loi.

qu’est-ce que la médecine ?

Il s’agit là en tout cas d’un acte médical. Mais qu’est-ce que la médecine ? L’art de soigner des maladies, de sauver des vies et de pallier à des souffrances qui résultent des dysfonctionnements organiques ou psychiques. La stérilité est considérée comme un tel dysfonctionnement. La médecine s’attaque à contrer ses effets. C’est ainsi qu’est née la PMA.

petit problème de cohérence

Les femmes homosexuelles tout en pouvant (biologiquement) procréer comme n’importe quelle femme fertile ne le souhaitent pas. Elles ont pourtant le désir d’enfant. Elles font donc appel à des techniques de PMA, comme l’insémination artificielle. La médecine doit-elle utiliser sa science et sa technique pour faire quelque chose sans rapport avec une quelconque maladie, mais seulement avec le désir ? Je rappelle qu’on était d’accord (sauf récalcitrants et fondamentalistes) sur le fait que l’homosexualité n’est plus considérée comme une maladie. Alors, de deux chose l’une : si par choix on ne veut pas pratiquer la «méthode traditionnelle» (je précise que je ne parle pas de «naturelle»), mais engendrer quand même, et s’il se trouve des médecins pour pratiquer des actes extrêmement techniques destinés à pallier la stérilité, sur des «patients» parfaitement féconds, il y a quand même un petit problème de cohérence.

Vous vous voyez expliquer cela à un enfant ?

Ce problème est posé à l’éthique biomédicale[10]. Disons que ce n’est pas la médecine qui nous occupe ici, mais l’enfant. Que lui dira-t-on quand il posera des questions ? Un homme a donné sa semence, elle a été implantée dans une femme, ta mère, qui ne voulait pas d’homme en chair et en os pour engendrer. Mais cet homme n’est pas ton père, même si tu portes ses gênes. Et tu ne pourras jamais le rencontrer. Cela paraît bien ? Voyons donc un autre cas de figure : un ami donne le sperme, mais là encore, une majorité de femmes lesbiennes refusent une relation sexuelle avec un homme. Ça se fera donc quand même avec prélèvement et implantation du sperme, parfois avec fécondation in vitro. «C’est comme ça que tu as été conçu, mais ne t’inquiète pas, tout ceci est naturel»… Vous vous voyez expliquer cela à un enfant ? Toute une activité techno-médicale sophistiquée pour contourner la nature ! Soit. Mais après on voudrait dire que cela est naturel, qu’il n’y a là rien à redire, ce qui compte ce sont les sentiments, l’engagement, le projet parental… « Moi, je suis ta mère, elle n’est pas ton père, bien sûr». Une deuxième mère ? Mais elle ne t’a pas porté dans son ventre Bien sûr, les concepts de « père » et « mère » sont encore solidaires d’une convention idéologique d’un ordre appelé peut-être à être dépassé. Mais que comprendra l’enfant de tout cela ? Beaucoup de tendresse et d’intelligence peuvent venir au bout de cette étrangeté, c’est possible. Mais qu’on ne vienne pas dire qu’il n’y a là rien de spécial, que tout est pareil.

lignée et généalogie, coupures généalogiques artificielles

S’inscrire dans une lignée et une généalogie n’est pas aussi indispensable que l’air que l’on respire mais c’est reconnu quand même comme un besoin et un désir non négligeable concourant à la construction de la personne et son identité. Or, les filiations, les lignées, les parentalités sont parfois interrompues, brisées. Et cela par des guerres, des déportations, des famines, des calamités ou des circonstances de la vie individuelle. Heureusement, des familles veulent adopter, et heureusement les capacités de résilience des humains sont grandes. Mais, lorsque aucune catastrophe n’est venue contraindre, aucune stratégie de survie ni situation d’urgence ni état d’exception ne sont venus ravager les vies et forcer les personnes à abandonner des enfants et à la société de trouver des voies de sortie alternatives, comment justifier ces opérations ? Faut-il que par choix, par préférence, certaines situations viennent ajouter des coupures généalogiques artificielles ?

situation due à la législation actuelle

Le problème posé par le recours à la PMA semble ainsi intimement lié à l’impossibilité pour l’enfant de retrouver sa généalogie biologique, si cela venait à être une nécessité à un moment de sa vie. Situation qui est due à une législation actuelle et rend problématique aussi bien le recours à ces techniques par des couples hétérosexuels actuellement.

présenter un projet de modification de loi adossé à celui du droit à la PMA

Une position conséquente serait de présenter un projet de modification de loi adossé à celui du droit à la PMA pour des couples homos (s’il devait être inclus) établissant la garde en lieu sûr des données permettant à chacun de retrouver ses traces génétiques, autrement dit, abolir en même temps l’anonymat du don de sperme, et cela pour tout le monde. Seul ainsi serait garantie la liberté de l’enfant à se faire sa propre idée de sa filiation et de se reconstruire comme il l’entendra, si jamais le choix novateur de ses parents venait à lui poser de problèmes, ce qui n’est ni sûr ni exclu. Cela entrainerait une chute des dons ? Et alors ? Si c’est le cas, c’est le prix à payer pour une situation éthiquement acceptable.

gestation pour autrui

Des couples masculins pourraient aussi faire appel à une mère porteuse dans le cadre de la gestation pour autrui (GPA), avec le désir de garder un rapport génétique avec l’enfant avec l’un des membres du couple (lequel ?). En dehors du fait que les mères porteuses sont interdites en France (principalement pour parer à l’usage commercial du corps), cela implique une coupure, parfois dramatique, entre une mère biologique et un enfant qu’elle a fait venir au monde. Si ce lien pouvait être maintenu et à disposition de l’enfant s’il le désire, l’objection éthique est moins consistante bien que le problème juridique reste. Une chute des mères porteuses disponibles serait aussi possible mais tout autant non pertinente pour le raisonnement éthique.

faire un enfant par PMA

Une dernière considération utilitariste met en rapport l’option pour la PMA avec l’adoption que de ce fait on ne choisit pas (sous-entendu que cette dernière est autorisée). «Faire» un enfant par PMA équivaut, certes d’une façon très indirecte, à ne pas adopter un autre enfant, orphelin, dont l’existence n’a pas à être justifiée ni le fait que ses filiations sont déjà rompues. Bien sûr, les couples peuvent mettre en avant qu’ils ne doivent rien à personne ou souhaitent simplement la liberté, mais cela ne devrait pas être occulté dans la considération de l’ensemble.

naturalisme conservateur de la parentalité hétéro-normée

Encore une fois, des écrits d’avant-garde présentaient des matériaux de pensée aptes à justifier des expériences de vie alternatives[11], des projets de rupture et de rébellion mettant en question les équations trop faciles du naturalisme conservateur de la parentalité hétéro-normée, y compris des vies et des filiations que la simple adoption ne permettra pas. Mais rien de cela dans les arguments pour le droit à l’adoption et la PMA. Je vois mal ces associations et militants pour le mariage pour tous et le droit à l’enfant, utiliser des philosophies du post-humanisme, tout en affirmant que c’est banal et que rien ne sera bouleversé.

Kant : pourquoi la nature devrait-elle être la référence pour les conduites humaines ?

Ces philosophies pourtant existent et ne sont pas dépourvues d’intérêt et en défaut d’arguments. On pourrait même invoquer Kant comme étant à l’origine : pourquoi la nature devrait-elle être la référence pour les conduites humaines ? N’est-ce pas la capacité à s’extraire de la nature (ne pas suivre ses inclinations) qui fonde l’autonomie (et partant, la dignité) de l’humain ? Et dans ce sens, pourquoi les règles de la parenté, dont l’ethnologie nous montre la grande diversité d’invention des différentes cultures, devraient être toujours soumises à l’engendrement naturel hétérosexuel et la filiation (et l’éducation) qui s’ensuit devrait-elle aussi continuer à être ainsi normée ?

nouvelles vies nouvelles voies nouveaux choix nouveaux risques

Pour de nouvelles vies de nouvelles voies, pour de nouveaux choix choisissons l’inconnu. Mais arrêtons de dire que ce n’est rien, que ce sera comme avant. Rien de nouveau ne s’obtient sans risque et quand c’est le cas, c’est que cela ne valait pas la peine.

IV – CONCLUSIONS

l’égalité n’est pas la clé des autres questions

Entre le droit et le politique, à l’interface de l’éthique et de la psychologie, de la déontologie médicale et des nouvelles anthropologies, il est plus facile de répondre à certaines questions qu’à d’autres. D’abord le mariage c’est oui. Il est pour tous ceux qui le choisissent. L’égalité en dépend. Mais l’égalité n’est pas la clé des autres questions, elle s’arrange mal des asymétries et de la nouveauté que ces options introduisent.

vivre bien n’est pas une certitude

L’adoption c’est oui, avec des réserves et des questionnements. Mais quelle option ne l’est pas dans le domaine de la morale ? C’est parce que la société est là, c’est parce que les institutions sont là et la première d’entre elles celle qui règle et attribue les adoptions, et qui doit assumer le calcul utilitariste du bonheur possible, du destin de l’enfant à adopter, en dialogue avec le couple adoptant, qui montre ses qualités et ses motivations, comme c’est déjà le cas pour tout postulant. C’est parce que l’Éducation nationale est là et qu’elle est obligatoire. C’est parce que le suivi médical des enfants en France est ce qu’il est. Pour tout cela, on ne peut pas nier ce destin possible à ces enfants qui autrement n’auront presque pas de futur. En sachant que comme pour tout le monde, vivre est un risque et vivre bien n’est pas une certitude.

changement majeur de perspective

La PMA c’est oui, aussi, mais à la double condition de sauvegarder le droit de l’enfant à retrouver sa généalogie s’il le souhaite (par une modification de la loi existante), et d’assumer que cela entraîne un changement majeur de perspective, que cela déplace les bornes et les filiations et fait bouger les lignes vers un post-humanisme assumé. Dans un tel choix, des formes nouvelles de vie, de parentalité, des chemins nouveaux de construction familiale qui ne manqueront pas de susciter de nouveaux récits, ne peuvent être jugées à l’aune de ce qui a été, ni avec la peur de l’inconnu pour conseil ni le préjugé pour critère. Elles méritent une chance, une place dans le règne du possible, à défaut de s’imposer dans l’évidence du souhaitable.

affirmer que nous voulons ces changements

Les opposants à ces projets disent qu’ils n’en veulent pas justement parce que cela entraîne des changements majeurs. Il ne faudrait pas le nier, ça serait incohérent. Il faudrait affirmer que nous voulons ces changements. À condition que ce soit le cas, évidemment.

le domaine des valeurs est un terrain de création et de combat

Il n’est pas sûr que la société soit mûre pour un tel saut. Mais la maturité d’une société n’est pas non plus le critère de la valeur des choses. Nous le savons depuis Nietzsche et Max Weber, le domaine des valeurs est un terrain de création et de combat, et la difficile équation entre la liberté et la responsabilité, un défi, que l’on ne peut affronter sans audace et générosité.


[1] Personnellement, j’ai tendance à penser que l’État n’a rien à faire dans nos chambres, encore moins en ce qui relève de l’amour, y compris celui ontologiquement lié à la responsabilité, c’est-à-dire la relation parentale. Mais ce serait à développer ailleurs et cela n’est pas pertinent pour cet article, qui ne cherche qu’à explorer certaines problématiques éthiques qui posent les options actuellement proposées.

[2] Voir Ogien, Ruwen, La panique morale, Paris, Grasset, 2004, pp. 41-51.

[3] Voir Sylviane Agacinski, « Questions autour de la filiation » (entretien avec E. Lamien) Ex Ǽquo, juillet 1998, p. 23. Aussi, Politique des sexes, Paris, Seuil, 1998, réédition Seuil 2002, et encore « Contre l’effacement des sexes » Le Monde, 6 février 1999.

[4] Toute cette terminologie psychanalytique est utilisée à foison souvent par des personnes qui ne songeraient pas une seconde à aller voir un psychanalyste. Beaucoup de personnes se découvrent ainsi brusquement disciples du Lévi-Strauss de la première époque (son idée de «l’échange des femmes» comme moment fondateur des cultures, voir Les structures élémentaires de la parenté) et de Lacan.

[5] Le plus « classique » : Judith Butler, Trouble dans genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, Traduction Eric Fasin, Paris, La Découverte/poche, 2006.

[6] Voir l’ouvrage monumental d’Ernest Cassirer, Philosophie des formes symboliques, Éd. de Minuit, 1972, trois vol.

[7] Voir Ferry Luc, La révolution de l’amour, Paris, Plon, 2010. On peut aussi consulter Bruckner, Pascal, Le mariage d’amour a-t-il échoué ?, Paris, Grasset, 2010.

[8] Le terme utilitariste en France n’est pas toujours compris. Pour qu’il n’y ait pas de confusion, il ne veut pas dire instrumental ou intéressé ou quoi que ce soit de ce genre, mais fait allusion au courent de pensée éthique et politique fondé par Jeremy Bentham et John Stuart Mill, dans lequel c’est le résultat de l’action, en termes de somme de bien-être, de bonheur (ou des plaisirs), ou au contraire, de peines et souffrances, qui fondent leur évaluation morale.

[9] On peut aussi regretter que le contenu subversif des pratiques sexuelles toujours en mutation soit délaissé dans une tentative de normalisation qui reconnait l’État comme seule source de légitimation. Sans mentionner que la demande de légitimation par l’État d’un état de choses dans le domaine sexuel et parental, entérine l’illégitimité plus ou moins durable des choix qui n’entrent pas dans le modèle proposé, dans ce cas le modèle conjugal. Vouloir être normalisé avalise l’anormalité d’autres choix auparavant solidaires de la propre condition, tout au moins dans le contexte d’une pensée Queer. Mais tous les gays et lesbiennes n’ont pas non plus de raison d’adhérer à la pensée Queer.

[10] Il est déjà posé par maintes pratiques de chirurgie esthétique non réparatrice mais liée aux goûts. Il est évident que, même si les actes techniques requis sont proprement médicaux, il est plus propre de parler de « clients » que de « patients ». Cette instrumentalisation et marchandisation de la médecine est en œuvre déjà, cohérente avec une conception ultralibérale. Ce n’est pas pour jeter l’anathème mais pour poser de repères.

[11] Par exemple, Dona HARAWAY, Manifeste cyborg et autres essais : Sciences – Fictions – Féminismes, Anthologie établie par L. Allard, D. Gardey et N. Magnan. Éditions Exils, 2007.


Ce texte provient du blog de Daniel Ramirez

rappel : voir aussi
notre dossier mariage

Profession psychopraticien : rapport moral SNPPsy 2012

SNPPsy – Rapport moral

– extraits

par philippe grauer

Les lignes bougent. Nous demeurons & évoluons.


QUELQUES TERMES

Nous avons besoin d’une terminologie soigneusement assise. Nous proposons ici quelques points de repère pour contribuer à la stabiliser.

métier discipline méthode

– Nous pratiquons un métier, celui de psychopraticien(1« ) (aucune garantie).

– Nous nous réclamons d’une discipline, la psychothérapie relationnelle (héritière de la psychologie humaniste et du Mouvement de croissance personnelle(2« )). (3« ).

– Au sein de cette discipline qu’à la fois nous proclamons, revendiquons, soutenons et dont les sociologues et les autres professionnels constatent l’existence effective nous nous réclamons d’une spécialité, école ou méthode (relevant d’une société savante(4« )). Ne pas confondre domaine, méthode et technique(5« ).

parcours

Certification : nombre d’entre nos nouveaux adhérents sortent désormais d’une école (agréée Affop) qui les a diplômés dans une méthode (diplôme professionnel privé – délivré à l’issue d’une reconversion – de 1500 à 2000 heures, l’équivalent de cinq années universitaires). Leur méthode les rattache à une société savante.

Professionnalisation : en fin d’études ils connaîtront une période d’exercice stagiaire (encadré par leur école) au cours de laquelle ils s’inscrivent au Snppsy en qualité de membres étudiants associés d’une école agréée Affop.

qualification : Sortis de l’école les voici syndiqués de base, membres qualifiés du Snppsy, autorisés à se dire psychopraticiens relationnels du Snppsy (sans le ®, par dérogation AFFOP), se réclamant par là de leur discipline de référence.

Habilitation : un peu plus tard, ayant rencontré une commission de pairs expérimentés relevant de méthodes diverses (pluralisme), ils passent (cinquième critère) psychopraticien relationnel®, et se voient habilités à porter ce titre (6« )

– Des parcours atypiques restent possibles, respectant le principe de l’échelle décrite ci-dessus.

garanties, syndicat garant professionnel

Nous constituons un syndicat particulier, professionnalisant(7« ), garant solidaire de la qualité professionnelle des praticiens qui le constituent et qu’il encadre. Noyau préordinal, entre le cas de figure et l’anomalie caractéristique. Notre dispositif de titularisation permet de confirmer la reconnaissance et autorisation de soi en qualité de professionnel de notre discipline auprès de représentants expérimentés de laquelle le candidat déjà en exercice vient présenter décrire et évaluer sa pratique. Le dialogue entre pairs relevant de champs méthodologiques divers (pluralisme) de leur discipline commune permet d’attester d’un référentiel solidaire commun (les cinq critères), de la valeur symbolique de l’exercice du praticien, de la représentation qu’il s’en fait, et de sa compétence suffisante.

paradigme

Notre titre d’exercice professionnel privé (exercice libéral) garanti par les quatre membres historiques du GLPR, se présente comme alternatif au titre d’exercice paramédical d’État qui ouvre l’accès à l’hôpital. L’alternative que nous représentons, institutionnellement faible, mais socialement suffisante et professionnellement consistante, se propose comme profession de santé non médicale (ce qui ne veut en aucune manière dire anti médicale).


1) UNE ANNÉE D’ÉTABLISSEMENT

Conflits en cours

Un épisode de la guerre des psys se termine, celui que j’ai appelé la bataille des charlatans. La guerre n’est pas finie, une autre bataille se déroule sous nos yeux, la bataille de l’autisme, tandis que les psychiatres des 39 luttent de leur côté contre le couplage de leur discipline et de l’instance juridique opéré sous l’ère Sarkozy, les enrôlant dans un dispositif sécuritaire qui ruine le concept même de psychiatrie. De leur côté nos écoles poursuivent leur travail de transmission de notre psychothérapie relationnelle et il serait imprudent d’attendre des pouvoirs publics leur reconnaissance à court terme, car en l’actuelle situation cela signifierait le remplacement des actuels enseignants de ces écoles par des universitaires en activité, à tout le moins leur subordination à des mandarins scientistes, correspondant à une véritable annexion qui signerait la disparition de leur spécificité. La génération qui vient devra s’occuper de faire entériner si elle le souhaite, sans se faire confisquer au passage, l’état de fait, pragmatique, de l’existence, bonne performance et utilité publique de nos écoles agréées, avec leur philosophie, idéologie, pédagogie et programmation propres. Nous ignorons encore si cela sera souhaitable et sous quelle forme. Pour l’instant perpétuons la situation actuelle, maintenons nos écoles syndicats et fédérations, notre consistance institutionnelle. Établissons-nous solidement.

En fait des tensions sont maintenues, des conflits se poursuivent nous venons de le voir, simplement ceux nous concernant n’occupent plus le devant de la scène, et si nous y prenons part c’est en appui, à titre parfois de quasi invisibles.


La bataille des charlatans s’achève. La guerre des psys peut-être pas. Pour l’instant nous vivons l’acalmie. La psychanalyse aux prises avec les TCC qui veulent l’expulser de l’hôpital livre, deuxième épisode, la bataille de l’autisme. Hors l’hôpital nous ne participons pas à cette action qui concerne psychologues et psychiatres.
Cette année a vu notre dernière mutation institutionnelle nous adapter au nouveau régime réglant le fonctionnement des différents protagonistes du carré psy.

frontières inchangées

En ce qui concerne le titre de psychothérapeute attribuable à nos grands-parents qui l’ont revendiqué, les dossiers des candidats au titre paramédical de psychothérapeute définitivement acheminés, les ARS poursuivant leur travail, il ne reste plus qu’à s’occuper des contestations en cours ou à venir. Les nouveaux psychopraticiens en place auront affaire au contrôle d’institutions qui ont conservé l’habitude de ne pas distinguer entre psychopraticiens sans garantie spécifique et nos psychopraticiens relationnels. Nos écoles agréées AFFOP continuent leur travail de formation et transmission dans des conditions parfois économiquement tendues. Nous continuons de travailler et évoluer, pour occuper respectablement notre territoire dont les frontières n’ont pas bougé, et populariser notre discipline, métier, titre.

ARS

Nous nous sommes occupés des dossiers ARS pour ceux d’entre nous qui trouvaient leur intérêt à continuer de s’appeler psychothérapeutes(8« ), souvent habitués à le faire depuis des décennies, avec talent et sérieux. Il pourront en outre de la sorte appartenir formellement à l’autre bord. Ces dossiers suivent à présent leur cours, accompagnés par nous quand c’est nécessaire. Les ARS traitent les dossiers de façon différente, parfois incohérente. Les décisions de certaines nécessiteront une reprise auprès du Tribunal administratif. L’excellent travail de préparation de Geneviève Mattei a manifesté son utilité. Nous accompagnerons jusqu’au bout les dossiers litigieux qui le nécessitent.

post ARS

Les nouveaux arrivants dans notre métier ne s’appelleront pas, ne porteront pas le titre de psychothérapeute de toute façon. Je le rappelle notre profession à partir de maintenant recrute fondamentalement des étudiants apprentis en reconversion (ils ont entamé leurs nouvelles études entre 40 et 50 ans) sortis de nos écoles. Si cet état de fait vient à changer nous le verrons bien. Pour l’instant il s’agit d’un fait concernant toute l’Europe. Bien entendu les parcours atypiques classiques si l’on peut dire continueront d’approvisionner également nos effectifs. Nous avons modifié notre institution de recrutement précisément de façon à pouvoir accueillir ces populations ancienne et nouvelle selon des modalités conformes aux besoins actuels de publication de listes et d’affichage pour chacun de son identité disciplinaire et professionnelle.

nouveau libellé identitaire

Nous avons tardé à réviser notre personnalité institutionnelle. Notre terminologie disciplinaire et professionnelle est seulement en train de s’établir, à preuve qu’il n’y a quelques mois que nous nous sommes avisés en tant que syndicat il fallait attribuer l’appellation disciplinaire et professionnelle de psychopraticien relationnel à l’ensemble de nos membres, la confusion entre titre et appellation s’étant prolongée après notre AG réformatrice du printemps.

syndicat de titulaires sur trois décennies

À l’origine nous avons créé un syndicat professionnel spécifique puis nous sommes battus sur la ligne : Profession psychothérapeute, tout en créant un code de déontologie et avons encadré et garanti la qualité de la formation des méthodes-écoles. Nous nous définissions comme un syndicat de titulaires (dès le début, un titre), fondé sur la reconnaissance par des pairs (les cinq critères) issus d’écoles différentes, toutes fondées sur le principe de la psychothérapie par la relation. Nombreux furent nos membres qui ne devinrent jamais titulaires, le titre n’était pas alors nécessaire pour exercer.

agents et objets du changement

Les choses et les temps ont changé. Nous distinguons à présent métier, titre, discipline, spécialité, méthode ou technique, système de certification, syndicat, fédération. Notre profession s’est consolidée notre discipline s’est donné son nom (en 2001), notre titre professionnel spécifique, alternatif, garanti dans le cadre du GLPR, s’affirme face au titre d’État paramédical dont les praticiens n’ont pas besoin d’avoir effectué un travail sur eux pour exercer une psychothérapie d’inspiration et d’idéologie radicalement différentes. Notre nouveau système de dénomination complexe est prêt, juste au moment où nous sommes en train de mettre en place un portail de la psychothérapie relationnelle. Décidément les temps ont bien changé, et nous avons été à la fois agents et objets du changement.

un des lieux où l’on pense l’épistémologie, l’éthique, l’idéologie

Notre syndicat s’est toujours placé comme un des lieux où l’on s’efforce de penser notre profession et discipline, où s’en pensent l’épistémologie, l’éthique et se sécrète l’idéologie(9« ). En poursuivant notre action aujourd’hui, avec le même effectif têtu des années 80, mais en ayant bien survécu à la dissémination qui vit nos effectifs professionnels et organisationnels pratiquement décupler, nous ne déméritons pas et entamons à présent l’installation de notre nouvelle appellation désignant encore plus clairement qu’avant notre domaine et champ d’action dans la cadre du Carré psy dont nous sommes les inventeurs du concept.

portail, affichage.

Le Carré psy continue de constituer le cadre de référence de l’ensemble des disciplines et professions du soin psychique (le terme soin étant ici utilisé volontairement dans le sens soit de traitement soi de souci). En créant notre portail nous afficherons notre permanence identitaire aux côtés de nos trois voisins de palier, de nos trois disciplines voisines. Rappelons leur situation.

2 – LES MOUSQUETAIRES DU CARRÉ PSY

Un pour tous tous contraints, les mousquetaires du Carré psy sont passablement désunis. Passons-les en revue.

psychologie

La doctrine idéologique de base de la psychologie reste son arrimage identitaire au scientisme. Le psychologisme consiste à intégrer y compris certains éléments de la psychanalyse et de la psychothérapie humaniste à une philosophie positiviste expliquant le fonctionnement humain à partir de celui du cerveau. Bien entendu pourvus d’un cerveau et d’un câblage développemental, nous répondons partiellement à la description que la psychologie nous fournit. Elle constitue une discipline passionnante, dont le rayon d’action en matière psychothérapique n’a rien à voir avec le nôtre, mais constitue une des pièces du dispositif global au service de ceux qui nécessitent un traitement psychique.

psychiatrie

Le psychiatrisme en partie transféré aux généralistes administrateurs de trop de psychotropes, médicalise le malaise. Définitivement déconnecté de la clinique psychanalytique qui l’avait durant une génération colonisé, il est retourné à la neurologie, ce qui rapproche la psychologie de lui. La clinique de la psychiatrie consiste à savoir diagnostiquer, trop souvent sans suffisamment de temps d’écoute afin d’administrer les bonnes molécules. Un petit vent de modernisation semble se lever sur la formation de psychiatre, qui s’enrichit ci et là de premières formations à la psychothérapie,oh ne nous affolons pas il ne s’agit que de premiers petits pas, ils ne sont pas encore à nous rejoindre. Mais on peut saluer ce progrès.
Globalement en crise grave, la situation de la psychiatrie nous préoccupe car nous avons besoin d’elle sur le terrain, pour le travail en réseau quand c’est nécessaire.

psychanalyse

La psychanalyse n’a pas changé, nous partageons avec elle le principe de base de la dynamique de subjectivation, mis en œuvre par un processus intersubjectif (même quand elle reste très intrasubjective) se déroulant au cours de séances répétées sur une période allant de quelques mois à quelques années, auprès d’un praticien dûment formé entraîné encadré pour cela au sein d’une société savante fonctionnant en formation continue. Elle s’appuie sur sa théorie et clinique, un siècle d’expérience tant dans son domaine d’exercice propre que dans le cadre adapté à la pratique psychiatrique et psychologique hospitalière ou de clinique libérale. En ville de plus en plus les cures longues à trois fois par semaine deviennent rares (la clientèle c’est souvent nous), et la psychanalyse comme tout le monde face à la crise passe à deux voire souvent une séance hebdomadaire, ce qui est tout sauf anodin. Jalouse et fière de son travail à partir des formations de l’inconscient, sa condescendance à l’égard de la psychodiversité même de qualité freine le débat permanent entre les deux disciplines mutuellement fécond. Elle épouse souvent les contours de la psychologie clinique, sa profession (et discipline) de couverture et référence et ses préjugés corporatistes à notre égard.

psychothérapie relationnelle

Notre psychothérapie relationnelle, héritière de la psychologie humaniste américaine, de la phénoménologique existentielle, de l’antipsychiatrie et psychothérapie institutionnelle, du systémisme et de la psychanalyse, n’a changé ni d’identité ni de place au sein du carré psy dont dans le schéma que j’en ai proposé elle se trouve occuper l’aile Est. Elle s’est vue contrainte de modifier le nom de ses praticiens – essentiellement cela, elle a dû se renommer partiellement. Nous devons nous souvenir qu’en nous dérobant le nom la médecine n’a pas pu nous déposséder de la chose ni voler notre âme. Nous continuons de constituer ensemble l’École de la Chose, de notre chose et cause humaniste et relationnelle.

3 – VOISINAGE IDENTITAIRE

Si nous nous rapportons à la psychologie clinique en quoi consistent nos différences et similitudes ?

identités comparatives : nos deux atouts

Nous différons de la psychologie clinique, psychologie psychanalycisée ou psychanalyse psychologisée. La psychologie réduit la psychanalyse à un corpus de savoirs dispensables sur le mode universitaire de la rationalité procédurale, tous comparables et de même niveau. Elle traite de modèles descriptifs protocolisables que les futurs psychologues auront été entraînés à appliquer dans le monde psychiatrique hospitalier – sur la base de leur ignorance du principe du long travail sur soi préalable, et d’un long travail d’apprentissage expérientiel de la relation psychothérapique, qui en réduit la portée.

la clinique

La clinique c’est le nom paramédical que donnent à leur pratique les psychologues …cliniciens. Nous disons pratique pour désigner la même chose, ce qui fait de nous des praticiens(10« ). En psychothérapie, mais nous devons ajouter relationnelle car psychothérapie tout court est précisément tout vaste. Nous voici psychopraticiens mais relationnels car psychopraticien nom de métier seulement n’est protégé ni garanti par rien. Il demeure que du point de vue du côtoiement de la psychose à l’hôpital les psychologues bénéficient dans ce domaine lors de leurs stages d’apports précieux. Le sentiment de supériorité sur nous qu’ils en tirent(11« ), de bénéficier d’un privilège, vient en partie de cet accès à une formation stagiaire hospitalière, à ce qu’avec ambiguïté paramédicaliste ils appellent la clinique. On peut s’interroger sur les modalités et fondements de cette formation, pas sur son principe. Si le monde n’était pas mal fait nous aurions accès à ce mode de formation. De fait nous y avons nos petites entrées, par le biais d’alliés passeurs, psychologues et psychiatres formateurs dans nos écoles. Mais la grande porte universitaire nous est pour l’instant condamnée. La génération qui vient s’occupera de cela.

