Georges Guye – sculptures à Châteauneuf-le-Rouge

Jo Guye, tours et détours

[Image : Sans titre]

Avant même de bénéficier de cette nouvelle grille voici donc un événement local qui mérite qu’on le signale. Un galerie militante qui ferme, quel dommage, juste avant ses 20 ans, la galerie Alain Paire. Elle clôt sa brillante carrière par un feu d’artifice. On peut admirer dans le beau lieu qui les accueille Georges Guye, l’ami sculpteur que nous avons saisi intégré à une des œuvres, au sein d’une distribution brillante d’artistes parmi lesquels il n’y a vraiment rien à jeter, il faudrait nommer tout le monde, en voici une pincée, Serge Plagnol, Jean Amado, Vincent Bioulès, Myriam Louvel-Paoli. C’est vraiment de bonne qualité, pas si cher que ça en plus, et mérite amplement le déplacement.

interpellation participative

Revenons un instant sur Jo Guye. Vous voyez ce groupe auquel il appartient presque, occupé à être ensemble, en relation. On se dirait au théâtre, la pièce qui se joue on ne sait on vient d’arriver, ça vit. Monsieur et Madame Résine, en hauts de forme 1830, s’expliquent, gestes emboîtés, un témoin les regarde, il arrive, participe à mi distance, de tout son corps, ce serait Jo, étonné, esclaffé. Un autre, en grillage, transparent, assis là, décale et cale la scène. Il est là, pointe du triangle général, pointillé chargé de représenter l’ensemble des autres. C’est depuis cet aboutissement de la ligne de fuite que la scène se construit. Le monde serait-il à l’envers ? Les protagonistes sont nus, sol de blocs de roche, bord de mer, l’esclaffeur a les pieds dans l’eau. Comment tout cela opère ? Ce serait Jo le témoin direct, mais il se trouve que sur la photo le vrai Jo y est, son geste à son tour dans la scène pris. C’est que Jo, en bon esclaffagiste, vous a déjà embarqué. Comme avec les Ménines commentées par Foucault, vous, qui arrivez là, vous appartenez au moment, au dispositif. Jo Guye fabrique des instantanés. Vous arrivez, vous voici capté(e). Qu’est-ce que vous vous mettez, pris à partie, interpelé(e) en qualité de passant(e), à éprouver, témoin participatif – je renonce aux fausses fenêtres avec le féminin, on dira que le masculin fonctionne comme neutre, mais dans les sculptures de Jo, pas de neutre – oui, qu’éprouvez-vous que pensez-vous, qu’est-ce qui surgit en vous, le surveneur pris au jeu d’invisibles rets, capté, activé/e, captif – captivé/e ? et parfaitement libre, c’est vous qui jouez. Circulez il y a quelque chose à voir. Voyez vous-même.

À peine sorti de là poussez plus loin où se trouve un carré de vignes. Ça recommence, mais tout autrement. Ce redoutable promeneur a plus d’un tour dans son bâton. Laissez-le vous emmener.

À voir sans plus tarder. Sans compter que le lieu où l’on peut admirer tout cela, l’admirable mairie de Chateauneuf-le-Rouge, tout près d’Aix, à elle seule mériterait la visite (ne pas manquer le parc derrière).

Allez courez vous faire plaisir et vous réjouir de belles découvertes.

La psychanalyse chassée de l’université ? Trente ans d’Histoire pourraient basculer

La psychanalyse chassée de l’université ? Trente ans d’Histoire pourraient basculer


Par Philippe Grauer

Période Lagache

La psychanalyse s’est vue introduire à la Libération à l’université par les soins du normalien docteur Lagache, premier psychanalyste professeur à la Sorbonne en 1947, qui voulait « L’unité de la psychologie, » expérimentale et clinique (1949). Son parcours résume l’installation de la psychanalyse à l’université. En 1955 le voici dans une chaire de psychologie psychopathologique, après avoir créé en 1952 le Laboratoire de psychologie sociale. Puis il cofonde avec Lacan la SFP en 1953 puis premier président de l’APF en 1963. D’abord psychopathologue selon Karl Jaspers, Lagache analysé par Lœwenstein produira des ouvrages de référence dont un Que sais-je La psychanalyse (1955) et parrainera le Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis (1967). Sorte de Marcelin Berthelot du carré psy, il connaît tout. Enfin presque, il reste hors de sa sphère de compétence la psychothérapie institutionnelle, la non directivité et la psychosociologie. C’est lui en tout cas qui préside à l’installation en psychologie de la psychanalyse, et à ce qu’il voulait comme leur fusion. On peut le considérer comme le père de la psychanalyse universitaire française.

Trente glorieuses psychanalytiques

Dans les vingt ans qui suivent celle-ci s’installe pleinement en psychologie clinique. La voici chez elle en psychologie. Enfin, presque, elle n’est qu’hôtesse. L’intégration se fait telle que bientôt tout psychanalyste français appartenant à une société doit être aussi au moins psychologue, comme tout psychologue s’il aspire véritablement à la clinique est invité à le faire sous les couleurs de la psychanalyse. Le territoire qui sert d’interface c’est la psychopathologie(1« ). Corrélativement un psychiatre sur deux sous l’impulsion du lacanisme se donnera une teinture de psychanalyse. La psychanalyse aussi aura connu ses Trente glorieuses.

[Image : Sans titre]

le reflux

Cela va durer jusqu’au reflux, à partir des années 75. Le balancier repart dans l’autre sens, avec l’irruption de la psychologie humaniste américaine (depuis les années 60, accélération en 70), la Dissolution lacanienne (1980), la fondation du SNPPsy (1981), l’impulsion a-théoriciste de la psychiatrie réorientant le DSM3 (1980) jusqu’au DSM4 (1996) et maintenant le 5, la Déclaration de Strasbourg (1990) et le premier Congrès de Vienne (1996) qui marquent la montée en puissance des psychothérapeutes (généralement non psychologues, encore moins psychiatres). À partir des années 90 dans le discours des médias si on éprouve des difficultés personnelles on ne va plus voir un psychanalyste mais un psychothérapeute. On n’a plus un inconscient mais un cerveau. Le référentiel culturel et l’imaginaire collectif ont basculé.

C’est alors qu’apparaît l’évaluationnisme(2« ) et que montent en puissance les neurosciences, le scientisme et ce que nous avons appelé la scientistique. C’est ainsi sur fond d’un statisticisme extravagant scientifiquement parlant que l’INSERM entreprit d’évaluer les effets psychothérapiques de systèmes auxquels les instruments de mesure n’étaient pas adaptés. Peu importe la cause est entendue, la psychanalyse n’est plus dans la course. Bientôt prise à partie par les parents pour ses pratiques dans le domaine de l’autisme, elle se verra éliminée de ce champ de soin hospitalier.

marché de dupes

Marché de dupes, au moment de la bataille des charlatans le Groupe de contact rassemblant le gros des sociétés françaises de psychanalyse a cru avisé de surfer sur la vague anti psychothérapeutes et de passer des accords avec les pouvoirs publics pour « préserver la psychanalyse, » alors qu’on pouvait discerner qu’il s’agissait de grandes manœuvres dont les psychothérapeutes n’étaient que le prélude, visant à liquider l’ensemble des psychothérapies – psychanalyse incluse, centrées sur la dynamique de subjectivation.

À l’issue de l’opération charlatans le plan initial déploie à présent ses phases ultérieures. Il s’agit de rendre la psychologie aux psychologues et de la dégager de ce qui y reste de présence psychanalytique. D’où l’actuelle alerte pétitionnaire.

sauvons ensemble la dynamique de subjectivation

Nous ferons notre devoir, contrairement aux psychanalystes qui n’ont pas fait le leur à l’époque – à l’exception notable de la Cause freudienne, d’Élisabeth Roudinesco et du René Major du Manifeste pour la psychanalyse. Évidemment, nous ne sommes plus en position de force comme c’eût pu être le cas si nous avions bénéficié quand il le fallait de l’appui de toute la psychanalyse. Mais nous appuierons la pétition de nos collègues en difficulté.

La psychanalyse psychologique universitaire n’est pas sans problèmes, mais la question pour l’instant n’est pas là. Toute position perdue est dommageable à l’ensemble du camp subjectiviste. Nous invitons tous nos membres à signer la pétition proposée, cette solidarité les protégera eux-mêmes. Nous devons nous montrer unitaires, conformément à notre intérêt commun. Nous sauverons l’avenir, à condition d’en prendre soin ensemble.

