La psychiatrie de secteur réhabilitée ?

Mediapart Édition : Contes de la folie ordinaire

LA PSYCHIATRIE DE SECTEUR, CETTE UTOPIE FRANÇAISE OFFICIELLEMENT MISE EN SCÈNE PAR LE GOUVERNEMENT HOLLANDE

30 juin 2014 |


par Guy Baillon

La Ministre de la Santé Marisol Touraine le 19 juin 2014 lors de son discours présentant les orientations de la loi de santé a évoqué en priorité le vieillissement et les grandes maladies chroniques. La Ministre a d’abord situé la prévention comme « socle », puis le service territorial comme outil majeur de son plan. Pour expliciter ce ‘service territorial’ la Ministre a précisé : « Il y a 40 ans la psychiatrie a eu l’intuition du territoire !»
C’est en effet dans les années 70 que le Ministre de la Santé de l’époque a mis en place la sectorisation dans l’ensemble de la France comme cadre de l’application de la Nouvelle Politique pour la psychiatrie, la Politique de Secteur (circulaires des 14 et 15 mars 1972).

Lucien Bonnafé, 1960

Certes le projet avait été élaboré par un groupe de psychiatres et d’administrateurs entre 1939 et 1945 au lendemain des terreurs de la guerre et en plein espoir de solidarité nationale pour l’avenir, puis officialisé par la circulaire du 15 mars 1960 : « une équipe pluridisciplinaire pour une population de 66.666 habitants, un ‘secteur’ ». Rappelons que le terme de territoire plus simple avait été d’abord utilisé, c’est celui de secteur moins connu qui a été choisi car correspondant alors à la division d’activité des Assistantes Sociales, il a été conservé alors que le sens plus précis de cette politique abandonnant la psychiatrie asilaire hospitalière, aurait dû être « la Psychiatrie dans la Cité ».

annulation du discours démolisseur de Nicolas Sarkozy du 2 décembre 2008

Ainsi le service public de Psychiatrie est remis officiellement à l’honneur en 2014 par la Ministre de la Santé qui annule ainsi le discours démolisseur de Nicolas Sarkozy du 2 décembre 2008 ( celui-ci avait tenté d’effacer d’une phrase 50 ans de psychiatrie de service public, ne parlant que de danger et d’enfermement, ceci avait été concrétisé par la triste loi du 5-7-2011 désignant le malade mental comme un délinquant potentiel à enfermer préventivement avec un traitement sans consentement et sous contrôle familial).

continuité, disponibilité, proximité

La psychiatrie au lieu d’être centrée sur le judiciaire est ici réinscrite dans le champ médical. De plus le modèle de la psychiatrie de secteur est promu comme étant la ‘démarche’ qui sera celle de l’ensemble de ce champ, explicitée par le rappel de ses trois principes : « continuité, disponibilité, proximité »

La continuité des soins, ou la capacité des soignants à montrer les liens qu’il est utile de tisser entre les étapes successives des divers soins de la même personne quelle que soit leur durée.

La permanence de la disponibilité des mêmes soignants, garants de la mémoire des soins, ou la mise en place d’une veille prête à toute éventualité dans son évolution au long cours et constituant ainsi une part de prévention et de traitement.

La proximité, ou la nécessité pour les soignants à se situer « prés de chez eux », proche du lieu de vie du patient.

Rappelons que ces trois principes avaient été conçus par un groupe de psychiatres et d’administrateurs lors de l’expérience de la Résistance à la recherche de ce qui, dans le projet de la société solidaire espérée pour l’avenir, allait « accueillir » cette politique de soin, où la présence et le rappel de « l’humain » paraissaient si absents et pourtant si essentiels.

N’est-il pas évident aujourd’hui que dans notre société de plus en plus technique, standardisée ces principes prennent la force de valeurs autour de la dimension humaine de tout soin !

Les réponses thérapeutiques à toute maladie sont en effet à réaliser dans une permanence qui utilise clairement comme appui la « proximité » de la famille, des proches, des voisins, de tous ceux qui « ont des liens » avec la personne qui souffre, son contexte proche.

Ainsi non seulement la Politique de Secteur est reconnue officiellement et de façon plus claire et plus affirmée que par tous les gouvernements précédents, mais elle est mise à l’honneur puisque ses principes vont guider le projet de l’ensemble de la médecine.

associations et collectifs de patients

Certes pour la psychiatrie il reste à aborder les différentes étapes de son application. Il appartient à tous d’être vigilants, car par le passé il y a déjà eu là des quiproquos, voire des erreurs, et pas seulement du fait de l’Administration, mais des différents acteurs.

Sur ce point la Ministre va plus loin que précédemment car elle donne à l’ensemble de la médecine donc à la psychiatrie deux indications pour mener à bien cette application : « l’implication des patients », regroupés en associations, à cette élaboration, à son évolution et « le bien fondé des ‘groupes’ » et collectifs pour les défendre.

Ainsi la Ministre de la Santé reconnaît cette réalité que tout homme est membre de groupes (famille d’abord et substituts) et de collectifs qui sont des appuis, tout comme le fait que des souffrances psychiques sont toujours présentes dans un corps qui souffre, tout autant que des troubles physiques accompagnent toutes les maladies psychiques (l’expérience du SIDA, du diabète, des rhumatismes, des cancers, des psychoses et névroses graves en témoignent).

Ce texte souligne que l’écoute de la souffrance psychique et des grands troubles psychiques invite à ce que chacun s’intéresse autant à la personne qui souffre qu’à son entourage (sa famille d’abord laissée pour compte par la psychiatrie classique) et que tous les traitements psychiques ont une part collective (car l’homme n’a pas seulement un corps et une vie psychique, mais il est aussi fait de ‘liens’ à l’autre).

démocratie sanitaire vs. « idée fumeuse de bien-être de l’OMS »

Le texte invite pour cela à approfondir la notion de ‘démocratie sanitaire’ et celle de santé mentale (il ne cherche à promouvoir ni l’égalité des traitements ni l’idée fumeuse de ‘bien-être’ soutenue de façon démagogique et anti politique par l’OMS). Il indique que les patients doivent être informés « permettant aux patients de co-construire davantage les politiques de santé, et d’être associés, impliqués pour bâtir un système à leur image ». Ils « doivent être représentés dans toutes les agences nationales de santé. Une commission des usagers doit être créée ». « Le débat public doit être renforcé » (nous connaissons le poids de la stigmatisation constante que les médias font peser sur la psychiatrie et le bénéfice à tirer de ces débats).

D’où l’importance que revêt l’annonce par ce texte de la volonté de la Ministre de « reconnaître les associations de patients » (nous savons à quel point certains, comme la Fédération d’Associations de Patients de la PSYchiatrie, la FNAPSY, ont été malmenés par les précédents gouvernements).

Le texte inclut dans la santé mentale à côté des soins « l’insertion et la coordination des acteurs, » ce qui intègre habilement les apports complémentaires aux soins de la loi de 2005 sur les handicaps, en particulier le handicap psychique.

Nous pouvons penser que le rapport Robiliard, même s’il n’y est fait aucune référence, a éclairé ces derniers points. Il est clair aussi que la Ministre de la Santé va beaucoup plus loin.

pour la première fois la psychiatrie au centre de la médecine

La Ministre apporte non seulement une reconnaissance à la Politique de Secteur, mais elle cherche à stimuler la démarche médicale française dans son ensemble avec les valeurs sur lesquelles la psychiatrie a été expérimentée pendant 40 ans. Pour la première fois la psychiatrie dans cet ensemble n’est ni annulée ni exclue (elle a été souvent méprisée même par une part du corps médical comme inférieure, secondaire) elle est au centre de la médecine, distincte de la chirurgie, de la médecine, de l’obstétrique, avec ses spécificités, et inséparable.

reste la mise en application

Mais, maintenant, une fois les principes de la Psychiatrie de Secteur reconnus par ce texte, reste son application. Elle doit être préparée. Comment ?

Permettez moi d’affirmer, ce qui va provoquer de vives réactions chez bon nombre de mes collègues, que la Psychiatrie de Secteur est une grande UTOPIE !

Elle risque fort d’être à nouveau une coquille vide si, sur le terrain, elle n’est pas l’objet d’une profonde mobilisation, comme je l’ai affirmé à plusieurs reprises avec d’autres amis, ces dernières années dans les colonnes de Médiapart.

Je voudrais évidemment m’expliquer sur cette « Utopie » et sur l’Urgence qui serait alors la nôtre, je tenterai de le faire dans deux prochains textes à paraitre dans l’édition de Médiapart.

Pierre RAYMOND, philosophe

disparition de Pierre RAYMOND

par Henri Roudier

structuralisme

Le philosophe Pierre Raymond vient de mourir à l’âge de soixante et onze ans. Avec lui disparait, trop tôt, une de ces voix qui ont compté pour une génération passionnée par les avancées de ce qu’on appelait structuralisme à la fin des années soixante et par les efforts de Louis Althusser pour déconstruire un marxisme figé dans des formes politiques qui n’avaient plus grand sens.

histoire du calcul de l’infini, de la logique, des probabilités

Ancien élève de l’ENS de la rue d’Ulm, professeur en première supérieure au lycée Fénelon à Paris, proche d’Althusser, Pierre Raymond était un pédagogue hors pair ainsi que l’auteur d’une oeuvre qui a compté dans ce moment si intense de la pensée française. Œuvre théorique, qui ferait reculer les esprits avides de facilité d’aujourd’hui, mais dans laquelle la théorie se lit dans une langue claire et d’une rigueur inégalée. L’intelligence de Pierre Raymond frappait également par sa grande culture mathématique. Ses recherches le conduiront à reconstruire les grands moments de l’histoire du calcul de l’infini, de la logique ou encore des probabilités dans une perspective dialectique.

construire des méthodes sans avoir besoin de recourir à une méthode de la méthode

Cela lui permettait de critiquer aussi bien une certaine « idéologie de la rigueur » que l’idée de lois formelles générales qui seraient hors le monde : en quelque sorte, s’il y a bien de l’universel, c’est parce qu’il est possible de construire des méthodes sans avoir besoin de recourir à une méthode de la méthode. Ses recherches l’avaient ainsi conduit à réfléchir aux côtés de philosophes comme Xavier Renou, son compagnon de toujours, ou de Pierre Guenancia, de psychanalystes comme Michel Plon, mais également de mathématiciens, comme Christian Housel, Jean Jacques Sansuc ou encore Jean-Louis Ovaert, figure légendaire de l’enseignement des mathématiques, qui vient également de disparaitre.

