Freud par Roudinesco à Marseille

un mérité triomphe

par Philippe Grauer

Triomphe de l’ouvrage d’Élisabeth Roudinesco, Freud en son temps et dans le nôtre. Cela atteint notre bonne ville de Marseille, au théâtre du Têtard, 35 rue Ferrari dans le 5ème, à 19:00.

[Document : cliquez pour voir l’affiche]
Avec des ventes qui s’envolent, la preuve est faite qu’il suffit d’écrire des choses intelligentes, bien documentées, sérieuses et agréables à lire sur Freud pour que le public et les professionnels se disent il faut absolument que je me le procure. Et ils ont bien raison. La littérature sur Freud, surabondante, après l’hagiographie a découvert le Freud Bashing. Il est bon qu’une historienne sérieuse nous restitue ce Freud passionnant, tout de même un des piliers de notre civilisation, avec un travail impressionnant de précision et d’acuité intellectuelle, livré dans une langue exposant clairement des idées et faits complexes. .

Allez à la rencontre de l’autrice venant parler de ce romantique créateur d’une véritable nouvelle science humaine atypique qui a révolutionné nos mentalités et continue de travailler en profondeur toute la partie du domaine psy attaché à la dynamique de subjectivation, dont notre société continue d’éprouver un besoin vital.

Notre psychothérapie relationnelle vient de là, après diversification au cours de l’Histoire. Le génie de Freud présenté dans cet ouvrage comme humain terriblement et superbement vivant, décapé des couches de vernis qui encrassaient le trait et la couleur, continue de servir de base à l’ensemble de l’édifice psy dans sa dimension humaniste. Passez au Têtard avec Élisabeth Roudinesco une soirée intense, agréable et intelligente.

DYNAMIQUE DU SOUFFLE à Carpentras

Animation Marie Cubertafond

se laisser aller à son inspiration

La respiration peut livrer passage au souffle, qui en est l’âme.
Il suffit de laisser celui-ci aller (tout le problème est là), à ses rythme et allure, pour accéder, chacun selon ses capacités du moment, au cœur de soi et de son histoire, qui remonte d’elle-même. On dispose là d’un moyen d’exploration psychique aussi puissant que simple.

se couper le souffle

Pour bloquer la machine à ressentir, une des parades les plus efficaces et les plus simples que nous connaissons depuis l’enfance, c’est de se couper le souffle, – en fait, interrompre notre inspiration, cette sorte de contact vital-intime en prise directe sur la pulsion et le sentiment de soi. Et que se passe-t-il si nous tentons l’expérience d’interrompre l’interruption ?

rétablir le circuit

Il suffit de rétablir ce circuit , dans un cadre procurant la qualité d’accompagnement requise. La technique elle-même, fondamentalement, ne consiste en rien d’autre que d’inspirer à chaque fois son air, en y concentrant sa présence à soi. L’aventure ira aussi loin que le permettra votre capacité d’expérimentation, d’expérienciation disons-nous, du moment. Cela peut se pratiquer en dyades, et l’on gagne également beaucoup à libérer ses talents d’accompagnateur : comment à votre tour inspirer confiance.

réinvention de la brouette ?

Certains américains, grands réinventeurs de la brouette — qu’ils se hâtent généralement de faire breveter, ont développé sous le nom de Rebirthing une méthode de souffle centrée sur l’idée inductrice de mise en régression devant conduire à des revécus de naissance. Pas toujours inexact, mais réducteur. Le groupe Jaland composé de psychanalystes lacaniens sensibles au psychocorporel ayant expérimenté entre eux le travail qu’ils ont préféré rebaptiser de souffle (une pratique qui pourrait avoir 60 000 ans d’âge), a mis au point à partir de cette réinvention ne manquant pas au départ d’une certaine arrogante naïveté, une méthodologie de travail psychocorporel original (un modèle partiellement intégratif lacano-winnicottien pour la théorisation), non inducteur que nous nous proposons de transmettre au Cifp depuis maintenant une vingtaine d’années.

en savoir plus

– Jacqueline Barus-Michel, Françoise Jèze, L’utilisation du souffle dans un parcours analytique. Précédé de :
– Philippe Grauer, « Michel Armellino & Françoise Jèze dynamiseurs du souffle » [mis en ligne le 30 juin 2014]

historique, rigueur de la méthode

Disons tout de suite que le travail de mise en transe contrôlée à partir de modification du souffle et de rythmes, vieille comme l’invention de la danse, n’a rien en soi de particulièrement nouveau, sinon de procéder du mouvement de recherche fécond de la psychologie humaniste puis de la psychothérapie relationnelle et de la multiréférentialité, consistant à mobiliser le corps au service du processus psychique d’exploration de soi en relation, dans un cadre psychothérapique rigoureux, laissant au sujet toute sa latitude d’exploration et de découverte, dans l’exacte limite de l’usage de sa liberté et de l’exercice de sa responsabilité (1« ).

Philippe Grauer


DATES : du jeudi 2 juillet au vendredi 3

ADRESSE : 114 rue Fenouil – Carpentras

DURÉE : 2 jours en non résidentiel.

TARIF : 200 €

CONTACT : N’hésitez pas à nous appeler. Pour toutes précisions et aménagements complémentaires vous pouvez aussi contactez Guy Largier, le directeur de Formaction par courriel ou en téléphonant au 06 72 27 85 28 ou encore le CIFPR au 09 54 744 967.

  • 1 Et dans le cadre des indications pour lui de s’engager ou non dans ce genre d’expérience au moment considéré.

Nathalie Jaudel ou l’arroseuse arrosée

Nathalie Jaudel a trouvé sa niche écologique.

L’ensemble de la presse a accueilli le brûlot(1« ) de Nathalie Jaudel par un silence unanime. Dans son méchant livre, elle prétendait dénoncer l’usurpation d’une historienne qu’elle disait auto-proclamée. Tandis que l’historienne, Élisabeth Roudinesco est reçue par ses pairs au 17e Rendez-vous de l’Histoire de Blois, Nathalie Jaudel, elle, a enfin trouvé sa niche écologique : l’hebdomadaire Marianne, dont on connaît le style et la qualité, et dont la devise pourrait être Seul contre tous.

l’arroseuse arrosée

[Image : Sans titre]

Seule contre toute la presse qu’elle ne se prive pas de dénigrer et qui a salué la parution du livre d’Élisabeth Roudinesco comme l’événement important de cette rentrée littéraire, elle persévère dans son acharnement à se ridiculiser.

