Allen Francès – conférence des Diaconnesses

Conférence des Diaconesses – 22 novembre 2014

par Allen Frances

[Image : Sans titre]

traduction Patrick Landman

psychanalyse & psychiatrie descriptive

Bonjour, je m’appelle Allen Frances et notre question aujourd’hui est très intéressante : la popularité du système DSM a-t-elle réduit la popularité de la psychanalyse en Amérique ? Cette question a été soulevée par Patrick Landman et je crois qu’elle montre bien son goût parisien pour le paradoxe. Et c’est à moi qu’il l’a posée parce que au cours de ces 35 dernières années j’ai joué un rôle important dans le développement du DSM, alors que je défendais toujours l’héritage de Freud. Comment se fait-il que quelqu’un comme moi, qui fut impliqué dans la psychiatrie descriptive, puisse avoir une image très positive de la psychiatrie dite psychodynamique? 
[Patrick Landman] m’a également demandé de parler de façon personnelle, non pas seulement de mes idées à ce sujet – le rapport entre la psychanalyse et DSM – mais aussi de la façon dont elle ont émergé à partir de mes expériences personnelles. Je vais donc commencer par une sorte d’exposé très ouvert, en vous parlant des expériences de ma vie qui ont forgé mes opinions sur la psychanalyse, celles qui ont abouti à mes impressions sur la psychiatrie descriptive, et la façon dont toutes deux convergent, quant c’est le cas, et de la manière dont, dans certaines circonstances, elles s’opposent.


premier amour pour Freud

Je commencerai avec la psychanalyse : je crois que mon premier amour pour Freud est né à l’âge de 14 ans, avec la lecture de Malaise dans la Civilisation et Totem et Tabou. Pour la première fois, j’ai senti qu’il y avait un ordre, qu’on pouvait comprendre le comportement humain et ses manifestations culturelles. C’est pourquoi j’ai voulu devenir psychiatre ; c’est pourquoi j’ai choisi la Columbia University qui était l’internat de médecine le plus psychodynamique aux États-Unis à cette époque-là ; voici pourquoi j’ai suivi une formation psychanalytique, également à Columbia.

pratique de la psychothérapie psychodynamique

Ensuite, j’ai enseigné pendant dix ans un cours sur Freud au Centre psychanalytique ; j’étais chef de service de consultations externes et nous nous sommes spécialisés dans l’enseignement de la psychothérapie psychodynamique, en particulier dans les thérapies courtes, ça c’était vraiment une des choses qui m’a intéressé. 
J’ai consacré toute ma carrière à l’enseignement – j’ai enseigné la pratique de la psychothérapie psychodynamique aux internes, psychologues et travailleurs sociaux. Et c’était aussi toute ma pratique privée pendant la plupart des années quand j’étais clinicien. J’y suis très profondément attaché et cela me tient beaucoup à cœur. J’ai des réserves par rapport à la manière dont la psychanalyse s’est développée en Amérique et je vous en dirai plus par la suite, mais en substance j’adhère au principe selon lequel la psychiatrie psychodynamique est d’une grande valeur et que si à son époque Freud était probablement surévalué, aujourd’hui il est au contraire très négligé, sous évalué.


Robert Spitzer

Mon expérience avec la psychiatrie descriptive est plus récente et en quelque sorte plus ambivalente. Un de mes professeurs à Columbia était Bob Spitzer, qui a ensuite développé le DSM-III. C’était en effet un grand innovateur et grâce à lui la psychiatrie descriptive a gagné en popularité. À l’époque, Bob était un jeune médecin et j’ai complètement écarté ses propositions. Il essayait de recruter des internes pour sa recherche – il développait des instruments pour mener des entretiens cliniques, afin d’obtenir un diagnostic psychiatrique fiable pour d’autres projets de recherche. J’ai trouvé que c’était la chose la plus bête au monde. Je désirais comprendre le sens de la vie, pour moi-même et pour mes patients, alors que lui, il s’occupait des choses les plus superficielles – les symptômes que les patients ont présentés au cours de la semaine précédente. 
Donc je trouvais Bob plutôt sympathique mais je ne le prenais pas au sérieux en tant que maître.

superficiel

Et mes maîtres ont été essentiellement ceux qui savaient le mieux puiser dans l’inconscient, mon inconscient à moi et celui de mes patients, et qui m’aidaient à forger des relations thérapeutiques fournissant une sorte de correction de l’expérience affective que je crois être si puissante dans le traitement psychodynamique. À mes yeux, Spitzer était une personne superficielle, je l’aimais bien mais je ne voulais pas me consacrer à ce travail. Quand les premières ébauches du DSM-III sont sorties, je les ai trouvées un peu idiotes, ça n’était pas quelque chose qui m’aurait vraiment intéressé. À cette époque j’étais également directeur d’un service de consultations externes au New York State Hospital. Il y avait beaucoup de gens de la Columbia University ; nous travaillions pour préserver la psychiatrie psychodynamique et le fait que Spitzer l’ait d’abord totalement ignorée nous a beaucoup préoccupé.

« trouble de l’auto mise en échec »

J’ai eu l’idée brillante de proposer à Spitzer d’inclure dans le DSM-III le diagnostic de ‘self-defeating personality disorder’ (entre trouble de la personnalité masochiste, axée sur le négatif, le contreproductif et névrose d’échec). Je connaissais cela grâce à ma mère qui savait toujours transformer une victoire en défaite, et j’avais compris que les gens pouvaient être amenés, pour des raisons inconscientes, à éviter la réussite et rester malheureux dans leur existence. Je pensais qu’on pourrait transformer ce concept et le réduire à un ensemble de critères et que cela pourrait être utile. J’en ai parlé à Bob dans le couloir et il a dit : « C’est une bonne idée, alors peux-tu établir les critères ? » Je l’ai fait, je lui ai présenté mon travail, et il a dit, en riant : « Cela ne marchera jamais ». Il avait bien raison parce que toutes les manifestations psychiatriques sont plus ou mois masochistes ou contre-productives.

retrait du terme névrose

Ce qui faisait la spécificité du trouble du ‘self-defeating personality disorder’ c’était que son comportement était motivé par un désir d’arriver à l’échec, aucune autre raison n’expliquait ce comportement contre-productif. Bob disait que ça ne marcherait pas et en fait quand la même idée a été présentée, d’une manière beaucoup plus agressive, pour le DSM-IV, j’ai utilisé ses propres arguments pour la rejeter. 
Mais Bob cherchait des gens pour travailler sur le DSM-III. Il m’a demandé, en 1977 ou 1978, de rejoindre l’équipe qui préparait le ce projet et de m’occuper de la catégorie des troubles de personnalité, d’en écrire la version finale. J’étais d’accord et donc je m’y suis impliqué, puis une autre tâche s’est présentée, qui présente un lien avec notre débat d’aujourd’hui. Les groupes psychanalytiques aux États-Unis, la Psychoanalytic Association et l’American Academy of Psychoanalysis, ont été très préoccupées par le fait que Bob allait retirer le terme « névrose » du DSM-III. Pendant presque une année j’ai assuré le lien entre le DSM-III et les psychanalystes, pour voir si on pouvait trouver un compromis. A la fin la solution était toute bête – on a décidé de mettre le mot névrose entre guillemets, au lieu d’en faire le nom du diagnostic.

sens du mot névrose

Mais le problème résume bien une des difficultés sous-jacentes aux rapports entre la psychiatrie descriptive et la psychiatrie psychodynamique. Les deux parties – Spitzer et les psychanalystes – ont mal compris le vrai sens du mot névrose. 
Le terme a été introduit par un médecin écossais, William Cullen, en 1759, cent quarante ans avant Freud. À l’origine il renvoyait à l’ensemble des plaintes indéfinies, sans causalité spécifique, mais très répandues dans la pratique généraliste. Le terme neurosis veut dire maladie des nerfs, donc dès le début on trouve l’idée que ces présentations étaient dues à un problème biologique au niveau du système nerveux central. Depuis, le terme névrose s’utilisait de cette manière, les psychanalystes l’ont simplement emprunté. Freud a donc emprunté un terme qui était déjà lourd de sens. Et il a rajouté d’autres significations liées à des motivations sous-jacentes, ainsi que l’espoir qu’en les comprenant on pourrait aider les patients. Mais il n’a pas inventé un nouveau terme. Sa notion à lui présentait une connotation particulière mais le sens général renvoyait toujours à une maladie du cerveau.


psychanalyse et psychiatrie psychodynamique dans un monde dominé par le DSM-III

Les psychanalystes défendaient le mot ‘névrose’ comme s’il s’agissait de défendre la psychanalyse elle-même. Spitzer avait hâte de se débarrasser du terme parce qu’à l’époque il était vraiment contre la psychanalyse. Il avait lui-même suivi des traitements depuis sa jeunesse, il était passé par plusieurs thérapies différentes, il avait une curiosité sur lui-même mais il a décidé que la psychanalyse c’était quelque chose qu’il devait combattre. Il se considérait comme quelqu’un de décidé à changer l’orientation de la psychiatrie dans le sens d’une approche plus descriptive, un changement qui aboutirait à plus de fiabilité et plus de recherche. Les deux parties se sont donc engagées dans un combat futile, toutes les deux passant à côté du fait que le mot « névrose » n’était pas la vraie question, la vraie question étant de quelle manière la psychanalyse et la psychiatrie psychodynamique pourraient s’adapter au monde dominé par le DSM-III.

raisons du déclin psychanalytique

Il est très intéressant de noter qu’à l’époque aucun d’entre nous n’avait imaginé que le DSM-III aurait un tel succès, ou qu’il aurait une influence culturelle aussi forte. Nous savions qu’il aurait une certaine influence en psychiatrie mais nous n’avons jamais songé qu’il aurait intéressé le grand public. Ce fut donc une grande surprise d’en vendre plusieurs centaines de milliers d’exemplaires dès la première année de publication on de continuer d’en vendre des centaines de milliers au cours des années suivantes. Les résidents de Park Avenue à New York, qui avaient l’habitude de discuter, dans les cocktails du dimanche, de leurs rêves et de ce que leur analyste en avait dit, ont vite changé de conversation pour parler de leur diagnostic, de celui de leur femme ou de leur patron. Au niveau culturel, l’on est devenu plus attentif aux symptômes et moins à leurs motivations inconscientes. 
Et le DSM a sans doute joué un rôle dans le déclin de l’influence de la psychanalyse, mais on parlera aussi plus tard de la façon dont la psychanalyse a elle-même contribué à ce déclin. Il y avait de toute façon des facteurs culturels externes qui auraient provoqué ce déclin d’une manière ou d’une autre, mais j’y reviendrai plus tard. Voilà, j’en ai fini de ma présentation sur mon expérience concernant la psychanalyse et la psychiatrie descriptive. 


Freud en rat de laboratoire

Revenons-en à Freud. Freud est arrivé au travail psychanalytique d’une façon très indirecte, pas du tout par choix. Il fut d’abord un excellent neuropathologue et un des premiers à comprendre la synapse. Il aurait eu le Prix Nobel, ou aurait partagé le Prix Nobel, s’il avait continué à être un « rat de laboratoire » ce qu’il était vraiment. Il a développé, mis au point une sorte de teinte, de colorant. Mais il a été poussé à ouvrir un cabinet du fait de problèmes financiers, il manquait de ressources, il voulait se marier… Devenir clinicien ne l’enthousiasmait pas mais il conservait ses ambitions et surtout celle de travailler en neurologie. Il a publié quelques textes classiques et une monographie sur l’aphasie. Il nourrissait de grands espoirs au sujet de la cocaïne et de ses pouvoirs curatifs ; il s’intéressait énormément à la psychiatrie biologique, aux théories biologiques du cerveau et aux traitements biologiques des maladies psychiques.

approche centrée sur les récits de vie

Ce qui a changé le cours de sa vie fut l’expérience d’avoir très précisément observé ses patients. Et c’est un des grands paradoxes du début de sa clinique ; avant ses contributions psychanalytiques il avait déjà donné quelques descriptions très précises de ses patients. Ses études de cas sont écrites dans un style merveilleux, il a d’ailleurs reçu le Prix Goethe parce qu’il était un observateur brillant du comportement humain et de ses nuances individuelles. 
Le système diagnostique de la psychiatrie avant Freud s’était strictement fondé sur le travail hospitalier. Pinel, père de la psychiatrie et grand innovateur, a développé la classification française au début du 19eme siècle et a fait encore d’autres choses remarquables. Il a libéré les patients, non pas seulement de leurs chaines mais aussi de leur marque d’infamie, de leur stigmatisation. Il a proposé – vous connaissez l’histoire beaucoup mieux que moi – à l’un de ses patients un poste dans l’administration hospitalière et, ensemble, ils ont crée une sorte de thérapie cognitive, une approche centrée sur les récits de vie ainsi qu’un traitement moral d’une grande importance qui mériterait d’être mieux connu.