Comment ne pas évoquer également ce séminaire de l’ENS où se déployait un raisonnement lumineux qui donnait accès à des textes souvent difficiles, où se croisaient l’histoire des mathématiques, de la logique et les grandes ruptures philosophiques des XVIIIème et XIXème siècle ?

ni positivisme anglo-saxon ni marxisme mécanique

Comment ne pas évoquer enfin cette collection d’ouvrages que Pierre Raymond a dirigé à la fin ses années soixante dix. Intitulée Algorithme, éditée chez Maspero, cette collection accueillait des travaux qui ont permis à toute une génération de parcourir les chemins de l’histoire des sciences sans céder aux sirènes du positivisme anglo-saxon ou d’un marxisme mécanique figé dans des postures délétères. On y apprenait la rigueur tout en se méfiant de l’idéologie de la rigueur à laquelle il avait d’ailleurs consacré un séminaire.

rigueur sans l’idéologie de la rigueur

La voix d’un grand philosophe s’est tue ; mais une œuvre reste, indispensable, exigeante qui peut nous accompagner encore : lire ou relire ces textes auprès desquels bien des esprits qui font aujourd’hui de la philosophie un vêtement de commande médiatique paraitraient bien pauvres, reste d’actualité.

bibliographie

Pierre Raymond, Le passage au matérialisme, Maspero, 1973.
Pierre Raymond, La Résistible fatalité de l’histoire, Hallier – Albin Michel 1982.
Pierre Raymond, Dissiper la terreur et les ténèbres, Klincksieck 1992.
Ouvrage collectif dirigé par Pierre Raymond, Althusser philosophe ( PUF 1998)

Collection Algorithme (Maspero) :

Pierre Raymond, L’histoire et les sciences
Pierre Raymond, Matérialisme dialectique et logique
Pierre Raymond, De la combinatoire aux probabilités

Également :

Michel Plon, La Théorie des jeux, une politique imaginaire.
Pierre Guenancia, Du vide à Dieu, essai sur la physique de Pascal.
Anne-Françoise Schmid, Une philosophie de savant, Henri Poincaré et la logique mathématique.
Xavier Renou, L’Infini aux limites du calcul: Anaximandre, Platon, Galilée.
Christian Houzel, Jean-Jacques Sansuc, Jean-Louis Ovaert, Pierre Raymond, Philosophie et calcul de l’infini.

M. Hollande, vous êtes comptable d’une certaine idée de la France qui se joue à Gaza

M. Hollande, vous êtes comptable d’une certaine idée de la France qui se joue à Gaza

par Rony Brauman Régis Debray Christiane Hessel Edgar Morin
Le Monde 4 août 2014

deux poids deux mesures


Quand la violence crée une spirale incontrôlée et la mort de 300 civils innocents, la situation exige une réponse urgente et déterminée « ,
viennent d’indiquer à bon escient le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, et le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, au moment d’élever au niveau 3 les sanctions économiques contre la Russie. On ne sache pas que le président russe, Vladimir Poutine, où l’un de ses subordonnés, ait donné l’ordre de faire sauter en vol le Boeing 777 de la Malaysa Airlines. Il y a déjà cinq fois plus de civils innocents massacrés à Gaza, mais ceux-là soigneusement ciblés et sur l’ordre direct d’un gouvernement. Les sanctions de l’Union européenne contre Israël restent au niveau zéro. L’annexion de la Crimée russophone déclenche indignation et sanctions. Celle de la Jérusalem arabophone nous laisserait impavides ? Peut-on à la fois condamner M. Poutine et absoudre M. Nétanyahou ? Encore deux poids deux mesures ?

Nous avons condamné les conflits interarabes et intermusulmans qui ensanglantent et décomposent le Moyen-Orient. Ils font plus de victimes locales que la répression israélienne. Mais la particularité de l’affaire israélo-palestinienne est qu’elle concerne et touche à l’identité des millions d’Arabes et musulmans, des millions de chrétiens et Occidentaux, des millions de juifs dispersés dans le monde.

Ce conflit apparemment local est de portée mondiale et de ce fait a déjà suscité ses métastases dans le monde musulman, le monde juif, le monde occidental. Il a réveillé et amplifié anti-judaïsme, anti-arabisme, anti-christianisme (les croisés) et répandu des incendies de haine dans tous les continents.

mourir dans une terrible solitude

Nous avons eu l’occasion de nous rendre à Gaza, où il existe un Institut culturel français ; et les SOS que nous recevons de nos amis sur place, qui voient les leurs mourir dans une terrible solitude, nous bouleversent. N’ayant guère d’accointances avec les actuels présidents du Conseil et de la Commission européens, ce n’est pas vers ces éminentes et sagaces personnalités que nous nous tournons mais vers vous, François Hollande, pour qui nous avons voté et qui ne nous êtes pas inconnu. C’est de vous que nous sommes en droit d’attendre une réponse urgente et déterminée face à ce carnage, comme à la systématisation des punitions collectives en Cisjordanie même.

ne mentez pas

Les appels pieux ne suffisent pas plus que les renvois dos à dos qui masquent la terrible disproportion de forces entre colonisateurs et colonisés depuis quarante-sept ans. L’écrivain et dissident russe Alexandre Soljenitsyne (1918-2008) demandait aux dirigeants soviétiques une seule chose :  » Ne mentez pas. «  Quand on ne peut résister à la force, on doit au moins résister au mensonge. Ne vous et ne nous mentez pas, monsieur le Président. On doit toujours regretter la mort de militaires en opération, mais quand les victimes sont des civils, femmes et enfants sans défense qui n’ont plus d’eau à boire, non pas des occupants mais des occupés, et non des envahisseurs mais des envahis, il ne s’agit plus d’implorer mais de sommer au respect du droit international.

retour de l’insécurité pour tous

La France est bien placée pour initier un mouvement des grands pays européens pour la suspension de l’accord d’association entre Israël et l’UE, accord conditionné au respect de nos valeurs communes et des accords de paix souscrits par le passé. De même pourrait-elle faire valoir qu’un cessez-le-feu qui déboucherait sur un retour au statu quo ante, lui-même déjà intolérable, ne ferait que contribuer au pourrissement de la situation et donc au retour de l’insécurité pour les uns comme pour les autres.

L’enfermement complet n’est ni viable ni humain. Pourquoi la police européenne ne pourrait-elle revenir sur tous les points de passage entre Gaza et l’extérieur, comme c’était le cas avant 2007 ?

l’extrême droite israélienne

Nous n’oublions pas les chrétiens expulsés d’Irak et les civils assiégés d’Alep. Mais à notre connaissance, vous n’avez jamais chanté La Vie en rose en trinquant avec l’autocrate de Damas ou avec le calife de Mossoul comme on vous l’a vu faire sur nos écrans avec le premier ministre israélien au cours d’un repas familial. L’extrême droite israélienne vous semblant moins répréhensible que l’extrême droite française, à quelque chose cette inconséquence pourrait être bonne : faciliter les échanges et les pressions au nom de valeurs communes. Israël se veut défenseur d’un Occident ex-persécuteur de juifs, dont il est un héritier pour le meilleur et pour le pire. Il se dit défenseur de la démocratie, qu’il réserve pleinement aux seuls juifs, et se prétend ennemi du racisme tout en se rapprochant d’un apartheid pour les Arabes.

sujets aux mêmes devoirs et obligations que les autres États

L’école stoïcienne recommandait de distinguer, parmi les événements du monde, entre les choses qui dépendent de nous et celles qui ne dépendent pas de nous. On ne peut guère agir sur les accidents d’avion et les séismes – et pourtant vous avez personnellement pris en main le sort et le deuil des familles des victimes d’une catastrophe aérienne au Mali. C’est tout à votre honneur. A fortiori, un homme politique se doit de monter en première ligne quand les catastrophes humanitaires sont le fait de décisions politiques sur lesquelles il peut intervenir, surtout quand les responsables sont de ses amis ou alliés et qu’ils font partie des Nations unies, sujets aux mêmes devoirs et obligations que les autres États. La France n’est-elle pas un membre permanent du Conseil de sécurité ?

Ce ne sont certes pas des Français qui sont directement en cause ici, c’est une certaine idée de la France dont vous êtes comptable, aux yeux de vos compatriotes comme du reste du monde. Et il ne vous échappe pas que faux-fuyants et faux-semblants ont une crédibilité et une durée de vie de plus en plus limitées.


Rony Brauman Régis Debray Christiane Hessel Edgar Morin sont :

– Ex-président de MSF, professeur à Sciences Po
– Écrivain
– Veuve de Stéphane Hessel
– Directeur de recherches émérite au CNRS

© Le Monde

L’antisémitisme matrice de tous les racismes

“L’antisémitisme est la matrice de tous les racismes”

par Élisabeth Roudinesco
Propos recueillis par Juliette Bénabent et Yohav Oremiatzki – Télérama n° 3368

Entretien | L’historienne et psychanalyste revient sur deux siècles d’antisémitisme en France. A l’heure où les manifestations pro-palestiniennes font resurgir les divisions hexagonales héritées, notamment, de l’affaire Dreyfus.

Le 03/08/2014 à 00h00- Mis à jour le 31/07/2014 à 12h33

Dans le sillage de manifestations en soutien à la population de Gaza, mi-juillet, Paris et sa banlieue ont vu des commerces tenus par des Juifs incendiés, entendu fuser d’immondes « on va vous cramer » ou « mort aux Juifs ». En dépit d’interdictions, certains rassemblements ont donné lieu à de violents débordements antisémites, mettant à mal toute opinion mesurée sur la guerre qui se déroule entre l’armée israélienne et le Hamas, dans la bande de Gaza.

L’historienne et psychanalyste Élisabeth Roudinesco, dans son livre Retour sur la question juive (1), retraçait une histoire du rejet des Juifs, en s’appuyant sur la littérature et la psychanalyse. Selon elle, depuis la Révolution française, il y a toujours eu « deux France » à l’égard des Juifs : l’une accueillante et émancipatrice ; l’autre excluante et persécutrice. Elle décrypte aujourd’hui la violence des réactions françaises.

Pourquoi le conflit israélo-palestinien déchaîne-t-il de telles passions en France ?

Il en déchaîne ailleurs aussi, ainsi à Londres, où elles s’expriment moins dans la rue mais très fortement dans les débats politiques ou universitaires, par exemple sur le port du voile. Mais la France a plusieurs spécificités. Elle a d’abord une importante immigration issue de la décolonisation des pays du Maghreb, dont certains membres s’identifient à un peuple palestinien qui revivrait, d’une certaine manière, la colonisation française. Elle a aussi une abondante communauté juive, dont une partie s’est politisée et radicalisée sous l’influence de certaines fractions extrémistes des institutions juives.

