Freud – les 7 merveilles de la pensée occidentale.

L E S S E P T M E R V E I L L E S D E L A P E N S É E O C C I D E N T A L E – F R E U D

“Faute de pouvoir voir clair, nous voulons, à tout le moins, voir clairement les obscurités”

23 AOÛT 2013
Le Figaro Magazine

le libérateur de l’intime

Cet été Le Figaro Magazine vous propose de découvrir ou de redécouvrir sept génies de la pensée occidentale. Après Nietzsche, nous concluons notre série avec Freud, évoqué par l’historienne Élisabeth Roudinesco.

Directrice de recherche à l’université Paris VII-Diderot, biographe de Jacques Lacan, est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur l’histoire de la psychanalyse, de la philosophie, du judaïsme et de la Révolution française. Répondant aux critiques contre Freud, elle a publié Mais pourquoi tant de haine ? Seuil, 2010.

Qu’est-ce qui a fait prendre son envol à Sigmund Freud ?

Élisabeth Roudinesco – À la fin du XIXe siècle, époque où l’on se penchait sur les problèmes de l’hystérie, tous les savants s’interrogeaient sur l’inconscient et la sexualité. Freud s’est donc longtemps cantonné à la physiologie, pensant que les problèmes psychiques, particulièrement les névroses, ne relevaient pas de la folie, mais qu’elles avaient pour cause majeure un traumatisme réel d’enfance, autrement dit un abus sexuel commis par un adulte sur l’enfant. Bien que largement partagée, cette thèse trop systématique est fausse, et Freud y renonce, son coup de génie étant de sortir de la médecine. Lui qui est physiologiste et chercheur décide de ramener tous nos problèmes névrotiques aux tragédies grecques, et donc, au fond, à un passé glorieux.

une dimension philosophique de type platonicien par la théorisation de l’idée du désir

La sexualité humaine n’est plus la description d’une activité fonctionnelle, elle devient la libido, l’éros, Freud lui conférant une dimension philosophique de type platonicien par la théorisation de l’idée du désir. Nous sommes des êtres désirants, héritiers d’un théâtre antique occidental, mais dont les ressorts fonctionnent pareillement dans les autres civilisations : on retrouve les équivalents des mythes grecs par delà les mers jusqu’au Japon. Freud devient anthropologue de nos sociétés, d’où son considérable succès. La deuxième étape est L’Interprétation du rêve, livre publié fin 1899, mais daté de 1900, Freud voulant l’ancrer dans le nouveau siècle, car il va changer le paradigme d’une pratique pourtant assez courante à l’époque. À la grande différence des autres récits de rêves, cet ouvrage ressemble à un roman en abyme, stupéfiant tout le monde : en donnant une interprétation jusqu’ici inconnue aux actes de la vie quotidienne, il va drainer vers Freud les grands médecins qui s’intéressent aux maladies psychiques, comme Carl Gustav Jung ou Ernest Jones.

une voie qui sort de la description médicale et du nihilisme thérapeutique

Freud trace une voie qui sort de la description médicale et du nihilisme thérapeutique : constater et ne rien faire. Il invente la Relation dynamique : le transfert du patient vers le thérapeute et, surtout, la cure par la parole. Personne avant lui ne l’avait formalisée ni mise en pratique, alors que la société y était prête. C’était la Belle Époque, celle de Proust et d’une Bourgeoisie oisive qui s’interrogeait sur elle-même, jusqu’à la Grande Guerre qui allait sonner le glas des dynasties royales et impériales. Freud amène la tragédie d’Œdipe, alors que la famille bourgeoise est en pleine refonte et que les femmes s’émancipent. Il met en cause la morale traditionnelle, le puritanisme familial ainsi que les Églises, ce qui lui vaudra l’hostilité de la droite, mais aussi celle de la gauche, car s’il est pour un nouvel ordre libéral, il n’est pas pour autant un libertaire ou un hédoniste. Il est partisan de la liberté sexuelle, de la contraception et de la liberté de choix des jeunes gens quant au mariage, mais considère que laisser trop libre cours aux instincts et au principe de plaisir chez les individus ne peut qu’aboutir à la catastrophe. Autrement dit, il est pour une sexualité bien tempérée, à la fois émancipateur et homme des Lumières, mais en conservateur éclairé. Sa conception des religions est, quant à elle, de type culturel : il s’y intéresse comme à des mythes. On conçoit donc que les rabbins et l’Église lui en veuillent.

Il se considère lui-même comme « la troisième humiliation de l’humanité »…

Exactement. Il va bâtir une théorie de lui-même en s’identifiant à Copernic et à Darwin, qui ont montré les limites de la position de l’humanité par rapport au cosmos et aux origines animales : les deux premières humiliations… Son travail sur le psychisme équivaut à une troisième humiliation, une révolution en même temps qu’une découverte, d’où sa référence personnelle aux conquérants et aux grands hommes tels que Christophe Colomb ou Napoléon. Freud a une très haute idée de lui-même. Et de fait, il y a quelque chose d’un messianisme dans les débuts de la psychanalyse, avec des disciples qui se réunissent autour d’une table, persuadés qu’ils sont de leur vocation à changer le monde par le biais de l’intime: la psychanalyse libérera l’individu grâce à l’exploration de soi-même. On va transformer le sujet, tout comme les marxistes ont rêvé de révolutionner la gouvernance de la planète. Le principe de Freud aura des conséquences majeures en matière sociétale.

Ce qui lui confère une certaine dimension politique…

Oui. Même s’il n’est pas directement issu du politique, le concept de psychanalyse ne peut s’instaurer que dans les États de droit. Plus les sociétés sont démocratiques et individualistes, plus le sujet peut s’interroger sur lui-même. À l’inverse, la psychanalyse a fait l’objet d’une répression de la part des dictatures : par les nazis comme « science juive », par le système stalinien comme « science bourgeoise». Les caudillismes latinos n’ont pas complètement supprimé les associations, mais pour ne pas collaborer en fournissant des renseignements sur leurs patients, nombre de psychanalystes ont dû émigrer. Les régimes de type théocratique, particulièrement islamiques, considèrent quant à eux que les problèmes psychiques doivent se régler dans la famille. Parler hors de sa tribu, hors de Dieu, aboutit donc au fait métaphorique que l’on ne peut analyser les femmes voilées…Si la psychiatrie biologique est installée dans les nations musulmanes, la psychanalyse ne peut s’y développer qu’en groupuscules. Elle est donc un phénomène planétaire, mais tributaire de la démocratie. Témoin le Japon, où l’œuvre de Freud est traduite très tôt.

Et Freud lui-même, comment le définiriez-vous politiquement ?

Comme un adepte de la monarchie constitutionnelle. Dans Totem et tabou, l’un de ses plus grands livres, il expose que lorsque le pouvoir devient trop puissant, il faut supprimer le tyran pour mieux réinstaurer la loi, autrement dit se réconcilier avec la figure de celui que l’on a tué. À son sens, le régicide est utile et nécessaire à condition de rétablir une monarchie dont les pouvoirs seront modérés par des contrepouvoirs.

se réconcilier avec la figure de celui qu’on a tué

C’est ainsi qu’il admire Cromwell et n’éprouve que de l’aversion pour la Révolution française, qui trancha définitivement la tête de son souverain. La monarchie constitutionnelle anglaise l’attire parce qu’elle est un moi puritain qui fonde la civilisation, tandis que la république, à ses yeux, procède essentiellement de la libido.

Sigmund Freud (1856-1939)

À lire : Les Editions Payot ont publié Freud dès 1921. Disponibles en « Petite Bibliothèque Payot » :
Cinq leçons sur la psychanalyse, suivi de Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique
Psychopathologie de la vie quotidienne
Totem et tabou
Introduction à la psychanalyse
Essais de psychanalyse
Le Président T. W. Wilson. Portrait psychologique
Dora. Fragment d’une analyse d’hystérie
Mémoire, souvenirs, oublis.

Nouvelles publications 2012-2013, dans une traduction inédite :
L’Inconscient
Trois mécanismes de défense
Pulsions et destins des pulsions
Névrose et psychose (en librairie le 9 octobre).

À lire également : Stefan Zweig – Sigmund Freud, Correspondance, Payot-Rivages, 2012.

Si la tragédie d’Œdipe est une référence majeure, pourquoi vous défiez-vous du complexe du même nom ?

C’est la psychologisation que je n’aime pas, dans la mesure où Freud viole objectivement la tragédie en ne tenant pas compte du fait que le meurtre du père s’est opéré en toute inconscience : Œdipe ignore son lien de parenté avec Laïos, de même qu’il épouse Jocaste parce que la sauvegarde de Thèbes l’impose, et qu’il couche avec elle sans désir, sans savoir qu’elle est sa mère. Œdipe est la tragédie du destin de la Grèce, c’est pourquoi les antiquisants n’ont guère apprécié l’approche de Freud. Œdipe n’étant pour rien dans ce qui lui arrive, il incarne en vérité l’inconscient. Lorsque Freud estimera en 1897 devoir faire le parallèle entre la tragédie antique et le drame shakespearien de Hamlet, héritier du trône du Danemark incapable de venger son père assassiné par son oncle Claudius qui a usurpé le pouvoir, on ne pourra admettre l’identité de destin des deux héros qu’à condition de reconnaître que l’un est l’inconscient, et l’autre, la conscience coupable. Le mécanisme, alors, fonctionne.

un penseur pour écrivains et pour philosophes, et non pour psychologues

Pour autant, je récuse le fait que cette magistrale affaire de princes et de rois soit devenue, selon le sexe, « bébé a envie de coucher avec maman ou avec papa ». Freud n’a jamais écrit de texte sur le complexe d’Œdipe alors qu’il y était très attaché. Or, en devenant un système interprétatif psychologique, ce trop fameux complexe a d’une certaine façon tué la psychanalyse. Je revendique donc l’idée pour Freud de nous avoir replacés dans deux tragédies de l’Occident, et non pas dans la petite psychologie des familles. En ce sens, il est un penseur pour écrivains et pour philosophes, et non pour psychologues.

Y a-t-il eu des progrès par rapport à son travail ?

La psychanalyse étant d’abord une philosophie, on ne saurait parler de progrès au sens scientifique, comme en médecine, par exemple. Personne à ce jour ne peut dire que l’on ai trouvé la cause organique permettant de guérir les maladies psychiques. Dès lors, il faut une certaine humilité : la cure par la parole apporte une dynamique. Lorsque quelqu’un ne peut pas s’exprimer, il a de plus en plus mal. Jung et ses disciples ont élargi le champ d’études de Freud, jusque là cantonné aux névroses, en s’intéressant à la folie. Sans être faite pour cela, la psychanalyse a apporté un grand mieux être, la chimie seule n’étant pas créatrice de relation subjective. L’autre apport a été la psychanalyse des enfants, notamment avec Mélanie Klein. Et puis les grands interprètes des années 60, notamment Heinz Kohut aux États-Unis, se sont intéressés au self, la représentation de soi. Dans une société démocratique où la sexualité est autorisée, les troubles dits narcissiques ont fait l’objet de multiples études.

Pour autant, Freud a été vivement contesté au cours des dernières décennies. Pourquoi tant de haine à son encontre ?

Elle s’amorce en vérité dès 1905, à la suite de la publication des Trois essais sur la théorie sexuelle, qui agacent les neurologues et les psychiatres. Cinq ans plus tard, Freud n’est plus seulement hors de la science, il devient l’ennemi de la civilisation dès lors qu’il nous autorise tous à devenir des sujets sexuels. Telle n’est évidemment pas sa doctrine, mais les Églises s’enflamment contre ce monstre qui libère la femme du foyer – lui, le judéo chrétien qui pratique l’abstinence… À cela s’ajoute la haine nationaliste, qui voit dans la psychanalyse une subversion de la notion de souveraineté, pour établir un pansexualisme généralisé attentant à l’idée du père.

Pour les pays du sud, Freud est alors un dégénéré allemand, et un dégénéré latin pour les pays scandinaves. La psychanalyse étant une internationale, l’accusation de science juive suivra tout naturellement. Mais ce n’est pas fini, car, à partir de 1945, avec l’arrivée massive des médicaments, la science ne voit plus en Freud qu’un escroc, dès lors qu’elle estime pouvoir tout guérir avec les drogues. Et de fait, l’expansion de la chimie va vider les asiles. Au cours des deux dernières décennies, le révisionnisme à l’encontre de Freud s’est d’autant plus développé que les psychanalystes sont devenus porteurs d’un dogmatisme sur le mode : « Freud est un génie, taisez vous ! » Ils réfutent toute critique historique, par exemple, le fait qu’il ait accepté qu’Ernest Jones collabore avec les nazis en 1935.

années 90 Freud bashing aux États-Unis
Le « Freud bashing » bat son plein aux États-Unis dans les années 90, époque où s’établit une légende noire à la place de la légende rose. Freud se métamorphose en un incestueux qui couche avec sa belle-sœur, qui massacre psychologiquement sa famille, etc. Du révisionnisme classique, on est passé à la destruction. Michel Onfray, épigone français de ce mouvement, ajoutera un tissu supplémentaire, comme le fait que Freud aurait mis enceinte sa belle-sœur alors qu’elle avait 58 ans, ou bien encore des sœurs déportées à Auschwitz et dialoguant avec le commandant du camp, Rudolf Höss, alors qu’elles étaient en réalité à Treblinka, etc. On est allé tellement loin dans l’outrance et l’erreur que ce courant est désormais à bout de souffle.


Freud passé à la postérité quid des psychanalystes s’étant exclus de leur propre histoire ?

Les psychanalystes, quant à eux, ont pris conscience qu’en s’étant exclus de leur propre histoire, ils ont été incapables de réagir. Nous sommes donc face à une crise radicale, à commencer par celle de la psychanalyse, qui a à méditer et à reconquérir sa propre histoire. Reste ceci : ici et maintenant, le balancier de l’Histoire a rendu son génie à Freud, en le tempérant de ses propres ombres. Le voici définitivement passé à la postérité comme l’un des grands penseurs de l’Occident. Et c’est justice.

pychiatrie : réticence de réforme à gauche

Médiapart] Édition : Contes de la folie ordinaire

La gauche a-t-elle jamais eu la volonté de réformer en profondeur l’institution psychiatrique ?

Médiapart – 16 août 2013

par André Bitton

Résumé : Mme Marisol Touraine avait clairement dit, l’été 2011 à une délégation du Collectif des 39, que pour elle, la psychiatrie n’est pas un terrain politique, et que la loi du 5 juillet 2011, selon elle, était applicable.

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La gauche a toujours été très réticente à réformer sur le terrain psychiatrique

Jack Ralite, ministre communiste de la santé de 1981 à 1983, n’a pas pu mener à bien sa réforme de la loi du 30 juin 1838, amorcée en 1982 avec la commission Demay, du fait du tournant de la rigueur de 1983 et du retrait des communistes du gouvernement P. Mauroy (sous F. Mitterand premier septennat).

Pour preuve également, la loi du 27 juin 1990 (F. Mitterand 2e septennat, Claude Evin, ministre de la santé, Michel Rocard premier ministre), réformant et modernisant la vieille loi du 30 juin 1838, qui n’a jamais été qu’une modernisation de la loi de 1838.

Ce sont les mouvements de patients involontaires, d’internés abusifs et illégaux, qui ont contraint aux seuls versants positifs de la loi du 5 juillet 2011, par QPC(1« ) interposées, par des censures du Conseil d’État et de la Cour de cassation, par des arrêts de la CEDH(2« ) condamnant la France, accumulés depuis les années 90. La proposition de loi actuelle du député M. Denys Robiliard est elle-même issue d’une QPC d’un mouvement de patients contraints (Conseil constitutionnel, décision CRPA, QPC n°2012-235, 20 avril 2012). Soyons très clairs sur ce point.