Kraepelin et Freud, voisins de palier européen

À la fin du 19e siècle – pendant ce siècle-là un grand nombre de classifications ont été mises au point – la classification standard était celle établie par Kraepelin. La table des matières de son livre était en effet devenue la classification psychiatrique la plus largement suivie. On peut trouver une certaine ironie dans le fait que Kraepelin et Freud vivaient à deux pas l’un de l’autre – le premier à Munich, le second à Vienne – et chacun de son côté constituerait une pierre angulaire pour le travail du siècle à venir. Kraepelin travaillait uniquement avec les patients hospitalisés et les chapitres de son livre sont consacrés aux nuances des troubles chez les grands malades. 
Freud en tant que neurologue suivait ses patients en cabinet. S’il avait été psychiatre, il aurait travaillé dans un hôpital et il n’aurait jamais crée la psychanalyse, il n’aurait jamais élargi le champ du diagnostic en clinique externe.

neurologue, une profession toute nouvelle

Aujourd’hui, les patients sont suivis par des psychiatres et psychologues, à cette époque-là c’était les neurologues, une profession toute nouvelle. Et ces patients recevaient un pronostic beaucoup plus favorable que les grands malades psychiatriques. Le travail de Freud, qui les décrivait soigneusement et ensuite essayait d’expliquer les problèmes et conflits inconscients en rapport avec leurs symptômes, a redonné beaucoup d’espoir au champ des maladies mentales et c’est pourquoi la psychiatrie a ouvert ses portes à la psychanalyse. Les neurologues ne se sont pas intéressés à Freud mais les psychiatres si, et ils ont commencé à s’occuper de plus en plus des patients en cabinet. Il y 100 ans, pendant la grande guerre, seulement 7 % des psychiatres américains travaillaient en privé. Aujourd’hui la plupart d’entre eux exercent en dehors de l’hôpital et il y a également une armée des psychologues, travailleurs sociaux, thérapeutes et conseilleurs [counsellors. PHG] qui s’occupent des patients en ville. 


élargissement du champ des maladies psychiques

Freud nous a fourni un modèle pour décrire la dépression névrotique, la névrose d’angoisse. Lui et ses disciples ont décrit ce qui ensuite est devenu le trouble de la personnalité : les névroses de caractère. D’autres ont décrit différentes troubles sexuels et la psychanalyse s’est, également, vite intéressée à ce domaine. Le champ des maladies psychiques, ce qu’on avait défini comme troubles mentaux, s’est énormément élargi. Avant Freud il n’y avait qu’un petit nombre de maladies et elles étaient réservées aux patients gravement atteints. S’il s’était agi de détecter la maladie psychique dans l’ensemble de la population, seule une faible proportion aurait été considérée comme concernée. Après Freud, il y eu une grande expansion, non seulement du nombre de troubles psychiques mais également, c’est qui est plus important, du nombre de personnes diagnostiquées, ainsi que du nombre de personnes les traitant. 


les deux guerres mondiales

Autre facteur crucial dans le développement de la psychiatrie psychodynamique : les deux guerres mondiales. On s’est rendu compte qu’il y avait plus de victimes psychiatriques que de victimes médicales. Les psychiatres ont joué un rôle important dans le traitement des soldats, le dépistage, et le développement d’un effort de guerre cohérent. Après la seconde guerre mondiale, en Amérique en particulier, la pertinence de la psychiatrie psychodynamique a été reconnue et pour la première fois des départements séparés spécialisés en psychiatrie ont été créés dans toutes les grandes écoles de médecine. Je crois qu’aujourd’hui il y a un département de psychiatrie dans chaque école de médecine. Presque tous les directeurs de ces départements étaient psychanalystes, partout aux États Unis ; ces personnes avaient servi lors de la deuxième guerre mondiale. 


lien médecine psychanalyse aux États-Unis

Pourquoi y avait il tant de médecins engagés dans la psychanalyse ? Il y a deux grandes raisons à ce phénomène, la psychanalyse a suivi un développement différent de ce qui s’est passé en France. Premièrement, depuis le tout début, la psychanalyse aux États-Unis a été étroitement liée à la formation médicale. Ceci va contre l’idée de Freud, qui a écrit un texte sur la psychanalyse laïque environ trois ans avant sa mort. En plus, Freud a clairement appréciée travail de sa fille, une analyste laïque renommée. Parmi ses premiers disciples on compte une grande partie de non-médecins. Freud se méfiait beaucoup d’une psychanalyse qui ne serait qu’une pure pratique médicale ou qui dépendrait du système de sécurité sociale. Il n’a pas voulu qu’un rattachement à la médecine restreigne ou réduise la psychanalyse. Toutefois en Amérique, particulièrement dans les débuts, beaucoup moins ensuite, la psychanalyse a été en effet en lien étroit avec la médecine. Ceci avait des avantages et des inconvénients. À la médecine était associé un certain prestige, mais à bien des égards ce lien représentait un fardeau.


émigration depuis l’Europe

L’autre impulsion importante pour le succès de la psychanalyse en Amérique fut l’immense migration, pendant et avant la deuxième guerre mondiale, des psychanalystes venus d’Europe, notamment certains des plus talentueux d’entre eux. Ainsi, les États-Unis ont bénéficié d’une richesse d’expérience – ces personnalités se sont éparpillées dans toutes les grandes villes et ont fondé des instituts ; ces instituts ont engendré d’autres instituts et au moment du grand essor des départements de psychiatrie et des écoles de médecine, les instituts psychanalytiques se sont aussi développés partout en parallèle. 


athéorisme / idéologies

La psychanalyse américaine a probablement atteint son apogée au début des années 70. Le déclin est venu presque au même moment que la naissance du DSM-III. Le travail sur le DSM-III a commencé en 1975 et il a été publié en 1980. Pendant cette période il y a eu des changements considérables à la direction des départements de psychiatrie dans toutes ces écoles de médecine, psychanalyse perdant par ailleurs de l’intérêt auprès du grand public, parallèlement à l’émergence de nouveaux facteurs. Je ne crois pas qu’on puisse établir une causalité nette entre l’ascension du DSM et le déclin de la psychanalyse, mais c’est vrai que le DSM-III a effectivement causé du tort à la psychanalyse. L’on discutera de ce mouvement, de la survenue de ce changement ainsi que d’autres éléments qui ont joué dans ces évolutions : tout cela ne s’est pas produit en vase clos ni dans un vide.
 Le DSM-III a revendiqué d’être athéorique par rapport à l’idéologie. Parfois ceci se perd dans la traduction. L’on a dit qu’il était athéorique tout court – ses concepteurs n’ont pourtant jamais prétendu cela, ils ont soutenu un athéorisme vis-à-vis des idéologies.

méthode descriptive

L’ambition était de pouvoir utiliser une méthode descriptive reposant sur des critères opérationnels, avec des maladies mentales définies par des listes spécifiques des différentes symptômes, regroupés d’une certaine façon et opérant pendant une certaine période. Ce modèle était destiné à l’usage des cliniciens psychodynamiques, des thérapeutes comportementalistes ou cognitivistes, pour la thérapie familiale, la thérapie des systèmes sociaux, etc, tout comme aux thérapeutes biologiques. Bref, l’idée était que cela pourrait être utile pour tout modèle. 
À cette époque-là la psychiatrie adhérait fortement au modèle équilibré : à la fois biologique, psychologique et social. L’idée était donc de ne pas se focaliser outre mesure sur ni des éléments biologiques, ni psychologiques, ni sociaux ; de même on n’allait pas diriger les traitements en s’attachant trop aux médicaments, ou à une approche spécifique – psychodynamique, cognitive, systémique ou familiale. Au contraire il s’agissait d’appréhender la personne du patient dans son ensemble et ensuite choisir la technique ou approche la plus appropriée. Avec l’idée que pour la plupart des gens, un mixte d’approches serait probablement bien plus approprié qu’une dépendance exclusive à un seul outil, quel qu’il soit. 


DSM-III, un cadre pour la psychiatrie descriptive

Certes, le DSM-III n’était pas athéorique en termes d’utilité. Il offrait un très bon cadre à la psychiatrie descriptive et aux modèles psychiatriques médicaux. Avant le DSM-III, deux cliniciens consultés par le même patient n’étaient pas du même avis sur le diagnostic. Une étude anglo-américaine a montré, à l’aide d’un enregistrement vidéo, que le même patient a pu recevoir un diagnostic de trouble de l’humeur à Londres et de schizophrénie à New York. Les gens ne s’accordaient pas sur les symptômes. Sans pouvoir se mettre d’accord sur la façon de classer les comportements d’un patient en troubles mentaux, aucune communication clinique n’était possible, aucune possibilité de recherche.

sorte d’artisanat

La psychiatrie se trouvait dans une position très vulnérable. La psychiatrie psychodynamique continuait à avoir de grands succès jusqu’aux années 70, et puis tout soudainement, au début des années 70, elle s’est trouvée accusée d’être trop individualiste, trop artistique, pas du tout scientifique et justement on disait que deux psychiatres ne pouvaient jamais se mettre d’accord ni sur le diagnostic, ni sur le traitement, et que c’était une sorte d’artisanat qui n’avait rien à voir avec la médecine moderne. 
L’effort très louable de Spitzer c’était d’améliorer la fiabilité [c’est nous qui soulignons. PHG] du diagnostic psychiatrique. Il n’avait aucune ambition d’en améliorer la validité [c’est nous qui soulignons. PHG], mais il espérait qu’avec plus de fiabilité on pourrait obtenir des outils de recherche pour nous aider à mieux comprendre la psychopathologie et la traiter d’une manière plus efficace.

outil pour la recherche en psychiatrie descriptive

Le DSM-III représentait un outil formidable pour la recherche et en effet c’était très exactement ce que Spitzer avait fait avant de devenir responsable pour le DSM-III : il développait des instruments pour se servir des critères diagnostics afin d’arriver à un diagnostic utile à la recherche. Son innovation c’était de prendre cette méthode et de l’appliquer à la situation clinique. C’était un atout pour la psychiatrie descriptive mais pas du tout utile pour le travail psychanalytique parce que celui-ci est beaucoup moins superficiel, il repose souvent sur la déduction et plus on pénètre sous la surface des choses, moins on a accès aux évaluations fiables. 
Il existait plusieurs méthodes d’évaluation des différents aspects du travail psychodynamique. Elles sont toutes très utiles mais plus on va en profondeur, moins elles sont fiables, et plus on reste à la surface, moins elles sont psycho-dynamiques.

critères d’évaluation

Donc on a trouvé qu’il y avait une préférence nette dans le DSM-III, favorisant le modèle médical et biologique, le modèle de recherche, au détriment du modèle psychodynamique qui est plus profond et donc beaucoup plus difficile à rendre fiable. Les thérapies cognitives et comportementales s’accordent mieux avec le DSM-III que les thérapies psychodynamiques parce qu’elles ciblent les choses plus superficielles et moins déductives. Alors le DSM privilégie les traitements cognitifs plutôt que les traitements psychodynamiques. C’est donc sans surprise que l’on a assisté à une véritable explosion des traitements cognitifs et parallèlement au déclin des traitements psychodynamiques, pour la simple raison que les premiers offrent des critères d’évaluation clairs. Les traitements cognitifs sont plus faciles à étudier et à utiliser. La méthode descriptive du DSM les a favorisés. 
La démarche du DSM a été terrible pour la thérapie familiale : elle s’appliquait uniquement à l’individu et donc les modèles systémiques, auparavant très populaires aux États-Unis dans les années soixante et soixante-dix, ont souffert d’un déclin rapide, tout comme la psychanalyse, au moins en partie à cause de la popularité du DSM.

réduction au modèle biologique

Donc le DSM a en effet réduit le modèle bio-psycho-social au modèle uniquement biologique, plus réductionniste, et un des ses grands défauts, un de ses effets les plus dévastateurs pour la psychiatrie et la psychanalyse, c’est qu’il a favorisé une vision très limitée de l’individu. Il se focalise sur des listes des symptômes pour les critères, pour les effets secondaires, mais on n’apprend jamais à connaître un patient comme il faudrait. Hippocrate a dit, il y a 2500 ans, « Il est plus important de connaître la personne souffrant d’une maladie que de connaître la maladie dont est atteinte la personne ». Et le DSM a eu l’effet magnifique d’offrir plus de fiabilité dans la démarche diagnostique, là où avant il n’y avait qu’une sorte de bruit idiosyncratique, sans signal clair pour les déterminations diagnostiques. Ca c’était une avantage considérable.

liste de contrôle ou expérience relationnelle

Mais en même temps il y avait un prix à payer : la façon dont on l’utilisait et sa popularité a réduit, pour certains, l’expérience du patient à une sorte de liste de contrôle, au lieu d’en faire une expérience relationnelle.

la psychanalyse responsable de l’organisation de son propre déclin

Un grand nombre des programmes de formation aux États-Unis se sont vite adaptés à ce nouveau modèle, au prix de perdre ce qui avait été précieux dans la formation psychodynamique, celle que moi-même et beaucoup de mes collègues avions reçue. 
Je dois admettre qu’il serait faux de dire que le DSM a tué la psychanalyse, sans préciser que la psychanalyse a elle-même beaucoup contribué à sa dévalorisation et qu’elle est en partie responsable de son propre déclin. Les instituts psychanalytiques en Amérique du nord ont adopté une sorte de modèle berlinois, caractérisé par sa rigidité et son exclusivité. Ils ont protégé l’héritage de Freud d’une façon que Freud lui même, j’en suis sûr, aurait refusé. Ils transmettaient ses théories de la fin du siècle comme si elles étaient absolument appropriées à la pratique de nos jours.