Et puis la France est un État laïque, qui refuse catégoriquement l’expression de tout communautarisme –, alors que l’Angleterre, par exemple, s’en accommode. Mais dans le même temps sa politique d’intégration semble en échec, pour des raisons économiques notamment, et la pauvreté des banlieues ne fait qu’empirer ces ressentiments et laisser libre champ au radicalisme.

D’autre part, n’oublions pas que la France est le pays de la Révolution ! Elle est profondément contrastée, et a toujours une lecture extrêmement politisée des conflits et des enjeux. Grâce à la Révolution française, puis à Napoléon, les Juifs ont acquis ici plus de droits civiques, et plus tôt, qu’ailleurs. Dès 1904, mon père est venu en France, dans le culte de Voltaire, pour fuir l’antisémitisme de Rou­manie. Nous sommes aussi le pays de l’affaire Dreyfus et de la pire des collaborations, celle du régime de Vichy. Il y a toujours eu deux France : celle que j’aime, la France ­généreuse des dreyfusards, celle qui a très tôt protégé et accueilli les Juifs, et une France réactionnaire qui a toujours été marquée par l’antisémitisme. Cette dualité fait partie de notre nature profonde.

“L’antisémitisme et le racisme anti-arabe
sont les deux facettes d’une même pensée
d’extrême droite que l’on voit grandir en France.”

L’inconscient collectif français est-il irrécupérablement antisémite ?

Non, je ne dirais pas cela, puisque la France est divisée, elle n’a pas un inconscient collectif unique. Lorsque j’entends certains brandir le vocabulaire de la Seconde Guerre mondiale [les slogans antisémites des manifestants, mais aussi les « pogroms » évoqués par le Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France) après les débordements des manifestations de la région parisienne, ndlr], je suis outrée. Il n’y a aucune comparaison possible. Aujourd’hui, Israël est un État auquel tous les Juifs de la Diaspora ne s’identifient pas, et dont on peut critiquer la politique d’escalade. Et tout en affirmant que les cinq millions de musulmans de France ont le droit de vivre en paix, on ne peut accepter le soutien à un Hamas qui refuse de reconnaître l’existence de l’État d’Israël.

[…] Disons que l’antisémitisme va de pair avec le racisme – même s’il le précède historiquement. Le mot « antisémitisme » apparaît en Allemagne dans les années 1870. C’est la haine des Juifs en tant que prétendue race, alors que le concept précédent d’antijudaïsme, lui, était purement religieux. L’antisémitisme, c’est la matrice de tous les racismes !

En France, aujourd’hui, la montée en puissance d’un certain discours politique attise la haine contre les Juifs, c’est vrai, mais elle attise pareillement la haine contre les Arabes. L’antisémitisme et le racisme anti-arabe sont les deux facettes d’une même pensée d’extrême droite que l’on voit grandir en France.

Observez-vous une confusion entre antisionisme et antisémitisme ?

Le sionisme est un mouvement politique, historique, qui a abouti à la création de l’État d’Israël, en 1948. On ne peut donc pas aujourd’hui être « antisioniste », cela n’a plus de sens, sauf à contester l’existence même de cet État. La confusion s’opère entre hostilité à la politique israélienne d’une part, et antisémitisme d’autre part. C’est absolument stupide. Même en Israël, il existe une opposition à cette politique, bien qu’elle soit écrasée par une sorte de sursaut national, surtout en temps de guerre. En outre, une bonne partie de l’intelligentsia, pourtant très attachée à Israël, voyage et enseigne beaucoup à l’étranger, en France ou aux États-Unis, avec le risque que le pays soit livré aux forces les plus obscurantistes…

C’est terrible, il est arrivé la pire des choses possibles : le peuple le plus persécuté de l’Histoire, après avoir créé un État sur sa Terre promise, est à son tour devenu persécuteur. Et, en agissant ainsi, il fait reflamber l’antisémitisme partout dans le monde, qui n’en a pas besoin, car il n’est pas mort, et ne mourra jamais. C’est une véritable tragédie juive.

Un discours modéré sur la question peut-il encore s’exprimer en France ?
Il le faut à toute force, et je l’exprime ! À la sortie de mon livre, j’ai été attaquée de toutes parts, traitée d’un côté de « mauvaise Juive », et de l’autre de « sioniste ». Il faut s’accrocher, tenir bon. Je n’ai pas peur de dire que je soutiens l’idée d’un État palestinien, mais que je lutte contre toutes les formes d’antisémitisme ; que je suis évidemment favorable à l’existence d’Israël, mais hostile à la volonté de conquête, d’extension des territoires, à la politique désastreuse de Benyamin Netanyahou et de la droite conservatrice israélienne. Et je compatis à la souffrance des deux peuples ! Une position modérée doit être possible en France. Même si ­cela semble parfois désespéré, je continue d’avoir confiance dans les forces de progrès de ce pays.

(1) Ed. Albin Michel, 2009.

À propos d’une lettre inédite de Freud sur le sionisme et la question des lieux saints

À propos d’une lettre inédite de Freud sur le sionisme et la question des Lieux Saints

par Élisabeth Roudinesco

Psychanalyste, historienne, EPHE, Université Paris VII, 89 Avenue Denfert-Rochereau 75014 Paris.

Lettre inédite de Sigmund Freud à Chaim Koffler, membre de la Fondation pour la réinstallation des Juifs en Palestine (Keren Ha Yesod [1]), datée du 26 février 1930.

Traduction française de la lettre de Freud par Jacques Le Rider [2]

Prof. Dr Freud
Vienne, 19 Berggasse, 26 /2/1930

Monsieur le docteur,

Je ne peux pas faire ce que vous souhaitez. Ma réticence à intéresser le public à ma personnalité est insurmontable et les circonstances critiques actuelles ne me semblent pas du tout y inciter. Qui veut influencer le grand nombre doit avoir quelque chose de retentissant et d’enthousiaste à lui dire et cela, mon jugement réservé sur le sionisme ne le permet pas. J’ai assurément les meilleurs sentiments de sympathie pour des efforts librement consentis, je suis fier de notre université de Jérusalem et je me réjouis de la prospérité des établissements de nos colons [3]. Mais, d’un autre côté, je ne crois pas que la Palestine puisse jamais devenir un État juif ni que le monde chrétien, comme le monde islamique, puissent un jour être prêts à confier leurs lieux saints à la garde des Juifs. Il m’aurait semblé plus avisé de fonder une patrie juive sur un sol historiquement non chargé ; certes, je sais que, pour un dessein aussi rationnel, jamais on n’aurait pu susciter l’exaltation des masses ni la coopération des riches. Je concède aussi, avec regret, que le fanatisme peu réaliste de nos compatriotes [4] porte sa part de responsabilité dans l’éveil de la méfiance des Arabes. Je ne peux éprouver la moindre sympathie pour une piété mal interprétée qui fait d’un morceau de mur d’Hérode une relique nationale et, à cause d’elle, défie les sentiments des habitants du pays.

Jugez vous-même si, avec un point de vue aussi critique, je suis la personne qu’il faut pour jouer le rôle de consolateur d’un peuple ébranlé par un espoir injustifié.



COMMENTAIRE

En août 1929, deux ans après la publication en langue arabe du Protocole des Sages de Sion, qui allait donner naissance quelques années plus tard à un véritable antisémitisme dans le monde arabe, des émeutes survinrent à Hébron au cours desquelles des Palestiniens massacrèrent l’une des plus anciennes communautés juives du Yishouv. Face aux revendications nationalistes de ce peuple, qui se sentait dépossédé de sa terre, les dirigeants des mouvements sionistes étaient divisés sur la conduite à tenir. Les uns, comme Vladimir Zeev Jabotinsky considéraient que les Arabes étaient marqués par un déterminisme biologique qui leur interdirait toujours d’accepter la présence des Juifs et qu’il fallait en conséquence construire un « mur d’acier » démographique entre les deux communautés, alors que les autres – militants de la gauche socialiste – commençaient au contraire à prendre conscience de la nécessité d’une cohabitation. Aussi concevaient-ils l’idée de créer un Conseil législatif palestinien à parité entre Juifs et Arabes. C’était « reconnaître aux Arabes un droit égal sur la Palestine, écrit Georges Bensoussan, concession de taille aux yeux des dirigeants juifs unanimement convaincus que le droit historique des Juifs n’était pas comparable au droit de résidence des Arabes [5] ».

Ni les insurrections, ni les tueries, ni les violences, qui ne cessaient de s’amplifier, ne permettaient de résoudre le terrible problème de l’accès aux lieux saints, interdits aux immigrants. Et si la presse hébraïque s’en prenait durement aux Juifs orthodoxes d’Hebron qu’elle accusait de s’être laissés égorger sans résister, certains sionistes de droite, et notamment le célèbre Abraham Schwadron, archiviste et collectionneur d’autographes, en appelaient au respect des victimes sans pour autant apporter la moindre solution à la grande tragédie palestinienne dont, soixante ans après la Shoah, nous sommes aujourd’hui les héritiers : « Les saints de Hébron, écrit-il, […] qui, n’ont pas essayé de se défendre eux-mêmes, et n’ont pas cherché à tuer un seul de leurs assaillants, sont morts d’une mort absolument immorale [6]. »

C’est dans ce contexte que Chaim Koffler, membre viennois du Keren Ha Yesod, s’adressa à Freud pour lui demander, comme à d’autres intellectuels de la diaspora, de soutenir la cause sioniste en Palestine et le principe de l’accès des Juifs au Mur des Lamentations. Il reçut aussitôt de celui-ci la lettre publiée ici pour la première fois en allemand et en français dans une traduction de Jacques Le Rider.

