Raja Ben Slama communique

Communiqué de Raja Benslama

Chers amis,

accusée de diffamation

J’ai été auditionnée le 5/4/2013 par le juge d’instruction du tribunal de première instance de Tunis. Je suis, comme vous le savez, accusée de diffamation par le député de la Nahdha qui est le rapporteur général de la constitution, en vertu de l’article 128 du code pénal.

mes réponses (résumé)

– Mr Habib Khedher a déformé mes propos, estimant qu’ils concernent ses mœurs et sa vie privée. Je ne connais pas Habib Khedher en personne et sa vie privée ne me concerne pas. J’ai soulevé une question ayant trait à l’éthique politique. La relecture de mes propos par le juge confirme cette déformation de mes propos.

– J’ai montré la différence entre les deux moutures de l’article 26 : celle qui a été votée par la Commission des libertés et des droits et celle retournée par le rapporteur général. La première édicte la liberté de création et d’expression sans restriction. La seconde soumet ces libertés culturelles à des restrictions (santé publique, sécurité publique et morale publique). De plus, cette mouture annule la spécificité de l’activité artistique par le déplacement d’un alinéa. La liberté de la presse et la liberté de création sont ainsi traitées de la même manière. Il se trouve que cette mouture retournée est bien celle du parti Nahdha, refusée par 11 contituants contre 10.

Donc, le rapporteur général n’a pas respecté le résultat du vote, a outrepassé ses prérogatives et a tenté d’imposer les choix idéologiques de son parti.

– La commission des droits et des libertés a fini par refuser la mouture du rapporteur général. Ce qui me donne raison : elle est liberticide.

– Je n’ai fait que commenter une vidéo montrant deux constituants en train d’accuser le rapporteur général d’avoir falsifié l’article 26.

Mes avocats ont demandé de classer l’affaire pour les raisons suivantes :

a) Irrégularités de forme : le fait d’attribuer le titre de fonctionnaire public à Habib Khedher est illégal.

b) Cette affaire constitue un glissement vers une nouvelle dictature restrictive des libertés. On a le droit de critiquer les personnalités publiques.

devant le palais de justice

Des universitaires et des défenseurs des droits de l’homme sont venus me soutenir. Ils ont scandé des slogans qui réclament la liberté d’expression et les libertés académiques.


FLASH INFO

mardi 9 avril.

Raja Ben Slama, universitaire, psychanalyste, Faculté des arts et lettres de la Manouba, Tunisie, vient de signer l’Appel au soutien d’Élisabeth Roudinesco.


un neurobiologiste contre la neuromythologie

UN NEUROBIOLOGISTE CONTRE LA NEUROMYTHOLOGIE

par Fabien Galzin

neuromythologie moderne

« Les maladies mentales sont des maladies du cerveau ». Voici ce qu’affirmait en 1865 Griesinger. Kraepelin en 1905 tenta, lui, de prouver que « les troubles psychiatriques résultent exclusivement de causes biologiques et héréditaires ». Aujourd’hui, la psychiatrie biologique concourt à ce que Christopher Lane et David Mc Dowell nomment la « neuromythologie moderne » (1). La psychanalyse est, non un discours sur l’homme mais un discours de l’homme. Elle se voit de fait concernée par ces nouvelles fables que le sujet moderne se raconte, répète, déforme, amplifie, et dont il se nourrit, jusqu’au gavage, parfois.

psychiatrie biologique

Dans un récent article, le neurobiologiste français François Gonon (2), analyse avec finesse le forçage qui opère dans le glissement entre psychiatrie et neurologie (cette dernière peut être autrement appelée « psychiatrie biologique ») créant ainsi une neuromythologie galopante. Ce glissement n’est pas sans conséquences : une étude américaine de 2010 démontre que « le grand public adhère de plus en plus à une conception exclusivement neurobiologique des troubles mentaux » (3). Là aussi, cela a une incidence : les autorités de santé publique se réjouissent de la « non-stigmatisation » des patients. Mais cette réjouissance d’un État qui promet dans sa Constitution le droit au bonheur pour tous a son envers : les personnes qui sont les plus convaincues des origines neurologique et génétique sont les plus promptes au rejet vis-à-vis des malades, emportées par le pessimisme quant aux possibilités de guérison (4). De plus, le discours réductionniste ne sert qu’à évacuer les questions sociales et à laisser de côté les mesures de préventions des troubles mentaux les plus fréquents (5). François Gonon appelle à prendre en compte plusieurs approches, non mutuellement exclusives, pour appréhender les troubles mentaux : la neurobiologie, la psychologie (au sens le plus large), et la sociologie. Il plaide pour une démédicalisation de la souffrance psychique. Par ailleurs, il en appelle de ses vœux la poursuite d’une recherche qui doit respecter un équilibre entre sciences biologiques et sciences humaines. Enfin, il invite les chercheurs à la plus grande prudence et à la plus haute éthique de la communication scientifique, puisqu’ils « sont aussi responsables que les journalistes de la qualité de l’information reçue par le grand public. »

idées reçues

L’article de François Gonon balaie avec précision et concision les idées reçues concernant les médicaments psychotropes (dont les effets sur le long terme sont souvent dommageables), les « nouveaux » diagnostics psychiatriques (DSM), les soit-disant « découvertes » récentes de la génétique (le pourcentage de cas expliqués par des anomalies génétiques concernant l’autisme ne serait que de… 5%), ou encore la façon dont les études scientifiques sont menées (imprécisions de vocabulaire, affirmations abusives, incohérences flagrantes entre résultats et conclusions…).

environnement : fourre-tout

Par ailleurs, F. Gonon précise ce qu’il en est du fameux facteur « environnement », qui apparaît comme un vaste fourre-tout. Sur ce point d’ailleurs, la psychanalyse aurait beaucoup à dire, puisque le premier environnement d’un être humain, c’est tout de même l’Autre. Ainsi, un article de synthèse nous apprend « que les études épigénétiques commencent à révéler les bases biologiques de ce qui était connu depuis bien longtemps par les cliniciens : les expériences précoces conditionnent la santé mentale des adultes » (6). Outre le fait qu’il ne serait pas aisé de s’entendre sur ce que pourrait être « la santé mentale », selon que l’on soit neurobiologiste, psychologue, sociologue, généticien, psychiatre ou… politicien. Pour la psychanalyse, la « santé mentale » est une poudre aux yeux, car il ne peut y avoir de norme en la matière.

vaines promesses et de nouvelles voies sans issues

Quoiqu’il en soit, les leaders de la psychiatrie biologique reconnaissent que la recherche neurobiologique a pour l’instant peu apporté à la pratique psychiatrique, mais alimentent un espoir qui commence à être critiqué (7). F. Gonon nous rappelle que « les psychothérapies sont considérées comme efficaces aux États-Unis, y compris celles se référant à la psychanalyse » (8).

Alors que les opposants les plus farouches à la psychanalyse évoquent un éloquent « retard français » pour mieux distiller de vaines promesses et de nouvelles voies sans issues, François Gonon nous démontre avec brio que dans ce pays, des chercheurs sont à la pointe de la connaissance et de la réflexion critique, si ce n’est… éthique.


BBGR

(1) Christopher Lane, Comment la psychiatrie et l’industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions, Ed. Flammarion, Paris, 2009.-

(2) François Gonon est neurobiologiste, directeur de recherche CNRS à l’institut des maladies neurodégénératives, Université de Bordeaux. Il a notamment écrit La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ? dans la revue Esprit de novembre 2011 (accessible sur internet : http://esprit.presse.fr/archive/review/article.php?code=36379&folder=2).

(3) B. A. Pescosolido, J. K. Martin, J. S. Long et al., “‘A Disease Like any Other’? A Decade of Change in Public Reactions to Schizophrenia, Depression, and Alcohol Dependence”, American Journal of Psychiatry, 2010, vol. 167, n°11, p. 1321-1330.-

(4) S. P. Hinshaw et A. Stier, “Stigma as Related to Mental Disorders”, Annual Review of Clinical Psychology, 2008, vol. 4, p. 367-393. B. A. Pescosolido, J. K. Martin, J. S. Long et al., “‘A Disease Like any Other’?…”, art. cité.

(5) . D. J. Luchins, “At Issue: Will the Term Brain Disease Reduce Stigma and Promote Parity for Mental Illnesses ?”, Schizophrenia Bulletin, 2004, vol. 30, no4, p. 1043-1048. Id., “The Future of Mental Health Care and the Limits of the Behavioral Neurosciences”, Journal of Nervous and Mental Disease, 2010, vol. 198, no6, p. 395-398.-

(6) T. L. Bale, T. Z. Baram, A. S. Brown et al., “Early Life Programming…”, art. cité.

