Procès Miller vs. 9 adversaires – trois pièces pour comprendre

Quelques pièces du procès de Nanterre à propos de l’affaire Mitra Kadivar/ Jacques Alain Miller

Compte-rendu de l’audience au Tribunal de Grande Instance de Nanterre

2 juin 2013, 17 heures

Ce compte-rendu a été rédigé à partir des notes prises par diverses personnes durant l’audience. Il tient compte également des témoignages écrits produits dans le cadre du procès par les différentes parties.


1 – compte-rendu d’audience
On pourra le compléter en lisant ensuite :
2 – le rapport rédigé par Laure Murat
3 – la note de synthèse sur la psychanalyse en Iran.


1 – compte-rendu d’audience

Rappelons que Jacques-Alain Miller poursuivait pour diffamation au civil trois associations (SIHPP, CIFPR, SNPpsy), deux sites, un facebook et trois personnes es qualité : Élisabeth Roudinesco, Henri Roudier, Philippe Grauer.

L’audience a duré trois heures. Judith et Jacques-Alain Miller étaient accompagnés d’une cinquantaine de personnes de l’ECF, dont Jean-Claude Maleval, Eric Laurent, François Leguil, ainsi que des habituelles rédactrices de LacanQuotidien. L’assemblée a été surprise au moment de la plaidoirie de Christophe Bigot, par la sonnerie stridente de l’alarme du téléphone de Judith Miller. Il a fallu quelques minutes pour mettre fin à cet incident.

Les trois avocats se sont affrontés courtoisement (Christian Charrière-Bournazel pour Jacques-Alain Miller, Christophe Bigot pour la SIHPP, Henri Roudier et Élisabeth Roudinesco, Yann Streiff pour Philippe Grauer, le CIFPR et le SNPPsy. Bigot et Streiff ont été d’une parfaite cohérence dans la défense de leurs clients. Pas la moindre divergence de fond mais une nette différence de style. La première vice-présidente du Tribunal de Nanterre, Madame Nicole Girerd, entourée de deux assesseures, était pressée d’en finir ce qui ne l’a pas empêché de suivre attentivement les débats. Tout au long de l’audience, elle a semblé découvrir un monde qu’elle ne connaissait pas. Travail de routine pour un magistrat.

internement forcé, halopéridol

Mitra Kadivar, citée comme témoin par l’accusation, a raconté son «internement forcé» en expliquant qu’elle avait porté plainte en Iran contre ses voisins et contre le médecin «légiste» (il s’agit en fait d’un expert psychiatre légal) qui l’avaient accusée d’être folle et que, d’ailleurs, ses psychiatres – et notamment Mohammad Ghadiri (chef du service de psychiatrie de l’hôpital universitaire de Téhéran) – lui avaient administré des injections de « placebo ». Ce témoignage semble contredire ce qui est publié dans On nous écrit de Téhéran (texte de 70 pages en forme d’échange de courriels du 12 décembre 2012 au 8 février 2013 entre Miller, Kadivar et ses psychiatres, en anglais approximatif et en français, Navarin, Le Champ freudien, 2013, publication numérique). On lui a bien administré de l’ halopéridol, un neuroleptique classique, comme le souligne d’ailleurs Afshin Zamani, un membre de son cénacle (Freudian Association), dans un mail daté du 23 janvier 2013. Cette question a été soulevée par Streiff et Bigot.

du bruit à l’étage supérieur ?

Mitra Kadivar est sortie de l’hôpital le 19 février 2013 après deux mois d’hospitalisation, ce qui est fréquent en France à la suite d’une HDT (hospitalisation à la demande d’un tiers). Elle a rappelé qu’elle avait été hospitalisée à la suite d’une telle demande pour avoir voulu installer à son domicile privé un centre de soin pour toxicomanes. Ses voisins avaient signalé qu’elle avait des hallucinations auditives et que, notamment, elle était convaincue qu’un enfant faisait du bruit à l’étage supérieur. Pour s’en protéger, elle écoutait de la musique avec une sonorité très bruyante, ce qui les gênait. Ils ont déclaré qu’il n’y avait pas d’enfant chez eux et que l’enfant habitait « dans la tête » de Mitra Kadivar, laquelle a ensuite contesté ce jugement et tenté de « prouver » l’existence de cet enfant.

hospitalisation contestée par l’intéressée ?

il n’existe pas d’internements psychiatriques politiques en Iran
Il n’était plus question lors de cette audience, d‘internement abusif pour raisons politiques mais d’une hospitalisation contestée par la patiente et par Miller. C’est leur droit. Mais aurait-on l’idée de mobiliser 4500 personnes pour le même type d’hospitalisation en France? Elles ont lieu chaque jour. À l’évidence, le mot Téhéran a joué un rôle majeur pour l’obtention des signatures. Les signataires ont eu l’impression de soutenir une victime des islamistes. Et ils ignoraient qu’il n’existe pas d’internements psychiatriques politiques en Iran (selon le rapport d’Amnesty international de 2012). Quant à la prise de placébo, elle a fait l’objet d’une question posée par Bigot qui s’est étonné que l’on ait fait signer tant de célébrités pour «libérer» une patiente d’un traitement chimique si courant dans tous les pays. Une discussion entre les parties a montré que Madame Kadivar avait bénéficié d’un service de connexion par internet et de liaisons téléphoniques : Foad Saberan, psychiatre franco-iranien, avait souligné ce point dans un article publié sur le site de Olivier Douville et produit par la défense.

Notons que dans On nous écrit de Téhéran, Miller propose de faire appel à Barak Obama et au pape. Il compare Kadivar à de Gaulle, à Lacan, à Judith Miller, et lui-même à Churchill (courriel du 4 février 2013). Il propose d’envoyer à Téhéran, pour une contre-expertise, une délégation de membres de son école. Le Quai d’Orsay refuse.

ce procès porte sur un texte qui en critique un autre

jamais sur la personne de Jacques-Alain Miller en tant que sujet
Mitra Kadivar a affirmé que le mot « miracle » utilisé à plusieurs reprises dans On nous écrit de Téhéran, pour désigner les « soins » administrés par Miller depuis Paris et par courriel était une « métaphore ». Bigot a protesté en soulignant que la métaphorisation du terme ne figurait pas dans le texte de ces échanges mais que, au contraire, il était employé, le plus souvent, au premier degré. Il a demandé ensuite au témoin ce qui lui permettait d’affirmer que le diagnostic de Miller était supérieur à celui des psychiatres : « Je suis médecin, a-t-elle répondu, et Miller me connaît bien et sait que je dis la vérité ». Une telle déclaration, reprise comme « preuve » par Charrière-Bournazel, n’est pourtant pas de nature à apporter la « preuve » de la supériorité d’un diagnostic sur un autre. Bigot fera ensuite remarquer que ce procès porte sur un texte qui en critique un autre et jamais sur la personne de Jacques-Alain Miller en tant que sujet.

Laure Murat (professeur à UCLA), bilingue (anglais-français), citée comme témoin par la défense et dont on peut consulter ici-même le témoignage écrit, a plaidé la liberté d’expression et expliqué, en tant qu’historienne de la psychiatrie, que, dans On nous écrit de Téhéran, Miller prétendait, à distance et parfois dans un anglais « véhiculaire » (globish), opposer une «recette miracle» fondée sur la psychanalyse (la sienne) au savoir psychiatrique de ceux qui soignaient Mitra à Téhéran en l’ayant examinée. Cette querelle de diagnostic n’a pas à être jugée devant un tribunal, a-t-elle souligné. Charrière-Bournazel a rétorqué qu’elle n’était pas psychiatre, ce qui lui a valu une réponse ferme de Bigot sur le fait que Miller ne l’était pas non plus. Et que le tribunal n’avait pas à se prononcer à propos d’une querelle entre un psychanalyste parisien éloigné du terrain et des psychiatres travaillant sur place et ayant examiné leur patiente. Ni entre la psychanalyse et la psychiatrie.

Charrière-Bournazel a chargé Roudinesco tout au long du procès en affirmant qu’elle persécutait depuis des années son malheureux client et sa malheureuse famille. Il semblait oublier que cette famille et leurs proches sont pourtant bien connus des tribunaux : procès multiples contre des membres de l’ECF, procès contre les éditions du Seuil, contre une cinéaste), procès multiples à propos du Séminaire de Jacques Lacan, notamment entre Miller et Charles Melman, son ancien analyste.

un texte non signé abusivement attribué à Élisabeth Roudinesco

Le dossier d’accusation avait été préparé par maître Claude Duvernois, avocat postulant (de Nanterre). Charrière-Bournazel a insisté à de nombreuses reprises pour affirmer que Roudinesco était l’auteur du texte critique (incriminé dans ce procès) et diffusé par le Bulletin de la SIHPP et qui, en réalité, est celui d’un correspondant (bilingue français-anglais), lequel ne l’a pas signé, comme cela est fréquent dans de telles publications. Ce texte a d’ailleurs été repris sur d’autres sites (celui de Olivier Douville par exemple). Bigot a réaffirmé avec force qu’Élisabeth Roudinesco n’était pas l’auteur de ce texte, ce qu’elle a toujours dit et que la SIHPP avait le droit de diffuser des textes de correspondants dont les opinions étaient contraires à celles de Miller, lequel ne semblait plus désormais tolérer, a-t-il ajouté, aucune autre opinion que la sienne. Il a indiqué que Élisabeth Roudinesco n’était pas directrice de publication du site de la SIHPP. Notons qu’elle n’est pas bilingue (anglais-français) et qu’elle ne connaît pas le globish. Elle assume toutefois la responsabilité de cette publication dans le Bulletin de la SIHPP.

En bref, Bigot a plaidé la liberté d’expression contre la pensée unique que Miller chercherait à imposer à travers une pétition qui s’appuie notamment sur Carla Bruni et Bernard Henri Lévy dont les compétences en matière de psychiatrie devraient être examinées. Charrière-Bournazel n’a pas été capable de « prouver » que Roudinesco était l’auteur du texte incriminé. Il a brandi un document qui indiquait le contraire : une page de son facebook soulignant qu’elle avait « répercuté » le texte… Moment important de l’audience qui a permis constater qu’on faisait ce procès à la SIHPP uniquement pour attaquer Roudinesco. Ce débat a suscité l’attention de la présidente du tribunal.

Belle plaidoirie en forme de « remerciements » (construction anaphorique et oxymorons) de Yann Streiff(1« )] qui a dit qu’il plaidait pour un psychopraticien relationnel (Grauer) ayant, lui aussi, le droit d’exister dans cette affaire. À l’évidence, et on le comprend aisément, la première vice-présidente avait du mal à faire la différence entre psychiatrie, psychanalyse et psychothérapie. Le carré psy n’est pas encore entre toutes les mains.

Toute la salle du tribunal était investie par les partisans de Miller qui parfois peinaient à se tenir tranquilles. Du côté de la défense, une dizaine de personnes seulement étaient présentes. La greffière n’avait pas de moyens techniques pour prendre des notes la présidente du tribunal semblait excédée d’être contrainte de répéter mot à mot les déclarations des témoins.

L’appel à soutien en faveur de Roudinesco et des accusés, lancé par Pierre Delion et Olivier Douville, ainsi que le blog de Thierry Savatier et celui de Michel Rotfus occupent une place centrale dans les Conclusions de la défense présentées au tribunal. Ces documents ont permis à Bigot de montrer que plus de 600 personnes (700 à ce jour), parmi lesquels une majorité de psychiatres et de psychanalystes de toutes tendances – avec à leurs côtés des historiens, des philosophes, des écrivains, des penseurs et des spécialistes – ne partagent pas les opinions de Miller et de Kadivar. La lecture de quelques signatures : Élisabeth Badinter, Catherine Clément, Michèle Perrot, Benjamin Stora, Jean-Pierre Sueur, Daniel Widlöcher, Michel Wieviorka, impressionne les partisans de Miller, qui bronchent. D’où des bruissements bruits de salle auxquels il a fallu mettre fin.

Bigot achève sa plaidoirie en affirmant haut et fort que Miller tente d’instrumentaliser la justice française en général et le tribunal de Nanterre en particulier. Il demande à Madame Nicole Girerd de débouter Miller de sa demande de plainte en diffamation sous peine de voir se développer en France de multiples procès inutiles du même ordre.

Moment d’autant plus fort que Streiff est revenu à la charge sur cette question et a terminé sa plaidoirie sur ces vers de Lamartine :
« Je suis concitoyen de tout homme qui pense :
La liberté, c’est mon pays ! »
(2« )
pour rappeler aussitôt qu’elle sert de devise à Charrière-Bournazel qu’il n’a cessé d’appeler «le Bâtonnier primus inter pares» en soulignant qu’il avait été son élève.

Délibéré le 11 septembre.



2– Rapport de Laure Murat

Tribunal de Grande Instance de Nanterre
Palais de Justice de Nanterre
6, rue Pablo Neruda
92020 Nanterre Cedex

12 juin 2013, 17 heures


Laure Murat

Citation à témoin dans le cadre d’une procédure de diffamation publique

Je ne viens pas ici témoigner en faveur d’Élisabeth Roudinesco, que je connais peu et depuis peu de temps, ou d’Henri Roudier et Philippe Grauer que je ne connais pas du tout, mais en faveur d’une société savante, la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse (SIHPP), dont le bulletin d’information, que je reçois, se caractérise par son sérieux et sa sobriété – à la limite, même, de l’austérité. Que ce soit ce bulletin confidentiel qui soit précisément mis en cause m’a beaucoup étonnée, et plus encore que soit incriminé l’article portant sur le dernier ouvrage de Jacques-Alain Miller, On nous écrit de Téhéran. Autour de Mitra Kadivar (Navarin & Le Champ freudien, 2013). La raison pour laquelle j’ai accepté de témoigner est que cette assignation m’a paru porter atteinte à la liberté d’expression, d’autant plus que l’article en question est plutôt réservé dans le fond comme dans la forme. J’y reviendrai.

En tant qu’historienne de la psychiatrie, j’ai consulté dans ma vie des milliers de documents, de registres des asiles et de dossiers médicaux. Or mes recherches dans les archives, en particulier pour mon dernier livre qui porte sur les rapports de la folie et du politique au XIXe siècle[1], m’ont convaincue d’une chose cruciale, que j’aimerais indiquer en préalable à mon témoignage.

Tous les jours, les experts auprès des tribunaux donnent des avis contradictoires, également motivés, sur l’état mental de tel ou tel prévenu. On l’a vu récemment avec le terroriste norvégien Anders Breivik, que deux psychiatres avaient déclaré schizophrènes, quand une contre-expertise a conclu à l’absence de tout trouble mental. Je cite cet exemple un peu spectaculaire pour mieux faire comprendre la difficulté d’établir certains diagnostics, a fortiori lorsque les enjeux sont tels qu’ils conditionnent le type et la lourdeur de la peine.

S’il est difficile d’établir un diagnostic unanime à partir d’un patient interrogé par les hommes de l’art et dans les règles de l’art, il est pour ainsi dire impossible de juger à distance et sur documents, avec fiabilité, de l’arbitraire ou de la légitimité d’un internement, en particulier en l’absence du dossier médical. Quand bien même le dossier médical est consultable, le jugement porte sur un texte dont la particularité est de reposer sur une imbrication de récits subjectifs (celui du patient, de la famille, de l’entourage, du milieu professionnel, etc.) retranscrits ou résumés par le médecin. Plusieurs voix singulières (y compris celle du médecin) se superposent donc pour faire surgir une « vérité clinique » sur laquelle les spécialistes ne sont pas toujours d’accord. C’est dire à quel point, en l’absence de consultation directe avec le patient et une analyse de son comportement sur le long terme, une évaluation à distance, à travers des écrits disparates, condamne le « lecteur-témoin » à émettre des hypothèses, et seulement des hypothèses. Ce n’est pas seulement la rigueur scientifique ou historique qui l’impose, mais la prudence et le bon sens. J’ajouterais que, lorsqu’il s’agit d’une affaire à l’étranger, dans une culture éloignée de la nôtre, la prudence devient une nécessité.

Que Jacques-Alain Miller ait pris fait et cause, à des milliers de kilomètres de distance et sans se rendre à aucun moment en Iran, pour son amie et collègue Mitra Kadivar est, bien entendu, son droit le plus strict. Qu’il décide, avec une transparence qui l’honore car c’est un choix risqué, de rendre publique toute la correspondance ayant trait à cette affaire d’internement est une initiative parfaitement respectable. Mais à partir du moment où l’on rend publique une correspondance privée, il faut aussi s’attendre à ce que ce texte soit lu et critiqué, au nom de la liberté d’opinion la plus élémentaire.

Aussi, afin de pouvoir apporter des éléments qui pourraient éclairer un éventuel caractère diffamatoire de l’article de la SIHPP, je me propose, dans un premier temps, de vous livrer rapidement ma propre lecture de On nous écrit de Téhéran, puis d’analyser l’article en question.

J’ai lu On nous écrit de Téhéran avec beaucoup d’attention. L’exercice est exigeant, car les deux tiers sont écrits dans un anglais très médiocre, qui gêne parfois la compréhension et rend d’autant plus délicate l’appréciation de ce texte. L’auteur de la préface, qui reconnaît que cet anglais est « véhiculaire », déduit qu’il ne faut pas être un grand connaisseur de la langue de Shakespeare pour comprendre les propos. Je pense exactement le contraire. J’enseigne aux États-Unis depuis sept ans et persiste à penser que plus on connaît une langue, moins on risque de se fourvoyer à cause d’approximations sinon indétectables, qui conduisent à de véritables quiproquos. Il y en a d’ailleurs une preuve patente dans un email daté du 20 janvier 2013, où Jacques-Alain Miller déclare ne rien comprendre à une histoire d’enfant que le Dr Kadivar entendait courir au-dessus de chez elle, alors que l’épisode est évoqué dans un email du 15 janvier[2]. Cela peut être une étourderie de la part de Jacques-Alain Miller, mais cela peut aussi être un problème linguistique, étant donné que certains passages sont à peine compréhensibles. Dans n’importe quelle affaire, c’est embêtant, mais lorsqu’il s’agit d’une accusation d’internement abusif, cela peut être dramatique.

Outre les problèmes linguistiques, il y a dans l’ensemble du texte un ton qui relève de l’exaltation, due sans doute – et de façon compréhensible – à l’urgence et la gravité des faits. Je fais ici allusion à de nombreuses formules hyperboliques et des images dont on appréciera la pertinence. Le Dr Mitra Kadivar est ainsi successivement comparée au général de Gaulle (Jacques-Alain Miller s’identifiant à Churchill), à Jacques Lacan, à Médée, et à Galilée ou au prophète Ali pour l’injustice qui lui faite, enfin au Soleil lui-même contre lequel un « moustique[3] » comme un psychiatre ne peut rien. L’excès teinte aussi les relations de Jacques-Alain Miller avec Mitra Kadivar, que la préfacière affecte de trouver délicieuses, et qui sont le plus souvent tendues, au bord de la rupture, ou au contraire versent dans un enthousiasme frénétique, où la psychanalyste est portée aux nues comme une « femme forte[4] », une « sauvage », une « vraie femme »[5].

Mais la question essentielle demeure de savoir en quoi Jacques-Alain Miller est fondé pour contester une décision médicale prise par pas moins de douze psychiatres des hôpitaux en Iran, geste qui pourrait aussi être assimilé à une ingérence sans fondement. Le doute est d’autant plus permis, que Jacques-Alain Miller affirme par deux fois (dans un email et dans une interview au journal Le Point reproduit dans le livre) que la correspondance qu’il entretient avec Mitra Kadivar apporte la preuve qu’elle n’est pas schizophrène[6]. Interrogez n’importe quel étudiant de première année en psychiatrie, et il vous dira qu’une correspondance apparemment « normale » (surtout aussi erratique que celle qui est publiée) ne peut en aucun cas apporter la preuve de quoi que ce soit – la psychose pouvant très bien être masquée derrière un discours cohérent. Nerval et Artaud, entre deux crises d’une extrême violence, ont écrit des lettres parfaitement sensées et accessibles à tous. J’ajoute, pour être complète, qu’à l’inverse, lorsque le Dr Mitra Kadivar affirme que « De la mer Noire à la mer de Chine, je suis la seule[7] [psychanalyste] » ou que son cas est comparé à celui de Galilée, cela pourrait aussi, dans ces conditions posées par Jacques-Alain Miller, apporter la « preuve » que toutes les parties souffrent de mégalomanie et de délire des grandeurs.

parole de psychanalyse contre parole de psychiatrie

Puisque les faits sont matériellement invérifiables, comme je l’ai rappelé en préambule, nous sommes donc face à une situation de « parole contre parole », parole de Mitra Kadivar contre celle de ses médecins, Jacques-Alain Miller jouant le rôle d’arbitre dans cette lutte dont le véritable enjeu est la parole de la psychanalyse contre celle de la psychiatrie. Je n’entrerai pas dans ce débat, qui nous entraînerait beaucoup trop loin.

