Notre identité est bien triple : biologique, psychique, sociale.

Libération du 10 février 2014
Rebonds

notre identité est bien triple : biologique, psychique, sociale

par Élisabeth Roudinesco, propos recueillis par Cécile Daumas
le 9 février 2014 à 19:46

interview
Tout s’est emballé. Un concept mal compris – le genre – une rumeur folle, des peurs irrationnelles. Pourquoi un programme visant à l’égalité, dispensé à l’école, a-t-il laissé croire qu’on allait transformer les filles en garçons et les garçons en filles ? Pourquoi dans le sillage du mariage pour tous, tout projet sociétal concernant la famille est-il désormais vécu par une part de la population comme une mise en danger de l’enfant et un démantèlement de la structure familiale ? Réponses de l’historienne et psychanalyste Élisabeth Roudinesco.

Êtes-vous surprise de ces mobilisations au nom de la famille en danger ?

Je ne suis pas surprise. Depuis un an, à l’occasion du vote du mariage pour les personnes du même sexe, on a vu émerger cette forme d’hostilité qui est en fait le symptôme d’autre chose. Sur fond de crise et de fortes inquiétudes sociales, s’expriment la crainte de la perte de la nation, et plus particulièrement le sentiment de perte de souveraineté, comme celle qui régit les relations père enfant. Quand l’économie est florissante, les transformations touchant la famille passent facilement. En revanche, l’instabilité économique engendre peurs et crispations. Au XIXe siècle déjà, l’industrialisation et ses transformations sociales avaient provoqué une terreur de la féminisation de la société, liée à l’essor du travail des femmes. À chaque fois, les boucs émissaires sont les mêmes : les juifs, les étrangers, les homosexuels. À chaque époque, les arguments sont récurrents : la famille se meurt, la nation est bafouée, l’indifférenciation sexuelle menace, l’avortement se généralise, les enfants ne vont plus naître. C’est une grande peur, une peur de l’avenir, la peur de n’être plus rien du tout.

doit-on prendre au sérieux cette contestation conservatrice ?

Oui et non. Il faut prendre au sérieux la forte inquiétude qui s’exprime, celle de ne pas avoir un salaire, une retraite, un avenir. Mais il faut rester ferme sur les principes. On ne doit en aucun cas accepter les slogans anti-homosexuels comme on ne doit pas tolérer les propos antisémites. J’approuve entièrement la décision de Manuel Valls de faire interdire le spectacle antisémite de Dieudonné. Il ne s’agit pas d’un problème de liberté d’expression mais bien d’incitation à la haine raciale. En revanche, je ne pense pas qu’il était nécessaire de repousser sine die le projet de loi sur la famille, d’autant qu’il était vidé des deux points les plus polémiques, la PMA (procréation médicalement assistée) et la GPA (gestation pour autrui). Je peux comprendre que l’on puisse repousser ces deux questions provisoirement pour des raisons politiques. Mais il est illusoire de s’opposer aux progrès de la science, il faut l’encadrer. Dans dix ans, qu’on le veuille ou non, droite ou gauche, la PMA sera autorisée pour les lesbiennes et la GPA pour les couples infertiles. Cela passera via les pays voisins où elle est déjà pratiquée, et via la demande de filiation des enfants ainsi conçus.

l’argument récurrent des leaders de la Manif pour tous est la défense de l’intérêt de l’enfant, la nécessité d’avoir un père et une mère. Qu’en pensez-vous ?

C’est dans ces familles à l’apparence la plus normale qu’adviennent aussi les pires turpitudes. En réalité, le premier malheur d’un enfant est la misère économique. Ce qui détruit une famille, c’est avant tout le chômage, la pauvreté, l’alcoolisme, la violence, les inégalités : ce que disait Victor Hugo dans les Misérables est d’actualité. L’autre besoin fondamental pour l’enfant est un attachement affectif personnalisé avec un être, qui est communément attribué à la mère, mais qui peut être assuré par une autre personne. Cet attachement fort va structurer l’enfant, c’est ce qu’on appelle l’amour. Le bien d’un enfant exige ainsi qu’il soit adopté le plus vite possible s’il est dans un orphelinat, qu’il ne soit ni maltraité ni considéré comme un objet mais comme un sujet.

pourquoi la notion de genre a-t-elle créé une telle polémique, une telle confusion ?

Nous devons défendre toutes les recherches sur ce thème, elles sont essentielles. Le genre est une hypothèse qui permet de montrer que tout ne découle pas de la nature. Mais le genre est une notion renvoyant à un «sentiment de l’identité» et il ne s’agit en rien de l’appliquer bêtement dans le quotidien de la vie. Cela n’aurait aucun sens. Un concept, une notion ne doivent pas descendre dans la rue : le concept de chien n’aboie pas. Il est extraordinaire de voir comment une des théories les plus sophistiquées a pu engendrer une rumeur aussi stupide (lire aussi pages précédente). Un des grands fantasmes qui circulent est qu’on ne fabriquera plus les enfants par voies naturelles. On estime à 7% de la population le nombre d’homosexuels. Tous ne veulent pas avoir des enfants. La quasi-totalité des enfants seront encore conçus par une copulation classique, rassurez-vous, c’est tellement plus simple, y compris d’ailleurs chez des homosexuels hommes et femmes entre eux. Penser que différence des sexes, accouplement et naissance des enfants sont remis en cause dans la réalité sociale relève du fantasme, voire du délire.

sur quel terreau est née cette folle rumeur ?

l’homosexualité n’est pas un «autre sexe», mais une orientation sexuelle
Cette rumeur est liée au mariage pour les personnes du même sexe. A tort, l’homosexualité est envisagée comme un troisième sexe : cela fait très longtemps d’ailleurs que ce terme est employé. S’est greffée sur cette idée la peur qu’on allait transformer les garçons en filles et les filles en garçons. Nous sommes dans le délire. L’homosexualité n’est pas un «autre sexe», c’est une orientation sexuelle. L’homosexualité n’est pas une construction identitaire liée au genre, les homosexuels sont soit hommes, soit femmes, comme les bisexuels. Le transsexualisme (conviction d’appartenir à un sexe opposé) n’a rien à voir avec l’homosexualité, et c’est ultraminoritaire. Il existe bel et bien deux sexes, l’un masculin, l’autre féminin. L’hermaphrodisme est une anomalie anatomique, connue depuis la nuit des temps et l’androgynie un mythe : il y a une immense littérature sur cette question. Mais l’identité sexuelle est aussi une construction sociale et psychique, comme l’a démontré Simone de Beauvoir et d’autres après elle. «On ne naît pas femme, disait-elle, on le devient.» Notre identité est bien triple : biologique, psychique, sociale. On est homme ou femme, réalité biologico-anatomique incontournable, et le genre, comme construction, c’est une autre réalité qui relève du «vécu», de l’existentiel.