Darwin

Ils n’ont rien fait pour inclure les découvertes neuroscientifiques qui ont commencé à émerger. Ils enseignaient le modèle psychique développé par Freud en 1905 malgré le fait qu’un nombre de ses aspects aient été dépassés par la nouvelle recherche en imagerie cérébrale, psychologie évolutionniste et science cognitive. 
Tout ce qui est arrivé depuis Freud est pourtant bien compatible avec son modèle. Ce qui est merveilleux dans son enseignement, les deux aspects fondamentaux de son héritage, c’est sa description de la façon dont nous sommes issus de nos pulsions et de nos ancêtres animaux. Freud s’est appuyé sur les remarquables découvertes de Darwin concernant l’évolution de la morphologie et psychologie – parce que Darwin lui aussi était un grand psychologue. Il a compris la continuité psychologique entre les animaux et l’homme – si notre morphologie s’est développée à partir de la morphologie animale, nos tendances comportementales ont aussi évolué à partir de nos ancêtres. Freud a ramené ceci dans sa clinique, il l’a appliqué à ses patients et il a obtenu un modèle de la psyché et une manière de comprendre notre culture qui sont absolument brillants, vraisemblables et qui se portent toujours très bien.

Kant

Sa deuxième grande contribution revient à Darwin et à Kant. Kant a remarqué, environ cent ans avant Freud, que nous ne voyons pas le monde comme il est mais comme nous sommes. Ceci est aussi un proverbe talmudique remontant à il y a 2000 ans : on ne voit pas le monde comme il est mais comme on est. 
Ce que Kant avait travaillé en philosophie, Freud nous l’a fait comprendre en clinique – que la plupart du temps nous ne sommes pas conscients de nos motivations, et que des motivations conflictuelles peuvent produire, toujours à notre insu, toutes sortes de comportements que nous rejetterions sur le plan rationnel et réaliste. Le modèle de Freud conjuguant Darwin avec Kant a été absolument brillant. Certaines de ses parties sont parfaitement compatibles avec toutes les connaissances produites par les neurosciences et sciences cognitives depuis leur existence; d’autres devraient être facilement abandonnées.

théorie de la libido

La chose à renoncer la plus évidente est la théorie de la libido. Ce modèle était parfaitement raisonnable en 1905, un reflet de l’enthousiasme pour la nouvelle science de la sexologie qui s’est répandue partout en Europe. Ce modèle paraissait être une certaine manière de comprendre le comportement humain. Mais cette théorie est simplement fausse ; elle est aussi peu apte à expliquer une maladie que la théorie des humeurs. 
Les instituts psychanalytiques n’ont jamais pu s’adapter à la nouvelle science, donc ils continuaient d’enseigner la théorie de la libido, pas comme une relique historique intéressante, mais comme une façon de comprendre le patient en psychanalyse. Ca n’a aucun sens.

modèle standard dépassé

Ils sont restés très liés au modèle rigide d’une analyse et ce n’était que peu à peu, pour des raisons pratiques et financières, que le cadre s’est parfois quelque peu ajusté, mais en gros ils continuaient à croire que la psychanalyse exige trois, quatre ou cinq séances par semaine, qu’il faut s’allonger sur le divan, que les choses ne peuvent pas se modifier pour devenir plus adaptés aux réalités de la vie alors qu’elles resteraient très efficaces, peut être même plus efficaces. 


éclosion de formes nouvelles & isolement psychanalytique

Très tôt dans l’histoire de la psychanalyse il y avait eu des efforts pour développer des variantes de la psychanalyse. Ferenczi et Reich se sont beaucoup engagés là-dessus dans les années vingt, Alexander et French dans les années quarante et cinquante, après Michaël Balint… Il y eut de nombreuses tentatives de développer une psychanalyse courte, en face-à-face, qui permettrait d’avoir une relation plus interactive avec le patient. Les instituts psychanalytiques en Amérique ont commit la grave erreur de lier leur avenir à la forme du traitement qu’ils pensaient s’accorder à ce que Freud aurait fait, au lieu de ce qui fonctionnerait dans la situation présente à laquelle les autres thérapeutes s’adaptaient. Alors il y eut une éclosion des psychothérapies psychodynamiques après la seconde guerre mondiale et il y eut une éclosion des thérapies comportementalistes ensuite – et au lieu de saluer celles-ci comme une partie de la grande poussée psychodynamique et psychanalytique, les instituts psychanalytiques sont restés dans leur isolement en formant et recommandant uniquement les formes de la psychanalyse les plus rigides et ainsi s’éloignant de plus en plus de la clinique contemporaine. 


traitement interactif vs. régressif

Donc le DSM a représenté un terrible coup pour la psychanalyse mais les psychanalystes n’ont pas adapté leur théorie et leur pratique à ce qui aurait plus de sens, à l’égard des connaissances apportées par la science, à l’égard des exigences pratiques du monde d’aujourd’hui et à l’égard des résultats psychanalytiques, qui n’étaient pas parfaits. Souvent les patients auraient dû bénéficier d’un traitement plus interactif, qui n’aurait pas nécessité une régression, alors qu’une psychanalyse exigeait un transfert et une régression, ce qui pour certains la rendait plus rigoureuse mais pour d’autres potentiellement plus dangereuse et sans doute prenant plus de temps qu’un traitement plus ‘ici et maintenant’ focalisé sur une expériences émotionnelle corrective.

financement des neurosciences et déclin psychanalytique

Je pense que c’était Napoléon qui a dit que ‘la guerre est une chose trop grave pour être confiée aux militaires,’[Clémenceau. PHG] mais peut être c’était Foch. D’une certaine manière, la psychanalyse était trop importante pour être confiée aux instituts psychanalytiques. 
Mais même si on n’avait pas eu le DSM-III et si les psychanalystes n’avaient pas pratiqué la politique de l’autruche, la psychanalyse aurait subi un déclin de popularité à cause d’autres facteurs externes, économiques et culturels : avant tout l’ascension des neurosciences et les gros budgets de financement qui leur ont été consacrés au cours des derniers 35 années. Avant 1980, la psychiatrie, la neuropsychiatrie et la recherche fondamentale sur le cerveau ne recevaient pas beaucoup de financement. Aujourd’hui, dans chaque école de médecine aux États-Unis, et je pense que probablement partout dans le monde, le département de la psychiatrie est le deuxième destinataire des fonds après la médecine interne. Celle-ci compte de nombreuses directions qui ensemble seront toujours le premier bénéficiaire du financement dans n’importe quelle école de médecine, mais la psychiatrie reçoit normalement le double (ou même plus) que n’importe quel autre département et ainsi elle bénéficie de ces financements de manière disproportionnée. 


fausse promesse du biologique

Cette situation résulte en partie de notre fascination pour les maladies mentales et leurs effets sur la société, en partie du fait que les outils de la recherche sur le cerveau sont devenus absolument incroyables. Jamais nous n’avions la possibilité de prendre en photos nos pensées et de comprendre notre comportement de cette façon. C’est une chose très surestimée, sans doute, mais quand même très puissante. Donc il y avait cette révolution neuroscientifique passionnante, ressemblant fortement à l’efflorescence scientifique dont Freud faisait partie entre 1840 et les années 1900. Nous avons eu une effervescence de découvertes. Cette évolution a mis à mal le facteur psychologique parce qu’elle a crée la promesse de comprendre les choses de plus en plus du point de vue biologique. 
Cette promesse est un peu fausse.

promesse prématurée des neurosciences

Le cerveau est en effet la chose la plus compliquée dans l’univers connu, il y a 100 milliards de neurones – à peu près le même nombre de neurones que d’étoiles dans notre galaxie – et chacun se lie aux milliards d’autres neurones par des synapses, il y a un système migratoire complexe pour amener les neurones toujours au bon endroit et assurer tous ces liens. Les neurones s’activent mille fois par seconde et c’est une sorte de chorégraphie remarquable, d’une remarquable complexité. Le cerveau est de loin la chose la plus complexe dans l’univers connu, ces 1,5 kilos dans ma tête sont en effet plus compliqués que tout autre chose qu’on rencontrerait dans l’univers connu. C’est très difficile de sonder les secrets du cerveau, même avec les outils formidables dont nous disposons. La neuroscience a fait des promesses trop rapidement et donc dans un grand nombre des articles scientifiques qu’on lit aujourd’hui il y a souvent plus d’espoir et d’hyperbole que des vraies découvertes. C’est aussi pourquoi bien des résultats les plus excitants en neurosciences ne se reproduisent pas. 


de la psyché au cerveau

Et donc notre attention s’est transférée de la psyché vers le cerveau, au-delà de ce qu’on peut actuellement voir comme résultats qui compteraient pour les patients. Il faut prendre ces résultats avec des pincettes, avec prudence et scepticisme. Au même temps, les psychanalystes n’ont pas suffisamment pris en compte ce filon de découvertes. Si Freud vivait aujourd’hui, il serait absolument passionné par la neuroscience et il ferait de nouveaux liens entre le comportement humain et les derniers articles scientifiques. Mais la communauté psychanalytique a pris une distance vis-à-vis de la science et ainsi a perdu l’opportunité de rester à la page.


l’industrie pharmaceutique

L’autre grand moteur du réductionnisme et la raison d’une perte d’intérêt pour la psychologie, c’est l’industrie pharmaceutique. Ici, la propagande est soutenue par d’énormes budgets de marketing. Cette propagande dit en essentiel que les diagnostics psychiatriques sont souvent manqués, qu’ils sont toujours liés à une sorte de déséquilibre chimique, que le problème exige une solution chimique et qu’il faut vite établir un diagnostic et prendre un comprimé. Ceci réduit la complexité du comportement humain et privilégie les problèmes du cerveau au détriment de la psychologie et du contexte social. On ne parle pas du fait que la plupart des patients à qui on a prescrit des médicaments n’en ont pas besoin ; que pour un grand nombre des personnes l’amélioration vient du fait de leur résilience ou du changement du contexte social ; que les traitements psychologiques sont beaucoup plus efficaces pour des problèmes mineurs ou modérés. 


psychothérapie vs. médicaments

La psychothérapie fonctionne aussi bien ou mieux que les médicaments dans la plupart de cas légers ou modérés, sur l’ensemble des catégories du DSM. Les médicaments peuvent parfois avoir l’avantage de fonctionner plus rapidement, mais la psychothérapie marche plus longtemps, elle a des effets plus durables. Combien de patients se voient administrer des médicaments pour des problèmes qui auraient pu s’améliorer tout seul ou par la psychothérapie. On devrait voir le diagnostic et l’usage des médicaments comme le dernier recours plutôt que quelque chose qu’il faut faire au plus vite. Aux États-Unis, dans 80 % des cas les médicaments psychiatriques sont prescrits par des généralistes, non pas par des psychiatres, et souvent après une consultation très brève, du 7 à 10 minutes. On pose le diagnostic et on prescrit un médicament, on n’essaye pas de comprendre le patient, et au moins une moitié de ceux à qui on a prescrit un médicament aurait probablement connu une évolution plus favorable sans les médicaments. 


face à face plus relationnel

La psychanalyse a perdu du terrain face aux entreprises pharmaceutiques parce qu’elle n’avait aucun budget pour entrer en compétition avec eux ; en plus, elle s’est elle-même imposée des limites, elle s’est battue avec un bras derrière le dos parce qu’elle s’est focalisée trop sur la psychanalyse traditionnelle – quatre fois par semaine sur le divan – en tant que traitement modal, au lieu de reconnaître sa grande affinité, son lien de parenté avec les thérapies psychologiques plus pratiques, qui peuvent se faire une fois par semaine, en face-à-face, dans une façon plus relationnelle et souvent au cours des 6, 10, 12 ou 20 séances. Les psychanalystes auraient du adopter une approche plus inclusive, en s’associant d’autres perspectives liées aux thérapies psychodynamiques.

dimension cognitive

La thérapie cognitive est certes un cousin proche de la psychanalyse – c’était un psychanalyste, Aaron Beck, qui l’a développée et les deux méthodes partagent pas mal d’aspects. Toutes les descriptions de ses cures suggèrent que Freud lui-même était une personne extrêmement loquace, qu’il donnait beaucoup de conseils et faisait constamment cette sorte de travail cognitif qui fait également partie de la thérapie cognitive. 
La psychanalyse aurait du accueillir favorablement toutes les formes différentes de psychothérapies, ainsi que la neuroscience qui était en train de se développer.

industries papa-maman contre médicaments

Pourtant, même elle si l’avait fait, elle se trouverait aujourd’hui face à cette machine commerciale de l’industrie pharmaceutique valant plusieurs milliards de dollars. Aux États-Unis, on dépense 50 milliards de dollars par an pour les psychotropes. Cela fournit la raison et les moyens à une campagne publicitaire gigantesque, qui a poussé le champ entier, les patients et les médecins, à croire qu’on pouvait résoudre les problèmes par les médicaments, que les difficultés sont toujours dues au déséquilibre chimique ; elle les a incité à ignorer la psychologie et le contexte social. Il est très difficile pour la psychanalyse et la psychothérapie, des industries ‘papa et maman’, de se battre contre quelque chose comme ça. 


réunir psychiatrie descriptive et psychanalyse ?