Pour l’enseignement de la psychanalyse à l’université

POUR L’ENSEIGNEMENT DE LA PSYCHANALYSE À L’UNIVERSITÉ

L’enseignement de la psychanalyse dans le cadre de la formation des psychologues à l’université est menacé de disparition.

modèle unique

La réforme en cours, visant à rendre lisible l’offre de formation en master, conduit le Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche à envisager une seule mention dans le cas de la psychologie. Par cette seule mention « psychologie », ne resteraient plus qu’une uniformisation et qu’un modèle unique dans la formation des psychologues.

L’enseignement de la psychanalyse à l’université, qui existe en psychologie depuis plus de 40 ans, n’a cessé d’attirer des étudiants, en France et de l’étranger, et a permis de former des milliers d’entre eux qui travaillent aujourd’hui dans le champ médico-social et psychologique.

faire disparaître un patrimoine intellectuel

La psychanalyse à l’université est une spécificité culturelle française ; faire disparaître son enseignement et l’attractivité de sa recherche serait non seulement priver les étudiants d’une formation professionnelle reconnue par leurs employeurs, mais reviendrait à faire disparaître un patrimoine intellectuel, à effacer l’histoire même d’une pratique et d’une théorie qui a contribué et contribue toujours au rayonnement culturel de la pensée en France et dans le monde.

L’orientation psychanalytique doit apparaître explicitement dans la nomenclature des formations en psychologie.


Premiers signataires

Etienne Balibar, philosophe, professeur émérite

Fethi Benslama, psychanalyste, professeur des universités

Geneviève Brisac, écrivain

Catherine Clément, philosophe, écrivain

Jean-François Chiantareto, psychanalyste, professeur des universités

Michel Deguy, poète, professeur émérite

Arnaud Desplechin, cinéaste

Eric Fassin, sociologue, université Paris 8

Roland Gori, psychanalyse, professeur émérite

Françoise Héritier, professeur honoraire au collège de France

Christian Hoffmann, psychanalyste, professeur des universités

Julia Kristeva, psychanalyse, professeur émérite

Laurie Laufer, psychanalyste, professeur des universités

Marie-José Mondzain, philosophe, directrice de recherche émérite au CNRS

Jean-Luc Nancy, philosophe, professeur émérite

Élisabeth Roudinesco, historienne, directrice de recherche

Jean-Pierre Sueur, Sénateur, rapporteur de la commission des lois

Alain Vanier, psychanalyste, professeur des universités

François Villa, psychanalyste, professeur des universités

Daniel Wildöcher, psychanalyste, professeur émérite.

FLASH INFO – fin des signatures

mardi 3 décembre 2013 la pétition a atteint son objectif

Il a été décidé que la mention de la psychanalyse continuerait à figurer comme auparavant dans les Masters de psychologie.

Merci aux signataires qui ont soutenu les initiateurs de cette pétition.

– Cesser de contacter Fethi Benslama, auteur de la pétition : la campagne de signatures a pris fin.

Élisabeth Roudinesco : « Il nous manque un idéal politique »

La crise sociale

Élisabeth Roudinesco : « Il nous manque un idéal politique« 

La psychanalyse peut-elle aider à comprendre le mouvement de contestation actuel ?

– La psychanalyse n’a rien à dire « en tant que telle » pour expliquer des problèmes politiques. Les explications données par des psychanalystes, qui déferlent dans les médias, sont ridicules. Cela ressemble à des interprétations sauvages ou à des « diagnostics foudroyants » sans le moindre fondement. Si je parle, c’est au nom de ce que je pense et je n’ai pas besoin pour cela de me réclamer de la psychanalyse – même si Freud avait une pensée politique. Je n’aime pas le « en tant que » des « experts » d’aujourd’hui. Qu’ils soient psychanalystes, sociologues ou philosophes.

Sommes-nous face à une société en mutation ?

– Oui, et ce n’est pas un hasard si c’est à l’occasion du mariage homosexuel que s’est révélé quelque chose de beaucoup plus profond. Il y a une crise économique mondiale et, pour la droite comme pour la gauche, elle est difficile à gérer. Mais, je suis frappée que sur ce front-là ait éclaté un mouvement que l’on n’avait pas vu depuis longtemps. En France, où les oppositions sont beaucoup plus marquées qu’ailleurs, nous assistons à une irruption de propos réactionnaires.

Depuis la Révolution, il y a toujours eu deux France : une France légitimiste de droite et une France de progrès. Et à l’intérieur de ce clivage, de nombreuses nuances. Nous avons d’un côté Valmy et de l’autre Vichy. Nous sommes très républicains, à droite comme à gauche d’ailleurs. Et puis nous avons une extrême droite qui a toujours été raciste, antisémite, anti-homosexuelle : à ses yeux, à l’origine, les Juifs, les Noirs, les femmes et les homosexuels appartenaient à une « race inférieure ». Ce discours s’est modifié évidemment, mais il existe toujours à l’état de refoulé. La droite républicaine a toujours combattu cette extrême droite.

La mutation, sur fond de crise économique, c’est qu’il y a maintenant un flou à l’intérieur de la droite républicaine qui a en partie adopté des positions de l’extrême droite. Que la droite classique libérale ait pris le relais à partir des manifestations contre le mariage homosexuel m’a étonnée : a priori, elle n’était pas contre ! Et elle va être obligée de changer, à mon avis.

Pour vous, le débat sur le mariage homosexuel est le déclencheur de ce que nous vivons actuellement ?

– Je m’attendais à ce qu’il y ait une opposition, mais pas à ce que la rue défende de prétendues « valeurs familiales » auxquelles plus personne d’adhère. La famille existe, elle est même plus solide aujourd’hui qu’autrefois puisque même les homosexuels veulent entrer dans l’ordre familial. En Angleterre, le même vote s’est fait très facilement. En France, nous nous sommes retrouvés avec des manifestations d’une ampleur incroyable. Je l’ai vu en débattant sur le sujet avec des gens qui brandissaient des modèles familiaux qui n’existent déjà plus – en témoignent les familles recomposées. J’y ai vu une incroyable peur, de la perte des souverainetés, des frontières. C’était le signe du rejet d’une mutation qui, pourtant, est déjà en cours.

Ces manifestations ont rassemblé des gens qui n’auraient jamais dus être ensembles : des républicains et une vieille extrême droite française. Ils ont fait manifester des enfants qui portaient des pancartes de haine contre les homosexuels. On les a retrouvés dans les explosions de haine contre Christiane Taubira, responsable de cette loi et incarnation de tout ce que déteste la droite extrême : une femme noire, libre, intelligente, cultivée, courageuse, ministre de la République. Cette droite voudrait bien, comme d’ailleurs aux États-Unis, que les Noirs ne soient que de malheureux délinquants, islamistes de préférence, ou criminels, afin de mieux stigmatiser « Le Noir », et que jamais les Noirs réels n’accèdent à une égalité sociale ou intellectuelle. Rien ne les dérange plus qu’Obama, élégant, intelligent, métis, profondément habité par les valeurs patriotiques de l’Amérique, ayant accédé aux meilleures études. De même, ils veulent des homosexuels « à l’ancienne » – Proust, Oscar Wilde, Cocteau – et pas ceux d’aujourd’hui, qu’ils méprisent, et ils oublient que ceux d’hier étaient persécutés.

On en est venu à cette haine raciste d’autant plus vivace que des Noirs ne sont plus du tout à l’image du « Ya bon Banania » de l’univers colonial. On a ressorti des profondeurs de la France de Vichy des choses que l’on pouvait penser dépassées : c’est haïssable, cette France là. Tout repose sur des fantasmes. Sur le plan politique, on s’attaque non pas aux choix du président Hollande mais à l’autorité même du chef de l’État. Les injures s’attaquent à la souveraineté de la fonction républicaine, comme on l’a vu lors de la commémoration du 11 Novembre qui devait être un moment d’unité nationale. Il faut maintenant être très ferme contre cela.

Mais les manifestations comme celles que l’on a vues en Bretagne ne dépassent-elles pas le clivage droite-gauche ?

– Non, mais il n’y a plus de Parti communiste classique pour représenter le peuple de gauche. On a des jacqueries, des terreurs, des peurs. Je n’ai pas d’opinion très tranchée sur l’écotaxe mais ces manifestations dépassent cette question : il y a là l’expression d’une colère populaire qui ne veut pas des dictats de Bruxelles et qui donc ne veut pas de L’Europe. Il faut combattre les dictats de Bruxelles mais conserver l’idée européenne.