(7) J. P. Evans, E. M. Meslin, T. M. Marteau et al., “Deflating the Genomic Bubble”, art. cité.

(8) F. Leichsenring et S. Rabung, “Effectiveness of Long-Term Psychodynamic Psychotherapy: A Meta-Analysis”, JAMA, 2008, vol. 300, no13, p. 1551-1565. P. Knekt, O. Lindfors, M. A.
Laaksonen et al., “Quasi-Experimental Study on the Effectiveness of Psychoanalysis, Long-Term and Short-Term Psychotherapy on Psychiatric Symptoms, Work Ability and Functional Capacity During a 5-Year Follow-up”, Journal of Affective Disorders, 2011, vol. 132, p. 37-47.-


Interview !

F.G. : Dans votre article, « la psychiatrie biologique : une bulle spéculative ? », vous évoquez plusieurs dimensions (biologique, psychologique, sociale) de façon remarquable. Vous les prenez donc en compte. Comment expliquez-vous que la plupart de vos collègues, lorsqu’il prenne pour « objet » l’être humain, ne s’en contentent que d’une seule, la leur ?

Pourquoi les chercheurs en psychiatrie biologique ne considèrent que leur point de vue ? C’est triste mais c’est humain. Que diriez-vous d’un boucher prêchant pour une alimentation végétarienne ? Chacun défend son business.

L’évaluation a raboté d’une certaine façon la façon de faire des recherches et leur publication (impact factor, etc.) Vos travaux y sont-ils soumis ? Quid des biais de publication ?

Les biais de publication. Justement, mon business à moi, mon champ de recherche soutenu par le CNRS, c’est la distorsion du discours scientifique. (…) Mes articles (…) sont publiés dans des revues américaines à comité de lecture. Donc mon analyse de la distorsion du discours des neurosciences est en elle-même un travail scientifique en sciences de la communication et reconnu comme tel par le CNRS, qui finance régulièrement mes travaux.

En note de bas de page de votre article « La psychiatrie, une bulle spéculative ? », vous soulignez que les « opinions exprimées n’engagent que l’auteur » : vous vous référez à des travaux en sciences humaines et sociales. Pourquoi parler alors « d’opinions » ?

Mon article de la revue Esprit présente des faits avérés par des observations scientifiques (par exemple des études sur les biais de publication) et d’autre part, mon opinion concernant la fonction sociale du discours des neurosciences. À mon avis, ce discours a pour fonction de réconcilier l’idéal démocratique d’égalité des chances et la réalité de l’injustice sociale en expliquant aux plus pauvres que s’ils ne réussissent pas la société n’y est pour rien : c’est leur neurobiologie qui est défaillante. Mon opinion est à mes yeux plausible, mais elle n’est pas démontrée. Cette note de bas de page était là pour éviter que des opposants à cette opinion attaquent le CNRS, qui n’a pas à défendre des opinions, mais uniquement des travaux scientifiques.

Il me semble que vos travaux pourraient être accessibles aux médias scientifiques, et pourquoi pas, peut-être sous une autre forme (quoique !), au « grand public ». Est-ce déjà le cas ?

Mes travaux sur la distorsion du discours pourraient être plus médiatisés qu’ils ne le sont, mais cette médiatisation n’est pas nulle dans quelques pays (USA, Canada, Hollande, Australie) (article de The Economist, 22 sept. 2012). En France cela commence à venir : la diffusion de mon article dans Esprit est beaucoup plus large que je ne m’y attendais et vous y contribuez.


Enfin, je me demandais – même si j’ai une idée sur la question ! –, lorsque vous évoquez « la psychologie », y incluez-vous la psychanalyse ?

Bien entendu j’inclus la psychanalyse comme une des branches de la psychologie.

Relayé depuis
Instantanés de l’InterCoPsychos – N°328
Vendredi 5 avril 2013
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La psychanalyse, entre débats et procès.

LA PSYCHANLYSE ENTRE DÉBAT ET PROCÈS

par Thierry Savatier

du forum au prétoire


Il fut un temps où les querelles intellectuelles avaient du panache. Les controverses se réglaient par articles interposés, joutes oratoires ou publication d’essais. Cette manière« civilisée » de porter sur la place publique les différends conceptuels, de détail ou parfois plus personnels, n’excluait aucunement la passion, voire les argumentations musclées ; mais ces échanges reflétaient la liberté d’expression qui devrait normalement animer toute démocratie. Or, aujourd’hui, cette liberté est mise à mal à chaque fois qu’au forum se substituent les prétoires.

envie de pénal

La judiciarisation de la société s’étend désormais au débat d’idées sous les prétextes les plus futiles. Faut-il y voir la transposition, dans l’intelligentsia, de cette « envie de pénal » qu’avait théorisée Philippe Muray ? La réalité est sans doute plus subtile, mais aussi plus perverse. En effet, l’arsenal juridique, lorsque son objet est dévoyé de ses intentions premières, sert moins à obtenir des sanctions pénales que des compensations pécuniaires. Pire encore, les demandeurs, lorsqu’ils en ont les moyens financiers, assignent à l’envi (même s’ils sont conscients qu’ils seront déboutés devant la faiblesse de leurs accusations) tous les intrépides qui n’ont pas l’heur de leur plaire. Leur but réel n’est en effet pas tant de gagner un procès que de museler toute expression contraire à leur opinion en asséchant financièrement leurs adversaires. Car la Justice coûte cher aux assignés, en déficit d’image parfois, en honoraires d’avocat toujours.

la psychanalyse devenue le théâtre d’assignations à répétition

Les groupuscules puritains, rebaptisés «association familiale,» sont passés maîtres dans cet art de censurer sans le dire, en attaquant pour « pornographie » créateurs et commissaires d’exposition dès que le sujet traite d’érotisme, afin de les dissuader d’organiser de nouvelles initiatives. Dans le domaine des idées, on se demande si d’autres ne tenteraient pas de suivre cette voie. La psychanalyse, par exemple, est devenue aujourd’hui le théâtre d’assignations à répétition. Il y eut le procès intenté par Judith Miller à Élisabeth Roudinesco pour un court passage de son essai Lacan envers et contre tout (dont il fut question dans ces colonnes), suivi d’un autre, intenté par trois psychanalystes de l’École de la cause freudienne présidée par Jacques-Alain Miller, contre Sophie Robert, auteure d’un documentaire sur l’autisme intitulé Le Mur.

Aujourd’hui, une nouvelle assignation pour « diffamation publique », cette fois diligentée par Jacques-Alain Miller, vise Élisabeth Roudinesco, Henri Roudier et Philippe Grauer, tous membres d’une société savante respectée (Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse, SIHPP), suite à la publication d’articles dans leur bulletin et sur le site internet du CIFP (Centre interdisciplinaire de formation à la psychothérapie relationnelle). Pour comprendre le sens de cette assignation, il convient de la replacer dans son contexte.

de bonne foi signèrent

Le 5 février dernier, une pétition fut lancée par M. Miller (et l’inévitable Bernard-Henri Lévy…), appelant à la « libération » de la psychanalyste iranienne Mitra Kadivar, admise le 24 décembre précédant dans un établissement psychiatrique de Téhéran. Cet appel fut relayé par des articles de presse et des interviews où cet enfermement était présenté comme une sanction politique du pouvoir théocratique iranien à l’encontre d’une thérapeute gênante ; il y était question de traitement forcé, voire de la menace d’électrochocs ; quant aux psychiatres (pourtant laïcs), ils semblaient s’apparenter à de simples geôliers à la solde du pouvoir. Le sombre souvenir des internements psychiatriques de l’époque soviétique pouvait à bon droit émouvoir le monde intellectuel. Et l’ombre d’Antonin Artaud planait sur l’assimilation (fallacieuse) de la sismothérapie à une torture. C’est pourquoi, outre les habituels signataires compulsifs qui ne résistent jamais à apposer leur paraphe dès qu’ils sont sollicités pour avoir l’illusion d’exister, de nombreuses personnalités de bonne foi signèrent cette pétition où l’on retrouve Philippe Sollers et Julia Kristeva, mais aussi, pour une fois côte à côte, Jean-François Copé et Jean-Luc Mélenchon.

se renseigner avant de se prononcer

D’autres intellectuels, d’autant plus appelés à se joindre à cette initiative qu’ils avaient déjà lutté dans le passé contre des internements abusifs, préférèrent se renseigner avant de se prononcer. Sage décision apparemment, car il résulte de plusieurs témoignages sérieux et concordants que le docteur Kadivar ne fut pas victime d’une sanction politique, mais d’une hospitalisation consécutive aux plaintes des voisins de son immeuble, et relative à un épisode psychotique qui motiva une décision de justice. Plusieurs psychanalystes et psychothérapeutes iraniens confirmèrent ces faits et les griefs (agressivité verbale, problèmes d’hygiène, nuisances phoniques, pneus de voitures de voisins crevés, etc.) d’un voisinage déjà inquiet du projet annoncé par Mitra Kadivar d’ouvrir un centre pour toxicomanes à son domicile.

