Qu’est ce que la psychiatrie critique ?

Qu’est ce que la PSYCHIATRIE CRITIQUE ?

par Philip Thomas, M.D.
traduction Patrick Landman

21 Janvier 2013

travaux non universitaires, issus de la pratique psychiatrique

Au cours des vingt dernières années on a vu l’émergence d’un corpus de travaux interrogeant les concepts sur lesquels reposent la connaissance et la pratique psychiatrique. Ces travaux qui ont pris l’aspect d’articles universitaires, d’articles de revues, de livres, de chapitres au sein de livres, n’ont pas été écrits par des universitaires, des sociologues ou des théoriciens de la culture. Ils sont le fruit des plumes et de la pratique d’un groupe de psychiatres britanniques.

différences avec l’antipsychiatrie des années 60

Ce n’est pas de l’antipsychiatrie. Il existe des différences importantes entre l’antipsychiatrie des années 1960 et la psychiatrie critique de nos jours ; il y a aussi d’importants points de convergence, mais les deux cependant sont différents. Quelques unes des similitudes et des différences s’éclairciront au fur et à mesure que ces séries de blogs que je publierai en ligne à l’occasion en complément des blogs narratifs , évolueront au cours du temps.

ouvrage à paraître

Dans ces séries de publication en ligne, qui apparaîtront sous l’étiquette de Psychiatrie critique je veux présenter un aperçu de quelques travaux. Cela pour la raison que l’intérêt pour la psychiatrie critique va grandissant, en particulier aux USA. Des exposés de psychiatres britanniques tenants de la psychiatrie critique sont prévus à la réunion annuelle de l’APA à San Francisco et à l’institut des services psychiatriques de Philadelphie tous deux cette année. Ces séries de blogs sont aussi la voie d’une avant première d’un livre que j’écris sur la psychiatrie critique britannique qui sera publiée prochainement chez PCCS Books – surveillez ce site !

[Image : Sans titre]

thématique

En fait qu’est ce qu’est exactement la Psychiatrie critique ? L’essentiel de ce corpus a été écrit par un petit groupe de psychiatres, tous sont ou ont été des psychiatres praticiens au sein du NHS (système de santé publique britannique) en Angleterre. Tous sont associés au réseau de la psychiatrie critique qui a tenu sa première réunion à Bradford en Angleterre en 1999. Les membres les plus actifs que ce groupe a en son sein ont écrit dix livres d’auteurs individuels ou à deux, dix livres édités avec quarante deux chapitres et cent trente sept articles principalement dans des journaux soumis à la procédure d’examen par des pairs. Une étude de ces travaux révèle qu’ils couvrent cinq thèmes :

– 1) Les problèmes du diagnostic en psychiatrie
– 2) Les problèmes de la médecine fondée sur des faits probants (Evidence Based Medecine ou EBM) en psychiatrie et corrélativement les rapports entre l’industrie pharmaceutique et la psychiatrie.
– 3) Le rôle central des contextes et des significations dans la théorie et la pratique psychiatrique et le rôle des contextes dans lesquels les psychiatres travaillent.
– 4) Les problèmes de la coercition en psychiatrie.
– 5) Les bases historiques et philosophiques de la connaissance et de la pratique psychiatrique.

interconnections

Ces thèmes ne sont pas mutuellement exclusifs, par exemple il existe une relation étroite entre certains aspects des problèmes liés au diagnostic en particulier le problème de la validité, et les problèmes de l’EBM. De plus les problèmes du diagnostic en psychiatrie peuvent aussi être vus dans les termes d’un ensemble de questions comme la question de l’application des méthodes d’investigation scientifique aux sujets humains. Ce problème à son tour est relié à une troisième question celle de non prise en compte des contextes et des significations dans la pratique psychiatrique contemporaine. Et à un niveau conceptuel tous ces problèmes peuvent se comprendre dans les termes de trois questions philosophiques clés, la nature de la connaissance et les différentes voies de la connaissance du monde (épistémologie), la nature de la relation entre le corps et le psychisme (ou l’esprit) et la relation entre le psychisme et le monde en particulier le monde social.

limites de la psychiatrie scientifique

Ces trois questions sont d’une importance fondamentale pour comprendre les limitations de la psychiatrie scientifique. Le plus important de tout, cependant, c’est le centrage sur les implications morales et éthiques de l’utilisation de la connaissance scientifique (qu’elle soit biologique, psychologique, sociologique) à propos de la folie et de la détresse. Enfin la pensée critique philosophique a beaucoup à offrir quand elle s’attache à comprendre comment ces différents problèmes de connaissance et de pratique psychiatrique sont en rapport. Dans ce blog je vais traiter le premier de ces thèmes. Des blogs postérieurs dans les mois suivants traiteront des autres thèmes.

problèmes du diagnostic en psychiatrie

Les écrits des psychiatres critiques voient les problèmes du diagnostic en psychiatrie dans deux domaines : les problèmes en rapport avec les bases scientifiques des diagnostics en psychiatrie et les problèmes moraux qui sont soulevés par l’utilisation du diagnostic psychiatrique

BASES SCIENTIFIQUES DU DIAGNOSTIC EN PSYCHIATRIE

Joanna Montcrieff (1997) a pointé qu’en dépit d’une recherche scientifique extensive il n’y a pas de preuves convaincantes que des causes spécifiques biologiques entrent en ligne de compte aussi bien dans la schizophrénie que dans la dépression. Des conseils de recherche, des organismes de financement ont investi des sommes d’argent considérables au cours des années dans la quête des bases biologiques de l’état appelé schizophrénie mais sans succès. Les chercheurs en génétique moléculaire, neuro-imagerie et dans les autres champs neuro-scientifiques amplifient de manière persistante l’intérêt de leurs découvertes. Duncan Double (2000) questionne aussi les preuves pour soutenir l’idée d’une base biologique des diagnostics psychiatriques. Il pointe que le bas niveau d’accord sur le diagnostic de schizophrénie entre psychiatres dans des pays différents a entravé la recherche psychiatrique.

neurotransmetteurs et schizophrénie

Jusqu’aux années 70 les psychiatres américains avaient une conception plus large de la schizophrénie que leurs collègues britanniques qui utilisaient le diagnostic beaucoup moins fréquemment. Il montre aussi que la théorie monoaminique de la dépression et la théorie dopaminergique de la schizophrénie ont été développées après l’introduction de médicaments dont on prétendait qu’ils soignaient ces états. Avant cela il n’existait qu’un intérêt restreint pour les neurotransmetteurs comme la dopamine et les monoamines. Cela a émergé quand la recherche en laboratoire a attiré l’attention sur les effets de ces produits sur les neurotransmetteurs. Seulement alors ces théories ont émergé. Par contraste, la découverte de produits pour traiter les affections neurologiques comme la maladie de Parkinson est le résultat d’une recherche étendue en laboratoire sur le rôle de la dopamine comme neurotransmetteur.

base biologique de la schizophrénie

La base biologique de la schizophrénie reste hors d’atteinte et non étayée (Thomas, 2011). L’une des raisons à cela comme l’a montré Duncan Double ( 2002) c’est le faible niveau d’accord entre psychiatres sur le diagnostic. Ce fut un des facteurs d’un changement de direction vers une psychiatrie plus scientifique, proclamé par le DSM III. La première édition du DSM publiée en 1952 donnait des définitions et des critères pour 106 catégories de troubles psychiatriques, mais la publication de la quatrième édition en 1994 a vu ce nombre enflé jusqu’à 354. La troisième édition a encouragé la réification d’états psychologiques : la phobie sociale,le syndrome de stress post traumatique, par exemple ont été inclus pour la première fois dans les classifications internationales dans le DSM III (double 2002:902). La troisième édition, suggère-t-il a coïncidé avec l’influence croissante de la psychiatrie scientifique, et un retour des valeurs exposées cent ans plus tôt par le psychiatre allemand Emil Kraepelin.

TDAH – construction culturelle

Sami Timimi (2004) argumente que le diagnostic de TDAH (trouble avec déficit de l’attention et hyperactivité), est une construction culturelle. Il montre qu’il n’existe pas de marqueurs spécifiques ni biologiques ni psychologiques de cet état et que le résultat des désaccords et incertitudes sur la définition du TDAH c’est la large variation dans sa prévalence. Une chose est claire à partir des études épidémiologiques c’est que cet état est devenu de plus en plus commun au cours du temps. Dans le but de comprendre cela nous devons adopter une perspective culturelle, et en particulier les récents changements dans la culture occidentale.

EXPANSION DU DIAGNOSTIC À LA PÉDOPSYCHIATRIE

si large qu’il est sans utilité
Jusqu’à relativement récemment l’accent était mis sur le développement de l’enfant, la famille, et la compréhension psycho-dynamique et sociale de l’enfance. Sami Timimi (2004a) montre qu’avant l’introduction du DSM III, dépression était un diagnostic peu courant pour les enfants. Il était aussi considéré comme différent de la dépression chez l’adulte, et ne répondant pas aux antidépresseurs. Cela a changé quand un groupe influent de pédopsychiatres universitaires a prétendu que la dépression de l’enfant était plus courante que ce que pensait nombre de personnes et qu’elle répondait aux traitements physiques. Sami Timimi remarque que le critère courant de diagnostic de dépression est si large qu’il est sans utilité. Beaucoup d’enfants peuvent être identifiés comme porteur d’une quelconque forme de trouble psychiatrique. De plus il existe un bas niveau d’accord pour différencier le diagnostic de dépression des problèmes psychosociaux qui lui sont habituellement associés. Cela soulève des doutes sérieux sur la valeur de constructions comme dépression de l’enfant.

PROBLÈMES MORAUX DU DIAGNOSTIC

hypothèses racistes masquées

En Grande Bretagne cela se voit de manière très tragique dans la confrontation problématique entre la psychiatrie et les populations noires et appartenant à des minorités ethniques. Suman Fernando (1991) remarque que la croyance en la neutralité du savoir et de la pratique psychiatriques a aidé à dissimuler les hypothèses racistes sur lesquelles elles se fondent. Ce problème fonctionne à l’échelon national et globalement. En Grande Bretagne on a accumulé une grande quantité de preuves au cours des cinquante dernières années que la prévalence de la schizophrénie est beaucoup plus élevée dans les populations appartenant aux communautés afro-carraïbéenne, particulièrement chez les jeunes hommes. Ce fait, allié à cette perception raciste largement admise que les jeunes hommes noirs sont dangereux, est lié à un plus haut taux de contrainte et de coercition que ces jeunes hommes noirs subissent dans les services psychiatriques. Les jeunes hommes noirs sont plus susceptibles de recevoir des traitements physiques et des doses plus élevées de médicaments à l’hôpital que les autres groupes.

échec moral

Mais le problème ne s’arrête pas là. Les théories psychiatriques ont recours à des explications racistes concernant l’incidence élevée de la schizophrénie dans la population noire, fondées soit sur des supposées différences biologiques ou génétiques entre les noirs et la majorité blanche, soit sur les structures familiales ou styles de vie (en particulier l’usage du cannabis) dont on dit qu’elles sont la caractéristique des cultures afro-carraïbéenne. La psychiatrie situe de manière consistante les origines du problème de la schizophrénie dans la biologie ou la culture de ces jeunes hommes, et pas dans les expériences de racisme et de discrimination qui caractérisent de façon éminente leurs vies. C’est un sérieux échec moral.

Le racisme est une question difficile pour les professionnels à laquelle ils doivent faire face. Kwame McKenzie (2003) fait la remarque que les expériences de racisme ont des effets indésirables sur la santé de ceux qui en sont affectés. Cela se voit dans l’élévation de l’incidence de l’hypertension artérielle, les maladies respiratoires, l’anxiété, la dépression et les psychoses dans la population noire.

racisme institutionnel

Écrivant dans le contexte du rapport Macpherson sur l’échec de la police urbaine à entraîner des poursuites dans l’affaire du meurtre raciste de l’adolescent noir Stephen Lawrence, MacKenzie (1999) fait remarquer que comme la police les médecins sont offensés par les accusations de racisme. C’est là où l’idée de racisme institutionnel est utile, car il donne un éclairage sur la façon dont les valeurs et les structures des services de santé mentale opèrent à leur insu une discrimination à l’égard des groupes minoritaires.