Cette vague d’euroscepticisme s’accompagne pourtant d’une demande d’une d’Europe plus présente, comme on le voit avec des attentes autour du SMIC européen pour lutter contre le dumping social. Comment expliquer ce paradoxe ?

– Ce qui domine avec ces bonnets rouges – je vous rappelle que le symbole, c’est contre l’autorité de Louis XIV, ce ne sont pas les sans-culottes – c’est, avec de vieilles revendications régionalistes, un sentiment d’humiliation. Je peux le comprendre mais la politique ne peut pas fonctionner en s’appuyant sur la seule souffrance. On ne peut pas raisonner avec des manifestations irrationnelles qui s’en prennent au Pouvoir central, avec un grand « P » en l’accusant d’être responsable d’une situation dont il n’est pas responsable.



Ces mouvements n’expriment-ils pas un sentiment profond ?

– Ils expriment quelque chose qui, à mon avis, dure depuis que la France a voté non en 2005 au traité constitutionnel. D’une manière générale, les peuples européens veulent et ne veulent pas de l’Europe. Ils ne savent pas de quelle Europe ils veulent. Nous n’avons pas fait une Europe politique mais économique. Quand l’économique devient la référence ultime dans un pays, les gens ne comprennent plus rien. Il faut du politique, de l’idéologie, des récits. S’il faut être économiste pour comprendre, il y a quelque chose qui ne va pas. Les gens réclament du sens. Le danger est qu’on leur donne un sens qui n’est pas le bon. Le Front national a un discours très simple, celui du bouc-émissaire : contre les Roms, contre les Arabes, contre les Noirs, contre les étrangers et les homosexuels. Il n’attaque plus directement les Juifs mais, dans tout discours de ce genre, il y a l’ombre portée de la vielle haine envers les Juifs. Il suffit de gratter un peu et on retrouve cela. Il y a d’ailleurs aussi, chez certains, la haine de Freud : je le sais d’autant plus que j’ai été traitée dans des blogs, venant de cette mouvance, de « freudosémite »… Ce discours de la haine, simpliste, marche. Les médias devraient faire très attention à ne pas le valoriser, même de façon négative, avec des couvertures d’hebdo très « trash » destinées à faire vendre. Nous sommes dans une période difficile.

S’agit-il d’une spécificité française ?

– Ce qui est spécifique à la France, c’est que la droite a toujours considéré que la gauche était illégitime. Dès qu’un pouvoir de gauche est élu, la droite ne tolère pas l’alternance, comme si elle considérait que c’était à elle d’incarner la nation.

à cela ne faut-il pas ajouter une perte de repères du monde ouvrier ?

– La vraie cause de ce qui se passe aujourd’hui, c’est l’échec radical du communisme réel qui avait porté l’espérance du peuple vers l’égalité. Le communisme n’a pas marché mais ce système représentait l’aspiration des peuples. C’est un échec monumental. On n’a peut-être pas encore mesuré que cet échec a tué pour longtemps l’espoir d’une société plus égalitaire. Comme la France est le pays des soubresauts révolutionnaires et contre-révolutionnaires, on a aujourd’hui un peuple qui va plutôt du côté de l’extrême droite.

Le peuple français a perdu espoir ?

– C’est un phénomène mondial. L’échec du communisme est mondial. Mais, dans une société comme la France où les clivages sont beaucoup plus grands, c’est la Révolution française qui a porté tous les espoirs du communisme au 20e siècle. Au fond, l’échec de 1917, c’est l’échec de 1789. En France, cela prend une tournure beaucoup plus grave que dans d’autres pays d’Europe où n’existe pas ce modèle-là : les Allemands font une alliance entre sociaux-démocrates et libéraux. Chez nous, les choses se raidissent très vite.

Ces mouvements ne traduisent-ils pas aussi un mal-être réel ?

– Le mal-être est mondial. Pourquoi en France a-t-on le sentiment qu’il est pire qu’ailleurs ? On ne vit pas mieux en Allemagne : c’est même pire pour les femmes qui ont le choix entre être mère et avoir un métier. Pas de crèche, pas de garderie et un taux de natalité très bas. Dans toute l’Europe, il y a une crise économique liée aux pays émergents. Nous avons vécu pendant des dizaines années sans nous soucier de ce qu’allaient devenir l’Inde ou la Chine. Maintenant, ils nous font concurrence. Comme le modèle européen était le plus performant du point de vue des droits sociaux, on retire au peuple des acquis.

racines, bordels, terroirs
En France, les mêmes phénomènes sont ressentis avec un bien plus grand malaise. En raison de notre solide modèle républicain, nous estimons que l’Etat doit régler tous les problèmes des citoyens. Ce modèle est mis en cause de tous les côtés. Des intellectuels classiques se mettent à parler d’identité, de quête des « racines » ou de « bordels » à l’ancienne, comme de vulgaires populistes qui auraient la nostalgie d’un prétendu « terroir français en train de disparaître »… On a déjà vu ça en d’autres temps et c’est mal venu. Un penseur a le devoir de penser et de ne pas adopter des peurs irrationnelles en racontant n’importe quoi. Un « terroir » ne disparaît pas, il se modifie.

Le modèle républicain est-il donc remis en cause par ces questions liées à la mondialisation ?

– On n’arrête pas de nous dire que la France est abaissée et que son modèle ne vaut plus rien, vous n’imaginez pas à quel point c’est faux. Je reviens du Chili où, avec Alain Touraine, nous avons commémoré la mémoire d’Allende. Pourquoi avons-nous été invités ? Le Chili voulait avoir des Français dans cette commémoration. Le modèle de 1789 est présent partout ! C’est un modèle universel. Quand les Chinois manifestent sur la place Tiananmen, ils brandissent la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Ce modèle-là s’est internationalisé et il n’appartient à aucun « terroir » figé.

La contestation actuelle porte aussi sur la crainte de perdre ce modèle avec de nouvelles inégalités et des écarts qui se creusent. Ces craintes sont-elles fondées ?

– Compte-tenu de la mondialisation, on voit que nous perdons des acquis. Alors, sans doute faut-il faire des économies sur la sécurité sociale. Dans des pays comme le Brésil où il n’y a pas ni sécurité sociale, ni école gratuite, etc…, quand le peuple y accède, il est mobilisé il va de l’avant. En France, nous sommes obligés de rogner sur ce qui existe. Il y a un sentiment de perte, une vraie souffrance qu’il ne faut pas nier et un sentiment d’indignité. L’appauvrissement touche de plus en plus de monde, les inégalités qui se creusent… Pour relativiser, il faudrait un idéal politique. Et c’est ce qui nous manque. D’où le chacun pour soi, ma région, mon égo. Il s’agit là d’une crise politique grave. Et de là découle une sorte de mélancolie collective qui d’ailleurs peut être suivie d’états maniaques.

Le modèle républicain peut-il résister à ces mutations ?

– À la fin du 19e siècle, il y a eu une crise identique avec les débuts des mouvements de libération des femmes. Des catastrophistes annonçaient que si les femmes travaillaient, si elles devenaient les égales des hommes, alors, il n’y aurait plus de société, il n’y aurait plus de famille, elles ne feraient plus d’enfants… Ils annonçaient la fin du monde. Il faut donc éviter de tenir des discours catastrophistes qui font monter les extrémismes. Rien ne disparaît et tout se modifie…

Dossier Dolto. Pleux malfait(au)teur.

Le Temps, dossier Dolto. Roudinesco Halmos, Ansermet, réalisé par Caroline Stevan

Société

1 – la faute à Dolto


Dans un essai au vitriol, Didier Pleux parcourt la vie de Françoise Dolto pour mieux fustiger ses théories. Réactions

par Caroline Stevan

23 novembre 2013 Le Temps

Dans la préface du livre, Michel Onfray évoque une «déconstruction existentielle». Françoise Dolto. La déraison pure est un dossier à charge. Didier Pleux, directeur de l’Institut français de thérapie cognitive et coauteur du Livre noir de la psychanalyse, puise dans le parcours de Françoise Dolto pour invalider ses théories. La méthode, douteuse, suscite des remous en France, chez les gardiens du temple certes, mais pas seulement.

