L’économie de la cruauté n’est pas en crise

L’économie de la cruauté n’est pas en crise

par Mario Cifali

Le Temps (Genève), 30 septembre 2013

Les spectres de la cruauté politique, de l’esprit mercantile, juridique et religieux, que le philosophe Jacques Derrida et le psychanalyste René Major étudient, ne cessent d’inquiéter quiconque est soucieux de l’avenir de l’humanité, attendu qu’en un seul homme tous les hommes sont inclus.

Si un ordre juridique totalitaire, souverain et universel triomphait de notre liberté, quelle serait notre destinée ? À n’en pas douter, nous deviendrions victimes d’un principe hostile à la vie, d’un attentat meurtrier, comme l’écrit Nietzsche dans sa Généalogie de la morale.

[Image : Sans titre]

À l’évidence, cette prémonition de l’éminent philosophe n’est pas vaine mise en garde. Elle cerne la sombre réalité qui n’est pas loin de se concrétiser, au point que certains penseurs se demandent si le quidam n’a pas raison de défier la violence du bureaucrate légaliste : « Mais pourquoi donc ne fais-tu pas l’amour avec la loi ? ».

totalitarisme de nouvelle mouture

Un péril, un totalitarisme de nouvelle mouture, un nivellement débilitant frappe non seulement l’Europe et les USA, mais le monde entier : c’est la montée en puissance d’un souverainisme étatique, juridique, mercantile, sociétal et moral, qui viole l’intimité des êtres et les contraint à une transparence, là où, pour un psychanalyste, il n’y a qu’opacité, qu’énigme de soi au cœur de l’existence singulière.

À défaut de prendre conscience des méfaits de la cruauté, des perversités patronnées par les puissants investisseurs (on en dénombre à peu près un millier dans le monde), qui fabriquent une terre de sang et de cendres, notre civilisation est rendue malade par des crises à répétition, par des tragédies individuelles et collectives qui peuvent conduire au pire.

Voyons ! De quel démon les hantises de notre civilisation sont-elles le fruit amer, de quelle mémoire douloureuse le symptôme ? Elles sont la marque d’une situation périlleuse, partout générée par la cruauté, arrimée – Freud le démontre très bien – aux outrages d’une pulsion sacrificielle.

autant Derrida que Major

Il y a une réalité traumatique, résultat du réel qui ne cesse de se mettre en croix, que la psychanalyse ne peut taire, au risque sinon d’être jugée immorale. Elle se doit d’interroger le sens corporel et psychique de la jouissance sadomasochiste qui compose l’univers du faire souffrir ou le laisser souffrir autrui, voire se faire souffrir ou se laisser souffrir, disent autant Derrida que Major.

Elle se doit, oui, d’interroger les pratiques abusives d’un État créancier, d’une oligarchie de dirigeants politiques et économiques qui, en Europe et ailleurs, condamnent les citoyens à faire les frais d’une dette qu’ils n’ont pas contractée.

Pour le moins obscène, cette situation est typique d’un marché de dupes, d’une responsabilité transférée. Elle est similaire au renversement du tour de passe-passe propre au christianisme. Au nom du père, le fils se sacrifie pour sauver l’humanité du péché, de la déchéance que le père et ses suppôts ont eux-mêmes engendrée.

symptôme haïssable

De cette situation inique, la guerre économique est le symptôme haïssable. Un exemple suffit pour l’épingler. Les capitaines des pays riches ne se privent pas d’exploiter les pauvres des pays défavorisés. Conjoncture détestable qui pousse au crime. À preuve, les innombrables immolations et suicides, faits de colère et révolte des démunis, voire de certains nantis.

À grande échelle, la cruauté économique n’est possible que parce sévit l’immoralité froide d’un système sadomasochiste aux multiples visages. Elle n’est possible que parce que la majorité des États marchands la cultive, fût-ce en se parant des attributs de la belle âme. « L’homme n’est ni ange ni bête. Qui fait l’ange, fait la bête » observe Blaise Pascal.

la terre peut nourrir tous les hommes, mais elle ne peut satisfaire leur cupidité

La cupidité, l’avidité, la voracité, l’égoïsme de l’Homo oeconomicus figurent en première ligne dans la foire d’empoigne des affaires d’argent qui jouissent de la misère matérielle et psychique des humains. C’est Gandhi qui disait : « La terre peut nourrir tous les hommes, mais elle ne peut satisfaire leur cupidité ».

qu’est-ce que « croire », qu’est-ce que « acheter ?

Les crises actuelles, dont nous pâtissons tous, sont l’événementiel sordide d’une économie générale du sacrifice qui oppose les sacrificateurs ou sacrifiés, les abuseurs aux abusés. L’hubris qu’elles renferment implique de marcher sottement dans le coup et les coûts : croire à ce que l’on nous fait croire, acheter ce que l’on nous fait acheter, sans se poser la question de qu’est-ce que « croire », qu’est-ce que « acheter ». À ce plan, il n’y a pas de banalité du mal économique, si ce n’est au motif de l’ignorance consentie.

Le mérite de l’ouvrage de René Major, qui traite de la cruauté des rapports entre les puissants et les faibles, les dirigeants et les dirigés, dans le sillage de la fouille freudienne et derridienne, c’est de démontrer comment l’économie des échanges mercantiles autant que celle de l’inconscient sont interdépendantes. Comprendre que l’une et l’autre sont façonnées par une parole arrimée aux désirs corporels, prendre conscience qu’il s’agit d’une politique des pouvoirs et savoirs, d’une gouvernance qui dépend de la vie psychique, est une démarche essentielle.

Au cœur de l’économie de la cruauté agit la violence commerciale et financière d’un État souverainiste : le « monstre froid », disait Nietzsche. En elle, la plus démoniaque des énergies est à l’œuvre : celle née de l’humus sadique anal, suggérait le psychanalyste Jacques Lacan, celle qui s’emploie à produire de la souffrance, celle de la pulsion de mort en son versant le plus obscur.

appeler progrès le nivellement mortel qui ratiboise les humains

Le drame sacrificiel généré par les entreprises mondialisées, assujetties au dollar, conformes à un immoralisme juridico-bureaucratique d’esprit totalitaire, c’est que l’on se mette tous à penser, agir et parler de la même manière, c’est que l’on en vienne à appeler « progrès » le nivellement mortel qui ratiboise les humains.

Concurrence, compétitivité, croissance et crise, sont les maîtres mots d’une action obscène, d’une politique à la solde d’une économie de la cruauté qui use et abuse du vivant terrestre ; – politique audible à longueur de journée dans nombre de discours économiques, programmatiques, et même religieux, dont les médias se font l’écho.

ne pas rester prisonnier d’une neutralité silencieuse

Ouvrir les yeux, ne pas rester prisonnier d’une neutralité silencieuse, combatte la félonie politique et économique, refuser de s’agenouiller devant les diktats des puissants, défendre la liberté de conscience, c’est le devoir humaniste. S’opposer à la brutalité, dénoncer la nocuité inhumaine c’est, plus que jamais, une exigence vitale.

Non sans raison la fouille psychanalytique s’échine à penser le tragique qui sacrifie sans état d’âme.

Françoise Dolto a-t-elle tout faux ?

Françoise Dolto a-t-elle tout faux ?

ELLE, 11 octobre 2013

La psychanalyste la plus médiatique du XXe siècle aurait été collabo, mère indigne et mauvaise psy. C’est ce que prétend un ouvrage sanglant(1« ). Réponses enflammées des spécialistes.


par Catherine Robin et Dorothée Werner

Un brûlot anti-Dolto paraît dans quelques jours

une foldingue allumée
attaquant la célèbre psychanalyste pour enfants, respectée en France au point de donner son nom à différentes rues, écoles ou institutions. Objectif ? Déboulonner la statue. Psychologue comportementaliste en guerre contre la psychanalyse (coauteur du Livre noir de la psychanalyse, paru en 2005), Didier Pleux n’y va pas avec le dos de la cuillère. Selon lui, Dolto n’est pas la psy inventive et humaine – qui a démocratisé, jusqu’à la radio, la psychologie de l’enfance, apprenant à la France des années 60 ébahie que l’enfant était un sujet à part entière –, mais une foldingue allumée et irresponsable.

Coupable dans sa vie privée : d’avoir des parents riches et proches de l’extrême droite (Action française) et de leur faire des reproches d’enfant gâtée. D’avoir collaboré pendant la guerre. Coupable d’avoir été une mère indigne, laissant par exemple son fils Carlos faire n’importe quoi jusqu’à se mettre en danger. Dolto serait aussi coupable dans sa vie publique : entre autres, d’avoir confondu autorité et autoritarisme, encourageant un laxisme dramatique. D’avoir théorisé qu’une éducation sans frustration serait la seule manière de rendre un enfant épanoui. De tenir les pères et les mères pour d’épouvantables castrateurs quoi qu’ils fassent, surtout lorsqu’ils cherchent à mettre des limites. D’avoir redit, après Freud, l’importance déterminante de l’enfance dans la vie adulte et identifié l’adolescence comme un âge fragile.