Plus généralement, comme Duncan Double (2002) le fait remarquer, l’utilisation du diagnostic fondé sur des explications biologiques de l’expérience élimine la possible portée de la signification de l’état de détresse psychique, et obscurcit ses origines sociales et psychologiques. Cela encourage les gens à se voir impuissants à faire quoi que ce soit pour résoudre leurs problèmes. Cela a des implications importantes sur la guérison.

souffrance humaine et progrès scientifique

L’utilisation du diagnostic est devenu un outil important dans les tentatives de l’industrie pharmaceutique pour étendre ses intérêts commerciaux globaux, et Suman Fernando (1991) fait remarquer que cela a des conséquences dommageables sur les modes de compréhension locaux de la détresse psychique et de la folie et sur les systèmes de prise en charge qui sont fondés sur eux, particulièrement dans les pays non occidentaux. Le mode de compréhension scientifique occidental de la détresse psychique s’origine dans des conceptions historiques et philosophiques du moi qui sont des caractéristiques de la civilisation occidentale. Les organismes internationaux comme l’OMS exercent des pressions supplémentaires sur les nations non occidentales pour leur faire adopter les « solutions » au problème de la folie, endossant indirectement l’agenda de l’industrie pharmaceutique et un affaiblissement plus avancé des systèmes de prise en charge locaux. Un soutien à ce point de vue provient de l’article que Pat Bracken et moi avons écrit (Bracken & Thomas, 2001), dans lequel il est argumenté que les explications scientifiques de la détresse psychique exemplifiées par le DSM prennent racine dans la vision que la souffrance humaine finira par céder devant le progrès scientifique.

la décade du cerveau

La notion de progrès à travers la pensée rationnelle scientifique prend son origine dans le mouvement des Lumières européennes. Un des des résultats importants de cette période de pensée et d’histoire a été le remplacement de la croyance religieuse et la superstition par la science et la rationalité dans nos tentatives de comprendre nos vies et notre relation au monde. L’approche scientifique, qui a atteint son apogée avec la décade du cerveau, a remplacé une large variété de modes de compréhension non scientifiques de la folie et de la détresse psychique, d’abord en Europe puis de façon croissante à travers le globe.

jugements consensuels entre comités d’experts

S’il est vrai que les diagnostics psychiatriques n’ont pas de base scientifique ferme et qu’ils ne sont rien de plus que des jugements consensuels produits par des comités d’experts, alors il ne serait pas étonnant de découvrir que des facteurs politiques jouent un rôle important dans leur création et leur abolition. Il y a quarante ans les « establishments » Britanniques et américains attaquèrent à juste titre l’ancienne Union Soviétique pour son usage du diagnostic de schizophrénie lente comme moyen de réduire les dissidents au silence. Au même moment les activistes gays aux USA ont mené une campagne politique pour faire retirer l’homosexualité comme diagnostic psychiatrique dans le DSM, et en 1973 il fut remplacé par la catégorie de perturbation de l’orientation sexuelle. Derek Summerfield attire l’attention sur la nature politique du diagnostic psychiatrique et les problèmes moraux que cela soulève. Il fait remarquer que le Syndrome de stress post traumatique (PTSD) était un aboutissement de nature politique et non scientifique.

PTSD : disculpation morale

À la suite de la guerre du Vietnam le mouvement anti guerre US a persuadé la psychiatrie militaire de fournir une aide et un soutien aux anciens combattants. Il en est résulté que le diagnostic de PTSD a remplacé les conceptions antérieures d’épuisement au combat et névrose de guerre et que l’attention a été attirée sur la nature traumatique de la guerre. En faisant cela le diagnostic a aussi transformé les anciens combattants du Vietnam d’auteurs d’atrocités en temps de guerre en victimes de traumas ; la catégorie a légitimé la « victimisation », a fourni une disculpation morale… (Summerfield, 2001 : 95). Le diagnostic de PTSD est moins en rapport avec la science et les catégories naturelles qu’avec des combats politiques internes pour sauver la conscience d’une nation après un terrible conflit.

échelle du pardon

Les concepts occidentaux du trauma et du diagnostic de PTSD tentent de redéfinir les conséquences morales du conflit. Dans un autre article Derk Summerfield montre que les études sur les résidents en zone de guerre ont tendance à interpréter les sentiments de vengeance comme un indicateur de mauvaise santé mentale (Summerfield, 2002). Par exemple en Croatie un projet mené par des étrangers a dit aux enfants croates affectés par la guerre que ne pas haïr les serbes les aiderait à guérir du trauma ; en Afrique du Sud les études sur les victimes de l’apartheid ont trouvé que le PTSD était de façon significative plus courant chez ceux qui ne pardonnent pas (selon les scores mesurés sur une échelle du pardon).

colère et besoin de vengeance

Celles là et des études similaires ont accrédité la vision que le pardon est nécessaire à la guérison. Ainsi les réponses émotionnelles de ceux qui sont affectés par la guerre, traumatisation ou brutalisation sont considérés comme dommageables et nécessitant une modification. Cette croyance remarque-t-il fournit la base pour des interventions de soutien par des organismes d’aide occidentaux. Il met en cause cette vision, en demandant si la colère et le besoin de vengeance sont nécessairement une mauvaise chose. Ils attirent l’attention sur l’injustice qui conduit à la souffrance en premier lieu, et sur l’importance de la cohésion sociale et la solidarité comme réponse sociale et culturelle aux injustices de la guerre.


Références

Bracken, P. & Thomas. P. (2001) « Postpsychiatry: a new direction for mental health. » British Medical Journal, 322, 724 – 727.

Double, D. (2000,) « Critical Psychiatry. » CPD Bulletin Psychiatry, 2, 33 – 36.

Double, D. (2002), « The Limits of Psychiatry. » British Medical Journal, 324, 900-904.

Fernando, S. (1991), « Mental Health, Race and Culture ». Macmillan / Mind Publications, London. (1st edition).

McKenzie, K. (1999), « Something borrowed from the blues? » British Medical Journal, 318, 616 – 617.

McKenzie, K. (2003), « Racism and Health ». British Medical Journal, 326, 66.

Moncrieff, J. (1997), « The medicalisation of modern living ». Soundings, 6, 63 – 72.

Summerfield, D. (2001), « The invention of post-traumatic stress disorder and the social usefulness of a psychiatric category ». British Medical Journal 322, 95 – 98.

Summerfield, D. (2002), « Effects of war: Moral knowledge, revenge, reconciliation, and medicalised concepts of recovery ». British Medical Journal, 325, 1105-1107.

Thomas, P. (2011), « Biological explanations for and responses to madness ». Chapter Fourteen in (eds. D. Pilgrim, A. Rogers and B. Pescosolido) The SAGE Handbook of Mental Helath and Illness. London, Sage. (pp 291 – 312).

Timimi, S. (2004), In Debate: « ADHD is best understood as a cultural construct » – For. British Journal of Psychiatry (In Debate) 184, 8-9.

Timimi, S. (2004a), « Rethinking childhood depression ». British Medical Journal, 329, 1394-1397.
Philip Thomas, M.D.Philip Thomas, M.D., English Madness: The founder and co-chair of the Critical Psychiatry Network, psychiatrist Philip Thomas writes of madness, meaning and culture.

Santé : madame la Ministre, vous contribuez à l’extinction des psychologues

Santé : madame la Ministre, vous contribuez à l’extinction des psychologues

par Samuel Dock
Psychologue clinicien et écrivain

Huffington Post, Publication: 02/01/2014 07h01

MOTS-CLÉS
Marisol Touraine, Pôle Emploi, Coaches, Concours, Crise Économique, Fonction Publique Hospitalière, Fonction Publique Territoriale, Mafia, Ministre De La Santé, Molto, Précarité, Psychanalyse, Psychiatre, Psychologue, Actualités

Madame la Ministre,

Psychologue clinicien, je souhaiterais vous dire aujourd’hui toute l’urgence, toute la gravité de la situation que traverse ma profession. Cette lettre ouverte se veut informative. Je n’imagine pas une seule seconde que vous puissiez pleinement connaître ce que mes confrères et moi-même vivons chaque jour, témoins impuissants de l’avachissement du domaine médico-social en France, observateurs inquiets de la lente dégradation de nos conditions de travail, de ces sursauts comme autant de signaux, nos dernières tentations symboliques avant extinction.

désespoir résigné

Je parle d’urgence. Vous savez, celle-ci a un prix. Celui de l’affect, d’une sensibilité circonstancielle qui condamne le langage à n’être qu’une expression d’angoisse, un espace insignifiant où s’éteignent finalement les émotions comme les idées. Mais cela fait bien longtemps maintenant que nous avons dépassé ce stade, cela fait une éternité que les idées, que les émotions ont cédé la place à un désespoir résigné. J’ai attendu. Je vous ai attendu.

[Image : Sans titre]

Lorsque j’ai voté pour François Hollande, je croyais de tout mon cœur qu’à défaut d’un changement (la naïveté clinicienne neutre et bienveillante a ses limites), surviendraient des mots, une définition de cet orage contemporain et pourquoi pas quelques actes, quelques mesures à objecter à la dévastation de ma profession. J’attendais une simple pensée, un raisonnement, un peu plus que du « rien… » Que vous vous souveniez de notre existence.

Votre troisième engagement ministériel était d’ailleurs de rétablir le dialogue social. Certes, il ne s’agissait pour vous que de rencontrer les syndicats, d’instaurer un « pacte » de confiance, même pas un vrai contrat. Mais il y avait l’évocation d’une discussion, soit d’un échange, d’un retour au langage contre la violence. Je pensais qu’une fois les maux reconnus, le plus dur serait passé et que « le moins pire » serait à venir.

que reste-t-il à attendre de vous ?

Mais pourriez-vous en toute bonne foi promettre que vous savez où nous en sommes arrivés ? Aujourd’hui que reste-t-il de vos engagements ? Que reste-t-il de ces dialogues officiels ? Que reste-t-il à attendre de vous ? Concrètement ? Comme un grand nombre de mes confrères, j’ai moins de trente ans. Comme eux, j’ai beaucoup travaillé pour payer mes études et pour les réussir, pour obtenir le droit d’exercer ce métier que j’aime tant. Comme eux, j’ai accepté la précarité de cette profession, de travailler plus, toujours plus pour survivre. Comme eux, vos simulacres ne suffisent plus à me rassurer. Comme eux, je commence à douter. Que ferez-vous de nous quand nous aurons définitivement cessé d’espérer ?

Nicolas Sarkozy avait supprimé la notion de « prise en charge psychologique » des textes de loi, je pensais que peut-être vous auriez su vous inscrire dans un courant inverse : sauver ces meubles, ces contenants en transit que nous sommes devenus, au moins symboliquement. Mais non. Pas un mot sur les « psys… »« (1« ) J’ai fait des recherches mais je n’ai pas été en mesure de vous lire sur les graves problématiques de santé mentale induites par toute crise économique (à ce sujet lire « L’impact des crises économiques sur la santé mentale des travailleurs »).

Je vous attendais encore. J’attendais un cri, fut-il policé et aseptisé, lourd de ce jargon, de cette parole désincarnée qui empêche d’avancer. Je vous attendais tandis que vous vous empariez de la cigarette électronique comme d’un nouveau moyen pour électriser, distraire ou exciter les consciences avant que le vide reprenne sa place. La cigarette électronique, vous me répondrez que chacun a ses priorités. Mais peut-être vaut-il mieux le vide que la souffrance ? Le shoot à l’absence plutôt que le sens. Cette image qui abrase la pensée, encore. Peut-être vaut-il mieux tuer le langage plutôt que de le regretter.

Vous avez été interpellée le 18 novembre par la Cfdt qui vous a présenté un certain nombre de revendications des psychologues (rénover le Code des psychologues, revisiter la formation, etc.) mais j’aimerais revenir à la réalité et vous dire le drame que recouvre ces mesures sur lesquelles je porte pour ma part un œil désabusé, si lointaines que je les trouve de ce que nous vivons sur le terrain.

le « psy », aujourd’hui, devient « n’importe quoi », une chose inepte, un gadget avant le néant

Je voudrais vous parler des légions de psychologues, en moyenne plus de 600 par offre d’emploi, qui bataillent pour quelques heures de travail par semaine, vous dire la précarité de la profession corrélative à cet afflux, vous dire les salaires de misère, même pour les expertises psychologiques qui réclament des mois de travail. Les destins des personnes qui perdurent entre nos mains, nous interdisent la même désinvolture que celle avec laquelle le marché de l’emploi nous considère.

Je voudrais vous décrire ce processus par lequel Pôle Emploi fait de nous, ironie suprême, des conseillers à l’emploi, à défaut de nous en proposer un, à défaut d’être en mesure de comprendre la nature exacte de notre métier, de changer quoi que ce soit à une situation qui les dépasse très largement; vous raconter encore comment la nature de notre profession est ainsi mutilée, comment le « psy », aujourd’hui, devient « n’importe quoi », une chose inepte, un gadget avant le néant.

25 / 1 000 obtiennent le titre, la moitié un poste

J’aimerais vous dévoiler le parcours d’un psychologue aujourd’hui. Dans ma promotion, nous étions plus de 1000 prétendants à l’obtention du titre(2« ). Seuls 25 l’ont obtenu. Bien moins de la moitié ont pu trouver un poste. Les autres ont abandonné, pour ailleurs, pour autre chose. Certains vont se battre pour justifier inlassablement leur RSA devant des conseillers en économie sociale dans les services sociaux où ils pensaient pouvoir un jour travailler, aider.