Comment comprendre la propagation de rumeurs aussi dénuées de réalité ?

Depuis 2001, et l’attentat du World Trade Center, la négation de la vérité historique est une constante. La négation des chambres à gaz est condamnée par la loi ou partout réprouvée, mais d’autres négationnismes prolifèrent. Nous sommes face à un déferlement de rumeurs amplifiées par Internet et le réductionnisme des médias. Exemple : Freud est présenté comme un nazi, Marx comme responsable du goulag et Einstein de la bombe atomique, trois assassins. Ces contre-vérités sont permanentes, il faut en permanence les invalider. Ces attaques visent aussi des auteurs complexes. Elles touchent des intellectuels comme Derrida, Foucault, Bourdieu, auteurs français parmi les plus lus aux États-Unis et qui ont étudié ces questions. Il y a dans ces mouvements un anti-intellectualisme effrayant qui alimente l’idée que toute opinion, même la plus délirante ou la plus répugnante, vaut autant que la vérité, la rationalité ou les différentes hypothèses de travail les plus sérieuses, les plus novatrices. Tout ne se vaut pas, contrairement à ce que disent des médias fous qui veulent mettre en face à face constamment tout et n’importe quoi pour faire de l’audimat ou de la polémique : les juifs contre les antisémites, les racistes contre les antiracistes, les évolutionnistes contre les créationnistes, les partisans des rumeurs contre ceux qui les invalident, etc. Il faut dire non et non à toutes ces sottises. Et mener des combats clairs.

voir également

– Élisabeth Roudinesco, De quoi la « théorie du genre » est-elle le fantasme ? précédé de « Prenons garde aux loups » par Philippe Grauer [mis en ligne le 3 février 2014].

– Élisabeth Roudinesco – Répudiation, voyeurisme et droit (Huffington Post), précédé de « Débattre c’est pas quand la vérité se débat dans les rets de l’imposture » par Philippe Grauer [mis en ligne le 28 janvier 2014].

– Élisabeth Roudinesco, La Famille en désordre, Fayard 2002, Livre de poche, 2010.

Insoumission accomplie

5 février 2014, Libération

Insoumission accomplie


Roland Gori sur le bonheur

par Éric Loret

le bonheur a pris aujourd’hui le masque de la sécurité

La dernière fois qu’on parlait de Roland Gori en ces pages, pour la sortie de la Fabrique des imposteurs (2013), c’est l’image du hamster qui nous venait. Cet inoffensif rongeur aux yeux sanguinolents et à la truffe anxieuse semblait emblématiser le phénomène décrit par Gori depuis plusieurs années : la servitude volontaire d’après la chute du Mur, et notre tendance à courir en boucle après toujours plus de vide, effrayé par la perspective de voir notre cage s’effondrer si le mouvement cessait, car : «Le bonheur a pris aujourd’hui le masque de la sécurité.»

[Image : Sans titre]

évaluation : respecter la procédure ou l’esprit ?

Le nouvel essai de ce psychanalyste et anthropologue, Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ? évoque plutôt une icône de la culture populaire récente : le lapin crétin. «Qui ne s’est jamais étonné, demande Gori, de voir ces médecins prestigieux, ces soignants dévoués, se soumettre aux ordres d’un petit « tyran » administratif dont l’hôpital pourrait bien se passer sans que cela affecte les soins le moins du monde ?» Partout, ceux dont le métier est de porter soin et attention à l’autre, d’écouter, de transmettre (médecins, juges, enseignants, intellectuels, créateurs, etc.) sont soumis à la comptabilité et l’évaluation de leur performance économique, là où elle n’a par définition pas lieu d’être. Dans un renversement saisissant de la logique fonctionnelle, les experts en vide sont les contremaîtres des producteurs de contenus, qu’ils maltraitent sans voir que, sans eux, la cage dont ils sont responsables n’aurait plus de raison d’être. Souvent à la tête d’une armée zombifiée, les lapins crétins ne comprennent pas non plus que «respecter» à la lettre «la procédure» qu’ils imposent «représente parfois le moyen le plus sûr d’en bafouer l’esprit» et ils assistent, impuissants, à la mort de l’organisme qu’ils ont eux-mêmes gangrené.

lapins crétins

Paresse. Si la Fabrique des imposteurs dénouait les mécanismes qui nous portent à devenir des lapins crétins, Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ? interroge, et c’est la richesse du travail de Roland Gori, d’un point de vue à la fois sociologique et psychanalytique le goût d’être un hamster. Comme on sait que le névrosé trouve son compte à sa névrose, on est en droit de se demander à «quelle économie psychique» la tutelle de l’économie libérale répond, à quel type de bénéfice elle ouvre.

liberté créatrice

L’hypothèse de Roland Gori est que le renoncement à la liberté créatrice au profit d’une soumission lénifiante correspond au «déclin de la loi, à la crise du récit et de l’expérience». On pourrait en déduire hâtivement que Gori appelle de ses vœux une restauration de l’autorité. Au contraire. Sa démonstration est plus complexe. S’il reconnaît que, dans notre servitude volontaire, il existe paresse, grégarisme et besoin d’illusion («les illusions du profit et de l’intérêt»), ce qui domine c’est surtout l’angoisse : «Angoisse devant cette béance du réel sur lequel l’autorité jette son voile, autorité qui manque cruellement aujourd’hui pour affronter l’avenir.» Mais, nous apprend le Freud de Totem et tabou, cette autorité est aussi celle à laquelle notre rapport conflictuel peut être sublimé en fraternité. C’est donc moins d’autorité que nous manquons que de l’autorité en tant qu’elle s’est transformée en responsabilité politique devant autrui, «la fameuse « amitié » chère à La Boétie».

rapport à la promesse et la dette

Or notre culture néolibérale est marquée par le «désaveu de l’Autre» et «le désaveu de la fonction de création de la parole,» dont un symptôme est que nous sommes tous, à l’ère du 2.0, boulimiques des autres, mais d’autres sans rapport. D’«amitié» dans l’existence sociale, que pouic. Reprenant une remarque de David Graeber (1) sur la parenté germanique des mots «libre» et «ami» (freie et Freund), Roland Gori montre comment la liberté ne peut pas être minimale, mais comment, au contraire, elle engage à l’égard de l’autre et «concrétise le rapport à la promesse et la dette» (2).