Ferenczi et la suite

Le maniement de la logique de l’inconscient et de la métapsychologie contradictoire avec celui de la psychologie des stades, des mécanismes et de la psychologie des familles fondée sur un œdipe de super marché, relève d’une épistémologie distincte. Nous différons de la mentalité méthodologique et épistémologique de la psychologie, qu’elle se dise scientifique à la remorque du scientisme organiciste neurologiste médical ou clinique à la Janet-Lagache. Notre différence et spécificité se fonde en grande partie sur l’idée de méthodes actives héritée de Ferenczi et après lui d’une quantité de psychanalystes puis de dissidents puis de non psychanalystes humanistes existentiels. Différence prise en compte, notre proximité avec une psychanalyse ni psychologisée ni dogmatique ni dénaturée demeure.

notre ouverture

Notre dimension extra médicaliste ni paramédicale ni scientiste s’affirme. Notre voisinage avec l’anthropologie, la philosophie, la psychosociologie, notre articulation aux sciences humaines, notre curiosité de l’histoire tant de notre discipline que de celle de la psychanalyse peuvent nous procurer l’ouverture nécessaire aux avancées dans la pratique et la théorisation. Le recours de certains courants issus de Maslow, Huxley et tant d’autres à la spiritualité est bien connu, illustration de notre capacité d’admettre la diversité, la complémentarité mais aussi de faire face aux contradictions en recourant au débat plutôt qu’à l’excommunication. L’ouverture dans la rigueur pourrait définir notre option.

nos formations

On voit nos formations s’entourer d’universitaires faute de s’articuler intelligemment à une université qui ne sait pas et ne veut pas travailler avec nous (le montage Lagache poursuit son cours en psychologie : un savoir hétérogène qui ne trouve pas son juste statut). Nous n’ignorons pas la nécessaire dimension intellectuelle et littéraire de notre profession, nécessairement imprégnée de culture et d’art. Notre culture de la créativité est caractéristique de notre style et orientation dans ce domaine. Nos écoles agréées AFFOP, héritières du souci de notre syndicat du temps des Écoles titulaires, dispensent une formation suffisamment bonne et étoffée. Elle n’est pas jonctable avec l’université et pour l’instant ça n’est franchement pas plus mal quand on y mesure les méfaits du scientisme et l’élimination systématique de toute présence scientifique de près ou de loin affiliée à notre Mouvement, à l’humanisme, à la relation.

notre rayon d’action, notre patientèle

Qui recourt à nous ? La psychothérapie dans nos pays est à plusieurs vitesses. Quatre, si l’on compte ceux du quart monde qui n’y ont nul accès, ni culturel ni financier. Le secteur public hospitalier avec son réseau débordé (souvent plusieurs mois d’attente en cas d’urgence) de CMP s’occupe de ceux qui n’ont pas (forcément non plus les moyens) d’exigences particulières en matière de soins psychiques, auxquels la garantie médicale suffit convient ou s’impose. Le secteur des cliniques psychiatriques et de la psychiatrie privée se répartit entre positivistes et tenants de la psychodynamique. Notre secteur reçoit les membres des classes moyennes qui désirent et peuvent choisir leur psychopraticien pour traverser une crise de vie, soit en première intention soit que désabusés par le système scientiste ils n’en soient venus à recourir à des psys plus humanistes. Ils recourent à nous parce que nous nous disons relationnels, qui n’est ils le savent pas un mot creux dans notre bouche, ni le terme passe-partout de toute psychothérapie, mais constitue le ressort de base du processus qu’actionne notre discipline.

4 – DEUX UNIVERS OPPOSÉS

Par là nous nous dressons face à l’hégémonisme mondialiste de la psychiatrie américaine imposant l’idéologie d’un DSM toujours plus idiot, relié aux laboratoires pharmaceutiques, ceci expliquant partiellement cela, qui s’efforce, c’est la médicalisation de l’existence, de régir le carré psy dont nous occupons le territoire des alternatifs irréductibles.

fin des idéologies

On parle beaucoup de la fin des idéologies, celles qui issues de la première guerre mondiale qui fit mourir des progrès de la chimie des millions d’hommes sous des millions de tonnes d’explosifs et de gaz, ces idéologies technico assistées qui ravagèrent la planète une seconde fois. Pourtant s’opposent toujours deux forces planétaires, à l’échelle de la mondialisation, celle, encore hygiéniste, du triomphe « scientifique » de la mise en chiffre et soumission de l’équation humaine à ses modèles mathématiques abstraits, celles de la protestation humaniste de l’irréductibilité de la personne humaine à son plongeon forcé dans les eaux glacées du calcul rationaliste économique décliné en statistico diagnostique.

deux univers de discours deux mentalités opposées

Nous avons bien affaire à la confrontation de deux mondes deux univers de discours deux mentalités, deux cultures, opposées. D’une part celle d’une mondialisation médicaliste de la condition humaine, frappée au coin d’un positivisme scientiste, qui voit des pragmatiques intelligents sortis de l’université ou y appartenant, affectivement idiots et/ou cyniques, travailler dans le domaine psychique sur des cas (vs. sujets), au service d’intérêts financiers qui rendent notre société malade de l’idéologie de la gestion. De ce côté de la ligne on analyse des corrélations statistiques dépendant d’un système de classification insensible. La psychiatrie qui s’y réfère publie des articles dans des revues anglo-saxonnes à fort impact factor elle s’est hypermédicalisée, organicisée, et entend bien médicaliser l’existence.

le discours DSM

L’outil de base de ce mouvement réduisant l’humain à une mathématique abstraite est le DSM. Un univers de discours DSM soit disant athéorique, organiciste à base de mécanique neuroscientiste, structure le champ psycho médical positiviste, s’accorde au consensus libéral de la gestion (du stress, du temps, de la crise, du handicap, du comment vivre), produit une idéologie orientée vers le conformisme et la médicalisation de l’existence. Ce discours et son idéologie sont anti humanistes. Nous y sommes résolument et fièrement opposés.

du psychanalycisme au médicalisme

Le DSM est en partie mais pas seulement parti d’une réaction contre un certain hégémonisme psychanalytique en psychiatrie. La médecine colonisée durant une génération par une psychanalyse non exempte de dogmatisme (et paradoxalement au moins aux États-Unis passablement médicalisée – déjà ! alors il faudrait savoir), comme la psychologie et pour les mêmes raisons a réagi pour recouvrer son identité. Mais pas la peine de passer du psychanalysme au médicalisme. En tout cas fini la psychothérapie abandonnée aux antipsychiatres, anti-nosologie, aux travailleurs sociaux, aux psychothérapeutes non médecins, aux charlatans – terme par lequel les médecins désignent les ennemis de la médecine et de la science. Voici comment psychiatrie et psychologie « scientifique » tournent sur une base idéologique commune.

idéologie du bien-être et de la santé

Leur idéologie du bien-être et de la santé (mentale) administrera l’intime scientifiquement. Des politiques confondant folie, désordre et violence produiront contre elle des règles et mesures sécuritaires, à la diligence des psychiatres. La norme que brave la folie n’est plus religieuse, certes depuis la mort de Dieu, mais pas davantage philosophique ou anthropologique. « Scientifique », i.e. médicale, et juridique, la voici redéfinie par des experts. Dans un univers du Chiffre et de son inflation déraisonnable appliquée aux faits humains, fait florès le conformisme et la normopathie, s’exerce le biopouvoir. Fini le temps des libertaires de 68, voici venu celui des straights, de ceux qui marchent droit, gris, des humains banalisés évalués à l’aune de la « réussite » conforme. Les « perdants » par millions enregistrés à l’enseigne de la dépression ou de la bipolarité dûment stabilisés dans leur handicap prendront leurs médicaments – mais pas trop, il paraît que ça donne l’Alzheimer et que ça coûte des fortunes. Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

univers du sens

Les antagonistes de l’autre part on les trouve dans les deux familles de la dynamique de subjectivation, d’abord représentés jusqu’à la fin des années 50 par la psychanalyse, et depuis les années 60 par le second rameau que nous constituons, les humanistes, devenus depuis le début du siècle les relationnels. De ce côté, notre côté, les conduites humaines sont sensées, pourvues de sens. De ce côté la relation fait lien, le fantasme et le symptôme font sens, le transfert véhicule la revitalisation de conflits restés contentieux. Pour nous dans l’entre-deux relationnel se joue en équipe le devenir et la restructuration de la personne en difficulté. Difficile et passionnant travail, heureusement qu’il existe une corporation compétente pour le prendre en charge spécifiquement.

subjectivistes peu solidaires

Les psychanalystes en prennent leur part. Le camp des subjectivistes reste cependant divisé. Jusqu’à quand ? sur le terrain se nouent des confraternités, des relations d’amitié professionnelle. Des psychologues-psychanalystes et psychiatres-psychanalystes à la mentalité souvent rongée par le corporatisme de leur profession d’emprunt et par le souvenir de leur hégémonie passée gardent en horreur les dangereux amateurs, concurrents et relativement nouveaux venus que constitue notre plèbe. De la masse amorphe des sans diplômes universitaires de médecin ou de psychologue a eu beau émerger une population psychothérapique de praticiens non médecins qui s’est donné les moyens institutionnels de reconnaissance qualifiée par un système complexe d’écoles agréées et d’instances professionnelles titularisantes, rien n’y fit, le discours de beaucoup trop encore de ces psychanalystes de double exercice continue jusqu’à nos jours de méconnaître leurs collègues qualifiés pour exercer une psychothérapie relationnelle non médicale. Hors la respectabilité psychanalytique le plus généralement adossée à la psychologie ou à la psychiatrie point de salut. Nous tendons la main à ceux qui ont compris les bienfaits de l’ouverture de notre côté. À nous de ne pas bouder la rencontre avec les autres.

à la marge

Il est vrai qu’exclus du club des psys universitaires qui accorde la garantie par le diplôme d’État sous la houlette de la médecine, les humanistes issus du protestantisme américain, de la contre-culture et de la psychologie humaniste pas toujours encore identifiables comme condisciples (discipline) ou collègues (métier), leur situation extra universitaire les confinant à la marge. Nous pourrions fort bien nous contenter de cette marge du système de médicalisation de l’existence, trop heureux d’en constituer l’indispensable alternative humaniste.

nos avantages

L’avantage qui nous revient, un bénéfice secondaire de notre nouvelle désignation de psychopraticien, réside précisément dans l’abandon de notre nom de métier comportant le signifiant thérapeute(12« ) à connotation médicale de maladie (faire passer en bloc la dépression pour une maladie est un abus du biopouvoir) nous laissant le vaste territoire du malaise et de la signification de l’existence, offrant au public la garantie d’être les seuls à décrocher clairement du paramédicalisme et de la médicalisation de l’existence. Un autre avantage, absolument positif celui-là, tient à la mise en vedette du déterminant relationnel qui dit bien ce qu’il veut dire un soin de soi non médical qui passe par la relation, et affiche notre spécificité au public. Un dernier avantage, celui de récupérer une partie de la prétention de la psychanalyse à l’extraterritorialité, à ne pas nous soumettre à la loi inapplicable dans notre domaine des sciences dures, de la statistique et de l’évaluation scientiste.

village gaulois

Face à cela nous, héritiers de la contre-culture (anarchisante) qui conduisit à 68, de la psychologie humaniste américaine, ne reniant pas notre dette envers la psychanalyse, la psychiatrie humaniste relationnelle (Harry Stack Sullivan) et la psychothérapie institutionnelle, n’avons plus qu’à consolider nos villages gaulois à l’échelle européenne et mondiale, pluralistes, comportant par ailleurs d’assez nombreux praticiens intégratifs. Notre idéologie s’affiche humaniste, par delà les analyses du siècle dernier sur l’anti-humanisme théorique. Nous sommes proches de l’idéologie de l’écologisme.

Puisque nous participons bien de notre temps, qui déclare mortes les idéologies en en soutenant de nouvelles, déclarons-nous de notre côté. D’abord il n’y a que nous pour détenir le privilège de l’occuper. Faisons-le fièrement.

nos effectifs

L’Histoire l’atteste nous demeurons. Nous demeurons entre 5 et 600 praticiens environ depuis nos débuts. Évidemment pas les mêmes, depuis 30 ans. Si on s’en tient aux chiffres que peut vouloir dire ce 5-600 là ? après tout selon le taux usuel en France 500 sur 7500 nous devons compter dans les ratios de syndicalisation, en ajoutant le PSY’G nous devons nous situer dans les 10 % classiques. Si l’on additionne les effectifs deux fédérations, qui regroupent ensemble quelques milliers de praticiens, c’est plus qu’honorable pour la profession.

notre rôle parmi les Quatre

Évidemment la diversification de nos organisations(13« ) ont émietté les effectifs de nos inscrits, comme réparti la titularisation. C’est pourquoi nous restons 550 environ (plus les mêmes qu’en 81). On peut même dire que nous avons accompli et au-delà la parole du Cid
Nous partîmes cinq cent mais par un prompt renfort
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port

Sur les 4500 plutôt que les 3000 du poète nous représentons à l’issue de l’évolution sur un tiers de siècle (une génération) actuellement un quart des organisations, la moitié avec l’AFFOP, et à peu près un huitième en effectif de la militance psycho relationnelle.

exopratiques et malpratiques à nos frontières

Autour de nous on doit compter encore 7000 péri psys, les professionnels du développement personnel, du coaching, d’activités psycho-spiritualistes, une nébuleuse qui de tout temps a alimenté à plus ou moins bon escient le fantasme médicaliste de charlatanerie, et dont nous-mêmes avons peiné à nous démarquer sans tomber jamais dans le même mécanisme de dénonciation. C’est seulement cette année que j’ai trouvé la capacité et le courage de discerner que nous pouvions désigner comme charlatans ceux qui pratiquant une discipline autre que la nôtre la revêtaient dans un à peu près qui nous incommodait nous de l’appellation psychothérapie (heureusement jamais relationnelle). Nous devons protéger nos frontières. Nos propres frontières, celles du SNPPsy (et AFFOP), du PSY’G et de la FF2P regroupées dans le cadre du GLPR qui constitue notre Europe de Schengen à nous.

5 – HISTORIQUE

tentative de nous confondre

Nos adversaires s’en étaient pris à nous en faisant exprès de nous confondre avec ceux dont nous nous démarquions, c’est de guerre, sinon bonne. Piégés nous nous sommes dégagés comme nous avons pu. Nos amis psychanalystes de la bonne Cause au début de la crise Accoyer ont protesté « Laissez-nous nos charlatans« . Mot d’ordre provocateur qui nous a bien arrangés, nous n’étions pas capables de faire autre chose que de protester sans trop insister pour ne pas focaliser le conflit là où il ne se situait pas. Nos adversaires politiques attaquaient ainsi nos pseudos pour faire leurre (dont nous avions évidemment à nous désolidariser de l’image), nous prenant peu en considération, attachés à la réalisation de l’objectif majeur visant à soumettre la psychologie à la médecine et sinon d’en finir avec la psychanalyse du moins de la réduire ultérieurement en l’expulsant de l’université – et de l’hôpital.

de l’utilité du Carré psy

Une fois le combat mené dans le cadre de l’alliance avec l’aile Cause freudienne de la psychanalyse qui nous a il faut aussi le dire rassemblés parce que la Cause est organisée politiquement et qu’il fallait livrer bataille sur ce terrain(14« ), nous avons pu constater que dans la nouvelle donne nous étions restés en place au sein du Carré psy (un concept créé avant même la bataille, au sein du collectif à penser de notre syndicat). L’importance du carré psy tient dans le fait qu’il nous permet de caler et cadrer notre mouvement parmi l’ensemble des disciplines et professions du psychisme (et seulement d’eux) et proposer une grille de repérage stable et clarificatrice. Nous en avions besoin car auparavant la psychologie et la psychiatrie faisaient la loi, s’incorporant quand nécessaire la psychanalyse, le paysage psy c’était cela, avec tout à fait négligeable à la marge, invisible, une bande d’exotiques amateurs cool sans respectabilité ni visibilité médiatique.

de la Coordination psy au GLPR

Le combat mené aux côtés de la Cause freudienne nous a permis de mieux conjoindre nos forces et sitôt la Coordination psy dissoute nous avons été à même de créer le GLPR, unissant nos seules forces. Notre dépendance à une organisation psychanalytique poursuivant ses propres objectifs n’aura duré que le temps de gagner en puissance et en assurance dans la lutte commune en dépit de notre modestie numérique et de nous réunir en une force conjointe autonome.

la psychanalyse divisée

On sait que la psychanalyse (i.e. essentiellement la psychologo-psychanalyse amalgamée) mis à part sa frange millérienne et libertaire (Cause + Manifeste de René Major) a mordu à l’hameçon et que le Groupe de contact qui a cru pouvoir profiter de l’aubaine pour mieux s’arrimer au nouvel ordre psy aménagé par la médecine dans le cadre d’une reconfiguration propice pensa-t-elle à une psychanalyse corporatiste a finalement conduit à transformer les psychanalystes en psychothérapeutes, leur objet phobique, sous hégémonie médicale – la phobie de la psychologie clinique, elle-même en voie de liquidation. Étonnant retournement des choses, stratégie remarquable.

6 – QU’AVONS-NOUS À DEVENIR ? QUE NOUS RESTE-T-IL À FAIRE ?

hors de notre champ attaques contre la psychanalyse

Ainsi une fois terminée la bataille des charlatans, au cours de laquelle nous nous sommes bien comportés, au moment où la seconde manche marquée par l’absorption de la psychologie clinique dans le cadre paramédical du titre de psychothérapeute voit s’engager la bataille de l’autisme pour s’efforcer d’expulserla psychanalyse de l’hôpital, dans la recomposition institutionnelle au sein du carré psy où en sommes-nous quant à nous, qu’avons-nous à devenir, que nous reste-t-il à faire ?

notre personnalité professionnelle et disciplinaire

Notre poids politique est modeste. Nous travaillons dans le cadre de l’Affop à la mise en place d’un portique de la psychothérapie relationnelle, nous soutenons nos appellations et titres, nous publions nos listes, nous nous réunissons et travaillons. Nous maintenons nos écoles agréées (– Affop en ce qui nous concerne), pépinières du syndicalisme. Notre poids professionnel sur le terrain ? stable. Notre importance disciplinaire ? nos meilleures écoles nous confèrent une suffisamment bonne réputation. Notre importance théorique, idéologique, sociologique ? manquant du soutien d’un bon enracinement universitaire nous bénéficions par contre de notre originalité de recrutement et de la qualité de notre formation par reconversion, de notre abord non paramédical, alternatif, des crises de vie et interrogations existentielles de notre patientèle.

psychothérapeute, signifiant cible

En 1981, grands représentants fondateurs de la psychothérapie la seule la vraie nous avons mis la psychothérapie humaniste sur les rails, que dire, nous avons installé la ligne. Nous nous sommes étendus, européanisés, diversifiés dans la décennie 90. Juste assez pour représenter une force, une » part de marché », et nous trouver appartenir au champ psy au moment où l’Académie de médecine se décidait à récupérer la psychologie tandis que la psychanalyse était en train de perdre sa position idéologique dominante en psychiatrie (le secteur dirigeant) et en psychologie, soucieuses chacune de se décoloniser d’elle. Force d’appoint, nous avons eu le sentiment d’accrocher notre wagon à la locomotive de la Cause freudienne, trop heureux de ne pas rester à quai (en réalité nous étions pourvu d’un moteur, quatre, un par organisme historique, et nous avons su les faire tourner). Centre de gravité à cause de notre nom, nous représentions l’entité à dépouiller et la cible de l’offensive populiste de dénonciation (en vue de s’en prendre ultérieurement aux psychanalystes) par une médecine positiviste organisciste appuyée par un site de dénonciation, des laïcs amateurs dangereux.

notre responsabilité institutionnelle

Nous représentons et défendons le noyau politique de notre profession. Fort heureusement nous avions bien travaillé et notre syndicat puis l’AFFOP, alliés au PSY’G, tenaient la route, cependant que la FF2P tenait de son côté la route européenne. Nous avons révélé ensemble que nous étions tout à fait capables de tenir notre rôle et de prendre part à la lutte, notre présence sur le terrain, notre pugnacité politique et intellectuelle, notre réputation, ce qu’on pourrait désigner comme notre coefficient institutionnel, nous ont permis de parvenir au résultat actuel, nous restons une organisation représentative historique responsable reconnue comme telle. Nous représentons et défendons le noyau politique de notre profession. Nous conservons la responsabilité de la penser et de penser la discipline qui la sous-tend, à partir de notre propre activité de réflexion et d’échange comme de la capacité de notre mouvement de maintenir des écoles professionnelles alternatives à l’université de bon niveau.

mouvement alternatif

En effet nous constituons un mouvement alternatif. En tant que tel nous ne nous sommes pas effondrés. Qu’avons-nous désormais à redouter ? Nous ne serons plus que l’objet d’attaques marketing corporatistes du genre les psychothérapeutes sont les seuls à fournir les garanties de soins psychologiques scientifiques administrés par des diplômés de l’université. Nos spolieurs se serviront du nom qu’ils nous ont dérobé. Pénible mais limité.

psychodiversité

Il nous reste à maintenir, protéger, développer notre propre sphère d’activité et d’influence, dans le cadre d’une activité professionnelle résolument non médicale et alternative, au service d’une nécessaire diversité de l’offre de soin (et de type de soin le nôtre étant non médical), que j’ai baptisée psychodiversité. Il nous reste à soutenir notre titre professionnel garanti par nous-mêmes, SNPPsy-AFFOP, et dans le cadre solidaire du GLPR. Il nous reste à drainer vers notre idée syndicale les psychopraticiens relationnels issus de nos écoles. Ce sera à eux de voir, à nouveau partis 500, à combien et dans quelle dynamique ils se retrouveront à quel nouveau port. La nouvelle génération a besoin de nos instituions, de notre syndicat sain et solide, pour occuper son territoire en force tranquille au service du public qui déjà la choisit. Il nous reste à augmenter notre attractivité du côté des sociétés savantes moins politiquement spécifiquement outillées pour la défense de la profession, qui se concrétise avec l’idée relationnelle. Il nous reste à produire des textes de soutien à notre discipline. Comme au début nous avons fondé ce que nous appelions La psychothérapie, pour finir par nous rendre à l’évidence que c’était la psychothérapie relationnelle qui définissait notre identité, nous échoit à présent la responsabilité historique d’installer cette dernière comme incontournable dans le carré psy.

un syndicat de psychopraticiens relationnels

Nous avons hésité en tant qu’organisation pour passer enfin cette année en deux temps dont le second aujourd’hui même, de syndicat de titulaires à un syndicat de psychopraticiens relationnels (discipline), dont une proportion que nous sommes incapables de chiffrer devrait porter le titre professionnel de psychopraticiens relationnels®. Alternatif, honnêtement fondé. Mutation réalisée. Bonne chance à nous et à tous ceux qui viendront se joindre à notre bonne aventure.

maîtres de notre territoire alternatif

Comme en 2004 modestes et importants, nous devrons nous faire reconnaître par des moyens différents de ceux de la génération précédente, hors les sentiers DSM médicalisés du cadre nouveau emprunté par les psychothérapeutes diplômés de l’université. Nous ne serons pas si malheureux de porter haut et fort un nom et un titre honorables que nous saurons soutenir, distincts de celui de professionnels qui ne répondent pas au cahier des charges de nos cinq critères. De toute façon et de plus qui à part nous connaît et pratique la psychothérapie relationnelle ? Nous voici dans ce domaine en position de quasi monopole. Nous voici maîtres souverains de notre territoire alternatif, à la disposition d’un public qui nous connaît et apprécie. La crise est là, la situation est incertaine, comme la vie, le vent n’est pas contraire. À nous de jouer.

(………)


QUELQUES DATES

Chronologie supprimée en vue de publication

18 décembre 2012 – 30 juin 2015 –

  • 1 En 30 ans nous sommes passés de l’affirmation identitaire Profession psychothérapeute (Cf. Yves Lefebvre et al., inspirés par le SNPPsy, Profession psychotérapeute, Paris, Buchet-Chastel, 1996, 363 p.-) à l’exercice sous le nom de psychopraticien relationnel de la discipline psychothérapique éponyme, laquelle englobe des méthodes, simples ou composites, techniques ou spécialités. Ce qui est devenu important est le titre alternatif à celui de psychothérapeute (!) que définit l’expression psychopraticien relationnel®. Les temps et les choses institutionnelles ont évolué. Notre profession et discipline n’a pas bougé en tant que telle. C’est le système de dénomination qui s’est trouvé bouleversé et affiné.
  • 2 Growth Movement
  • 3 On compte quatre disciplines : psychiatrie, psychologie, psychanalyse, psychothérapie relationnelle (la psychothérapie sans déterminant se répartissant selon des modalités diverses entre les quatre). Les deux dernières sont seulement des quasi disciplines au sens universitaire du terme, la troisième, à forte composante littéraire, philosophique, anthropologique et culturelle, s’étant longtemps fait héberger en psychiatrie et psychologie, pour aboutir actuellement dispersée en philosophie, littérature, histoire, et encore un peu en psychologie. La quatrième apparaît sporadiquement en Sciences de l’éducation. À l’échelle du siècle elle apparaît comme discipline naissante, déjà suffisamment instituée cependant.
  • 4 Qui peut se trouver délivrer, si elle est titularisante Affop, des « titres » (dans la logique du système des « sub-titres« ) donnant accès à celui qui les surclasse de psychopraticien relationnel. Ainsi un gestaltiste peut se trouver sans le savoir en quelque sorte « doublement » subtitré et titré. Cf. l’entrée méthode.
  • 5 une technique peut se voir transmise dans le cadre d’une société savante ou société-école également. La différence est qu’on ne se forme pas à la psychothérapie ni relationnelle ni tout court à partir d’une technique.
  • 6 Nous avons depuis dégagé le concept de confirmation (double détente reconnaissance/confirmation). Il faudra choisir en définitive, pour maintenir la cohérence de notre terminologie. 30 juin 2015.
  • 7 Nos étudiants sortent de nos écoles réellement formés, opérationnels comme on dit de nos jours. Les pouvoirs publics le reconnaissent à demi seulement. Nos diplômes professionnels privés ne bénéficient d’aucune reconnaissance pour un emploi dans la fonction publique, précisément réservée, c’était le but de la manœuvre, aux psychothérapeutes paramédicaux de nouvelle désignation. Les organismes pourvoyeurs de fonds sont partagés. Certains ont pris en considération notre sérieux et efficacité de formateurs transformateurs.
  • 8 Nombre d’entre nous considèrent que le nouveau titre ne correspond plus à nos normes et valeurs, par conséquent ne les intéresse plus.
  • 9 Il a omis de penser jusqu’au bout la terminologie. À considérer l’embrouillaminis des lieux d’émission de « titres locaux », certaines sociétés savantes se revendiquant puissances tendant à émettre en conséquence cette monnaie symbolique, la situation se complique. Ainsi pendant que le GLPR a organisé la protection de pas moins de trois titres de base, correspondant aux personnalités et systèmes historiques en place, au sein de l’AFFOP on compte une demie douzaine d’institutions habilitées à titrer – devrait-on dire titriser ? – des psychopraticiens reconnus aptes à partir de ces véritables sub-titres, à accéder au titre protégé AFFOP et validé GLPR de psychopraticien relationnel®. Nous avons créé sans y penser et sans le penser un système de titres emboîtables dont les petites boîtes ne se connaissent pas comme poupées russes de rang n-1. À nous de nous sortir de cet imbroglio.
  • 10 On pourrait parler de psychopratique mais on perdrait le sème thérapie qui nous reste et auquel quantité d’entre nous restent attachés. Nous avons déjà assez perdu comme ça, nous conservons psychothérapie, pourvu qu’elle soit relationnelle.
  • 11 Nous ne les tenons plus sous le feu de notre propre arrogance, issue de la Déclaration de Strasbourg, depuis que nous avons distingué notre spécificité disciplinaire et avons renoncé à penser régenter l’ensemble de la psychothérapie (domaine hétérogène épistémologiquement parlant). À chacun la sienne et la souffrance psychique sera bien gardée.
  • 12 Comme nous conservons psychothérapie le « bénéfice » est tout de même réduit.
  • 13 Le Snppsy a engendré la FFdP puis l’Affop.
  • 14 N’oublions que dans le cadre politique nous avons bénéficié également de l’alliance d’Élisabeth Roudinesco, un parti à elle seule, elle allie le sens politique à la capacité d’analyse théorique.

La loi sur le mariage homosexuel et le judaïsme – Une réponse à la position du grand rabbin de France

La loi sur le mariage homosexuel et le judaïsme Une réponse à la position du grand rabbin de France

par Yeshaya Dalsace
ִיְהיוּ ְלָרצֹון ִאְמֵרי ִפיְוֶהְגיֹון ִלִבּי ְלָפֶניה’צוִּריְוֹגֲאִלי

[Document : Sans titre]

rabbin de la communauté DorVador (Paris Est), novembre 2012.

A. L’INTERVENTION DU GRAND RABBIN DE FRANCE

Le grand rabbin de France Gilles Bernheim(1« ) a publié au nom du judaïsme religieux et fait diffuser le plus largement possible, y compris auprès du Président de la République, un essai intitulé >Mariage homosexuel, homoparentalité et adoption : ce que l’on oublie souvent de dire, pour mettre en garde contre les graves dangers du projet de loi d’élargissement du mariage aux couples homosexuels et « permettre un débat » (2« ). Le grand rabbin est inquiet, il pense d’ailleurs que notre fonction de Juifs est d’éveiller l’inquiétude endormie. Soit. Mais il ne se contente pas d’exprimer une inquiétude personnelle ; il tient à ce que son inquiétude, marquée du sceau de sa fonction, soit la nôtre à tous. Dans son essai, l’inquiétude se transforme en certitude et même en condamnation.

un tournant important

Par cette publication, le grand rabbin brise une politique consensuelle qui fut, durant deux siècles, celle du judaïsme français consistorial et républicain et qui consistait à ne pas s’occuper directement des affaires de l’État et à ne donner son point de vue que sur demande. Le judaïsme est resté en retrait officiel des débats sur l’État civil, le mariage civil, le divorce civil(3« ), la séparation de la religion et de l’État, les congés payés, le vote des femmes, les programmes scolaires, l’avortement, l’abolition de la peine de mort, et même le pacs (malgré les fortes oppositions exprimées dans diverses tribunes par des rabbins à l’époque(4« )). Autant de sujets, parmi bien d’autres, sur lesquels pourtant il a des choses intéressantes à dire (ce qui aura éventuellement été fait dans le cadre de cercles privés auxquels bien des Juifs auront été mêlés sans pour autant prétendre parler au nom du judaïsme). Le geste du grand rabbin Bernheim, qui se veut une prise de position officielle du judaïsme et qui critique ouvertement un projet politique du gouvernement de la République, marque donc un tournant important.

les fondements de la famille et de la filiation

L’argument principal de Gilles Bernheim est que cette loi saperait les fondements de la famille et de la filiation. Elle remettrait donc en cause une des bases sur lesquelles le judaïsme et la civilisation occidentale fonctionnent. Le grand rabbin s’inquiète également du droit de l’enfant qui deviendrait objet de toutes les manipulations des adultes, passant de l’état de sujet de droit, à l’état d’objet.

Si effectivement, les bases de notre civilisation étaient remises en cause et des enfants étaient livrés à la maltraitance, la rupture de la neutralité rabbinique serait justifiée. Il nous faudrait même tous nous mobiliser contre un projet inique et dangereux, donc irresponsable.

Jean-Pierre Winter : fausse route ?

Mais si le grand rabbin faisait fausse route ? Si le chiffon rouge agité avec tant de véhémence ne se justifiait pas ? Si la théorie du complot LGBT(5« ) avancée par le grand rabbin n’était que fantasme ? Si les thèses sur la filiation reprises du psychanalyste Jean-Pierre Winter(6« ) n’étaient que vue de l’esprit sans grand rapport avec la réalité du terrain, autrement complexe et nuancée ? Si la crainte exprimée par le grand rabbin de voir l’enfant devenir objet des désirs d’enfants des homosexuels ne correspondait à rien de pire que ce qu’est n’importe quel enfant face aux enjeux, parfois destructeurs, des volontés égoïstes de ses parents ? Si dans le fond, ce qui portait un tel essai, c’était la peur d’un tabou, une peur bien ancienne et bien ancrée, du fait homosexuel perçu comme un véritable ferment destructeur des fondements de la civilisation ?

À lire l’essai du grand rabbin et les arguments avancés, la plupart pour le moins discutables, on est en droit de poser la question de sa motivation véritable et c’est là que surgit une autre inquiétude, qui mérite autant que la sienne de trouver son expression, d’où notre réaction.

autre son de cloche

On peut en effet s’inquiéter de voir la voix juive, et même les voix spirituelles et religieuses plus généralement puisque toutes les religions parlent quasiment sur le même ton, réduite sur ce sujet à ce combat et à cet argumentaire et vouloir s’en démarquer, au nom même du judaïsme, pour que justement, le débat puisse exister.

Or, une fois cet essai publié, ce non possumus grand-rabbinique envoyé, la messe est dite. Fini le débat au sein du judaïsme français, puisque le grand rabbin a tranché. Il faut être très indépendant et même un peu masochiste, pour faire entendre un autre son de cloche dans de telles conditions(7« ).