peu convaincant

[Document : Sans titre]
Pour justifier le bien fondé de sa pétition, Jacques-Alain Miller a publié l’ensemble de sa correspondance avec la psychanalyste iranienne et d’autres interlocuteurs, dont le psychiatre qui la soignait à l’hôpital. Ce document de 68 pages (que l’on pourra consulter ici), écrit en français et dans un anglais parfois de cuisine, peine toutefois à prouver la réalité d’un internement politique. Tout commence le 12 décembre 2012, par un courriel de Mitra Kadivar à Jacques-Alain Miller, l’informant du projet de l’envoyer dans un hôpital psychiatrique sur décision d’un magistrat. L’échange se poursuit jusqu’au 24 décembre, date de l’hospitalisation. Il résulte du reste du dossier que la patiente bénéficia d’égards particuliers : une chambre VIP, un accès à Internet, le loisir de communiquer vers l’extérieur par téléphone et courriel, enfin les visites quasi quotidiennes d’amis. Rien, dans ces informations, ne trahit un enfermement arbitraire, lequel, comme à l’époque soviétique, se caractérise toujours par l’isolement de la personne visée. Quant aux électrochocs, ils ne sont évoqués dans un courriel qu’à travers une « crainte » exprimée par la patiente, aucunement comme une proposition de ses médecins ni, naturellement, comme une menace.

« complot » de ses voisins, non de l’État

Par ailleurs, la lecture des courriels apporte un éclairage surprenant sur la personnalité de la psychanalyste, laquelle refuse que son cas soit évalué par des psychiatres – leur préférant « un psychanalyste de rang supérieur » – et crie au complot dirigé contre elle. Complot de ses voisins, non de l’État. Elle dit d’ailleurs avoir obtenu l’aide du « ministère de l’Intelligence » (ministère de la sécurité nationale et du renseignement) afin d’ajourner son internement, ce qui, pour le premier observateur venu, discrédite sans ambigüité la version d’une sanction politique puisque les services de renseignement iraniens sont directement placés sous l’autorité des plus hautes instances du Gouvernement.

étonnante mégalomanie

En outre, le 21 décembre, le docteur Kadivar s’emporte sans raison apparente et dévoile une étonnante mégalomanie : « Et surtout ne me comparez pas avec Rafah Nached que vous avez élevée au rang de psychanalyste en une nuit, s’il vous plaît. Depuis la mer Noire jusqu’à la mer de Chine, je suis la seule et vous le savez mieux que personne. » Sur le premier point, l’intéressée a raison : Rafah Nached fut arrêtée, inculpée sans fondement d’« activités susceptibles d’entraîner une déstabilisation de l’État » et jetée en prison dans une cellule commune qu’elle partageait avec une trentaine d’autres femmes en septembre 2011. Elle ne fut libérée sous caution dans le cadre d’une « amnistie » qu’au bout de deux mois. Les deux cas n’ont donc rien de comparable. Le Quai d’Orsay ne s’y est d’ailleurs pas trompé, puisqu’il intervint pour demander la libération de la psychanalyste syrienne, mais (sans doute bien renseigné) refusa de s’impliquer dans l’affaire Kadivar. Quant au second point, il révèle un narcissisme que confirmeront d’autres courriels, desquels il ressort que Mitra Kadivar ne reconnaît aucune compétence aux médecins et psychiatres chargés de la soigner, qu’elle traite parfois de « crétins » ou de « vipère » et qui ne sont pas, précise-t-elle, « de son niveau ».


e-patiente

Dans un tel contexte, il faut reconnaître à Jacques-Alain Miller un certain flegme dans ses échanges épistolaire houleux avec son « e-patiente » parfois imprévisible et souvent ombrageuse, même si, entre deux conseils prodigués à son psychiatre iranien, il affirme qu’il « l’adore » avant de la comparer à Médée, à Lacan et… De Gaulle ! Une fois, pourtant, il se gendarme : « Now stop your games. La coupe est pleine. Le mail de ce matin, venant après une série d’autres, est à la fois une sottise et une provocation. […] Vous n’abuserez pas davantage de ma patience. Je ne répondrai à aucun message de vous, direct ou indirect, durant trois mois, jusqu’au 31 mars prochain. Passé ce délai, si vous persistiez, je romprais toute relation. »

on peine à croire

[Document : Sans titre]
À l’examen de ces documents, on peine à croire que cette hospitalisation ait reposé sur un mobile autre que médical. Il n’y a d’ailleurs rien d’infamant à souffrir momentanément de troubles psychiatriques dont les psychanalystes ne sont pas plus à l’abri que le commun des mortels. On pourrait même considérer que cette mesure visait à protéger le docteur Kadivar de son environnement. En effet, l’Iran est un pays de culture communautaire (au sens que donne à cette notion le psychologue néerlandais Geert Hofstede, spécialiste de l’interculturalité). Or, contrairement aux cultures individualistes européennes, dans les cultures communautaires, l’individu n’existe ni par ni pour lui-même ; il ne doit exister qu’en tant que membre du groupe social au sein duquel il vit. Son souci premier sera de renoncer à ses désirs siceux-ci ne s’inscrivent pas dans le corpus des règles normatives de la société, chacun étant soumis au regard et au jugement des autres. Toute contravention à ce cadre contraignant est considérée comme une déviance et sanctionnée par la réprobation de la communauté, chacun se sentant investi du pouvoir d’agir afin de faire respecter l’ordre social menacé, dans l’intérêt supposé de tous. La sanction peut aller jusqu’au bannissement de l’individu, mais elle peut revêtir des formes plus radicales lorsqu’une religion intégriste vient se superposer aux simples traditions patriarcales. Tel est le cas dans la théocratie iranienne, a fortiori parce que le partage des rôles entre hommes et femmes y est basé sur une asymétrie qui hiérarchise strictement les deux sexes.

la soustraire aux mesures de rétorsion

En d’autres termes, les comportements de Mitra Kadivar, qui relevaient selon toute vraisemblance du trouble à l’ordre public, auraient sans doute pu lui valoir la prison, voire des sévices corporels. On peut ainsi raisonnablement penser que l’obligation de soins dans un établissement spécialisé (dont elle sortit d’ailleurs dans des conditions normales le 14 février) permit de la soustraire à de telles mesures de rétorsion. Cette dimension de la culture iranienne ne peut être négligée au profit d’une vision purement occidentalo-centrée, car elle permet d’évaluer tout autrement le contexte de l’affaire.

Il n’est donc pas avéré que la pétition demandant la « libération » de la psychanalyste ait reposé sur une réalité de fait, ce qu’ignoraient la plupart des 4500 signataires. En revanche, le mieux étant, suivant l’adage, l’ennemi du bien, elle aura eu pour effet d’attirer, à grands renforts médiatiques, l’attention du pouvoir de Téhéran sur une profession tout juste tolérée et de réputation forcément sulfureuse aux yeux des religieux, avec le risque de fragiliser la situation des praticiens locaux.

de l’ironie

Les articles publiés dans le bulletin de la SIHPP alertaient l’opinion sur l’ensemble de ces questions. Leurs rédacteurs choisirent pour l’occasion de faire appel à l’ironie, figure stylistique dont Sacha Guitry nous a appris avec sagesse que la redouter, c’était craindre la raison… On peut ainsi y lire que M. Miller s’adresse à sa correspondante « sur un mode maniaque » et qu’il « se fâche tout rouge » ; il y est aussi question d’une « cure par mails façon lacano-Miller », de « miracles politico-cliniques », de « personnalités prises au piège » d’une pétition douteuse.

à l’injure

De là à considérer que ces textes ne relèvent pas de la simple joute intellectuelle dans un cadre démocratique, mais forment les éléments constitutifs d’une diffamation publique, il y a un pas qu’il serait aléatoire de franchir. Car l’ironie instaure un effet de distanciation qui ne saurait échapper au lecteur, tandis que l’injure simple se passe de tout écran, de toute intention humoristique. Ainsi, à titre comparatif, lorsque, le 7 mars dernier, dans un article de son blog hébergé par La Règle du jeu, M. Miller compare Élisabeth Roudinesco à une « matrone », une « plaie », un « cilice », une « grenouille » et – la pire injure de toutes, à n’en pas douter ! – la traite d’« autodidacte », on cherche l’ironie, voire l’expression d’un second degré.