répondre de sa parole et de ses actes : un sujet

Risque. Les procédures tendent à nous défaire de cet engagement en nous rendant indexables, évaluables, irresponsables devant un nouvel ordre naturalisé (cf. aussi bien les manifs pour tous que le DSM5, le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) auquel nous ne devons rien et qui, par conséquent, nous défraternise, nous dépolitise. Or, pour Gori, «la démocratie est une liberté qui oblige,» elle est l’affaire d’«un sujet qui veut répondre de sa parole et de ses actes, qui se déclare responsable.» «Étymologiquement, « responsable » vient du latin respondere. C’est donc un sujet qui exige sa reconnaissance par autrui. Cette parole montre ce qu’elle dit, elle est performative du sujet qui l’énonce.» Pas de démocratie sans jeu, sans risque. Heureusement, on a vu des lapins crétins découvrir la lune en jouant. Mais encore fallait-il qu’ils se fussent au préalable endormis, les pattes sur les manettes.


(1) Dette : 5 000 ans d’histoire, Les Liens qui libèrent, 2013.
(2) Sous la direction de Roland Gori et de Patrick Ben Soussan, Peut-on vraiment se passer du secret ? Erès.

ROLAND GORI Faut il renoncer à la liberté pour être heureux ? Les Liens qui libèrent, 224pp., 19,50€.

John Bowlby tisse les liens

Bowlby tisse les liens

LE MONDE DES LIVRES | 06.02.2014 à 11h29 |
par Élisabeth Roudinesco


attachement, séparation, résilience, privation, perte, carence de soins maternels, lien affectif, détresse, conflit, ambivalence, etc.

Peu connu en France aujourd’hui, le psychanalyste anglais John Bowlby (1907-1990) est pourtant célèbre dans le monde entier pour avoir inventé des notions devenues si populaires qu’on a oublié d’où elles venaient : attachement, séparation, résilience, privation, perte, carence de soins maternels, lien affectif, détresse, conflit, ambivalence, etc.

[Image : Sans titre]

du Bowlby sans le savoir

Autrement dit, quand on expose à la télévision ou dans la presse à grande diffusion des histoires d’enfants heureux ou malheureux, nourris au sein ou au biberon, mis à la crèche, placés en nourrice ou admis à l’école, soignés à l’hôpital avec ou sans leurs jouets, élevés en alternance par une mère ou un père, traités comme des objets par des adultes pervers, moqués par un entourage haineux, infériorisés, délaissés, on fait du Bowlby sans le savoir. Celui-ci eut en effet le génie de traiter tous les aspects de la vie infantile en donnant un contenu clinique et conceptuel à des mots tirés du vocabulaire courant.

Et c’est pourquoi la parution de sept conférences, prononcées entre 1956 et 1976, est un événement susceptible d’éclairer le public sur des termes couramment employés mais souvent édulcorés à force de vulgarisation. Bowlby livre ici un condensé de ce que fut son approche clinique pendant quarante ans (1940-1980), notamment en tant que directeur de la prestigieuse Tavistock Clinic de Londres, modèle de toutes les expériences menées depuis 1920 auprès de l’enfance : enfants abandonnés, violents, perturbateurs, battus, séparés, maltraités ou simplement névrosés.

à quoi sert le sourire des bébés

Au fil des pages, il prend à rebours les idées préconçues de son époque, soulignant par exemple que le conflit, l’angoisse, l’ambivalence, les pleurs, les émotions sont nécessaires à toute forme d’humanisation, beaucoup plus que le calme plat du silence, de la norme et de la soumission apparente ; ou encore que le sourire des bébés sert autant à captiver le parent qu’à contribuer à la survie de l’espèce humaine, que la voix ou le regard doivent accompagner le nourrissage, que la confiance en soi est une donnée fondamentale de la socialisation, que les enfants peuvent être aussi endeuillés ou violents que les adultes. Toutes choses aujourd’hui intégrées à l’éducation des tout-petits.

socle de sécurité

Issu de la grande bourgeoisie, Bowlby étudia d’abord la psychologie et les sciences naturelles à Cambridge avant de s’orienter vers la psychanalyse après une formation sur le divan de Joan Rivière. Contrairement à ses collègues, il accordait une importance aussi grande au psychisme qu’à l’environnement, à l’éducation et à la continuité entre le monde animal et le monde humain. De là découlait son intérêt pour l’évolutionnisme et les travaux du zoologiste Konrad Lorenz (1903-1989) sur le phénomène de l’empreinte constaté chez les oisillons qui s’attachent au premier objet mobile présent à leur naissance.

un être de relation

Comme Freud, Bowlby aimait les animaux et les enfants. Mais il relativisait l’importance des pulsions en considérant que le bébé est avant tout « un être de relation. » Pour devenir autonome, il doit s’attacher à une mère (ou à un substitut maternel), seule manière pour lui de construire un « socle de sécurité. » Bowlby envisageait l’attachement comme un processus qui se répète au fil de la vie et permet à l’organisme de s’adapter aux situations les plus dangereuses (résilience).

la petite enfance de Darwin

En 1950, Bowlby devint consultant pour l’ONU, où ses thèses jouèrent un rôle considérable dans l’adoption d’une charte mondiale en faveur des droits de l’enfant. Un an plus tard, il publia son rapport, Maternal Care and Mental Health, dans lequel il montrait que la relation affective constante avec la mère est une donnée fondamentale de la santé psychique de l’enfant. Pour la France, c’est à Jenny Aubry puis à Myriam David que l’on doit l’introduction, entre 1950 et 1960, des thèses de Bowlby. À la fin de sa vie, Bowlby rédigea une biographie de Darwin dans laquelle il étudiait la petite enfance de son héros, ses maladies, ses doutes, ses dépressions. Il la dédia à ses enfants.

amour et rupture, destins du lien affectif / théorie de l’attachement

Dans la préface à ces conférences, rédigée en 2004, Sir Richard Bowlby, son fils, semble lui répondre. Il fait remarquer à juste titre que son père n’avait pas réalisé, à l’âge de 80 ans, combien les pères pouvaient incarner une figure de l’attachement. Il rappelle aussi que le psychanalyste avait souffert, à l’âge de 4 ans, de la rupture d’un lien primordial lorsque sa nourrice avait quitté la famille. John Bowlby, amoureux de l’amour des mères pour les enfants, ne se sentait pas propriétaire de la théorie de l’attachement et disait volontiers que, quand une théorie ne colle pas avec de nouvelles données observées, il faut la changer. C’est donc par fidélité à ce père que le fils a choisi, dans le titre pour ces conférences, de renoncer au mot « attachement », trop restrictif, trop galvaudé, trop « maternalisant » à ses yeux. Il a préféré : Amour et rupture. Destins du lien affectif. On ne fait pas mieux.