À l’évidence, la missive du fondateur de la psychanalyse déplut aux membres du Keren Ha Yesod, puisque dans une autre lettre adressée à Abraham Schwadron, Koffler souligne : « La lettre de Freud, malgré son authenticité et sa tonalité chaleureuse, ne nous est pas favorable. Et comme ici, en Palestine, il n’y a pas de secret, il est probable qu’elle quittera la collection des autographes de la Bibliothèque de l’Université, pour être rendue publique. Si je ne peux être utile au Keren Ha Yesod, je voudrais au moins ne pas nuire à sa cause. Si vous désirez, à titre personnel, lire ce manuscrit, pour ensuite me le rendre, je vous le ferais remettre par le docteur Manka Spiegel qui doit effectuer un voyage touristique en Palestine. »

Schwadron répondit en hébreu à Koffler, à l’aide d’un post-scriptum ajouté à la lettre de celui-ci : « Certes, il n’y a en Palestine aucun secret mais comme je ne suis pas naturalisé, ma collection ne reçoit pas d’aide et elle n’est guère consultée par le public […] Ni montrée, ni remise à n’importe qui, c’est-à-dire, pour être plus exact, à un non-sioniste, cela relève de ma responsabilité : je vous “ordonne comme les messagers célestes (Daniel, 2/14) de vous hâter”. Je vous promets, au nom de la Bibliothèque, qu’“aucun œil humain ne la verra [7] ” (Job, 7/8). »

La promesse qu’aucun œil humain ne verrait cette missive, jugée désastreuse pour la cause sioniste, fut respectée pendant environ soixante ans. Mais, comme la meilleure manière de dissimuler une archive, c’est encore de la détruire, cette lettre, du fait même du mystère qui pesait sur sa localisation et sur son existence, suscita de multiples rumeurs. Elle ne contenait d’ailleurs rien d’autre qu’un secret de polichinelle, puisque Freud eut maintes fois l’occasion d’exprimer sur le sionisme, sur la Palestine et sur les lieux saints une opinion identique à celle adressée au Keren Ha Yesod.

cette piété fourvoyée qui fabrique une religion nationale

Ainsi, le même jour – 26 février 1930 – il envoyait à Albert Einstein une autre lettre qui reprenait point par point la même argumentation : détestation de la religion, scepticisme à l’égard de la création d’un état juif en Palestine, solidarité envers ses « frères » sionistes – qu’il appelait parfois ses « frères de race » – empathie enfin pour la cause sioniste, dont pourtant il ne partagera jamais l’idéal : « Quiconque veut influencer la foule, doit avoir quelque chose de retentissant et d’enthousiaste à dire, et mon jugement pondéré et nuancé sur le sionisme, ne va pas dans ce sens. » Freud se déclarait fier de « notre » université et de « nos » kibboutzim, mais il ne croyait pas à la création d’un état juif parce que, disait-il, les Musulmans et les Chrétiens n’accepteront jamais de confier leurs sanctuaires à des Juifs : « J’aurais mieux compris que l’on eût fondé une patrie juive sur un sol vierge, non grevé historiquement ». Et il déplorait le « fanatisme irréaliste de ses frères juifs » qui contribuait à « éveiller la méfiance des Arabes ». Et enfin : « Je ne puis trouver en moi l’ombre d’une sympathie pour cette piété fourvoyée qui fabrique une religion nationale à partir du mur d’Hérode, et qui, pour l’amour de quelques pierres, ne craint pas de heurter les sentiments des populations autochtones [8]. »

Pour bien marquer par ailleurs qu’il restait solidaire des entreprises sionistes – et plus encore après la prise du pouvoir par les nazis – Freud n’hésita pas, à l’occasion du quinzième anniversaire de la création du Keren Ha Yesod, à envoyer à Leib Jaffé une missive élogieuse : « Je veux vous assurer que je sais fort bien à quel point votre fondation est un instrument efficace, puissant et bénéfique pour l’installation de notre peuple sur la terre de ses ancêtres […] Je vois là un signe de notre invincible volonté de vivre qui a jusqu’ici bravé deux mille ans d’oppression étouffante [9]. »

Mais, à son arrivée à Londres, en 1938, quand le représentant anglais du Keren Ha Yesod lui réclama une nouvelle lettre de soutien, Freud répondit encore de façon négative. Les persécutions antisémites qui l’avaient contraint à quitter Vienne n’avaient en rien modifié son opinion. Il se sentait toujours aussi solidaire de son peuple mais il continuait à détester toute forme de religion, y compris le judaïsme. En conséquence, il acceptait difficilement l’idée qu’un état juif pût être viable précisément parce qu’un tel état, en se réclamant d’une sorte « d’être juif », ne pourrait nullement, à ses yeux, devenir laïc.

juif de diaspora, universaliste et athée, plutôt que guide spirituel attaché à une nouvelle terre promise

En un mot, Freud assimilait le mouvement sioniste dans son ensemble à une entreprise de rejudaïsation des Juifs, à une sorte de nouveau messianisme, plutôt qu’à une utopie socialiste ou à une entreprise politique. Aussi préférait-il sa position de Juif de diaspora, universaliste et athée, à celle de guide spirituel attaché à une nouvelle terre promise : « Tout en vous remerciant de m’accueillir en Angleterre, j’aimerais vous demander de ne pas me traiter “comme un guide d’Israël”. Je souhaiterais être considéré seulement comme un modeste homme de science et d’aucune autre manière. Bien qu’étant un bon Juif qui n’a jamais renié le judaïsme, je ne peux néanmoins oublier mon attitude totalement négative envers toutes les religions, y compris le judaïsme, ce qui me différencie de mes confrères juifs et me rend inapte au rôle que vous voudriez m’attribuer [10]. »

autour d’un bout de mur idolâtré, des Arabes fanatiques et antisémites face à des Juifs intégristes et racistes

Freud n’ignorait rien du grand mouvement de régénération des Juifs inauguré par les pères fondateurs du sionisme : Theodor Herzl et Max Nordau. Il connaissait les hommes et les idées. Mais, bien qu’il n’eût jamais renié sa judéité, c’est-à-dire son sentiment d’appartenance non pas à la religion juive ou au judaïsme, mais à son identité de Juif sans dieu, de Juif viennois assimilé – et de culture allemande – il ne concevait pas que le retour à la terre des ancêtres pût apporter la moindre solution à la question de l’antisémitisme européen [11]. Et c’est pourquoi, il préconisait le choix d’un autre territoire que celui des origines : un territoire neuf où l’on ne soit pas contraint de mener de nouvelles guerres de religions. À cet égard, il eut l’intuition magistrale que la question de la souveraineté sur les lieux saints serait un jour au centre d’une querelle presque insoluble, non seulement entre les trois monothéismes, mais entre les deux peuples frères résidant en Palestine [12]. Il redoutait à juste titre qu’une colonisation abusive ne finisse par opposer, autour d’un bout de mur idolâtré, des Arabes fanatiques et antisémites à des Juifs intégristes et racistes.

On ne trouve chez Freud aucune des grandes imprécations qui ponctuent les discours de Nordau sur l’avenir du « nouveau Juif ». Freud ne regardait pas les Juifs européens comme des êtres pathologiques, abâtardis par des siècles d’oppression. N’ayant jamais adhéré ni à la théorie de la dégénérescence, ni à la psychologie des peuples, il ne pensait pas que seul l’ancrage dans une terre était susceptible de doter les Juifs d’un corps biologique rénové ou d’un psychisme purifié de toutes les anciennes tares dues à leur abaissement.

affronter les préjugés de masse dans la plus haute des solitudes

Bien au contraire, Il pensait qu’il y avait dans la judéité intellectuelle, détachée de ses racines religieuses ou communautaires, quelque chose de « miraculeux et d’inaccessible à toute analyse ». Ce quelque chose, ce « propre du Juif », il le décrira jusqu’à la publication de L’homme Moïse [13], non pas comme une élection, ou comme un particularisme, mais comme un état transhistorique seul capable de conduire les Juifs à une véritable grandeur, c’est-à-dire à cette capacité inouïe d’affronter les préjugés de masse dans la plus haute des solitudes : « C’était seulement à ma nature de Juif que je devais les deux qualités qui m’étaient devenues indispensables dans ma difficile existence. Parce que j’étais juif, je me suis trouvé libéré de bien des préjugés qui limitent chez les autres l’emploi de leur intelligence. En tant que Juif, j’étais prêt à passer dans l’opposition et à renoncer à m’entendre avec la majorité compacte [14]. »

La terre promise investie par Freud ne connait ni frontière, ni patrie. Elle n’est entourée d’aucun mur et n’a besoin d’aucun barbelé pour affirmer sa souveraineté. Interne à l’homme lui-même, interne à sa conscience, elle est tissée de mots et de fantasmes. Héritier d’un romantisme devenu scientifique, Freud emprunte ses concepts à la civilisation gréco-latine et à la Kultur allemande. Quant au territoire qu’il prétend explorer, il le situe dans un ailleurs impossible à cerner : celui d’un sujet dépossédé de sa maîtrise de l’univers, détaché de ses origines divines, immergé dans le malaise de son ego.

On comprend alors pourquoi Freud, Juif de la Haskala, eut, sa vie durant, le souci que la psychanalyse ne fût pas assimilée à une « science juive », c’est-à-dire, selon lui, à une psychologie des particularismes et non à une théorie scientifique et universelle de l’inconscient et du désir. Freud ne voulait pas que sa doctrine fût enfermée dans un ghetto. Et pour bien démontrer qu’elle ne relevait en rien d’un genius loci, il était prêt à tout, et notamment à confier à Carl Gustav Jung, c’est-à-dire à un non-Juif antisémite, la direction de l’International Psychoanalytical Association (IPA) : « Nos camarades aryens nous sont bel et bien indispensables, écrit-il à Karl Abraham en 1908, sans quoi la psychanalyse serait la proie de l’antisémitisme [15]. »

Mais le plus étonnant, c’est qu’en 1913, quand Jung quitta le cercle freudien pour créer son propre mouvement, Freud, furieux et blessé, se laissa emporter. Pendant quelque temps [16], traversé par une sorte de crise de rejudaïsation imaginaire de sa doctrine, il déclara que seuls de bons Juifs, c’est-à-dire les disciples du premier cercle de la MittelEuropa, seraient capables, à l’avenir, de mener à bien la politique de la psychanalyse. Finalement, c’est à Ernest Jones, seul non-Juif du Comité secret, que fut confiée la lourde tâche de diriger l’IPA.

une judéité sans dieu, détachée de ses racines, et donc patrimoine de l’humanité

On connaît la suite. En 1935, adepte de la thèse du « sauvetage » de la psychanalyse, Jones accepta de présider, à Berlin, la séance de la Deutsche Psychoanalytische Gesellschaft (DPG) au cours de laquelle les non-Juifs furent contraints de démissionner. Par la suite, la psychanalyse fut décrétée « science juive » par les nazis qui mirent en œuvre un véritable programme de destruction, non seulement de ses praticiens non exilés, mais de son vocabulaire, de ses mots, de ses concepts. Le qualificatif tant redouté par Freud ne s’appliqua qu’à sa doctrine et jamais aux autres écoles de psychiatrie dynamique fondées par des Juifs. Et c’est sans doute parce que la psychanalyse était la seule à revendiquer cet héritage d’une judéité sans dieu, détachée de ses racines, et donc patrimoine de l’humanité, qu’elle fut, en tant que telle, promise à l’extermination. Car quand on extermine le Juif parce qu’il est juif, on extermine l’homme lui-même.