J’en viens maintenant à l’article de la SIHPP. C’est, pour les neuf dixième, une recension fidèle et, je dirais, banale, du contenu du livre, un résumé des étapes importantes de toute cette affaire. C’est un article surtout descriptif, auquel je souscris sans réserve : il y est dit notamment que Jacques-Alain Miller considère les médecins iraniens comme « des incompétents et des geôliers », promet une célébrité planétaire à Mitra Kadivar, qui a bien raison, je cite, de vouloir faire marcher ses gardiens « à la baguette ». Il y est question de contacts avec Laurent Fabius (qui a prudemment refusé de s’engager) et d’une possibilité d’avertir le pape lui-même. Tout cela est exact et conduit l’auteur à mettre en garde le lecteur, sur un mode ironique, de ne pas confondre « un délire à deux » avec une « persécution »[8].

Autrement dit, l’auteur de l’article s’est servi exactement du même droit que s’est octroyé Jacques-Alain Miller : considérer la correspondance publiée comme un document à interpréter et une preuve, non pas de la légitimité d’un internement sur lequel il se garde bien de se prononcer, mais sur la relation de deux personnalités extrêmement fortes, excessives, baroques parfois, et dont on aurait pu croire qu’elles assumeraient leurs débordements puisqu’elles ont décidé de les rendre publics.

Ma question, qui vaudra conclusion, est très simple : pourquoi Jacques-Alain Miller aurait-il le droit de diffamer des médecins qu’il ne connaît pas et de prononcer un diagnostic sauvage (i.e. non sollicité et non pertinent puisque hors cadre) sur l’état mental de quelqu’un en se fondant sur quelques courriels, quand l’auteur d’un article serait assigné en justice pour avoir eu le seul tort de ne pas partager ses interprétations et ses conclusions ?



3 –

Note de synthèse sur la psychanalyse en Iran à partir des sources établies

Comme dans tous les régimes de dictatures théocratiques, la psychanalyse ne s’est pas développée en Iran puisque la liberté de pensée n’existe pas vraiment, pas plus que la liberté associative qui y est restreinte. Néanmoins, il existe des praticiens, psychiatres essentiellement, mais aussi psychologues, qui ont créé des groupes informels depuis 1983, de type « cénacles littéraires ». Il n’existe aucun internement psychiatrique abusif pour motif politique en Iran (selon le rapport d’Amnesty international de 2012). La psychiatrie hospitalière iranienne est dominée par le courant biologique et par l’application du DSM. Dans les services de psychiatrie, les patients sont traités par des traitements chimiques, comme partout ailleurs, et il n’y a pas d’approche dynamique ou psychanalytique déclarées.

Par ailleurs, par le biais des départements de psychologie, il existe des enseignements de la psychanalyse dans des universités. Cependant, le régime condamne la pensée freudienne comme une science sioniste et Freud comme un dégénéré : thématique très connue en Europe entre 1895 et 1945 et qui renaît dans les pays islamiques. Ce qui n’empêche l’existence, non clandestine, de petits cénacles psychanalytiques qui se réunissent autour de médecins qui sont allés se former à l’étranger, en France ou dans le monde anglophone.

Les psychologues et psychiatres qui pratiquent des cures (en privé) ne sont pas persécutés car ils sont en général absolument étrangers à tout engagement politique contre le régime. Ils se définissent comme «neutres» et ne faisant pas de politique, comme d’ailleurs leurs confrères d’autres pays. C’est une tendance générale du mouvement psychanalytique de se suffire à lui-même, avec les inconvénients que cela peut comporter mais cette attitude convient parfaitement à la situation iranienne actuelle.

Voir en pièce jointe l’article de Nader Aghakhani[9] qui écrivit une thèse à ce sujet. C’est un bon informateur qui a rencontré des praticiens. Il est docteur en psychologie et universitaire et travaille en Iran et en France. Mais qui n’est pas historien. Il décrit une situation vécue lors d’un voyage.

La première véritable association psychanalytique a été créé en 2007 par Tooraj Moradi, (pj Psy-Téhéran-IPA[10]) : L’institut psychanalytique de Téhéran est rattaché à l’International Psychoanalytical Association (IPA) par le biais d’associations régionales. Cet institut a des statuts, des règles et des modalités d’enseignement, de cursus et de formation. Il forme des praticiens et il est anglophone. Il se reconnait comme la seule association « légale » de psychanalyse dans le pays et critique les petits groupes informels : un classique dans l’histoire conflictuelle de la psychanalyse.

Dans ce contexte, Mitra Kadivar crée, à Téhéran, en 2008, la Freudian Association rattachée à l’Ecole de la cause freudienne (ECF) et à l’Association mondiale de psychanalyse (lacanisme, tendance Miller). Il s’agit en réalité d’un cénacle (pj. Freudian Association[11]) dont les membres (une vingtaine) se réunissent avec elle pour travailler sur des textes. M.Kadivar se présente comme la première psychanalyste à avoir créé une institution, ce qui est inexact en regard des dates.

Née à Téhéran le 28 août 1954, Mitra Kadivar, issue d’un milieu laïc, découvre l’oeuvre de Freud en 1977 dans la bibliothèque de sa mère. Elle la lit dans une traduction persane de 1930. Elle décide alors d’apprendre l’anglais. En 1979, elle obtient son diplôme de médecine à l’Université de Mashhad. Elle se spécialise en radiologie. Entre 1983 et 1993, elle séjourne à Paris et s’inscrit dans un laboratoire de médecine où elle fait son analyse dans le cadre de l’ECF avec un proche de Jacques-Alain Miller.

Elle retourne alors en Iran et selon ses déclarations[12] – qui ne sont pas confirmées par des sources vérifiables – elle ouvre un cabinet de médecine générale, ce qui est parfaitement plausible, compte-tenu de son diplôme. Selon son propre récit, elle forme quelques «élèves» qui se réunissent à son domicile (comme bien d’autres groupes informels). Ces élèves ne pratiquent pas officiellement la psychanalyse mais travaillent sous sa direction à une nouvelle traduction de l’oeuvre de Freud, ce qui permet à Kadivar, dans divers articles, de se présenter comme une pionnière de la psychanalyse en Iran.

Elle ne cesse, à partir de cette date, selon ses propres déclarations (celui du 15 juin notamment), de se sentir « persécutée par le Ministère de l’Intelligence » (càd par les Renseignements généraux iraniens). Rien ne prouve que cette déclaration soit exacte ou inexacte mais ce qui est certain c’est que Mitra Kadivar n’a aucune activité politique qui puisse déranger le régime. Elle critique surtout les autres groupes, qui la critiquent également. Elle affirme que la Freudian Association a été reconnue d’utilité publique : il faut enquêter sur ce point.

En 2012, elle veut créer un centre de soins pour toxicomanes à son domicile et elle affirme qu’un enfant fait du bruit à l’étage supérieur. Pour se protéger, elle met une sono très puissante chez elle qui diffuse de la musique. C’est là que commence, en décembre 2012, l’affaire de son hospitalisation sur une plainte de ses voisins (pj. note d’audience au tribunal de Nanterre) dans le service de Mohamad Ghadiri où elle est soignée à l’aide de neuroleptiques, et notamment par des injections d’halopéridol. Traitement classique.


Notes

[1] Laure Murat, L’Homme qui se prenait pour Napoléon. Pour une histoire politique de la folie, Gallimard, 2011.
[2] On nous écrit de Téhéran. Autour de Mitra Kadivar, Paris, Navarin & Le Champ freudien, 2013, p. 31 et 21.
[3] Ibid., p. 46.
[4] Ibid., p. 60.
[5] Ibid., p. 54.
[6] « Personne ne croira, dans le monde entier, que vous êtes devenue subitement schizophrène. Il suffit de vous lire. » (Ibid., p. 57, mail du 06/02/2013). « La correspondance qu’elle entretient avec moi depuis la semaine dernière prouve qu’elle n’est nullement schizophrène. » (Ibid., p. 62, Le Point, 07/03/2013)
[7] Ibid., p. 13.
[8] « À propos d’un échange entre Jacques-Alain Miller et Mitra Kadivar », article anonyme publié sur le site de la SIHPP, accès au 10/06/2013 : http://www.sihpp.sitew.com/#COMMUNIQUES.H
[9] Nader Aghakani est docteur en psychologie et psychanalyste (Espaces d’aide psychologique pour l’insertions des jeunes en difficultés) de la Croix Rouge Française. Il a soutenu une thèse en psychologie sur une méthode « traditionnelle » de guérison dans le sud de l’Iran en 2004 sous la co-direction de Vladimir Marinov et d’Olivier Douville.

Ce texte est une enquête empirique, sur le terrain, où Nader Aghakani va rechercher et rencontrer des psychanalystes : Transmission de la psychanalyse et état de la question à partir de la situation iranienne par Nader Aghakhani. Il est référencé dans :
– Cairn : http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=PCLI_029_0131
– la revue Psychologie clinique, n°29, 2010, pp. 131-145.
http://www.psycho-clinique.org/articles/psyc/abs/2010/01/psyc_029_0131/psyc_029_0131.html
– la Bibliothèque Sigmund Freud de la SPP : http://bsf.spp.asso.fr/index.php?lvl=categ_see&id=8992

En voici l’abstract : Il s’agit ici, à partir de rencontres lors d’un voyage en août 2009 en Iran, de donner à entendre la voix de plusieurs professionnels qui, à travers leur parcours, retracent une histoire de la psychanalyse des dernières décennies dans ce pays. Il est question de sa pratique et de son enseignement. En Iran « nous vivons une phase de transition qui crée la demande d’autres approches « (Dr R), « l’État est obligé de donner le moyen de former des personnes pour répondre à cette demande » (Dr S). Il s’agit de savoir, dans la situation actuelle de l’Iran, quel langage employer. Nous retraçons brièvement l’histoire d’une pratique et d’un enseignement de la psychanalyse qui, dans ce pays, n’en est qu’à ses débuts.
[10] Copyright © 2009 Tehran Psychoanalytic Institute. All rights reserved. Accès sur internet
[11] Communiqué de l’Institut Lacan, 22/2/2013
[12] Conférence à l’ECF du 15/6/013, propos recueillis par un témoin. Confirmée par plusieurs autres déclarations faites à la Régle du jeu.

  • 1 Je voudrais tout d’abord remercier le tribunal pour son écoute et son attention, pour sa lecture attentive du dossier ;

    je remercie Élisabeth Roudinesco pour constituer un exemple de la rigueur intellectuelle, ce qui suppose d’écouter les autres médecins et psychanalystes iraniens dans un débat contradictoire ; et de savoir que l’haldopéridol est bien un médicament et non un placebo ;

    je remercie Maître Bigot, pour l’exhaustivité de son analyse de la jurisprudence, poussant ses recherches jusqu’à la Cour de cassation et la Cour européenne droits de l’homme ;

    je remercie le Bâtonnier Charrière-Bournazel, pour sa technique, et de n’avoir jamais remis en cause la bonne foi de Philippe Grauer, et d’avoir reconnu de lui et des Sociétés et Associations représentées qu’elles étaient de bonne foi ;

    je remercie le Bâtonnier Charrière-Bournazel comme ancien patron de m’avoir appris à lire et relire ; c’est l’application de vos principes qui m’a obligé de vous relire : c’est bien Philippe Grauer en tant qu’auteur qui se trouve par vos soins assigné ;

    je le remercie encore de m’avoir enseigné qu’il ne convient pas comme j’en vois ici la manifestation de dévoyer son talent au service de mauvaises causes ;

    je remercie tous ces intellectuels qui ont soutenu la liberté d’expression ;

    je remercie Philippe Grauer d’être un de ces intellectuels, c’est parce qu’il est reconnu tel par ses pairs, c’est à ce titre qu’il se trouve devant cette Cour stigmatisé par Jacques-Alain Miller ;

    je le remercie de n’avoir pas cédé à l’autocensure, je le remercie pour sa Résistance à l’autocensure qui l’a conduit jusqu’ici, ce qui le fait illustrer à point nommé ces vers de Lamartine récemment cités par celui qui fut mon maître le Bâtonnier Charrière-Bournazel lui-même :

    Je suis concitoyen de tout homme qui pense
    La liberté c’est mon pays
    .)

  • 2 Avec La marseillaise de la paix (1841), Lamartine répond au poète allemand Nikolaus Becker qui, dans Rheinlied, Le Rhin allemand, ultérieurement retranscrit musicalement par le célèbre Wacht am Rhein, l’équivalent de notre Ils n’auront pas l’Alsace et la Lorraine lance un défi à la France dont le Premier Ministre, un certain Adolphe Thiers, avait revendiqué la frontière « naturelle » jusqu’à la rive gauche du Rhin. Musset avait répondu de façon virulente. À la proclamation nationaliste Lamartine oppose un hymne plus conciliant, pacifiste ; il noie le poisson rhénan et invite les nations à s’unir pour le progrès social, c’est bien Lamartine :

    Roule libre et royal entre nous tous, ô fleuve !
    Et ne t’informe pas, dans ton cours fécondant,
    Si ceux que ton flot porte ou que ton urne abreuve
    Regardent sur tes bords l’aurore ou l’occident.
    Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières,
    Qui bornent l’héritage entre l’humanité :
    Les bornes des esprits sont leurs seules frontières ;
    Le monde en s’éclairant s’élève à l’unité.
    Ma patrie est partout où rayonne la France,
    Où son génie éclate aux regards éblouis !
    Chacun est du climat de son intelligence ;
    Je suis concitoyen de tout homme qui pense :
    La vérité, c’est mon pays !

Appel des 1000 – POUR UN AUTRE PLAN AUTISME 2013

POUR UN AUTRE PLAN AUTISME 2013

Pour le retrait de la recommandation de l’HAS sur l’autisme

L’annonce du plan autisme était attendue par les professionnels (soignants, enseignants, éducateurs, etc.) et les familles : le manque de moyens en termes de places et de personnels entraine de tels dysfonctionnements, de tels délais d’attente, de telles ruptures de prise en charge, de telles souffrances parentales qu’il était urgent et indispensable de proposer un plan présentant une grande ambition.

Or si on retrouve dans ce plan quelques points attendus (comme le dépistage précoce), les moyens supplémentaires alloués sont dérisoires, voir nuls dans la psychiatrie publique et l’Éducation nationale, et ne règleront aucun des graves problèmes de pénurie.

Mme Carlotti, ministre déléguée en charge du dossier, a accompagné l’annonce de ce plan par des propos inacceptables à l’égard des approches fondées sur la psychanalyse. Ces propos s’appuient sur les recommandations de la HAS et structurent le plan Autisme 2013 d’un seul point de vue, sans nuance, niant les critiques, les communications et les travaux les plus récents.

Les recommandations de la HAS, Haute Autorité de Santé, ne font pas consensus, elles se parent d’une scientificité qui n’est en rien démontrée, ce que la revue Prescrire dans son numéro d’avril 2013 a très bien énoncé. Elles obèrent les choix éclairés des professionnels comme des familles. La pluralité des approches est nécessaire en face d’une réalité psychique complexe, celle de chaque sujet en souffrance, qui ne saurait se réduire à une seule dimension, à un seul registre de la connaissance et du savoir. Nous demandons donc le retrait des recommandations de la HAS.

Qui plus est la confusion continue d’être entretenue entre les plans éducatifs, pédagogiques et thérapeutiques.

Le plan Autisme 2013 organise les préconisations dans le parti pris d’un seul point de vue exclusif, non-recevable. Ces recommandations se fondent en fait sur une lecture idéologique et normative de l’autisme pour dénoncer des recherches et des pratiques qui n’auraient pas fait leurs preuves.

Aujourd’hui c’est de l’autisme qu’il s’agit, mais le risque est inévitable d’une généralisation de la méthode suivie pour ce plan à l’ensemble du champ éducatif, pédagogique et soignant. Alors demain un plan pour les troubles bipolaires ou la schizophrénie ? Il n’y aura plus de maladies seulement des anomalies à corriger ?

Nous ne voulons pas d’une HAS qui par ces recommandations univoques interdit l’esprit du doute nécessaire à l’approche scientifique et à la recherche, qui ne saurait restreindre son effort de façon unidimensionnelle.

Nous ne voulons pas d’une HAS qui interdit la prise en considération des pratiques soignantes, éducatives et sociales qui ont fait leurs preuves et sont approuvées par des familles qui n’ont pas été entendues, alors qu’elles dénoncent les excès d’approches uniques quelles qu’elles soient.

Nous ne voulons pas d’une HAS, outil de l’État. Le choix et la nomination des dirigeants de cet outil par l’exécutif de l’état confirment sa dépendance. Les proximités avec l’industrie pharmaceutique signent une orientation thérapeutique. Cette HAS n’est indépendante ni de l’État ni du monde pharmaceutique.

Nous ne voulons pas d’une HAS dont les recommandations empêchent la pensée des professionnels et des citoyens et autorisent les politiques à imposer au bout du compte ce qui s’apparente à une science d’État.

Nous ne voulons pas non plus d’une HAS qui par ces recommandations orientent les formations initiales et continues des professionnels du soin et des travailleurs sociaux de ce seul point de vue, niant ainsi une des compétences premières de ceux-ci à savoir l’accueil de la personne en souffrance, de la personne en difficulté, en attente d’une attention et d’une écoute avant les réponses thérapeutiques, éducatives et sociales indispensables. Ne plus penser sa pratique pour un professionnel, fait de celui-ci un agent de l’ordre social et non plus un soignant. Ne plus exercer son libre arbitre dans la rencontre singulière, c’est se soumettre à une autorité bureaucratique.

Nous réaffirmons la nécessité d’un engagement fort de l’État par un débat préalable à la promulgation d’une loi cadre pour la refondation de la psychiatrie de secteur et les moyens de la mettre en œuvre avec les professionnels, qu’il s’agit de former à la complexité, et avec les usagers qui sont aujourd’hui partie prenante, pour une psychiatrie fondée sur l’hospitalité et non sur la ségrégation et le formatage.

L’empêchement de penser, donc de créer, pour les patients, pour les professionnels, et pour les familles, est une atteinte à la démocratie et à la culture.
C’est pour cela que nous tous ici réunis appelons à un autre plan Autisme, au retrait de la recommandation de l’HAS sur l’autisme et à la remise en cause de cette HAS là !

voir également

– Philippe Grauer, Aux Assises de la psychiatrie du Collectif des 39 [mis en ligne le 10 juin 2013]
Appel des 1000, précédé de « L’Hôpital se sépare de la Charité » par Philippe Grauer [mis en ligne 17 juin 2013]
– Philippe Grauer, Assises de la psychiatrie – suite [mis en ligne le 16 juin 2013]
– Éric Favereau, Tollé à Villejuif contre le plan autisme [mis en ligne le 10 juin 2013]
Bulletin des 39

Assises de la psychiatrie – suite

INTERVENTIONS

• PATRICK LANDMAN – délégitimer le DSM

Nous commencerons avec l’intervention la plus structurée de la matinée celle de Patrick Landman. Il aborde la question du DSM(1« ) cette question on pourrait dire en tant que telle, en tant qu’anti symptomatique. Comme cause tant du mésusage et abus des psychotropes que comme source d’inspiration des directives ministérielles dans le domaine de l’autisme, puisque le DSM sert de référence à l’HAS qui a éliminé sous Sarkozy l’approche psychanalytique en matière d’autisme, politique reprise par le gouvernement socialiste nous évoquions la question dans le précédent article. Concernant l’autisme Patrick Landman rappellera certains éléments de la démonstration développée son récent excellent petit livre(2« ) – à lire absolument les étudiants –, à savoir notamment qu’on mélange tout et que beaucoup d’autistes non spécifiés sont diagnostiqués à tort par le DSM.

la base biologique de la maladie psychique reste introuvable

Il rappelle que le DSM impulse une pensée unique et engage un modèle exclusivement médico biologique. Il rappelle que depuis 30 ans malgré des millions de dollars dépensés en recherches on n’est parvenu à découvrir aucun de ces fameux marqueurs biologiques qui devaient fonder la théorie du génétisme des maladies psychiatriques. Curieux, la preuve de la biologicité de la maladie psychique reste introuvable. Mais c’est pas grave on continue dans le même (non) sens. Il insiste, ces recherches n’ont rien amené ni au clinicien ni au patient. Par contre en attendant on ignore les effets à long terme des psychotropes dispensés à tout va. Par contre d’ores et déjà des conflits d’intérêt ont pu être dévoilés entre occupants de postes universitaires et pharmacie.