Donc quel est l’avenir? Quel avenir pour la psychiatrie descriptive, pour la psychanalyse, comment les ramener ensemble? Je pense qu’il est très important de retourner au modèle bio-psycho-social ; je crois que c’est un modèle auquel les psychanalystes devraient adhérer, c’était certainement la manière dont Freud voyait les choses. Je pense que les instituts psychanalytiques doivent être plus ouverts à l’innovation, au changement ; je crois que nous devons nous rendre compte que la révolution neuroscientifique sera forcement une affaire très fragmentaire, qu’on aura besoin de dizaines d’années pour mieux comprendre les maladies psychiatriques et qu’il ne faut pas perdre de vue le patient au présent, il ne faut jamais perdre de vue le fait que dans le traitement ce sont souvent les facteurs non-spécifiques qui aident le patient à se débrouiller, à devenir plus sain et plus résistant.

la psychothérapie comme ensemble opposé au médicamenteux

Je pense que les psychanalystes ne devraient pas rivaliser avec d’autres formes de psychothérapie, qu’on doit voir la psychothérapie comme un ensemble qui offre une alternative aux modèles médicamenteux. Et même s’il n’y avait pas de concurrence, dans le meilleur des mondes, sans aucun intérêt commercial, il y aurait toujours un espace pour la psychothérapie quand elle la plus indiquée, ou pour les médicaments, ou pour un mixte des deux, ce qui est souvent le cas avec les patients gravement malades. 

Donc je crois que ce que je propose c’est l’approche qui commence avec le patient, à partir de ses besoins, et qui essaie de le comprendre dans toute sa complexité, avec l’ensemble des facteurs biologiques, psychologiques et sociaux, une approche selon laquelle à un moment donné nous adaptons notre travail avec le patient à ses besoins et nous adaptons le champ entier de notre approche à ce qui fonctionnera le mieux dans le monde contemporain, au lieu de rester enfermés dans ce qui marchait il y a cent ans.

la situation en France

Tout ce que j’ai dit concerne les États-Unis et la situation est très différente en France, je crois qu’en France la psychanalyse reste beaucoup plus présente dans la culture au lieu de faire partie du champ médical et probablement les choses sont très différentes chez vous. Mais j’espère que cette présentation vous a été utile et que vous trouverez des moyens de l’appliquer ou vous verrez quand et comment elle n’est pas du tout adaptée à votre situation. Bref, j’espère que d’une manière ou d’une autre cette expérience vous sera utile et je vous remercie de votre attention. Je suis désolé de parler aussi vite mais c’est ma façon de parler newyorkaise, très difficile à changer, même si aujourd’hui j’habite en Californie où les gens sont beaucoup plus décontractés. 



Merci et au revoir.

Raccourcis barbares

Raccourcis barbares

Publié le 22 février 2015
par Gilles-Olivier Silvagni

« Le prétendu ‘art de vivre’ des chemins les plus courts est, dans la logique de ses exclusions, une barbarie ». Hans Blumenberg in Le souci traverse le fleuve.

la folie requalifiée

En matière de santé mentale aujourd’hui, avec la défaite de la psychanalyse et la chosification de la psychiatrie au profit d’une industrie pharmaceutique toute-puissante, le chemin le plus court contre ce que l’on appelait jadis la folie, requalifiée en « maladie mentale », est le médicament.

L’aboutissement aujourd’hui en est une santé mentale érigée en norme internationale et qui désormais régit sous l’autorité absolue de l’État ce qu’il reste d’autonomie aux individus qui ont le malheur insigne de tomber sous sa coupe, et réprime sous couvert de soins les proscrits qui ne se conforment pas à cette normalisation, sans pour autant avoir la capacité de résister mentalement à son oppression.

La « santé-mentalisation » du soin psychique est constituée par les pouvoirs publics en une norme sanitaire mentale plus que jamais contrôlée, maîtrisée, chimiquée, aux mains d’un État qui veille sur notre sécurité et si besoin nous protège contre nous-même.

Big Brother chimiste

La barbarie, à grands coups d’anxiogènes de calmants de pilules roses, de psychotropes, de régulateurs d’humeur, administrés sans états d’âme dès la petite enfance, c’est désormais la normalisation par la camisole chimique : Big Brother aujourd’hui est chimiste, et le « vivre avec » dans des villes peuplées d’insomniaques et de drogués médicaux, impose de survivre « sous » traitements…
Ceux qu’il convient de normer dont il est ici question sont les fous, les artistes, les différents et les différants, les « anormaux », les étrangers, les nomades, mais aussi les enfants turbulents, et les cancres qui font l’école buissonnière, que l’on met sous Ritaline, bref, tous ceux qui volens nolens font des détours, ces fameux détours dont Hans Blumenberg dit qu’ils sont la culture même, « la culture, ce système de protection contre la barbarie ».

trouble > conduite à tenir

Et comme pour mieux prévenir tous débordements, la moindre incartade, la moindre déviance, la plus anodine originalité comportementale sont aussitôt dépistées, codexées, étiquetées comme « Trouble » et se voient d’autorité rapportées à une « conduite à tenir » standardisée et à un traitement-type édicté en laboratoire.
L’instrument psychiatrique de cette normalisation – qui sous couvert de distinguer le normal du pathologique désigne, définit et donc « cible » les déviances, les anomalies, les anormalités, les troubles, liste tout ce qu’il convient de normer, codifie sa logique d’exclusion, et s’érige en référence institutionnelle de l’inculture – est le DSM-5.

CAT

Cet instrument diagnostic peu ou prou obligatoire regroupe tout à la fois le repérage exhaustif des troubles et anormalités qu’il conviendrait de traiter, et un livre de recettes pharmacologiques édictant les prescriptions précises – et les sacro-saintes « CAT » lire : conduites à tenir – prescrites à des psychiatres institutionnels sans états d’âmes, devenus perinde ac cadaver, auxiliaires d’une médecine d’État.

Face à cette situation désastreuse, quelques courageux psychiatres, sont fort peu nombreux[1] qui osent s’élever contre une médecine étatique et sans âme : laquelle, à mesure qu’elle s’automatise et se déshumanise prône toujours plus les vertus improbables mais rassurantes d’un « care », véritable compassion d’État remixée à la sauce anglo-saxonne en triste travaux pratiques d’une éthique administrative, véritable ersatz de la solidarité et du respect de la dignité humaine, visant plus à pallier les inquiétudes morales des personnels et des fonctionnaires de santé eux-mêmes que le mal-être des patients.

trouble à l’ordre public

Avec la disparition des lieux de soins et de traitement, la norme thérapeutique aujourd’hui plus que jamais est la camisole chimique, chaque jour mieux perfectionnée, dont le tout premier objectif est d’empêcher qu’un supposé « trouble » individuel puisse causer quelque « trouble à l’ordre public ». Et l’on voit bien que d’un trouble à l’autre il s’agit avant tout d’éviter tout désordre social, rejoignant ainsi une tentative de psychiatrisation à outrance de tout ce qui est peu ou prou en dissidence et a fortiori dissident, afin que règnent sur une société sédatée, la loi et la norme d’un système de santé mentale aux ordres d’un régime politique en guerre contre les libertés fondamentales inscrites aux frontons de ses palais officiels.

Camisole de force, camisole chimique, camisole d’État

Hier encore, à l’aube du XXe siècle, le but premier de la médecine était d’étudier et de classer les maladies, sans véritable idée de soins autres que « palliatifs », pour employer une terminologie d’aujourd’hui qui s’applique pourtant assez exactement à la pratique médicale d’alors, mais réservée à ceux-là seuls qui en avaient les moyens financiers.

Faute de moyens thérapeutiques, la médecine presque toujours impuissante de cette époque tâchait d’appliquer à la lettre le fameux primum non nocere : avant tout, ne pas nuire, soulager toujours, guérir si Dieu le veut.

pavillons des agités

Pourtant à cette époque où la règle était d’enfermer les aliénés, d’abord afin de soustraire à la vue du public leur spectacle scandaleux et inquiétant, ensuite afin de garantir la sécurité publique, le soulagement des souffrances des fous n’était pas à l’ordre du jour. De sorte que si l’on veut résumer ce que le grand public peut savoir de cette époque du tout asilaire, l’enfermement et, au sein de l’institution asilaire, l’immobilisation forcée par les camisoles de force, qui comme on le sait avaient quelque peu humanisé les chaînes dont Pinel avait libéré les fous, étaient la règle, et la liberté de mouvements au sein même de l’asile, l’exception.

Les spectacles cauchemardesques et souvent présentés aux lecteurs de la presse et bientôt d’œuvres littéraires[2] avaient popularisé dans l’après-guerre l’existence au sein des asiles psychiatriques de ces fameux Pavillons des agités, lieux dantesques en effet réservés à des damnés de la société ligotés sur leur lit ou dans des baignoires.

fermeture des asiles

C’est seulement à la fin des années 1950 que sont arrivés les premiers médicaments permettant de calmer les fous enfermés dans les asiles, avec une efficacité tellement spectaculaire qu’ils permirent dans les décennies suivantes d’en finir avec les asiles bientôt remplacés par des hôpitaux psychiatriques où l’hospitalisation n’est plus de règle que pour des séjours limités à une mise sous traitements poursuivis en ville, et récemment au domicile des patients.
L’enfermement est ainsi depuis lors devenu l’exception, réservé aux cas les plus difficiles réputés dangereux, comme le dit la formule répétée à satiété par nos gouvernants, « pour eux-mêmes comme pour autrui ».

En somme, tout se passe comme si l’on avait voulu inculquer au public l’idée d’une progression continue dans l’amélioration du traitement des aliénés : des chaînes, on était passé aux camisoles, et de ces camisoles de force à des « camisoles chimiques » c’est-à-dire à des moyens de sédation remplaçant l’emploi de la force et les moyens de contention de jadis.

fou calmé = devenu raisonnable

Ainsi pour le public non informé comme pour tous ceux qui préfèrent ignorer les réalités de la psychiatrie, la suppression de la violence barbare des chaînes, puis des contentions brutales des camisoles de force, est ainsi perçue comme inscrite dans une démarche médicale de progrès et de plus grande humanité. Voire même vers un espoir de guérison, dans la mesure où l’on passe d’une violence intolérable, extrêmement spectaculaire, à des moyens « modernes », non violents, indolores, efficaces, de calmer les malades mentaux en crise ou susceptibles de prévenir des passages soudains à des actes insensés. Le grand public, en particulier les proches des malades, s’imaginant à tort, plus ou moins explicitement, qu’un fou calmé est déjà en somme, un fou que l’on commence à guérir, sinon un fou redevenu « raisonnable » – et supportable en société. C’est qu’en matière de santé mentale, ce que le public ignore ne nuit pas aux gouvernants.

rendre la folie invisible

Et le public ignore d’autant plus, que stricto sensu, il n’y voit rien : c’est que les méthodes modernes de contention chimique sont précisément imperceptibles aux passants des villes où désormais circulent les malades sous traitement, et sont recherchées notamment pour cette vertu qu’elles ont de rendre la folie invisible, de la sortir d’un spectaculaire redoutable et redouté des tenants de l’ordre public, offensant les bonnes mœurs et la vue des gens raisonnables.

ne pas confondre camisole chimique et traitement psychiatrique

Outre le fait que, contrairement aux idées reçues, les camisoles de force sont toujours employées à ce jour, faute de meilleure solution lors de crises de violences incoercibles afin d’éviter d’exposer les personnels comme les malades eux-mêmes à des risques extrêmes, ce que recouvre exactement l’expression trompeuse de camisole chimique est très largement ignoré du public, qui confond allégrement camisole chimique et traitement psychiatrique.

