Du désir de sacrifier chez Ibn Arabî

DU DÉSIR DE SACRIFIER

par Fehti Benslama

l’imagination créatrice

Il revient au grand mystique andalou, Ibn Arabî (XII siècle), d’avoir donné à cette conjecture sur le rapport entre le rêve et le sacrifice en islam la plus belle interprétation, en l’inscrivant dans sa théorie de sa dignité l’imagination, ou de la présence imaginative (hadrat al-khayâl) traduite par Henri Corbin par l’expression : l’imagination créatrice.

Partant de la réponse : « Ô mon père, fais ce qui t’a été ordonné », Ibn Arabî a ployé toute la question du sacrifice à l’enjeu de l’interprétation du rêve, il écrit :

« Or l’enfant est l’essence de son générateur. Lorsque Abraham vit dans un songe qu’il immolait son fils, il se vit en fait se sacrifier lui-même. Et quand il racheta son fils par l’immolation du bélier, il vit la réalité, qui s’était manifestée sous la forme humaine, se manifester sous l’aspect du bélier. C’est donc ainsi que l’essence du générateur se manifesta sous la forme de l’enfant, ou plus exactement sous le rapport de l’enfant. » Ainsi, l’objet de la privation que subit le père dans son essence, par l’intermédiaire du fils, est l’enfant. Certes, l’interprétation d’Ibn Arabî s’inscrit dans une longue tradition du soufisme qui considère que « le grand sacrifice » est le sacrifice de Soi. Le Soi étant le « nafs » qui est la psyché, laquelle est la part animale et mortelle de l’âme dont la représentation est l’agneau paisible du sacrifice, puisque c’est ainsi que le gnostique se laisse mener à l’extinction dans le divin.

de l’acte dans l’imagination au réel

Mais l’originalité d’Ibn Arabî tient au développement, dans son Gemme sur Isaac, de l’une des théories les plus élaborées et les plus subtiles sur l’interprétation du rêve du désir de tuer l’enfant dans le père, et le passage de l’acte dans l’imagination vers le réel :

« Sache qu’Abraham, l’ami de Dieu, dit à son fils: «en vérité, j’ai vu dans un songe que je t’immolais». Or, le songe relève de la présence imaginative qu’Abraham n’a pas interprétée. C’était en fait un bélier qui apparut en songe sous la forme du fils d’Abraham. Aussi Dieu racheta-t-il l’enfant du fantasme (wahm) d’Abraham, par la grande immolation du bélier, ce qui était l’interprétation divine du songe, dont Abraham n’a pas été conscient ( la Yach’ur).

Il n’y a dans cette traduction aucune tentative de tirer Ibn Arabî vers notre époque. Chaque terme, chaque idée fait partie de l’ensemble théorique de cet auteur sur « sa dignité l’imagination » ou sur « la présence imaginative » ; non pas la présence à l’imagination, mais la présence de l’imagination comme essence de l’absence qui est le désir de l’Autre. Dans sa théorie, Ibn Arabî distingue deux pôles imaginaires. Il y a d’une part un imaginaire lié à la condition singulière du sujet : « Tout homme crée par fantasme (wahm), dans sa faculté imaginative, ce qui n’a pas d’existence en dehors d’elle. C’est là une chose commune. », écrit-il dans le même Gemme. Il y a d’autre part un imaginaire inconditionné : « Mais le gnostique crée par l’imagination spirituelle (himma) ce qui a une existence en dehors de cette faculté », précise-t-il. Les termes de cette division sont appelés : imagination conjointe au sujet (kahyâl muttasil) et imagination disjointe du sujet (khayâl munfasil). Cette dernière recouvre, à mon sens, ce que nous avons appelé l’imaginaire nécessaire qui n’imaginarise pas l’impossible, mais l’indexe comme retrait, comme reste à dire, tel que le Il y a.

c’était en fait l’enfant qu’il était qu’il devait sacrifier

Il ressort du précédent passage, selon Ibn Arabî, qu’Abraham n’a pas pu ou su interpréter le fantasme de son rêve : « sacrifier son fils ». Il est resté « non-conscient » (bi lâ chu’ûr) du véritable objet du désir de sacrifier. C’était en fait l’enfant qu’il est qu’il devait sacrifier et non son fils. Dès lors, la scène de l’immolation du bélier serait un rattrapage dans le réel (par Dieu) de ce qui, exprimé dans l’imagination, n’a pas trouvé les moyens de sa transposition dans la forme appropriée. Quelle est donc la forme appropriée et d’où viennent les moyens de la transposition ?

Interpréter : transposer la forme perçue vers un autre ordre

Ibn Arabî explique : « La manifestation des formes dans la présence imaginative (épiphanie) nécessite une autre science pour comprendre ce que Dieu a voulu par telle forme (…)» Quand Dieu interpella Abraham : « O Abraham, tu as cru au rêve » (XXXVII, 104-105), il ne lui a pas dit qu’il a cru que le rêve d’immoler son fils est vrai, car Abraham n’a pas interprété le rêve, il l’a appréhendé au niveau manifeste, or le rêve demande interprétation (…) Interpréter signifie transposer la forme perçue vers un autre ordre. Si Dieu louait Abraham d’avoir cru vrai ce qui est manifeste, il aurait fallu qu’il eût immolé réellement son enfant. Or, auprès de Dieu, il s’agissait du grand sacrifice à travers la forme du fils et non de l’immolation du fils. L’enfant fut donc racheté à cause de ce qui était dans l’esprit d’Abraham et non dans l’ordre divin.

Autrement dit, Ibn Arabî nous donne à penser que la substitution sacrificielle du bélier palliait un défaut d’interprétation chez Abraham qui aurait cru à la littéralité des images du rêve. La substitution sacrificielle est un rattrapage in-extremis d’une faute d’interprétation qui serait devenue un infanticide. Le sacrifice ferait donc office d’interprétation. C’était le sacrifice de l’enfant dans le père qui était visé à travers le fils, plus exactement par la forme du sacrifice du fils et non par le meurtre du fils.
Mais si le sacrifice vient à la place d’une interprétation manquante, en se substituant à elle, il y aurait une équivalence entre l’interprétation et le sacrifice. Si tel était le cas, le sacrifice dans le rêve serait le rêve d’accomplissement du désir d’interpréter. Et le sacrifice serait le désir d’interpréter incarné dans le réel. L’enjeu d’un tel désir d’interpréter, comme nous venons de le voir, est de tuer l’enfant dans le père. Or le désir de tuer l’enfant dans le père, c’est le désir du fils de devenir père ou, si l’on veut, le devenir père d’Abraham qui était en impasse.

le sacrifice : un défaut d’interprétation du rêve du père ou de son désir

C’est ainsi qu’Ibn Arabî, cet homme du Moyen Âge islamique, a su tirer les ultimes conséquences de la conjecture du sacrifice en islam, à savoir que le sacrifice est un défaut d’interprétation du rêve du père ou du désir du père. Il y a chez Ibn Arabî, qui est un contemporain d’Averroès, une tentative dont témoigne toute son œuvre de dégager la spiritualité du monothéisme islamique du Dieu obscur qui réclame la livre de chair, et exige, pour calmer la culpabilité des pères, le sang des fils. Il renvoie donc Abraham à son désir de l’Autre, à l’enfant imaginaire, c’est-à-dire à un dieu gisant dans sa non-conscience. On voit bien pourquoi les islamistes interdirent ses livres et les brûlèrent, en les considérant comme une œuvre d’apostat.

Mort de l’écrivaine Sibylle Lacan

Le Monde

mort de l’écrivaine Sibylle Lacan

par Élisabeth Roudinesco

Née le 26 novembre 1940, Sibylle Lacan, deuxième fille issue du premier mariage de Jacques Lacan avec Marie Louise Blondin (1906-1983), s’est donné la mort à Paris, à son domicile, dans la nuit du 7 au 8 novembre 2013. Elle prenait de nombreux médicaments.

Traductrice de l’espagnol, de l’anglais et du russe, elle avait publié en 1994 Un père (Gallimard), livre traduit en une quinzaine de langues, et dans lequel elle relatait, avec émotion, talent et tendresse, ses relations complexes avec son père : « Quand je suis née, mon père n’était déjà plus là. Je pourrais même dire, quand j’ai été conçue, qu’il ne vivait plus vraiment avec ma mère. Une rencontre à la campagne entre mari et femme, alors que tout était fini, est à l’origine de ma naissance. Je suis le fruit du désespoir, d’aucuns diront du désir, mais je ne le crois pas. »

[Image : Sans titre]

intransigeance généreuse

Être fille du désespoir n’empêchait pas Sibylle d’aimer passionnément la vie et d’être à l’écoute de ses amis : une écoute exigeante. Tous ceux qui l’ont connu dans ce quartier de Montparnasse qu’elle chérissait tant – entre le Sélect pour le thé, la Closerie des Lilas pour les nuits – ou encore dans l’île de Formentera, aux Baléares, où elle se réfugiait à la fin de l’été, se souviendront longtemps de son intransigeance généreuse que partageait son compagnon de toujours : Christian Valas. C’est à lui qu’elle a confié cette lettre datée du 7 janvier 2013 : « Si je me suicide, je veux que les circonstances de ma mort ne soient occultées en aucun cas (presse, amis, etc.) Cette demande doit être considérée comme faisant partie de mes dernières volontés. »

Sa manière lente de parler – avec la voix de son père et la tonalité d’un visage qui évoquait sa mère -, montrait bien comment chez elle chaque mot prenait la signification d’un impératif catégorique. Sibylle Lacan voulait toujours tout savoir, tout comprendre, tout expliquer et chez elle le langage, la langue et la parole primaient sur toutes les autres formes d’expression. Elle connaissait à merveille le milieu psychanalytique, elle avait effectué deux cures sur le divan de deux élèves de son père et elle était habitée par un travail de la mémoire qui ne souffrait aucun compromis. Avec elle et face à elle, dire le vrai, exhumer la vérité relevaient d’une obligation quasi-ontologique. Elle n’aimait d’elle qu’une photographie de son enfance, celle-là même qu’elle avait choisie pour la couverture de son livre.

sans cesse à l’affût

Et pourtant elle avait grandi et était devenue une adulte, jamais sage, sans cesse à l’affût des regards échangés au hasard, et toujours à la recherche d’une identité qu’elle croyait introuvable mais qui était ancrée solidement en elle : elle se savait tout autant la fille de son père que celle de sa mère et elle les voulait unis l’un à l’autre pour l’éternité. Elle préférait ce rêve à une réalité plus douloureuse qu’elle n’ignorait pas. Et c’est la raison pour laquelle, dans son deuxième ouvrage, Points de suspension (Gallimard, 2000), dédié à sa mère et composé lui aussi comme un puzzle, elle parlait simplement de son enfance, des visages, des lieux, des objets, de son analyse, du vieux boucher d’en face et de la vieille dame de son quartier venue chercher du mou pour son chat : choses vues, choses vécues.

En bref, des fragments d’une vie reconstruite avec bonheur. Comme le soulignera l’écrivain Jean Ristat, ce livre témoignait d’une écriture devenue un instrument contre une « mort revancharde ». Après cette reconquête d’elle-même, Sibylle regardait le monde sans amertume : « J’ai grandi à l’ombre des glaïeuls », disait-elle, en s’imprégnant du temps retrouvé bien au-delà d’une vie brisée.

Watson contre la psychologie de la forme (Gestalttheorie) – présupposés philosophiques

Watson contre la psychologie de la forme (Gestalttheorie), présupposés philosophiques de cette opposition


par Claude Lanher

Première partie d’un cours prononcé au CIFPR en novembre 2013

Le choix de ces deux courants n’est pas arbitraire, ils représentent deux conceptions de la psychologie et par conséquent deux orientations thérapeutiques opposées ; ils font aussi apparaître des présupposés philosophiques qui traversent l’histoire de la psychologie et de la philosophie.

Précisons les dates : Watson publie son premier article « Psychology as a behaviorist views it » en 1913 et Le Behaviorisme en 1930 ; Köhler, L’intelligence des singes supérieurs en 1917, Psychologie de la Forme en 1929 ; Koffka, Les principes de Gestaltpsychologie en 1921 et Wertheimer de nombreux ouvrages entre 1912 et 1935.

le contexte historique et conceptuel

On peut dire brièvement que tout commence au milieu du XIXème siècle, dans l’effort que font les psychologues pour détacher de la philosophie, de la médecine et de la psychiatrie naissante un objet et une méthode propres à la science nouvelle qu’ils veulent mettre en place.

La physique étant « entrée dans la voie sûre d’une science » comme le dit Kant (Critique de la raison pure), la compréhension de ses méthodes peut servir de modèle à toute démarche scientifique. Or, elle doit sa réussite à l’analyse des phénomènes, à l’association de la raison et de l’expérimentation et à l’application du principe de causalité linéaire qui permet de faire apparaître le déterminisme de la nature. Il faut donc intégrer ces concepts à la psychologie. Elle deviendra scientifique, en se faisant expérimentale, analytique au sens où elle décompose son objet et déterministe en faisant apparaître des enchaînements de causes pour expliquer ce qui, de l’homme, s’observe toujours de l’extérieur. Ce choix explique la mise en place des laboratoires de psychologie, où s’analysent les sensations, les stimuli, les réactions et où se mesurent les temps, les intensités.

critères de la scientificité

Les présupposés que ce modèle apporte avec lui concernent les critères de la scientificité ; est scientifique

– ce qui n’est pas subjectif et donc résulte du travail d’un observateur extérieur à ce qu’il observe; c’est ce qui définit l’objectivité, contre la subjectivité, associée à l’expérience naïve de chacun

– ce qui peut s’analyser en phénomènes simples (par exemple, le comportement en réflexes et la perception en sensations)

– ce qui fait apparaître des enchaînements de causes et d’effets de telle sorte que les causes soient toujours antérieures à leurs effets (le neurologique comme cause du psychique).

Est évidemment rejetée ici la psychologie introspectionniste qui se définissait comme science des faits mentaux et faisait appel aux témoignages du sujet comme sources de matériaux pour connaître le fonctionnement de l’être humain.

Et avec ce rejet apparaît aussi la mise en question des dits faits mentaux : on ne peut les faire apparaître de manière expérimentale, ni les faire sortir du témoignage subjectif qui en rend compte. Comment dès lors leur donner existence objective ?

pure existence corporelle

Et enfin, il faut dire que ce qui est en question ici, c’est le statut de l’homme. Est-il, comme la religion et presque toute la philosophie jusque là l’ont enseigné, un être corporel doué d’une âme immatérielle, ou peut-on le réduire à sa pure existence corporelle ?

neuronal

Si l’objectivation des faits mentaux n’est pas possible, il faudra alors accepter que l’homme n’est qu’un corps et la pensée qu’une invention métaphysique liée à la superstition religieuse (Watson). Et si en plus, à toute sensation, perception, à tout mouvement on peut faire correspondre un phénomène neurologique, alors on confirmera cette réalité. Avec le modèle de la physique, c’est une psychologie matérialiste qui cherche à se mettre en place. Un autre élément important doit être intégré dans ce rappel, le développement contemporain de la psychologie animale, sous sa forme pavlovienne et de psychologie comparée.

de l’homme à l’animal

Déjà avec Descartes, la question du rapport de l’homme à l’animal permettait de poser celle de la spécificité de l’homme : quels sont les actes qu’un animal ne peut accomplir et qui appartiennent à l’homme seul ? Et inversement, quels actes ont-ils en commun, qui, en conséquence, pourront être attribuables au seul corps ?

L’école neurologique de Pavlov et Betcherew étudie le réflexe conditionné, donc purement corporel, chez l’animal, pour en faire un modèle d’explication du comportement humain et cette démarche est reprise par Watson, qui s’en réclame ouvertement.

âme ou sens

Mais la psychologie comparée peut aboutir à une autre vision des choses : elle étudie les apprentissages chez diverses espèces et elle peut confirmer le pavlovisme tout autant que l’infirmer. Du coup, le rapprochement avec le comportement humain va prendre un tout autre sens. On a commencé par opposer l’homme à l’animal dépourvu d’âme, pour mettre en évidence la présence, en l’homme seul, d’une âme immatérielle (par exemple chez Descartes) ; on pouvait maintenir une même approche du corps de l’homme et de l’animal à partir du modèle mécanique, mais la différence irréductible était maintenue avec l’âme (i.e. la pensée et/ou la conscience). Ensuite, avec les pavloviens, on a pris l’animal, toujours dépourvu d’âme, comme modèle pour comprendre l’homme, et on a pu le réduire à une pure réalité corporelle ; l’âme était reléguée du côté de la superstition. La contestation de la théorie pavlovienne du réflexe, même appliquée à l’animal, produit un renversement : le comportement animal est incompréhensible si l’approche est purement mécanique, il devient compréhensible quand on l’aborde sous l’angle du sens. L’opposition très générale homme/animal disparaît, on peut les rapprocher sous cette catégorie du sens et procéder à une refonte des concepts, ce que feront les gestaltistes. Comment cette nouvelle approche construit une démarche objective, c’est ce que nous verrons plus tard.

Pour commencer, nous allons examiner la conception développée par Watson, puis celle des gestaltistes dans un double objectif. Comprendre à quels questions ou problèmes ils répondent et quels présupposés philosophiques ils mettent en œuvre, ouvertement ou implicitement.

WATSON ET LE BEHAVIORISME

Mon étude ne reprend que les concepts principaux mis en place par Watson, pour tenir les objectifs annoncés ci-dessus.

1 – définition watsonienne de la psychologie

La psychologie est la science du comportement, défini comme ce que l’homme fait et dit ; il correspond à une pure activité corporelle. Cette définition est polémique et pose comme seul objet d’une science psychologique ce qui peut être observé en laboratoire, mesuré et expérimenté i.e. répété à volonté et provoqué.

2 – définition du comportement

Le comportement lui-même est la liaison constatée et répétée de l’enchaînement d’un stimulus et d’une réponse. Watson reprend le point de vue de Pavlov et en assume les résultats. Mais, remarque importante, malgré sa simplicité apparente, cette définition assure à la psychologie son indépendance par rapport à la neurologie, la physiologie et la médecine ; celles-ci constituent des points de vue indispensables, mais justement des points de vue, donc des vues partielles ; elles sont, en particulier, incapables de considérer ce tout qu’est le corps ;elles font disparaître le comportement, en se focalisant sur l’étude du système nerveux central ou du système nerveux global. Elles prennent le risque ainsi de rétablir subrepticement les faits mentaux dont ils pourraient être le siège.

3 – le corps

On comprend, avec ces définitions, que Watson y consacre deux chapitres.

Le corps est une machine organique. Machine est à entendre au sens d’architecture physique et chimique, organique signifiant seulement quelque chose de mille fois plus compliqué qu’une machine construite par l’homme. Cette machine est d’autre part intégrale puisque même au niveau microscopique l’architecture est présente, la différence organisme/machine n’est donc pas de nature mais de degré. Quant au système nerveux, il n’est qu’un organe spécialisé dans la rapidité de réaction.

Watson affirme le corps comme seule réalité, il justifie cette définition par la fécondité des recherches qu’elle rend possible et le point de vue mécaniste par la possibilité qu’il offre d’un schéma purement déterministe. Tout comportement est une combinaison de réactions purement corporelles causées par des stimuli externes ou internes. Cette affirmation va justifier l’analogie entre habitudes corporelles et habitudes langagières ou « de pensée », celles-ci pouvant être réduites à celles-là.

4 – le schéma stimulus/réaction

Il est mis en évidence par expérimentation ; le stimulus est tout élément du milieu et toute modification interne à l’organisme, surgissant dès qu’une privation se fait ressentir et dont la nature est physico-chimique ; la réponse est ce que l’organisme vivant fait, ce qui va de fuir, s’approcher à parler, construire un gratte-ciel, faire des enfants et/ou des livres.

5 – les réponses ou réflexes

Ils sont de deux sortes. Inconditionnés et conditionnés. Les premiers sont ceux qui naissent d’un stimulus inconditionné, par exemple la salivation du chien à la vue de nourriture ou le retrait de la main en cas de brûlure ou de douleur. Ils dépendent strictement des exigences propres à l’organisme et sont innés. Les seconds sont le résultat de stimuli conditionnés ; on les obtient nécessairement sur la base de réflexes inconditionnés, par substitution progressive des stimuli (les expériences de Pavlov avec les chiens en sont l’exemple typique). Ils sont à la base de l’acquisition d’habitudes.

6 – les habitudes

Ce sont des intégrations de réponses multiples sélectionnées par un conditionnement spécial que les pressions sociales orientent dès la naissance. Cette définition est complexe, elle contient plusieurs notions et repose sur l’étude, par les psychologues, de l’apprentissage.

A – D’abord l’intégration : avec cette notion, Watson veut insister sur le fait que la réponse est plus qu’un empilement de réflexes ; comment ? Plusieurs schémas sont possibles.

– 1ère possibilité d’approche de l’intégration : l’acquisition du comportement chez le rat. On impose à un rat, enfermé dans une cage, de trouver la combinaison des gestes lui permettant d’accéder à de la nourriture. Ses premiers essais combinent les réflexes correspondant à son répertoire inné et donc inconditionnés; à un moment donné apparaît la « bonne » combinaison, celle qui résout le problème posé à l’animal ; sa répétition fait apparaître l’intégration, sous la forme de la disparition progressive des gestes inutiles accomplis auparavant. Ce que propose Watson ici pose problème. Il rejette le hasard, donc la découverte de la bonne solution ne peut pas lui être due ; reste à introduire le concept d’adaptation emprunté à Dewey : un comportement réussi est adapté au sens où il met fin à l’efficacité des stimuli antérieurs ; Watson parle d’un retour à l’équilibre pour l’organisme, notion difficilement compatible avec le schéma mécanique mis en place jusque-là.

– 2ème possibilité. La pratique du piano. Un pianiste qui apprend un morceau, commence par déchiffrer la partition ; il va de ce qu’il lit à la touche du piano qu’il frappe et cela peut être formulé et pensé comme stimulus visuel provoquant une réponse motrice. Mais, avec la répétition de l’expérience, le pianiste a de moins en moins besoin de stimuli visuels, la première note frappée appelle la frappe de la deuxième, celle-ci la frappe de la 3ième et ainsi jusqu’à la fin. Dans ce processus, ce qui était réponse devient stimulus, et celui-ci est désormais kinesthésique. Mais l’homme étant une machine organique complexe, les stimuli visuels provoquent aussi des réactions viscérales ou émotives et langagières. Ce qui caractérise l’apprentissage humain, c’est la présence d’émotions qu’il faut aussi canaliser, par exemple l’énervement de la fausse note ou l’excitation d’avoir à jouer devant quelqu’un. Et c’est la présence des mots qui accompagnent les efforts répétés ou commentent les échecs pour les éviter. L’intégration désigne l’acquisition simultanée de ces trois comportements, qui restent des réactions musculaires ou purement physiques et de leur organisation dans une habitude totale. Le problème est que Watson ajoute aussitôt qu’on la doit à l’environnement.