Au commencement était l’enfance. Didier Pleux, qui a déjà consacré un ouvrage à la plus célèbre avocate de la jeunesse en France (Génération Dolto, Odile Jacob), avance que la dame a romancé ses primes années, exagéré ses douleurs pour mieux servir ses thèses d’analyste. La mort de sa grande sœur, alors qu’elle a 12 ans, ne serait pas un événement traumatique, pas plus que celle d’un oncle chéri, durant la guerre de 14-18. «Que l’on puisse affirmer que ces deuils sont déterminants pour le psychisme, cela est démesuré et ne répond qu’à l’affirmation psychanalytique des empreintes indélébiles,» écrit l’auteur. Plus loin, il s’interroge sur le mal-être d’une jeune fille qui dispose d’une automobile et part en vacances à Deauville.

à la Dolto

Didier Pleux puise encore largement dans l’autobiographie du fils de la psychanalyste, – Jean-Chrysostome, Je m’appelle Carlos, Ramsay, 1996 –, pour dénoncer les failles et les dangers d’une éducation à la Dolto. Le bébé s’enfuit dans les escaliers du domicile à 7 mois, choisit ou non de rester dans sa poussette à 2 ans et termine «artiste» à l’âge adulte. Didier Pleux lui concède une vie plutôt réussie mais questionne: «Que serait devenu Carlos s’il n’avait pas connu le {bon réseau, s’il avait épanoui sa liberté ailleurs qu’au Quartier latin ?»}

Pleux reproche à Dolto d’avoir fabriqué l’enfant roi, engeance de la société actuelle qui ne vit que pour son plaisir et ne connaît aucune frustration. Il l’accuse, grande prêtresse, de continuer à prendre en otage la médecine, l’éducation nationale et les discussions familiales avec des théories plus ou moins farfelues. L’histoire banale du révolutionnaire – il l’était de considérer l’enfant comme un être pensant à cette époque – qui devient tyran.

expéditif et tabloïdal

Dans un autre registre, l’auteur revient sur les accointances de la psychanalyste avec les milieux d’extrême droite. Lectrice de L’Action française, Françoise Dolto a travaillé au début des années 1940 pour la Fondation Alexis Carrel, un institut pétainiste. Elle a fréquenté assidûment René Laforgue, psychanalyste ayant souhaité implanter à Paris un centre de psychologie «aryanisé». Cela en fait-elle une collaborationniste? L’ouvrage a le mérite de rouvrir le débat sur les archives de Françoise Dolto et l’absence de biographie officielle, faute d’un accord des héritiers. Mais Pleux semble tout mélanger et interpréter, dans le seul but de salir. Si les théories de Dolto doivent être discutées et son passé étudié, La déraison pure semble expéditif.


on peut s’abstenir

– Didier Pleux, Françoise Dolto. La déraison pure, Ed. Autrement, oct. 2013, 192 p.-


2 – des livres fanatiques

Psychanalyste et historienne, Élisabeth Roudinesco dénonce la méthode de travail de Didier Pleux

propos recueillis par Caroline Stevan

23 novembre 2013 Le Temps

Samedi Culturel : Que vous inspire ce livre ?

Élisabeth Roudinesco : L’historiographie contemporaine ne tolère plus le moindre manichéisme. Et c’est pourquoi des livres fanatiques qui prétendent s’opposer à des «gardiens du temple» sont voués à être aussi ridicules que les hagiographies. Dans cet opuscule, il n’y a aucun travail de recherche, les dates sont fausses et les références fantaisistes.

que dire des sources ?

Il n’existe pas de biographie sur Dolto parce que les héritiers n’en ont jamais voulu, ou alors ils ont confié le travail à des incompétents. Le sommet c’est Autoportrait d’une psychanalyste, publié en 1989 et attribué à Dolto. Il s’agit d’un enregistrement réalisé par un couple de psychanalystes deux mois avant sa mort, alors qu’elle était sous assistance respiratoire. C’est la principale source dont se sert Pleux. Il ne s’est même pas aperçu que Dolto raconte n’importe quoi : qu’elle a rencontré Maupassant, que Jenny Aubry, ma mère, a été déportée, etc.

quelles sont les bonnes sources ?

Dans l’état actuel des choses, la source principale, ce sont les deux volumes de la correspondance de Dolto (Gallimard) et mes ouvrages sur l’Histoire de la psychanalyse en France (réédition Pochothèque, Hachette). Pleux n’a rien consulté et, du coup, imagine que ces lettres sont caviardées. Il reprend l’éloge par Dolto du maréchal Pétain mais se trompe de date, ce qui montre qu’il l’a recopiée je ne sais où. Par ailleurs, il cite de travers ce que j’ai écrit : au lieu d’aller à la source, il cite un livre de Annick Ohayon, qui elle-même me cite.

En tant qu’historienne et proche, que savez-vous de ce supposé passé trouble, lectures de L’Action française, travail dans un institut pétainiste et fréquentation de René Laforgue, soupçonné de collaboration?

Ce passé est connu. Dolto a été élevée dans le milieu de l’Action française. Elle a été engagée comme des dizaines d’autres psychologues dans le centre d’Alexis Carrel, mais cela n’en fait pas une eugéniste.

n’avait-elle pas conscience des dérives de ce centre ?

Non, puisqu’il a fallu attendre les travaux des historiens pour faire la part des choses. Elle a vécu la période de l’Occupation comme des milliers de Français, sans résistance ni collaboration: on peut le lui reprocher, ce que je n’ai pas manqué de lui dire. Mais l’accusation de collaborationnisme effectif est sans fondement. Dolto était «apolitique». Elle s’est sortie de son milieu familial d’Action française par le travail et par sa cure avec René Laforgue, excellent clinicien. Son seul engagement fut la «cause des enfants». Et comme elle était chrétienne, elle fut considérée comme conservatrice par les féministes et la gauche, mais comme gauchiste par la droite parce qu’elle mettait en cause une tradition éducative issue de la droite autoritaire.

Quid de René Laforgue ?

J’ai exhumé les archives que Pleux n’a pas consultées. Laforgue a proposé la création à Paris d’un Institut de psychothérapie «aryanisé» sur le modèle de celui de Berlin. Mais les nazis n’ont pas voulu de lui parce qu’il était un disciple de Freud, membre de la Ligue contre l’antisémitisme. Plus tard, il a caché des juifs dans sa propriété, ce qui lui a valu d’être acquitté à la Libération devant un tribunal d’épuration.


Société

3 – Dolto a bénéficié d’un glissement de l’histoire favorable»

par François Ansermet,
Le chef du Service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent aux HUG, rappelle l’héritage de Dolto.

Propos recueillis par Caroline Stevan

23 novembre 2013 Le Temps

géniales et novatrices + glissements favorables de l’Histoire

Il y a dans le monde des personnes géniales et novatrices, mais aussi des glissements favorables de l’histoire. Dolto a bénéficié de la coïncidence de cela. Pionnière des compétences de l’enfant, elle a affirmé parmi les premiers que le bébé était présent au monde et à l’autre dès la naissance. C’est un apport capital, qui a abouti à la prise en compte de la souffrance de l’enfant, de sa détresse, participant à développer la psychanalyse vers la petite enfance et son application à la psychiatrie du nourrisson. L’originalité de Françoise Dolto a été de le faire en lien avec la pédiatrie.

sur France-Inter

Dolto était très présente dans la société, elle parlait tous les jours sur France Inter et cela a permis d’attirer l’attention sur ce qu’elle appelait la cause des enfants. La période des années 1970-1980 était sans doute propice – je ne saurais dire exactement pourquoi – et ce n’est pas un hasard si la Convention des droits de l’enfant a été signée en 1989. C’est encore à ce moment-là que l’on s’est mis à utiliser des analgésiques corrects pour les jeunes patients. Ce sont des changements précieux, un héritage à ne pas saccager. Dolto seule n’est pas à l’origine de tout cela, il y en a beaucoup d’autres, dont le professeur Cramer, qui a développé de façon pionnière la Guidance infantile à Genève.

surtout des enfants qui souffrent

Certains aujourd’hui parlent de cet enfant roi comme du résultat de tout cela. Bien sûr, il y a quelques familles qui n’arrivent pas à mettre des limites, mais ceux que je vois dans ma pratique quotidienne sont surtout des enfants qui souffrent. Ce qui est vrai en revanche, c’est que nous vivons dans une culture de l’omnipotence, du tout tout de suite, du gadget et du zapping permanent. L’enfant est devenu l’objet du marché. D’où l’importance de l’écouter.