Relevons que ce dernier point est faux, sans pour autant être entièrement dénué de fondement. Ce qui explique en effet dans une large mesure cette confusion tient au fait, hélas toujours vérifié de nos jours, qu’il n’existe que très peu de traitements médicamenteux qui soignent la maladie mentale autrement qu’en atténuant voire parfois en supprimant ses symptômes, pour autant que le traitement soit constamment suivi : et encore s’agit-il de traitements à vie, tant il est vrai qu’il n’existe aucune possibilité de guérison définitive dans l’univers de la maladie mentale toujours susceptible de se manifester à nouveau malgré parfois jusqu’à plusieurs années de rémission apparemment complète.

tiers exclu : la relation

Dans la logique impitoyable de profit qui s’applique via le DSM, pour les plus grands bénéfices de l’industrie pharmaceutique au détriment de tous les systèmes de santé de la planète, le tiers exclu en matière de santé mentale se trouve être la relation, le relationnel : disons, pour faire court, toute approche fondée sur une relation interpersonnelle.

Là se trouve tout à la fois exclu et proscrit sous l’étiquette de charlatanerie, tout l’ensemble complexe empirique, inventif, cosmopolite bariolé imprévisible et non évaluable constitué par ce « relationnel », ou, si l’on veut, par les thérapies fondées sur la relation humaine, interpersonnelle : à commencer par toutes les psychothérapies d’inspiration analytique avec dans le viseur la psychanalyse, au travers de toutes ses écoles et de toutes ses disciplines.

Si celles-ci continuent pourtant à être pratiquées en milieu psychiatrique, le relationnel proprement dit est en voie de disparition dans nombre de services psychiatriques où la logique économique l’emporte de plus en plus sur les cliniques de la parole et de la relation, réputées par nature incertaines, non évaluables, et coûteuses.

Vers un bonheur sous contrôle

Les conditions dans lesquelles cette logique économique est en passe de l’emporter sur la logique psychiatrique dans un mouvement de « santé-mentalisation » sont remarquablement décrites par le psychiatre Mathieu Bellahsen[3] dans son livre sur la santé mentale, très explicitement sous-titrée Vers un bonheur sous contrôle. L’histoire de ce concept proprement dit est retracée jusque dans son emploi aujourd’hui dans une conception particulièrement pernicieuse d’une « gestion des masses » d’où le singulier est exclu et a fortiori toute approche relationnelle de la psychose.

Ici encore, la mise sous-produit se substituerait de plus en plus à toute thérapeutique interpersonnelle tout au moins au sein de l’Institution pour se retrouver exilée hors de l’hôpital public, alors même que s’esquissent des pistes et des idées porteuses d’espoir pour une renaissance ou une reconstruction de la psychiatrie, comme le montre l’excellent Dialogue avec moi-même de Polo Tonka[4]. Ce témoignage bouleversant et fécond apporte un éclairage unique sur ce qu’est l’expérience vécue de la psychose et trouve chez le psychiatre Philippe Jeammet un écho indispensable. Ce dernier, psychiatre renommé, n’hésite pas à montrer les effets délétères de cette soumission de la psychiatrie à une conception de la santé mentale qui induit une rupture catastrophique entre la psychiatrie, la psychanalyse et la société dans son ensemble.

Cette rupture délibérée, cet écart voulu entre santé mentale et psychiatrie suscite heureusement, au-delà des positionnements courageux et encore très minoritaires des 39, des initiatives remarquables, tant par leur inventivité que par ce qu’elles révèlent en retour d’abandon des pouvoirs publics : puisque l’Hôpital se ferme à la relation, il faut bien que cette dernière trouve une hospitalité ! A la question posée par les 39 « Quelle hospitalité pour la folie ? » le psychiatre Guy Dana répond par la création d’un hôtel thérapeutique, « l’Inattendu »[5], installé à deux pas de l’hôpital général de Longjumeau, démuni des moyens nécessaires à un accueil et un soutien psychologique capable de répondre à ces détresses.

mise au pas du singulier

Face à une entreprise sournoise de mise au pas du singulier, objet d’une méfiance d’État, face à la négation sinon à l’évitement pur et simple de la réalité du conflit psychique, la question est posée des conditions mêmes de prise en charge de la psychose, de la vie, de l’existence psychotique, au bénéfice de traitements mutilants et asservissants, sous contrôle : et cette question est clairement une question politique.

En ce monde de folie…

Il y a seulement quelques années de cela, au siècle dernier, une question était entendue clairement dans toutes ses acceptions culturelles morales et politiques : la capacité de bien s’adapter à une société malade est-elle un signe de bonne santé mentale ? Ce propos qui aujourd’hui passe pour une platitude, un lieu commun, un cliché, devient pourtant en ce monde de folie chaque jour d’une plus grande actualité.
Le voyage dans l’effroi et la nuit de la folie en évoque un autre, ce distique anonyme des mercenaires suisses de jadis :

« Notre vie est un voyage
Dans l’hiver dans la nuit,
Nous cherchons notre passage
Dans le ciel où rien ne luit. »

Nul espoir à l’horizon de voir un jour le politique oser enfin sans détours cette question que tous ceux qui approchent la psychose et qui gardent sur le monde contemporain un regard lucide ont en tête, en cette époque d’atrocités :

Qui est le plus fou

l’illuminé fanatique en djellaba armé d’un couteau de cuisine qui décapite un touriste de passage au nom de son dieu tout puissant et se couvre de sang ? Ou le fonctionnaire bien normé qui d’une pression du doigt, annihile la vie de « targets » pixélisées sur les écrans d’un drone, à des milliers de kilomètres de là ? Ou bien enfin, mon pareil, mon frère, mon semblable, qui meurt de peur devant le spectacle insupportable de ce monde de douleur, et, oui, de folie ?

[Refusé par la revue Cités pour son n° 61, cet article a été rédigé en septembre 2014]

________________________________________
[1] Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire. http://www.collectifpsychiatrie.fr/
[2] Hervé Bazin, La tête contre les murs (1949).
[3] La santé mentale. Vers un bonheur sous contrôle, Paris, La Fabrique, septembre 2014.
[4] Dialogue avec moi-même, Paris, Odile Jacob, 2013.
[5] http://www.longjumeau.fr/Solidarites/Sante/Une-reponse-inattendue-a-la-crise.
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Non,  » Charlie Hebdo  » n’est pas obsédé par l’islam

25 février 2015

Non,  » Charlie Hebdo  » n’est pas obsédé par l’islam

par Céline Goffette et Jean-François Mignot
© Le Monde

L’étude rigoureuse des  » unes  » du journal satirique, de 2005 à 2015, montre qu’il brocardait avant tout les personnalités politiques. Et raillait beaucoup plus les chrétiens que les musulmans

de qui se moquait

le journal satirique Charlie Hebdo, avant que deux terroristes islamistes assassinent cinq caricaturistes et six autres personnes présentes à la conférence de rédaction du 7 janvier 2015 ? Est-il vrai que ce journal faisait preuve d’une  » obsession «  à l’encontre des musulmans, comme cela a pu être dit à la suite des attentats, notamment dans une tribune du Monde du 15 janvier 2015, à laquelle ont contribué plusieurs chercheurs ? Pour apporter une réponse raisonnée à cette question, nous analysons les 523 unes du journal de janvier 2005 (no 655) au 7 janvier 2015 (no 1177). Si les  » unes «  de Charlie Hebdo ne résument pas à elles seules le journal, elles en sont toutefois la vitrine, que même des non-lecteurs peuvent voir en devanture des kiosques. Le faible nombre d’abonnés que comptait Charlie Hebdo avant les assassinats laisse d’ailleurs supposer que c’est sur la base de ses  » unes  » que le journal a été accusé d’islamophobie. De cette analyse, il ressort plusieurs enseignements.

Quatre grands thèmes émergent des unes de Charlie Hebdo

La politique ; les personnalités médiatiques du sport et du spectacle ; l’actualité économique et sociale ; et la religion.

Sur les 523  » unes  » parues au cours des dix dernières années, près des deux tiers (336) concernent la politique. L’actualité économique et sociale vient ensuite (85  » unes « ), puis les personnalités médiatiques du sport et du spectacle (42). La religion n’est le thème que de 7 % des  » unes  » (38). Enfin, 22 unes traitent de plusieurs sujets à la fois : politique et médias (no 919), médias et religion (n° 928), religion et politique (no 932), religion et questions sociales (no 917), etc.

irrévérencieux et antiraciste

Au sein de la thématique politique, un peu plus de la moitié des  » unes  » portent sur des personnalités de droite (en majorité Nicolas Sarkozy), près d’un quart sur des personnalités de gauche, 7 % sur l’extrême droite et 9 % sur des personnalités politiques internationales (et 9 % sur plusieurs cibles à la fois).

Parmi les  » unes  » relevant de l’actualité économique et sociale, un peu plus de 50 % portent sur les mouvements sociaux ou sur les Français en général (comme le no 1104), 21 % portent sur les sexes ou la sexualité (par exemple le no 1155), 18 % portent sur la délinquance, la violence politique ou le terrorisme, et 6 % portent sur les relations entre générations.

Au sein des personnalités médiatiques du sport et du spectacle, on trouve environ un tiers de créateurs (auteurs, chanteurs, réalisateurs, acteurs, humoristes, etc.) et deux tiers de sportifs et de personnalités des médias.

Au fil des années, cette répartition en quatre catégories principales a peu changé. Néanmoins, la politique devient un sujet encore plus présent en période d’élection présidentielle.

au total, de 2005 à 2015, seulement 1,3 % des  » unes  » se sont moquées principalement des musulmans

Parmi les 38  » unes  » ayant pour cible la religion, plus de la moitié visent principalement la religion catholique (21) et moins de 20 % se moquent principalement de l’islam (7). Les juifs, quant à eux, sont toujours raillés aux côtés des membres d’au moins une autre religion, comme l’islam dans le no 1057. Trois  » unes  » concernent toutes les religions à la fois, notamment les  » unes  » 983 et 1108.
Au total, de 2005 à 2015, seulement 1,3 % des  » unes  » se sont moquées principalement des musulmans. De fait, Charlie Hebdo n’était pas  » obsédé  » par l’islam. Si obsession il y avait, celle-ci était plutôt dirigée vers des hommes politiques français, au premier rang desquels Nicolas Sarkozy et, dans une moindre mesure, les Le Pen et François Hollande. Quant à certaines des  » unes  » les plus virulentes, on peut considérer qu’elles sont dirigées contre l’extrême droite française (no 965 et no 1031) et la religion catholique (nos 1064, 1080 et 1111).

la religion sujet de une très mineur

Alors même que la religion est un sujet de  » une  » très mineur, et que, parmi les quelques  » unes  » traitant de religion, assez peu sont consacrées à l’islam, depuis les procès de 2007 et de 2012 sur la publication des caricatures de Mahomet ce sont principalement des associations musulmanes qui intentent des procès à Charlie Hebdo. Par contraste, dans les années 1990, c’était surtout l’extrême droite et des associations catholiques identitaires qui intentaient des procès au journal satirique. En outre, avant même l’attentat du 7 janvier, les derniers actes violents contre le journal avaient eux aussi été commis à la suite de l’édition  » Charia Hebdo  » en 2011, au nom de l’islam.

pourquoi, de nos jours, seuls des extrémistes se revendiquant de l’islam

À la lecture, il apparaît que Charlie Hebdo, conformément à sa réputation, est un journal irrévérencieux de gauche, indéniablement antiraciste, mais intransigeant face à tous les obscurantismes religieux, musulman inclus. Ce qu’il faut expliquer, donc, ce n’est pas pourquoi Charlie Hebdo était islamophobe, mais pourquoi, de nos jours, seuls des extrémistes se revendiquant de l’islam cherchent à museler un journal qui se moque – entre beaucoup d’autres choses – de leur religion.

dans quelle mesure les terroristes et plus largement les fondamentalistes musulmans bénéficient, en France, d’une base sociale rejetant les valeurs de la République ?

