Oui, les psychotiques sont des êtres humains

Oui, les psychotiques sont des êtres humains

par Frédéric Rouillon

Chef de service et de pôle à l’hôpital Sainte-Anne, professeur de psychiatrie à l’université Paris-Descartes et expert auprès de la cour d’appel de Paris.

LE MONDE | 04.12.2013

« On sait maintenant que Valentin n’a pas été tué par une chose mais par un être humain », s’est félicité Me Gilbert Collard, l’avocat de la famille Crémault, en sortant de la cour d’assises du Rhône, qui venait de condamner Stéphane Moitoiret pour le meurtre du petit Valentin. Les malades mentaux sont-ils donc des choses et non des êtres humains ?

Il ne m’appartient pas de commenter cette décision de justice, même s’il est regrettable de condamner à une peine de réclusion de trente ans un patient souffrant, à l’évidence, d’un trouble schizophrénique, alors qu’il eût été plus conforme à l’esprit de la loi et plus protecteur pour la société qu’il soit interné dans un hôpital psychiatrique, pour y recevoir des soins adaptés à sa maladie, tout en protégeant la population d’une éventuelle récidive criminelle.

S’il y a eu querelle d’experts pendant ce procès, ce fut pour savoir si le discernement de Stéphane Moitoiret était altéré ou aboli au moment des faits, mais nullement à propos de son diagnostic, trop évident pour l’immense majorité des psychiatres qui ont suivi cette tragique affaire.

DIAGNOSTIC DE SCHIZOPHRÉNIE

Ayant eu accès à son dossier, je n’imagine pas qu’un seul des sept psychiatres experts qui se sont prononcés ait pu douter du diagnostic de sa schizophrénie. Ou alors, il faut s’interroger sur la compétence, voire la mauvaise foi, de ceux qui ne l’ont considéré que comme un simple marginal désocialisé !

folie à deux

Stéphane Moitoiret était enfermé, avec Noëlla Hégo, dans un trouble psychotique pour lequel l’histoire de la psychiatrie française a trouvé un nom explicite : la « folie à deux » (Falret-1877). Ce délire dit « partagé » a bénéficié d’une telle reconnaissance dans la communauté médicale qu’il figure en langue française dans la classification nord-américaine des troubles mentaux, le DSM IV (Diagnostic Statistical Manual, 4e édition).

On vient donc de condamner un malade à une peine de prison pour un acte qui est manifestement le fruit de son délire. Ce ne sera pas le premier puisque, comme je l’avais montré avec le professeur Falissard, il y a une dizaine d’années, au terme de la plus grande étude jamais menée en France sur la santé mentale en prison, la fréquence de la schizophrénie est de 7 % parmi les détenus de notre pays, soit dix fois plus que dans la population générale française.

Rappelons que ce chiffre situe notre République des droits de l’homme parmi les pays occidentaux qui épargnent le moins leurs handicapés mentaux, avec deux à trois fois plus de patients psychotiques dans sa population carcérale que dans celle de la plupart des autres pays de même niveau socio-économique.

C’est assez regrettable dans le pays qui a vu naître Philippe Pinel (1745-1826), qui libéra les aliénés de leurs chaînes, il y a plus de deux siècles, pour précisément les distinguer des délinquants et des criminels avec lesquels ils partagèrent, jusqu’à la Révolution française, les mêmes lieux de réclusion.

Mais là n’est pas mon propos, car certains psychiatres ont pu considérer que le droit des malades mentaux d’aller en prison était l’ultime reconnaissance de leur égalité citoyenne et de leur intégration sociale !

LES MALADES MENTAUX SOUFFRENT DE DISCRIMINATION

Cette position idéologique peut-être discutable, mais elle a le mérite de se nourrir de la lutte contre la discrimination dont souffrent la majorité des malades mentaux depuis la nuit des temps. Or, les propos de Me Collard sont d’une tout autre nature. Ils dénient implicitement aux malades mentaux le statut d’être humain. Les quatre à cinq millions de Français qui souffrent de troubles mentaux chaque année se trouvent ainsi déshumanisés, chosifiés.

Certes, Me Collard défend la famille de la petite victime, qui souhaite une sanction exemplaire pour le criminel qui a dévasté leur vie. Mais, l’affaire étant jugée, ces effets de manches étaient-ils encore bien utiles ? Permettront-ils à Véronique Crémault de mieux « se reconstruire autrement ? » selon les termes qui lui ont été attribués par la presse.

N’eût-il pas été préférable de rappeler à cette famille endeuillée que l’irresponsabilité pénale ne signifie pas que les malades mentaux criminels soient dédouanés du mal qu’ils ont pu causer à autrui ? Ils sont, tout comme les détenus en prison, privés de liberté. Leur enfermement peut être parfois plus durable que celui des condamnés qui purgent une peine à durée limitée, souvent d’ailleurs réduite pour bonne conduite.
En effet, si la perpétuité n’existe plus dans les prisons françaises, elle n’a pas disparu de certains hôpitaux psychiatriques où les psychiatres peuvent reconduire les mesures d’hospitalisation sous contrainte, tant que persiste une dangerosité. De surcroît, toute sortie éventuelle d’un hôpital psychiatrique impose une nouvelle expertise.

DÉNI D’APPARTENANCE À L’ESPÈCE HUMAINE

Certains rétorqueront que des patients ont parfois pu échapper à la vigilance des équipes soignantes avant de commettre un crime. Cette éventualité est exceptionnelle au regard du million de patients traités annuellement par les secteurs de psychiatrie française. N’y a-t-il d’ailleurs jamais d’évadés de nos prisons, pour un nombre de détenus d’un peu moins de 100 000 ?

Ce déni d’appartenance à l’espèce humaine des malades mentaux, au nom des crimes effrayants que certains d’entre eux peuvent commettre, méconnaît qu’ils sont plus souvent victimes de crimes et de délits qu’ils n’en sont les auteurs. Enfin, l’étude Nesarc (National Epidemiological Study on Alcohol and Related Conditions), menée aux États-Unis, a établi que c’est beaucoup plus l’alcool qui était criminogène que les seuls troubles mentaux sans addiction associée.

Alors que l’Organisation mondiale de la santé et l’Association mondiale de psychiatrie travaillent sur la lutte contre la stigmatisation dont sont victimes les malades mentaux, il est désolant que de brillants avocats concourent à leur exclusion en tenant des propos aussi navrants. D’autant que cette exclusion les marginalise et les prive donc de l’accès aux soins, pourtant le seul moyen de prévenir leurs troubles du comportement et donc les risques qu’ils font courir à autrui.

Antoinette Fouque, militante de l’émancipation des femmes

Antoinette Fouque, militante de l’émancipation des femmes

LE MONDE | 25.02.2014

par Élisabeth Roudinesco

ni hagiographie ni rumeurs

Née à Marseille le 1er octobre 1936 et morte d’un arrêt cardiaque à Paris le jeudi 20 février, Antoinette Fouque, éditrice et militante de l’émancipation des femmes, auteure de plusieurs livres et connue dans le monde entier, suscita de telles controverses de la part des féministes françaises qu’il faut raison garder et ne céder ni à l’hagiographie ni aux rumeurs qui ont fait d’elle une créature démoniaque.

voir également
ANTOINETTE FOUQUES,, [mis en ligne le 22 février 2014].

en groupe entourée de celles qui l’aimaient

Atteinte depuis son adolescence d’une maladie neuro-dégénérative, qui la privait progressivement de l’usage de ses mains et de ses jambes, elle passa le plus clair de son existence dans un fauteuil roulant, admirant la grâce des corps épanouis dont elle était privée. Cela contribua à faire émerger en elle une puissante énergie vitale mais aussi un désir de vivre en groupe, entourée de celles qui l’aimaient et l’aidaient à se déplacer ou à se nourrir. Elle parlait une langue châtiée et avait conservé un bel accent méridional.

Aucun travail d’envergure n’a été consacré à l’histoire globale du féminisme français de la seconde moitié du XXe siècle, et c’est pourquoi, s’agissant de la place d’Antoinette Fouque dans cette saga, il convient de relater des faits précis.

une femme du peuple

Amie de personnalités aussi diverses que Jacques Derrida, Alain Touraine, Simone Veil, Hélène Cixous, Sonia Rykiel, Christiane Taubira ou Ariane Mnouchkine, Antoinette Grugnardi était d’abord une femme du peuple, fille d’un syndicaliste corse engagé dans la lutte communiste depuis la scission du congrès de Tours en 1920. Telle une héroïne de roman, elle rêva très jeune d’avoir un destin qui lui permettrait de changer celui des femmes de son temps. Aimant les arts et les lettres, elle s’orienta vers une carrière d’enseignante, épousa René Fouque, dont elle eut une fille, Vincente.

Entre 1965 et 1969, elle croisa l’histoire des avant-gardes politico-littéraires françaises où se mêlaient toutes les formes possibles de rébellion contre les normes d’une société rigide, mises en cause en mai 1968. Lectrice aux éditions du Seuil, elle découvrit, grâce à François Wahl, l’œuvre de Jacques Lacan et de Roland Barthes et se passionna pour la pensée structuraliste. Parallèlement, elle rédigeait des articles pour La Quinzaine littéraire.

deux analyses conduites de front

Elle décida alors de faire une analyse sur le divan de Lacan, tout en fréquentant celui de Luce Irigaray, dont les travaux sur la sexualité féminine feront fortune dans le monde anglophone. Être en analyse chez deux praticiens à la fois – un maître et une femme d’écriture – ne la gênait nullement. Elle se moquait des rituels institutionnels, ce qui ne plaisait guère à la communauté psychanalytique.

Douée d’un vrai talent d’organisatrice et d’un véritable amour pour l’histoire des femmes, elle songeait à occuper une place centrale dans le champ de la France intellectuelle des années 1965-1975, en pleine mutation, et notamment au sein du Mouvement de libération des femmes (MLF), divisé en multiples courants. Elle y participa aux côtés de la romancière Monique Wittig, théoricienne d’un lesbianisme radical.

en horreur le mot de féminisme

Antoinette Fouque avait en horreur le mot même de féminisme, qu’elle regardait comme l’équivalent d’un machisme féminin. Mais, surtout, elle s’en prenait à Simone de Beauvoir, figure emblématique de la lutte des femmes, dont l’œuvre majeure, Le Deuxième Sexe, rayonnait dans le monde entier depuis sa parution, en 1949. Elle lui reprochait à tort d’avoir prononcé « la plus grande ânerie du siècle » : « On ne naît pas femme on le devient. »

symbolique universelle

Contre l’existentialisme beauvoirien, Antoinette Fouque soutenait l’idée que le féminin relevait d’une symbolique universelle, différente de celle du continent masculin. Aussi croyait-elle dur comme fer que Beauvoir niait l’existence de la différence anatomique des sexes au profit d’une identité construite (le genre). En réalité, elle revendiquait une lecture post-freudienne de la question sexuelle qui n’était pas partagée par les beauvoiriennes, majoritairement hostiles à la psychanalyse.

Au sein du MLF, elle anima avec Marie-Claude Grumbach, sa compagne de toujours, le groupe Psychanalyse et politique, lieu d’utopie où s’élaborait un mode de vie communautaire tissé par la parole et l’expérience du divan. Il en résulta l’idée de la possible existence d’une « écriture sexuée ». Et c’est pour en faire surgir la trace qu’elle fonda, en 1972, avec son groupe ce qui allait devenir la grande œuvre de sa vie : les Editions des femmes. Financée par Sylvina Boissonas, héritière de la famille Schlumberger, cette entreprise éditoriale fit connaître en France un nombre impressionnant d’auteurs. Antoinette Fouque y ajouta la Bibliothèque des voix.

carrière politique

En 1974, elle entraîna le psychanalyste Serge Leclaire dans son aventure. Celui-ci s’ennuyait à l’École freudienne de Paris. Auprès d’Antoinette Fouque, il retrouva l’envie d’éveiller une nouvelle génération, née en 1944, à la lecture des œuvres de Freud. En 1979, elle commit l’erreur de déposer le sigle MLF comme marque commerciale à l’Institut national de la propriété industrielle, laissant entendre qu’elle était « LA » fondatrice du mouvement. Cela déclencha une furieuse polémique, qui dure encore.