On se souvient de la pantalonnade de son invention du plagiat de soi-même et de celle de la preuve de la preuve de la preuve historique.

la voilà qui récidive

Après avoir proposé aux lecteurs de Marianne, une fiche mémo sur son livre sur le Jacques Lacan, elle donne les mêmes coups de griffes à propos du Freud : elle croit y retrouver les mêmes procédés méthodologiques. Ce que Marianne avait d’ailleurs trompété avant même la parution du livre !

Ce que révèle surtout Nathalie Jaudel dans cet entretien, c’est qu’elle n’a pas lu une ligne du livre qu’elle prétend critiquer, en ce contentant, à l’évidence, de ce qu’elle a lu dans la presse.

mais bien plus, a-t-elle seulement lu Freud ?

Nathalie Jaudel a-t-elle lu Freud ? Sait-elle lire ?

Elle reproche à Élisabeth Roudinesco de montrer un Freud qui se pose pose en « héros solitaire ». Il faut lire Freud, Nathalie Jaudel, et pas seulement les commentaires de Jacques-Alain Miller sur les commentaires de Lacan sur Freud !

pendant dix ans, je fus le seul

C’est pourtant Freud qui écrit : « La psychanalyse est en effet ma création ; pendant dix ans, je fus le seul individu qui s’occupât d’elle et tout le mécontentement que cette nouveauté a suscité chez nos contemporains s’est déchargée sur ma tête sous la forme de critiques.» Ce qu’il réitère onze ans plus tard dans son auto-présentation (2« ).

Selon Nathalie Jaudel, et contrairement à ce que montre Élisabeth Roudinesco, Freud n’aurait jamais été fasciné par le romantisme, ni par Faust, ni non plus par Méphisto. Pourtant, les références au romantisme, à Faust comme à Méphisto sont constantes dans les écrits de Freud. Ainsi, il faut croire que Sigmund Freud présenté par lui-même est certainement un texte apocryphe, car on y lit, écrit de la main de Freud, le propos que tient Mephisto dans le Faust de Goethe : « C’est en vain que vous baguenaudez à l’entour dans les sciences. Chacun n’apprend que ce qu’il peut apprendre ». Peut-être même que selon Nathalie Jaudel, Goethe n’a rien à voir avec le romantisme ni avec le Sturm und Drang ?

la question du romantisme

Notre grande épistémologue-et-spécialiste-de-la-place-de-la-subjectivité-dans-le-travail-de l’historien a du mal à distinguer les goûts et les affinités littéraires de Freud qui nourrissent et peuplent son imaginaire et sa vie, de l’élaboration de son œuvre théorique. « Son apport consiste à avoir dégagé l’inconscient de sa gangue romantique pour en définir les lois rigoureuses de fonctionnement » clame-telle. Mais oui, Nathalie Jaudel, mais oui !… On se calme. Il faut apprendre à lire et cesser de distordre le sens sous les effets de votre hargne téléguidée par la Famille, et nourrie par les encouragements du club de ses happy few, ces intrépides supporters qui, dans Lacan Quotidien (LQ) et dans la Règle du Jeu, vantent les grands mérites de son livre.

Je passe sur la curieuse métaphore, platement positiviste de l’or pur des lois rigoureuses qui, déjà constituées de tous temps dans le ciel des idées platonico-freudiennes, attendent d’être dégagées de la gangue du romantisme. Voilà qui explique, selon l’approche jaudelienne, comment s’est constituée l’invention de la psychanalyse.

Très certainement, Thomas Mann ne peut être selon elle qu’un pauvre ballot puisqu’il estime que la psychanalyse inventée par Freud est « un romantisme devenu scientifique. »

La grande lectrice de Freud et de son histoire qu’est Nathalie Jaudel entonne ad nauseam le même refrain que dans son brûlot sur le Lacan : Freud n’est pas ce qu’en dit Élisabeth Roudinesco. On attend encore qu’elle nous montre qui sont « le vrai » Lacan et « le vrai » Freud.

[Image : Sans titre]

Lara Croft sauvera Freud et Lacan des griffes de leur vilains biographes.

  • 1 La légende noire de Jacques Lacan, Navarin. Lire à son sujet le blog Rotfus, drôle et juste, drôlement juste.
  • 2 Sigmund Freud, Sur l’histoire du mouvement psychanalytique, Gallimard, p. 13. Et Sigmund Freud présenté par lui-même.

La question du genre par Yves Lefebvre

La question du genre parasitée par les idéologies


Jeudi 6 novembre à 19 h 30 au Forum 104 rue de Vaugirard 75006 Paris

La question du genre masculin et féminin donne lieu à de nombreuses controverses. Entre le combat pour l’égalité entre les hommes et les femmes et la défense des lois de la nature, entre l’évolution de la société et les valeurs traditionnelles, entre le matérialisme et la spiritualité, le dialogue est difficile.

Les sciences humaines apportent un regard objectif sur la notion de genre selon les époques et les sociétés, mais des idéologies s’en emparent pour en faire un moyen au service d’une politique.

De quoi s’agit-il exactement ?

Yves Lefebvre nous montre comment discerner les parts d’ombre (on reconnait l’empreinte terminologique de Jung) et les parts de lumière (l’Évangile selon l’orthodoxie ?) dans la question du genre.

la fille de Lacan déboutée en appel dans un procès en diffamation

Dépêche de l’AFP

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la fille de Lacan déboutée en appel dans un procès en diffamation

Paris, 29 sept 2014 (AFP) – La justice a débouté en appel Judith Miller, l’une des filles du psychanalyste Jacques Lacan, qui poursuivait en diffamation Élisabeth Roudinesco et Le Seuil pour le livre Lacan, envers et contre tout, a indiqué lundi la maison d’édition.

La cour d’appel de Paris, par un arrêt rendu le 24 septembre, a jugé que l’historienne et psychanalyste Élisabeth Roudinesco et les Éditions du Seuil « ne s’étaient rendues coupables d’aucune diffamation à l’encontre de Judith Miller en publiant l’ouvrage d’Élisabeth Roudinesco, {Lacan, envers et contre tout, contrairement à ce que prétendait Mme Judith Miller »}, précise Le
Seuil dans un communiqué.