Il poursuit en se référant à la Post Psychiatry britannique, postérité de l’antipsychiatrie par rapport à laquelle il prend quelque distance. Tout de même les néo antipsychiatres britanniques disent que la méthode scientiste et son modèle purement médico biologique relèvent certes de la modernité sauf que précisément nous sommes entrés depuis un moment dans la post-modernité.

une idée absurde

Ce qui le conduit à une critique de la décontextualisation qu’opère le DSM au moment même où les généticiens contemporains recontextualisent leur discipline. Pour en venir à la question du facteur social, un thème en or dans cette assemblée, il ne se prive pas d’argumenter que croire que toutes les souffrances psychiques sont causées par une lésion cérébrale est une idée absurde.

Et l’expertise dans tous ça ? naguère, jusqu’au DSM3 incluse dans les mains du clinicien, la voici passée du côté d’un manuel qui, lui, à présent fait abusivement autorité. Abus en voie de se voir contrebalancé. On constate qu’une partie de la légitimité de l’expertise est en train de repasser dans les mains des usagers, des patients exerçant leur droit de regard et de décision, cette même volonté publique se retrouvant infiltrée à l’heure actuelle jusque dans le droit à l’immigration et dans le domaine de la parentalité(3« ).

référence unique de la HAS

Il poursuit et développe que l’actuelle crise de légitimité en matière de psychiatrie remet en cause le diagnostic psychiatrique lui-même, que tout est à repenser. Il préconise un groupe de travail qui élabore des pistes réalistes. C’est que la question se pose d’une sorte d’abus de pouvoir DSM, qui aboutit à stigmatiser le patient tout en le privant de la signification de son expérience. Il s’agit pour nous conclut-il délégitimer le DSM, actuellement référence unique de la HAS, avec toutes les conséquences néfastes que l’on sait.

Patrick Landman va jusqu’à demander que l’on n’enseigne plus le DSM en faculté de médecine où actuellement toutes les formations sont basées sur sa suprématie en oubliant toutes les autres voies possibles (4« ). Et surtout, les généralistes, qu’on cesse de les formater DSM. Qu’au moins il soit toujours dispensé un enseignement alternatif. Il dénonce le fait que le DSM s’introduit partout, les labos ne parlent que de lui, qu’à l’Agence du médicament on procède à des études randomisées calquées sur lui, que jusqu’aux plans de carrières avec l’Impact factor, l’ensemble de la culture psychiatrique soit contaminé par cette institution et idéologie devenue hégémonique.

mainmise sur l’enseignement universitaire

Il souhaite qu’on puisse travailler hors diagnostic et prescription de psychotropes. Que la logique économique cesse sa mainmise sur l’enseignement universitaire. Il fait remarquer que la guérison, la Recovery pour laquelle militent en Angleterre plus de 10 000 militants usagers, présente une dimension sociale et humaine considérable, et que les gens sortis des pathologies persistantes ne le devaient pas uniquement aux neuroleptiques loin de là mais parce qu’ils avaient pu élaborer un projet dans la vie.

Il appelle à démolir le cheval de Troie du DSM introduit dans la psychiatrie contemporaine et s’en prend à l’arrogance des bureaucraties sanitaires. Face à laquelle il appelle à une résistance déterminée. Ajoutant qu’il convient de penser les lois de 2002 et 2004 comme des effets du DSM.

faux diagnostics

Il conclut qu’à mélanger tous les niveaux on arrive à des impasses autant qu’à de faux diagnostics, qu’on mélange les problèmes sociaux et l’éducatif avec la psychiatrie alors qu’il convient de ne pas donner une réponse psychiatrique à certaines situations, qu’on aboutit à des diagnostics fondés sur des fonctions sociales et qu’il est grand temps d’annoncer que l’ère où les gens raisonnables pouvaient disposer du sort des gens déraisonnables est terminée.


• Pr. PIERRE DELION – démarche hypothético déductive inductive d’État

ça n’existe toujours pas pour ces gens-là

Le professeur Pierre Delion prend le relais. La psychiatrie de secteur démantelée ?(5« ) cette psychiatrie des années post 68 venant à peine de se dissocier de la neurologie, marquée par l’avancée de la psychanalyse lacanienne et de la pensée de la psychothérapie institutionnelle articulée à l’antipsychiatrie anglaise (6« ) et italienne ayant conjointement à l’irruption des neuroleptiques et de la pensée de Foucault liquidé l’asile, cette psychiatrie n’existe toujours pas pour ces gens-là ! s’exclame-t-il en arrivant(7« ).

Écœuré il ironise sur la démarche hypothético déductive en fait inductive d’État. Il aborde aux rivages de l’autisme et critique le « monument fétichisé décadent du DSM » qui pose en matière de diagnostic la question cruciale de la modélisation abusive. On modélise tous les TED non spécifiés sur le modèle de l’autisme typique quand plus de la moitié ne sont pas des autistes, auxquels c’est pas grave on imposera le même traitement non pertinent.

nuls sur le plan scientifique

Il poursuit. Tout se passe comme si notre ministre n’avait pas lu le numéro de 2013 de la revue Prescrire. Qui démontre que les arguments cognitivistes sont nuls sur la plan scientifique, qui rappelle que l’autisme est récent dans l’histoire de la médecine et met en valeur les efforts entrepris par la psychothérapie institutionnelle pour les faire sortir du monde asilaire et réhabiliter les autistes en qualité de sujets. Il indique que ces équipes ont traité ces enfants-là en psychiatrie de secteur avec aussi en intégrant à leur pratique de l’éducatif. Ces équipes mobilisaient non seulement aussi les neurosciences mais encore l’anthropologie et la théorie de l’attachement. Dans un tel cadre l’enfant reste dans son milieu familial et s’effectue un travail de tous les jours avec la famille.

impérativement un long travail sur soi

Alors quand j’entends dit-il répéter que depuis 40 ans la psychanalyse infiltre tout et pervertit toutes les pratiques je me dis que la formation de psychiatre non seulement en effet ne devrait pas comporter l’enseignement du DSM, comme le préconisait tout à l’heure Patrick Landman, mais devrait impérativement comporter un long travail sur soi. Sinon qu’est-ce que je ferai de ce que je reçois au quotidien dans ma psyché de soignant et que faire pour que la violence des patients ne retourne pas en miroir dans la tronche de celui qui l’émet en face de moi. Ne pas reconnaître de tels phénomènes serait outrecuidance et méconnaissance grave.

Il poursuit en poussant l’honnêteté jusqu’à ne pas masquer les ombres à son propre tableau. Nous avons connu dit-il nombre de faux psychanalystes (8« ) qui ont pratiqué de la fausse psychanalyse, il s’agit d’une imposture, ça n’étaient pas des vrais psychanalystes, sachons aussi balayer devant notre porte(9« ).

on est en train de tuer le soin

Il achève par des considérations sociologico-politiques. Aujourd’hui nous ne vivons plus en démocratie, mais en démocratie médiatique. Les lobbies ont surfé sur cette démocratie molle pour transformer l’image que les gens se font de la réalité de nos pratiques, nous empêchant de dire ce que nous avons à dire sur ce que nous faisons. Perversion de la démocratie contemporaine, tout ça est déterminé par l’économie, les consignes de Bercy en matière d’économies sanitaires sont renvoyées au médico social.

Il faut réfléchir conclut-il avec nos alliés intellectuels. On est en train de tuer le soin, lui même remplacé par une psycho-éducation qui n’est rien d’autre qu’une nouvelle rééducation. C’est là que franchement on pouvait attendre mieux d’un Troisième plan de notre gauche.


• ÉLISABETH ROUDINESCO – les psychanalystes n’ont pas pris la mesure de ce qui s’est passé

sa critique commence à venir du DSM lui-même

Dernière à prendre la parole Élisabeth Roudinesco commence par se féliciter de la puissance du rassemblement : ça faisait longtemps qu’on n’avait pas vu ainsi un tel front uni après quinze ans de torpeur. En ce qui me concerne ajoute-t-elle je n’ai jamais considéré le DSM comme utile en tant qu’instrument. Nous avons assisté à un changement de paradigme, constaté la bascule de l’existentiel vers le comportementalisme. J’ai par ailleurs toujours pensé que la critique du DSM viendrait de ses utilisateurs, viendrait du DSM lui même. Elle ajoute (sifflets par une partie de la salle) que les psychanalystes pour leur part ont une lourde responsabilité dans ce qui s’est passé. Ils ne se sont pas battus assez vite, assez efficacement, ne se sont pas engagés politiquement dans cette lutte, n’ont pas pris la mesure de ce qui s’est passé.

ils n’ont pas pris le pouvoir

Ils n’ont pas pris le pouvoir. On ne « change pas le monde sans prendre le pouvoir » comme nous le disait le jeune psychologue de ce matin. Or on n’agit pas seulement par le bas. Et puis le milieu psychanalytique a trop déserté les postes de psychiatrie. C’est un phénomène mondial. Durant tellement d’années aux USA l’orientation scientiste et comportementaliste a pris le pas. Je ne suis ajoute-t-elle ni contre les États-Unis ni contre le libéralisme, j’aime beaucoup les États-Unis contrairement à ce qui se fait dans une certaine gauche française, et je considère que le libéralisme n’exclut pas une orientation dynamique. Mais le monde a changé, il s’est complexifié, la Révolution, devenue impraticable, n’est plus à l’ordre du jour, et pas davantage que d’une révolution il n’est à présent question pour nous de manichéisme. D’ailleurs c’est de là-bas, des États-Unis que ça part, la protestation.

les homosexuels en se battant ont quand même eu 80% des psychanalystes contre eux

Tenez, conclut-elle, considérez le mouvement homosexuel. Mais les homosexuels ont gagné parce qu’ils se sont battus ! Contre les psychiatres et contre les psychanalystes. Ils ont pris le pouvoir intelligemment. Ils ont combattu cette psychiatrie imbécile. Et ils ont quand même eu 80% des psychanalystes contre eux(10« ). Je suis ravie que tout le monde ici se soit réveillé et entreprenne de penser l’avenir d’une nouvelle nosographie et de la relation de la psychiatrie à la société civile. Bravo. Mais n’oublions pas qu’il est grand temps d’admettre que la psychiatrie et la psychanalyse ont été très défaillantes sur ce plan là.

voir aussi

– Philippe Grauer, Aux Assises de la psychiatrie du Collectif des 39, mis en ligne le 10 juin 2013.
– Gilles-Olivier Silvagni, Stop DSM – Patrick Landman : tristesse buiseness, précédé de « Devoir de résistance » par Philippe Grauer [mis en ligne le 29 avril 2013].

ainsi que dans notre dossier DSM :

Pour en finir avec le carcan du DSM, [septembre] 2012.
– Marcelle Maugin, « DSM-4 – Souriez vous êtes renommés », précédé de « Le DSM sème le trouble et pourrait récolter la tempête, » par Philippe Grauer, 5 mai 2012.
– Matthieu Écoffier, Gare au relais des neuroleptiques, Le Monde, précédé de « C’est dur je me sens devenir santémental » par Philippe Grauer, 24 septembre 2012.
– Éric Favereau, La folie placée d’office sous silence, Le Monde, 22 sept 2012.-
– Bernard Bégaud interviewé par Éric Favereau, Benzodiazépines, médication à risque, Libération, 28 septembre 2012.
– Gilles-Olivier Silvagni, STOP-DSM, Avertissement d’incendie, octobre 2012.
DSM 5


à suivre, le débat.

  • 1 Qu’il traite dans ce petit ouvrage que tous nos étudiants devront avoir lu, et au-delà tout honnête psy ainsi que tout honnête patient – puisqu’aussi bien les patients organisés se tenaient à la tribune aux côtés des praticiens, dans la pure tradition libertaire institutionnelle.
  • 2 Nous serons heureux de vous livrer intégralement plus tard son intervention bien construite, nous contentons dans l’immédiat de ces quelques notes ici reconstruites.
  • 3 Mais précisément ce sont les parents des autistes qui ont milité pour retirer leurs enfants des mains des psychiatres-psychanalystes, c’est compliqué tout ça. NdlR.
  • 4 Le voici bien rencontré ici notre principe de multiréférencialité.
  • 5 Créée entre 60 et 70 à l’initiative de Lucien Bonnafé, cette psychiatrie en réseau proche des populations mit fin à la pratique asilaire et mit au service de la population une psychiatrie souvent d’inspiration psychanalytique dans sa méthode. Partagée exclusivement entre psychiatre et psychologues depuis la loi Evin sur le titre de psychologue, elle se prive de la collaboration des psychopraticiens relationnels.
  • 6 Fortement teintée d’existentialisme encore une de nos racines à nous. NdlR.
  • 7 Ces mêmes gens-là qui s’en prenaient pas plus tard qu’en 2004 et suivantes à nous « les-psychothérapeutes » soudain confondus avec les « charlatans » – un mot de médecin – dont précisément et tout le monde le savait nous avions accompli la tâche historique de nous démarquer. Ces gens-là à présent depuis le ministère mettent en œuvre la liquidation de la psychanalyse hospitalière. Il eut mieux valu nous appuyer que les laisser faire le ménage pour imaginiez-vous votre compte. Certains se sont montrés solidaires mais pas tous, j’ai les noms, de ceux trop préoccupés de ne voir midi qu’à leur porte quand on fracture celle du voisin. NdlR.
  • 8 Mais vrais psychiatres, NdlR.
  • 9 Mais nous ne nous en sommes pas distanciés à l’époque n’ajoute-t-il pas. Autrement dit les psychiatres qui n’avaient pas fait le ménage chez eux furent ravis quand la médecine entreprit le « nettoyage psychique » de l’opération Charlatans conduite contre les-psychothérapeutes dès la début du siècle. NDLR.
  • 10 L’autrice de La famille en désordre utilise l’expression 80% comme quantificateur subjectif, entendre la grosse majorité. Quand donc la psychanalyse – mais ça veut dire quoi la psychanalyse, les sociétés historiques ? les grands intellectuels représentatifs (l’équipe des auteurs d’un insignifiant Manifeste pour la psychanalyse que commente ici-même l’article de Jacqueline Rousseau-Dujardin ?), quels responsables se décideront à entreprendre une réflexion sur le condescendant conservatisme dogmatique psychanalytique contemporain ? quand la psychanalyse trouvera-t-elle le courage d’une réflexion critique s’agissant de son histoire au moins dans notre pays depuis les années 80 du siècle dernier ?

Autisme – les méthodes qui marchent : vers quoi, en tournant le dos à quoi ??

Les méthodes qui marchent : vers quoi ?

Intervention de Laure MURAT(1« )
Professeure au département d’études françaises et francophones de l’Université de Californie (UCLA)

Il y a un mois, Patrick Chemla m’a proposé de participer à ces Assises et m’a demandé si, à titre d’historienne (et plus spécialement d’historienne de la psychiatrie), j’aurais été intéressée d’intervenir à propos du Troisième Plan Autisme. Comme beaucoup, j’avais été choquée par les propos de Mme Carlotti condamnant la psychanalyse au profit des « méthodes qui marchent », précisant : « Que les choses soient claires : n’auront les moyens pour agir que les établissements qui travailleront dans le sens où nous leur demanderons de travailler » (Le Monde, 2 mai 2013). Cette phrase, qui a été beaucoup reprise – à juste titre –, est d’autant plus frappante qu’elle dit haut et fort ce que le rapport s’évertue à diffuser mais de façon beaucoup plus perverse, comme l’eau qui dort, sans l’énoncer une seule fois.

N’étant ni médecin, ni psychiatre, je n’ai aucune qualification pour me prononcer sur l’autisme. Mais je suis professeure à l’université et le rapport aborde précisément l’enseignement et la recherche, domaines sur lesquels je me concentrerai, en prenant soin de distinguer le discours implicite du discours explicite – la langue de la bureaucratie requérant d’autant plus d’attention du point de vue rhétorique que sa médiocrité poétique, souvent lénifiante, est, contrairement à ce qu’on pourrait croire, très élaborée et très signifiante politiquement.

réduction au silence

On peine en général à juger des textes qui, en apparence, ne se réclament d’aucune théorie. Mais c’est oublier que l’absence de théorie est déjà une théorie. De même, d’un point de vue lexical, l’absence de certains mots est au moins aussi révélatrice que l’emploi répété de certains autres. Que les mots « psychanalyse » ou « psychothérapie », par exemple, ne soient pas prononcés une seule fois sur les 121 pages du Troisième Plan Autisme (2013-2017) me semble plutôt être une revendication idéologique en creux que le fruit d’une étourderie des rédacteurs. Car on sait bien que la réduction au silence est une méthode beaucoup plus efficace qu’une attaque frontale, dont les arguments pourraient être soumis à la discussion et au débat. En parvenant – car c’est une manière de tour de force – à ne citer ni la psychanalyse, ni la psychothérapie institutionnelle, le rapport entérine, comme une évidence, leur disparition de fait dans le paysage intellectuel. Le silence joue ici le même rôle qu’un énoncé performatif, qui « acte » une éradication : ce qui n’est pas nommé n’existe pas – ce que la presse n’aurait peut-être même pas relevé, n’était la déclaration martiale de Mme Carlotti, que j’interprète comme une « gaffe politique », à la limite du lapsus, officialisant ce qu’il fallait stratégiquement continuer à taire.
De même qu’il y a réduction au silence de la psychanalyse et de la psychothérapie institutionnelle, il y a, dans le rapport, suremploi de certains termes. Le mot « cognitif » (diversement accordé), par exemple, est prononcé vingt-six fois, loin derrière, il est vrai, l’expression « recommandations de la HAS » qui ne compte pas moins de cent huit occurrences.

pluralité faussée

En gardant ces remarques lexicales en tête, la lecture des passages consacrés à l’enseignement supérieur et à la recherche s’avère d’autant plus éclairante. Je lis par exemple, p. 15 : « (…) les universités ont un rôle important à jouer pour déployer de nouvelles formations respectant les recommandations de la HAS et de l’ANESM. » Et deux phrases plus loin: « Les licences professionnelles permettront aux étudiants de découvrir la diversité des méthodes existantes compatibles avec les recommandations de la HAS et de l’ANESM et de pouvoir ensuite, grâce aux compétences acquises, effectuer les choix adéquats en fonction des besoins spécifiques de chaque situation. Ces licences pourront également favoriser le développement de cursus articulés avec d’autres formations diplômantes, notamment éducateurs spécialisés[1]. »

« Les nouvelles formations respectant les recommandations de la HAS », « la diversité des méthodes existantes compatibles avec les recommandations de la HAS »… Il ne faut pas être grand clerc pour observer que la pluralité affichée des positions (nouvelles formations, diversité des méthodes existantes, besoins spécifiques de chaque situation, développement de cursus) est une pluralité faussée, puisqu’elle est en réalité réduite aux « recommandations de bonne pratique » de la HAS publiées en 2012, qui concluaient à la non-pertinence des interventions fondées sur l’approche psychanalytique et la psychothérapie institutionnelles[2]. Prôner la diversité, dans ce cas, c’est donc prôner la diversité dans un seul domaine scientifique, les sciences cognitives et comportementales. C’est un peu comme si je disais vouloir étudier la diversité des couleurs de cheveux…parmi les blonds.

même domaine exclusivement

Un même principe préside à la partie consacrée au renforcement de la recherche, mais formulé différemment et, pour tout dire, de façon plus explicite : « Cette action vise à renforcer la recherche sur l’autisme dans le domaine de la biologie, des sciences cognitives, et des sciences humaines et sociales[3]. » Les actions envisagées sont au nombre de quatre :

– 1) Promouvoir la recherche sur les marqueurs précoces et le suivi évolutif de l’autisme (bio-marqueurs, données de l’imagerie cérébrale) en l’articulant à l’analyse clinique, cognitive et comportementale.