« une sauvage » qui « fait peur »

Le rédacteur y qualifie enfin l’historienne de la psychanalyse de « sauvage ». Mais, ce faisant, il nous invite à un intéressant exercice de questionnement. En effet, dans un courriel adressé à Mitra Kadivar, l’auteur avait écrit : « Vous êtes en train de les [les psychiatres] manger tout cru. / Vous savez, tout de même, la civilisation, c’est le cuit, nous a expliqué Lévi-Strauss. Vous, vous êtes une sauvage. / Qui ne renonce à rien, jamais. Quel que soit le risque. / Une femme décidée, quoi ! Une vraie femme. »

Or, dans l’article de son blog, on relève la phrase suivante : « Le cru et le cuit : parmi les civilisés, elle [Élisabeth Roudinesco] reste une sauvage. Elle fait peur. » Et le lecteur de se demander : entre ces deux propos, tenus à un mois d’intervalle, les deux signifiants ont-ils la même valeur ? Pourquoi l’un serait-il laudatif et l’autre péjoratif ?

Voilà le genre d’exercice acrobatique auquel doivent se livrer les juges du fond lorsqu’ils recherchent d’éventuelles traces de diffamation dans un discours. Voilà surtout qui rappelle cette note d’Amine Azar décrivant une conférence donnée par Jacques Lacan à Beyrouth, en août 1973 : « Du Signifiant : avec les mêmes mots, strictement les mêmes, décrire un tremblement de terre et une soirée mondaine. »


P.S. Dernière minute : un collectif d’universitaires, d’écrivains, de psychiatres et de psychanalystes choqués par les propos tenus sur le blog de Jacques-Alain Miller à l’encontre d’Élisabeth Roudinesco, vient de mettre en ligne un appel de soutien que l’on pourra lire en suivant ce lien.


Illustrations : Dessins de Roland Topor.

La psychanalyse à l’honneur

Jacques André :

La surprise vient toujours de l’expérience des patients

Propos recueillis par Jean Birnbaum

Le psychanalyste qui publie La sexualité masculine explique pourquoi la parole de l’analysé est plus importante que l’héritage théorique.


Psychanalyste, professeur à l’université Paris-VII-Diderot, Jacques André dirige la collection Petite bibliothèque de psychanalyse aux Presses universitaires de France. Auteur de plusieurs essais sensibles et élégants, dont L’Imprévu en séance (Gallimard, 2004), il signe aujourd’hui un  » Que sais-je ?  » sur La sexualité masculine.


Dans votre livre, les seules paroles que vous citez sont celles de vos patients et celles des écrivains, Baudelaire, Sade, Aragon, Houellebecq ou Philip Roth. En revanche, vous mobilisez peu de références théoriques. Est-ce à dire que les praticiens de la psychanalyse peuvent désormais se passer de concepts ?

Plus d’un siècle après la fondation de la psychanalyse, la théorie est pour l’essentiel constituée et, même si la théorisation est sans fin, même si le monde où nous vivons appelle des perspectives différentes, on dispose des bases de l’édifice, on n’a plus besoin de construire de grands systèmes. Aujourd’hui la surprise vient toujours d’ailleurs : de la pratique, de l’expérience des patients. Là, l’imprévu est garanti ! Que l’art, et en particulier la littérature, puisse éclairer ces surprises, voilà une idée qui remonte à Freud lui-même. Il était convaincu que les grands artistes saisissaient quelque chose de la vie humaine dans ce qu’elle a de plus violent, de plus sauvage. Il faut donc sans cesse nouer ces trois éléments : la pratique, la puissance métaphorique de l’art et l’héritage théorique.


Donc, dans la pratique, la théorie vient en dernier ?

Elle est toujours présente, bien sûr, mais en pointillés. Ce qui est premier, en séance, c’est la parole du patient. L’art peut aussi intervenir très vite, par associations d’idées, du côté de l’analyste comme du patient d’ailleurs. Ensuite seulement vient le temps de la théorie, mais nécessairement après la séance. Sinon, elle doit rester de l’ordre de l’inconscient cognitif. Quand la réflexion théorique vient à l’esprit en séance, sur le mode  » ça je sais, ça je connais « , c’est presque toujours le signe d’une résistance du côté de l’analyste, cela signifie plutôt que ses oreilles se ferment. Quand le praticien convoque son savoir, il n’écoute plus le patient. C’est tout le paradoxe de la psychanalyse : sa méthode appelle une écoute flottante alors que sa théorie est un savoir arrêté.

Dans votre  » Que sais-je ?  » sur la sexualité masculine, c’est l’inconscient lui-même qui semble arrêté, immobile. Vous affirmez que, malgré les évolutions de la société et notamment les bouleversements des relations entre hommes et femmes, l’inconscient, lui, n’a pas bougé.  » L’inconscient fait de la résistance, il est politiquement incorrect « , écrivez-vous dans cet essai où vous semblez lancer un avertissement du type : mesdames, mesdemoiselles, méfiez-vous des dons Juans féministes…

Oui, il y a là deux temporalités distinctes. Celle de l’histoire et de la société, qui peut connaître des mutations accélérées. Et celle de l’inconscient, qui est différente, plus autonome. Dans son essai sur La Domination masculine (Seuil, 1998), Pierre Bourdieu lui-même ne pouvait que constater que cette domination traverse les siècles de façon assez stable. Prenons deux grandes figures du fantasme de l’homme devant la femme : celui qui fait de la femme une putain, et celui de l’angoisse devant la démesure de la sexualité féminine. Ces deux figures n’ont pas bougé, ces fantasmes n’ont pas pris une ride, même si la vie sexuelle a connu beaucoup de transformations, et si la frontière entre ce qui est raffiné et ce qui ne l’est pas s’est déplacée. Simplement, l’offre sexuelle considérable, les multiples possibilités qui existent aujourd’hui permettent aux femmes et aux hommes de jouer et de rejouer quelque chose de la sexualité sous toutes ses figures, sans empêcher ni le respect ni l’amour, sans contraindre à seulement faire avec l’une, l’amante, ce que l’on se refuse avec l’autre, l’épouse. Le fond, cependant, reste inchangé : on peut être un homme aussi démocratique et paritaire que possible, et ne pouvoir parvenir à la satisfaction sexuelle que si la femme se soumet en position de levrette.

Vous qui avez à la fois une activité d’éditeur et de formateur, comment voyez-vous la façon dont la jeune génération de psychanalystes réinvente la relation entre héritage théorique et expérience clinique, et donc son rapport au livre ?

Il est devenu très difficile d’écrire la psychanalyse, qui a déjà été beaucoup écrite. Il y a du reste surcharge de l’édition, profusion de livres qui souvent tombent des mains. On ne peut pas continuer sur le mode du pensum et de la plomberie théoriques, ni même du récit de cas. Il faut retrouver de nouvelles formes, une manière de communiquer quelque chose de la psychanalyse par d’autres moyens. Cette tâche revient aux jeunes. En tant qu’éditeur, je travaille avec des 30-40 ans. Je travaille aussi à la formation des jeunes analystes. Ce sont souvent des personnes qui ont sacrifié aux parcours intellectuels classiques, littéraire ou scientifique, avant de se tourner vers la psychanalyse. A l’heure contemporaine de la  » contrainte de résultats  » et du bonheur en 20 leçons, ils ont le mérite de ne pas lâcher sur l’essentiel : la psychanalyse est la seule forme de psychothérapie qui ne fuit pas devant le négatif de l’expérience humaine, qui fait que le plaisir côtoie l’angoisse et la détresse. Le jeune psychanalyste est plus que jamais un être intempestif, à la fois en prise immédiate sur son époque et confronté aux énigmes de toujours. On attend de lui qu’il nous parle autrement.

Jacques André, La sexualité masculine, PUF,  » Que sais-je ? « , 128 p., 9 €.

© Le Monde, 8 mars 2013


Fragments d’une psychanalyse empathique

Convaincu de la nécessité de rénover de fond en comble la clinique psychanalytique, Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste, évoque sa propre formation sur le divan de Didier Anzieu. Ainsi met-il en lumière le rôle fondamental que joue l’empathie dans le processus de la cure où chacun devient soi en référence à un autre. En racontant avec bonheur et légèreté les moments forts de sa cure, et en évoquant celle de son analyste avec Jacques Lacan, il se propose de transmettre à ses analysants l’héritage qu’il a reçu de son maître.