Le grand rabbin ne s’y trompe d’ailleurs pas et prétend être « le référent et le porte-parole du judaïsme français dans sa dimension religieuse ». Sauf que des Juifs religieux, dans leur pluralité, ne s’y reconnaissent pas forcément et que le judaïsme religieux regardé dans sa réalité concrète et objective est autrement complexe, comme nous allons le voir(8« ).

unité de ton – fin de la pensée

Ce que le grand rabbin oublie de dire, c’est que, fort heureusement, le judaïsme ne pense pas d’une seule voix et que sur cette délicate question de l’homosexualité, le judaïsme religieux a produit, ces dernières années, des travaux d’une grande variété et exprime un large éventail de positions, dont certaines à l’opposé des siennes. Grâce au grand rabbin de France, cité à l’envi par les opposants à la loi, le judaïsme a pris toute sa place dans le concert des réactions religieuses réactionnaires, venues des rangs du catholicisme d’abord(9« ), puis du judaïsme par cet essai, de l’Islam par la voix de l’UOIF(10« ) et enfin du protestantisme. N’importe quel journaliste ou parlementaire vous affirmera dorénavant que «le judaïsme» s’oppose fermement à cette loi et condamne unanimement l’homosexualité. Dans la tête de bien des gens, les trois monothéismes se tiennent par la main et crient en cœur haro sur ce projet de loi (et sur l’homosexualité en général). Gilles Bernheim, par cet essai, fait que de nombreux Juifs, y compris des religieux et même des religieux orthodoxes, se sentent pris en otages d’une opinion officielle, la sienne, qui se veut celle de tous, sans nécessairement les représenter; d’autres, au contraire, suivent et cessent de réfléchir, confortés dans leur opposition naturelle, nourrie de préjugés, à un tel projet. On ne peut à mon avis imaginer pire scénario pour l’essence du judaïsme : unité de ton et fin de la pensée.

Qu’on me permette donc de me démarquer des positions du grand rabbin pour les raisons suivantes

Par attachement au principe de laïcité, que je sens bafoué par cette montée politique en première ligne des grandes religions de France faisant front unique. Leurs prises de positions et leur mobilisation vont largement au-delà de la simple expression d’une opinion, d’une inquiétude ou d’une réserve(11« )

Par attachement au respect de la pluralité juive, réduite systématiquement par l’institution consistoriale à sa propre voix qui vaudrait pour tout le monde. Ce qui est à nouveau le cas ici, le grand rabbin n’ayant mené, comme d’habitude, aucune consultation large avant de prendre position au nom du « judaïsme religieux »(12« ).

Par attachement à l’honnêteté intellectuelle qui pousse à mettre en doute les thèses avancées dans cet essai qui caricature quasiment tous les sujets: les thèses psychanalytiques(13« ), la question de la filiation, la théorie du genre(14« ), les positions des mouvements LGBT pluriels par nature(15« ), même l’institution du mariage autrement complexe et changeante dans l’histoire humaine (y compris juive)(16« ) et bien sûr la représentation du judaïsme religieux.

Par « souci de l’autre »(17« ), pour cette infime minorité (18« ) : les homosexuels, qui méritent notre écoute et qu’on les aide à ne plus subir les assauts incessants de l’opprobre et du soupçon. En tant que Juif, je sais qu’une « infime minorité » mérite que la Nation revoie éventuellement sa législation et sa vision de ses propres fondamentaux. Nous Juifs, en avons profité lorsque la citoyenneté française s’est élargie au delà des seuls rangs chrétiens en 1791, après de houleux débats, redéfinissant en profondeur l’idée même du Français, alors que nous ne représentions que 0,16% de la population. Pour reprendre l’expression du délégué juif aux État-Généraux de 1789, nous avons été enfin regardés comme des hommes(19« ). Que demandent d’autre les homosexuels ? Le souci des minorités fait partie des fondements de la démocratie et de l’éthique, et nous, Juifs, avons le devoir particulier de nous souvenir que nous avons été « étrangers » pour être capables d’entendre l’étrangeté (Lévitique 19.34) ; nous avons donc le devoir religieux de lutter contre nos propres réflexes et préjugés.

Parce que je respecte la nécessité du terrain : le fait de la famille homosexuelle existe, sous toutes ses formes, c’est un fait incontournable et ce n’est pas cette loi qui le fabriquera. Les nouvelles possibilités de procréation bousculent évidemment la famille classique et offrent cette possibilité, a priori contre nature : des parents biologiques homosexuels ! Même s’il faut bien tout de même encore indirectement un homme et une femme, par gamètes interposées. Mais dès lors que l’homme, obéissant à l’injonction divine « conquiers la terre » invente la technologie(20« ), la nature s’en trouve transformée et en conséquence la famille aussi. Que cela nous plaise ou non, le fait est là et il touche tout le monde, à commencer par les hétérosexuels qui sont les premiers à profiter des diverses méthodes de contraception et de fécondation et donc les premiers à brouiller la notion de parent et la filiation(21« ).

hors débat
On peut s’y opposer pour des raisons de principe, mais le législateur tient compte en général des réalités du terrain et des besoins de la société. Même si de toute évidence, de vraies questions se posent, notamment sur les nouvelles constructions parentales et les besoins psychologiques d’un enfant(22« ), le rôle de l’État est de gérer au mieux la situation, la réguler si nécessaire, sans empiéter sur la liberté individuelle et les fondements qui inspirent le droit. Le rôle de la religion est d’avancer des principes qui ne sont pas forcément en conformité avec le terrain et qui s’imposent à l’individu qui ne peut tout se permettre dans son système religieux. Mais dans un État laïc, la religion ne s’impose qu’à ceux qui veulent bien y adhérer et ses critères ne concernent pas l’ensemble de la société, ils sont donc hors débats.

nécessité d’une législation légitimité du législateur

Toutes ces raisons font que je me sens en porte à faux avec la position du grand rabbin de France, non que je sois en faveur de cette loi, non que je n’en perçoive pas les aspects discutables, non que je refuse l’inquiétude, mais parce que je respecte la nécessité d’une législation et la légitimité du législateur pour y réfléchir et prendre ses décisions en conscience sans que les religions cherchent à lui dicter sa conscience.

sirènes d’alarmes du bêtisier

De plus, je me méfie des sirènes d’alarme hurlant à la décadence, à la fin des fondements de la société, de la famille, de la parenté, de l’humain lui-même… sirènes actionnées cette fois par le grand rabbin et qu’on entend régulièrement à chaque réforme ou législation nouvelle sur un grand sujet tabou ! Faut-il rappeler certaines absurdités entendues lors des grands débats révolutionnaires, y compris ceux sur l’émancipation des Juifs, ou lors des débats sur l’abolition de l’esclavage, celui sur le divorce, sur les droits des femmes, la contraception, l’avortement ou encore l’abolition de la peine de mort, du pacs ?… Une relecture rétrospective de certaines déclarations me laisse craindre que les sirènes actuelles des religieux « officiels » entreront à leur tour dans ce vaste bêtisier. Or, lors des grandes réformes précédentes, des Juifs progressistes étaient souvent en première ligne pour les défendre et furent bien évidemment attaqués en tant que tels(23« ) mais ils furent notre honneur.

rabbins français pétris de préjugés

Notre travail de rabbin est certes de rappeler certains interdits, de dire et surtout de penser la loi juive(24« ) ; mais il est aussi de préparer nos communautés à la réalité de terrain et aux changements sociétaux. Un rabbin n’est pas que le garant d’un conservatisme et son rôle pastoral est essentiel. La voix rabbinique doit parfois être celle du rappel à l’ordre, mais aussi celle de la main tendue. En ce qui concerne l’homosexualité, nous rabbins, devons enseigner le fait homosexuel, le comprendre et le faire comprendre, pour désamorcer, autant que faire se peut, les préjugés profondément ancrés dans une partie de notre public, afin d’éviter les terribles dégâts et souffrances que ces préjugés provoquent. Un grand rabbin éclairé est censé influencer les autres rabbins en ce sens, et non le contraire. Or, la plupart des rabbins français sont pétris de préjugés et ignorent profondément le fait homosexuel, pourtant bien présent dans notre communauté.

rejet ontologique du fait homosexuel

Hélas, la réalité du terrain, c’est la souffrance des homosexuels juifs, l’insulte, les ricanements, les regards entendus et du coup leur éloignement de fait de nombreuses synagogues et cercles communautaires incapables de comprendre et d’accepter qu’un couple homosexuel les fréquente ou emmène ses enfants au Talmud Tora. La réalité de terrain, c’est aussi un fort pourcentage de suicides chez des homosexuels culpabilisés, rejetés, renvoyés à leur identité douloureuse qui les obligerait à rompre avec le reste de la société et même souvent avec leur famille(25« ). Dans les milieux juifs religieux, mais donc dans le milieu juif en général du fait de la forte dimension sociale et identitaire du judaïsme, ce désarroi est plus fort qu’ailleurs à cause du sentiment de rejet et de culpabilité(26« ). Or la religion ne doit pas être le lieu exclusif de la culpabilisation et du rigorisme, du din ; elle doit aussi être un soutien, un lieu de ressourcement, d’acceptation, d’accompagnement et d’apaisement, un lieu de hessed.

Les différentes réactions religieuses auxquelles le grand rabbin mêle sa voix montrent bien l’inverse, un rejet ontologique du fait homosexuel enrobé de quelques déclarations contre l’homophobie. Or, pour les sources juives, sauver une seule vie mérite de revoir tout un système. S’il y a des valeurs à retenir du judaïsme, c’est avant tout celle de l’amour de la vie et du prochain, quel qu’il soit et celle de l’écoute de l’autre, même si cela bouscule nos certitudes. Ne pas suivre ces impératifs, c’est remettre en cause, à mon avis, un des fondements du judaïsme et sa raison d’être(27« ). Or, si on accepte ce point de vue sur le rôle du rabbin, le modèle consistorial actuel fait preuve, sauf exception, d’un réel déficit sur le terrain dans toutes sortes de domaines et en particulier vis-à-vis des homosexuels(28« ).

Sur les questions du mariage homosexuel civil et de l’homoparentalité, laissons aux cercles expérimentés le soin de débattre des incidences de cette loi sur le droit, la famille et les enfants, comme ils le font déjà largement. La voix religieuse n’apporte strictement rien de neuf. Ce projet de loi n’est d’ailleurs pas né d’hier et vient après bien des travaux et des réflexions. Qu’on en débatte donc, comme de tout projet important, mais je trouverais lamentable que l’opinion des opposants à la loi se base sur leur opinion religieuse et rien d’autre. Prudemment, le grand rabbin de France n’emploie qu’un argumentaire séculier, mais du coup, on confond les genres ; au bout du compte, même si c’est habilement fait, il défend certains préjugés religieux, rien de plus(29« ). Or il s’agit d’un mariage civil sans incidence sur le fait religieux et qui n’oblige en rien les diverses religions(30« ).

B. JUDAÏSME & HOMOSEXUALITÉ

Face à la captation du discours juif par la voix consistoriale qui voudrait faire taire les minoritaires(31« ), il me semble utile d’exposer le fait complexe du judaïsme religieux face à l’homosexualité. Notre travail se base sur la réalité sociologique du fait juif, non sur une définition essentialiste d’un système de pensée, le judaïsme, qu’il faudrait définir quant à sa vision de la sexualité et plus particulièrement de l’homosexualité. Le fait est que nous avons quelques textes de la tradition juive et que nombre de rabbins contemporains se sont exprimés sur la question. La plupart des gens ignorent cette diversité d’approches, c’est pourquoi il me semble utile de l’exposer.

1) LES FONDAMENTAUX

Il faudrait étudier dans le détail les sources juives. C’est un sujet plus complexe qu’il n’y paraît et nous n’en ferons qu’une brève présentation. Il existe deux approches : celle hagadique, ce qui fait sens dans le récit (l’homosexualité y est quasi inexistante) ; et l’approche halakhique, c’est-à-dire ce que la Loi dit d’un point précis sur la base d’une exégèse juridique du texte (l’acte de sodomie est clairement condamné).

privés d’accès à la transcendance et à l’altérité

Le grand rabbin de France, amène, à la fin de son essai (p.21), un argumentaire biblique (de l’ordre de la hagada) sur la base de la Genèse qui fonderait l’humanité dans l’hétérosexualité, seule à même d’après lui, de créer de la transcendance et de l’altérité. Mais son argumentaire n’est pas une démonstration suffisante dans le cadre strict de la pensée juive(32« ) (sans compter qu’il n’a rien à faire dans un débat républicain). Par contre, son explication tend à exclure tous ceux (juifs ou chrétiens) qui, attachés à ce texte, sont célibataires ou homosexuels et se verraient alors privés de cet accès à la transcendance et à l’altérité(33« )…

Le judaïsme condamne (peine de mort par lapidation(34« )) l’acte de sodomie masculine comme pratique sexuelle déviante, associée, d’après certains chercheurs, à la domination de l’autre et au paganisme. Lévitique 18.3 : «Les pratiques du pays d’Égypte(35« ), où vous avez demeuré, ne les imitez pas, les pratiques du pays de Canaan où je vous conduis, ne les imitez pas et ne vous conformez point à leurs lois.» Deutéronome 23.18-19 condamne la prostitution sacrée féminine et masculine (on sait par des textes assyriens que cela se pratiquait dans le culte de la déesse Ishtar). La source la plus connue et répétée sur l’homosexualité est celle du Lévitique 18.22 : «Ne cohabite point avec un mâle, d’une cohabitation sexuelle : c’est une abomination(36« )» et 20.13 : «Si un individu cohabite avec un mâle, d’une cohabitation sexuelle, c’est une abomination qu’ils ont commise tous les deux ; qu’ils soient punis de mort, leur supplice est mérité.» Il est en apparence difficile d’être plus explicite, d’autant que ce dernier verset, contrairement au précédent, condamne les deux protagonistes et parle donc forcément de relations consenties et non d’un acte violent. En dehors de cette source, la Bible n’aborde jamais la question de rapports homosexuels(37« ) et le sujet de l’homosexualité n’est traité, en filigrane, que dans la littérature rabbinique.

on ne se choisit pas homosexuel, on assume ou non son homosexualité

Mais de toute manière, le judaïsme classique n’aborde jamais l’homosexualité dans son sens contemporain : une tendance sexuelle ressentie parfois dès l’enfance, inexpliquée et constituante donc de l’identité de la personne. Les sources juives classiques s’intéressent à une pratique sexuelle délibérée et non nécessaire(38« ), qu’on jugeait comme abomination ou asociale. C’est tout le problème de nos lectures anachroniques de ces textes de référence. La Bible, pas plus que la littérature du proche orient ancien, ne connaît pas de concept abstrait décrivant une orientation sexuelle. Dans l’Antiquité, la sexualité était avant tout une fonction sociale. Dans la vision contemporaine occidentale, la sexualité devient affaire individuelle et relève beaucoup moins du statut social de l’individu. De plus, le regard sur l’homosexualité a profondément changé. À la libéralisation des mœurs s’ajoute l’étude psychologique d’un phénomène qualifié depuis le 19e siècle d’un nom spécifique : homosexualité. En employant ce terme dans le contexte du judaïsme classique (Bible, Talmud et décisionnaires médiévaux) nous faisons un anachronisme et il est important d’en avoir conscience. Mais néanmoins, le phénomène de l’identité sexuelle devait exister, même si elle n’était pas forcément vue comme telle et encore moins démontrée. On sait aujourd’hui qu’on ne se choisit pas homosexuel, mais qu’on assume ou pas son homosexualité(39« ).

chez nous ces choses ne se font pas…

Cette possibilité d’une autre identité sexuelle, qui a pourtant existé dans bien des cultures, les sources juives classiques n’en parlent pas(40« ). Au contraire, elles font même une sorte de déni de réalité : la Tossefta (Kidoushin 5.10) affirme en effet : « les enfants d’]Israël ne sont pas soupçonnables de ce genre de pratiques.» On peut vouloir interpréter ce texte comme décrivant un Israël symbolique, un idéal de sainteté, et non comme le peuple juif charnel… mais il me semble qu’il se veut pragmatique et pense tout simplement que chez nous, ces choses ne se font pas…

de 3 à 5 % dans tous les groupes humains

Or, on sait aujourd’hui que l’homosexualité se retrouve dans une petite proportion (de 3 à 5 %)(41« ) dans tous les groupes humains, sans qu’on explique encore la raison de ce phénomène et on observe même des comportements « homosexuels » chez certaines espèces animales(42« ). Il est donc probable que, dans le monde juif antique, l’homosexualité existait, ne serait-ce que de façon clandestine ou fortement refoulée. Le silence des sources juives sur des pratiques homosexuelles ou même sur leur condamnation effective (le Lévitique est un code théorique et non un récit et il ne fut pas forcément appliqué) laisse penser que le phénomène a tout simplement été passé sous silence.(43« )

Certains commentateurs contemporains ont vu un amour homo-érotique entre David et Jonathan et même entre David et Saül, fait assez commun dans le contexte du Proche-Orient de l’époque, comme le montrent les travaux de plusieurs biblistes et historiens, ainsi que l’iconographie(44« ). Mais David reste avant tout un homme à femmes…

Talmud

Dans le Talmud, les rapports très forts entre Rabbi Yohanan et Resh-Lakish peuvent être vus comme traduisant une attirance homosexuelle, mais décrits comme sublimés dans l’étude juive(45« ). Certains rabbins du Talmud ne sont pas mariés, ce qui étonne les autres(46« ), d’autres demeurent loin de leur femme… On peut s’interroger sur l’identité sexuelle de ces divers personnages et s’ils ne sont pas le reflet d’un modèle de refoulement, mais rien n’est dit ouvertement.(47« )

À ma connaissance, la seule anecdote explicite se trouve dans le Talmud (TJ Sanh.23.3) : « Rabbi Youda ben Pazi monta dans la partie haute du Beit Hamidrash, la maison d’étude, et vit deux hommes accouplés. Ils lui dirent : rabbi, garde tes réflexions car tu es seul et nous sommes deux(48« ). » Et là encore, la politique prônée est le silence…

coucherie masculine : tout comme pour le meurtre et le paganisme

Par contre, du point de vue de la halakha, la loi juive traditionnelle basée sur la littérature talmudique, une série de règles interdisent sur la base du Lévitique la «coucherie masculine», dont on soupçonne d’ailleurs systématiquement les païens(49« ). Cet interdit est même particulièrement fort, puisqu’il est classé parmi les arayot, les interdits sexuels (incluant notamment l’inceste) tellement graves que la mort serait préférable à leur transgression (tout comme pour le meurtre et le paganisme)(50« ). Dans le contexte historique du Talmud, la problématique n’était pas le rejet de rites sexuels initiatiques païens et de toute façon, les explications sur les origines de l’interdit n’ont pas d’influence directe sur la halakha qui développe sa propre dynamique juridique. En définitive, la halakha considère comme interdit l’acte homosexuel masculin lui-même(51« ) appelé משכב זכור, quelle qu’en soit la motivation.

Dans le Talmud, on fait allusion à l’acte sexuel entre deux femmes, mais il n’est pas clairement condamné (TB Yevamot 76a)(52« ) L’inégalité de traitement dans les textes entre homosexualité masculine et féminine montre bien que l’homosexualité dans son essence n’est pas forcément le problème. Ce qu’on rejette serait plutôt des actes considérés comme détournant l’énergie sexuelle de sa fonction première au sein du couple hétérosexuel qui est la norme.

Chez les décisionnaires médiévaux, les relations physiques masculines sont strictement interdites. On les associe souvent, dans la même phrase, à la zoophilie(53« )… Mais pour autant, on parle chaque fois d’un acte érotique interdit, un dérapage à éviter, mais jamais d’une véritable attirance érotique, exclusive et sentimentale, au sens où l’on entend l’homosexualité véritable(54« ).

Les Tossafot (commentateurs médiévaux français du Talmud) signalent le fait que des hommes abandonnent leur femme pour s’adonner à la coucherie masculine, mais sans autres précisions (Tos. Nedarim 51a).

pervers car détournant l’hétérosexuel de sa nature

On a par ailleurs chez Yossef Karo (16e s.) un témoignage direct de l’existence, dans les milieux juifs, de rapports physiques entre hommes : « Mais dans ces générations où les transgresseurs se sont multipliés, mieux vaut éviter de s’isoler avec un autre homme. » (EH 24.1) Le BaH (Yoël Sirkis, Pologne 17e s.) commente étonné et peut-être bien naïvement : «cette transgression n’existe pas dans nos contrées.»

De façon générale, le judaïsme est exclusivement attaché au modèle hétérosexuel et pense qu’il faut réguler les relations sexuelles dans un cadre de sainteté (le mariage) pour ne pas laisser la libido se déchainer librement. Le judaïsme dénonce la זנות, la débauche (hétérosexuelle s’entend). La relation sexuelle doit être fondatrice du cadre familial(55« )et reste par nature liée à la procréation, enjeu fondamental des sociétés antiques(56« ) Le judaïsme ne rejette cependant pas le plaisir sexuel pour lui-même, mais cherche à le réguler. Dans la culture juive, le rejet du rapport homosexuel va donc tellement de soi, qu’il est bien difficile d’imaginer le légitimer. Il est en général perçu comme déviant et pervers, car détournant l’hétérosexuel de sa nature.

homosexualité féminine : enjeu bien moindre

L’enjeu de la procréation explique, à mon avis, pourquoi les sources ne parlent pas, ou à peine, de relations sexuelles entre femmes, que ce soit dans la Bible, le Talmud ou même dans les sources extérieures (mésopotamiennes ou égyptiennes). Un homme ne doit pas gaspiller sa semence, qui représente un enjeu en soi, alors qu’un comportement sexuel entre femmes n’a pas d’incidence sur la fécondité et ne sera perçu que comme dévergondage. De plus, les femmes étaient de toute façon en position de dominées et les textes, toujours écrits par des hommes, ne s’intéressent que très peu aux femmes pour elles-mêmes. Par contre, on voit d’un mauvais œil qu’un homme théoriquement dominant, devienne dominé(57« ). Ces facteurs expliquent, à mon avis, que les sources que nous traitons focalisent le discours sur l’homosexualité masculine et que l’homosexualité féminine semble être un enjeu bien moindre(58« ).

Devenu un fait indépendant de tout choix de la personne

Le regard de la société sur l’homosexualité (comme sur la sexualité en général) a profondément changé. Le grand bouleversement est que l’homosexualité, dans sa conception occidentale, est devenue un fait de la nature, certes hors normes, mais bien naturel tout de même, car indépendant de tout choix de la personne. La grande majorité des rabbins actuels qui ont écrit sur la question tiennent compte de ce changement de perspective. Comment considérer comme une faute religieuse une inclination inhérente à la personne contre laquelle l’individu est sans pouvoir ?

Ce changement se situe dans le contexte général de la révolution sexuelle, elle-même liée à l’invention de la pilule contraceptive détachant la sexualité féminine de la procréation. On revendique le plaisir et la liberté de choix. Les moyens de procréation assistée ont complété le bouleversement en permettant de détacher la procréation de l’acte sexuel. Les homosexuels ont par conséquent eu accès à la possibilité de devenir parents autrement que par les moyens classiques d’une liaison hétérosexuelle. Toutes ces évolutions bouleversent forcément notre rapport à la sexualité, à l’individu, à la procréation et donc à la famille, y compris au sein du monde juif.

l’invention du droit de l’enfant

Il faut ajouter à cela l’invention du droit de l’enfant regardé pour lui-même et non plus comme sujet du monde des adultes. L’émergence de l’enfant comme sujet représente un changement de société sans précédent, amorcé par l’Émile de J.J. Rousseau et devenu aujourd’hui un acquis et une véritable spécialisation touchant au droit, à la psychologie, aux sciences de l’éducation, à la sociologie…

Les religions, dont les normes et les textes, aussi intelligents soient-ils, se fondent sur des mentalités et des paramètres d’avant ces mutations, ne pouvaient que creuser le fossé qui les sépare de la société civile beaucoup plus réactive et influençable. Pour autant, les sociétés religieuses ne sont pas imperméables à ces mutations et sont largement influencées par elles, que leur réaction soit celle du repli(59« ) ou au contraire de l’ouverture.

la réalité en face

Rien d’étonnant donc que depuis quelques années, du fait même des changements de société, de la libération de la parole et de la prise de conscience du fait homosexuel, le monde juif religieux soit secoué par un vaste débat sur le statut de l’homosexualité. Pouvait-on continuer à s’en tenir aux sources classiques ? Ne fallait-il pas cesser la politique de l’autruche niant l’homosexualité juive et regarder la réalité en face(60« ) ? Pouvait-on continuer à rejeter ou même culpabiliser des Juifs religieux sincères, respectueux des mitsvot, mais malgré tout homosexuels ? Le phénomène n’a fait que s’amplifier et la parole se libérer. Des associations juives gays se sont fait entendre(61« ), y compris dans les milieux religieux et même dans les rangs d’étudiants rabbins de tous les courants du judaïsme !

tous les grands courants du judaïsme contemporain

Des quantités d’articles et quelques ouvrages ont été publiés. Les réactions du judaïsme religieux vont du rejet le plus absolu et même violent(62« ) à l’acceptation totale, voire la normalisation chez les plus réformateurs, en passant par le refus du débat, les propositions de thérapies, les appels à la tolérance, les aménagements des politiques communautaires, les multiples relectures des textes et même la proposition de cérémonies d’union religieuse inventées et adaptées pour les homosexuels… Comme sur bien des sujets, le judaïsme ne parle pas d’une seule voix et n’en finit pas de débattre. Contrairement au grand rabbin de France, je considère l’expression judaïsme religieux non pas en le restreignant à une institution définie, mais dans son sens large et universitaire : tous les grands courants du judaïsme contemporain, qu’on soit ou non en accord personnel avec eux.

Il faut peser la difficulté du sujet pour le judaïsme, pris entre une acceptation sociale du fait homosexuel et la difficulté (certains diront l’impossibilité) de le normaliser dans le système de la loi juive, la halakha. C’est un problème complexe et nous ne faisons que l’effleurer. Comme le fait très judicieusement remarquer la sociologue Martine Gross : « Ces contradictions embarrassantes dans lesquelles sont pris les rabbins semblent refléter en miroir celles ressenties par les juifs homosexuels attachés à leur double appartenance. »(63« )

2) POSITIONS RABBINIQUES CONTEMPORAINES

Voici quelques exemples de positions de décisionnaires rabbiniques contemporains et leur vision sur l’homosexualité illustrant bien les diverses approches halakhiques possibles.

un révolté contre Dieu lui-même

– Le plus dur est Moshé Feinstein(64« ), très important décisionnaire orthodoxe (1895-1986 Russie/USA), qui fait de l’homosexualité la faute la plus grave qui soit, car totalement contre nature. Il ne reconnait pas l’identité homosexuelle. Au contraire, il explique qu’un transgresseur classique cède à la nature et ne rompt que des interdits restreignant un désir naturel, transgresser est mal mais rationnellement compréhensible. Alors que d’après lui, l’homosexuel allant contre la nature, crée un besoin qui n’existe pas, il s’invente une pulsion, et de ce fait, il n’est pas seulement un transgresseur comme un autre, cédant à son désir naturel, donc excusable du fait de sa faiblesse, mais un révolté contre Dieu lui-même ! Feinstein nie donc toute réalité homosexuelle et fait de l’homosexuel, le pire des transgresseurs – ou, en d’autres termes : le diable lui-même. Difficile d’être plus homophobe ! Hélas, du fait de l’autorité de Feinstein, cette position est régulièrement reprise dans le monde orthodoxe, y compris par l’actuel grand rabbin de Paris !(65« ). Mais en général, le monde orthodoxe le plus strict refuse de traiter ouvertement cette question et propose au cas par cas le mariage(66« ) (hétérosexuel, s’entend) et une thérapie, en espérant que tout rentrera dans l’ordre à force de beaucoup de prières.

ne pas juger la nature homosexuelle d’une personne

– Le rabbin américain Aharon Feldman, Rosh Yeshiva orthodoxe à Baltimore, écrivit une lettre à un Juif homosexuel revenant à la piété, cette lettre a été publiée avec son approbation(67« ) et a fait quelque peu scandale dans son milieu très orthodoxe. En effet, le rabbin Feldman déculpabilise l’identité homosexuelle. Il explique que « si le judaïsme condamne l’activité homosexuelle, il ne juge pas la nature homosexuelle d’une personne ». Il propose comme solution de rester célibataire et de s’abstenir de toute activité sexuelle. Il pense même que cela peut permettre de mieux se consacrer à la Tora et à son enseignement et évoque des précédents. On remarquera qu’il ne propose aucune thérapie, ne condamne pas et permet à son correspondant de demeurer homosexuel, dans l’abstinence, et lui offre même la possibilité d’être rabbin !

un interdit comme les autres

– Le rabbin Shmuel Boteach est un rabbin anglo-américain d’obédience Loubavitch très médiatisé et ami de Michael Jackson, auteur de Kosher Sex: A Recipe for Passion and Intimacy. Il y traite de l’homosexualité et défend la thèse que c’est un interdit qui n’a rien à voir avec la morale : « comme l’interdit de pain à Pessah ou d’allumer le feu à Shabbat », on ne peut donc mal juger les homosexuels, mais il faut respecter l’interdit comme une sorte de décret divin…

la permissivité de la société occidentale rend légitime l’interdit : interner les homosexuels

– Le rabbin israélien Shlomo Aviner, un des maitres à penser du sionisme religieux orthodoxe, a abordé la question à différentes reprises. Il y voit une tentation comme une autre contre laquelle un Juif pieux doit lutter. Pour lui, ce problème a toujours existé. La solution est tout simplement de combattre ce désir interdit et de le maitriser. Pour lui, le vrai problème vient de la permissivité de la société occidentale qui rend légitime l’interdit. On trouve chez lui l’idée, reprise par le rabbin Bernheim dans son essai, que l’autorisation par la société d’un interdit majeur pourrait amener à la destruction des fondements même de cette société. Par contre, il faut aimer et aider les homosexuels, comme il faut aimer et aider tous les transgresseurs. Il suit en cela l’adage de Schnéour Zalman de Lyadi (Russie 18e s.) : « on doit haïr la faute, mais aimer le pécheur » (Tanya 32)(68« ). Pour Aviner, la seule véritable solution est la thérapie qu’il affirme efficace, faisant fi des études sur la question(69« )]. Cette position reflète celle d’une grande partie des rabbins orthodoxes, (y compris Elie Yishaï, actuel ministre de l’intérieur d’Israël qui affirmait il y a peu qu’il fallait interner les homosexuels).

refus d’incriminer les homosexuels & refus de solution

– Le rabbin israélien Youval Sharlow (une des figures dominantes du mouvement rabbinique orthodoxe dissident Tsohar) accepte le fait qu’il existe une identité homosexuelle totalement indépendante des choix de la personne. Il constate l’inefficacité des thérapies et même leur nocivité. Il voit comme une faute grave le fait d’incriminer les homosexuels pour ce qu’ils sont ou de diaboliser l’homosexualité. Pour autant, il n’entend pas sacrifier la cohérence du système de la halakha, sur l’autel de la sympathie pour les homosexuels et n’a pas essayé de trouver une solution. En cela, il se définit comme orthodoxe et refuse toute relecture des sources classiques(70« ).

le principe de l’enfant prisonnier

– Le rabbin orthodoxe anglais Chaim Rapoport est l’auteur d’un ouvrage d’une grande érudition et premier du genre dans les rangs orthodoxes classiques, préfacé par le grand rabbin d’Angleterre Jonathan Sacks (qui souligne le « courage » de l’auteur d’aborder un tel sujet) : Judaism and Homosexuality, An authentic orthodox view (2004). À l’encontre de Moshé Feinstein, Rapoport accepte l’identité homosexuelle et refuse d’incriminer l’orientation homosexuelle en tant que telle. Il cherche à faire comprendre le phénomène à son public. Il s’occupe plutôt de la question sociale et idéologique et évite de se lancer dans une discussion sur la halakha. Il compare même la souffrance de l’homosexuel religieux à celle du Juste, ce qui est audacieux. Il décourage le mariage hétérosexuel comme solution. De façon originale, il applique le principe de תינוק שנשבה, « l’enfant prisonnier »(71« ), aux homosexuels actifs qu’il considère sous l’influence permissive de la société.