Le tribunal ayant conclu que les propos reprochés n’étaient pas diffamatoires, Judith Miller « a donc été déboutée de toutes ses demandes et la Cour l’a condamnée à verser 3.000 euros à Élisabeth Roudinesco et 3.000 euros aux Éditions du Seuil au titre de l’article 700 du Code de procédure civile », poursuit le communiqué.

En première instance, en 2012, le Tribunal de Grande Instance de Paris avait donné raison à la philosophe et psychanalyste Judith Miller mais n’avait pas empêché la diffusion de l’ouvrage. Mme Roudinesco et ses co-accusés, les Éditions du Seuil et leur PDG Olivier Bétourné, avaient alors interjeté appel.

Dans cet essai publié en 2011, Élisabeth Roudinesco écrivait qu’un jour, Lacan, matérialiste athée mais attaché au rituel de l’Église romaine depuis toujours, avait souhaité des funérailles catholiques. Né le 13 avril 1901, Jacques Lacan est mort le 9 septembre 1981 à Paris.

Le procès en diffamation concernait la phrase suivante: « Bien qu’il (Jacques Lacan) eût émis le voeu de finir ses jours en Italie, à Rome ou à Venise, et qu’il eût souhaité des funérailles catholiques, il fut enterré sans cérémonie et dans l’intimité au cimetière de Guitrancourt » dans les Yvelines.

S’insurgeant contre les propos de Mme Roudinesco dans son livre, la fille de Jaques Lacan avait affirmé dans Le Point en septembre 2011: « C’est une ignominie, dont elle aura à répondre. Jadis, pour ça, on provoquait en duel, quand on était un homme ! (…) De Lacan, on peut tout dire. De moi, non. Je suis bien vivante, et cette personne va bien s’en apercevoir ».

Biographe de Lacan, Élisabeth Roudinesco vient également de publier au Seuil Sigmund Freud, en son temps et dans le nôtre, biographie révisée du père de la psychanalyse.

Psychanalyse intégrative, dépendances et addictions

une société de l’excès

Sommes-nous dans une société de l’excès ? Sans hésitation, la réponse est oui. C’est même une des caractéristiques de notre société qui pousse à « l’hyper », au « trop » au « tout. » Si nos sociétés sont potentiellement addictives, tout le monde ne devient pas pour autant alcoolique, toxicomane, acheteur compulsif ou accro au sexe, au travail ou aux jeux vidéo.

à partir de quand

Des toxicomanies à l’alcoolisme en passant par les addictions sans substance, existe-t-il des points communs entre ces addictions ? Et si oui quels sont-ils ? De quoi est-on dépendant ? Est-on plus vulnérable à certains moments de la vie ? À partir de quand peut-on parler d’addiction ? Quelles frontières entre normal et pathologique, lorsque nous parlons de dépendances ?

de l’usage à la dépendance

De l’usage à la dépendance, des mécanismes particuliers sont à l’œuvre, liés à la fois aux contextes sociaux, culturels, économiques, psychologiques, biologiques. En tant que cliniciens, parler d’addiction c’est s’intéresser : au sujet, à son désir et à son histoire ; à la dépendance comme processus constitutif de la subjectivité ; la dépendance comme mécanisme ainsi qu’aux différents éléments qui permettent de définir le lien comme addictif.

processus de séparation

Joyce McDougall, qui a contribué à promouvoir en France le concept d’addiction sous sa forme psychopathologique, avance que dans les conduites addictives, « il y aurait une défaillance de l’étayage maternel ne permettant pas à l’enfant d’élaborer les processus de séparation. L’objet maternel interne serait vécu comme absent ou incapable de consoler l’enfant perturbé.»

psychothérapie, sociologie, biologie

Notre clinique nous amène fréquemment à constater des liens étroits entre addictions, troubles de l’attachement, troubles du narcissisme, de l’identité et des limites du moi. Nous nous nous intéresserons tout au long de ce colloque aux phénomènes cliniques, sociologiques et biologiques qui sous-tendent les conduites addictives.

En interrogeant notre clinique, nous tenterons de progresser à la fois sur :

– La compréhension des défaillances dans la construction du moi qui sont au cœur des différentes addictions évoquées.
– L’articulation des différents modes de compréhension des addictions ; différentes approches, scientifique et objective, sociologique et clinique.
– Les dispositifs thérapeutiques les plus appropriés à chacun des patients qui se présentent à nous comme souffrant d’addiction.

Le colloque se tiendra au Centre Sèvres 35 bis rue de Sèvres, 75006 Paris


AGENDA DE LA JOURNÉE

9H00-9H30 Accueil des participants

9H30-9H35 Jean-Michel FOURCADE, Président de la SFPI

9H35-10H05 Pr Edmond MARC : Toxicomanies, addictions et dépendances : essai de clarification.

10H05-10H45 Pr Nicole AUBERT : La société hypermoderne, une société par excès.


10H45-11H05 Pause


11H05-11H35 Pr Jean-Benjamin STORA : Dépendances, psychosomatique, et neurosciences

11H35-12H15 Communications

– Pierre VAN DAMME : Dépression et addiction :
– Laure d’ HAUTEFEUILLE : De la maltraitance à la dépendance au lien amoureux.

12H15-13H00 Table ronde et débat : Edmond Marc, Jean-Benjamin Stora, Pierre Van Damme, Laure d’Hautefeuille

Modérateur : Christine Bonnal


13H00-14H30 Déjeuner


– 14H30-15H10 : Pr Christophe NIEWIADOWSKI : Recherche biographique, clinique narrative et alcoologie clinique

– 15H10-16H30 Communications
Pierre de ROMANET : La toxicomanie, une mauvaise réponse à une bonne question
Lucienne SPINDLER : Libertinage, sexualité ordinaire, et/ou addiction
Caroline ULMER-NEWHOUSE : Sexe et dépendances
Nicolas de HYS : Approche intégrative de patients dépendants dans le cadre psychiatrique.


16H30-16H50 Pause


16H50-18H00 Table ronde, débat et conclusion : Lucienne Spindler, Caroline Ulmer-Newhouse, Pierre de Romanet, Nicolas de Salles de Hys

Modérateur : Jean-Michel Fourcade


[Document : Sans titre]

JUGEMENT EN APPEL du procès intenté par Judith Miller contre Élisabeth Roudinesco

une sévère leçon de lecture donnée par les juges à Judith Miller fille de Lacan

par Michel Rotfus

Le 25 sept 2014

un procès pour une phrase

Le 16 novembre 2011, à la 17e chambre, Judith Miller, poursuivait en justice l’historienne et universitaire Élisabeth Roudinesco pour diffamation. Dans son dernier essai, Lacan envers et contre tout, elle soulignait qu’un jour Lacan “eût souhaité” des funérailles catholiques, lui le matérialiste athée, mais attaché comme on sait au rituel de l’Église romaine depuis toujours.