…préfacé par Michel Onfray

Enfin, Dolto serait coupable de théories que Didier Pleux, préfacé par le philosophe Michel Onfray, juge totalement farfelues (par exemple, la transmission intergénérationnelle d’un traumatisme familial ou la signification symbolique de certaines maladies). Le pire du pire ? Elle et ses héritiers spirituels auraient imposé en France une religion puissante, le doltoïsme, dans laquelle baigneraient les psys pour l’enfant d’aujourd’hui, l’école et toutes les institutions proches de l’enfance. Dolto, dit l’auteur, était « une opportuniste », une femme « hors réalité », un genre de gourou prêchant un catéchisme anachronique, responsable de l’épidémie actuelle d’enfants rois.

en insinuant plus qu’en démontrant

Bigre ! Si ce qu’avance cet homme est motivé par sa féroce croisade antipsychanalyse, il a raison quand il écrit : « Dolto est devenue une icône nationale, il serait juste de savoir qui elle était vraiment. » Dommage que sa fille Catherine Dolto, farouche gardienne du temple et ayant droit officielle, n’ait pas souhaité répondre à nos questions. Ni rendre publiques des archives dans lesquelles chacun pourrait piocher pour travailler à sa guise. Car le résultat, c’est qu’il n’existe pas, vingt-cinq ans après sa mort, de biographie sérieuse de Dolto. C’est dans cette faille que s’engouffre ce brûlot, qui, bien souvent, s’en prend au personnage privé en insinuant des faits plus qu’en les démontrant.

Son attitude pendant la guerre ainsi que sa sympathie pour Pétain, affirmée dans sa correspondance privée, méritent pourtant d’être étudiées par des historiens. De même, certaines citations stupéfiantes gagneraient à être remises dans leur contexte. Car la question de l’héritage de Dolto en 2013 reste entière, ainsi que la manière dont ses thèses pourraient s’enrichir dans le temps. La psychanalyste Claude Halmos et l’historienne spécialiste de la psychanalyse Élisabeth Roudinesco ont très bien connu Dolto. Ni gardiennes du temple ni accusatrices, elles nous en parlent sans langue de bois.


Claude Halmos(2« ), psychanalyste, élève de Dolto et grande admiratrice de ses théories :

”Elle a donné une place à l’enfant, pas toute la place !”

[Image : Sans titre]

ELLE. Chercher à éclairer la pensée de Dolto à la lumière de sa vie, n’est-ce pas une bonne idée ?

il faut faire un travail sérieux, étayé, documenté, nourri par les archives
Claude Halmos. Ce pourrait être le projet d’une biographie formidable qui malheureusement n’existe pas, car les héritiers de Françoise Dolto s’y sont toujours opposés. Mais, ici, l’auteur s’en prend à la personne de Dolto sur le mode de l’insinuation et de la calomnie. Pour s’attaquer à une personne de cette envergure, il faut faire un travail sérieux, étayé, documenté, nourri par les archives…

ELLE. Elle n’est pas intouchable ?

la parole d’un enfant a autant de valeur que celle d’un adulte

C.H. Bien sûr que si ! Sa pensée était révolutionnaire, elle continue de l’être. Dolto reste souvent mal comprise et caricaturée. Ses théories ont émergé dans une société où les familles répressives bénéficiaient d’un consensus social. L’enfant n’était pas considéré alors comme une personne et sa parole n’avait pas de valeur : il était supposé avoir des petites idées, des petits chagrins, des petites joies, des petites choses à l’image de sa petite taille. Dolto nous a fait comprendre que la parole d’un enfant a autant de valeur que celle d’un adulte. Mais en aucun cas elle ne dit qu’un enfant est un adulte.

ELLE. C’est un sujet à part entière, mais pas plus…

votre souffrance d’enfant était légitime

C.H. C’est énorme ! A contrario, l’auteur de ce livre considère que, lorsque l’on est petit, on vit les choses au ras de ses sensations, de son ressenti, et que la psychothérapie va permettre à cette pensée « primaire » de relativiser ses soucis. C’est ce que toute une génération d’enfants a entendu : « Écoute, c’est pas si grave, ça va passer… » Une manière de ne rien vouloir entendre. Quand Dolto a commencé à parler à la radio, elle a réhabilité la souffrance de l’enfant dans chaque personne qui l’écoutait. Elle disait : « Votre souffrance d’enfant était légitime. » C’est cet effet de vérité qui a fait le succès de Dolto… et suscité, en miroir, la haine que l’on sait.

ELLE. Est-elle coupable d’avoir décrédibilisé l’autorité des parents ?

ne jamais juger les parents, mais plutôt à écouter l’enfant dans le parent

C.H. C’est la crainte de l’auteur du livre qui affirme que, si on soutient le narcissisme de l’enfant, on lui apprend en fait à mépriser les autres. Comme si soutenir l’enfant, c’est être contre les parents. Or Dolto m’a appris avant tout à ne jamais juger les parents, mais plutôt à écouter l’enfant dans le parent. Cette phrase a été une bascule dans ma pratique de jeune analyste d’enfants.

ELLE. Dolto est accusée de prôner chez l’enfant « le plaisir » avant tout le reste… au point de le couper de la réalité.

C.H. C’est un contresens terrible. Elle ne parle pas du plaisir, mais du désir de l’enfant. Et elle met des limites : elle dit que tous les désirs sont légitimes, mais que tous ne sont pas réalisables. Parce qu’il y a la loi et le respect de l’autre. Le rapport à la limite est posé dans toute l’œuvre de Dolto. Elle dit que l’enfant a une place, mais pas toute la place. En aucun cas, il ne doit être au centre de la famille.

ELLE. Et aussi qu’il ne faut pas que l’enfant se sente frustré ?

tout le développement de l’enfant se fait sous la forme de perte

C.H. Faux ! Elle explique dans L’Image inconsciente du corps que tout le développement de l’enfant se fait sous la forme de perte : à la naissance, on perd la vie intra-utérine. Au sevrage, on perd le sein ou le biberon. Plus tard, on renonce à l’aide des mains de maman pour accéder à l’autonomie, accès qui se fait parallèlement à celui de la loi. Dolto lie les deux car, pour intégrer véritablement les lois, il faut être capable de se mettre à la place de l’autre que l’on pourrait faire souffrir. Ce n’est possible que si l’on se sent soi-même une personne.

ELLE. Il y a bien une dérive des thèses de Dolto…

inutile de vouloir retourner à l’époque où l’enfant n’était pas un sujet

C.H. Évidemment. Il y a aussi des époques qui changent. On ne va pas reprocher à Montaigne de ne pas avoir parlé des ascenseurs ! À l’époque de Dolto, la répression éducative prédominait, les enfants tout-puissants n’existaient pas. Aujourd’hui, la vraie question est évidemment celle du laxisme éducatif. Il faut conceptualiser une autorité post-Dolto qui ne s’adresse plus, comme autrefois, à un enfant qu’il fallait dresser comme un petit animal mais à une personne qui peut comprendre. Inutile de vouloir
retourner à l’époque où l’enfant n’était pas un sujet en pensant que cela réglerait quoi que ce soit !

ELLE. Au-delà de ce livre, c’est l’approche psychanalytique dans son ensemble qui est contestée…

C.H. Oui, parce que la psychanalyse dérange. Les théories comportementales et cognitivistes considèrent l’homme comme une machine. Une panne ? On change au plus vite le fusible qui a sauté (thérapies brèves) et la machine peut à nouveau produire. La psychanalyse, elle, se préoccupe de l’ensemble de l’être parce que chaque individu est singulier, et que le plus important, c’est qu’il trouve sa propre voie.


Élisabeth Roudinesco(3« ).historienne de la psychanalyse :

“Elle n’a pas commis d’actes de collaboration.”

[Image : Sans titre]

ELLE. En tant qu’historienne, que pensez-vous des sources sur lesquelles s’appuie ce livre ?

Élisabeth Roudinesco. Je m’étonne que l’auteur s’appuie si peu sur les deux volumes de la Correspondance complète de Dolto, publiée chez Gallimard en 2003 et 2005, seule source indiscutable. Il se réfère plus souvent à un ouvrage paru en 1989 et attribué à tort à Dolto, Autoportrait d’une psychanalyste, éd. du Seuil. Il s’agit d’un enregistrement réalisé à la va-vite par deux psychanalystes, un mois avant sa mort alors qu’elle était sous assistance respiratoire. Elle dit n’importe quoi : qu’elle a rencontré Guy de Maupassant, mort en 1893, que ma mère Jenny Aubry, avec laquelle elle a travaillé pendant des années, avait « disparu » pendant l’Occupation (donc, avait été déportée), que Freud avait renié sa judéité, etc.

ELLE. Peut-on dire que Dolto a collaboré avec le régime vichyste pendant la guerre ?