Au cours d’une carrière politique qui la conduisit à être élue députée au Parlement européen sur la liste Énergie radicale emmenée par Bernard Tapie en 1994, puis à occuper diverses fonctions institutionnelles, Antoinette Fouque, comblée d’honneurs et de reconnaissance, dut affronter en 2001 la mort de sa compagne Marie-Claude, puis, en 2010, celle de sa fille.

somptueux dictionnaire

Avec Béatrice Didier et Mireille Calle-Gruber, elle réalisa la deuxième grande œuvre de sa vie, la plus pacificatrice pour elle-même : la publication en novembre 2013 d’un somptueux Dictionnaire universel des créatrices en trois volumes. À l’entrée Beauvoir, on peut lire ceci : « “Le Deuxième Sexe” demeure le passage obligé de toute réflexion sur le sujet. » Elle projetait, juste avant sa mort, de réaliser, avec Michelle Perrot, un livre de dialogues. L’historienne venait de recevoir le Prix Beauvoir pour la liberté des femmes. Belle réconciliation au-delà des dissensions. Il serait temps qu’un historien serein restitue à ce Mouvement des femmes, plein de bruits et de fureurs, la place qui lui revient.

Dates

1er octobre 1936 Naissance à Marseille
Fin des années 1960 Participe au Mouvement de libération des femmes (MLF)
1972 Crée les éditions Des femmes
1994 Élue députée au Parlement européen
20 février 2014 Mort à Paris

grossesse – la vraie bataille, celle des femmes

Libération

TRIBUNE, 27 février 2014

la vraie bataille, celles des femmes

par Claudine SCHALCK

Sage-femme, psychologue clinicienne

Le torchon brûle entre syndicats de médecins et sages-femmes alors que le conseil de l’ordre de celles-ci porte plainte pour propos malveillants à leur égard. Après quatre mois de grève, voilà enfin dévoilées les résistances de fond et la fronde corporatiste qui touche cette profession, toujours dépositaire des enjeux de sa constitution face à celle des médecins.

En France, nous avons gardé une conception particulière de la grossesse, a priori à risque et pathologique. Elle tombe de ce fait dans le champ d’expertise du médecin, la sage-femme y ayant droit d’exercice mais avec des compétences réduites. Le corollaire vaut pour le suivi gynécologique et contraceptif. Impossible d’échapper ici à une histoire illustrée des questions de domination, de soumission et de dépendance liées aux sexes, les médecins n’étant longtemps qu’une profession d’hommes, et les sages-femmes, une profession de femmes. Ainsi, la physiologie de la maternité, de la féminité et de la sexualité reste crainte et sous surveillance du pathologique à travers l’expertise du médecin.

Historiquement, depuis le siècle des Lumières, les sages-femmes remplacèrent les matrones une fois formées sur le modèle de ce qui sera appliqué à la future maternité Port-Royal à Paris. Il s’agissait alors de réduire l’effroyable mortalité maternelle et infantile et pour ce faire les chirurgiens, puis les accoucheurs, corporation née en 1881, s’imposèrent peu à peu dans l’intimité des couches des femmes, en recours obligatoire pour les accouchements difficiles.

Longtemps, les sages-femmes restèrent dépositaires du risque mortel de la naissance, stigmatisées comme avorteuses, sorcières ou dangereuses. Pour exercer il fallait un certificat de bonne moralité et accepter la tutelle du médecin. Mais déjà, à l’époque, l’interventionnisme excessif de certains chirurgiens fut condamné par l’opinion pour ce qu’on appelle les effets «iatrogènes», provoqués par le traitement lui-même.

Ainsi, à la maternité Port-Royal, malgré la révolution pasteurienne, le lavage des mains fut appliqué avec des années de retard, tant les médecins eux-mêmes ne pouvaient se penser comme l’origine des épidémies mortelles de fièvre puerpérale.

corporatisme médical

Les temps ont changé mais pas les schèmes qui structurent une société toujours inégalitaire, dans les faits, envers les femmes et qui semblent aussi s’enraciner dans l’idéologie, dans «l’esprit de corps» comme l’appelle le psychanalyste René Kaës, porté par le corporatisme médical, même si la profession s’est féminisée alors que celle de sage-femme reste féminine à 95%. Notre conception de la grossesse comme a priori pathologique nous a conduits peu à peu du 7e au 20e rang européen pour la morbi-mortalité périnatale. Des efforts récents avaient pourtant tenté de remettre les sages-femmes au cœur du suivi des femmes enceintes. En 2008, le ministre avait annoncé qu’il fallait démédicaliser la grossesse avec l’entretien prénatal précoce. Mais ce dernier ne change pas toute une prise en charge organisée autour de la pathologie et tant que la grossesse ne sera pas considérée comme un événement normal indépendant du pathologique, les efforts resteront vains. Car les études comparatives internationales le prouvent aussi, les femmes sont mieux suivies lorsqu’elles le sont dans un cadre physiologique, c’est-à-dire par les sages-femmes.

logiques idéologiques et corporatistes

Si la grossesse est normale, autant que la bonne santé de 80% de femmes, alors la sage-femme a toute sa place dans le suivi physiologique de la vie des femmes, de la puberté à la ménopause. Des médecins exerçant dans le champ de la physiologie seraient susceptibles de perdre une partie de leur clientèle. Alors qu’une consultation de sage-femme coûte 23 euros à la collectivité, chez l’expert médical elle coûte 28 euros et souvent bien plus encore puisque 66% d’entre eux font 83% de dépassement d’honoraires en moyenne. Cette économie substantielle à réaliser et un suivi accessible à toutes n’auront pas échappé à la Cour des comptes. Et, quand il n’y a plus d’arguments scientifiques valides à opposer aux sages-femmes, restent les logiques idéologiques et corporatistes pour les discréditer.

changement de mentalité

Les revendications des sages-femmes visent à un réel changement de mentalité. Que les femmes, leur sexualité, leur vie affective, leur féminité, leur maternité s’affranchissent de la tutelle du pathologique via l’expertise médicale à travers l’autonomie d’une profession ; que les femmes elles-mêmes puissent se vivre et se penser sans l’éducation à cette soumission, voilà le changement salutaire et la réelle émancipation.

Chez les médecins comme chez les sages-femmes, nombreux sont ceux et celles à qui la complémentarité des exercices ne fait pas peur. C’est eux que les pouvoirs publics doivent entendre car personne n’a envie de perdre la vraie bataille, celles des femmes.

Mariage gay, PMA, gender… Dix liens pour tout comprendre

Mariage gay, PMA, gender… Dix liens pour tout comprendre

par Samuel Laurent

Le Monde.fr
26.02.2014 à 07h29 • Mis à jour le 26.02.2014 à 10h57

• 1/ La « théorie du genre, » c’est quoi ?

La « théorie du genre » est avant tout une invention de ses détracteurs.
Ce qui existe, ce sont les « gender studies, » venues des États-Unis. Un champ d’études universitaires né dans les années 1960, en parallèle du développement du féminisme. Son propos : étudier la manière dont la société associe des rôles à chaque sexe. Exemples : « pourquoi les hommes font moins le ménage, » « pourquoi une femme mécanicienne ou un homme sage-femme paraissent insolites, » etc.

L’un des postulats de ces études était de distinguer le « genre, » la construction sociale (les filles aiment le rose, les garçons le bleu) du sexe physique. D’où le recours croissant à l’utilisation du terme « genre, » par exemple pour dénoncer les « stéréotypes de genre ».

Ce qui n’existe pas : Mais il n’y a pas de « théorie » au sens idéologique ou scientifique du terme, pas de programme secret ou caché visant à « manipuler » les enfants.

Lire : Masculin-féminin : cinq idées reçues sur les études de genre.

• 2/ Pourquoi dit-on qu’elle est « enseignée dans les écoles » ?

La dénonciation des dangers de la « théorie du genre » n’est pas neuve : dès 2011, la sphère catholique traditionaliste partait en guerre contre l’introduction de cette notion de « genres » dans les manuels de Sciences de la vie et de la Terre (SVT) de première. En réalité, ce fantasme d’une « idéologie du genre » est venu des États-Unis et des groupes ultraconservateurs, qui ont inspiré leurs homologues en Europe. En réalité, la loi prévoit l’enseignement de l’égalité homme-femme à l’école depuis 1989, et des cours d’éducation sexuelle sont prévus à l’école depuis une loi de 2001.

AUCUNE « THÉORIE DU GENRE » DANS LES ÉCOLES
On n’enseigne donc aucune « théorie du genre » dans les écoles, même si des réflexions sont menées autour des questions d’égalité homme-femme par nombre d’acteurs, dont les syndicats. Les « anti » citent ainsi régulièrement une étude du syndicat Snuipp sur la question, en général sans préciser qu’il s’agit d’une réflexion syndicale et pas du programme officiel.

Lire : Cinq intox autour de la « théorie du genre »

• 3/ Qu’est ce que les « ABCD de l’égalité » ?

C’est la nouveauté de l’année 2013 : l’éducation nationale teste, dans 600 classes de 275 écoles, de la maternelle au CM2, des séquences pédagogiques sur les questions d’égalité homme-femme, les « ABCD de l’égalité ». Ils ne parlent pas de sexualité et donc encore moins d’homosexualité. Ils consistent en des séries d’exercices et d’activités destinés à interroger sur les rôles masculin et féminin en société : pourquoi les filles jouent à la poupée et les garçons au ballon, etc.

Lire : que sont les ABCD de l’égalité ?

• 4/ Et la « ligne Azur », de quoi s’agit-il ?

Autre institution mise en cause : Ligne Azur, filiale de Sida info service, qui existe depuis plus de dix ans, en tant que ligne téléphonique d’écoute pour personnes souffrant de doutes sur leur sexualité. Suite au constat alarmant d’un taux de suicide bien plus élevé chez les jeunes homosexuels, un partenariat a été mis en place avec l’éducation nationale, qui affiche le numéro de Ligne Azur dans les collèges et lycées.
Cette ligne a été prise pour cible par les « anti-gender » et notamment par le groupuscule d’extrême-droite Égalité et réconciliation d’Alain Soral, très en pointe sur le sujet. Leurs attaques, fausses ou très déformées, ont trouvé un relais en la personne du polémiste Eric Zemmour, qui a estimé que c’était là « la preuve de l’enseignement de la théorie du genre ». En réalité, Ligne Azur ne fait pas d’interventions scolaires, et existe pour prévenir des suicides d’adolescents.

Lire : Les élucubrations d’Eric Zemmour sur la « ligne Azur »

• 5/ Une sénatrice a-t-elle dit que les enfants appartenaient à l’État ?

Autre désinformation très répandue, au point de servir dans de très nombreux tracts et documents des « anti » : une citation attribuée à la sénatrice PS Laurence Rossignol, qui aurait supposément dit : « les enfants n’appartiennent pas à leurs parents, ils appartiennent à l’État ». Problème, qui illustre bien la méthode employée par les « anti » : cette citation était tout simplement fausse.

LES ENFANTS, DES PERSONNES QUI ONT DES DROITS
La sénatrice a uniquement déclaré : « les enfants n’appartiennent pas à leurs parents ». Ce qui est exact : Toute société, quelles qu’en soient les manières, les coutumes ou les institutions, prend soin d’un enfant quand ses parents meurent, le maltraitent ou sont incapables de s’en occuper.