Culture/Cinéma

«Pour Dolto, l’enfant est un être qui souffre et pense»

La psychanalyste Claude Halmos, élève de Dolto, revient sur les fondamentaux et répond aux allégations de Didier Pleux

23 novembre 2013 Le Temps

L’enfant roi d’aujourd’hui serait le produit des théories de Françoise Dolto.

Je n’aime pas cette expression qui induit une idée fausse. Ces enfants sont victimes, en réalité, d’une absence d’éducation. On ne leur a pas appris la vie en société. C’est aux antipodes de ce que dit Dolto. Didier Pleux ne tient pas compte de l’histoire. Lorsqu’elle écrit, ce n’est pas le laxisme éducatif qu’il faut combattre, mais la répression. C’est une époque où l’on considère l’enfant comme un être inférieur, dont la parole et le désir ne comptent pas, qu’il faut formater pour son bien. Dolto dit que c’est un être comme nous, qui pense et souffre, mais en aucun cas un adulte. Elle dit que l’enfant doit avoir une place, mais non toute la place. Les problèmes actuels résultent d’une mauvaise lecture de Dolto, mais surtout d’un statut de l’enfant qui a changé – ils sont désormais désirés et moins nombreux, d’une vie devenue difficile qui incite les parents à préserver énormément leurs enfants.

Dolto serait contre les frustrations imposées à l’enfant, pour le tout plaisir.

Absolument pas. On peut fonder une théorie de l’autorité sur ses écrits, c’est ce que j’ai fait. Elle n’était simplement pas pour le dressage que prônent Pleux ou Naouri. Un enfant doit respecter les autres et les règles, à condition qu’on les lui explique. Dolto ne parle pas de plaisir mais de désirs; tous les désirs de l’enfant sont légitimes, mais tous ne sont pas réalisables parce qu’il y a la loi et la réalité. On ne peut pas acheter 52 paquets de bonbons ni tuer son petit frère.

Le père serait forcément castrateur et la mère destructrice.

Ce sont des caricatures. Dolto m’a appris à ne pas juger les parents, mais à écouter l’enfant souffrant en eux.

Il y a une pensée unique en matière de psychanalyse, une hégémonie de Freud et de Dolto, qui se retrouve également en médecine ou dans l’éducation nationale.

On est loin de cela, lorsque l’on parle de fabriquer des bébés-médicaments ou lorsque l’on donne de la Ritaline à des enfants qui s’agitent. Dolto disait qu’un enfant qui ne tient pas en place est un enfant qui ne sait pas quelle est sa place.

La psychologie comportementaliste serait écrasée par la psychanalyse.

Ce sont deux visions du monde et des êtres humains, bien au-delà des querelles de chapelles. La psychologie comportementaliste part du symptôme pour l’éradiquer sans se préoccuper de son sens, de ce qui l’a provoqué. Or, si vous avez peur de l’eau, ce n’est pas la même peur de l’eau que votre voisine. La psychanalyse va chercher, pour lui permettre de guérir, ce qui se cache derrière la peur de chacun.

La «mauvaise» éducation de Carlos serait la preuve des faiblesses théoriques de Dolto.

Cette méthode de travail est scandaleuse, digne d’un tabloïd. La vie personnelle n’est jamais sans rapport avec la vie professionnelle, mais aller chercher le crapuleux ou le parcours des enfants pour décrédibiliser une théorie est une barrière éthique à ne pas franchir. Il y a des choses critiquables chez Dolto, mais pas à partir de racontars. Cela relève de discussions sérieuses.

à lire

– Claude Halmos, Dis-moi pourquoi. Parler à hauteur d’enfant, Le Livre de Poche.-

Le Temps

Comment stopper l’épidémie de l’évaluation ?

comment stopper l’épidémie de l’évaluation ?


par Roland GORI,
Professeur émérite de psychopathologie clinique, université Aix-Marseille
et Thierry PATRICE, Médecin, professeur de physiologie, CHRU Nantes

Parmi les grandes messes de la rentrée, le classement de Shanghai des universités et ses génuflexions… Alors que le mot d’ordre de l’ancien président de la République était d’évaluer tout et tous, tout le temps et que le nouveau lui emboîte le pas, les évaluations, dont celle de Shanghai est le modèle, demeurent toujours aussi vaseuses. L’évaluation d’héritage est aussi un cas d’école à en juger par la cérémonie tenue le 17 octobre 2013 au siège de l’UMP. Peut-être faudrait-il de même évaluer l’enthousiasme que les politiques évaluatives françaises suscitent parmi les enseignants-chercheurs et les étudiants ? Pourtant sans protocoles standardisés, sans benchmarking, sans experts et sans notations, les élections se chargent de l’évaluation citoyenne des élus. L’évaluation à tout-va et sa culture quantitative des résultats ne seraient-elles qu’une manière de paraître donner des ordres en exemptant ceux qui les donnent, en pérennisant l’ordre établi par des experts dont la médiocrité n’a bien souvent de comparable que la suffisance ? L’évaluation est la croyance mystique dans la représentation de tout par un nombre, permettant d’accéder à la connaissance absolue de l’univers et de soi. L’évaluation tend à devenir une nouvelle technique de confession et d’aveu propre à la religion du marché, dont font partie les sondages d’opinion.

lorsque l’évaluation hypothèque l’avenir

Si le mal s’étend de France Télécom à l’école primaire en passant par la maréchaussée et l’hôpital, les choses sont encore plus graves lorsque l’évaluation hypothèque l’avenir. Le vote de la loi Fioraso – sur l’orientation de la recherche et de l’enseignement supérieur – maintient à peine liftée la réforme Pécresse sur l’autonomie des universités, comme s’il y avait des armées autonomes et concurrentes dans chacune de nos régions, crée un Haut conseil de l’évaluation et donne à l’Agence de l’évaluation de la recherche scientifique une nouvelle jeunesse.

on s’entre-évalue à mort

Le gouvernement actuel a conservé bien souvent le même esprit administrativo-technocratique qui inspire les logiques de gouvernement après avoir formé les gouvernants. La démocratie confisquée attendra, pour l’instant on évalue, on s’autoévalue, on s’entre-évalue à mort. Jusqu’à l’absurde. Nous avons rencontré de petits chefs qui disaient évaluer la dangerosité d’étudiants en médecine mais ignoraient jusqu’à l’existence du règlement intérieur de leur institution ; des présidents de jury tout ignorer des questions d’examen qu’ils posent ou des évaluateurs écrire benoîtement à propos du financement d’un projet de recherches : «On ne peut financer cette recherche car elle n’a jamais été faite.» Par un effet Matthieu bien connu, selon lequel aux riches on donnera et aux pauvres on enlèvera, les grosses équipes de recherches s’étendent jusqu’à l’obésité, travaillent sur des thématiques déjà explorées jusqu’au conformisme et fournissent des experts qui seront ensuite chargés d’expertiser les dossiers répondant aux appels d’offres… qu’ils ont pris eux-mêmes le soin de rédiger. Lorsque l’un d’entre nous a un jour posé la question de savoir pourquoi les membres de tel institut de recherches siégeaient dans une commission d’expertise ne finançant que les équipes de cet institut et à 70% les équipes des membres de la commission, il lui a été répondu «qu’étant les meilleurs», il était normal que telles «personnalités siègent, décident et s’attribuent les dotations».

mesurer l’écart qui sépare de la pensée unique normative

Avant d’évaluer, il faudrait réfléchir sérieusement à la constitution des organes d’évaluations essentiellement formés de membres soit juges et parties ; soit faisant carrière dans l’évaluation des autres ; soit issus de corps intermédiaires peu représentatifs. L’étymologie d’aristocratie, c’est le pouvoir des meilleurs. Avec l’expertise, nous avons restauré une nouvelle aristocratie, aussi arbitraire que l’ancienne. A l’image de celle-ci, les résultats le démontrent que le système d’expertise qui se saisit de l’hôpital, de la recherche et de l’éducation est loin d’avoir fait la preuve de son excellence.
En revanche, nos évaluations formelles, conformistes, techniques et bureaucratiques tuent la plupart du temps les tentatives d’innover et maintiennent les chercheurs comme les praticiens dans une servitude volontaire qui ne fait pas bon ménage avec le souffle de la liberté indispensable à la création, au zèle, et donc à la croissance. Évaluer, c’est mesurer l’écart qui sépare de la pensée unique normative. Malgré les évaluations tous azimuts, nous sommes à la remorque de toute croissance, une balance commerciale désastreuse, croulants de dettes, notre outil industriel s’évaporant.

poursuivre dans cette voie frénétique

La solution est pourtant simple : restituer respect, liberté, autonomie individuelle, originalité et confiance. Les politiques, qui maintiennent, voire renforcent, cette folie sociale, ne font que dissimuler cette triste vérité : ils ont renoncé à gouverner, c’est-à-dire à la prise de décision qui comporte toujours un risque sans lequel il n’y a pas d’avenir. À poursuivre dans cette voie frénétique, irrépressible, de la pseudo-démocratie d’expertise, l’épidémie de l’évaluation emportera aussi les gouvernances qui s’en prévalent.