B – L’autre notion présente dans le concept d’habitude est celle de conditionnement : c’est le processus par lequel certains stimuli sont amenés à produire des réponses qu’ils ne provoquaient pas d’abord. On installe l’habitude en substituant aux réflexes inconditionnés des suites de réflexes conditionnés. Cette notion est intéressante par l’usage que Watson en fait. Le conditionnement, hors laboratoire, est celui qui est produit par les pressions sociales, ce sont elles qui vont orienter l’acquisition des habitudes et formater les individus pour qu’ils puissent répondre aux exigences de la société. Elles fonctionnent comme causes du comportement et de la personnalité des individus.

Watson se pose la question de l’ampleur du conditionnement sur la constitution de l’individu : l’impact en est-il limité aux gestes corporels ou s’étend-il aux habitudes de penser et aux émotions ? Dans la mesure où Watson rejette l’existence de l’âme, toute émotion, toute pensée sont des comportements corporels soumis aux conditionnements complexes issus de la vie sociale.

Deux conséquences dérivent de ce concept. Watson rejette la notion de nature humaine au sens de ce qui, dès la naissance, déterminerait tous les comportements et les choix de vie ; un individu est le résultat de son éducation, qu’elle soit réussie ou manquée. Cette plasticité de l’homme garantit que ce qui a été conditionné peut être déconditionné et reconditionné ; toute pathologie et même la criminalité résultent du mauvais conditionnement, on s’en défait par reconditionnement.

La portée pratique de cette conception est donc d’affirmer que tous les individus n’étant pas programmés génétiquement dans leurs comportements, sont « récupérables » et, 2ième conséquence, qu’il est possible par conditionnement d’obtenir d’eux ce qui est attendu par la société, par exemple une amélioration de leur rendement au travail. Problème dont Watson n’hésite pas à confier la solution à la psychologie. On a ainsi à la fois l’optimisme de l’égalité des individus et la possibilité de les conditionner à volonté.

7 – la question du langage

La mise entre parenthèses des faits mentaux et l’affirmation du comportement comme pur fait corporel excluent d’emblée qu’on explique le langage par la présence en l’homme de la pensée ou d’une âme (solution de Descartes). Le langage ne repose pas sur une faculté symbolique. Parler est un fait physique, purement corporel.

Il est anatomiquement programmé. Le bébé dispose, dès sa naissance, d’organes lui permettant d’être en possession d’un répertoire de sons non appris, qu’il s’amuse à manipuler. Il peut ainsi produire des combinaisons sonores dont certaines vont correspondre à ce que contient la langue de ses parents. La sélection des bonnes combinaisons se fait par dressage, i.e. par acquisition de réflexes conditionnés sur le modèle de l’acquisition d’une habitude gestuelle. Par exemple, si la combinaison sonore dada conditionne l’apparition du biberon, le bébé acquerra le réflexe d’émettre ce son chaque fois qu’il verra le biberon et, étape suivante, il l’associera au désir ressenti du biberon et l’émettra pour faire apparaître l’objet.

Watson reprend ici la conception pragmatique du langage. Avant d’être, éventuellement le véhicule de la pensée, il est lié à l’action, à la nécessité imposée par la vie en société de coordonner les actions des individus et à les faire agir de telle sorte que cette coordination soit possible. Le bébé ou l’adulte qui parlent ne cherchent pas à exprimer leur pensée mais à obtenir un comportement, soit d’eux-mêmes quand ils parlent seuls, soit des autres. Les mots vont fonctionner comme stimuli devant provoquer une réaction. La conséquence en est que leur sens ne leur vient pas d’un lien qui relierait leur dimension sonore à une image mentale, à une représentation (modèle saussurien), mais du lien de cette combinaison avec des habitudes corporelles complexes acquises par l’individu tout au long de son enfance puis de sa vie. Prononcer le mot ou la phrase, c’est attendre que l’autre réagisse, l’entendre c’est se mettre à réagir à partir de ce qui est entendu.

Deux remarques pour finir sur ce point. L’acquisition d’habitudes gestuelles sert de modèle à l’acquisition du langage parce que tout est corps et que tout peut se soumettre au schéma stimulus / réponse, mais pas seulement, ce que laissait entrevoir la notion d’intégration. C’est sur la base des gestes acquis que les habitudes langagières se construisent. L’enfant apprend à manipuler les choses avant d’apprendre à parler et il en résulte des combinaisons réactionnelles et des compétences qui profitent à l’acquisition du langage; de plus, l’enfant prend l’habitude d’accompagner ses activités gestuelles d’émissions sonores qui vont devenir des mots et des phrases. Il fait exister ainsi deux fois les actions faites, et rend possible la substitution des mots aux gestes. Pour provoquer un comportement, l’expérience directe avec les choses ou les êtres n’est pas nécessaire, les mots vont devenir des stimuli de substitution. Le seul secteur du comportement qui échappe à ce doublon langagier est le viscéral profond et originaire, ce qui permet à Watson de justifier l’existence de l’inconscient sans plus avoir à s’en préoccuper.

La conséquence est intéressante: ainsi équipé de réactions verbales qui sont reliées aux réactions gestuelles acquises, tout homme transporte avec lui, dans son corps, tout un univers qu’il peut transmettre à un autre ou manipuler pour son compte, dans la solitude. On n’est pas loin, ici, d’un savoir du corps qui n’est pas de l’ordre de la représentation. Et en même temps, c’est à la possibilité de disposer de ce monde que se réduit toute la pensée humaine, ce que nous allons voir maintenant.

8 – la pensée

Il va de soi, au vu de ce qui précède, que la pensée n’est pas le produit d’une âme immatérielle. Il faut donc pouvoir la résorber dans le corporel, ce qui est facilité par la réduction précédente du langage à un comportement, donc à un un type de réactions commandées par un type de stimuli. Ce chapitre pourrait être qualifié de prouesse, au sens où Watson tient son cap – un monisme matérialiste – tout en s’appuyant sur des données de l’expérience qui le conduisent à une explication sinon acceptable, du moins impossible à balayer d’un simple revers de main, celles dont il faut faire avec avant de pouvoir faire contre.

Comment s’opère la réduction de la pensée au corporel ?

première étape, le penser et non la pensée
Le substantif la pensée, suggère immédiatement le mental, lieu des représentations et des images indépendantes du fonctionnement corporel, et sans doute conservées, quelque part dans le système nerveux. Avec le penser, au contraire, on est dans l’activité, donc dans le comportement.

Et pour que la tentation de raisonner en termes de représentations soit totalement écartée, Watson se débarasse des images mentales : elles ne sont que des produits de l’activité visuelle déclenchés par des stimuli qui mettent en mouvement la mémoire corporelle. Celle-ci n’est que la rétention d’habitudes explicites manuelles et implicites verbales. Aucune image ne surgit donc, si ce n’est dans l’instant, et à condition d’être causée par un stimulus, l’absence de stockage leur ôte toute durée propre.

deuxième étape, la mobilisation des concepts élaborés précédemment

Watson a déjà mis en lumière la complexité du corps, machine organique très sophistiquée et sa capacité à fonctionner comme un tout. C’est sur cette capacité que reposent les intégrations nécessaires dans l’acquisition des comportements ; elle fonde également l’activité de penser, conçue comme une fonction de tout l’organisme. Il n’y a pas de rupture entre les comportements réflexe, émotionnels, verbaux et de penser, mais continuité. Le penser est une activité verbale, qui mobilise donc tout l’appareil corporel de la vocalisation ; elle peut accompagner nos comportements gestuels ou s’y substituer quand la situation empêche tout réflexe immédiat, mais elle s’appuie toujours sur eux parce que la verbalisation elle-même dépend de ces habitudes. On peut dire que le penser représente le comportement le plus intégré qu’on puisse trouver chez des êtres vivants. Cette dépendance du penser et du parler par rapport au corps a une conséquence extrêmement importante : elle permet à Watson de classer certains gestes dans la catégorie « penser », par exemple un haussement d’épaule, un froncement de sourcil. On pense avec tout le corps signifie un élargissement de la catégorie penser à toute manifestation expressive.

Dernier point tout comportement se faisant en situation, le penser aussi. Il est réponse adaptative destinée à mettre fin à l’efficacité troublante d’un stimulus.

pensée et langage

Watson s’appuie sur un constat : nous pensons avec des mots. Les linguistes vont plus loin: sans les mots, aucune pensée n’existe (cette idée appartient aussi de nombreux philosophes, Hegel par exemple) ; mais réciproquement, sans pensée, pas de langage. Watson oriente tout autrement le constat : penser n’est que parler sans vocaliser, c’est se parler ou parler aux autres, en silence.

Il le montre en retraçant les étapes d’acquisition du langage et de la lecture ou du raisonnement chez l’enfant : les habitudes vocales sont acquises d’abord pour communiquer avec l’entourage, au sens d’agir sur.., puis comme doublons des activités manuelles, dont elles peuvent devenir les stimuli. La conjonction habitudes manuelles / vocales rend disponible à l’individu tout un monde qu’il transporte avec lui et qui devient communicable. L’étape suivante est le maintien de l’activité verbale, sans bruit, ce qu’on obtient de l’enfant par pression sociale ou éducation. Raisonner n’est que suivre en silence les étapes du discours qui n’est lui-même que la traduction des gestes qu’il faudrait accomplir pour résoudre un problème.

qu’appelle-t-on penser ?

Si un haussement d’épaule est un acte de penser, c’est que penser inclut un large éventail d’activités, se parler à soi-même, se réciter un poème, transposer en termes logiques des propositions, faire des projets pour le lendemain ; à quoi il faut ajouter ce que nous appellerions l’expression : gestes quotidiens qui disent notre état du moment. Elles ont en commun le recours au langage subvocal et font intervenir la totalité du corps. Le penser est une fonction du corps total.

Watson les regroupe les premières sous trois catégories :

– le mode automatique. Penser comme on enchaîne une suite de nombres ou de prescriptions diverses comme un mode d’emploi, règles administratives) ;

– le mode semi-automatique. Celui mis en œuvre quand le premier est à retrouver et exige des efforts comparables à ceux qu’on met en place pour retrouver l’usage d’une compétence physique un peu perdue ;

– le dernier étant la pensée dite constructive. Elle est nécessaire chaque fois qu’un problème nouveau surgit. L’explication repose encore sur l’analogie avec les habitudes manuelles. Quand on est confronté à un objet nouveau, on le manipule en s’appuyant sur des gestes acquis et anciens, jusqu’à ce que leur nouvel agencement s’adapte à la nouveauté de la situation. Le même processus se met en place avec les habitudes verbales et de penser.

Deux problèmes évidents surgissent ici. La valeur de l’analogie comme explication et le résultat auquel on aboutit : comment expliquer le surgissement de pensées nouvelles à partir du remaniement sempiternel de vieilles pensées ?

Pour ce qui concerne ce second point, Watson se réfugie du côté de la situation déclenchante qui est toujours nouvelle. Pour le premier, il invoque l’état embryonnaire des recherches scientifiques qui montreront sans doute, un jour. Reste que si l’analogie est parfois acceptable comme procédé pédagogique ou comme piste pour effectuer une recherche, elle ne l’est pas comme procédé scientifique permettant d’établir des propositions vraies.

9 – dernier concept, la personnalité

Le titre du chapitre que Watson y consacre est éloquent : présentation de la thèse selon laquelle notre personnalité n’est que le résultat du développement des habitudes acquises. Il indique clairement l’origine non behavioriste de la notion, que le chapitre va donc déconstruire.

La personnalité de chaque individu peut être comparée à une voiture, dont les caractéristiques sont adaptées à l’usage qu’on en fait : par exemple, une Ford est un véhicule utilitaire, une Rolls Royce un véhicule d’apparat. De la même manière, la personnalité du fabricant de chaussures est adaptée à cette activité, d’autre part socialement utile, celle de l’homme sans éducation à des métiers d’un certain type et celle de l’homme éduqué, à d’autres types. Il faut en tirer la conséquence qu’on ne saurait étudier cette notion sans la rapporter à la place de l’individu dans une société qui conditionne ses apprentissages et donc formate ce qu’il est. En même temps, la comparaison rappelle qu’on ne peut connaître objectivement que ce qui s’observe, soit le comportement, et que, cerner un individu, c’est pouvoir observer au travers des habitudes comportementales la somme des compétences acquises qu(il pourra mettre en œuvre, dès qu’une situation l’exigera (ce qui fait qu’ un même individu passe d’un type de comportement à d’autres tout au long d’une même journée).

Watson insiste en rappelant dans quelles limites travaille le behavioriste : son rôle n’est que de connaître à qui et à quoi peut être utile tel comportement, ou encore à quoi cette machine humaine est bonne en vue de prédire, quand la société a besoin des ces informations, quelles compétences on pourra en tirer.

La définition de la personnalité est la suivante : le produit final de nos systèmes d’habitudes, parmi lesquels les plus évidents sont les systèmes manuels, viscéraux et laryngés. Ces systèmes nombreux et très complexes résultent du conditionnement et peuvent être réveillés par des stimuli présents.

Pour finir, puisque tout est corporel ou incorporé, aucune maladie mentale ne peut être repérée, les pathologies sont elles aussi comportementales.

Dans ce chapitre, on peut dire que se met en place un escamotage comparable à celui de la pensée dans les chapitres précédents, l’escamotage du sujet. Watson ne nie pas l’individualité de chacun, les possibilités de variation des systèmes d’habitudes incorporés sont infinis, comme le sont aussi les situations à vivre. Il peut donc s’y produire des situations et des individus uniques. Mais, derrière ces individualités, aucun sujet ne porte les comportements. Pour qu’il y ait sujet, il faudrait donner au penser un autre statut que celui de se parler sans vocaliser, pour uniquement résoudre des problèmes en manipulant du déjà parlé.

Cette élimination du sujet rend compte de la voie thérapeutique propre au behaviorisme : le déconditionnement et le reconditionnement.

et maintenant le bilan

Ce livre est à la fois scandaleux et fascinant. Scandaleux par les objectifs que Watson assigne à la psychologie – rien moins que produire l’homme nouveau – quand on sait aujourd’hui à quels ravages cela aboutit. Fascinant par les moyens mis en œuvre pour contourner l’esprit et par les résultats que malgré tout cela donne.

Pour arriver à dégager ces résultats, il me semble qu’il faut distinguer deux aspects de son travail : la recherche de connaissance qui constitue la psychologie telle que Watson veut la construire et le but assigné à la dite science.

Watson présente explicitement son travail théorique comme devant aboutir à la connaissance des conditionnements qui permettront de produire un individu adapté aux exigences de la société et heureux de pouvoir s’y soumettre sans dommages excessifs pour lui. L’analyse qu’il donne de l’imbrication des systèmes de comportement incorporés (manuels, laryngés, viscéraux) justifie, dans la pratique thérapeutique le déconditionnement à tous les niveaux du comportement. Cette perspective est éminemment discutable. Elle relève de l’éthique, et pas seulement de celle de la profession.

Il faut remarquer quand même que cela donne à son travail théorique une cohérence : si ce que produit la recherche, en termes de connaissances, suffit à l’objectif fixé, nul besoin d’aller au-delà ; et même l’objection qu’on pourrait lui faire, à savoir celle du statut d’un livre qu’il donne à lire, tout en affirmant que penser n’est que parler, trouve sa réponse. Le texte théorique produit est une parole implicite de l’auteur, construite sur la base des habitudes acquises dans la société, de manipulation des objets et des êtres. Il peut fonctionner comme déclencheur pour une pratique – le conditionnement – plus efficace et utile à la société.

Ce qui peut nous rendre très méfiant à l’égard du texte lui-même. Ces précautions étant posées, on peut partir à la recherche de ce que le livre a à nous apprendre.

Le point de vue choisi par Watson est celui du rejet de toute affirmation de l’existence d’une âme ou d’un esprit quelconque ; seul le corps existe, il est source de tout ce qu’est un être humain. C’est le choix du matérialisme. Ce choix peut inclure des possibilités différentes : il peut être méthodologique ou ontologique ou les deux en même temps.

Le matérialisme méthodologique consiste à explorer l’hypothèse de l’existence corporelle comme seule existence pour examiner jusqu’où elle mène. Le matérialisme ontologique érige l’hypothèse de recherche en affirmation : l’existence de l’homme n’est que corporelle.

le behaviorisme comme matérialisme méthodologique

Watson explore une hypothèse pour la mener aussi loin que possible. On pourrait dire qu’il la suit comme on suit une piste, tant il met de ruse à éviter l’âme ou la pensée détachées du corps. De ce point de vue, une première critique consisterait à réfléchir aux résultats obtenus : la réduction du penser au parler et des deux activités à du purement corporel rend-elle compte de l’expérience que nous faisons de la pensée? Fournit-elle un modèle satisfaisant pour comprendre la réflexion et, par exemple, la pensée abstraite ? Et qu’en est-il de la liberté du sujet ? On peut maintenir la piste du matérialisme, mais force est de constater que le point d’arrivée de Watson est défaillant.

le matérialisme ontologique

Tout est ramené au corps, seule réalité, Watson assume une position ontologiquement matérialiste. En même temps, le corps dont il est question ici n’est ni celui de l’anatomiste ni celui du physiologiste, du neurologue ou du médecin. La volonté d’appliquer le modèle expérimental à la psychologie conduit Watson à examiner le corps comme ce qui se comporte, certes sur la base de la physiologie et du système nerveux, mais pas en étant réduit à cela. Du coup, il ouvre un champ de réflexion nouveau, il crée un nouvel objet scientifique dans la mesure où c’est à partir de cette possibilité de comportement que la physiologie et la neurologie sont revisitées.

Watson dit sa dette à l’égard du pavlovisme et fait du réflexe conditionné de Pavlov le support de son concept de conditionnement. Et pourtant, il s’en éloigne dans la mesure où les concepts de tout fonctionnel, d’unité et de capacité d’intégration du corps sont nécessaires pour penser le comportement. Le behaviorisme n’est pas réductible à une théorie du réflexe.

Faisons un bref retour sur le concept d’intégration mis en place par Watson, de manière insuffisamment explicite, comme je l’ai expliqué, mais présent de manière pesante. Il sert à penser ce qui se produit dans l’apprentissage expérimenté sur le rat, à savoir l’élimination des gestes inutiles à la production de la bonne réponse, une fois celle-ci découverte. Il sert aussi à penser l’articulation des habitudes acquises au cours du développement de l’enfant, sans recourir à l’image d’un empilement. La chronologie des compétences acquises par le bébé pourrait accréditer cette image; D’abord la maîtrise des gestes, puis du langage, puis de la pensée. Or, il n’en est rien. Tout en apprenant à manipuler les choses à sa portée et son propre corps, le bébé exerce sa voix et il ne pourra parler, au sens strict que parce que ses habitudes vocales sont le doublon des habitudes manuelles. Ainsi équipé, l’être humain dispose d’un monde qu’on peut qualifier d’incorporé. Certes, des modèles de machines peuvent toujours être utilisés pour rendre compte de ces compétences, mais l’ouverture produite va frayer un autre chemin.

En conclusion, on peut donc dire que le matérialisme méthodologique de Watson ne produit pas un résultat assez intéressant pour qu’on puisse en accepter le versant ontologique. Et pourtant, le résultat n’est pas nul. Sa démarche pousse à étudier davantage « ce que peut le corps » comme disait Spinoza, et à mener la réflexion sur ce savoir qu’il s’intègre. Ce que les gestaltistes vont étudier, c’est justement cette possibilité qui nous permet d’effectuer tout un ensemble de gestes, sans passer par la représentation. En réduisant tout comportement à du corporel, Watson impose de penser autrement le corps que dans son opposition à une âme qui le réduit à de la pure matière inerte, quelque chose comme cette poussière à laquelle il retourne dès que son âme le quitte.

Prochain épisode en décembre : la critique gestaltiste et son armature de concepts nouveaux.

Watson contre la psychologie de la forme (Gestalttheorie) – présupposés philosophiques

Watson contre la psychologie de la forme (Gestalttheorie), présupposés philosophiques de cette opposition


par Claude Lanher

Le choix de ces deux courants n’est pas arbitraire, ils représentent deux conceptions de la psychologie et par conséquent deux orientations thérapeutiques opposées ; ils font aussi apparaître des présupposés philosophiques qui traversent l’histoire de la psychologie et de la philosophie.

Précisons les dates : Watson publie son 1er article « Psychology as a behaviorist views it » en 1913 et Le Behaviorisme en 1930 ; Köhler, L’intelligence des singes supérieurs en 1917, Psychologie de la Forme en 1929 ; Koffka, Les principes de Gestaltpsychologie en 1921 et Wertheimer de nombreux ouvrages entre 1912 et 1935.

le contexte historique et conceptuel

On peut dire brièvement que tout commence au milieu du XIXème siècle, dans l’effort que font les psychologues pour détacher de la philosophie, de la médecine et de la psychiatrie naissante un objet et une méthode propres à la science nouvelle qu’ils veulent mettre en place.

La physique étant « entrée dans la voie sûre d’une science » comme le dit Kant (Critique de la raison pure), la compréhension de ses méthodes peut servir de modèle à toute démarche scientifique. Or, elle doit sa réussite à l’analyse des phénomènes, à l’association de la raison et de l’expérimentation et à l’application du principe de causalité linéaire qui permet de faire apparaître le déterminisme de la nature. Il faut donc intégrer ces concepts à la psychologie : elle deviendra scientifique, en se faisant expérimentale, analytique au sens où elle décompose son objet et déterministe en faisant apparaître des enchaînements de causes pour expliquer ce qui, de l’homme, s’observe toujours de l’extérieur. Ce choix explique la mise en place des laboratoires de psychologie, où s’analysent les sensations, les stimuli, les réactions et où se mesurent les temps, les intensités.

critères de la scientificité

Les présupposés que ce modèle apporte avec lui concernent les critères de la scientificité ; est scientifique :

 ce qui n’est pas subjectif et donc résulte du travail d’un observateur extérieur à ce qu’il observe; c’est ce qui définit l’objectivité, contre la subjectivité, associée à l’expérience naïve de chacun ;

 ce qui peut s’analyser en phénomènes simples (par exemple, le comportement en réflexes et la perception en sensations)

 ce qui fait apparaître des enchaînements de causes et d’effets de telle sorte que les causes soient toujours antérieures à leurs effets (le neurologique comme cause du psychique).