Après avoir été soigneusement dissimulée, la lettre de Freud au Keren Ha Yesod connut un destin chaotique. En 1978, elle fut citée en anglais dans un article consacré à Freud et à Herlz [17] et en 1991, après avoir été mentionnée dans un hebdomadaire algérien qui cherchait à démontrer que Freud n’avait guère de sympathie pour le sionisme, elle fut traduite en anglais intégralement par Peter Loewenberg, psychanalyste américain membre de l’IPA : celui-ci la publia accompagnée d’un commentaire de son crû, la jugeant antisioniste et assez peu lucide sur l’avenir : « Freud, disait-il, s’est trompé à propos de sa prédiction, puisque l’état juif existe vraiment [18]… ». Loewenberg semblait oublier que si Freud était réservé quant à la création en Palestine d’un état juif, il tenait toujours à marquer sa solidarité envers ses frères sionistes : qui aime bien châtie bien.

Alain de Mijolla jugea alors qu’il était nécessaire de faire connaître cette lettre en France : « J’écrivis à Pierre Vidal-Naquet pour lui demander conseil. La non-distribution de ma lettre différa sa réponse mais un second envoi du document ne m’apporta en octobre 2002 que la remarque : “Ce texte m’a prouvé que Freud ne partageait pas bien des illusions alors courantes”, puis, quelques jours plus tard, la suggestion “qui ne manquerait pas d’humour” de le présenter à la Revue d’études palestiniennes. Je ne suivis pas ce conseil [19] […]. » Après que Pierre Vidal-Naquet eut pris l’initiative d’envoyer lui-même le texte à la Revue d’études palestiniennes, Alain de Mijolla refusa de s’associer à une éventuelle publication : « Je ne voulais pas que l’AIHP [20] soit accusée de cet antisémitisme bien français dont les journaux étaient alors nombreux à faire la dénonciation. J’espérais donc qu’un ami juif serait le garant de l’intérêt purement historique d’un document dont rien d’extérieurement apparent ne justifiait la publication à ce moment précis [21]. »

En avril 2003, le texte de Freud parut en italien dans une revue de Sienne et c’est alors que Le Corriere della Sera, puis Le Monde, firent état, en juin, de son existence. La lettre en souffrance était donc enfin arrivée à destination.

rendue publique sans condition ni stratégie

En juillet, Mijolla eut la gentillesse de me solliciter pour que je lui donne un avis. Je lui répondis que j’approuvais la décision de Vidal-Naquet mais qu’en ce qui me concernait, je pensais qu’une archive était une archive et qu’elle devait être impérativement rendue publique sans condition, ni stratégie. Nul n’a le droit à mes yeux de dissimuler un texte de Freud, rédigé en 1930, sous prétexte qu’il risquerait de servir tantôt les intérêts d’un camp, tantôt la propagande d’un autre.


NOTES

[1] Keren Ha Yesod ou Keren Hajessod : organisme fondé en 1920 en vue de l’installation des immigrants en Palestine.

[2] Le manuscrit original de Freud et la copie dactylographiée par un inconnu se trouvent à l’Université hébraïque de Jérusalem dans la collection Abraham Schwadron. Je remercie Guido Liebermann qui m’a transmis l’archive ainsi que Michael Molnar du Freud Museum de Londres, Patrick Mahony et Henri Rey-Flaud pour leurs précieux conseils.

[3] Nous traduisons ainsi Siedlungen – en anglais settlements – pour éviter le terme plus concis de colonies qui prêterait à confusion dans ce contexte (NdT).

[4] Nous traduisons ainsi Volksgenossen pour éviter le terme péjoratif de congénères que l’étymologie (genus) rapproche pourtant de Volk (NdT).

[5] Georges Bensoussan, Une histoire du sionisme 1860-1940, Paris, Fayard, 2002, p. 627-629.

[6]Ibid., p. 715.
[7] Cette lettre du 2 avril 1930 fait partie de la collection Schwadron.

[8] Lettre de Sigmund Freud à Albert Einstein du 26 février 1930, citée par Peter Gay, Freud, une vie, Paris Hachette, 1991, p. 688.

[9]Lettre de Sigmund Freud à Leib Jaffé, du 20 juin 1935, citée par Peter Gay, Freud, un Juif sans dieu, Paris, puf, 1989, p. 118-119.

[10] Citée par Jacquy Chemouny, Freud et le sionisme, Paris, Solin, 1988, p. 127 et 266.

[11] Cf. Jacques Le Rider, Modernité viennoise et crises de l’identité, Paris, puf, 1994. Max Nordau 1849-1923, textes édités par Delphine Bechtel, Dominique Bourel, Jacques Le Rider, Paris, Cerf, 1996.

[12] Sur l’impossible résolution de la question des Lieux saints, cf. Charles Enderlin, Le rêve brisé, Paris, Fayard, 2003.

[13] Sigmund Freud, L’homme Moïse et le monothéisme, Paris, Gallimard, 1986. Dans cet ouvrage, Freud émet l’hypothèse que ce quelque chose qui caractérise la judéité se transmet de façon héréditaire.

[14] Sigmund Freud, lettre du 6 mai 1926, Correspondance 1873-1939, Paris, Gallimard, 1967.

[15] Sigmund Freud et Karl Abraham, Correspondance 1907-1926, Paris, Gallimard, 1969. Je me permets de renvoyer ici à l’article que j’ai consacré à l’itinéraire de Jung et dans lequel je montre que, contrairement à Freud, et parce qu’il était l’adepte de la psychologie des peuples et d’une conception différencialiste de l’inconscient, Jung se montra ultra-favorable à la création d’un état juif en Palestine. À ses yeux, en effet, seul l’ancrage dans un territoire pouvait permettre à un Juif d’être un « vrai » Juif. Jung opposait ainsi les « mauvais » Juifs de la diaspora, nomades et parasites, aux « bons » Juifs intégrés à une terre nourricière. Cf. « Carl Gustav Jung : de l’archétype au nazisme. Dérives d’une psychologie de la différence », L’infini, 63, automne 1998.

[16] Comme le montre notamment sa correspondance avec Karl Abraham et Sabina Spielrein.

[17] A. Falkš, « Freud and Herlz, » Contemporary Psychoanalysis, vol. XIV, 3, 1978, p. 357-387. C’est à partir de cette traduction anglaise de l’original allemand, à laquelle je n’ai pas eu accès, que Jacquy Chemouni cite cette lettre. Retraduite en français depuis une traduction anglaise, la version française, non intégrale, comporte plusieurs inexactitudes. Elle est en outre décontextualisée puisque l’auteur ne mentionne ni le destinataire, ni la source archivistique. Cf. Jacquy Chemouni, Freud et le sionisme, op. cit., p. 96. Michel Molnar la cite en allemand dans Sigmund Freud, Chronique la plus brève. Carnets intimes 1929-1939 (Londres, 1992), Paris, Albin Michel, 1992, p. 274.

[18] « A Sigmund Freud letter on the jewish holy place in Jerusalem », by Peter Loewenberg, Los Angeles Psychoanalytic Bulletin, 1992. J’ai connu l’existence de cet article grâce à Arno Mayer.

[19] Lettre d’Alain de Mijolla à Élisabeth Roudinesco du 29 août 2003.

[20] Association internationale d’histoire de la psychanalyse fondée en 1985.

[21] Ibid.

Source : CAIRN

Israël-Palestine, où en est le match ?

Français, avocat, juif, né à Sarcelles, dans le désordre

27 juillet 2014

par Arié Alimi

Je n’ai jamais pris la plume publiquement pour défendre des valeurs ou des clients. Ma tradition, professionnelle et confessionnelle, est avant tout orale. J’ai pourtant éprouvé la nécessité de transmettre ces quelques réflexions qui me taraudent depuis mardi, depuis cette audience qui s’est tenue devant le Tribunal de Grande Instance de Pontoise, au cours de laquelle j’ai choisi de défendre deux jeunes hommes que beaucoup ont voulu assimiler aux violences à caractère antisémite qui se sont déroulées dimanche dernier à Sarcelles. Depuis ce jour, nombreux sont ceux, proches, connaissances ou personnes se revendiquant de la communauté juive qui m’ont exprimé leur incompréhension voire leur dégout. A cela s’ajoutait la défense que j’avais également choisi d’assurer d’un jeune homme à qui l’on reprochait de s’être rendu en Afghanistan à des fins « Jihadistes ».

Comment, moi, juif, pratiquant, né à Sarcelles, ayant passé l’essentiel de ma scolarité à l’école Otsar Hatorah de Sarcelles, me rendant à la synagogue de Sarcelles avec ma famille, originaire d’Algérie, qui vit encore aujourd’hui dans cette ville avec cette haine triviale des arabes, ai je pu défendre un « jihadiste », et des « emeutiers antisémistes » qui s’en sont pris à mes coreligionnaires ? Le sujet a semble-t-il retenu l’attention de certains qui y sont allés de leurs explications de tous ordres.

La haine de soi d’abord. La haine d’être juif. Anathème lancé à chaque fois qu’une personne se revendiquant ou se voyant imposée cette identité n’agit pas conformément à la solidarité avec sa communauté et plus confusément avec celle de la politique de l’État d’Israel en particulier en période de conflit meurtrier avec le peuple Palestinien. J’ai toujours porté haut et fort, mon nom, ma tradition, y compris mon attachement à Israel. A l’université, en tant que président de l’UEJF à ASSAS en combattant toutes les formes de racisme et d’antisémitisme, dans mon assiette en respectant certains interdits alimentaires, en vacances, à chaque fois que je me rends à Jérusalem et que je sens le souffle du Judaïsme pénétrer mon corps et mon esprit, et plus encore lundi dernier lorsque je me suis senti suffoquer face à la pharmacie des Flanades, tenue par une vieille dame juive depuis quarante ans, brulée, aux vitres brisées des magasins aux enseignes trop connotées, à toutes ces images de pogroms qui ressurgissent, comme un éternel et inexorable recommencement.

Alors, une haine de ce moi ? Peut être. Mais alors, une haine de ce moi inconsidérément collectif, tribal, ce moi de la communauté de sang et du sang qui ne parvient plus à reprendre son souffle dans son élan guerrier contre cette masse indistincte antisémite ou antisioniste, la différence ne pouvant plus être prononcée ou simplement pensée, après Barbes et Sarcelles, après les diatribes gouvernementales, après les condamnations de ces émeutiers.