Dolto n’a jamais pris publiquement position en faveur du régime de Vichy

E.R. Non. Dolto n’a jamais pris publiquement position en faveur du régime de Vichy. Elle n’a pas commis d’acte de collaboration. Mais dans sa correspondance privée, publiée quinze ans après sa mort, elle fait l’éloge du maréchal Pétain, sauveur de la France. C’est un fait qui n’a pas été dissimulé. Et tout le monde savait que Dolto était issue d’une famille catholique de la droite extrême et qu’elle en portait les traces.

ELLE. Sa correspondance publiée est-elle, comme le soupçonne Didier Pleux, caviardée sur les années de guerre ?

est-ce que cela fait de Dolto une antisémite ? Non.

E.R. Non. Ce n’est pas le cas. D’ailleurs, il prétend avoir eu accès à une lettre censurée du 22 juin 1940 où elle dit sa foi dans Pétain. Cette lettre est en réalité publiée dans sa Correspondance, mais elle date du 21 juillet 1940. Il se trompe de date. Mais dans les deux volumes, je n’ai constaté qu’une seule « censure » et je l’ai fait savoir à l’éditeur : il s’agit d’une lettre du 27 mai 1953 (Vol.2, p. 229) dans laquelle elle parle de « la bande des Juifs communistes de la Société psychanalytique de Paris ». Est-ce que cela fait de Dolto une antisémite ? Non.

ELLE. Elle a pourtant travaillé dans une institution pétainiste ?

E.R. Oui. Elle a été recrutée le 1er décembre 1942 dans le département Biologie de l’enfant et de l’adolescent de la fondation dirigée par Alexis Carrel. On ne sait pas combien de temps elle y a travaillé. Est-elle pour autant une collaborationniste adepte de l’eugénisme ? Certainement pas.

ELLE. A-t-elle eu, au cours de sa vie, des propos regrettant après coup son jugement sur Pétain ?

E.R.. Non. Sans doute parce qu’elle avait refoulé ce passé. J’en ai souvent parlé avec elle. Ce n’était pas important à ses yeux, ce que je considère comme une erreur.

ELLE. Son psychanalyste, qu’elle semblait aduler, était-il un collaborationniste ?

Laforgue a « manqué » sa collaboration

E.R. René Laforgue, fondateur du mouvement psychanalytique français, Alsacien germanophone, ami de Freud, tente en 1940 de collaborer avec les nazis en créant à Paris un Institut de psychothérapie « aryanisé ». Mais les nazis ne le prennent pas au sérieux et refusent. Par la suite, il cache des Juifs dans sa propriété, ce qui fait que, à la Libération, il est acquitté devant un tribunal d’épuration. Laforgue a eu une conduite que l’on peut réprouver, mais il a « manqué » sa collaboration.

ELLE. Que peut-on reprocher à l’héritage de Dolto ?

extraordinaire génie clinique

E.R. L’existence de ceux qui, hélas, répètent une doxa. Mais, dans l’histoire mémorielle de la France, Dolto reste une figure emblématique par son extraordinaire génie clinique. Elle a compris la souffrance des enfants. Même si elle n’a pas révolutionné la théorie analytique. Pour ne pas se permettre de dire n’importe quoi, une biographie sérieuse s’impose. Or, l’ayant droit n’en a jamais voulu. Elle a refusé plusieurs biographes professionnels. Ce n’est même pas pour cacher quoi que ce soit mais pour que rien ne lui échappe. Aucun historien sérieux ne peut travailler dans de telles conditions.

  • 1 Didier Pleux, Françoise Dolto, la déraison pure, éditions Autrement, à paraître le 16 octobre.
  • 2 Auteure de Dis-moi pourquoi, parler à hauteur d’enfant, Fayard.
  • 3 Auteure de Histoire de la psychanalyse en France éd. Fayard.

Georges Devereux et Jimmy Picard, une cure d’amitié

Georges Devereux et Jimmy Picard, une cure d’amitié

Jeannine Hayat, critique littéraire

Quoiqu’il n’ait pas été couronné au festival de Cannes 2013, Jimmy P., psychothérapie d’un Indien des Plaines, le film d’Arnaud Desplechin, se distingue par son ambition altruiste et sa réflexion informée sur l’état de la psychanalyse au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

psychanalyste inclassable

Admirateur de Freud, le metteur en scène a longtemps nourri le projet d’adapter pour le grand écran Psychothérapie d’un Indien des Plaines (1951), l’ouvrage majeur de Georges Devereux, psychanalyste inclassable, Juif d’origine hongroise, installé en France pour quelques années à partir de 1925 avant d’émigrer aux U.S.A. et de prendre la nationalité américaine.

Le film, enfin tourné et projeté sur les écrans depuis le 11 septembre 2013, s’avère être une belle réussite. Quel autre art pourrait permettre aux spectateurs d’assister en témoins privilégiés aux échanges réservés d’abord puis nettement amicaux entre un analyste marginal et un Indien névrosé de la tribu des Blackfoot ?

Quand la magie cinématographique opère, elle justifie les attentes des cinéastes en quête de financements. En cette occurrence, le charme fonctionne d’autant mieux que les deux acteurs principaux, Mathieu Amalric dans le rôle de Devereux, et Benicio del Toro dans celui de Jimmy, habitent pleinement les personnages. Amalric, s’exprimant dans un anglais rugueux, teinté d’un accent hongrois prononcé, impressionnant de vérité, est aussi humain et compréhensif que fantasque et excentrique. Il campe magistralement un intellectuel surdoué et polyglotte, qui a fait de sa connaissance de la langue Mohave un avantage pour sa pratique de la psychanalyse.

question d’identités

Après avoir vu le film, le spectateur trouvera grand profit à la lecture de Psychothérapie d’un Indien des Plaines, que les éditions Fayard viennent de rééditer avec une préface très éclairante d’Élisabeth Roudinesco. Adapter au cinéma ce gros volume, très technique, composé pour moitié de développements universitaires et pour moitié du compte rendu de séances analytiques, était une gageure. Il est donc tout à fait compréhensible que le film soit elliptique sur les détails de la biographie de Devereux.

Dans son étude, Élisabeth Roudinesco évoque un parcours atypique. À Paris, Devereux a fréquenté l’institut d’Ethnologie où il a rencontré Marcel Mauss et Lucien Lévy-Bruhl. Mais sa dilection pour les Indiens a trouvé son origine dans les expériences de terrain qui l’ont successivement conduit en Arizona chez les Indiens Hopi, puis au Colorado, chez les Mohave. La rencontre avec des Indiens aussi déracinés que lui a été déterminante dans sa formation intellectuelle.

L’acuité d’Amalric le rend particulièrement sensible à la fragilité de Devereux dont les changements d’identité sont troublants. Né Gyorgy Dobo, l’analyste a adopté le prénom de Gheorge lorsque la Transylvanie de son enfance est devenue roumaine. En outre, de crainte de l’antisémitisme, il a jugé prudent de se faire baptiser. En 1933, il a opté pour le patronyme de Devereux, nom emprunté, semble-t-il, à un personnage des Derniers jours de Pompéi (1834), roman de George Bulwer Lytton. Morton Devereux est le type-même de l’anti-héros raté.

Topeka

[Image : Sans titre]

Après la guerre, de retour en France, Devereux a entrepris une analyse didactique avec un membre de la société psychanalytique de Paris, Marc Schlumberger. Mais les deux hommes ne se sont pas entendus et Schlumberger n’a pas validé la candidature de Devereux auprès de Karl Menninger, directeur du Winter General Hospital de Topeka au Kansas, spécialisé dans le traitement des pathologies neurologiques ou psychiques des vétérans de la guerre. Dès lors, la carrière de Devereux comme psychanalyste était compromise. Officiellement, Menninger n’a pu lui confier qu’un poste de psychothérapeute. En fait, Devereux exerçait bien une fonction de psychanalyste mais sans en avoir le titre.

esprit original et indépendant

Pourtant, Devereux était un praticien exceptionnel et inventif. D’ailleurs, la démarche de proposer une cure analytique à un patient appartenant à une aire culturelle minoritaire était novatrice et audacieuse. Fondateur de l’ethnopsychanalyse, Devereux était convaincu, tout comme son maître, le psychanalyste juif hongrois Géza Róheim, de l’universalité du complexe d’Œdipe et, donc, de la complémentarité entre le freudisme et l’anthropologie. Sa théorie transculturelle de la névrose est le fruit des recherches d’un esprit original et indépendant, qui a su s’émanciper du poids des institutions psychanalytiques.

Soucieux de démontrer la justesse de ses intuitions, Devereux a accompli avec Jimmy P., alcoolique atteint de migraines, de vertiges, de troubles de la vision et de l’audition, une tâche de précurseur. Après la guerre, de retour dans sa réserve indienne, après avoir été gravement blessé à la tête en France, Jimmy P. n’est plus parvenu à trouver sa place dans une communauté encore fidèle aux anciennes mythologies héroïques indiennes et très partiellement intégrée à la société américaine.

psychanalyse médicalisée

Le film de Depleschin rend bien compte de l’ambiance qui régnait dans l’immense établissement de psychanalyse médicalisée, dirigé par Menninger. La solitude et le désarroi des pensionnaires, soumis à une multiplicité d’examens, éventuellement douloureux, font peine à voir. L’oxyencéphalogramme subi par Jimmy, longuement filmé, ne dissimule rien de l’inutile dureté de certains tests.