Roland GORI (1) Dernier ouvrage publié : La fabrique des imposteurs, Les Liens qui Libèrent, éd. 2013.
Thierry PATRICE (2) Dernier ouvrage publié : Chercheurs, Ethiques et Sociétés,, l’Harmattan, éd. 2012.

Histoire de la clinique à l’ENS – École normale supérieure

Élisabeth Roudinesco :}

ENS : Histoire de la clinique

Séminaire annuel, ouvert au public – et en particulier à nos chers étudiants.

[Image : Sans titre]

Dans ce séminaire, seront étudiés les différentes modalités de la clinique psychanalytique au cours du XXéme siècle. Nous partirons de Freud pour montrer ensuite comment son approche de la maladie psychique a été modifiée par la rencontre avec de nouveaux disciples. Comment s’est constituée une clinique psychanalytique universellement valable.

Quels ont été ensuite les différents courants (aux États-Unis, en Angleterre, en France et ailleurs). Et comment aujourd’hui peut-on hériter de cette histoire à une époque très libérale où la notion de sujet se dissout dans celle d’individu, ce qui met en cause l’autorité même de toute forme de clinique.

Les mardis de 18:00 à 20:00 pour 2013-14

26 novembre, 10 décembre, 14 et 28 janvier, 4 et 11 février, 4 et 25 mars, 1 et 8 avril, 6 et 20 mai.

Les hôpitaux doivent motiver TOUS les internements sous contrainte

Édition : Contes de la folie ordinaire

Les hôpitaux doivent motiver TOUS les internements sous contrainte

par André Bitton – Mediapart 14 novembre 2013

Belle victoire pour les patients des hôpitaux psychiatriques. Dans le cadre de l’hospitalisation contrainte sur demande d’un tiers ou en cas de péril imminent (les 3/4 des internements et soins sans consentement en psychiatrie), le Conseil d’État impose désormais aux hôpitaux de motiver par écrit leur décision. Auparavant une seule décision orale suffisait, validant des certificats médicaux souvent pré-rédigés, qui étaient produits devant le juge des libertés.

Françoise Dolto avait raison

Françoise Dolto avait raison

par Claude Halmos

Le texte suivant se trouve sur le site Psychologies.com. Nous avons ajouté quelques intertitres à la présente édition.

Il s’appelait Léon…

C’est l’histoire d’un petit garçon. Il s’appelle Léon, il a 8 ans et une allure étrange. Plutôt grand pour son âge, il semble ne pas pouvoir porter son corps. Il ne tient ni debout ni assis, et n’avance qu’en s’accrochant aux murs ou aux meubles. À l’école, il n’arrive pas à suivre et ne joue pas avec les autres. Son quotient intellectuel est bas et son visage inexpressif. Il parle bizarrement, sur un ton monocorde, en scandant les mots et en séparant les syllabes. Aucun trouble neurologique ne pouvant expliquer son état, les médecins décident de l’adresser à un dispensaire psy, où il est confié à une psychanalyste. Sa mère l’accompagne. Avec difficulté. On est en 1942. En pleine guerre.

La mère explique à l’analyste qu’elle est bretonne, seule vivante d’une fratrie de cinq enfants, dont plusieurs sont morts en bas âge. Le père est un émigré polonais. Il est juif, mais la mère ne comprend pas très bien ce que cela veut dire. Elle sait seulement que les Allemands en veulent aux Juifs. Léon a une sœur plus jeune que lui de deux ans, qui n’a aucun problème. Dans le jardin du pavillon de banlieue où ils vivent, le père a creusé un trou recouvert de branchages. Pour se cacher, si on venait le chercher.

attaché par une ceinture

La mère raconte que Léon s’est assis très tôt dans son berceau et qu’il aurait voulu sucer son pouce, mais elle s’y est opposée : elle a immobilisé ses bras en attachant avec des épingles ses manches à ses vêtements. Ensuite, elle l’a assis dans l’atelier, sur une chaise, à la hauteur de la table sur laquelle son mari et elle travaillaient. Plus tard, elle l’a installé sur un petit fauteuil bas qui faisait aussi pot de chambre. Il y était attaché par une ceinture que l’on retirait, ainsi que la planchette qui recouvrait le pot, quand il voulait faire ses besoins.

Quand il est allé à l’école, on a voulu que sa sœur prenne sa place sur le fauteuil, mais elle ne s’est pas laissé faire. On n’a pas insisté et on n’y a pas remis Léon. Il est dès lors resté assis par terre, appuyé à un mur. Il n’a jamais marché à quatre pattes, il se traînait sur son derrière et il ne s’est mis à marcher qu’au moment où sa sœur a commencé : elle avait 14 mois, lui 3 ans et demi.

un corps qu’il a traîné dès lors comme un poids mort

La mère raconte aussi que, le dimanche matin, elle fait venir Léon et sa sœur dans son lit. Elle se met à quatre pattes et, ses enfants sous elle, joue avec eux à la maman chien avec ses chiots. Le père rit et n’y voit aucun mal. Les séances avec Léon commencent. Il est hébété, ne répond à aucune question. Tout dialogue semble impossible. Peu à peu cependant, l’analyste va réussir à entrer dans son monde et un travail va commencer. Un travail au cours duquel Léon va exprimer, grâce aux modelages qu’il fait et aux questions que pose sur eux l’analyste, ce qui lui est arrivé. Comment ligoté, bébé, à sa chaise et condamné à une immobilité permanente et totale, il a perdu jusqu’à la conscience de son corps. Un corps qu’il a traîné dès lors comme un poids mort qu’il ne commandait plus. Cette phase du travail analytique va lui permettre de marcher normalement.

les Allemands viennent arrêter le père

Mais son histoire n’a pas seulement volé à Léon son corps. Elle a aussi empêché sa construction psychique. Il n’a acquis aucune conscience de lui-même, il ne sait pas qui il est et c’est pour cette raison qu’il ne peut ni échanger avec les autres ni apprendre. Là encore, l’analyste va l’aider à construire ce qui n’a pas été construit. Et ce, en quelques séances, car la réalité va précipiter les choses. Un jour, en effet, ce que la famille redoutait arrive : les Allemands viennent arrêter le père. Ils ne le trouvent pas, mais exigent que la mère réveille les enfants. Ils lui disent devant eux qu’elle peut divorcer et ordonnent à Léon de se déshabiller. La mère ne comprend pas pourquoi, l’enfant non plus, mais, à partir de là, il refait pipi au lit. Informée, l’analyste explique à Léon que les Allemands voulaient voir s’il était circoncis. Elle lui apprend le sens de la circoncision, de la tradition juive qui le rattache à son père. Comprenant à ses paroles qu’il ne sait rien de la différence des sexes et de son identité sexuelle, et ne sait même pas s’il est un humain ou un animal – il a sans doute trop joué à la mère chien et ses chiots –, elle lui donne les informations nécessaires.

c’est parce qu’ils sont bêtes, les Allemands, qu’ils disent ça

Léon, pour la première fois, se met alors à parler normalement et l’interroge sur le divorce que les Allemands ont conseillé à sa mère. Elle écrit : « Je lui ai dit que quand on s’aime comme s’aiment son père et sa mère, on ne divorce pas, que les Allemands ont prononcé ce mot parce qu’ils croient que les gens qui sont juifs comme l’est son père, c’est pas bien. Et j’ajoute que c’est parce qu’ils sont bêtes, les Allemands, qu’ils disent ça. »

L’histoire de Léon s’arrête là. La mère écrira à l’analyste pour lui annoncer qu’elle part avec ses enfants retrouver le père, en zone libre. Pour la remercier et lui dire que, désormais, Léon est transformé. À l’école, il commence à lire, à écrire et à compter. Il saute à cloche-pied, joue au ballon et court…

[Image : Sans titre]

Des attaques injustifiées

Pourquoi raconter aujourd’hui cette histoire où, au cœur de la guerre, un petit garçon, gravement handicapé, rencontre une psychanalyste qui, refusant de s’en tenir à son corps si durement atteint et à sa débilité apparente, va chercher, au-delà des symptômes et avec un infini respect, qui il est, ce qu’il a vécu et, en un temps record, le rendre à la vie normale ?