Pour progresser dans la compréhension de ces événements dramatiques et contrecarrer les mécanismes qui en sont à l’origine, il est nécessaire de ne pas travestir la réalité des faits et de poser les bonnes questions. Nous avons besoin de chercheurs en sciences sociales qui recueillent des données fiables et les analysent de façon impartiale, pour savoir notamment dans quelle mesure les terroristes et plus largement les fondamentalistes musulmans bénéficient, en France, d’une base sociale rejetant les valeurs de la République. Cette contribution des sciences sociales est d’autant plus urgente que, comme l’indique le sociologue Olivier Galland, le manque de connaissances sérieuses  » laisse le champ libre aux interprétations et aux solutions simplistes « .

Les erreurs de la nouvelle censure

Les erreurs de la nouvelle censure

Limiter le droit de moquer, comme l’exigent les nouveaux censeurs, c’est renoncer à l’universalisme au profit du relativisme

par Pascal Engel
© Le Monde 25 février 2015

censeurs softs ?

Le satiriste est très exposé. Quand on ne l’accuse pas de ricaner ou d’insulter, on entend lui rappeler que son art a des limites. Entre censeurs violents et censeurs soft, il n’en mène pas large. Mais qu’est-ce qu’une satire et quelles sont, s’il y en a, ses limites ?

un moraliste, qui entend confronter les mœurs et les conduites d’une époque à des valeurs et à des idéaux

La satire n’est pas seulement un type d’écrit qui raille ou moque des individus ou des groupes. C’est un genre ancien et noble, qui a pour but, comme la comédie, de corriger les mœurs, mais d’un rire le plus souvent sarcastique et offensif. Le satiriste, de Juvénal (Ier siècle – IIe siècle) à Jonathan Swift (1667-1745), est un moraliste, qui entend confronter les mœurs et les conduites d’une époque à des valeurs et à des idéaux. Mais le satiriste pratique l’ironie et le langage oblique, et son message en est souvent brouillé : d’un côté il a l’air de moraliser et de donner des leçons, de l’autre, par ses excès, il a l’air de ne pas croire aux valeurs qu’il est supposé promouvoir.
Ainsi les satires de Jonathan Swift, censées défendre la religion chrétienne, la décence morale et la justice, menacent ces idées par leur usage de l’antiphrase violente ( » Mangeons les enfants pour éviter les famines !  »  » Abolissons le christianisme ! « ), de la scatologie et du sarcasme.

dangereux exercice

L’exercice est dangereux : les satiristes doivent souvent user de pseudonymes pour échapper à la censure ou à la prison. Du coup s’opère un curieux retournement : alors qu’il était supposé défendre des valeurs, il court le risque d’être interprété comme leur fossoyeur et d’attenter aux bonnes mœurs. Ces problèmes affectent encore plus le caricaturiste, car le dessin, même quand il est ironique, semble communiquer encore plus directement son message que les mots.

Faites rire, mais pas trop

Le satiriste classique était supposé mettre sa plume ou son crayon au service des valeurs universelles de vérité, de justice, de raison et de liberté de conscience, en affrontant les censeurs qui y voient au contraire des atteintes à l’ordre social, à l’autorité et à la religion.

le censeur relativiste et postmoderne

Mais nous avons à présent affaire à un nouveau type de censeur : le censeur relativiste et postmoderne qui nous dit que les valeurs prétendues universelles et éternelles auxquelles fait référence la satire sont locales et contextuelles. La satire est tolérable au sein des cultures, mais elle ne peut s’exporter sans choquer les membres des autres cultures. Elle doit donc avoir des limites, et respecter des normes de décence[c’est nous qui soulignons], d’autant plus qu’Internet a créé un monde global, où tout passe très vite d’un continent à l’autre, et où les provocations s’exaspèrent.

le rire total ignore les frontières totalement et confond le totalitarisme absolument

Jonathan Swift ou Voltaire ne feraient pas rire les Persans ou les Chinois. A fortiori les satiristes de Charlie Hebdo. Ils auraient mieux fait de se taire ou de tempérer leurs ardeurs polémiques. Les néocenseurs nous disent que cela ne remet pas en cause le droit à la liberté d’expression, mais l’usage qu’on peut en faire. Autrement dit, faites rire, mais pas trop, et surtout pas de la religion. Si on appliquait ces principes, ce seraient Mahomet et Voltaire, mais aussi Zadig et même Candide qui seraient interdits.

prendre pour autant tout le monde pour un imbécile ?

L’argument du néocenseur est curieux. Selon lui, la satire de Jonathan Swift dans La Modeste proposition (1729) cesse de porter quand elle change de contexte culturel, et passe d’un univers dont les valeurs sont chrétiennes à un autre où ce sont celles de l’islam. Veut-il dire dans le second que manger des enfants est normal ? Et où doit-on s’arrêter dans la critique des valeurs ? L’Oxford University Press vient d’interdire à ses auteurs de faire allusion à tout ce qui peut se rapporter au porc. Croit-elle les musulmans assez stupides pour s’offenser de la publication des Trois Petits Cochons ? Il est certes difficile de faire de l’ironie avec un idiot. Doit-on prendre pour autant tout le monde pour un imbécile ?

valeurs universelles et non locales

Les censeurs new-look voudraient que le satiriste soit un sceptique en matière de morale, qui ne croit pas aux valeurs universelles. Ils se trompent, car les meilleures satires sont celles qui sont au service non pas des valeurs sociales et contextuelles, mais de celles qui transcendent les lieux et les époques. Demander et exercer le droit à la liberté contre l’autorité abusive, à la vérité contre le mensonge et la dissimulation, à la justice contre ceux qui la bafouent, ce n’est pas revendiquer des valeurs  » locales « , mais des valeurs que tout le monde respecte et aimerait voir respecter. Le blogueur d’Arabie saoudite condamné à mille coups de fouet ne défendait pas des valeurs  » contextuelles « .

ne pas juger les hommes sur leurs opinions, mais sur ce que leurs opinions ont fait d’eux

La liberté d’expression n’est pas une valeur en deçà des Pyrénées et une non-valeur au-delà. Le seul risque que devrait courir le satiriste est celui de ne pas être drôle ou de ne pas être assez subtil. S’il faut le corriger, c’est seulement quand il oublie le conseil de Lichtenberg :  » Ne pas juger les hommes sur leurs opinions, mais sur ce que leurs opinions ont fait d’eux. « 

Par Pascal Engel

Pourquoi j’ai démissionné du lycée Averroès

POURQUOI J’AI DÉMISSIONNÉ DU LYCÉE AVERROÈS

par Soufiane ZITOUNIAncien professeur de philosophie au lycée Averroès à Lille.

5 février 2015 à 18:46 (Mis à jour : 6 février 2015 à 13:30)

Depuis la publication de mon texte intitulé «Aujourd’hui, le Prophète est aussi Charlie» dans Libération le 15 janvier, il y a eu quelques «rebonds» dans ma vie, et certains d’entre eux, très négatifs, m’ont mené à démissionner du lycée musulman Averroès de Lille, lycée sous contrat avec l’État où j’ai tenté d’exercer durant cinq mois éprouvants mon métier de professeur de philosophie.

regarder derrière toi quand tu marcheras dans la rue

J’ai reçu de nombreux soutiens et remerciements après la publication de ce texte, certains m’ont même parlé de «courage». Mais pour moi, prendre la plume pour faire entendre ma voix en tant que citoyen français de culture islamique après les horribles attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher était surtout de l’ordre du devoir. Or, le jour même de la publication de ce texte, un proche de la direction de mon lycée vint m’interrompre en plein cours pour me dire en catimini dans le couloir attenant à ma classe : «Il est très bien ton texte, je suis d’accord avec toi sur le problème des musulmans qui manquent d’humour et de recul par rapport à leur religion, mais tu dois savoir que tu vas te faire beaucoup d’ennemis ici, et je te conseille de regarder derrière toi quand tu marcheras dans la rue…».

sacrilège

Par la suite, un enseignant décida d’afficher une photocopie de mon texte en salle des professeurs. Bien mal lui en prit ! Ma pauvre tribune libre sera retirée plusieurs fois du tableau d’affichage Vie de l’établissement par des collègues musulmans furieux qui crieront au sacrilège ! Puis le 20 janvier, un professeur du lycée, proche des frères Tariq et Hani Ramadan, publia une sorte de réplique sur le site L’Obs-Le plus. Dans cette tribune, il incrimina mon manque de raison, et tira à boulets rouges sur Charlie Hebdo en affirmant que ce journal «cultive l’abject» et qu’il «concourt, chaque jour, à la banalisation des actes racistes» (sic). Voilà donc ce que pensait un «représentant» du lycée Averroès d’un journal qui venait d’être attaqué tragiquement par des terroristes au nom d’Al Qaeda !

blasphème

Pas étonnant alors que certains de mes élèves m’aient affirmé en cours que les caricaturistes de Charlie Hebdo assassinés l’avaient bien cherché, voire mérité… Et évidemment, nombre d’élèves me tiendront exactement le même discours que mon «contradicteur» : «vous n’auriez jamais dû écrire dans la presse que le Prophète est aussi Charlie !», «c’est un blasphème !», «vous léchez les pieds des ennemis de l’islam !», etc. Ce texte sera ensuite affiché à côté du mien en salle des professeurs, par souci du «débat démocratique», a-t-on essayé de me faire croire…

un islam éclairé par la raison

J’ai commencé à enseigner la philosophie au lycée Averroès en septembre 2014. Bien qu’on m’ait prévenu que cet établissement était lié à l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF), réputée proche de l’idéologie de Frères Musulmans, j’ai tout de même voulu tenter cette expérience en espérant pouvoir travailler dans l’esprit du grand philosophe Averroès, et donc contribuer, à ma mesure, au développement sur notre territoire national d’un islam éclairé par la raison, comme le philosophe andalou du XIIe siècle a tenté de le faire lui-même de son vivant. Mais en cinq mois de travail dans ce lycée, mon inquiétude et ma perplexité n’ont fait que s’accroître jusqu’à l’épilogue que fut cette réaction incroyable à un texte dont le tort principal aux yeux de mes détracteurs était sans doute d’être intitulé : «Aujourd’hui, le Prophète est aussi Charlie».

L’esprit d’Averroès

Pour vous donner une première idée de l’illusion qui fait office d’image positive dans la vitrine publique de ce lycée, je vais vous relater ma première mauvaise surprise : la direction m’a confié des élèves de seconde pour deux heures hebdomadaires d’enseignement d’exploration en Littérature et Société, alors en tant que professeur de philosophie, j’ai décidé de travailler avec eux sur un projet que j’ai nommé L’esprit d’Averroès afin de leur faire découvrir celui qui a donné son nom à leur lycée. Mais quelle n’a pas été ma surprise de constater que sur les rayons du CDI de cet établissement, il n’y avait ni livres du philosophe andalou, ni livres sur lui ! En revanche, j’y ai trouvé des ouvrages des frères Ramadan, très prisés dans ce lycée… J’ai dû alors me rabattre sur des bibliothèques municipales de Lille pour pouvoir commencer mon travail.

une race maudite par Allah

Pendant mes cours de philosophie avec mes quatre classes de terminale, les désillusions ont continué. Tout d’abord, le thème récurrent et obsessionnel des Juifs. En plus de vingt années de carrière en milieu scolaire, je n’ai jamais entendu autant de propos antisémites de la bouche d’élèves dans un lycée ! Une élève de terminale Lettres osa me soutenir un jour que «la race juive est une race maudite par Allah ! Beaucoup de savants de l’islam le disent !» Après un moment de totale sidération face à tant de bêtise, j’ai rétorqué à l’adresse de cette élève et de toute sa classe que le Prophète de l’islam lui-même n’était ni raciste, ni antisémite, et que de nombreux textes de la tradition islamique le prouvaient clairement.

le signifiant juif lui-même posait problème

Dans une classe de terminale ES, un élève au profil de leader, m’a soutenu un jour en arborant un large sourire de connivence avec un certain nombre de ses camarades, que les Juifs dominent tous les médias français et que la cabale contre l’islam en France est orchestrée par ce lobby juif très puissant. Et j’ai eu beau essayer de démonter rationnellement cette théorie du complot sulfureuse, rien n’y a fait, c’était entendu : les Juifs sont les ennemis des musulmans, un point c’est tout ! Cet antisémitisme quasi «culturel» de nombre d’élèves du lycée Averroès s’est même manifesté un jour que je commençais un cours sur le philosophe Spinoza : l’un d’entre eux m’a carrément demandé pourquoi j’avais précisé dans mon introduction que ce philosophe était juif ! En sous-entendant, vous l’aurez compris, que le signifiant «juif» lui-même lui posait problème !

vérité philosophique et vérité coranique

Autre cause de grosses tensions avec mes élèves : ma prétendue non-orthodoxie islamique ! Car évidemment, en tant que professeur de philosophie de culture islamique travaillant dans un lycée musulman, il m’arrivait régulièrement d’établir des passerelles entre mon cours et certains passages du Coran ou de la Sunna (un ensemble d’histoires relatant des propos et des actes du Prophète). Mais j’ai été agressé verbalement par des élèves qui considéraient que je n’avais aucune légitimité pour leur parler de la religion islamique, et de surcroît dans un cours de philosophie ! J’avais beau leur dire que c’était précisément la grande idée du philosophe Averroès que de considérer qu’il ne pouvait y avoir de contradiction entre la vérité philosophique et la vérité coranique, rien n’y faisait.