Mme Marisol Touraine avait clairement dit, l’été 2011 à une délégation du Collectif des 39, que pour elle, la psychiatrie n’est pas un terrain politique, et que la loi du 5 juillet 2011, selon elle, était applicable.

De plus, le courant sécuritaire du ministre Manuel Valls qui est tout de même dominant au PS, bloque, côté socialiste, une réforme plus ample. Cela se voit clairement sur le volet d’une réforme pénitentiaire, malgré les résultats de la conférence de consensus sur la récidive qui vont contre le tout carcéral.

Néanmoins, cela devrait continuer de bouger en 2014, sur le versant de l’organisation des soins sur le terrain psychiatrie-santé mentale, et donc sur l’articulation médical – médico-social – social, selon les engagements solennels de la Ministre M. Touraine.

Aux acteurs du terrain de continuer à faire pression pour que le pouvoir socialiste continue de réformer ce terrain, même par petits bouts, par des rapports de force successifs.

On verra également que le député PS Denys Robiliard, appartient à un courant de la gauche du PS (le courant Benoît Hamon : « Un monde d’avance »), et qu’il a obtenu ce qu’il pouvait obtenir de la direction du groupe socialiste à l’Assemblée nationale et du Gouvernement actuel qui est dominé par le courant « Hollandais », qui est libéral-social démocrate.

De notre côté, du côté du CRPA et coalitions alliées, nous constatons que la proposition de loi en cours d’adoption fait tomber une bonne partie du régime dérogatoire instauré avec la loi du 5 juillet 2011, qui a mis sur pied d’authentiques perpétuités psychiatriques pour de non criminels (collège de soignants interne à l’hôpital, et collège de deux experts psychiatres extérieurs à l’établissement, pour tout élargissement de patients « médico-légaux », inclus les simples internés en UMD(3« ) sans qu’ils aient été déclarés pénalement irresponsables), et qu’elle légalise le considérant 12 de la décision du Conseil constitutionnel du 20 avril 2012 sur QPC du CRPA, qui dit que sous programme de soins ambulatoires ou en hospitalisation à temps partiel, aucune contrainte ne peut être exercée. Cela ébranle la logique de la contrainte aux soins telle que l’UMP avait voulu l’instaurer avec notamment des possibilités de contrainte aux soins à domicile. Ce que donc nous avons obtenu du Conseil constitutionnel sur QPC du 20 avril 2012.

Par ces quelques biais, la logique purement sécuritaire et hygiéniste de la loi du 5 juillet 2011, qui avait déjà été ébranlée par les QPC du 26 novembre 2010 et du 9 juin 2011, est remise en cause.

La question d’une remise en cause plus ample de l’organisation de la contrainte psychiatrique reste donc ouverte. Le champ des possibles est actuellement ouvert et dépendra de l’évolution de la jurisprudence et donc des luttes juridiques menées sur ce terrain, comme des échos politiques qui pourront être donnés. C’est aux luttes des patients et anciens patients involontaires qu’on le doit, ainsi qu’à nos connexions avec les professionnels en lutte, mais certainement pas à l’UNAFAM(4« ) qui s’est située en sens inverse, contre nous, en adversaire habituel, évident, solidaire de FondaMental(5« ) et des lobbies de la psychiatrie biologique et répressive.

Je tenais à préciser tout cela pour mémoire.

voir aussi

– site du CRPA

– l’article publié en page d’accueil de Mediapart le 13 août 2013.

  • 1 Question prioritaire de constitutionnalité.
  • 2 Cour européenne des Droits de l’homme.
  • 3 Unité pour malades difficiles->http://fr.wikipedia.org/wiki/Unit%C3%A9_pour_malades_difficiles].
  • 4 Union nationale des familles de proches souffrant de troubles psychiques.
  • 5 Réseau de coopération scientifique en santé mentale->http://www.fondation-fondamental.org/page_dyn.php?lang=FR&page_id=MDAwMDAwMDAxMg==]. Système de psychoéducation intelligent (d’orientation scientiste).

homoparentalité – billet à retardement

par Michael Randolph

14 décembre 2012

billet à propos du débat sur l’homoparentalité

À la différence du débat public dans d’autres pays que je connais, la psychanalyse en France est perçue comme une source aussi incontournable qu’incontestable de sagesse par rapport à une vaste gamme de questions liées aux relations humaines. On permet typiquement à ses praticiens non seulement de s’exprimer avec plus d’opacité, plus crument, souvent plus cruellement que les praticiens de n’importe quelle autre profession ou confraternité, mais surtout on leur donne très souvent, comme on dit chez nous, the last word, un espace de pouvoir inouï. Dans le débat sur l’homoparentalité, des psychanalystes d’opinions très diverses se sont exprimés dans les quotidiens français, et tant mieux. Ce que j’ai pu lire me laisse avec l’impression que les soutiens de la nouvelle donne légale et sociale s’expriment avec une certaine modestie, évoquant souvent la complexité des évolutions sociales qui ont apporté la demande pour ce changement passablement radical de notre perception du monde relationnel.

Les pourfendeurs de ces changements en revanche fulminent. Ils fulminent qui plus est de toute la hauteur de leur maitrise du symbolique dans lequel notre vie s’enracine, et, tant qu’ils y sont, ils nous promettent à un avenir pitoyablement déraciné si nous continuons à ignorer leurs stentoriennes mises en garde. Au cœur de l’argumentaire il y a toujours la révélation que l’on n’est pas fait pour ça et qu’ils le savent parce que précisément c’est leur métier de savoir pour quoi l’on est fait.

le silence des psychanalystes

Alors me vient à l’esprit un des plus curieux silences que j’ai eu le malheur de devoir côtoyer au travers de mes trente années de travail en tant que psychothérapeute(1« ) en France, à savoir la silence des psychanalystes, dans leur immense majorité, par rapport aux raisons qui les ont amené à changer d’opinion sur l’homosexualité depuis les années soixante-dix, à ne plus parler en long et en large de l’évidence de la déviance ainsi que du cas d’école de la perversion que représente l’homosexualité adulte. Aujourd’hui plus personne n’oserait comme jadis – avec souvent un art consommé de l’enfoncement d’une minorité déjà traditionnellement enfoncée – en parler avec la nonchalance de ceux qui ne parlent que de ce qui va de soi.

Eh bien Messieurs et Mesdames les psychanalystes, qu’est-ce qui a donc changé entre 1980 et l’an 2000 ? Des nouvelles perlaborations révolutionnaires de la théorie qui soutend les canons de la pensée psychanalytique ? La prise en compte finalement d’années de travail clinique avec des homosexuels dont le fardeau de culpabilité s’est souvent vu redoublé voir multiplié par trois à travers leurs années de cure ? Ou est-ce que peut-être ils se sont tout bêtement fait rattraper par un monde en mouvement qui se foutait par mal des foutaises élaborées dans le secret de leurs correspondances et leurs conférences où le maniement du transfert était souvent bien moins important comme talent à développer que celui du maniement du mépris.

l’histoire de ce revirement reste à écrire

L’histoire de ce revirement reste à écrire. Tant qu’elle ne l’est pas, les psychanalystes ne pourront prétendre au respect qu’ils méritent par ailleurs pour la pertinence et la sensibilité d’un savoir-faire bien réel enroulé souvent dans un savoir-être tout aussi impressionnant. Ce point noir, aveugle et indigne doit faire l’objet d’une crédible reconstruction historique, pour chasser bien tard il est vrai de ce côté là du carré psy, mais mieux vaut tard que jamais, ce parfum qui continue de flotter de lâcheté et de suffisance.

  • 1 Excellent exemple des difficultés surgies de la nouvelle exception française : tout le monde comprend que l’auteur parle de son métier, au sens ordinaire du terme. Comme il est anglais, il parle sans malice. Français il eût du dire de psychothérapeute (jusqu’en 2010) puis de psychopraticien relationnel. Ces contorsions obligées n’ont pas fini d’entacher de ridicule voire d’odieux l’expression de notre réalité professionnelle. Passer son temps à surveiller son langage parce que la médecine a décidé de s’emparer du terme pour en faire un titre à elle, à partager avec les psychologues asservis, la psychanalyse soit psychologique soit psychiatrique en faisant ses choux gras, voici le lot de ceux qui sont devenus ex de leur propre nom de profession. Combien de temps faudra-t-il à la génération qui vient pour corriger cette répressive singularité ?
    à ce sujet voir également : terminologie

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Éloge du Ravi contre la prison ou l’asile

éloge du Ravi contre la prison ou l’asile

26 décembre 2012

par Gilles Sainati

La crèche de Noël est souvent panthéonisée dans les vitrines commerciales, plus exactement dans sa version provençale qui si l’on en croit Wikipédia date de 1775. Il n’y pas si longtemps, chaque village avait son ou ses « idiots du village », son fada (qui signifie littéralement « possédé par les fées »). Dans le village, il s’occupait de menus travaux qu’on lui donnait à faire. C’est la communauté qui pourvoyait à ses besoins et surtout en l’intégrant à la vie quotidienne.

Il faut bien constater que dans nos sociétés urbanisées et individualistes, il n’y a pas de place pour le(s) ravi(s), ceux qui ne sont pas dans la norme, désinsérés de toute sortes, ceux que l’on dénommait encore il y a peu les « fous », et auxquels on applique divers qualificatifs tous plus ou moins anglicisés comme celui de borderline… État-limite, pour soit disant décrire un état terriblement humain et indescriptible… que l’on trouvera ensuite dangereux mais qui sert aussi a étendre la catégorie des « asociaux».

Il n’en reste pas moins vrai que les deux seules places que l’on assigne actuellement aux ravis sont la prison ou l’asile (c’est-à-dire l’établissement fermé qu’il soit psychiatrique ou pas) en occultant une chose de moins en moins expérimentée : celle du peuple soignant.

1 – le ravi, destination prison

Nos prisons comptent au 1er décembre 2012, 78 082 personnes sous écrou (16 945 prévenus détenus, 50 729 condamnés détenus (soit 67 674 personnes détenues), 9 251 condamnés placés sous surveillance électronique en aménagement de peine, 589 condamnés placés sous surveillance électronique en fin de peine et 568 condamnés en placement à l’extérieur, sans hébergement pénitentiaire.

L’évolution au cours des 12 derniers mois est à la hausse de + 5,4 % !

Entre les pauvres qui ont commis de petites infractions aux biens et les personnes atteintes de déséquilibres psychiques ou de véritables maladies psychiatriques, la prison est devenue le lieu où l’on se débarrasse de la misère humaine pour ne pas la voir dans la rue, sans pour autant apporter de solutions compte tenu des moyens chichement mis en œuvre aussi bien en nombre de psychiatres, que d’éducateurs sociaux ou de services (SMPR).

On trouve en prison sept fois plus de schizophrènes que dans la population générale. Mais tout cela, une large partie de l’opinion publique veut l’ignorer.

de 800 à 80 € : une économie managériale avisée

À quoi est due cette situation ? On trouvera les partisans de l’explication économique : il est moins cher d’incarcérer un fou qui coûte 80 euros par jour en prison alors qu’une journée d’hôpital psychiatrique revient à 800 euros. On trouve également l’argument de la dangerosité : on incarcère tous les individus potentiellement dangereux. La liste s’allonge de jour en jour.

En réalité la réforme de l’article 64 du Code Pénal napoléonien (il n’y a ni crime ni délit, lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l’action ou lorsqu’il a été contraint par une force à laquelle il n’a pas pu résister) par les dispositions des articles 121 et suivants du code pénal issues de la réforme de 1992 qui rajoute la formule : « la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant altéré son discernement ou entravé le contrôle de ses actes demeure punissable: toutefois, la juridiction tient compte de cette circonstance lorsqu’elle détermine la peine et en fixe le régime» a considérablement accru les cas d’incarcérations de personnes présentant des troubles psychiques !

Il n’est pas dans mon propos de relancer ce débat, de nombreux experts psychiatres estimant que la prison et le contact avec la réalité de l’acte commis fait partie du protocole de guérison. Peut être, mais la République n’a jamais mis les moyens pour assumer ce type de pratiques. De plus il sera long mais judicieux de se pencher sur les conditions de réalisation des expertises judiciaires.

résultat : les Baumettes

Le résultat, ce sont les Baumettes, et d’autres lieux de détentions : une honte de la République qui dure depuis des décennies… C’est aussi l’évolution dangereuse pour les libertés de la conception de la dangerosité qui devient l’alpha et l’oméga de toute réflexion sur la récidive. Mise en perspective qui nous amènera inévitablement à catégoriser des parties de populations selon le danger qu’elles seraient censées représenter… Retour des « classes dangereuses » que l’on doit gérer et mater, sous couvert de théories comportementales fumeuses.

2 – le ravi, contrôle asilaire

Si ce n’est pas la prison qui est l’avenir du Ravi, c’est le contrôle asilaire qui lui tend les bras. D’autres que moi sont mieux placés pour en parler. Ce que je peux constater comme magistrat ce sont la multiplication des diverses procédures qui impliquent l’intervention d’un magistrat de l’ordre judiciaire qui est censé protéger les libertés publiques et individuelles, mécanismes auxquels on ne donne aucun moyen et à propos desquels on peut s’interroger sur le sérieux du législateur lorsqu’il organise ce type de paravents (ex loi du 5 juillet 2011).

Cette situation va de pair avec ce que l’on constate dans la réalité du terrain avec des coupes claires dans les budgets sanitaires et sociaux qui commencent par supprimer les effectifs dans les hôpitaux de jour et psychiatrie de secteur. La solution privilégiée est souvent médicamenteuse (soit, je n’ai aucune compétence à ce sujet) mais toujours sans suivi social ni accompagnement…

L’ordonnance médicale joue un rôle de panacée, une fois délivrée, le problème serait réglé. Alors que c’est là qu’il commence.

– cf. Paul Machto, « la psychiatrie au service de la norme », dans Contre l’arbitraire du pouvoir : 12 propositions, édition La Fabrique, mars 2012.

s’en sortir avec le peuple soignant

Une fois encore les solutions administratives et gestionnaires montrent souvent leurs impérities, mais la tendance est à attirer la sphère du soin et de l’accompagnement social vers les compétences régaliennes de l’État. Les éducateurs se transforment en contrôleurs sociaux (beaucoup réclament ce rôle, c’est finalement plus simple !), auxquels s’ajoute une camisole chimique qui ne concerne pas que les personnes diagnostiquées « à troubles» mais tout simplement tous les exclus, précaires… Chacun a droit à sa petite ordonnance… contre l’exil intérieur ! Chaque année, un Français sur cinq consomme des benzodiazépines, selon l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps).1

Pourtant depuis longtemps a été développé le concept et la pratique de la mise en réseau de soignants, de familles, d’éducateurs, de point de rencontre qui sur un territoire, autour de projets communs de mixité sociale, arrivent à faire société entre tous les exclus, ravis, précaires, pauvres…

Car le peuple n’est pas qu’une réserve de force de travail, n’en déplaise aux marxistes et capitalistes de tous poils. C’est surtout un formidable jaillissement d’imagination, d’initiatives propres à remettre débout les plus faibles.

Cette notion de « peuple soignant » est évidemment dérangeante pour l’architecture institutionnelle et gestionnaire. Elle bouscule les frontières, les prés carrés, les pouvoirs institués.

Pour être l’un des principaux responsables d’un structure qui développe cette pratique autour de la culture, il semble bien que l’on trouve là une des voies possibles pour ré-enchanter le monde .