Pourquoi raconter aujourd’hui cette histoire où la même psychanalyste, bien loin de condamner la mère de cet enfant – laquelle évoque pourtant des épisodes qui pourraient faire dresser les cheveux sur la tête –, l’écoute avec bienveillance, la soutient, l’accompagne ? Et réussit à nous faire comprendre que, ni mauvaise ni méchante, elle a sans doute voulu, en l’attachant près d’elle, le protéger de la mort qui était venue voler, l’un après l’autre, les bébés de sa propre fratrie.

Pourquoi évoquer aujourd’hui cette psychanalyste qui, en 1942, à une époque où l’on pourchasse les Juifs et ceux qui les aident, prend le risque d’expliquer à un petit garçon la tradition juive dont il est issu. Et, dénonçant l’absurdité de l’antisémitisme, lui permet de restaurer l’identité de son père et, par là même, la sienne propre ?

parce que cette psychanalyste, c’est Françoise Dolto

Parce que cette psychanalyste, c’est Françoise Dolto. La même Françoise Dolto qu’un livre récent (Didier Pleux, Françoise Dolto, la déraison pure, Autrement, 2013) accuse d’avoir – d’une façon irresponsable et laxiste – défendu l’idée d’un enfant roi qu’il faudrait laisser se débrouiller seul, en n’ayant pour guide que son bon plaisir. D’avoir rejeté, méprisé et culpabilisé les parents, et surtout les mères, qu’elle aurait tenues pour responsables des problèmes de leurs enfants. Et, cerise sur le gâteau, d’avoir été pendant la guerre ni plus ni moins que… « collabo. » La lecture de ce cas Léon, tirée de L’Image inconsciente du corps, permet de juger de la pertinence de ces accusations.

« Les chiens aboient, la caravane passe, » dit le dicton. La tentation serait grande de laisser ces chiens-là aboyer. On ne le peut pas. D’autant qu’ils aboient pour la seconde fois. Didier Pleux avait déjà publié, en 2008, un premier livre, Génération Dolto (Odile Jacob), dans lequel il s’en prenait aux thèses de la psychanalyste ou, plus exactement, à ce que – n’hésitant pas, au besoin, à tronquer les textes – il présentait comme tel. Il recommence. Et ce, sur un mode – insinuations, calomnies… – dont la violence haineuse laisse pantois.

contre la théorie de Dolto, mais aussi sa personne

Françoise Dolto aurait été, selon Didier Pleux, victime de sa psychanalyse. De l’interprétation fallacieuse qu’elle aurait faite de son enfance. Une enfance qu’elle aurait cru pleine de souffrances et qui aurait été merveilleuse. Elle n’aurait pas souffert de sa relation avec sa mère, de la mort, durant la guerre de 1914-1918, de son oncle qu’elle adorait. De celle de sa sœur qu’elle a cru, toute son enfance, ne pas avoir sauvée : sa mère lui avait dit que, si elle priait suffisamment, sa sœur guérirait… Faux, clame Didier Pleux. La mort des frères et sœurs, si elle n’est pas cachée, n’est en rien traumatisante pour un enfant. Là encore, les lecteurs apprécieront. Quant aux parents de Françoise, écrit-il encore, ils étaient formidables, mais dépassés, les malheureux, par cette insupportable gamine enfant roi. Gamine qui deviendra plus tard, dit-il, une sorte de « gosse de riches, » réclamant de l’argent à des parents dont elle ne cessait de se plaindre. La psychanalyse aurait validé les plaintes de l’enfant Françoise, lui permettant, devenue grande, de prôner l’éducation de l’enfant roi qu’elle avait été. Et cette psychanalyse aurait fait mieux : elle aurait fait d’elle, pendant la guerre, une « collabo. »

Pour fonder ses thèses, Didier Pleux pioche, ici ou là, dans la correspondance de Françoise Dolto ou dans ses textes, des passages qu’il interprète à sa façon. Aidé en cela par le fait qu’il n’existe à l’heure actuelle – ses ayants droit s’y étant toujours opposés – aucune biographie, qui pourrait rendre compte du trajet de ce personnage aussi important que complexe.

Françoise Dolto n’a jamais collaboré. Issue d’une famille d’extrême droite marquée par la Première Guerre mondiale et la figure de Pétain, elle s’est contentée d’exprimer, dans une correspondance privée, son admiration naïve pour le maréchal. Des travaux sérieux ont été menés sur le rôle des psychanalystes à cette époque (notamment Histoire de la psychanalyse en France, par Élisabeth Roudinesco, Fayard 1994), on peut s’y référer.

La valse des contresens

Partant de cette « recherche » assez particulière, Didier Pleux énonce l’hypothèse centrale de son livre : « C’est surtout la psychanalyse de Françoise Dolto qui a pu la rendre quelque peu psychotique, c’est-à-dire “hors réalité”. » Collabo et folle, qui dit mieux ? Et il entreprend, grâce à une accumulation de contresens, de démontrer le hors-réalité de ses théories.

Françoise Dolto aurait prôné de ne mettre aucune limite à l’enfant et de le protéger de toute frustration. FAUX

L’enfant, dit Françoise Dolto, doit avoir une place, mais pas toute la place. Et, en aucun cas, il ne doit être au centre de sa famille. Il a le droit d’avoir tous les désirs et de les exprimer, mais il doit savoir que, si tous sont légitimes, ils ne sont pas tous réalisables, parce qu’il y a la réalité, les lois, l’existence des autres qu’il faut respecter.

L’enfant a droit à l’imaginaire, mais on ne doit pas le laisser s’y perdre. À une mère qui se plaint que sa fille veuille passer sa vie habillée en Blanche-Neige, Françoise Dolto répond sur France Inter : pourquoi pas ? Mais Blanche-Neige travaille toute la journée pour nourrir les nains. Donc, habillée en Blanche-Neige ou pas, votre fille vous aide à éplucher les légumes !

Dans L’Image inconsciente du corps, Françoise Dolto décrit le développement de l’enfant comme une suite de pertes et de renoncements nécessaires pour avancer. Il perd, pour naître, la vie intra-utérine. Il perd le biberon ou le sein lors du sevrage. Il doit plus tard renoncer à l’aide des mains de sa mère pour devenir autonome, etc.

Elle aurait toujours soutenu l’enfant contre ses parents. FAUX

Si Didier Pleux soutient les parents contre l’enfant, Françoise Dolto, elle, n’était pas dans une logique de guerre. D’autant moins qu’elle a appris à toute une génération d’analystes – dont je fus – à ne jamais juger les parents, mais à écouter, en eux aussi, l’enfant souffrant.

Elle aurait valorisé le plaisir sans limites de l’enfant. FAUX

Elle ne met pas en avant le plaisir de l’enfant, mais son désir, qu’il faut prendre en compte, ce qui ne signifie pas le laisser se réaliser ! En revanche, elle pose l’importance du plaisir. Un enfant qui apprend avec plaisir a plus de chances de réussir que celui qui ressent les apprentissages comme une corvée. Affirmation particulièrement importante à l’époque où elle écrivait. Époque où l’on refusait souvent à l’enfant le droit au plaisir. Où on lui prédisait volontiers qu’il allait bien voir, plus tard, que la vraie vie n’est pas « marrante »…

Elle aurait préconisé de toujours écouter l’enfant et donc de lui céder. FAUX

Françoise Dolto écrit à une époque où l’on accorde peu, voire pas, de valeur à la parole de l’enfant. Et elle s’élève contre cela, sans pour autant sacraliser cette parole. Son fils Carlos raconte ainsi, dans son autobiographie, que, petit, il refusait les promenades en poussette. Et devant sa nounou impuissante, se roulait par terre… Celle-ci se fâchait, sans résultat. Françoise Dolto entreprit donc de le promener elle-même. Il se roula par terre. Elle ne se fâcha pas, mais l’interrogea. Il expliqua ce qu’il ressentait : que, dans la poussette, il n’avait plus de jambes. En fait, se sentant capable de marcher, il se voyait renvoyé aux temps où, plus petit, il ne le pouvait pas.