Réconcilier l’islam et la science moderne

Et puis il y avait les thèmes et les mots tabous… La théorie darwinienne de l’évolution ? Le Coran ne dit pas cela, donc cette théorie est fausse ! J’avais beau me référer au livre de l’astrophysicien Nidhal Guessoum, Réconcilier l’islam et la science moderne dont le sous-titre est justement l’Esprit d’Averroès ! [Aux Presses de la Renaissance, ndlr], qui affirme avec de très solides arguments scientifiques et théologiques que la théorie de l’évolution est non seulement compatible avec le Coran, mais que plusieurs versets coraniques vont dans son sens, rien n’y faisait non plus.

le mot sexe

Le mot sexe lui-même pouvait être tabou. Un jour, une élève (voilée) qui s’était proposée pour lire un texte de Freud, refusa de prononcer le mot sexe à chacune de ses occurrences dans l’extrait concerné, et c’est la même élève qui refusa lors d’un autre cours de s’asseoir à côté d’un garçon alors qu’il n’y avait pas d’autre place possible pour elle dans la salle où nous nous trouvions ! J’ai dû alors lui rappeler fermement que la mixité dans l’enseignement français était un principe intangible et non négociable.

perroquets bien dressés

Enfin, combien d’élèves du lycée n’ai-je pas entendu encenser, défendre, soutenir Dieudonné ! Avec toujours cette même rengaine, comme répétée par des perroquets bien dressés : pourquoi permet-on à Charlie Hebdo d’insulter notre Prophète alors qu’on interdit à Dieudonné de faire de l’humour sur les Juifs ?

disposer d’un espace neutre

Je peux vous parler aussi de la salle des professeurs du lycée Averroès, où des collègues musulmans pratiquants font leurs ablutions dans les toilettes communes, donc en lavant leurs pieds dans les lavabos communs, et où la prière peut être pratiquée à côté de la machine à café… Quid des collègues non musulmans (il y en a quelques-uns) qui aimeraient peut-être disposer d’un espace neutre, d’un espace non religieux, le temps de leur pause ?

territoire musulman sous contrat avec L’État

En réalité, le lycée Averroès est un territoire «musulman» sous contrat avec L’État. D’ailleurs, certains collègues musulmans masculins se sont permis de faire des remarques sur des tenues vestimentaires de collègues féminines non musulmanes, sous prétexte qu’elles n’étaient pas conformes à l’éthique du lycée ! Et l’une de ces collègues féminines non musulmane m’a dit un jour également qu’elle ne se sentait pas «légitime» (sic) dans le regard de ses élèves, parce qu’elle n’était pas musulmane précisément.

double jeu

Je ne pouvais donc plus cautionner ce qui se passe réellement dans les murs de ce lycée, hors caméras des médias et derrière la vitrine officielle, même si je sais pertinemment que les adultes y travaillant et les élèves ne sont pas tous antisémites et sectaires. Mais, j’ai fini par comprendre au bout de cinq mois éprouvants dans cet établissement musulman sous contrat avec l’État français (mon véritable employeur en tant que professeur certifié), que les responsables de ce lycée jouent un double jeu avec notre République laïque : d’un côté montrer patte blanche dans les médias pour bénéficier d’une bonne image dans l’opinion publique et ainsi continuer à profiter des gros avantages de son contrat avec l’État, et d’un autre côté, diffuser de manière sournoise et pernicieuse une conception de l’islam qui n’est autre que l’islamisme, c’est-à-dire, un mélange malsain et dangereux de religion et de politique.

programme politique ?

Enfin, last but not least, il y a ce propos entendu de la bouche même d’un responsable du lycée, lors d’un discours prononcé à l’occasion d’une remise des diplômes à l’américaine aux bacheliers du lycée de la session 2014, en présence de deux «mécènes» du Qatar : «Un jour, il y aura aussi des filles voilées dans les écoles publiques françaises !» Un programme politique ?

l’intime

La bibliothèque Place des Fêtes

vous accueille

le samedi 31 janvier à 11:00

pour une Leçon philosophique :

L’INTIME

par Daniel RAMIREZ, philosophe.

secrètement gardé

Ce que nous gardons pour nous, ce à quoi nous tenons, secrètement, le fond de notre subjectivité, nos rêves, nos désirs cachés, nous pouvons l’appeler l’intime. Celui-ci a une histoire et sa construction est une longue prise de conscience, de l’invention du genre littéraire des confessions, à l’autobiographie et au journal intime…

exposition de soi

Mais nous sommes dans un monde de relations, de langage et de communication. Dans un monde de l’image aussi, où tout se montre, jusqu’au tapage, qui pousse à une sorte d’exhibition de soi. Autofiction, téléréalité, réseaux sociaux, mettent en question l’intimité.

trésor intérieur et mise en scène de soi

Si la liberté intérieure, celle qu’on ne peut jamais nous enlever, reste un trésor de l’individu, et que la démocratie repose aussi sur la possibilité de retrait, sur la séparation du privé et du public (ce qui est aussi le terrain de tensions) et la possibilité de relations intimes, n’y a-t-il pas quelque chose de problématique à la mise en scène perpétuelle de l’intime ?

Bibliothèque Place des Fêtes

18 rue Janssen 75019 Paris

Renseignements
Tél. : 01 42 49 55 90

Jacques-Alain Miller, prophète du Jihad ?

Jacques-Alain Miller, prophète du Jihad ?

14 janvier 2015

par Michel Rotfus

[Image : Sans titre]


un Prophète…

Dans un texte[1]stupéfiant, Jacques Alain Miller vient délivrer sa parole sur le sens des massacres commis par les trois djihadistes fous de dieu, sur ce qu’était Charlie-hebdo, sur le sens de l’Islam et sur celui de la réponse digne et magnifique que la France entière, leur a opposé.

Ce texte est écrit comme une prophétie[2] car il a été rédigé et publié dimanche matin11 janvier, c’est à dire, avant même que la manifestation parisienne n’ait eu lieu, avant que l’on ait pu en mesurer l’ampleur et le sens ce qui s’y exprimerait. Muni de son inspiration, et de ses amulettes lacaniennes, J.A.M. prophétise.

Ce texte dit ce qu’est ce moment qui n’a pas encore eu lieu, il dit la vérité de ce moment historique indépendamment de ce qu’il est, de ce qu’il va être, et de ce que vont être ses suites, avant même qu’il ait eu lieu. La réalité n’aura plus qu’à s’y conformer.

Ceci porte un nom.

Ce texte est écrit, comme souvent chez cet auteur, sous la forme de proposition apodictique[3]. Il ne sera pas difficile d’en montrer l’inconsistance.

Ce texte commence comme un éloge de cette France qui se dresse devant l’horreur, « faisant à nouveau l’admiration du monde », qui n’est plus une « abstraction » mais l’humanité qui semble « prendre chair »

Mais soudain, en une sorte de court circuit, il se transforme en une description emphatique et élogieuse des trois djihadistes assassins, tout en formulant une oraison funèbre méprisante et dégoûtée de Charlie hebdo et en ignorant toutes les victimes pour lesquelles il n’a pas un mot. Mépris total.

apologie du Djihad et des assassins : quelle est la voix du narrateur ?

Que dit-il des trois djihadistes ? Ils ont « …donné leur vie pour le nom du Prophète ». Ce sont des « soldats de l’Absolu », des « cavaliers de l’Apocalypse » qui auront réussi à « …effrayer, paniquer, une bonne partie de la planète ».

Cette façon de présenter les massacreurs est troublante.

On hésite : il ne peut penser cela, il ne peut vouloir dire cela. Mais alors, qu’exprime-t-il ici ? Qui fait-il parler ? Est-ce du discours indirect libre, rapportant ce que les djihadistes pensent et disent d’eux mêmes ? Si c’était le cas, ces phrases comporteraient des indices, des embrayeurs, qui dissiperaient l’ambiguïté du propos. Par exemple : «Ils se sont eux-mêmes proclamés des soldats de l’Absolu », ou bien « Ils disent être des cavaliers de l’Apocalypse »…

JAM, pourtant fin lettré, ne saurait plus, soudain, comment exprimer la voix du narrateur ? Et ne divaguons pas, soldats de l’Absolu et cavaliers de l’Apocalypse, ce registre de discours n’est pas celui des tueurs illettrés.

Et qu’on ne me dise pas qu’il s’agit d’antiphrase ironique, très fine et subtile

Il ne reste plus au lecteur médusé, qu’une seule solution, sans équivoque : la plume de JAM s’est lâchée et s’est enflammée d’un lyrisme enthousiaste. Partira-t-il bientôt au Yemen pour y négocier le transfert d’un camp d’entrainement sur l’île de Ré où il aime tant aller ?

Soudain, et de façon tout autant énigmatique, nouveau retournement du texte : l’admiration hyperbolique, se change en son contraire quand JAM cite un tweet de Murdoch, cette « vieille canaille ». Non pas William Murdoch, le sympathique policier, héros éponyme de la série télévisée, mais Rupert, l’archi milliardaire, sixième fortune mondiale et magnat de la presse, – (qu’il interpelle cette « vieille canaille » ! Serait-ce une bonne vielle fréquentation ? ) :

« Big jihadist danger looming everywhere from Philippines to Africa to Europe to US. ». (« Grand danger djihadiste menaçant indistinctement partout des Philippines à l’Afrique à l’Europe aux Etats-Unis »).

Murdoch ne mâche pas ses mots, ou plutôt ses tweets. Il vomit l’islamisme, et inculpe l’islam de complaisance tant qu’il ne fait pas une critique radicale de ses extrémismes.

JAM se range sous sa bannière.

Après avoir glorifié les trois djihadistes, maintenant, avec Murdoch, il les vomit, eux, l’islamisme et l’islam tout entier.

Un coup il encense, un coup il dénonce, un coup….

Alors Prophète du djihad et de l’islam ? Ou dénonciateur inconditionnel à la Murdoch ? Pour signifier le contraire de ce qu’il vient de dire ?…

En somme : je dis ce que je dis, pour dire le contraire de ce que je dis que je n’ai jamais dit que j’ai dit.

Ceci aussi, ça a un nom.

Seulement ça ne s’arrête pas là ! En citant le tweet de Murdoch, il l’a tronqué, amputé, censuré. Il y manque la phrase finale :

« Political correctness makes for denial and hypocrisy ».

« Le politiquement correct tend vers le dénie et l’hypocrisie »….
Il est difficile de savoir ici à qui s’adresse ce propos de Murdoch… à la politique des états unis probablement… Peu importe…

Mais qu’un supposé-Maître-lacanien censure une telle phrase au moment où il dit le contraire du contraire de ce qu’il a dit, en faisant comme s’il ne l’avait pas dit, c’est à y perdre son latin.

« Charlie, le résidu, le déchet, d’une époque de l’esprit dès longtemps surmontée ».

Des douze victimes de Charlie Hebdo assassinées parce qu’elles avaient ou non un rapport étroit avec la rédaction responsable des caricatures du prophète ; de la policière assassinée à Montrouge parce que policière de l’Etat français qui combat l’Etat Islamique ; des quatre clients du magasin Casher assassinés parce que juifs, ils n’en dira pas un mot.

Silence du mépris.

Quant à Charlie, il n’est qu’ « Une feuille hebdomadaire qui, dès avant que sa rédaction ne soit exterminée, était déjà, faute de lecteurs, à l’agonie. »

Voilà l’hommage funèbre de JAM : « Charlie, le résidu, le déchet, d’une époque de l’esprit dès longtemps surmontée. »

De sa très lointaine époque marxiste-léniniste-maoïste, il a conservé un certain langage où l’on envoie ses ennemis dans les poubelles de l’histoire, en les traitant de déchet, de vipère lubrique et d’autres douceurs.