John Bowlby, Amour et rupture. Les destins du lien affectif (The Making and Breaking of Affectional Bonds), traduit de l’anglais par Yvane Wiart, Albin Michel, 265 p., 23,90 €.-

L’Origine du monde et les « timbrés »…

L’Origine du monde et les « timbrés »…

par Thierry Savatier

02 février 2014

L’Origine du monde, le célèbre tableau de Gustave Courbet peint en 1866, continue de déranger les bonnes âmes d’aujourd’hui. C’est l’ubuesque constat que l’on peut dresser, suite au refus de La Poste d’imprimer un timbre reproduisant la toile. La Société philatélique et cartophile de Besançon (SPB) voulait en effet éditer à quelques exemplaires un timbre commémoratif à l’occasion de l’exposition qui s’ouvrira en juin prochain au Musée Gustave Courbet d’Ornans, dont L’Origine est le thème central. Techniquement, grâce au service ID Timbre, l’opération ne posait aucun problème. Mais La Poste, se dissimulant derrière une charte des ventes peu et bien pensante, a jugé l’image « pornographique » selon le courriel de motivation qu’elle a adressé au président de la SPB !

[Image : Sans titre]
Illustration : faux timbre poste qui me fut adressé par un internaute après la publication de mon essai, L’Origine du monde, histoire d’un tableau de Gustave Courbet, Éditions Bartillat.-

Dans un communiqué déposé à l’AFP, l’entreprise a en outre expliqué que ce refus était « motivé par une volonté de ne pas heurter la sensibilité du jeune public, tout comme il a pu être refusé des images contrevenant à la loi Evin. » L’alcool, le tabac et l’art placés au même niveau de dangerosité dans un but hygiéniste… Et une sérieuse menace, en effet, qui n’aurait pas dépassé 5 cm2…

Comme le note l’universitaire Florence de Mèredieu dans un récent essai consacré à Antonin Artaud dont il sera prochainement question dans ces colonnes, un « acte de censure est […] une victoire qui porte le fer au cœur de la plaie sociale. » Nous sommes ici au cœur du problème : on pensait, dans la France de 2014, se trouver à l’abri du puritanisme imbécile qui conduisit, il y a quelques mois, les sites anglo-saxons Facebook et Picasa à censurer le tableau (pour « pornographie », bien entendu) mais il n’en est rien. À l’exemple des hamburgers trop gras et des sodas trop sucrés, la pudibonderie traverse toujours aussi facilement l’Atlantique pour exporter ses ravages, sans, a priori, qu’aucune résistance ne lui soit opposée.

Que l’œuvre de Courbet soit exposée depuis 1995 au Musée d’Orsay, visité quotidiennement par des scolaires, qu’elle soit régulièrement reproduite à la une des journaux ou diffusée sur les chaînes de télévision à des heures de grande écoute (comme l’an dernier) n’y change pas grand chose. Pour La Poste, ce tableau resterait nocif pour un « jeune public » qui, cependant, a accès à des images beaucoup plus crues et explicites sur Internet. Quid, en outre, de la carte postale du tableau qui demeure l’une des meilleures ventes de la librairie du Musée d’Orsay ? La Poste refuse-t-elle de l’acheminer ?

néopuritanisme des familles

Cette tartufferie est significative du néopuritanisme ambiant, soutenu par l’éternelle menace de poursuites brandie par de prétendues « associations familiales » au titre de l’article 227-24 du Code pénal qui punit « le fait soit de fabriquer, de transporter, de diffuser par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support un message à caractère violent ou pornographique ou de nature à porter gravement atteinte à la dignité humaine ». Tant que les œuvres de l’esprit ne seront pas exclues du champ d’application de cette loi, la censure des œuvres d’art perdurera. Dans un courrier publié sur ce blog pendant la campagne des présidentielles, François Hollande s’était engagé à modifier le texte dans ce sens. Cette réforme, rapide à mettre en œuvre et ne coûtant rien aux finances publiques serait la bienvenue.

Pour l’heure, une seule certitude émerge de cette affaire ridicule : pour qualifier L’Origine du monde – sans doute le tableau le plus célèbre de l’art occidental après la Joconde – de pornographique, il faut être un peu… timbré.

L’Origine du monde et les « timbrés »…

L’Origine du monde et les « timbrés »…

par Thierry Savatier

02 février 2014

L’Origine du monde, le célèbre tableau de Gustave Courbet peint en 1866, continue de déranger les bonnes âmes d’aujourd’hui. C’est l’ubuesque constat que l’on peut dresser, suite au refus de La Poste d’imprimer un timbre reproduisant la toile. La Société philatélique et cartophile de Besançon (SPB) voulait en effet éditer à quelques exemplaires un timbre commémoratif à l’occasion de l’exposition qui s’ouvrira en juin prochain au Musée Gustave Courbet d’Ornans, dont L’Origine est le thème central. Techniquement, grâce au service ID Timbre, l’opération ne posait aucun problème. Mais La Poste, se dissimulant derrière une charte des ventes peu et bien pensante, a jugé l’image « pornographique » selon le courriel de motivation qu’elle a adressé au président de la SPB !

Dans un communiqué déposé à l’AFP, l’entreprise a en outre expliqué que ce refus était « motivé par une volonté de ne pas heurter la sensibilité du jeune public, tout comme il a pu être refusé des images contrevenant à la loi Evin. » L’alcool, le tabac et l’art placés au même niveau de dangerosité dans un but hygiéniste… Et une sérieuse menace, en effet, qui n’aurait pas dépassé 5 cm2…

Comme le note l’universitaire Florence de Mèredieu dans un récent essai consacré à Antonin Artaud dont il sera prochainement question dans ces colonnes, un « acte de censure est […] une victoire qui porte le fer au cœur de la plaie sociale. » Nous sommes ici au cœur du problème : on pensait, dans la France de 2014, se trouver à l’abri du puritanisme imbécile qui conduisit, il y a quelques mois, les sites anglo-saxons Facebook et Picasa à censurer le tableau (pour « pornographie », bien entendu) mais il n’en est rien. À l’exemple des hamburgers trop gras et des sodas trop sucrés, la pudibonderie traverse toujours aussi facilement l’Atlantique pour exporter ses ravages, sans, a priori, qu’aucune résistance ne lui soit opposée.