l’interdit de rapports sexuels forcés et violents avec une femme ou un homme

– Le rabbin américain Steve Greenberg est le premier rabbin orthodoxe ouvertement homosexuel. Il a mis des années à l’admettre pour lui-même, puis à l’avouer publiquement. Il vit aujourd’hui en couple avec un autre juif et ils ont une fille. Aucune synagogue orthodoxe n’est prête à l’engager, mais il enseigne dans différents cadres. Il est l’auteur d’un livre Wrestling with God and Men: Homosexuality in the Jewish Tradition et de nombreux articles sur la question juive homosexuelle. Il n’a jamais voulu quitter l’orthodoxie malgré les nombreuses pressions. Il appelle à une relecture minutieuse des diverses sources traditionnelles sur la question. Ses recherches l’amènent à comprendre l’interdit biblique de משכבי אישה coucherie de femme comme l’interdit de rapports sexuels forcés et violents, que ce soit avec une femme ou un homme(72« ) (opinion réfutée par le rabbin Joel Roth). Sa conclusion n’a pas vraiment prise sur son monde orthodoxe pour le moment. Les décisionnaires orthodoxes continuent à condamner l’homosexualité d’une façon ou d’une autre et nombreux furent ceux à dénier le droit de Steve Greenberg à continuer à porter le titre de rabbin(73« )].

un homosexuel ne saurait être rabbin

Il faut comprendre que pour la plupart des orthodoxes et une partie des massorti, l’acte homosexuel masculin étant défini dans les sources comme une faute grave, un homosexuel ne saurait être rabbin. Le rabbinat orthodoxe israélien refuse même la conversion au judaïsme à une personne homosexuelle sur le principe qu’elle ne saurait se plier à la Tora ; il refuse également de convertir les enfants adoptés par des couples juifs homosexuels (la loi israélienne autorise ces adoptions depuis 2008), du fait que « ces enfants ne sauraient recevoir une éducation juive correcte dans un cadre homoparental. »

contre les discriminations et l’homophobie

Le mouvement massorti américain lors de sa convention de 1990, dans un geste audacieux pour l’époque, avait voté des résolutions appelant officiellement à lutter contre les discriminations et l’homophobie, à recevoir de plein droit les homosexuels dans les communautés massorti et à soutenir la lutte pour une égalité civile de droit, mais leur refusa la possibilité de devenir rabbin. En 2006, une partie du mouvement massorti, considéra qu’il était maintenant possible, au regard des nouveaux responsa sur la question, d’accepter des rabbins homosexuels au grand dam de l’autre partie des rabbins massorti qui y est toujours opposée. Le mouvement massorti a rédigé ce qui reste aujourd’hui le plus important et le plus audacieux travail rabbinique sur la question de l’homosexualité, comportant plusieurs centaines de pages de denses discussions(74« ). Voici les principales positions :

interdit de la Tora ou interdit des rabbins

– Le rabbin Joel Roth, un des importants décisionnaires du mouvement massorti et éminent talmudiste, a écrit en 1992 un long responsum d’une soixantaine de pages sur la question. Il y analyse de façon minutieuse différentes sources et les problématiques. Il a fait, à ma connaissance, un travail d’exégèse sans précédent à l’époque et qui reste la référence en la matière. Sa conclusion est un mélange de conservatisme et d’ouverture : il maintient que l’acte homosexuel est interdit dans le judaïsme, mais appelle à une totale tolérance aussi bien sur le plan de la vie communautaire, que civile. En 2006, il compléta son travail par un autre long article. Il se réfère alors aux nouvelles lectures sur les sources bibliques (Lévitique 18.22 et 20.13) affirmant qu’il ne s’agirait pas d’homosexualité, mais de viol ritualisé, toutefois Roth, même s’il est prêt à accepter ces recherches de biblistes, réfute leur incidence sur la halakha. Il rejette également, de façon savante, l’opinion qui voudrait restreindre l’interdit à la sodomie elle-même et autoriser les autres contacts érotiques. Il pense (contre Dorff ci-dessous) que le principe de כבוד הבריאות « dignité de la personne » ne suffit pas à annuler un interdit de la Tora (voir TB Brakhot 19b) mais seulement un interdit des rabbins et que, de toute façon, l’annulation n’est jamais définitive.

annuler l’interdit en votant à la majorité des rabbins

– Le rabbin Mayer Rabinowitz constate l’interdit de la Tora, mais appelle à ce qu’une majorité de rabbins annulent cet interdit en s’appuyant sur le pouvoir que le Talmud confère aux rabbins (TB Yevamot 89a). Le problème est que cette majorité n’existe pas pour le moment.

une façon kasher d’être homosexuel

Les rabbins américains Elliot Dorff, Daniel Nevins et Avram Reisner ont publié en 2006, une intéressante tentative pour trouver une solution, en restant dans les catégories du discours halakhique classique, «car les Juifs religieux homosexuels ont besoin d’une telle réponse et non pas d’une réponse hors des normes de la halakha». Leur but n’est donc pas de tout autoriser, mais de proposer une façon kasher d’être homosexuel (avec des restrictions, comme il y a des restrictions pour toute chose dans le judaïsme, y compris la sexualité hétérosexuelle(75« )). Ils partent du principe que le véritable interdit biblique est la sodomie masculine et non l’homosexualité, que d’autres actes homosexuels ont été interdits par les rabbins, dérabanane(76« ), et non par la Tora elle-même ; ils sont donc moins graves. De même, pour l’homosexualité féminine qui n’est interdite par les rabbins que comme conduite licencieuse, mais pas plus. Ils opposent à ces interdits des rabbins, la valeur positive de «dignité de la personne» כבוד הבריאות, que les rabbins mettent au dessus de tout ou presque et apportent de nombreux exemples d’usages de ce principe pour faire évoluer les lignes ou même annuler une loi des rabbins, en s’appuyant sur des décisionnaires médiévaux ou contemporains(77« ). Ils défendent, de façon originale, que la vie sexuelle fait partie de la dignité d’une personne et qu’en conséquence, exiger l’abstinence chez des homosexuels s’aimant sincèrement est contraire à leur dignité. La conclusion est que même si le couple hétérosexuel demeure le modèle prôné par la Tora, la dignité des personnes pleinement homosexuelles exige d’annuler l’interdit rabbinique de la pratique sexuelle, à l’exception de la sodomie(78« ).

une takana pour sauver la halakha

– En 2006, le rabbin Gordon Tucker prit le contrepied en mettant le doigt sur les limites d’un raisonnement juridique positiviste enfermé dans une dynamique qui au bout du compte provoque de l’injustice et de l’humiliation (la solution de Dorff lui semble trop artificielle et formelle). Il constate la même incapacité du monde de la halakha classique, opérant par raisonnement jurisprudentiel technique, à régler définitivement le problème des agounot(79« ), des mamzerim(80« ) et celui des homosexuels. Tucker préfère sur une question touchant par essence à la dignité humaine, mener le débat sur le terrain moral et symbolique et délaisse sciemment le terrain technico-juridique. Il pense que sur ce genre de problématiques, l’aspect hagadique doit être mêlé au débat halakhique. Il se lance dans une discussion théologique sur l’autorité technique du texte biblique et sur la nécessité de tenir compte de toutes les avancées récentes de la pensée juive. Pour lui, si la halakha demeure centrale, elle ne doit pas être systématiquement prisonnière de la casuistique lituanienne développée dans les yeshivot. Il pense qu’il faudrait décider une fois pour toutes l’acceptation pleine et entière du fait homosexuel. Il propose de demander alors aux homosexuels exactement les mêmes devoirs de comportement éthique dans leur sexualité que ceux demandés aux hétérosexuels et donc de construire un cadre propice à une relation de couple fidèle et de long terme. Il voit ce saut qualitatif comme une sorte de takana, un décret rabbinique exceptionnel, qu’il estime nécessaire pour sauver la halakha elle-même qui ne peut, sans incohérence morale, continuer à rejeter des Juifs homosexuels sincères dans leur judaïsme et subissant leur homosexualité comme une malédiction injustifiée(81« ).

a-normativité

– Le rabbin français Rivon Krygier cherche également une solution pour sortir les homosexuels d’un opprobre injustifié. Il critique la solution de Dorff de réduire l’interdit à la question technique et formaliste de la sodomie. Il considère qu’il faut penser la sexualité homosexuelle hors des catégories classiques des interdits du fait de l’identité foncièrement homosexuelle. Pour asseoir son approche, il sollicite, dans la halakha, une catégorie ancienne faisant état de singularités échappant à la règle générale, telle la notion de beria bifné âtsma « catégorie humaine à part », déjà développée dans la Mishna (Bikourim 4.5) à propos de l’androgyne. La halakha a de facto pu évoluer dans ses jugements lorsque les rabbins ont mieux compris certaines situations psychologiques. Ainsi en fut-il du suicidé, longtemps considéré comme un assassin et à qui les honneurs funèbres étaient refusés, mais qui est désormais considéré comme davantage victime que coupable. Ou encore la prise en compte du risque de dépression d’une femme enceinte qui a pu justifier que soit pratiqué un avortement pour préserver la santé mentale de la mère. La prise de conscience de la singularité de l’homosexualité foncière doit induire de reconsidérer complètement l’idée que l’homosexualité serait forcément une « perversion ». Il s’agit non d’une immoralité, ni d’une anormalité, mais d’une a-normativité qui dans bien des cas ne relève pas de la responsabilité des personnes concernées(82« ).

référence indicative mais non obligatoire

– Comme sur divers sujets, le mouvement réformé fait figure de pionnier. Il a beaucoup moins de problèmes à changer de position ou à innover, puisque pour lui, la halakha est une référence indicative mais non obligatoire(83« ). Il a d’ailleurs très vite changé de position sur la question homosexuelle et sans grandes difficultés. Le mouvement réformé a considéré un temps que l’homosexualité était une faute, mais qu’il fallait accepter le pécheur dans la communauté (position du rabbin Solomon Freehof en 1973). Puis en 1990, l’Assemblée des rabbins réformateurs a voté une résolution acceptant la pleine égalité et intégration des homosexuels dans les communautés réformées. Son raisonnement est essentiellement que les catégories halakhiques passées concernant l’homosexualité ne s’appliquent plus dans le contexte actuel des communautés réformées. La première synagogue gay fut fondée en 1972 à Los Angeles au sein du mouvement réformé.

À l’examen de ces différentes opinions rabbiniques couvrant tout le spectre du judaïsme religieux, il est intéressant de constater la diversité d’approche sur le plan humain, comme la flexibilité ou au contraire la rigidité, face aux diverses sources bibliques et talmudiques, ainsi que la prise en compte ou non des données scientifiques et des études sociologiques ou psychologiques sur ces questions. On constate ainsi diverses lignes de rupture permettant de mieux comprendre les fondamentaux sur lesquels chacun des mouvements du judaïsme religieux contemporain repose et aborde les sujets de société :

Orthodoxie stricte intolérante : rejet du phénomène homosexuel, refus total de la discussion chez la plupart, culpabilisation maximale (Feinstein), aucun débat ou écrit sérieux sur la question, parfois appel à la violence (Nissim Zeev). L’humain est au service de la Loi qui ne saurait être remise en cause.

Orthodoxie stricte tolérante : acceptation de traiter la question pour elle-même, au moins brièvement ; chez certains aucune référence aux recherches sur le phénomène homosexuel avec notamment des conseils thérapeutiques (Aviner) ; mais chez d’autres, prise en compte des résultats de ces recherches et donc de la nature homosexuelle (Feldman, Rapoport). Chez tous, un appel à la tolérance. L’humain est au service de la Loi qui ne doit pas s’appliquer de façon inhumaine.

Orthodoxie de gauche (Sharlow) et massorti de droite (Roth) : Acceptation du phénomène homosexuel. Prise en compte des données de la science et références aux diverses recherches, donc plus de condamnation de la faute et appel à la tolérance(84« ) et surtout volonté de trouver une issue. Mais incapacité à interpréter la halakha dans le sens d’une véritable innovation du fait de la réticence à franchir certaines lignes de raisonnements halakhiques considérées comme rouges, pas suffisamment convaincantes ou encore trop éloignées des textes classiques dont on refuse de réduire l’autorité. La Loi, reposant avant tout sur un raisonnement logique basé sur des précédents, est à prendre avec sa rigueur, avec sa logique interne et ne doit pas être bouleversée, mais on peut néanmoins en adoucir l’application par notre humanité.

Massorti de gauche (Dorff, Krygier, Tucker) : volonté a priori de réduire la ségrégation juive à l’égard des homosexuels et de trouver une solution au sein de la halakha, pour la cohérence éthique de la halakha confrontée à un public progressiste. Forte influence des recherches scientifiques et de l’ouverture d’esprit occidentale. Usage de tous les raisonnements juridiques possibles pour asseoir une solution viable, quitte à innover de façon audacieuse. La Loi ne doit heurter ni l’humain, ni l’éthique, quitte à se voir réinterprétée, mais elle reste la Loi et à ce titre, se doit de proposer de véritables solutions.

Réformateurs : Acceptation du phénomène homosexuel. Prise en compte des interdits de la halakha dans certaines conditions de compatibilité avec les grands principes humanistes, mais si besoin, changement de paradigme et résolution par vote en assemblée rabbinique. La Loi est au service de l’humain et n’est qu’une référence culturelle et historique, mais pas foncièrement juridique (elle n’est donc plus tout à fait la Loi).

le couple hétérosexuel demeure le modèle de la société juive

On constate dans l’ensemble une grande difficulté à trouver une solution compatible entre halakha et pratique homosexuelle. Le point de vue orthodoxe pêche en général par sa fermeture et quand il est ouvert, il ne propose aucune véritable solution et ne peut se départir d’une certaine dose de condescendance vis-à-vis des homosexuels. La position orthodoxe ouverte et massorti conservatrice aboutit à une contradiction interne : on clame haut et fort un interdit tout en prônant la plus grande tolérance pour ses transgresseurs patentés et on ne propose aucune solution viable alors qu’on reconnait qu’il en faudrait une. Le conservatisme veut sauver le système mais en arrive à le rendre absurde. Les massorti sont les plus créatifs et les seuls à avoir rédigé officiellement une littérature abondante sur la question, ils sont les plus cohérents mais font, au nom de la cohérence, une sorte de grand écart halakhique que certains trouveront aberrant car cherchant à rendre humaniste un système qui ne le serait intrinsèquement pas(85« ). Les réformés ne sont pas crédibles du point de vue de la tradition halakhique, mais par contre, ils sont cohérents face à leur système de valeurs morales et humanistes. Aucun de ces systèmes n’apporte de réponse pleinement satisfaisante, car les Juifs homosexuels appartiennent à tous ces différents milieux et chercheront forcément une réponse la plus en phase avec le judaïsme dans lequel ils se reconnaissent au détriment des autres solutions.

Aucune des approches ne renonce à l’idée que le couple hétérosexuel demeure le modèle de la société juive. Tous prônent une éthique sexuelle pour tout individu juif. Même les plus compréhensifs à l’égard de l’homosexualité ne font pas de celle-ci une norme, mais insistent sur sa particularité et son traitement exceptionnel. Le mariage hétérosexuel n’est jamais remis en cause et reste pour tous le modèle idéal de la famille juive. Il manque au fond un véritable travail de pensée juive sur la sexualité en général et l’homosexualité en particulier. Au nom de quoi l’homosexualité devrait-elle être réprimée ? Au-delà des questions de reproduction qui préoccupaient fortement les anciens, qu’est-ce qui est véritablement en jeu dans le rapport sexuel pour une pensée juive vivante ?

C. LA QUESTION DU MARIAGE

1) Mariage civil et mariage religieux

Nous avons vu la variété des approches juives religieuses à l’égard de l’homosexualité. Revenons à la question du mariage homosexuel civil. Le judaïsme, contrairement au christianisme, est une religion juridique basée sur une loi très différente de la loi civile française et qui tient à préserver cette spécificité. La République et le judaïsme ne font pas corps, même si le judaïsme respecte la République et ses lois et prie pour sa paix. On a affaire à deux systèmes différents à plusieurs titres :

– Le droit de la République est basé sur les principes de liberté et d’égalité. Le mariage est devenu de plus en plus conforme à ce principe, jusqu’à une totale égalité des conjoints.

Dans le judaïsme, la loi est transcendante, de nature divine, même si élaborée par des hommes(86« ). Il n’y a pas d’égalité systématique, mais des catégorisations juridiques de personnes (juif/non-juif, hommes/femmes…). Le mariage est basé sur une suprématie masculine, même si cela ne correspond plus au vécu des couples juifs. En cas de divorce, en fait une répudiation par le mari, l’homme est avantagé et la femme en état de dépendance pour recevoir son guet, l’acte de répudiation.

– Le droit de la République correspond à la volonté populaire et peut être revu, y compris au niveau de la Constitution, il s’adapte donc aux changements de société. C’est ainsi que le mariage a été modifié pour devenir égalitaire et que l’homosexualité a été dépénalisée.

Dans le judaïsme, la loi est reçue et non choisie ; elle se veut immuable et s’impose de façon transcendante(87« ). Comme pour tout système défini une fois pour toutes, des problèmes se posent à cause du décalage avec la réalité et les mentalités. La halakha peut évoluer sur certains points, mais elle ne se change pas pour autant si facilement et la dynamique est très lente. En ce qui concerne le mariage, la halakha n’a toujours pas été capable de régler le problème aigu des agounot (femmes attendant le divorce). L’homosexualité est difficile à dépénaliser, comme nous l’avons vu.

– La République est basée sur une révolution et l’abolition d’un système législatif ancestral. Tous les changements y sont possibles, pour peu que la voix de la majorité le décide.

Dans le judaïsme c’est l’inverse : on se base sur la fidélité à la Loi ancestrale, même quand celle-ci prête à débat ou est discriminatoire (inégalité hommes/femmes, statut des mamzérim(88« )), on souhaite perpétuer un système par fidélité à l’histoire juive et par croyance en sa suprématie (révélation).

– La République pense avant tout l’Homme en termes de droits des individus sur le principe des Droits de l’Homme, même si elle lui reconnait des devoirs. Le judaïsme pense l’Homme avant tout en termes de devoirs, même s’il reconnait à l’individu (créé à l’image de Dieu) une sacralité et une dignité ontologiques qui impliquent aussi des droits.

Même si la loi civile comporte une certaine dimension symbolique, elle est avant tout pratique. Alors que dans le judaïsme, c’est l’inverse. De plus, la loi juive ne connaît aucune frontière de l’intimité et gère toutes les dimensions de la vie humaine, y compris les plus privées (la sexualité ou la nourriture par exemple).

2) Le judaïsme, le mariage et la filiation


différences majeures

Il existe des différences majeures entre le mariage civil et le mariage juif religieux. Toutefois aucun d’eux ne repose sur l’exigence de l’amour, mais sur celui du respect et de la libre volonté (l’amour évidemment ne nuit pas… mais ne saurait être une référence juridique). De facto, de nos jours, un mariage se fonde et tient le plus souvent sur l’amour. Les conventions sociales et les alliances entre familles ne jouent que rarement un rôle décisif. En cas de désamour, on n’hésite plus à divorcer. Ce constat sociologique est vrai aussi bien dans la population générale que chez les Juifs religieux qui connaissent un taux de divorces quasi équivalent à celui de la population générale(89« ).

sans considération de leur origine ou de leur religion
Mariage civil : union juridique entre un homme et une femme égaux en droits et en devoirs, sans considération de leur origine ou de leur religion et création d’un cadre protégeant le conjoint et les enfants potentiels dans un projet familial commun que chacun définit comme il l’entend.

inégaux en droits et en devoirs
Mariage religieux : union juridique (dans le cadre du droit juif) entre un homme et une femme mais inégaux en droits et en devoirs et création d’un cadre protégeant le conjoint et les enfants potentiels dans un projet familial commun, un projet spirituel exclusivement juif et dans une continuité historique et ethnique juive (d’où l’impossibilité de se marier avec une personne non juive). Principe de sainteté, kedousha, et forte imprégnation religieuse et symbolique de la cérémonie (7 bénédictions(90« )).

kidoushin & nissouïn
Le mariage juif se divise en deux phases : les kidoushin qui représentent l’engagement juridique devant témoins en conformité avec « la loi de Moïse et d’Israël » et qui invalide donc toute situation non conforme à cette loi (mariage mixte ou homosexuel) ; puis les nissouïn qui représentent la partie spirituelle et symbolique. On place le couple juif dans une continuité mythologique (référence à l’Eden) et historique (référence à Jérusalem) qui va bien au-delà de leur histoire personnelle.

couple juif marié civilement
Un couple juif marié civilement n’est pas marié pour la halakha, la loi juive. Le judaïsme reconnait certes l’autorité de l’État (דינא דמלכותא דינא) (91« ), mais non la validité de son mariage pour ce qui est du judaïsme. Il en est de même pour le divorce. Par contre, le mariage religieux sans mariage civil (ce qui est illégal dans la loi française acceptée par le fameux sanhédrin de Napoléon) est valable tout de même et si nécessaire, un divorce religieux devra être exigé. Le judaïsme met donc clairement le mariage religieux au-dessus du mariage civil, auquel il n’accorde aucune valeur symbolique ou juridique dans le système de la halakha, mais seulement une valeur administrative républicaine(92« ).

filiation
– Sur les questions de filiation, il existe également de grandes différences, le judaïsme ne tenant pas compte théoriquement de la filiation paternelle d’un enfant de mère juive et de père non-juif. Par exemple, la stricte halakha ne reconnait aucune autorité à ce père non-juif et même en théorie aucune existence légale. Bien plus encore, le judaïsme ne reconnaît pas totalement l’adoption et permet théoriquement une union maritale entre un parent adoptant et un enfant adoptif ou entre un frère et sa sœur adoptive (ou vice-versa). En cas d’adoption civile, la filiation est pleinement reconnue par la loi de la République, mais cela ne fait pas de l’enfant adopté, l’enfant de ses parents pour la loi juive (s’il n’est pas juif, il devra se convertir(93« )).

mariage civil et mariage juif
Mariage civil et mariage juif, filiation juive et filiation civile ne sont donc pas la même chose, les référents juridiques et symboliques ne sont pas les mêmes(94« ).

impossible à faire dans le judaïsme
Si le législateur peut envisager de changer la loi du mariage et d’y inclure les couples homosexuels, c’est impossible à faire dans le judaïsme. Tout au plus peut-on inventer une cérémonie spirituelle, mais différente du mariage juif classique et dont la portée juridique juive n’aurait aucune valeur (à moins de créer une nouvelle catégorie juridique autre que kidoushin et nissouïn). L’option envisagée par certains rabbins en Amérique et en Israël prêts à organiser des mariages homosexuels (non- orthodoxes bien entendu) est purement symbolique, c’est une union « d’amour » sans véritable valeur juridique (on ne saurait exiger un divorce par exemple)(95« ).

droit de l’enfant
– Enfin, sur la question du droit de l’enfant tant évoquée par les opposants au projet de loi, grand-rabbin en tête, je ne veux pas être trop ironique, mais ce principe auquel nous sommes si attachés est une invention de la société laïque moderne et des lumières. La tradition juive n’est, hélas, pas des plus pertinentes sur ce point.

3) Le brouillage des repères de filiation

La crainte des opposants au projet de loi repose sur un possible brouillage des repères de filiation. Le mariage homosexuel changerait en profondeur la famille hétérosexuelle et donc l’identité même de chaque individu. Mais aucune démonstration, ni argument convaincant n’est avancé pour étayer cette thèse. La part de fantasme semble plus forte que la raison.

Tout est question de sémantique, or les mots ont certes un sens, mais aussi une certaine souplesse dépendant du contexte. La fonction paternelle varie d’une famille à l’autre et dépend du caractère et de la culture. Le même mot est employé pour un père biologique ou pour un père adoptif, alors que la construction psychologique et symbolique n’est pas la même. L’enfant adopté sait qu’il a, par ailleurs, un géniteur, même s’il ne le connait pas. Pourtant, l’expérience de l’adoption, malgré ses difficultés, fonctionne. Il existe un parallèle avec la conversion au judaïsme : on est a priori juif de naissance, mais la conversion permet de devenir juif d’adoption et elle fonctionne très bien.

Quant à savoir si un enfant est perturbé par le fait d’être élevé par des parents homosexuels, cela n’a jamais été établi

Le fait qu’on ajoute également à toutes les variantes de filiations hétérosexuelles possibles (elles sont déjà nombreuses et aucune ne donne des résultats absolus, même la plus classique(96« )), l’éventualité que le père soit un homosexuel, n’y change pas grand-chose. Même homosexuel, un père géniteur, celui qui a donné le sperme, reste le père géniteur porteur d’une filiation génétique. Il en est de même pour une mère homosexuelle. La question de la filiation se pose autrement pour le conjoint non concepteur qui devient alors un parent adoptant et je ne vois pas grande différence avec un adoptant hétérosexuel. L’originalité du couple homosexuel, de ce point de vue, est qu’il lie une filiation génétique à une filiation symbolique, ce qui crée une inégalité dans le couple. L’enfant sait (il faut le lui expliquer) qu’il a aussi un autre géniteur ou génitrice, qu’il peut vouloir connaître et que parfois il connaît et voit régulièrement. C’est évidemment un peu compliqué et ce n’est certainement pas la situation idéale, mais c’est celle de la plupart des parents homosexuels actuels.

Quant à savoir si un enfant est perturbé par le fait d’être élevé par des parents homosexuels, cela n’a jamais été établi(97« ). De toute façon, ce n’est pas cette loi qui va créer l’homoparentalité et ses problèmes, cela existe déjà. Elle va au contraire chercher à la réguler, à la stabiliser.

les opposants se noient dans un dé à coudre de symbolique monté en épingle

Surtout, en quoi une telle loi va-t-elle changer le fait hétérosexuel et la parenté classique ? On nous promet sa destruction, je ne vois même pas une influence. La famille hétérosexuelle sera toujours la même, avec ses qualités et ses défauts. Certaines formulations administratives vont devoir changer, mais en quoi cela change-t-il la filiation symbolique ou le rapport aux parents et aux autres membres de la famille ? Qu’on emploie le mot union, partenaire, conjoint, parent, tuteur, ou tout autre appellation ad hoc ne changera rien à ma façon de voir mes parents, ma femme, mes enfants… En l’occurrence, le projet de loi est plutôt neutre : « parent » ou « parents », « époux » au pluriel, « conjoint » au singulier(98« )… On a l’impression que les opposants se noient dans un dé à coudre de symbolique monté en épingle.

Enfin, d’un point de vue juif, quelle influence cela aura-t-il sur mon judaïsme et le droit juif de la famille et de la filiation ? La seule question qui se posera, mais elle se pose en fait déjà avec ou sans mariage, c’est la question de la filiation juive des enfants de couples de Juifs homosexuels et là, le judaïsme fait clairement une différence entre les couples masculins dont il ne reconnaît pas la filiation et les couples féminins dont il tient compte de la filiation, selon le principe qu’on est juif par sa mère(99« ).

4) Le judaïsme est-il contre le mariage homosexuel civil?

Nous avons vu que le judaïsme a des positions divergentes sur l’homosexualité et qu’il ne reconnait au mariage hétérosexuel civil qu’une valeur administrative. Affirmer qu’il est opposé au mariage homosexuel civil ne repose donc sur rien de tangible. Le judaïsme est partagé entre une vision conservatrice du monde et une exigence de justice et de dignité de la personne humaine qui pousse à remettre en cause cette vision conservatrice(100« ).

Sur la base de quelques textes talmudiques en parfait décalage

On peut baser un point de vue juif sur les textes de la tradition qui condamnent sévèrement le mélange des genres, mettent en garde contre le brouillage des limites, particulièrement contre « l’abominable homosexualité ». Sur la base du Midrash, on peut affirmer que la société qui célèbre des mariages homosexuels est digne de la génération du déluge ou des décadences de l’Egypte antique et de Canaan la maudite(101« ). De ce point de vue, le projet de mariage homosexuel serait le signe d’une profonde décadence de la société française et d’une réelle perte de valeurs. Mais il faut alors annoncer clairement la couleur et dire pourquoi c’est inadmissible. Un judaïsme qui se veut nettement conservateur peut alors appeler à voter contre cette loi au nom des valeurs conservatrices qu’il défend(102« )102. Mais, si telle est la position du grand rabbin de France, elle n’est pas clairement exprimée. Il serait pour le moins hasardeux de se mêler à la controverse sur la base de ces quelques textes talmudiques en parfait décalage avec la teneur du débat national.

un réel désir de stabilité et de cadre

Par contre, pour un autre point de vue juif, humaniste et progressiste, qui porte haut les valeurs juives de justice et de défense de la dignité humaine(103« ), on peut considérer comme une bonne chose la reconnaissance du fait homosexuel par la société et la possibilité pour les couples homosexuels de la construction d’un cadre juridique stable et protecteur. On peut même se réjouir de constater un réel désir de stabilité et de cadre de la part des familles homosexuelles existantes et de voir donner une meilleure protection aux enfants, notamment en cas de séparation(104« ) ou de décès(105« )].

le pas ultime dans l’intégration du fait homosexuel

L’élargissement du mariage aux couples homosexuels représente le pas ultime dans l’intégration du fait homosexuel, trop longtemps rejeté et persécuté(106« ). Il devrait donc être un facteur important de baisse de l’homophobie en banalisant le couple homosexuel et en le rendant visible et normalisé. Cette loi, dans sa potentialité symbolique, pourrait apaiser bien des plaies, par le fait même de son existence et sans qu’elle soit forcément utilisée par de nombreux couples. Elle devrait largement diminuer la souffrance des enfants d’homosexuels qui pâtissent souvent de l’homophobie ambiante à l’encontre de leurs parents. Le judaïsme pris sous son angle humaniste peut donc très bien regarder de façon positive ce qu’on peut considérer comme une avancée de la société et un réel progrès pour les familles homoparentales et les homosexuels en général. Au nom de la justice, de la défense du faible, du persécuté, du marginal, au nom de la protection de l’enfance, un rabbin peut très bien, en adéquation avec son judaïsme, prendre fait et cause pour ce projet de loi. Il peut même se réjouir que, dans le cadre de la laïcité française, cette loi fera avancer les idéaux de justice sans pour autant porter atteinte à la liberté religieuse et impliquer le mariage juif ancestral. Il n’y aurait rien de moins rabbinique, rien de moins juif, rien de moins religieux, à prendre une telle position, à l’opposé même de celle du grand rabbin de France(107« ).

Je ne vois donc aucune raison objective d’un strict point de vue juif, pour condamner ou soutenir ce projet de loi. Chacun pourra trouver dans la tradition juive des arguments favorables ou défavorables et dans le fond, cela ne changera rien au débat actuel qui est déjà alimenté par ces deux tendances contradictoires. Sous prétexte de point de vue religieux, chacun avance avec sa subjectivité individuelle qui le pousse vers un camp ou un autre.

inquiétant décalage grandissant des religions

Par contre, je trouve inquiétant ce décalage grandissant des religions, en tout cas de leurs rangs les plus conservateurs, par rapport à la réalité. Si un rabbin doit s’inquiéter, à mon avis, c’est de ce phénomène, de ce divorce de plus en plus fort entre la majorité des Juifs qui vivent pleinement dans un monde ouvert et en mouvement et un discours rabbinique fermé aux vrais problèmes des gens. Cet écart s’observe déjà dans de nombreux domaines, les débats sur le mariage homosexuel ne venant qu’ajouter un problème supplémentaire aux rabbins déjà débordés. Le véritable défi est là : comment garder une cohérence juive dans un monde en plein bouleversement, autrement qu’en freinant des deux pieds, ou en mettant la tête dans le sable ? La seule réponse valable se trouve dans le travail de la pensée, donc dans l’étude.