Alors, j’ai choisi de défendre ces deux jeunes hommes arrêtés par des fonctionnaires de Police qui ont vu en eux des casseurs, parce qu’une bouteille en verre était venue s’échouer près d’eux, et que ces deux là étaient dans la rue au même moment. Certains ont cru voir dans mon choix, un simple appât du gain. Je les offenserai encore plus en leur disant que je n’ai pas souhaité être rémunéré pour cette défense. Beaucoup ont pensé au narcissisme de l’avocat face aux caméras. Et je dois reconnaître, que si la presse a cet avantage de porter rapidement et au plus grand nombre des idées, elle nécessite d’être véhiculée par l’image d’une personne qui doit se mettre en avant pour les faire entendre.

D’autres ont vu dans cette défense, une énième provocation, après avoir défendu un « jihadiste », si tant est que ce terme ait un sens. Et je dois avouer que cette explication me semble être la plus proche de mes intentions. Provoquer. Provoquer la réaction, le débat pour tenter de contribuer à mon petit niveau à la dislocation de ces deux masses informes qui se structurent au sein même de la communauté française, cette communauté républicaine, qui voit s’affronter la communauté juive à des jeunes des cités pour certains aveuglés par une rage que les politiques de plusieurs décennies n’ont cessé d’alimenter.

Je continuerai donc à défendre des jeunes des cités, des « jihadistes », des émeutiers, parce que face aux sombres jours qui s’annoncent pour notre pays, face à un racisme et à un antisémitisme d’État qui se prépare dans l’ombre, le dialogue intime que se noue entre un avocat et son client quelque soient ses haines et ses colères, est déjà source d’apaisement et de compréhension retrouvés. Français, avocat, juif, ayant passé ma jeunesse dans les cités, je revendique chacune des ces identités, dans le désordre.

Le patrimoine Amazigh de Libye en danger !

Le patrimoine Amazigh de Libye en danger !

Par Amazigh le 24 juillet 2014

Libye patrimoine berbère

C’est au fin fond du désert libyen, au sud- ouest de Fezzan, à 100 km de la frontière avec l’Algérie, que trône le mont Tadrart Acacus, orné sur une surface de 250 km carré par des gravures et des peintures rupestres, représentant des animaux comme la girafe, le dromadaire, l’éléphant, l’autruche, le cheval ainsi que des hommes dansant ou jouant de la musique.

un patrimoine mondial

Les experts de l’Unesco ont daté les plus anciennes de 12.000 ans avant J.-C. et les plus récentes à un siècle après J.-C. Une période qui couvre donc toute la préhistoire durant laquelle les artistes ont exprimé les évolutions de la civilisation humaine dans ces contrées réputées arides. C’est pour cela que l’organisation onusienne l’avait déclaré «Patrimoine mondial».

[Image : Sans titre]

Tous les occupants, les conquérants et les populations de ces zones, ainsi que les voyageurs et les caravaniers avaient respecté ces fresques qui nous sont parvenues des fonds lointains de l’Histoire! Sauf ces salafistes formés à l’école wahhabite.

Rappelons que cette secte avait, dès sa naissance, rasé les tombes des compagnons du prophète et ont tenté de la détruire avant de se reprendre. Ce sont leurs adeptes, version taliban qui ont détruit à l’explosif les Bouddhas de Bamiya en Afghanistan.

Ils considèrent, selon une vision primaire de la charia et de l’histoire que les représentations, peintures et autres statuts sont des formes d’associationnisme et de polythéisme.

Dans leur ignorance, ils ne savent pas que le Prophète, lors de sa conquête de la Mecque, avait détruit seulement les statuettes des divinités qurayshites, tout en épargnant les peintures murales illustrant la vierge tenant dans ses bras Jésus.

121 siècles d’histoire effacés

C’est un journaliste libyen, Aziz Al-Hachi de la ville du Ghat, qui a alerté l’opinion internationale sur ce crime contre la libye patrimoine berebremémoire de l’humanité, information relayée par Jacques-Marie Bourget, grand reporter et écrivain sur un site français.

Tadrart est le féminin de Adrar, qui signifie mont, une surélévation en plein désert qui s’étend sur 250 km carré. C’est avec des jerricanes de white spirit, un dissolvant puissant et des marteaux que «les combattants de Dieu» sont partis à l’assaut de la citadelle du «polythéisme» alors qu’ à des centaines de kilomètres à la ronde, il n’ y a pas âme qui vive depuis des siècles, sauf des scorpions, des cobras et les quelques habitants de villages convertis à l’islam depuis quatorze siècles.

C’est dire à quel point le fanatisme peut enlever toute notion de réalité. 121 siècles d’histoire patiemment sculptés et peints par des artistes inconnus qui s’envolent en poussière dans le vent du sable libyen. Il est vrai que des puits de pétrole, cette malédiction du désert, ont fait depuis quelque temps leur apparition et attirent maintenant des bandes de pillards faussement qualifiés de «révolutionnaires».

Décidément, Bernard Henri Lévy restera enfin dans l’Histoire car ce sont ses copains qu’il a envoyés faire table rase de l’histoire de Kadhafi qui ont rasé 12.000 ans de l’histoire de l’humanité. On ne savait pas que le principe d’«ingérence humanitaire», cher à son ami Bernard Kouchner, puisse aller aussi loin dans l’histoire de l’humanité.

Source: (Agence)

Biologie de synthèse

How scientists are creating synthetic life from scratch

des frottis qui donnent matière à se gratter la tête
par Philippe Grauer

Fascinant ! Voici une image du monde en devenir dans lequel nous évoluons. À la fois ça va très vite, et ça ne peut progresser que très lentement. Une sorte de science fiction au ralenti. Ça peut laisser le temps de réfléchir. Et de se faire peur. Nous sommes une espèce de tous les dangers. cliquez ici pour juger par vous-même de ce dont il s’agit.

[Image : Sans titre]

On peut parler de biologie de synthèse. On utilise la levure de bière comme support, et on travaille comme si on manipulait l’ADN sur un ordinateur. Nous ne sommes pas encore démiurges car nous ne créons pas de la vie nous montons démontons remontons de très petites bêbêtes, ça peut donner des cellules tueuses du cancer ou ravageuses de nos plastiques indestructibles comme un cauchemar spontané comparable dans ses effets à l’anticipation de L’armée des 12 singes.

Nous poussons même un peu plus loin, comme créer de l’XDN, un ADN plus solide par exemple, avec une nouvelle lettre à l’alphabet de la vie. Bref on commence à savoir un peu manipuler les constituants du vivant. Passionnant à condition d’une saine vigilance. On n’arrêtera pas le progrès mais ce dernier n’est pas linéaire comme on se l’est imaginé au XIXème siècle, nous savons faire des rayons laser et des rayons de la mort. Le seul garde-fou à autant de découvertes c’est de développer parallèlement toujours plus d’humanité. Nous sommes précisément là pour y contribuer.

Alain Veinstein chassé de France-culture

La bêtise encore : Du jour au lendemain censuré par OPDA

Tous les commentaires, dans tous les journaux et dans tous les magazines se rejoignent en une même tristesse révoltée, une même incompréhension indignée et un même hommage : avant hier, une dépêche de l’AFP aussitôt reproduite, informait que la direction de France culture venait de mettre fin à l’émission d’Alain Veinstein, Du jour au lendemain.

cliquer ici pour obtenir l’image

Les amoureux de la nuit et de la littérature, connaissaient depuis longtemps ce rendez-vous avec Alain Veinstein, ses entretiens avec un auteur invité, ses interrogations en confidence, ses discussions intelligentes et respectueuses. Il était devenu une des voix essentielles de France Culture. Ce furent d’abord dès 1978, Les nuits magnétiques, puis Surpris par la nuit, et en 1985, Du jour au lendemain, et ses délicieux cadeaux d’intelligence. Nous attendions la nuit et la voix grave, retenue, profonde d’Alain Veinstein, faisait entendre ses silences en provoquant la parole.

Peut-être parce que lui-même écrivain et poète, – il a été en 2010 lauréat du prix du Prix de la langue française pour l’ensemble de son œuvre –, il a su s’entretenir avec les écrivains les plus réservés ou les plus secrets comme Patrick Quignard ou Louis-René des Forêts. Mais il a su aussi nous introduire auprès des plus notoires comme auprès de ceux qu’il a contribué à faire connaître, auprès de la littérature dans sa diversité et de la complexité des champs de la réflexion. Tous les soirs de la semaine, du lundi au vendredi, pendant 35 minutes s’est ouvert une fête de la pensée et de la sensibilité.

Vendredi dernier, il voulait consacrer les 35 minutes de son émission à enfin prendre la parole pour lui même. Il aurait dit, dernier invité, sa relation à la radio et au monde. Olivier Poivre d’Arvor, directeur de France Culture lui a interdit ce temps d’antenne, au prétexte que « trente-cinq minutes de récits subjectifs, et de discussions internes ne regardent en rien l’auditeur ».

Censure

Le directeur de France culture est un expert en matière de déballage subjectif façon coming-out et reality show. Craignait-il de faire école ? Les trente six ans de radio d’Alain Veinstein et toute son œuvre écrite attestent suffisamment qu’il se situe bien ailleurs. Assurer le renouvellement des générations à France culture est-il un argument légitime ? Suffit-il pour justifier et fonder le licenciement de l’un des meilleurs de cette radio ?

Cette éviction et cette censure soudaine prennent un autre sens si l’on rappelle qu’OPDA a prit la direction de cette radio en 2010, au moment où une pétition signée de plusieurs milliers d’auditeurs réclamait la fin du renouvellement systématique depuis dix ans du contrat liant France Culture à Michel Onfray. Cette pétition dénonçait les approximations, les contre-vérités, la fabrication de pseudos-scandales transformant en êtres abjects les figures les plus importantes et les plus lumineuses de notre histoire intellectuelle par cet historien de la philosophie auto-proclamé. France-Culture fait la promotion d’une officine, l’université populaire d’Onfray, qui telle une PME assure la vente de ses cassettes et de ses livres, pour le plus grand bénéfice privé de son auteur. Ce qui est loin d’être le rôle d’une radio de service public, assumant dans son cahier des charges, le souci de promouvoir une culture de qualité.

Depuis son arrivée à son poste de direction, Olivier Poivre d’Arvor, a ignoré cette pétition, comme toutes les protestations qui ne cessent de lui parvenir et il reconduit Onfray dans son temps d’antenne. Olivier Poivre d’Arvor est pourtant un homme de grande culture et a eu des responsabilités prestigieuses.