Nous ne sommes plus dans des communautés rurales me direz vous !! Remballez votre univers post soixante-huitard et républicain, laissez aux gens sérieux et efficaces la gestion de la misère et de l’inégalité.

C’est justement ce qu’un certain nombre d’entre nous ne veut plus, les citoyens ont autre chose à dire et à faire que d’être de simples consommateurs et des administrés dociles… C’est en étant citoyens bienveillants et imaginatifs que nous arriverons à combattre ce populisme industriel qui s’impose comme alternative à la décadence gestionnaire.

Le Ravi est l’indice de notre civilisation, s’il disparaît dans nos dispositifs techniques, il est à craindre que nos libertés soient des souvenirs.


– Selon une étude sortie il y a peu, un consommateur régulier de benzodiazépines aurait un risque 50% plus élevé de présenter une démence dans les quinze ans.

– Liens des partenaires du lieu ressources et de sa chorale des sans

DSM – pr. Shorter : comment la dépression est devenue dominante

COMMENT LA DÉPRESSION EST DEVENUE DOMINANTE


entretien avec le Dr Edward Shorter

8 juillet 2013

– Sur quoi portait votre thèse d’histoire ?

Ma thèse d’histoire était sur un autre sujet et n’avait rien à voir avec la médecine. J’ai fait ma thèse sur la Bavière dans les premières années du XIXe siècle et elle m’a permis de comprendre ce qu’était la vie dans une société traditionnelle avant l’avènement de la pensée libérale moderne.

J’ai été interviewé par la télévision japonaise l’autre jour, et on m’a demandé si la transition vers les sociétés modernes était la cause de l’augmentation des maladies mentales. Les Japonais sont très alarmés par ce qu’ils perçoivent comme une augmentation de la maladie mentale dans leur propre société. J’ai dit que les règles d’une société traditionnelle sont très différentes là où les valeurs communautaires priment sur les valeurs individuelles. J’ai compris cela en étudiant l’histoire allemande. Alors même si cette remarque n’a pas changé ma pratique professionnelle, ces perspectives demeurent vraies, bien sûr.

– Vous avez commencé vos travaux avec un livre sur la santé des femmes. Puis vous vous êtes spécialisé dans l’histoire de la psychiatrie. Qu’est ce qui a déterminé cet intérêt ?

L’obstétrique se prête mal à l’étude de l’interaction entre la société et les individus, mais la psychiatrie s’y prête mieux ; en effet elle est tellement influencée par la société que cela modifie la perception de la maladie, de celle des patients sur leur état et la manière les médecins vont y répondre. Contrairement à la cardiologie (ou des disciplines analogues), la psychiatrie supporte un poids social énorme.

– Qu’avez-vous réellement tiré comme conclusions à propos de l’efficacité des traitements ? En quoi votre approche d’historien de la psychiatrie diffère-t-elle de celle du clinicien ?

Les historiens sont bien placés pour se rendre compte de la fragilité des diagnostics actuels car ils ont pu observé sur la longue durée ce que la psychiatrie considérait comme maladies principales ainsi que l’efficacité des traitements qui leur étaient associés

idées fondées sur le consensus : aberrant !

Concernant le DSM, je suis retourné dans les archives de l’American Psychiatric Association, et j’ai regardé toute la correspondance entourant la préparation du DSM III. J’ai été stupéfait de voir combien tout ça était peu scientifique. Les idées étaient basées sur le consensus, ce qui est simplement aberrant. En outre, le caprice d’un seul homme, en l’occurrence Robert Spitzer, a joué un rôle effroyable dans la création de diagnostics tels que le trouble bipolaire et la dépression majeure.

Au fil du temps, la psychiatrie a acquis un sens extrêmement prescripteur de ce qu’est la maladie mentale ou pas. La dépression majeure, par exemple – probablement le diagnostic le plus connu dans le DSM III – a pris la place de deux maladies très différentes en psychiatrie : la maladie mélancolique et la maladie non-mélancolique. Et croyez-moi, il y a énormément de preuves scientifiques pour étayer cette distinction.

Ils mirent définitivement cette question de côté en 1980 – alors que les deux formes étaient bien distinctes ! C’était une façon arbitraire, impitoyable d’imposer une seule et unique catégorie diagnostique. Nous en payons chèrement le prix aujourd’hui.

Ceci est une illustration concrète de la façon dont l’histoire de la nosologie et des diagnostics apporte une critique efficace des concepts actuels.

– Qu’en est-il de la réception de vos travaux chez les historiens et les psychiatres ?

Les psychiatres sont très intéressés par les perspectives historiques, car ils peuvent voir la puissance qu’apporte la compréhension de l’histoire pour appréhender la situation actuelle. Mais il vrai aussi que les psychiatres sont centrés sur le diagnostic et le traitement, et ce sont les deux aspects qui sont essentiels à la pratique de la médecine.

Les historiens ne sont pas aussi intéressés par ce domaine parce qu’ils ne sont pas armés intellectuellement pour étudier ce genre de chose. La plupart d’entre eux n’ont pas de formation scientifique. Ils ne peuvent pas entrer dans les discussions détaillées des traitements parce qu’ils sont mal informés sur le plan scientifique ; comment étudient-ils alors des sujets tels l’attitude de la psychiatrie envers les femmes ou la manière dont sont diffusées les connaissances en médecine etc. – grâce aux conférences ou aux revues médicales ? Ces questions sont marginales mais c’est le genre de questions qui animent la réflexion de la discipline.

Ce qui est nécessaire dans le champ de l’histoire de la psychiatrie (et c’est vrai pour la plupart des historiens) c’est, de faire ce que j’ai fait : aller en faculté de médecine et acquérir une compréhension de la science qui sous-tend la discipline afin de pouvoir répondre aux questions vraiment intéressantes. Je suis rarement invité dans des conférences historiques, alors que je suis souvent invité dans des conférences médicales.


– Je pense que les historiens ont beaucoup à apprendre de cette forme d’histoire que vous écrivez. J’ai suivi des cours sur l’histoire des sciences et de la médecine, et j’espère voir plus de dialogue entre historiens, scientifiques et médecins.

Je l’espère aussi, étant donné que c’est la façon dont je gagne ma vie mais, pour le moment, la tendance va dans le sens opposé. La tendance n’est pas à l’étude des sciences, mais au «scientisme» ou aux pseudo-sciences. Voir comment certaines découvertes célèbres et importantes ont été permises grâce à un mode de pensée sexiste et vieillot dont le paradigme à l’œuvre n’est d’aucun intérêt pour qui n’emprunte pas cet étroit corridor que représente l’histoire des sciences, il est à peu près certain que cela ne survivra pas à l’épreuve du temps. En revanche, ce que je fais est intéressant pour pas mal de monde.

– Votre livre sur l’histoire de la thérapie par électrochocs (ECT) a dû surprendre beaucoup de lecteurs. L’ECT a encore probablement une réputation ternie auprès du grand public, mais vous notez les améliorations de la technologie et concluez que l’ECT ​​est le traitement le plus efficace pour certaines formes de dépression.

Une fois que vous vous intéressez à l’histoire de l’ECT, vous vous rendez compte à quel point l’imagerie hollywoodienne et les préjugés sociaux des hippies des années 1960 ont contribué à mettre une thérapie très efficace sur le carreau, du coup presque inutilisée dans les années 1980 et 1990. Sa survie est due à une poignée de médecins dévoués qui contre vents et marées a réussi à la restaurer comme pratique. Maintenant, l’ECT est réhabilité en psychiatrie et connaît une renaissance en Europe et aux États-Unis.

Vol au-dessus d’un nid de coucou

C’est un film très divertissant mais ça a été une catastrophe sur le plan de la santé publique. Qui sait combien de personnes se sont suicidées après avoir vu ce film… fuyant les électrochocs, qui ont des propriétés fantastiques, notamment anti-suicidaires. Les familles et les patients refusent les électrochocs parce qu’ils ont vu le film. Or si l’idéation suicidaire ne peut pas être contrecarrée par les médicaments, les patients se tuent. Et il y a beaucoup de tragédies de ce genre.

– Et votre nouveau livre est également éclairant sur la question du diagnostic erroné en psychiatrie et l’échec du traitement thérapeutique de la dépression. Donc, tout dépend de la définition de la maladie, semble-t-il. Quand vous regardez la dépression historiquement, comment en est-on arrivé à cette situation de sur-diagnostic et à des prescriptions aussi inappropriées ?

C’est très simple. La psychiatrie a toujours su qu’il y avait deux dépressions très différentes, aussi différentes que les oreillons et la tuberculose. Elles ont très peu en commun, même si elles sont toutes les deux appelées dépression. Le problème, c’est qu’elles ont des traitements différents.

La mélancolie se caractérise avant tout par une profonde tristesse, mais aussi par l’incapacité à éprouver du plaisir, appelée anhédonie, et une vision sans espoir de l’avenir. Les patients mélancoliques subissent également un « changement psychomoteur », ce qui signifie que leurs pensées et leurs mouvements sont soit agités, soit lents et retardés.

Les patients non mélancoliques, en revanche, ne sont pas forcément tristes, mais ils peuvent être démoralisés, déçus, ou dysphoriques. Le trait le plus important chez eux est l’anxiété. Ils sont également sujets à des douleurs physiques imaginaires qui vont et viennent. Et ils ont tendance à être obsédés par cet ensemble de choses. Et c’est un vrai package : ces symptômes ont tendance à se manifester simultanément, tout comme le désespoir accompagne la tristesse de la mélancolie.

La dépression mélancolique est traitée efficacement avec les antidépresseurs tri-cycliques et avec la thérapie par électrochocs. La dépression non mélancolique est traitée efficacement avec des benzodiazépines et, dans une certaine mesure avec les ISRS [inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine] – comme le Prozac – qui contribuent à apaiser également l’anxiété et les idées de type obsessionnel-compulsif qui vont avec la dépression non-mélancolique – bien que le Prozac ne soit pas un antidépresseur.

Étant donné que nous avons deux maladies distinctes, nous avons deux traitements distincts qui sont chacun approprié à l’une ou à l’autre.

La compréhension de ces deux maladies distinctes a disparu derrière le diagnostic de dépression majeure, diagnostic très hétérogène qui réunit les mélancoliques et non-mélancoliques dans la même catégorie nosographique. Devinez quoi? On traite la dépression majeure avec des médicaments comme le Prozac et les ISRS. Et l’ECT a tendance à toujours être stigmatisé et les antidépresseurs tri-cycliques ont considérablement perdu de leur popularité. Cela signifie donc que les patients souffrant de dépression mélancolique ont le mauvais type de traitement. Et on n’arrive pas à les faire reculer devant le gouffre du suicide.

On a constaté une augmentation des suicides aux USA au cours des deux dernières décennies. Je crois que c’est le résultat de l’échange d’une classe de médicaments qui sont vraiment efficaces avec une autre classe de médicaments qui ne le sont pas. Voilà la raison qui explique l’augmentation effroyable du suicide dans la société américaine.

Ces questions ont des conséquences graves pour la vie quotidienne et c’est magnifique qu’en tant qu’historien, je puisse contribuer à la compréhension de ces questions, mais c’est horrible de voir ce naufrage dû à l’approche erronée de ces questions par la psychiatrie officielle.

– Vous écrivez que c’est plus approprié de décrire les patients comme « nerveux » plutôt que dépressifs. Quels sont les symptômes que présentent ces patients ? Par état « nerveux » suggérez-vous une affection neurologique? Qu’est-ce qu’une « dépression nerveuse« ?

L’état nerveux est vraiment la même chose que pour les non mélancoliques, mais le terme « nerveux » a disparu de la psychiatrie. Une dépression nerveuse peut être un symptôme de nervosité. C’est une affection handicapante que rester à pleurer chez soi, penser que vous êtes condamné, ou ne pouvoir rencontrer personne. Les crises de panique répétées peuvent être considérées comme une dépression nerveuse, idem pour un épisode psychotique. La mélancolie est, bien sûr, la dépression nerveuse par excellence.

– Il y a aussi une tendance à traiter le malheur ou l’insatisfaction comme une dépression.

Le malheur est une autre affaire, mais c’est un problème réel. Jusqu’à présent, nous n’avons parlé que des véritables maladies.

Certaines personnes sont diagnostiquées comme dépressives alors qu’elles ne souffrent pas de véritable maladie. Leur problème, c’est le malheur. La règle générale est que si vos problèmes peuvent être réglés avec un chèque de cinq mille dollars et un nouveau petit ami, c’est que vous n’êtes probablement pas déprimé !

Les gens ainsi diagnostiqués sont les victimes de la médicalisation en ce sens qu’on a traité leurs problèmes avec une prescription médicale.


– Donc, vous voyez une médicalisation des problèmes de l’existence ?

C’est évident ! La psychiatrie est une profession noble, et je ne critique pas les motivations de ceux qui sont inspirés par un désir sincère de servir le bien public. Mais il y a une tendance en psychiatrie, comme dans tous les autres domaines de la médecine, de renvoyer chaque patient à la maison avec une prescription, parce que c’est ce qu’on sait faire le mieux. Donc la règle, c’est qu’il n’y a pas de consultation sans ordonnance(c’est nous qui soulignons) !

la plupart des psychiatres ne font plus de psychothérapie

Pourtant, les gens qui sont malheureux ne tireront aucun bénéfice des antidépresseurs, mais ils en subiront tous les effets secondaires ! Il s’agit d’un excès de bonne volonté en ce sens que les psychiatres veulent si désespérément aider tout le monde qu’ils apportent leur aide de la seule façon qu’ils savent faire, par la prescription de médicaments. La plupart des psychiatres ne font plus de psychothérapie. Cela ne rend pas service à un nombre importants de leurs patients ainsi exposés aux effets secondaires des médicaments sans en tirer le moindre bénéfice.

– Vous décrivez l’arc de l’histoire de la dépression et de la psychiatrie ; comment la psychiatrie biologique du XIXe siècle a été remplacée par le mouvement psychanalytique au début du XXe siècle, et ensuite comment la psychiatrie biologique a supplanté la psychanalyse avec la montée de la psychopharmacologie.

Oui, c’est vrai. Nous sommes dans la deuxième époque de la psychiatrie biologique.

En général, cela est très positif. Je suis un adepte de la psychopharmacologie car elle a les moyens d’aider des gens qui ne l’ont pas étés par la psychothérapie ou la psychanalyse. Une maladie comme la dépression psychotique ne répond pas à la psychanalyse, et ces gens vont se suicider s’ils ne reçoivent pas un traitement biologique comme l’ECT ou une combinaison d’antipsychotiques et d’antidépresseurs.

Nous avons fait des progrès importants mais le problème n’est pas le concept de la psychopharmacologie. Le problème, c’est le DSM. C’est un tel instrument contondant ! Il crée des catégories artificielles de maladies telles que la maladie bipolaire, tandis que dans la nature, il n’y a pas de maladie bipolaire séparée. Il n’y a que des troubles affectifs. Dans une grave dépression, vous pouvez parfois passer par un épisode maniaque, parfois non. Ce n’est pas grave. L’état maniaque est inhérent à la dépression. En revanche, en faire un trouble bipolaire et le traiter avec différentes classes de médicaments, n’a pas de sens scientifique, et c’est un mauvais service que l’on rend aux patients, car cela les prive des avantages des antidépresseurs efficaces.

Cela n’a aucun sens de classer les dépressions sur la base d’une polarité car la dépression du trouble bipolaire est la même que la dépression du trouble unipolaire. Insister sur le fait que celles-ci sont des dépressions très différentes qui ont besoin de traitements distincts relève de l’esbrouffe.


– Vous affirmez que les auteurs du DSM ont rejeté des preuves scientifiques sérieuses et des tests de diagnostic ?

Oui. Ils ont tout simplement rejeté ça d’un revers de main.