Que l’œuvre de Courbet soit exposée depuis 1995 au Musée d’Orsay, visité quotidiennement par des scolaires, qu’elle soit régulièrement reproduite à la une des journaux ou diffusée sur les chaînes de télévision à des heures de grande écoute (comme l’an dernier) n’y change pas grand chose. Pour La Poste, ce tableau resterait nocif pour un « jeune public » qui, cependant, a accès à des images beaucoup plus crues et explicites sur Internet. Quid, en outre, de la carte postale du tableau qui demeure l’une des meilleures ventes de la librairie du Musée d’Orsay ? La Poste refuse-t-elle de l’acheminer ?

néopuritanisme des familles

Cette tartufferie est significative du néopuritanisme ambiant, soutenu par l’éternelle menace de poursuites brandie par de prétendues « associations familiales » au titre de l’article 227-24 du Code pénal qui punit « le fait soit de fabriquer, de transporter, de diffuser par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support un message à caractère violent ou pornographique ou de nature à porter gravement atteinte à la dignité humaine ». Tant que les œuvres de l’esprit ne seront pas exclues du champ d’application de cette loi, la censure des œuvres d’art perdurera. Dans un courrier publié sur ce blog pendant la campagne des présidentielles, François Hollande s’était engagé à modifier le texte dans ce sens. Cette réforme, rapide à mettre en œuvre et ne coûtant rien aux finances publiques serait la bienvenue.

Pour l’heure, une seule certitude émerge de cette affaire ridicule : pour qualifier L’Origine du monde – sans doute le tableau le plus célèbre de l’art occidental après la Joconde – de pornographique, il faut être un peu… timbré.


Illustration : Faux timbre poste qui me fut adressé par un internaute après la publication de mon essai, L’Origine du monde, histoire d’un tableau de Gustave Courbet, Éditions Bartillat.-

Bulletin de la SIHPP retardé

BULLETIN DE LA SIHPP en cours d’acheminement

3 février 2014

Un accident informatique a entravé la publication du bulletin habituel. Les choses s’arrangent mais le bulletin et ses informations ne reprendront leur cours régulier qu’à partir de la semaine prochaine.

Cependant les événements vont parfois plus vite que la technique. Voici en attendant ce qu’on trouvera dans le bulletin retardataire :

1) Un article d’Élisabeth Roudinesco publié ce matin dans le Huffington Post.
On sait que la France est perturbée en ce moment par un vent idéologique de mauvais aloi, venu des horizons de l’extrême-droite. Cette fois, il s’agit de la théorie du genre qui, à travers une mauvaise querelle faite à l’Éducation Nationale et au-delà des fantasmes qu’elle suscite, donne aux tenants d’une coalition étrange l’occasion de réanimer cette éternelle haine de l’autre.

La présidente de la SIHPP s’est installée au clavier pour analyser cet n-ième retour de « l’apocalypse annoncé » ; mais elle ne s’en est pas tenue là. Ce texte retrace également l’histoire d’une catégorie, qui ne se réduit pas à une approche sociologique, et était ainsi employée comme concept dès 1964 par le grand psychanalyste américain Robert Stoller.

2) L’annonce de trois ouvrages publiés par nos amis René Major, Roland Gori et Foad Saberan. Dans les trois ouvrages, le propos recoupe à point nommé quelques unes des préoccupations actuelles sans s’arrêter à la simple écume qu’elles soulèvent.

– René MAJOR : Au cœur de l’économie, l’inconscient.
– Roland GORI : Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ?
– Foad SABERAN : Nader Chah ou la folie au pouvoir dans l’Iran du XVIIIè siècle.

De quoi la « théorie du genre » est-elle le fantasme ?

de quoi la « théorie du genre » est-elle le fantasme ?

par Élisabeth Roudinesco

Huffington Post, Publication : 03/02/2014 07h16

irruption des ligues fascistes

Réunis en une grande coalition boursoufflée, voici que les représentants de l’extrême-droite, toutes tendances confondues – anti-mariages gay, appuyés sur un catholicisme intégriste, salafistes habités par la terreur d’un maléfique lesbianisme américain, lepénistes anti-système, baroudeurs de la quenelle, anciens du Groupe union défense (GUD), multiples partisans de Dieudonné, de Robert Faurisson, d’Alain Soral, de Farida Belghoul, de Marc Edouard Nabe et autres écrivains illuminés, habitués des plateaux de télévision –, nous offrent un spectacle tonitruant pour commémorer le quatre-vingtième anniversaire de l’irruption des ligues fascistes hurlant contre la République, sur fond de crise économique majeure. Les images partout diffusées ressemblent à celles du 6 février 1934, même si les protagonistes de ces défilés intitulés «jour de colère» se détestent les uns les autres et affirment ne pas partager les opinions de leurs alliés. La haine de l’autre est toujours enfantée par l’union de ceux qui se haïssent entre eux. Rien à voir avec le magnifique poème biblique sur la colère de Dieu – Dies Irae.

abolition généralisée de la différence

Et c’est pourquoi on retrouve dans leurs rangs une même thématique : slogans conspirationnistes, détestation des élites, des intellectuels, des femmes, des étrangers, des immigrés, de l’Europe cosmopolite, des homosexuels, des communistes, des socialistes et enfin des Juifs, le tout ancré dans la conviction que la famille se meurt, que la nation est bafouée, que l’école est à l’agonie, que l’avortement va se généraliser, empêchant les enfants de naître, et que partout triomphe l’anarchie fondée sur une prétendue abolition généralisée de la différence des sexes.