Serge Tisseron, Fragments d’une psychanalyse empathique, Albin Michel, 206 p., 17 €.-

© Le Monde


L’Ordinaire, symptôme

Dans cet ouvrage, son premier livre publié en français, Radmila Zygouris, clinicienne de grande renommée, a choisi de réunir les textes qu’elle avait écrits entre 1973 et 1981 pour L’Ordinaire du psychanalyste, revue très singulière d’une certaine gauche libertaire où s’étaient retrouvés, au risque de l’anonymat, des psychanalystes lacaniens animés par un désir commun de lier leur pratique à une nouvelle politique de prise en charge sociale des patients de toutes origines : pratique à la fois rigoureuse dans l’écoute et humaniste dans l’approche des souffrances les plus extrêmes.

de Radmila Zygouris, D’Octobre, 220 p., 20 €.-

© Le Monde


Naître prématuré

Psychanalyste dans le service de néonatologie d’un hôpital public, Catherine Vanier travaille depuis vingt ans à l’écoute des équipes qui font vivre pendant plusieurs semaines des nourrissons en couveuses. Elle écoute les parents angoissés par la violence de cette naissance, elle parle aux minuscules créatures et elle tisse des liens subjectifs entre les différents protagonistes de cette bouleversante expérience qui marquera chacun d’eux d’une trace indélébile.

Catherine Vanier, Le bébé, son médecin et son psychanalyste, Bayard,  » La Cause des bébés « , 354 p. 19,90 €.-

© Le Monde


Mieux vaut être en bonne santé

par É. Roudinesco

Coauteur du Livre noir de la psychanalyse (Les Arènes, 2005), l’excellent historien Mikkel Borch-Jacobsen a choisi, dans La Fabrique des folies, de rassembler des conférences et des articles qu’il a publiés entre 1993 et 2010.

Dans la première partie, consacrée à Freud et ses héritiers, il explique que le premier est un gangster et les seconds des caméléons qui ne cessent de promouvoir une escroquerie. Mais cette détestation, qui dure depuis vingt-cinq ans, le conduit à oublier – et c’est dommage – que la véritable éthique de l’historien consiste à ne jamais adopter une vision manichéiste de l’objet étudié. À cet égard, on ne peut que s’amuser de la manière dont il s’acharne encore, selon une version complotiste de l’historiographie freudienne, à exhumer des légendes déjà déconstruites dans de nombreux travaux qu’il cite et qu’il connaît parfaitement (d’Henry Ellenberger à Albrecht Hirschmüller).

Mais le plus étonnant, c’est que dans la deuxième partie de son livre, Borch-Jacobsen ridiculise avec un formidable talent toutes les psychothérapies tout en flanquant une volée de bois vert aux tenants de la psychiatrie biologique mondialisée, accusée d’inventer des maladies, voire des épidémies (dépression, état bipolaire, TOC, etc.), pour mieux faire vendre à prix d’or des molécules inutiles fabriquées par les laboratoires pharmaceutiques. La démonstration, très rigoureuse, est à mourir de rire. Elle tourne en dérision évaluations et statistiques.

Après une telle charge, l’auteur préconise, comme seul remède valable à nos souffrances psychiques, de ne point en avoir. Et il appelle les patients psychotiques, névrosés ou anxieux à se muer en agents d’une politique de soi et du bonheur. Vaste programme de nihilisme thérapeutique, connu depuis la nuit des temps !

Mikkel Borch-Jacobsen, De la psychanalyse au psychopharmarketing, Éditions Sciences humaines, 357 p., 16 €.-

© Le Monde

Heidegger encore une fois

Guerre à Martin Heidegger !

par Nicolas Truong

C’est un maître à penser austère. Il a marqué la plus grande partie de la philosophie française et mondiale de l’après-guerre. D’Emmanuel Levinas à Jean-Paul Sartre, de Jacques Derrida à Jean-Luc Nancy, de Richard Rorty à Peter Sloterdijk, sous oublier Hannah Arendt ou Hans Jonas, d’immenses penseurs se sont inspirés de Martin Heidegger (1889-1976). Avec Hegel et Husserl, il fait partie de la  » génération des trois H « , qui, selon le philosophe français Vincent Descombes, a influencé la French theory, cette pensée française très prisée sur les campus américains.

Critiqué pour avoir été un universitaire nazi et avoir même payé sa cotisation au parti hitlérien jusqu’en 1945, Martin Heidegger demeure la référence obligée d’une certaine officialité comme d’une certaine radicalité. C’est pour s’affronter à cette pensée statufiée que les iconoclastes de la revue semestrielle L’Autre Côté ont décidé de lui consacrer un numéro complet. Des auteurs qui, et c’est à mettre à leur crédit, n’ont pas choisi la facilité. Il aurait, en effet, été convenu de déconsidérer théoriquement Martin Heidegger parce qu’il a été nazi. Comme s’il fallait soustraire Platon du panthéon philosophique parce qu’il s’accommodait de l’esclavage, comme s’il fallait déconsidérer toute l’œuvre de Hegel parce qu’il affirma dans une formule de ses Leçons sur la philosophie de l’histoire (1837) que n’aurait pas renié le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy que l’Afrique n’était  » pas une partie du monde historique « .

Non, les auteurs de L’Autre Côté s’attachent aux raccourcis philosophiques du maître à penser qui a influencé une grande partie de la philosophie d’aujourd’hui. Directrice de la publication, Séverine Denieul raille le  » populisme aristocratique  » de Heidegger, qui oppose l’humble simplicité du paysan terrien à l’intellectuel déraciné et cosmopolite de la grande ville. Le « jargon de l’authenticité  » heideggérien, comme disait Adorno, étoufferait toute possibilité de critique.  » La pensée heideggérienne est incompatible avec l’esprit critique, tempête Séverine Denieul : ce qu’elle recherche, ce n’est pas faire accéder le lecteur à une vérité, mais à le séduire en lui faisant croire qu’il appartient au petit cercle des élus qui vient, enfin, d’accéder aux secrets du monde et de l’Être. « 

Javier Rodriguez Hidalgo bat en brèche l’idée heideggérienne selon laquelle l’emprise de la technique aurait commencé avec Descartes, figure phare de la métaphysique moderne, qui aurait transformé le sujet en objet, réduit à l’état d’instrument tout ce qui est vivant. Or, poursuit Rodriguez Hidalgo,  » en lisant Heidegger, on a l’impression que l’histoire de l’humanité se réduit à trois ou quatre étapes : la caverne de Platon, le christianisme, Descartes et Nietzsche « . Une critique de la technique, en elle-même légitime pour L’Autre Côté, qui doit passer par d’autres canaux.

Ce débat philosophique pourrait passer pour une querelle de spécialistes habitués à diverger sur des auteurs canonisés. Il faut se détromper, car Martin Heidegger a fasciné des générations de penseurs, et fourbi des armes théoriques aux adversaires de la démiurgie technico-scientifique. Beaucoup d’adversaires des biotechnologies, notamment incarnées par la gestation pour autrui, ou du futur utérus artificiel, par exemple, s’y réfèrent. La revue L’Autre Côté est à recommander, même si certains trouveront qu’elle y va un peu fort en soutenant que – pour reprendre l’une de ses célèbres formules – l’œuvre tout entière de Martin Heidegger est un chemin qui ne mène nulle part.

L’Autre côté. « Les raisons d’une fascination : Heidegger, sa réception & ses héritiers », 104 pages, 18 €.-

© Le Monde

Le psychanalyste, cet humaniste

Trois livres, signés de praticiens chevronnés, rappellent à point nommé ce que la clinique freudienne comprend d’humanité, d’empathie et d’échange.

le psychanalyste, cet humaniste

par Élisabeth Roudinesco

© Le Monde – 8 mars 2013

Alors que la psychanalyse est de plus en plus attaquée par les tenants d’un scientisme sans âme, nombreux sont les praticiens qui continuent, avec intelligence et ténacité, à faire perdurer la clinique freudienne, autant dans des institutions publiques que dans leurs cabinets privés.

[Document : Sans titre]

Trois ouvrages témoignent de cette réalité. Leurs auteurs – Catherine Vanier, Serge Tisseron, Radmila Zygouris – ont en commun d’avoir été analysés chacun, et sans le savoir, par trois célèbres psychanalystes français – Maud Mannoni (1923 -1998), Didier Anzieu (1923-1999), Serge Leclaire (1924-1994) –, tous trois anciens élèves de Jacques Lacan. Dans leurs livres, si différents soient-ils, ils accordent à leur propre expérience de la cure une place centrale, comme si chacun d’entre eux voulait témoigner à la fois d’une pratique et d’un héritage transmis par leurs maîtres.

Dans la droite ligne de l’enseignement de Maud Mannoni, Catherine Vanier s’occupe depuis vingt ans de grands prématurés dans le service de néonatologie de l’hôpital public Delafontaine, situé à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). À partir de cette expérience de terrain, elle relate, dans Naître prématuré, des histoires bouleversantes de bébés, nés en général à 25 semaines, et dont nul ne sait, à l’instant de leur venue au monde, s’ils seront un jour des enfants comme les autres. La science médicale a tellement progressé que désormais ces minuscules nourrissons peuvent être sauvés, sans lésions organiques ultérieures, grâce à des couveuses perfectionnées qui, pendant plusieurs semaines, se substituent à la relation parentale. Et, s’il s’avère que leurs fonctions vitales sont atteintes, les équipes médicales transfèrent les prématurés dont ils ont la charge dans une unité de soins palliatifs afin qu’ils puissent y mourir sans souffrance.