Lire : Laurence Rossignol n’a jamais dit « les enfants appartiennent à l’État »

• 6/ La masturbation est-elle enseignée à l’école ?

On pourrait multiplier les exemples d’intox et de déformations, petites et grandes, tant le climat d’hystérie a été entretenu durant des mois : enseignement de la masturbation dès la maternelle, projet d’interdire la scolarisation à domicile pour mieux endoctriner au « gender », utilisation de « sextoys » dès l’école primaire…

Rien de tout cela n’est vrai, évidemment. Mais ces accusations outrancières sont symptomatiques de la volonté de certains militants de créer une atmosphère propice à la panique. Une opération en partie réussie, puisque des centaines de parents ont fini par retirer les enfants des écoles sur la foi de ces rumeurs.

On peut d’ailleurs trouver un schéma commun à la propagation de toutes ces intox : systématiquement, on trouve une occurrence du terme incriminé dans un rapport plus ou moins officiel, une publication d’une institution proche de l’éducation nationale ou de l’un des syndicats d’enseignants. Ce terme est ensuite sorti de son contexte et ce qu’il désigne est fantasmé comme faisant partie intégrante des programmes de l’éducation nationale.

Si l’on prend l’exemple de la masturbation – qui, précisons-le n’a jamais fait partie du programme de maternelle –, le terme est employé dans un rapport de la branche européenne de l’OMS datant de 2010. Il y est expliqué qu’une forme d’autosexualité existe dès le plus jeune âge et qu’il conviendrait d’en informer les enfants qui en font la demande tout en gardant en tête « qu’il est faux d’analyser les comportements sexuels des enfants et des jeunes du point de vue de la sexualité des adultes. » Ce qui se traduit chez les anti-gender par : « l’OMS enjoint aux écoles et crèches d' »encourager la masturbation enfantine » ».

Lire : « Théorie du genre, » cinq autres intox décryptées

• 7/ Les livres pour enfants font-il la promotion du « gender » ?

Mais la panique autour de la « théorie du genre » n’a pas été entretenue uniquement par des militants d’extrême-droite. L’UMP a aussi été tentée de se greffer sur le mouvement. C’est ainsi que Jean-François Copé a dénoncé un livre pour enfants, « Tous à poil », assurant qu’il était au programme en primaire.

LE LIVRE TOUS À POIL N’EST PAS AU PROGRAMME
Là encore, l’essentiel des accusations de M. Copé se sont révélées infondées : ce livre n’est pas au programme, mais a été listé par des parents d’élèves dans le cadre d’une bibliographie d’ouvrages, proposée dans quelques documents pédagogiques.

Lire : Littérature jeunesse : Copé accuse à tort le gouvernement

• 8/ Des initiatives qui datent

En creusant un peu, on s’aperçoit assez rapidement que les questions de genre n’ont pas attendu l’année 2013 pour faire leur entrée à l’école, et la plupart des initiatives dénoncées par les « anti-gender » ont déjà plusieurs années.

Ainsi, le partenariat entre Ligne Azur et l’éducation nationale date de 2009, et a été renouvelé chaque année, de même que les recommandations aux recteurs d’être attentifs aux questions d’égalité homme-femme. Plus ironique : en 2011, dans le cadre de la préparation de son programme, l’UMP avait consacré un séminaire entier aux « questions de genre » et prévoyait d’évoquer cette question dès la maternelle.

Lire : Quand l’UMP voulait « sensibiliser aux questions de genre » dès la maternelle

• 9/ Mais qui diffuse ces rumeurs ?

En 2011 déjà, quelques groupuscules ultra-catholiques avaient lancé l’offensive contre la présence de la « théorie du genre » dans les manuels de SVT de première. Le gouvernement avait dû réagir. Trois ans plus tard, ces associations, galvanisées par une année 2013 d’opposition au mariage gay, sont reparties au combat.

Elles ne sont pas seules : l’extrême-droite a également utilisé ses réseaux, autour par exemple de Égalité et réconciliation d’Alain Soral, allié pour la circonstance à une ancienne figure de la lutte des « beurs » des années 1980 : Farida Belghoul. Son influence s’est fait sentir notamment sur les quartiers populaires où ont eu lieu la majorité des retraits d’enfants des écoles.

Lire : Comment les détracteurs de la théorie du genre se mobilisent ?
Lire : Farida Belghoul, de l’extrême gauche à la croisade anti-genre


GINETTE RAIMBAULT

La mort de Ginette Raimbault (1924-2014)

Nous venons d’apprendre la mort à Paris de Ginette Raimbault le 19 février. Née à Alger le 28 avril 1924, analysée par Lacan, membre fondateur de l’École freudienne de Paris, mariée à Émile Raimbault lui-même psychanalyste, elle avait été la principale collaboratrice de Jenny Aubry à la Policlinique du boulevard Ney puis à l’hôpital des Enfants Malades. Elle avait travaillé dans le service de Pierre Royer, puis à l’INSERM et avait participé en 1966 à la table ronde organisé par Jenny Aubry sur la place de la psychanalyse dans la médecine. Elle est l’auteure de nombreux livres publiés aux éditions du Seuil et chez Odile Jacob.

[Image : Sans titre]


Voilà l’article rédigé par Élisabeth Roudinesco pour Le Monde du 14 octobre 1996, lors de la sortie de son livre consacré à l’enfant et la mort.

Ginette Raimbault, Lorsque l’enfant disparaît, Odile Jacob.

par Élisabeth Roudinesco

Élève de Jenny Aubry, membre de l’École freudienne de Paris (1964-1980), Ginette Raimbault, analysée par Jacques Lacan, et marquée par l’enseignement du psychanalyste anglais Michael Balint, est connue pour ses activités de clinicienne en terrain hospitalier. Pendant plus de vingt ans, dans le service de néphrologie de l’hôpital des Enfants Malades, elle s’est occupée de nombreux enfants condamnés à mourir ou traités pour des maladies incurables de très longue durée. Elle a écouté et recueilli les angoisses et les souffrances des enfants et des familles. De cette expérience extrême, elle a tiré un livre terrible, L’enfant et la mort, paru en 1975.

un attachement qui ne fera que croître

Après un ouvrage écrit en collaboration avec Caroline Éliacheff (1« ) où elle montre à travers de nombreux exemples à quel point l’anorexie mentale se rapproche d’un tentative quasi-mystique de mettre à mort la chair et le corps, elle explore dans Lorsque l’enfant disparaît, l’itinéraire psychique de différents parents endeuilllés par la perte d’un enfant. Depuis la réflexion inaugurale de Philippe Ariès sur l’enfant dans l’Ancien Régime jusqu’aux travaux d’Élisabeth Badinter sur l’amour maternel (2« ), on sait que la place accordée à l’enfant dans la famille est variable selon les sociétés et surtout qu’elle s’est modifiée de façon considérable à partir du XIXe siècle avec le règne des idéaux de la bourgeoisie qui mettent à l’honneur une représentation de la femme centrée sur le culte de la maternité. C’est à cette époque que finit de s’imposer une vision rousseauiste de l’enfance et que L’enfant devient l’objet d’un attachement spécifique qui ne fera que croître au fur et à mesure des progrès de la médecine puis de l’instauration généralisée de la contraception dans les sociétés industrielles. Il semble aller de soi que plus est diminué le taux de la mortalité infantile, plus est douloureuse la perte d’un enfant. De même, plus l’enfant est consciemment désiré ou programmé, plus sa place est sensée devenir importante dans l’affect parental.

Pourtant les choses ne sont pas si simples et l’on sait bien aussi, comme l’a magistralement montré Mélanie Klein pour le XXe siècle, que ce fameux amour maternel(3« ) n’a rien de naturel et qu’il peut facilement se muer en un désir de mort à l’égard de l’enfant, transformé dés lors en objet, et haïssant lui-même sa mère comme un “mauvais objet”. Ginette Raimbault connaît fort bien cette double question de la place de l’enfant et du désir de mort. Mais, dans son livre, elle ne la traite pas directement. Elle choisit de raconter des morts d’enfants qui se situent toutes au XIXe (à partir de 1824) et au XXe siècle, et qui affectent tantôt un père, tantôt une mère, tantôt le couple lui-même : Victor Hugo, Gustav et Alma Malher, Rosamond Lehmann, Stephane Mallarmé, Isadora Duncan, Sigmund Freud et bien d’autres encore ont traversé cette épreuve.

Chaque fois la douleur est la même et chaque fois, le travail de deuil débouche sur de nouveaux investissements qui en portent la trace. Vingt ans après la mort de son fils Léopold, Hugo ne se remet pas de la celle de sa fille Léopoldine et il écrit son poème “À Villequier” :

Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre
Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là?
Laissez-moi lui parler incliné sur ses restes.

À Guernesey, il s’adonnera au spiritisme pour entrer en contact avec l’esprit des morts. Après la mort de son fils, Mallarmé construit pour lui son “Tombeau d’Anatole” :

Lui – si beau, enfant – et que l’effroi farouche de mort tombe sur lui.

Quant à Isadora Duncan, elle écrit ces mots :

La période la plus terrible d’un grand chagrin n’est pas le début (…) mais c’est plus tard quand les gens disent :”Elle a surmonté sa peine, elle a gagné la partie”, alors que la vue de n’importe quel petit enfant qui entrait dans la pièce en appelant “maman” me poignardait le cœur.”

L’un des témoignages les plus bouleversants est celui de Sigmund Freud qui perd successivement sa fille Sophie en 1920 et, trois ans plus tard, le fils de celle-ci (Heinz surnommé “Heinerle”), âgé de 4 ans. Sa réaction montre que malgré sa lucidité, le grand théoricien de la pulsion de mort, du deuil et de la sexualité infantile n’est pas mieux armé que le commun des mortels pour affronter cette double perte :

Il est vrai, j’ai perdu une fille chérie âgée de 27 ans, mais je l’ai supporté étrangement bien. C’était en 1920, on était usé par la misère de la guerre, préparé depuis des années à apprendre que l’on avait perdu un fils, ou même trois fils. La soumission au destin était ainsi préparé (….) Depuis la mort de Heinerle, je n’aime plus mes petits-enfants et je ne me réjouis plus de la vie.

Voir également
– Élisabeth Badinter, L’amour en plus, Paris, Flammarion, 1980.
– Écouter la conférence de Ginette Raimbault du 12 Décembre 2000 dans le cadre de l’Université de tous les savoirs : « L’enfant et la mort ».
  • 1 Les indomptables, Paris, Odile Jacob, 1989.
  • 2 Philippe Ariès, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien régime, Paris, Plon.
  • 3 Élisabeth Badinter, L’amour en plus, Paris, Flammarion, 1980.