Peut-on encore accuser l’université ? Prenez le temps de disséquer la chute, prenez tout le temps qu’il vous faut. Pendant ce temps, le « psy » disparaît, précarisé, assimilé, redéfini, brisé, digéré par un système inique et aliénant. Le prochain concours pour un poste dans la fonction publique territoriale sera en 2015. En 2015. Cinq ans après le dernier. Que reste-t-il à ajouter? Plus d’emploi ou un emploi que l’on craint de perdre à tout instant, des grilles de salaires pétrifiées depuis des années. Comment accueillir et soutenir l’Autre dans ces conditions ? Comment mettre notre psyché à disposition de notre patient quand notre propre avenir est terrifiant ?

bénéfices économiques des psychothérapies

Il existe pourtant un grand nombre de solutions. Certaines, je vous rassure, tout à fait « rentables ». Citons par exemple Anne Dezetter dans ses « Analyses épidémiologiques et socio-économiques de la situation des psychothérapies en France, en vue de propositions sur les politiques de remboursement des psychothérapies » : « Comme la littérature le démontre, notre analyse a montré qu’une prise en charge de la psychothérapie permettrait, aux régimes de santé et à la société, d’épargner, suite au traitement psychothérapeutique, des coûts directs et indirects induits par les troubles de santé mentale. Ceci, d’autant plus que notre évaluation médico-économique a estimé les bénéfices économiques des psychothérapies ‘au plus bas’. C’est à dire, en évaluant seulement leurs impacts sur les coûts immédiatement imputables aux troubles de santé mentale, cela sans intégrer les bénéfices collatéraux que ce traitement aurait sur les troubles somatiques. »

Les études ouvrant la voie à de nouvelles manières de penser la santé mentale et sa prise en charge ne manquent pas. Il n’est peut-être pas trop tard. Il reste peut-être encore des façons de sauver la profession… et les patients. Pourriez-vous m’expliquer, en des termes simples, pourquoi un kinésithérapeute-sophrologue-hypnothérapeute-acuponcteur-homéopathe peut prétendre au remboursement à la sécurité sociale, quand cela nous est toujours impossible ?

Dans le fond, qui cherchez vous à sauver ? Les psychiatres, les laboratoires pharmaceutiques ou les patients ? Vous-même en vous gardant d’aller déranger cette aberration férocement instituée ?

L’extinction progressive et délétère du métier de psychologue clinicien n’est de toute façon pas le problème, ce n’est pas là que se situe la véritable souffrance, celle qui devrait compter.

la queue devant les CMP

Non. La seule souffrance qui devrait vous interpeller, c’est celle des personnes faisant la queue devant les CMP débordés pour essayer de trouver quelqu’un capable de les écouter et de les soutenir sans camisole langagière ou chimique.
La souffrance appartient aux patients dans les services d’oncologie qui espèrent, qui attendent des semaines ou des mois de rencontrer une personne qui ne « s’angoissera pas devant l’angoisse » pour reprendre le mot de Dolto, une personne qui les accompagnera à travers la maladie, qui les portera contre la mort, qui, figurez-vous, n’a pas magiquement cessé de faire peur quand nous sommes entrés en crise économique. La sacro-sainte « demande » n’a pas diminué quand la crise a pris de l’ampleur, elle a explosé.

sans que les signalements à répétition soient suivis d’effet

La souffrance intolérable, encore, c’est celle des enfants qui subissent les coups de leurs parents, qui parfois y succombent sans que les signalements à répétition soient suivis d’effet. Pour autant, l’expertise des parents en dysparentalité(3« ) n’est pas accordée à des personnes formées à la psychopathologie. Je comprends, les éducateurs spécialisés, les assistantes sociales, coûtent bien moins cher. Vous parliez de l’importance de la prévention dans l’une de vos interviews. Si la mort d’un enfant maltraité ne mérite pas d’être prévenue, qu’est-ce qui le mérite ?

Souffrance à deux vitesses

Reste que bientôt seule la souffrance psychique des populations les plus riches pourra bientôt bénéficier de soins psychiques. Est-ce là le rêve fait par la Gauche ? Est-ce l’hérésie que nous devons accepter ?

Des molécules, des coaches, des sectes

Madame la Ministre, la société propose tout un tas de nouvelles « solutions » concrètes et rentables : des molécules formidables pour ne plus penser, ne plus sentir, ne plus désobéir par le truchement du symptôme, des coachs au rabais, en habillement, en cuisine, en bien-être, autant d’experts sans aucune formation universitaire, des sectes aussi apparemment contenantes, soutenantes que destructrices en vérité, autant de mafias de la santé mentale qui interviennent lorsque le cadre légal sur lequel les usagers peuvent s’appuyer est menacé. Qu’allez-vous faire ? Qu’allez-vous faire de ce chantier, de ce chaos qui n’a pas besoin de mesurettes amusantes, de divertissements supplémentaires mais d’une réflexion profonde, d’une réévaluation analysant les dynamiques structurales en jeu ? Qu’allez-vous faire de nous ? Quand allez-vous prendre en considération les maux de l’esprit du peuple que vous êtes chargée de représenter ?

Si je vous écris aujourd’hui, c’est peut-être parce que j’attends toujours un espoir, une pensée, une réponse qui ne soient pas galvaudés.
Si je vous écris Madame la Ministre, c’est pour que vous rappeliez vos engagements, pas ceux que vous avez prononcés mais ceux, profonds et intimes, qui vous ont conduit à faire ce métier, à accepter des responsabilités politiques.
Si je vous écris, c’est peut-être pour ne plus vous attendre.
Si je vous écris, c’est peut-être encore, tout simplement, pour que vous vous souveniez de nous.

Avant notre extinction.

  • 1 Notre psy écrivain ignore encore que psy tombé dans l’usage courant ne mérite plus de guillemets. NdlR
  • 2 de psychologue clinicien. Ainsi les études de psychologue se concluent par un concours féroce. On comprend qu’après cela les heureux élus deviennent arrogants et corporatistes. Un eplace si chèrement payée il faut la garder farouchement de la concurrence « déloyale » de ceux qui ont pour leur part investi énormément, en argent, temps, travail sur soi, eux aussi.
  • 3 voici encore une « maladie » en dys- comme les dénonce Roland Gori. De nos jours on n’est plus con mais dyscomprenant. Pour soigner ça on préconise le Konprenil en première intention. Ne pas dépasser la dose, ça fait grossir et vous deviendriez un gros con. NdlR

Proust, un certain travail sur soi

Proust, un certain travail sur soi

par Jehan Renoul
Psychopraticien relationnel.
Ancien élève du CIFPR – jh-renoul@wanadoo.fr

Lors d’une des grand-messes qui ponctuèrent la lutte contre le barbare amendement Accoyer de 2003 (dix ans déjà), Philippe Sollers disait à un parterre de psychanalystes, en substance : ne lisez pas seulement vos publications spécialisées, mettez davantage le nez dans la littérature, et vous en apprenez beaucoup pour votre métier. Ce conseil, Freud ne l’avait pas attendu pour nourrir sa pensée d’écrivains divers, Sophocle, Shakespeare, Schiller, Jensen l’auteur de la Gradiva… Et le centenaire de la publication du premier tome de la Recherche du Temps Perdu, à compte d’auteur le 14 novembre 1913, nous offre une nouvelle occasion d’en vérifier la pertinence.

Je lis cette œuvre lentement, savourant et relisant à petites gorgées quelques pages par ci, par là, et, à peine entamée la partie Un amour de Swann de ce premier tome, il reste une haute montagne à gravir. Mais déjà les premiers contreforts présentent de si riches paysages que le voyage s’annonce nourrissant, et en particulier affûtent l’attention sur des perspectives si fines, dans des directions très diverses, que le lecteur voit sa présence toute mobilisée, s’il relève le défi : la main douce mais ferme du guide nous entraîne dans des explorations que lui-même visiblement a beaucoup arpentées. Nous voilà au travail. Et parmi ces diverses directions, déjà très perceptible dans les toutes petites deux cents premières pages que j’ai lues à ce jour, celle d’un certain travail sur soi, d’observation et d’analyse de soi, tendu par une certaine recherche, autant de dimensions dont je remarque avec intérêt à la fois la différence avec le travail engagé dans une psychothérapie, et de flagrantes analogies.

J’aurais presque honte de commencer par l’inévitable madeleine, que tout le monde connaît bien sûr, si un rapide petit test ne nous confirmait que parmi tout ce monde très peu l’ont lue, détail qui change tout comme on s’en aperçoit en lisant cette histoire (Marcel Proust, Du côté de chez Swann, collection Folio p. 43-47). Puisque l’idée au moins est connue, prenons-la comme porte d’entrée dans ce type de travail sur soi, qui est décrit explicitement dans ce récit et qui apparaît sous-jacent presque partout ailleurs dans ce livre. Comme on sait, un jour le narrateur, devenu adulte, portant à ses lèvres une cuillerée du thé où vient de s’amollir un morceau de madeleine, se sent aussitôt envahi d’un plaisir délicieux, dont il ignore tout à fait la cause mais qui, il le sent, le met en contact à sa propre « essence précieuse ». Pressentant l’importance de l’événement, il cherche cette cause, laborieusement, et finit par assister soudain à la réapparition à sa mémoire de la scène analogue de son enfance, qui va aussitôt lui faire revisiter toute la maison, la ville et ses environs et les gens de ce temps retrouvé.

L’heureuse fin n’était pas du tout gagnée, et nous suivons pas à pas une véritable recherche : son enjeu, éclaircir l’origine d’une sensation inconnue et son sens pressenti comme précieux, et pour cela la nature et la portée de cette sensation elle-même, met le sujet à nu, la conscience livrée à elle-même, comme « toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même, quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien ». Expérience que tout analysant a rencontrée, souvent autour de contenus plutôt douloureux ou inhibiteurs mais également, comme ici, confrontant à l’insaisissable. Ici le plaisir initial relie le narrateur à une « puissante joie » en estompant d’un coup contingence et médiocrité de soi et de l’existence, mais dans une obscurité complète des tenants et des aboutissants : qu’est-ce qui m’arrive ?

La recherche alors déclenchée est portée par des représentations qui elles aussi ont quelque chose à dire au psychopraticien relationnel. J’en distingue notamment deux. L’une concerne l’espace psychique, dans lequel va se jouer cette recherche, non pas explicitement décrit mais suggéré tout au long par de brèves notations qui peu à peu le dessinent, en une sorte de topique. L’objet inconnu qui réagit enfin après une série de tentatives est envisagé d’emblée comme « quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur, …(qui) monte lentement… (dans) la rumeur des distances traversées… au fond de moi… » La recherche un moment enrayée, le narrateur se demande si l’objet « remontera jamais de sa nuit », s’il arrivera « jusqu’à la surface de ma claire conscience ». L’image aquatique illustre une topique étagée avec au sommet une claire conscience à laquelle le sujet s’identifie, active mais démunie, et une profondeur recélant un trésor caché : la valeur est en bas d’une profondeur et difficile d’accès. Cette représentation de la psyché nous est devenue très familière depuis les puissants résultats de la recherche psychanalytique née dans les mêmes années que le travail proustien, mais elle était très peu courante à l’époque (quoique déjà présente depuis le romantisme) ; et elle heurtait vivement une autre représentation, largement partagée alors, qu’on retrouve évoquée par Freud par exemple quand, au début de son Interprétation des Rêves (1900), il résume les grandes lignes de la littérature existante sur le rêve.

De l’ensemble des auteurs qu’il cite (édition PUF 1967, notamment p. 45 à 61), se dégage une façon de se représenter le psychisme comme verticale aussi, certes, mais où la valeur se trouve là-haut, au sommet d’un édifice laborieux, là où règnent « les fonctions supérieures… la formation des concepts… et notre auto-détermination » ; le rêve fait partie des manifestations du manque, de la dégradation, de l’oubli, de la disparition de ces fonctions, intelligence et moralité, qui définissent l’homme : cette activité nocturne « livrée à elle-même… sans contrôle et sans but… » qui, « se dérobant à la sévère police de la volonté raisonnable », dans ses « jeux insensés confond tout », apparaît, par ses « extravagances » (terme récurrent entre les auteurs) analogue à des « troubles mentaux », est au fond celle « d’un fou ». « Ce mépris de l’activité psychique du rêve », note Freud, a soulevé des objections ; et déjà les romantiques allemands valorisaient cette région mystérieuse de la psyché voisine de celle où le narrateur proustien cherche sa profonde vérité : Novalis célèbre dans le rêve « un libre divertissement de notre imagination enchaînée… un bouclier contre la monotonie de la vie… une exquise tâche et un amical compagnon… » (Freud p.7 9) et Schubert y voit « la libération de l’esprit à l’égard de la nature » (Freud p. 63). Mais dans l’ensemble les diverses formes de spontanéité psychique, longtemps reléguées dans un statut inférieur, ont connu depuis un siècle un retournement dont Proust comme Freud est acteur.