Est évidemment rejetée ici la psychologie introspectionniste qui se définissait comme science des faits mentaux et faisait appel aux témoignages du sujet comme sources de matériaux pour connaître le fonctionnement de l’être humain.

Et avec ce rejet apparaît aussi la mise en question des dits faits mentaux : on ne peut les faire apparaître de manière expérimentale, ni les faire sortir du témoignage subjectif qui en rend compte. Comment dès lors leur donner existence objective ?

pure existence corporelle

Et enfin, il faut dire que ce qui est en question ici, c’est le statut de l’homme : est-il, comme la religion et presque toute la philosophie jusque là l’ont enseigné, un être corporel doué d’une âme immatérielle, ou peut-on le réduire à sa pure existence corporelle ?

neuronal}}
Si l’objectivation des faits mentaux n’est pas possible, il faudra alors accepter que l’homme n’est qu’un corps et la pensée qu’une invention métaphysique liée à la superstition religieuse (Watson). Et si en plus, à toute sensation, perception, à tout mouvement on peut faire correspondre un phénomène neurologique, alors on confirmera cette réalité.

Avec le modèle de la physique, c’est une psychologie matérialiste qui cherche à se mettre en place.

Un autre élément important doit être intégré dans ce rappel : le développement contemporain de la psychologie animale, sous sa forme pavlovienne et de psychologie comparée.

de l’homme à l’animal

Déjà avec Descartes, la question du rapport de l’homme à l’animal permettait de poser celle de la spécificité de l’homme : quels sont les actes qu’un animal ne peut accomplir et qui appartiennent à l’homme seul ? Et inversement, quels actes ont-ils en commun, qui, en conséquence, pourront être attribuables au seul corps ?

L’école neurologique de {{Pavlov et Betcherew étudie le réflexe conditionné, donc purement corporel, chez l’animal, pour en faire un modèle d’explication du comportement humain et cette démarche est reprise par Watson, qui s’en réclame ouvertement.

âme ou sens

Mais la psychologie comparée peut aboutir à une autre vision des choses : elle étudie les apprentissages chez diverses espèces et elle peut confirmer le pavlovisme tout autant que l’infirmer. Du coup, le rapprochement avec le comportement humain va prendre un tout autre sens. On a commencé par opposer l’homme à l’animal dépourvu d’âme, pour mettre en évidence la présence, en l’homme seul, d’une âme immatérielle (par exemple chez Descartes) ; on pouvait maintenir une même approche du corps de l’homme et de l’animal à partir du modèle mécanique, mais la différence irréductible était maintenue avec l’âme (i.e. la pensée et/ou la conscience). Ensuite, avec les pavloviens, on a pris l’animal, toujours dépourvu d’âme, comme modèle pour comprendre l’homme, et on a pu le réduire à une pure réalité corporelle ; l’âme était reléguée du côté de la superstition. La contestation de la théorie pavlovienne du réflexe, même appliquée à l’animal, produit un renversement : le comportement animal est incompréhensible si l’approche est purement mécanique, il devient compréhensible quand on l’aborde sous l’angle du sens. L’opposition très générale homme/animal disparaît, on peut les rapprocher sous cette catégorie du sens et procéder à une refonte des concepts, ce que feront les gestaltistes. Comment cette nouvelle approche construit une démarche objective, c’est ce que nous verrons plus tard.

Pour commencer, nous allons examiner la conception développée par Watson, puis celle des gestaltistes dans un double objectif : comprendre à quels questions ou problèmes ils répondent et quels présupposés philosophiques ils mettent en œuvre, ouvertement ou implicitement.

WATSON ET LE BEHAVIORISME

Mon étude ne reprend que les concepts principaux mis en place par Watson, pour tenir les objectifs annoncés ci-dessus.

1 – définition watsonienne de la psychologie

La psychologie est la science du comportement, défini comme ce que l’homme fait et dit ; il correspond à une pure activité corporelle. Cette définition est polémique et pose comme seul objet d’une science psychologique ce qui peut être observé en laboratoire, mesuré et expérimenté i.e. répété à volonté et provoqué.

2 – définition du comportement

Le comportement lui-même est la liaison constatée et répétée de l’enchaînement d’un stimulus et d’une réponse. Watson reprend le point de vue de Pavlov et en assume les résultats. Mais, remarque importante, malgré sa simplicité apparente, cette définition assure à la psychologie son indépendance par rapport à la neurologie, la physiologie et la médecine ; celles-ci constituent des points de vue indispensables, mais justement des points de vue, donc des vues partielles ; elles sont, en particulier, incapables de considérer ce tout qu’est le corps ;elles font disparaître le comportement, en se focalisant sur l’étude du système nerveux central ou du système nerveux global. Elles prennent le risque ainsi de rétablir subrepticement les faits mentaux dont ils pourraient être le siège.

3 – le corps

On comprend, avec ces définitions, que Watson y consacre deux chapitres.

Le corps est une machine organique. Machine est à entendre au sens d’architecture physique et chimique, organique signifiant seulement quelque chose de mille fois plus compliqué qu’une machine construite par l’homme. Cette machine est d’autre part intégrale puisque même au niveau microscopique l’architecture est présente, la différence organisme/machine n’est donc pas de nature mais de degré. Quant au système nerveux, il n’est qu’un organe spécialisé dans la rapidité de réaction.

Watson affirme le corps comme seule réalité, il justifie cette définition par la fécondité des recherches qu’elle rend possible et le point de vue mécaniste par la possibilité qu’il offre d’un schéma purement déterministe. Tout comportement est une combinaison de réactions purement corporelles causées par des stimuli externes ou internes. Cette affirmation va justifier l’analogie entre habitudes corporelles et habitudes langagières ou « de pensée », celles-ci pouvant être réduites à celles-là.

4 – le schéma stimulus/réaction

Il est mis en évidence par expérimentation ; le stimulus est tout élément du milieu et toute modification interne à l’organisme, surgissant dès qu’une privation se fait ressentir et dont la nature est physico-chimique; la réponse est ce que l’organisme vivant fait, ce qui va de fuir, s’approcher à parler, construire un gratte-ciel, faire des enfants et/ou des livres.

5 – les réponses ou réflexes

Ils sont de deux sortes : inconditionnés et conditionnés. Les premiers sont ceux qui naissent d’un stimulus inconditionné, par exemple la salivation du chien à la vue de nourriture oule retrait de la main en cas de brûlure ou de douleur. Ils dépendent strictement des exigences propres à l’organisme et sont innés. Les seconds sont le résultat de stimuli conditionnés ; on les obtient nécessairement sur la base de réflexes inconditionnés, par substitution progressive des stimuli (les expériences de Pavlov avec les chiens en sont l’exemple typique). Ils sont à la base de l’acquisition d’habitudes.

6 – les habitudes

Ce sont des intégrations de réponses multiples sélectionnées par un conditionnement spécial que les pressions sociales orientent dès la naissance. Cette définition est complexe, elle contient plusieurs notions et repose sur l’étude, par les psychologues, de l’apprentissage.

A – D’abord l’intégration : avec cette notion, Watson veut insister sur le fait que la réponse est plus qu’un empilement de réflexes ; comment ? Plusieurs schémas sont possibles.

− 1ère possibilité d’approche de l’intégration: l’acquisition du comportement chez le rat. On impose à un rat, enfermé dans une cage, de trouver la combinaison des gestes lui permettant d’accéder à de la nourriture. Ses premiers essais combinent les réflexes correspondant à son répertoire inné et donc inconditionnés; à un moment donné apparaît la {« bonne » combinaison, celle qui résout le problème posé à l’animal ; sa répétition fait apparaître l’intégration, sous la forme de la disparition progressive des gestes inutiles accomplis auparavant. Ce que propose Watson ici pose problème : il rejette le hasard, donc la découverte de la bonne solution ne peut pas lui être due ; reste à introduire le concept d’adaptation emprunté à Dewey : un comportement réussi est adapté au sens où il met fin à l’efficacité des stimuli antérieurs ; Watson parle d’un retour à l’équilibre pour l’organisme, notion difficilement compatible avec le schéma mécanique mis en place jusque-là.
− 2ième possibilité : la pratique du piano. Un pianiste qui apprend un morceau, commence par déchiffrer la partition ; il va de ce qu’il lit à la touche du piano qu’il frappe et cela peut être formulé et pensé comme stimulus visuel provoquant une réponse motrice. Mais, avec la répétition de l’expérience, le pianiste a de moins en moins besoin de stimuli visuels, la première note frappée appelle la frappe de la 2ième, celle-ci la frappe de la 3ième et ainsi jusqu’à la fin. Dans ce processus, ce qui était réponse devient stimulus, et celui-ci est désormais kinesthésique. Mais l’homme étant une machine organique complexe, les stimuli visuels provoquent aussi des réactions viscérales ou émotives et langagières. Ce qui caractérise l’apprentissage humain, c’est la présence d’émotions qu’il faut aussi canaliser, par exemple l’énervement de la fausse note ou l’excitation d’avoir à jouer devant quelqu’un. Et c’est la présence des mots qui accompagnent les efforts répétés ou commentent les échecs pour les éviter. L’intégration désigne l’acquisition simultanée de ces trois comportements, qui restent des réactions musculaires ou purement physiques et de leur organisation dans une habitude totale. Le problème est que Watson ajoute aussitôt qu’on la doit à l’environnement.

B – L’autre notion présente dans le concept d’habitude est celle de conditionnement : c’est le processus par lequel certains stimuli sont amenés à produire des réponses qu’ils ne provoquaient pas d’abord. On installe l’habitude en substituant aux réflexes inconditionnés des suites de réflexes conditionnés. Cette notion est intéressante par l’usage que Watson en fait. Le conditionnement, hors laboratoire, est celui qui est produit par les pressions sociales, ce sont elles qui vont orienter l’acquisition des habitudes et formater les individus pour qu’ils puissent répondre aux exigences de la société. Elles fonctionnent comme causes du comportement et de la personnalité des individus.
Watson se pose la question de l’ampleur du conditionnement sur la constitution de l’individu : l’impact en est-il limité aux gestes corporels ou s’étend-il aux habitudes de penser et aux émotions ? Dans la mesure où Watson rejette l’existence de l’âme, toute émotion, toute pensée sont des comportements corporels soumis aux conditionnements complexes issus de la vie sociale.

Deux conséquences dérivent de ce concept. Watson rejette la notion de nature humaine au sens de ce qui, dès la naissance, déterminerait tous les comportements et les choix de vie ; un individu est le résultat de son éducation, qu’elle soit réussie ou manquée. Cette plasticité de l’homme garantit que ce qui a été conditionné peut être déconditionné et reconditionné; toute pathologie et même la criminalité résultent du mauvais conditionnement, on s’en défait par reconditionnement.

La portée pratique de cette conception est donc d’affirmer que tous les individus n’étant pas programmés génétiquement dans leurs comportements, sont « récupérables » et, 2ième conséquence, qu’il est possible par conditionnement d’obtenir d’eux ce qui est attendu par la société, par exemple une amélioration de leur rendement au travail. Problème dont Watson n’hésite pas à confier la solution à la psychologie. On a ainsi à la fois l’optimisme de l’égalité des individus et la possibilité de les conditionner à volonté.

7 – la question du langage

La mise entre parenthèses des faits mentaux et l’affirmation du comportement comme pur fait corporel excluent d’emblée qu’on explique le langage par la présence en l’homme de la pensée ou d’une âme (solution de Descartes). Le langage ne repose pas sur une faculté symbolique. Parler est un fait physique, purement corporel.

Il est anatomiquement programmé : le bébé dispose, dès sa naissance, d’organes lui permettant d’être en possession d’un répertoire de sons non appris, qu’il s’amuse à manipuler. Il peut ainsi produire des combinaisons sonores dont certaines vont correspondre à ce que contient la langue de ses parents. La sélection des bonnes combinaisons se fait par dressage, i.e. par acquisition de réflexes conditionnés sur le modèle de l’acquisition d’une habitude gestuelle. Par exemple, si la combinaison sonore dada conditionne l’apparition du biberon, le bébé acquerra le réflexe d’émettre ce son chaque fois qu’il verra le biberon et, étape suivante, il l’associera au désir ressenti du biberon et l’émettra pour faire apparaître l’objet.

Watson reprend ici la conception pragmatique du langage : avant d’être, éventuellement le véhicule de la pensée, il est lié à l’action, à la nécessité imposée par la vie en société de coordonner les actions des individus et à les faire agir de telle sorte que cette coordination soit possible. Le bébé ou l’adulte qui parlent ne cherchent pas à exprimer leur pensée mais à obtenir un comportement, soit d’eux-mêmes quand ils parlent seuls, soit des autres. Les mots vont fonctionner comme stimuli devant provoquer une réaction. La conséquence en est que leur sens ne leur vient pas d’un lien qui relierait leur dimension sonore à une image mentale, à une représentation (modèle saussurien), mais du lien de cette combinaison avec des habitudes corporelles complexes acquises par l’individu tout au long de son enfance puis de sa vie. Prononcer le mot ou la phrase, c’est attendre que l’autre réagisse, l’entendre c’est se mettre à réagir à partir de ce qui est entendu.

Deux remarques pour finir sur ce point. L’acquisition d’habitudes gestuelles sert de modèle à l’acquisition du langage parce que tout est corps et que tout peut se soumettre au schéma stimulus / réponse, mais pas seulement, ce que laissait entrevoir la notion d’intégration. C’est sur la base des gestes acquis que les habitudes langagières se construisent: l’enfant apprend à manipuler les choses avant d’apprendre à parler et il en résulte des combinaisons réactionnelles et des compétences qui profitent à l’acquisition du langage; de plus, l’enfant prend l’habitude d’accompagner ses activités gestuelles d’émissions sonores qui vont devenir des mots et des phrases. Il fait exister ainsi deux fois les actions faites, et rend possible la substitution des mots aux gestes. Pour provoquer un comportement, l’expérience directe avec les choses ou les êtres n’est pas nécessaire, les mots vont devenir des stimuli de substitution. Le seul secteur du comportement qui échappe à ce doublon langagier est le viscéral profond et originaire, ce qui permet à Watson de justifier l’existence de l’inconscient sans plus avoir à s’en préoccuper.

La conséquence est intéressante: ainsi équipé de réactions verbales qui sont reliées aux réactions gestuelles acquises, tout homme transporte avec lui, dans son corps, tout un univers qu’il peut transmettre à un autre ou manipuler pour son compte, dans la solitude. On n’est pas loin, ici, d’un savoir du corps qui n’est pas de l’ordre de la représentation. Et en même temps, c’est à la possibilité de disposer de ce monde que se réduit toute la pensée humaine, ce que nous allons voir maintenant.

8 – la pensée

Il va de soi, au vu de ce qui précède, que la pensée n’est pas le produit d’une âme immatérielle.

Il faut donc pouvoir la résorber dans le corporel, ce qui est facilité par la réduction précédente du langage à un comportement, donc à un un type de réactions commandées par un type de stimuli. Ce chapitre pourrait être qualifié de prouesse, au sens où Watson tient son cap -un monisme matérialiste- tout en s’appuyant sur des données de l’expérience qui le conduisent à une explication sinon acceptable, du moins impossible à balayer d’un simple revers de main, celles dont il faut faire avec avant de pouvoir faire contre…

Comment s’opère la réduction de la pensée au corporel ?

• 1ère étape : le penser et non la pensée
Le substantif la pensée, suggère immédiatement le mental, lieu des représentations et des images indépendantes du fonctionnement corporel, et sans doute conservées, quelque part dans le système nerveux. Avec le penser , au contraire, on est dans l’activité, donc dans le comportement.

Et pour que la tentation de raisonner en termes de représentations soit totalement écartée, Watson se débarasse des images mentales : elles ne sont que des produits de l’activité visuelle déclenchés par des stimuli qui mettent en mouvement la mémoire corporelle. Celle-ci n’est que la rétention d’habitudes explicites manuelles et implicites verbales. Aucune image ne surgit donc, si ce n’est dans l’instant, et à condition d’être causée par un stimulus, l’absence de stockage leur ôte toute durée propre.

• 2ième étape : la mobilisation des concepts élaborés précédemment.

Watson a déjà mis en lumière la complexité du corps, machine organique très sophistiquée et sa capacité à fonctionner comme un tout. C’est sur cette capacité que reposent les intégrations nécessaires dans l’acquisition des comportements ; elle fonde également l’activité de penser, conçue comme une fonction de tout l’organisme. Il n’y a pas de rupture entre les comportements réflexe, émotionnels, verbaux et de penser, mais continuité. Le penser est une activité verbale, qui mobilise donc tout l’appareil corporel de la vocalisation ; elle peut accompagner nos comportements gestuels ou s’y substituer quand la situation empêche tout réflexe immédiat, mais elle s’appuie toujours sur eux parce que la verbalisation elle-même dépend de ces habitudes. On peut dire que le penser représente le comportement le plus intégré qu’on puisse trouver chez des êtres vivants. Cette dépendance du penser et du parler par rapport au corps a une conséquence extrêmement importante : elle permet à Watson de classer certains gestes dans la catégorie « penser », par exemple un haussement d’épaule, un froncement de sourcil. On pense avec tout le corps signifie un élargissement de la catégorie penser à toute manifestation expressive.

Dernier point : tout comportement se faisant en situation, le penser aussi : il est réponse adaptative destinée à mettre fin à l’efficacité troublante d’un stimulus.

pensée et langage

Watson s’appuie sur un constat : nous pensons avec des mots. Les linguistes vont plus loin: sans les mots, aucune pensée n’existe (cette idée appartient aussi de nombreux philosophes, Hegel par exemple) ; mais réciproquement, sans pensée, pas de langage. Watson oriente tout autrement le constat: penser n’est que parler sans vocaliser, c’est se parler ou parler aux autres, en silence.

Il le montre en retraçant les étapes d’acquisition du langage et de la lecture ou du raisonnement chez l’enfant : les habitudes vocales sont acquises d’abord pour communiquer avec l’entourage, au sens d’agir sur.., puis comme doublons des activités manuelles, dont elles peuvent devenir les stimuli. La conjonction habitudes manuelles / vocales rend disponible à l’individu tout un monde qu’il transporte avec lui et qui devient communicable. L’étape suivante est le maintien de l’activité verbale, sans bruit, ce qu’on obtient de l’enfant par pression sociale ou éducation. Raisonner n’est que suivre en silence les étapes du discours qui n’est lui-même que la traduction des gestes qu’il faudrait accomplir pour résoudre un problème.

qu’appelle-t-on penser ?

Si un haussement d’épaule est un acte de penser, c’est que penser inclut un large éventail d’activités : se parler à soi-même, se réciter un poème, transposer en termes logiques des propositions, faire des projets pour le lendemain ; à quoi il faut ajouter ce que nous appellerions l’expression : gestes quotidiens qui disent notre état du moment. Elles ont en commun le recours au langage subvocal et font intervenir la totalité du corps. Le penser est une fonction du corps total.

Watson les regroupe les premières sous trois catégories : le mode automatique (penser comme on enchaîne une suite de nombres ou de prescriptions diverses comme un mode d’emploi, règles administratives) ; le mode semi-automatique : celui mis en œuvre quand le 1er est à retrouver et exige des efforts comparables à ceux qu’on met en place pour retrouver l’usage d’une compétence physique un peu perdue ; le dernier étant la pensée dite constructive : elle est nécessaire chaque fois qu’un problème nouveau surgit. L’explication repose encore sur l’analogie avec les habitudes manuelles : quand on est confronté à un objet nouveau, on le manipule en s’appuyant sur des gestes acquis et anciens, jusqu’à ce que leur nouvel agencement s’adapte à la nouveauté de la situation. Le même processus se met en place avec les habitudes verbales et de penser.

Deux problèmes évidents surgissent ici: la valeur de l’analogie comme explication et le résultat auquel on aboutit: comment expliquer le surgissement de pensées nouvelles à partir du remaniement sempiternel de vieilles pensées?

Pour ce qui concerne ce second point, Watson se réfugie du côté de la situation déclenchante qui est toujours nouvelle. Pour le 1er, il invoque l’état embryonnaire des recherches scientifiques qui montreront sans doute, un jour.. Reste que si l’analogie est parfois acceptable comme procédé pédagogique ou comme piste pour effectuer une recherche, elle ne l’est pas comme procédé scientifique permettant d’établir des propositions vraies.

9 – dernier concept : la personnalité

Le titre du chapitre que Watson y consacre est éloquent : présentation de la thèse selon laquelle notre personnalité n’est que le résultat du développement des habitudes acquises. Il indique clairement l’origine non behavioriste de la notion, que le chapitre va donc déconstruire.

La personnalité de chaque individu peut être comparée à une voiture, dont les caractéristiques sont adaptées à l’usage qu’on en fait : par exemple, une Ford est un véhicule utilitaire, une Rolls Royce un véhicule d’apparat. De la même manière, la personnalité du fabricant de chaussures est adaptée à cette activité, d’autre part socialement utile, celle de l’homme sans éducation à des métiers d’un certain type et celle de l’homme éduqué, à d’autres types. Il faut en tirer la conséquence qu’on ne saurait étudier cette notion sans la rapporter à la place de l’individu dans une société qui conditionne ses apprentissages et donc formate ce qu’il est. En même temps, la comparaison rappelle qu’on ne peut connaître objectivement que ce qui s’observe, soit le comportement, et que, cerner un individu, c’est pouvoir observer au travers des habitudes comportementales la somme des compétences acquises qu(il pourra mettre en œuvre, dès qu’une situation l’exigera (ce qui fait qu’ un même individu passe d’un type de comportement à d’autres tout au long d’une même journée).

Watson insiste en rappelant dans quelles limites travaille le behavioriste : son rôle n’est que de connaître à qui et à quoi peut être utile tel comportement, ou encore à quoi cette machine humaine est bonne en vue de prédire, quand la société a besoin des ces informations, quelles compétences on pourra en tirer.

La définition de la personnalité est la suivante : le produit final de nos systèmes d’habitudes, parmi lesquels les plus évidents sont les systèmes manuels, viscéraux et laryngés. Ces systèmes nombreux et très complexes résultent du conditionnement et peuvent être réveillés par des stimuli présents.