Ombres et lumières dans le genre

Ombres et lumières dans le genre

par Yves Lefebvre

l/ le genre, études et idéologies

Le mot genre vient du latin genus et désigne une catégorie quelconque, classe, groupe ou famille, présentant les mêmes signes d’appartenance. Il ne se réfère au sexe que dans des cas particuliers. Pour la grammaire par exemple, il permet de classer les noms communs dans deux catégories répondant souvent aux critères du sexe et c’est pourquoi on les a nommés genre masculin et genre féminin : un chanteur, une chanteuse ; mais le plus souvent ce classement se fait selon l’usage indépendamment du sexe : une sentinelle, un tabouret, la police, et quantité d’autres mots en réalité neutres mais classés dans l’un des genres sans aucun motif sexuel. La féministe Monique Wittig, l’un des précurseurs des propos actuels sur le genre, se déclarait elle-même écrivain et non écrivaine car pour elle la littérature n’a pas de sexe.

construction qui dépasse la réalité anatomique du sexe

Pour les sciences sociales, le mot genre renvoie plus précisément aux distinctions non biologiques entre les hommes et les femmes : distinctions psychologiques, mentales, économiques, rôles sociaux, comportements culturels etc. Employé comme concept pour la première fois en 1964 par le psychanalyste américain Robert Stoller, ce mot a été utilisé pour distinguer le sexe (au sens anatomique) de l’identité (au sens social ou psychique). Le genre désigne donc ici un sentiment, celui de l’identité sexuelle, avec les comportements culturels qui lui sont associés, alors que le sexe définit l’organisation anatomique et biologique de la différence entre le mâle et la femelle. Le terme de genre fut principalement utilisé dans cette acception psychosociale dans les travaux universitaires, surtout aux États-Unis, concernant les différences induites par le statut sexuel dans une société donnée. Le genre est alors entendu comme une entité morale, politique et culturelle, c’est-à-dire une construction idéologique qui dépasse la réalité anatomique du sexe.

vieux débat philosophique

Dans cette catégorie des études sur le genre, il faut ranger aussi le travail de l’historien Thomas Laqueur, auteur de La Fabrique du sexe, qui décrit les variations historiques des catégories de genre et de sexe depuis la pensée grecque jusqu’aux hypothèses de Sigmund Freud sur la bisexualité. Ce que certains voudraient appeler la soit disant théorie du genre n’est donc pas du tout une théorie unifiée. Cette expression est surtout utilisée par des mouvements d’extrême droite ayant pour objectif de disqualifier tout le courant d’idées qui étudie le genre masculin et le genre féminin, non pas d’après l’ordre naturel biologique mais à partir des comportements sociaux. On trouve en fait dans ces études toutes sortes d’intéressantes observations sociologiques qui stimulent la pensée, mêlées au vieux débat philosophique entre l’inné et l’acquis, la nature et la culture.

culture / nature

Cependant quelques penseurs utilisent ces études pour promouvoir une idéologie politique. C’est surtout Judith Butler, féministe américaine et philosophe, qui s’est rendue célèbre en défendant une méthode susceptible à ses yeux de faire évoluer la société qu’elle estime encore beaucoup trop masculine. Cette méthode consiste à introduire le trouble dans l’idée de genre. Elle s’inscrit dans le courant féministe américain mais s’inspire aussi d’un certain nombre de philosophes français comme Foucault ou Derrida qu’on pourrait qualifier de philosophes de la déconstruction des idées établies, un peu aussi du psychanalyste Lacan, ainsi que de féministes françaises comme Simone de Beauvoir qui ont les premières dénoncé le genre non comme une conséquence naturelle du sexe mais comme l’effet d’un rapport de pouvoir. On se souvient de la phrase célèbre de Simone de Beauvoir : « on ne naît pas femme, on le devient. » Remarquons cependant que bien avant elle, Érasme avait déclaré : « l’homme ne naît pas homme, il le devient. » Il voulait dire que l’accomplissement spécifiquement humain ne venait pas de la seule nature et nécessitait une construction, une élaboration personnelle, un travail d’évolution, lequel ne se fait que dans un environnement humain social et culturel. L’idéologie du genre tend à radicaliser ces idées en déclarant que les différences entre les hommes et les femmes ne sont pas issues d’une altérité naturelle, mais qu’elles sont le produit d’une construction culturelle où les rôles sont organisés pour consolider la domination des hommes sur les femmes. L’identité sexuée et les comportements attribués aux sexes tiendraient alors de la culture et non de la nature.

Judith Butler s’inspire aussi de l’Américain Alfred Kinsey qui étudia les comportements sexuels et les publia dans son fameux rapport paru en 1948, révélant l’ampleur statistique des comportements alternatifs non hétérosexuels : masturbation, homosexualité habituelle ou occasionnelle, innombrable variété de comportements sexuels très éloignés de l’acte naturel de procréation. Il déclarait que c’est seulement l’esprit humain qui invente des catégories, la sexualité pouvant prendre toutes sortes de formes autant chez les hommes que chez les femmes, statistiques à l’appui.

un rapport de pouvoir

Si donc la réalité du sexe biologique peut difficilement être contestée, sauf dans de rares cas de malformations anatomiques, ce qu’on appelle le genre masculin ou féminin ou l’identité masculine ou féminine ne serait qu’un rôle social. Pour Judith Butler le genre résulte bien d’un rapport de pouvoir au sein de la société. Elle déclare alors que le genre ne peut pas se comprendre comme le reflet ou l’expression du sexe mais seulement comme une fonction théâtrale liée à la culture. Butler veut donc apporter le trouble dans l’ancienne conception naturaliste de l’identité masculine et féminine pour en faire un combat politique. Elle écrit notamment : « l’effet fantasmatique de l’identité durable est une construction politiquement vulnérable. »

trouble dans le genre comme moyen de subversion

Judith Butler focalisait aussi l’attention sur les états-limites du genre, en affirmant que la différence est toujours floue et que, par exemple, le transsexualisme (conviction d’appartenir à un autre sexe anatomique que le sien) pouvait être une manière, notamment pour la communauté noire, de subvertir l’ordre établi en refusant de se plier à la différence biologique sur laquelle repose la suprématie des Blancs. On voit bien là son objectif politique et idéologique utilisant le trouble dans le genre comme moyen de subversion.

queer

Dans cette perspective se développa ce qu’on a appelé le queer (mot anglais traduit dans notre langue par étrange, drôle, bizarre, suspect, en verbe ça donne : gâter, abîmer), tendance très minoritaire au sein des études de genre et qui s’intéresse aux comportements sexuels les plus marginaux : transgenre, travestisme, transsexualisme… Si cette idéologie a eu le mérite de faire entendre une différence radicale et de faire avancer la tolérance envers les minorités dans les États de droit, elle a aussi par ses excès provoqué des réactions, apparaissant comme une source de danger pour la famille et la démocratie et nourrissant des préoccupations légitimes parfois mêlées de fantasmes que des mouvements politiques extrémistes ont aussitôt exploités.

remise en cause de l’ancienne domination masculine

Tout ceci aboutit à une remise en cause de l’ancienne domination masculine dont les reliquats encore vivaces continuent ainsi d’être bousculés, mais aussi à une remise en cause des comportements strictement hétérosexuels qui ne sont plus considérés comme une norme naturelle : en effet si le sexe anatomique est déterminé biologiquement, le genre doit pouvoir désormais s’en distinguer et permettre de vivre sa sexualité de façon hétérosexuelle, homosexuelle, bisexuelle, auto-érotique ou autre, voire changer selon les époques ou les opportunités sans se figer dans un rôle social prédéterminé par la biologie. L’individu pourrait ainsi s’émanciper du sexe pour choisir librement son genre indépendamment de l’anatomie et indépendamment des rôles sociaux qui lui étaient accolés.

idéologie du genre

L’idéologie du genre veut donc détacher complètement le sexe biologique de son expression sociale, introduire un nouvel espace d’égalité identitaire entre les hommes et les femmes et permettre la liberté des comportements intimes, au risque assumé d’un bouleversement des conceptions qui structuraient la plupart des rapports sociaux depuis d’innombrables siècles. En ce sens, elle est une révolution culturelle.

hypothèse intéressante mais incertaine

On peut adhérer à une révolution culturelle en espérant qu’il en sortira un mieux, ou bien penser que ses conséquences ne feront pas forcément des lendemains qui chantent. Mais il y a un effet pervers quand l’hypothèse du genre qui est de nature idéologique et politique se présente comme une vérité scientifique, ce qu’elle n’est pas, au contraire des études psychosociales, historiques, ethnologiques et sociologiques sur le genre. Il y a un effet pervers quand elle tend à amalgamer la juste cause de l’égalité de valeur entre les hommes et les femmes avec la confusion des identités, la négation de l’altérité ou le refus du processus de différenciation propre au vivant. Il y a un effet pervers quand une idéologie devient le prêt à penser politiquement correct et obligatoire, renvoyant ceux qui oseraient penser et questionner dans le camp des obscurantistes ringards ou des intégristes, tout comme il y a un effet pervers dans les récupérations extrémistes qui cherchent à exploiter des interrogations légitimes à leur profit. Il serait pourtant beaucoup plus sain d’envisager les effets possibles de la généralisation d’une hypothèse intéressante mais incertaine, sain d’en débattre librement et sain de penser par soi-même indépendamment des doctrines, des conformismes et des genres politiques.

déconstruction des lois de la nature

Les études du genre, surtout dans leurs aspects militants et idéologiques, inspirent de nombreux changements sociétaux. Les conséquences n’en sont pas forcément négatives et les motifs en sont toujours honorables, provoquant l’adhésion des gens de cœur. En effet Liberté, Égalité et Fraternité ne sont-ils pas les principes qui fondent notre République et qu’il convient d’appliquer dans tous les domaines ? Cependant, sans le savoir ou sans le dire, ces mesures aux nobles motifs se sous-tendent d’une idéologie discutable mais pas discutée, celle qui veut abolir les différences identitaires au nom de l’égalité. Prenons par exemple le nouveau mariage pour personnes du même sexe(1« ) qui se fonde sur cette idéologie. Le vrai problème ne concerne que secondairement celui du couple homosexuel. Il s’agit surtout d’une action politique visant à introduire un trouble dans le genre capable de modifier le langage et la culture. En effet quand le mot Mariage se trouve détaché de son antique lien aux lois de la procréation et qu’on parle de deux mères ou deux pères, cela participe d’un processus de déconstruction des lois de la nature, du sens des mots et des anciennes valeurs qui ont structuré la société pendant des siècles.

survalorisation de l’individu et de ses désirs

Cette idéologie s’appuie sur la survalorisation de l’individu et de ses désirs. Le détournement de sens d’un mot archétypal fondateur d’une forme de civilisation, participe bien d’un mouvement général de déconstruction culturelle et dépasse de loin le souci légitime d’égalité de droits accordée aux homosexuels, dont on ne peut que souhaiter, si l’on a un peu d’humanité, qu’ils puissent être ce qu’ils sont avec les mêmes droits que les autres sans se sentir rejetés ou persécutés, d’autant que leur attirance sexuelle s’impose à eux de façon inconsciente sans qu’ils puissent faire autrement. Une juste égalité de droits donnée aux citoyens indépendamment de leur orientation sexuelle privée devrait donc emporter l’adhésion du plus grand nombre dans une démocratie. C’est vrai aussi de l’égalité de valeur et de droits entres les hommes et les femmes. Mais cela n’empêche pas de penser, au risque de découvrir derrière l’apparence d’une juste cause, tout un processus de déconstruction qui s’étend à de nombreux autres domaines que celui des homosexuels ou de l’égalité hommes-femmes. Les études du genre dans leurs aspects idéologiques et les applications pratiques qui en sont faites pourraient alors contribuer en se généralisant à un certain chaos culturel, précurseur soit d’une toute nouvelle culture qu’on peut espérer plus ouverte et plus libre malgré que ce soit plutôt la violence et la désagrégation du tissu social qui se développent sous nos yeux, soit au contraire annonçant la fin de la culture dont seuls quelques rapaces profiteraient parce que, lorsque l’énergie psychique des humains n’est plus orientée par la culture, la religion ou le respect de la nature, il ne lui reste que de satisfaire ses pulsions dans la consommation matérielle, pour le plus grand profit du système financier mondialiste contemporain principal bénéficiaire de la déconstruction des valeurs.

le processus de différenciation qui permet l’altérité

Donc, sous des prétextes de justice et de liberté, cette idéologie du genre mal utilisée pourrait conduire à nier le processus de différenciation qui permet l’altérité et sur lequel se construit la psyché spécifiquement humaine. Le risque est de développer dans la population de plus en plus de fantasmes narcissiques où chacun pourrait choisir son genre quand il le veut et comme il le veut, indépendamment des réalités induites par son sexe et par sa psyché, affadissant ainsi la capacité d’ouverture à l’altérité et le processus d’individuation.