D. LE PROJET DE LOI

Ma position est claire, comme rabbin, je refuse de projeter sur ce débat civil les principes de mon système religieux qui est très différent et peu pertinent à mon avis sur cette question du mariage civil homosexuel. Par contre, si je suis critique vis-à vis du front d’opposition catégorique des religions et plus particulièrement sur la position radicale du grand rabbin de France, je n’ai jamais exclu ce débat de nos cercles et n’ai jamais refusé de me mêler aux discussions citoyennes.

Je ne vais pas refaire ici les nombreuses tribunes déjà écrites sur cette question. Mais livrer quelques brèves réflexions basées sur mes lectures, conversations et tables rondes dans lesquelles j’ai été impliqué.

égalité entre hétérosexuels et homosexuels

Ce projet de loi n’est pas anodin, en effet, et représente un changement important pour la société. Il crée une égalité entre hétérosexuels et homosexuels (ou presque car sur certains points, des différences juridiques subsistent). Ce principe d’égalité est le motif principal des partisans de la loi qui y voient une avancée fondamentale. Les groupes LGBT revendiquent évidemment une telle avancée soutenus par ceux pour qui l’égalité et la fin des discriminations sont un but en soi. Les opposants se sentent menacés par cette égalité qui viendrait vider de son sens le mariage classique(108« ), c’est un argument récurrent, ultra-sensible, mais à mon avis irrationnel et qui masque en fait une homophobie non assumée(109« ) et un réflexe conservateur.

surcharge idéologique

Le principal reproche que l’on peut faire aux deux camps, c’est la surcharge idéologique de leurs positions respectives qui brouille souvent la qualité du débat et l’écoute respective.

Sur le principe, l’égalité est une valeur fondamentale, de ce point de vue, cette loi sera un marqueur symbolique important. Mais une loi n’est pas faite pour les gens qui n’ont pas de problèmes, elle prend son sens véritable sur le terrain des conflits et les conflits de couples et de parents sont particulièrement complexes et douloureux. Il ne faut donc pas regarder un tel projet au seul niveau des principes, mais des points concrets des problèmes à venir.

couple hétérosexuel souffrant de stérilité

Il me semble que l’égalité totale entre hétérosexuels et homosexuels est une illusion du fait de la nature et que si le droit peut atténuer au maximum les inégalités et les injustices, il ne peut effacer la différence essentielle entre parents homosexuels et parents hétérosexuels, entre parents adoptifs et parents biologiques. De même que dans un couple de parents homosexuels, dans la configuration la plus commune, une inégalité de nature demeure : l’un est un parent biologique, l’autre est un parent adoptant. On peut donc comparer la situation du couple homosexuel au couple hétérosexuel souffrant de stérilité.

Du point de vue des opposants, ce projet de loi qui veut tout mettre au même niveau, ne prend pas assez en compte certains problèmes juridiques qui se présenteront forcément sur le terrain. La principale difficulté viendrait du brouillage des rôles : le père et la mère sont aussi parents, mais les parents ne sont pas forcément père et mère…

L’accès au mariage ouvre automatiquement l’accès à l’adoption. La question de l’adoption d’un enfant extérieur au couple est un faux problème, un épouvantail agité pour des raisons idéologiques par les opposants(110« ). Les situations seront celles de couples faisant un enfant par un biais ou un autre.

réfléchir à la définition de la parenté, naturelle ou déclarée

Ce projet oblige à réfléchir à la définition de la parenté, naturelle ou déclarée. On peut engendrer et ne pas assumer, ne pas faire le saut vers la parenté (abandon ou non reconnaissance). Par contre on peut ne pas engendrer et être parent (adoption, PMA). Les opposants à la loi se focalisent sur le lien entre engendrement et parenté, mais on peut leur répondre que le droit ne fait pas forcément ce lien, y compris dans le principe de présomption de paternité. Concrètement, dans un couple homosexuel, l’un des deux est père ou mère, l’autre est seulement parent… Par souci d’égalité, on élargit l’idée de parent afin qu’il couvre un champ plus vaste (père, mère, mais aussi conjoint non père ou mère). Cela avantage les homosexuels, mais aux yeux des opposants, réduit le signifiant hétérosexuel(111« ).

difficulté pour les enfants : le regard des autres

L’homoparentalité n’est pas un fait anodin et les homosexuels, même si leur éventuel désir d’enfants peut se comprendre, doivent accepter que leur situation parentale n’est pas naturelle et pas forcément la meilleure a priori (ce qui ne les empêche pas a posteriori d’être de bons parents). La satisfaction du désir d’égalité devant la loi du mariage n’effacera pas les difficultés qui se posent forcément à l’enfant d’un couple homosexuel, même si ces difficultés sont gérables(112« ). Une des principales difficultés pour les enfants d’homosexuels ne vient pas de leurs parents mais du regard des autres et des marques d’homophobie subies. Cette loi devrait améliorer les choses, même si elle n’éliminera pas l’homophobie.

Contrairement aux opposants à la loi, et bien entendu au catastrophisme du grand rabbin, il ne me semble pas qu’elle va vider de son sens l’idée de parents, même si dans la tête de certaines personnes, une difficulté peut se poser d’être mis sur le même plan que des parents homosexuels(113« ).

ambiguïté du mot parent

Sur les questions de filiation, la loi reconnait la filiation de droit chez les parents naturels ou supposés tels (présomption de paternité chez un couple marié), mais ce principe ne peut s’appliquer à un couple homosexuel. Par contre, le parent non biologique adoptera l’enfant de son conjoint, parent biologique de l’enfant, mais cela ne saurait effacer l’existence d’un autre parent biologique ou plus précisément un géniteur, même si la loi ne lui donne aucun statut légal. L’enfant pourra un jour réclamer la vérité, chercher son origine. Des conflits entre le parent biologique et le parent non biologique peuvent éclater ; les mettre sur un plan d’égalité peut s’avérer illusoire, tout comme effacer l’existence du parent biologique d’origine. Nous voyons dans ces exemples l’ambiguïté du mot parent. Tous ces cas délicats brouilleront quelque peu les problèmes de filiation en cas de conflit. Si par exemple le conjoint, officiellement parent par adoption, s’en va avant d’avoir construit un lien solide avec l’enfant né de son conjoint, bien que parent officiellement sur le papier, alors que l’enfant sera élevé de facto par le nouveau conjoint et n’aura aucun lien, ni biologique, ni symbolique avec son parent officiel(114« )…

Le mariage étant lié par le droit à la procréation, au nom de l’égalité, les couples homosexuels réclameront dans un proche avenir la PMA pour les femmes et du coup, les hommes voudront la légalisation de la GPA. Si on est contre ces pratiques, on peut s’inquiéter des conséquences de la loi en ce sens. Mais un juif religieux ne peut avancer ces arguments dans la mesure où la halakha autorise ces pratiques dans certaines conditions(115« ). Cette solution aurait même eu peut-être l’avantage d’être plus adaptable aux besoins juridiques particuliers des couples homosexuels sans pour autant les discriminer.]].

plein PACS ?

Il me semble qu’il aurait été utile d’envisager des solutions alternatives. Par exemple, une pleine union homosexuelle qui ne toucherait pas au statut du mariage dans sa forme actuelle, aurait eu le mérite de répondre à la demande des couples homosexuels au plus près de l’égalité (nous avons vu que l’entière égalité est une illusion), tout en ménageant les sensibilités sur le mariage(116« ).

tendancieux et même caricaturaux

Le problème est que l’enjeu idéologique brouille le débat qui devient vite passionnel d’un côté comme de l’autre. Or dans la situation politique actuelle, le gouvernement aura beaucoup de mal à ne pas défendre coûte que coûte ce projet ; les associations LGBT et leurs sympathisants mettront tout leur poids dans la balance pour un succès avant tout politique ; de leur côté les opposants batailleront sur le principe au lieu de faire dans la nuance. A mon avis, l’opposition de principe des diverses religions n’aura non seulement pas aidé au débat, mais aura même nui à la teneur de celui- ci. L’opposition religieuse, clairement idéologique ne fait que braquer le camp adverse et les arguments avancés sont le plus souvent inaudibles, car beaucoup trop tendancieux et même caricaturaux. C’est un des reproches qu’on peut faire à l’essai du grand rabbin, il séduit les opposants en affirmant ce qu’ils ont envie d’entendre, mais ne peut que braquer les partisans par sa virulence, sans pour autant faire avancer réellement le débat de fond.

CONCLUSION

pluriel et évolutif par nature

Le judaïsme est le résultat d’une longue histoire, de beaucoup de créativité, d’un grand conservatisme également. Il comprend d’innombrables textes et leurs multiples interprétations, y compris les lectures les plus contemporaines ou les plus audacieuses… mais aussi parfois, des textes terribles de fermeture et de rigorisme. Aucun rabbin ne peut ramener le judaïsme à son point de vue personnel ou institutionnel, même le grand rabbin du Consistoire français. Le judaïsme se doit de penser l’humain dans toute sa complexité et n’est pas un système moralisateur pour esprits conservateurs bien pensants. La confrontation avec la réalité du terrain a toujours influencé les décisionnaires rabbiniques(117« ). Sur la question de l’homosexualité, le judaïsme a produit un vaste panel d’opinions rabbiniques allant du rejet absolu, du refus de reconsidérer la question et même de l’étudier, jusqu’à l’acceptation absolue de facto et de jure du fait de l’identité homosexuelle, en passant par toutes sortes de nuances dans les positions rabbiniques avec principalement l’acceptation de facto, mais le maintien d’un refus théorique de jure. L’ensemble de ces positions rabbiniques montre que le judaïsme, pluriel et évolutif par nature, n’a pas délaissé cette question et a déjà produit une large réflexion, encore en gestation.

le judaïsme n’a aucun argument sérieux à opposer à ce projet de loi

L’éthique juive et le souci de justice républicaine envers tous, parents et enfants concernés, devraient nous pousser à souhaiter que les réformes entreprises par l’Etat au profit des familles homosexuelles soient efficaces, équilibrées et justifiées. Mais le judaïsme n’a aucun argument sérieux à opposer à ce projet de loi et fait clairement la différence entre mariage religieux et mariage civil, auquel il n’accorde qu’une valeur administrative et laisse à la société civile le soin de définir les modalités de ce mariage au nom des seules valeurs de la République. Le débat est un débat de société et doit demeurer à ce niveau, sans ingérence religieuse.

On doit se méfier des controverses où la passion idéologique l’emporte sur la raison.

si danger il y a c’est celui de l’enfermement

Enfin, comme hétérosexuel juif religieux, sans nier les éventuelles difficultés de terrain que cette loi pourrait poser, je ne me sens en rien lésé, remis en cause et certainement pas mis en danger par un tel projet de loi. Par contre, je refuse que ma voix soit automatiquement classée dans le camp des opposants et captée par une opinion rabbinique prétendant me représenter et dans laquelle je ne me reconnais pas. En tant que Juif, je trouve que si danger il y a, c’est celui de l’enfermement du judaïsme dans un discours uniformisé, fossilisé, décalé avec les réalités et pire encore, en perte de sens et de réflexion de fond. Sur ce dernier point, le grand rabbin de France devrait être d’accord.

Yeshaya Dalsace, rabbin de la communauté DorVador (Paris Est), novembre 2012.


Lectures utiles

Sur sexualité et judaïsme :
David Biale : Eros juif, éd. Acte Sud, 1997
Daniel Boyarin:Ya-t-ildesjuifsdans“l’histoiredelasexualité”.L’“homophobie”avantla
sexualité ? in Florence Heymann, Danielle Storper-Perez, dir., Le corps du texte, Paris, CNRS Éditions, 1997, pp. 145-172.
Daniel Boyarin : Carnal Israel, Reading Sex in Talmudic Culture, University of California Press, 1993 Eliot Dorff : Épitre de l’amour, Paris, Nadir-Alliance israélite universelle, 2000.
Chaim Rapoport : Judaism and Homosexuality, An authentic orthodox view, éd. Vallentine Mitchell, 2004
Steve Greenberg : Wrestling with God and Men: Homosexuality in the Jewish Tradition, The University of Wisconsin Press, 2004.
Thomas C. Römer : Homosexualité dans le Proche-Orient ancien et la Bible, Editions Labor et Fides, Essais bibliques, 2005.
Henri Atlan : Les étincelles du hasard, connaissance spermatique, éd. Seuil, 1999.
Charles Mopsik : Le Sexe des âmes, les aléas de la différence sexuelle dans la Cabale, éd. de L’Eclat, 2003.
Sur sexualité, homosexualité et homoparentalité :
Didier Eribon : Réflexions sur la question gay, éd. fayard ,1999
Élisabeth Roudinesco : La famille en désordre, éd. fayard ,2002
Martine Gross : L’homoparentalité, état des lieux, ESF éditeur, 2000.
Martine Gross, L’Homoparentalité, Le Cavalier Bleu, coll. « idées reçues », 2006.
Daniel Garcia : Papa, il est où papa ? Enquête sur l’homoparentalité, éd.les arènes, 2010 Jean- Pierre Winter : Homoparenté, éd. Albin Michel, 2010
Pascal Bruckner : Le paradoxe amoureux, éd. Grasset, 2009
Robert Aldrich (collectif) : Une histoire de l’homosexualité, éd. Seuil, 2006
Philippe Brenot : Dictionnaire de la sexualité humaine. L’esprit du temps 2004
Pascal Picq et Philippe Brenot : Le sexe, l’homme et l’évolution, éd. Odile Jacob, 2009 Daniel Borrillo : L’Homophobie, “Que sais-je ?” PUF, 2000.
Homosexualités et Droit : de la tolérance sociale à la reconnaissance juridique, PUF, coll. “Les voies du droit”, Paris, mai 1998.

  • 1 Je tiens à être très clair : la contradiction et les précisions développées ici, ne sont en rien des attaques ad hominem envers Gilles Bernheim pour lequel j’éprouve le plus grand respect ou envers une fonction qui impose de la considération. Les propos du grand rabbin sont pris pour ce qu’ils disent et ne sont en rien caricaturés, je l’espère. Toute accusation d’homophobie contre lui serait déplacée et on peut être fermement opposé au mariage gay sans être homophobe. Gilles Bernheim est un des rares hauts dignitaires religieux à avoir signé la déclaration contre l’homophobie à l’occasion de la journée mondiale contre l’homophobie en 2011. Par contre, le grand rabbin ayant mis dans cet essai tout son poids dans la balance et ayant employé des mots très forts, « le responsable religieux minoritaire » que je suis, se doit de parler un peu haut s’il veut avoir quelque espoir de se faire vaguement entendre. L’essai du grand rabbin est accessible ici.
  • 2 À lire Gilles Bernheim, on a l’impression que sans son essai, le débat public n’aurait pas lieu, alors que la session parlementaire n’a pas encore commencé et que le débat public est déjà largement entamé !… « Mon objectif est de contribuer à l’émergence d’un véritable débat sur la place publique car le sujet mérite mieux que le tribunal des bonnes consciences… ». Cet essai est vite devenu la référence et l’argumentaire pour les divers religieux qui combattent le projet de loi, jamais ouvertement au nom de la religion bien-sûr, mais toujours motivés au fond par ce que je me permets de nommer « un tribunal de la bonne conscience religieuse ».
  • 3 Le divorce est instauré par la Révolution en 1792, annulé par la Restauration en 1816, puis réintroduit en 1884 (loi Naquet)… condamné par Vichy, largement réformé en 1975 avec notamment la possibilité du consentement mutuel.
  • 4 Au moment du pacs, des rabbins s’exprimèrent dans la presse juive et le Consistoire fut officiellement consulté par la commission parlementaire (il l’est à nouveau dans le projet sur le mariage et le grand rabbin, à nouveau seul représentant du judaïsme ce qui est une aberration républicaine, a été reçu auprès de la commission parlementaire le 29 nov. 2012). Notons que lors des débats sur le pacs, en 1999, les seuls rabbins français à s’être publiquement démarqués de l’opposition au projet furent Rivon Krygier (massorti) et Pauline Bebe (reformée), établissant une nette différence entre union civile et union religieuse. Ironie du sort, le pacs tant critiqué à l’époque sert maintenant de référence positive à Gilles Bernheim dans son combat contre le mariage homosexuel civil.
  • 5 LGBT : Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres que Gilles Bernheim accuse de vouloir sciemment « la destruction pure et simple du mariage et de la famille, tels qu’ils sont traditionnellement conçus ». Or, les homosexuels ne forment pas une communauté homogène et soudée, la plupart n’appartiennent à aucune organisation et les organisations existantes regroupent des individus très divers. Les accusations du grand rabbin sont donc douteuses comme toutes les théories du complot. Nous, Juifs, devrions savoir le goût amer de ce genre d’accusations.
  • 6 Voir : Homoparenté, éd. Albin Michel, 2010, dans lequel le psychanalyste Jean Pierre Winter mène un véritable procès contre l’homoparentalité (dont il réfute le terme créé par les homosexuels pour bien la différencier de la parenté naturelle, Winter fait donc usage du terme homoparenté), source, d’après-lui, de maux psychiques infinis, transmissibles et incalculables. Il écrit par exemple : « Les conceptions plastiques actuelles de la parenté ignorent la nécessité de faire une place à ce signifiant de l’impossible dans l’ordre symbolique. Or, comme l’a signalé Lacan, ce qui ne trouve pas sa place dans le symbolique fait retour dans le réel, et sous une forme déchaînée. S’il n’y a plus de place dans l’ordre symbolique de la parenté pour le signifiant de l’impossible, cet impossible à dire qu’est la différence des sexes, l’impossible va se retrouver dans le réel. Par exemple, deux personnes de même sexe seront réellement censées avoir fait un enfant. Le réel devient alors un roman. Tel est le prix d’un système qui se veut total, entendez : totalitaire, sans trou. Rien n’est impossible dans un tel système, parce que le fantasme est rendu équivalent au réel rationnel. » (p.109) « {Va-t-on consentir au sacrifice de deux ou trois générations d’enfants pour découvrir les effets réels des questions que l’on n’aura pas voulu se poser ? »} (p.114) Mais n’y a-t-il pas problème à faire de certaines thèses psychanalytiques comme celle de la «crypte» de Karl Abraham, ou celle du principe d’identification symbolique à la sexualité des parents, des lois absolues et automatiques enfermant l’humain dans un déterminisme psychanalytique écrit d’avance ? Ces principes théoriques de psychanalyse devront-ils forcément être effectifs sur le terrain ? N’est-ce pas là que la psychanalyse quitte le terrain de l’observation et de l’accompagnement objectif du terrain pour devenir vérité religieuse ? Le psychiatre et neurologue Boris Cyrulnik fait remarquer avec humour : « Mathématiquement, pour trois et quatre générations, vous avez seize ou trente-deux ancêtres. Parmi eux, une prostituée, un courageux, un pétochard, un alcoolique… » Le pédopsychiatre Marcel Rufo est lui plus sévère : « C’est une des grandes bêtises de la génération d’avant, ce concept qu’il faut trois générations pour faire un psychotique. C’est un malheur, un psychotique dans une famille. Et on ne sait pas d’où ça vient. » (Entretien dans l’Express du 01.11.2003). On sait que chez les psys le débat est vif et les désaccords nombreux sur ces questions. Laissons-donc cette profession débattre.
  • 7 Le grand rabbin se permet même d’accuser « d’autopromotion une minorité de responsables religieux » ceux des rabbins qui prônent une neutralité religieuse sur le terrain public en distinguant clairement loi civile et loi religieuse, comme le rabbin Rivon Krygier l’avait fait au moment du pacs ou comme je l’ai fait dans le journal Libération du 5 octobre 2012 à propos de cette loi. Non seulement l’accusation, quelque peu méprisante, est sans fondement et empêche justement le débat, mais elle est surprenante dans la bouche d’un philosophe, comme si une opinion se jugeait au nombre de ceux qui l’expriment… Les rabbins du Talmud avaient le souci de la voix minoritaire et se faisaient un point d’honneur de la prendre en compte et d’en reconnaitre la possible utilité (Mishna Edouyot 1.5). Faut-il citer Freud : « Je compris que c’était seulement à ma nature de Juif que je devais les deux qualités qui m’étaient devenues indispensables dans ma difficile existence. Parce que j’étais juif, je me suis trouvé libéré de bien des préjugés qui limitent chez les autres l’emploi de leur intelligence ; en tant que Juif, j’étais prêt à passer dans l’opposition et à renoncer à m’entendre avec ‘la compacte majorité’ ». (Correspondance, éd. Gallimard).
  • 8 Le grand rabbin de France tient peut-être à faire taire ceux qui dans les rangs consistoriaux, président en tête, se permettent de jouer les rabbins et marchent régulièrement sur ses plates-bandes. Mais les problèmes internes à l’institution consistoriale, institution avant tout politique, ne peuvent empêcher les autres courants du judaïsme de s’exprimer et il est légitime, de rappeler régulièrement les limites de la légitimité consistoriale avec tout le respect pour cette déjà vieille institution qui, hélas, a largement prouvé ses limites et ne représente, à cause de sa fermeture, que partiellement le judaïsme français. On pourrait, au contraire, souhaiter entendre une certaine pluralité parmi les rangs consistoriaux, mais les rabbins y sont régulièrement rappelés à l’ordre, dès qu’ils se permettent quelque indépendance (voir l’affaire récente de la lecture féminine pour Simhat Tora à la synagogue de Neuilly où le rabbin fut convoqué par ses « supérieurs » et blâmé).
  • 9 Il y eut d’abord les propos maladroits de Mgr Barbarin accusant cette réforme d’ouvrir la voie à « la polygamie et à l’inceste. » Puis, fin septembre 2012, un large papier, habile et nuancé de la Conférence des évêques de France, rejetant le principe même de la famille homoparentale. Il y eut l’appel du Pape à combattre ce projet. Il y a un activisme militant catholique contre cette loi à coup d’affiches et de manifestations. Mais l’Église se place dans une longue tradition réactionnaire qui fut majoritairement la sienne au cours de ces derniers siècles (à part une poignée de catholiques progressistes). En quelque sorte, elle joue son rôle. Il est curieux de voir tout d’un coup le judaïsme lui emboiter le pas et calquer son discours sur le sien, alors qu’historiquement il est toujours resté à distance de ce genre de combats. Si l’on s’intéresse à des mouvements catholiques comme Civitas (intégristes) très présents dans le combat contre ledit projet, on se demande vraiment quelle route on emprunterait en courant derrière le grand rabbin. La position de l’Église est claire : « S’appuyant sur la Sainte Écriture, qui les présente comme des dépravations graves, la Tradition a toujours déclaré que les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés. Ils sont contraires à la loi naturelle. Ils ferment l’acte sexuel au don de la vie. Ils ne procèdent pas d’une complémentarité affective et sexuelle véritable. Ils ne sauraient recevoir d’approbation en aucun cas » (Catéchisme de l’Église catholique, 2357 à 2359, 1997).
  • 10 Les musulmans de l’UOIF, dans leur déclaration officielle, ont repris tous les arguments du grand rabbin, (sans la qualité de son style : en affirmant par exemple maladroitement que le débat lui-même remet en cause l’un des fondements de la société) et fantasment sans vergogne et de façon insultante pour les homosexuels et tous les amoureux : « Qui pourra délégitimer la zoophilie, la polyandrie, au nom du sacro-saint amour ? »… La polygamie (ou plus précisément la polygynie) n’étant bien sûr pas dénoncée, les féministes apprécieront… Il est loin, l’âge d’or islamique (jusqu’au 13e s.) où la tolérance musulmane envers l’homosexualité transparaissait dans une abondante littérature arabe et persane poétique et même didactique. De nos jours, d’après nombre d’officiels du monde musulman, l’homosexualité n’existerait pas en terre d’Islam, elle est illégale dans la plupart des pays musulmans et on assiste régulièrement à des procès contre des homosexuels (par exemple : condamnations aux travaux forcés en Égypte et plusieurs exécutions par pendaison en Iran). « Pour les homosexuels, l’islam a prescrit les peines les plus sévères […] Après que la preuve a été établie conformément à la charia, il faudra se saisir de la personne, la maintenir debout, la partager en deux avec une épée et soit lui trancher la tête, soit la fendre en deux tout entière. Il (ou elle) tombera […] Après sa mort, il faudra dresser un bûcher, placer le cadavre dessus, y mettre le feu et le brûler, ou bien l’emporter sur une montagne et le précipiter. Puis les morceaux du cadavre devront être rassemblés et brûlés. Ou alors, il faudra creuser un trou, y faire un feu et l’y jeter vivant. Nous n’avons pas de telles punitions pour d’autres crimes » (Ayatollah Musava Ardelsili, Téhéran, 1998).
  • 11 J’ai clairement exprimé ce point de vue dans le journal Libération du 5 octobre 2012 et m’en tiens à la même position : les religions en tant que telles devraient rester en retrait de ce débat portant sur un mariage civil, à moins d’avoir un argument solide à avancer touchant au cœur du débat, ce qu’on attend toujours. Elles peuvent éventuellement rappeler leur opposition historique et doctrinale au fait homosexuel à ceux qui l’auraient oublié. Mais du fait même qu’elles appellent à une cérémonie religieuse en plus du mariage civil, elles reconnaissent par ce fait qu’elles ne se rangent pas dans les mêmes critères que ceux du système civil et c’est très bien comme cela. Par ailleurs, le fait que les mêmes religions, judaïsme en tête, ne se mobilisent quasiment pas sur toutes sortes de questions générales et de société qui pourraient les concerner, montre bien que l’enjeu ici touche à une corde ultra sensible, donc au tabou de l’homosexualité.
  • 12 Je signale au passage que si le judaïsme français se trouve sur la plupart des sujets largement au dessous du niveau du judaïsme anglo-saxon, c’est en grande partie du fait de son aspect quasi monolithique empêchant tout débat juif sérieux et étouffant autant que possible toute pluralité d’expression. Une fois de plus, c’est ce qu’on voudrait ici qu’il se passe. Alors que la pluralité juive est une chance et que le judaïsme français a tout à gagner d’un tel pluralisme. Il faudra un jour regarder en face les torts considérables causés au judaïsme français par le système consistorial imposé par Napoléon.
  • 13 Gilles Bernheim reprend les écrits très discutables de Jean-Pierre Winter, mais oublie tous ceux de cette profession qui sont d’un autre avis comme Boris Cyrulnik ou Élisabeth Roudinesco qui déclarait avec justesse lors d’une récente table ronde sur le sujet au Centre Communautaire : « Ça suffit, on a suffisamment tourné autour du pot : Ce qui tue la famille, c’est, et a toujours été, la misère ».
  • 14 Il s’agit des thèses importantes de chercheurs universitaires (l’américaine Judith Butler est la plus connue, mais les travaux du français Michel Foucault n’y sont pas étrangers) faisant remarquer que c’est la société et les rôles qu’elle distribue qui fabriquent le genre. Les Gender Studies ont beaucoup nourri le discours féministe et les revendications homosexuelles. Mais elles datent un peu aujourd’hui et les homosexuels n’y font pas systématiquement référence ; la plupart en ignorent même l’existence. Gilles Bernheim (p.20) caricature les Gender Studies en les accusant de vouloir supprimer toute différence entre les sexes et de ne plus tenir compte des différences biologiques, alors qu’il n’est pas question de cela. C’est un argument que j’entends souvent d’ailleurs pour maintenir les femmes au balcon des synagogues, l’émancipation des femmes et l’égalitarisme rituel nieraient la différence biologique… On peut faire remarquer l’influence de la détermination sociale sur le rôle des uns ou des autres et chercher à la diminuer, sans pour autant confondre les différences biologiques et sexuelles. Les homosexuels savent très bien, par définition, la différence des sexes ! Le judaïsme féministe n’a pas transformé les femmes en hommes et les femmes rabbins sont bien des femmes !
  • 15 Gilles Bernheim va très loin et les accuse « d’utiliser la tolérance comme cheval de Troie dans le combat contre l’hétérosexualité ». Nous, les hétéros, devrions donc être sur la défensive, on va tous nous supprimer !… Gilles Bernheim évoque carrément la «destruction pure et simple du mariage et de la famille, tels qu’ils sont traditionnellement conçus.» Il est dur de lire une telle théorie du complot sous une plume représentant le judaïsme si souvent accusé de tous les complots ! Ce genre de dérapages dans l’essai de Gilles Bernheim discrédite l’ensemble d’un travail qui, a priori, se veut solidement argumenté et le fait basculer dans le pamphlet au détriment de la crédibilité de l’analyse.
  • 16 Si le mariage se définit comme l’union entre un homme et une femme, il n’a pas toujours été d’amour, pas toujours été consentant et altruiste, pas toujours été heureux (je rappelle que dans le judaïsme antique, un père pouvait vendre sa fille, un homme battre sa femme et que l’argent ou l’honneur du clan jouaient souvent un plus grand rôle que l’amour ou le consentement individuel théoriquement indispensable). Mais le mariage civil pourrait aussi être défini comme l’union entre deux êtres humains. Sur la question de l’altérité intrinsèque au mariage, on ne voit vraiment pas en quoi il n’y aurait pas d’altérité entre deux homosexuels confrontés à tous les problèmes classiques de couple, même si ce n’est évidemment pas le modèle biblique de la Genèse, ni la même complémentarité biologique que dans un couple hétérosexuel.
  • 17 Titre d’un bel ouvrage de Gilles Bernheim…
  • 18 Gilles Bernheim affirme que « le profit d’une infime minorité » ne mérite pas le « préjudice causé à l’ensemble de notre société ».
  • 19 Discours de Berr Isaac Berr à l’Assemblée Nationale le 14 octobre 1789 : « Puissions-nous vous devoir une existence moins douloureuse que celle à laquelle nous sommes condamnés ; puisse le voile d’opprobre qui nous couvre depuis si longtemps se déchirer enfin sur nos têtes. Que les hommes nous regardent comme leurs frères. » L’Église, qui ne se rangeait pas derrière l’abbé Grégoire, ne s’y trompait pas, elle comprenait qu’un Français ne pouvait être que chrétien et rien d’autre, c’est ainsi que son représentant l’abbé Maury s’opposa à l’idée d’émancipation : « Ils ne doivent pas être persécutés : ils sont hommes. Ils sont nos frères ; et anathème à quiconque parlerait d’intolérance ! Nul ne peut être inquiété pour ses opinions religieuses : vous l’avez reconnu, et dès lors vous avez assuré aux Juifs la protection la plus étendue. Qu’ils soient donc protégés comme individus et non comme Français, puisqu’ils ne peuvent être citoyens. » Ce débat sur l’accession des Juifs à la citoyenneté française rappelle étrangement le ton et les arguments (tolérance, mais pas plus) des opposants actuels à la loi sur le mariage, alors que le discours juif ressemble étrangement à celui des homosexuels. Les sujets sont très différents, mais les réflexes sont les mêmes et comme Juifs, nous devons tenir compte de cette mémoire.
  • 20 Voir le beau texte sur l’homme technologique et l’homme spirituel, du rabbin Joseph Dov Soloveitchik au début de son ouvrage : L’homme de la Halakha. Dans la pensée juive, le progrès technologique n’est pas vu en soi comme un problème, même si ses conséquences peuvent être problématiques et doivent être régulées.
  • 21 Tous les arguments sur le brouillage de filiation avancés par les opposants au projet de loi, ne sont pas opposés aux couples hétérosexuels profitant de la PMA (procréation médicalement assistée) et autres technologies brouillant la filiation biologique ou passant plus classiquement par l’adoption. Sans entrer dans le détail des discussions rabbiniques, le judaïsme accepte plutôt bien les techniques de procréation médicalement assistée et certains défendent même la mère porteuse (dont il existe quelques précédents bibliques). La seule question est donc l’élargissement de ces techniques aux homosexuels.
  • 22 Dans son chapitre sur la question de l’homoparentalité, Gilles Bernheim refuse cette possibilité qui pourtant existe déjà largement. Il défend le principe de la parenté biologique classique et la considère comme menacée. Mais, il signale lui-même que les mouvements homosexuels sont conscients du problème et proposent des
    solutions, comme le terme homoparentalité afin de marquer la différence. On peut surtout reprocher à son approche d’être beaucoup trop étroite, car la parenté a toujours été élargie au-delà du stricte cadre biologique et la filiation créée (par adoption par exemple) ne se substitue pas totalement à une filiation biologique qui elle-même peut être repoussée par l’enfant. Il n’existe aucune définition absolue des rapports et constructions affectives humaines, y compris dans le domaine de la filiation. L’ouverture législative à l’homoparentalité peut donc très bien se défendre.
  • 23 Je pense bien sûr à Simone Veil pour l’avortement (1975) et Robert Badinter pour la peine de mort (1981) et la dépénalisation de l’homosexualité (1982), sévèrement attaqués sur leur judéité et accusés de vouloir saper les fondements de la famille, de la morale, de la société… (toujours la même partition). Je pense aussi au grand nombre de Juifs engagés dans les années 1960 dans le combat pour le planning familial, dont les docteurs Pierre Simon et Jean Dalsace, accusés alors par les rangs réactionnaires de vouloir dépeupler la France… Mais si on remonte plus loin encore dans le temps, je pense au député Alfred Naquet père de la loi sur le divorce de 1884, caricaturé par les ligues antisémites (dont Léon Daudet faisait partie) et attaqué par le monde catholique naturellement opposé au divorce. On peut allonger considérablement la liste des Juifs engagés dans les combats politiques progressistes en passant par les figures de Michel Goudchaux, Léon Blum ou Pierre Mendès-France ; pour le féminisme français : Cécile Brunschvicg qui lutta pour le droit de vote des femmes (obtenu seulement en 1944) ou Françoise Giroud première secrétaire d’État à la condition féminine (1974). Certes ces divers personnages, parmi tant d’autres, ne représentaient pas le judaïsme religieux, mais leur sensibilité juive ne fut pas pour rien dans leur engagement. Représenter le judaïsme implique de parler aussi au nom de ces gens-là.
  • 24 Comme nous le verrons ci-dessous, les rabbins sont très divisés sur le fait homosexuel. Dire la Loi n’est donc pas si simple et le propre de la loi talmudique est d’être dans la nuance et la quête de sens ; le plus souvent, elle ne dit pas mais suggère le débat et la réflexion. Ce serait donc dramatique pour le judaïsme consistorial français de n’avoir à proposer qu’un discours de rejet vis-à-vis des homosexuels en s’en tenant aux interprétations les plus classiques ou les plus sévères (voir plus loin la position intransigeante et terriblement culpabilisatrice du grand rabbin de Paris, Michel Guggenheim). Gilles Bernheim a toujours fait preuve d’ouverture, notamment auprès d’homosexuels, mais son exemple est loin de faire largement école sur le terrain et son essai n’arrangera certainement pas les choses.
  • 25 La prévalence de tentatives de suicide au cours de la vie a été estimée à 10,8% pour les femmes homosexuelles contre 4,9 % pour les hétérosexuelles. Dans le cas des hommes, les estimations étaient de 12,5 % pour les homosexuels contre 2,8 % pour les hétérosexuels. (Sources : INPES, 2010). « L’homophobie, et non l’orientation sexuelle par elle-même, est le principal facteur qui peut induire un sur-risque de crise suicidaire et de tentative de suicide », précise Jean-Louis Terra, professeur de psychiatrie à l‘Université Claude Bernard de Lyon.
  • 26 Voir l’excellent documentaire sur le dilemme des Juifs orthodoxes homosexuels Trembling before God, accessible par ce lien http://www.massorti.com/Trembling-before-God. Lire (en hébreu) ארון בתוך ארון, qui recueille des témoignages d’orthodoxes homosexuels, éd. yediot aharonot. Sans compter les forums internet qui ont largement libéré la parole orthodoxe sur la question et fournissent nombre de témoignages édifiants. Sur le fait homosexuel en général et les souffrances subies, on lira l’excellent ouvrage de Didier Eribon, Réflexions sur la question gay, éd. Fayard. La réalité, c’est tous ces homosexuels juifs exclus de leur famille, victimes des préjugés et d’une pression sociale face à laquelle bien des parents sacrifient l’enfant, le frère, la sœur et préfèrent éloigner le pestiféré plutôt que de ternir une certaine image de soi. Dans ces cas, extrêmement douloureux, des rabbins ont souvent une influence et donc une lourde responsabilité. Sur l’homophobie en général, consulter le site : http://www.sos-homophobie.org/quest-ce-que-lhomophobie
  • 27 On sait combien le grand rabbin partage habituellement ce point de vue, ce qui rend d’autant plus troublant son essai sur le mariage homosexuel. Il est vrai que si on s’en tient à une définition de l’homosexualité comme « interdit sexuel majeur », גילוי עריות, on devrait préférer la mort à la transgression (voir TB Yoma 82a), mais ranger l’homosexualité dans cette catégorie reste discutable et si on le fait, on devrait logiquement combattre l’homosexualité de toutes nos forces, au même titre que l’inceste, le paganisme et le meurtre. Du coup les appels contre l’homophobie ne tiennent plus, on pourrait même voir comme une mitsva le fait d’être homophobe…