Ceci juge cela.

L’utilisation du souffle dans un parcours analytique

L’utilisation du Souffle dans un parcours analytique

par Françoise Jèze
Docteur en psychologie, psychanalyste, formée au rebirth.

Je ne suis pas habituée à parler du souffle avec un grand « S ». Mais, depuis plus de vingt ans, mon collègue Michel Armellino et moi proposons à certains de nos patients un travail où ils mettent en jeu leur respiration.

De cela je peux rendre compte. Psychanalystes tous les deux, de formation lacanienne, nous sommes également passés par l’expérience que nous leur proposons.

Pourquoi en avons-nous éprouvé le besoin ? Et là, je réponds en mon nom : les dix ans d’analyse que j’avais faits, s’ils m’avaient beaucoup aidée à comprendre qui j’étais et à mieux vivre, n’étaient pas venus à bout de symptômes physiques – et ceci malgré l’apport de plusieurs techniques corporelles, dont le yoga. Et ce que je peux dire dès maintenant, en manière d’introduction, c’est que si je considère le concept analytique, et si je sais qu’il nous est éminemment nécessaire pour structurer notre raisonnement interprétatif, il nous fait aussi courir le risque de nous arrêter à une vision intellectuelle de la psyché, alors qu’elle se déploie dans toutes nos cellules, où elle y cherche aussi un sens.
Je m’explique : je peux avoir eu des notions très précises sur la pulsion de vie et la pulsion de mort par exemple, et en discourir. Mais c’est autre chose – côté mort – d’avoir ressenti dans mes mains l’impérieux besoin de serrer un foulard autour du cou d’un bébé – moi en l’occurrence – afin de libérer ma mère d’une grossesse refusée. C’est autre chose – côté vie – d’avoir été traversée par un merveilleux fou-rire enfantin, non pas du tout hystérique, homérique plutôt, rabelaisien, énorme, qui rebondissait de minute en minute et réapparaissait toujours plus joyeux à considérer la vanité de nos souffrances.

Cela se passait en 1978 dans des groupes animés par Dominique Levadoux qui ramenait tout juste de Californie la technique d’hyperventilation dite du Rebirthing. Il s’agissait d’une technique émotionnelle qui redonnait le souffle du vécu à mon histoire très ancienne. J’avais pu repérer des comportements masochistes, expliquer leur origine, en ressentir les effets douloureux dans mon corps pourtant très vivant, mais ni dans un travail seulement corporel, ni sur le divan, je n’ avais eu la moindre idée de l’intensité pulsionnelle qui sous-tendait l’ensemble, ni de la charge affective associée.

L’HYPERVENTBLATION ET L’ÉCLAIRAGE DE L’HISTOIRE ARCHAÏQUE INCONSCIENTE

Il est dit que le refoulement sépare l’affect de la représentation ; l’hyperventilation les avait réunis, et ma compréhension atteignait un autre niveau de profondeur, autrement libérateur. Dans le travail, un état modifié de conscience avait été obtenu, sans que je perde à aucun moment celle de la réalité vécue dans l’instant. Pour obtenir ces résultats, ce qui techniquement m’avait été proposé était d’amplifier ma respiration, en mettant l’énergie sur l’inspir, et en tentant de lâcher-prise sur l’expir sans le prolonger afin de lier les deux temps de la respiration. La consigne ajoutait : « Quoiqu’il arrive, quoiqu’il se passe, vous acceptez, vous reconnaissez ce qui émerge à votre conscience, ce qui surgit dans votre corps et vous continuez à respirer ». Nous nous trouvons faire l’inverse en somme de ce que préconisent les techniques respiratoires visant à l’apaisement émotionnel. Des circuits bloqués jadis par le refoulement d’affects plus ou moins lointains se trouvaient rouverts, l’énergie y circulait, libérant les représentations associées.

À partir de là, et comme nous proposions à notre tour cette expérience à nos patients, tout un terrain de recherche s’ouvrait pour nous – recherche que nous avons menée avec Dominique Levadoux et Jacques de Panafieu dans un premier temps, puis avec des collègues analystes avec lesquels nous avons fait paraître en 1988 un ouvrage collectif chez Dunod, Psychanalyse et Dynamique du Souffle, signé Jallan. Et tout d’abord, nous avons cherché à connaître la physiologie du phénomène.
L’hyperventilation fait peur à la médecine ; les anglo-saxons parlent de l’hyperventilation syndrome (HVS) et les Français ont tendance à l’associer au symptôme de la spasmophilie. Disons tout de suite qu’en vingt ans de notre pratique, individuelle ou dans des groupes, nous n’avons eu à déplorer aucun épisode pathologique. Ce que je retiendrai de plus intéressant au plan physiologique, c’est que l’hyperventilation, loin d’oxygéner le cerveau, est responsable d’une carence en oxygène, pour le moins paradoxale, résultant de la vasoconstriction capillaire cérébrale réactionnelle ; et cette carence en oxygène pourrait engendrer des chutes de la vigilance comparables à ce qui se passe en hypnose ; en tous les cas, certaines modifications de la fonction intégrative pourraient rendre compte de la spécificité des formes de régression observables dans ce travail. Et c’était bien ce qui était précieux dans l’approfondissement des cours que nous menions, ces régressions obtenues jusqu’à des chocs émotionnels anciens – trop difficilement intégrables justement – que des blocages respiratoires avaient fait taire, d’autant plus qu’ils dataient souvent d’avant le langage.

l’hyperventilation nous fournissait un matériel exceptionnel pour l’éclairage de l’histoire archaïque inconsciente.

Nous nous trouvions donc confrontés en direct à la question, centrale dans le champ analytique de la régression, décidément négligée par Freud et par Lacan, celui-ci s’en tenant au travail à faire sur le signifiant, et FreuLe traumatisme de la naissance, Petite Bibliothèque Payot.

Durant l’hyperventilation, l’énergie du souffle est censée régénérer tout entier le sujet et Léonard Orr n’hésite pas, pour obtenir ce résultat, à utiliser les techniques de suggestions positives propres aux nouvelles thérapies de l’époque, desquelles nous tendons à nous démarquer en tous cas. Cependant le terme de Rebirth n’a pas voulu nous lâcher malgré nos tentatives, et il arrive d’ailleurs souvent que nos patients retraversent ce premier passage plus ou moins difficilement mais toujours dans une grande émotion.

Ce que nous désirions, quant à nous, en tant qu’analystes, c’était utiliser dans nos cures le matériel inconscient auquel donne accès l’hyperventilation, qui ne se limite pas aux souffrances de la naissance et qui est un précieux matériel régressif Pour cela, nous étions vivement encouragés par une série d’analystes précurseurs. Citons Ferenczi en premier, puis Balint, Winnicott surtout et, enfin, Françoise Dolto. Ferenczi (1873-1933) mène un combat pathétique contre Freud qu’il admire passionnément ; il cherche avant tout à soulager ses patients et considère qu’à s’appuyer exclusivement sur la théorie freudienne, on risque de surestimer le fantasme en sous-estimant les réalités traumatiques dans l’histoire des sujets.

Je pense à une patiente, de celles qui m’ont beaucoup encouragée à poursuivre ; elle expose avec un grand sang-froid toute son histoire terriblement incestueuse ; or, après un travail d’hyperventilation, elle s’écrie, bouleversée : « alors, c’était vrai ! ». Le doute ronge toujours cette catégorie de victimes, tant l’expérience a été sidérante et dépersonnalisante. Si j’avais renvoyé cette jeune femme à la théorie du fantasme, je l’enterrais définitivement dans ses symptômes ou dans la folie. « Alors, c’était vrai ! » et elle se battit comme une lionne pour reconquérir sa santé et tout son potentiel.
Balint (1896-1970) écrit : « Il faut permettre au patient de revenir en arrière, de régresser au stade archaïque et pré-traumatique ».

Winicott (mort en 1971) a, plus qu’un autre, insisté sur la régression qu’il considère comme une capacité de l’individu à guérir lui-même et qu’il encourage de toute sa présence de thérapeute quasiment maternelle, et attentive notamment, comme l’est une bonne mère, aux difficultés respiratoires des patients, qui les ramènent en général à leurs fantasmes d’enfant.

Enfin, l’œuvre de Françoise Dolto va nous soutenir, notamment son livre principal, L’Image Inconsciente du corps3 et d’ailleurs elle-même le fera en personne puisque j’ai eu l’occasion de lui parler de notre travail qui l’intéressa beaucoup. Elle accorde, on le sait, à la manière dont se développent la conception, la gestation et la naissance de l’enfant une très grande importance. Elle appelle castration ombilicale la première castration symboligène que représente la naissance : « La cicatrice ombilicale et la perte du placenta peuvent, du fait de la suite du destin humain, être considérées comme une préfiguration de toutes les épreuves qu’on nommera plus tard castration orale, anale, urétrale, génitale » : « Au lieu du sang placentaire qui alimentait passivement la vie symbiotique du fœtus dans l’organisme maternel, c’est sur l’air, nouvel élément commun à toutes les créatures terrestres et dont la soufflerie pulmonaire entretient le flux et les reflux, que la vie chamelle se greffe, pourrait-on dire ».