– 2) Promouvoir la recherche sur les mécanismes moléculaires et cellulaires à l’origine de l’autisme.

– 3) Promouvoir la recherche cognitive sur l’autisme (…) [et, en particulier] développer et affiner divers modèles (Theory of Mind, etc.)

– 4) Étudier les dispositifs de remédiation (…)[4]

Traduction : seules la biologie et les sciences cognitives et comportementales (citées deux fois) peuvent apporter une réponse à l’autisme. Les « divers » modèles étudiés, comme la Theory of Mind, appartiennent exclusivement à ce même domaine.

rôle et intervention de l’État dans la formation universitaire et dans la recherche

Ces deux passages me paraissent exemplaires d’une réflexion à mener sur le rôle et l’intervention de l’État dans la formation universitaire et dans la recherche en général, problème qui s’est récemment cristallisé, en Histoire, avec la polémique autour des lois mémorielles. J’en rappellerai rapidement la genèse et les enjeux. Le 12 décembre 2005, Pierre Nora lançait une pétition, Liberté pour l’histoire, signée entre autres par Pierre Vidal-Naquet, Paul Veyne et Élisabeth Roudinesco. L’appel s’insurgeait contre les procédures judiciaires visant des historiens, dont le travail était entravé par une série de lois (la loi Gayssot, la loi Taubira, la loi du 29 janvier 2001 portant reconnaissance du génocide arménien ou celle du 23 février 2005 demandant au programmes scolaires de reconnaître le « rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord », etc.), lois qui « ont restreint la liberté de l’historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu’il doit chercher et ce qu’il doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites. » Le collectif demandait en conséquence « l’abrogation de ces dispositions législatives indignes d’un régime démocratique[5] ». Quelques jours plus tard, un autre collectif, composé entre autres de Serge Klarsfeld et de Claude Lanzmann, lançait une contre-proposition intitulée : « Ne mélangeons pas tout », qui affirmait entre autres, à propos de la loi Gayssot dont le maintien était réclamé : « Le législateur ne s’est pas immiscé sur le territoire de l’historien. Il s’y est adossé pour limiter les dénis afférents à ces sujets historiques très spécifiques, qui comportent une dimension criminelle, et qui font en tant que tels l’objet de tentatives politiques de travestissements[6]. »

toujours pas prouvée scientifiquement

Lorsque le pouvoir interdit l’enseignement du négationnisme à l’université, est-ce choquant ? Lorsque le pouvoir autorise (dans certaine universités américaines) l’enseignement du créationnisme réfutant Darwin, est-ce choquant ? Y aurait-il une bonne et une mauvaise ingérence ? Où est-ce l’ingérence qu’il faut condamner par principe ? Ces questions me semblent facilement transposables à l’objet qui nous occupe. Car l’État n’a pas plus à définir la « vérité historique » que la « vérité scientifique ». Que l’État donne un certain nombre de grandes orientations ne me paraît pas choquant en soi. Mais qu’il réduise à la source et de facto la formation et la recherche à un seul ensemble de propositions (ici, les sciences cognitives et comportementales, à l’exclusion de toutes les autres, comme l’a bien rappelé Mme Carlotti) me paraît très grave. Car c’est, d’une part, condamner la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle à n’être aussi « valides » que le négationnisme ou aussi farfelues que le créationnisme. Et c’est, d’autre part, accorder à la HAS un pouvoir d’autant plus exorbitant que son infaillibilité est un peu comme celle du pape : elle n’a toujours pas été prouvée scientifiquement. Je vous rappelle en passant que dans un communiqué du 20 mai 2011, par exemple, la HAS annonçait un retrait « spontané » de ses recommandations pour la maladie d’Alzheimer : sur les 25 experts ayant élaboré lesdites recommandations, 3 n’avaient pas fait de déclaration publique d’intérêt ; plus embêtant, sur les 22 autres, 11 étaient accusés de conflit d’intérêt « compte tenu des liens étroits que les expert(e)s entretenaient avec les laboratoires chargés de la fabrication et de la commercialisation des produits médicamenteux » du traitement de la maladie[7].

recommandations – sommations

Que ce soit cette instance-là précisément qui dicte les orientations de la recherche (puisqu’on a compris grâce à Mme Carlotti que ces recommandations étaient en réalité des sommations) me paraît, oui, tout aussi choquant que lorsque l’État a voulu obliger les historiens à reconnaître le rôle « positif » de la colonisation (loi du 23 février 2005). À cette époque, Christiane Taubira s’était exprimé pour juger la loi « désastreuse » car « catégorielle ». En 2001, la loi Taubira, précisément, demandait pourtant à ce que la traite des Noirs soit inscrite dans les programmes mais (et la différence est cruciale) n’imposait en aucune façon la manière dont les enseignants devaient en parler.

victoire d’un lobby

Le plébiscite exclusif des sciences cognitives et comportementales du Troisième Plan Autisme me paraît comparable à ces oukazes officiels en ceci qu’il impose une orientation scientifique qualifiée de seule « positive », et limite ainsi la recherche c’est-à-dire l’appauvrit. Après la proposition de loi du député UMP Daniel Fasquelle en janvier 2012 appelant à une interdiction pure et simple de la psychanalyse dans le traitement de l’autisme, il est très regrettable que soit entériné si vite ce qu’il faut bien appeler la victoire d’un lobby, au mépris des régles élémentaires qui président à tout travail intellectuel.


NOTES

[1] Troisième Plan Autisme (2013-2017), présenté le jeudi 2 mai 2013 par Marie-Arlette Carlotti, ministre déléguée chargée des personnes handicapées et de la lutte contre l’exclusion, Ministère de la Santé, p. 15.
[2] Autisme et autres troubles envahissants du développement : interventions éducatives et thérapeutiques coordonnées chez l’enfant et l’adolescent. Recommandation de bonne pratique, Mars 2012, p. 27. Téléchargeable sur le site de la HAS : http://www.has-sante.fr/portail/jcms/c_1101438/fr/tableau-des-recommandations-de-bonne-pratique
[3] Troisième Plan Autisme (2013-2017), présenté le jeudi 2 mai 2013 par Marie-Arlette Carlotti, ministre déléguée chargée des personnes handicapées et de la lutte contre l’exclusion, Ministère de la Santé, p. 100.
[4] Ibid. C’est moi qui souligne.
[5] Voir : http://www.lph-asso.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=2&Itemid=13&lang=fr
[6] Voir : http://tempsreel.nouvelobs.com/culture/20051220.OBS9491/ne-melangeons-pas-tout.html
[7] Voir : http://mythe-alzheimer.over-blog.com/article-le-retrait-par-la-haute-autorite-de-sante-en-france-des-recommandations-sur-la-maladie-d-alzheimer-76594980.html
(1) Utilisé sur des autistes s’automutilant, le packing consiste à les envelopper – en les accompagnant soigneusement et très humainement – temporairement de linges froids et humides (travail avec le moi-peau). Note re-rédigée par PHG.

  • 1 Le titrage est de notre Rédaction.

Tollé à Villejuif contre le plan autisme

2 juin 2013

ASSISES CITOYENNES POUR L’HOSPITALITÉ EN PSYCHIATRIE :
tollé à Villejuif contre le plan autisme

Par Éric Favereau
– Libération du 2 juin 2013

Ce week-end, se tenaient les Assises citoyennes pour l’hospitalité en psychiatrie, dans une ambiance de lutte face aux attaques visant l’approche psychanalytique.

Quand il est arrivé, samedi, à la tribune des Assises citoyennes pour l’hospitalité en psychiatrie, avec sa silhouette cassée, le psychiatre Jean Oury – une des grandes figures de ce que l’on a appelé la psychothérapie institutionnelle, qui allait façonner la psychiatrie française de ces cinquante dernières années –, il y a eu comme un moment de silence. De silence et de respect parmi le millier de participants à la manifestation sise à Villejuif (Val-de-Marne).

Au tout début des années 50, maltraité par l’administration d’alors, Jean Oury avait claqué la porte et il était parti sur les routes de France avec tous ses grands malades pour fonder un nouveau lieu : la clinique de La Borde(1« ), près de Blois (Loir-et-Cher). L’histoire a-t-elle une suite ? Jean Oury a près de 90 ans. Il a parlé seulement quelques minutes, racontant, comme à son habitude, des histoires. «Quand un expert du ministère est venu récemment à La Borde pour regarder la cuisine, il nous a dit qu’il fallait la fermer car elle n’était pas aux normes. Je lui ai dit : « Pas de problème… » Puis j’ai ajouté : « Mais il faut que vous sachiez que vous serez responsable du licenciement de 200 personnes, car La Borde fermera, le cuisinier a un rôle thérapeutique au moins aussi important que le psychiatre. » L’expert est parti et je ne l’ai plus jamais revu.»

La Borde est toujours là, unique, accompagnant avec chaleur des centaines de grands malades : «Mais qu’est-ce qu’ils savent, ces experts, des grands schizophrènes? a poursuivi Jean Oury. Allez, ils n’en savent rien… Ces gens-là ne sont même pas méchants. C’est pire, ils sont simplistes.»

Tonnerre d’applaudissements. Moments de grâce. Mais cela sera-t-il suffisant pour inverser une tendance impressionnante qui traverse la société française, et qui veut marginaliser la psychanalyse dans l’univers de la psychiatrie ?

Place

Dernière offensive en date, le troisième plan autisme qu’a présenté, le mois dernier, le gouvernement avec des propos ahurissants de la ministre chargée des Personnes handicapées, Marie-Arlette Carlotti. «En France, depuis quarante ans, a-t-elle dit, l’approche psychanalytique est partout. Aujourd’hui, elle concentre tous les moyens. Il est temps de laisser la place à d’autres méthodes pour une raison simple : ce sont celles qui marchent, et qui sont recommandées par la Haute autorité de santé La ministre ajoutant même : «Que les choses soient claires, n’auront les moyens pour agir que les établissements qui travailleront dans le sens où nous leur demanderons de travailler.»

«Cette attaque est grave et stupide, a estimé le Dr Hervé Bokobza, coordonnateur du Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire à l’origine de ces assises. Nous avons dû changer le déroulement de ces assises pour faire un meeting et lancer un appel pour le retrait du plan autisme 2013.» Ainsi, ce week-end à Villejuif, il y avait une ambiance de lutte. Pendant deux jours, psychiatres, psychologues, infirmiers, mais également malades et proches ont débattu de ces questions. L’air du temps est difficile, entre abattement et lassitude. Dans les hôpitaux psychiatriques, les pratiques se durcissent, mais il y a aussi la montée en puissance des thérapies comportementalistes ou cognitives, ainsi que l’omniprésence des médicaments.

«Il faut balayer devant nos portes, a lâché avec force l’historienne Élisabeth Roudinesco. La psychanalyse a été dominante pendant cinquante ans, et aujourd’hui elle est en voie de marginalisation. Pourquoi ? Certains d’entre nous portent une lourde responsabilité.» Et de prendre un exemple de ces rendez-vous ratés : «Regardez les homosexuels ! Ils ont gagné, car ils se sont battus contre les psys qui les prenaient pour des malades. Ils ont créé de vraies luttes politiques. Aujourd’hui, cela ne suffit pas de protester, il faut se réveiller, faire de la vraie politique, il faut penser à de nouvelles relations, par exemple avec les patients.»

Visite

Peu après, le Pr Pierre Delion – psychiatre attaqué par des associations de parents d’enfants autistes pour la pratique du packing (1) – a décrit une ambiance détestable. Racontant comment, le mois dernier, un psychiatre de la Pitié-Salepêtrière a eu la surprise d’avoir, dans son service, la visite d’un comité de lutte contre la torture «parce qu’il pratiquait le packing». «Accusé de torture ! Où en somme nous ? a-t-il poursuivi. Dans certaines régions, des agences de santé veulent retirer de l’argent à des centres qui ne suivent pas les recommandations officielles.» «Il faut arrêter de nous enfermer dans nos citadelles, a argumenté un jeune psychiatre, Mathieu Bellahsen. Il faut aller là où l’on a besoin de nous, par exemple dans le médicosocial.» À l’issue des assises, un appel pour le retrait du plan autisme a été signé par près d’une centaine d’organisations.

(1) Utilisé sur des autistes s’automutilant, le packing consiste à les envelopper temporairement de linges froids et humides, puis à les accompagner.

voir également

– Philippe Grauer, Aux Assises de la psychiatrie du Collectif des 39 [mis en ligne le 10 juin 2013]
Appel des 1000, précédé de « L’Hôpital se sépare de la Charité » par Philippe Grauer [mis en ligne 17 juin 2013]
– Philippe Grauer, Assises de la psychiatrie – suite [mis en ligne le 16 juin 2013]
Bulletin des 39

  • 1 La Borde est une colonie du Saint Alban fondateur de François Tosqualles, l’inventeur pendant la guerre de ce qui va devenir la psychothérapie institutionnelle, une sorte d’antipsychiatrie psychosociologique libertaire imprégnée de terminologie lacanienne.

AUX ASSISES DE LA PSYCHIATRIE DU COLLECTIF DES 39

AUX ASSISES DE LA PSYCHIATRIE

Les 39 se réunissaient le ouikinde dernier à Villejuif, invités par la mairie communiste. C’est quoi au juste les 39 ? Un mouvement pour la psychiatrie expliquent-ils de façon englobante (1« ). On en comptait environ 900 ça fait du monde (pas fatalement tous psychiatres, combien de psychologues et autres professions avoisinantes dans la salle ?), combien sont-ils, ces 39, représentent-ils 15 % des près de 14 000 psychiatres actuels (dont presque la moitié en pratique hospitalière, c’est ceux-là qui se réunissaient aux Assises) – dont on annonce le prochain départ à la retraite de 40% d’entre eux, la vieille garde psychodynamique ?

psychothérapie institutionnelle

Il s’agit de la mouvance et sensibilité du médico social héritier de la psychothérapie institutionnelle que représente si sympathiquement au CIFPR notre Jacques Tosquellas, à l’occasion fils de son père, quand j’en parle aux étudiants débutants ce nom là ne leur dit rien si on ne raconte pas l’Histoire elle ne va pas se transmettre toute seule non plus notre tâche en cette matière doit être prise au sérieux que vaudrait un psy qui ignorerait l’histoire de son domaine ? Claude Rabant professe que la psychothérapie institutionnelle représente le second pôle de la psychanalyse française avec Lacan. C’était eux qui se tenaient là, représentants de la psychiatrie psychanalytique en protestation et déroute.

On ne peut chiffrer précisément cette mouvance dans ses effectifs et son audience. Tenez les Pas de zéro de conduite étaient parvenus à recueillir 150 000 signatures. Une minorité déterminée peut beaucoup. Peu et beaucoup voilà où nous en sommes. Le flou des sciences humaines a parfois du bon.

la psychanalyse expulsée du territoire de l’autisme

Donc ils se réunissaient samedi dernier à Villejuif. Fernand Oury fit l’icône. Là-dessus Éric Favereau vous informe. Puis un député socialiste sympathique fit contrepoids à l’antipathisme des déclarations fermes de la ministre de la santé confirmant la politique de l’HAS d’expulsion de la psychanalyse du territoire de l’autisme. Positionnement parfaitement compréhensible, le pouvoir socialiste peut avoir en sympathie la psychanalyse et l’humanisme sans ignorer que les psychanalystes c’est autre chose, et que c’est même quelque chose dont les parents des autistes à 90 % ne veulent plus entendre parler. À qui la faute ? aux persécuteurs et ennemis perfides, ou aux psychiatres arrogants tant qu’ils ont pu arguer de la psychanalyse pour dire et commettre suffisamment disons d’erreurs pour dégoûter les parents maintenant massivement entrainés par des comportementalistes sectaires au fort vent de travers dans les voiles. Vous me direz d’un extrême à l’autre c’est pas mieux le tout éducatif comportementaliste. En effet. Des professionnels sensés comme Pierre Delion (voir L’enveloppe qui déchire) ont toujours demandé qu’on articule toutes les méthodes et disciplines au service de l’autisme. Refus virulent des comportementalistes qui vont jusqu’à parler de la pratique de l’enveloppement humide (dans des cas et selon des protocoles précis) en termes de torture, vraiment du n’importe quoi qui a blessé cet honnête homme. Pourquoi tant de haine ? on trouve des analystes pour dire avec Élisabeth Roudinesco que les psychanalystes se sont mis tout seuls dans ce pétrin et qu’il faudrait qu’ils y réfléchissent.

fin du primat de la psychanalyse comme méthode clinique

Les psychanalystes ? mais nous étions en train de débattre de la psychiatrie. Ne serions-nous pas en train de perdre le fil ? un non spécialiste au colloque des 39 rapidement ne saurait plus où il en est. La psychiatrie est une discipline et spécialité médicale – autrefois prestigieuse, il y a longtemps qu’elle a perdu son triple A. Cela dit la psychanalyse est une discipline non médicale aujourd’hui exercée à l’ombre de la psychiatrie, ah ben voilà ! ou de la psychologie. Or psychiatrie et psychologie sont travaillées par des jeux de forces puissants dont un des axes principaux est de se dégager de la psychanalyse (vous savez, le DSM). Au colloque des 39 on continue de parler en termes de primat de la psychanalyse comme méthode clinique, puisqu’on se considère comme héritiers de la psychothérapie institutionnelle, mais pas seulement. Héritiers de l’antipsychiatrie anglaise (entre autre) nos psychiatres modèle 39 se réclament par ailleurs d’une pratique influencée par le courant existentialiste, dont procède la psychologie humaniste dont nous descendons – voilà pourquoi votre fille est muette. Les interactions incessantes entre les aires culturelles, scientifiques, idéologiques et institutionnelles relevant des quatre côtés du carré psy complexifient la figure, il importe qu’elles ne la brouillent pas.

ça n’existe toujours pas pour ces gens-là

Par ces traits, psychanalyse, antipsychiatrie et psychothérapie institutionnelle, phénoménologie existentialiste, cliniquement, théoriquement et idéologiquement ces psychiatres marchent du même pas que nous les psychopraticiens relationnels. Pourtant ils ne s’en soucient guère. Dans nos milieux la remarque de Pierre Delion parlant de la psychiatrie de secteur vue par la bureaucratie du ministère de la Santé mais cela vaut plus largement, sa constatation « n’existe toujours pas pour ces gens-là » vaut pour la psychologie et la psychiatrie, et bien sûr pour les ministres à l’occasion (2« ), quand ils regardent de notre côté.

ces psychiatres qui ne nous ont pas appuyés lors de l’opération Accoyer

Même déni corporatiste lors de la bataille des charlatans. Ils étaient où nos sympathiques psychiatres humanistes héritiers de l’antipsychiatrie et de la psychothérapie institutionnelle quand les autres héritiers de la psychothérapie institutionnelle, nous, étaient traînés dans la boue par leur collègue médecin donc sérieux Accoyer (3« ) héritier en droite ligne de la politique de son prédécesseur Kouchner, un socialiste du gouvernement Jospin d’avis de remettre aux psychiatres eh oui, la responsabilité du titre de psychothérapeute ? ils étaient où quand parmi les seuls à se réveiller – avec alors Élisabeth Roudinesco et pour une part René Major, on trouva Jacques-Alain Miller, personnage complexe devenu depuis faiseur de méchants procès à tout va c’est bien la peine d’avoir des mérites pour se les gâcher tout seul par la suite. Ils n’ont pas levé le petit doigt, nos psychiatres même humanistes, cette histoire de charlatanerie ne les concernait pas. Les seuls qui nous ont épaulé furent les psychiatres de la Cause – dont certains à présent se disent relationnels. Les voici tous à présent comme nous aux prises avec un pouvoir qui les élimine, c’est leur tour. Comme c’est notre devoir de les soutenir, sans oublier que s’ils nous avaient eu soutenus quand c’était le nôtre de tour, nous serions plus forts maintenant à leurs côtés.