Pour finir, puisque tout est corporel ou incorporé, aucune maladie mentale ne peut être repérée, les pathologies sont elles aussi comportementales.

Dans ce chapitre, on peut dire que se met en place un escamotage comparable à celui de la pensée dans les chapitres précédents, l’escamotage du sujet. Watson ne nie pas l’individualité de chacun, les possibilités de variation des systèmes d’habitudes incorporés sont infinis, comme le sont aussi les situations à vivre. Il peut donc s’y produire des situations et des individus uniques. Mais, derrière ces individualités, aucun sujet ne porte les comportements. Pour qu’il y ait sujet, il faudrait donner au penser un autre statut que celui de se parler sans vocaliser, pour uniquement résoudre des problèmes en manipulant du déjà parlé.

Cette élimination du sujet rend compte de la voie thérapeutique propre au behaviorisme : le déconditionnement et le reconditionnement.

et maintenant le bilan

Ce livre est à la fois scandaleux et fascinant. Scandaleux par les objectifs que Watson assigne à la psychologie – rien moins que produire l’homme nouveau – quand on sait aujourd’hui à quels ravages cela aboutit. Fascinant par les moyens mis en œuvre pour contourner l’esprit et par les résultats que malgré tout cela donne.

Pour arriver à dégager ces résultats, il me semble qu’il faut distinguer deux aspects de son travail : la recherche de connaissance qui constitue la psychologie telle que Watson veut la construire et le but assigné à la dite science.

Watson présente explicitement son travail théorique comme devant aboutir à la connaissance des conditionnements qui permettront de produire un individu adapté aux exigences de la société et heureux de pouvoir s’y soumettre sans dommages excessifs pour lui. L’analyse qu’il donne de l’imbrication des systèmes de comportement incorporés (manuels, laryngés, viscéraux) justifie, dans la pratique thérapeutique le déconditionnement à tous les niveaux du comportement. Cette perspective est éminemment discutable. Elle relève de l’éthique, et pas seulement de celle de la profession…

Il faut remarquer quand même que cela donne à son travail théorique une cohérence : si ce que produit la recherche, en termes de connaissances, suffit à l’objectif fixé, nul besoin d’aller au-delà ; et même l’objection qu’on pourrait lui faire, à savoir celle du statut d’un livre qu’il donne à lire, tout en affirmant que penser n’est que parler, trouve sa réponse. Le texte théorique produit est une parole implicite de l’auteur, construite sur la base des habitudes acquises dans la société, de manipulation des objets et des êtres. Il peut fonctionner comme déclencheur pour une pratique – le conditionnement – plus efficace et utile à la société.

Ce qui peut nous rendre très méfiant à l’égard du texte lui-même. Ces précautions étant posées, on peut partir à la recherche de ce que le livre a à nous apprendre.

Le point de vue choisi par Watson est celui du rejet de toute affirmation de l’existence d’une âme ou d’un esprit quelconque ; seul le corps existe, il est source de tout ce qu’est un être humain. C’est le choix du matérialisme. Ce choix peut inclure des possibilités différentes : il peut être méthodologique ou ontologique ou les deux en même temps.

Le matérialisme méthodologique consiste à explorer l’hypothèse de l’existence corporelle comme seule existence pour examiner jusqu’où elle mène. Le matérialisme ontologique érige l’hypothèse de recherche en affirmation : l’existence de l’homme n’est que corporelle.

le behaviorisme comme matérialisme méthodologique

Watson explore une hypothèse pour la mener aussi loin que possible. On pourrait dire qu’il la suit comme on suit une piste, tant il met de ruse à éviter l’âme ou la pensée détachées du corps. De ce point de vue, une première critique consisterait à réfléchir aux résultats obtenus : la réduction du penser au parler et des deux activités à du purement corporel rend-elle compte de l’expérience que nous faisons de la pensée? Fournit-elle un modèle satisfaisant pour comprendre la réflexion et, par exemple, la pensée abstraite ? Et qu’en est-il de la liberté du sujet ? On peut maintenir la piste du matérialisme, mais force est de constater que le point d’arrivée de Watson est défaillant.

le matérialisme ontologique

Tout est ramené au corps, seule réalité, Watson assume une position ontologiquement matérialiste. En même temps, le corps dont il est question ici n’est ni celui de l’anatomiste ni celui du physiologiste, du neurologue ou du médecin. La volonté d’appliquer le modèle expérimental à la psychologie conduit Watson à examiner le corps comme ce qui se comporte, certes sur la base de la physiologie et du système nerveux, mais pas en étant réduit à cela. Du coup, il ouvre un champ de réflexion nouveau, il crée un nouvel objet scientifique dans la mesure où c’est à partir de cette possibilité de comportement que la physiologie et la neurologie sont revisitées.

Watson dit sa dette à l’égard du pavlovisme et fait du réflexe conditionné de Pavlov le support de son concept de conditionnement. Et pourtant, il s’en éloigne dans la mesure où les concepts de tout fonctionnel, d’unité et de capacité d’intégration du corps sont nécessaires pour penser le comportement. Le behaviorisme n’est pas réductible à une théorie du réflexe.

Faisons un bref retour sur le concept d’intégration mis en place par Watson, de manière insuffisamment explicite, comme je l’ai expliqué, mais présent de manière pesante. Il sert à penser ce qui se produit dans l’apprentissage expérimenté sur le rat, à savoir l’élimination des gestes inutiles à la production de la bonne réponse, une fois celle-ci découverte. Il sert aussi à penser l’articulation des habitudes acquises au cours du développement de l’enfant, sans recourir à l’image d’un empilement. La chronologie des compétences acquises par le bébé pourrait accréditer cette image : d’abord la maîtrise des gestes, puis du langage, puis de la pensée. Or, il n’en est rien : tout en apprenant à manipuler les choses à sa portée et son propre corps, le bébé exerce sa voix et il ne pourra parler, au sens strict que parce que ses habitudes vocales sont le doublon des habitudes manuelles. Ainsi équipé, l’être humain dispose d’un monde qu’on peut qualifier d’incorporé. Certes, des modèles de machines peuvent toujours être utilisés pour rendre compte de ces compétences, mais l’ouverture produite va frayer un autre chemin.

En conclusion, on peut donc dire que le matérialisme méthodologique de Watson ne produit pas un résultat assez intéressant pour qu’on puisse en accepter le versant ontologique. Et pourtant, le résultat n’est pas nul : sa démarche pousse à étudier davantage « ce que peut le corps » comme disait Spinoza, et à mener la réflexion sur ce savoir qu’il s’intègre. Ce que les gestaltistes vont étudier, c’est justement cette possibilité qui nous permet d’effectuer tout un ensemble de gestes, sans passer par la représentation. En réduisant tout comportement à du corporel, Watson impose de penser autrement le corps que dans son opposition à une âme qui le réduit à de la pure matière inerte, quelque chose comme cette poussière à laquelle il retourne dès que son âme le quitte.

Prochain épisode en décembre : la critique gestaltiste et son armature de concepts nouveaux.

éthique & psychothérapie : de la psychopathologie à l’autoproclamation

éthique & psychothérapie : de la psychopathologie à l’autoproclamation

À propos d’un récent article de Philippe Grosbois à consulter absolument en cliquant sur l’hyperlien ci-contre.

par Philippe Grauer

trompe-l’œil

Psychopathologie, dénominateur commun, prérequis à une formation psychothérapique ultérieure qui ne vit jamais le jour, dénonce Philippe Grosbois. On peut considérer que ce trompe-l’œil nullement indéchiffrable affichait dans sa fausse perspective dès sa création la politique des psychologues français. N’oublions pas que ce qui constitua durant près d’un demi siècle l’essentiel de l’enseignement (nous ne parlons ni de formation ni de transmission) de la psychothérapie [question de la définition du terme] aux psychologues en France s’effectua par l’intermédiaire des représentants de la psychanalyse universitaire ayant pris pied en psychologie (et en psychiatrie à partir du nouvel élan que représenta le lacanisme) au cours des décennies 50-60.

sous-traitance boiteuse

Étrange sous-traitance. Les maîtres psychologues-psychanalystes rappelaient sans cesse à leurs étudiants en psychologie que la psychanalyse demeurait la véritable référence, la « discipline reine », la psychologie représentant bien peu de chose en vérité sur l’échelle des valeurs cliniques. Bien entendu passer soi-même par la psychanalyse était facultatif (d’où les incitations de type aristocratique), la formule devant être bâtarde dans le cadre d’une université du type de la nôtre. Le grand événement existentiel étant le stage en hôpital où l’on était soudain confronté au monde de la folie, souvent encadré par la médecine locale, elle-même ne l’oublions pas non formée à la psychothérapie, du à la va comme je te pousse. Méchant système boiteux soutenu par pas mal d’arrogance et une dose non négligeable de corportatisme. C’était le temps du mépris qu’évoque souvent Michael Randolph.

enfin débarrassée

Dès que la psychologie comme discipline eût récupéré sa souveraineté scientifique et idéologique, réintégré son identité de psychologie scientifique détachée de toute « philosophie » (phénoménologie et psychanalyse), résolument réorientée vers une psychiatrie ayant clos son épisode psychanalytisant et recentrée sur l’organicisme, il n’était plus question pour elle de concevoir un enseignement de la psychothérapie autrement que sur le mode « scientifique » : neurologique, comportementaliste, ancillaire à la médicalisation de l’existence.

psychopathologie et surtout rien de plus

Pour cela, aucun besoin d’une psychothérapie fondée sur le ressort méthodologique de la relation et d’une intersubjectivité engagée, à dimension philosophique de surcroît, fondée sur une réflexion anthropologique, requérant un type de transmission inconcevable dans les conditions universitaires actuelles. Le plus petit commun multiple représentant la formation à la psychothérapie s’avéra être la psychopathologie et surtout rien de plus. Cela autorisait un accord momentané entre puissances universitaires, les psychanalystes du SIUEERPP récupérant le minimum psychanalytique syndical grâce aux postes encore détenus dans ce secteur.

émancipation épistémologique et méthodologique

Philippe Grosbois se scandalise après coup d’une situation qu’il a le privilège d’analyser de l’intérieur. Précieux témoignage, analyse impitoyable. Cette situation c’est celle que les-psychothérapeutes ont analysée et entrepris de modifier par tout un travail d’émancipation épistémologique et méthodologique, entrepris en France par les deux syndicats historiques, en particulier au plan idéologique par le SNPPsy, travail recoupé par la déclaration de Strasbourg, à laquelle succéda l’institution des deux fédérations. Cette déclaration d’indépendance de la psychothérapie en 1990 changea la donne. Il s’agissait de définir, précisément… la psychothérapie.

mais qu’est-ce que la psychothérapie ?

En quoi consiste-t-elle ? où s’enseigne-t-elle comment se transmet-elle ? à l’instar de la Trinité chère aux grecs, consiste-t-elle, si jamais elle consiste, en une(1« ) ou en plusieurs « personnes épistémiques » ?

Quelle saine prudence de ne pas l’avoir définie ! le législateur soucieux de la séparation des pouvoirs pour ne pas dire des savoirs n’avait pas défini non plus la psychologie en 1985. Il ne relève évidemment pas des attributions de l’Assemblée nationale de définir une discipline, elle s’est déjà compromise dans des prises de positions délicates relatives à l’Histoire, avec le colonialisme puis le génocide arménien, laissons la responsabilité du savoir à l’Université.

Pour la définir de façon suffisamment lâche pour qu’elle convienne à l’ensemble de ses modes et variantes allant du plus médicalisé au non médical, il faudrait la décrire en termes de recours par une personne en souffrance psychique auprès d’un praticien professionnel qui l’écoute et lui propose un cadre, un espace de soin (thérapie = cure, mais soin n’est pas souci, ça se complique rapidement) par la parole [protocolisé en thérapie brève comportementaliste ou pas du tout] accompagné ou non de prescriptions. En France c’est à Hippolyte Bernheim chef de file de l’École de Nancy, médecin des pauvres, auteur en 1891 d’un ouvrage intitulé Hypnotisme, suggestion, psychothérapie que nous devons le premier emploi du terme.

déclinaison de la psychothérapie

On peut répartir la psychothérapie entre quatre champs disciplinaires qui la déclinent différemment. Ces champs se nomment, par ordre d’entrée en scène historique la psychiatrie, la psychologie, la… psychothérapie, la psychanalyse (2« ). Une distribution cardinale dans le cadre du concept de carré psy permet toutes sortes de combinaisons et assemblages, plus ou moins légitimes cela peut s’examiner – précisément à partir du moment où l’on procède d’un principe classificateur et organisateur.

Le carré psy est régi par le couple disciplinaire psychiatrie-psychologie. La psychanalyse, discipline extra universitaire – il peut exister des disciplines hors les murs universitaires, intéressante curiosité, se souvenir de Eitingon à Berlin –, dispose d’une métapsychologie rien que pour elle. La psychothérapie relationnelle issue de la psychologie humaniste américaine comporte un petit nombre d’Écoles, disons méthodes, réparties selon une dizaine de domaines.

psychanalyse et psychothérapie relationnelle

Ces deux dernières disciplines non universitaires ont connu des destins différents. La psychanalyse constitue l’une des doctrines majeures ayant influencé les sciences humaines au XXème siècle. À tel point que la psychothérapie relationnelle qui par ailleurs lui doit beaucoup dut attendre pour se déployer que cette dernière institutionnellement décline, progressivement éliminée des territoires de la psychiatrie et de la psychologie au sein desquelles elle s’était installée en hôte influent en Occident à l’issue de la seconde guerre mondiale. Psychanalyse et psychothérapie relationnelle partagent le principe de la dynamique de subjectivation et de la relation (le transfert en constituant une variété) comme moteur de la démarche. Elles partagent également le fait de se transmettre et superviser de façon extra académique.

Ainsi donc cette loi fonctionna en marché de dupes, s’agissant officiellement de dépouiller les psychothérapeutes d’alors de leur nom de métier pour en faire un titre paramédicalisé sans bien entendu s’occuper davantage d’une psychothérapie que Philippe Grosbois conçoit sur le modèle psychanalytique alors que pour ses pairs le mode DSM suffit largement, enseigné et non transmis, académique pour tout dire. Les psychologues-psychanalystes manœuvrés ont perdu la partie jouée contre eux alors qu’ils se l’imaginaient montée contre nous. Il est temps de s’en rendre compte. Facts are friendly disait Rogers. Les reconnaître en tout cas est bien utile. Lisez dans le détail le beau travail auquel s’est livré notre collègue. l’Histoire ne s’arrête pas à l’issue d’une bataille. Nous nous sommes bien battus, le reste reste à accomplir.

  • 1 Ce que nous graphions la-psychothérapie
  • 2 Puis resurgit la psychothérapie… sous la dénomination de… psychologie humaniste, engendrant pour finir la psychothérapie relationnelle. Nous verrons même alors intervenir la philosophie.

La psychanalyse pétitionne en Belgique et demande notre appui

BELGIQUE

La psychanalyse en danger en Belgique

Une proposition de loi, dont l’existence est connue de nous depuis seulement quelques semaines, est déposée ce matin sur le bureau des parlementaires belges. Cette loi vise à légiférer le champ de la psychothérapie, celle-ci étant alors considérée comme spécialisation des titres de psychologue et de psychiatre. Les psychanalystes, qu’ils le veuillent ou pas seront vraisemblablement inclus dans le champs de la psychothérapie. Cela aura comme conséquence deux choses dommageables pour les analystes : d’une part leur formation spécifiques au sein des écoles n’aurait plus de valeur au yeux de la loi, seuls les titres universitaires seraient pris en compte, les analystes par ailleurs dépendraient dès lors du conseil supérieur de la santé mentale qui légiférera leur pratique et qui sur douze personnes ne comprendrait que deux analystes. D’autre part il y a presque une certitude que l’analyse laïque ( pratiquée par des non psychologues ou psychiatres) deviendrait illégale.

Toutes les associations belges de psychanalystes regroupées sous le nom de FABEP ( FBPV pour les néerlandophones) se sont donc réunies en urgence et sont arrivées à un accord ce dimanche pour publier un Appel des psychanalystes belges aux parlementaires et faire circuler ce document sous la forme d’une pétition pour laquelle votre signature est sollicitée. Cet appel espérons-nous pourra peut-être nous permettre d’être entendus par les commissions qui décideront d’entériner ou pas cette loi.

Pour le bureau d’Espace analytique de Belgique : Danielle Bastien et Cédric Levaque

PÉTITION

L’ensemble des Écoles, Sociétés et Associations psychanalytiques de Belgique – FABEP – lancent aujourd’hui un

APPEL DES PSYCHANALYSTES AUX PARLEMENTAIRES DE BELGIQUE

Nous vous invitons, tous, très largement à signer celui-ci en rejoignant le lien suivant

ATTENTION : vous devez recevoir un courriel de confirmation pour signer, si ce n’est pas le cas vérifiez dans vos spam certains y arrivent dans cette boîte.

Voici le texte de l’appel

APPEL DES PSYCHANALYSTES AUX PARLEMENTAIRES DE BELGIQUE
TEXTE ADOPTÉ PAR LA FABEP (Fédération des Associations Belges de Psychanalyse) – FBPV (Federatie van Belgische Psychoanalytische Verenigingen) ce 20 OCTOBRE 2013

Une réglementation de la psychothérapie dans le cadre d’une loi sur la santé mentale est en préparation. Elle englobe la psychanalyse. Nous psychanalystes et amis de la psychanalyse, ou simplement reconnaissant ce qu’elle a apporté à la culture, demandons avec insistance que les structures institutionnelles qui ont jusqu’à présent permis et assuré la transmission de cette discipline ne soient pas mises en péril par la règlementation qui se prépare, ceci afin que la spécificité de la psychanalyse soit prise en compte. Celle-ci est une discipline à part entière.

La formation des psychanalystes a été assurée jusqu’à aujourd’hui par leurs Sociétés et Écoles qui existent en Belgique depuis plusieurs dizaines d’années. Il y faut une analyse personnelle de longue durée et une formation permanente tout au long de la pratique du psychanalyste : contrôles, supervisions, séminaires, groupes de travail, colloques… Cette formation ne relève pas des universités, même si une partie de la formation théorique peut y trouver place.

La psychanalyse est aujourd’hui pratiquée tant par des médecins, des psychologues que par des personnes détentrices d’autres diplômes. C’est ce que Freud a appelé la psychanalyse laïque.

En toute légitimité, nous demandons, pour ce qui est de la formation au-delà des enseignements dispensés par ailleurs, que les Écoles et Sociétés psychanalytiques restent habilitées à assurer cette formation spécifique.



Lettre de l’Union professionnelle des psychologues (Belgique)

Union professionnelle des psychologues (Belgique)

Monsieur et Madame le député,

Depuis peu un groupe de psychanalystes, minoritaire dans le mouvement psychanalytique mais très bien organisé en termes de lobbying, conteste haut et fort votre travail.

Ils souhaitent la non paramédicalisation des professions psy, ce sur quoi nous sommes tous d’accord.

Ils souhaitent aussi pouvoir être reconnus d’office comme pratiquant la psychanalyse du fait de leur appartenance à une association de psychanalystes, comme c’est le cas en France. Cela leur permet d’avoir les avantages de la législation sans ses contraintes. Cela nous paraît indéfendable.

Leur argument est entre autres que seules leurs écoles connaissent les exigences de leur formation et ses modalités. C’est tout à fait exact, mais c’est le cas de chaque orientation psychothérapeutique.

Nous avons réfléchi à ce problème et nous vous y proposons uns solution.
Il faudrait que la loi prévoie un conseil supérieur de la psychothérapie. Celui-ci serait composé pour moitié de représentants du corps enseignant (universités organisant un 3e cycle en psychothérapie, professeurs enseignant la psychothérapie à l’université pour les universités qui ne l’organisent pas + formateurs de chaque orientation psychothérapeutique dans des écoles reconnues sérieuses) et pour l’autre moitié de représentants des fédérations de psychothérapeutes de chaque orientation.
Ce conseil de la psychothérapie comprendrait 4 (éventuellement 5) chambres différentes : une par orientation psychothérapeutique (plus éventuellement la psychanalyse). Ce sont ces chambres qui détermineraient les conditions minimales que doivent remplir les formations pour leur orientation et leurs modalités dans les grandes lignes.
Ceci permet un compromis entre être « hors la loi » et être dans la loi mais avec la sécurité que son orientation psychothérapeutique ne soit pas dénaturée.

Nous vous signalons également que différentes fédérations professionnelles de psychothérapeutes existent à l’heure actuelle, reconnues par le Ministère des classes moyennes comme fédérations professionnelles. Ces fédérations ont déjà fait le travail de réfléchir aux critères et exigences de formation pour leur orientation. Il s’agit de l’Association belge de psychothérapie (qui se réfère au diplôme européen), la Fédération francophone belge de psychothérapie psychanalytique, la Fédération belge des psychothérapeutes humanistes (démarche d’agréation en cours auprès du Ministère des Classes Moyennes). Il existe aussi une fédération des formateurs en psychothérapie systémique, mais non reconnue, de même que la Fédération des associations de psychanalyse, non reconnue également.
Pour ce qui concerne le conseil supérieur de la santé mentale, celui-ci devrait aussi avoir différentes chambres (psychiatres, psychologues, psychothérapeutes, travailleurs sociaux, …) qui donneraient des avis

compromis à la belge

concernant leur secteur de travail et réfléchirait en commun à comment améliorer la prise en charge de la santé mentale en Belgique.
Nous souhaitons vraiment qu’une législation passe durant cette législature mais il est important que celle-ci soutienne ce qui fonctionne déjà bien dans ce secteur. Nous sommes conscients qu’il s’agit d’un secteur diversifié et donc complexe, mais nous avons un atout majeur pour résoudre ces difficultés, celui du « compromis à la Belge ». Nous comptons sur vous pour y arriver.

Cette lettre est co-signée par l’Union professionnelle des psychologues (UPPsy)

Roms – ethnicisation de la misère européenne

Roms de Bulgarie – stratégies de survie I

Statistiquement Rom, économiquement vôtre

par Albena Dimitrova

Être Rom de Bulgarie

La population Rom de Bulgarie est sédentarisée depuis plusieurs siècles et fait administrativement partie de la population bulgare officielle dès la fin de l’occupation ottomane en 1879. Mais son statut demeure différencié et ses droits sont partiels par rapport au reste de la population. Pendant les régimes de rationnement des années 1930 et 1940 les données conservées dans les archives distinguent trois niveaux pour les rations de nourriture. Pour le pain par exemple, le rationnement est reparti de la manière suivante : 1 pain pour le bulgare ethnique, ½ pain pour le bulgare juif et ¼ pour le bulgare tzigane (Rom).