2/ Le point de vue de la psychanalyse

La psychanalyse la première a remis en cause la conception naturaliste de la sexualité humaine. Freud a montré combien l’énergie vitale qu’il appelle la libido et dont la nature est sexuelle, obéit davantage chez les humains aux lois psychiques qu’aux lois biologiques. Son caractère est labile, elle n’investit que tardivement les organes sexuels qui deviennent alors source de plaisir. Le but psychique de cette énergie sexuelle n’est donc pas la procréation mais le plaisir. L’hétérosexualité n’advient que si l’éducation, les relations parentales et les problématiques personnelles l’ont permise ou ne l’ont pas empêchée, sinon la sexualité peut se fixer sur toutes sortes d’objets et de modalités très variées. Le moi pour sa part, se constitue progressivement à partir de la sexualité. Il se structure dans la relation triangulaire œdipienne. Le moi est sexué. C’est pourquoi la psychanalyse, précurseur des études sur le genre, s’en distingue finalement parce qu’elle se situe dans une perspective de dynamique d’évolution. En effet si au début le nourrisson n’a pas encore d’identité sexuée psychique malgré la réalité de son sexe anatomique, celle-ci va se construire peu à peu dans la relation à ses parents. Dans la fusion-confusion et le fantasme de toute-puissance narcissique des débuts de la vie il n’y a pas de différenciation sexuelle psychique c’est-à-dire de conscience d’appartenir à l’un ou l’autre genre, même si chaque cellule du corps contient déjà un chromosome différencié. Ce n’est que peu à peu et dans la relation à ses parents que l’enfant se situe comme garçon ou comme fille et construit alors un moi sexué inscrit dans une relation socialisée, c’est-à-dire un genre masculin ou féminin.

processus de différenciation et non de retour à l’indifférencié

Certes, cette conscience d’une identité sexuée comporte toujours son contraire inconscient comme l’a bien montré Jung avec la notion d’anima de l’homme et d’animus de la femme. L’autre sexe est inconsciemment inscrit dans chaque psyché, peut-être parce que nous venons à la fois d’un ovule et d’un spermatozoïde. Mais c’est précisément en acceptant un genre distinct, masculin ou féminin, et donc en renonçant à l’autre, que le moi se structure. Tant que l’enfant veut être tout il n’est rien, il ne peut pas construire une identité personnelle solide. Il faut des limites pour qu’il y ait un moi, sinon la fusion-confusion régressive l’emporte au risque de la psychose ou de la perversion. L’acceptation de n’être que garçon ou que fille sans avoir accès à l’autre genre donne une identité. Un mauvais usage de l’idéologie du genre risque donc de fragiliser la structuration du moi, maintenir l’individu dans la confusion des identités ou dans le fantasme de toute-puissance et créer des régressions ou des fixations à des stades infantiles narcissiques sources de pathologies psychiques chez l’adulte. Cela n’a rien à voir avec les systèmes de valeurs : les sexes et les genres masculins et féminins sont égaux en valeur et devraient donc l’être aussi en droits, mais ils ne sont pas identiques vus sous l’angle du processus d’individuation qui suppose d’accepter des limites et des différences, c’est-à-dire de construire de l’altérité. Sans altérité, sans différences, il y a régression au stade narcissique. Qu’on le veuille ou non, la vie est un processus de différenciation et non de retour à l’indifférencié.

Revenons un instant au mariage pour personnes du même sexe(2« ) qui est l’un des fruits de l’idéologie du genre. La question psychologique est la suivante : qu’en sera-t-il de l’enfant élevé par des parents de même sexe ? Comment construira-t-il son identité sexuée ? Que peut nous dire la psychanalyse à ce sujet ? Constatons d’abord que de tels enfants existent déjà et ne semblent pas présenter plus de troubles que la moyenne des autres. Les perturbations psychiques de l’enfant, quand elles ne sont pas neurologiques, se construisent en effet d’abord dans l’ambiance de celles des parents, indépendamment de leur orientation sexuelle. Mieux vaut donc, évidemment, des parents homosexuels aimants et attentifs que des parents hétérosexuels névrosés, violents, alcooliques… Cependant la construction de l’identité sexuée a besoin de masculin et de féminin pour advenir. Mais qui n’a remarqué qu’il y a toujours dans les couples homosexuels l’un des partenaires qui exprime plutôt une énergie féminine et l’autre une énergie masculine, quelle que soit leur réalité anatomique ? L’amour et le désir, qu’on le veuille ou non, comporte toujours une part de « masculin » qui rencontre une part de « féminin », y compris chez les homosexuels. C’est une loi de la vie qui s’exprime dans de nombreuses traditions : « Dieu créa l’homme à son image, {ish (masculin) et isha (féminin) il les créa. »} Cette dualité se retrouve partout, à l’extérieur comme à l’intérieur de chacun, homme ou femme, homosexuel ou non, et l’enfant s’en débrouillera plus ou moins.

La psychanalyse nous a aussi appris que la psyché spécifiquement humaine naissait avec le symbolisme. Cela commence lorsque le bébé comprend qu’il n’est pas le tout de sa mère parce qu’elle est attirée par un autre qu’elle nomme « père ». Ce père est donc d’abord un nom, un mot, un symbole, indépendamment de la réalité de la personne qui en est porteur. Cette fonction paternelle « autre » qui frustre le nourrisson parce qu’il découvre qu’il n’est pas le tout du désir de sa mère, l’oblige à défusionner d’elle et donc lui permet d’acquérir une identité autonome et une psyché humaine capable d’altérité. Et cela se fait par le langage et la symbolique avant de se faire par la réalité. C’est la fameuse théorie du Nom-du-père de Lacan. Une femme qui aurait le pôle masculin dans un couple de lesbiennes pourrait donc tout à fait jouer ce même rôle structurant pour la psyché parce qu’elle sera l’autre que désire et nomme la mère et qui n’est pas le bébé.

La réalité de la personne porteuse d’une fonction paternelle interviendra aussi mais elle joue un rôle plus tardif et le fait que le rôle de père soit tenu par une femme, ou que la fonction maternelle soit tenue par un homme, peut avoir une influence troublante, mais à ce moment-là elle ne se situe plus aux fondations de la psyché. Ce sera, certes, une complication supplémentaire mais pas forcément rédhibitoire. Cette situation confrontera l’enfant élevé par un couple homosexuel aux mêmes problèmes que les enfants des familles recomposées ou adoptés. En plus, du fait que ceux qui exercent la fonction parentale sont de même sexe, il devra trouver davantage que d’autres des modèles du sexe manquant à l’extérieur de la famille. Ce que les enfants font de toutes façons assez spontanément, à mesure qu’ils grandissent.

lois du marché

Cependant, la question des origines, capitale dans la construction de la psyché humaine, restera posée. Dans un couple homosexuel, comme d’ailleurs dans les familles recomposées ou les adoptions dans les couples hétérosexuels, il restera la question du géniteur biologique absent. Si la chose reste non dite, alors que l’inconscient le pressent, cela entraînera une difficulté supplémentaire assez angoissante, avec la quête d’un mystère insoluble. S’il y a de plus une mère porteuse qui fait cela pour de l’argent, ayant elle-même acheté un ovule ou du sperme, avec des parents adoptifs qui paient cher pour posséder cet enfant comme on achète un objet de luxe, la première perception de son identité se trouvera inévitablement marquée parce qu’il aura été désigné et désiré comme marchandise avant d’être vu comme sujet. On peut penser que cela laissera des traces inconscientes dans les fondations de son moi, avec une grande difficulté à se sentir sujet. À moins que beaucoup d’amour et d’authentique désir d’enfant des parents adoptifs ne parvienne à redresser ces fondations psychiques qui comportent un risque non négligeable de déshumanisation : le sujet ne saurait se construire sainement si le premier regard fondateur porté sur lui en a fait un objet de consommation inscrit dans les lois du marché.

risque d’induire une régression narcissique

Il y a donc création de difficultés supplémentaires pour les enfants élevés par un couple homosexuel mais ce n’est pas forcément rédhibitoire, selon le stade auquel ces difficultés ont été introduites. Cependant l’idéologie du genre méconnaît complètement les lois de la psyché pour qui l’identité se construit par la différentiation sexuée, tandis que la liberté de choisir son genre risque d’induire une régression narcissique, avec de la confusion entre le fantasme et la réalité qui caractérise les structures psychotiques.

3/ Un point de vue ontologique

de l’existence à l’être

Pour entrer dans une véritable créativité sociale, peut-être conviendrait-il de remplacer « La nature ou la culture » par « La nature & la culture », créant un troisième terme qui ferait passer du psychologique ou du sociologique à l’ontologique. L’être n’est pas féminin ou masculin par ordre naturel ni par libre choix car il se situe au-delà des genres. C’est en lui que les conflits d’identité et de pouvoir trouvent leur meilleure solution. Saint Paul, pourtant très marqué par les idées les plus machistes de son temps, en a l’intuition fulgurante quand il écrit : « il n’y a plus ni homme ni femme car vous êtes un en Christ. » Tous ceux qui soutiennent ou s’opposent aux avancées de l’idéologie du genre pourraient s’en inspirer, évitant ainsi de se laisser récupérer par des officines politiciennes. Pour le dire autrement, c’est bien en empruntant le chemin qui va de l’existence à l’être que la société pourra se renouveler et les conflits de genre se résoudre.

exact opposé du ni homme ni femme

Ni homme ni femme n’a pas de sens pour des scientistes qui s’en tiendraient aux seules réalités de l’anatomie et de la physiologie, car il y a de fait homme et femme, cette vérité se trouve inscrite dans chaque cellule de notre corps. Cela n’a pas non plus de sens du point de vue de la psychologie, parce que le moi ne se constitue que comme sexué, quand bien même ce moi psychique se ferait à l’opposé du sexe anatomique, compliquant alors le vécu de la personne. La confusion entre égalité de valeur et égalité d’identité qu’introduit l’idéologie du genre nous fait passer de homme et femme distincts selon la nature, à homme ou femme selon son choix pour changer la culture. C’est à l’exact opposé du « ni homme ni femme » de l’ontologie.

l’esprit fonctionne hors de la notion de genre

En effet si du point de vue sociétal l’idéologie du genre vient en contrepoids d’une oppression historique du masculin sur le féminin et proclame non plus seulement l’égalité de valeur des genres mais leur identité ; si du point de vue psychologique c’est au contraire la différentiation des genres qui permet de structurer le moi dans l’altérité ; sur le plan ontologique, l’être qui ne peut se réduire à sa manifestation biologique, psychique ou sociale se situe hors de ces catégories. L’idéologie du genre par laquelle on pourrait jouer librement des deux identités, ou bien la théorie psychanalytique par laquelle on ne construit un moi cohérent que par l’acceptation d’une identité sexuée au sacrifice de l’autre identité, se trouvent dépassées dans un ailleurs où ces catégories disparaissent. L’être en chacun de nous n’est ni masculin ni féminin. La réalisation spirituelle se situe au-delà du sexe et du genre. Ce n’est pas « je suis du genre que je veux car ils sont identiques » que laisse entendre l’idéologie du genre. Ce n’est pas non plus « moi je suis quelqu’un parce que je ne suis pas tout », que la psychanalyse décrit comme nécessité psychique. Le ni-ni de l’ontologie unit et transcende toutes les antinomies et toutes les différences. Il ne s’agit donc pas de les confondre en se les appropriant toutes ou de se castrer de l’une au profit de l’autre, mais au contraire de se situer dans un troisième terme : l’esprit fonctionne hors de la notion de genre, il n’en a pas besoin.

accéder à l’esprit

Dans une quête de l’être, il n’est plus nécessaire de troubler les genres pour abolir une domination parce que dans l’être il n’y a plus ni genre ni domination. La véritable solution à l’inégalité culturelle des sexes n’est donc pas de perturber les identités mais d’accéder à l’esprit. La spiritualité transcende et résout les antinomies, échappe au matérialisme déshumanisant, annule la guerre des genres. Mais on n’y accède que dans l’humilité et le respect d’autrui, non dans la toute-puissance individualiste. On ne peut accéder à l’être dans l’arrogance.