Un procès en diffamation pour cette phrase :
« Bien qu’il (Jacques Lacan) eût émis le vœu de finir ses jours en Italie, à Rome ou à Venise, et qu’il eût souhaité des funérailles catholiques, il fut enterré sans cérémonie et dans l’intimité au cimetière de Guitrancourt. »

Le Tribunal de Grande Instance de Paris jugeant en première instance avait donné raison à Judith Miller mais n’avait pas empêché la diffusion de l’ouvrage.

Élisabeth Roudinesco, et ses co-accusés, Olivier Bétourné et les Éditions du Seuil, avaient alors interjeté appel.

l’arrêt du jugement en appel vient d’être publié

Il infirme les décisions du jugement précédent. Il constate la nullité de l’assignation délivrée à Olivier Bétourné et conclut en affirmant que les propos reprochés ne sont pas diffamatoires à l’égard de Judith Miller.

[Document : Sans titre] : texte intégral du jugement

superbe analyse textuelle des juges et une leçon de lecture

Les juges se livrent à une interprétation magistrale de la phrase incriminée aux pages 6 et 7 du jugement. Ils expliquent qu’Élisabeth Roudinesco oppose Lacan à lui-même et à deux reprises : en 1993 et en 2011. Et disent qu’elle montre les paradoxes de la vie psychique de Lacan sans jamais évoquer sa famille ni ses héritiers. D’où il découle qu’on ne saurait lui imputer de les avoir diffamés ou accusés de quoi que ce soit.

voici les passages concernés

(…) Considérant (….)

que l’historienne y évoque ( : dans le chapitre « La mort ») les deux dernières années de la vie de Jacques Lacan sans faire la moindre allusion à ses proches, ni à sa vie privée ou familiale ; que tout le chapitre est construit sur les oppositions (« la mort »/ « la bravade »,… « de faux noms »/« le nom de Lacan demeurait vivant », « envers »/« contre tout » qui s’inscrivent dans la mise en lumière des paradoxes ayant traversé la vie de Jacques Lacan, l’antagonisme en cause dans les propos litigieux n’étant pas entre la volonté du défunt et la conduite de ses héritiers mais entre Lacan et Lacan lui même ;

que c’est à tort que le tribunal a considéré qu’Élisabeth Roudinesco s’était ainsi livrée « a posteriori » à une interprétation destinée à effacer le sens de son propos en lui reprochant de ne pas avoir suivi la même formulation dans un ouvrage précédent – « Lacan était athée, même si par bravade il avait rêvé un jour de grandes funérailles catholiques »– alors qu’il aurait dû en déduire que ce sens ne pouvait être différent et que personne ne peut douter à la lecture de l’ouvrage que Jacques Lacan était athée ainsi qu’elle le précise en pages 122-123 ;

que le tribunal s’est donc mépris sur l’identité de la personne visée par les propos à savoir Jacques Lacan lui-même, et non sa fille, le souhait émis d’avoir des funérailles catholiques n’étant évoqué que pour éclairer l’importance symbolique que le psychanalyste pouvait accorder à l’acte des funérailles ;

Considérant (…) qu’en l’espèce les deux phrases composant le passage litigieux selon lesquelles Jacques Lacan a …« souhaité des funérailles catholiques » » et a « …été enterré sans cérémonie et dans l’intimité au cimetière… » ne contiennent aucune imputation à caractère diffamatoire ni même inexacte, Élisabeth Roudinesco ayant déjà évoqué dans un ouvrage précédent le « rêve » qu’aurait fait Jacques Lacan de grandes funérailles catholiques ;

que le caractère diffamatoire du propos résulterait de l’emploi de la locution conjonctive « bien que » et de l’opposition sur laquelle la phrase est construite entre le souhait exprimé par Jacques Lacan et la réalité contraire de ses obsèques, ce qui conduirait nécessairement le lecteur à comprendre que le souhait exprimé par Jacques Lacan quant à ses funérailles n’a pas été respecté et que ses proches, dont sa file Judith Miller, seraient responsables de cette trahison, non seulement contraire à la morale mais également pénalement réprimée ;

Considérant (…) que le paradoxe qu’Élisabeth Roudinesco dit avoir voulu mettre en lumière, entre le souhait de Jacques Lacan malgré son athéisme, et par attachement à la portée symbolique de la sépulture d’avoir des funérailles catholiques, autrement dit que sa vie, son œuvre puissent recevoir à sa mort un consécration en grande pompe, et, « ironie du destin », sa disparition silencieuse sans cérémonie et dans l’intimité n’apparaît pas nécessairement résulter d’une construction intellectuelle faite a postériori pour les besoins de la procédure ;

qu’il (…) n’est à aucun moment fait état de sa vie privée où familiale ni allusion à ses proches ou à sa fille en particulier, ce qui confirme que, comme le soutient Élisabeth Roudinesco, celle-ci a entendu mettre en regard, outre l’opposition relative aux funérailles, celle existant entre le silence de Jacques Lacan, sa popularité et son attitude dite de « bravade » antérieure et donc mettre en lumière « les paradoxes » de Jacques Lacan et nullement imputer à ses proches, à travers ces quelques lignes relatives aux funérailles, un quelconque grief de trahison ;

Par ces motifs, la cour
(…) dit que les propos reprochés ne sont pas diffamatoires à l’égard de Judith Lacan épouse Miller,
Déboute en conséquence Judith Lacan épouse Miller, de ses demandes.


duel ou procès

Dans Le Point.fr du 08 septembre 2011, Judith Miller déclarait à propos de cette phrase qu’elle n’a même pas lue, mais qu’une amie bien intentionnée lui a lue au téléphone :

« ignominie« 

« C’est une ignominie, et dont elle (Élisabeth Roudinesco) aura à répondre. Jadis, pour ça, on provoquait en duel, quand on était un homme ! La dernière année de sa vie, mon père a logé chez moi, rue d’Assas, avec mon mari et mes enfants. C’était moi, ou Abdou, le mari de Gloria, la secrétaire de mon père, qui le conduisions chaque jour à son cabinet, rue de Lille, où il recevait ses patients. « Tu es mon bâton de vieillesse, » me disait-il. Personne ne m’a disputé cette place. Écrire noir sur blanc, la veille des trente ans de sa mort, que ses dernières volontés ont été trahies, c’est chercher à m’atteindre dans ce que j’ai de plus cher. Eh bien, c’est réussi ! De Lacan, on peut tout dire. De moi, non. Je suis bien vivante, et cette personne va s’en apercevoir. »

Mais qui donc lui dispute la place qu’elle occupe pour l’éternité auprès de Lacan ? Ah ! si elle avait été un homme, et si tout cela s’était passé jadis, elle aurait provoqué Élisabeth Roudinesco en duel ! Mais elle ne nous dit pas si celle-ci aurait dû aussi être un homme.