Spitzer et les membres du groupe de travail n’avaient aucun intérêt pour tout cela. Le problème était que, même si ces gens n’étaient pas psychanalystes, ils venaient d’un monde psychanalytique et la psychanalyse préparé très mal les psychiatres à faire face à la matérialité du corps. Le corps est composé d’organes qui ont une biochimie propre. C’était quelque chose dont les psychanalystes ne voulaient rien savoir. Ils voulaient entendre parler de conflit intra-psychique et de causes de la maladie dans la socialisation de l’enfant et ainsi de suite. Ils ne montaient aucun intérêt pour le reste de la médecine.

Même si une nouvelle génération de médecins est arrivée dans les années 1970 et 1980 qui a reconnu que la psychanalyse était frauduleuse, il (le groupe de travail) était mal armé pour faire face à la biologie ; et lorsque êtes confronté à un test comme le DST (1« ) vous devez comprendre pas mal d’endocrinologie et de médecine ! Alors qu’ils sont médecins et ont fait de l’endocrinologie, ils n’ont pas une réelle compréhension de la science ; du coup ils ont rejeté toutes ces données.

Le DST est aujourd’hui hors de la psychiatrie. Personne ne l’utilise plus à cause d’un malentendu colossal sur la façon dont le corps fonctionne, et sur le nombre des différents systèmes corporels impliqués dans la maladie psychiatrique. Ce n’est pas seulement l’esprit et le cerveau, mais le corps tout entier.


– Cela m’amène à une autre question sur les récentes avancées des neurosciences et de notre compréhension croissante de la fonction cérébrale. Il semble que nous ayons appris beaucoup sur l’anatomie du cerveau, les neurotransmetteurs et la neuroplasticité. Comment ces découvertes affectent-elles la psychiatrie ?

pharmacologiquement encore impossible

Nous faisons des progrès dans le domaine des neurosciences, et je ne veux pas rejeter cela du tout. Mais ces progrès n’ont eu presque aucun impact sur la psychiatrie clinique. Il n’existe pas de médicaments actuellement prescrits qui soient le résultat nouvelles découvertes en neurosciences. Il n’y a pas eu de véritables innovations en psychopharmacologie depuis 30 ans ; aucun nouveau composé de quelque nature que ce soit. Et cela a été très frustrant pour les personnes engagées dans le développement des médicaments.

Le fait est que les progrès des neurosciences ont eu relativement peu d’impact sur la psychiatrie clinique et sur la façon de traiter les patients. Nous avons maintenant une bien meilleure compréhension des différentes aires du cerveau qui sont impliquées dans la maladie, mais être capable de répondre à ces aires est pharmacologiquement encore impossible.

– Quand je travaillais en tant qu’avocat, j’ai eu l’occasion d’examiner des centaines de dossiers médicaux, y compris des rapports de psychiatres. Il semble souvent que la réponse au traitement a dirigé le diagnostic, plutôt que l’inverse. Avez-vous vu cela ?

Cela arrive certainement et ce n’est pas nécessairement illégitime. Devant un patient en état de stupeur, si vous voulez savoir s’il s’agit d’une catatonie ou d’une stupeur dépressive, vous pouvez tester cela en donnant des médicaments anti-catatoniques comme les benzodiazépines, qui ne sont pas vraiment efficaces dans la dépression grave, mais sont efficaces dans la catatonie. Si le patient répond au traitement aux benzodiazépines, cela signifie que la stupeur étaient de nature catatonique, et c’est un élément important de l’information clinique. Mais c’est connu depuis 1930 ! Ce n’est pas un fait nouveau.

– Comment pouvons-nous améliorer le diagnostic et le traitement de la dépression ?

La première étape serait de se débarrasser du DSM parce que toute l’approche de la dépression est entièrement hors-sol. Ils ont inventé une dépression majeure, très hétérogène et qui ne représente pas du tout de maladie véritable. Ils ont inventé un trouble bipolaire et nous avons déjà parlé de cela. Ils ont inventé un trouble de l’adaptation situationnelle qui se voulait être une catégorie souple pour les psychothérapeutes qui hésitent généralement à prescrire des médicaments.

Toutes ces catégories doivent être repensées. Il est nécessaire de re-séparer la mélancolie des maladies non mélancoliques. La maladie non mélancolique doit inclure l’anxiété, la dépression mixte. L’anxiété et la dépression semblent si souvent se superposer qu’il s’agit probablement d’une maladie distincte en tant que telle. La dépression pure et l’anxiété pure sont rares et pourtant, dans le DSM, il y a un pare-feu entre la dépression et l’anxiété, et si le patient présente les deux, il est alors considéré comme co-morbide, et exige donc deux prescriptions plutôt qu’une seule.

Voilà de bons exemples de la façon dont le système actuel doit être complètement repensé. Mais cela n’arrivera pas tant que l’American Psychiatry Association dirige le DSM.

Il n’y aura pas de DSM 6. Le DSM 5 est le dernier. Il sera rejeté comme inutilisable et il faudra recommencer à zéro. Ce sera une autre organisation comme le NIMH ou l’OMS qui s’occuperont de la prochaine classification. Ce ne sera pas l’APA.

– Ne seriez-vous pas en train de suggérer l’adoption d’un diagnostic d’anxiété et de dépression mixte ?

Oui, bien sûr. L’anxiété-dépression mixte était probablement le diagnostic de l’humeur le plus fréquent dans la psychiatrie américaine jusque vers 1980. Si vous teniez pour un point de vue psychanalytique, alors vous utilisiez le terme de névrose dépressive, et la dépression était pour vous une sorte de névrose, non pas un trouble de l’humeur. Mais pour qui se tenait en dehors de l’emprise de la psychanalyse, dans la communauté psychiatrie, on faisait le diagnostic d’anxiété-dépression. Et il y avait toutes sortes d’agents adaptés pour l’anxiété-dépression mixte, comme l’Amytal de sodium barbiturique combiné à une amphétamine. Le laboratoire Smith Kline a lancé une combinaison de barbiturique-amphétamine appelée Dexamyl en 1950 qui était très efficace…

Si vous souffrez d’une anxiété-dépression mixte, un agent contre l’anxiété serait un barbiturique et un bon agent pour la dépression serait l’amphétamine. Mais la FDA a décidé que ces médicaments étaient trop addictifs pour être correctement prescrits ; les amphétamines ont été retirées de tout le champ médical, sauf pour les adolescents indisciplinés atteints de TDA/H. Et les barbituriques, classe efficace de sédatifs, ont été remplacés d’abord par les benzodiazépines. Après l’alerte sur les benzodiazépines, la porte était ouverte pour les ISRS qui dans le traitement de la dépression sont presque inefficaces. Voilà pourquoi la psychopharmacologie a plongé.

– Est-ce que l’industrie pharmaceutique a déterminé les catégories du DSM ?
L’industrie pharmaceutique n’a rien à voir avec la genèse du DSM III. Je le sais parce que j’ai vu les correspondances. Mais le DSM III et ses successeurs se sont révélés une aubaine absolue pour l’industrie pharmaceutique car ils lui ont donné la possibilité de cibler de nouvelles maladies…

Avec la psychanalyse il n’y avait pas de maladies. Tout était censé répondre à la psychothérapie ; qu’apportaient alors des diagnostics distincts de maladies distinctes ? Mais une fois la psychanalyse jetée aux orties et les maladies revenues, on a fabriqué alors des cibles pour l’industrie pharmaceutique ; par conséquent la dépression majeure est devenue une niche thérapeutique extrêmement lucrative, alors même qu’elle n’existe pas dans la nature. L’anxiété est aussi devenue également une cible thérapeutique extrêmement lucrative. Avec le TDA/H, il y a aussi énormément d’argent à faire en fournissant de jeunes garçons en amphétamines.

Alors même si l’industrie pharmaceutique n’est pas responsable de la nosographie du DSM, elle a néanmoins engrangé grâce à lui des milliards et des milliards de dollars.


How Depression Went Mainstream

Interview with Dr. Edward Shorter

by Robin Lindley (1)
7-8-13

Every year, more and more Americans are treated for complaints of depression and often do not derive relief from treatment for their symptoms that may include anxiety, fatigue, poor sleep, and physical problems. According to acclaimed historian of psychiatry, Dr. Edward Shorter, the diagnosis of depression has increased steadily over the past forty years and, during our lifetimes, “one American in five will receive a diagnosis of depression.” That’s more than sixty million people.

In Dr. Shorter’s view, the over diagnosis, misdiagnosis and inappropriate treatment of depression is “a public health disaster.” In his new book, How Everyone Became Depressed: The Rise and Fall of the Nervous Breakdown (Oxford University Press), Dr. Shorter traces the history of the depression diagnosis over the past two centuries. He contends that most people who complain of depression do not have a mood disorder and are not “depressed.” Instead, he urges that they are “nervous” and, when they lose control, they suffer “nervous breakdowns” – conditions described by pre-Freudian, biological psychiatrists in the nineteenth century.

Dr. Shorter cautions that today mental illness is often misdiagnosed and inappropriately treated with Prozac-style medication and other drugs. He blames much of the mistreatment on psychiatry’s abdication to the pharmaceutical industry leading to denial of proper treatment of misdiagnosed patients. Further, he attacks the official bible of psychiatric diagnosis, the Diagnostic and Statistical Manual [DSM], because its definitions of depression and other maladies, in his view, are not based on sound scientific findings.

Dr. Shorter’s provocative book has been praised for its lively review of history, thoughtful analysis, extensive research, and compelling narrative.

Bernard Carroll, MBBS, PhD, FRCP, Pacific Behavioral Research Foundation, commented: « In this new survey of « nerves » Shorter recounts the shifting meanings and fashions over the ages concerning breakdowns, crackups, depression, anxiety, stress – what average persons thought ailed them and what the professionals thought. Labels come and go. Classifications come and go. Clear understanding waxes and wanes. Diagnostic boundaries come and go. Treatments come and go. Hard won insights are lost and rediscovered. Shorter brings it all alive with graphic historical and contemporary material. With his polyglot command of the European literature, there is no one better for the task. Through it all, Shorter keeps his focus firmly on the issues that matter to patients. This is a tale for everyone, not just the academics. »

And Tom G. Bolwig, MD, DMSc, Professor of Psychiatry, University of Copenhagen, wrote of How Everyone Became Depressed: « Thoroughly and elegantly the reader is guided through centuries of ideas and concepts [and] Shorter’s criticism of contemporary views on ‘nerves’ and ‘depression’ are sharp, but well-founded. This fine book deserves a wide readership – it should be mandatory reading for all professions working in mental health care. »

Dr. Shorter, PhD, FRSC, is the Jason A. Hannah Professor in the History of Medicine and a Professor of Psychiatry in the Faculty of Medicine, University of Toronto. An internationally recognized as a historian of psychiatry, his books on the discipline include A History of Psychiatry; A Historical Dictionary of Psychiatry; Shock Therapy ; and Before Prozac (2009). He has also published widely on the social history of medicine with histories of obstetrics and gynecology ( Women’s Bodies ), the doctor-patient relationship ( Doctors and Their Patients ), psychosomatic illness ( From Paralysis to Fatigue ), and sexuality ( Written in the Flesh: A History of Desire ).

Dr. Shorter graciously spoke about his work and his new book by telephone from his office at the University of Toronto.



Robin Lindley: You’re a renowned historian of psychiatry. When you were a little boy, did you want to be a historian or a doctor?

Dr. Edward Shorter: I was interested in medicine and pharmacology ever since I worked as a high school student in a drugstore. But then I had an unfortunate encounter in an interview with my college advisor when I started college. He asked what I wanted to study, and I said I was thinking about medicine, and he said, “That must mean you’re very interested in physics and mathematics.” Of course, I wasn’t interested in physics and mathematics at all. I told him that, and he said [medicine] “is not a career for you then,” as though somehow a knowledge of physics and mathematics are important to the practice of medicine, which is certainly not the case. He was an economist.

On the basis of this erroneous advice of my advisor, I decided to renounce the study of medicine and went on to gain a Ph.D. in history.
Much later, after I came to Toronto, I decided I’m not giving up that easily, so I went to medical school for two years. I took all of the basic medical science courses and passed all of the exams and gained the basic knowledge of medical sciences that any physician would have.

– What was you dissertation on for your doctorate in history?
My dissertation was on another subject and had nothing to do with medicine. It was implanted firmly in central European history. I did my dissertation on Bavaria in the early years of the nineteenth century and it gave me a feeling for what living in a traditional society was like before the advent of modern liberal thinking.

That was very valuable, and I’ve come back to touch on those insights in time and again in subsequent years. I was interviewed on Japanese television the other day and was asked if there was an increase in mental illness as the result of the transition to modern society. The Japanese are very alarmed by what they perceive as an increase of mental illness in their own society. And I said the rules of a traditional society are very different where community values trump individual values, and so forth. And I became very aware of this when I studied German history in the remote period. So even though I didn’t come back to that professionally, those insights remained, of course.

– And you began your work in medical history with a book on women’s health?
Yes, that was my first book on medical history.

You went on to specialize in the history of psychiatry. What prompted your interest in psychiatry?
Obstetrics lends itself poorly to the study of the interaction between society and individuals, but psychiatry is much better because so much of the way people perceive their illnesses and the way physicians diagnose them is influenced by the surrounding society. Unlike [a discipline such as] cardiology, psychiatry is a subject that has an enormous amount of social weight on it. It took me a bit to arrive at that realization, but I did and since then the study of psychiatry and psychopharmacology has been enormously gratifying for me.

– You’re a celebrated historian of psychiatry and you’ve written a magisterial history of psychiatry as well as books on the history of electroconvulsive therapy and your new book on depression and others. You actually make conclusions about the efficacy of treatment. How does your approach as a historian of psychiatry differ from that of a clinician in psychiatry?
Historians are well situated to appreciate how fragile current diagnoses are because you can see, over a long period, what psychiatry has considered to be the main diseases and also you get a sense over the centuries of the treatments that actually worked and were effective.

The ideas were based on consensus, which implicitly is unscientific

By contrast, you look at what’s happening in psychiatry today, and many of the diagnoses were created out of whole cloth in 1980 with the famous DSM III [Diagnostic and Statistical Manual III, meaning third edition].
I went back through the archives of the American Psychiatric Association, and looked at all the correspondence surrounding the DSM III. I was just amazed at how unscientific they were. The ideas were based on consensus, which implicitly is unscientific. Also, the whim of one man, Robert Spitzer, played an overpowering role in the creation of diagnoses such as bipolar disorder and major depression.

Over the years, psychiatry has gained an enormously powerful sense of what real illness is, and the DSM III flew in the face of that consensus. Major depression, for example – which is probably the most popular diagnosis in the DSM III – was simply put together by collapsing two very different depressive illnesses psychiatry always recognized: melancholic illness and non-melancholic illness. There is a lot of scientific evidence to back up that differentiation.

They flicked this aside in 1980, and said one kind of depression is the same as any other, so why make this distinction? It was a completely arbitrary, ruthless way of coming up with a diagnostic category. We’re paying the price for that today.

This is a concrete illustration of how knowledge of the history of something like diagnosis can give us an effective critique of current concepts.

– Have you noticed any difference in the response to your work from historians versus psychiatrists?
Psychiatrists are very interested in the historical perspectives because they can see the obvious power that an understanding of history brings to appreciating the current situation.

Historians haven’t been so interested. Psychiatrists are centered on diagnosis and treatment, and those are the two aspects that are central to the practice of medicine.