La solution aux problèmes d’inégalité qui ont suscité l’idéologie du genre, et la solution aux nouveaux problèmes qu’une application insuffisamment réfléchie de cette idéologie ne manquerait pas de poser, se trouvent dans le développement de la nature spirituelle de l’humanité et pas ailleurs.

  • 1 abusivement détourné en « mariage pour tous ». NdlR.
  • 2 abusivement dit « mariage pour tous » NdlR.

ANTOINETTE FOUQUES

1) Interview donnée au magazine ELLE
le 23 décembre 2013

ANTOINETTE FOUQUE : ÊTRE UNE FEMME N’EST PAS UNE CONSTRUCTION

ELLE. D’où vient l’idée d’une encyclopédie des femmes ?

Antoinette Fouque. C’est un rêve ancien qui remonte à la naissance des éditions Des femmes, que j’ai fondées en 1973. J’ai retrouvé un numéro du Torchon brûle, le premier journal du MLF, où j’avais écrit ce souhait à la main : « Nous envisageons de lancer une souscription pour une encyclopédie sur les femmes. » J’avais complètement oublié ce mot, mais pas le projet. Lorsque deux universitaires, Béatrice Didier et Mireille Calle-Gruber, sont venues me trouver – après avoir essuyé beaucoup de refus d’autres éditeurs – avec l’envie folle de rassembler toutes les écrivaines, j’ai été enthousiaste. À condition qu’on élargisse l’encyclopédie à l’ensemble des activités humaines, y compris à celles qui sont considérées comme subalternes ou mineures, ainsi qu’à tous les mouvements de femmes, et aux grandes dates qui marquent cette histoire. Il s’agissait de concevoir un opéra des femmes. J’avais été frappée que, dans l’ou­vrage Les Lieux de mémoire, dirigé par Pierre Nora, aucun ne soit dédié aux femmes. Ainsi, cette encyclopédie serait un lieu de mémoire qui traverserait à la fois le temps et l’espace.

ELLE. Étiez-vous portée par un désir d’exhaustivité ?

Antoinette Fouque. Bien sûr, à condition qu’il soit déçu ! Il faut être paranoïaque pour croire à l’exhaustivité. Lacan le disait : on veut qu’il y ait tout, mais rien n’est jamais tout. Malgré les 1 700 collaboratrices et collaborateurs issus de tous les pays et de toutes les cultures, il y a quelques absences très notoires ! Pour moi, c’est une forme d’aboutis­sement de quarante ans de travail d’édition et des quarante­ cinq ans du MLF.

ELLE. Avez-vous exclu du dictionnaire des personnalités avec qui vous êtes en conflit ?


Antoinette Fouque.
Non ! On n’a pas mis Marine Le Pen, qui, jusqu’à preuve du contraire, est une héritière, mais n’a rien créé. Et on a refusé Christine Boutin, à cause de ses positions anti­IVG et anti­ féministes. Je tiens par­dessus tout à ne pas être sectaire.

ELLE. Quarante-cinq ans après, considérez-vous que les combats du MLF ont porté leurs fruits ?

Antoinette Fouque.
Il y a eu, pendant ces années, plus d’avancées qu’en deux mille ans d’histoire. Pourtant, en France aujourd’hui, une femme meurt de violences conjugales tous les trois jours. Une moyenne terrible qui n’a fait qu’augmenter. Le droit à l’avor­ tement est perpétuellement à défendre. Je suis une pessimiste joyeuse, car le pessimisme permet de rester vigilant.

« Les femmes ont une compétence que les hommes n’ont pas. »

ELLE. Depuis 1970, vous répétez que vous n’êtes pas féministe. Comment faut-il vous qualifier ?

Antoinette Fouque. J’ai une aversion pour les « ismes », qui renvoient tous à une idéologie. Historiquement, le féminisme est lié au socialisme et émerge tout au long du XIXe siècle. Dans les années 70, il importait de montrer que toutes les femmes étaient concernées par notre mouvement, et pas seulement les militantes. J’ai donc inventé un mot : féminologie. De même que les sociologues étudient tout ce qui touche la société, les féminologues étudient tout ce qui concerne les femmes. L’identité « femme » n’est ni un artifice ni une construction composée de bric et de broc, et d’injonctions extérieures qui nous tomberaient dessus à la naissance. Je suis opposée à la théorie du genre, portée par des féministes américaines pour qui seul le costume existe et qui nous expliquent que, sous leurs habits, les hommes et les femmes sont pareils. Jusqu’à nouvel ordre, les hommes ne portent pas d’enfant. L’expérience de la gestation, l’accueil d’un autre dans son corps, est pour moi fondatrice, et a été minorée par des siècles de machisme. Les femmes ont une compétence – qu’elles mettent en œuvre ou pas – que les hommes n’ont pas.

ELLE. Vous défendez la gestation pour autrui gratuite et encadrée, mais vous insistez également sur l’importance des interactions avec le fœtus au moment de la grossesse. Une contradiction ?

Antoinette Fouque.
Je vois la gestation pour autrui comme une évolution positive parce qu’elle met en évidence la fonction et la création utérines, œuvre de chair et de sens. La gestatrice ne doit pas être effacée ni son don banalisé. Avec la GPA, l’enfant peut avoir deux mères, voire trois. Il peut y avoir un parent de plus et non pas une gestation en moins. Il est fort probable que la procréation médica­lement assistée pour les couples lesbiens sera légalisée bien avant la gestation pour autrui pour les hommes. Je ne vois pas pourquoi un couple d’hommes n’aurait pas le droit de faire appel au don d’une femme pour faire un enfant. Le rapport du Sénat de juin 2008 favorable à la GPA n’était pas parfait, mais il encadrait cet acte et protégeait tous les protagonistes, y compris la gestatrice. Je regrette que, chez nous, la vie prénatale soit si peu prise en compte, contrairement à ce qu’il se passe dans la civilisation chinoise, où on fête l’anniversaire de la procréation et non celui de la naissance. La GPA pour des couples homosexuels nous permet de ne pas tomber dans le mythe ancestral d’un monde où il serait possible de faire un enfant en se passant des femmes.

ELLE. Y a-t-il des éléments dans votre enfance qui vous ont poussée à vous passionner pour la condition des femmes ?

Antoinette Fouque. J’ai grandi en garçon manqué, j’étais la dernière de la fratrie et très privilégiée par mon père par rapport à ma grande sœur de quatorze ans mon aînée. Après un fils et une fille, mon père, contrairement à ma mère, voulait ce troisième enfant, et c’est peut­-être ce qui m’a permis de m’épanouir sans souffrir des stéréotypes imposés aux filles. J’ai eu un vélo alors que, au même âge, ma sœur n’a pas eu le droit d’apprendre à en faire ! Je jouais aux soldats de plomb, d’ailleurs, mon petit­fils m’en offre lorsqu’il veut me faire plaisir! Je courais partout, je grimpais aux arbres… Et j’ai passé très tôt le permis de conduire, j’étais la seule à avoir le droit de conduire la voiture de mon père ! Malgré la guerre, j’ai eu une belle enfance, à Marseille, au sein d’une famille tribu. Car mon père et son frère avaient épousé deux sœurs, qui étaient comme mes deux mères.

ELLE. Un garçon manqué, est-ce une fille réussie ?

Antoinette Fouque. Je crois que c’est une fille qui n’abandonne rien, aucun désir. J’ai grandi en ne sacrifiant rien de ma libido, tout en ayant la possibilité de reconnaître les qualités de l’autre femme : ma mère. Je pense que toute femme est homo- sexuelle par naissance. Car le premier couple que l’on forme est avec sa mère.

ELLE. De quel milieu venez-vous ?

Antoinette Fouque. Mes parents étaient des migrants économiques. Mon père, né en Corse, était berger. Pour échapper à la misère, il est devenu navigateur à Marseille. Il pêchait pour nourrir la famille et les enfants du port. C’était un militant syndicaliste, communiste, qui a adhéré très jeune au parti, dès sa fondation, en 1920. Rien de stalinien. Il était un utopiste. D’ailleurs, il a été émerveillé par Mai 68, contrairement aux mots d’ordre du PCF. Il m’a transmis l’intérêt pour le politique. Ma mère venait d’un village très pauvre de Calabre, en Italie. Elle était joyeuse, créatrice, presque magicienne : avec un rien, elle faisait tout, sans préméditation ni angoisse. Elle savait très bien faire la cuisine. Sa principale douleur fut d’être analphabète. Elle n’était pas allée à l’école, n’avait pas réussi à apprendre seule à lire et à écrire. Lorsque j’ai su, c’était trop tard pour renverser les rôles. Pour elle, j’ai inventé, en 1980, les premiers livres audio. Grâce à sa fabuleuse manière de créer constamment des mots, elle m’a familiarisée avec l’inconscient. Elle adorait raconter ses rêves. Elle se récitait des poésies avant de s’endormir. Ma mère, c’est Joyce !

« Il y a plus inconnu que le soldat inconnu, sa femme ! »
ELLE. Travaillait-elle ?

Antoinette Fouque. Elle tenait une petite épicerie, où tout le monde venait. Rien n’était jamais un problème pour elle. Comme je suis née en 1936, je ne suis allée à l’école qu’à 9 ans, car, dans le Marseille bombardé, ce n’était pas possible. On déménageait constamment et on a été hébergés par une famille juive à la campagne dans une grande maison. C’est ma cousine Maria qui m’a appris à lire et à écrire. Je n’ai jamais manqué de livres. Au sommet de la pyramide du bonheur, il y avait : bien élever les enfants, bien les nourrir et leur permettre d’avoir de l’instruction. Pour ma mère, avoir une fille enseignante, c’était le nec plus ultra.

ELLE. Comment est arrivé le féminisme dans votre vie ?

Antoinette Fouque. Étudiante, je rencontre mon mari, j’étais très amoureuse. Quand j’encaisse mes premiers salaires de professeure, je suis indépendante, et je me rends compte qu’il m’est impossible légalement d’ouvrir un compte en banque sans son autorisation. Or, je ne pouvais pas le joindre, car il faisait son service militaire. C’est un premier choc. Auparavant, j’avais remarqué qu’au lycée on avait les mêmes programmes que les garçons, mais pas les mêmes libertés. Les filles ne sortaient pas le soir. Mais c’est dans les milieux intellectuels parisiens que j’ai pris conscience que quelque chose ne tournait pas rond. J’avais pour directeur de thèse Roland Barthes et je rédigeais des notes de lecture pour le Seuil. J’ai pu constater que très peu de manuscrits de femmes sont édités. Sur ce, en janvier 1968, je rencontre l’écrivaine Monique Wittig, Prix Médicis 1964 pour L’Opoponax. En mai 1968, nous militons ensemble à la Sorbonne avec des intellectuels et des artistes, mais nous constatons que le mouvement est viriliste et que les femmes s’y expriment très peu. Nous nous retrouvons pendant l’été. Monique Wittig écrit Les Guérillères, une épopée féministe. Elle vivait à l’époque avec Jean-Pierre Sergent, assistant de Joris Ivens, et c’est lui qui nous a conseillé de fonder un groupe de femmes non mixte, car, disait-il, quand il y a des hommes, même en minorité, ils confisquent la parole. C’est ainsi qu’on a décidé, avec Josiane Chanel, de créer un mouvement de libération des femmes. La première réunion a eu lieu le 1er octobre 1968. Avec Monique, on rêvait d’un livre théorique qui nous vengerait du Deuxième Sexe. Tout en reconnaissant l’apport de Simone de Beauvoir, on était très gênées de ce qu’elle véhiculait sur la maternité comme oppression, et sur ce qu’elle écrivait sur l’homosexualité. Et, surtout, certaines considéraient que son livre était définitif. J’avais été enceinte, j’avais mis au monde ma fille, en 1964, et je n’étais pas du tout d’accord pour ne considérer la maternité que sous l’angle de la domination masculine. Cela me semblait misogyne et réducteur. Et une négation de la puissance génésique des femmes. Le premier meeting public du MLF a eu lieu à l’université de Vincennes, au printemps 1970, d’autres groupes féministes sont arrivés. Plus tard, avec Monique Wittig et Christiane Rochefort, les féministes ont manifesté sous l’Arc de Triomphe le 26 août 1970, avec une banderole : « Il y a plus inconnu que le soldat inconnu, sa femme ! » Ça a été le baptême médiatique du MLF.