La provocation en duel est particulièrement prisée par le couple Miller. Jacques-Alain son mari, deux ans plus tard provoquera en duel Alain Badiou qui l’avait qualifié de “renégat” et qui, rapporte-t-il, lui répondit : « “Renégat” n’est pas une insulte, c’est une description. (…) Pourquoi du reste t’offenser de cette description ? Tu me sembles plutôt devoir assumer et défendre ta renégation comme étant celle du Mal au profit du Bien. » Il termine par ces mots : « Quant au duel, n’y songe pas! Bien évidemment, je ne me bats pas en duel avec un renégat. Bien à toi, Alain ».

contre-sens

Mais vivant aujourd’hui et non jadis, il ne reste plus à Judith que les tribunaux où elle assigne « cette personne » qui l’accuse, pense-t-elle d’avoir trahie les volontés de son père. Le tribunal dans ses attendus, lui montrera que c’est à partir d’un contre-sens, d’une mésinterprétation qu’elle s’est « sentie atteinte dans ce qu’elle a de plus cher ».

Heidegger, reprise des hostilités

Le Monde, 19 septembre 2014 – Comprendre le débat

Heidegger, reprise des hostilités

par Anoush Ganjipour (philosophe)

Selon Peter Trawny, qui les a édités en Allemagne, les Cahiers noirs du philosophe allemand ne permettent plus de douter que l’antisémitisme imprègne son œuvre.

Longtemps, on a cru possible de séparer la philosophie de Martin Heidegger (1889-1976), d’un côté, et son engagement politique, de l’autre. Cette possibilité n’existera plus. La publication des Cahiers noirs, 34 cahiers où Heidegger a exprimé sa pensée de 1930 jusqu’à 1970 environ, va réorienter le débat sur son œuvre, sa vision politique et, surtout, le rapport que celles-ci entretiennent l’une avec l’autre. Dans ces Cahiers, l’antisémitisme heideggérien révèle sa nature particulière.

l’affaire Heidegger

Il ne s’agit pas d’énoncés éparpillés dans un journal intime ni de notes personnelles du philosophe, soigneusement cachés de son vivant. Les Cahiers font partie intégrante de l’œuvre philosophique élaborée par Heidegger ; et les thèses et les expressions antisémites, qu’on trouve pour la plupart dans les cahiers qui vont de 1938 à 1941, s’inscrivent directement dans la  » pensée de l’Être «  du philosophe. Est-ce à dire, pour autant, que cet antisémitisme affiché est simplement l’autre versant – naturel ! – de son engagement dans la politique nazie, politique qu’il n’a jamais condamnée publiquement ? Deux autres questions suivent immédiatement, qui rappellent que l’affaire Heidegger, si affaire il y a, est avant tout une affaire de la pensée : pourquoi, d’une part, ne rencontre-t-on pas tant de traces visibles de cette dimension antisémite dans les ouvrages et les séminaires que Heidegger a publiés ou professés durant les années où l’antisémitisme était monnaie courante sous l’État hitlérien ? Et pourquoi, d’autre part, a-t-il voulu conserver ses réflexions telles quelles, dans des Cahiers dont il n’a souhaité la publication que posthume, et comme terme de son œuvre complète ? En attendant la parution de la première série des Cahiers noirs en France, les deux essais que signe Peter Trawny, éditeur des Cahiers dans l’édition allemande des œuvres complètes de Heidegger, donnent des éléments de réponse pour prendre la mesure de l’antisémitisme du philosophe et pour le penser.

le philosophe  » inscrit l’antisémitisme dans l’histoire de l’Être « .

Assez proche de celle qu’on rencontrait déjà dans la lecture de Heidegger par certains philosophes français, notamment Philippe Lacoue-Labarthe, la méthode de Trawny consiste en une explication avec Heidegger : l’homme et l’œuvre se lisent ensemble afin de saisir la raison de cette « errance » de la pensée. Dans Heidegger et l’antisémitisme, Trawny procède à une analyse systématique des passages des Cahiers où est évoquée la  » juiverie internationale « . Si l’on suit le fil de l’analyse de Trawny, Heidegger fait de la  » juiverie internationale «  un élément antagonique du destin historique qu’il décrit pour l’ « Être ». Selon lui, cette  » juiverie « , par définition conspiratrice, devra être dépassée dans le même mouvement de dépassement métaphysique qui arrachera l’homme occidental au royaume de l’ « étant » et l’acheminera vers l’ « Être », et son éclosion. En procédant de la sorte, et c’est la thèse centrale de Trawny, le philosophe  » inscrit l’antisémitisme dans l’histoire de l’Être « .

la figure du Juif comme attaché au royaume de l’ » étant « 

L’histoire dans laquelle Heidegger conçoit le rapport de l’homme à l’ « Être », est primordiale, elle est plutôt un  » récit vrai « , une saga ontologique, voire une mythologie au sens originaire du terme. Les deux héros mythiques sont le Grec et l’Allemand, le premier correspondant au moment du commencement et le second au moment final où, par une révolution existentielle (spirituelle), il sera derechef donné à l’homme de se tourner vers l’ » Être « . Plus on s’approche de cette fin, plus l’homme se trouve aliéné de son rapport originaire et plongé dans un monde où le règne de l’ » étant «  bat son plein. Avec leur rationalité calculatrice, leur technicité et leur cosmopolitisme portés à leur comble, les temps modernes représentent le moment terminal dans l’histoire de l’ » Être « . La machination, l’américanisme et… la  » juiverie internationale « , voilà autant de symptômes de ces temps de détresse. Dans ce contexte mythologique, la figure du Juif devient, pour Heidegger, l’image idéelle de l’homme attaché au royaume de l’ » étant « : l’oubli de l’ » Être «  et l’absence de patrie se font pendant, se renforcent réciproquement.