Un second élément de représentation sous-tendant le travail proustien s’articule au premier. Il consiste en un délaissement de « la mémoire volontaire, la mémoire de l’intelligence » (Proust p. 45), impuissante à produire cet accès à la profondeur, étrangère à elle, au profit de la mémoire involontaire : celle-ci est habitée par les « impressions » qu’ont laissées, à notre insu, certains objets porteurs de « sensations » particulières : « tout objet par rapport à nous est sensation » (Contre Sainte-Beuve, extrait cité p. 432, avec une version antérieure du récit de la madeleine) ; les quelques exemples cités dans cet autre texte mettent en scène, l’un un son, celui de la cuiller sur l’assiette qui soudain lui rappelle exactement celui du marteau des aiguilleurs sur les roues du train à l’arrêt lors d’un voyage, ainsi bien mieux « ressuscité » que par le souvenir des paysages vus qui était un souvenir de l’intelligence (nous dirions un souvenir conscient) ; l’autre le heurt du pied sur le pavé inégal d’une cour qui lui fait sentir au fond un passé inconnu, « un peu de cette pure substance de nous-même qu’est une impression passée… qui ne demandait qu’à être délivrée » : réapparaîtra une même sensation sur le pavé inégal du baptistère de Saint-Marc à Venise et du même coup « tout le trésor de ces heures ». Avec la madeleine la sensation déclencheuse sera le goût : « quand d’un passé ancien rien ne subsiste… seules, plus frêles mais plus vivaces, … plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps… à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir » (p. 46). Ce sont les sensations corporelles, et parmi elles surtout les moins mentalisées, qui portent la mémoire involontaire, à l’insu du sujet, et c’est celle-ci qui à son tour porte l’empreinte des affects même les plus intenses, à l’insu aussi. Entre ces deux observations, Proust n’établit pas de lien causal explicite, et n’en cherche pas ; mais il constate implicitement qu’elles vont ensemble, sans en construire une théorie mais en déployant l’affirmation de ces liens comme un véritable trésor, ce même trésor que tout un chacun cherche dans l’amour, il pose cette analogie : ce « plaisir délicieux » et inconnu qui l’envahit avec la saveur de la madeleine déclenche aussitôt une impression de dépassement global de toutes les limitations existentielles « de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse… J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel ».

Cette soudaine et neuve réunification de soi autour d’un noyau de pur affect inaltérable au temps malgré l’oubli, ce sera l’expérience heureuse, sans doute profondément attendue sans le savoir, qui va fournir l’énergie de toute la Recherche ; cette expérience elle-même a été rendue possible, certes par le hasard d’une reproduction inopinée d’une sensation, mais en même temps par ce réseau de liens entre cette sensation et d’autres et le sentiment oublié, qui à son tour va ramener dans ses filets un ensemble de souvenirs visuels enfouis et avec lui la vive épaisseur de l’enfance. Ici affleure, je dirais expérimentalement, le principe des correspondances que déjà mettait en lumière Baudelaire, cet autre puissant explorateur du préconscient (et dont Proust a décrit ailleurs l’influence sur lui). Mais, ce qui nous importe davantage ici, c’est, de cette priorité d’un lien entre l’affectif et le corporel, insu d’une pensée consciente, un voisinage avec l’idée freudienne de l’affect comme représentant de la pulsion et de celle-ci comme directement enracinée dans l’énergie corporelle (la pulsion définie comme « concept-limite entre le psychique et le somatique » dans les Trois Essais). Inutile évidemment de souligner dans cette ligne une autre parenté, celle de Reich ; curieusement même, la plume de Proust relie une fois deux termes (« …ce désaccord entre nos impressions et leur expression habituelle » p. 153) dont le lien constitue un point fort de la clinique reichienne, développée dans ce long chapitre précisément intitulé « Le langage expressif de la vie » de L’Analyse caractérielle : « Par « attitude caractérielle » nous désignons l’expression totale d’un organisme. Celle-ci est identique, au sens littéral du mot, à l’impression totale que l’organisme nous donne. » (p. 306) (c’est l’auteur qui souligne ces deux mots, pointant ainsi l’importante dimension corporelle du contre-transfert).

Sur cet arrière-plan implicite, comment et d’abord pourquoi se produit l’expérience ? C’est un hasard qui la déclenche, sans lui rien n’aurait lieu, Proust y insiste et même il en dramatise l’enjeu : nous aurions pu mourir sans que jamais ce passé enfoui ne trouve à être « ressuscité » par l’avènement fortuit d’une sensation identique ou correspondante, telles des âmes emprisonnées dans des choses après la mort des êtres, et qui devront leur résurrection à l’aléa d’une rencontre, comme dans une « croyance celtique » (p. 43). Mais cela ne suffit pas : elles la devront aussi à notre reconnaissance ; alors seulement « l’enchantement est brisé ». Cette référence mythologique aussi n’est pas anodine pour nous. La psychanalyse montrera avec force comment les mythes dans toutes les cultures sont des voies d’expression et de compréhension des fantasmes les plus constitutifs. Et d’autre part dans la démarche proustienne « nos impressions passées » sont comme une voie royale d’accès pour l’artiste à « atteindre quelque chose de lui-même » qui est « la seule matière artistique » pour l’écrivain ; or, de la même manière la recherche psychanalytique s’emparera de quelques œuvres artistiques connues pour y analyser la manifestation de fantasmes inconscients (Vinci, Gradiva…). C’est ici une parenthèse généralisante que j’ouvre à l’occasion sur une proximité du travail proustien avec les implications théoriques des psychothérapies du sujet concernant l’importance des matériaux irrationnels, comme en fournissent l’art et la mythologie.

Cette reconnaissance qui brise l’enchantement, d’où peut venir l’énergie qui en surmonte les obstacles ? Cela semble être un désir spécifique de la conscience : se comprendre soi-même, à travers un processus actif d’éclaircissement de ses fonctionnements très divers, et particulièrement dans les expériences psychiques les plus marginales, les plus envahies de pénombre inconnaissable. Dans l’histoire de la madeleine, c’est ce désir qui va aiguillonner une longue recherche par, tour à tour, une suite de questions et d’écoute du ressenti : « D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée… mais… D’où venait-elle?Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? » « C’est à lui (mon esprit) de trouver la vérité. Mais comment ? » « Et je recommence à me demander… » etc. Le pavé inégal de la cour, lui, appelle le le désir d’éclaircissement au point de faire signe aux amis (inquiets que le narrateur soit soudain arrêté) « de continuer leur route, que j’allais les rejoindre : un objet plus important m’attachait, je ne savais pas encore lequel », et là aussi démarre une recherche dans les obscurités intérieures. Une autre fois, « un rayonnement d’été m’arrivait. Pourquoi?J’essayai de me souvenir » et cette fois n’y parviendrai pas, le « souvenir s’était rendormi » (p. 433-4).

À côté de ces explorations concernant « le passé, essence intime de nous-même » (p.434), d’autres territoires psychiques sont l’objet, sinon d’un travail aussi explicite, en tout cas d’une attention soutenue, dont les fruits s’offrent à une lente dégustation. L’ouverture même du roman nous embarque dans la description des impressions à peine saisissables des réveils, même les plus fugaces, à l’affût de ce qu’on pourrait y entrapercevoir du vécu psychique du sommeil (p. 3-9). l’enfance retrouvée va devenir un vaste promenoir, parmi les odeurs chez la vieille tante Léonie (p. 49), ou autour de la chère vieille église rustaude de Combray et surtout son clocher aux résonances affectives tenaces de « figure chère et disparue » vers laquelle « je cherche mon chemin » (p.58-66) et au carillon des heures qui ne « rompait le calme du jour, mais… avec l’exactitude indolente et soigneuse… venait… presser la plénitude du silence » (p. 164) ; promenades justement des deux « côtés » dans la campagne, dont les multiples et délicates descriptions dessinent surtout l’éveil et l’apprentissage de la sensibilité d’un enfant, entrelacée d’un riche imaginaire, et les premiers émois, rêverie amoureuse (p. 139-141 ; 154-6 ; 172-6) ou spectacle d’une scène de sadisme (p. 157-163).

L’observation amusée de la comédie humaine et de ses riches caricatures apporte périodiquement son contrepoint à ce travail obstiné où « avec les hésitations héroïques du voyageur qui entreprend une exploration ou du désespéré qui se suicide, défaillant, je me frayais en moi-même une route inconnue et que je croyais mortelle » (p.156) : telle est cette énergie de se connaître.

Et de l’énergie, il en faut. Il en faut pour s’avancer dans l’inconnu sans repère et sans autre appui que soi-même (« le chercheur est tout ensemble le pays obscur… » déjà cité) ; pour pour persévérer malgré les échecs répétés (« sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir… dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui (le souvenir inaccessible) »), indices de « la résistance », le mot est dit ; pour surmonter « la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre importante » et conseille de retourner « à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain, qui se laissent remâcher sans peine » : si je tiens à m’échapper de ce « remâcher sans peine » il reste « l’effort », notion qui revient, explicite ou non, dans chaque occurrence de ce type de recherche.

Et ce conflit, entre désir de clarté et tentation de facilité devant les obstacles, rythme tout le cheminement depuis le « plaisir délicieux » initial jusqu’à l’apparition finale du fameux souvenir. Inutile de reprendre ici la succession des étapes que traverse et décrit le narrateur. Mais on note une seconde symétrie à l’œuvre dans la structure de ce travail. J’ai souligné, comme le fait Proust lui-même, le primat qu’il donne ou qu’il reconnaît à la part involontaire, sensitive, imprévisible, délicate, de la démarche : une école de réceptivité. Mais devant chaque trouvaille, si menue soit-elle, émergée à la faveur de cette disponibilité, c’est bien « l’intelligence », par ailleurs si décriée par l’auteur comme impuissante à rappeler l’impression perdue, c’est bien elle qui se saisit de la moindre parcelle entraperçue de cette impression, qui l’analyse, la conceptualise, échafaude hypothèses et déductions, quitte à laisser aussitôt la place : « Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi… l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter… » (p. 46). Et quand la connexion recherchée aura eu lieu, le narrateur, loin de s’abandonner à la joie de la retrouvaille, remarquant que la seule vue de la madeleine au début de cette aventure n’avait rien déclenché, produit aussitôt une série de trois hypothèses explicatives ; cette soif de comprendre se retrouve de façon récurrente au long du roman. Le travail met donc en œuvre un dialogue, fluide et efficace, entre une posture de profond silence à l’écoute des plus subtiles perceptions d’émotion ou de sensation, et une activité de la pensée rationnelle mobilisée pour comprendre ces matériaux.

Voilà. J’ai cueilli une superbe fleur et l’ai soumise à un horrible assèchement entre les pages serrées de mon cahier d’écolier, réduisant le voyage du poète à un travail de tâcheron avec objectifs et méthodes, arrachant à son murmure des lambeaux de phrases pour les recomposer en une dissertation pas toujours ragoûtante. Je pourrais me couvrir de l’aura d’un Rimbaud situant sa propre recherche dans une cohorte d’« horribles travailleurs ». J’ai du moins tenté à traits rapides une première esquisse sur une véritable ascèse passionnée. On pourrait se livrer à travers cette œuvre à d’autres cueillettes, de fleurs notamment et d’aubépines en particulier qui donnent lieu à une autre patiente exploration intérieure et à une contemplation quasi religieuse ; ou de paysages, ou d’architectures, ou de peintres de la Renaissance, lesquels surgissent en associations à bien des détours du voyage ; ou encore de musique puisqu’une petite phrase de quelques notes, nageant toute seule à travers les grandes houles d’une sonate, transporte le héros éponyme jusqu’à la rencontre de son être, lui redonne presque foi en lui-même. Toujours l’accouchement de soi, soit qu’un je activement travaille, soit qu’un ça le travaille. On pourrait aussi, déjà à partir de la révélation de la madeleine comme un autre à partir d’une injection faite à Irma, tirer ici le tableau de ce que l’analyse proustienne présente de similitudes et de différences avec les psychothérapies centrées sur le processus de subjectivation. Je me contente de supposer que chacun de son côté, tout en cheminant avec moi, a fait de soi-même ce rapprochement à mesure. Parlons-en maintenant !