    C’est bien pourquoi il faut traiter au fond toute cette question et clarifier dans quelle catégorie juive on range l’homosexualité. Le problème est que penser l’homosexualité, mais également le pourquoi de l’interdit sexuel par la Tora, n’est pas chose aisée. Gilles Bernheim ne s’y aventure pas, nous aurons la même prudence et sommes déjà trop long. Mais si l’on veut affirmer à la tête de la Nation cet interdit suprême, au prétexte du mariage, il faudrait en définir la raison profonde.

  • 28 J’ai eu nombre de témoignages de conduites inadmissibles de la part de rabbins consistoriaux, que je n’ose rapporter ici. Voilà le vrai combat : changer en profondeur la mentalité du rabbinat français fermé à tant de problématiques de l’heure et parfois d’une rare violence psychique avec des gens qui naïvement poussent encore la porte rabbinique à la recherche d’une écoute.
  • 29 Il est même étonnant que les religions éprouvent toutes ce besoin de se draper dans un discours sécularisé, en prenant grand soin de respecter dans la forme un certain principe de laïcité et préfèrent s’avancer sur un terrain (psychanalyse, sociologie, droit…) qui n’est pas le leur. Comme si la seule voix possible devait se débarrasser de toute expression religieuse. Mais le tout sans logique, car si l’on s’exprime avec des termes séculiers, qu’on ne le fasse pas sous son titre religieux officiel. Je sais que certains ont apprécié cette laïcité dans l’essai du grand rabbin, je la trouve au contraire déplacée et peu claire.
  • 30 J’ai entendu au cours d’une table ronde, une personne m’affirmer furieusement que l’État obligerait le judaïsme à marier les homosexuels ! C’est dire la confusion et le poids émotionnel qui troublent la rationalité dans ces débats.
  • 31 Je ne fais que prendre le grand rabbin au mot.
  • 32 On peut voir dans ce récit de la Création la question essentielle de l’altérité, mais qui ne serait pas forcément enfermée dans la sexuation des êtres. L’expérience sexuelle, la communion de la chair (Genèse 2.24), doit-elle être forcément restreinte à un cadre biologique ? Comme le dit le philosophe et talmudiste Jérome Benarroch : « Le début de la Genèse va précisément dans un autre sens, accordant à l’humanité seule la distinction signifiante sexuée, alors qu‘elle ne l’accorde pas aux espèces animales. Cela implique logiquement que ce que le texte biblique nomme « masculin et féminin » ne concerne pas directement la différence biologique. Elle pourrait concerner de tout autres dimensions, relation à l’altérité, différence donner-recevoir, ou d’autres encore à élaborer. Le fait que cette différence s’applique finalement à la différence biologique est à construire, à élaborer en pensée, grâce en particulier à la notion d’attachement que l’on trouve dans le Talmud. Il ne peut pas y avoir de naturalisme là-dedans. Et ce que l’on peut attendre raisonnablement du judaïsme comme pensée est précisément cette capacité à produire une pensée de cette question. Là, rien n’est construit en pensée sur ce nouage problématique entre différence sexuelle et différence biologique. Ce point est évidemment central. Le texte biblique ne peut pas être là pour imposer arbitrairement, comme une transcendance sans fond, un dogme. Celui-ci ne pourrait être valable que pour ceux qui croient, pour des raisons elles-mêmes contingentes, à la révélation. » (Travail non publié) Ajoutons à cela la remarque du professeur Thomas Römer à propos des débats sur l’homosexualité : «{Très fréquemment on cite la Bible pour légitimer sa propre position sur l’homosexualité. Or ce recours à la Bible est une affaire hautement piégée.»}
  • 33 Il est vrai que le Talmud affirme sur la base de Genèse 5.2 : «Tout homme qui n’a pas de femme n’est pas un homme (adam)». Mais ce genre d’affirmation reste à définir et à penser en profondeur ; elle ne saurait être réduite à un slogan ou servir à exclure du genre humain ceux qui ne sont pas mariés.
  • 34 Précisons que si la lecture des sources juives classiques est parfois choquante du fait de la violence des termes et de l’intransigeance du propos, les mêmes sources empêchent toute application de la peine maintenue au niveau purement théorique, mais bien évidemment hautement culpabilisante. Il est significatif que le judaïsme n’a jamais développé de système répressif contre les homosexuels, alors que ceux-ci furent torturés et brulés publiquement dans l’Europe chrétienne. On touche ici à la nature très spéciale du droit juif qui dit beaucoup mais ne punit généralement pas.
  • 35 Le portrait très négatif de l’Égypte dressé par la littérature biblique ne correspond pas à ce que nous savons de cette civilisation et cela dans tous les domaines. C’est également vrai pour ce qui est des pratiques homosexuelles, que l’Égypte plutôt puritaine ne mettait pas en avant (contrairement à la Grèce), même si certains soutiennent que le dieu Seth fut une divinité homosexuelle. Cela soulève la question fondamentale du rôle de représentation symbolique de Mitsrayim, l’Égypte, dans l’Israël antique. Signalons que la question se pose aussi pour Canaan qui semble plus une représentation fantasmagorique que la description d’une réalité. Dans une telle perspective, Israël est lui-même une construction idéalisée, un modèle à construire en chaque individu, en opposition aux contre-modèles présentés dans la Bible. Tenir compte de ces paradigmes rend l’interprétation de l’intention première des textes bibliques d’autant plus difficile.
  • 36 Le terme abomination, toeva en hébreu, repris à plusieurs reprises dans la Bible désigne une chose extérieure à la norme et impure, c’est une qualification cultuelle plutôt que morale (voir l’analyse de Joël Roth ou les travaux de Thomas Römer).
  • 37 L’homosexualité est l’attirance affective et érotique pour une personne du même sexe, le Lévitique décrit un acte technique dont le contexte n’est pas clair et qui a donné lieu à de nombreuses interprétations divergentes. On ne peut donc pas se baser sur ces deux versets pour résumer l’opinion des sources bibliques sur l’homosexualité. Elles sont au contraire curieusement silencieuses. L’épisode de Ham dévoilant la nudité de son père Noé n’est pas des plus clairs, certains y ont vu un viol. Les épisodes de Sodome et Gomorrhe, celui de Giva (dans Juges 19), ne parlent pas d’homosexualité, mais d’une espèce de viol initiatique de l’étranger commis à des fins d’humiliation et non par attirance sexuelle. Dans l’épisode du livre des Juges, c’est d’ailleurs la concubine qui finit par être violée à mort toute la nuit ; il s’agit donc bien de violence sexuelle et non d’homosexualité. Il est intéressant de signaler que les textes juridiques assyriens sur les rapports sexuels entre hommes parlent de violence sexuelle et d’humiliation et non de rapports homosexuels consentis qui eux ne sont pas condamnés (The Hittites Laws, éd. Princetown University Press).
  • 38 Dans la pensée rabbinique classique, l’acte sexuel doit être utile, soit parce qu’il est porteur de vie (« semence ») et donc étroitement lié à la procréation : «Quiconque émet sa semence en vain mérite la peine capitale, il est comme un meurtrier» (TB Nida 13a) ; soit parce qu’il est porteur de plaisir pour l’autre (on doit avoir des rapports conjugaux, même hors des périodes de fécondation et l’on doit faire jouir sa femme) : ce que les rabbins nomment la ona, le plaisir conjugal. Sur ce sujet, on lira un chap. intéressant du livre du rabbin Gérard Zyzek : Le désir des désirs, éd. Lichma.
  • 39 Il n’existe pas une seule forme d’homosexualité et toutes sortes de nuances doivent être prises en compte. Certains individus se trouvent entre deux identités sexuelles, d’autres sont plus affirmés. Certains mettent des années à se rendre compte de ou à assumer leur homosexualité. Mais dans tous les cas qui nous intéressent, ce n’est pas un vice, mais une tendance profondément ancrée, difficile à assumer et même souvent source de souffrances. Il n’est jamais facile d’être différent et de se sentir rejeté et incompris (nous Juifs, sommes censés savoir cela). Par contre celui qui, pour s’amuser ou satisfaire un besoin passager, s’adonnerait sans vergogne à des rapports homosexuels bien qu’étant hétérosexuel, se place indéniablement sous le coup de la condamnation religieuse juive. Notre propos s’en tient donc aux homosexuels avérés, inscrits dans une identité sexuelle qu’ils assument peut-être, mais n’ont jamais choisi délibérément.
  • 40 Le libertinage grec est connu. Chez les amérindiens du nord, les bardaches (hommes ou femmes) étaient des invertis parfaitement acceptés par la société. Les conquistadores espagnols furent choqués de trouver en Amérique du sud des groupes de travestis (qu’ils massacrèrent). Beaucoup de cultures amérindiennes indigènes n’ont pas établi de dualismes masculin/féminin très stricts et autorisaient les passages symboliques entre des rôles sexuels qui ne sont pas déterminés par le sexe biologique. Chez les indiens Mohave ces couples pouvaient adopter des enfants. Les Mahus tahitiens (hommes efféminés) furent peints par Gauguin. En Afrique de multiples pratiques homosexuelles ont été étudiées. La tradition chinoise reconnaissait une grande variété de relations entre hommes qui s’inscrivaient dans une véritable cosmologie affective, en contraste très net avec la répression qui frappait ces liens en Europe. Dans le taoïsme, la relation sexuelle est considérée comme un échange énergétique spirituel possible autrement que dans le seul masculin/féminin. Le confucianisme met en avant l’ordre social basé sur des rapports dominants/dominés basé sur une suprématie masculine favorisant la promiscuité masculine et du coup les rapports homosexuels. Comme chez les gréco-romains le rôle sexuel passif était considéré comme négatif et humiliant. Au Japon, les amours masculines étaient un véritable concept appelé nanshoku qui fut largement mis en application, notamment dans les monastères bouddhistes. En Inde, les amours cosmiques entre Krishna et Arjuna sont au centre du Mahabharata. Au sein de la mythologie indienne, l’amour, le sexe et le désir trouvent leur origine dans le divin et n’obéissent pas à l’idée moderne qui veut que les identités sexuelles soient fixes. L’anthropologie a montré de par le monde une grande variante de pratiques et d’intégrations sociales dénuées de réprobations morales, de diverses pratiques homosexuelles imaginant parfois même un « troisième sexe ». L’ensemble de ces observations rend d’autant plus intrigantes les civilisations où le fait homosexuel est traité par le déni, comme cela semble être le cas dans le monde juif antique. Par contre, on a de nombreux témoignages de relations homosexuelles imposées à un plus faible, enfant, esclave ou prisonnier dans le monde antique. La morale juive antique, bâtie sur le rejet de l’esclavage et de la soumission de l’autre, ne pouvait que condamner une telle exploitation sexuelle violente et humiliante.
  • 41 Il existe de nombreuses études sur le comportement sexuel humain. La première grande étude sexologique fut menée par Alfred Kinsey aux États-Unis dans les années 1950. Elle eut un grand retentissement car elle bouscula bien des idées reçues et des clichés. Kinsey fit le constat qu’homosexualité et hétérosexualité ne sont pas des orientations sexuelles et amoureuses mutuellement exclusives. Elles constituent plutôt deux pôles distinctifs ou complémentaires d’un même continuum sexuel humain. Selon Kinsey, l’être humain porte en lui des composantes, à la fois et tour à tour, soit hétérosexuelles ou homosexuelles, lesquelles s’aménageront diversement d’une personne à l’autre selon les circonstances particulières de son vécu. On ne peut donc finalement établir de catégories sexuelles parfaitement définies ou tranchées au couteau d’autant plus, qu’à l’acte sexuel, viendront s’ajouter les traits personnels de sensibilité et de l’affectivité qui complexifieront davantage les comportements de chaque individu. De nombreuses études sexologiques ont été menées depuis dans divers pays, mais les chiffres ne sont pas clairement arrêtés et constituent plutôt une estimation.
  • 42 À la grande différence que chez l’animal, la pratique homosexuelle n’est pas exclusive et n’est seulement qu’une excitation passagère. Elle ne constitue pas pour autant un couple et semble purement compensatrice ou acte de soumission. Elle correspondrait donc à ce que la Tora semble dénoncer, plutôt que la profonde attirance pour une personne du même sexe qui elle serait exclusivement humaine. Voir : Pascal Picq et Philippe Brenot : Le sexe, l’homme et l’évolution, éd. Odile Jacob, 2009.
  • 43 Ce silence est d’autant plus remarquable que dans la littérature talmudique, d’une grande liberté de ton, il existe diverses descriptions de pratiques sexuelles condamnables comme le fait de fréquenter des prostituées.
  • 44 Plusieurs travaux sur ce thème existent en anglais ; en français : Jonathan aima beaucoup David, article de Silvia Schroer et Thomas Staubli dans Cahier biblique n°39. Dans le monde antique, les liaisons intimes entre hommes (ou entre femmes) étaient racontées et célébrées. Elles se nouaient dans les légendes héroïques. L’épopée de Gilgamesh (18e s. avant EC) raconte les aventures d’un roi mythique qui rencontre un homme sauvage, Enkidu, qu’il va « aimer comme une femme ». L’Iliade d’Homère décrit la forte camaraderie d’Achille et de Patrocle dans le contexte de la guerre de Troie. Mais, si ces divers couples masculins furent homosexuels, ce n’est pas dit explicitement.
  • 45 Resh-Lakish, qui fut un brigand, voulut violer rabbi Yohanan, d’une beauté légendaire, le voyant en train de se baigner. Rabbi Yohanan lui promit sa sœur aussi belle que lui pour peu qu’il revienne à la Tora. Ils devinrent inséparables, jusqu’à la mort de Resh-Lakish vexé un jour par rabbi Yohanan, qui mourut à son tour de chagrin… (TB BM 84a) Certains ont vu un couple semblable entre Jésus et saint Jean, « celui que Jésus aimait », comme le précise à quatre reprises l’Évangile selon saint Jean…
  • 46 On raconte que Shimon ben Azaï, l’éternel célibataire, prônait le mariage et la procréation, car celui qui ne le fait pas est comme s’il versait le sang ! On lui répliqua : tu parles mais ne fais pas ! Il répondit : qu’y puis-je si tout mon désir est pour la Tora… (TB Yevamot 63b) S’il précise son manque de désir pour les femmes, rien n’est dit d’un éventuel désir pour les hommes.
  • 47 Bien entendu, envisager l’homosexualité de rabbins célèbres est un scandale aux yeux de bien des croyants. Mais le monde rabbinique reflète une réalité humaine et parfois des tiraillements bien réels. Il n’y a aucune raison pour que ce monde rabbinique ait été préservé du phénomène universel de l’homosexualité. Dans le monde hassidique du 18e siècle, les écrits de rabbi Nahman de Breslav, chez qui les questions charnelles sont obsessionnelles et très culpabilisantes, mériteraient à mon avis une étude en ce sens.
  • 48 48רבי יודה בן פזי סלק לעיליתא דבי מדרשא וראה שני בני אדם נזקקין זה לזה אמרו ליה רבי הב דעתך דאת חד ואנן תרי
  • 49 Le rapport du judaïsme au monde païen est une autre question, mais qui subit aussi une profonde évolution au cours des siècles, de l’hostilité la plus systématique (parfois une véritable diabolisation d’un monde païen perçu de façon caricaturale comme hostile et sans morale), au vivre ensemble avec le monde non-juif occidentalisé et respectueux des Juifs. La question est là encore sémantique, qui désigne-t-on par païen ? Dans quelle mesure les textes rabbiniques reflètent des rapports sociaux réels avec leur entourage païen ou au contraire des débats conceptuels purement théoriques ? Appliquer, telles quelles, les sources talmudiques sur les païens, aux non-juifs du contexte actuel serait indéfendable et anachronique et dès le Moyen âge, des rabbins mirent une distance entre les textes et la réalité de leurs rapports quotidiens avec leur environnement pourtant encore hostile (voir en particulier les Tossafot et le Meïri). Il en est de même dans le judaïsme à propos de nombreux autres sujets, qui ne sont pas traités au pied de la lettre par la loi juive effective. Il n’y a aucune raison qu’il n’en soit pas de même en ce qui concerne l’homosexualité dans le contexte actuel.
  • 50 Voir TB Sanh. 74a
  • 51 Nombre de textes talmudiques et midrashiques associent la débauche à des catastrophes comme le Déluge ou la destruction du Temple… Les rapports homosexuels, vus comme dépravation suprême, seraient donc très dangereux et dans cette logique, leur légalisation équivaudrait à un véritable suicide de la société.
  • 52 Les décisionnaires médiévaux l’interdiront. Maimonide (Isouré bya 21.8) recommande de flageller les femmes pratiquant des attouchements homosexuels et le Shoulkhan Aroukh (EH 20.2) recommande aux maris de maintenir leur femme à distance des femmes ayant ce genre de pratiques. Les deux voient une allusion à ces pratiques en Lev.18.3.
  • 53 L’association régulière dans les sources classiques entre sodomie et zoophilie montre bien qu’on ne parle pas d’homosexualité au sens de l’identité sexuelle, mais d’un moyen grossier de satisfaire un besoin érotique, faute de mieux. C’est pourquoi ceux qui, comme l’UOIF et quelques rabbins, reprennent cette association à leur compte, n’ont vraiment rien compris à ce qu’est l’homosexualité.
  • 54 Voir l’exception dans le petit texte kabbalistique médiéval présenté et analysé par le regretté Charles Mopsik, Le sexe des âmes, éd. de l’Éclat, qui traite, avec une étonnante ouverture, de l’identité sexuelle des âmes et évoque la possibilité d’une âme féminine dans un corps masculin et inversement.
  • 55 D’après la Mishna 1.1 de Kidoushin, la relation sexuelle fonde le couple et donne son sens au mariage.
  • 56 La procréation est considérée comme le premier commandement masculin positif. Les hommes ont donc l’obligation de se marier pour procréer et celui qui refuserait est considéré comme un meurtrier éloignant la présence divine (TB Yevamot 63b). Au Moyen âge on pouvait obliger un homme de 20 ans à se marier (ShA EH 1). La stérilité (en générale attribuée aux femmes) était une cause de divorce (TB Yevamot 64a).
  • 57 On peut sodomiser sa femme (le Talmud en parle abondamment, tout comme de la sexualité) et les codes l’admettent (TB San.54a). Par contre, la sodomie masculine rabaisse celui qui la subit. On considère que la démoniaque Lilith (pendant maléfique d’Eve) se met sur l’homme et non le contraire, elle inverse le principe dominant/dominé…
  • 58 Dans l’Égypte antique, la fécondation est associée au phallus largement représenté à ce sujet.
  • 59 La position réactionnaire et l’immobilisme observés dans les rangs de l’orthodoxie juive contemporaine sont l’effet d’une réaction à la peur de la modernité et de la possible dilution du fait religieux. Cette orthodoxie ne va pas de soi dans le judaïsme et ne représente pas une authenticité plus grande que les courants progressistes. La sociologie et l’histoire ont bien montré combien le fait religieux est contingent des circonstances, même dans ses fermetures. Voir un intéressant point de vue orthodoxe sur cette question : Hayim Soloveitchik : Rupture and Reconstruction: The Transformation of Contemporary Orthodoxy, Tradition N°28, 1994.
  • 60 Notons la formidable réactivité du cinéma israélien qui a largement traité de l’homosexualité : dans Tsahal (Yossi & Jagger d’Eytan Fox en 2002), dans la société civile (The bubble d’Eytan Fox en 2007), dans le monde orthodoxe (Tu n’aimeras point de Haim Tabakman en 2009)
  • 61 61 En France, Beit Haverim existe discrètement depuis des décennies et n’est rendue visible que depuis peu d’années.
  • 62 Historiquement, contrairement au christianisme qui a largement persécuté les homosexuels et a fait exécuter des milliers de « sodomites », le judaïsme ne s’est jamais lancé dans ce genre de politique, tout en condamnant ces pratiques. Cependant, on assiste depuis quelques années à un ton de plus en plus agressif de la part de certains Juifs religieux, en réaction notamment à la politique très libérale de l’État d’Israël (dépénalisation de l’homosexualité en 1988, reconnaissance des droits du partenaire pour la pension, égalité des droits au sein de Tsahal ou au travail, reconnaissance par l’État du mariage homosexuel célébré dans un pays le pratiquant…). Signalons l’agression au couteau par un Juif orthodoxe de trois homosexuels lors de la gay pride de Jérusalem en 2005. Il faut savoir que le choix de Jérusalem pour la gay pride, choquant et même provocateur pour beaucoup, vient du fait que Jérusalem est la capitale d’Israël et que la gay pride se veut politique et non parce que c’est la ville sainte. En 2006, une bombe liée à des tracts anti-homosexuels a été désamorcée par la police. La même année, on distribua dans les quartiers orthodoxes (harediim) des tracts appelant à tuer des homosexuels et promettant récompense. En 2008, le député orthodoxe du Shass, le rabbin Nissim Zeev, déclara à la Knesset : « Il faut s’occuper des homosexuels, comme on a traité la grippe aviaire » (c’est-à-dire en exterminant les poulets). En 2009, un attentat contre un club d’adolescents gays à Tel-Aviv tua deux jeunes homosexuels et en blessa plusieurs. Sans compter les très nombreuses insultes et agressions physiques plus ou moins graves provenant de rangs de personnes qui se sentent légitimées par un discours religieux agressif et ouvertement homophobe.
  • 63 Voir son article : « Les rabbins français et l’homoparentalité », Revue des Sciences sociales et religions, éd. HESS 2007.
  • 64 Voir Igrot Moshé, OH, 4,115 et EH, 4,113.
  • 65 L’actuel grand rabbin de Paris Michel Guggenheim a écrit : « La personne qui commet le péché de l’homosexualité masculine ne le fait que pour irriter Dieu » (Hamoré, Revue des enseignants et éducateurs juifs, 157, déc. 1999, pp. 2-7). La même idée est exprimée dans le populaire commentaire de la Tora des éditions ArtScroll qui vient d’être traduit en français grâce à la Fondation Safra. En son temps, le grand rabbin de France Joseph Sitruk prononçait à peu près la même condamnation : « {Accepter que des couples puissent se constituer autrement que dans la relation conjugale d’un homme et d’une femme, c’est aller contre l’équilibre naturel établi par Dieu. Sous couvert de démocratie, notre société tend à légiférer selon l’évolution des mœurs. […] Lorsque l’homme porte atteinte à la nature, il porte atteinte à Dieu et à lui-même »} (Le Figaro, 2 juillet 1996).
  • 66 Notons que malgré son ouverture d’esprit, le philosophe israélien Yeshayahou Leibowitz conseillait le mariage et la lutte intérieure contre leur penchant, aux homosexuels qui l’avaient consulté. (Correspondance, éd. Ketter, 1999 – en hébreu).
  • 67 Dans la revue Jewish Action N°58/3 (printemps 1998).
  • 68 Ce principe trouve sa racine dans le Talmud qui explique qu’aimer son prochain, c’est lui choisir une mort douce s’il est condamné (TB Sanh. 54a) ce qui implique que la faute reconnue et punie n’annule pas le principe de l’amour du prochain prévu en Lév. 19.18.
  • 69 Les thérapies afin de se soigner de son homosexualité sont très en vogue dans certains milieux juifs orthodoxes, convaincus de leur efficacité, pourtant très discutées parmi les professionnels. On envoie régulièrement des jeunes en thérapie et si certains cas ont l‘air de donner parfois quelques résultats, il semble que cela ne résolve en rien l’identité sexuelle de fond de la personne, quand cela ne s’approche pas de la maltraitance psychique. Voir. En Israël, il existe une association soutenue par de nombreux rabbins orthodoxes, dont Aviner, dans le but de promouvoir ces thérapies, 70 Il me semble, sous réserve de son démenti, que cette approche halakhique est celle du grand rabbin de France.
  • 71 Il s’agit d’un principe talmudique selon lequel on ne peut tenir pour responsable de ses transgressions de la loi juive un enfant juif élevé en milieu païen, puisqu’il ignore la Loi.
  • 72 Dans la Rome antique, un homme libre qui sodomisait ses esclaves manifestait sa puissance. En revanche, un homme libre sodomisé se ravalait à un rang inférieur, et cette passivité était considérée comme honteuse.
  • 73 73 Il existe un autre rabbin orthodoxe homosexuel : Ron Yossef qui, en Israël, a créé une association appelée [Hod »>voir leur site.
  • 75 Il n’est pas inutile de rappeler que pour la halakha, un rapport sexuel avec une femme nida (qui n’est pas allée au bain rituel après ses règles) est grave, mais que l’immense majorité des Juifs, même traditionalistes, transgressent cet interdit. Or personne ne conspue ces couples hétérosexuels pour autant.
  • 76 Dans ce classement, ils choisissent Ramban contre Maimonide sur la mitsva 353.
  • 77 Sur cette possibilité de réforme de la halakha au nom de la «dignité de la personne», voir les ouvrages des professeurs Daniel Sperber et Nahum Rakover (Israël) qui ont tous deux publié sur ces questions.
  • 78 Le fait d’exiger certaines restrictions de pratiques sexuelles n’est pas discriminatoire, puisque les Juifs hétérosexuels en ont également. Ces rabbins ont conscience que leur réponse n’a de sens que pour des Juifs soucieux d’une solution halakhique technique et pratique comme la halakha le fait très souvent.
  • 79 Femme ne parvenant pas à obtenir le divorce et « ancrée » (sens littéral de agouna) au bon vouloir de son mari récalcitrant. Il existe des solutions techniques à ce problème, mais le rabbinat orthodoxe est réticent pour le moment à les appliquer. Le mouvement massorti introduit systématiquement une clause dans la ketouba, le contrat de mariage, afin de permettre l’annulation éventuelle du mariage.
  • 80 Enfant adultérin (cas d’une femme mariée qui couche avec un autre homme que son époux) dont le statut est hautement discriminatoire.
  • 81 La démarche de Tucker demeure halakhique et il ne demande rien d’autre qu’une takana prévue par le système classique de la halakha. Son propos est plutôt de préparer le terrain à une telle takana et montrer les véritables enjeux moraux et l’incohérence dans laquelle le système se retrouve bloqué aujourd’hui, non du fait du système lui-même, mais du fait de l’inertie rabbinique et des divers blocages psychologiques. La démarche de Tucker n’est donc pas celle d’un rabbin réformé et le raisonnement est basé au contraire sur un attachement au système de la halakha. C’est pourquoi ceux qui ont reproché au mouvement massorti de sortir de la halakha dans son approche de la question homosexuelle, me semblent lui faire un faux procès.
  • 82 Travail non publié.
  • 83 Les rapports du mouvement réformé (ou libéral) à la halakha sont difficiles à définir car ils vont du rejet le plus total (Avraham Geiger prôna l’abandon de la circoncision, l’école rabbinique américaine de Cincinnati poussa la provocation jusqu’à servir un banquet transgressant tous les interdits alimentaires pour fêter son inauguration à la fin du 19e s.), jusqu’à une véritable réflexion halakhique (les travaux du rabbin Moshé Zemer par ex). Dans tous les cas, pour le mouvement réformé, la halakha représente plus un référent culturel et éthique qu’un véritable système juridique indépendant. La lecture de responsa réformées relève le plus souvent d’un cours d’histoire des mentalités et de la réflexion éthique, plutôt que d’un véritable raisonnement juridique. Mais il existe néanmoins une halakha du mouvement réformé et celui-ci redéfinit régulièrement ses propres normes et limites. Un des grands principes de la halakha réformée est que la Loi trouve sa légitimité dans sa justification ; ce qui est l’inverse même de l’idée orthodoxe que la Loi divine n’a nul besoin de se justifier ; c’est également ce qui sépare fondamentalement le mouvement massorti du mouvement réformé. Pour lire des responsa du mouvement réformé.
  • 84 Une déclaration commune de rabbins orthodoxes américains est disponible ici.
  • 85 À ce reproche, on peut répondre que sans défense de valeurs humanistes, la halakha perd sa cohérence (Tucker) et qu’au fond, l’humanisme a toujours été la valeur suprême du judaïsme selon, entre autres, l’adage de Hillel : « ce qui est détestable à toi-même, ne le fais pas aux autres. Voilà toute la Tora entière, le reste n’étant que le commentaire, maintenant il te faut étudier. » (TB Shabbat 31a). La difficulté viendrait donc du fait que notre sensibilité à certains problèmes (statut de l’homosexualité, des femmes, rapport au monde non- juif…) change du fait de l’ouverture de la société dans laquelle nous vivons. Mais, pour cette école, ces changements ne viendraient pas heurter les fondamentaux de la Tora, comme le respect de l’humain et les éventuelles innovations jurisprudentielles ne mettent pas en cause la valeur juridique de la halakha (contrairement aux positions de la Réforme qui remet en cause l’autorité juridique de la halakha confrontée à la raison, loi de la kashrout par exemple ou à l’éthique occidentale). On peut par ailleurs trouver encore plus incohérente la position qui est celle d’une bonne part de l’orthodoxie éclairée, celle entre autres de Gilles Bernheim qui, tout en refusant toute relecture de certaines sources et s’en remettant à l’avis de décisionnaires radicaux (entre autres le dayan de Paris qui est un ultra-orthodoxe), déclare vouloir défendre un judaïsme de tolérance, humaniste et inscrit dans le siècle, alors que l’orthodoxie dont on se réclame refuse toute discussion juridique sur les grands sujets de l’heure.
  • 86 Le Talmud dit même que : « toute la littérature rabbinique et même ce que dira un étudiant rabbin dans le futur a déjà été révélé à Moïse au Sinaï » (TJ Meguila 74d).
  • 87 Cependant, si les rabbins avaient par le passé un pouvoir coercitif (amendes, flagellation), de nos jours, chaque Juif choisit librement de respecter ou non les commandements. Paradoxalement, cette totale liberté, fruit de la sécularisation occidentale, donne toute sa valeur spirituelle à l’acte religieux. Si donc la loi est subie, elle est subie par choix et dépend aujourd’hui de l’engagement individuel. Ce thème de la liberté nécessaire au juste accomplissement de la loi est traité dans le Talmud de façon imagée, Dieu menaçant de mort le peuple juif pour qu’il accepte sa Tora, mais celle-ci ne prenant sa vrai valeur qu’une fois l’homme libéré de la parole divine, à l’époque d’Esther et du silence de Dieu (TB Shabbat 88a).
  • 88 Enfants nés d’un adultère dont le statut infamant (impossibilité de se marier avec un Juif non-mamzer durant des générations) est par principe en totale contradiction avec la morale. Les rabbins ne s’y sont pas trompés et ont toujours tout fait pour ne pas appliquer ce statut et étouffer les différentes affaires.
  • 89 Les adversaires du mariage homosexuel ont largement expliqué que le prétexte de l’amour ne suffisait pas à justifier le mariage, que l’amour était passager et ne se mesure pas. Cela permet de dénigrer la possibilité du couple homosexuel que seul l’amour fait vivre ensemble et lui dénier le droit à l’institution du mariage. Mais, sans un minimum d’amour quel sens le mariage hétérosexuel garde-t-il ? Je ne pense pas qu’il existe de différence fondamentale sur ce point entre un couple hétérosexuel ou homosexuel de nos jours. Ceux qui restent ensemble à cause des enfants, le feront tout autant, si tant est que ce soit la meilleure solution… Je trouve également ironique de voir l’amour dénigré tout d’un coup dans la bouche de religieux qui devraient au contraire en faire l’éloge.
  • 90 Ces bénédictions sont prononcées sous le dais nuptial et évoquent principalement la création de l’homme à l’image de Dieu, mais aussi la rédemption d’Israël. Il est intéressant d’observer que le caractère strictement hétérosexuel « masculin et féminin il les créa » (Gen. 1.27) n’est pas évoqué (soit il va de soi, soit on n’y attache pas une importance si grande dans la définition de l’humain).
  • 91 « La loi du pays est la loi », principe talmudique exigeant de respecter l’autorité séculière, mais principe qui n’est pas valable pour toute chose et notamment pour la définition de la validité juive d’un mariage.
  • 92 Le mariage mixte ou exogame est reconnu par la République et ne pose aucun problème, alors que pour le judaïsme il représente un défi sans précédent et il est illégal, (en fait il n’a tout simplement aucune existence légale dans la halakha).
  • 93 Pour la plupart des orthodoxes, il sera nommé comme enfant d’Abraham et Sarah (ceux de la Genèse) donc sans réelle filiation, dans le mouvement massorti et chez les libéraux, on le nommera par le nom de ses parents adoptifs (reconnaissance de la filiation symbolique). Voir le Responsum du rabbin Avram Reisner : On conversion of adopted and patrilineal children. CJLS, 1988.
  • 94 C’est bien pourquoi le grand-rabbin de France n’entre pas dans le registre religieux dans son argumentaire, mais c’est aussi pourquoi sa prise de position ne peut représenter le judaïsme qui ne reconnaît pas de valeur au mariage civil, mais seulement son opinion personnelle de citoyen français, qui ne saurait impliquer les autres Juifs, y compris consistoriaux.
  • 95 Précisons que les rabbins massorti français sont unanimement opposés à une cérémonie religieuse d’union homosexuelle. La plupart des rabbins libéraux le sont aussi à part un ou deux pour le moment.
  • 96 Bien des enfants nés dans des familles des plus normatives rompent avec leurs parents, leurs frères et sœurs, changent même parfois de nom… Toute filiation relève donc d’une construction subjective et n’est jamais garantie et fixe. Nous, Juifs, connaissons bien le phénomène du Juif honteux qui prend ses distances avec sa filiation et la cache même à ses enfants.
  • 97 Des centaines d’études ont été menées depuis une quarantaine d’années. Aucune n’a mené à une conclusion négative.
  • 98 Nombre de documents administratifs portent déjà ce genre de formulations neutres.
  • 99 Le mouvement réformé reconnait la judéité d’un enfant de père juif élevé dans le judaïsme. C’est donc plus facile pour lui d’intégrer l’enfant d’un couple juif homosexuel masculin. Le mouvement massorti considère comme un devoir de faciliter la conversion d’enfants de filiation paternelle juive ou d’enfants adoptés par des Juifs. En général, l’orthodoxie ne rentre pas dans ces considérations ou rarement.
  • 100 Le judaïsme est dans cette tension à propos de beaucoup de sujets. Il est naturellement divisé en courants idéologiques divergents et chacun de ces courants met l’accent sur une valeur ou une autre, mais nul ne peut sérieusement affirmer avoir raison plus que les autres car tout raisonnement finit par sacrifier une valeur fondamentale au profit d’une autre valeur tout aussi fondamentale pour le judaïsme. Les plus conservateurs sacrifient la justice et l’éthique au profit de leur vision figée de la religion et les plus progressistes sacrifient la sainteté (liée à une pratique rigoureuse) ou la fidélité à une certaine idée classique de la révélation au profit de leur exigence éthique. Les modérés (massorti et orthodoxes modernes) essayent dans un fragile équilibre de ménager au maximum toutes ces valeurs souvent contradictoires. Il est donc logique que les courants ouverts à la question féministe (massorti et libéraux) soient également ouverts à la question homosexuelle. Il est également logique que l’orthodoxie en général très crispée sur toute idée de changement, voit, par principe, de façon négative une banalisation du fait homosexuel. En cela, l’essai de Gilles Bernheim est un gage de son conservatisme et de son orthodoxie vis-à-vis de ses détracteurs plus conservateurs, mais il montre bien également les limites de son ouverture et l’incohérence de sa fonction qui devrait servir à représenter le judaïsme, alors que c’est quasiment impossible, à moins de parler de façon pluraliste (ce qui serait un joli pied de nez à Napoléon inventeur de la machine consistoriale).
  • 101 Plusieurs textes existent en ce sens, nous avons déjà cité le Midrash expliquant que la pratique du mariage homosexuel aurait provoqué le déluge (BR 26.5), citons le Talmud (TB Houlin 92a) qui affirme que les non-juifs ont reçu trente commandements, mais n’en respectent que trois dont l’interdit d’établir un contrat de mariage entre des hommes (même s’ils pratiquent allègrement cet interdit sexuel, ils ne le légalisent pas pour autant, précise Rashi).
  • 102 102 Certains rabbins français ne s’en gênent pas. C’est le cas récemment du rabbin Yossef Frankforter et certainement de bien d’autres.
  • 103 La justice, le Tsedek, est une valeur essentielle pour le judaïsme («La justice, la justice tu poursuivras» dit Deutéronome 16.20). Cette valeur habite les débats talmudiques. Il en est de même pour la dignité humaine, le kevod haadam, qui occupe une énorme place dans le discours juif classique. C’est au nom de ces principes que de nombreux rabbins de par le monde se sont rangés dans les luttes progressistes aux côtés de si nombreux Juifs nourris des mêmes idéaux.
  • 104 Qui dit couple et mariage, dira séparation et divorce. Sans cadre juridique et reconnaissance de l’existence du deuxième parent, celui-ci peut partir sans assumer ses responsabilités vis-à-vis de l’enfant. Sans cadre juridique un enfant peut se retrouver séparé de force d’une personne qui l’a élevé et n’a aucun droit de visite. L’encadrement juridique du couple est donc un fait de justice et de protection des adultes, comme des enfants. Les opposants au projet de loi considèrent la législation actuelle comme suffisante sur ce point. Gilles Bernheim le rappelle dans son essai (p.11), mais les partisans du projet ont montré de vastes lacunes juridiques dans la situation actuelle.
  • 105 105 Les avantages juridiques du projet de loi par rapport au pacs sont argumentés sur le [site du Monde->http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/09/18/pour-proteger-sa-moitie-mariage-et-pacs-ne-se-valent- pas_1761785_3234.html
  • 106 Un Juif ne peut pas être insensible à une certaine communauté de destin avec les homosexuels : nous avons subi le même opprobre, les mêmes accusations «d’empoisonner la société,» les mêmes bûchers ecclésiastiques et plus récemment les mêmes camps de concentration…
  • 107 À la lumière de notre développement et des arguments employés par Gilles Bernheim, on constate que celui-ci défend une conception sociale conservatrice de la famille qui relève plus d’une certaine pensée politique conservatrice que du judaïsme lui-même.
  • 108 Précisons que le Code civil ne donne pas de définition précise du mariage.
  • 109 J’ai déjà écrit qu’on peut s’opposer à ce projet sans être homophobe. Mais pour cela, il faut avancer des arguments sérieux et non des fantasmes ou des caricatures. Or dans l’homophobie, on retrouve la sourde crainte d’une contamination (encore un point commun avec les accusations contre les Juifs, éternel poison menaçant toute la société). Si le grand rabbin ne va pas jusque là, et demeure sincèrement opposé à l’homophobie, il avance néanmoins l’idée du sabotage des institutions de la société (sexuation, mariage, famille et filiation…) et c’est en cela que son essai est inacceptable et sort du cadre de la rationalité. Il porte également la lourde responsabilité de nourrir l’homophobie déjà virulente de nombre de rabbins français et de Juifs confortés par ses arguments.
  • 110 Il n’y aura quasiment aucun cas de telles adoptions plénières par des homosexuels du fait du manque d’enfants à adopter et que les homosexuels souhaitent faire des enfants plutôt qu’en adopter (comme tous les couples), par contre, les couples hétérosexuels candidats à l’adoption étrangère risquent d’être pénalisés, car certains pays refuseront par principe de collaborer avec le système français. Sur le fond, je maintiens, au risque de vexer les homosexuels, que quitte à choisir, un couple hétérosexuel reste une configuration préférable pour un enfant, qu’un couple homosexuel. Il devient donc injuste, pour un enfant à adopter, de mettre sur le même plan les couples hétérosexuels et homosexuels, comme il est injuste de pénaliser les couples adoptants hétérosexuels au profit du principe d’égalité pour les homosexuels. On en arrive à ce paradoxe : le souci d’égalité peut créer de l’inégalité et de l’injustice… Mais cette inégalité est intrinsèque à la vie et ne suffit pas à justifier l’exclusion des homosexuels de l’éventuelle adoption. La loi devrait aussi régulariser des situations existantes et aider à établir une filiation symbolique plus claire que les bricolages actuels.
  • 111 Mais ils ne font pas ce même reproche aux hétérosexuels stériles.
  • 112 On oppose à l’homoparentalité le modèle parental hétérosexuel ; un enfant a besoin d’un père et d’une mère. Quand bien même ce modèle naturel est juste, il a toujours été malmené et toutes les combinatoires possibles ont existé de tout temps. Les parents homosexuels ont en général conscience de la difficulté de départ et de la nécessité pour l’enfant du double référent qu’on construit autrement. L’égalité de droit ne résoudra pas les difficultés du terrain et les besoins d’un enfant. Tout parent doit avoir un grand souci d’intelligence et d’écoute, mais dans les cas d’homoparentalité c’est encore plus vrai. La banalisation du phénomène ne sera pas forcément gage de qualité. Cependant, « la société hétérosexuelle » n’est pas en excellente posture pour donner des leçons au regard des nombreux échecs familiaux et bricolages en tout genre qu’elle présente.
  • 113 La loi va utiliser indifféremment le mot « parent » pour toutes sortes de situations. Celui dont la paternité reste à consolider (le cas est hélas assez courant) ne sera pas aidé par une loi restant dans le flou et ne le nommant pas clairement père. Par exemple, en cas de conflit dans un couple hétérosexuel, le père sera nommé seulement parent par la loi et chez certain hommes, l’aspect symbolique de la loi peut affaiblir leur sentiment paternel dans une jeune famille conflictuelle. Mais on peut répondre à cela que le rôle de la loi n’est pas de construire psychiquement les personnes et surtout que les homosexuels ne sauraient être lésés du fait de la faiblesse de certains hétérosexuels immatures.
  • 114 Ici encore, le problème peut se retrouver chez des couples hétérosexuels souffrants de stérilité, mais chez les homosexuels, cela se pose a priori et systématiquement.
  • 115 Nous n’allons pas discuter de ces points et de ce qu’en dit le judaïsme, mais ils sont autorisés, PMA comme GPA (gestion pour autrui, ou « mère porteuse »), sous certaines conditions et de nombreux textes rabbiniques ont été écrits sur ces sujets d’éthique médicale. Je ne vois d’ailleurs pas de raison, si cette loi sur le mariage homosexuel est votée, d’empêcher en France l’accès des couples de lesbiennes à la PMA autorisée par la loi française pour les couples hétérosexuels stériles. L’État d’Israël autorise la PMA et a légalisé la GPA dès 1996.
  • 116 Cette solution aurait même eu peut-être l’avantage d’être plus adaptable aux besoins juridiques particuliers
    des couples homosexuels sans pour autant les discriminer.
  • 117 Voir les nombreux travaux des historiens du judaïsme et dans le domaine de la halakha : Jacob Katz,Yisrael Ta-Shema ou Hayim Soloveitchik notamment.