L’enfant perd le placenta, et dans sa plus grande dépendance à l’autre, il entre dans l’indépendance respiratoire, partageant alors la dépendance de tout être vivant à l’air, notre universel placenta. Françoise Dolto a beau dire que le langage symbolise la castration ombilicale de la naissance par l’écoute du nom donné, de la reconnaissance haut nommée du sexe, elle ajoute que les échanges respiratoires participent à cette symbolisation et elle nous dit : « C’est le sujet qui désire – en tant non seulement que témoin mais aussi qu’acteur de son histoire par l’intermédiaire du corps, qui prend chair de ce corps au jour de la conception de chacun et qui reconduit son contrat de vivant, d’inspiration en inspiration, après que, d’expiration en expiration, il ait risqué, en confiance, ce contrat de vivant. On peut dire que c’est de seconde en seconde que le narcissisme d’un sujet reconduit le contrat du sujet désirant avec son corps ; c’est cela vivre pour un être humain. »

Mettre en jeu le rythme respiratoire de chacun était bien une porte d’accès à sa problématique essentielle

LA MÉTHODE DU REBIRTH
Il est temps maintenant d’entrer dans la description concrète de notre travail tel que nous le menons actuellement et que nous préférons appeler une méthode qu’une technique respiratoire, car il y a beaucoup d’empirisme dans ce que nous faisons ou, pour mieux dire, nous essayons de nous laisser inspirer par ce qui se présente. Une séance unique, détachée de tout contexte est inenvisageable pour nous. La personne qui vient respirer avec nous est toujours prise dans une démarche analytique –

Balint Michael, Les voies de la régression, 1981, Petite Bibliothèque Payot.
Dolto Françoise, L’Image Inconsciente du corps, 1984, Seuil.
4, op. cité, p. 90. -5. op. cité, p. 92.

soit sur le divan d’un collègue qui nous l’adresse au moment d’une butée sur le chemin, soit dans un face-à-face avec nous.
Dans tous les cas, le temps a été pris pour que s’établisse déjà un transfert, une confiance en tous cas.
La personne est allongée près du sol et nous sommes assis auprès d’elle, prêts à la toucher, ce dont elle est prévenue et qui, pour un analyste, est une transgression qu’en tous les cas ni Ferenczi ni Winicott ne nous auraient reprochée. Un temps de relaxation est d’abord proposé. Puis nous l’invitons à se mettre à l’écoute de sa propre respiration, de la visite – ô combien fidèle – de ce souffle dont la pulsation, si faible soit-elle, est toujours sensible. À quel niveau son corps fait-il de la place à ce va-et-vient vital ? à celui du ventre, de la poitrine, de la gorge, dans le dos ?
Dès ce moment, une émotion peut surgir : la vigilance du thérapeute est devenue quasi maternelle. Et puis, ce fonctionnement respiratoire, qui de tous temps a fonctionné, autre incroyable vigilance, est peut-être là consciemment perçu pour la première fois, tant est rare l’écoute de soi-même.
Évidemment, cette première émotion est accueillie avec tendresse ; et c’est la phase de démarrage : il s’agit, comme nous l’avons déjà indiqué, d’encourager la dynamique sur l’inspir, le lâcher-prise sur un bref expir et le retour le plus rapide possible sur un nouvel inspir. Le rythme s’accélère ; c’est de préférence la bouche ouverte qui aspire et l’effort demandé doit se soutenir si possible sans rupture – ce qui n’est pas évident du tout et le thérapeute y offre toute son aide. Ces consignes peuvent sembler violentes mais c’est violemment que des traumatismes ont pu nous affecter et le but poursuivi est surtout de sortir le sujet de son mode d’être habituel.
Ce qui va se passer est dès lors singulier pour chaque personne, chacun entrant dans le processus avec son style personnel de résistance à l’émotion – ce qui, en soi, offre déjà comme une radiographie affective du sujet.
Certains jouent d’abord la carte de l’effort sportif pour neutraliser l’émotionnel ; d’autres vont résister un long moment en refusant les encouragements à respirer ; d’autres exagéreront la charge affective de l’expérience, ce qui est un autre moyen de la fuir, mais la plupart finiront par entrer dans une dynamique où c’est le souffle désormais qui parait emmener le patient vers la rencontre avec l’affect qui fait retour et surgit.
Nous avons l’habitude de dire qu’il entre dans le fil du souffle, là où lui semble évitée la double tentation « d’en rajouter » ou de se retenir.
Mais la traversée n’est évidemment pas facile et la vigilance du thérapeute ne doit pas se relâcher. Si la liberté de l’exploration respiratoire est
maintenant tout à fait laissée au sujet, il peut être amené, entre autres difficultés, à rencontrer des espaces d’hypoventilation, d’étouffement -espaces qu’il est important d’aider à franchir en même temps que de respecter : ils ont un sens. Quelle est la peur du sujet de prendre, de donner, d’expirer ? Des symptômes apparaissent, qui sont à accueillir eux aussi avec confiance ; non seulement ils ne seront que passagers, le temps de la séance, mais surtout ils sont signifiants. C’est notamment le cas des téta-nies ; des crispations de ce type peuvent se produire autour de la bouche, des picotements dans les pieds, dans les mains qui paraissent se paralyser ; la souffrance peut être grande, physique et psychique, car, privé de mains, le sujet contacte une impuissance maximum : « Essaie de faire passer du souffle dans tes mains, elles ont quelque chose à te dire » et, en effet, le poing se ferme ; il a envie de taper très fort, sur qui ? Ou, au contraire, la main se tend pour une caresse refusée, ou se cache pour un contact interdit. À la seconde où la pulsion est repérée, la tétanie disparaît.
Dès lors, le thérapeute aidé du souffle, donne au sujet l’autorisation .d’explorer les zones en général très archaïques de son histoire ; aidé du souffle et de la parole, le thérapeute permet de reconnaître et de nommer ces moments où l’enfant a souffert beaucoup plus qu’on a voulu l’admettre, beaucoup plus qu’il ne le soupçonnait lui-même ; Winnicott a parlé de ces détresses impensables.
Ses parents ont pu avoir des comportements monstrueux pour lesquels il n’y avait pas même de mots et dont il avait bien fallu verrouiller le souvenir, mais ils peuvent avoir été au contraire si respectueux et valeureux que l’enfant n’a pas été autorisé à exprimer un quelconque mécontentement, encore moins une quelconque violence. Or il existe une violence du vital – il n’est que d’entendre la rage des nouveau-nés – une violence folle de la jalousie œdipienne par exemple, que la théorie ne laisse pas soupçonner. Le souffle, aidé du thérapeute, de sa parole et du courage du patient, autorise et soutient le cri, les sanglots ; la violence de ces cris, la violence de ces sanglots irrépressibles ; celle des mots interdits, imprévus, cinglants et libérateurs, celle des gestes vengeurs ou passionnés.
Le souffle permet aussi d’explorer le temps de la gestation, délicieuse paix à retrouver parfois, suivie de l’horrible effort à faire pour s’en arracher et pour naître, et c’est le rebirthing lui-même. Tout le corps est mobilisé, celui du thérapeute aussi qui aide à la représentation du passage impossible -… et qui est franchi ! Après quoi, c’ est l’abandon, l’ouverture au souffle ; on ne respire plus, on est respiré.
Il arrive souvent cependant que déjà des chocs subis par la mère ont pu troubler la vie fœtale ; on va jusqu’à les res-sentir. Les Américains ont mené des recherches très pointues qui ont démontré qu’un tel choc réduisait l’arrivée de l’oxygène dans le cordon ombilical. Quand l’oxygène reprend son débit normal, le fœtus « se méfie », il en prendra moins
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qu’avant, il aura beaucoup de mal à retrouver le comportement respiratoire précédent et lé résultat sera qu’il viendra au monde avec une certaine méfiance devant la vie, méfiance que nous avons pu observer chez certains et contribué, nous l’espérons, à réduire par notre travail.
Avant notre naissance, d’autres générations nous ont précédés et notre surprise fut grande de découvrir que le souffle pouvait aussi faire parler nos ancêtres à travers nous. Nous avons pu ainsi aider deux patientes, toutes deux analystes qui n’étaient ni l’une ni l’autre délivrées d’un secret de famille ; elles le portaient cruellement, l’une dans son corps, l’autre dans son psychisme. Nous rejoignons là les concepts du « fantôme » et de la « crypte » de Maria Torok et Nicolas Abraham. Les représentations qui apparaissaient dans le travail respiratoire de ces deux personnes étaient loin d’être clairement lisibles. Il a fallu beaucoup de séances et beaucoup de travail d’élaboration qu’elles étaient habilitées, en tant qu’analystes, à faire avec nous, pour élucider leur problématique et triompher vraiment de leurs symptômes.
Et ceci nous amène à faire deux réflexions :
la première : que le matériel inconscient mis à jour dans ce travail est mis au service, nous le répétons, d’un travail analytique ; que la parole y est essentielle, non seulement celle du sujet au cœur de ses émotions, celle de l’analyste l’accompagnant, mais celle de l’élaboration qu’il va pouvoir en faire par la suite avec l’aide de celui-ci ; et que tout ceci ne se fait généralement pas en une séance et demande du temps.
la seconde : que ce travail fait apparaître avec évidence les traces sensorielles – sonores, visuelles, tactiles, olfactives, rythmiques -, laissées par nos affects, leur inscription au niveau cellulaire et je dirais énergétique.
Le toucher que nous introduisons, avec le souffle et la parole, est lui aussi empiriquement proposé, même si c’est avec un grand respect et dans la stricte protection de la loi de l’interdit de l’inceste. Mais il y aurait – il y aura, j’espère, je pense – tout un travail à faire dans une perspective de complémentarité avec des recherches énergétiques.
LE GROUPE ET LE PARTAGE DU SOUFFLE
Le groupe offre d’abord une magnifique caisse de résonance à l’émotion de. chacun et fournit les transferts latéraux qui vont multiplier les occasions de réminiscences. Par ailleurs, il procure un contenant solidaire qui pern et, tout en les cadrant, les manifestations corporelles parfois déchaînées par le souffle.
En outre, les moments d’élaboration collective sont particulièrement riches et il est très émouvant de constater combien l’enfant contacté par chacun en lui-même sait se mettre à l’écoute de l’enfant en l’autre et, ce faisant, de l’essentiel.
C’est dans cette situation d’animatrice de groupes que je prends toujours conscience, à un moment donné que, alors que personne ne peut respirer à notre place, nous partageons bien tous cette substance primaire, ce placenta universel, ce souffle. C’est peut-être enfin là que je me permettrais de parler du Souffle avec une majuscule, de ces montées vers la lumière de tout un groupe suivies de ces descentes dans les ombres de chacun, de cette énergie de Vie partagée par tous dans nos profondeurs.
BIBLIOGRAPHIE
N. Abraham, M. Torok, L’écorce et le noyau, 1996, Champs/Flammarion.
M. Balint, Les voies de la régression, 1981, Petite Bibliothèque Payot.
M. Balint, Le défaut fondamental, 1967, Petite Bibliothèque Payot.
E Dolto, L’Image Inconsciente du Corps, 1984, Seuil.
S. Ferenczi, Œuvres complètes. Psychanalyse I, II, III, IV, 1993, Éd. Payot.
D. Levadoux, Renaître, 1997, 3e édition, Dervy éditions.
O. Rank, Le traumatisme de la naissance, 1970, Petite Bibliothèque Payot.
D.W. Winicott, L’enfant et sa famille, 1971, Petite Bibliothèque Payot.
D.W. Winicott, De la pédiatrie à la psychanalyse, 1983, Petite Bibliothèque Payot.
Je voudrais maintenant pour conclure parler rapidement de nos groupes. L’expérience peut se vivre évidemment au cours de séances individuelles, mais nous avons tendance à privilégier le groupe car sa dynamique s’ajoute à celle du souffle, et ce n’est pas rien !
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