Avec l’arrivée du régime communiste en 1946, la Monarchie parlementaire est remplacée par la République populaire et l’égalité de tous est inscrite dans la loi. Un vaste programme d’assimilation de toutes les ethnies est financé et suivi par le Parti Communiste au pouvoir. Scolarisation, accès aux soins, logements et travail salarial pour tous. Les Roms sont essentiellement employés dans les kolkhozes agricoles, la métallurgie, la police subalterne, les chantiers de construction et dans les services de nettoyage des rues et du ramassage des ordures.

À partir de 1956 commence une deuxième phase d’assimilation par un changement forcé des noms visant à effacer les différences administrativement visibles. Dans les lieux publics la pratique de langues d’origine ethnique autres que le bulgare est prohibée et passible d’une amande, les langues tziganes sont interdites d’enseignement. Ce programme d’unification linguistique des années 1960 a été promu par le Parti Communiste bulgare comme étant inspiré « de l’exemplaire politique française pour la protection de la langue des Lumières ». Le français est alors la langue officielle pour tous les documents bulgares internationaux et ceci jusqu’en 1994. En contrepartie d’une meilleure coopération à l’assimilation, les minorités obtiennent des quotas d’admission facilitée dans les Universités et des aides renforcées pour être logés et soignés. Des Hassan ou des Djouhri, deviennent des Assen ou des Youri.

À la chute du mur de Berlin en 1989, les populations économiquement faibles et socialement fragilisées comme les retraités, les invalides ou les ouvriers pauvres à la solde d’État ont été les premières touchées par la libéralisation des prix de l’électricité et du chauffage. Les politiques de soutien ont été gelées. Des habitants qualifiés de « Roms » dans des immeubles entiers ont eu leur électricité coupée et avaient trafiqué les compteurs en se branchant chez les immeubles voisins pour se chauffer durant les premiers hivers de la démocratie. Ce fait provoque un premier large mouvement de rejet « anti-tzigane » de la part du reste de la population bulgare. Rapidement les quartiers ont intégré la ségrégation marchande de l’immobilier et les « Roms » ont été expulsés par la misère à la périphérie des villes ou dans les campagnes et des problèmes d’ordre économique ont pris ouvertement une forme de problèmes d’ordre ethnique.

En 2007, année de l’adhésion de la Bulgarie dans l’Union Européenne, le nombre estimé de la population bulgare d’origine Rom est de 650 000 personnes*(Roma Guide, étude de la fondation Société Ouverte), soit environ 8% de l’ensemble de la population bulgare.

Être Rom dans les statistiques aujourd’hui

Le recensement des Roms comporte des approximations estimatives. Il n’est pas aisé d’inscrire une case « rom » dans les pièces administratives. Le modèle républicain bulgare, tout comme celui des autres membres de l’UE, est fondé sur la souveraineté d’un ensemble de citoyens et non pas sur leur appartenance aux groupes ethniques.

C’est un véritable dédale pour établir des données fiables. Les études sociologiques recoupent des informations comme la pratique de langue, l’affiliation familiale, l’appartenance auto-déclarée, ou bien plus récemment, le recensement des habitants de certains quartiers bien distincts, dits tziganska mahala* (quartier tzigane). N’importe quel habitant de ces bidonvilles est automatiquement considéré Rom.

La pratique de la langue est fortement réduite par les décennies de prohibition et ne révèle qu’une faible partie de la population Rom. La filiation familiale est également un critère dilué par les nombreux mariages mixtes encouragés durant le régime communiste. Les enfants de ces mariages sont-ils Roms ou pas ? Les sources statistiques sont aujourd’hui un mélange de regroupement de données qui puisent également des informations dans certaines listes officieusement tenues dans les maternités au moment des enregistrements des accouchements ou bien dans les établissements de l’éducation nationale au moment de la scolarisation des enfants ou par les employeurs au moment de l’embauche.

Une rationalité économique ?

Le chômage des Roms de Bulgarie dans les statistiques nationales est de l’ordre de 46%. Les 8% que représente la population Rom dans la population bulgare occupent près de 90% des emplois de ramassage des ordures, traitement des déchets et nettoyage des rues bulgares et plus de 70% des emplois dans les chantiers de construction.

Avec la libre circulation des personnes dans l’Union Européenne, cette population est largement employée par les sociétés de sous-traitance des chantiers de travaux publics. Un grand nombre de chantiers européens sous-traitent des sociétés de construction bulgares – ces contrats concernent tout particulièrement des sociétés allemandes et françaises.

Les conditions salariales de ces sociétés bulgares sous-traitants des chantiers en Allemagne ou en France sont conformes aux législations européennes et soumises au respect de la rémunération minimale fixée dans le pays commanditaire du chantier. Les contrats de travail sont signés par l’employeur bulgare et sont présentés en annexe du contrat de sous-traitance signé avec la société allemande ou française qui a emporté l’appel d’offre pour un chantier public dans son pays. C’est une partie visible et réglementée des conditions de travail qui fait l’objet à de multiples contrôles de l’inspection de travail. Mais la coopération multilatérale s’arrête à ce niveau des inspections sans enquêter plus loin dans les relations internes entre l’employeur bulgare et ses salariés employés sur les chantiers européens.

Pourtant des employés de ces sociétés bulgares témoignent d’une pratique courante en interne. Au moment de la signature du contrat officiel qui sera présenté en annexe dans le contrat principal de sous-traitance, le travailleur bulgare embauché par la société bulgare est « prié » de signer une procuration générale pour la gestion de son compte bancaire sur lequel sont versées les rémunérations pour la durée du contrat. Cette procuration est « donnée » à une personne extérieure au contrat de sous-traitance Souvent les mandataires de ces procurations sont des personnes physiques proches ou membres de la famille du patron de la société bulgare.

Le jour de la paie, les salaires sont dûment versés sur les comptes des employés bulgares et ainsi sont visibles pour tout audit de l’inspection de travail. Simultanément à ce virement, un autre virement en sens inverse est ordonné par le mandataire de la procuration générale en utilisant le plein droit que celle-ci lui octroie sur le compte du salarié. L’astuce est que ces transferts qui ponctionnent le salaire légalement contracté, paraissent comme des opérations d’ordre privé et ne sont pas traçables en lien direct avec le contrat de travail de sous-traitance sur les chantiers d’Europe. Ainsi des ouvriers bulgares Roms et non-Roms travaillant pour ces chantiers font l’objet d’une double négociation de salaire, une pour les inspecteurs français, allemands et une autre, de manière interne à l’entreprise bulgare, à moitié prix pour les bulgares et à quart de prix pour les Roms.

Ce double traitement ne fait l’objet d’aucun contrôle de la part des administrations fiscales, ni de celles des services du travail. Aucune institution nationale ou supranationale ne prend l’initiative d’une enquête permettant des poursuites judiciaires contre ces pratiques de vols invisibles. À ce jour aucun des employés n’a brisé l’omerta. Si les Roms en témoignent en privé, leur parole publique est source de menace et de plus de répression encore. « Aller dire ça… Ces gens sont puissants et eux ne risquent rien. Mais nous, on va se faire tabasser, puis comme on a signé, bah après on n’aura plus de boulot et c’est tout… »

Mon cyprès coûte bien plus cher que cette ordure de tzigané

Une brigade d’ouvriers saisonniers d’origine Rom est recrutée pour creuser des trous pour la plantation de cyprès de grande taille. Le chantier est à la campagne en Bulgarie, dans la résidence secondaire d’un ancien ministre. Le travail doit être fait en urgence car la survie des cyprès déracinés et transportés à une longue distance nécessite une rapide mise en sol.
La brigade des ouvriers Roms est nombreuse. Les ouvriers sont accompagnés de leurs familles et les fourgonnettes qui leurs servent de logement le temps du chantier sont installées à proximité. Durant la journée de travail les femmes et les enfants sont présents sur le chantier. Les plus costauds des enfants transportent des seaux de terre sur des emplacements non loin des cyprès. Les plus petits leurs courent autour. Les arbres sont empilés avec les racines soigneusement enveloppées de sacs plastiques en attendant la plantation. Une rixe éclate entre quelques enfants, un des plus petits perd l’équilibre et tombe sur le tas de cyprès. Quelques racines sont écrasées et le gamin peine à sortir du tas. L’ancien ministre propriétaire du domaine est témoin de l’incident et sort furieux de sa datcha en hurlant, « Ramassez-moi de là cette saleté de tzigané (enfant tzigane). Mon cyprès coûte bien plus cher que cette ordure de tzigané ».

Le chef de la brigade d’ouvriers tziganes stoppe le travail. Demande à ce qu’on lui répète ce qui vient d’être dit, le propriétaire le redit. Alors, le chef de la brigade fait signe aux autres ouvriers, tous déposent à terre leurs instruments. À son signal ils quittent le chantier, « Puisque notre tzigané coûte moins cher que ton cyprès, alors creuse tes trous toi-même ». L’évacuation du campement se fait dans l’heure qui suit, sous les cris de protestation du propriétaire et du chef paysagiste du chantier. « Les cyprès doivent être plantés ce soir ! Sinon on les perdra, revenez immédiatement ! »

Les ouvriers Roms ne changent pas d’avis et partent vers leurs villages respectifs situés dans un périmètre de 60-70 kilomètres de la résidence secondaire de l’ancien ministre. Dans la nuit, des gardes du corps à moto font le tour des villages où résident les ouvriers démissionnaires du chantier. Ils les sortent de leurs maisons, les passent à tabac et les transportent de force sur le chantier en pleine nuit. Les ouvriers finissent de creuser tôt dans la journée et peuvent retourner chez eux sans être payés.

Va, on est comme ça, depuis le temps on a l’habitude

Aucune plainte n’a été déposée. « Pourquoi faire ? Pour nous faire tabasser encore…? Ils peuvent même nous mettre en prison. Ils vont dire qu’on était des voleurs, qu’on n’avait rien à faire dans une propriété privée en pleine nuit. Va, on est comme ça, depuis le temps on a l’habitude… »

Dommages et intérêts

Ces populations dites « à vocation de retourner dans leurs pays d’origine » et avec « un mode de vie incompatible avec le nôtre » ne servent-elles pas par ailleurs de levier de valorisation politique auprès des populations votantes dans d’autres pays d’Europe ?

Lorsqu’en France est posée la question des flux migratoires dits « d’origine Rom », les attitudes de certains responsables politiques ressemblent bien plus à des attitudes de gestionnaires et de managers qu’à des attitudes d’hommes politiques garants d’un ordre public républicain. La « gestion » des flux migratoires semble menée en vue d’un « retour sur investissement électoral».

titrisation de la politique gouvernementale

Cela souligne peut-être une nouvelle tendance plus générale dans la vie politique. Le philosophe Michel Feher parle d’une titrisation de la politique gouvernementale. Dans ses travaux, il fait le constat de ce glissement de l’action politique vers une gestion politique régie par des critères managériaux de rentabilité. Impuissants pour trouver des solutions aux problèmes économiques et sociaux dominés par les flux financiers dérégulés qui échappent à leurs actions politiques, les hommes politiques exercent le pouvoir qui leur est conféré par le vote citoyen sur des problèmes mineurs mais médiatiquement attrayants. D’autant plus que la plupart des médias sont propriété des mêmes milieux financiers qui évincent tout contrôle politique. Aucun média de la taille du Figaro par exemple n’est possédé par des Roms ou des ouvriers pauvres. Si on prolonge la saisissante analyse du néo-libéralisme des travaux de Michel Feher, on pourrait mieux comprendre les agissements sur les 20 000 Roms migrants en France et les décrire comme une forme de « bulle spéculative ».

effet de levier optimal

Qui fixe les objectifs aux « managers » politiques ? Le « marché électoral » via les accréditations d’intention de vote. De plus, « en présence des nouvelles technologies de l’information continue, les hommes politiques se trouvent en campagne électorale quasi permanente », autrement dit, les cotations sur le marché électoral sont en continu. Les hommes politiques en tant que managers qui souhaitent être reconduits dans leurs fonctions ont intérêt d’avoir des objectifs atteignables. Dans cette optique, leurs efforts se placent naturellement pour orienter au mieux les objectifs qui leurs seront imposés par « les actionnaires », la population votante. Pour être réélu, il est bon d’avoir des objectifs rapidement réalisables avec des résultats immédiatement perceptibles par le plus large nombre de votants. Ainsi, réussir à orienter le « marché électoral » sur des objectifs d’une gestion efficace des flux migratoires plutôt que sur des objectifs d’une gestion des flux financiers est de ce point de vue bien plus « rentable » pour un manager politique.

Ainsi, le choix de l’objectif porté sur la population dite « Rom » comme « capital de mise à risque » est clairement un choix performant pour le « retour sur investissement électoral » de Manuel Valls qui agit en parfait entrepreneur d’une LBO* à la recherche d’un effet de levier optimal.

une toute petite population

D’une part, le nombre des Roms indésirables est faible par rapport à celui de la population votante qui présente ses « doléances » de leur présence sur le sol français, le « capital risqué » est donc faible ; le capital de Roms est « emprunté » à peu de frais et, les « actionnaires » de ce « capital Roms » ne détiennent pas de droit de vote sur le « marché électoral » qui concerne les hommes politiques français comme Manuel Valls et son parti.

D’autre part, les 20 000 personnes réparties dans des centaines de campements sont périodiquement déplacées de quartier en quartier et de région en région touchant ainsi un bien plus grand nombre de « riverains en souffrance ». Ceci démultiplie l’impact de la bulle spéculative. La politique menée pour la protection des riverains obtient un effet de levier que beaucoup d’entrepreneurs de haut vol pourraient envier à Monsieur Valls. Cela reviendrait pour un manager à lever avec un même petit capital de départ des fonds auprès de plusieurs établissements banquiers. Avec une mise au départ d’une toute petite population – quelques milliers de Roms – Valls obtient l’adhésion et l’entrée potentielle de voix électorales multipliées par un coefficient de plusieurs centaines de fois « le capital misé » au départ.

À peu de frais, la politique managériale des flux migratoires permet une forte rentabilité électorale

La dynamique de démantèlement des camps Roms et leurs déplacements vers d’autres riverains produit une boule de neige de « gênes occasionnées » et assure ainsi une rentabilité politique accrue sans besoin d’un nouvel investissement de « population à risquer », puisque seront misés les mêmes Roms « empruntées » à peu de frais aux pays partenaires au sein de l’Europe-même. Au moment du départ forcé des campements, nombres de riverains-votants sont soulagés et donc convaincus de l’efficacité et de la puissance politique du Ministère de l’Intérieur qui assure la fonction régalienne de la protection de la population. À peu de frais, la politique managériale des flux migratoires permet une forte rentabilité électorale.

Quelles que soient les indignations d’ordre idéologique ou moral qui peuvent accompagner l’avis selon lequel « les Roms sont indésirables », ce consensus sur « le problème Rom » pourrait localement, dans « la bulle spéculative de voisinage» être d’une rentabilité électorale élevée. Mais aucune étude comparative n’est demandée pour le moment sur les montants des dommages des vols occasionnés par les 20 000 Roms à mode de vie incompatible et les montants des fonds détournés des circuits fiscaux ou les profits réalisés grâce au déclassement de cette tranche de la population européenne. Il n’y a donc pas d’estimation des « dommages et intérêts » de l’opération.

En attendant, les chantiers de construction des TP européens continuent à utiliser la main-d’œuvre des minorités dites « de mode de vie incompatible » et on maintient leur « vocation » de creuser les trous des jardins des résidences secondaires, de laver les rues et de construire des autoroutes en Europe à peu de frais.

tziganes en savon

Sarkozy avec sa « Droite décomplexée » avait déjà apaisé les consciences. Dès 2010, il avait « dénationalisé » ces migrants qui campaient en France et qui médiatiquement n’étaient plus des bulgares ou des roumains, mais des Roms. Dans les cafés de Sofia on commentait avec soulagement, « Vous voyez, personne n’en veut de ces tziganes, même la France avec ses grands humanistes les jette dehors, alors nous… ce ne sont pas des bulgares, Sarkozy l’a bien compris ». Et, si en Allemagne on risque encore gros pour un tag « Tziganes en savon », en Bulgarie ces tags sont étalés sur les murs des marchés et des places publiques. Aujourd’hui en France, on a réussi à cerner une population habitant dans des campements de misère et à la définir selon des critères d’appartenance ethnique Rom. Valls avec sa Gauche nous offre un nouveau dicible après la bulle de savon faite du mot « race » puis éclatée au profit du bien plus doux, « mode de vie incompatible avec le nôtre ». En attendant les élections de 2014, les cotations sur le « marché électoral » continuent et préparent celles des présidentielles de 2017, mais méfions-nous des nouveaux Madoff de la politique.


À suivre…

Roms de Bulgarie – stratégies de survie II
– Portraits de Roms de Bulgarie


Références bibliographiques

– Nadège Ragaru, Bulgarie, Être Rom ou les dangers d’une lecture figée de l’identité, Documentation Française.

– Michel Feher, La Titrisation de la politique gouvernementale, Vacarme.

Les Roms en Bulgarie, étude de la Fondation Société Ouverte, en bulgare.

Liens utiles

http://www.laparisienneliberee.com/entretien-michel-feher/ (s’approprier les concepts du néolibéralisme)
http://lmsi.net/L-Europe-au-miroir-des-Roms,1096 (première partie)
http://lmsi.net/L-Europe-au-miroir-des-Roms (deuxième partie)
http://lmsi.net/L-Europe-au-miroir-des-Roms,1099 (troisième partie)
http://lmsi.net/L-Europe-au-miroir-des-Roms,1100 (quatrième partie)
http://lmsi.net/L-Europe-au-miroir-des-Roms,1101 (cinquième partie)


ÉTRANGER SANS FAMILLE

19 octobre 2013 |
par Gilles Sainati

Finalement cette affaire concernant la reconduite de la jeune Leonarda permet de savoir que 65 % de français sont contre le retour de cet enfant adolescente et de sa famille en France selon un sondage BVA pour i télévision et Le Parisien.. et seulement 46 % se disent choqués des conditions d’interpellation de Leonarda.

Même s’il faudrait voir exactement les questions posées dans ce sondage, celui-ci donne le ton de l’opinion publique en France à l’approche de Noël, après des années matraquage médiatique et sécuritaire.

Il faudra dorénavant attendre la sonnerie de la fin des cours pour expulser les enfants étrangers

Les résultats de l’enquête administrative sont par contre sans surprise, il faut rappeler qu’au regard de notre système juridique et judiciaire, la procédure d’éloignement avait été validée aussi bien par les juridictions administratives que judiciaires. Selon le rapport remis au Président de la République, l’administration a appliqué la loi, seuls les policiers auraient manqués de discernement, le rapport préconisant l’interdiction des arrestations dans le temps scolaires… Il faudra dorénavant attendre la sonnerie de la fin des cours pour expulser les enfants étrangers.

On peut s’émouvoir de cette situation, faire dans l’émotionnel, c’est la situation de notre État de droit en France, il est vrai, alimenté par les divers mensonges du chef de famille, Resat Dibrani qui a menti sur les origines Kosovares de sa famille pour avoir dit-il : « une meilleure chance de bénéficier du droit d’asile. »

Mais ce qui est le plus étonnant, pour un praticien, est la deuxième partie de l’histoire qui commence maintenant. Le Président de la République propose à Leonarda, âgée de 15 ans, de revenir en France seule ! Étonnant, il est nécessaire de connaître qui a pu lui suggérer une idée aussi saugrenue. En effet, la France a adhéré à la Convention européenne des Droits de l’Homme ( CEDH) depuis déjà belle lurette !

Or que dit l’article 8 de cette convention:
« 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance.
2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. »

La France propose donc à Leornarda qu’elle finisse ses études en France, sans le soutien de sa famille, sans l’entourage de ses frères et sœurs… Et d’ailleurs pourquoi ce serait Leornarda et pas les autres enfants de la famille… La dernière est née précisément en France.

[Image : Sans titre]

Le France vient d’inventer un nouveau modèle éducatif : on expulse les parents mais on garde les enfants (que l’on choisit, les plus médiatiques peut être). Au moment, où les pouvoirs publics et associations essaient de trouver une solution pour les mineurs étrangers isolés (c’est-à-dire sans famille) c’est une surprise.

Il semble que cette position intenable porte atteinte directement et frontalement aux dispositions de la Convention Européenne des Droits de l’Homme, l’article 6 étant très largement utilisé par les juridictions françaises.

Il faudra, aussi, au regard de ce texte fondamental, dire en quoi le retour de Leonarda avec sa famille porterait atteinte à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. Sauf a rajouter à la CEDH un nouveau critère : l’ordre public sondagier.


« Sur les Roms, tout peut être dit, sans retenue »


déclare au Monde Martin Olivera interviewé par Frédéric Potet

LE MONDE 05.10.2013

Que vous inspire le déferlement politico-médiatique de ces derniers jours autour des Roms ?

[Image : Sans titre]

Martin Olivera : Tout à la fois de la lassitude et de l’inquiétude. Lassitude parce qu’on a l’impression d’être retourné trois ans en arrière, au discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy : le débat et les termes employés sont les mêmes, comme s’il s’agissait toujours d’un problème crucial de sécurité nationale. Inquiétude parce que la polémique implique un gouvernement dont on pouvait attendre un autre discours et surtout une autre politique.

Il y a certes eu une circulaire interministérielle signée en août 2012 qui laissait entrevoir de nouvelles possibilités d’action afin de résoudre la question des bidonvilles, mais les expulsions sont toujours aussi nombreuses et l’on continue de parler de « campements illicites « .

Cette politique dite « ferme et humaine » semble ainsi toujours relever en premier lieu du ministère de l’intérieur, partant du principe que ces familles « n’ont pas vocation à rester en France », puisqu’elles ne souhaitent pas « s’intégrer ».

On a l’impression que la parole est totalement « libérée », que tout est permis quand il s’agit de parler des Roms…

Martin Olivera : La lecture des commentaires d’internautes sur les grands sites d’information – toutes tendances politiques confondues – est sidérante. Sur les Roms, tout peut être dit, sans aucune retenue. Mais ce sont davantage les déclarations des responsables politiques qui sont inquiétantes : si eux-mêmes affirment que les Roms sont à ce point différents de « nous » qu’il est impossible de vivre avec eux, la conclusion naturelle n’est-elle pas qu’il faut s’en débarrasser ? Les Roms sont des gens « en trop », des surnuméraires, voilà qui semble aussi évident que de dire que la pluie mouille.