D’ailleurs ils protestent contre les pouvoirs publics qui malmènent avec la psychanalyse le courant de la dynamique de subjectivation mais ont-ils modifié leur regard sur nous ? que représentons-nous actuellement pour eux ? Aussi bien que représentent-ils pour nous ?

sur le terrain, travail en réseau

Eux pour nous représentent une référence, celle du courant de la psychothérapie institutionnelle avec eux depuis les années 70 partagé, celle du courant phénoménologique humaniste, celle de la psychothérapie relationnelle enfin qui fait que certains psychiatres mêmes se disent relationnels. Ils représentent la borne recours (de préférence avec une adresse libérale) sans laquelle nous ne pouvons travailler. Nous pour eux, ça dépend, au coup par coup, selon le voisinage, quand on en connaît un bon qui a compris qu’il pouvait travailler avec nous tout va bien. Le premier souci lors de l’installation c’est de s’assurer des psychiatres du voisinage. Nous avons besoin de travailler en réseau avec eux. Nous les préférons humanistes, de toute façon il nous les faut de confiance.

Pour eux, débordés comme ils sont et seront de plus en plus, pouvoir nous adresser, en dehors du circuit hospitalier (à commencer par la psychiatrie de secteur, CMP et CMPP), des patients pas trop lourds (mais quand même) capables de suivre une psychothérapie relationnelle régulière constitue une ressource locale appréciable. Le travail que nous savons faire, notre psychopratique(4« ) ils l’ignorent, et peuvent se rendre compte de sa qualité et efficacité (5« ). Généralistes et psychiatres sont parfois capables d’apprécier la capacité des praticiens formés dans nos écoles agréées par nos soins (6« ) à faire du bon travail. Il n’est pas indifférent que nous fréquentions leur Assises et qu’ils se rendent compte en retour que nous apprécions et appuyons leur militance puisque nous en partageons les valeurs.

Alors, aux Assises des 39 donc qu’avons-nous entendu ?

voir la suite

– Philippe Grauer, Assises de la psychiatrie – suite, 16 juin 2013.

  • 1 Il y a quelques décennies Tosquelles disait : « sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparaît ». Pourtant, peu après le tournant du siècle, l’État, mettant en pièce le fondement démocratique de son assise, fit tomber sur le pays une lourde nuit sécuritaire laissant l’épaisseur de l’histoire ensevelir le travail de ceux, Bonnafé, Le Guillant, Daumézon, Tosquelles, Lacan, Paumelle, Lainé et d’autres, dont nos générations ont hérité du travail magnifique. Ils avaient fait de leur pratique œuvre de libération des fécondités dont la folie est porteuse, œuvre de libération aussi de la pensée de tous, rendant au peuple son honneur perdu à maltraiter les plus vulnérables d’entre nous. Aujourd’hui cet obscurantisme affecte nos pratiques d’aide, de soin et de prendre soin dans les champs médicaux, médico-sociaux et sociaux et concerne aussi bien la pratique privée que publique.
  • 2 Pas tous, le 5 février 2005 Philippe Douste-Blazy déclare publiquement lors d’un Forum organisé par la Coordination psy : « Quelles que soient les querelles qui ont pu les opposer, je les réunis dans cet hommage. Et, de même, je souhaite, ici, à cette tribune, saluer la place que remplissent, dans la vie psychanalytique, en France, la Société psychanalytique de Paris et l’École de la Cause freudienne, sans oublier les multiples groupes qui concourent à donner son rayonnement à la psychanalyse française. Je m’adresse également à tous les praticiens de la psychothérapie relationnelle et à tous ceux que le public appelle familièrement les psys. »
    Intéressante synthèse des tenants de la dynamique de subjectivation, élargie tout à trac à l’ensemble des psys – il ne fallait oublier personne. Apparaissent en pleine lumière les deux sociétés à l’épicentre de l’action politique du moment, SPP et Cause, et les psychopraticiens relationnels, spécifiquement désignés. Note reprise depuis Chronologie.
  • 3 Assisté bien volontiers la fameuse nuit de l’Amendement par l’anesthésiste socialiste Catherine Génisson. Entre confrères il faut bien s’aider de temps en temps. Lourde responsabilité historique, qu’a sur le moment tenté d’esquiver Jean-Marc Ayrault, président du groupe socialiste, quand nous l’avons rencontré. N’oubliez pas ce nom, le vote de Catherine Génisson, avec ce qu’il signifie de collusion médicaliste par delà les frontières des partis, fut déterminant et particulièrement nocif. Il ne s’est pas agi d’un détail loin s’en faut. L’effet de stupeur provoqué par l’unanimité qui accueillit l’amendement Accoyer littéralement paralysa la capacité de réaction du PS. Il fallut attendre longtemps pour que surgisse la figure déterminée de Jean-Pierre Sueur, davantage défenseur de la psychanalyse (sillage Roudinesco) que de nous mais tout de même, attaché à nous soutenir.
  • 4 nous nous disons laïquement psychopraticiens eux médicalement cliniciens, il faudra un jour explorer ce distinguo lexical.
  • 5 tout ceci bien entendu en dehors du fait d’appellation, psychothérapeute ou psychopraticien relationnel®.
  • 6 Puis titularisés par les soins de nos institution historiques responsables.

Lacan vaut-il bien une messe ?

Voilà ce que l’on trouve dans le livre de souvenirs de Roland Dumas, L’œil du Minotaure, Paris, Le Cherche-Midi, 2013, dans le long chapitre consacré à Jacques Lacan.

Rappelons que Roland Dumas était un intime de Lacan et qu’il fut son avocat, celui de Laurence Bataille et de la famille Miller.

On ne peut que recommander la lecture de ce chapitre qui corrobore sur bien des points – malgré quelques erreurs – ce qu’Élisabeth Roudinesco a écrit en 1993 dans Jacques Lacan. Esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée (Fayard) et en 2011, dans Lacan envers et contre tout (Seuil).

Extraits

au nom de ma fantaisie

«Cette fantaisie est aussi indispensable à qui veut comprendre bien comprendre le psychanalyste et son œuvre. C’était sa part de provocation, sa façon à lui de ne pas affronter la douleur du réel. Mais n’est-ce pas la définition même de l’humour ? Je rangerais dans le même chapitre son prétendu vœu qui occasionna une polémique familiale post mortem. «Je voudrais qu’on me fasse une grand messe d’enterrement selon le rite catholique» Un mot peut-être apocryphe qui conduira Judith et sa demi-sœur Sibylle, née d’un premier mariage, au tribunal lors de la publication de l’ouvrage d’Élisabeth Roudinesco, Lacan envers et contre tout, paru en 2011.»

fils de curé

«Lacan avait été élevé dans une famille catholique et conservatrice. Quand il était en verve, il se disait «fils de curé». Son frère cadet, Marc-François, sera ordonné prêtre et se fera moine. Ils avaient conservé de fort liens d’affection et il n’était pas rare qu’ils échangeassent de fructueux dialogues, par exemple sur l’exégèse des Évangiles. Jacques Lacan était passionné par le sens, la traduction, les ambiguïtés des textes sacrés. Cela ne faisait pas forcément de lui un croyant, mais il poursuivait ainsi son éternelle quête entre le langage, l’inconscient, le divin et le sacré.

Son exécutrice testamentaire était évidemment sa fille Judith mais c’est le mari de celle-ci, Jacques-Alain Miller, qui est l’exégète reconnu du maître. Lacan savait qu’après lui la zizanie règnerait parmi ses disciples et avait déclaré à propos de son gendre : «s’il n’en reste qu’un ce sera celui-là!». Miller a prétendu un moment que son beau-père était antisémite. Cette affirmation jeta un froid dans la communauté juive mais ne dépassa pas ce cercle restreint. Je n’ai jamais rien entendu dans la bouche de Lacan qui puisse le laisser croire.»

Appel collectif international de soutien à Élisabeth Roudinesco

Appel collectif international de soutien à Élisabeth Roudinesco

31 mars – 3 juin 2013

Mis en ligne début avril, cet appel a été signé à ce jour par près de 700 personnalités de plusieurs pays : psychiatres, psychanalystes, historiens, sociologues, universitaires, écrivains, philosophes, cinéastes, intellectuels, travailleurs sociaux.

On le trouve aux deux adresses suivantes :

Appel
– sur notre site même à Élisabeth Roudinesco – Appel collectif international de soutien.

RAPPEL : cinq co-assignations

Sont assignés, la présidente de la SIHPP, Élisabeth Roudinesco, et son secrétaire général Henri Roudier, ainsi que Philippe Grauer membre du Conseil d’administration de la SIHPP, président du Syndicat national des praticiens en psychothérapie relationnelle et psychanalyseSNPPsy et directeur du Centre interdisciplinaire de formation à la psychothérapie relationnelleCIFPR, ce dernier en tant qu’auteur et pour avoir installé sur son site des informations identiques, diffusées d’ailleurs sur d’autres sites.

Nous soussignés, dénonçons les propos tenus à l’encontre d’Élisabeth Roudinesco par Jacques-Alain Miller dans son blog du 7 mars 2013 (1« ) ainsi que le nouveau procès qu’il lui intente aujourd’hui en tant que présidente de la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse (SIHPP) (2« ) à propos de « l’affaire Mitra Kadivar .» Élisabeth Roudinesco est une grande historienne qui tient avec succès un séminaire à l’École normale supérieure, et dont l’œuvre est connue dans le monde entier. Elle a toujours relayé les demandes de soutien pour aider les psychanalystes, psychiatres et intellectuels persécutés dans leur pays (notamment Rafah Nached et Raja Benslama). Et rien n’indique qu’il s’agisse dans l’affaire Kadivar d’une telle situation. De nombreux témoignages produits par des psychiatres iraniens sont là pour en attester. L’utilisation de procédures judiciaires et d’invectives en lieu et place du débat intellectuel est indigne d’une société démocratique. Nous appelons tous les psychanalystes, psychiatres ainsi que toutes les personnes qui se sentent concernées à signer cet appel de soutien à Élisabeth Roudinesco.

initiateurs

Pierre Delion (professeur des Universités à la faculté de médecine de Lille 2, chef du service de pédopsychiatrie du CHRU de Lille, psychanalyste)
Olivier Douville (psychanalyste, maître de conférences Université de Paris-Ouest Nanterre, Université Paris 7-Denis Diderot)

Premiers signataires (64)

Élisabeth Badinter (philosophe, écrivain).
Jean-Pierre Sueur (sénateur).
Michel Wieviorka (sociologue, directeur d’études à EHESS).
Jacques Le Rider (germaniste, historien, directeur d’études à l’EPHE).
Catherine Clément (philosophe, écrivain).
Michelle Perrot (historienne, professeur émérite, Université de Paris 7-denis Diderot).
Georges Vigarello (historien, directeur d’études, EHESS).
Gilles Pécout (historien, directeur du département d’histoire de l’École normale supérieure).
Gisèle Sapiro (directrice de recherches au CNRS, directrice d’études à l’EHESS. Directrice du Centre européen de recherches en sociologie, Université de Paris 1)
Fethi Benslama (psychanalyste, professeur de psychopathologie à l’Université de Paris 7-Denis Diderot).
Raja Ben Slama (universitaire, psychanalyste, Faculté des arts et lettres de la Manouba, Tunisie)
Gilles Perrault (écrivain).
Pierre Zaoui (philosophe, maître de conférence en lettres à l’Université de Paris 7-Denis Diderot).
Henri Rey-Flaud (psychanalyste, professeur émérite à l’Université de Montpellier).
Chawki Azouri (psychiatre, psychanalyste, chef de service, Hôpital Mont-Liban, Beyrouth).
Julia Borossa (historienne, directrice de programme en psychanalyse, Université de Middlesex, Londres).
Laure Murat (historienne, professeur au département d’études françaises et francophones de UCLA, Californie).
Patrice Chemla (psychiatre des hôpitaux, chef de clinique à l’hôpital Henri Ey, Reims).
Catherine Vanier (psychanalyste, membre d’Espace analytique).
Alain Vanier (psychiatre, psychanalyste, professeur de psychopathologie, Université de Paris 7-Denis Diderot).
Jean Michel Rabaté (professeur de langue et de littérature comparée à l’Université de Pennsylvanie, Philadelphie).
Antoine Courban (professeur d’histoire et philosophie des sciences biomédicales, chef du département de Médecine et Humanités, Université Saint Joseph de Beyrouth).
Jacques Hochmann (psychiatre, psychanalyste, membre de la Société psychanalytique de Paris et de l’IPA).
Jean-Louis Desmeure (chargé de mission pour le livre au Ministère des affaires étrangères).
Serge Tisseron (psychiatre, psychanalyste, docteur en psychologie, Université de Paris-Ouest Nanterre).
Patrick Guyomard (psychanalyste, professeur de psychopathologie, Université de Paris 7-Denis Diderot, membre fondateur de la Société de psychanalyse freudienne).
François Pommier (psychiatre, psychanalyste, professeur à l’Université Paris-Ouest – Nanterre, membre du CNU, section 16).
Catherine David (écrivain, journaliste).
Per Magnus Johansson (psychanalyste, historien, Université de Göteborg, membre d’honneur de la Société suédoise de psychanalyse affiliée à l’IPA).
C. Lucia Valladares (psychanalyste, professeur à la PUC-SP, Brésil).
Caterina Kolta (psychanalyste, professeur émérite à la PUC-SP, Brésil).
Frédéric Forest (docteur en sciences politiques, chercheur associé à l’Université de Paris 7-Denis Diderot, administrateur civil).
Denis Reserbat-Plantey (auteur et réalisateur audiovisuel).
Martine Bacherich-Granoff (psychanalyste, membre de la Société de psychanalyse freudienne).
Anny Combrichon (psychiatre, psychanalyste, Lyon).
Jean Piel (historien, professeur émérite, Université de Paris VII).
Paul Lacaze (psychiatre, president de ALFAPSY).
Jean Garrabé (psychiatre, historien de la psychiatre, membre de L’Évolution psychiatrique).
Didier Cromphout (psychiatre, psychanalyste, expert auprès des tribunaux, Bruxelles).
Guy Sapriel (psychiatre, psychanalyste, président de Espace analytique).
Hervé Bokobza (psychiatre, psychanalyste, co-initiateur de l’Appel des 39 contre la nuit sécuritaire).
Mario Cifali (psychanalyste, écrivain, journaliste, Genève).
Henri Deluy (écrivain).
Ignacio Garaté Martinez (psychanalyste, docteur en sciences de l’éducation, membre de Espace analytique).
Radmila Zygouris (psychanalyste, Fédération des ateliers de psychanalyse).
Gilles-Olivier Silvagni (psychanalyste).
Dominique Claudet (sociologue).
Françoise Wilder (psychanalyste, ancienne chargée de cours à la faculté de médecine de Montpellier).
Marie-Laure Dimon (psychanalyste et anthropologue, Collège international de psychanalyse et d’anthropologie, CIPA).
Pascale Hassoun (psychanalyste, membre du Cercle freudien).
Mireille Cottin (assistante sociale en psychiatrie).
Jack Droulout}} (membre du CA de l’Association Jenny Aubry).
François Bing (psychiatre, psychanalyse, responsable d’un séminaire d’histoire de la psychiatrie, Hôpital Sainte-Anne).
Joseph-Lê Ta Van (psychanalyste, membre administrateur de Acte-Psychanalytique asbl, Bruxelles).
Monique Selim (anthropologue, directrice de recherches IRD, responsable de l’axe Travail et Mondialisation. UMR 201 Développement et sociétés IRD/P1).
Aurora Gentile (psychanalyste, membre de la Societé Italienne de psychothérapie psychanalytique. Naples).
Maria Izabel Oliveira Szpacenkopf (psychanalyste, membre d’Espace Analytique, chercheur au Latesfip /Université de São Paulo – Rio de Janeiro, Brésil).
Nader Aghakhani (psychanalyste, Croix-Rouge Française, Paris).
Houchang Guilyardi (psychanalyste, ancien psychiatrie des hôpitaux, président de Ravan Pajouhan, président de l’Association Psychanalyse et Médecine).
Torkghashghaei Esmat (psychanalyste et chargée de cours à l’université Téhéran)
Franck Lelièvre (philosophe)
Daniel Lemler (psychanalyste et psychiatre, chargé d’enseignement à l’Université de Strasbourg)
Jacques Postel (médecin chef honoraire du service psychiatrique de l’hôpital Sainte-Anne, président honoraire de la SIHPP, membre d’honneur de la Société française d’histoire de la médecine)
Lisa Appignanesi (directrice du Freud Museum de Londres, Visiting Professor in Literature And Medical Humanities, King’s College)
John Forrester (professeur d’histoire et de philosophie des sciences, Université de Cambridge)

Suite (73)

Laure Adler (écrivain, journaliste, productrice à Radio-France, membre du conseil de surveillance du journal Le Monde)
Edgar Morin (sociologue, CNRS)
Daniel Widlöcher (psychiatre, psychanalyste, membre de l’APF, ancient président de l’IPA)
Jean Ziegler (sociologue, professeur à l’Université de Genève)
Erica Deuber-Ziegler (historienne de l’art, Genève)
Benjamin Stora (historien, professeur à l’Université de Paris XIII)
Laurie Laufer (psychanalyste, professeur de psychopathologie, Université de Paris 7-Denis Diderot)
Christian Hoffmann (psychanalyste, professeur de psychopathologie, Université de Paris 7-Denis Diderot)
Guy Dana (psychiatre, psychanalyste, membre du Cercle freudien)
Ruben Gallo (professeur associé de langue et de littérature comparée, Université de Princeton)
Jean Michel Vives (psychanalyste, professeur de psychopathologie clinique, Université de Nice)
Marco Antonio Coutinho Jorge (psychiatre, psychanalyste, professeur à l’Université de Rio de Janeiro )
Benoît Peeters (écrivain)
Jean Jacques Moscovitz (psychiatre, psychanalyste, membre de l’association Psychanalyse actuelle)
François Caroli (psychiatre, vice-président de la Fondation pour la recherche en psychiatrie et santé mentale, hôpital Sainte-Anne)
Guido Liebermann (psychanalyste, historien, psychologue, Israël)
Roger Gentis (psychiatre)
Mireille Nathan-Murat (psychanalyste, membre de la Société psychanalytique de Paris et de l’IPA)
Michèle Skierkowski (psychanalyste, présidente des Cartels Constituants de l’Analyse Freudienne, CCAF )
Sophie Bessis (historienne)
Christian Godin (philosophe)
Gilles Sainati (magistrat)
Anne Bourgain (enseignant chercheur, Université de Paris 13)
Francis Hofstein (psychanalyste)
Carina Basualdo (psychanalyste, maître de conférences à l’Université de Nanterre)
Laurent Loty (chercheur au CNRS, président la Société française pour l’histoire des sciences de l’homme)
Gilbert Cabasso (professeur de philosophie)
Claude Delmas (écrivain)
Florence Plon (psychanalyste)
Michel Ellenberger (docteur ès sciences)
Françoise Hurstel (psychologue clinicienne, laboratoire de psychologie de Strasbourg)
Patrick de Neuter (psychanalyste, professeur émérite de psychopathologie à l’Université de Louvain)
Nicole Stryckman (psychanalyste, Association psychanalytique de Belgique)
Roger Ferreri (psychiatre, psychanalyste, chef du service de psychiatrie infanto juvénile, Centre hospitalier Sud francilien 91 Evry)
Guillaume Mazeau (historien, Université de Paris 1)
Jean-Jacques Blévis (psychiatre, psychanalyste)
Paulo-Roberto Ceccarelli (psychanalyste,professeur de psychanalyse, Université PUC-MG/UFMG – BRESIL, membre de la Société de psychanalyse freudienne )
Paul Stryckman (sociologue, Québec)
Cosperec Serge (philosophe)
Foad Saberan (psychiatre)
Evair Aparecida Marques (psychanalyste, Corpo freudiano de Rio de Janeiro)
Gilda Sabsay-Foks (psychanalyste, membre de l’Association psychanalytique argentine et de l’IPA, membre de l’Asocciation internationale d’histoire de la psychanalyse)
Carlos A. Uribe (psychanalyste et anthropologue, Colombie)
Anne-Marie Houdebine (professeur de linguistique et de sémiologie, Université de Paris V-René Descartes)
Luiz Eduardo Prado de Oliveira (psychananalyste, directeur de recherche, Centre de recherche en psychanalyse, médecine et sociétés (CRPMS), Université de Paris 7 – Denis Diderot)
Nami Baser (écrivain, professeur de philosophie à l’Université Galatasaray et Notre Dame de Sion, Istamboul)
Jacques-Martin Berne (colonel du génie, diplômé de l’École supérieure de guerre)
Joseph Illand (ingénieur)
Élisabeth Kapnist (réalisatrice)
Célia Bertin (écrivain, biographe de Marie Bonaparte)
Michael Randolph (psychothérapeute, secrétaire général du Syndicat national des praticiens en psychothérapie relationnelle et psychanalyse)
Anne-Marie Finkelstein (chef d’entreprise, promédiaconcept)
Patrick Landman (psychiatre, psychanalyste, membre de Espace analytique)
Mustapha Saha (sociologue, écrivain)
Christophe Girard (Maire du 4eme arrondissement de Paris, conseiller régional, vice-président de l’hôpital Sainte-Anne)
Cécile Vargaftig (écrivain)
Jean-Philippe Domecq (écrivain)
Valeria Lumbroso (réalisatrice de documentaires)
Éliane Contini (productrice d’émissions radiophoniques)
Bernard Condominas (éditeur)
Viviane Forrester (écrivain)
Susana Rodriguez (professeur à l’Université de Querétaro, Mexique)
Mario Eduardo Costa Pereira (psychiatre, psychanalyste, professeur à la faculté de medecine de Campinas)
Betty B. Fuks (psychanalyste, professeur, programme d’études supérieures de l’Université Veiga de Almeida / Rio de Janeiro).
Anne E. Berger (professeure de littérature et d’études du genre, Université de Paris 8-Saint-Denis et Cornell University, Ithaca)
Éric Godelier (professeur des Universités, École polytechnique)
Élizabeth Gouslan (écrivain, journaliste)
Bernard Vasseur (philosophe)
Jean-Claude Gayssot (ancien ministre)
Peter Schöttler (historien, directeur de recherches au CNRS, chercheur associé au Centre Marc Bloch de Berlin)
Carlo Bonomi (psychanalyste, historien, membre de l’IFPS et vice président de la Fondation Sandor Ferenczi)
Michel Arrivé (linguiste, écrivain, professeur des Universités)
August Ruhs (psychiatre, psychanalyste, Association psychanalytique de Vienne)
Jean Ristat (écrivain, directeur des Lettres françaises, supplément littéraire de L’Humanité)
Donna Landry (professeur de littérature, Université de Kent)
Marc Floriot (producteur, Radio-France)
Georges Wolinski (écrivain, dessinateur, journaliste)
Maryse Wolinski (écrivain).