Travaillant en étroite collaboration avec ces soignants, Catherine Vanier ne se demande jamais s’il est juste ou injuste de laisser vivre ou mourir ces enfants. Dans un tel service, nul ne songe à proposer à des parents en détresse tantôt un acharnement thérapeutique inutile ou tantôt une interruption de vie immédiate. Ici, chaque histoire est singulière.

Ainsi celle de Jade, née à 29 semaines et dont la mère, schizophrène, ignorait qu’elle avait accouché. Ayant survécu, Jade est placée chez une nourrice et sa mère internée. Convaincus des bienfaits de l’instinct maternel, les soignants du service psychiatrique décident un jour que celle-ci doit donner le biberon à son bébé. Mais le lendemain, plutôt que d’affronter de nouveau une  » épreuve «  dont elle ne saisit pas la signification, elle se jette de la plus haute fenêtre de l’hôpital. Terrible traumatisme pour l’équipe de néonatologie.

Ou encore l’histoire plus joyeuse de ces deux jumeaux dont les parents africains affirment que seul un rituel, et non pas une couveuse, leur permettra de survivre. Après une difficile négociation, le père est autorisé à se peindre le visage puis à danser et à chanter autour de la machine, sans pouvoir toucher les nourrissons qui lui seront rendus en pleine santé ultérieurement.

Quand un bébé qui a survécu quitte le service, il reçoit un livre où  » sont collées des photos, de sa naissance à sa sortie. On y raconte son histoire, son évolution médicale mais aussi ses habitudes et ses goûts « . Cet objet, en forme de don, l’accompagnera toute sa vie s’il le souhaite… Au fil des pages, on découvre la vie quotidienne d’une communauté médicale qui, de manière spontanée, s’adresse à ces prématurés entre la vie et la mort comme à de grandes personnes :  » On a préparé les bébés avant de partir, s’exclame un médecin, lors d’un transfert des couveuses vers une nouvelle unité, j’espère qu’ils ne vont pas être trop impressionnés par la majesté du lieu. « 

Dans une autre perspective tout aussi humaniste, Serge Tisseron a choisi de relater sa deuxième tranche d’analyse avec Didier Anzieu. Et il intitule Fragments d’une psychanalyse empathique cette expérience de soi qui se déroule entre 1986 et 1995 :  » Ce livre parle d’un psychanalyste souriant, empathique et chaleureux. « 

L’ouvrage mêle deux narrations distinctes. L’une, composée en italique, permet à l’auteur de transcrire le déroulement de sa cure ; l’autre, en caractères romains, sert à commenter non seulement le contenu de celle-ci mais ce qu’il peut en tirer pour sa propre pratique. Aussi bien dresse-t-il un magnifique portrait de Didier Anzieu, clinicien hors du commun qui, loin de se taire en ponctuant les séances d’un air compassé et à coups d’interprétations inaudibles, s’implique en permanence dans le processus de la cure, proposant un verre d’eau à son patient quand il tousse ou une serviette éponge pour qu’il se sèche les cheveux après avoir été surpris par une averse.

Étonné par cette liberté de ton, Tisseron remarque pourtant que son analyste n’évoque jamais la question des drames familiaux. Et pour cause ! À cette époque, Anzieu venait de rendre public son propre parcours psychanalytique et il devinait que son patient l’interrogeait pour lui faire dire ce qu’il savait déjà. En 1953, alors qu’il était en cure avec Lacan, Anzieu avait découvert que sa mère avait été le fameux  » Cas Aimée « , objet de la thèse de médecine de celui-ci, publiée en 1932. Et il ne pardonnait pas à Lacan de lui avoir menti à ce sujet. Le récit de Tisseron témoigne donc autant d’une pratique que d’une inscription de celle-ci dans le cours d’une histoire qui se déploie sur trois générations.

Au contraire des deux autres auteurs, Radmila Zygouris, psychanalyste française née à Belgrade en 1934, adoptée par un oncle grec, analysée par Serge Leclaire et réputée aujourd’hui pour son immense talent de clinicienne, n’avait jamais jusqu’à ce jour publié de livre en France (peut-être parce qu’elle a déposé tous ses écrits, en accès libre, sur un site Internet à son nom). Il n’empêche que le témoignage qu’elle apporte dans L’Ordinaire, symptôme est passionnant. Accompagné d’un long entretien avec Pierre Babin, l’ouvrage réunit les articles publiés par l’auteur dans la revue L’Ordinaire du psychanalyste qu’elle avait fondée avec Francis Hofstein et qui fut, entre 1973 et 1981, l’un des plus beaux fleurons de l’École freudienne de Paris.

Femme libre, toujours en quête d’un passage des frontières, Radmila Zygouris raconte comment elle découvrit l’œuvre de Freud à Buenos Aires avant de s’engager dans l’aventure d’un lacanisme libertaire. D’où sa volonté de transmettre une expérience clinique ouverte aux transformations subjectives induites par le mouvement de l’histoire :  » Les gens sont tellement seuls aujourd’hui qu’ils vont voir un psy soit comme un coach, soit comme l’ami qu’on n’a pas (…). C’est un signe des temps. Certaines personnes viennent me voir parce qu’elles ont perdu leur mari ou ont une maladie grave (…). Il leur manque de l’humain. Évidemment, en cours de route, on peut faire des découvertes et parfois surgit la possibilité d’un cheminement analytique. « 

On ne saurait mieux dire.

Loi sur le mariage, psychanalyse et GPA

le MENSUEL/ Le Monde, 38, mars 2013. L’invitée du mois : Élisabeth Roudinesco

«Le mouvement psychanalytique est devenu réactionnaire depuis une trentaine d’années»


propos recueillis par Josyane Savigneau

Quel événement retenez-vous principalement du mois de février ?

La loi sur le mariage homosexuel. L’expression « mariage pour tous » était généreuse, mais elle ne convient pas puisque nous respectons notamment la prohibition de l’inceste sous toutes ses formes. Mais je suis favorable au mariage pour les couples de même sexe, à l’adoption, à la mise à plat de toutes les procréations médicales assistées.

Pourquoi les homosexuels désirent-ils tant entrer dans l’ordre familial ?

Historiquement, quand une sexualité minoritaire est dépénalisée, elle se normalise. C’est une ruse de l’Histoire et dès lors, la contestation s’éteint. Je dirais aussi que les homosexuels ont cessé de refouler leur désir d’enfant. En outre je crois que l’épidémie de sida a joué un rôle. En Occident, cela a touché majoritairement les hommes homosexuels. Et après une catastrophe comme celle-là, une confrontation avec la mort, on a plus envie de transmettre et de faire famille. Les guerres aussi ont toujours joué un rôle dans la transformation de la famille. Pulsion de mort, pulsion de vie.

À une certaine époque, l’homosexualité portait une revendication d’opposition à ce qu’on voyait comme les stéréotypes de l’hétérosexualité, mariage, famille. Et au début du MLF en France, on manifestait contre le mariage.

Bien sûr, on a beaucoup contesté le mariage et l’ordre familial. Mais la contestation de l’ordre familial, c’est encore de la famille. On conteste l’ordre familial pour faire des familles autrement. Jamais l’humanité n’a renoncé à faire des familles. Même Simone de Beauvoir et Sartre…

Avaient-ils fondé une sorte de tribu ?

J’évite le mot tribu, qui est barbare. Simone de Beauvoir et Sartre ont eu l’intelligence de vivre comme ils le voulaient, mais tous les deux ont dit que dans ces conditions, ils n’étaient pas faits pour avoir des enfants. Ils n’en ont jamais voulu et ils ont eu raison, il ne faut pas avoir d’enfants quand on n’en veut pas. D’où la nécessité du contrôle des naissances. On peut être une famille sans avoir d’enfants. On peut aussi choisir d’adopter quand on veut transmettre, comme l’ont fait Sartre et Beauvoir. Ils ont eu l’un et l’autre des amours, et leur amour. Il faut cesser de les regarder, comme on le fait trop souvent aujourd’hui, comme des chefs de gang dominant une tribu de victimes. Dès que des personnes vivent des vies originales, on leur attribue d’immenses perversions. Le résultat, c’est qu’on ne voit pas la perversion là où elle est. Parce que les perversions sont bien souvent dissimulées sous les apparences de la plus grande normalité. Beauvoir et Sartre formaient un couple particulier, qui s’appuyait sur quelque chose, qui en principe ne marche jamais : la transparence totale consistant à tout avouer, à tout raconter. Ils l’ont expérimenté jusqu’au bout. On n’est pas obligé de les suivre. Mais il ne faut pas imposer des catégories de vie identiques pour tous les sujets. La démocratie quand elle est fondée sur l’État de droit a ceci d’important : la vie privée entre adultes consentants est libre.