Françoise lui dit qu’elle le comprenait, mais que la poussette était utile quand on était fatigué. Et elle décida que, désormais, sa nounou et lui partiraient avec la poussette, mais qu’il n’y monterait que quand, fatigué, il ne pourrait plus marcher. Intelligente façon de concilier désir de l’enfant et réalité, que le petit Carlos accepta sans plus rechigner. On comprend donc, si on lit Françoise Dolto, que sa théorie est à mille lieues de ce qu’en raconte Didier Pleux.

le devoir d’éducation

Cette théorie a bien sûr donné lieu à des dérives : aucune théorie n’y échappe. Et surtout, elle a été élaborée à une époque où le statut de l’enfant était très différent de ce qu’il est aujourd’hui. À une époque où sévissait non pas le laxisme éducatif – qui détruit aujourd’hui tant d’enfants –, mais la répression éducative. Aux adultes, qui considéraient alors l’enfant comme une petite chose sans importance qu’il fallait formater au mieux, Françoise Dolto a dit : « L’enfant est, comme vous, une personne qui pense, qui comprend, qui souffre. » Elle n’a jamais dit : « L’enfant a la même place et les mêmes droits que vous. » Bien au contraire. Car elle a non seulement prôné l’éducation, mais elle en a fait pour les parents un devoir : le devoir d’éducation. Et l’on peut, à partir de son œuvre, poser les bases d’une autorité parentale qui s’adresse à un enfant conçu non pas comme un sous-être à dresser, mais comme une personne qui doit apprendre à vivre, en les respectant, au milieu de ses semblables.

Didier Pleux prêche le retour en arrière

Si le livre de Didier Pleux est dangereux, c’est, non pas comme le voudrait son auteur, parce qu’il serait susceptible, grâce à des révélations « croustillantes », de déboulonner une idole. Mais parce qu’il dit, une fois de plus, la peur et la haine que peut susciter, aujourd’hui encore, l’idée d’un enfant conçu comme un être à part entière.

Didier Pleux prêche le retour en arrière. Le retour au (bon) temps où l’on pouvait, du haut de sa supériorité d’adulte borné, dire à un enfant que ce qu’il éprouvait était forcément « pas grave » ou « pas vrai ». Sur ce chemin, Françoise Dolto est un obstacle majeur. On ne peut que s’en féliciter.

Claude HALMOS, Dis-moi pourquoi : Parler à hauteur d’enfant, Fayard 2012, 17,39 €.-

Les sages-femmes s’impatientent de ne pas être reconnues

Les sages-femmes s’impatientent de ne pas être reconnues

Libération 13 novembre 2013

par Claudine SCHALCK, Sage-femme, psychologue clinicienne, psychopraticienne relationnelle.

le métier de maïeuticien/ne

Y aurait-il une autre profession plus identifiée à la question du genre et du sexe que celle de sage-femme ? Essentiellement féminine à 98%, malgré l’intégration des hommes depuis 1982, au carrefour de la féminité, de la maternité et de la sexualité. La dénomination même du métier de sage-femme résiste à se laisser décliner autrement, par le terme de maïeuticien ou de maïeuticienne, afin d’éviter le paradoxe ou le boniment pour les «sages-femmes hommes».

[Image : Sans titre]

inégalités et ingratitudes

Sage-femme, un «corps» de femmes, qui n’a d’équivalent pour sa condition professionnelle que celle de la femme. Et les hommes de la profession ne sauront l’atténuer. Que ce soit la métaphore, la symbolique, les paradoxes entre les faits et le droit, les salaires comme la reconnaissance, tous les chemins mènent aux inégalités et aux ingratitudes propres au destin de la condition féminine.

Voilà un gouvernement qui se fait grand jeu de la parité, du nombre de ses femmes aux ministères malgré ses 73% d’hommes à l’Assemblée nationale et même 90% dans les conseils généraux. Voilà un gouvernement qui n’a de mots que pour l’égalité entre les sexes et la chasse aux discriminations et qui, pourtant, dans son projet de loi 2014 sur la santé des femmes, oublie sciemment la praticienne de première ligne. Acte manqué ou méconnaissance, à ce niveau de compétences et de responsabilités dans les instances nationales, pour les sages-femmes, la coupe est pleine. Nous voilà revenues au temps de l’État paternaliste, où l’on décide pour les sages-femmes, comme à l’époque pour les femmes, de ce qui conviendrait le mieux pour elles, sans prendre seulement un avis sur leur existence. Les femmes, on le sait, sont censées être reconnues comme égales aux hommes dans leurs droits. Mais les faits contredisent les lois.

une profession médicale

Les sages-femmes sont profession médicale, reconnues comme telles dans le code de la santé publique avec leurs compétences, leurs responsabilités propres et leur code de déontologie. Cependant, à statut médical égal, la rémunération de leurs actes comme leur salaire restent, malgré tout, on ne peut plus modestes face à ceux de leurs autres confrères médicaux, médecins ou chirurgiens-dentistes. Qui plus est, elles sont classées professionnellement comme une annexe incongrue dans le titre IV, à côté des paramédicaux, dans la législation hospitalière. Quand il s’agit des femmes, on n’est jamais à un double langage prêt.

75% des naissances

Le champ d’exercice de la sage-femme concerne le suivi global de la grossesse normale, de l’accouchement eutocique, du nouveau-né en bonne santé comme de la contraception de toutes les femmes elles aussi en bonne santé. Sa compétence est ainsi surtout réservée à la physiologie. Mais comment se construire dès lors une identité professionnelle propre et se distinguer du médecin lorsque celui-ci, portant l’expertise de la pathologie, peut tout autant exercer dans le champ de la physiologie et faire tout ce qu’une sage-femme peut faire ou éventuellement lui laisser tout ce qu’il ne veut pas faire ? Même si 75% des naissances sont présidées par une sage-femme et même si 80% des grossesses sont normales, la physiologie ne semble guère plus valorisée que les tâches ménagères. On sait ce qu’il en est dès qu’il s’agit de qualités dites féminines. De la part d’une ministre femme, il ne faut pas s’attendre à forcément plus de considération. Certes, une femme est toujours moins suspecte de ne pas défendre la cause des femmes. Mais ce sont bien deux ministres femmes qui remirent celles-ci au travail de nuit, pour raison d’égalité, sans se soucier de la différence, là où aucun autre élu homme n’avait réussi.

statut et identité professionnelle

Les sages-femmes seraient-elles comme l’on veut, des femmes douces, soumises, dociles, compréhensives, capables de supporter toujours les soumissions et les contradictions, comme au bon vieux temps du code Napoléon ? Faut-il s’étonner dès lors qu’elles réclament des institutions publiques la fin des paradoxes et des confusions avec un statut et une identité professionnelle clairs ? Celui de praticienne de premier recours ou de praticien hospitalier ; une reconnaissance générale dans les textes de loi comme par la société civile pour une formation et des études bac + 5, traduite dignement en termes de salaire, car le salaire, c’est inévitablement, ce que l’on «vaut bien». A reconnaissance déniée, grève illimitée pour 80% des maternités de France.

trois semaines de grève

Mais cette grève des sages-femmes, quotidienne et perlée, où elles restent présentes à leurs missions, sans abandonner les femmes, portant tout juste un brassard, ne sera-t-elle qu’une fois de plus une histoire de bonnes femmes ? Où l’on attend patiemment, après un haussement de ton et des protestations, qu’elles retournent gentiment à leurs fourneaux. Trois semaines de grève dans le silence et l’indifférence quasi générale, y compris celles des médias, montre le peu d’émoi pour la cause des sages-femmes comme pour celle des femmes. On préfère celui d’un bon fait divers ou de la grève des footballeurs.

actrices et partenaires pour la santé des femmes

La ministre, un peu obligée devant une grève historique avec 30% des professionnelles revendiquant dans la rue, les aura finalement quand même reçues. Elle se veut fort de reconnaître leur statut médical et leur exercice quotidien. La belle affaire pour un vœu dont la loi elle-même se porte garante. Mais aucune caution pour les sortir du titre IV. Comme pour les femmes, toujours garder la bride permet de contrôler les servitudes familières ou hospitalières et le salaire condescendant. Un groupe de travail, certes proposé, n’est parfois qu’un harnais supplémentaire déguisé. Les revendications des sages-femmes sont pourtant claires. Elles exigent enfin une reconnaissance juste et concrète pour leur exercice comme pour leur identité professionnelle. Elles exigent d’être actrices et partenaires pour la santé des femmes dans le futur projet de loi 2014.