ELLE. Est-ce si important de reconnaître une date de naissance exacte et une origine unique à un mouvement ? Pourquoi avez-vous déposé à l’Institut national de la propriété industrielle (Inpi), geste qui a été compris comme une mainmise ?

Antoinette Fouque. En 1979, le sigle MLF était récupéré par des partis politiques, en vue de l’élection présidentielle de 1981. C’était pour dire non à ce dévoiement et réaffirmer l’indépendance du mouvement que nous avons fait ce geste. Je n’ai jamais interdit à qui que ce soit d’utiliser la dénomination MLF. Il n’y a jamais eu d’action en justice. Je ne suis pas la propriétaire du MLF. Mais une cofondatrice. Il n’y a pas de raison d’accepter la négation de la réalité en souscrivant à la légende médiatique.

ELLE. Citez un livre entre mille publiés par les éditions Des femmes ?

Antoinette Fouque.
C’est impossible ! De Sylvia Plath à Hélène Cixous, de Virginia Woolf à Clarice Lispector, on a découvert et fait redécouvrir tellement de chefs-d’œuvre. Mais je dirais peut- être Du côté des petites filles, d’Elena Gianini Belotti, en 1974, à cause de son retentissement.


2)

Mort d’Antoinette Fouque, pionnière du mouvement féministe

Le Monde.fr avec AFP

Figure historique du féminisme français, la psychanalyste et militante Antoinette Fouque s’est éteinte dans la nuit de mercredi 19 à jeudi 20 février à Paris, à l’âge de 77 ans.

Elle avait cofondé le Mouvement de libération des femmes (MLF) avec Monique Wittig et Josiane Chanel, dans la foulée de Mai 68, « en réaction contre le virilisme du mouvement étudiant », une aventure qui avait aussi constitué pour elle « une libération joyeuse ». Sans jamais cesser de lutter par la suite.

LETTRES ET PSYCHANALYSE

Née Grugnardi, le 1er octobre 1936 à Marseille, Antoinette Fouque, diplômée d’études supérieures de lettres et docteur en sciences politiques, fut d’abord enseignante, et parallèlement, à partir de 1964, critique littéraire et traductrice, notamment aux Cahiers du Sud et à La Quinzaine littéraire.

Au sein du MLF, cette ancienne étudiante de Roland Barthes, qui suivit une psychanalyse avec Jacques Lacan, fonde et anime le groupe Psychanalyse et Politique, l’un des courants majeurs du féminisme en France.

Dans la foulée de la création des éditions des Femmes, en 1973, elle ouvre trois librairies Des Femmes à Paris, Lyon et Marseille, dirige Le Quotidien des femmes, puis Femmes en mouvement (1978-1982), et inaugure la Bibliothèque des voix, composée de livres-cassettes.

Antoinette Fouque préside aussi l’Alliance française de San Diego aux États-Unis (1986-1988), avant de fonder, en 1989, l’Alliance des femmes pour la démocratie, dont elle sera présidente.

SUR LE TERRAIN POLITIQUE

Dans les années 90, cette théoricienne du féminisme, aux positions souvent controversées, s’engage nettement sur le terrain politique. Chargée de mission auprès de Michèle André, secrétaire d’État aux droits des femmes en 1990, elle fonde deux ans plus tard le club Parité 2000, avant d’être élue au Parlement européen en 1994, sur la liste Energie radicale de son compatriote marseillais Bernard Tapie.

A Strasbourg, elle sera vice-présidente de la commission des droits de la femme, et déléguée de l’Union européenne à la Conférence mondiale des femmes à Pékin en 1995. Parallèlement, elle est chargée de séminaires en sciences politiques et directrice de recherches à l’université de Saint-Denis.

Commandeur de la Légion d’honneur, grand officier de l’ordre national du Mérite, commandeur des arts et des lettres, Antoinette Fouque avait notamment publié Il y a deux sexes (1995, réédité en 2004) et, l’année dernière, était sorti sous sa direction Le Dictionnaire universel des créatrices. Dans un entretien sur le site Internet Au féminin, à l’occasion de sa publication, elle expliquait ainsi : « Ce dictionnaire lève une censure immémoriale sur la création des femmes sous toutes ses formes. C’est un manifeste d’existence. »


« Notre révolution était démocratique, pacifique, anthropologique, la plus longue des révolutions, puisqu’elle est toujours en cours »
, affirmait-elle encore, déclarant avoir souffert, politiquement, « de la misogynie, mais aussi de l’incompréhension du milieu féministe universaliste ». Récemment, sur France Info, elle rejetait le qualificatif de « féministe », qu’elle qualifiait de « servitude volontaire que font certaines pour s’adapter au journal Elle ou à d’autres ».

« UNE GRANDE ET BELLE VOIX DU FÉMINISME S’EST TUE »

L’annonce de cette disparition a suscité un flot de réactions sur les réseaux sociaux, d’anonymes comme de personnalités. La ministre des droits des femmes et porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem, a rendu hommage à une « grande et belle voix du féminisme » : « La disparition d’Antoinette Fouque est une immense perte : son engagement intellectuel et militant a marqué d’une empreinte profonde l’histoire du combat pour les droits des femmes. (…) Sa contribution à l’émancipation d’une génération de Françaises est immense, et continuera d’inspirer longtemps celles et ceux qui s’engagent pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes. »

Pour la ministre de la culture, Aurélie Filippetti, cette « militante inlassable de la “féminologie”, psychanaliste, députée européenne (…), fut aussi une figure culturelle majeure ». Le premier secrétaire du Parti socialiste, Harlem Désir, a quant à lui salué la mémoire d’une « grande militante de la cause des femmes, qui a œuvré tout au long de sa vie pour le mouvement féministe et la conquête inlassable de nouveaux droits ».
Sur Twitter, la ministre du logement, Cécile Duflot, s’est également dite « touchée » par la mort d’« une femme de combats, qui a en particulier si bien et si joliment (re)lié féminisme et maternité ». Un hommage à celle qui citait la naissance de sa fille comme « le moment le plus heureux de sa vie » et ne voulait pas opposer maternité et libération.

« Il ne faut rien céder sur ses désirs. Et le désir d’enfant est le désir premier, le désir de l’autre, que la légalisation de la pilule a permis de libérer. (…) On continue d’opposer la femme qui procrée, renvoyée à la “nature”, et l’homme qui crée, unique représentant de la “culture”, or création et procréation sont indissociablement liées ! », dit-elle aussi dans son interview au site Au Féminin.

CLAUDE RABANT un psy qui s’expose

Derniers jours de l’exposition

CLAUDE RABANT

6h15 EN ÉTÉ À FRAGOKASTELLO

pigments sur papier

jusqu’au 22 février 2014 à 19h

à la galerie Dufay/Bonnet

Et sur le site de la galerie

Irène Diamantis, adieu

Adieu à Irène Diamantis (1942-2014)

Analyse finie, analyse infinie

Une vague de tristesse m’a envahi en lisant ,d’abord sur votre site de la SIHPP, puis dans le « Monde », l’avis du décès d’Irène Diamantis, psychanalyste, mon analyste pendant dix ans entre 1973 et1983. Ce n’est pas le lieu pour évoquer mille souvenirs de ce chemin analytique parcouru avec celle que j’appelai « ma chère Irène. » J’ai souvent été étonné de lire des articles concernant « la liquidation du transfert » ! Y aurait-il donc des soldes en psychanalyse ?

Le long chemin de l’analyse en compagnie d’Irène Diamantis a trouvé un terme, une fin, et aujourd’hui m’accompagnent encore quelques unes de ses interprétations lumineuses pour ma vie elle-même et pour ce que furent aussi ces séances de « contrôle » lorsque j’ai commencé à pratiquer la psychanalyse à Clermont-Ferrand à la fin des années 70 .

La mort de Samuel (notre premier fils Michèle et moi, dans sa dixième année) a été un moment crucial dans mon analyse et un point d’appui solide pour continuer à vivre, puis retrouver ce qui pousse au désir dans l’existence. Irène Diamantis a été (et restera finalement à jamais) cet appui qui a permis des retrouvailles avec la vie.

Il y a trois ans,une journée avait été organisée à Paris par plusieurs écoles et institutions psychanalytiques où la question était posée à des analystes: qu’avez-vous appris de votre analyse avec Lacan pour votre propre pratique analytique ? J’avais trouvé la question particulièrement pertinente pour rendre hommage à Lacan ; et puis Irène Diamantis comptait parmi les intervenant(e)s. J’avais été très heureux d’aller à sa rencontre et de parler avec elle un moment, de Gilles et Benjamin, de notre second fils Guillaume, et de deux ou trois choses de la vie. Irène m’avait confié, à ma grande surprise, combien pour elle la mort de Samuel avait été douloureuse : « on ne soupçonne pas la douleur de l’analyste dans cette situation là . » Ma gratitude envers cette analyste est infinie.

Gérard Querré



Adieu à Irène Diamantis, cimetière du Montparnasse, 10 février 2014

par Élisabeth Roudinesco

Il faut maintenant te dire adieu ici, en présence de tous tes amis et de tes deux fils, Gilles et Benjamin et aussi de Eric, fils de Roger, un peu ton fils aussi, comme Roger était aussi le père de tes fils. Ce que je conserverai de toi ce n’est certes pas les dernières années mais les premières, celle de la jeunesse qui fut la nôtre où tu jouas un rôle capital : une jeunesse du début des années 1960 celle du passage de l’adolescence à la vie adulte. Tu étais à mes yeux une figure plus que familière, une figure de la vie intime, non seulement parce que tu travaillais dans le service de ma mère, Jenny Aubry, à l’hôpital des Enfants malades, mais parce que tu parlais cette fameuse langue secrète utilisée dans ce que j’appellerais la tribu des Diamantis, la famille élargie des Diamantis, celle qui séjournait dans le cinquième arrondissement entre le Collège de France, La Sorbonne et les restaurants des Brochettes fondés par tes parents avec cuisine grecque aux odeurs sublimes que tu savais reconstituer quand tu te mettais aux fourneaux. Toi rue des Écoles, ton frère Roger tout près rue Saint-Jacques. Tu cultivais cette langue particulière au gré des rires et d’un système de références qui échappait à la communauté que nous fréquentions.

En 1962, les Diamantis, le frère, la sœur, les parents, leurs amis et leurs compagnons ressemblaient vraiment à une famille recomposée. On y était accueilli – et j’y fus accueillie à un moment difficile de mon adolescence – sans aucune condition préalable : ni passeport, ni autorisation, ni frontière, ni jugement de valeur à l’emporte pièce, ni interrogatoire sur le passé. Dans cette tribu libertaire, à la fois très française et très cosmopolite, une seule règle était exigée, outre celle d’aimer la gastronomie : on était sommé de vivre et de parler comme dans un film et de n’avoir pour référence que les visages et les mots des acteurs adulés. Comme j’ai eu l’occasion de le dire dans la préface au livre de Roger Diamantis, créateur du cinéma le Saint-André des arts, situé juste en face de la librairie, La Répétition qui a fonctionné pendant cinq ans (1975-1980), dans le même état d’esprit.