Jehan Renoul est psychopraticien relationnel.
ancien élève du CIFPR – jh-renoul@wanadoo.fr


La vie est partout

La vie est partout

À tant regarder de près le réel,
à ne jamais s’attarder sur l’inconnu
ni même inventer
les petites pluies en couleur
qui pourraient donner envie
d’échapper au temps maussade
entre nos quatre murs,
chacun sait que la vie est partout
de jour comme de nuit
et qu’il faut la saisir
dans son halo matinal.
Elle est une offrande passagère
de caresses provenant de loin.
C’est une pluie de rires
pour dénuder la trouée de l’oubli
au moment d’entrer en état de grâce
pour la première fois.

Claude Haza

Nathan G. Hale Jr. – disparition d’un grand historien de la psychanalyse

Disparition de l’historien américain Nathan G. Hale Jr. – 1922-2013

par Anthony Ballenato

(1« )

C’est avec beaucoup d’émotion et d’étonnement que nous apprenons seulement aujourd’hui la disparition de l’historien américain Nathan George Hale Junior survenue dans son sommeil, le 17 février 2013 à l’âge de 91 ans.

Né le 5 septembre 1922, à Sacramento, Californie, d’origine gallo-écossaise, Nathan G. Hale Jr. était issu d’une famille de l’aristocratie de Nouvelle-Angleterre, installée à New Haven, Connecticut, depuis 1632, qui prit une part active dans la guerre d’indépendance. C’est d’ailleurs à la demande de Georges Washington que son ancêtre, Nathan Hale fut envoyé comme espion auprès des troupes britanniques du Roi Georges III, qui stationnaient alors à Long Island. Probablement trahi par un loyaliste, Hale est capturé à New York et pendu comme « combattant illégal » en 1776 à Manhattan. Tout juste âgé de 21 ans, Nathan devint ainsi un héros de la Révolution américaine et le premier espion de l’histoire des États-Unis.

Hale Junior passe la majeure partie de son enfance dans la banlieue sud de San Francisco avant de s’inscrire à Princeton, New Jersey, en 1940. Après l’attaque de Pearl Harbour en décembre 1941, ses compétences en japonais lui font intégrer le Signal Corps sur le front pacifique, afin de décoder les messages de l’ennemi puis, à partir de 1945, les services d’interprétariat des forces d’occupation du Général MacArthur à Tokyo.

à la Sorbonne

En 1947, il retourne terminer ses études à Princeton, d’où il sort valedictorian, c’est-à-dire major de promotion. Grâce à l’obtention d’une bourse Woodrow Wilson, il vient étudier à La Sorbonne et après une absence de près de 10 ans, se réinstalle à San Francisco où il travaille comme reporter au San Francisco Chronicle.

histoire de la médecine / histoire sociale

À partir des années 1950, la baie de San Francisco se passionne pour les recherches à l’interface de l’histoire de la médecine et de l’histoire sociale et culturelle. Entre Stanford et Berkeley, les premiers travaux savants consacrés à la question des médecines de l’âme et du freudisme sont désormais départis de leurs oripeaux hagiographiques (notamment Fred Matthews et John C. Burnham).

Convaincu que l’enseignement et la recherche étaient ses véritables vocations, Hale soutient à Berkeley une thèse en 1964 sur les origines et l’établissement du mouvement psychanalytique sur le sol américain. Il y montre comment, au début du XXème siècle, la psychanalyse refonde une psychiatrie devenue moribonde en la dotant de principes dynamiques et surtout, comment la théorie freudienne est investie comme une politique de remise en cause, plus ou moins radicale, de l’éthos puritain.

ouvrage de référence

Publié en 1971, de façon augmenté, sous le titre The Beginnings of Psychoanalysis in the United States, 1876-1917, l’ouvrage est immédiatement considéré comme un chef d’œuvre et devient, au fil du temps, un des plus grand classique du champ (Oxford University Press – traduit en français en 2002 et édité par Philippe Pignarre aux Empêcheurs de penser en rond, 2002).

Dans la foulée, il se marie en 1973 et devient professeur au département d’histoire de l’Université de Californie-Riverside où il est autant apprécié pour son écoute que redouté par les étudiants pour ses exigences de travail. Il occupera ce poste jusqu’à sa retraite.
Pianiste émérite, cavalier hors-pair et fervent épiscopalien, il aimait la nature au point de passer la moitié du temps à s’occuper de son ranch dans le nord de la Sierra Nevada.
De fait, et malgré de nombreuses publications d’articles – dont l’édition de la correspondance de James Jackson Putnam, professeur de neurologie à Harvard, avec Freud, Sándor Ferenczi, Ernest Jones et les grandes figures de l’École bostonienne de psychologie médicale (Harvard, 1971 – Gallimard, 1978) – il aura fallu attendre près de 25 ans pour lire son second volume consacré à la période 1917-1985.

hygiénisme du bonheur et psychologie de l’adaptation

Publié en 1995, The Rise and Crisis of Psychoanalysis in the United States, montre comment la psychanalyse s’est entièrement fait évider par une médicalisation croissante qui va la soumettre à l’idéal de l’American Way of Life (bonheur, réussite matérielle et santé), transformant ainsi la doctrine freudienne en un hygiénisme du bonheur et une psychologie de l’adaptation.

Hale revient aussi en détail sur l’institutionnalisation du mouvement et la dissémination des idées freudiennes dans les Roaring twenties, le sauvetage de la psychanalyse et de la diaspora freudienne à partir des années 1930 et les conflits croissants entre « orthodoxes » et « néo-freudiens », culminant dans les années d’après-guerre alors que l’influence de la psychanalyse est à son apogée.

nouvelle mythologie cérébrale et biologique

Il montre enfin comment à partir des années 1970, l’industrie pharmaceutique et le renouveau d’une psychiatrie organiciste, associés aux critiques d’un anti-freudisme radical, amorcent le déclin de la psychanalyse tant dans l’opinion que dans les institutions médicales au point que celle-ci se trouve définitivement supplantée, à la fin des années 1980 par une approche de la condition humaine basée sur une nouvelle mythologie cérébrale et biologique.

S’il est une référence dans le monde anglophone, ce deuxième volume demeure, malheureusement, inédit en français, alors même qu’il représente – avec la somme consacrée à la France par Élisabeth Roudinesco, comme l’ont souligné Edward Shorter et John Forrester – l’histoire d’une culture et d’une situation de la psychanalyse la plus complète et subtile faite à ce jour.

de nouvelles têtes à l’hydre freudienne

Et si, à partir des années 1990, la psychanalyse est déclarée morte et enterrée en Amérique, Nathan Hale consacre néanmoins un de ses derniers articles à l’histoire de la psychanalyse à Los Angeles avec pour titre : De nouvelles têtes à l’hydre freudienne.


Brève bibliographie

Freud and the Americans. The Beginnings of Psychoanalysis in the United States, 1876-1917, New York, Oxford University Press, 1971.-
James Jackson Putnam and Psychoanalysis: Letters Between Putnam and Sigmund Freud, Ernest Jones, William James, Sandor Ferenczi, and Morton Prince, 1877-1917, Cambridge, Harvard University Press, 1971.-
L’introduction de la psychanalyse aux États-Unis. Correspondance de James Jackson Putnam avec Freud, Jones, Ferenczi, William James et Morton Prince, Paris, Gallimard, 1978.-
– « From Berggasse XIX to Central Park West: The Americanization of Psychoanalysis, 1919–1940, » Journal of the history of the behavioral sciences, 1978,14.-
– « Freud’s Reich, the Psychiatric Establishment, and the Founding of the American Psychoanalytic Association: Professional Styles in Conflict, » Journal of the history of the behavioral sciences, 1979, 15.

The Rise and Crisis of Psychoanalysis in the United States, 1917-1985, New York, Oxford University Press, 1995.-

– « New heads for Freud’s hydra: Psychoanalysis in Los Angeles », Journal of the history of the behavioral sciences, 2001, 37.

Freud et les américains. L’implantation du freudisme aux États-Unis, 1876-1917, Paris, les Empêcheurs de penser en rond, 2002.-

  • 1 ballenatoanthony@gmail.com

Roms – les nouveaux apatrides

la communauté Rom n’existe pas véritablement

Considérée comme un groupe « à problèmes », la communauté Rom n’existe pas véritablement. Il s’agit plus d’une entité administrative, d’une notion politique transnationale dans laquelle sont mélangées de multiples communautés, avec des langues et des traditions variées et avec des appartenances territoriales précises. Exemple en Bulgarie.

une vaste catégorie administrative européenne

La dénomination Rom est une simple classification créée par l’administration européenne et englobe un ensemble de populations bien différentes entre elles: il est rare que des communautés qui ne parlent pas la même langue, ne suivent pas les mêmes rites culturels, ne partagent pas les mêmes coutumes soient recensées en une seule et même entité culturelle et ethnique. En créant cette vaste catégorie administrative des “Roms”, l’Europe a participé d’une massification identitaire visant à homogénéiser ces minorités vivant dans les pays membres de l’Union.

les nouveaux apatrides

incompatibilité culturelle
À ce sujet, les travaux d’Henriette Asséo, agrégée d’histoire, professeur à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) et membre du conseil de direction du Centre de recherches tsiganes de l’Université Paris-Descartes sont édifiants. Ils démontrent clairement qu’il s’agit d’un problème d’émancipation sociale et non d’un problème ethnique, encore moins d’une « incompatibilité culturelle » (cf. son dernier ouvrage aux éditions Gallimard, Tziganes – Une destinée européenne). Les réalités historiques de ces populations sont occultées au profit d’une politique transnationale qui incite à une partition ethnique, privant les Européens d’origine tzigane, rom et autres de leurs pleins droits de migrants au sein de l’Union européenne. Cette tendance s’appuie sur une mutualisation des politiques menées sur les migrants tziganes et enclenche un processus de « dénationalisation » de ces populations. Cela tend à attribuer des traitements spécifiques qui permettraient la non-application des lois de libre circulation en Europe, ce qui placerait ces populations de fait dans une situation « d’apatrides ».

simplement des travailleurs pauvres, socialement déclassés

En France, le processus s’accélère et rend progressivement « acceptable » pour l’opinion publique la vision des Roms comme des peuplades sans ancrage territorial. Les Roms seraient comme des « nomades », souvent confondus avec la catégorie des gens du voyage, ce qui occulte le fait que la majorité des citoyens européens d’origine Rom (tzigane) sont simplement des travailleurs pauvres, socialement déclassés (cf. Être Rom en Bulgarie (1)).

« voyageurs dans l’âme ? »

Aujourd’hui, on distingue de plus en plus souvent ces deux types de clichés largement diffusés : d’une part, les Roms seraient des « voyageurs dans l’âme », qui de ce fait seraient dans l’impossibilité de tisser des relations sociales à travers le marché du travail ou celui des biens et des services et qui seraient en quelque sorte les derniers « résistants » à la société de consommation, des renégats d’un système basé sur des rapports contractuels marchands, territoriaux et nationaux ; d’autre part, les Roms seraient des personnes « malveillantes » vis-à-vis de la propriété d’autrui, des « parasites » des aides sociales et des mendiants qui n’hésitent pas à vendre leurs enfants ou à les envoyer faire la manche plutôt que de les inscrire à l’école.

Quelle que soit la projection faite sur les Roms, une image met tout le monde d’accord : les Roms sont le visage du pauvre. Reste à savoir si cette misère est culturelle et donc imputable aux Roms eux-mêmes ou bien si elle résulte d’une politique économique et donc relève d’une plus large responsabilité collective ?

Les Roms sont-ils primitifs ou juste pauvres ?


Are the Roma Primitive or Just Poor ?

titrait en octobre 2013 le New York Times à propos de la situation en France, à la suite des démantèlements de camps roms et des déclarations de Manuel Vals sur l’incompatibilité culturelle de cette communauté avec les modes de vie de la société française.

Délibérément provocateurs, le ton et l’intitulé de cette publication interpellent sur la question « des Roms » en les plaçant dans une problématique de droits de l’homme. L’article a suscité de nombreuses réactions des lecteurs, que le New York Times a publié également. Une de ces lettres est adressée par Justin Erik Halldór Smith, agrégé de philosophie, professeur à l’université Diderot Paris VII et co-signée par trente-sept autres professeurs d’universités d’Europe, des États-Unis et du Canada (lire la lettre en anglais).

Le philosophe et ses collègues de sciences humaines mettent en évidence le fait que la minorité Rom reste la dernière minorité sur laquelle de telles spéculations – sont-ils primitifs ou juste pauvres? – sont encore possibles aujourd’hui. Ils soulignent le danger de présenter comme fondée une telle dichotomie d’analyse sous prétexte d’objectivité et de confrontation de deux points de vue plausibles. « Il y a-t-il encore une autre minorité en Europe ou aux États-Unis sur laquelle on se permettrait de formuler et de poser publiquement une telle question ? Bien sûr que non ! »

cette absurde et impossible généralisation

Ce constat et cette mise en garde semblent pourtant ne pas avoir beaucoup d’impact sur le débat en France. Des propos qui seraient difficilement imaginables et impossibles au sujet d’autres minorités le sont lorsqu’on parle des Roms. France Télévision et son émission phare Envoyé Spécial n’hésite pas à diffuser un reportage sur les « pickpockets » dans les rues et le métro parisiens en intitulant le sujet : Enfants Roms, au cœur des réseaux. Comme si les cas extrêmes de faits divers où par exemple des parents français ont assassiné, violé des enfants, ou encore congelé leurs bébés, pouvaient donner lieu quelque part ailleurs à une considération généralisée : « Les Français assassinent, violent et congèlent leurs enfants ». Pourtant, cette absurde et impossible généralisation devient possible lorsqu’il s’agit des Roms.