Historians aren’t as interested because they aren’t intellectually equipped to study that kind of thing. Most of them don’t have a scientific background. They can’t get into detailed discussions of therapies because they aren’t well informed about the science, so they study such subjects as psychiatry’s attitude toward women or how is knowledge diffused in medicine – by conferences or by medical journals? These questions are marginal but they are the kind of questions that animate the discipline.
What is needed in the discipline of the history of psychiatry is for more historians to do what I did: go to medical school and gain an understanding of the science that underpins the discipline so they can answer the really interesting questions.

I’m seldom invited to history meetings, whereas I’m widely invited to medical meetings.

– I think historians have a lot to learn from the kind of history you write. I’ve audited courses on the history of science and medicine, and I hope we see more dialog between historians and those who study science and medicine.

I hope so too given that this is how I make my living but, at the moment, the trend is going in the opposite direction. The trend is not toward the study of science but “scientism” or pseudo-science, and to see how famous discoveries were really accomplished by sexist and ageist ways of thinking, and the whole line of investigation is of no interest at all to anyone outside the narrow corridors of the history of science departments, and almost certainly will not survive the test of time.

By contrast, what I do is of interest to wide circles of individuals.

– Your book Shock Therapy on the history of electroconvulsive therapy (ECT) must have been surprising to many readers. ECT still probably has a tarnished reputation among members of the general public, but you note improvements in the technology and conclude that ECT is the most effective treatment for some forms of depression.

Once you look at the history of ECT, you realize the extent to which Hollywood images and the social prejudices of the flower children of the 1960s contributed to driving a highly effective therapy almost out of existence in the 1980s and 1990s. It was hanging on by a thread when a small handful of very dedicated physicians against enormous opposition managed to restore it. Now, ECT is certainly on its way back in psychiatry and is enjoying a renaissance in Europe and the United States.

– And to think that One Flew Over the Cuckoo’s Nest was one of my favorite movies.
It’s wonderful entertainment, but it’s been a public health disaster. Who knows how many people were not prevented from committing suicide by having seen that movie and shunning ECT, which has very powerful, anti-suicidal properties. Families and patients didn’t want ECT because they saw the movie, and if the suicidal ideation couldn’t be reversed with drugs, the [patients] killed themselves. And there were many, many such tragedies.

– And your new book, How Everyone Became Depressed, is also illuminating on misdiagnosis and failed treatment of depression. So much depends on the definition of the illness and, for me, it’s complicated. When you look at depression historically, how did we get to the present point of overdiagnosis and inappropriate treatment?
This is very straightforward. Psychiatry has always known that there are two very different depressions, as different as mumps and tuberculosis. They have very little in common with each other, even though they’re both called depression. The point is that they have different treatments.

Melancholia is characterized above all by deep sadness, also by the inability to experience pleasure, which is called anhedonia, and by hopelessness about the future. Melancholic patients also experience what is called “psychomotor change,” meaning that their thoughts and movements are either agitated, or slow and retarded.

Non-melancholic patients, by contrast, are not necessarily sad, though they may have one of the “D” words, meaning demoralized, disappointed, or dysphoric. Anxiety is very prominent for them. They also experience lots of phantom physical pains that come and go. And they tend to obsess about the whole package. And it is a package: These symptoms tend to occur together, just as hopelessness accompanies the sadness of melancholia.

Melancholic depression is effectively treated with the tricyclic antidepressant medications and with electroconvulsive therapy, also called ECT. Non-melancholic depression is effectively treated with benzodiazepines and, to some extent with the SSRIs [selective serotonin reuptake inhibitors] — the Prozac-style drugs — that also help with anxiety and obsessive-compulsive ideation that goes with non-melancholic depression, although the Prozac-style drugs are not antidepressants.

Given that we have two separate diseases, we have two separate treatments that are each appropriate for one or the other.

un diagnostic très hétérogène

That sense of two separate diseases has been conflated now with the diagnosis of major depression, which is a very heterogeneous diagnosis that brings together the melancholics and non-melancholics into the same pool. Guess what? The treatment for major depression turns out to be the Prozac-style drugs, the SSRIs. And ECT tends to be stigmatized and tricyclic antidepressants have vastly declined in popularity. This means that patients with melancholic depression basically are getting the wrong kind of treatment. They are not being held back from the brink of suicide.

There has been an increase in American suicides over the last two decades. I believe this is a result of exchanging classes of medication that really are effective with classes of medication that are not so effective. That’s the real story behind this devastating increase in suicide in American society.

These matters have serious consequences for everyday life and it’s wonderful that, as a historian, I’m able to contribute to the understanding of these issues, but it’s horrifying that to see the wreckage that left by the false understanding of these issues by official psychiatry.

– You write that it’s more appropriate to describe many patients as “nervous” rather than depressed. What symptoms would these patients exhibit? By a “nervous” condition are you suggesting a neurological condition? What is a “nervous breakdown”?
A nervous condition is really the same as non-melancholia, but the term nervous has disappeared from psychiatry. A nervous breakdown is a couple of pegs up from nervousness. You really become disabled, stay at home crying, think you are doomed, cannot see other people. Repeated panic attacks might qualify as a nervous breakdown, ditto an episode of psychotic illness. Melancholia, of course, is the quintessential nervous breakdown.

– There’s also a tendency to treat unhappiness or dissatisfaction as depression.

Unhappiness is a separate issue, but it’s a very real issue. Up to now, we’ve been talking about genuine illnesses: melancholic depression and non-melancholic depression are real illnesses.

Some people get the diagnosis of depression who don’t have a real illness. Their problem is unhappiness. The general rule is that if your problems can be reversed with a check for five thousand dollars or with a new boy friend, you probably aren’t depressed.

So many people who are diagnosed with depression are the victims of medicalization in the sense that their problems have been given a medical description.

– So you see a trend of diagnosis and then prescription of drugs for problems of living that are not illnesses?
That obviously is what happens. Psychiatry is a noble profession, and I’m not criticizing the motives of those who go into inspired by a genuine desire to serve the public good. But there is a tendency in psychiatry, as in every other area of medicine, to send every patient away with a prescription because that’s the way you feel you’re doing a good job as a doctor and prescribing for your patients. So the rule in psychiatry is that there’s no consultation without a prescription(c’est nous qui soulignons – Note de la Rédaction).

However, people who are unhappy won’t benefit from antidepressants, although they’ll get all of the side effects of them. This is an excess of goodwill in the sense that psychiatrists want so desperately to help everybody and they help them the only way they know how to do, by prescribing drugs for them. Most psychiatrists no longer do organized psychotherapy. So the caregivers end up doing a number of their patients a disfavor by exposing them to all of the side effects of drugs without any of the benefits.

– You describe the arc of the history of depression and psychiatry, and how biological psychiatry in the nineteenth century was replaced by the psychoanalytical movement in the early twentieth century and, then in recent decades, biological psychiatry has displaced psychoanalysis with the rise of psychopharmacology.

Yes, that’s right. We’re in the second era of biological psychiatry and the first era happened in the nineteenth century.

In general, this is very positive. I’m certainly a fan of psychopharmacology in that it has the ability to help people who were not helped at all by psychotherapy or psychoanalysis. An illness like psychotic depression does not respond to psychoanalysis, and these people will kill themselves if they aren’t given a biological treatment such as ECT or a combination of an antipsychotic and another antidepressant drug.

We’ve made many important gains and the problem isn’t the concept of psychopharmacology. The problem is the DSM series. It’s such a blunt instrument. It creates artificial categories of illness such as bipolar illness, while in nature there is no separate bipolar disease. There are just affective disorders. Sometimes, if you have a serious depression, you may have an episode of mania, and sometimes you won’t. It’s not a big deal. Mania is inherent in serious depressive illness. To say this is a bipolar disorder and then treat it with different classes of medication makes no scientific sense and it’s a disservice to patients because it denies them the benefits of effective antidepressants.

It makes no sense at all to classify depressions on the basis of polarity because the depression of bipolar disorder is the same as the depression of unipolar depression. To insist that these are very different depressions that need separate treatments is just hocus-pocus.

– You contend that the authors of the DSM rejected sound scientific evidence and diagnostic tests when they defined illnesses.

psychoanalysis prepared psychiatrists very poorly to deal with the physicality of the body

Yes they did. They simply dismissed them from the table.

Spitzer and the members of the task force had no interest in this at all. The problem was that, even though these people were not psychoanalysts, they came out of a world of psychoanalysis and psychoanalysis prepared psychiatrists very poorly to deal with the physicality of the body. The body is composed of physical organs that have a biochemistry of their own. This was something that psychoanalysts didn’t want to know about. They wanted to hear about intrapsychic conflict and the roots of the disease in childhood socialization and so forth. They had no interest in the rest of medicine.

Even though a new generation of physicians came along in the 1970s and 1980s that recognized that psychoanalysis was fraudulent, it was poorly equipped to deal with biology and, when you approach a biological test like the DST (1« ), you have to understand quite a bit about medicine and endocrinology. Even though they were MDs and had done endocrinology 101, they didn’t have a real understanding of the [science], so they just flipped it from the table, and these are important parts of knowledge that they casually disregarded.

The DST today is out of psychiatry. Nobody uses it any more out of a colossal misunderstanding of how the body works, and how many different body systems are implicated in psychiatric illness. It’s not just the mind and the brain, but the whole body.

– That gets me to another question about the recent advances in neuroscience and our growing understanding of brain function. It seems we’ve learned much more about brain anatomy and neurotransmitters and neuroplasticity. How do these discoveries affect psychiatry?
We are certainly making advances in the neurosciences, and I don’t want to dismiss that at all. But these advances have had almost no impact on clinical psychiatry. There are no drugs that are currently prescribed that originated as the result of new insights on neuroscience. There haven’t been any real innovations at all in psychopharmacology in the last 30 years – no new compounds of any kind. And this has been very frustrating for people involved in drug development.

The point is that the advances of neuroscience have had relatively little impact on clinical psychiatry and how we treat patients. We now have a much better understanding of different areas of the brain that are involved in illness, but being able to address those areas pharmacologically is still a bridge too far.

– When I worked as an attorney, I had the opportunity to review hundreds of medical records, including reports of psychiatrists. It seemed often that response to treatment steered the diagnosis, rather than the other way around. Have you seen that?
That certainly happens and it’s not necessarily illegitimate. If a patient is in a stupor and you want to find out if it’s a catatonic or depressive stupor, you can test that by giving anti-catatonic remedies such as the benzodiazepines, which are really not effective in serious depression but are effective in catatonia. If they respond to the benzodiazepine treatment, that means the stupors were catatonic in nature, and that’s an important piece of clinical information. But that’s been known since 1930. It’s not a new science.

– How we can improve the diagnosis and treatment of depression?

to get rid of the DSM because the whole approach to depression is entirely off base

The first step would be to get rid of the DSM because the whole approach to depression is entirely off base. They created major depression, which is highly heterogeneous and doesn’t represent a real illness at all. They created bipolar disorder and we talked about problems with that. They created a situational adjustment disorder that catered to psychotherapists who generally shy away from medication.

all of the present categories need to be rethought

All of the present categories need to be rethought. They need to divide melancholic from non-melancholic illnesses. The non-melancholic illness has to include mixed anxiety-depression. Anxiety and depression appear so often together that it’s probably a distinctive illness of its own. Pure depression and pure anxiety are unusual and yet, in the DSM, there’s a firewall between depression and anxiety, so if the patient has both of them, the patient is then co-morbid for both, and requires two prescriptions rather than one.

These are good examples of how the current system needs to be completely rethought. But this will not happen as long as the American Psychiatry Association is guiding the DSM.

There’s not going to be a DSM 6. DSM 5 will be the last one. It will be thrown out as unusable and they’ll go back to square one. It will be some other organization such as NIMH or WHO that will come up with the next classification. It won’t the APA.

– Didn’t you suggest that they adopt a diagnosis of mixed anxiety and depression?
I certainly did. Mixed anxiety-depression was probably the most common mood diagnosis in American psychiatry up to about 1980. If you had a psychoanalytic perspective, then you would use the term depressive neurosis, and depression for you was a kind of neurosis, not a kind of mood disorder. But for those outside of the sway of psychoanalysis, in community psychiatry, they made the diagnosis of anxiety-depression. And there were all kinds of agents that were suitable for mixed anxiety-depression, such as the barbiturate Sodium Amytal combined with an amphetamine. Smith Kline launched a barbiturate-amphetamine combo called Dexamyl in 1950 that was highly effective.

If you have mixed anxiety-depression, an agent for anxiety would be a barbiturate and an agent good for depression [would be] amphetamine. But the FDA decided that these drugs are too addictive to be properly prescribed, so amphetamines were withdrawn from medicine for everything but unruly adolescent boys with ADHD. And barbiturates are an effective class of sedatives, but they were displaced first by benzodiazepines. Then, after a scare about benzodiazepines, the door opened for the SSRIs that, in the treatment of depressive illness, are almost inert. So psychopharmacology has undergone this downhill plunge.

– Does the drug industry, to some extent, drive the DSM categories?
No. The drug industry had nothing to do with the genesis of the DSM III. I know that because I’ve seen the correspondence. But DSM III and its successors have been an absolute gift to the drug industry by giving them diseases that they can shoot at.

With psychoanalysis there were no diseases. Everything was supposed to respond to psychotherapy, so what was the point of coming up with differential diagnoses of diseases? But once we threw out psychoanalysis and brought back diseases, that created drug targets to shoot at, and so major depression became a hugely lucrative drug target, even though it doesn’t really exist in nature. And anxiety became a hugely lucrative drug target. With ADHD, there’s enormous money to be made giving out these amphetamines to adolescent boys.

Even though the drug industry wasn’t responsible for diagnoses [in the DSM], they benefited from them to the tune of billions of dollars.


(1) Robin Lindley is a Seattle writer and attorney, and features editor for the History News Network. His interviews with scholars, writers and artists have appeared in HNN, Crosscut, Writer’s Chronicle, Real Change, The Inlander, and other publications. He has a particular interest in the history of medicine, the subject of several of his articles.

  • 1 dexamethasone suppression test->http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2590593/
  • 2 dexamethasone suppression test->http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2590593/

Françoise Dolto

Libération 11 juillet 2013

Dolto, comment te dire radio

Rewind

Cet été, «Libération» transforme l’Histoire en fictions. Aujourd’hui, la trajectoire brisée de la pédiatre française, agonie d’injures par ses pairs.

par Éric Favereau

Octobre 1976, l’automne à peine commence, et Françoise Dolto est prête, ravie même de ce joli projet : faire de la radio. Elle aime ça, elle trouve l’exercice particulièrement utile. «Parler au plus grand monde, si on peut éviter une psychose, ce serait énorme», dit la psychanalyste quand on la critique.

Pendant toute l’année scolaire 1968-1969, sur Europe 1, elle a déjà répondu en direct aux questions des auditeurs, mais elle le faisait sous le pseudonyme de «Docteur X». Et personne ne savait vraiment qui se cachait derrière. Et voilà qu’on lui propose une émission de radio, une véritable cette fois-ci. Ce sont Jean Chouquet et Pierre Wiehn, respectivement conseiller pour les programmes et directeur de France Inter, qui ont eu l’idée de faire intervenir la célèbre psychanalyste dans l’émission de Jacques Pradel. Ce dernier s’en souvient parfaitement: «Ils m’ont demandé si je connaissais Françoise Dolto. J’avais lu le Cas Dominique. Ils m’ont dit qu’ils avaient envie qu’elle intervienne dans mon émission. En début d’après-midi, m’ont-ils dit, « les mères de famille écoutent beaucoup la radio, on voudrait les aider à répondre aux questions que soulève l’éducation d’un enfant ».» Voilà. Françoise Dolto a juste mis une condition : que sa fille Catherine puisse travailler avec elle. La raison ? «Elle voulait quelqu’un de très proche à ses côtés pour s’assurer qu’on ne lui sélectionnait pas des questions qui ne lui conviendraient pas», se souvient Pradel. Pour des motifs obscurs, France Inter s’y oppose, et la psychanalyste, claire comme elle l’a toujours été, refuse de faire cette émission, dont le nom a pourtant déjà été fixé : Lorsque l’enfant paraît

FUREUR

Déçue ? Sûrement un peu, mais Françoise Dolto n’a peur ni de la vie ni du bruit des rues. Elle va bientôt avoir 70 ans. Dans son cabinet de la rue Saint-Jacques, où elle reçoit sans discontinuer ses patients, mais aussi des psychanalystes dont elle supervise le travail, on entend les bruits d’une cour d’école, ceux de l’Institut des sourds.