une des constantes du discours antisémite

Le thème n’est pas nouveau, il était déjà présent sous une autre forme dans certains discours apocalyptiques de la fin du XIXé siècle qui affirmaient que si les femmes travaillaient et devenaient des citoyennes à part entière, elles cesseraient de procréer et détruiraient ainsi les bases de la société, laquelle serait alors livrée, d’un côté aux «infertiles» – sodomites, invertis et masturbateurs – agents d’une dévirilisation de l’espèce humaine, et de l’autre aux Juifs, soucieux, d’établir leur domination sur les autres peuples en usant d’une fertilité sans commune mesure avec celle des non-Juifs. Le thème du Juif lubrique, incestueux et pourvu d’un pénis sans cesse érigé, aussi proéminent que ses fosses nasales, est une des constantes du discours antisémite.

le complot de l’infertilité

Aujourd’hui, les ligues de la colère prétendent dénoncer, après le vote de la loi sur le mariage entre personnes du même sexe, un nouveau complot fomenté à la tête de l’État pour détruire davantage la famille et la différence anatomique des sexes. Il aurait pour objectif d’imposer l’enseignement dans les écoles républicaines d’une prétendue «théorie du genre» visant à transformer les garçons en filles, les filles en garçons et les classes en un vaste lupanar où les professeurs apprendraient aux élèves les joies de la masturbation collective. On retrouve ici le thème de l’infertilité érigé en complot contre la reproduction sexuée et l’idée de la généralisation de l’accouplement entre personnes du même sexe. En effet, aucun enfant ne peut naître biologiquement d’un acte sexuel qui unirait une femme devenue homme et un homme devenu femme.

terreur de l’inversion des sexes, de l’annulation des différences et de la pédophilie

Mais de quoi cette «théorie du genre», qui n’existe pas, est-elle le fantasme? Pourquoi une telle rumeur a-t-elle pu se propager dans les réseaux sociaux sans que les médias n’aient eu le temps de l’invalider ? Comment des parents – heureusement très minoritaires – ont-il pu céder à cette ridicule campagne de panique, baptisée «journée du retrait de l’école», où se mêlent terreur de l’inversion des sexes, de l’annulation des différences et de la pédophilie ?

une construction idéologique

Pour répondre à cette question, il faut d’abord rappeler que le genre, dérivé du latin genus, a toujours été utilisé par le sens commun pour désigner une catégorie quelconque, classe, groupe ou famille, présentant les mêmes signes d’appartenance. Employé comme concept pour la première fois en 1964 par le psychanalyste américain Robert Stoller, il a ensuite servi à distinguer le sexe (au sens anatomique) de l’identité (au sens social ou psychique). Dans cette acception, le gender désigne donc le sentiment de l’identité sexuelle, alors que le sexe définit l’organisation anatomique de la différence entre le mâle et la femelle. À partir de 1975, le terme fut utilisé aux États-Unis et dans les travaux universitaires pour étudier les formes de différenciation que le statut et l’existence de la différence des sexes induisent dans une société donnée. De ce point de vue, le gender est une entité morale, politique et culturelle, c’est-à-dire une construction idéologique, alors que le sexe reste une réalité anatomique incontournable.

En 1975, comme le souligna l’historienne Natalie Zemon Davis, la nécessité se fit sentir d’une nouvelle interprétation de l’histoire qui prenne en compte la différence entre hommes et femmes, laquelle avait jusque-là été «occultée» : « Nous ne devrions pas travailler seulement sur le sexe opprimé, pas plus qu’un historien des classes ne peut fixer son regard sur les paysans (…) Notre objectif, c’est de découvrir l’étendue des rôles sexuels et du symbolisme sexuel dans différentes sociétés et périodes.» L’historienne Michelle Perrot s’est également appuyée sur cette conception du genre dans ses travaux sur l’histoire des femmes, ainsi que Pierre Bourdieu dans son étude de la domination masculine. Et d’ailleurs, à bien des égards, cette notion est présente dans tous les ouvrages qui traitent de la construction d’une identité, différente de la réalité anatomique : à commencer par ceux de Simone de Beauvoir qui affirmait en 1949, dans Le deuxième sexe, qu’on «ne nait pas femme mais qu’on le devient.»

Dans cette catégorie des Gender Studies, il faut ranger aussi l’ouvrage exemplaire de Thomas Laqueur, La Fabrique du sexe, (Gallimard 1992) qui étudie le passage de la bisexualité platonicienne au modèle de l’unisexualité créé par Galien afin de décrire les variations historiques des catégories de genre et de sexe depuis la pensée grecque jusqu’aux hypothèses de Sigmund Freud sur la bisexualité.

Dans le même temps, le livre magistral de la philosophe américaine Judith Butler, Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion (La Découverte, 2005), publié à New York en 1990, eut un grand retentissement, non pas dans la société civile, mais dans le monde académique international. S’appuyant sur les travaux de Jacques Lacan, de Michel Foucault et de Jacques Derrida, elle prônait le culte des «états-limites» en affirmant que la différence est toujours floue et que, par exemple, le transsexualisme (conviction d’appartenir à un autre sexe anatomique que le sien) pouvait être une manière, notamment pour la communauté noire, de subvertir l’ordre établi en refusant de se plier à la différence biologique, construite par les Blancs.

queer : bizarre – la tolérance dont est capable un État de droit

Dans cette perspective se développa ce qu’on appelle «la théorie queer» (du mot anglais «étrange», «peu commun»), tendance ultra-minoritaire au sein des études de genre et qui contribua à cerner des comportements sexuels marginaux et «troublés» : transgenre, travestisme, transsexualisme, etc… Elle permit non seulement de comprendre ces «autres formes» de sexualité mais de donner une dignité à des minorités autrefois envoyées au bûcher, puis dans les chambres à gaz, et aujourd’hui bannies, emprisonnées, torturées par tous les régimes dictatoriaux. Ce fut l’honneur des démocraties de les accepter et à ce titre la «théorie queer» eut le mérite de faire entendre une «différence radicale». C’est un délire et une sottise d’imaginer que les trans-bi et autres travestis que l’on voit défiler depuis des années dans les Gay Pride puissent être source d’un quelconque danger pour l’ordre familial et la démocratie. Bien au contraire, cette présence témoigne de la tolérance dont est capable un État de droit.

Comme on le voit, les études de genre, quelles que soient leurs orientations – des plus modérées aux plus excessives – n’ont rien à voir avec un quelconque programme de propagande judéo-bolchevique à l’usage des écoliers. Faire croire que l’on pourrait enseigner les œuvres de Freud, de Butler, de Laqueur, de Foucault, de Bourdieu ou de Stoller à des enfants de 11 ans, relève du délire. Et d’ailleurs, on sait que dans plusieurs établissements scolaires, les élèves ont déjà tourné en dérision les fantasmes des ligues en jouant au jeu de la jupe à toto, du pantalon à Bécassine et du zizi à Julot et à Julie. À l’ère des tablettes et de la toile, il ne faut tout de même pas prendre les enfants pour des imbéciles.