Tout comme il devient possible qu’un député de la République puisse regretter publiquement que les secours soient envoyés « trop tôt » pour éteindre l’incendie dans un camp rom, et que son auditoire municipal puisse juste rire de la « blague ».

pauvreté, exclusion et déchéance personnelle : réservé aux « Roms »

De nombreux sondages et études sociologiques en France montrent un approfondissement des inégalités et la montée de la crainte des Français de perdre leur emploi – d’autant que cette perte est considérée comme irrécupérable et qu’elle est fortement associée à la pauvreté, l’exclusion et la déchéance personnelle. Le visage de la misère que porte la minorité Rom effraie. En créant « l’épidémie Rom », on crée une impossibilité d’imaginer que ce qui arrive aux Roms puisse arriver aux « non Roms ».

Cela opère une rupture fondamentale dans la possibilité même d’une complicité basique, d’une projection associative avec la réalité des travailleurs Roms. Ces Roms sont invisibles en dehors des cas extrêmes et spectaculaires d’une infime partie d’une population qui représente pourtant la plus grande minorité d’Europe. Une stigmatisation largement exploitée aujourd’hui qui nous rend complice d’une négation collective des vies humaines.

Elana Resnick livre son expérience en Bulgarie

Elana Resnick, anthropologue doctorante à l’Université du Michigan, effectue des recherches sur l’histoire des rapports sociaux liés au traitement des déchets domestiques. Elle observe l’évolution des cycles de vie et de destruction des objets usagés dans nos habitudes contemporaines. Son étude se focalise sur la Bulgarie.

c’est comme ça

Un constat s’impose à elle : le ramassage et le traitement des déchets en Bulgarie sont des services assurés quasi-exclusivement par des tziganes (Roms). Personne à Sofia ne s’interroge ou ne remarque ce fait. Pour les tziganes eux-mêmes comme pour les autres Bulgares, cela semble être une évidence, une « normalité », « c’est comme ça ».

pourquoi ?

invisibles
Sur cette question, la jeune anthropologue concentre l’ensemble de ses travaux de recherche universitaires. Elle apprend le bulgare, puis en 2012 demande à être embauchée comme éboueuse par une société de ramassage des ordures et de nettoyage des rues à Sofia. Son équipe est constituée d’une quarantaine de femmes, toutes sont tziganes de familles de travailleurs pauvres. La paye d’une éboueuse est d’environ 200 euros par mois, ce qui correspondrait en France à un pouvoir d’achat d’un peu plus de 400 euros. « Avec ce salaire, les femmes assurent le quotidien du foyer, leurs maris sont souvent ouvriers sur des chantiers saisonniers et ne parviennent pas à avoir du travail en continu », précise Elana Resnick.

Ces Roms-là « ne posent pas de problèmes ». Ils sont invisibles et n’existent pas dans l’opinion publique, pourtant ils sont les plus représentatifs.

« Comme la plupart du temps, lorsqu’il s’agit de minorités, ceux dont on parle sont les plus visibles, mais les moins représentatifs. Les médias ne parlent pas de la majorité des gens d’origine tzigane qui travaillent et entretiennent leurs familles comme n’importe quel autre citoyen européen. Les médias “préfèrent” des faits divers où sont impliqués une minime partie des Roms bulgares », note Elana Resnick.

Les mauvaises fréquentations

Les mauvaises fréquentations


Le blog de Thierry Savatier

17 décembre 2013, par Thierry Savatier

Quand la Justice protège le débat d’idées…

L’annonce d’un procès, surtout lorsque demandeurs et défendeurs qui s’opposent jouissent d’une notoriété publique, fait généralement l’objet d’une large couverture médiatique. Mais un tel laps de temps sépare habituellement l’assignation, l’audience et le jugement qu’in fine, ce dernier fait rarement l’objet de commentaires. Pourtant, lorsque la liberté d’expression est en cause, c’est moins le procès que la décision de justice qui devrait susciter l’intérêt.

[Image : Sans titre]

Dans un récent article de M le Magazine du Monde consacré à la 17e chambre du tribunal de grande instance de Paris, chargée de trancher entre « l’humour et l’injure, l’information et la diffamation », Me Henri Leclerc rappelait que cette liberté était « mère des autres » et que la liberté d’information devait être « considérée comme l’un des droits de l’homme les plus précieux. » Cette opinion très pertinente se trouvait au cœur du procès pour diffamation publique intenté en avril dernier par le psychanalyste Jacques-Alain Miller à Élisabeth Roudinesco, Henri Roudier et Philippe Grauer ainsi qu’aux sociétés savantes qu’ils représentaient, visant des articles qui avaient été publiés dans le contexte de ce que l’on a appelé « l’affaire Kadivar ».

débat d’idée échoué dans un prétoire

Il est inutile de revenir sur l’affaire elle-même, du nom de cette psychanalyste iranienne dont l’internement psychiatrique temporaire avait soulevé de vives polémiques et qui fut couverte dans ces colonnes. En revanche, le procès soulevait plusieurs questions que j’avais ainsi résumées dans un compte rendu d’audience, dont la portée dépassait les limites : « ce qui relève du débat d’idées peut-il sortir de ce cadre traditionnel pour échouer dans un prétoire ; est-il encore permis de porter un regard critique sur un texte publié sans systématiquement encourir un procès en diffamation – avatar contemporain du médiéval procès en sorcellerie – ; est-il sain, dans une démocratie, qu’un personnage médiatiquement connu puisse à l’envi (car ce n’est pas une première…) inviter la Justice à se poser en arbitre de joutes intellectuelles et à condamner des propos juste parce qu’ils n’ont pas l’heur de lui plaire ? »

Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales

Par son jugement du 11 septembre dernier, la première chambre du TGI de Nanterre a implicitement répondu à ces questions en déboutant M. Miller de ces demandes. Une lecture attentive des attendus met en lumière une approche juridique saine et pragmatique du problème. Les juges du fond se sont en effet appuyés sur l’article 10 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales qui dispose, dans son premier alinéa : « Toute personne a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu’il puisse y avoir d’autorités publiques et sans considérations de frontières […] », et sur l’article 29 alinéa 1 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse qui définit ainsi la diffamation : « toute allégation ou imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération de la personne ou du corps auquel le fait est imputé. »

Sur ce fondement, ils ont estimé que « l’article incriminé [traitait] d’un sujet que le demandeur, personnage public du fait de ses interventions et publications, l’exposant à une légitime critique, [avait] lui-même rendu médiatique […] » et que ce commentaire « [nourrissait] la discussion entre intellectuels dans la controverse les opposant de longue date sur la psychanalyse et la psychiatrie, occasionnant contestation et polémique […] ».

Suivant cette argumentation logique, le tribunal a donc tranché le différend sans ambigüité : « S’appuyant sur le recueil publié dont ils se font la critique personnelle, les propos incriminés, qui s’inscrivent dans la suite d’un affrontement intellectuel, agrémentés de commentaires critiques qui relèvent de la simple expression d’opinion, fût-elle polémique et rédigée sur le registre de la provocation et le sarcasme, ne dépassent pas les limites admissibles de la liberté d’expression. »

faire taire ou décourager de parler

M. Miller n’ayant pas estimé devoir interjeter appel, ce jugement devient ainsi définitif. Or, il revêt une réelle importance, dans la mesure où les juges, s’inscrivant dans l’esprit d’une jurisprudence européenne très protectrice de la liberté d’opinion, ont reconnu sa valeur au débat intellectuel, lequel (suivant une vieille tradition, notamment en France) pouvait inclure des arguments polémiques ou sarcastiques sans transgresser d’interdits ni nuire aux protagonistes. Une manière, finalement, de séparer le forum du prétoire, de protéger le sanctuaire du débat d’idées et de ne pas faire droit aux actions systématiques en diffamation dont le but, comme le soulignait l’article de M le Magazine du Monde précité, est essentiellement de « faire taire ou décourager de parler. »


Illustration : Lucas Cranach, Allégorie de la Justice, vers 1537.

Maldiney – phénoménologie art et psychothérapie

© copyright Photo Jacqueline Salmon, 2011. Droits de reproduction réservés.



« Le réel est toujours ce qu’on n’attendait pas et qui, sitôt paru, est depuis toujours déjà là, » écrit Henri Maldiney, mort ce 6 décembre à 101 ans, bravo pour la performance. Le voici toujours déjà là donc, ce philosophe dit heideggerien indépendant(1« ) allé chez Kierkegaard et auprès de la poésie allemande s’abreuver à la source des écrits d’Heidegger sur l’angoisse, un immense philosophe de la phénoménologie, écrivant transversalement sur l’art, la folie, la psychanalyse, le contact, la Gestaltung, de nombreux éléments de notre psychothérapie relationnelle.

Entendre Maldiney
Chronique d’Élisabeth Roudinesco
Article paru dans l’édition du 27.04.12 du Monde des livres

Henri Maldiney, philosophe phénoménologue, fut l’un des introducteurs de la pensée du psychiatre Ludwig Binswanger (1881-1966) en France. Son enseignement eut une influence importante dans la formation de toute une génération de psychiatres et de psychanalystes de la seconde moitié du XXe siècle. Ce volume rassemble des textes qui portent autant sur des concepts fondamentaux de l’approche phénoménologique (ceux d’Erwin Straus sur le « moment pathique », intérieur au « sentir ») que sur l’espace, le temps et la représentation, ainsi que sur la peinture (Uccello, Tintoret, Tal Coat). Maldiney met en scène une grande méditation sur l’existence et ses épreuves : la folie, la souffrance et la possibilité pour l’homme de s’insérer dans une ouverture au monde centrée sur la parole et le regard.

Phénoménologie, esthétique et psychanalyse constituent les trois registres transdisciplinaires de cet auteur au style sans pareil, un des introducteurs en France (ne pas oublier Michel Foucault, 1954) de la Daseinsanalyse de Ludwig Binswanger (2« ), explorateur de la « psychologie du destin » du Léopold Szondi dont la pensée et la psychopathologie particulière restent chères au cœur de notre Jacques Tosquellas.

passibilité

Avant que Claude Rabant nous livre sur cet auteur considérable qu’il connaît bien l’article qu’il mérite, prenez connaissance de ce commentaire de Jean-Christophe Goddard :

Dans Penser l’homme et la folie plus précisément dans le dernier article qui s’intitule « De la transpassibilité » (1991), Maldiney cite un court texte extrait du tout début de l’introduction de l’exposé de 1812 de la Wissenschaftslehre de Fichte. Cette citation intervient à un moment décisif de l’article : là où, précisément, il s’agit pour Maldiney d’introduire une distinction radicale entre l’esprit et la vie organique : « l’intellection se fait elle-même et ce n’est que par là qu’elle est juste. Ce qui ne se fait pas par soi, ce qu’un moi quelconque projette de sa pensée est faux. Qu’est-ce donc qui revient au moi ? Dans une totale passivité s’abandonner à cette image qui se fait elle-même par soi, l’évidence. C’est dans cet abandon qu’il se trouve. Nous devons ne faire activement absolument rien. » Cette passivité du moi « à l’égard de ce qui peut l’apprendre à lui-même », commente Maldiney, est « une première esquisse de la transpassibilité. »

Votre curiosité éveillée cherche à en savoir plus ?

  • 1 Alerte cette année le sapin de Noël philosophique sera un marronnier sur Heidegger le renard dont parle Hannah Arendt, on a trouvé la preuve dans ses Carnets noirs enfin que sa pensée était en soi nazillarde et non dépourvue d’un antisémitisme « lamentable » au dire d’Hadrien France-Lanord (l’auteur du fort utile Dictionnaire Martin Heidegger). On n’en finira donc jamais ?