Françoise Dolto ne chôme pas, elle est vite passée à autre chose, surtout qu’elle tient par-dessus tout à un autre projet : celui de la création d’une Maison verte. Pourquoi ? L’enfant, avant 4 ans, est mis en collectivité, dans des crèches ou à l’école, or, il n’est pas toujours prêt à être socialisé. D’où cette idée très doltonienne : «Imaginer un lieu d’accueil et d’écoute des tout-petits accompagnés par leurs parents ou par ceux qui s’en occupent habituellement.» En somme, un endroit pour passer un moment ensemble. Il n’y a pas d’inscription, on peut y venir quand on le souhaite, sans prévenir. Il y a toujours de la place pour vous accueillir. Ce sera la Maison verte. Françoise Dolto s’y donne, mais cela reste une pratique discrète.

moments d’une grande violence

Or, en cette fin de décennie 70, le monde de la psychanalyse est en pleine fureur. Et traverse des moments d’une grande violence. Jacques Lacan est en fin de vie : il n’a plus toute sa raison, mais ses héritiers, eux, sont bien présents. Ils se battent de façon acharnée, Jacques-Alain Miller, le gendre de Lacan, en tête. Résultat ? Une guerre de tranchées sans fin où tous les coups sont permis, mais aussi une véritable chasse aux sorcières à l’égard de ceux qui ne choisissent pas le bon camp. En prime, n’oublions pas que le milieu de la psychanalyse à Paris est lourdement misogyne.

Melman & Miller

Que va-t-il se passer ? L’École freudienne de Paris, que Lacan a fondée en 1964, va être dissoute en 1980, une nouvelle école, la Cause freudienne est donc censée prendre la suite. Les conflits internes se multiplient, chacun se délivrant des certificats de vrais ou faux lacaniens. Soyons clair, Françoise Dolto ne joue pas dans cette catégorie de seconds couteaux. Et c’est bien ça le problème : elle est au-dessus.

Est-ce pour cela qu’elle reçoit un tombereau d’injures ? On la traite de «catho», de «pou» et, le 13 décembre 1979, Jacques-Alain Miller s’en prend même violemment à elle, l’accusant de détourner le message de la psychanalyse pour en faire une «bonne nouvelle». Le 10 janvier 1980, c’est dans Libération, que les deux héritiers putatifs de Lacan, Jacques-Alain Miller et Charles Melman, se moquent d’elle dans un article, titré bien méchamment : «Les tièdes, je les vomirais de ma bouche». Ils écrivent : «La liberté de parole dont se réclame Dolto tourne à la reprise de la ritournelle la plus usée et la plus asservissante qui soit.»

«CALOMNIES»

Que faire, comment réagir ? Le 13 mars 1980, Françoise Dolto écrit à Jacques Lacan : «Je ne resterai pas dans un groupe où j’aurais à rencontrer Melman. Essayer de ridiculiser par calomnies une collègue dans sa personne, cela ne relève pas de l’éthique d’un psychanalyste… Je n’ai pas besoin d’un groupe constitué, et comme je te l’ai dit, comme tu le sais, je n’ai aucun goût ni don pour le pouvoir. Je t’embrasse.» Signée Françoise Dolto.

le grand dragon

Elle est ainsi, à part, unique. Et comme elle le dit, elle n’a qu’une seule cause : les enfants. Elle n’est pas une femme d’appareil. Et avec Jacques Lacan, son ami, elle est à l’aise. Elle a toujours entretenu avec lui de très bons rapports. Ils sont amis, aucun n’est le disciple de l’autre. Lacan n’a cessé de rendre hommage à «son génie clinique». Françoise Dolto l’appelle le «grand dragon».

Mais voilà, à la fin de sa vie, tout s’effondre, et il faut choisir : Jacques Lacan agonise, et Françoise Dolto n’a pas d’image publique forte. Si elle avait fait de la radio ou de la télé, elle aurait pu se protéger… mais on l’attaque, elle s’isole, et peu à peu se marginalise, sans soutien, ni aide, réduite à ses Maisons vertes. Lacan meurt le 9 septembre 1981, et les héritiers officiels se déchaînent davantage encore. On la traite de tous les noms.

Certes, dans le milieu de la pédopsychiatrie, on parle d’elle avec beaucoup de respect, et l’on met en avant son génie clinique. Mais Françoise Dolto n’est pas une politique, cela ne l’intéresse pas et, d’ailleurs, elle est plutôt conservatrice. Féministe ? Non, elle ne l’est pas, ce n’est pas son combat. «C’est terrible, ce qui lui arrive. Elle disparaît peu à peu, les milieux intellectuels classiques la boycottent et puis n’est-elle pas un peu catholique ?» s’interroge une de ses proches.

Elle est seule, mais toujours magnifique. «Si Françoise Dolto avait un don, c’était de pouvoir entendre l’enfant non pas du dehors, mais du dedans, de l’intérieur même du propre univers psychique de l’autre», racontera le psychanalyste français Jean-David Nasio. De nombreuses histoires circulent autour de son incroyable talent clinique. C’est elle qui dira à une petite fille psychotique, hurlant et gémissant par terre : «Allez viens, viens dessiner ton malheur.» À un bébé de 10 mois, elle lâche : «C’est dur d’être bébé quand on est intelligent», dixit toujours Jean-David Nasio.

elle leur résiste

On aime ses histoires, cette façon de prendre au sérieux l’enfant, de l’écouter même. Voilà, elle est géniale, mais si loin des cercles d’influence. Il n’empêche, c’en est encore trop pour les milieux officiels qui ne supportent pas qu’elle leur résiste, même à sa façon, même en silence et loin d’eux.

C’est décidé, ils la feront taire. Jacques-Alain Miller et Charles Melman ont beau désormais se détester, et s’envoyer à la figure leurs dernières séances, ils se retrouvent, un soir, dans un café de Saint-Germain, en terrain neutre. Tous les deux réfléchissent. Après la mort du père, celle de la mère. Comment faire ? Françoise Dolto est malade, elle souffre de lourdes difficultés respiratoires. Nous sommes en plein été, le 25 août 1988. Elle meurt dans la nuit. Le médecin signe, sans réfléchir, le certificat de décès. Elle est inhumée au cimetière de Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine), au côté de son mari Boris. Les héritiers officiels de Jacques Lacan peuvent, désormais, se battre, en toute impunité.


[Image : Sans titre]
11 juillet 2013 – Libération.

En France, le poids des mots, le choc des labos

Grâce au succès radio de Françoise Dolto, l’écoute de l’enfant a longtemps été privilégiée face aux médicaments.

par Éric Favereau
Françoise Dolto a largement contribué à rendre la psychanalyse fréquentable pour le public français. Grâce (entre autres) à son émission Lorsque l’enfant paraît, les parents dont les enfants sont en souffrance psychique privilégient les thérapies de la parole au lieu d’avoir recours aux médicaments. Aux Etats-Unis en revanche, sous la pression des grandes firmes pharmaceutiques, c’est la psychiatrie biologique qui triomphe.

Le meilleur exemple en est la prise en charge des enfants dits agités. Comment calmer ces enfants-là en cinq secs ? Dans les années 50, apparaît la Ritaline, un médicament de la classe des amphétamines, aussitôt autorisé aux Etats-Unis pour le traitement du comportement chez l’enfant, en particulier ceux qui ont des troubles de l’attention associés à l’hyperactivité.

Et le succès est immédiat. Alors qu’en France on privilégie la parole, aux Etats-Unis, dans les années 70, 100 000 à 200 000 enfants prennent ce type de médicaments, selon les estimations. Vingt ans plus tard, on note encore une très forte progression de la prescription des psychotropes pour les enfants. En 1995, une agence de l’Organisation mondiale de la santé, – l’International Narcotics Control Board – constate ainsi avec effroi que «10 % à 12 % des garçons américains entre 6 et 14 ans sont sous Ritaline». Et, en 2012, au moins 10 % des enfants américains en prendraient. «Le problème, c’est que cela marche bien», nous confirmait récemment le professeur Bruno Falissard, pédopsychiatre à la Maison de Solenn, à Paris. «Je vois beaucoup de parents qui reviennent nous voir, ravis, disant que la Ritaline a transformé leur vie, qu’ils peuvent enfin discuter en famille.»

la Ritaline bondit

En France, grâce sans doute à Françoise Dolto, à peine 1 % des enfants sont concernés. Mais c’est en train de changer. Comme si l’influence des thérapies de la parole reculait. Selon le Parisien, une étude réalisée par le labo de recherche Celtipharm montre que le nombre de boîtes de Ritaline vendues a bondi de près de 70 % en cinq ans, passant de 283 700 en mars 2008 à 476 900 en mars 2013. L’âge médian des utilisateurs est tombé de 15 à 13 ans, alors qu’au contraire, le produit se consommant sur plusieurs années, la moyenne d’âge devrait augmenter. Et ce, même si la prescription de ces médicaments est réservée aux seuls spécialistes hospitaliers. Et tandis que la Haute Autorité de santé reste réservée, estimant que «des incertitudes demeurent sur les effets à moyen et long termes du méthylphénidate, notamment en termes d’événements cardiovasculaires, neurologiques et psychiatriques».

Il n’empêche, là où on le prescrit, il faut plusieurs mois avant d’obtenir un rendez-vous. «Pourtant, on ne sait toujours pas comment, d’un point de vue biologique, fonctionne la Ritaline, ironise le professeur Bruno Falissard. Cela reste un mystère neurologique : on prescrit, en effet, à des enfants superactifs un psychostimulant, et cela a pour effet de les… calmer. Un comble !»

Affaire Jacques-Alain Miller – Mitra Kadivar

A propos de l’affaire Jacques-Alain Miller – Mitra Kadivar


Un texte du Dr. Foad Saberan

06 juillet 2013 |

À propos de l’affaire Jacques-Alain Miller – Mitra Kadivar, le Dr. Foad Saberan, psychiatre à Paris, produit une réflexion d’ensemble, publiée dans le N° 216 de juin 2013 de la Lettre de psychiatrie française, bulletin du Syndicat des psychiatres français(1« ) Il m’a aimablement communiqué ce texte afin qu’il soit publié ici et porté à la connaissance de tous. Qu’il en soit remercié.

Michel Rotfus

PSYCHIATRIE ET COLONIALISME INTELLECTUEL

Une psychanalyste internée à Téhéran
par le Dr. Foad Saberan, né à Téhéran, psychiatre à Paris

Hermione : Mais parle : de son sort qui t’a rendu l’arbitre ?
Pourquoi l’assassiner ? Qu’a-t-il fait ? À quel titre ?
Qui te l’a dit ?

Racine, Andromaque, Acte V, scène 3.


S’il y a une attitude quasi universelle qui perdure, c’est de s’en prendre aux professionnels de la santé mentale, en particulier aux psychiatres, tantôt coupables de trop enfermer, tantôt responsables de laisser partir dans la nature un fou dangereux. L’envie vient de demander à nos détracteurs et aux donneurs de leçons de se mettre d’accord pour que nous puissions organiser notre défense. Flickiatre ou laxiste ? À cet égard ce que vient de subir le Professeur Mohammad GHADIRI, de Téhéran, est un cas d’école. D’autant que, dans ce qui s’écrit à partir de Paris, s’ajoute à la suspicion envers le psychiatre, une forte odeur nauséabonde de colonialisme et de racisme intellectuel.

Ce confrère dirige le Tehran University of Medical Science, un service de psychiatrie universitaire de pointe, à quelques kilomètres du centre de Téhéran. Un jour, à la veille de Noël 2012, il a le malheur de recevoir dans son service, par placement judiciaire, une consœur, le Docteur Mitra KADIVAR, psychanalyste lacanienne francophone cultivée, arrêtée pour « troubles à l’ordre public, sur plainte du voisinage ». Je rappelle que nous sommes à Téhéran, capitale de l’empire théocratique de la République islamique, ayant à sa tête, le Guide suprême, prêtre-empereur, l’Ayatollah (« Signe de Dieu sur Terre ») Khaménéi et M. Ahmadinéjad, président « réélu » en 2009.

Cinq à six semaines plus tard, fleurit à Paris, une pétition planétaire initiée par MM. Bernard Henri Lévy et Jacques Alain Miller, pour dénoncer « l’internement abusif et arbitraire » de Mme Kadivar, par le Pr Ghadiri, et réclamer sa « libération ». En peu de jours cette pétition bien organisée recueille plus de 4600 signatures sur trois Continents. D’éminentes personnalités intellectuelles, artistiques et politiques de tous bords ont signé. On pourrait se réjouir d’y voir, entre autres, MM. Mélanchon et Copé, pour une fois d’accord. Mais pour ou contre quoi, exactement ?

Qui est en cause ? L’abominable régime iranien, champion mondial des exécutions capitales (entre autres, de malades mentaux « politiques » ou « mystiques »), sa justice qui, pour une fois, confie une personne en difficulté à la psychiatrie et non à la prison, ou l’équipe médicale qui reçoit, sur ordonnance judiciaire, une patiente.

On aimerait bien connaître le degré de connaissance en matière de psychiatrie et d’iranologie des initiateurs de cette pétition. La République islamique est un pays où le nombre pléthorique des centres de pouvoir confine à l’anarchie, sauf quand il s’agit de réprimer avec la plus grande violence toute parole libre ou différente. Un pays où un jeune médecin de prison est trouvé mort, en juin 2009, d’une « crise cardiaque » quelques heures après avoir dénoncé les tortures et les viols de la prison de Kahrizak. Un pays où, sans état d’âme, l’État passe au bulldozer les cimetières des « hérétiques ». Dans ce pays où règnent en maîtres Goebbels, Torquemada et Savonarole, des intellectuels français lancent une campagne internationale tonitruante contre un psychiatre.

Je rêve ou quoi, comme disent les jeunes lycéens ?

Rappelons que, dans ce pays où la médecine est à plusieurs vitesses, la patiente est installée en chambre VIP et qu’elle a libre accès au téléphone et à l’Internet. Elle appelle au secours et vilipende ses confrères et soignants. Les hospitaliers apprécieront. Les parisiens, sans vergogne et avec un mépris bien signifié, en concluent qu’elle est au Goulag brejnévien, version ayatollah. D’autant que le Pr Ghadiri refuse de communiquer sur le secret médical et pire encore, d’obtempérer aux ordres de M. Jacques Alain Miller qui a posé son diagnostic de parfaite santé mentale, par Internet et téléphone. On pourrait en rire, si cela se passait entre Saint-Germain-des-Près et Sainte-Anne, en mai 68. Or il s’agit de l’Iran. Il y a peu, en France, d’éminents détenteurs de pouvoir se permettaient de jeter en pâture au peuple, les psychiatres « responsables » du crime d’un malade mental. Imagine-t-on un instant ce que doivent subir nos consœurs et nos confrères dans la Perse enturbannée, où tous les jours que Dieu fait, un théologien de renom prend la parole pour dire tout le mal qu’il pense des sciences humaines, spécialement de la psychologie et de la psychanalyse ? Je puis témoigner que la majorité des patients qui arrivent de Téhéran ou de la province, quel que soit leur niveau social ou intellectuel, ne cessent de dire du bien de leurs soignants « ravan-kav » (« chercheur en âme », psychanalyste), terme qui dans le langage populaire désigne les thérapeutes en psychiatrie. Il y a autre chose : l’embargo de l’ONU. Les médicaments ne sont pas concernés, mais c’est un excellent prétexte pour la mafia enturbannée d’organiser et la pénurie et la vente des médicaments trafiqués, en particulier les psychotropes.