Mais puisque les études de genre, rebaptisées «théorie du genre» par les ligues fascistes, sont ainsi «descendues dans la rue» pour servir de slogan grotesque à une vision complotiste de l’État, cela veut dire qu’une nouvelle conceptualité, aussi sophistiquée soit-elle, peut devenir, à l’insu des auteurs qui s’en réclament, l’enjeu d’un combat politique imprévisible.

terreur de l’abolition de toutes les différences

Autrement dit, en touchant à une représentation de la sexualité inacceptable pour les tenants de l’ancien ordre familial, les études de genre ont réactivé dans la société contemporaine, minée par la misère, le vieux fantasme d’une terreur de l’abolition de toutes les différences, à commencer par celle entre les hommes et les femmes. Comment s’en étonner quand on sait que ces études ont été suscitées par l’observation des transformations de la famille occidentale, par l’entrée des femmes dans un ordre historique autrefois dominé par les hommes et enfin par l’émancipation des homosexuels désireux de sortir, par le mariage, de la catégorie des «infertiles» ?

extravagances ou entreprise de perversion de l’enfance ?

Certes, ces études ont donné naissance à des extravagances et la «théorie queer» suscite des débats contradictoires dans le monde académique. Il faut s’en réjouir. Toute approche nouvelle engendre des dogmes, des excès, des attitudes ridicules, et la valorisation excessive du sexe construit (gender, queer, etc) au détriment du sexe anatomique est aussi critiquable que l’a été pendant des décennies la réduction de l’identité sexuelle à l’anatomie, c’est-à-dire à une donnée immuable induite par la nature. On connaît les dérives de ce «naturalisme» fort bien critiqué en France par Élisabeth Badinter. C’est sans aucun doute par référence à cette «théorie queer» et à ses minuscules dérives qu’a été inventée par des ignares la rumeur selon laquelle des comploteurs – adeptes de Foucault, Derrida, Lacan, Beauvoir, Bourdieu ou Freud – viseraient à pervertir les écoliers.

Pour ma part, il y a belle lurette que j’ai intégré dans mon enseignement d’historienne de la psychanalyse, les études de genre et je ne crois pas avoir fomenté le moindre complot contre l’école républicaine. N’en déplaise aux ligues fascistes. Il ne faut pas s’y tromper : l’ennemi à combattre aujourd’hui c’est la «bête immonde» dont les partisans accrochent pêle-mêle au cou de leurs enfants en bas âge, lors de leurs manifestations, des pancartes où l’on peut lire : «à bas les homos, à bas les Juifs, à bas Taubira, à bas les familiphobes, dehors les étrangers, etc…». Je me demande ce que penseront ces enfants-là quand, parvenus à l’âge adulte, ils découvriront le spectacle de ces manifestations auxquelles, bien malgré eux, ils avaient été conviés.

Des bus pour se débarrasser des patients psychiatriques: retour au Moyen-Âge

des bus pour se débarrasser des patients psychiatriques: retour au Moyen-Âge

par Laurent Schmitt
Professeur de psychiatrie et de psychologie médicale à la faculté de médecine de Toulouse


Huffigton Post

Publication: 23/01/2014 07h12

On connaît le tableau de Jérôme Bosch La nef des fous. Il illustre cette pratique commune au Moyen-Age de se débarrasser des fous en les embarquant sur un bateau, le navire dérivait le long du fleuve vers un autre lieu, une autre ville éloignée de préférence. Bref on les envoyait ailleurs.

[Image : Sans titre]

La Nef des fous de Jérôme Bosch, exposé au musée du Louvre à Paris.

Durant l’année 2013, plus de 1500 patients psychiatriques de l’état du Nevada ont été placés dans un autobus Greyhound avec un billet en aller simple pour des destinations vers différents autres états. On ne leur demandait pas leur avis ! Un tiers a été envoyé en Californie par exemple. Dans tous les cas, les patients étaient livrés à eux-mêmes, sans traitement, sans dossier médical et placés dans un autobus pour aller au loin. Un article récent de l’Université de Stanford de Smita Das s’en fait l’écho (1). Il stigmatise le fait de se débarrasser des patients psychiatriques en les envoyant à distance, pratique barbare dérivée du Moyen-Age, ou en les laissant sans soins ou sans réhabilitation psycho-sociale.

Or cette pratique est dévoilée au moment même où un éditorialiste du New York Times, Nicholas Kristof (2) souligne une problématique régulièrement négligée: celle de la santé mentale. Un quart des adultes américains souffre d’un diagnostic de trouble mental, le plus fréquent étant la dépression mais on trouve des schizophrénies, des troubles du comportement alimentaire ou des états de stress post-traumatique. Kristof insiste sur un code de silence autour de ces thématiques. Bien souvent elles n’apparaissent dans les médias que dans des faits divers ou sous l’angle de la dangerosité.

Toutes les familles connaissent un parent dépressif, un enfant présentant des troubles du comportement alimentaire, un cousin schizophrène ou une victime d’un traumatisme psychique. Il y a donc un vrai paradoxe. Les troubles mentaux représentent la première cause de handicap dans le monde. A eux seuls, ils expliquent 23% de toutes les causes de handicap généré par des maladies non mortelles. Il existe une véritable omerta.

Elle s’exprime aussi bien par le fait de les passer sous silence, de faire des coupes financières drastiques dans les budgets de la psychiatrie, de ne parler de la thématique de la santé mentale qu’au travers des faits divers et finalement, d’assurer un soin moins spécifique et moins qualifié dans de très nombreux pays du monde comparé à d’autres pathologies.

La thérapie par l’autobus définit de façon inacceptable une stigmatisation et un rejet ; la finalité est de se débarrasser des patients pour les mettre ailleurs. Cette sous médicalisation s’exprime dans d’autres pays en confinant les malades psychiatriques dans des lieux indignes, en ne reconnaissant pas leur maladie, en ne mettant pas à disposition des traitements médicamenteux ou des dispositifs de réhabilitation pour les soigner.