    De fait, Heidegger, crut réellement à l’efficacité en philosophie du Führer Prinzip, on appelle ça un nazi, même si de variété pas trop antisémite, et n’a jamais été capable (marié à une nazie convaincue pour ne rien arranger) de condamner au moins après-coup l’horreur des camps et de la Shoah . Tout de même une Ereignis de nature à secouer le cocotier de la philosophie (Hans Jonas, Le Concept de Dieu après Auschwitz). L’ensemble donne un grand philosophe dans la peau d’un personnage veule et sans qualité morale, réfugié dans son intelligence – le Ne-pas-vouloir-savoir ne relevant pas de ses catégories. L’humanité est ainsi parfois faite. L’inconfort est pour l’interlocuteur du philosophe, qui lui ne doit pas oublier. Être-pour-la-mort sous sa plume restera connoté Nuit et brouillard. Cet homme infréquentable par le mépris qu’il inspire (mais René Char et Hans-Georg Gadamer furent ses amis, le renard est dédouané) nous laisse une philosophie incontournable à laquelle emprunter la rigueur de sa construction et la puissance d’une pensée révolutionnaire de l’espace être-temps, ayant tout de même engendré l’existentialisme – toujours sans oublier que la reliure du bouquin s’orne d’une tête de mort de sinistre mémoire. Ceux qui veulent méditer là-dessus le peuvent. Son côté marronnier fatigue la matière, de toute façon toujours la même. Sartre l’a exécuté en quelques mots, grand philosophe et nazi. Comme dirait l’humoriste demerden Sie sich avec ça. Emmanuel Levinas parle de la dette de tout chercheur contemporain envers Heidegger : « dette qu’il lui doit souvent à regret. » (Emmanuel Levinas, Dieu, la mort et le temps, Livre de poche, p. 16.). On peut s’en tenir là. Plus outre : wikipedia, bien fait.

  • 2 Traum und Existenz, 1930, mise au point de la Daseinanalyse en 1939.

Lacan, rebelle et tragique

Le Monde des livres
6 décembre 2013

Lacan, rebelle et tragique

par Élisabeth Roudinesco

Nietzsche, Wittgenstein, Lacan

C’est entre 1958 et 1962 qu’Alain Badiou, élève de Louis Althusser à l’École normale supérieure (ENS), et sartrien convaincu, découvre pour la première fois un texte de Jacques Lacan, paru dans la revue La psychanalyse. Il décide alors de suivre l’enseignement de ce maître éblouissant. À partir de 1966, il fréquente le groupe des Cahiers pour l’analyse et trois ans plus tard, il rencontre Lacan sans pour autant devenir psychanalyste et sans céder au charme du personnage qui devient alors pour lui un «compagnon essentiel autant que malaisé» de son propre itinéraire intellectuel. Vingt-cinq ans plus tard, en 1994-95, alors qu’il délivre un Séminaire très suivi à l’ENS, il revient à l’œuvre de Lacan pour l’inscrire, à la suite de celles de Nietzsche et de Wittgenstein, dans le sillage d’une antiphilosophie.

contradiction réactive

Popularisé à la fin du XVIIIé siècle, le terme servait à dénigrer la philosophie des Lumières et à opposer la dévotion et la vérité révélée aux idéaux de la science et de l’émancipation. L’antiphilosophe était alors un «contre-héros» porté par une réaction hostile à l’ordre rationnel du monde. De cette définition, Badiou ne conserve que l’idée de contradiction réactive et il regarde l’antiphilosophie comme une composante essentielle de l’histoire de la philosophie. À ses yeux, elle suppose un dispositif de pensée visant à détacher quelqu’un de l’emprise qu’exerce sur lui une philosophie ou un philosophe. Et il prend l’exemple de Pascal s’adressant au libertin – «l’homme perdu» – qu’il cherche à détourner de la philosophie cartésienne pour le ramener à la vraie foi : «Le libertin (…), c’est celui qui pourrait être influencé par Descartes ou tomber sous son emprise. Le libertin est celui qu’il faut arracher à la philosophie et rendre à la pensée vraie qui est le christianisme tel que le pense Pascal.»

la certitude anticipée de sa propre victoire

Autrement dit, l’antiphilosophie selon Badiou, c’est la critique de la philosophie par un acte de rupture ou de détournement et elle se manifeste comme la certitude anticipée de sa propre victoire : «Un jour, ma philosophie vaincra,» disait Nietzsche dans Ecce homo en 1888, et Wittgenstein dans le Tractacus logico-philosophicus en 1921 : «La vérité des pensées que je publie ici me paraît intangible et définitive.» Dans chaque cas, il s’agit par avance d’être certain d’avoir le dernier mot.

penseur du désordre

Comment introduire Lacan dans cette généalogie d’antiphilosophes quand on sait que parmi les grands interprètes de l’histoire de la psychanalyse, il fut le seul à prendre en compte la pensée philosophique dont Freud s’était écarté pour ancrer sa doctrine dans un modèle biologique ?

Lacan clinicien de la folie

Pour comprendre la démarche de Badiou, il faut revenir aux années 1950. À cette époque, s’appuyant sur les travaux de Claude Lévi-Strauss et de Roman Jakobson, Lacan, clinicien de la folie, construit une topique – le symbolique, l’imaginaire, le réel – qui lui permet de définir un inconscient «structuré comme un langage» et un concept de sujet absent de la conceptualité freudienne. Dans cette perspective dite structuraliste, l’ordre symbolique – la loi, le langage – détermine le sujet à son insu, l’imaginaire le représente comme lieu des illusions du moi, et le réel l’expulse de toute symbolisation en le renvoyant à une hétérogénéité indicible : délire, hallucinations.

les mathèmes

Durant les dernières années de sa vie (1971-1981), Lacan déconstruit cette topique et fait primer l’ordre du réel sur les deux autres. Hanté par la crainte d’une mort à venir, il affirme que la folie humaine défie les certitudes de la science : impossible à guérir, à analyser, à dire, à énoncer. Et pour répondre à cette situation de façon logique, il élabore une écriture algébrique – le «mathème» – susceptible de transmettre les concepts de la psychanalyse afin de ne pas réduire «le réel au mutisme.» Et du même coup, il introduit le chaos dans sa pensée à la manière d’un peintre qui passerait du figuratif à l’abstrait.

C’est dans ce contexte qu’il utilise le terme d’antiphilosophie au moment où, en 1974, il accepte de diriger le Département de psychanalyse de l’Université de Vincennes-Paris VIII, fondé par Serge Leclaire cinq ans auparavant. Jusqu’à ce jour, il avait refusé le principe d’un tel enseignement. Dans son intervention, «Peut-être à Vincennes…», il fustige «l’imbécillité» de la philosophie universitaire (Autres écrits, Seuil, 2001, p. 314). Il se réclame donc de l’antiphilosophie pour récuser le discours philosophique au nom de l’acte analytique.

l’idolâtré s’en prend aux idolâtres – qui en redemandent

Badiou prend au sérieux l’enseignement de ce Lacan des derniers temps et il souligne que le «contre-personnage» ou «l’homme perdu» auquel s’adresse Lacan – comme le faisait Pascal avec le libertin –, c’est le psychanalyste, sans cesse accusé de ne rien comprendre à la philosophie. Parlant à un public de cliniciens, Lacan – penseur du désordre – fait preuve envers eux d’une infinie cruauté. Badiou souligne à juste titre qu’il n’hésite pas à les injurier pour leur reprocher leur inculture philosophique. Autrement dit, plus il est idolâtré, plus il insulte les idolâtres qui en redemandent.

agir sans théoriser ce que cela signifie

Badiou montre qu’en se revendiquant antiphilosophe Lacan n’a pas été capable de transmettre à ses héritiers une «révolution dans la révolution freudienne,» c’est-à-dire une vraie pensée de la cure. Il s’est contenté, notamment à la fin de sa vie, de faire des actes – réduire par exemple le temps des séances d’analyse ou rompre avec ce qu’il avait construit auparavant – sans théoriser ce que cela signifiait. Et c’est pourquoi, en tant que philosophe, il se veut l’héritier du geste lacanien sans pour autant revendiquer la position de l’antiphilosophe, ce qui lui fera dire, des années plus tard, en novembre 2012, que les psychanalystes ne peuvent pas défendre seuls leur discipline sans le secours de la philosophie ou de bien d’autres approches.

Telle est la leçon qui ressort de ce portrait de Lacan en antiphilosophe rebelle et tragique, cherchant toujours à se confronter à un autre que lui-même.

Alain Badiou, Le Séminaire. Lacan. L’antiphilosophie 3, 1994-1995, Fayard, 18e, 275 p.-

Extrait

p. 85

«Lacan maintient toujours qu’en dernier ressort il ne faut pas faire confiance aux analystes. Il faut toujours les reconduire de force à l’acte analytique. Il serait extraordinaire de pouvoir faire une anthologie des injures adressées par Lacan aux analystes ! Elle serait fascinante n’est-ce pas ? Aucun adversaire de la psychanalyse n’oserait dire le quart de la moitié de ce que Lacan déclare aux analystes, surtout à ceux qui viennent écouter confortablement son séminaire. Mais c’est sur le fond d’une adresse essentielle, adresse que les injures elles-mêmes constituent. De même que pour Pascal le libertin, c’est vraiment l’homme perdu, mais c’est à lui qu’on s’adresse ; de même on pourrait soutenir que pour Lacan, l’analyste, c’est l’homme perdu aussi. Il est toujours traité comme s’il était dans l’égarement (…) Mais il n’empêche, c’est quand même à eux qu’on parle avec une patience angélique. »

Problèmes de terminologie et de pratiques institutionnelles

Attention crochets : le graphisme [chat botté] signifie que le mot entre crochets n’est pas valide dans l’usage qui en est fait.

Introduction

Où et comment allons-nous aller maintenant que la situation a changé, nous aussi probablement, et que forts de notre légitimité alternative nous repartons pour la prochaine étape, de consolidation de notre situation de psychopraticiens relationnels, tenants d’une discipline et d’une profession distinctes de celle orientée vers une psychothérapie objectiviste para médicalisée réservée aux psychologues et médecins sous le titre détourné de psychothérapeute de nouvelle désignation.

Une des missions cardinales du SNPPsy consiste à réfléchir à notre profession et discipline en tant que telles. À leur fournir de la définition, de l’idéologie, à les asseoir comme humanistes et relationnelles au sens rigoureux de ces termes. Et ayant mieux pensé notre objet se trouver mieux à même de le promouvoir, protéger, soutenir. Cela tombe bien, nous sommes au moment de la redéfinition, les marques se distribuant selon à la fois une nouvelle configuration, de nouvelles désignations, une terminologie rafraîchie, un ajustement aux voisinages et contiguïtés dans des professions qui ne dédaignent ni le mélange ni le métissage.

C’est dans ce cadre que cette question travaille ce syndicat depuis sa création revient, pourquoi militer au sein du SNPPsy puisque aussi bien on peut et même doit s’inscrire ailleurs.

I – deux logiques institutionnelles historiques

Depuis 1966 (création du PSY‘G) et surtout depuis 1981 (SNPPsy) existe une tension entre

1) une logique syndicale : soutenir et représenter la profession et discipline

– la logique de profession dans son ensemble
– une discipline – de la dynamique interactive de subjectivation, champ psychothérapique de la relation
– un nom de métier – psychopraticien depuis 2010
– un titrepsychopraticien relationnel®.

2) la logique de Méthode : promouvoir la pratique et la recherche dans une spécialité

a) école de méthode, programme transmission validation par diplôme
b) société savante : illustration, soutien, recherche dans une spécialité, un domaine.

Remarque : (a) et (b) sont institutionnellement cumulables.

3) télescopages, chevauchements entre (1) et (2).

– à repérer

4) exception française

D’autre part la logique syndicale représente une exception française. Il y eut une tentative italienne qui ne vécut pas longtemps. Le ralliement du SNPPsy à l’AEP à la suite d’une dynamique impulsée par le PSY’G eut pour résultat la fondation de la FFdP puis de l’Affop(1« ). La FFdP puis FF2P comportant une section para syndicale intégrée, puisqu’on peut s’y inscrire individuellement. Cela on le sait ne se fit pas sans problèmes, d’où l’ Affop.

À présent que nous reposons une fois de plus la question – et nous sommes toujours aussi nombreux à venir et appartenir pour nous la poser –, nous pouvons lister un certain nombre de points sensibles qui peuvent devenir points d’appui.

(Manquent : de I à III)

IV – Imbroglio de logiques institutionnelles dans notre propre camp

1 –

ZONES DE CONFUSION ACTUELLES
Une tâche de clarification reste à accomplir. Examinons-en les perspectives & le rayon d’action. Notre travail de mise en forme institutionnelle reste inachevé. Nous avons à le conduire plus avant, et à engager la profession dans la réflexion par nous entamée. En effet

– 1.1) Des sociétés savantes de méthode décernent des autorisations de porter des appellations réservées protégées.
– 1.2) Ces autorisations d’un port de nom de Méthode sont souvent entendues avec valeur de nom de profession : gestalt-thérapeute (alors que le nom de profession c’est strictement psychopraticien sans plus), lui-même de façon non pertinente souvent entendu comme « [titre] ».

2 –

un cadre surréaliste
La figure que nous entreprenons de décrire ressemble parfois à un miroir qu’on pourrait traverser dans les deux sens. Alice, où es-tu encore passée ?