Encore un petit détour : la censure. Nos collègues ont le plus grand mal à parler en public ou à publier. Comme toujours, l’ignorance, la bêtise et la volonté de réprimer font qu’il faut user de mille ruses pour organiser un congrès de sciences humaines, ou de psychiatrie, utiliser un langage ésotérique pour dérouter les censeurs présents dans la salle. Pour publier, encore à des tirages homéopathiques, le meilleur moyen c’est le dessous-de-table. Dieu bénisse la corruption qui permet de publier, mais en restant dans des limites ésotériques. Tout manquement est réglé au niveau du tiroir-caisse, langage universel que tout le monde comprend. C’est ainsi que des centaines de journaux et d’éditeurs qui ont dérogé à l’autocensure ont sombré, corps et biens.

Depuis des siècles, les penseurs issus des nations iraniennes sont à l’image de leur patrie : des oasis verdoyants d’intelligence, de culture, de connaissance et d’humanité dans un immense plateau désertique de sable, de cailloux et de montagnes arides. Les génies que la culture persane a produits, de l’Asie centrale à la Méditerranée, sont parmi les plus grands de l’histoire de l’humanité. Depuis le milieu du XIX° siècle, enfin les femmes sont entrées dans l’arène. Et au XX° siècle les cinéastes sont venus ajouter leurs pierres à celles des poètes et des penseurs. Mais ces peuples sont meurtris, malmenés par deux castes étroitement associés : la caste théocratique et celle des hommes en armes. Voilà qu’à partir de Paris, une pétition, avec son mépris hautain, vient ajouter son venin à ceux de l’histoire. C’est ainsi qu’est proposé que Mitra Kadivar vienne en France pour être, enfin, bien « traitée », sous-entendu que la science et la déontologie des psychiatres de Téhéran ne vaut pas celles des psychanalystes de l’École de la Cause freudienne. Sur quels critères notre profession fragile a-t-elle été dénigrée et jetée en pâture aux autorités d’un état dictatorial ?

Ces agressions intellectuelles sont ressenties comme une humiliation, pire une trahison. Vers qui peuvent se tourner les iraniens éclairés, si ce ne n’est vers leurs congénères dans le monde entier, spécialement ceux de l’Europe et de l’Amérique du Nord, dont ils connaissent les langues. Mais la clairvoyance est assez fragile et peut sombrer comme ont sombré des légions d’intellectuels en Europe, pendant la nuit stalino-hitlérienne. Est-ce cela que recherchent les initiateurs de la pétition qui semblent ignorer la situation explosive du Proche-Orient, des confins de la Chine à la Méditerranée ? Croit-on aider les iraniens universalistes en s’attaquant à leurs médecins bien-aimés ? En quoi cela avance la cause de la paix que de réveiller avec fracas les démons du nationalisme, de l’antisémitisme et de la xénophobie ?

L’histoire continue, à Paris. C’est à n’y rien comprendre. Après avoir transformé une hospitalisation en une dangereuse affaire politique, les pétitionnaires transforment un débat d’idée en une affaire judiciaire[4]. Mme Kadivar a été « libérée » … et Jacques-Alain Miller fait un procès à Élisabeth Roudinesco, universitaire reconnue, présidente de la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse, Henri Roudier, son Secrétaire général et Philippe Grauer, Administrateur de cette société savante. Ils sont traînés en justice pour avoir publié les résultats de nos multiples investigations à Téhéran, nous professionnels de la santé mentale, d’origine iranienne. En effet nous avons déclaré sans ambages, qu’on a transformé une difficulté personnelle avérée, notre enquête le confirme, en une affaire de politique internationale (Dieu merci, M. Laurent Fabius a évité l’incident diplomatique et le ridicule en ne tombant pas dans le piège) et qu’on a traîné au banc de l’infamie un psychiatre et son équipe, qui n’ont en rien trahi le Serment d’Hippocrate ni l’éthique des grands penseurs de la Perse, depuis l’Antiquité.

Mais il y a pire. Le 11 février, dans un écrit de mise en garde, je disais : «En Iran, les tenants de la théorie du complot universel vont s’en donner à cœur joie après la grosse bourde criminelle des initiateurs de cette pétition en « faveur » de Mitra KADIVAR. La voilà promu au rang « d’agent de l’étranger » porteuses d’une « science du sexe » qui n’est que perversion de l’Occident. Qui portera la responsabilité de ce que les psys iraniens vont subir. Déjà mes confrères iraniens fulminent contre ceux qui profitent d’un malheur pour pointer les projecteurs sur une profession qui ne demande qu’à travailler dans la discrétion et le silence, au profit des patients.» C’est ce que confirme, sans détour, Madame Gohar Homayounpour, psychanalyste à Téhéran, auteure de Doing Psychoanalysis in Tehran, dans sa prise de position ferme, à un congrès de psychanalystes à Londres, en affirmant que cette pétition a fait un grand tort aux psychanalystes iraniens.

Dans cette histoire il y a au moins deux victimes : notre consœur Mitra Kadivar et notre confrère, Mohammad Ghadiri. Où en est cette femme de valeur, Madame Kadivar, sur le plan psychique et/ou politique, pour se réfugier clairement derrière l’autorité du Ministère de l’Intelligence, le mal nommé, en réalité ministère de la Sécurité nationale et du renseignement, et se démarquer de ceux qui ont eu maille à partir avec les autorités iraniennes ?

Je me permets d’inviter les professionnels de la santé, en particulier les psychiatres, à trouver le moyen de nouer des liens avec le Professeur Ghadiri et son équipe à travers nos institutions, pour encourager la paix entre les nations et aider ceux qui gardent la tête haute dans la tourmente. Et éventuellement voir avec lui si, dans la plus grande discrétion, nous pouvons être utile à Mitra Kadivar. J’espère que l’Association française de psychiatrie voudra bien initier une démarche collective.

voir aussi

Philippe Grauer, Miller vs. Grauer et compagnie : après la bataille
Philippe Grauer, & Communiqué de la SIHPP, Jacques-Alain Miller : procès & invectives. Soutien aux assignés, Élisabeth Roudinesco, CIFPR & SNPPsy. Précédé de :Philippe Grauer, Pour soutenir les assignés il ne reste plus qu’à signer.

[mis en ligne le 2 avril 2013]

on pourra lire lire également

– Michel Rotfus, Mitra Kadivar dément Jacques-Alain Miller, Mediapart, 6 avril 2013.
– Thierry Savatier, « La psychanalyse entre débat et procès », Le Monde 02 04 2013. Précédé de « Aux côtés de ceux qui n’ont que leur parole pour patrimoine » par Philippe Grauer.
– Esmat Torkghashghaei à SIHPP, « Battre la campagne à Téhéran et à Paris, » mis en ligne le 17 février 2013.
– SIHPP, « À propos d’un échange entre Jacques Alain Miller et Mitra Kadivar, » mis en ligne le 13 février 2013. Précédé de « La psychanalyste en épisode, le chef en roue libre et la célébrité embarquée » par Philippe Grauer.
– Élisabeth Roudinesco, Henri Roudier, Docteur Foad Saberan, « Affaire Mitra Kadivar – Il ne manquait plus que ça », mis en ligne le 11 février 2013. Précédé de « Libérez J-A Miller !  » par Philippe Grauer.

  • 1 Lequel syndicat se sous-intitule ASSOCIATION FRANÇAISE DE PSYCHIATRIE pour une santé mentale à dimension humaine. L’orientation actuelle de cette société se trouve indiquée à l’adresse répondant au clic ici-même. Vive la psychiatrie humaniste philosophique, et bienvenue à la nouvelle orientation de la SPF.

Lacan et la leçon d’Hamlet

Lacan et la leçon d’Hamlet

Le Monde du 14/6/2013

Jacques Lacan, Le Séminaire. Livre VI. Le désir et son interprétation (1958-1959). Texte établi par Jacques-Alain Miller, Edition de Lamartinière/ Le champ freudien éditeur,29 e. 616 p.


une quête de reconnaissance impossible à assouvir puisqu’il porte sur un fantasme ie un autre imaginaire

Tout au long de ce séminaire majeur de la période structuraliste, Lacan prend pour objet la question du désir dont il fait l’expression d’un appétit qui tend à se satisfaire dans l’absolu, sans le support d’un objet réel et en dehors de toute réalisation d’un souhait. Au sens lacanien, le désir renvoie ainsi à une dialectique de la lutte à mort. Il n’est ni une demande, ni un besoin, ni l’accomplissement d’un vœu inconscient mais une quête de reconnaissance impossible à assouvir puisqu’il porte sur un fantasme, c’est-à-dire sur un autre imaginaire. Pour illustrer cette conception du désir, Lacan revisite l’œuvre de Freud en consacrant sept leçons au personnage d’Hamlet.

drame de la conscience coupable

Dans sa référence à Sophocle et à Shakespeare, Freud lie le destin du tyran de Thèbes à celui du prince du Danemark. Il fait du premier l’incarnation d’une tragédie de l’inconscient – tuer le père (Laios) et coucher avec la mère (Jocaste) –, et du second le héros d’un drame de la conscience coupable. Selon Freud, Hamlet, prince hystérique joue à être fou parce qu’il ne parvient ni à venger son père (le spectre) ni à tuer le frère de celui-ci (Claudius) qui a épousé sa mère (Gertrude).

rebelle face à un père vécu comme un patriarche déchu

De ce rapprochement entre les deux personnages, Freud déduit l’idée que le sujet de la fin du XIXé siècle ressemble autant à Œdipe qu’à Hamlet. Coupable de désirer sa mère et de vouloir tuer son père, il est en proie à une névrose familiale qui le conduit à être un éternel rebelle face à un père vécu comme un patriarche déchu. Pour s’en sortir, il doit analyser sa situation.

victime d’un désir sans objet

Soixante ans plus tard, contre les tenants d’un freudisme orthodoxe et normalisateur, Lacan se détache de cette interprétation. Loin d’être l’incarnation d’un héros rebelle, le Hamlet lacanien devient un sujet mélancolique qui se confronte à un père mort – le spectre – ainsi qu’à deux facettes de la féminité : la mère incestueuse et la vierge folle (Ophélie). Aussi bien est-il pris au piège d’une «action paralysée par la pensée». S’il ne parvient pas à tuer Claudius, c’est parce qu’il ne veut pas seulement mettre à mort son ennemi, il veut l’envoyer en enfer pour qu’il soit soumis à une torture éternelle. Autrement dit, il suspend la première mort pour accomplir la deuxième : il est «entre-deux-morts». Telle est, selon Lacan, la condition de l’homme moderne à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale. Sa véritable tragédie, c’est d’être le représentant d’un «ne pas vouloir», d’un «être ou ne pas être». Face à l’émancipation des femmes et à l’effondrement des idéaux du patriarcat, il est donc la victime d’un désir sans objet. Pour s’en sortir, il doit se confronter à une psychanalyse revivifiée. Lacan reprendra cette thématique, l’année suivante, dans son commentaire d’Antigone (L’éthique dans la psychanalyse, Seuil,1986).

tout Lacan sur internet

Outre la présente édition, les amateurs de l’œuvre orale de Lacan peuvent consulter, en accès libre, sur le site Gaogoa les différentes versions des vingt-cinq volumes du Séminaire, accompagnés de commentaires et de références bibliographiques.

Lacan – le Séminaire, Livre VI

La parole, l’Autre, le fantasme, le complexe d’Œdipe… Jacques Lacan poursuit son exploration des territoires freudiens dans le Séminaire. Livre VI

par Robert Maggiori – Libération 27 juin 2013.

Des fois, c’est plutôt drôle. Par exemple : «Qu’est-ce que cela veut dire quand on dit à une femme Je vous désire ?» Cela signifie-t-il, «comme le voudrait l’optimisme moralisant avec lequel vous me voyez de temps en temps rompre des lances à l’intérieur de l’analyse, Je suis prêt à reconnaître à votre être autant, sinon plus de droits qu’au mien, à prévenir tous vos besoins, à penser à votre satisfaction ? Seigneur, que votre volonté soit faite avant la mienne» ? Ou bien, «pour employer de bons gros mots tout ronds, Je désire coucher avec vous, baiser» ?

mise à l’épreuve

Qu’on ne se réjouisse pas de suite, cependant. S’il n’exclut ni humour ni traits d’esprit, le Livre VI du Séminaire de Jacques Lacan, comme tous ceux qui l’ont précédé ou vont le suivre, est une épreuve, dans tous les sens du terme : il exige un effort de lecture, oblige souvent à revenir à des passages à peine lus et mécompris («Je n’ai pas été sans avoir écho des difficultés que certains d’entre vous, beaucoup même, vous avez déjà éprouvées la dernière fois…»), contient à chaque page des remarques fulgurantes ou intrigantes pouvant chacune alimenter un livre de commentaires psychanalytiques, est une véritable mise à l’épreuve du savoir que le lecteur croirait posséder en psychanalyse, sinon une mise à l’épreuve de toute la psychanalyse par elle-même, la transmission de la psychanalyse, qui, de freudienne, devient lacanienne.

inter-diction

On ne peut pas dire, même si Lacan ne se serait pas opposé à ce qu’on le dise, que le séminaire soit «incompréhensible» – sauf à juger qu’un texte en tamoul ou en bokmål n’a pas de sens du seul fait qu’on ne parle pas ces langues. Mais il existe plusieurs facteurs, disons, de «perturbation», ou, en lacanien, d’inter-diction : entre la diction de Lacan – à Paris, hôpital Sainte-Anne, en 1958-1959 – et la transcription écrite d’aujourd’hui, s’est intercalé… plus d’un demi-siècle de diffusion de la pensée lacanienne, de popularisation de ses concepts, de commentaires, d’explications, de critiques – si bien que (presque) tout ce que le séminaire énonce semble déjà «acquis», ou, dirait-on, apparaît dans tous les «dictionnaires lacaniens» (d’autant que certaines de ses parties, celles consacrées à Hamlet, ont déjà été publiées par la revue Ornicar ?, que des versions exhaustives, non autorisées, circulent depuis longtemps et se trouvent désormais sur Internet…).

sujet comme effet du signifiant

Abstrus. La figure du graphe du désir, articulant entre eux l’ensemble des termes par lesquels le sujet est constitué comme effet du signifiant, est à cet égard exemplaire. Lacan l’introduit, en partant de la structure du mot d’esprit, dans le Séminaire V – Les formations de l’inconscient (1957-1958) et la développe dans l’article «Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien», de 1960, qu’on trouve dans ses Écrits : elle est au centre de ce séminaire-ci, le Désir et son interprétation. Or, depuis cinquante ans, un tel graphe, certes abstrus, est devenu une des pierres de touche de toute la théorie lacanienne, qu’on ne peut ignorer si on s’intéresse à elle ou si, professionnellement, on l’applique à la clinique, en ce qu’il décrit de façon détaillée la genèse du désir, son évolution, son destin, à travers les rets du langage, les symboles et les lois de la métaphore et de la métonymie, la parole, l’Autre, le fantasme ou l’Œdipe.