Chère Madame Boutin

Chère Madame Boutin

par Olivier Steiner, écrivain

Huffigton Post : 26/09/2012 07:00

HOMOSEXUALITÉ

Vous ne le savez pas mais je vous aime bien, c’est ainsi depuis longtemps, et c’est la raison pour laquelle j’ai envie de vous écrire, pour essayer de vous tranquilliser, si je peux. Car vous me semblez bien inquiète ces derniers temps. Attention, tout ceci n’est pas bon pour la tension artérielle ! Je vous ai vu récemment pousser des cris d’orfraie (à la télévision) et votre sincère malaise m’a fait pitié. Je vous ai même entendu dire, vos deux yeux ronds exorbités par la douleur: « avec le mariage homosexuel, c’est la disparition du père et de la mère« … Rien que ça !}}}

[Document : Sans titre]

voici qu’on lui annonce qu’elle va enfanter

Bon, on se calme et on se pose, si possible. Laissez moi vous raconter une histoire. Peu importe si elle est vraiment vraie ou pas, le fait est que tout l’Occident s’est construit dessus, donc c’est pas rien mon histoire. Elle s’appelle M., ça se passe il y a longtemps, elle est très jeune, mineure probablement et voici qu’on lui annonce qu’elle va enfanter. Or, elle est vierge ! Et vierge elle va le rester avant l’accouchement, pendant et après, jusqu’à la fin de sa vie. Sacré problème ! Sacré fardeau pour les femmes et la sexualité ! Et Freud, qu’aurait-il dit s’il avait reçu M. en consultation pré-natale ? Et la DASS, et la juge pour enfants, et l’haptonomiste ?

Mais, finalement le temps passe, bébé grandit, il devient un enfant beau et fort, intelligent, précoce, on l’appelle J. Peu importe si J. finira mal, il fera une carrière éblouissante, il s’épanouira dans la vie. Or J. n’a pas eu de père, pas de géniteur je veux dire. Vous voyez le problème ?

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à chacun sa croix

Heureusement, un autre père, un père putatif, cocu magnifique s’il en est, charpentier de métier, l’élèvera et l’aimera comme un père, un vrai. Comme quoi, la paternité n’est pas toujours une question de spermatozoïdes. J. s’est trouvé un référent masculin, il a pu fantasmer son père et sa mère, en dépit de la réalité, voire grâce à elle. J. le fils grandit et ne semble pas avoir de problème d’identité, enfin, disons qu’il est arrivé à en faire quelque chose de son problème d’identité. À chacun son roman familial, sa névrose, à chacun sa croix.

ne délirez pas l’inconnu

Devenu adulte et même célèbre, J. le fils tombe amoureux de M.M., qu’il nomme la bien-aimée, la préférée. Ils ont une relation mais ne se marient pas, encore une fois et depuis le début il reste loin de la norme, notre cher J., pour le pire et le meilleur. Pas de mariage pour J., de la même façon que ses « parents » ne s’étaient pas mariés, pas à ma connaissance en tout cas. Vous voyez ce que je cherche à vous dire, Madame Boutin ? N’imposez pas vos schémas préconçus, même si l’inconnu fait peur. Ne délirez pas l’inconnu, non, ce n’est pas la boîte de Pandore, la porte ouverte à la chienlit, à la polygamie, à l’inceste, à la zoophilie… Pensez au petit J. qui n’a pas eu de vrai père ni de vraie mère, ça ne l’a pas empêché de devenir un type bien. Non ?

pas une épreuve insurmontable pour l’humanité

La vie, Madame Boutin, le vivant, faites leur confiance. Elle a beaucoup de ressources la vie, beaucoup de résistance et d’imagination. C’est fou ce qu’elle arrive à tricoter et tisser, la vie, si on la laisse faire. Tout change, rien ne change et tout se transforme. Regardez, la Terre se prend une météorite dans la gueule, c’est la fin des dinosaures, l’hiver pendant des centaines d’années et pourtant ça repart, et de plus belle ! Regardez ces lichens qui poussent dans les interstices des murs, ces poissons qui vivent dans le noir profond des abysses, sous des pressions énormes. Étudiez les comportements des organismes extrêmophiles, science biologique de la vie en condition extrême. Relisez les théories psychologiques sur la résilience. Vous relativiserez les choses et conviendrez peut-être que l’instauration en France du mariage civil pour tous ne sera pas une épreuve insurmontable pour l’humanité, encore moins pour la vie.

car de l’air, on a besoin d’air !

Le mariage homo serait la fin d’une certaine culture ? Oui, le mariage homo va nous permettre de tourner la page avec certaines conventions sociales. Et c’est une bonne nouvelle ! Car de l’air, on a besoin d’air ! L’amour est toujours à réinventer comme disait l’autre et l’histoire avance, ne cesse d’avancer. Et pour citer vos amis, je vous dirai, avant de vous quitter et de vous souhaiter le meilleur pour vous-même : « N’ayez pas peur » comme disait Jean-Paul II, ou « Yalla ! » comme disait Sœur Emmanuelle.

Irena Sendler vous connaissiez ?

Regardez cette femme ! Ne l’oubliez jamais

[Document : Sans titre]

Elle aussi méritait le Nobel.

1942 – 2008 : il y a 63 ans, Irena Sendler. Récemment décédée à 98 ans.

Elle demanda pendant la 2ème guerre mondiale à aller travailler dans le Ghetto de Varsovie comme plombier-serrurier. Elle avait une motivation bien particulière. Elle connaissait les plans d’extermination des nazis envers les juifs. Elle était allemande.

Irena a caché des enfants dans le fond de la boite à outils qu’elle transportait à l’arrière de son véhicule ainsi qu’un gros sac pour les plus grands. Elle avait aussi un chien à l’arrière qu’elle avait entrainé à aboyer quand les soldats allemands la contrôlaient à l’entrée et à la sortie du ghetto. Les soldats ne pouvaient rien contre le chien qui couvrait le bruit que pouvaient faire les enfants.

Elle sauva 2500 enfants en les dissimulant de la sorte. Elle fut arrêtée, les nazis lui brisèrent les jambes et les bras et la torturèrent très sévèrement. Irena garda tous les noms des enfants qu’elle avait fait partir du Ghetto et les conserva dans une jarre en verre enterrée derrière un arbre au fond de son jardin derrière sa maison. Après la guerre elle essaya de localiser tous les parents qui avaient pu survivre et tenta de réunir les familles. La plupart avaient été gazés.

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Les enfants sauvés furent placés dans des familles d’accueil ou adoptés. L’année dernière, proposée pour le prix Nobel de la Paix elle ne fut pas retenue. C’est Al Gore qui fut primé pour son film sur le réchauffement de la planète. En sa mémoire 63 ans après les faits nous célébrons leur anniversaire en éditant ce message revigorant.

Mariage pour tous, quelle est la question ?

Mariage pour tous, quelle est la question ?

par Yves Lefebvre – avec l’aimable autorisation du SNPPsy.

Coordonnateur et principal auteur du livre collectif édité à l’initiative du SNPPsy,Profession psychothérapeute, Buchet-Chastel, 1996, 365 p., ouvrage inaugural de la psychothérapie relationnelle avant la lettre.


Le projet de mariage et d’adoption d’enfants par des couples homosexuels défraie la chronique de l’actualité. Au-delà des postures passionnelles, une première question se pose : qu’en sera-t-il de l’enfant élevé par des parents de même sexe ? Comment construira-t-il son identité sexuée ? Les psys de toutes obédiences peuvent légitimement se poser la question.

Mieux vaut des parents homosexuels aimants et attentifs

Or, de tels enfants existent déjà et ne semblent pas présenter plus de troubles que la moyenne des autres. Les perturbations psychiques de l’enfant, quand elles ne sont pas neurologiques, se construisent en effet d’abord dans l’ambiance de celles des parents, indépendamment de leur orientation sexuelle. Mieux vaut donc, évidemment, des parents homosexuels aimants et attentifs que des parents hétérosexuels névrosés, violents, alcooliques…

identité sexuée

Cependant la construction de l’identité sexuée a besoin de masculin et de féminin pour advenir. Mais qui n’a remarqué qu’il y a toujours dans les couples homosexuels l’un des partenaires qui exprime plutôt une énergie féminine et l’autre une énergie masculine, quelle que soit leur réalité anatomique ? L’amour et le désir, qu’on le veuille ou non, comporte toujours une part de « masculin » qui rencontre une part de « féminin », y compris chez les homosexuels.

fonction paternelle autre

Nous savons aussi que la psyché spécifiquement humaine naît avec le symbolisme. Cela commence lorsque le bébé comprend qu’il n’est pas le tout de sa mère parce qu’elle est attirée par un autre qu’elle nomme « père ». Ce père est donc d’abord un nom, un mot, un symbole, indépendamment de la réalité de la personne qui en est porteur. Cette fonction paternelle « autre » qui frustre l’enfant parce qu’il découvre qu’il n’est pas le tout du désir de sa mère, l’oblige à défusionner et donc lui permet d’acquérir une identité autonome et une psyché humaine capable d’altérité. Et cela se fait par le langage et la symbolique avant de se faire par la réalité. C’est la fameuse théorie du « nom-du-père » de Lacan. Une femme qui aurait le pôle masculin dans un couple de lesbiennes pourrait donc tout à fait jouer ce même rôle structurant pour la psyché parce qu’elle sera l’autre que désire et nomme la mère et qui n’est pas le bébé.

mêmes problèmes que les enfants des familles recomposées ou adoptés

La réalité sexuée du père joue un rôle plus tardif et le fait que la fonction paternelle soit tenue par une femme, ou que la fonction maternelle soit tenue par un homme, peut avoir une influence relativement troublante, mais à ce moment-là elle ne se situe plus aux fondations de la psyché. Ce sera, certes, une complication supplémentaire mais pas forcément rédhibitoire. Cette situation confrontera l’enfant aux mêmes problèmes que les enfants des familles recomposées ou adoptés. En plus, du fait que ceux qui exercent la fonction parentale sont de même sexe, il devra trouver davantage que d’autres des modèles du sexe manquant à l’extérieur de la famille. Ce que les enfants font de toutes façons assez spontanément, à mesure qu’ils grandissent.

l’idée de mariage des homosexuels

La seconde question concerne l’idée de mariage des homosexuels. Là, le problème posé dépasse de loin le seul domaine psychologique. On ne peut entrer dans la profondeur de la question que par la sémantique, car tout dépend du sens que l’on donne à ce mot. En effet, si l’on entend par « mariage » un contrat entre personnes qui s’aiment, enregistré par un acte officiel et des festivités qui lui ajoutent une dimension de reconnaissance collective, on ne voit pas pourquoi les homosexuels en seraient privés. La culture contemporaine tend heureusement à les intégrer et les démarginaliser, le droit à ce type d’union va dans ce sens. Si néanmoins quelque chose pose problème, de quoi s’agit-il ?

fonction archétypale fondatrice d’une forme de civilisation depuis des siècles

La véritable question introduite par l’idée du « mariage pour tous », dont ni les opposants ni les partisans ne parlent dans les médias, touche en fait aux symboles fondateurs de la culture. Ce en quoi elle n’est pas anodine, ni sans conséquences. Le mariage d’autrefois, souvent délaissé par les couples hétérosexuels, scellait l’inscription d’un homme et d’une femme dans des règles de vie qui sont ce qu’elles sont et non ce qu’on voudrait qu’elles soient, plaçant l’individu dans des lois universelles impliquant la procréation d’enfants encadrée par un contrat social et sacralisée par la religion. Cela avait pour effet, entre autres, de limiter les fantasmes de toute-puissance des désirs humains individualistes et d’y ajouter une dimension ontologique. Ce mariage était aussi un symbole dans la culture chrétienne qui a fortement marqué notre inconscient collectif. Il était icône de l’union mystique au Tout-Autre, l’altérité radicale et mystérieuse créatrice de la vie représentée par l’altérité sexuelle des mariés, qui faisait participer le couple à l’œuvre divine de la création. L’homme devait alors se décentrer de lui-même pour servir le Vivant. L’union de l’homme et de la femme en vue de la procréation puis de l’éducation des enfants dans la famille s’inscrivait ainsi dans un processus initiatique ritualisé par la cérémonie du mariage. Ce sens, déjà bien émoussé et oublié de la plupart de nos contemporains, n’a plus la moindre place dans l’idée du mariage entre personnes de même sexe. C’est alors le mot « mariage » qui perd sa fonction archétypale fondatrice d’une forme de civilisation depuis des siècles.

survalorisation de l’individu et de ses désirs

Le vrai problème n’est alors pas celui du couple homosexuel mais celui du langage et de la culture. Quand le mot Mariage se trouve détaché de son antique lien sacralisé aux lois de la procréation naturelle, cela participe d’un processus de déconstruction de la culture et de déni d’une dimension spirituelle, qui est dans l’air du temps, utilisant la survalorisation de l’individu et de ses désirs. On espère que cette déconstruction profitera au moins aux homosexuels mais ça n’est pas certain. Par contre elle bénéficie au système économique dominant qui doit stimuler les désirs individualistes dans tous les domaines sans les freins de la culture, parce que seule celle-ci pourrait conduire les hommes hors du primat de la consommation. Bien entendu, ce bénéfice s’habille du discours positif d’une juste tolérance et d’une plus grande liberté auquel les cœurs généreux ne peuvent qu’adhérer.

culture plus ouverte, plus libre et plus relationnelle

Il s’agit donc surtout d’une question de culture et d’ontologie bien plus que d’homosexualité. Ce détournement de sens d’un mot archétypal fondateur d’une forme de civilisation, participe bien d’un mouvement général de déconstruction des anciennes valeurs. Il peut conduire soit à l’invention d’une toute nouvelle culture plus ouverte, plus libre et plus relationnelle, soit à sa fin dont seuls profiteraient quelques rapaces. Tout dépendra de la capacité de créativité, d’engagement et d’éthique des hommes contemporains. Le pronostic n’est pas très bon si la domination du système économique continue de les abêtir et de les déculturer. Mais le mouvement de déconstruction du sens dont le projet de mariage des homosexuels n’est que l’un des révélateurs, déconstruira sûrement à son tour le système économique dont il paraît aujourd’hui l’allié objectif, par le nécessaire chaos qu’il a déjà commencé à induire et qui précède toujours le renouveau ou bien la mort.

Ainsi va la vie depuis des temps immémoriaux.

Non à un monde sans sexes ! L’enfant a droit à père et mère

Non à un monde sans sexes ! L’enfant a droit à père et mère

par Monette Vacquin, psychanalyste, auteur de Main basse sur les vivants, Fayard, 1999.-

Jean-Pierre Winter, psychanalyste, auteur d’Homoparenté, Albin Michel, 2010.-

Les mots de père et mère vont être supprimés du code civil. Ces deux mots, qui condensent toutes les différences, puisque porteurs à la fois de celle des sexes et de celle des générations, vont disparaître de ce qui codifie notre identité. Il faudrait être sourd pour ne pas entendre le souffle juvénile qui parcourt tout cela. Le coup de balai idéologique capable de renverser des siècles d’usage et de supprimer les mots auxquels nous devons la transmission de la vie doit s’appuyer sur des ambivalences inconscientes bien archaïques, et largement partagées, pour avoir la moindre chance de s’imposer et… de bientôt faire la loi.

Cette violence, déflagratrice, n’est bien sûr pas seulement le fait d’une minorité d’homosexuels demandeurs du mariage. Sans échos collectifs du côté de la question de la perte ou du refus de tout repère transmis, cette violence aurait suscité au mieux le rire ou le malaise, pas la satisfaction pure et simple. Cet événement est cependant agi par une ultra-minorité, avec le recours indispensable d’un langage qui fait la ruine de la pensée : le politiquement correct.