Heureusement, l’amitié qui s’est progressivement développée entre les deux marginaux équilibre la brutalité d’un personnel médical trop sûr de sa compétence. À certains moments, les traitements prescrits semblent même accroître les souffrances des malades.

cure fondée sur l’empathie

[Image : Sans titre]

Devereux, lui-même, malgré sa délicatesse, n’est pas exempt de maladresses. À la fin de son analyse, Jimmy P. lui reproche d’avoir cherché à l’éloigner de la religion chrétienne. La critique a d’autant plus porté que le thérapeute avait abjuré la religion juive, et qu’il plaidait pour une cure fondée sur l’empathie. Devereux ne l’écrit pas mais l’exemple de Jimmy et la réussite de son analyse l’ont soutenu dans ses propres errances.

Jimmy débarrassé de ses symptômes les plus handicapants, les deux amis ne se sont jamais revus. Pour se conformer au protocole de publication en vigueur aux U.S.A., Devereux a modifié tous les noms propres dans l’étude qu’il a consacrée à ce cas exceptionnel. Ainsi s’explique qu’il ait été impossible de retrouver trace de celui qu’il avait rebaptisé Jimmy Picard.

Psychothérapie d’un Indien des plaines de Georges Devereux, traduit de l’anglais par Françoise de Gruson, en collaboration avec Monique Novodorsqui, préface d’Élisabeth Roudinesco, Fayard, 2013, 678 p. [Reality and Dream, 1951, première édition française, Fayard, 1998.].- Passionnant.

psychiatrie – les 39 au Sénat

Le Collectif des 39 communique

REPORT DE DATE DU MEETING DU 16 NOVEMBRE

À l’issue des Assises pour l’hospitalité en psychiatrie et dans le médico-social qui se sont tenues en juin 2013, nous vous avions donné rendez-vous pour un prochain meeting le 16 novembre, date qui se révèle précipitée pour des préparatifs à la hauteur de l’élan soulevé.

mouvement citoyen

Le succès des Assises en effe, avec ses 1000 participants et l’appui des Cémea réaffirme et place résolument le collectif des 39 dans un mouvement citoyen où confluent ceux de patients, de soignants, de familles, des syndicats, artistes, écrivains, chercheurs.

La qualité et le dynamisme des échanges lors de ces journées ont donné à certains ateliers, l’envie de poursuivre la rencontre ou d’entretenir les liens, aux lendemains des Assises. D’autres groupes de travail, sur des thèmes tels que la formation se constituent.

aboutir à une loi cadre

Négociations avec le Ministère

Nous continuons par ailleurs les négociations avec le Ministère, à la suite des révisions de la loi du 5 juillet 2011 pour aboutir à une loi cadre sur la psychiatrie, centrée sur des soins humains.

Au Sénat, ainsi qu’à l’Assemblée Nationale, nous avons été auditionnés par la Commission des Affaires sociales. Les principes que nous défendons ont pu être entendus et les textes des intervenants ajoutés aux rapports, le problème des soins ambulatoires sous contrainte restant entier.

– Audition MISMAP Collectif des 39 – 9 juillet 2013

– Notes pour l’audition au Sénat du 9 septembre

16 novembre trop proche

Autant dire que le travail est en cours et le 16 novembre trop proche. Nous ne manquerons pas dès que possible de vous prévenir de ses avancées et du prochain rassemblement public. Restons mobilisés. À bientôt !

L’espace laïc, lieu des itinéraires spirituels

L’espace laïc, lieu des itinéraires spirituels

Chronique hebdomadaire de Bernard Ginisty du 16 septembre 2013

par Bernard Ginisty

La question de la laïcité continue de susciter dans notre pays des débats d’importance majeure. En décidant d’afficher dans toutes les écoles de la République une charte de la laïcité, le gouvernement a suscité les réserves des représentants de certaines religions, ou, plus exactement, de certains courants au sein de ces religions. Comme la laïcité à la française s’est construite à travers la lutte contre le cléricalisme catholique, elle est suspectée par certains d’être une machine de guerre contre les religions.

En instaurant l’espace de l’éducation nationale comme laïc, la République Française affirme que chaque être humain est appelé à une responsabilité personnelle dans l’accès aux questions du sens et des valeurs qui éclairent l’existence. Si le domaine religieux constitue l’espace des langues maternelles du sens, le spirituel commence avec la seconde naissance. Nous avons tous reçu, de façon plus ou moins formelle, une langue maternelle faite d’une synthèse d’éléments traditionnels, éthiques, médiatiques sans lesquels une vie humaine ne peut se construire. Chacun, à un moment donné est conduit à en faire l’épreuve personnelle. Toutes les grandes écoles de spiritualité indiquent, pour ce passage, la nécessité d’une prise de distance par rapport à son milieu d’origine et d’une transformation de sa conscience.

En langage chrétien, cela se dit ainsi : nul ne peut faire partie du Royaume s’il ne renaît de l’Esprit. A ceux pour qui la filiation abrahamique constituait en soi une justification, le Christ ne cesse de rappeler que le donné de l’histoire ou de la géographie ne saurait constituer quelque privilège que ce soit. « Ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes : « nous avons pour père Abraham ». Car je vous le dis, Dieu peut, des pierres que voici, faire surgir des enfants à Abraham » (1). Revendiquer sa généalogie ou sa géographie comme porteuse, par elle-même, de justification a autant de « sens » que la pierre que les hasards et la pesanteur ont fixé à tel ou tel endroit.

Finalement, c’est la distinction des « ordres », telle que la définit si lumineusement Pascal, qui donne tout son sens à la laïcité En refusant de confondre l’ordre de « l’esprit » et celui qu’il appelle de la « charité », il fonde l’espace laïc comme l’analyse Jacques Julliard dans son ouvrage Le choix de ¨Pascal :

« Si paradoxal que cela puisse paraître, Pascal fut d’abord pour moi professeur de laïcité. Et à ce titre le plus moderne des écrivains. On ne peut aborder le monde d’aujourd’hui sans la distinction pascalienne des corps, de l’esprit et de la charité. Seule cette distinction permet de penser la laïcité autrement que comme une sorte d’impasse sur le religieux ; seule cette distinction peut faire du croyant l’égal de l’agnostique en manière de laïcité. Je dirai même que dans la perfection pascalienne, c’est la foi et non l’agnosticisme qui rend la laïcité nécessaire. Un croyant, parce qu’il est contraint d’envisager de façon distincte la question de la foi et celle de la politique, a en somme traversé l’épreuve test qui est le critère de la laïcité. L’agnostique, parce que cette distinction lui est provisoirement inutile, est un laïque par absence ou par défaut. Que se passera-t-il quand il rencontrera la foi, la foi religieuse, ou même la foi philosophique, comme on l’a vu avec les religions séculières telles que le marxisme ? Il est guetté par la confusion des plans » (2).

deuil des certitudes, aventure des aurores

Le même Bernard Ginisty – décidément ! récidive dans un article suivant :

Nos sociétés sont en deuil des certitudes que les grands prêtres des totalitarismes, communistes ou ultralibéraux, ont distillés tout au long du XXe siècle. Dans cette crise surgissent des appels au « religieux » ou au « spirituel » comme valeurs « refuges ». Or, ce n’est pas de refuges dont l’homme a besoin, mais de cette seconde naissance dont ne cessent de parler les grands mystiques de toutes les religions. Il ne s’agit pas de vendre, à un monde orphelin de certitudes, de nouveaux dogmes ou de nouvelles institutions qui le dispenseraient de cette renaissance à laquelle chaque être humain est appelé. Et peut-être est-ce le poète René Char(1« ) qui définit avec le plus de justesse le sens profond de toute communauté spirituelle : « L’aventure personnelle, l’aventure prodiguée, communauté de nos aurores. »

(1) Évangile de Matthieu 3,9
(2) Jacques JULLIARD : Le choix de Pascal, Éditions Desclée de Brouwer, 2003 p. 42

voir également

– Geneviève Mattei, Ontologie, spiritualité & psychothérapie — psy-spi : problématique de leur articulation [mis en ligne le 27 février 2007].
– Philippe Grauer, Mettre fin aux dérives de la Miviludes [mis en ligne le 4 août 2012].

  • 1 René CHAR : Les Matinaux in Œuvres complètes, Pléiade, Gallimard, 1983, p. 332.-

L’Épouvantable docteur Freud

Le Monde des livres, 20 septembre 2013, p. 4.