Les Roms occupent-ils une place à part dans l’imaginaire collectif ?

Martin Olivera : Il y a dix ans, personne ne savait ce qu’étaient les Roms. Aujourd’hui, cette figure fait partie intégrante de notre patrimoine symbolique.

Il n’est d’ailleurs pas nécessaire d’en avoir côtoyé pour avoir une opinion sur la « question ». Si ce personnage s’est aussi rapidement imposé dans le débat public, c’est qu’il n’est qu’une reformulation contemporaine de la figure des Tsiganes/Bohémiens solidement enracinée dans l’imaginaire collectif européen depuis le XIXe siècle.

Peu importe que les fameux « Roms migrants » dont on parle tant (ces 15 000 personnes originaires de Roumanie et Bulgarie vivant en bidonvilles) n’aient pas grand-chose à voir avec les Tsiganes/Gens du voyage français, la confusion fonctionne à plein. Il y a là une responsabilité majeure des institutions européennes et de certaines ONG qui ont participé depuis les années 1990 à la construction institutionnelle de la figure des Roms.

Dans une logique de promotion des minorités, on a recréé une image officielle et simpliste de cette « population », en passant sous silence l’immense diversité historique, sociale et culturelle des groupes ainsi désignés. Restent au final deux prétendues caractéristiques de cette « population » : « Ils viennent d’Inde » (donc, finalement, ils ne sont pas vraiment Européens) et « Ils sont marginaux depuis des siècles » (donc, finalement, c’est bien qu’ils posent problème).

Comment voulez-vous que ceux qui identifient des Roms dans leur voisinage ne soient pas inquiets ?

Le ministre de l’intérieur, Manuel Valls, a remis en question le désir d’intégration des Roms. Qu’en est-il ?

Martin Olivera : Cette rhétorique de la « vocation » et du « réel projet de vie en France » est directement héritée du discours (et des pratiques) de Nicolas Sarkozy. Et il est frappant de voir comment elle s’est implantée dans l’opinion commune, partis de gauche inclus : il y aurait d’un côté les « bons immigrés », ceux qui auraient un « vrai » projet d’intégration, et de l’autre les « mauvais migrants », ceux dont on peut douter de la « sincérité » – tout comme il y a les « bons » et les « mauvais » pauvres.

Selon l’histoire et la sociologie des migrations, une telle perspective est absolument fantasmagorique : tous les migrants, riches ou pauvres, tentent de maintenir (au moins un certain temps) des liens avec leur pays d’origine s’ils le peuvent. Progressivement, les parcours personnels et familiaux font que les liens se distendent et certains ne rentreront plus ou, à l’inverse, d’autres retournent d’eux-mêmes définitivement au pays.

C’est une vision très bourgeoise et élitiste que de penser que l’on choisit son pays d’émigration pour sa littérature ou ses « valeurs ».

Dangerosité du DSM5

La dangerosité du DSM-5

par Patrick Landman
18 Octobre 2013


Le DSM 5 est la dernière version de la classification de l’ensemble des troubles mentaux dont le maître d’œuvre est l’Association de Psychiatrie Américaine. Le DSM 5 répertorie près de quatre cents troubles mentaux. Dans les dernières années de son élaboration et jusqu’à sa publication en mai 2013 le DSM 5 a été entouré d’une polémique très vive et parmi les nombreux reproches qui lui étaient adressés figurait en première ligne sa dangerosité pour la santé publique.

[Image : Sans titre]

Je me propose d’examiner cette question de la dangerosité du DSM qui n’est en rien une simple querelle d’experts mais bien plus un problème qui concerne le grand public.

Le DSM, au départ classification américaine à visée statistique et épidémiologique s’est imposé depuis sa version III et les années 80 du siècle dernier comme de plus en plus l’outil de référence mondiale pour l’ensemble du champ psychiatrique, c’est à dire la recherche, en particulier pharmacologique, mais aussi la recherche psychiatrique sur le cerveau et l’imagerie cérébrale, l’épidémiologie, l’évaluation médico-économique, l’enseignement, les publications scientifiques et surtout de plus en plus la clinique. Son influence est considérable sans être totale, il a de fait supplanté la classification officielle de l’Organisation mondiale de la Santé dite CIM 10 alors que c’est elle qui a force de loi dans presque tous les pays dont la France.

Quelques remarques préliminaires concernant les classifications et la psychiatrie sont nécessaires avant d’aborder la question de la dangerosité du DSM 5.

aucune classification psychiatrique ne peut prétendre à la scientificité

car les maladies mentales n’ont reçu à ce jour aucune explication scientifique validée ni causale ni physiopathologique, il n’existe aucun « marqueur biologique » en psychiatrie susceptible de permettre voire d’aider à un diagnostic. Le diagnostic en psychiatrie est entièrement clinique c’est à dire qu’il repose sur des entretiens et des tests plus ou moins formalisés mais en aucune façon sur des examens complémentaires radiologiques ou biologiques. La méthode DSM a remplacé la validation par la science par la validation par le consensus d’experts [c’est nous qui soulignons. NdlR] supposés éclairés par des études disponibles dans la littérature mondiale menées selon les critères de la recherche pharmacologique (Études cliniques randomisées), c’est entre autre le modèle de l’Evidence Based Medecine ou médecine fondée sur la preuve.

critères opérationnels : liste de types de comportements faciles à observer

Les classifications sont nécessaires en psychiatrie en particulier pour la recherche et l’épidémiologie or avant les années 80 régnait une grande disparité entre les cliniciens et les pays, il n’existait pas de critères communs, pas de langage commun pour l’établissement d’un diagnostic, les références théoriques, les noms de maladies et le langage clinique variaient considérablement d’un clinicien à l’autre, d’un pays à l’autre, d’où des difficultés insurmontables pour la recherche et l’épidémiologie qui nécessitent un langage commun, des critères communs pour comparer, calculer, expérimenter juger de l’efficacité d’un molécule et aider à orienter les politiques publiques dans le domaine de la santé mentale. À cette cacophonie de la clinique dite classique la méthode DSM a substitué un modèle « athéorique, » avec relevé des comportements superficiels et observables par tout à chacun et des critères d’inclusion-exclusion, il suffit de se laisser conduire par un arbre de décision comme dans un système expert classique pour obtenir un diagnostic psychiatrique. C’est ce qu’on appelle en langage « savant » la critériologie opérationnelle.

anormal : ce qui crée suffisamment de difficultés à l’individu

Il est impossible d’établir une définition objective de la norme en psychiatrie, cette norme varie d’un contexte à l’autre d’une culture à l’autre,d’une société à une autre. Pour palier à cette « carence, » on a recours au critère de la fonctionnalité, c’est à dire un comportement, un symptôme est considéré comme « anormal » s’il entraîne une gène suffisante chez l’individu qui en est porteur, gène qu’il ressent ou qui se manifeste dans l’interaction avec les autres proches par exemple la famille ou dans le champ social tout particulièrement professionnel. On comprend que ce critère de la fonctionnalité est « fragile » et subjectif en particulier s’agissant d’enfants ou d’adolescents car il repose de fait sur la « tolérance » toujours variable des autres, de la famille, des institutions et de la société en général. La méthode DSM tend à objectiver ce critère de la fonctionnalité comme si un simple seuil de tolérance pouvait s’équivaloir à un seuil biologique. Par ailleurs le seuil à partir duquel on considère qu’un comportement n’est pas normal étant dépendant du consensus va devenir un enjeu médico-économique une petite variation du seuil, un nouveau trouble peut entraîner l’inclusion ou l’exclusion de très nombreux patients et donc provoquer des modifications éonomiques, à type de plus de prescriptions, plus d’allocations, etc.

fiabilité, validité, utilité

Une classification des maladies mentales doit répondre à trois critères : la fiabilité, la validité et l’utilité.

La fiabilité exige que devant le même patient, le même cas clinique deux cliniciens aient le plus de chances possibles d’établir le même diagnostic. La validité exige que le clinicien puisse grâce à cette classification et ses critères aisément séparer une maladie d’une autre, un syndrome d’un autre. Enfin l’utilité, il faut que cette classification soit utile c’est à dire que les praticiens de la clinique, de la recherche ou de l’épidémiologie ainsi que les acteurs de la santé mentale (assurance maladie, mutuelles, administrations sanitaires et surtout les usagers) puissent la considérer comme un instrument utile dans leur domaine respectif. Le DSM 5 ne répond véritablement à aucun de ces trois objectifs, je renvoie le lecteur à l’article , en accès libre, très documenté, de François Gonon paru dans « L’Information Psychiatrique »[1].

stigmatisation : pas comme les autres voire fou

Le diagnostic en psychiatrie comporte certaines spécificités par rapport aux autres domaines de la médecine. Annoncer à quelqu’un qu’il est porteur d’une maladie mentale n’est pas équivalent et ne sera jamais équivalent à lui annoncer qu’il a une fracture de l’humérus, cet exemple trivial pour démontrer la spécificité du diagnostic psychiatrique. Certes certaines maladies somatiques du fait par exemple de leur pronostic doivent être annoncées avec tact, prudence et empathie, mais cela est une autre affaire. Le diagnostic psychiatrique a un effet stigmatisant la plupart du temps et en particulier chez les enfants, malade mentalement veut dire « pas comme les autres » ou « fou ». On aurait pu imaginer que le fait de considérer que toute maladie mentale soit causée par une lésion cérébrale ait un effet positif en réduisant le risque de discrimination, car si une maladie mentale est une maladie du cerveau, le cerveau étant un organe comme un autre, il n’y a plus aucune raison de discriminer les malades mentaux ou alors « il faudrait » aussi discriminer les malades cardiaques ou hépatiques… Mais en réalité dans le processus de stigmatisation l’étiologie n’est pas seule en cause, comptent aussi l’imaginaire social, la peur de la folie, l’étrangeté des comportements et bien d’autres facteurs, d’où l’échec d’une campagne publicitaire menée au Royaume Uni il y a quelques années par le Royal College of Psychiatrists qui avait pour thème : » N’ayez pas peur des malades mentaux car la maladie mentale est une maladie comme une autre »[2]. De plus le diagnostic psychiatrique peut représenter une ouverture de droit à allocations ou service pour une personne handicapée mentalement ou ses parents, c’est un paramètre important à une époque où la voix des usagers devient de plus en plus importante, évolution qui comporte beaucoup d’aspects positifs.

le grand enfermement

Deux reproches majeurs sont adressés à la psychiatrie depuis les années 60 et leurs conséquences sur les classifications

la question des classifications

premier reproche
La psychiatrie est née dans un contexte historique que l’on appelle la modernité qui a vu le triomphe de la raison sur la foi. Une des conséquences de cette évolution a consisté dans l’enfermement des « gens déraisonnables » par les « gens raisonnables ». D’où l’idée développée par des théoriciens et des philosophes comme Roy Porter[3] ou Michel Foucault[4] que la psychiatrie n’est que secondairement une discipline médicale et que sa vocation première dans l’ère moderne consiste dans l’enfermement des aliénés dans des asiles, les médecins jouant le rôle de gardiens de cet enfermement que Foucault désigne sous le nom de grand confinement. Ce pouvoir d’enfermer qui est reconnu plus ou moins selon les législations aux psychiatres est une dérogation ou une limitation des libertés individuelles. L’hospitalisation sous contrainte existe dans toutes les sociétés modernes et certains assimilent les traitements pratiqués sous contrainte à de la torture en s’appuyant sur une résolution du conseil des droits de l’homme de l’ONU[5]. Donc classifier dans une catégorie diagnostique peut entraîner des conséquences pour les libertés du sujet qui est classé, ce qui fait dire à certains qu’il ne faut jamais classer, jamais poser de diagnostic en psychiatrie car classer en psychiatrie c’est déjà enfermer, ouvrir la première porte de « l’asile ». C’est pour cette raison que les classifications sont l’objet de critiques virulentes de la part de l’antipsychiatrie.

médication utile ou plus dangereuse que le mal soigné ?

Le deuxième reproche porte sur les médicaments utilisés en psychiatrie, les psychotropes. Comme à l’heure actuelle on ne connait aucune étiologie des maladies mentales comme les dépressions et les psychoses le nom d’antidépresseurs ou d’antipsychotiques est une imposture. Ces médicaments sont ils efficaces par eux même ou par un effet placebo ? cette question a sa pertinence car leurs performances, en ce qui concerne les antidépresseurs tout du moins, sont proches des placebos. Ces médicaments ont une action indéniable sur le cerveau tout particulièrement sur les neuromédiateurs, mais comment interpréter cette action : est-ce une action curative qui rétablit un déséquilibre chimique qui serait la conséquence de la maladie ou est-ce un effet calmant ou excitant à l’occasion, la création d’un état artificiel en tout cas comme le produirait une drogue ? À moins d’adopter une posture idéologique il est impossible de répondre à cette question de façon absolue et générale. Par ailleurs leur action à long terme avec une prescription de longue durée, tout particulièrement celle des antipsychotiques les plus récents dits de deuxième génération fait l’objet de critiques et de réserves importantes s’appuyant sur des études indépendantes (troubles métaboliques, diabète, obésité, dyskinésies tardives, pertes de substance cérébrale) [6] Alors les psychotropes sont ils des médicaments utiles ou des remèdes aussi dangereux que le mal qu’ils prétendent guérir? Ma réponse est la suivante : bien prescrits et à bon escient ils sont des médicaments, mal prescrits et à mauvais escient en particulier chez les enfants ils peuvent être des remèdes pire que le mal ou soi disant mal qu’ils combattent.

hégémonie du modèle bio médical

psychiatrie « sans psychisme » des neuroscientifiques
Depuis longtemps la querelle des causalités a envahi la psychiatrie. Les maladies mentales sont elles d’origine organique psychique ou sociale ? la prudence exige que l’on retienne les trois facteurs comme modèles pouvant entrer à des degrés divers et variables selon les contextes dans la détermination d’une maladie mentale. Cependant on constate depuis trente ans une hégémonie de ce qu’on appelle le modèle bio-médical organique et un recul très sensible des autres modèles (psychique et social). Le « cerveau » fait fureur et une véritable « neuromania » s’est développée, à la psychiatrie »sans cerveau » des psychanalystes a succédé une psychiatrie « sans psychisme » des neuroscientifiques. Depuis peu on constate néanmoins un retournement de tendance lié à la déception que la psychiatrie biologique (imagerie, génétique etc.) n’ait délivré aucun des secrets des principales maladies mentales, aucun marqueur biologique et si peu d’applications utiles dans la pratique quotidienne psychiatrique malgré un investissement humain et financier colossal qui va se prolonger dans la décennie du cerveau décrétée par le président Obama. La recherche doit se poursuivre bien évidemment. Les découvertes scientifiques existent mais pour le moment elles ne trouvent que des corrélations entre un tableau clinique et des perturbations biologiques et non des éléments exploitables pour le diagnostic et à fortiori pas d’agents causaux comme des bactéries ou des virus comme dans certaines maladies organiques.

dangerosité du DSM 5

surdiagnostic, surprescription, surmédicalisation

Après avoir repris quelques points bien connus de ceux qui connaissent les enjeux de la psychiatrie, j’en viens à la dangerosité du DSM 5. Le DSM 5 sera responsable à coup sûr de trois problèmes graves pour la santé publique : le surdiagnostic, la surprescription et la surmédicalisation trois phénomènes qui sont en interaction les uns avec les autres.

Le surdiagnostic se manifeste d’abord par une inflation du nombre de troubles mentaux répertoriés. En cinquante ans le nombre de troubles mentaux a été multiplié par quatre, on est passé de la centaine de troubles dans le DSM II à plus de quatre cents dans le DSM 5. Comment expliquer cette augmentation ? Plusieurs raisons peuvent être invoquées.

– Tout d’abord l’idée que nous vivons dans une société de plus en plus pathogène de plus en plus stressante donc de plus en plus à même de générer des troubles mentaux, je ne suis pas d’accord avec cette affirmation du moins en occident elle est trop générale, trop imprécise, et de plus la vie dans la société des générations qui nous ont précédé avec les guerres et les crises économiques n’était pas moins risquée pour la santé mentale des citoyens. Ce qui est plus probablement vrai c’est l’évolution du rapport à la souffrance psychique, ce qui était considéré comme des réactions normales aux accidents de la vie (rupture, chagrin d’amour, perte d’emploi, deuil etc…) est maintenant considéré comme devant faire l’objet d’une prise en charge médicale et d’un traitement. Je reviendrai sur cette question à propos de la surmédicalisation.

– Une autre explication pour cette inflation des troubles mentaux consiste à affirmer que les nouveaux troubles existaient déjà il n’y a pas d’augmentation, mais on ne savait pas les dépister et les décrire. Cela est en partie vrai, les études cliniques, les essais thérapeutiques, certaines données radiologiques etc. ont permis de mieux dépister et de mieux définir certains troubles, de mieux distinguer les différentes pathologies, mais ce progrès entre pour une faible part dans l’inflation diagnostique.

– La troisième explication, celle que je retiendrai et sur laquelle je m’attarderai quelque peu, invoque la responsabilité du DSM. À partir des années 60 et surtout 80 avec l’arrivée de produits à effets secondaires moindres, les médicaments psychotropes ont eu une influence croissante sur la pratique de la psychiatrie, d’abord dans les hôpitaux où leur effet sédatif a joué un rôle positif et libérateur mais aussi de plus en plus dans le champ de la pratique libérale où ils pouvaient permettre aux médecins en particulier les généralistes d’offrir une réponse rapide et médicale à des « difficultés existentielles. »

psychiatrie pharmaco-induite

Parallèlement l’efficacité de ces médicaments a pesé sur la définition et le regroupement des symptômes, comme par exemple pour la clinique de l’angoisse où s’est opérée une distinction nosographique entre les angoisses sensibles aux antidépresseurs (la panique) et les angoisses sensibles aux tranquilisants (le trouble anxieux généralisé), cette nouvelle définition a supplanté l’ancienne distinction entre angoisse chronique et crises aigües. Le DSM, en annulant tout repère psychopathologique et tout contexte, en promouvant un modèle biologique exclusif des pathologies mentales, en ne s’intéressant qu’aux affects conscients et aux comportements, sur lesquels agissent les molécules, a grandement favorisé l’influence des médicaments sur la « pensée psychiatrique et en particulier classificatoire » il a fait le lit de la psychiatrie pharmaco-induite.

« faux négatifs »

À partir de ce constat on peut comprendre la responsabilité du DSM dans le surdiagnostic et l’inflation des maladies. En premier lieu les médicaments sont des produits commerciaux et leurs fabriquants ont compris qu’un marché gigantesque s’ouvrait, ils ont donc tissé des liens avec les décideurs en psychiatrie et les conflits d’intérêt ont très vite augmenté.

production inflationniste de nouvelles maladies

Puis et surtout on a assisté au phénomène de « disease mongering » fabrication vente d’une maladie. Pour pouvoir écouler un produit nouveau ou ancien inutilisé les laboratoires américains ont promu des opérations de marketing montant en épingle une difficulté de l’existence quelque peu accentué et ont proposé d’en faire une nouvelle maladie ou de la « raccrocher » à une maladie existante dont on abaisserait éventuellement les seuils d’inclusion. Ils obtiennent la participation d’experts dans le but de tester cette proposition et après études les experts concluent à l’existence de cette nouvelle maladie, donnent une ébauche d’explication scientifique et le laboratoire commercialise la réponse thérapeutique. C’est ainsi qu’ont été inventés ou surdiagnostiqués et surtout « sponsorisés » les troubles bipolaires, la phobie sociale et le trouble déficit de l’attention avec hyperactivité[7]. En médecine scientifique on découvre des maladies, en psychiatrie DSM on invente des maladies[souligné par nous. ndlr]. L’inflation diagnostique et le surdiagnostic touchent la population européenne car en 2008 le « pacte européen pour la santé mentale et le bien être » parlait de plus de 11% de la population européenne concerné par un trouble mental. Ce chiffre va augmenter avec le DSM 5 qui a par exemple abaissé le seuil d’entrée dans le Trouble Anxieux Généralisé dit TAG à trois mois de période d’angoisse intense au lieu de six mois et le début des troubles pour le déficit de l’attention avec hyperactivité de avant 7ans jusqu’à avant 12 ans, donné la définition d’une addiction au jeu qui ouvre la voie à d’autres futures « addictions » comme internet, le smartphone ou pourquoi pas le jardinage…

addiction et compulsion

les « faux négatifs »
Car addiction et compulsion ne se distinguent presque plus : « est addict celui qui ne peut plus s’empêcher de faire quelque chose ou qui le fait de façon jugée excessivement répétitive, » d’où une frange importante de nouveaux patients. Donc si on ne réagit pas on risque en Europe de se retrouver comme aux USA avec près de 10% de la population adulte en état de dépendance à l’égard des psychotropes [8] ou près de 15% des enfants en âge scolaire prenant des psychostimulants. Ce phénomène de l’abaissement des seuils d’inclusion dans un trouble mental, décidé par un consensus d’experts n’est pas dû seulement à l’influence supposée des firmes pharmaceutiques ; il existe une autre raison le conflit d’intérêt intellectuel, les experts ont tendance à élargir le champ d’application de leur expertise, ils craignent « d’oublier » certains patients dit « faux négatifs », il en résulte un phénomène tendanciel à l’élargissement des populations concernées et l’apparition de fausses épidémies comme le trouble bipolaire chez l’enfant, l’autisme et l’hyperactivité avec le DSM IV.

prévention – prédiction

Enfin dans les facteurs favorisant le surdiagnostic il convient d’évoquer les excès de la prévention confondue parfois en psychiatrie avec de la prédiction. En médecine il semble que l’on revienne en arrière dans certains domaines sur la prévention systématique jugée dangereuse car faite avec des examens invasifs ou inutiles, je pense à la prévention du cancer de la prostate. Le DSM 5 comme ses prédécesseurs reflète une conception fixiste et décontextualisé du trouble mental il en résulte des conclusions dangereuses avec des études faussées par ce fixisme. Par exemple le lien établi entre hyperactivité et addiction ou délinquance future à la source de campagnes de dépistage dès le plus jeune âge, mais il tombe sous le sens que dépister la tuberculose dans une école maternelle, par exemple, n’a rien à voir sur le plan éthique avec dépister les futurs délinquants potentiels. Donc la prévention nécessaire doit être soigneusement encadrée en psychiatrie pour éviter la stigmatisation, l’abus et pour garantir le respect des libertés, à cet égard le DSM 5 est un instrument qui peut servir au pire.