Ce déni de la différence, « une femme est un homme« , Freud le nommait déni de la castration. Cela signifie, dans le jargon psychanalytique, que la castration n’existe pas, il suffit que je la nie mentalement pour que son existence réelle soit réfutée. Quand un  » licenciement  » devient  » plan social « , on est mal à l’aise. Quand un  » ballon  » devient  » référent rebondissant « , on se demande si on rêve. Quand le  » mariage  » devient  » une discrimination légale contre les citoyens fondée sur leur orientation sexuelle « , on commence à avoir peur.

une éthique de la haine et de la confusion

Politiquement correct : le discours doit être poli, sans aucun tranchant. Le  » polissage  » de la forme, objet d’une surveillance idéologique pointilleuse, masque le terrorisme qu’elle fait régner et conduit à une  » éthique  » de la haine et de la confusion, au nom du bien débarrassé de toute négativité… ce que l’humanité n’est pas.

La revendication du mariage homosexuel ne constitue pas une demande à satisfaire mais un symptôme à déchiffrer. Que signifie que le mariage déserté soit réinvesti en étant parodié ? S’agit-il de lui donner le coup de grâce ? Ou que cette place ne soit pas laissée vide ? Que signifie enfin l’identification des politiques et des médias à de tels enjeux, alors que tant de questions requièrent notre vigilance ?

égalitarisme idéologique, synonyme de dédifférenciation

D’un côté, des siècles et des siècles d’usage, qui font que mariage et alliance d’un homme et d’une femme sont confondus. De l’autre, la revendication d’une minorité d’activistes qui savent parler le langage que l’on désire entendre aujourd’hui : celui de l’égalitarisme idéologique, synonyme de dédifférenciation. Et manier efficacement le chantage à l’homophobie qui empêche de penser.

Il n’appartient pas aux États d’épouser les provocations de quelques idéologues qui parlent une langue confuse mais qui la parlent avec violence, sidérant ou terrorisant leurs objecteurs par des sophismes. Encore moins de donner à ces provocations une forme institutionnelle.

elle mêle une problématique légitime à une attaque institutionnelle sauvage

La lutte contre l’homophobie, indispensable, est une chose. L’organisation juridique des liens entre les homosexuels qui le désirent en est une autre. Mais la destitution des institutions par ceux-là mêmes qui sont chargés de les élaborer en est encore une autre. Là réside la difficulté de penser la question du  » mariage homosexuel  » : elle mêle une problématique légitime à une attaque institutionnelle sauvage qui mobilise les forces les plus archaïques.

notre génération n’en finit plus de franchir des limites

Que les gouvernements sachent ce qu’ils font : on ne fait pas la loi au langage ou alors il se venge. Faut-il que les mots d’homme et de femme disparaissent aussi ? Faut-il que l’on cesse de tenir compte du sexe en droit, sinon pour l’abolir, le  » pourchasser  » au nom de l’égalité, le langage employé témoignant d’anciennes fureurs ? Notre génération n’en finit plus de franchir des limites, ou de détruire tout ce qui les incarne, plutôt que de les transmettre, avec leur part d’infondable. Homosexuels et hétérosexuels ne relèvent pas de la partition rigide à laquelle on semble souscrire aujourd’hui. Tous partagent le même monde et c’est ensemble qu’il leur appartient de prendre soin des institutions qui structurent les liens entre les hommes et entre les générations.

on n’argumente pas contre une perversion

Les destructions symboliques sont reconnaissables à la souffrance qu’elles causent à certains, plongés dans l’impuissance, conscients de la haine et de la destructivité, et sentant qu’on n’argumente pas contre une perversion. Elles se reconnaissent aussi à la jouissance qu’elles procurent à d’autres, plongés dans le triomphe de la  » toute-puissance  » et du déni de la loi. Il est probable que le monde absorbera cela avec indifférence, l’autre nom de la haine. C’est même à cela que nous commençons à ressembler : non plus à une humanité connue, mais à un monde indifférent. Neutre. Neutralisé.

© Le Monde

Grâce au mariage pour tous, la République française sera plus républicaine

Grâce au mariage pour tous, la République française sera plus républicaine

par José Luis Rodríguez Zapatero

Ancien président du gouvernement espagnol

Le projet de loi ouvrant le droit au mariage aux personnes de même sexe, promu par la garde des sceaux, Christiane Taubira, est une excellente nouvelle. Le président François Hollande tient sa promesse vis-à-vis des citoyens, et démontre ainsi que la politique peut rompre les barrières qui limitent l’égalité et la liberté.

En 2005, mon gouvernement a approuvé en Espagne la loi reconnaissant le droit aux homosexuels de se marier dans les mêmes conditions juridiques que les personnes hétérosexuelles.

Nous n’étions pas les premiers à le faire, les Pays-Bas et la Belgique avaient déjà approuvé des mesures similaires en 2000 et 2002 respectivement ; et nous savions que nous ne serions pas les derniers.

dans le monde

Depuis, un grand mouvement en faveur du mariage homosexuel s’est étendu dans le monde : le Canada (2005), l’Afrique du Sud (2006), la ville de Mexico (2009), la Norvège (2009), la Suède (2009), le Portugal (2010), l’Islande (2010), l’Argentine (2010), le Danemark (2012) ainsi que plusieurs Etats aux Etats-Unis comme le Massachusetts (2004), le Connecticut (2008), l’Iowa (2009), Washington DC (2009), le Vermont (2009), le New Hampshire (2010) et l’Etat de New York (2011)…

Une longue liste qui est devenue une véritable chaîne de l’égalité dans laquelle nous étions en droit d’espérer y retrouver la France. Et je me permets de le dire avec tout le respect que je dois aux citoyens et aux forces politiques de ce grand pays.

la normalité du mariage homosexuel s’est imposée

En Espagne, sept ans après l’adoption de la loi, la normalité du mariage homosexuel s’est imposée. Des milliers de couples du même sexe se sont mariés, et leurs projets de vie, de bonheur et d’amour sont totalement respectés. Et il est logique qu’il en soit ainsi. Quel mal peut-il y avoir à octroyer les mêmes droits à ceux qui n’en ont pas profité à cause de préjugés invétérés ?

Il y a quelques jours, le Tribunal constitutionnel d’Espagne a confirmé la pleine constitutionnalité de la loi espagnole de 2005, contre laquelle le Parti populaire avait recouru à cette époque-là. Celui-ci a accepté la décision et s’est engagé à ne pas modifier la loi en vigueur. C’est un grand progrès, et la droite française devrait se retrouver dans cette décision.

l’égalité civile de tous les citoyens, quelle que soit leur orientation sexuelle

En sept ans seulement, la rationalité démocratique s’est consolidée. La grande majorité de la société espagnole ne remet plus en question, et ne le fera sans doute plus jamais, l’égalité civile de tous les citoyens, quelle que soit leur orientation sexuelle.

discours apocalyptiques

Un tel changement a rarement été accepté avec autant de naturel. Il est vrai cependant que chaque fois qu’un pays décide de reconnaître le mariage homosexuel, un intense débat social a lieu. Nous ne devrions pas nous étonner des réactions contraires ou même des discours apocalyptiques. Convertir une idée mise au ban pendant de nombreuses années en quelque chose de naturel et légal est un chemin semé d’incompréhensions. Bien que les faits démontrent que ce changement tend à s’enraciner avec force là où il s’est produit. Et il en va de même pour la liberté, dans toutes ses expressions, car il s’agit d’une force imparable, que seuls craignent ceux qui n’en bénéficient peut-être pas.

la société, plus digne, n’en sera que plus sûre

Le relativisme est souvent invoqué afin d’expliquer cette nouvelle vision du mariage. Il ne s’agit pas de relativisme mais d’égalité, tout simplement. L’égalité de ceux qui, bien qu’étant une minorité, ne sont pas des étrangers dans leur propre patrie : ils travaillent, ils rêvent, ils souffrent, ils aiment, tout comme leurs compatriotes. Grâce à cette loi, de nombreux Français sentiront le bonheur d’être reconnus et la société, plus digne, n’en sera que plus sûre.

La civilisation doit beaucoup à la France, patrie des droits de l’homme. Nous lui devons, en très grande partie, l’accélération de l’Histoire en faveur de la liberté et de l’égalité des êtres humains. La loi du mariage pour tous rendra justice à tous ceux qui ont été injustement traités par l’Histoire. Nous aurons gagné une nouvelle bataille contre la discrimination.

Et il est vrai que notre histoire est remplie d’épisodes peu glorieux. Esclavage, marginalisation et soumission accablantes des femmes, racisme, persécution des homosexuels, qui durant des siècles ont été humiliés, ont vu leur dignité piétinée, leur liberté réprimée…

discriminer c’est tout simplement discriminer

Discriminer, ce n’est pas défendre une idée politique, religieuse ou morale ; c’est tout simplement discriminer. L’Histoire démontre également que l’éradication des discriminations et la reconnaissance de la liberté de tous, loin de perturber l’ordre social, renforce un idéal particulièrement chéri des peuples : l’égale dignité de tous les êtres humains.

Le Tribunal constitutionnel espagnol a déclaré que l’ouverture du mariage civil avait entraîné l’acquisition de nouveaux droits en faveur des couples homosexuels, droits qui leur avait été refusés jusqu’alors, sans que les couples hétérosexuels aient à y renoncer pour autant.

De plus, je suis convaincu que cette ouverture du droit est un message fort de tolérance envoyé à toute la société. Il dépasse les couples homosexuels qui décideront de se marier dans le futur, pour se convertir en une norme de respect vis-à-vis de l’orientation sexuelle des citoyens de façon générale. Et il permettra également de renforcer la lutte contre tout type de discrimination existante.

J’ai toujours estimé qu’une société était plus digne et réellement plus humaine et civilisée si elle ne discriminait aucun de ses compatriotes, que ce soit pour leurs croyances, leur couleur de peau, leur orientation sexuelle, ou n’importe quelle autre chose.

Avec l’adoption de la loi du mariage pour tous, la République sera plus républicaine. L’Europe consolidera son leadership éthique, et une page de plus s’écrira dans la conquête historique pour la Liberté, l’Égalité et la Fraternité. Ainsi la confiance en la politique demeurera vive, et celle-ci continuera de servir à transformer les idéaux en droits.

© Le Monde

Intolérable intolérance sexuelle de l’Église

Le christianisme peut s’ouvrir au mariage gay

par Olivier Py

Metteur en scène, dramaturge et comédien,
ancien directeur du Théâtre de l’Odéon

l’ancienne loi doit être selon les mots du Christ accomplie, et non pas suivie pour les siècles des siècles

Les catholiques qui s’opposent au mariage homosexuel et à l’homosexualité peuvent citer les deux sources vétéro et néo-testamentaires qui condamnent l’amour entre deux hommes (Genèse 19, 1-13 ; Lévitique 18, 22 ; Romains 1, 26-27 ; I Corinthiens 6, 9). Précisons simplement qu’un chrétien catholique se refuse à prendre l’Ancien Testament ou le Nouveau au pied de la lettre, il sait que l’ancienne loi doit être selon les mots du Christ accomplie, et non pas suivie pour les siècles des siècles. En d’autres termes, qu’un chrétien doit interpréter les écritures au ratio de l’époque de leur rédaction.

Aucun catéchisme catholique n’a jamais exigé que l’on suive à la lettre les lois de la Bible. Ceux qui veulent condamner l’homosexualité le font bien plus à partir d’un moralisme qui leur est propre que par respect de la loi biblique, ils passent évidemment sous silence l’amour de Saül pour David, l’amour de David et de Jonathan, et utilisent la Bible pour servir une homophobie non dissimulée.

Quant à Paul aux Romains, 1, 26-27, on pourra d’emblée constater qu’il ne définit pas les rapports sexuels entre hommes comme un péché, ni dans le cadre d’une interdiction stricte. Il parle d’infamie parce que ces rapports font partie des rites et des cultes du paganisme que, dans ce passage, il condamne absolument. Mais c’est l’idolâtrie qu’il condamne. L’idéal de vie paulinien reste chaste, et donc ne défend aucune pratique sexuelle, lesquelles pratiques sont souvent liées au paganisme, au culte de la fécondité notamment.

les homosexuels appellent à plus de mariage

Les catholiques se réclament de la protection de la famille, c’est leur droit. Mais objectons que les homosexuels ne veulent pas détruire le mariage puisqu’ils appellent à plus de mariage, au contraire, et à plus de famille, famille atypique mais famille tout de même. En quoi le fait que des homosexuels aient le droit au mariage détruirait-il le mariage pour les hétérosexuels, cela reste une imprécation peu argumentée. Mais le plus grave est que les catholiques, dont un certain nombre de bonne foi, oublient combien les valeurs familiales sont peu catholiques.

Catholique veut dire universel, la catholicité nous commande toujours de considérer notre frère comme frère dans le Christ et non pas dans les liens du sang ou de la nation. C’est le sens de la parabole.

pas un idéal de vie familiale

L’idéal chrétien chez Paul n’est pas un idéal de vie familiale, au contraire il est celui du saint qui fait de l’ensemble de l’humanité sa famille. Les valeurs familiales sont des valeurs de la société bourgeoise du XIXe, des valeurs de la société protestante anglo-saxonne mais certainement pas des valeurs chrétiennes.

Le Christ n’a pas fondé de famille, les prêtres sont interdits de famille au nom de l’imitation du Christ. On disait aussi que l’abolition de la peine de mort (la même Église a attendu les années 1990 pour retirer sans restriction l’approbation de la peine de mort de son catéchisme) détruirait le système pénal et finalement toute la justice.

la survie de l’humanité menacée par le mariage gay

Le pape est allé jusqu’à dire que la survie de l’humanité était menacée par le mariage gay, on rirait si cela n’était à pleurer. Comment une telle idée peut-elle être raisonnablement énoncée ? Le mariage homosexuel remettrait en cause la courbe démographique terrifiante qui nous a fait passer le seuil des 7 milliards ? Il y aurait plus d’homosexuels s’ils pouvaient s’aimer dans un cadre légal ? Et sous peu toute l’humanité pourrait être convertie à l’homosexualité et oublierait de se reproduire ? Fantasme délirant, homophobie a peine dissimulée, qui continue à éloigner du message de l’Église des milliers d’hommes et de femmes.

la question de l’adoption

La question de l’adoption serait plus délicate ? Mais que nous ayons des parents ou un père et une mère n’est pas une question théologique. On peut et on doit se soucier du bonheur de l’enfant qui sera adopté, c’est ce que font les parents qui adoptent et qui désirent ces enfants qu’ils n’ont pas génétiquement conçus.

Quel destin préfère-t-on pour ces milliers d’orphelins ? Un orphelinat à Mogadiscio ou deux parents du même sexe, aimants et attentifs ? Qui peut défendre qu’il y ait moins d’enfants du tiers-monde qui accèdent à nos soins, à notre éducation, à notre paix ?

Pourquoi refuser à un enfant d’avoir deux parents quand on accepte légalement qu’il n’en ait qu’un ?

Et enfin quel statut donner à tous ces enfants qui ont été élevés par deux parents du même sexe, doit-on nier leur existence, leur histoire, leur identité, sans même leur avoir demandé leur avis ?

le péché ne concerne pas la République

On peine à comprendre comment et pourquoi l’Église veut intervenir dans un débat juridique laïque qui est celui de la République elle-même. On semble regretter la séparation de l’Église et de l’État. Imagine-t-on les musulmans demander l’interdiction du jambon au nom de leur foi ? Tout simplement parce que les évêques qui condamnent l’homosexualité amalgament facilement le péché et la faute, le péché ne concerne pas la République.

Enfin on est désespéré en tant que chrétien de voir depuis plus de vingt ans la frange la plus réactionnaire de l’Église prendre la parole pour des questions séculières et des questions de morale sexuelle.

avec ceux qui souffrent et non pas avec ceux qui condamnent

Quelle perte de temps quand il faudrait mettre toute son énergie à servir la parole du Christ. Quand les évêques parleront de la Trinité plus souvent que de la capote, de la beauté de l’eucharistie, plus souvent que des homosexuels, de la résurrection plus que de la contraception ?

Quand l’Église renoncera-t-elle à interférer dans les choses séculières pour ne plus être que la flamme de la parole vivante, pour être cette verticalité dans le temps dont nous avons si soif, pour être définitivement avec ceux qui souffrent et non pas avec ceux qui condamnent ?

© Le Monde

L’iboga, une racine aux pouvoirs hallucinants

L’iboga, une racine aux pouvoirs hallucinants

LE MONDE DES SCIENCES
29.11.2012 à 16h12 • Mis à jour le 02.12.2012 à 17h11
Par Sabah Rahmani

L’Iboga, souvent appelé « Bois Sacré », est un petit arbuste des sous-bois dont les racines sont utilisées au cours des cérémonies Bwiti, un ordre initiatique très répandu au Gabon.

En 1962, un jeune toxicomane, Howard Lotsof, expérimente avec six compagnons une nouvelle substance hallucinogène dont lui a parlé un ami chimiste : l’ibogaïne. Contre toute attente, après trente-six heures d’expérience, le jeune Américain et ses amis, tous accros à l’héroïne ou à la cocaïne, se sont libérés de leur dépendance. Un sevrage définitif pour Howard Lotsof et d’au moins six mois pour les autres, période durant laquelle ils sont restés en contact.

Hasard ou grande découverte ? Depuis les années 1980 et jusqu’à sa mort en 2010, Howard Lotsof n’a pas cessé de tenter de convaincre scientifiques, laboratoires, politiques et société civile de soigner les toxicomanes avec de l’ibogaïne. Cette molécule de la famille des alcaloïdes est extraite de l’iboga (Tabernanthe iboga), un arbuste endémique de l’Afrique centrale équatoriale. L’écorce de sa racine concentre une douzaine d’alcaloïdes très actifs utilisés dans la médecine traditionnelle et les cérémonies initiatiques bwiti au Gabon.

« Lorsque j’ai entendu parler de l’ibogaïne, je suis devenu très curieux, et sceptique. Et plus j’ai fait des expériences, plus cela est devenu intéressant », confie Stanley Glick, professeur et directeur de recherche au Centre de neuropharmacologie et de neurosciences à l’Albany Medical College à New York. En expérimentant la molécule sur des rats dépendants à la cocaïne et à la morphine, Stanley Glick a prouvé, en 1991, que l’ibogaïne réduit l’autoadministration de ces substances deux jours seulement après le traitement.

Depuis, les recherches, principalement américaines, menées sur des animaux et sur des cultures de cellules humaines ont précisé ses effets. L’ibogaïne est une tryptamine, proche de la psilocine et de la psilocybine (substances présentes dans les champignons hallucinogènes), psychostimulante et hallucinogène à forte dose. Cette molécule interagit avec des neurotransmetteurs, principalement la sérotonine et le glutamate, et bloque des récepteurs aux opiacés. C’est un antagoniste des récepteurs NMDA (activés par le glutamate) ce qui expliquerait ses propriétés anti-addictives.

« Elle est efficace dans le sevrage aux opiacés pratiquement la plupart du temps. Certains patients ont des effets persistants après. Mais il n’y a jamais eu une étude en double aveugle, ce qui est nécessaire pour définir les taux de réussite réels », explique Deborah Mash, professeure de neurologie et de pharmacologie moléculaire et cellulaire à l’université de médecine de Miami.

Les dernières études ont quant à elles mis en évidence de nouvelles propriétés importantes : l’iboga a des effets stimulants sur le métabolisme énergétique et, selon le professeur Dorit Ron en Israël, l’ibogaïne stimule la synthèse et la libération de neurotrophine, qui aide les voies nerveuses à se régénérer et le cerveau à se réorganiser.

Des témoignages confirment son efficacité : « Ma vie a complètement changé, douze heures après mon traitement à l’ibogaïne j’étais sevré de dix-sept ans d’addiction. C’était incroyable, je ne peux pas l’expliquer », témoigne Roberto, 45 ans, un Italien qui vivait à New York et avait une consommation quotidienne d’héroïne, de cocaïne et de méthadone, clean depuis sept ans. « J’ai été sevré de trois ans de dépendance à la cocaïne en un week-end en 2004, depuis je n’ai jamais rechuté », souligne Eric, un Français de 37 ans. « Mon sevrage a été immédiat. Alors qu’il m’était inimaginable de ne pas prendre de doses car j’en étais à plusieurs grammes par jour », précise Nicolas, ancien dépendant à la cocaïne, sevré depuis trois ans.

Mais les échecs existent aussi : « Pour moi, ça n’a pas marché », confie Daniel, dépendant depuis plus de trente ans à l’héroïne, à la cocaïne et « à toutes sortes de drogues ». « Je prenais des doses industrielles et j’ai touché le fond avec la méthadone, cette drogue que les médecins ont l’impression de te donner comme solution… », ironise Daniel, qui a repris de la méthadone deux semaines après son traitement.

Même si aujourd’hui les principales actions de l’ibogaïne ont été identifiées, son fonctionnement pharmacodynamique très complexe n’a pas été entièrement expliqué. Mais le grand tabou que l’iboga et l’ibogaïne soulèvent est en réalité celui de leurs propriétés hallucinogènes. « L’iboga n’entre pas dans les cases, elle n’a pas le profil des drogues psychotropes. Ce n’est pas une substance récréative, et ses actions sont différentes et plus compliquées que celles de la plupart des hallucinogènes », souligne Yann Guignon, consultant en médiation interculturelle et développement durable au Gabon. De plus, « l’ibogaïne s’est fait connaître d’une manière inhabituelle, elle n’a pas été découverte par un scientifique ; c’est pourquoi, dès le début, elle a été accueillie avec scepticisme par la communauté scientifique. Son histoire en Afrique lui a aussi donné une dimension mystique que les gens ne prennent pas au sérieux. Et parce qu’elle a des effets hallucinogènes, les gens pensent qu’elle ne sera jamais un médicament approuvé », résume Stanley Glick.

« L’iboga s’inscrit dans un tout, elle m’a ouvert la conscience, nettoyé l’esprit et le corps », ajoute Eric. Au-delà du sevrage physiologique, de nombreux témoins insistent en effet sur les visions qu’ils ont eues pendant le traitement. Charles Kaplan, ancien directeur de l’Institut de recherche sur les addictions, à Rotterdam, les relie à l’aspect psychiatrique : « Il y a un effet psychosocial. Ces effets sont très proches de ce que les psychanalystes appellent l' »abréaction ». Ils apportent à la surface les souvenirs perdus et les expériences chargées d’émotions liées aux processus d’addiction qui peuvent être travaillés avec des thérapeutes. »

Deborah Mash explique que l’ibogaïne est « une molécule psychoactive, mais pas un hallucinogène comme le LSD. Elle met en état de rêve éveillé pendant trente-six heures et, durant cet état de conscience altérée, le patient revit des expériences de son enfance et découvre les racines de son addiction ». « C’est comme faire dix ans de psychanalyse en trois jours », déclarait souvent Howard Lotsof.

Ce processus subjectif, non mesurable scientifiquement, contribue en réalité à alimenter les craintes et les réserves sur les traitements à l’iboga ou à l’ibogaïne. Pour Atome Ribenga, tradipraticien gabonais, la notion d' »hallucinogène se réfère à des visions ou auditions de choses totalement irréelles, alors que ces visions sont révélatrices de réalités, fussent-elles symboliques, pour celui qui les vit dans l’initiation ».

Les patients sont invités à verbaliser ensuite leur expérience pour un accompagnement thérapeutique. « Après six mois de bien-être, j’ai fait une dépression car, en réalité, l’iboga te soigne et te donne la chance de te dire : « OK, tu peux te remettre dans la vie si tu le veux » », confie Roberto. Selon la littérature scientifique et sociologique sur l’iboga, les rechutes surviennent souvent six mois après le traitement, à la suite d’un manque de suivi thérapeutique ou en raison d’un environnement social défavorable – la fréquentation du milieu de l’addiction suscitant de nouvelles tentations.

Classées comme drogues aux Etats-Unis depuis 1967, l’iboga et l’ibogaïne ont toutefois été autorisées par l’Institut national sur l’abus des drogues (NIDA) pour être prescrites dans le cadre d’un protocole de traitement sur l’homme au début des années 1990. Après une rencontre avec Howard Lotsof et des observations empiriques menées à cette époque à l’Institut de recherche sur les addictions aux Pays-Bas et dans une clinique au Panama, Deborah Mash, sceptique puis impressionnée, fut autorisée à mener les premiers essais cliniques aux Etats-Unis pour la phase I. Mais en 1995, à la suite d’une présentation auprès de représentants de laboratoires pharmaceutiques, le NIDA a décidé de stopper ses financements.

« L’avis de l’industrie pharmaceutique a été dans l’ensemble critique et a eu une influence importante dans la décision de ne plus financer les essais. Le NIDA a donc arrêté son projet sur l’ibogaïne, mais continue à soutenir des recherches précliniques sur des alcaloïdes de l’iboga », explique Kenneth Alper, professeur de psychiatrie et de neurologie à l’université de médecine de New York. Comment expliquer une telle résistance ? « La plupart des compagnies pharmaceutiques ne veulent rien avoir à faire avec l’ibogaïne, ni avec les traitements contre la dépendance en général. La plupart des entreprises croient, à tort, qu’elles ne peuvent pas gagner beaucoup d’argent dans le traitement de la toxicomanie. De plus, elles pensent que cela pourrait entraîner une mauvaise image pour elles parce que les gens stigmatisent la dépendance et pensent qu’elle ne mérite pas d’être traitée comme les autres maladies », soutient Stanley Glick.

Traiter une maladie en un ou deux soins est beaucoup moins rentable qu’un traitement à vie. C’est avec des fonds privés que Deborah Mash a pu poursuivre ses recherches, entre son laboratoire à Miami et une clinique de désintoxication sur les îles Saint-Christophe dans les Caraïbes.

Aujourd’hui, la communauté internationale diverge sur le statut des recherches à propos de l’iboga et l’ibogaïne. Si dans la plupart des pays aucune législation n’existe, les Etats-Unis, la Belgique, la Pologne, le Danemark, la Suisse et, depuis 2007, la France ont classé ces deux substances comme drogues. L’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) notait en outre que l’iboga tendait « à se développer dans le cadre d’activités sectaires au travers de séminaires de « revalorisation de soi » et de « voyage intérieur » ». Elle notait que la plante faisait l’objet d’une « promotion active » sur Internet.

Intéressés par les observations scientifiques et empiriques, d’autres gouvernements ont lancé des programmes de recherche ou autorisé des centres de soins à l’ibogaïne. En Israël et en Inde, des essais cliniques sont menés avec l’accord des ministères de la santé ; au Brésil, au Mexique, au Panama et dans les Caraïbes, des centres de soins officiels ont été mis en place ; en Slovénie, un centre de recherche pluridisciplinaire mène des travaux depuis 2005 et, depuis 2009, la Nouvelle-Zélande autorise la prescription médicale de l’ibogaïne.

Au Gabon, après être longtemps resté dans le secret des initiés, l’iboga a été décrétée « patrimoine national et réserve stratégique » en 2000. Pour Bernadette Rebienot, présidente de l’Union des tradipraticiens de la santé au Gabon, « le traitement à l’ibogaïne enlève la partie initiatique de l’iboga, on n’est donc pas vraiment à la source. En Occident les chercheurs pensent connaître l’iboga, mais ils me font rigoler… Nous, nous la connaissons depuis la nuit des temps. Il faut une collaboration entre nous, c’est complémentaire et c’est pour le bien de l’humanité », prévient la nganga (« tradipraticienne »), qui plaide auprès de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la reconnaissance de la pharmacopée traditionnelle.

En Slovénie, « l’Institut pour la médecine anthropologique [OMI] aspire à rétablir la qualité et la réputation de la guérison traditionnelle et des remèdes naturels par la voie de l’évaluation scientifique de ces méthodes, de leur efficacité et de leur sécurité », explique Roman Paskulin, addictologue et directeur de l’OMI. Nous offrons nos conseils sur la réduction des risques des traitements à l’ibogaïne, mais n’assurons pas de soins pour l’instant. » L’objectif est de développer une approche globale de la santé dans sa dimension physique, mentale et sociale, en regroupant des universités de médecine, de sciences humaines et de biotechnologie, avec le soutien du ministère de la santé et de l’Office des drogues.

Quel est alors le taux de réussite de ce traitement atypique ? Aujourd’hui, aucun chercheur ne s’avance sur la question des chiffres, si ce n’est pour dire que ce traitement semble l’un des meilleurs contre les addictions aux opiacées. Seules des estimations officieuses circulent. Pourquoi ? D’abord parce que aucune étude scientifique n’a été menée à long terme, ensuite parce que la grande majorité des traitements s’effectue dans un cadre informel. L’efficacité thérapeutique de l’iboga ou de l’ibogaïne relève avant tout d’observations empiriques et de témoignages que la science n’a pas encore réussi à évaluer, faute de moyens et de volonté économico-politique.

Depuis les années 1960, aux Etats-Unis, puis en Europe et dans le monde, des réseaux de soins alternatifs se sont développés illégalement parce que l’ibogaïne n’était pas reconnue : patients traités par initiation au Gabon, par des réseaux informels en Occident, dans un centre de cure en Amérique latine…

Ces soins se sont constitués autour des iboga providers (« fournisseurs d’iboga »), des thérapeutes informels qui, pour la plupart, n’ont pas de formation médicale. Aucune donnée n’existe sur ces derniers, et rares sont ceux qui témoignent. A New York, l’un d’eux, Dimitri, assume sa fonction et milite pour la reconnaissance des soins à l’iboga. Ancien junkie accro à l’héroïne et à la cocaïne pendant près de vingt ans, sevré grâce à l’iboga, Dimitri s’est formé à plusieurs reprises au Gabon auprès de tradipraticiens. Dans l’anonymat de simples chambres d’hôtel, il reconstitue des cérémonies bwiti avec rites, musiques et prières pour donner une dimension spirituelle. « Beaucoup de fournisseurs d’ibogaïne sont foutus, car tu ne peux pas prendre ces choses et penser que tout ira bien. Le bwiti exige un engagement, un travail et, si possible, une vie saine », soutient-il. Or, dans ce type de soins informel, le danger réside dans l’incompétence de certains thérapeutes et le manque de suivi médical.

Le traitement n’est donc pas sans risques : depuis le début des années 1990 on a relevé plusieurs morts accidentelles. Selon Deborah Mash, « tous les décès sont survenus dans des milieux à risque ». L’issue fatale advient souvent chez des patients présentant une maladie cardiaque ou à la suite d’une prise de drogue en même temps que l’iboga, et ce à l’insu de thérapeutes parfois négligents. « Dans les cas rapportés, il était difficile, voire impossible, d’attribuer la cause de la mort à l’ibogaïne, et cela a été un autre obstacle à de nouvelles recherches », explique Stanley Glick. Si les autopsies n’ont en effet jamais prouvé le rôle fatal de l’iboga, pour le professeur Jean-Noël Gassita, pharmacologue gabonais qui étudie cette substance depuis cinquante ans, le traitement est contre-indiqué pour les cardiaques car la prise de la plante accélère le rythme du coeur.

La question de la toxicité de l’iboga a aussi fait l’objet d’études scientifiques ; une seule a relevé une toxicité dangereuse, mais à des doses si élevées que l’on ne pourrait pas en prescrire au patient. « L’iboga a été accusée d’être une substance dangereuse alors qu’elle tue moins que l’aspirine », remarque Laurence Gassita, pharmacienne, enseignante à la faculté de médecine de Libreville au Gabon.

« C’est une plante miraculeuse, inédite, même si c’est une plante de la polémique », soutient Jean-Noël Gassita. Trop polémique pour Stanley Glick, qui préfère désormais travailler sur la molécule de synthèse 18-methoxycoronaridine (18-MC), très proche de l’ibogaïne et sans effets hallucinogènes. « Je crois que l’ibogaïne restera illégale aux Etats-Unis, mais je suis optimiste pour que le 18-MC soit un jour un médicament approuvé », confie le chercheur, toujours en attente d’essais cliniques.

Deborah Mash a suivi la même démarche en développant une autre variante de l’ibogaïne, la noribogaïne. Au Gabon, Bernadette Rebienot préfère commenter ces recherches lointaines à l’aide d’un proverbe africain : « On peut être le meilleur chanteur, mais on ne peut pas dépasser le compositeur. Alors attention aux fausses notes… »

Lire: Le bois sacré du Gabon

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Sabah Rahmani