L’Épouvantable docteur Freud

Sigmund Freud condamnant sciemment ses sœurs à la mort ? Un bien laid roman

par Élisabeth Roudinesco


À propos de Goce Smilevski, La liste de Freud, Belfond, 273 p., roman traduit du macédonien par Harita Wybrands (titre original : Sestrata na Zigmund Frojd)


voir également

Élisabeth Roudinesco répond à Smilevski sur Huffigton Post.}}}

Écrivain macédonien, adepte des études de genre Gender Studies, Goce Smilevski prend appui dans son dernier roman sur un prétendu épisode méconnu de la vie de Sigmund Freud afin de montrer que le fondateur de la psychanalyse était un misogyne pervers, fasciné par le nazisme, obsédé par l’argent et la masturbation : en bref, un répugnant personnage.

[Image : Sans titre]

Et pour faire passer le message, il construit une sorte de roman vrai rédigé à la première personne mais dont le narrateur n’est autre qu’Adolfine Freud, l’une des sœurs du héros, transformée en témoin d’une Vienne fin de siècle pour amateur de grand guignol. Juste avant d’être gazée à Theresienstad, elle retrace son destin et celui de plusieurs femmes maltraitées par des artistes célèbres. Au fil des pages, est donc rapporté l’itinéraire de deux de ses camarades en sororité : Klara Klimt et Ottilie Kafka, victimes de leurs épouvantables frères.

Ainsi réinventée par Smilevski, qui semble ignorer qu’il n’y avait pas de chambres à gaz à Therensienstadt, Adolfine se souvient, au début de son récit, d’une scène du mois de mai 1938 au cours de laquelle elle aurait imploré son frère Sigmund de l’emmener avec lui en exil à Londres avec ses trois sœurs : il aurait suffit d’ajouter quatre noms sur sa «liste» à côté de ceux des autres membres de la famille, pour que toutes fussent sauvées. Mais voilà que Freud refuse de lui répondre tandis qu’il caresse deux statuettes de sa collection : un petit singe et une déesse mère dénudée. Adolfine raconte ensuite comment, dans sa jeunesse, après qu’elle eut été quitté par son amant, ce même frère l’aurait aidée, sans la moindre parole réconfortante, à interrompre une grossesse désirée. Après avoir décrit ses autres malheurs, elle achève son plaidoyer par l’évocation d’une scène d’allaitement, symbole de la grandeur d’une maternité dont elle aurait été privée par un frère avorteur, pourtant en extase devant le fameux tableau de Bellini La vierge à l’enfant.

poncifs

On devrait rire à la lecture de ce livre maternaliste, mal fagoté et rempli de poncifs. Mais on est saisi d’effroi quand on sait qu’il est traduit en une vingtaine de langues, qu’il a reçu un prix et qu’il est destiné à prouver aux historiens que Freud était réellement le premier responsable de l’extermination de ses sœurs. Histoire d’en remettre un peu, l’éditeur français a choisi un autre titre : La liste de Freud, quand la traduction littérale aurait donné La sœur de Freud. Manière de faire du Viennois un anti-Schindler.

Pour mémoire, rappelons que Freud n’a pas rédigé de «liste» et qu’il a quitté Vienne le 4 juin 1938, en compagnie de Martha, sa femme, Anna, sa fille, Paula Fichtl, sa gouvernante, Lün, sa chienne et le docteur Josefine Stross. Aucun des acteurs de cette histoire n’est parvenu à obtenir une autorisation de sortie pour Adolfine et ses sœurs, toutes quatre âgées de plus de 70 ans. Adolfine mourut de dénutrition à Theresienstadt, le 5 février 1943, Paula fut gazée à Maly Trostinec en même temps que Maria, et Rosa Graf à Treblinka, en octobre 1942.

On rêverait qu’un écrivain prenne la plume pour raconter le roman de cette tragédie. Mais pour y parvenir encore faudrait-il qu’il place en exergue de son récit, fut-il «féministe», le précepte d’Alexandre Dumas : «On a le droit de violer l’histoire à condition de lui faire de beaux enfants.»

Jacques-Alain Miller-Capitaine-Win-Win débouté de toutes ses demandes devant le tribunal de Nanterre.

Jacques-Alain Miller-Capitaine-Win-Win débouté de toutes ses demandes devant le tribunal de Nanterre

Mediapart 13 septembre 2013 |

par Michel Rotfus

Nous voici arrivés à ce qui est certainement le dernier épisode des aventures judiciaires de Miller-Capitaine Win-Win. On se souvient des péripéties qui à la veille de l’été ont conduit au procès qui s’est tenu au tribunal de Nanterre[1].

Disons-le sans plus attendre ni sans autre forme de procès : le voici débouté et condamné aux dépens.

Chroniqueur des aventures du Capitaine-Win-Win, je viens d’avoir connaissance du délibéré du jugement concernant le procès en diffamation intenté par Jacques Alain Miller contre Élisabeth Roudinesco, Henri Roudier, Philippe Grauer, la SIHPP – Société internationale d’histoire de la psychanalyse et de la psychiatrie, le CIFP – Centre interdisciplinaire de formation à la psychothérapie relationnelle, et le SNPPsy – Syndicat national des praticiens
en psychothérapie relationnelle et psychanalyse
.

Je peux vous annoncer que ses aventures se changent désormais en mésaventures : Miller-Capitaine-Win-Win est débouté de toutes ses demandes leur encontre.

Le jugement du tribunal le dit de façon claire et nette. Il s’appuie sur la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Ce faisant, il confirme le droit inconditionnel à la liberté d’expression, les limites de celle-ci étant définies dans l’article 10 de la Convention européenne[2].

Autrement dit, la tentative de judiciariser un débat intellectuel, et d’intimider quiconque tenterait de s’en prendre à la pratique pétitionnaire de Miller-Capitaine Win-Win, vient d’échouer, de faire long feu. Chou blanc.

Comme je l’ai déjà écrit dans mon compte rendu du procès (voir note 1), Maître Streiff, plaidant pour Philippe Grauer, l’a déclaré : il s’agit de faire intérioriser la censure, de faire intégrer l’autocensure chez tous ceux qui prétendent dire leur mot sur Lacan, il s’agit de régner seul sur cet empire. Un bon dressage comportementaliste, quoi : donner des coups, faire rentrer dans le rang à coup de procès, intimider. Et qu’on se taise !

Opération de mise au pas. Miller-Win-Win-Terminator veut faire place nette. Maitre Bigot, avocat d’Élisabeth Roudinesco, déclarait de son côté à la présidente du tribunal : « Vous êtes instrumentalisée. Miller mène une campagne politique pour sa psychanalyse. La pseudo « libération » de Mitra Kadivar en faisait partie, ce procès pour « diffamation » aussi ! ».

Ils ont terminé leurs plaidoirie en affirmant haut et fort que Miller tentait d’instrumentaliser la justice française en général et le tribunal de Nanterre en particulier. Et ils ont demandé à Madame Nicole Girerd, vice-présidente du Tribunal Grande instance de Nanterre, de le débouter, et d’envisager alors une action pour procédure abusive.

Ils ont pour l’instant été entendus sur le premier point.

Miller est débouté de toutes ses demandes. En sera-t-il dégouté ? Ses manœuvres passées hélas ne plaident pas en ce sens.

Faut-il terminer ici par un à suivre ?

On aimerait bien, pouvoir inscrire enfin le mot FIN.

Car ce jugement est susceptible d’appel.


NOTES

[1] Lire : http://blogs.mediapart.fr/blog/michelrotfus/230613/jacques-alain-miller-capitaine-win-win1-au-tribunal

[2] Cet article 10 dispose que : 1. Toute personne a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu’il puisse y avoir d’autorités publiques et sans considérations de frontières. (…). 2. L’exercice de ces libertés comportant des devoirs et des responsabilités peut être soumis à certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions prévues par la loi, qui constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à l’intégrité territoriale ou à la sûreté publique, à la défense de l’ordre et à la prévention du crime, à la protection de la santé ou de la morale, à la protection de la réputation ou des droits d’autrui, pour empêcher la divulgation d’informations confidentielles ou pour garantir l’autorité et l’impartialité du pouvoir judiciaire.

LIBERTÉ D’EXPRESSION : 1 – JACQUES-ALAIN MILLER : ZÉRO

LIBERTÉ D’EXPRESSION : 1 – JACQUES-ALAIN MILLER : ZÉRO

Mediapart, 16 septembre 2013

Par Gilles-Olivier Silvagni

Miller vient d’être débouté et condamné par un jugement du TGI de Nanterre le 11 septembre dans le procès qu’il avait intenté contre Elisabeth Roudinesco, Henri Roudier, Philippe Grauer, ainsi que la SIHPP et le CIFPR. Il leur reprochait de l’avoir diffamé à l’occasion de la pétition lancée par ses soins et très largement signée par le Tout-Paris en faveur d’une psychanalyste iranienne supposément en péril.

Les commentaires ironiques et sévères émis par les trois prévenus dans les sites web des deux sociétés poursuivies, qui s’étonnaient que tant de personnalités aient pu être ainsi conduites à signer une pétition basée sur des faits présentés de façon pour le moins discutable par le sérénissime JAM, avaient outré ce dernier. Estimant son honneur et sa réputation bafouée, Miller avait préféré aller en justice que s’expliquer avec ses contradicteurs.