Il fallait donc s’intégrer à un imaginaire peuplé de gestes et de rituels qui ressemblaient à ceux décrits par Lévi-Strauss dans La pensée sauvage. L’univers des Diamantis était celui des mythes. Entre eux – et notamment entre le frère et la sœur – phrases circulaient comme autant de codes secrets au sein desquels chacun pouvait redécouvrir son propre système de signes. Mais, pour se faire entendre, encore fallait-il savoir sourire à la manière de Jean Gabin et ne jamais oublier que tout dialogue, même le plus banal, même ponctué des silences les plus forts, renvoyait forcément à un décor déjà filmé.

Nous étions donc de ce monde là : celui de l’illusion, celui de l’intime filmé en noir et blanc, celui de l’enfance qui se prolongeait à l’âge adulte. Par certains côtés je te dois d’avoir pu passer mon baccalauréat et je me souviendrai toujours comment tu me faisais répéter pour l’oral le Discours de la méthode au milieu de fous rires et de grandes virées vers le sud de la France, décidées d’un coup comme dans un film de Godard. La nationale 7, ta crainte de la vitesse en voiture mais finalement nous arrivions à bon port : Menton, Monte-Carlo, le casino, le tout enrobé de la psychanalyse dont tu étais déjà, en t’occupant des enfants, une très grande pointure. Car les qualités cliniques chez toi était un don et on le savait et ma mère l’avait d’emblée repéré. De fait, ton frère, comme tes fils d’ailleurs, fut l’homme de ta vie, jusqu’au bout de ta vie, jusque dans ses dernières années, les plus difficiles où tu as su le mener à la mort à la manière ancienne.

Pour finir, je voudrais parler ici de Gérard Querré qui n’a pas pu être là et qui m’a envoyé un message. Il fut ton analysant, à un moment très douloureux de sa vie, la perte d’un fils et puis vous êtes devenus amis et il se souvient encore du jour où tu lui as dit que, pour l’analyste aussi, la perte d’un enfant de celui que l’on a en analyse est un moment insupportable. Tu le lui as dit des années plus tard et c’est en parlant de toi que nous sommes un jour devenus proches, comme si ce lien entre amis permettait encore de tisser d’autres liens, ce que tu aimais le plus et qui explique aussi que jamais tu n’appelais par leurs noms les personnes que tu aimais mais toujours par leur prénoms : comme à l’adolescence. Ce qui souvent d’ailleurs conduisaient à des confusions et des fous rires.

Voilà Irène, je te dis adieu en te nommant par ton prénom.

De la peur à la haine – entretien avec Élisabeth Roudinesco

De la peur à la haine

Revue Projet– N°34, relayée par Mediapart

Entretien avec Élisabeth Roudinesco*

propos recueillis par Jean Quétier

la psychologie sociale a-t-elle des choses à nous apprendre sur les peurs qui traversent le peuple ?

Je ne m’intéresse pas vraiment à la psychologie sociale sous cette forme. La question de la peur des foules est un vieux thème réactionnaire qui date de Gustave Le Bon. Ce dernier assimilait les foules à des monstres, féminins le plus souvent, et faisait des révolutions l’œuvre de furies hystériques. Freud aussi s’est penché sur la psychologie des foules dans Psychologie des masses et analyse du moi mais il n’a pas tant traité de la peur que de l’autorité, il y prenait notamment l’exemple de l’Église et de l’armée. C’est d’ailleurs un texte qui doit être réinterprété historiquement. Ce n’est pas un ouvrage qui préfigure le fascisme comme l’ont dit Lacan ou d’autres, c’est plutôt un texte sur l’après-coup de la révolution bolchevique à laquelle Freud se réfère nettement. Freud pensait que l’humanité était capable de tous les déchaînements mais ce n’était pas un réactionnaire comme Le Bon, il plaçait au contraire un espoir dans l’intériorisation de la loi. Je ne dis pas qu’il faut tout garder chez Freud, bien au contraire, il faut une interprétation critique, mais je constate que l’anti-freudisme radical s’appuie très souvent sur une véritable haine de l’intellect. Toutefois, de manière générale, je ne considère pas que la psychologie sociale ou autre ait vraiment des choses à nous apprendre sur la manière dont un tyran accède au pouvoir. Je ne crois pas qu’on puisse expliquer la montée du fascisme par la répression du désir comme le faisait Wilhelm Reich par exemple.

néanmoins, considérez-vous que la société contemporaine est principalement animée par la peur ?

Oui. Le journal Le Monde a publié récemment une étude montrant à quel point les Français sont plongés dans la morosité. Évidemment le peuple a peur du lendemain, de ne pas pouvoir finir le mois, mais il ressent également une peur politique, une peur de l’autre, une peur de perdre sa souveraineté qui fait le lit de l’extrême droite. Je trouve que les réponses que l’on propose aujourd’hui à ce problème sont souvent trop centrées sur l’économie et pas assez sur la politique et sur l’idéologie. Quand il y a une crise économique, cela ne sert à rien d’asséner des chiffres auxquels les gens ne comprennent rien : il faut au contraire relancer des engagements politiques, un idéal, un désir de changement. Je continue à croire qu’une des solutions est d’éduquer le peuple afin d’endiguer la peur. En cela, je reste très fidèle à l’esprit de 1789. Pour atteindre cet objectif, je pense qu’il faut chercher à mobiliser sur des thèmes idéologiques comme la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Je trouve aussi que les média ont une grande part de responsabilité dans la mise en place de ce climat de peur. Quand on voit que le nombre de Français favorables au rétablissement de la peine de mort a augmenté et avoisine les 50 %, on se dit que le journal de vingt heures devrait arrêter de brandir chaque jour des faits divers délibérément grossis pour faire croire qu’il y a un pédophile à tous les coins de rue. On a tout de suite peur que le moindre fait divers prenne la forme des attentats perpétrés par Anders Breivik

selon vous, y a-t-il un lien entre les différentes peurs sur lesquelles s’appuie l’extrême droite ?

Oui, il y a clairement un point commun, non seulement entre peur et haine mais aussi entre les différentes peurs et les différentes haines. On pourrait presque dire que celui qui est homophobe est aussi, inconsciemment, antisémite ou raciste car, au fond, ces gens ont la haine de tout et jouent sur toutes peurs : d’ailleurs, historiquement, dans le discours antisémite, la haine du Juif est associée à la haine de l’homosexuel : les deux seraient « féminisés », donc rangés dans un degré d’inhumanité proche de la bestialité. Le fait par exemple que Dieudonné ne s’avance plus masqué a eu le mérite de révéler les convergences qui peuvent exister entre des gens venus d’horizons très différents d’Alain Soral à Renaud Camus ou encore Marc-Édouard Nabe : ils s’entendent d’ailleurs très bien pour hurler ensemble contre tout le monde ou les uns contre les autres sur des plateaux de télévision complaisants. Ils ont un point commun : ils haïssent Freud ou plutôt le « nom » de Freud, c’est quand même extraordinaire : haïr un nom ! Sans avoir lu une ligne d’un œuvre et sans connaître les travaux des historiens. Comme si ce nom incarnait le paradigme de toutes les peurs. Jusqu’à présent, les liens entre ces gens n’étaient pas forcément visibles car ils ne s’exprimaient pas tous de la même manière, mais maintenant c’est un peu différent. En tout cas, je me fais insulter aussi bien de la part d’antisémites, d’anti-freudiens que de racistes, de pétainistes ou d’homophobes.

logiques identitaires prétendument « antisystème »

Comme si j’étais l’incarnation du nom de Freud et « bolchevique » ou « freudo-sémite » (dérivé de freudo-marxiste) par-dessus le marché. Aux États-Unis, c’est la frange extrême des républicains qui occupe cette place. C’est le même type de personnes qui se mobilisent contre les tentatives faites par Barack Obama pour mettre en place une Sécurité sociale aux États-Unis. C’est pour cela que je soutiens aussi bien Christiane Taubira dans son combat contre l’homophobie et le racisme que Manuel Valls dans sa lutte contre l’antisémitisme. Concernant l’affaire Dieudonné par exemple, je considère qu’il existe en France un arsenal de lois, notamment la loi de 1972, qui permettent d’agir avec une grande fermeté. Personnellement, je ne suis pas favorable à la loi Gayssot, car je considère que le rôle du législateur n’est pas de contrôler le travail des historiens. Néanmoins, je crois qu’il faut remobiliser les couches populaires sur des thèmes progressistes afin de battre en brèche les logiques identitaires prétendument « antisystème ». Antisystème, on sait très bien ce que cela recouvre : la haine de tout ce qui pense mais aussi de tout ce qui ferait intrusion dans l’irrationnel de la peur.

Vous êtes intervenue à plusieurs reprises en faveur de la loi autorisant le mariage pour tous. De quoi l’homophobie est-elle la peur ?

Depuis la fin du XIXe siècle, tout changement dans la famille alimente la peur du peuple. L’extrême droite brandit les lois naturelles de la famille alors que ce n’est même pas cela qui est en jeu. Ceux qui sont descendus dans la rue contre l’ouverture du mariage aux homosexuels avaient peur que tout le monde devienne homosexuel alors qu’il ne s’agissait que d’ouvrir des droits pour 6 % de la population française. Ils ont donné une image du catholicisme digne de Monseigneur Lefebvre et qui n’est même pas conforme à la réalité de cette religion aujourd’hui : beaucoup de familles catholiques acceptent à présent l’homosexualité et bientôt l’union des couples homosexuels. En réalité, ce que ne supportent pas Frigide Barjot et les autres opposants à cette loi, c’est l’idée que l’homosexualité se normalise. Ils n’acceptent l’homosexualité qu’à travers les figures d’Oscar Wilde, de Marcel Proust ou d’André Gide. Ils veulent bien de l’homosexuel maudit mais ils ne supportent pas l’homosexuel qui ne se voit pas, celui qui pénètre le corps de la nation en invisible. L’homophobie, tout comme l’antisémitisme, a besoin de reconnaître celui dont elle a peur, elle ne supporte pas qu’il devienne comme tout le monde.

les peurs qui meuvent la société française ont-elles quelque chose de spécifique ?

Il y a peut-être le passage à l’Europe qui est un peu plus douloureux en France que dans d’autres pays comme l’Allemagne ou l’Italie, qui n’ont pas la même tradition en matière de centralisation nationale. Néanmoins, je ne crois pas par exemple que le fascisme puisse se retrouver en position de conquérir le pouvoir en France ou que Marine Le Pen puisse remporter l’élection présidentielle. Je crois que l’extrême droite se fera toujours absorber par la droite. Je suis assez d’accord avec Zeev Sternhell pour dire que la France est pour ainsi dire toujours ballottée entre Valmy et Vichy. Dans la mesure où une partie des peurs que l’on retrouve aujourd’hui dans la société française peuvent s’expliquer par ce que Jacques Derrida nommait une « désouverainisation », on peut regretter que la droite ne soit pas davantage républicaine ou gaulliste. Le Conseil national de la Résistance s’appuyait sur un compromis gaullo-communiste, lequel reposait sur un patriotisme qui n’était pas un nationalisme. Dans le gaullisme comme dans le communisme, il existait un certain universalisme hérité de la Révolution française qui se refusait à cultiver la peur.


*Élisabeth Roudinesco est historienne de la psychanalyse. Elle est directrice de recherche à l’université de Paris 7 Denis-Diderot.