voir également

– Michel Rotfus, Mitra Kadivar dément Jacques-Alain Miller, Mediapart, 6 avril 2013.
– Thierry Savatier, « La psychanalyse entre débat et procès », Le Monde 02 04 2013. Précédé de « Aux côtés de ceux qui n’ont que leur parole pour patrimoine » par Philippe Grauer.
– Esmat Torkghashghaei à SIHPP, « Battre la campagne à Téhéran et à Paris, » mis en ligne le 17 février 2013.
– SIHPP, « À propos d’un échange entre Jacques Alain Miller et Mitra Kadivar, » mis en ligne le 13 février 2013. Précédé de « La psychanalyste en épisode, le chef en roue libre et la célébrité embarquée » par Philippe Grauer.
– Élisabeth Roudinesco, Henri Roudier, Docteur Foad Saberan, « Affaire Mitra Kadivar – Il ne manquait plus que ça », mis en ligne le 11 février 2013. Précédé de « Libérez J-A Miller !  » par Philippe Grauer.


informations complémentaires

sur cette affaire à disposition sur les blogs de

Michel Rotfus sur Mediapart
Thierry Savatier.


  • 1 Propos tenus par Jacques-Alain Miller (Blog du 7 mars 2013) à l’encontre d’Élisabeth Roudinesco, de son enseignement, de son œuvre et de sa collaboration au journal Le Monde : «Quand je pense que, sans mot dire, j’ai laissé des années durant Elisabeth traîner dans la boue chaque Séminaire que je sortais. Je croyais que mon silence était le signifiant de mon mépris. Je me demande s’il n’abritait pas quelque jouissance masochiste. Les maîtres aiment à expier leurs fautes sous le fouet des matrones (le latin pour dire ça m’échappe ce matin). Elle était ma plaie, mon cilice. Ou alors je pensais que c’était la fête à la grenouille, qu’il fallait lui laisser faire des bulles et barboter dans la gadoue, et que tout cela se payerait un jour. Comment savoir ce qu’on pense ? C’est impossible. Il n’y a pas les fausses confidences et les vraies, il n’y a que de fausses confidences. Signé Epiménide.

    Non, car ceci au moins est vrai : Derrida plié en deux me montrant un passage d’elle dissertant de l’influence des Stoïciens sur Platon. Quels efforts cette autodidacte de génie n’aura-t-elle pas fait pour surmonter ses handicaps, et jeter un pont, ou du moins une passerelle, ou un pont de lianes, si ce n’est une corde, entre elle et la culture. A tout prendre, elle a plus de mérites que ceux qui sont tombés dans la marmite à la naissance. Le cru et le cuit : parmi les civilisés elle reste une sauvage. Elle fait peur. Et quelle constance ! Trente ans qu’elle tient sa position au Monde. Elle est tapie dans le clocher de l’église de Saint-Germain des Près, et tire sur tout ce qui bouge. Et même sur ce qui ne bouge pas, car de temps à autre elle lâche une rafale sur la dépouille de Lacan.»

  • 2 Fondée en 1982, et présidée depuis 2007 par Élisabeth Roudinesco (avec pour secrétaire général Henri Roudier) la SIHPP (http://www.sihpp.sitew.com/) Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse est une société savante située à l’hôpital Sainte-Anne (Bibliothèque médicale Henri Ey). Elle est dépositaire de nombreuses archives, dont celles du grand historien Henri Ellenberger. Depuis sa création, elle a organisé en France et à l’étranger des colloques et des rencontres où ont été invitées de nombreuses personnalités du monde intellectuel et académique international. Elle édite un Bulletin où sont publiés des annonces, des courriers et des informations venus du monde entier et souvent reprises sur des sites professionnels. La SIHPP est assignée en justice par Miller en même temps que le Centre interdisciplinaire de formation à la psychothérapie relationnelleÀ propos de la pétition de Miller pour la « libération » de Mitra Khadivar, dirigé par Philippe Grauer. Les deux associations sont convoquées devant le tribunal, le 12 juin 2013 pour avoir publié des articles qui critiquaient l’initiative prise par Jacques-Alain Miller, au début du mois de février, visant à faire « libérer » Mitra Kadivar, psychanalyste iranienne, d’un prétendu internement abusif lié à une activité politique hostile au régime. Il s’agissait en réalité d’une hospitalisation classique, consécutive à un état psychotique, comme il en existe quotidiennement dans tous les pays.

Hannah Arendt, Margarethe von Trotta et Claude Lanzmann

Hannah Arendt, Margarethe von Trotta et Claude Lanzmann

par Michel Rotfus

penser, penser, penser encore

Tout ou presque a été écrit sur Hannah Arendt le dernier film de Margarethe von Trotta. Est-ce un grand film, un beau film, un bon film ? Un bon film, certainement : il se regarde d’un bout à l’autre, passionnément, film à suspens. Il est aussi un film qui remue, qui déclenche une tempête sous un crâne, en tout cas ce fut le cas pour le mien : un film qui donne à penser, qui se prolonge par la pensée. Opération réussie quand l’héroïne de ce film ne cesse de formuler cette injonction, « il faut penser, penser, penser encore ». Margarethe von Trotta filme une pensée en acte et la confronte au pire de l’histoire de son siècle, de son peuple. C’est un film courageux, parce qu’il s’agit bien d’une pensée rencontrant le pire et cherchant à le penser.

Il a pour titre le nom de la philosophe, il aurait pu tout aussi bien s’appeler La banalité du mal. En effet, la cinéaste s’est centrée sur la période où Hannah Arendt, envoyée spéciale du New Yorker, a suivi en Israël, à Jérusalem, le procès d’Adolf Eichmann, criminel nazi. Le biopic de Margarethe von Trotta se focalise sur le procès Eichmann. Dans l’entretien au Huffington post (1« ) elle dit que le premier titre du film était The Controversy. Référence à la violente controverse qui a suivi la publication de ses articles, puis de son livre.

« Avec ma coauteure, Pam Katz, nous avons commencé à travailler sur ce projet en 2002, et, pendant longtemps, le scénario a évolué. Au début, le film commençait quand Hannah Arendt avait 18 ans et suivait le séminaire de Martin Heidegger ; il finissait avec sa mort en 1975. Mais nous avons compris que le film n’allait cesser de faire des sauts de puce d’un événement à l’autre, d’un pays à l’autre. Or je voulais raconter tout ensemble la vie et la pensée de la philosophe : comment montrer ce qu’Hannah Arendt a dans la tête ? Nous avons décidé, après deux ans de travail, de nous focaliser sur ces quatre années, de 1960 à 1963, autour du procès d’Adolf Eichmann et du texte qu’elle en tire, Eichmann à Jérusalem. »

Hannah Arendt y déclare : « J’ai manqué Nuremberg, je n’ai jamais vu ces gens en chair et en os ». Ces gens, c’est-à-dire les nazis. Elle a “simplement” été enfermée, comme apatride, au camp de Gurs, dans les Pyrénées, dans le Midi de la France, où Vichy parquait les ressortissants étrangers, (avant de les expédier à Drancy puis de là, par les bons soins des allemands à Auschwitz) et où elle n’a vu que des uniformes français. Aller à Jérusalem, c’était aussi une sorte de catharsis.

entourée de ses amis

Mais, ce film passionnant ne s’en tient pas à la tâche déjà très difficile de rendre compte de la façon dont Hannah va s’impliquer dans ce procès et des conséquences tumultueuses que cela va avoir. Il rend un superbe hommage à sa personne. Pas uniquement parce qu’elle s’est efforcée de préserver la liberté de sa pensée à l’égard des conventions comme à celui du moralisme ambiant, mais aussi parce qu’il la montre comme un être de chair et de désirs, toujours guidé par une très haute idée de l’humanité. Son appartement new-yorkais grouille d’intellectuels allemands émigrés comme elle. Il la montre entourée de ses amis, l’écrivain Mary McCarthy, son amie intime, fumant, buvant, discutant, discutant beaucoup, vouant un culte à l’amitié. Il la montre dans cette discussion permanente qu’elle entretenait avec cet autre très grand ami, Kurt Blumenfeld (2« ) qui fut son initiateur en sionisme dont elle s’est détournée sans cesser son amitié avec lui.

Deux séquences superfétatoires dans ce film la montrent avec Heidegger, un maître à qui elle voua une admiration amoureuse passionnée, et qui la lui rendit. Deux restes du projet initial, deux hors-sujet, mal contrôlés au découpage puis au montage, qui auraient du être impitoyablement coupés.

Hannah et Martin…

La première séquence, remonte au moment de la rencontre avec le maître, en 1925. Elle est étudiante, jeune et très belle. La seconde où elle le retrouve après la guerre, en 1950, bien avant l’épisode du procès Eichmann, qui est l’objet du film. Ils marchent dans un bois. Il est ridiculement vêtu de son costume bavarois traditionnel, la tenue qui s’impose avec évidence, pour retrouver cette femme ardente, comme elle l’a souhaité romantiquement, 25 ans jour pour jour après leur première nuit d’amour. Elle l’interroge sur son adhésion au NSDAP, le parti nazi. Il répond brièvement, et assez stupidement « Je ne suis pas très doué pour la politique ».

Il m’est difficile de ne pas penser à ce passage de Maîtres anciens de Thomas Bernard (3« ) (on excusera ou pas cette référence irrévérencieuse) qui le décrit «(…) assis sur le banc devant sa maison de la Forêt-Noire, à côté de sa femme qui, dans son enthousiasme pervers pour le tricot, lui tricote sans arrêt des mi-bas d’hiver avec la laine, tondue par elle-même, de leurs propres moutons heidegerriens (…) Sa femme, qui toute sa vie, l’a complètement dominé et qui lui a confectionné tous ses mi-bas au tricot et tous ses bonnets au crochet et qui lui a cuit son pain et tissé ses draps et qui lui a même fabriqué ses sandales. Heidegger était une tête kitsch (…) un faible penseur préalpin, selon moi, tout juste fait pour la potée philosophique allemande». Vertige et mystère de la fascination amoureuse : que faisait donc cette femme superbe et superbement intelligente avec un tel homme ?

Hannah et Martin … Entre les deux, une différence radicale de méthode.

Du côté heidegerrien, la pensée est grecque et solitaire à la façon de Platon : « … la pensée est un dialogue intérieur, silencieux, de l’âme avec elle même » lit-on dans Le sophiste. Heidegger est enfermé dans sa méditation solitaire. Il n’a rien vu, rien compris de l’horreur qu’était le nazisme et pas plus que de l’horreur que ses velléités politiques ont suscité chez ses proches (4« ).

Hannah est résolument du côté de Kant qui demande « ( …) penserions-nous beaucoup, et penserions-nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? (…) » (5« ). Elle développe ses idées au fil des conversations avec son mari, sa secrétaire, ses contacts au New Yorker, ses étudiants, ses adversaires, véritable animal politique qui place le « vivre-ensemble » au centre de sa vie.

Hannah et Martin…

Je tiens ceci du témoignage direct d’un ami : Au premier séminaire du Thor en 1966, auquel il participait, après donc que Heidegger ait pu reprendre ses activités d’enseignement à partir de 1951 plusieurs jeunes étudiants, enthousiasmés par Hannah Arendt, ont demandé au maître ce qu’il pensait d’elle. Le maître a répondu « C’était la meilleure en grec. Elle était grecque ». Réponse glaçante : Hannah la philosophe d’origine allemande, qui, à cette époque-là, se reconnaissait pleinement juive et américaine, était en fait grecque selon le maître…. On sait, on comprend que c’était sa manière à lui de lui rendre hommage, de dire qu’elle était véritablement, authentiquement, totalement philosophe. Mais on retrouve là cette obsédante croyance qu’il n’y a de philosophie que grecque. Et allemande. Aucun salut philosophique en dehors.

comment peut-on penser sans embrasser ?

Le film la montre en intellectuelle ô combien incarnée : elle est à sa table de travail. Son mari, Heinrich Blücher, se prépare à sortir de leur appartement dans un vague au revoir. Elle lui reproche : « Pourquoi es-tu parti ainsi ? »- Lui : « Tu travaillais, je ne voulais pas te déranger… »- Elle : « Mais comment peut-on penser sans embrasser ? ». Lui, ne peut répondre que d’une seule façon, très pratique : en l’embrassant. Ou bien, à un autre moment, elle lui déclare plus crûment : « Il faut baiser pour bien penser ». Elle et lui, dans une chaleureuse complicité, un compagnonnage tendre et amical alors qu’ils vivaient leur sexualité ailleurs, chacun de son côté. Mais le film n’en dit rien, c’est son droit. Ou bien encore, il la montre dans un moment de repos ou de réflexion, fumant, allongée sur une méridienne comme sur un divan de psychanalyste. Allongée et fumant, analysante et analyste à la fois. Fumant et fumant toujours avec ses étudiants, chaleureuse et rigoureuse.

Hannah Arendt, écrivaine rigoureuse et quelque peu austère, il fallait l’incarner, la rendre vivante, dans l’épaisseur et la luminosité de sa chair. Barbara Sukowa, lui prête remarquablement son corps, son visage et sa voix. Surtout sa voix. Pour les amis américains d’Hannah, même germanophones, suivre les conversations relève de l’exploit. « L’anglais est le violon d’Hannah. Si vous souhaitez qu’elle joue sur son Stradivarius, il faut qu’elle parle l’allemand » explique Heinrich Blücher, son époux ». « Barbara a plongé, comme nous, dans les archives explique Margarethe von Trotta . Elle a beaucoup écouté les conférences d’Hannah Arendt. De plus, elle vit à New York depuis vingt ans, et, trois mois avant le tournage, elle s’est mise à parler à sa famille et à ses proches avec l’accent allemand si caractéristique d’Hannah Arendt. Enfin, et surtout, c’est une actrice extrêmement curieuse, méticuleuse, intelligente : elle était capable d’incarner aussi bien une femme qu’une pensée « .(6« )

La controverse

Si le titre du film avait été La controverse, il aurait été faible, très en deçà de la réalité : la polémique soulevée par les articles d’Hannah Arendt dans le New yorker puis par la publication de son livre Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal a été d’une extrême violence (7« ). A certains égards, un lynchage. Elle fut l’objet de menaces physiques, d’insultes de toutes sortes . Déjà avant le procès, elle était perçue comme une personne sulfureuse : sioniste mais critique à l’égard de la politique d’Israël, favorable à l’entente avec les arabes, hostile à l’idée d’un peuple élu, ayant entretenu dans sa jeunesse une liaison avec Heidegger, philosophe antisémite et compromis avec le régime nazi, critique à l’égard d’un certain nationalisme juif elle avait été dénoncée de ce fait comme antisémite. Elle a d’ailleurs été la première intellectuelle juive à avoir été taxé d’antisémitisme (8« ).

On lui reprocha d’être fascinée par le bourreau Eichmann, de négliger et de mépriser les victimes, d’accuser les membres des Judenräte, les Conseils Juifs mis en place par les nazis, d’avoir, par leur collaboration, amplifié le nombre des victimes au point de faire endosser aux juifs les crimes des nazis (9« ). Dans les différents pays où la polémique se propagea au rythme des traductions, trois reproches principaux lui furent adressés : sa mise en cause de certains responsables des Conseils juifs, son ton « ironique », et l’expression elle-même de banalité du mal.

En France où la polémique arriva, avec un temps de retard, amplifiée et déformée, les critiques furent haineuses, déchaînées. En 1966, suite à la parution de l’édition française du livre, sans être conservateurs, ou ultra sionistes juifs, des intellectuels, universitaires comme Wladimir Jankélévitch, Robert Misrahi, Olivier Revault d’Allonnes, manifestèrent leur indignation dans le Nouvel Observateur, dans un numéro consacré à l’affaire sous le titre Hannah Arendt est-elle nazie ?. Ils signèrent un texte où ils lui reprochaient d’être masochiste, malveillante, menteuse, indifférente au sort des juifs (10« ). La polémique continue et laisse des traces aujourd’hui encore : « Cette polémique a laissé des traces. Claude Lanzmann, par exemple, exècre toujours Arendt pour ce qu’elle a écrit dans ce texte » (11« ).

Avec ses amis, ce fut terrible. Les amitiés les plus profondes, les plus anciennes, comme celle qu’elle a entretenue avec Gershom Sholem (12« ) n’y résistèrent pas.

Hannah et Gerhard – Gershom

Pendant toute la durée de leur relation, Hannah le prénomma Gerhard, de son prénom allemand, qu’il a changé en Gershom après son arrivée en Palestine. Liés dès le milieu des années trente d’une amitié paradoxale puisque tout dans leurs idées les opposaient, Hannah Arendt et Gershom Sholem échangèrent entre New York et Jérusalem, pendant plus de vingt ans, une correspondance chargée de passion, habitée par la présence de Walter Benjamin, leur ami commun, puis après son suicide, hanté par son ombre (13« ). « My heart goes out to you » écrit Hannah à Gershom depuis New York en 1946. « Je suis de tout cœur avec vous ». Cela signifie lui explique-t-elle que mon cœur s’envole vers vous, en Palestine, franchit les frontières, sans billet ni passeport.