Pour la procréation, il faut aussi parler de la technique. Vous pensez que tout ce qui est possible sera nécessairement expérimenté.

ventes de sperme ou de ventres sur catalogue

Pas la technique. La science s’imposera, à condition qu’elle soit réglementée. Prenons un exemple. On ne pourra jamais interdire l’énergie nucléaire, mais il faut limiter voire interdire l’arme atomique. Tout ce que la science invente et qui permet de détruire l’humanité, cette même humanité finit par la contrôler. Et notamment depuis Auschwitz, parce que ce fut l’expérience meurtrière d’un grand détournement de la science.

Toutes les expérimentations sur les nouvelles formes de procréation seront faites. Il est inutile d’en avoir une vision d’apocalypse, il faut réglementer, interdire des choses et en permettre d’autres. Ce n’est pas parce qu’il y a des dérives, des ventes de sperme ou de ventres sur catalogue, que tout cela va se généraliser. N’oublions pas qu’il y a moins de 10% d’homosexuels dans le monde, et tous ne veulent pas faire d’enfants, et tous ne veulent pas les faire de cette manière. Quant aux gestations pour autrui, elles resteront très limitées. La meilleure façon de faire des enfants, c’est l’acte sexuel entre un homme et une femme.

La gestation pour autrui ne conduit-elle pas à une généralisation de la marchandisation des ventres ?

Je n’ai jamais pensé cela. Cela peut le devenir. Mais je le répète, il faut réglementer. Et l’humanité connaît toujours des dérives et le contrôle des dérives.

Comment avez-vu trouvé Christiane Taubira, la Garde des Sceaux, qui portait cette loi ?

Magnifique et étonnante. Je l’ai regardée toute la nuit, et elle avait la stature d’une très grande dame de la République. Le plus émouvant était quand la droite lui a opposé les anciennes colonies et les départements français d’outre-mer. Elle a dit « justement, nous devons être encore plus vigilants sur l’outre-mer, pour que partout on obéisse aux lois de la République ». Et enfin une femme politique qui a lu de la littérature. J’ai admiré sa beauté, son allure royale. Face à cette opposition un peu rabougrie, elle a été magnifique.

Et l’attitude des psychanalystes ? Vous estimez qu’ils se sont soudain posés en experts de la famille.

réactionnaire depuis une trentaine d’années

Ils le font depuis des années. Le mouvement psychanalytique est devenu réactionnaire depuis une trentaine d’années. Je me suis écartée du lacanisme quand il est devenu ridicule, tout en gardant la doctrine, puis je me suis rapprochée de Jacques Derrida. Il fallait critiquer le dogmatisme psychanalytique. Bien sûr il y a des exceptions, mais trop de psychanalystes utilisent les concepts comme des slogans comme du « prêt à porter ». Il y a des des fous dans ce milieu, peut-être plus qu’ailleurs, ce qui est normal puisqu’ils s’identifient souvent aux pathologies de certains de leurs patients. Freud était conservateur, mais un conservateur éclairé. « Éclairés »… ce n’est plus le cas, et c’est un grave problème. Il y a toutefois une minorité de psychanalystes qui sont d’excellents cliniciens. Mais le conservatisme non éclairé de la plupart d’entre eux est un phénomène mondial. Ils sont contre la science, ils en ont peur car les scientistes les ont violemment attaqués pour défendre les traitements chimiques abusifs. J’ai alors attaqué les scientistes. Et surtout, les psychanalystes revendiquent de plus en plus de ne s’engager dans rien. La neutralité. Elle est essentielle dans la cure, bien sûr, mais pourquoi la confondre avec la neutralité politique ? Jamais Freud n’a affirmé de telles positions.

Selon vous, chez beaucoup de psychanalystes, il y aurait une oblitération de l’homosexualité, comme si elle était seulement la réalisation de la bisexualité que chacun porte en soi.

Il y a plusieurs sortes d’homophobie chez les psychanalystes. Certains pensent que c’est une perversion à soigner – ils sont de moins en moins nombreux. D’autres pensent que les homosexuels doivent rester comme le baron de Charlus chez Proust, des pervers maudits de la civilisation. Enfin d’autres estiment que l’homosexualité existe chez tout le monde, puisque nous sommes tous potentiellement bisexuels psychiquement, ce que Freud a en effet dit. Ils ne semblent pas se rendre compte de ce qu’est un acte sexuel, ce qui est tout de même un peu risible. La définition de l’homosexualité n’est pas psychique, elle suppose l’existence d’un acte sexuel entre personnes du même sexe.

Vous êtes sévère avec certains psychanalystes, mais que pensez-vous des attaques répétées contre la psychanalyse, de ce qui se passe aux États-Unis, où après une période d’enthousiasme, on semble de plus en plus critique ?

Cela a toujours existé et il faut les combattre sans relâche. Cela vient de scientistes qui considèrent que le psychisme n’existe pas, qu’on est seulement un corps. Ce sont des matérialistes forcenés, anti religieux – moi j’ai toujours considéré que la religion était une culture et qu’il fallait en conserver l’héritage. Et il y a aussi les antisémites, il ne faut pas se le cacher. Pour ceux-là, la psychanalyse reste une « affaire juive ». J’affirme que cela existe toujours, mais sous une forme masqués. Ces anti-freudiens là s’avancent en général derrière les scientistes. Toute une frange de réactionnaires considèrent que Freud s’est trop occupé du sexe. Ils oublient que Freud n’a jamais été sexologue, que Freud s’occupait du désir, considérant que nos désirs étaient toujours coupables. Ce qui est intéressant, c’est que c’est toujours Freud qui est attaqué. Encore plus que les psychanalystes. On remonte au père fondateur, alors qu’on n’attaque pas la sociologie en remontant à Durkheim ou l’ethnologie en remontant à Malinovski.

discipline errante
C’est probablement aussi parce que cette discipline, la psychanalyse, n’a jamais vraiment réussi à s’implanter comme une science humaine, qu’elle est restée enseignée dans des départements de psychologie. C’est une discipline errante et elle est mieux défendue aujourd’hui par les philosophes et par les littéraires que par les psychologues eux-mêmes.

Pour ce qui concerne les États-Unis, il y a eu la folie psy, dont on sait ce que Philip Roth en a fait dans ses romans : quelque chose d’inouï et de créatif. Freud avait vu dès 1909 la différence entre la situation américaine et la situation européenne. Aux États-Unis la psychanalyse devient vite une promesse non tenue. Les Américains ont implanté la psychanalyse comme une thérapie du bonheur, qui allait sauver l’humanité de ses angoisses. Bien entendu, la psychanalyse n’est en rien cela. C’est une exploration de soi, héritée de la vieille Europe, de l’idée que l’on peut faire quelque chose avec soi-même. C’est existentiel, c’est source d’angoisse et non source d’annulation de l’angoisse. Or aux États-Unis on attend toujours la théorie la plus pragmatique qui permettra de ne plus avoir de problèmes. La psychanalyse là-bas s’est réfugiée dans les départements littéraires. Et comme du côté des psychiatres, on s’occupe essentiellement de chimie, de neurones et de plasticité cérébrale, il y a un effondrement de la psychanalyse. Mais la psychiatrie biologique va avoir une fin. On le voit en ce moment, avec les diverses campagnes justifiées contre les excès de consommation de psychotropes.

À propos de l’autisme, il y a aussi en France, une campagne contre la psychanalyse

Certains psychanalystes portent une responsabilité, celle d’avoir voulu culpabiliser les parents d’enfants autistes, surtout les mères. Et alors les anti-freudiens se servent de toutes les dérives, de tous les comportements ridicules chez les freudiens pour condamner la doctrine. Et des parents en détresse, poussés par des scientistes, ont fini par s’en prendre à la psychanalyse. Or, les psychanalystes qui ne sont pas dogmatiques ont fait souvent un travail remarquable avec les autistes, notamment en France Pierre Delion, Henri Rey-Flaud, Jacques Hochmann.

Finalement, on s’en prend toujours à la psychanalyse.

Affaire Benslama : « M. Habib Kheder, poursuivez-moi »

Information sur la situation de Raja Benslama


par Fethi Benslama

le 28/02/2013

Raja Benslama a comparu ce matin, jeudi 28 février, devant le juge, en compagnie de ses avocats, avec le soutien d’un grand nombre d’amis, d’intellectuels et d’universitaires. Le syndicat de l’enseignement supérieur avait appelé à la grève pour la demi-journée. La presse nationale et internationale était présente. Le juge a décidé le retrait du mandat d’amener, et l’a convoquée le 5 avril, pour un examen sur le fond de la plainte M. Kheder, le rapporteur de la constituante.