C’est d’ailleurs bien ce que le TGI de Nanterre souligne dans son jugement en invoquant la Convention Européenne de sauvegarde des droits de l’homme, et dont le délibéré mérite d’être cité largement:

« De plus, la liberté d’expression ne peut être soumise à des ingérences que dans les cas où celles-ci constituent des mesures nécessaires au regard du paragraphe 2 de l’article 10 précité de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. En l’espèce, l’article incriminé traite d’un sujet que le demandeur, personnage public du fait de ses interventions et publications, l’exposant à une légitime critique, a lui même rendu médiatique par la publicité donnée à l’internement de Madame Mitra Kadivar et à l’action menée pour obtenir sa libération, à l’occasion de la publication du recueil de correspondances quelques jours plus tôt et de la diffusion de la pétition pour la libération de la psychanalyste iranienne, signée par de nombreuses personnalités d’horizons et de sensibilités différents. S’appuyant sur le recueil publié dont ils se font la critique personnelle, les propos incriminés, qui s’inscrivent dans la suite d’un affrontement intellectuel, agrémentés de commentaires critiques qui relèvent de la simple expression d’opinion, fût elle polémique, et rédigés sur le registre de la provocation et le sarcasme, ne dépassent pas les limites admissibles de la liberté d’expression. » »

Le fait est désormais public que pour le TGI de Nanterre, toute l’affaire est bien un procès de Miller contre la liberté de débat et la liberté d’expression qui sont le fondement même de la démocratie.

C’est d’ailleurs bien ce que les avocats des défendeurs Maître Bigot et Maître Streiff avaient plaidé avec talent, ce dernier insistant avec une force particulière sur le courage de citoyens qui à l’exemple de Philippe Grauer, expriment librement et courageusement leurs idées et leurs critiques, malgré les menaces que font peser de plus en plus souvent des procès abusifs et attentatoires aux droits des citoyens.

Et le fait est que les exemples récents ne manquent pas qui voient des puissants de ce monde, comme ici le riche Miller, recourir à des procès de ce type pour tenter de baillonner leurs opposants : au prix d’un détournement et d’une instrumentalisation de la Justice, sinon juridiquement, au moins dans le calcul qui préside à ces poursuites. En effet, ces poursuites dont le coût reste négligeable pour des milliardaires restent ruineuses pour ceux qui sont poursuivis, même lorsque le Tribunal leur donne raison. Quant aux vraies motivations des poursuites, il faut se référer aux sommes exorbitantes demandées en réparation pour bien en mesurer la vraie et triste nature. Pour le coup, la crainte légitime de ces pertes de temps d’argent – sans parler de la juste indignation d’honnêtes gens d’être ainsi trainés devant un Tribunal en qualité de « prévenus » – joue plus souvent qu’on ne le pense en faveur d’une auto-censure.

C’est bien ce qu’espère une petite camarilla bien connue de potentats outrecuidants que leur richesse et leurs relations haut placées dans les médias comme dans les palais républicains conduit à se croire tout permis.

Au prix parfois d’un coup d’arrêt cuisant et humiliant comme celui reçu à Nanterre par Jacques-Alain Miller.

La seule intervention internationale en Syrie qui ne serait pas contraire à la morale

LA SEULE INTERVENTION INTERNATIONALE EN SYRIE QUI NE SERAIT PAS CONTRAIRE À LA MORALE

par Daniel Ramirez
9 septembre 2013

Beaucoup de personnes se demandent pourquoi on ne sait pas quoi faire, pourquoi les gouvernements tâtonnent, les diplomates parlotent, cependant que les militaires nettoient leurs canons. Tout le monde ressent qu’il faut faire quelque chose face à une attaque chimique (au demeurant pas encore prouvée, on verra, mais ce n’est pas le moindre des paradoxes).

Mais faire quoi ?

Punition, attaque de missile, bombardement, représailles ? Tout ce langage charrie encore de la destruction et de la mort. Des victimes civiles (effet collatéraux), du ressentiment et de l’aide à la victoire de vagues coalitions inféodées aux djihadistes. Et qui voudrait de cela comme solution ?

Il s’agit de punir un régime ? Cette expression est d’une très grand prétention et arrogance : les punitions légales son décidées par des tribunaux. Et ils existent. Bien sûr, il faudrait amener les dictateurs devant ces tribunaux et cela est une autre pair de manches.

Au demeurant, seules les sanctions économiques et politiques (isolement, boycott) sont acceptables. Tout bombardement est un acte de guerre, avec des morts, souvent civils; un acte de guerre non défensif, qui ne se passe pas dans un contexte de guerre (déclarée), selon les conventions. Il s’agit donc, selon les traités actuels, d’un « crime contre la paix » et de l’assassinat pur et simple de personnes.

Quel est donc l’objectif ? Il ne s’agit pas, ne soyons pas dupes, de prévenir de morts futurs. Si c’était le cas, il aurait fallu intervenir bien plus tôt. Déjà plus de 100 000 morts ! Il s’agit d’affirmer la supériorité militaire du soi-disant Occident (au fait il s’agit des USA) et principalement vis-à-vis de l’Iran (l’objectif médiat) et face à la Russie.

Pourtant « on ne peut pas laisser cela impuni », « il a dépassé la ligne rouge », dit-on, autrement il recommencera et on envoie un signal de faiblesse qui ne manquera pas d’être entendu par d’autres régimes voyous. Mais qui fixe des « lignes rouges » à ne pas dépasser ? L’ONU ? Non, en l’occurrence c’est encore le président Obama qui l’a fixée.

gaz, bombes à fragmentation, Guantanamo, que choisir ?

L’usage du gaz évidement est une horreur ! Mais en quoi est-il plus une horreur que les bombes à fragmentation, les lance-flammes ou les tueries à la mitrailleuse ou les missiles incendiaires? L’usage par deux fois de la bombe atomique sur de villes n’est pas l’œuvre des seuls USA ? Ce n’était pas un crime de guerre qui piétinait toutes les lignes rouges du monde ? Et le napalm au Vietnam ? C’est encore les USA qui firent usage généralisé de l’uranium appauvri dans les munitions contre les tanks de Saddam Hussein lors de la première guerre du golfe – le saviez-vous ? Maintenir un camp de concentration (Guantanamo) hors de tout État de droit pour de prisonniers sans procès n’est pas dépasser une ligne rouge de toute morale et politique moderne? Jusqu’à quand allons-nous continuer à accepter que ce soient ces personnes-là qui fixent les lignes rouges ?

Mais revenons à la Syrie. Que faut-il faire donc ?

C’est simple comme bonjour : arrêter la guerre. Et cela est donc possible ? Oui. Comme il aurait été possible de le faire aussi en Lybie.

casques bleus

Comment ? Avec l’envoi en nombre de casques bleus de l’ONU, protégés par une force militaire internationale. 5 000 casques bleus ou plus si nécessaire, mais il se pourrait qu’il en faille bien moins, à condition d’être protégés par autant de soldats d’élite fortement équipés et avec un ordre de mission clair.

Et la guerre s’arrête.

Ni le régime ni les groupes dits rebelles n’iraient attaquer les casques bleus, d’abord, par crainte de la riposte immédiate des troupes de protection et ensuite de l’isolement diplomatique mondial que cela entraînerait. Puis, on réuni tout le monde qui voudra autour d’une table de négociations, présidée par une haute figure de l’ONU. Jusqu’à que des élections ou autre solution soit trouvée.

Bien évidement cela coûterait peut-être dix fois plus cher que de lancer quelques missiles. Mais cela sauverait la vie à des milliers, voire des dizaines de milliers de personnes humaines, les victimes futures de cette guerre civile et militaire que l’on décide de ne pas arrêter et son cortège de représailles lorsque un camp l’emportera tôt ou tard. D’une perspective purement conséquentialiste (approche éthique qui analyse la valeur des actes par ses conséquences), il est simplement immoral de ne pas protéger ces milliers de personnes lorsque la possibilité de le faire existe et lorsque cette possibilité n’entraîne pas plus de mal encore.

Si à la place de cette politique sans doute plus chère, on désire un acte de guerre à moindres frais (et sans pertes pour soi) pour « punir » ou pour affirmer sa supériorité ou pour ne pas perdre la face, en sachant que cela fera des morts et des mutilés, et des conséquences imprévisibles pour le futur sans que cela ne sauve concrètement pas une seule vie, c’est aussi une immoralité grave.