lorsque la machination subjugue ainsi la vie de l’homme le problème racial devient central

À ces péripéties de l’histoire de l’ « Être », le mythe du Juif importe, selon Trawny, parce qu’il donne une teneur – métaphysique à cette vie moderne autrement vide de sens. Il serait ce « sujet calculant, dépourvu de monde, dominé par la « machination », qui est censé s’être « ménagé un abri dans l’esprit » par le calcul (…) cet « abri » dont on peut affirmer qu’il représente la cible de « l’attaque » de Heidegger « . En effet, pour le philosophe allemand, c’est lorsque la machination subjugue ainsi la vie de l’homme que le problème racial devient central.

la figure du national-socialiste chez lui n’est pas moins mythologique que celle du Juif

On comprend pourquoi la  » juiverie internationale  » et le national-socialisme se trouvent renvoyés dos à dos par la critique heideggérienne, comme deux modalités de la « pensée de la race ». Du point de vue de l’histoire de l’ « Être », le national-socialiste et le Juif sont mis sur le même plan, leur hostilité « résulte d’une concurrence onto-historique ». L’analyse de Trawny montre que la mise en question philosophique du national-socialisme entreprise par Heidegger, dès les années 1930 et après la période du rectorat, est en réalité l’autre versant de son antisémitisme inscrit dans l’histoire de l’ « Être » – qu’il avait surtout soin de ne pas mêler à l’antisémitisme racial du discours nazi. Simplement, la figure du national-socialiste chez lui n’est pas moins mythologique que celle du Juif.

le mythe heideggérien du Juif n’a pas de visage

Faut-il en déduire que toute cette élaboration mythologique ne fait finalement que resservir dans un jargon métaphysique la haine notoire du philosophe vis-à-vis des individus juifs ? Les éléments contradictoires de la vie de Heidegger, sa profonde entente avec quelques penseurs ou poètes juifs, de Hannah Arendt à Paul Celan, mettent en garde, d’après Trawny, contre ce regard réducteur. Une réponse qui donne bien davantage à penser, c’est que le mythe heideggérien du Juif n’a pas de visage ; il a beau être l’antagoniste de l’histoire de l’ « Être », il ne se référerait à personne dans la réalité historique.

la question de la responsabilité de la philosophie

Se pose donc à ce stade la question de la responsabilité de la philosophie : c’est le nœud de l’affaire Heidegger. Dans son autre court essai, La Liberté d’errer, avec Heidegger, Trawny revient sur ce point : avec Heidegger, la philosophie ne connaît guère d’autre responsabilité que celle d’une vérité au sens extra-moral, vérité dont la recherche implique l’aventure permanente de la pensée, son errance sans repère. Selon Trawny, le choix est dès lors obligatoire : ou bien penser avec Heidegger, ou bien maintenir un certain principe de responsabilité comme contrainte normative de la pensée et de l’action qui doit en découler. Telle est « la frontière désormais bien délimitée », après la publication des Cahiers noirs.

Denys de Syracuse, pas terrible, mais Himmler ?

Or, face à ce dilemme qui, en soi, esquive le défi de la confrontation à la pensée heideggérienne, dans toute sa richesse et son envergure, un choix philosophique véritable consistera peut-être à repenser le rapport de la vérité et de la pensée de la vérité à la responsabilité. D’autant plus qu’on retrouve là une vieille question qui hante la philosophie depuis Platon : quel rapport envisager entre l’ontologie, cette pensée du vrai, et l’éthique ? Avec le cas de Heidegger, elle se pose de nouveau à la philosophie, quoique avec une tout autre gravité.  » Comme Platon à Syracuse « , c’était d’ailleurs le titre qu’un autre philosophe allemand, Hans-Georg Gadamer, donnait à son article paru dans Le Nouvel Observateur en janvier 1988 (repris dans La Conférence de Heidelberg, Lignes/Imec, 2014) : comme beaucoup d’autres, Gadamer expliquait l’engagement politique de Heidegger en le comparant au séjour du philosophe grec auprès du tyran Denys Ier. Sauf que la publication des Cahiers noirs change désormais la donne : la comparaison avec Platon, se demande-t-on, supportera-t-elle l’événement de l’extermination qui, elle, n’est pas un mythe philosophique ?

Peter Trawny, Heidegger et l’antisémitisme. Sur les Cahiers noirs (Heidegger und der Mythos der jüdischen Weltverschwörung), traduit de l’allemand par Julia Christ et Jean-Claude Monod, Seuil, 176 p., 16 €.
Peter Trawny, La Liberté d’errer, avec Heidegger (Irrnisfuge), traduit de l’allemand par Nicolas Weill, Indigène,  » Ceux qui marchent « , 48 p., 7 €.
Signalons aussi la parution sous la direction de Marie-Anne Lescourret, de La Dette et la Distance. De quelques élèves et lecteurs juifs de Heidegger, L’Éclat, 256 p., 22 €.

Roudinesco Nouvel Obs : désacraliser Freud

Désacraliser Freud

interview Nouvel Observateur

Entretien avec Élisabeth Roudinesco et Marcel Gauchet
recueilli par Eric Aeschimann pour le Nouvel Observateur du 4 septembre 2014


Le Nouvel Observateur – Élisabeth Roudinesco, pourquoi écrire une Vie de Freud alors qu’il en existe déjà plusieurs ? Tout n’a-t-il pas été déjà dit ?

Élisabeth Roudinesco – Les biographes de Freud sont anglo-saxons ou allemands et certains sont excellents, notamment Peter Gay, dont l’ouvrage, Freud une vie, paru il y a 25 ans, fait autorité. Mais à partir du milieu des années 1990, l’exploration des archives de Freud a conduit plusieurs historiens américains à tenir un discours très anti-freudien et il me semble que, depuis, l’image du fondateur de la psychanalyse s’était brouillée en France. D’un côté, les associations de psychanalystes refusent d’examiner les faits historiques et ressassent les écrits théoriques de Freud comme des textes sacrés ; lorsqu’ils s’intéressent à sa vie, c’est pour se livrer à des interprétations psychanalytiques tout à fait hasardeuses. D’un autre côté, les anti-freudiens, dont le plus connu en France est désormais Michel Onfray, se livrent à des exercices de destruction truffés d’erreurs factuelles. L’heure est venue de sortir des légendes noires et des légendes dorées.