– 2.1) un syndicat se portant caution solidaire syndicale [une fédération dans le cas de la FF2P] délivre un titre d’exercice professionnel protégé INPI, lequel titre confirme un praticien comme exerçant une discipline, la psychothérapie relationnelle® (dans le cadre de laquelle se situe sa Méthode de référence) [voir aussi 4.3.2].

– 2.2) Ça se complique avec la référence disciplinaire, sorte de « subtitre ». En effet le SNPPsy délivre également si l’on n’est pas habilité au port du titre, une autorisation d’exercer sans le titre mais avec la chose du titre, d’exercer donc sous le nom de discipline de psychopraticien relationnel – bien entendu sans le ® indiquant qu’il s’agit d’un [titre] puisqu’en tel cas il n’y a pas [titre]. Si vous trouvez ça limpide faite-le nous savoir [se reporter à 4.3.1].

– 2.3) par contre, contradiction logique, psychopraticien relationnel® qui lui est un titre, est délivrable par plusieurs sociétés savantes de l’Affop qui détient pour sa part le trade-mark (par pur hasard de l’Histoire : première réponse obtenue à deux demandes parties concurremment. Mais les deux demandeurs ne s’étaient pas interrogés sur les développements que nous sommes en train précisément de produire aujourd’hui seulement) et en attribue le pouvoir titularisant. La protection INPI est donc fédérale et sa légitimité se répartit entre syndicat et méthodes de façon équanime. Les différences de niveau institutionnel se trouvent effacées, en tout cas (em)brouillées.

2.4) Incohérence. Comme cette confusion s’organise en famille cela n’est pas trop grave (?) puisqu’on reste entre amis (mais gare à l’incestualité), sauf qu’en procédant ainsi on rejoint le système FF2P de la validation-certification de méthode puisque ce sont des méthodes qui en arrivent à délivrer une certification professionnelle dénommée [« titre »] (je mets entre crochets l’appellation quand elle est selon la terminologie que je m’efforce de définir à l’usage de tous, problématique, en toute logique, prohibée).

2.5) Emboîtements aporétiques. Tout de même cette variété de [titre] en l’occurrence confond discipline et Méthode, on ne sait plus où on en est (se souvenir que discipline contient méthode(s)). Comment fonctionnent les emboîtements et déboîtements ? (2« ) (…)

V – retour sur les questions de terminologie et articulation avec les sociétés savantes

Voici à titre d’aide-mémoire quelques éléments destinés à mieux nous situer et repérer dans le labyrinthe de nos circuits de légitimation et représentation.

1 –

appellation protégée vs. titre d’exercice

Réflexion pour une réarticulation entre société savantes souveraines dans leur sphère scientifique couverte par leur appellation protégée, réservée (pour les vins et produits de bouche en France on dit contrôlée – par l’État, toujours lui ! en l’occurrence les appellations de méthodes sont administrées seulement par leurs spécialistes) et le syndicat responsable du titre d’exercice professionnel.

2–

spécialiste / professionnel

a) qui vous déclare spécialiste d’un champ théorique et pratique appelé Méthode : analyste bioénergéticien, gestalt-thérapeute, en prononçant quelle formule, quels mots dans quels termes ?

b) qui vous déclare psychopraticien relationnel, professionnel de notre discipline commune ?

3–

DEUX DISCIPLINES
Nous avons affaire à deux disciplines – pas davantage, éventuellement plus ou moins cumulables dans la pratique et selon les lieux d’exercice. Deux disciplines dont nous sommes la seconde. Il s’agit :

3.1) de la psychothérapie objectiviste, à protocoles (pourrait-on dire de style autoritaire ?), d’inspiration médicale, pratiquée par des psychologues ou des psychiatres(3« ).

3.2) de notre psychothérapie relationnelle, anti-autoritaire, intersubjectiviste, pratiquée à titre principal ou exclusif essentiellement par nos psychopraticiens relationnels, sortis de nos écoles.

> Remarque 1 : on peut actuellement être l’un sans l’autre.

> Remarque 2 : dans le cadre de répartition du carré psy la psychanalyse peut se voir décrire

– 3.2.1) comme une méthode relevant du champ de la dynamique de subjectivation, qu’on dirait psychothérapie relationnelle de l’inconscient ;

– 3.2.2) comme une discipline, du fait de son importance culturelle historique et de son implantation parasitaire en psychologie et psychiatrie, disciplines constituées qui d’ailleurs auraient tendance à la considérer comme une… méthode (exception momentanée faite de la citadelle de la Cause freudienne à Paris 8), sauf à l’assimiler à la psychopathologie dite clinique.

4 –

SCHÉMA DE CURSUS (rappel)
Quand on entre dans le métier on obtient dans l’ordre

– 4.1) Le diplôme de sortie d’École vous déclare bien formé, bien sachant et praticien débutant validé sous caution provisoire de l’École (avec inscription au SNPPsy comme membre étudiant d’une école agréée).

– 4.2) L’appellation : diplômé (mais pas obligatoirement) vous adhérez à une société savante qui vous inscrit et certifie comme (psycho)praticien de sa Méthode, vous voici bénéficiaire de son appellation protégée réservée et de sa confraternité – faudrait-il ajouter en stricte logique et pas davantage ?

> Remarque : Peut-on envisager dans ce cas pour ne pas embrouiller les choses en n’indifférenciant pas syndicat (discipline) et Méthode (une des méthodes de la discipline que soutient et représente le syndicat), de ne pas parler de [« titre » de méthode] (expression entre crochets pour : non valide) mais d’appellation (ou certification ?) ? On pourrait suggérer d’ouvrir le débat avec des représentants de Méthodes de l’Affop pour commencer à se concerter à ce sujet.

– 4.3) Le titre d’exercice professionnel : à son tour le syndicat (représentant la discipline, pluraliste quant aux méthodes de ses membres) examine lui votre exercice de psychopraticien relationnel quelle(s) que soi(en)t votre ou vos Méthode(s) de référence, s’en déclare (ou non, bien entendu) caution solidaire,

– 4.3.1) il entérine dans un premier temps votre appartenance et référence disciplinaire en qualité de psychopraticien relationnel (discipline) ; [souvenez-vous, 2.2 soutenait la même chose] pour

– 4.3.2) dans un second temps garantir par votre titularisation en qualité de psychopraticien relationnel®, cette fois il s’agit d’un titre d’exercice professionnel. Lequel titre est garanti dans le cadre des accords du GLPR à l’exclusion de tout autre (Le GLPR ne prend pas en charge de cautionner les certifications de méthodes, il agit au rang institutionnel supérieur comme groupe de liaison de syndicats et fédérations).

> Remarque : ce titre alternatif d’exercice désignant une profession de santé non médicale – PSNM – constitue l’alternative paradigmatique du titre d’exercice d’État de psychothérapeute, à tendance paramédicale (qui n’est aucunement une certification universitaire) réservé aux psychologues et médecins (les psychanalystes en qualité de psychologues ou de psychiatres sont désormais massivement psychothérapeutes (titre d’exercice et non diplôme on est bien d’accord ?) de par leur profession de couverture).

5 –

DIPLÔME ET CERTIFICATION DE MÉTHODE
Ces deux entités ne sont pas systématiquement conjointes au titre syndical. Précisément vous êtes généralement déjà diplômé (école), mais pas obligatoirement, certifié (et non titré) par ailleurs dans votre champ méthodique de référence et d’appartenance (soit : psychopraticien relationnel(4« ) gestaltiste(5« )) cependant pas obligatoirement non plus. Inversement notez que le syndicat n’est pas qualifié pour faire de vous un psychopraticien de Méthode. Dans le cadre du titre vous conservez le libre choix d’appellation et de référence (de méthode(s)).

6 –

TITRE – brève définition

Le titre garantit confraternellement la qualité d’un exercice {professionnel } reposant sur une compétence acquise dans une discipline. Dans le cadre de laquelle le psychopraticien relationnel (le plus généralement muni d’un diplôme d’école agréée) exerce selon une ou plusieurs Méthode(s) sous son/leur(s) appellation(s) protégées (réservées)).

7 –

USAGE – Dans le (récent) usage le praticien a souvent pris l’habitude de se désigner par son appellation de Méthode, il se dit tagada thérapeute. Les façons de dire façonnent celles de penser (et réciproquement). Une commission terminologique confraternelle pourrait chercher à s’assurer d’une terminologie commune, cohérente avec des institutions harmonisées, encadrant et donnant forme à l’usage.

8 –

Problèmes d’interface institutionnelle
Si tagada-thérapeute s’entend :

(tagada / Méthode ) + (thérapeute / profession ) = la totale

alors pourquoi un syndicat ? pour la culture du pluralisme uniquement, plus comme voiture-balai pour ceux qui ne relèvent précisément d’aucune société savante, plus pour les actions politiques professionnelles générales échappant aux méthodes ? Cela nous concerne nous mais risque fort d’indifférer la masse de nos psychopraticiens relationnels.

9 –

SÉPARATION ET ARTICULATION DES POUVOIRS

Vous avez dit pouvoir ? on commence à comprendre que ça ait tendance à se compliquer. Problème : comment se réunir et se mettre d’accord ensemble sur ces termes ? ou d’autres si le dialogue y conduit, sur ces termes mais surtout sur nos horizons tant de spécialistes que de professionnels. On conçoit difficilement qu’une puissance renonce à son pouvoir contre rien. Comment pourrions-nous faire ? qui sommes-nous, institutionnellement parlant tous autant que nous sommes, de quoi sommes-nous chacun et mutuellement comptables et responsables, que représentons-nous, que voulons-nous, comment pouvons-nous faire avancer les choses, nos choses ?

10 –

ÉTHIQUE, DÉONTOLOGIE
Nous avons également des problèmes d’éthique ou déontologie. Ne chicanons pas sur la terminologie concernant la morale professionnelle à ce point. Qui cautionne et sanctionne un professionnel (discipline) par rapport à un spécialiste (Méthode) ? si on pouvait différencier, attribuerait-on l’éthique à la méthode et la déontologie au syndicat, auteur d’un code ? ce dernier champ me paraît grand ouvert à l’exploration.

  • 1 L’Affop réunit quatre collèges :

    – le collège des syndicats (dont le SNPPsy est seul membre depuis la défection du PSY’G (en 2001))
    – le collège des instituts de formation, ou écoles, affiliés ou agréés
    – le collège des sociétés savantes qui rassemble des groupements de praticiens autour d’une Méthode
    – le collège des organisations de pratique professionnelle qui rassemble des groupements de praticiens exerçant dans une même structure juridique (cabinets de groupes, structures associatives etc.)

  • 2 Au sein de l’Affop le syndicat n’appartient pas au collège des méthodes. Pourtant il n’est pas intégratif (la psychothérapie intégrative est une méthode comme une autre) mais pluraliste (syndicat incluant des praticiens relevant de Méthodes différentes. Rappelons que l’Affop fédère des institutions, des Méthodes différentes, des Centres, pas des personnes, c’est le syndicat qui est pluraliste).

    2.6) Au-delà des Méthodes. Dans la mesure où nous nous efforcerons de comprendre quelle place notre syndicat occupe dans un tel dispositif nous pourrons contribuer à mieux définir l’ensemble du champ dans lequel nous évoluons, au bénéfice de tous. Notre Assemblée générale a traité de notre vocation pluraliste de psychopraticiens relationnels contents de se rencontrer inter-Méthodes. Elle a d’autre part insisté sur notre réalité comme lieu du titre et de la titularisation. Il est apparu qu’en tant que lieu politique nous avions la responsabilité de nous différencier des méthodes, chargées de soutenir leur spécificité scientifique, de se tenir comme lieux de formation, d’échange et de recherche, et de militer pour leur rayonnement théorique et clinique. Souvenons-nous de ce que nous disions à la fin du siècle dernier, que nous devions nous préoccuper de la défense de la profession par delà les méthodes.

  • 3 Certes des psychologues-psychanalystes et des psychiatres-psychanalystes peuvent pratiquer la psychanalyse ou parfois même notre psychothérapie relationnelle. Le charme de la situation tient à sa complexité par le jeu de cumul des formations.
  • 4 Psychopraticien relationnel membre du SNPPsy pour les membres, psychopraticien relationnel® pour les titulaires du syndicat. Le hic c’est que l’Affop – devenue propriétaire du titre d’exercice professionnel car avec le ® c’est est un –, le délègue souverainement à ses Méthodes dites titularisantes qui le répercutent à leurs membres, court-circuitant le syndicat SNPPsy, membre de l’Affop : pataquès assuré. Il va nous falloir à présent un Conseil constitutionnel pour examiner cette situation.
  • 5 La SFG pourrait trouver son équilibre en certifiant ses membres, sans avoir à les titrer.