On dira que ce n’est pas possible à faire à cause de son coût financier. La vérité est que l’ensemble de nations riches (et surarmées) on très largement la possibilité de financer une telle opération, qui de fait coûterait bien moins que la seconde guerre du golfe (assumée par les USA presque seuls). Ou il faut alors arrêter de se déclarer horrifiés par un millier de morts ; ce qui cause le véritable horreur de ces personnes est le 0,1 % de croissance en moins que cela pourrait signifier pour l’économie de tel ou tel pays, ou le manque à gagner pour telle ou telle entreprise par la suite (les chantiers de reconstruction des pays après toutes ces guerres son gigantesques : demandez à Bouygues combien lui rapporte l’Irak) ou encore la baisse de ventes d’armes si on ne les teste pas de temps en temps en situation réelle, avec maîtrise totale de la communication des opérations, ce qui fait de ces actions de guerre les clips publicitaires pour la vente d’armes.

l’obstacle cognitif qui empêche de penser le juste

Pourquoi cette possibilité n’est pas évoquée ? Pourquoi aucun de nos brillants diplomates, ministres ou « intellectuels », n’a jamais évoqué cette possibilité ? Pourquoi ne pouvons-nous pas penser la paix et c’est seulement la violence qui vient à l’idée ? Où est l’obstacle cognitif qui empêche de penser le juste ? Sont donc tous de chiens de garde des intérêts militaro-industriels? Ou les gardiens de l’image de gendarme du monde des USA à laquelle tiennent tant des dirigeants européens, incapables de donner une politique de défense commune à l’Europe, avec comme conséquence l’inexistence diplomatique totale, l’asservissement? Une trahison aux idéaux des fondateurs de l’Europe et l’oubli même des principes de l’humanisme des Lumières.

El-Assad est peut-être un dictateur sanguinaire. Mais le régime de l’Arabie Saoudite l’est tout autant, doublé d’un totalitarisme obscurantiste. Les lapidations, les pendaisons et les flagellations publiques qui ont lieu régulièrement et ne gênent pas comme celles qui ont lieu en Iran (allié de la Syrie), qui déclenchent des avalanches de protestations. Pourquoi ? Parce que la monarchie Saud, une de plus récalcitrantes et intégristes du monde, est l’alliée en affaires et stratégiquement des USA. Il n’y a pas ici d’antiaméricanisme, c’est de nos dirigeants européens qu’il s’agit. C’est misérable et indigne de ne pas élever une voix différente, d’être à la traîne des décisions du congrès américain, de l’ordre d’attaque d’Obama (prix Nobel de la paix !). C’est stupide et aveugle de se laisser entraîner dans une nouvelle guerre froide avec la Russie et la Chine. C’est irresponsable de laisser tomber les Nations Unies comme instance de résolution de problèmes et de permettre que le malsain équilibre de la terreur et l’hypocrite jeu des puissances entre États-nations, qui ont conclu le néfaste XXe siècle se perpétuent polluant le XXIè.

réfléchir, parler, questionner, écrire, protester

Il faut réfléchir, en parler, questionner, écrire, protester; il ne sert à rien de se donner bonne conscience sur Facebook, il faut se réapproprier notre capacité d’action. Ne permettons pas que le futur soit bouché par les tares ignobles du passé.


SUITE : Monsieur le Président je vous fais une lettre

armes interdites : continuer de penser en termes de droit

par Philippe Grauer

ON nous fait parvenir la lettre suivante, qui étaye le propos de notre collègue Marie Boutrolle. Cette lettre envoyée un peu partout aux rédactions est restée si l’on peut dire lettre morte. Voici pourquoi nous vous la livrons à titre de document. Nous ne prenons pas ici parti pour l’une ou l’autre thèse, maintenant pour notre part qu’une attaque chimique quelle qu’elle soit doit être immédiatement stoppée et sanctionnée, et maintenons que l’argument mourir gazé ou fragmenté est indifférent permet d’évacuer le fait des traités internationaux contre l’usage des armes chimiques. Le même que contre l’arme atomique, et que mettre en balance Hiroshima et Dresde c’est manquer de jugeotte. Nous désirons nourrir le débat, le douloureux débat des terribles convulsions à coloration confessionnelle dans le monde arabe. Daniel Ramirez nous invite à réfléchir, gros travail, à penser par nous-même. Que cette lettre abonde dans son sens. Il ne s’agit pas d’écouter seulement en nous la vibration douloureuse du discours du dernier qui vient de parler, il s’agit de réfléchir sans fléchir sous le poids des corps morts, asphyxiés ou déchiquetés, d’introduire là où c’est malaisé à cause de l’émotion paroxystique due aux atrocités, de maintenir comme le requiert Hannah Arendt, de maintenir solidement l’exercice de la pensée. Durant la seconde guerre mondiale les français arrosés de bombes anglo-saxonnes ne tombaient pas dans le piège des nazis dénonçant leurs meurtriers bombardements. D’ailleurs, les juifs ont beaucoup regretté que les alliés n’aient jamais bombardé les camps. Alors, à vous de réfléchir puisqu’on vous y invite.

Détail, le diable est dans le détail, une question demeure que vaut ce « plus de 90% » brandi comme élément de preuve du propos de l’autrice de la lettre ? décidément dans cette affaire la question des preuves demeure problématique.

Paris le 13 septembre 2013

Monsieur le Président,

Je suis une Franco-Syrienne de 40 ans, installée en France depuis plus de 15 ans. Je suis mère de famille. Je travaille pour l’État français. Une grande partie de ma famille habite en Syrie.

Depuis le début de la crise Syrienne, la France n’a cessé de jouer un rôle majeur. D’abord par son support aux pétromonarchies, en particulier le Qatar et l’Arabie Saoudite, partenaires économiques de la France et principaux fournisseurs d’armes et de matériel aux « insurgés ». Ensuite par le modelage d’une opinion publique qui reçoit depuis bientôt trois ans une information soigneusement sélectionnée, servie par des médias qui ont fait le pari de présenter un pouvoir syrien assassin, et surtout de faire abstraction des crimes inqualifiables perpétrés par lesdits « insurgés » sur une population civile désespérée, terrorisée, abusée, violée, égorgée, brulée vive, décapitée… Les documents illustrant ces actes barbares n’ont pas pu échapper à vos collaborateurs, comme les images publiées dans l’hebdomadaire Paris Match du 12 septembre 2013.

Après l’attaque à l’arme chimique du 21 août 2013, et dans le mépris total du résultat de l’enquête de l’ONU sur les preuves de l’implication du gouvernement Assad dans l’utilisation de ces armes, vous décidez de punir davantage le peuple syrien, considérant qu’il n’a pas suffisamment souffert, et vous brandissez la menace d’un bombardement qui tuerait davantage de Syriens et détruirait le peu de bâtiments ou d’infrastructures ayant pu échapper aux tirs des « insurgés ».

Mais, au fil des jours, l’horizon d’une intervention militaire s’éloigne. Vous décidez tout de même d’agir et vous envoyez une généreuse livraison d’armes par la Jordanie et la Turquie, destinées à l’opposition. Or, vous savez très bien que ces armes seront utilisées contre le peuple syrien.

Monsieur Hollande, je ne souhaite pas m’attarder sur mon cas personnel de femme rongée par la peur de perdre des proches et inquiète pour ses parents âgés qui habitent Alep, cette ville qui est assiégée depuis des mois dont aucun véhicule ne rentre ni ne sort, avec une population terrorisée, à la merci de ces fous de Dieu que vous comptez approvisionner. Je ne veux pas plaider la cause de tous les Syriens qui se sentaient tellement proches de la France et fiers de connaitre sa culture. Je ne vais pas non plus m’attarder sur la douleur et le désespoir d’une communauté franco-syrienne, active, fière de sa deuxième patrie (la France) qui assiste depuis deux ans, impuissante, au massacre des siens.

Car le sentiment qui l’emporte, c’est la colère de constater que la France puisse livrer des armes aux « insurgés » pour servir des intérêts économiques et géopolitiques dans le mépris total du peuple syrien. Vous ne pouvez pas ignorer que l’opposition est infiltrée à hauteur de plus de 90% par des djihadistes, les mêmes que vous combattez au Mali, et vous ne pouvez pas nier que ces armes sont destinées à tuer nos familles, nos parents, nos grand- parents, nos cousins restés en Syrie.

Au lieu d’être un intermédiaire pour la paix qui œuvre pour inciter aux négociations écartant toute violence et exigeant l’arrêt du bain de sang, vous décidez d’abonder dans le sens de la terreur.

Monsieur le président, en quoi mourir déchiqueté par les tirs des armes livrées par la France serait plus acceptable que mourir torturé, décapité, égorgé ou gazé ? Le peuple syrien aspire tout simplement à vivre en paix. Vous qui présidez la conférence des pays amis du peuple syrien, employez toute votre énergie pour imposer rapidement l’arrêt de ces violences. Cessez d’armer les Syriens, quel que soit leur camp, et privilégiez la paix et la voie des négociations. Soulagez la souffrance du peuple syrien et faites honneur à la grande nation que doit rester la France.

Françoise Dolto : Quel héritage pour la psychanalyse des enfants ?