Des thérapeutiques innovantes existent, antidépresseurs, psychothérapies focalisées, stimulation magnétique transcranienne, des dispositifs de soins et de réhabilitation modernes sont possibles comme les centres de thérapie brèves. Des recherches passionnantes se mènent sur l’effet sur le cerveau des psychothérapies ou la compréhension des hallucinations. Mais dans bien des pays y compris très développés, le Moyen-Age reste à notre porte…



(1)Das S , Fromont S.C , Prochaska J.J . « Bus Therapy, A problematic practice in Psychiatry. » JAMA Psychiatry, November 2013, 70, 11, pp 1127-1128
(2) Kristof N, First up, « Mental illness .Next topic is up to you. » The New York Times, Sunday review, January 5, 2014, page SR11

Pourquoi les femmes sont-elles plus petites que les hommes ?

pourquoi les femmes sont-elles plus petites que les hommes ?

par Guillaume Fraissard
in Le Monde Télévisions

Les scientifiques appellent cela le dimorphisme sexuel. Dans le métro ou dans la rue, on parle plus communément de différence de taille entre les hommes et les femmes. Et justement, le Docteur Arte nous pose ce soir la question qui taraude les chercheurs depuis des années sur cette injustice : pourquoi hommes et femmes ne sont-ils pas égaux devant la taille ?

Pour poser le débat, la réalisatrice Véronique Kleiner souligne qu’en Europe du Nord les hommes dominent les femmes d’une quinzaine de centimètres en moyenne. Une fois ce constat terminé, reste à répondre à l’épineuse question. Et c’est là que ça se corse.  » Comprendre le dimorphisme, c’est comprendre qui nous sommes « , pointe l’un des nombreux chercheurs interrogés tout au long de cette palpitante enquête. Autrement dit, derrière la taille, se joue une partie très complexe qui en appelle à la biologie, à l’ethnologie, à l’anthropologie… et à nos préférences sexuelles (les études le prouvent, les  » grands  » ont plus de conquêtes féminines que les  » petits « ) ! Rien de moins.

MONOGAMIE OU POLYGAMIE ?

Les explications génétiques et hormonales (les garçons grandissent plus longtemps que les filles), l’alimentation et les conditions de vie (les registres du service militaire datant du XIXe siècle montrent que les cols blancs sont plus grands que les cols bleus) ne suffisent pas, en effet, à justifier le dimorphisme.  » Expliquer les différences de croissance n’est pas expliquer les différences de taille à l’âge adulte « , précise d’ailleurs un anthropologue. L’étude des animaux et de nos lointains ancêtres se révèle donc essentielle pour justifier une différence de hauteur qui aurait pu tourner en faveur des femmes si la seule logique de la maternité avait prévalu.

Où l’on apprend, par exemple, que chez les animaux farouchement monogames (tel le gibbon), la taille des mâles et des femelles est sensiblement la même. De là à imaginer que, dans le passé, l’homme et ses anciens cousins furent massivement polygames, donc plus grands, il y a là un vaste champ de réflexion qui s’ouvre. La théorie du combat est également mise en avant. Le mâle devant combattre, sa taille devint, au fil de l’évolution, de plus en plus grande. Revers de la médaille, le costaud, ayant besoin de plus de nourriture, se retrouve fort marri quand vient le temps de la disette. Maigre consolation ?

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PUF rachetées, littérature psychanalytique embarquée

Les Presses universitaires de France rachetées par le réassureur Scor

Le Monde.fr avec AFP | 20.01.2014 à 16h02 • Mis à jour le 20.01.2014 à 16h14

Le réassureur français Scor va prendre une participation majoritaire dans les Presses universitaires de France (PUF), pour un montant non divulgué.

« Qu’un grand groupe puisse aider une société à pouvoir, dans le domaine de l’édition – donc dans la production du savoir et la diffusion du savoir – trouver un second souffle, ça fait partie aussi de notre mission », a expliqué Denis Kessler, le PDG de Scor, lundi 20 janvier sur LCI.« Il y a 30 000 auteurs aux PUF qui ont produit des œuvres. (…) Il y a là un patrimoine français qu’il était intéressant de sauvegarder. » Cet investissement se fera par Scor Global Investments, l’entité de gestion d’actifs du groupe, cinquième réassureur mondial. Le conseil de surveillance et le comité d’entreprise des PUF ont déjà donné leur aval à cette transaction. Une lettre a été envoyée lundi aux actionnaires de l’éditeur pour leur annoncer l’opération. Éditeur notamment des légendaires « Que-sais-je ? », la collection française la plus traduite dans le monde, les PUF, qui ont fêté en 2011 leurs 90 ans, sont le premier éditeur universitaire de France.

La célèbre maison, née en 1921, compte plus de 5 500 titres actifs au catalogue, des ouvrages traduits en plus de 40 langues, un fonds prestigieux où se côtoient Freud, Bergson, Durkheim, Mauss ou Bachelard.Philosophie, psychanalyse, sociologie, histoire, droit, littérature, économie… Les Presses universitaires de France publient tous les chercheurs contemporains, qu’ils soient des universitaires de premier plan ou en devenir, à travers une soixantaine de collections, dictionnaires, essais, manuels et beaux livres.

Denis Kessler

[Image : Sans titre]

Né en 1952, économiste, chercheur et dirigeant d’entreprise (la FNAC des débuts) fut vice-président du MEDEF. Actuellement PDG du groupe SCOR.

Denis Kessler entre à HEC en 1973 et étudie parallèlement à l’université. Il obtient ainsi en 1976 le diplôme de l’École des hautes études commerciales (HEC Paris), la maîtrise de sciences politiques, la maîtrise d’économie appliquée et la maîtrise de philosophie. Devenu professeur agrégé de sciences sociales en 1977 (1re année du concours), il obtient en 1978 le diplôme d’études approfondies de philosophie et le diplôme d’études approfondies de sciences économiques ; militant CFDT, il est ensuite détaché comme assistant de sciences économiques à Paris X auprès de DSK qui l’avait repéré lors de ses enseignements à HEC et rejoint le centre de recherche sur l’épargne. Nommé chargé de recherche du CNRS en 1986, il réussit le concours d’agrégation de sciences économiques en 1988 et est nommé professeur des universités. En 1990, il est nommé directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales et démissionne en 1997 Il a rejoint en 1990 la Fédération Française des Sociétés d’Assurance.

Sa volonté de « défaire méthodiquement le programme du CNR » a suscité l’indignation de membres survivants du Conseil national de la Résistance (CNR) dont Raymond Aubrac qui lui a décerné avec humour le titre de « meilleur allié de la gauche ».