Je vais maintenant en venir à la surprescription

La surprescription en psychiatrie avec comme corolaire la surconsommation de psychotropes relève de causes multiples, elle est attestée par des chiffres concordants qui figurent dans l’expertise collective de l’Inserm de 2012 [9]. Un seul chiffre, en 2010 18% des 18-72 ans déclaraient avoir consommé au moins un médicament au cours de l’année écoulée. Parmi toutes les causes je vais extraire deux d’entre elles qui mettent en lumière la responsabilité de la méthode DSM avec le risque important que le DSM 5 aggrave ce phénomène.

résultat, prescription quasi automatique

– Le DSM a beaucoup pesé avec son modèle biologique implicite et exclusif pour accréditer l’idée que tous les troubles mentaux sont la conséquence de désordres métaboliques et que ces désordres doivent être corrigés par des médications, en particulier les dépressions dont on sait qu’elles sont « la maladie du siècle ». Or en réalité les dépressions légères et de moyenne intensité qui constituent la grande majorité des états dépressifs qui arrivent à la consultation des médecins généralistes et spécialistes répondent fort bien aux psychothérapies car ce sont les anciennes dépressions réactionnelles et névrotiques inconnues du DSM 5 qui regroupe tout dans l’Episode dépressif majeur, mais encore faudrait il rétablir pour les futurs praticiens et dans la formation post universitaire l’enseignement de la psychopathologie avec ses structures psychiques différenciées comme névrose et psychose alors que les « guide lines » qui sont dérivés du DSM à l’usage des médecins et la pression commerciale des représentants des laboratoires influencent unilatéralement l’opinion de ces médecins qui optent pour une prescription quasi automatique. Aux Pays Bas une expérience tentée auprès des généralistes a consisté à promouvoir un temps obligatoire de hors diagnostic et hors prescription pour ces patients étiquetables comme dépressifs selon les critères du DSM, la réduction de la prescription a été spectaculaire et sans impact négatif sur la santé des patients (voir l’article de F. Gonon déjà cité).

traiter des problèmes multifactoriels par la simple prescription médicamenteuse

– Le DSM et tout particulièrement le DSM 5 décontextualise considérablement les troubles observés en particulier chez l’enfant. Il en résulte que la souffrance psychique d’un enfant ou d’un adolescent est réduite à l’énoncé d’un ou plusieurs troubles considérés sans preuve scientifique comme dysfonctionnement cérébral. L’absence de prise en compte sérieuse du contexte aboutit à psychiatriser et bien souvent à stigmatiser un enfant alors que son état relève bien souvent d’une interaction pathogène du sujet avec les contextes familial éducatif ou pédagogique voire avec les trois et non d’un simple dysfonctionnement cérébral. D’où la tentation et l’erreur qui peut se révéler périlleuse pour l’avenir de l’enfant de « traiter » par un simple médicament des difficultés complexes et multifactorielles (psychologiques, biologiques, pédagogiques). Les traitements psychotropes chez les enfants doivent être prudents argumentés, avisés comme chez l’adulte mais aussi nécessairement accompagnés de soutien psychologique du sujet et de son entourage. Les risques sont en rapport aussi avec le statut physiologique de l’enfant à savoir un organisme en croissance et un cerveau en développement. De plus les enfants ont une plus grande mobilité symptomatique et relèvent souvent de différents entités pathologiques répertoriées dans le DSM 5 d’où la poly prescription qui leur est souvent administrée, un médicament par trouble avec accumulation des effets secondaires. L’association de psychiatrie américaine semble avoir pris conscience de ce problème en adhérant à la campagne « choosing wisely » dans laquelle elle recommande la prudence dans le maniement des psychotropes chez l’enfant [10]. Ce qui représente un pas de côté par rapport au DSM 5.

Mais la décontextualisation que contient le DSM 5 représente un danger en lui même indépendamment des effets sur la prescription, elle entraîne un désintérêt des professionnels pour la prise en charge psychologique et sociale des patients. La réponse médicale est considérée comme prioritairement biologique et donc en quelque sorte technologique alors qu’en réalité beaucoup de guérisons sont liées dans les pathologies chroniques à des modifications dans le cours de l’existence, à la possibilité de s’inscrire dans des activités sociales ou des projets, au soutien des thérapeutes plus qu’aux médicaments et parfois suivent l’arrêt des médicaments. Il existe d’innombrables témoignages d’anciens patients « guéris » qui vont dans ce sens, patients qui souvent s’organisent en associations de type « survivants de la psychiatrie » et qui deviennent pour certains adeptes de l’antipsychiatrie.

Je vais maintenant aborder mon dernier point.

Le DSM 5 est dangereux car il conduit à une surmédicalisation

Comment le DSM 5 peut il conduire à cette surmédicalisation ? Quelques exemples parlants de cette surmédicalisation à l’œuvre dans le DSM 5. L’endeuillé qui a perdu une personne chère s’il présente au bout de quinze jours de deuil un ralentissement psycho-moteur, des idées noires, une insomnie, une tristesse, ne sera plus considéré comme normalement endeuillé mais dans un état dépressif majeur donc dans une pathologie éventuellement passible de prescription de psychotropes, ce qui peut s’avérer très nocif car empêchant l’élaboration de cette perte, gênant le travail spontané du deuil avec des conséquences psychiques à moyen et long terme. Deuxième exemple le sénior qui perd un peu la mémoire sera passible du diagnostic de trouble cognitif mineur pouvant au nom de la prévention de la maladie d’Alzheimer entraîner la prescription d’examens coûteux et inutiles et des prescriptions inefficaces. Je peux évoquer aussi la gourmandise qui devient un trouble de l’hyperphagie, l’enfant coléreux qui entre dans la pathologie très vite ou enfin le sujet porteur d’une maladie organique qui « est trop préoccupé » par sa maladie devenant un malade psychiatrique avec un trouble du syndrome somatique.

psychiatrie pharmaco induite

J’ai déjà parlé de l’influence des médicaments psychotropes sur la psychiatrie, c’est ce que l’on appelle la psychiatrie pharmaco-induite. Je vais préciser. Alors que le diagnostic psychiatrique reste intégralement clinique et l’étiologie des maladies mentales en attente d’explication, comment expliquer et interpréter que dans le même temps, il existe un dynamisme incroyable de l’industrie pharmaceutique, avec très régulièrement la mise sur le marché de nouveaux psychotropes, alors même qu’il n’y a pas de marqueurs biologiques pour ces différents troubles ?

Avant de pouvoir répondre à cette question, il me faut expliquer l’originalité de la recherche pharmacologique dans le domaine des psychotropes. Habituellement, la recherche de l’efficacité d’un nouveau médicament sur une maladie se fait à travers plusieurs phases d’essais cliniques, dont la première s’effectue sur des cellules, des tissus ou sur l’animal. En général il existe un témoin fiable correspondant à la maladie, par exemple un virus ou une bactérie qui est l’agent causal de la maladie. Si on veut tester un médicament, on injecte l’agent causal, dit témoin fiable, à l’animal, dans le but d’évaluer l’efficacité du médicament.

Dans le champ des maladies mentales, il n’existe pas de témoin fiable puisque l’étiologie est inconnue. On teste néanmoins les nouveaux médicaments sur des animaux ; il n’est pas question par exemple de rendre déprimée une souris mais de tenter de reproduire et de comparer les effets induits par le médicament avec les effets produits par les antidépresseurs chez l’homme. Méthode empirique de la pharmaco-induction, mais très fructueuse du point de vue de la recherche médicamenteuse, d’où un véritable envahissement du marché par de nouvelles molécules.

pathologisation croissante des émotions et des comportements

On assiste ainsi à une confusion adroitement entretenue entre le dynamisme de la recherche qui est soutenu et ses avancées scientifiques réelles qui sont inexistantes ou presque. Cette façon de procéder, particulière à la recherche pharmacologique psychiatrique, permet de détailler un par un les comportements et les émotions sur lesquels les produits agissent, de tester les petites différences entre l’action des médicaments. Cette méthode dite de la pharmaco-induction donne il est vrai des renseignements utiles sur les neuro-médiateurs mais son but, son ambition est de perfectionner les instruments de sélection des psychotropes, pour trouver d’autres psychotropes plus performants et ainsi de pousser à une cartographie à une exploration de tous les comportements, de toutes les émotions futures cibles des produits. Il en résulte un intérêt exclusif pour une psychiatrie du comportement observable, des émotions immédiates et purement conscientes.

C’est précisément ce qu’offre le DSM 5, avec deux conséquences : a) une synergie entre la recherche pharmacologique et l’évolution des catégories nosographiques du DSM et b) une pathologisation toujours croissante des émotions et des comportements pour répondre au champ d’action élargi des psychotropes et donc une tendance à la surmédicalisation de tous les aspects et accidents de l’existence. Nul besoin d’évoquer les conflits d’intérêts ou un quelconque complot de « Big Pharma. » Un simple effet d’entraînement suffit à expliquer cette synergie. À partir du DSM III et sa focalisation sur les symptômes comportementaux nous sommes entrés dans une nouvelle période historique pour la psychiatrie, la clinique psychiatrique pharmaco-induite, qui vit au rythme du renouvellement des marchandises que sont les psychotropes pour la très dynamique industrie pharmaceutique. De nouveaux médicaments induisent de nouveaux diagnostics ou une refonte des anciens. En conséquence peu importe que le DSM soit opposable ou pas aux praticiens européens, l’esprit du DSM incarné dans le DSM 5 et la clinique psychiatrique pharmaco-induite tendent à devenir universels dans un monde libéral et globalisé.

risques médico-légaux

Avant de conclure je ne ferai qu’évoquer un danger particulier du DSM 5. Je veux parler du danger médico-légal, si le DSM 5 est utilisé comme référence opposable dans les tribunaux, il peut conduire à considérer certaines conduites délinquantes comme relevant de la pathologie et donc atténuant ou supprimant la responsabilité des auteurs des actes poursuivis, je pense en particulier à la délinquance sexuelle, le DSM 5 ne faisant par exemple pas clairement la distinction entre le prédateur délinquant et le malade compulsif. C’est une question de société importante mais le DSM n’a pas à ce jour « envahi » les tribunaux européens à quelques exceptions près comme la confédération helvétique.

En conclusion je dirai que les maladies mentales ne sont pas des mythes, mais la façon de les classer comme dans le DSM 5, de les nommer relève beaucoup plus de constructions sociales dans lesquelles interviennent des modes, des valeurs de l’époque en cause, des rapport de force entre les intervenants, professionnels, experts, industriels, pouvoirs publics, tiers payants, usagers etc. que la méthode scientifique.

absence de raisonnement scientifique

Cette absence de scientificité a d’ailleurs conduit Thomas Insel le directeur du National Institute of Mental Health le plus grand institut dédié à la recherche psychiatrique dans le monde, à renoncer au DSM 5 pour chercher des marqueurs biologiques des maladies mentales dans le cerveau. J’ai relevé les dangers que le DSM 5 fait courir à la santé publique, car il est la référence des études cliniques pour l’autorisation de mise sur le marché de tout psychotrope par l’agence européenne du médicament, la référence pour la recherche et pour l’épidémiologie, bien que n’ayant pas force de loi contrairement à la classification de l’OMS la CIM 10. Ces dangers vont se concrétiser surtout dans l’apparition de nouvelles fausses épidémies et dans l’aggravation des dépenses de santé pour soigner de nombreux faux positifs au détriment de ceux qui devraient légitimement en bénéficier car les ressources ne sont pas illimitées.


BBGR

[1] François Gonon, « Quel avenir pour les classifications des maladies mentales ? Une synthèse des critiques anglo-saxonnes les plus récentes », L’Information psychiatrique Volume 89, Numéro 4, Avril 2013.-
[2] Royal college of psychiatrists, changing minds voir RCPsych website.-
[3] Roy Porter, Enligthment : Britain and the creation of the modern world, Penguin.-2001.-
[4] Michel Foucault : Histoire de la folie, à l’âge classique, Gallimard, 1972.-
[5] United nations General Assembly 01 février 2013 Human Rights Concil 22nd session Report of the special Rapporteur on torture.-
[6] Nancy Andreasen, How schizophrenia affects our brain in now.uiowa.edu/2013/08/ how-schizophrenia-affects-brain
[7] Michel Minard : LE DSM-ROI, Erès, 2013, 298 p.-
[8] Allen Frances, Saving Normal, William Morrow, 29/04/2013 pp.50 à 89.-
[9] Expertise collective de l’Inserm de 2012, Médicaments psychotropes, consommations et pharmacodépendances.-
[10] choosingwisely.org/doctor-patient



contenu :
Contrarian Concepts, Critiques of Diagnosis, DSM vs. ICD, Med. vs. Mental Health Dx, Necessity/Function of Dx

The DSM-5 is the latest edition of the classification of all mental diseases published by the American Psychiatric Association. It includes nearly four hundred mental disorders. In the final stages of its development and until its publication in May 2013, the DSM-5 has been at the centre of a heated debate. Key among the many criticisms raised against it has been its alleged “danger” to public health.

I would like to examine this question of the danger of the DSM more closely. The fact is that it is not merely a squabble among experts, but a problem concerning the public at large.

Starting from its third version, which was published in the 1980s, the DSM, originally only an American classification to be used by statisticians and epidemiologists, has gradually become the reference tool for the entire field of global psychiatry: this includes research, especially pharmacological research, but also psychiatric research into the brain and brain imaging techniques; epidemiology; medico-economic evaluation; teaching; scientific literature; and especially — and increasingly so — clinical work. Its influence, though not total, is considerable, and it has de facto replaced the official classification of the World Health Organization, the so-called CIM 10, despite the latter being legally binding in almost all countries, including France.

Before discussing the question of the dangers inherent in the DSM-5, a few preliminary remarks on classifications and psychiatry are necessary.

aucune classification psychiatrique à ce jour ne peut prétendre au qualificatif de scientifique

preuve scientifique remplacée par un consensus d’experts

No psychiatric classification can claim to be scientific because to this day, mental diseases have not been given any definite scientific explanation – neither causal nor psychopathological. There is no “biological marker” in psychiatry that we could rely on to establish a diagnosis. Diagnosis in psychiatry is an entirely clinical matter, which means that it is based on interviews and tests that can be more or less formalized, but definitely not on the complementary radiological or biological exams. The DSM method has replaced scientific proof with a consensus of experts: these are supposedly enlightened by studies published in the global scientific literature that comply with the criteria of pharmacological research (randomized clinical trials). This represents, together with other things, the model of evidence-based medicine .

critères opérationnels : liste de types de comportements faciles à observer

Psychiatric classification is essential especially for epidemiological research; however, until the 1980s, a great disparity existed between different clinicians and countries. There was no common criteria, no common language to establish a diagnosis. Theoretical references, names of illnesses, and the clinical vocabulary varied considerably from one practitioner or country to another. This variation created insurmountable difficulties for research and epidemiology, which both require a common language and criteria in order to compare, calculate, carry out experiments, and evaluate the efficiency of a given molecule or help orientate public mental health policies. The DSM replaced this cacophony of the so-called classical clinical psychiatry with an “atheoretical” model, which comes with a list of superficial, easily observable types of behaviour and criteria of inclusion and exclusion. Like in a classical expert system, to obtain a psychiatric diagnosis we need only to follow a decision tree. “Scientific” language calls this “operational criteria.”

anormal : ce qui crée suffisamment de difficultés à l’individu

In psychiatry, it is impossible to establish an objective definition of normality – what is normal varies according to different contexts, cultures and societies. There is a tendency to make up for this “shortcoming” by resorting to the criteria of functionality: in other words, a behaviour or a symptom is considered “abnormal” if it creates enough difficulty for the individual. This difficulty is either felt by the subject himself or it manifests in his interaction with those that are close to him – e.g., his family – and in the larger social field, especially in professional life. The criterion of functionality is obviously very “fragile” and subjective, especially when we are dealing with children or adolescents, because it depends on the “tolerance” of others – the family, institutions and society in general – which is always variable. The DSM method tends to objectivize this criterion, as if a simple limit of tolerance could be equivalent to a biological threshold. Also, because the line that separates normal behaviour from abnormal is a matter of consensus, any slight change in this threshold becomes a medico-economic issue. Any new disorder can lead to the inclusion or exclusion of a large number of patients, which has economic repercussions such as for example the rise in prescriptions and benefits.

fiabilité, validité, utilité

Any classification of mental disorders must satisfy at least three criteria – reliability, validity and usefulness. Reliability means that given the same patient, the same clinical case, two clinicians must have the best chance at establishing the same diagnosis. Validity requires that by using this classification and criteria a clinician can easily separate one disease or syndrome from another. And finally, the classification must be useful, in other words clinical practitioners, researchers and epidemiologists, as well as other actors in the field of mental health (insurance companies, healthcare administration and especially service users) must consider it a useful tool in their respective domains. The DSM-5 does not truly satisfy any of these three objectives – for details, I refer the reader to the well-documented article by François Gonon in L’Information Psychiatrique. (1)

stigmatisation : pas comme les autres voire fou

Compared to other medical domains, psychiatric diagnosis has its own specificities. To take a banal example, announcing to someone that they have a mental disease is not and will never be the same as informing them that they have broken their arm. Of course there are some somatic diseases that must also be announced to the patient carefully and with sufficient empathy and tact, for example due to their prognosis, but that is another matter. In most cases, a psychiatric diagnosis has the effect of a stigma, especially in the case of children; a mental disease means that one is “unlike the others” or even “mad.” Conceivably, the belief that all mental diseases are caused by cerebral lesions might have the positive effect of reducing the risk of discrimination. If mental disease equals brain disease and the brain is an organ like any other, there is no longer any reason to discriminate against mental patients, or we would need to also discriminate against those suffering from cardiac disease or hepatitis… However, in reality, the process of stigmatisation does not solely derive from aetiology – what also counts is the social imaginary, the fear of madness, the strangeness of certain types of behaviour, and many other factors. This was the reason for the failure of a British public information campaign launched by the Royal College of Psychiatrists several years ago. Its theme was: “Do not be scared of mental disease – it’s a disease like any other.”(2) A psychiatric diagnosis can also give the mentally handicapped or their parents access to certain welfare benefits or services – an important factor at a time when users’ voices are gaining more ground, which has also had a number of positive effects.

le grand enfermement

Since the 1960s, there have been two main criticisms raised against psychiatry that have had an impact on its classificatory systems. Psychiatry was born in the historical context of modernity, which saw the triumph of reason over belief. One of the consequences was the incarceration of those deemed “unreasonable” by “the reasonable.” Hence the idea, developed by thinkers such as Roy Porter (3) and Michel Foucault (4), that psychiatry became a medical discipline only secondarily, while its initial vocation in the modern era was the confinement of the mad in asylums, where doctors played the role of wardens – a process Foucault calls “the great confinement.” This power to incarcerate, which is more or less recognized by the different national legislations, is an exception to, or a restriction of, individual freedom. Although involuntary commitment exists in all modern societies, some have compared forced treatment to torture, referring to a resolution passed by the UN Human Rights Council (5). Putting someone into a diagnostic category can therefore impact his or her personal liberties, which has led some to argue that all classification is bad and that in psychiatry we should completely refrain from diagnostics because to classify automatically means to confine, to open the first gate of the “asylum.” This is why psychiatric classifications have been fiercely criticised by anti-psychiatry.

médication utile ou plus dangereuse que le mal soigné ?

The second reproach concerns psychiatric medication – psychotropic drugs. Because so far no specific aetiology of mental diseases such as depression or the psychoses has been found, the names “antidepressants” or “antipsychotics” seem a complete sham. Are these drugs effective in themselves or are we dealing with a placebo effect? This is an important question because their performance, at least in the case of antidepressants, has been shown to approximate that of a placebo. Their effect on the brain, especially on the neurotransmitters, is undeniable, but how should we understand it? Is it a form of cure that fixes a chemical imbalance caused by the illness, or does their calming or exciting effect simply create an artificial state, as any drug would do? Unless we assume an ideological stance, we can answer this question neither completely nor generally. Also, in cases of prolonged use, the long-term effects of these types of medication, in particular the latest class of antipsychotics (the so-called second-generation antipsychotics), have been subject to criticism and based on independent studies they have given rise to considerable reservations: they may include metabolic disease, diabetes, obesity, tardive dyskinesia, loss of brain tissue (6). Therefore, are psychotropic drugs useful, or are they in fact just as dangerous as the diseases they claim to treat? My answer is this: if correctly prescribed, they can be beneficial, in the opposite case and especially in children they can be worse than the disease or so-called disease they are supposedly fighting against.

hégémonie du modèle bio médical

Questions of causality have long been a controversy in psychiatry. Does mental disease have an organic, psychical or social origin? Prudence dictates that we keep all three factors as models that, depending on the context, can co-determine a mental illness to a different and varying degree. However, over the last thirty years, we have seen the rising hegemony of what is usually called the organic or biomedical model and a simultaneous moving away from the other two (psychical and social) models. The “brain” has become very fashionable, leading to a kind of “neuromania” and replacing the “brainless” psychiatry of psychoanalysis with the “soulless” psychiatry of neuroscience. Recently, we have nonetheless been witness to an opposite trend, which has to do with a certain disappointment with biological psychiatry (brain imaging, genetic research, etc.), which, contrary to expectations, has not uncovered any of the secrets of major mental diseases. No biological marker has been found and despite massive human and financial investment – which is set to continue given the recent “second decade of the brain” declared by president Obama – it has led to few useful applications for everyday psychiatric practice. Research should obviously continue. A number of scientific discoveries have indeed been made, but so far they have identified only correlations between the clinical picture of a disease and biochemical disturbances, rather than elements useful for diagnosis. Above all, research has not found any causal agents comparable to the bacteria or viruses that cause certain organic diseases.

sur-diagnostic, sur-prescription, sur-médicalisation

Having reiterated some of these key points, which will no doubt sound familiar to those conversant with the issues of today’s psychiatry, let me now return to the potential dangers of DSM-5. The DSM-5 will definitely be responsible for three serious problems of public health, which are in fact mutually interdependent: overdiagnosis, overprescription, and overmedicalization. Overdiagnosis manifests itself mainly by an inflation of the number of mental diseases listed in the Manual. Over the last fifty years, this number has risen fourfold: from approximately a hundred listed in the DSM-2 to more than four hundred in the DSM-5. How can we explain this increase? We may think of a number of reasons.

sur médicalisation occidentale

Firstly, the idea that we are living in an increasingly pathogenic and stressful society, which is therefore likely to generate a growing number of mental disorders. I disagree with this argument, at least in relation to the Western society – not only because it is too general and inexact, but also because life in the societies of previous generations, fraught with wars and economic crises, carried no fewer risks for the mental health of the population. What is more likely to have changed is our relation to psychic suffering. What used to be considered a normal reaction to the accidents of life (separation, heartbreak, loss of employment, bereavement, etc.) is now seen as something requiring medical care and treatment. I will come back to this when I speak of over-medicalization.