TV5MONDE

FRANÇOISE DOLTO, QUEL HÉRITAGE POUR LA PSYCHANALYSE DES ENFANTS ?

par Élisabeth Roudinesco

Voici vingt-cinq ans ce 25 août 2013, Françoise Dolto (1908-1988) disparaissait. Médiatisée, (re)connue et parfois critiquée par ses pairs, la plus célèbre pédopsychanalyste française a marqué son époque. Elle a mis à la portée de tous une nouvelle approche de l’enfant considéré, dès son plus jeune âge, comme une personne avec laquelle il faut communiquer. Contemporaine d’autres théoriciens de la psychanalyse pour enfants, elle a brillé par son génie clinique. Quelle empreinte a-t-elle laissée en dépit de virulentes critiques ? Entretien avec Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse, qui a bien connu Françoise Dolto. Elle est également co-auteur avec Michel Plon du Dictionnaire de la psychanalyse.

Dans quel contexte de la psychanalyse, Françoise Dolto commence-t-elle à pratiquer ?

Ce n’est pas quelqu’un qui a inventé comme Donald Winnicott (1896-1971) ou Melanie Klein (1882-1960) un vrai système conceptuel. Elle est d’abord une très grande clinicienne et non un penseur de la psychanalyse comme eux.

L’objet transitionnel de Winnicott ainsi que le bon et le mauvais objet de Mélanie Klein sont des termes qui sont passés dans notre vocabulaire théorique. Aujourd’hui, on attribue à François Dolto l’invention du doudou mais ce n’est pas elle. L’objet transitionnel, le doudou comme on l’a appelé en français, cela vient de Winnicott. En revanche, Françoise Dolto a inventé la poupée fleur.

Mélanie Klein a complètement bouleversé l’histoire de la psychanalyse dans les années 20. C’est elle qui inventé l’idée que l’on pouvait faire une approche psychanalytique des enfants en très bas âge à travers la pâte à modeler, les dessins, le jeu. C’est la révolution. Évidemment, Dolto qui vient après, reprend ça alors que Freud considérait que l’on ne pouvait pas analyser les enfants en bas âge. Mélanie Klein invente la psychanalyse des enfants, le cabinet de psychanalyse dans lequel vous trouvez aujourd’hui les petites tables, les petits jeux, repris par Winnicott.

Je comparerais plutôt Françoise Dolto à Anna Freud (1895-1982) parce que cette dernière s’est occupée autant des enfants que des parents. Dolto reprend cette approche mais sans être forcément influencée. Quand elle a commencé à pratiquer dans les années 30-38, elle était assez seule.

Ce qui a été ensuite capital c’est son amitié avec Jacques Lacan. C’est un théoricien, plutôt un clinicien de la psychose mais pas de l’enfance. Dolto puisait dans son œuvre les moyens de théoriser sa pratique. Elle donnait une allure populaire à des concepts de Lacan. Mais en même temps elle fabriquait ses propres analyses.

À partir des années 45, l’enfant existe vraiment comme personne. Il a des droits déjà. Et donc les psychologues de l’enfance et les psychanalystes de l’enfance ont accompli cette révolution qui est de s’occuper de l’enfant indépendamment des parents, sans les éliminer pour autant.

Comment s’est-elle démarquée de ses contemporains ?

Par son génie clinique et non pas par un apport conceptuel comme Mélanie Klein ou Winnicott. Dolto n’avait pas de grands titres universitaires. Elle était médecin bien entendu, elle avait une consultation mais elle n’était pas une professeure de pédopsychiatrie.

Elle n’avait pas un service hospitalier mais elle était une psychanalyste qui a eu un succès considérable par sa pratique clinique et a travaillé en milieu hospitalier. Françoise Dolto avait une compréhension spontanée des enfants. Et même ses ennemis à l’époque étaient tout à fait stupéfiés de la manière dont elle abordait les enfants, elle leur parlait. Elle avait du génie pédagogique.

Avait-elle sur la scène internationale de la psychanalyse ?

A l’étranger, la clinique infantile a été dominée, et encore aujourd’hui, par les anglo-saxons. Mélanie Klein et Donald Winnicott sont internationalement traduits et reconnus. La clinique anglo-saxonne pour les enfants a fait le tour du monde et domine toujours le monde psychanalytique d’aujourd’hui. Pas celle de Dolto qui reste une pionnière en France.

Elle a été un peu traduite mais n’a pas eu d’impact international. Il n’y a pas d’école doltonienne en Amérique latine ou dans le monde anglophone. Il y a partout dans le monde des gens qui connaissent son œuvre mais elle n’a pas fait école. En France, Françoise Dolto s’inscrit comme la grande psychanalyste de l’enfance. Dans le contexte dans lequel elle pratiquait, la psychanalyse d’enfant était constituée.

Qu’a-t-elle alors apporté de plus ?

Que l’enfant a son univers, qu’il existe indépendamment des parents, qu’il a ses manières de parler, qu’il faut s’adresser à lui directement quand ce sont des enfants qui parlent à partir de 5/6 ans.

Pour l’essentiel, ce qu’elle a vulgarisé c’est l’idée du contact direct avec l’enfant et surtout la cause des enfants – c’est elle qui a inventé ce terme. Elle n’élimine pas les parents. Elle leur parle aussi. Mais la grande idée qui a fait son succès en France, ce sont les émissions de Jacques Pradel sur France Inter. C’est la première fois que les enfants téléphonent au Docteur X (Françoise Dolto, ndlr). Winnicott a fait un peu la même chose sauf qu’en Angleterre ce sont plus les parents qui appellent à l’antenne.

Elle a aussi créé les Maisons vertes, il y a en a eu à l’étranger mais pas beaucoup dans le monde anglophone.

Pourquoi François Dolto a-t-elle été critiquée ?

Elle était dérangeante parce qu’elle avait un franc parler, une manière de s’adresser aux enfants. C’était quelqu’un qui, à la fois respectait l’ordre établi, et au fond ne le respectait pas. Elle ne s’occupait pas beaucoup des institutions, de l’école.

Elle n’était pas pédopsychiatre, elle n’était pas professeur de psychiatrie. Et dans un service hospitalier, cette femme qui était issue de la grande bourgeoisie dérangeait parce qu’elle était la fois du même milieu social et en même temps elle tenait des discours qui ne convenaient pas aux pédopsychiatres encore très rigides. Bien sûr, étant freudiens, ils étaient favorables à l’enfant mais considéraient quand même que tout cela devait rester dans la norme et l’autorité médicale. Elle avait aussi une notoriété et cela a suscité la jalousie.

Il y a eu des idolâtres de Dolto qui l’imitaient. Mais elle reste inimitable. Elle ne transmet pas une œuvre, des concepts, un système de pensée. Elle ne transmettrait que quelque chose de son génie clinique : c’est cela son enseignement.

Françoise Dolto n’avait pas du tout le sens d’une très grande retenue. Elle disait beaucoup ce qu’elle pensait. Elle avait un tel amour des enfants qu’elle pouvait dire qu’elle les aimait avant la naissance dans le ventre des mères. Elle ne s’est pas mêlée à tous les débats féministes sur le statut de la mère et sur l’avortement. Elle a été vue par les tenants du féminisme des années 70 comme quelqu’un qui défendait le maternel. Et elle ne savait pas comment répondre à ces critiques.

Elle aimait la famille et évidemment elle avait à faire à des familles cabossées, en difficultés. On l’a accusée à gauche d’être de droite parce qu’elle défendait le familialisme et à droite d’être une anarchiste qui défaisait l’ordre familial,

On l’a aussi souvent rendue responsable du manque d’autoritarisme des parents d’aujourd’hui, de l’apparition de l’enfant roi…

Elle a été accusée notamment en 2005, après sa mort (en 1988, ndlr), par le Livre noir de la psychanalyse d’être responsable de la crise d’autorité dans les banlieues. Quand Dolto est morte il n’y avait pas encore de crise dans les banlieues. On était dans une société qui ne dysfonctionnait pas encore de cette façon là.

Les gens ne voient pas que l’évolution de notre société, de la famille, nous vivons dans une époque où l’on considère que l’enfant est roi. Mais cela fait longtemps. Nous avons une vraie crise de l‘autorité beaucoup plus liée à des problèmes économiques, sociaux qui n’existaient pas trop à l’époque de Dolto. Dolto est devenue le bouc émissaire de théories stupides.

Les théories de Dolto sont-elles cependant valables encore aujourd’hui ?

Toute pensée est encore valable à condition de la travailler et de ne pas la limiter. Autrement dit, si on se sert de Dolto en appliquant ce qu’elle a dit ça ne marchera pas. Il faut conserver de Dolto l’idée que l’enfant existe dans une famille, qu’il a une parole à lui, que l’autorité de la famille doit être exercée et que le père et la mère ont tous les deux un rôle dans la famille.

Aujourd’hui nous sommes confrontés à de tout autres problèmes : familles monoparentales, généralisation des divorces. Dolto n’était ni contre, ni pour. Dolto était quelqu’un qui ne déplorait pas que les parents divorcent. Elle ne déplorait rien, elle s’occupait des enfants en souffrance comme elle a pu à une certaine époque. Il y a des textes avec lesquels on peut être ou ne pas être d’accord mais elle a eu un vrai impact en France.