Cette correspondance constitue une œuvre précieuse de réflexions essentielles sur des sujets qui ont enflammé le monde intellectuel juif et très au-delà : après le génocide, les Juifs doivent-ils former un état distinct fondé sur la judéité ( Sholem) ou bien s’assimiler dans les pays où ils résident (Arendt) ? Entre 39 et 63, ils se confrontent sur la judéité, le sionisme, l’actualité politique, tandis qu’ils se sont engagés tous deux après la guerre dans le sauvetage des bibliothèques et des archives pillées par les nazis. Ils ont nourri une relation à l’évidence fondée sur « le deuil des morts et le combat pour la survie du judaïsme » (14« ). Cette conversation et cette amitié s’achèveront sur une rupture en 1963.

Le film de Margarethe von Trotta ne dit rien de cette relation entre Hannah et Gershom. Il fallait faire avec les limites imposées par le film, choisir, condenser et couper. Le film transpose dans la discussion qu’elle a avec Kurt Blumenfeld quelques unes des répliques qu’on lit dans la correspondance entre Hannah et Gershom. L’essentiel de leur dispute se trouve dans la lettre du 23 juin 1963 où Gershom charge Hannah avec une sévérité et une violence extrêmes. Et celle du 20 juillet 1963 où elle lui répond point par point (15« ).

manque d’amour pour le peuple juif ?

Celui-ci l’accuse de manquer d’amour pour le peuple juif. Qu’on me permette cette longue citation : « (…) Dans votre livre, sur tous les points décisifs, il n’est question que de la faiblesse de l’existence juive, justement là où il s’agit d’accentuer. Et autant (cette faiblesse) a effectivement existé, autant cette accentuation, pour ce que j’en vois est totalement unilatérale, et paraît ainsi très méchante. Mais le problème que vous soulevez est un vrai problème. Pourquoi donc, dès lors que nous le savons, votre livre suscite-t-il ce sentiment d’amertume et de honte, non pas sur ce qui est rapporté, mais sur la rapporteuse ? Pourquoi votre rapport masque-t-il ce qui y est relaté et que vous voulez tout de même, à juste titre, soumettre à la réflexion ? La réponse, pour autant que j’en ai une, et que je ne peux vous cacher en raison même de la grande estime que j’ai pour vous, doit forcément contenir l’exposé de ce qui nous sépare en la matière. C’est le ton insensible, et même presque narquois, sur lequel cette question qui nous concerne au cœur véritable de notre vie est traitée dans votre texte. Il y a dans la langue juive quelque chose que l’on ne peut absolument pas définir, mais qui est parfaitement concret, ce que les juifs appellent Ahabath Israel, l’amour pour les juifs. Et de cela, on ne perçoit rien chez vous, chère Hannah pas plus que chez tant d’intellectuels issus de la gauche allemande. (…) Je n’ai pas de sympathie pour pour le style de légéreté du cœur – je veux parler du flippancy anglais – dont vous faites trop souvent preuve à cet égard dans votre livre.(…) » (16« ) À la fin du film, elle déclare à Kurt Blumenfeld « Je n’appartiens pas à un peuple. Il n’y a pour moi que des individus. J’aime mes amis. »

Elle écrit à Gershom en réponse à sa lettre, qu’elle n’a jamais appartenu à la gauche intellectuelle allemande, que son imputation est tout simplement fausse. Mais qu’en revanche, est appartient au peuple juif, elle le porte en elle. C’est une donnée factuelle.

Elle lui écrit : « (…) Ce serait de la folie (que de prétendre que je ne suis pas membre de ce peuple, c’est moi qui précise, MR.) (…) Être juif compte pour moi au nombre des données indubitables de mon existence et je n’ai jamais voulu changer quoi que ce soit à ce genre de factualité. Un tel état d’esprit de gratitude fondamentale pour ce qui est tel qu’il est, donné et non fait, physei et pas nomoi, est prépolitique, mais a pourtant dans des circonstances extraordinaires, par exemple celle de la politique juive, des conséquences politiques pratiquement négatives : il rend certains types de comportement impossibles, et ce sont justement, me semble-t-il , ceux que vous décelez dans mes propos. (…) Il me semble que vous connaissez ma façon de penser ces questions, et je n’arrive pas à m’expliquer pourquoi vous me rangez dans un tiroir dans lequel je n’entre pas et ne suis jamais entrée. (…)

et voilà que ce peuple ne croit plus qu’en lui-même

Sur le fond (…) Vous avez parfaitement raison de dire que je n’ai pas d’ «amour» de ce genre ; et ce pour deux raisons : premièrement, je n’ai de toute ma vie jamais « aimé » quelque peuple ou collectif que ce soit, ni l’allemand, ni le français, ni l’américain, ni par exemple la classe ouvrière ou quoi que ce soit relevant de cette gamme de prix. Je n’aime en fait que mes amis, et suis parfaitement inapte à tout autre amour. Mais deuxièmement, cet amour pour les juifs me paraît suspect, étant juive moi-même. Je ne m’aime pas moi-même pas plus que je n’aime ce qui compose ma substance d’une manière ou d’une autre. » Suit une anecdote à caractère pédagogique, où elle cite Golda Meir qui lui dit « je crois au peuple juif.» « Phrase épouvantable commente Hannah, (…) j’aurais pu rétorquer : la grandeur de ce peuple a jadis été de croire en Dieu, et de le faire d’une manière dans laquelle la confiance en Dieu et l’amour de Dieu dépassaient largement la crainte de Dieu. Et voilà que ce peuple ne croit plus qu’en lui-même. Que voulez-vous que cela donne ? Bref, dans ce sens, je n’{«aime» pas les Juifs et je ne « crois » pas en eux, j’appartiens seulement de manière factuelle et naturelle à ce peuple.}

Explication qui se poursuit au plan politique… Il faut lire cette correspondance exemplaire pour la façon dont elle est aussi rigoureuse que chargée de cette amitié intellectuellement exigeante. Il faudrait s’arrêter sur cette leçon de philosophie que modestement Hannah ramène à sa complexion personnelle, petit traité sur l’amour, concept pathologique (au sens kantien (17« )) mais pas du tout concept politique ou sociologique de ce qu’on pourrait nommer rapidement le lien social. Cela non plus, Gershom ne peut l’entendre.

dès la moindre prise de distance critique

Entre Hannah et Gershom, il y a une incompréhension fondamentale qui relève de la distinction particulièrement éclairante ici, que fait Élisabeth Roudinesco entre judaïcité et judéïté dans son livre, dont c’est d’ailleurs un des objets principaux. «Retour à la question juive, donc, c’est à dire aux différentes manières d’être juif dans le monde moderne}» (18« ). Cette différence, cette césure est affirmée par Hannah, ignorée, déniée, et incomprise par Sholem. Les plus grands esprits ont des limites. Aujourd’hui, on retrouve encore la même difficulté dans les débats entre juifs qui virent très vite aux invectives et aux condamnations majeures, les uns, esprits certainement de moindre envergure que celui de Sholem, traitant les autres de juifs antisémites animés par la haine de soi, dès la moindre prise de distance critique à l’égard de la politique du gouvernement israélien.

Je ne vais pas ici reprendre toute la discussion entre Hannah et Sholem. Ni un à un, chacun des points qui ont valu à Hannah Arendt une réception aussi violemment catastrophique. J’en retiendrai seulement deux : la banalité du mal et la critique du rôle des Judenräte, les Conseils juifs nommés par les nazis à la tête des ghettos qu’ils constituèrent.

banalité du mal.

Expression-image-concept dont le sens a été usé, abusé, déformé, banalisé, avant même d’avoir été compris. On lui a reproché, contre sens après contre sens, de faire d’Eichmann un individu banal, au sens où est banal n’importe lequel d’entre nous pris dans notre commune condition. Et de faire de cette banalité, ce qui se produit en chacun d’entre nous, dans la vie de tous les jours. Bref, on lui a reproché de soutenir qu’il y a, en chacun de nous, un Eichmann qui sommeille. Près de cinquante ans après avoir qualifié Hannah Arendt de nazie, le Nouvel Observateur, fidèle à lui-même, relance sa pique contre Hannah Arendt dans un entretien avec Claude Lanzmann à propos de son dernier film Le dernier des injustes (19« ). Pascal Mérigeau, pour le Nouvel Obs : Le témoignage de Murmelstein permet également de dessiner un portrait d’Eichmann en rupture avec les enseignements que certains, comme Hannah Arendt, ont pensé pouvoir tirer de son procès.

le témoignage de Murmelstein

Claude Lanzmann répond : Le témoignage de Murmelstein permet de dessiner un tableau de la corruption des nazis et de mettre en lumière le fanatisme d’Eichmann, dès 1938, date de la création par lui, à Vienne, de l’Etablissement central pour l’Émigration juive. Organisé à la hâte pour répondre au vœu de Ben Gourion , le procès Eichmann fut un procès d’ignorants, où personne ne savait seulement interroger les témoins. Eichmann, une personne « banale », c’est risible ! On sait aujourd’hui que contrairement aux conclusions du tribunal de Jérusalem à ce procès, Eichmann a participé activement à la nuit de Cristal, dont Murmelstein a raison de dire qu’elle n’est en rien une conséquence de l’assassinat d’un secrétaire de l’ambassade d’Allemagne à Paris, qu’au contraire elle a été préparée minutieusement et venait en réponse à la création, vingt ans auparavant précisément, de la République de Weimar, aussi appelée « République des Juifs (…) ».

On savait que Lanzmann exècrait obstinément Hannah Arendt. Il peut y avoir des oppositions, des querelles, des antagonismes intellectuels, que l’ont tente de fonder. Ici, rien de tel. Seulement une invective formulée dans la morgue et le mépris. Dans le sophisme aussi. Et qui reprend d’ailleurs un propos semblable dans un autre entretien figurant dans le dossier de presse de son film (20« ). «Et Hannah Arendt, émigrée aux États-Unis qui n’avait connu tout cela que de très loin (ici Lanzmann fait allusion à la nuit de Cristal et à son origine historique. C’est moi qui précise, MR), a raconté beaucoup d’absurdités à ce sujet. La banalité du mal, comme l’écrivait Paul Attanasio dans le Washington Post lorsqu’il rendait compte de Shoah n’est le plus souvent rien d’autre que la banalité des propres conclusions de Madame Arendt».

« on sait aujourd’hui que »

On ne peut ici que lui renvoyer sa politesse : c’est de sa propre capacité à la banalité en matière de pensée, au manque radical de réflexion dont témoigne ici Claude Lanzmann. Le génial auteur du film Shoah, se comporte dans ce genre de jugement comme le premier venu. Il n’est capable que d’une invective à l’emporte pièce, insensible d’ailleurs à ses propres contradictions. « On sait aujourd’hui que … » Mais justement, aujourd’hui. Pas au moment de l’instruction du procès d’Eichmann. Et si, à la lumière de ce que la connaissance historique permet de dire aujourd’hui, il apparaît que le procès d’Eichmann a été conduit avec légèreté et insuffisance, c’est un non-sens d’en imputer la faute à Hannah Arendt qui a pensé ce à quoi elle était confrontée avec les moyens que le tribunal l’instruction et le procès lui ont fourni. D’ailleurs des historiens de l’holocauste comme Léon Poliakov (21« ) ou Raoul Hilberg (22« ) n’ont pu, eux non plus, sauter par-dessus leur temps en faisant état de connaissances dont ils ne disposaient pas encore. Hic Rhodus, hic saltus. Claude Lanzmann ne le leur reproche pas. Étrange ! On peut se demander pourquoi.

un concept au travail

Bien plus, il atteste ici que sa furie l’aveugle : sous le terme de banalité du mal, il ne comprend pas autre chose que la doxa la plus commune. Il atteste qu’il n’a rien à faire de ce que la philosophie peut dire et permettre de penser, tellement il est convaincu que sur ces questions, il n’y a de pensée que ses propres certitudes. Ce qui est clair c’est qu’il n’y comprend rien. Pour comprendre la monstruosité, ce que l’homme a pu faire à l’homme, pour paraphraser le beau titre du livre de Myriam Revault d’Allones, il a besoin de bourreaux monstrueux, diaboliques, au delà de l’humain comme le grand nombre des juifs survivants. Il ne comprend pas qu’à l’opposé de cela, il est devant un de ces moments étonnants de la pensée, où un concept est au travail, tend à se former, s’élaborer, avec ses difficultés, ses hésitations, et même ses zones d’obscurité. Preuve si besoin était que de grands hommes par certains côtés peuvent être par d’autres de petits esprits.

comme un concept qui trouve sa place en philosophie morale et en éthique politique

Gershom Sholem lui, ne s’y est pas trompé, même s’il porte un jugement sévère. Il écrit à Hannah : « Cette nouvelle thèse me frappe comme un slogan ; elle ne me paraît pas, à coup sûr, le fruit d’une profonde analyse du genre de celle que vous avez donné de façon si persuasive au service d’une thèse toute différente et même contradictoire dans votre livre sur le totalitarisme… Peut-être plus qu’un slogan, (elle) devrait faire l’objet d’une recherche à un niveau sérieux, comme un concept qui trouve sa place en philosophie morale et en éthique politique ». Elle ne répondra jamais vraiment à la sollicitation de Sholem pas plus qu’à celle bien plus bienveillante de Karl Jaspers qui l’incitait à approfondir philosophiquement le contenu de pensée sous-jacent à la formule qu’elle avait appliquée génialement à Eichmann –banalité du mal –, et à la question à laquelle elle se confrontait : Qu’est-ce que le mal ?

Je renvoie ici aux livres de Myriam Revault d’Allones (23« ) dont la pensée en philosophie politique côtoie depuis longtemps celle d’Hannah Arendt et qui traite de manière précise et formidablement éclairante la genèse de cette démarche. Elle explicite de la façon la plus lumineuse le lien entre Kant et le concept de mal radical d’un côté, Hannah Arendt et celui de banalité du mal de l’autre, la confrontation entre les deux philosophes et entre les deux concepts.

Il est vrai qu’Hannah Arendt rend compte d’abord de ce qui la frappe et qu’elle décrit. Mais ce qu’elle décrit est vu d’un regard intelligent et informé. Son regard était nourri par sa méditation de Kant et de ce qu’il en a résulté dans sa réflexion déjà publiée sur ce sujet dans Les origines du totalitarisme (1951), dans La condition de l’homme moderne (1958) dans La crise de la culture (1961) et qui se poursuivra jusqu’à la fin de sa vie dans les Considérations morales et la Vie de l’esprit. Je voudrais pour ma part me contenter de quelques pistes sous forme de rapides éléments d’élucidation.

sa méditation de Kant

D’une part, dans La religion dans les limites de la simple raison (1793) Kant reprend et retravaille sur le fond la pensée classique du mal. Le mal n’est ni originel, ni diabolique, ni inscrit dans une Théodicée, ni dans une histoire théologique de l’humanité qui pose la question de la tension problématique entre l’existence d’un Dieu tout puissant et infiniment bon et celle du mal qui existe dans le monde. À la question d’où vient le mal, question sur l’origine, insondable, inscrutable, il en substitue une toute autre : d’où vient que nous faisons le mal. Ce déplacement de la question permet alors de s’interroger sur ce que nous faisons, et pouvons faire contre le mal. Penser le mal, c’est désormais, s’orienter vers une tâche à accomplir. Expliciter ce qu’il appelle le mal radical, c’est le sortir de son absoluité et de son obscurité qui l’enracine dans la chute, le péché, la faute originelle, ou bien dans une origine diabolique, ou dans un fondement psychologique, ou encore dans un fond idéologique d’un individu ou d’un groupe. Il n’est pas lié à la sensibilité, à la prégnance des passions. C’est aussi repenser ce qu’on appelle la nature de l’homme, sa nature morale : « C’est le fondement subjectif de sa liberté qui précède toute action empirique faite dans telle ou telle circonstance tombant les sens. Toutefois, ce fondement subjectif doit toujours être aussi un acte de liberté. Par suite, ce fondement du mal ne saurait se trouver dans un objet déterminant l’arbitre par inclination, dans un penchant naturel, mais seulement dans une règle que l’arbitre se forme lui-même pour l’usage de sa liberté, c’est-à-dire dans une maxime (…)».

Cette nature morale, c’est l’usage subjectif de sa liberté. L’être humain fait à tout instant l’usage de sa liberté par lequel il contrevient à la loi morale pour privilégier la satisfaction de ses désirs. C’est cet usage de sa liberté contre la loi morale que Kant appelle mal radical. Radical mais pas absolu (24« ). Radical, car situé à la racine de la volonté, il a pour origine le libre arbitre, le choix du sujet. Il y a un choix du mal comme il y a un choix possible du bien : cela concerne l’exercice pratique, concret, de sa liberté. Il n’est pas absolu ce qui impliquerait la perversion de l’espèce humaine, le choix du mal pour le mal, la perversion de la raison par une sorte de Malin Génie qui empêcherait de suivre la loi morale. Il est radical car il est banal : il est le mal de tous même si tous ne le font pas.

Le propos d’Hannah Arendt dans son Rapport sur la banalité du mal, tout comme le film de Margarethe von Trotta qui en rend compte à sa manière, sont habités par Kant, de part en part même si pas un mot n’en est dit. Il faut ici encore, se reporter à la correspondance entre Hannah et Sholem, pour lire cette référence à Kant, au détour d’une phrase (25« ): « J’estime effectivement aujourd’hui que seul le mal est toujours extrême, mais jamais radical, qu’il na pas de profondeur, pas de caractère démoniaque. S’il peut ravager le monde entier, c’est précisément parce que, tel un champignon il se propage à sa surface. Ce qui est profond en revanche, et radical, c’est le bien – et lui seul. Si vous lisez ce que Kant écrit du mal radical, vous verrez qu’il ne désigne pas beaucoup plus que la malignité ordinaire (…) Mais comme je vous l’ai dit, j’aimerai ne plus m’exprimer sur ces questions car j’ai l’intention de les traiter une fois encore en détail et dans un autre contexte. Mais le modèle de ce que je veux dire restera sans doute M. Eichmann. ».

penser, penser du point de vue de l’autre

Il n’en reste pas moins que les explications fournies par Hannah sont loin d’être satisfaisantes. Je cite Myriam Revault d’Allones : « Dans son dernier ouvrage, La vie de l’esprit, elle reconnaît que le motif de la « banalité du mal » ne recouvrait « ni thèse, ni doctrine » en dépit du fait, confusément ressenti, qu’il prenait à rebours la pensée traditionnelle (littéraire, théologique, philosophique) sur le problème du mal. Il la prenait à rebours car il interdisait toute dimension démoniaque ou diabolique, toute méchanceté essentielle, toute malfaisance inné et, plus généralement, tout mobile ancré dans la dépravation, la convoitise et autres passions obscures : tout ce que donne à voir, par privilège, le drame shakespearien (…)» (26« ) Elle cite Hannah Arendt : « (…)la seule caractéristique notable qu’on décelait dans sa conduite passée ou bien manifeste au cours du procès et au long des interrogatoires qui l’avaient précédé, étaient de nature entièrement négative : ce n’était pas de la stupidité mais un manque de pensée » (27« )

Alors que tout Israël s’apprêtait à juger un bourreau monstrueux, au delà de toute pathologie humaine au point, on l’avait déjà vu au procès de Nuremberg, que la psychiatrie s’avouait dépourvue de terme pour qualifier cette monstruosité (28« ), alors que Haussner, le procureur général du tribunal de Jérusalem, s’acharnait à faire de lui le prototype de toute la monstruosité humaine, un monstre au-delà de l’humain, ce qui la frappe, c’est cet homme quelconque, grisâtre, bureaucrate, incapable de prononcer une phrase qui ne soit pas un cliché, le visage ravagé de tics (29« ). Mais, c’est la suite qui importe : « Plus on l’écoutait, plus on comprenait que sa difficulté de parler était liée à sa difficulté de penser, penser du point de vue de l’autre». déclare Hannah dans Eichmann à Jérusalem.

Eichmann n’était ni un monstre ni un imbécile, mais quelqu’un que son renoncement à l’exercice de penser et de juger par soi-même avait conduit à la terrible, à l’indicible banalité du mal.


outrage aux morts ?