Another way of explaining this inflation of mental disease is to posit that these “new” disorders had already existed — i.e., there has been no increase in their incidence — but we had previously not been able to identify and describe them. That is in part true: clinical and therapeutic trials or certain radiological data, etc., have indeed greatly facilitated the identification and definition of some disorders, as well as allowing us to better distinguish between different pathologies. However, this progress has had only little influence on the diagnostic inflation.

une rapide réponse médicale aux difficultés existentielles

The third explanation, which I will side with and discuss in more detail, invokes the responsibility of the DSM. Starting from the 1960s and especially the 1980s, which saw the arrival of drugs with fewer side effects, psychotropic medication has had a growing impact on psychiatric practice. First of all in hospitals, where the drugs’ sedative effects have played a positive and liberating role, but also increasingly in private practice, where they have allowed clinicians, especially general practitioners, to offer a quick medical answer to “existential difficulties.”

psychiatrie pharmaco-induite

At the same time, their efficacy has had a strong impact on the definition and grouping of symptoms. For example, in the case of anxiety this has lead to a nosographic distinction between types of anxiety that respond well to antidepressants (panic attacks) and those that respond to tranquilizers (generalized anxiety disorder). This new definition replaced the former distinction between chronic anxiety and anxiety attacks. Due to its negation of all psychopathological cues and context, and while promoting an exclusively biological model of mental pathology, which is only concerned with the conscious affects and behaviour that responds to chemical molecules, the DSM has boosted the influence of medication on “psychiatric thought, especially regarding classification” and has been instrumental in the rise of pharmaco-induced psychiatry. Its responsibility for overdiagnosis and for the inflation in the number of mental illnesses is therefore obvious. Drugs are first and foremost commercial products; their producers have understood that a giant new market has been created and have forged ties with the decision makers in psychiatry. This has quickly produced many more conflicts of interest.

production inflationniste de nouvelles maladies

Moreover, there is the phenomenon of “disease mongering,” i.e., the production of new illnesses.In order to market a newly developed product, or perhaps an old one which has not been sufficiently exploited, U.S. pharmaceutical laboratories launch marketing campaigns that inflate any slightly accentuated problem of human existence and attempt to either turn it into a new disease or “attach it” to an existing one, possibly by lowering the threshold of inclusion. For this purpose they recruit experts who, having carried out a number of tests, conclude that a new disease has indeed been found, suggest a partial scientific explanation and the laboratory can start marketing the therapeutic response. This is how a number of diseases were invented, over-diagnosed and above all “sponsored” –the bipolar disorder, social phobia and the attention deficit hyperactivity disorder (ADHD) (7). While scientific medicine discovers diseases, DSM-inspired psychiatry invents them. Diagnostic inflation and overdiagnosis concern the European population as well: in 2008, the European Pact for Mental Health and Well-being stated that more than 11% of the European population is affected by mental disease. This figure will no doubt increase with the arrival of the DSM-5, which has, for example, lowered the threshold for the diagnosis of the generalized anxiety disorder (GAD) from fulfilling three items to only two and moved the onset of the attention deficit hyperactivity disorder from before 7 years of age to 12 years of age. It has also provided a definition of the gambling disorder that may open the way for other future “addictions” such as to the internet, smartphones or – why not? – gardening.

addiction – compulsion

This is because addiction and compulsion are now barely distinguished from each other, thus potentially bringing in a large group of new patients: “An addict is someone who cannot restrain himself from doing something, or does it in a way that is considered excessively repetitive.” If we fail to react, we are thus running the risk of finding ourselves in the same situation as the United States, with nearly 10% of its adult population dependent on psychotropic medication (8) and nearly 15% of school-age children taking psychostimulants. This phenomenon of lowering the threshold of inclusion for a given mental disorder, determined by expert consensus, is not only due to the alleged influence of pharmaceutical firms; it is also a matter of an intellectual conflict of interest because these experts tend to try and broaden the scope of application of their own expertise.

les faux négatifs

At the same time, they are also worried about “forgetting” certain patients, the so-called “false negatives.” This results in a trend towards expanding the populations concerned, as well as in the appearance of false epidemics: in the case of DSM-4 this happened for example with the bipolar disorder in children, with autism or hyperactivity. Finally, among the factors encouraging overdiagnosis we should also include excessive prevention, which psychiatrists sometimes confuse with prediction. It seems that in some medical domains, there has been a step back from systematic prevention, which is seen as potentially dangerous because of its invasive nature and lack of practical purpose – I am thinking specifically of the prevention of breast cancer or prostate cancer. Like its predecessors, the DSM-5 has a static and decontextualized view of mental disease, with perilous consequences. Its perspective distorts clinical studies, for example the link established between hyperactivity and future addiction or criminality – which has inspired screening campaigns focusing on very young children. Yet it is common sense that screening for TB at a kindergarten and screening for potential future criminals are ethically two very different things. Necessary psychiatric prevention must therefore be carefully regulated, so as to avoid stigmatization and abuse, and to ensure respect for individual freedom. In this regard, the DSM-5 as a tool can indeed cause significant harm.

sur-consommation

Let us now turn to overprescription. In psychiatry, overprescription and its side effect, the overconsumption of psychotropic drugs, stems from a number of different causes. Its existence has been attested to by a collective expert report published by the French national biomedical agency INSERM in 2012: in 2010 (9), 18% of respondents aged 18-72 said they had taken at least one type of psychotropic medication in the course of the previous year. Among these many causes, I would like to focus specifically on two, which highlight the responsibility of the DSM method and the significant risk that its latest edition will worsen the situation further.

résultat : prescription quasi automatique

(I) The implicitly and exclusively biological model of the DSM has greatly promoted the idea that all mental diseases stem from metabolic disorders and should be remedied by medication; this particularly concerns depressions, which, as we know, are the “disease of our time.” However, in reality, mild and moderate depressions, which constitute the great majority of depressive states leading to a consultation with a GP or a specialist, respond very favourably to psychotherapy because they are in fact what used to be called reactive and neurotic depressions. The latter are not recognized by the DSM-5, which groups them all under the rubric of “major depressive episode.” Still, future practitioners and post-graduate students should again be taught psychopathology, which distinguishes between the different psychical structures – such as neurosis and psychosis – while the DSM-derived “guidelines” for practitioners, together with the marketing pressure exerted on them by the sales representatives of pharmaceutical companies, influence their opinion unilaterally, which results in quasi-automatic prescription. An experiment carried out in the Netherlands asked general practitioners, who were working with patients that could otherwise fit the DSM criteria for depression, to restrain from diagnosis and prescription for a period of time. The reduction in prescription was spectacular and had no harmful effect on the patients’ health (see the above-cited article by Godon).

traiter des problèmes multifactoriels par la simple prescription médicamenteuse

(II) The DSM and especially the DSM-5 decontextualize the observed disorders to a significant degree, especially when dealing with children. This means that the psychic suffering of a child or adolescent is reduced to the diagnosis of one or several disorders, which are considered – with no scientific proof – to be dysfunctions of the brain. Because context is not taken seriously into consideration, the child is often turned into a psychiatric patient and stigmatized, despite the fact that the condition frequently stems from the subject’s pathogenic interaction with either the family or the educational or pedagogical environment, or even with all of them together, rather than simply from a brain dysfunction. Hence the temptation and error, potentially harmful to the child’s future, of “treating” complex and multifactorial problems (psychological, biological, pedagogical, etc.) by simply prescribing a drug. The use of psychotropic medication in children should always be carefully justified; as in the case of an adult patient, it should always be communicated to the child and accompanied by psychological support for both the patient and those around him. A potential risk also lies in the physiological status of the child as a growing organism with a developing brain. In addition, children have a high level of symptomatic mobility and often exhibit a whole number of different pathological conditions described by the DSM-5. This frequently results in the prescription of multiple drugs – one for each disorder – and an accumulation of side effects. It appears that the American Psychiatric Association has become aware of this problem and has reacted by a campaign that recommends physicians to act carefully and “choose wisely” when prescribing psychotropic medication to children (10). However, this is only a sideways move in relation to the DSM-5. Independently of its effects on prescription, the de-contextualized view of the DSM-5 represents a danger in itself – the growing disinterest of clinicians in providing psychological and social care for their patients. The medical response is seen as primarily biological and thus in some sense technological, while in reality a great number of recoveries from chronic conditions have to do with modifications in the patient’s life, with their becoming involved in social activities and projects, and with the support provided by a therapist, rather than with medication itself – indeed sometimes they occur after medication has been stopped. This is evidenced by the countless cases of former patients who have been “cured” and join the groups of “psychiatric survivors” or similar organizations, or become involved in anti-psychiatry.

Let me now turn to my final point: the DSM-5 is dangerous because it leads to over-medicalization.

How is this possible? A few telling examples may help shed light on the issue: if a person who is grieving the loss of a loved one presents, after two weeks, psychomotor retardation, negative thinking, insomnia and sadness, he will no longer be considered as undergoing normal bereavement but as suffering from a major depressive state, i.e. a pathology which might require the prescription of psychotropic drugs. This can of course prove to be very harmful because it prevents the elaboration of the loss, impedes the spontaneous work of mourning, with both mid-term and long-term effects on the psyche. Another example: an elderly person with slight problems of memory could easily be diagnosed with minor cognitive disorder. In the name of the prevention of Alzheimer’s disease, such diagnosis could trigger a series of costly and useless tests, as well as the prescription of ineffective medication. I could also mention gluttony, which now becomes hyperphagia; the fact that a difficult child may quickly be diagnosed with a pathology; or that a subject with a somatic disease who is “excessively concerned” with his illness becomes a psychiatric patient suffering from the “somatic symptom disorder.”

psychiatrie pharmaceutiquement induite

I have already mentioned the influence psychotropic medication has had on psychiatry – a phenomenon sometimes called “pharmaceutically induced psychiatry”. Let me clarify this. If psychiatric diagnosis remains completely a matter of clinical practice and the aetiology of mental disease has not been explained, how should we understand the astonishing boom of the pharmaceutical industry, which has been bringing out new psychotropic drugs with great regularity, despite the fact that no biological markers for these diseases have been found? Before we can answer this question, I must say a few things about the originality of pharmacological research in the field of psychotropic drugs. In the case of any disease, testing the effectiveness of a new drug usually requires multiple stages of clinical trials, where the first stage only tests on cells, tissues or living animals. In general, there is a ‘reliable witness’ corresponding to the illness, for example the virus or bacteria that is its causal agent. If we want to test a drug, we inject the animal with the causal agent, the so-called reliable witness, to evaluate the drug’s effectiveness. In the field of mental illness, there is no such reliable witness because the aetiology of the disease is not known. Nevertheless, new drugs are tested on animals; the point is of course not to make a lab mouse depressed, but to try to reproduce and compare the drug-induced effects with the effects of antidepressants on humans.

de nouvelles médications conduisent à la création de nouveaux diagnostics

From the perspective of pharmaceutical research this empirical method of “pharmacological induction” is nonetheless very fruitful and as a consequence, the market has been flooded with new chemical substances. What we see here is a skilfully maintained confusion between the research dynamics and true scientific breakthroughs, which are in fact inexistent or only minimal. This approach, specific to psychopharmacological research, allows to precisely identify the behaviours and emotions affected by these chemicals and to test for small differences between the latter’s effects. It is absolutely true that this method provides us with useful information about neurotransmitters. However, its aim has been to refine the tools for distinguishing between psychotropic drugs, in order to find other, more effective ones, and ultimately to draw a kind of atlas, an exploration of all human behaviour, of all human emotions, which will be targeted by future medications. As a result, psychiatry becomes concerned exclusively with observable behaviour, with only the obvious and conscious emotions. And this is precisely what the DSM-5 has to offer, with two consequences – (A) a synergy between pharmacological research and the development of the Manual’s nosographic categories; and (B) a growing pathologization of human emotions and behaviour, as a reaction to the ever-expanding field of action of psychotropic drugs. There is no need to invoke potential conflicts of interests or any kind of “Big Pharma” conspiracy; this synergy can be explained simply as a domino effect. Starting with the DSM-3 and its focus on behavioural symptoms, psychiatry has entered a new historical era of pharmaco-induced clinical psychiatry, which follows the rhythms of the marketization of products that psychotropic drugs represent to the booming pharmaceutical industry. New medication leads to the creation of new diagnoses or the modification of existing ones. Consequently, it matters very little whether the DSM is clinically binding for European psychiatrists or not because in our liberal and globalized world both the spirit of the DSM and the pharmaco-induced model of clinical psychiatry are quickly becoming universal.

risques médico-légaux

Before I finish, I would like to mention one type of danger that is specific to the DSM-5. I am referring to the medico-legal risks: if the DSM-5 is used as a legally binding reference in courts, it can lead to a situation where certain types of criminal behaviour will be considered effects of a mental disease, thus removing criminal responsibility. I am specifically thinking of sexual crimes because the DSM-5 does not make a clear distinction between, for example, a sex offender and a patient suffering from a compulsion. This is indeed an important social issue; however, the DSM has so far not “invaded” European courts, with only a few exceptions such as the Swiss Confederation.

In conclusion, I would like to stress that mental disease is not a myth. However, the way mental pathologies are classified and named, such as in the DSM-5, depends much more on social constructions influenced by the changing fashions, by the values of our time, by the power relationships between the intervening parties — medical professionals, experts, representatives of the industry, the state, third-party payers, service users, and so on and so forth — than on the scientific method.

cette absence de raisonnement scientifique

It was this absence of scientific reasoning that led Thomas Insel, the director of the U.S. National Institute of Mental Health (NIMH), the world’s largest institute for psychiatric research, to abandon the DSM-5 and search for the biological markers of mental disease in the brain. I have shown that the DSM-5 does indeed pose risks to public heath; it serves as a reference for the clinical trials based on which the European Medicines Agency authorizes the marketing of psychotropic drugs, as well as a reference tool for research and epidemiology, despite the fact that it is not legally binding, contrary to the WHO’s own classification, the CIM 10. In the future, these dangers will surely become more concrete, especially with the appearance of new false epidemics and the rise in the costs of care necessary to treat the wrongly diagnosed patients — at the expense of those who would legitimately benefit from resources that are, after all, far from unlimited.


References

[1] François Gonon : « Quel avenir pour les classifications des maladies mentales? Une synthèse des critiques anglo-saxonnes les plus récentes », L’Information psychiatrique Volume 89, Numéro 4, Avril 2013

[2] Royal college of psychiatrists, changing minds voir RCPsych website.

[3] Roy Porter :Enligthment : Britain and the creation of the modern world, Ed : Penguin 2001

[4] Michel Foucault, Histoire de la folie, à l’âge classique, Gallimard, 1972

[5] United nations General Assembly 01 février 2013 Human Rights Council 22nd session Report of the special Rapporteur on torture

[6] Nancy Andreasen : « How schizophrenia affects our brain » in now.uiowa.edu/2013/08/ how-schizophrenia-affects-brain

[7] Michel Minard, LE DSM-ROI, Erès, collection ”Des travaux et des jours” 2013 p. 298

[8] Allen Frances : Saving Normal, Ed : William Morrow 29/04/2013 p.50 à 89

[9] Expertise collective de l’Inserm de 2012 : Médicaments psychotropes : consommations et pharmacodépendances

[10] choosingwisely.org/doctor-patient

le tchador, une parure comme les autres ?

une parure comme les autres


Communiqué de la présidente de la SIHPP

Je vous signale la parution dans Madame Figaro de cette semaine (p.114-115) d’un entretien avec la psychanalyste Gohar Homayounpour. Elle y répète de façon très claire ce qu’elle affirme déjà dans son livre Une psychanalyste à Téhéran, (Bayard). Le tchador, dit-elle, est un signe culturel, une parure comme les autres, «une écharpe» : «La femme iranienne est la même que la femme française ou anglaise». Au nom du respect des différences culturelles, Gohar Homayounpour explique qu’il faut se soumettre aux lois des pays où l’on pratique la psychanalyse : «Le port du voile ne transforme pas le psychisme des femmes. Où que vous viviez, vous respectez la loi. En Iran, elle impose de porter une écharpe sur la tête. Je porte une écharpe, mes patientes aussi. Mais ce n’est pas le traumatisme de leur vie. Sous des cultures différentes, les souffrances sont les mêmes partout. Elle ont pour nom solitude, deuil, trahison, amour introuvable.» Et encore : «On ne va pas chez le psy parce qu’on n’aime pas François Hollande, Vladimir Poutine ou Hassan Rohani.»

apologie du voile islamique

Cette apologie du voile islamique au nom de la différence des cultures est d’autant plus intolérable que Gohar Homayounpour ne dit pas un mot des autres souffrances des femmes iraniennes, mises à mort, battues, violées et lapidées, contraintes de porter, non pas une «écharpe», mais le stigmate d’un obscurantisme qu’elles ne cessent de combattre. Avec de tels propos, Gohar Homayounpour condamne la lutte des femmes iraniennes pour leur émancipation, donnant ainsi une image désastreuse de la psychanalyse qui est une avancée de la civilisation sur la barbarie.

Au moment où nous sommes très nombreux à soutenir les principes de la laïcité – qui vont de pair avec la défense d’une psychanalyse laïque – et notamment le combat de Natalia Baleato, fondatrice de la crèche Baby-Loup, je tiens à rappeler combien sont inacceptables les propos de Gohar Homayounpour.

Comment le voile est tombée sur la crèche

Et je vous engage à lire l’excellent livre de notre amie et collègue Caroline Eliacheff, Comment le voile est tombée sur la crèche (Albin Michel, en librairie début novembre). Cet ouvrage dénonce fort bien ce que peut être l’emprise des différentes formes de voiles islamiques sur le corps des femmes. Rien à voir avec des «écharpes,» ni avec une quelconque parure culturelle.

homoparentalité et psychanalyse – billet dhumeur en décalé

homoparentalité et psychanalyse, humeur en décalé

par Michael Randolph

À la différence du débat public dans d’autres pays que je connais, la psychanalyse en France est perçue comme une source aussi incontournable qu’indiscutable de sagesse par rapport à un large éventail de questions liées aux relations humaines. On permet significativement à ses praticiens non seulement de s’exprimer avec plus d’opacité, plus crûment, souvent plus cruellement que les praticiens de n’importe quelle autre profession ou confraternité, mais surtout on leur donne très souvent, comme on dit chez nous, the last word, le dernier mot [c’est pareil en français NdlR] un espace de pouvoir considérable, peut-être quelque peu exagéré pour parler comme Marc Twain.

Dans le débat sur l’homoparentalité, des psychanalystes d’opinions très diverses se sont exprimés dans les quotidiens français, et tant mieux. Ce que j’ai pu lire me laisse l’impression que les soutiens de la nouvelle donne légale et sociétale s’expriment avec une certaine modestie, évoquant souvent la complexité des évolutions sociales qui ont porté la revendication de ce changement passablement radicale de notre perception du monde relationnel. Les pourfendeurs de cette évolution en revanche fulminent. Ils fulminent qui plus est de toute la hauteur de leur maîtrise de la symbolique dans laquelle notre vie s’enracine, et, tant qu’ils y sont, ils nous promettent un avenir pitoyablement déraciné si nous continuons d’ignorer leurs virulentes mises en garde.

Au cœur de l’argumentation on trouve toujours la révélation que l’on n’est pas fait pour ça et qu’ils le savent parce que précisément c’est leur métier de savoir pour quoi l’on est fait.

Alors me vient à l’esprit un des plus curieux silences que j’ai eu le malheur de devoir côtoyer au travers de mes trente années de travail en tant que psychothérapeute(1« ) en France, à savoir le silence des psychanalystes, dans leur immense majorité, par rapport aux raisons qui les ont conduits à changer d’opinion sur l’homosexualité depuis les années soixante-dix, à ne plus parler en long et en large de l’évidence de la déviance ainsi que du cas d’école de perversion que représente l’homosexualité adulte. Aujourd’hui plus personne n’oserait comme jadis – avec souvent l’art consommé de l’enfoncement d’une minorité déjà traditionnellement enfoncée – en parler avec la nonchalance de ceux qui ne parlent que de ce qui va de soi.

Eh bien Messieurs et Mesdames les psychanalystes, qu’est-ce qui a donc changé entre 1980 et les années 2000 ? De nouvelles perlaborations révolutionnaires de la théorie qui sous-tend les canons de la pensée psychanalytique ? La prise en compte finalement d’années de travail clinique avec des homosexuels dont le fardeau de culpabilité a souvent été doublé voir triplé au cours de leurs années de cure ? Ou vous seriez-vous tout bêtement fait rattraper par un monde en mouvement qui se moquait des foutaises élaborées dans le secret de vos correspondances et conférences où le maniement du transfert était souvent bien moins important à développer comme talent que celui du mépris.

L’histoire de ce revirement reste à écrire. Tant qu’elle ne l’est pas, les psychanalystes ne pourront prétendre au respect qu’ils méritent par ailleurs pour la pertinence et la sensibilité d’un savoir-faire bien réel enroulé souvent dans un savoir-être tout aussi impressionnant. Ce point noir, aveugle et indigne doit faire l’objet d’une crédible reconstruction historique, pour dissiper bien tard il est vrai, mais mieux vaut tard que jamais, le parfum qui flotte autour de ce point d’histoire de lâcheté et de suffisance.

  • 1 Excellent exemple des difficultés surgies de la nouvelle exception française : tout le monde comprend que l’auteur parle de son métier, au sens ordinaire du terme. Comme il est anglais, il parle sans malice. Français il eût du dire de psychothérapeute (jusqu’en 2010) puis de psychopraticien relationnel. Ces contorsions obligées n’ont pas fini d’entacher de ridicule voire d’odieux l’expression de notre réalité professionnelle. Passer son temps à surveiller son langage parce que la médecine a décidé de s’emparer du terme pour en faire un titre à elle, à partager avec les psychologues asservis, la psychanalyse soit psychologique soit psychiatrique en faisant ses choux gras, voici le lot de ceux qui sont devenus ex de leur propre nom de profession. Combien de temps faudra-t-il à la génération qui vient pour corriger cette répressive singularité ?
    à ce sujet voir également : terminologie

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