Raja a reçu beaucoup de manifestations de soutien en Tunisie et à l’international. En France, les pétitions ont dépassé, à ce jour, les 5000 signataires. Des députés de la Constituante ont confirmé les propos de Raja à l’origine des poursuites, selon lesquels le rapporteur de la constituante a falsifié un procès verbal concernant un article sur les libertés, et lui en ont apporté la preuve à travers un enregistrement vidéo. De nombreux médias dans le monde se sont fait l’écho de l’affaire.

Actuellement, circule sur les réseaux sociaux en Tunisie le texte suivant, repris par un très grand nombre d’internautes :

M. Habib Kheder, poursuivez-moi

Je demande au constituant islamiste nahdhawi M. Habib Kheder de me poursuivre en justice comme il l’a fait pour Raja Benslama car moi aussi je l’accuse d’avoir, en tant que rapporteur, illégalement modifié l’article 26 du projet de la constitution consacré à la liberté d’expression et d’information. Je l’accuse, avec Raja Benslama, d’avoir ajouté à la version proposée par la commission des droits et des libertés des formules qui conditionnent l’exercice de la liberté d’expression et d’information au respect de l’ordre public et des bonnes mœurs. J’estime, avec Raja Benslama, que cette modification est une falsification qui transforme l’article 26 en article liberticide. Je dénonce cet acte que j’assimile à un « abus de confiance« . Nous sommes tous Raja Benslama.)

Je remercie tous ceux qui ont apporté leur soutien à Raja, tout particulièrement les psychanalystes en France. Cette solidarité a contribué au recul momentané du pouvoir islamiste, mais ce n’est pas fini.

Le paradoxe DSK et la presse

26 février 2013

par Pascale Robert-Diard

Le paradoxe DSK et la presse

Ce sera peut-être l’ultime paradoxe DSK. Et si cet homme, qui a imposé sa vie privée dans la sphère publique et emporté à sa suite la presse dans une dérive toujours plus profonde, était celui qui au bout du compte imposait à cette même presse de réfléchir sur ce qu’elle est devenue ?

mise en orbite publicitaire

Là est le principal intérêt du procès en référé pour « violation de l’intimité de la vie privée » que Dominique Strauss-Kahn a intenté, mardi 26 février, contre les éditions Stock pour la publication du livre de Marcela Iacub, Belle et bête, et contre le Nouvel Observateur pour le long entretien-confession avec l’auteur publié à l’occasion de sa sortie. Car ce n’est finalement pas tant ce qu’a écrit Marcela Iacub – elle était absente de l’audience, tout comme Laurent Joffrin, directeur de la publication de L’Obs – que la mise en orbite de son livre par l’hebdomadaire, qui ont occupé les débats.

coup d’arrêt

Ce procès, Dominique Strauss-Kahn a été le premier à l’ouvrir. « Est-ce que tout est permis pour gagner de l’argent ? Tirer sur un homme déjà assez à terre sans même lui donner la parole pour dire si ce qui est raconté est vrai ou pas ? Sommes-nous dans un monde où il suffit que quelqu’un dise quelque chose pour que ceci fasse la une d’un hebdomadaire ? Cette affaire me dépasse. Il faut donner un coup d’arrêt à une dérive des éditeurs et de la presse, qui sont prêts à faire n’importe quoi pour de l’argent. »

caniveau

Comme elle fut terrible, ensuite, la lecture par Me Jean Veil, l’un des quatre avocats de Dominique Strauss-Kahn, de cet article signé du même Laurent Joffrin dans Libération, en qualité d’ancien directeur en février 2012 ! Le patron du quotidien se défendait d’avoir refusé que l’on enquête sur la vie privée de DSK. Et il écrivait : « Le droit à l’intimité familiale, à la discrétion sur sa vie sexuelle ou affective, au secret sur tel ou tel aspect de son comportement privé, fait partie des droits élémentaires de la personne. Les intrusions de la presse dans ce territoire protégé ne peuvent ressortir que du régime de l’exception (…). Chacun a le droit de mener la vie qu’il mène sans être sans cesse exposé au jugement public. Si l’on va au-delà, la pente est dramatique (…). Veut-on vraiment voir se développer en France l’équivalent de la presse Murdoch, qui fait argent du viol systématique de la vie privée et couvre ses pratiques honteuses des oripeaux mités de la liberté de la presse et de la presse de caniveau ?« 

en forme de trou de serrure

Me Jean Veil savoure la lecture de cette conclusion de Laurent Joffrin : « Je conçois mal le progrès civique qu’il y aurait à favoriser la naissance d’une déontologie journalistique en forme de trou de serrure. » C’était il y a tout juste un an, le 28 février 2012, une éternité.

perdu le Nord

En écho, Me Richard Malka a observé : « Si on ne réagit pas, l’édition est morte, la presse est morte. » À l’adresse de la présidente, Anne-Marie Sauteraud, il a ajouté : « L’une et l’autre ont perdu leur boussole. C’est à vous de leur indiquer le Nord. »

révolte et dégoût

Mais c’est bien évidemment à Me Henri Leclerc qu’il revenait de prononcer, au nom de Dominique Strauss-Kahn, le réquisitoire le plus sévère contre le choix assumé par l’hebdomadaire d’accorder autant de place au livre de Marcela Iacub. Rappelant les propos de Laurent Joffrin – « Ça me fait rire, les leçons de morale. D’un côté, on se plaint que la presse va mal, de l’autre, on crie au scandale quand un hebdomadaire veut augmenter ses ventes » – Me Leclerc a observé : « Aurais-je cru qu’un jour, dans cette chambre où j’ai tant défendu la liberté de la presse, je plaiderais dans une affaire qui me dégoûte et me bouleverse ? Au-delà de ma révolte et de mon dégoût, j’ai une nostalgie. J’ai connu les débuts de France Observateur. Que diraient-ils aujourd’hui, Claude Bourdet et Maurice Clavel, du journal qu’ils ont créé ? Laurent Joffrin condamne la presse de caniveau mais il devient la presse de caniveau. Où est le respect de l’éthique journalistique ? La liberté de la presse, la liberté de la création sont des piliers de la civilisation. Mais si cette liberté cède devant l’argent, si elle s’abaisse, si tout journal pour subsister se met à descendre à ce niveau, alors nous sommes perdus et nous entrons dans la barbarie. »

qu’en pensent les lecteurs ?

La réponse de Me Didier Leick, l’avocat du Nouvel Observateur, a tenu en quelques phrases : « Un journal est libre de choisir entre une œuvre littéraire et les otages du Mali ce qu’il veut mettre à la une. Quand on est directeur d’un journal, on n’a qu’un seul juge, les lecteurs. » Qu’en dites-vous, lecteurs-juges ?

Raja Ben Slama – Tunisie (suite)

Tunis, le 25 février 2013

Après le mandat d’amener lancé contre la professeure Raja Ben Slama, l’Association tunisienne de défense des valeurs universitaires dénonce cette décision et exprime sa solidarité avec la professeure menacée d’arrestation.

Un mandat d’amener a été lancée contre l’universitaire Raja Ben Slama, professeur de littérature arabe à la Faculté des lettres, des arts et des humanités de la Manouba, le 21 février 2013 et elle a été informée que des poursuites judiciaires avaient été engagées contre elle sur la base d’une loi abrogée après la Révolution, pour un délit d’opinion en relation avec une critique adressée à un constituant du parti Ennadha.

Face à cette décision grave qui porte atteinte à la liberté d’expression et qui vise à réduire au silence les voix libres, l’Association tunisienne de défense des valeurs universitaires exprime sa solidarité sans faille avec Raja Ben Slama et dénonce ce nouveau procès qui s’ajoute à la liste des poursuites judiciaires intentées contre plusieurs intellectuels et créateurs et particulièrement Habib Kazdaghli, doyen de la Faculté des lettres, des arts et des humanités de la Manouba.

Elle considère le recours à ce genre de poursuites comme une nouvelle tentative de la part des autorités d’instrumentaliser la justice et de l’impliquer dans des controverses intellectuelles, un soutien, une couverture aux campagnes savamment orchestrées menées par certaines parties pour porter atteinte à la liberté d’opinion et museler l’intelligentsia tunisienne et leur légitimation.

Elle appelle, pour toutes ces raisons, les autorités concernées à l’abandon de toutes les poursuites à l’encontre de Raja Ben Slama, de tous les universitaires et les créateurs tunisiens.

Pour le bureau de l’Association tunisienne de défense des valeurs universitaires
Habib Mellakh