Sa critique du rôle des Judenräte, les conseils juifs placés par les nazis à la tête des ghettos, Hannah Arendt s’en explique, dans sa correspondance avec Gershom Sholem. D’abord sur la nécessité de l’explication elle-même : « (…) je crois que nous ne pourrons en terminer avec ce passé que si nous commençons à juger, et de manière énergique ». Rien que cela était un blasphème, un outrage aux morts, sacralisés, sanctifiés.

Hannah Arendt soutient que l’activité de ces comités de notables qui administraient à la place des nazis la communauté du Ghetto, s’occupant de l’administration de la vie quotidienne, c’est à dire aussi bien des écoles et des hôpitaux que de la police, dans des conditions très variables d’une ville à l’autre, d’un Schtettle à l’autre, allant de la collaboration servile avec les exterminateurs, à la révolte et la collaboration avec la résistance locale, a simplifié et facilité la tâche des exterminateurs, en servant d’intermédiaires entre les nazis et la population juive, en y faisant régner l’ordre, – si on peut parler d’ordre dans l’enfer que les ghettos sont très vite devenus –, en fournissant les listes des travailleurs esclaves et les listes des noms de ceux qui étaient envoyés dans les camps de la mort. Certains de ces dirigeants ne supportèrent pas l’horreur qu’on leur imposaient et se suicidèrent.

Ce fut le cas d’Adam Czerniaków, exemplaire à plus d’un titre. Ingénieur et enseignant à l’école professionnelle de la communauté juive de Varsovie, juif assimilé né et ayant vécu à Varsovie, il se considère à la fois Juif et Polonais. Il devint sénateur puis membre du conseil municipal de Varsovie et conseiller de la communauté juive de Varsovie. Il publie des ouvrages savants dans le domaine de la chimie pratique et de l’industrie. En 1939, il est nommé président de la communauté juive de Varsovie. C’est à ce titre qu’il est nommé à la tête du Judenrat, tenu pour responsable de l’exécution des ordres allemands dans la communauté juive. Il débute la tenue d’un journal le 6 septembre 1939, qu’il poursuivra jusqu’au jour de sa mort (30« ). les forces allemandes commencent la préparation des déportations massives du ghetto de Varsovie vers le camp d’extermination de Treblinka. En juillet 1942, le Judenrat reçoit l’ordre de fournir des listes des Juifs au rythme de 6000 par jour. Ils seront parqués par la police juive du ghetto pour être déportés vers le camp d’extermination de Treblinka..Le 23 juillet 1942, Adam Czerniaków se suicide. Il écrit à sa femme et à un de ses collègues du Judenrat : « Je ne peux supporter plus longtemps tout ce qui arrive. Mon acte montrera à chacun ce qui est la bonne décision à prendre ».

À l’opposé, Benjamin Murmelstein (1905-1989), figure centrale du film de Claude Lanzmann, et qui a toute sa sympathie, et même son empathie, d’après les déclarations de Lanzmann lui-même, est un personnage controversé. Grand rabbin de Vienne avant-guerre, et troisième et dernier doyen du Judenrat, le conseil juif, du ghetto de Theresienstadt (Terezin), en Tchécoslovaquie. En 1946, accusé d’avoir trop coopéré avec les Allemands, il est jugé puis acquitté, après dix-huit mois de prison. Ou bien Abraham Asscher, personnalité réputée dans la communauté juive d’Amsterdam, qui fut désigné en 1941par les occupants allemands pour présider le Conseil juif. Il y joua un rôle direct dans la déportation de nombreux juifs néerlandais. Déporté en 1943 au camp de Bergen-Belsen, il en revint vivant. Après la guerre il fut accusé par un jury d’honneur juif d’avoir contribué par son adhésion à la déportation et à la mort des Juifs néerlandais. Il lui fut interdit à jamais d’exercer une activité dans une organisation juive.

Entre ces deux extrêmes, Leib Rotfus, mon grand-père paternel, personnalité morale et religieuse importante de sa ville de Garwolin, nommé par les nazis président du Judenrat du Ghettos qu’ils constituèrent dès leur arrivée. Sa population fut en très grande partie exterminée par les bombardements de bombes incendiaires. Les survivants, fuyant Garwolin en flammes et errants sur les routes, furent systématiquement abattus ou déportés. Le Yzkor (31« ) de Garwolin apporte des témoignages sur Leib Rotfus aidant comme il l’a pu les blessés au bord des routes, avant d’être à son tour abattu. La furie destructrice des nazis exempta de collaboration le Judenrat de Garwolin.

le dernier pouvoir celui de dire Non !

Hannah Arendt écrit à Gershom Sholem : « Mon jugement dans cette affaire, je l’ai exprimé clairement, mais vous ne l’avez manifestement pas compris. Il n’existait pas de possibilité de résister, mais il y avait une possibilité de ne rien faire. Et pour ne rien faire, il n’était pas nécessaire d’être un saint, il suffisait de dire : Je suis un Juif {“poscheter” (“simple” en yiddish ) et je ne veux pas être davantage. (…) Il y a toujours eu sur ce point un espace de libre décision et d’action libre. (…) Comme nous avons à faire, en politique, à des êtres humains et non à des héros ou des saints, cette possibilité de non-participation est manifestement décisive pour juger des individus, pas du système »}. La diversité des situations en apporte la preuve.

Position exigeante et incomprise que celle d’Hannah Arendt, qui est à l’opposé de ce que les nazis faisaient de chacun des membres du peuple concentrationnaire : des numéros, des Figuren, des mannequins, et pour certains, des collaborateurs à l’œuvre de mort, pour retarder le moment de leur mort. On sait aujourd’hui qu’à une exception près, Benjamin Murdelstein justement, aucun des responsables des Judenräte n’en réchappèrent.

Exigence d’Hannah Arendt de voir et de maintenir en chacun le noyau même de la subjectivité, l’irréductible liberté de chacun rendu à sa puissance d’agir, à son pouvoir de dire Non ! Notre époque, loin de là, n’en est pas encore à l’état d’effondrement moral qu’a connu la société allemande sous le régime de Hitler, alors que pourtant, quelques années auparavant, cette même société allemande avait été la lumière de ce que la civilisation avait produit de meilleur. Nous avons besoin d’Hannah Arendt pour penser notre présent et faire en sorte que le pire n’advienne pas. « Les meilleurs de tous sauront qu’ils ont à faire avec eux-mêmes ».

Quand elle meurt, le 4 décembre 1975, Hans Jonas (32« ) prononce le Kaddish, la prière des morts, et dit : « Avec ta mort, tu as laissé le monde un peu plus glacé qu’il n’était ». Nous avons besoin d’Hannah Arendt.

  • 1 Huffington Post, 30/04/2013. Antoine de Baecque : Hannah Arendt: entretien avec la réalisatrice Margarethe von Trotta
  • 2 Le camp de Gurs était un camp de réfugiés construit en France dans les Pyrénées par le gouvernement d’Édouard Daladier (avril 1939) pour accueillir des anciens combattants de la Guerre civile espagnole après la prise de pouvoir du général Franco. Au début de la Seconde Guerre mondiale, il fut utilisé par le même gouvernement Daladier pour y interner des citoyens étrangers ressortissants des pays en guerre contre la France ainsi que des militants français du Parti communiste, favorables au Pacte germano-soviétique. En mai 1940, Hannah Arendt y est internée au moment où, après l’armistice du 22 juin 1940 signée avec l’Allemagne il fut utilisé par le Gouvernement de Pétain comme camp de concentration. Près de 4 000 Juifs furent transférés de là au camp de Drancy, entre août 1942 et mars 1943, puis en Pologne au camp d’Auschwitz où ils furent presque tous exterminés. Hannah Arendt réussit à s’en échapper, peu avant d’être transportée à Drancy puis à Auschwitz, et à gagner l’Amérique via Montauban, Marseille, le Portugal.
  • 3 Maîtres anciens,comédie. Thomas Bernard, 1985, Gallimard NRF.
  • 4 Son adhésion au NSDAP, le parti nazi, sa prise de fonction, de recteur de l’université de Fribourg en avril 1933, trois mois après l’avènement de Hitler comme chancelier du Reich, où il prononce son « Discours du Rectorat ». Il en démissionne en avril 1934 mais il poursuit son enseignement jusqu’en 1944 où il est réquisitionné dans la milice. Cette période est la plus prolifique. Il y a deux modes de dénégation concernant sa relation au nazisme : celle par exemple de François Fédier qui consiste à la nier purement et simplement et à invoquer une « résistance spirituelle au nazisme ». Celle , dont la sienne Heidegger, mais aussi la plus courante, qui consiste à cliver, à séparer son œuvre philosophique de son implication politique. C’est ainsi que Georges Steiner oppose le philosophe génial qu’il admire à l’homme politique capable d’abjection. Ce n’est pas le lieu d’en débattre dans ce billet consacré à ce film sur Hannah Arendt et Eichmann. Pourtant, sans même recourir à l’essai d’Emmanuel Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie, (biblio essais, 2005) qu’on me permette de renvoyer aux textes déjà connus : ils sont là. Qu’on les lise ! Par exemple l’introduction à la métaphysique (1935) ou à ses séminaires et conférence sur Nietzsche de 1936 à 1943. Textes philosophiques traversés d’une réflexion sur le destin et la grandeur de l’Allemagne, sur le rôle historique du, d’un Führer… La masse des traités et cours et conférences, écrits dans les années les plus sombres de l’histoire allemande et européenne reste encore inconnue du public : on commence à peine à les publier en Allemagne. Cette question n’a rien d’abyssal : elle sera d’autant mieux élucidée que les textes seront enfin publiés et traduits. Il en est plus que temps.
  • 5 Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? Kant. (tr. fr. Philonenko), éd. Vrin, pp. 86-87.
  • 6 Huffington Post, 30/04/2013. Antoine de Baecque .
  • 7 Sur l’ensemble des questions relatives au judaïsme, à la judaïcité, à l’antijudaïsme comme à l’antisémitisme, on se reportera avec le plus grand intérêt au livre éclairant d’Élisabeth Roudinesco Retour sur la question juive, Albin Michel Bibliothèque des Idées, 2009. L’auteur en fait un compte rendu détaillé de tout ce qui concerne la polémique contre Hannah Arendt pages 196 à 210.
  • 8 En 1944, elle avait rédigé un texte, « Réexamen du sionisme » refusé par Clément Greenberg rédacteur de la très conservatrice revue Commentary « (…) trop d’implications antisémites (…) ». Voir Élisabeth Roudinesco, op. cit. p.196.
  • 9 Hannah Arendt, Gershom Sholem, Correspondance. Seuil, 2012.Voir sa lettre du 20 juillet 1963.
  • 10 Mardi 7 mai 2013, dans les dossiers de l’histoire France Culture a consacré une émission d’archives sonores aux réactions en France au livre d’Hannah Arendt. Jean Daniel, qui à l’époque de la polémique était rédacteur en chef du Nouvel Observateur, expliqua sans aucun état d’âme que bien sûr, personne ne pensait qu’elle était nazie. Qu’à cette époque, c’était dans l’air, c’était comme ça, on titrait aussi bien Faut-il brûler Kafka ? dit-il en justification. Mais si personne ne le pensait, pour l’avoir écrit ? Tout en nuance Jean Daniel ! Quelle légèreté à l’égard de la responsabilité du lynchage médiatique organisé par son périodique !

    L’histoire récente a montré que cette façon de pratiquer est une constante au Nouvel Observateur. Qu’on se souvienne du titre Le livre noir de la psychanalyse comparant volens nolens la psychanalyse au Goulag et, par voie de conséquence, Freud à Béria, où le périodique a fait chorus au brûlot du même titre… qui lui-même a fait long feu. Mais que ne ferait-on pas pour vendre du papier, quelle que soit la façon dont la déontologie journalistique dût en souffrir.

  • 11 Huffington post, ibid.
  • 12 Historien et philosophe juif, spécialiste de la Kabbale et de la mystique juive, né à Berlin en 1897. Il émigre à Jérusalem en 1923 où très vite il enseigne à l’Université hébraïque. « Judaïsme fait homme » selon le mot de Walter Bejamin, il meurt en 1982.
  • 13 Hannah Arendt, Gershom Sholem, Correspondance. Seuil, 2012.
  • 14 Ibid.p.545. Post-face par Marie Louise Knott.
  • 15 Ibid. p. 418 à 434.
  • 16 Ibid. p. 419.
  • 17 Dans la terminologie kantienne, pathologique n’est pas synonyme de morbide mais concerne ce qui a sa source dans la sensibilité. Il relève donc de ce qui est passif en l’homme. Il est suscité par ce qui agit sur nous. L’amour au sens du sentiment d’affection, d’émoi érotique ou d’amitié éprouvé pour quelqu’un ne relève pas de la volonté. De là, on ne décide pas d’aimer. Cet état de la sensibilité ne peut être commandé « L’amour est une affaire de sentiment et non de volonté, et je ne peux aimer parce que je le veux, encore moins parce que je le dois (être mis dans la nécessité d’aimer). Il s’ensuit qu’un devoir d’aimer est un non-sens ». Kant Métaphysique des mœurs, doctrine de la vertu, 1793, Vrin, p.73.
  • 18 Retour sur la question juive , p.15 ( Albin Michel, Bibliothèque des Idées, 2009).
  • 19 Nouvel Observateur du 16 au 22 mai 2013, p.133. Présenté hors compétition au festival de Cannes, le film doit sortir sur les écrans en octobre prochain. Je tiens à préciser que je n’ai pu encore voir ce film et que pour tout ce qui concerne Claude Lanzmann je m’en tiens à ses déclarations écrites et publiées.
  • 20 On trouve ce dossier de presse sur le site de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. http://www.fondationshoah.org/FMS/spip.php?article2039
  • 21 Léon Poliakov, Bréviaire de la Haine. Le troisième Reich et les juifs. Calmann-Lévy, coll. Liberté de l’Esprit. 1951, première grande étude consacrée à la politique d’extermination des Juifs menée par les nazis.
  • 22 Raoul Hilberg, La Destruction des Juifs d’Europe. Fayard, paraît en1961 dans l’indifférence générale. Puis ne cessera d’être repris, complété et amplifié dans les éditions suivantes.
  • 23 On voudra bien se reporter précisément à la lecture de Ce que l’homme fait à l’homme, Myriam Revault d’Allones (Seuil, 1995). Et à son article « L’impensable banalité du mal ». Revue Cités 2008/4 (n° 36).
  • 24 Dans un article louangeur pour le film, paru dans la Règle du jeu, le 2 mai, Michaël de Saint-Cheron, qui appelle Heinrich Blücher, le mari d’Hannah, Heinrich Blocher, confond tout, mélange tout. Il en rajoute et veut que le mal radical soit absolu, absolu justement parce que radical. Comprenne qui pourra. Dans une langue assez obscure propre à ce cacano-lacanien que j’ai déjà pointé, il demande « faut-il penser le mal que l’on commet, dans sa radicalité de sans-retour, pour qu’il devienne alors un Mal radical, absolu ? » . Suit sa petite théorie à lui sur la question quand on en est encore à élucider celle d’Hannah qui a été si mal comprise. La preuve, il conclut : « Indubitablement, banal ou pas, avec ou sans conscience de commettre un acte irréparable, Adolf Eichmann a commis non seulement un mal radical mais un Mal absolu». Il a décidément tout compris cet homme.
  • 25 C’est toujours dans la lettre du 20 juillet 1963, p. 433 op. cit.
  • 26 C’est toujours dans la lettre du 20 juillet 1963, p. 433 op. cit.
  • 27 La vie de l’esprit, t.1, La pensée, Paris, PUF, 1981, p.18-19.
  • 28 Dans son livre La part obscure de nous mêmes. Une histoire des pervers. Albin Michel, 2007, Elisabeth Roudinesco précise, p.137-138, combien les experts en psychiatrie, psychologie, et neurologie convoqués pour effectuer des tests et des expertises auprès des grands chefs du national socialisme jugés devant ce tribunal d’exception de Nuremberg se sont trouvés bien courts.

    penser du point de vue de l’autre

    Par d’autres voies théoriques que celles d’Hannah Arendt, quoiqu’encore en affinité avec elle, pour déterminer la nature de la criminalité d’Eichmann, elle la rejoint sur ce point où elle conclut à l’absence de monstruosité démoniaque, mais au contraire à une hyper normalité de celui qui, sans états d’âme ni problème de conscience obéissait aux ordres d’un système pervers et en était l’exécutant zélé.

  • 29 Margarethe von Trotta utilise des extraits des vidéos du réalisateur Léo Hurwitz qui filma l’ensemble du procès. On y voit longuement Eichmann, le visage vide et le coin de sa bouche tordu dans un tic incoercible.
  • 30 Carnets du ghetto de Varsovie (6 septembre 1939 – 23 juillet 1942) – trad. en français par Jacques Burko; La Découverte, 2003.

    Raul Hilberg : Le journal de Varsovie d’Adam Czerniakow: Prélude à la mort, Ivan R. Dee, Publisher, 1999.-

  • 31 Yzkor, en hébreu « qu’il se souvienne » est une prière du souvenir en mémoire des disparus.
    Les Yizkor books, il y en a aujourd’hui 700, sont les livres établis pour chaque ville et Schtettle, de témoignages et souvenirs des survivants de l’Extermination nazie. Ils constituent aujourd’hui une ressource inappréciable pour la connaissance de cette page noire de l’histoire européenne. http://yizkor.nypl.org/index.php?id=2174
  • 32 qui en 1963 avait rompu avec Hannah. On le voit dans le film, raide comme la justice qu’il croit incarner alors, figé, et muet parmi les étudiants d’Hannah qui remplissent l’amphithéâtre où elle s’explique devant les calomnies dont elle a été l’objet.

La Nuit rêvée de … Élisabeth Roudinesco

La Nuit rêvée de…

par Philippe Garbit Le site de l’émission
le samedi de minuit à 6h30

La Nuit rêvée de … Élisabeth Roudinesco

12.05.2013 – 00:00

Élisabeth Roudinesco © Radio France

00:00 – 00:29
Entretien avec Élisabeth Roudinesco – 1/3
Par Marc Floriot
Avec la voix de Jenny Roudinesco (09/04/1951)
Réalisation, Maureen Chappuit

00:29 – 00:59
Les chemins de la connaissance
– Célibat et célibataires – 10/10
Par Harold Portnoy
Avec Michel de Certeau, pour L’écriture de l’Histoire, éd. Gallimard
1ère diffusion : 30/03/1977

00:59 – 01:14
Mise au point
– Élisabeth Badinter, pour X,Y – de l’identité masculine, éd. O. Jacob
Par Éliane Contini
1ère diffusion : 10/09/1992

01:14 – 01:24
Carnets d’été – Petit discours du philosophe
– Alain Badiou sur l’amour
Par Christine Goémé
1ère diffusion : 01/08/1989

01:24 – 01:59
La suite dans les idées
Par Sylvain Bourmeau
Réalisation, Pierre Willer
Avec Élisabeth Roudinesco et Jacques Derrida, pour De quoi demain…, éd. Fayard – Galilée
1ère diffusion : 01/10/2001

01:59 – 02:25
Entretien avec Élisabeth Roudinesco – 2/3
Par Marc Floriot
Réalisation, Maureen Chappuit

02:24 – 03:15
Karl Marx
Par Georges Charbonnier
Avec Émile Bottigelli, traducteur et Louis Althusser, professeur de philosophie
Réalisation, Georges Gravier
1ère diffusion : 13/03/1963

03:15 – 04:00
Du jour au lendemain
– Michelle Perrot, pour Histoires de chambre, Le Seuil
Par Alain Veinstein
Réalisation, Anne Franchini
1ère diffusion : 02/03/2010

04:00 – 05:05
Les vendredis de la philosophie – Archives
Jacques Lacan, Rome, 1974 : « La Troisième »
Par Marc Floriot
Avec Patrick Valas, psychanalyste
Réalisation, Laurent Paulré
1ère diffusion : 30/06/2006

05:05 – 06:25
Dialogues
– Enfance et société
Par Roger Pillaudin
Avec Philippe Ariès, historien ; Françoise Dolto, psychanalyste
1ère diffusion : 23/04/1974

06:25 – 06:30
Entretien avec Élisabeth Roudinesco – 3/3
Par Marc Floriot
Avec la voix de Henri Rol-Tanguy (19/08/1945)
Réalisation, Maureen Chappuit