2030

En d’autres termes, la pensée de Lacan s’est diffusée et installée dans la culture contemporaine avec une vitesse bien supérieure à celle de l’édition de ses séminaires. On sait le nombre de polémiques – la dernière en date est celle qui a fait quitter l’éditeur historique, le Seuil, pour La Martinière – que cette édition, très lente, sans appareil critique, a suscitées : seize Séminaires ont été publiés depuis 1973 par Jacques-Alain Miller, gendre et exécuteur testamentaire de Lacan. Il en reste neuf. Au rythme de croisière suivi jusqu’ici, il faudra attendre au mieux l’année 2030 pour pouvoir lire le 25e et dernier volume.

structuré comme un langage

Aussi faut-il faire abstraction de tous ces contretemps pour saisir la nouveauté de ce qu’énonce ce Séminaire VI : déjà bouleversé quelques années auparavant, au moment où Lacan, influencé par Saussure, Jakobson ou Lévi-Strauss, pose la thèse d’un inconscient «structuré comme un langage», le territoire du freudisme s’y trouve en effet redessiné, au sens où viennent le féconder les affluents de la linguistique structurale, de la logique, de la tradition philosophique issue d’Aristote, de Spinoza, de Hegel, de Heidegger et de la phénoménologie, et où des concepts clés tels que ceux de sujet, d’objet, de subjectivité, de désir, de fantasme ou de pulsion – arrachée à toute racine instinctive – acquièrent de nouvelles dimensions.

le désir, essence de l’homme

Homogénéité. «Si vous chatouillez la plante des pieds d’une grenouille, elle y répond en faisant une certaine détente musculaire. Mais lorsqu’il s’agit de la subjectivité prise par le langage, il y a émission, non pas d’un signe, mais d’un signifiant.» La psychanalyse, dit Lacan, «montre essentiellement ce que nous appellerons la prise de l’homme dans le constituant de la chaîne signifiante» : aussi est-ce de cette position originelle qu’il faut partir pour définir ce qui de l’homme est l’essence, à savoir le désir.

sous dépendance du signifiant

Après avoir, dans les cours antérieurs, restauré la dimension structurale du complexe d’Œdipe et montré l’homogénéité signifiante des formations de l’inconscient, Jacques Lacan aborde immédiatement, dans le Séminaire VI, la question du désir, lequel n’est plus seulement référé à la dialectique (hégélienne) de la reconnaissance mais «situé» selon des coordonnées qui placent le sujet «sous dépendance» du signifiant, au sens où il est «toujours-déjà» traversé par une impersonnelle trame de symboles et de signifiants qui le constituent, qui sont là avant même qu’il ne soit un sujet parlant, qu’il ne domine pas, dont il est l’effet et non la cause, et qui donc lui vient forcément de l’Autre.

ce ne sera jamais ça – qui se dérobe

L’infans, celui qui ne parle pas, adresse par ses babils ou ses cris une demande ou un appel proprement «insignifiants» : «C’est l’Autre qui fera venir ou non dans la présence de la parole un signifiant ou l’autre.» Aussi son désir est-il désir de l’Autre, au sens où il peut savoir quelque chose de son désir parce qu’un autre lui a dit ce qu’il désire – à ceci près que «ce» qu’il voulait réellement restera toujours insu, ne sera jamais «ça», «glissera» toujours hors de la chaîne des signifiants qu’on lui assigne. C’est dans ce qui est «au-delà de la demande», dans ce qui se dérobe, que s’origine le désir : il «se manifeste dans l’intervalle, dans la béance qui sépare l’articulation langagière, pure et simple, de la parole». Aussi le propre du désir sera-t-il son «excentricité par rapport à la satisfaction». La «présence primitive du désir de l’Autre comme obscure et opaque» fait que «le sujet est sans recours, hilflos soumis à la «détresse», et ne peut trouver son «niveau d’accommodation» que dans le fantasme.

calembours

Calembours. Ces schématisations ne représentent que quelques gouttes prélevées dans l’océan du Séminaire, dont force est de dire, pourtant, qu’il ne «révèle» rien (en un style d’«écriture» encore peu pénétré, en 1958-1959, par la «folie» des turlupinades et des calembours à laquelle cédera le Maître à mesure qu’une foule de fidèles le transformera en Gourou) qui ne soit dans la pensée de Lacan telle qu’elle est déjà consacrée, lue, commentée, exploitée ou vilipendée. Il y est question du «rêve de l’homme mort», du désir de la mère, de la médiation phallique du désir, du nom du père («l’identification au père, qui est évidemment liée, non seulement à des données de fait, mais aussi à des données imaginaires, ne résout en rien la problématique du désir»), de la névrose, de la perversion, de la castration, de l’objet a, et de tant d’autres choses qui désespèrent le résumé. Et la question du début – «Qu’est-ce que cela veut dire quand on dit à une femme Je vous désire ?» – y trouve une «vraie» réponse : «Dire à quelqu’un Je vous désire, c’est précisément lui dire Je vous implique dans mon fantasme fondamental. Mais cela, ce n’est pas l’expérience qui le donne toujours, sauf pour les braves et instructifs petits pervers, petits et grands.»


Jacques Lacan, Le Séminaire. Livre VI. Le désir et son interprétation. Texte établi par Jacques-Alain Miller, Éditions de la Martinière, 618 pp., 29 €.

Curieux procès autour de « l’affaire Mitra Kadivar »

Le Monde – 24/06/013

Curieux procès autour de « l’affaire Mitra Kadivar »

par Thierry Savatier

échouer dans un prétoire ?

Avec sa chevelure tombant sur ses épaules et son visage allongé, presque ascétique, Mitra Kadivar ressemble à un dessin de Bernard Buffet, portrait juste adouci par le pastel d’une impeccable veste abricot. Le 12 juin dernier, dans la froideur de béton, de verre et d’acier du tribunal de Nanterre, cette psychanalyste iranienne venait témoigner dans le procès intenté pour « diffamation » par Jacques-Alain Miller à Élisabeth Roudinesco (en sa qualité de présidente de la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse), Alain Roudier et Philippe Grauer. Qu’Élisabeth Roudinesco ne soit pas l’auteure des textes incriminés n’est pas l’aspect le moins singulier de cette affaire dont on trouvera un exposé en suivant ce lien. Quant au procès, dont Mme Kadivar est volens nolens le pivot, il pourrait finalement se résumer à ces trois questions : ce qui relève du débat d’idées peut-il sortir de ce cadre traditionnel pour échouer dans un prétoire ? Est-il encore permis de porter un regard critique sur un texte publié sans systématiquement encourir un procès en diffamation – avatar contemporain du médiéval procès en sorcellerie ? Est-il sain, dans une démocratie, qu’un personnage médiatiquement connu puisse à l’envie (car ce n’est pas une première…) inviter la Justice à se poser en arbitre de joutes intellectuelles et à condamner des propos juste parce qu’ils n’ont pas l’heur de lui plaire ?

Le débat intellectuel vaut-il diffamation ?

Dans ce dossier, si l’on s’arrête au grief de diffamation, on peut douter que ses éléments constitutifs soient réunis, à moins de vouloir porter atteinte à la liberté d’expression – liberté régulièrement défendue dans ces colonnes. C’est d’ailleurs ce qui ressort du témoignage que porta l’historienne de la psychiatrie Laure Murat lors de l’audience. Ce texte, lumineux, oppose à chaque motif de l’assignation du demandeur une argumentation solide et convaincante :

une argumentation solide et convaincante
Oui, il est impossible « de juger à distance et sur documents, avec fiabilité, de l’arbitraire ou de la légitimité d’un internement, en particulier en l’absence du dossier médical. »

Oui, « lorsqu’il s’agit d’une affaire à l’étranger, dans une culture éloignée de la nôtre, la prudence devient une nécessité. »

Oui, « à partir du moment où l’on rend publique une correspondance privée, il faut aussi s’attendre à ce que ce texte soit lu et critiqué, au nom de la liberté d’opinion la plus élémentaire. »

Oui, « la question essentielle demeure de savoir en quoi Jacques-Alain Miller est fondé pour contester une décision médicale prise par pas moins de douze psychiatres des hôpitaux en Iran, geste qui pourrait aussi être assimilé à une ingérence sans fondement. »

Oui, « lorsque le Dr Mitra Kadivar affirme que « De la mer Noire à la mer de Chine, je suis la seule [psychanalyste] » ou que son cas est comparé à celui de Galilée, cela pourrait aussi, dans ces conditions posées par Jacques-Alain Miller, apporter la « preuve » que toutes les parties souffrent de mégalomanie et de délire des grandeurs. »

Oui, enfin, « pourquoi Jacques-Alain Miller aurait-il le droit de diffamer des médecins qu’il ne connaît pas et de prononcer un diagnostic « sauvage » sur l’état mental de quelqu’un en se fondant sur quelques emails, quand l’auteur d’un article serait assigné en justice pour avoir eu le seul tort de ne pas partager ses interprétations et ses conclusions. »

Tout cela est limpide, cohérent et ne souffre guère la contradiction.

Absence d’internement politique

Mais nous restons là dans le champ sur lequel le tribunal de Nanterre aura à se prononcer. En revanche, derrière cette question, s’en profile deux autres, d’une dimension non pas juridique, mais intellectuelle : la pétition lancée par M. Miller (et, bien entendu, son ami l’omniprésent BHL), le jour même où Le Point publiait sous le titre « Mitra l’insoumise » un article portant sa signature (7 février 2013), reposait-elle sur des faits avérés et surtout vérifiés ? Parmi les 4500 signataires de cet appel, combien apportèrent leur soutien en parfaite connaissance de cause ?

en parfaite connaissance de cause ?
Il faut l’admettre, un observateur extérieur à l’affaire pouvait facilement se sentir concerné et indigné car, dans l’article du Point, on pouvait lire :

« Nous sommes dans la capitale d’un Iran assailli par les sanctions toujours plus rigoureuses des grandes démocraties. Les mollahs ne cèdent pas. Ils avancent vers la bombe. Le peuple est fier, l’élite intraitable. […] Et les hétérodoxes, ceux qui pensent autrement, respirent mal.

Il est cependant à Téhéran au moins une femme des Lumières. Elle se nomme Mitra Kadivar. Elle est médecin, formée en Iran. Elle est psychanalyste, formée à Paris. […] Comment peut-on être lacanien en Iran ? Mitra a inventé la chose. Elle se consacre à ses patients, et pour ses élèves elle a fondé l’Association freudienne. Improbable Mitra !

On la laisse en paix depuis vingt ans. Mais voici que les voisins se plaignent. Elle ne dit pas bonjour. Elle s’enferme seule avec des hommes, l’un après l’autre. Des toxicomanes viennent la voir. La police enquête. Un juge décide : « Expertise psychiatrique ». C’est la trique : « Schizophrénie à déclenchement tardif » (sic). »

Les mollahs contre les Lumières, Téhéran… Le texte était de nature à suggérer que le régime des barbus avait, un beau jour, décidé de faire abusivement interner la (seule) psychanalyste iranienne. Or la réalité semble assez différente.

l’Iran ne pratique pas l’internement psychiatrique

aucune allusion à un internement politique soulevée par le demandeur lors de l’audience
D’abord parce que, contrairement à l’ancien bloc soviétique, l’Iran ne pratique pas l’internement psychiatrique ; cette forme de répression est en effet absente du dernier rapport d’Amnesty International, qui dresse un inventaire des pratiques plus que douteuses employées dans ce pays contre gêneurs et opposants. D’ailleurs, comment un internement arbitraire aurait-il été compatible avec la mise à disposition de l’intéressée d’un accès à l’Internet sur le lieu même de cet internement ? Comment aurait-elle en outre bénéficié, comme elle l’avait elle-même indiqué, d’un soutien du « Ministère de l’Intelligence » (Ministère du Renseignement et de la Sécurité nationale) ? L’incohérence de ces faits justifie peut-être qu’aucune allusion à un internement politique n’ait été soulevée par le demandeur lors de l’audience.

[Image : Sans titre]Ensuite parce que, comme le souligne Laure Murat, rien ne permet de mettre sérieusement en doute le diagnostic de plusieurs psychiatres (laïcs) qui n’ont guère à voir avec le régime. Il y a par ailleurs à ce sujet une contradiction flagrante entre les déclarations de M. Miller évoquant des injections forcées d’un neuroleptique par ailleurs classique ou la menace d’électrochocs et le témoignage de Mitra Kadivar à la barre, assurant – ce qui est pour le moins surprenant – qu’on ne lui aurait administré que des placebos…

pas l’unique psychanalyste d’Iran
Enfin parce que cette dernière n’est pas l’unique psychanalyste d’Iran. Une rapide enquête permet de le découvrir. Peu d’informations, sur la toile, renseignent sur l’activité de Mitra Kadivar. Elle est citée pour une conférence donnée le 13 avril 2000 dans le cadre de l’International Centre for Dialogue Among Civilizations (organisme dépendant du gouvernement iranien) intitulée Civilization and psychoanalysis, puis par Jacques-Alain Miller dans un article du 1er février 2011 relatif à l’Université populaire de psychanalyse Jacques Lacan.

un simple cénacle
De la Freudian Association, fondée en 2008, qu’elle préside à Téhéran et dont elle indique qu’elle bénéficie d’un statut d’ « ONG » « reconnue d’utilité publique », on ne trouve guère de traces sur le Net – ni coordonnées, ni statuts, ni organigramme, ni site. Ce défaut de publicité pourrait suggérer que cette association s’apparente à un cénacle d’étude tel qu’il en existe plusieurs dans ce pays. On sait seulement que la Freudian Association est rattachée à l’ECF et à l’Association mondiale de psychanalyse (fondée par J.-A. Miller). Sur l’annuaire de cette dernière, Mme Kadivar est cependant à ce jour répertoriée en France et sous son seul nom.

Tehran Psychoanalytic Institute

Dans une communication (« Transmission de la psychanalyse et état de la question à partir de la situation iranienne » in Psychologie clinique, 1, 29, 2010), M. Nader Aghakhani dresse une liste de plusieurs praticiens ; Mitra Kadivar y figure comme l’animatrice de groupes « où se lisent des textes de Freud et de Lacan traduits » par ses soins. Il existe par ailleurs, outre des praticiens indépendants, un Tehran Psychoanalytic Institute, structuré, ayant pignon sur rue, reconnu à l’échelle internationale, rattaché à l’International Psychoanalytical Association (IPA).

« Téhéran – internement »
Absence d’internement politique, diagnostic des psychiatres bien difficiles à contester à distance, pluralité des cercles psychanalytiques en Iran, ce panorama diffère donc nettement de l’image qui fut présentée dans l’article du Point déjà cité et dans le texte de la pétition mise en ligne par MM. Miller et Lévy. Les signataires de celle-ci furent-ils informés de ces faits ? N’apportèrent-ils pas simplement leur soutien devant l’association, naturellement inquiétante, des mots « Téhéran » et « internement » ? Le fait que Laurent Fabius, contacté par M. Miller, ait refusé de faire intervenir le Quai d’Orsay, généralement bien renseigné, semble assez significative.

Vers une interdiction de penser ?

[Image : Sans titre]
légitimité du questionnement et du regard critique
Ces questions, qui relèvent du débat d’idée et non de la diffamation, figurent au cœur des textes publiés dans le bulletin de la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse. Elles intéressent autant les protagonistes de ce procès que le public. Vouloir faire condamner ces textes limitera forcément la liberté d’opinion mais n’effacera pas, comme par magie, la légitimité du questionnement et du regard critique. L’interdiction de penser n’est donc qu’une vue de l’esprit. Comme l’avait écrit Pablo Neruda, « Ils pourront couper toutes les fleurs, jamais ils ne seront les maîtres du printemps. »