NO – Votre livre est-il une réponse à Michel Onfray ? S’agit-il de « rétablir des vérités » ?

ER – Mon ambition est de montrer qu’il a vécu et pensé dans une société singulière : celle des juifs viennois au tournant du XXème siècle. Je crois que l’on ne peut comprendre sa pensée sans la replacer dans un contexte précis de transformation des normes familiales, de pratiques médicales ou de questions intellectuelles qui prévalaient alors. Longtemps, les psychanalystes ont eu une conception anhistorique de la psychanalyse, qui aurait surgi comme par magie, sans lien avec son contexte. D’où toute une série de mythes qu’il faut déconstruire. Ainsi, la légende fondatrice de « l’auto-analyse » de Freud, présentée comme une démarche entièrement personnelle qui lui aurait permis de découvrir – seul ! – son propre inconscient. C’est une construction rétrospective. En réalité, Freud a beaucoup tâtonné, s’est égaré, s’est inspiré des théories scientifiques de son époque, a terriblement souffert, a beaucoup discuté : sa correspondance montre combien il doit à ses disciples et à son époque. Autre exemple : le complexe d’Œdipe, qui réduit toutes les souffrances psychiques au schéma familial dominant et qu’il est urgent de défaire aujourd’hui – en revanche, la démarche consistant à chercher des modèles dans la mythologie grecque ou dans les textes classiques me semble une idée de génie. De même, sur les 120 patients recensés de Freud, une bonne partie n’a pas guéri même si leur vie a été transformée par la cure, Il faut le dire et se demander pourquoi. Ma réponse est que la technique psychanalytique traite les névroses, mais pas les psychoses. Ce qui explique, a contrario, son efficacité sur les grands bourgeois intellectuels qui traînaient leur mélancolie dans les sanatoriums de l’Europe de la Belle Époque. Voilà quelques-unes des recontextualisations que je voulais faire.

NO – Que Freud n’ait pas guéri ses patients, voilà qui pose tout de même des problèmes…

ER – Freud a réussi à en guérir beaucoup. Mais il faut comprendre qu’il a initié des changements qui ont par la suite mis en porte-à-faux sa théorie. La répression sexuelle, cela existait. À Paris ou à Vienne, les enfants portaient des appareils contre la masturbation et on restait fiancé pendant cinq ans sans relation sexuelle. C’était une société conflictuelle et Freud a contribué à faire sauter certains verrous. Dans un deuxième temps, lorsqu’il rencontre Jung, il se confronte à la psychiatrie et notamment aux pathologies psychotiques : à la folie. Jusqu’alors, on laissait les patients enfermés dans leur silence ; en proposant des cures de parole, la psychanalyse fait naître un nouvel espoir et une nouvelle dynamique. Mais peut-elle guérir des psychotiques ? Rien n’est moins sûr. Plus tard encore, dans les années 1920, à Berlin, sous l’influence de Mélanie Klein, la psychanalyse s’occupe des enfants en bas âge. Freud n’avait pas voulu cela et, comparée à celle de ses disciples, sa pensée apparaît alors comme démodée. L’histoire de Freud, c’est aussi cette succession de réussites et d’échecs.

NO – Marcel Gauchet, Freud était au cœur de l’un de vos tous premiers livres, mais vous vous êtes toujours montré très critique envers le mouvement psychanalytique, notamment en France. Êtes-vous surpris par l’antifreudisme actuel ?

Marcel Gauchet – Non. Il est la rançon de la légende sur laquelle le mouvement psychanalytique a trop longtemps vécu. Freud a été présenté comme un héros glorieux, un pionnier qui aurait brisé les préjugés et imposé une nouvelle théorie. Lui-même est le premier responsable de cette légende, par exemple lorsqu’il se compare à Copernic et Darwin, parce qu’il aurait, à leur suite, infligé un troisième démenti à la prétention humaine d’être une espèce à part…,Et cette légende a été renforcée par une autre selon laquelle la naissance de la psychanalyse se serait jouée en quelque sorte à l’intérieur même du psychisme de Freud : c’est par la compréhension de son propre inconscient qu’il aurait découvert un continent inconnu. Il faut bien mesurer les implications de ce récit d’origine ; dans la mesure où elle serait le fruit du seul génie d’un homme capable d’autoanalyse, la découverte de l’inconscient sort de l’histoire. Elle est suspendue à la percée d’un héros fondateur. Je me souviens d’un psychanalyste qui affirmait sans rire que la théorie de l’inconscient aurait pu surgir tout aussi bien il y a trois mille ans en Mésopotamie ! En refusant d’inscrire la psychanalyse dans son époque, les freudiens ont construit une idole et dès lors qu’il y une idole, surgit fatalement le démolisseur d’idole.

NO – Mais ce qui compte, ce sont les outils qu’il a forgés pour comprendre le psychisme humain. Sa vie privée a-t-elle vraiment de l’importance ?

MG – Cela serait vrai si la psychanalyse était une science : pour comprendre la loi de l’attraction terrestre, il n’est en effet nul besoin de connaître la vie de Newton. Mais la psychanalyse n’est pas une science. Comme la sociologie, la linguistique, l’ethnologie et les autres sciences humaines, c’est une interprétation du phénomène humain. Elle s’efforce d’établir les faits le plus rigoureusement possible, mais ses conclusions relèvent nécessairement de l’herméneutique : on interprète, sans bénéficier, comme les sciences dures, des garanties procurées par l’expérimentation et la mathématisation.. C’est pourquoi la personnalité de celui qui formule les concepts interprétatifs joue un rôle important Entendons-nous: il ne s’agit pas des particularités intimes d’un individu, mais du travail d’un esprit avec les apports et les problèmes de son temps. L’œuvre de Freud est un génial bricolage théorique, mais que l’on ne peut pas prendre au pied de la lettre, sauf à tomber dans une scolastique stupide. Il faut replacer ce bricolage dans son contexte et comprendre comment Freud a été amené à forger des notions comme « libido », « complexe d’Œdipe » ou « surmoi », afin de les ajuster, de les repenser s’il le faut.

ER – Je partage l’idée que la psychanalyse n’est pas une science et ce fut l’une des grandes erreurs de Freud de croire – et de faire croire – le contraire. Il suffit de prendre un texte aussi étonnant qu’ « Au-delà du principe de plaisir » : héritier des « médecines de l’âme », Freud était habité par l’irrationnel, même s’il n’a cessé de lutter contre son propre penchant. Thomas Mann disait que la psychanalyse était un romantisme devenu scientifique. Avec le recul, on mesure que sa grande force est d’abord d’avoir été un formidable créateur de mythes. Dans Totem et Tabou, il invente de véritables récits mythiques, qu’il n’a du reste jamais présentés comme des faits scientifiques.

NO – La psychanalyse a aujourd’hui perdu cette inventivité théorique. Comment relancer la réflexion, la sortir de l’immobilisme ?

MG – C’est le fond du sujet. Lorsque Freud énonce sa théorie du complexe d’Œdipe ou de la pulsion de mort, il croit découvrir des vérités éternelles. Or, autant je suis convaincu que sa pensée a mis à jour une partie essentielle de l’esprit humain, autant les psychanalystes se sont fourvoyés en croyant que les mécanismes psychiques qu’il décrit sont des invariants de la condition humaine. Ce n’est pas le cas, nous sommes en train de le vérifier.. Les structures familiales qui nourrissaient les névroses ont profondément évolué, et les symptômes avec elles. C’est pourquoi, il est plus que jamais nécessaire de replacer la psychanalyse dans son histoire, afin d’adapter les outils forgés par Freud. Mais, dans l’autre sens il ne faudrait pas croire que tout a changé du tout au tout. Quand j’entends dire que la dépression a remplacé la névrose, je m’interroge sur ce qui différencie vraiment les deux. Si le sexe n’est plus interdit, cela signifie-t-il que vivre sa sexualité soit vraiment devenu plus facile ?

ER – Le surmoi, ça continue d’exister et il est toujours aussi difficile de s’en libérer…

MG – Le burn-out, maladie contemporaine par excellence, ressemble furieusement à la neurasthénie, si répandu à la fin du XIXème siècle ; d’ailleurs, on accusait déjà le développement des moyens de communications d’en être responsable ! En réalité, ce que Freud repère, c’est le moment où l’individu devient capable d’exprimer sa souffrance psychique, de s’auto-diagnostiquer. « Je suis déprimé » est une phrase qui marque l’entrée d’une société dans la modernité, comme on le voit en Chine depuis une vingtaine d’années.

L’évolution scientifique rend-elle caduque l’approche freudienne ?

ER – Aujourd’hui, nous vivons dans l’idée que la névrose, symptôme d’un conflit intérieur, aurait été remplacée par la dépression, la maladie du désenchantement moderne. En France, on compte cinq millions de personnes en souffrance qui se traitent par des médicaments ou qui refusent de se soigner. Dans les deux cas, l’attitude revient à dire : je n’ai pas besoin d’aller chercher des explications dans mon inconscient. Il y a un rejet de l’intellectualité.

MG – Le suprême argument de l’antifreudisme actuel consiste à soutenir que les progrès scientifiques accomplis par la psychologie cognitive et les neurosciences périment la théorie psychanalytique. Avec les développements de l’imagerie cérébrale, de la biologie, de la génétique, on voit renaître une conception « naturaliste » de l’esprit humain. En réalité, cette situation est moins nouvelle qu’il n’y paraît. Elle est, à bien des égards, un remake de ce qui s’est passé, avec le modèle de la psychophysiologie à la fin de XIXe siècle, modèle dont Freud est parti pour le dépasser. Nous devrions à mon sens nous inspirer de son exemple. Les avancées scientifiques actuelles apportent des faits indiscutables et passionnants. Encore reste-il à les interpréter conceptuellement. La théorie psychanalytique aurait beaucoup à gagner en prenant la tête de ce travail.

Sur le Pacs et sur le mariage pour tous, la majorité des psychanalystes s’est montrée d’un conservatisme étonnant. Mais Freud lui-même n’était-il pas un conservateur ?

MG – C’est intellectuellement un révolutionnaire et politiquement un conservateur, très conscient de manier de la dynamite à l’égard de l’ordre social. Il était convaincu que la répression des pulsions est nécessaire à la civilisation. La suite a montré qu’il avait en grande partie tort sur ce point : l’ordre répressif-autoritaire-patriarcal s’est écroulé et pour autant la civilisation ne s’est pas effondrée. L’hostilité des psychanalystes à l’évolution des mœurs sexuelles est donc parfaitement infondée. En revanche, ils ont raison de souligner que cette évolution aura des conséquences. C’est justement ne raison de ces changements anthropologiques que nous avons besoin d’une théorisation psychanalytique rénovée : tout ce que nous pensions savoir de la sexualité humaine est à revoir de fond en comble.

ER – Freud était un conservateur éclairé, un libéral, partisan de la monarchie constitutionnelle, hostile à toutes les dictatures et platonicien : il rêvait d’un monde dirigé par des sages et des élites. Mais il était contre la peine de mort, pour l’émancipation des femmes, pour l’avortement et pour la liberté sexuelle des jeunes et il a accueilli sans problème sa fille, qui vivait chez lui avec sa compagne et ses enfants. Il était très tolérant envers l’évolution des mœurs.

MG – Freud a été à la fois un penseur et un praticien. Il a fait émerger un pan ignoré de ce que nous sommes : le continent de l’inconscient. Sur ce point-là, il n’y aura jamais de retour en arrière. Mais ce n’est qu’un point de départ. L’exploration de ce continent ne fait que commencer.

Élisabeth Roudinesco, directrice de recherche à l’université de Parsi 7 Diderot, chargée d’un séminaire d’histoire de la psychanalyse, présidente de la SIHPP est l’auteure de Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre qui sort le 11 septembre au Seuil.


Marcel Gauchet
, directeur d’étude à l’HESS et rédacteur en chef de la revue Le Débat a publié en 1980 La pratique de l’esprit humain : l’institution asilaire et la révolution démocratique (en collaboration avec Gladys Swain.)
Dernier ouvrage paru : L’avènement de la démocratie III – À l’épreuve des totalitarismes (1914-1974), Gallimard.-

Éisabeth Roudinesco – Séminaire d’histoire de la psychanalyse 2015

SÉMINAIRE 2015

La guerre dans l’histoire de la psychanalyse

École normale supérieure, département d’histoire,
45 rue d’Ulm, 75005 Paris

Salle U/V, département de mathématiques, au fond de la cour Pasteur.

Les mardis de 18h à 20:00
6, 20 et 27 janvier, 3 et 10 février, 10, 17 et 31 mars, 14 avril, 5 et 19 mai.