De quelle « époque de l’esprit » est Charlie ?

On ne va pas ici en retracer l’histoire, mouvementée, irrespectueuse, antiraciste, féministe à sa façon, et avant tout anti-cons.

Dès le commencement Charlie hérite de l’esprit libertaire et de gauche de Hara -Kiri, « journal bête et méchant ». Créé en 1960 par Choron, et Cavanna, qui vont être rejoint par Francis Blanche, Topor, Fred, Reiser Wolinski, Gébé et Cabu, Hara-Kiri va incarner tout ce que l’esprit du gaullisme corseté a vomi. Il va d’ailleurs être interdit de publication en 1961 puis en 1966 et en 69, à l’occasion de la mort du général de Gaulle quand il a titré « Bal tragique à Colombey : un mort ».

Charlie c’est cet esprit frondeur et rigolard, où le sexe, et l’antiracisme, puis l’anti-islamisme vont occuper une place centrale. Une des facettes de l’esprit de 1968.

Résidu et déchet d’une époque de l’esprit dès longtemps surmontée ?

Ce n’est pas là un constat.

Encore moins une analyse historique.

A peine une opinion.

Mais de qui ?

De quelle époque de l’esprit, ce texte est-il le déchet et le résidu ?

Son auteur, il n’y a pas si longtemps, chantait sur son blog[4] les louanges de Sarkozy et de Copé en faisant connaître très fort son rêve : être conseiller du Prince.

On ne s’étonnera pas qu’il vomisse Charlie, et l’esprit dont il porte l’héritage, celui libertaire des années soixante et soixante dix. Et au cœur 1968. À cette époque il regardait à l’Est, et en pinçait pour la GRCP (Grande révolution culturelle prolétarienne) avant d’en pincer pour Lacan et sa fille et de devenir, in fine, «un renégat », selon le qualificatif dont l’affubla Alain Badiou récemment encore, en déclarant : « Ce n’est pas une injure mais une description. »

Jacques-Alain Miller sera désormais pour l’éternité, celui qui a su faire cet éloge funèbre abject du comité de rédaction de Charlie.

Toute la Vérité sur l’Islam

On n’en finit pas des surprises que le texte de JAM réserve à son lecteur. Il se livre à une définition de l’Islam, aussi sommaire que radicale. Radicalisme de JAM.

Il ne fait aucune différence, aucun écart entre l’Absolu dont il dit que les djihadistes sont les soldats, et l’Absolu de l’Islam dont il dit qu’il le sépare du christianisme et du judaïsme.

« Aucune religion n’a magnifié la transcendance de l’Un, sa séparation, comme l’a fait le discours de Mahomet. Face à l’Absolu, ni le judaïsme, ni le christianisme, ne laissent seule la débilité humaine. Ils offrent au croyant la médiation, le secours, d’un peuple, d’une Église, tandis que l’Absolu islamique n’est pas mitigé, reste effréné.»

Nous ne discuterons pas cette proposition donnée comme vraie, pour savoir quelle religion abandonne le plus le croyant à sa déréliction et à la souffrance de sa solitude, même s’il est aisé de rappeler que le dieu absent des Jansénistes est plutôt rompu à ce jeu-là.

Nous nous en tiendrons à cette extraordinaire construction, aussi étrangère à la réalité historique que le Lacan dont il se veut le gardien intraitable. Extraordinaire en ce qu’elle réduit de façon simpliste, l’histoire complexe et plurielle de l’Islam à une réalité homogène et univoque. JAM bricole un Islam essentialisé qui, dans une totale confusion conceptuelle, voit sa multiplicité ramenée à l’Un, sous la bannière unique du délire sectaire fondamentaliste.

Muni de sa boite à outil lacano-freudienne, il interpréte le monde, et donne une magnifique démonstration de cette prédominance du crétinisme psychanalytique, en faisant du fondamentalisme salafiste l’archétype de la religion musulmane. Ainsi, il ignore cet Islam de Paix[5], pourtant affirmé et pratiqué dans bien des pays, à commencer par la France.

Ces propos sont odieux : ils nourrissent et entretiennent l’islamophobie qui fait de tout musulman, un « même » de ces assassins-fous.

l’« Illusion lyrique »

Ainsi commence ce texte :

« Qui l’eût cru ? Qui l’eût dit  ? La France debout comme un seul homme, ou une seule femme. La France devenue ou redevenue une. »

Qui l’eût cru ? Qui l’eût dit ? Paraphrase du duo d’amour meurtri entre Chimène et Rodrigue[6]. Rodrigue, poussé par sa douleur et son déchirement d’être le meurtrier du père de son amante, lui tend son épée encore souillée du sang de Don Gomez, pour qu’elle le tue.

Demande inaudible.

Duo d’amour :

Chimène : Rodrigue, qui l’eût cru ?

Don Rodrigue : Chimène, qui l’eût dit ?

Et de façon subliminale, on entend la suite, celle des espoirs brisés :

Chimène
: Que notre heur fût si proche, et sitôt se perdît ?

Don Rodrigue
: Et que si près du port, contre toute apparence
Un orage si prompt brisât notre espérance ?

Chimène
: Ah ! mortelles douleurs !

Don Rodrigue
: Ah ! regrets superflus !

Tout est dit. L’histoire est tragique : l’espérance ne peut être que brisée, et le bonheur perdu.

Cette France debout dans la rue, ce dimanche de janvier, résistante et rigolarde devant la terreur, d’un rire façon Charlie que l’immense majorité des gens découvre pour la première fois, cette France sortie de sa dépression, affirmant son amour de la liberté, délaissant ses antidépresseurs, entonnant à tous les coins de rue la Marseillaise, cette France faisant l’admiration du monde, est décryptée par JAM : sa vérité inconsciente est un désir de soumission à un pouvoir autoritaire, à un Léviathan sécuritaire et protecteur, pour lequel elle préférera jeter à la poubelle ses idéaux républicains et progressistes, ceux des Lumières.

L’illusion lyrique[7], c’est le destin que JAM prophétise, dimanche matin, à l’immense mouvement républicain qui se prépare et qui est en cours.

Il voit dans sa boule de cristal lacanienne une adhésion populaire prochaine à un régime autoritaire et réactionnaire, qui lui promet la sécurité en échange de sa servitude. Tel serait le vrai sens de l’hommage bon enfant rendu dans les rues à la police qui vient de payer le prix fort, rappelant que les forces de répression internes, gardiennes de l’ordre bourgeois, sont aussi celles qui gardent la paix et la sécurité publique.

Le grand spécialiste de l’Islam est aussi le grand interprète psychanalytique du peuple qui n’est qu’une foule, hantée par son désir de soumission.

Ce que désire vraiment le peuple ? Un Patriotic Act à la française !

Ses appels vibrants et répétés à la Liberté, ne sont qu’une vibrante demande déguisée et inconsciente de se soumettre au nouveau Léviathan.

Les cortèges qui, tout à l’heure, convergeront sur la place de la Nation, ne le savent pas, mais ils se préparent à célébrer le maître de demain (…)

l’ordre public, le maintien de l’ordre.(..)

Oui, nous voulons être surveillés, écoutés, fliqués, si la sécurité, la vie, sont à ce prix. Renaissance du Léviathan en acte, sous nos yeux. Grande ruée vers la servitude volontaire. Que dis-je, volontaire ? Désirée, revendiquée, exigée.

Et là, Mdr ! mort de rire ! Plus fort qu’un dessin de Charlie !

JAM déclame du Houellebecq, du Houellebecq j’ai bien dit, ce grand styliste que l’on sait, maitre des élégances, comme s’il s’agissait des robes que l’on porterait au dessus ou au dessous du genou, ou d’un bulletin de météo :

Houellebecq sur ce point n’a pas tort : la tendance aujourd’hui, contrairement aux apparences, n’est pas à la résistance, mais à la soumission, ou du moins aux accommodements.

Qu’a donc prophétisé le prophète ?

Les français sont admirables et admirés par le monde entier..

Les trois djihadistes sont admirables aussi : des soldats de l’Absolu.

L’islamisme est l’islam et inversement : une horreur.

Charlie est un déchet et un résidu de l’histoire.

Les français, sous couvert de gloriole, sont prêts à vendre leur âme et leur liberté pour s’aplatir devant un état sécuritaire comme ils l’ont fait déjà devant Napoléon-le Petit, après les magnifiques journées révolutionnaires de 1948.

Les délires prophétiques de la Pythie étaient assez obscurs pour nécessiter l’interprétation qu’en donnaient les prêtres. Qui interprètera les prophéties obscures de JAM ?

La psychanalyse est-elle soluble dans Charlie ?

JAM ferait mieux de remplacer sa lecture de Houellebecq, par celle de Charlie. Car ce qui le guette, après Houellebecq, c’est de lire Zemmour.

Ça lui ferait un grand courant d’air frais salvateur dans ses neurones.


[1] Publié d’abord dimanche matin dans Le point.fr, puis dans la Règle du Jeu et dans Lacan Quotidien

http://laregledujeu.org/2015/01/12/18699/lillusion-lyrique/

http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2015/01/LQ-454.pdf

[2] J.A.M. a déjà « prophétisé ». Il l’a lui même révélé en février 2011 : «(…) Une ligne politique se dégage ; je l’expose au fur et à mesure qu’elle se révèle à moi, comme un prophète (…)”

http://blogs.mediapart.fr/blog/michelrotfus/040613/la-grand-messe-de-jacques-alain-miller-dans-lepisode-premier-miller-capitaine-win-win-part-la-conq

[3] Apodictique, du grec αποδεικτικος (qui démontre, qui prouve), ce qui présente un caractère d’universalité et de nécessité absolue. Une proposition apodictique est nécessairement vraie, où que l’on soit. Ex. : Le principe d’identité dans la logique formelle.. A la différence d’une proposition assertorique qui n’est vraie que factuellement. Ex. : Notre président se prénomme François, il aurait pu se prénommer Georges.

[4] Hébergé par La règle du Jeu. . La discussion avec A. Badiou a été rapporté par JAM lui-même sur son propre blog.

(5) Paru dans Le Monde.fr

Un éminent érudit musulman d’origine pakistanaise, Muhammad Tahir-ul-Qadi, a condamné, mardi 13 janvier, les terroristes, considérés comme des ennemis de l’islam, dans une fatwa (avis juridiquedonné par un spécialiste de la loi islamique) rendue publique à Londres.

Il souligne que les actes de terrorisme ne pouvaient avoir aucune justification au nom de l’islam, condamnant notamment les attentats d’Al-Qaida dans cette fatwa de quelque six cents pages présentée au cours d’une conférence de presse à Londres, en présence notamment de députés et de représentants d’associations caritatives.

Les kamikazes « ne peuvent pas prétendre que leur suicide sont des actes commis par des martyrs qui deviendront des héros de l’oumma [la communauté musulmane], non, ils deviendront des héros du feu de l’enfer », a déclaré le DrTahir-ul-Qadri. « Il n’y a aucune place pour le martyre, et leurs actes ne seront jamais, jamais, considérés comme le djihad [‘guerre sainte’] », a-t-il ajouté.

Cette fatwa « peut-être considérée comme l’argumentaire théologique le plus complet contre le terrorisme islamiste à ce jour », selon la fondation londonienne Quilliam, qui combat l’extrémisme musulman. Si d’autres responsables musulmans avaient par le passé déjà condamné le terrorisme, M. Qadri, qui s’est exprimé en anglais et en arabe, a souligné que cette fatwa écartait complètement tout type d’excuse pour justifier la violence. Il a souligné que l’islam était une religion de paix, appelant d’autres responsables religieux à rejoindre sa position.

Muhammad Tahir-ul-Qadri est à la tête du mouvement Minhaj-ul-Quran, une organisation de tradition soufie, qui combat l’extrémisme religieux dans des centres situés dans des dizaines de pays.

http://www.lemonde.fr/europe/article/2010/03/02/un-erudit-musulman-publie-une-fatwa-contre-le-terrorisme_1313557_3214.html

[6] Le cid, acte III, scène 4.

[7] Au cœur de l’effervescence de l’Europe du printemps des peuples, après avoir mis un terme à la Restauration lors des Trois Glorieuses, le peuple français se soulève en février 1848 et abat la Monarchie de Juillet. La République est proclamée. Le gouvernement, fait de l’alliance de républicains libéraux et de démocrates socialistes, engage de nombreuses réformes, dans la liesse populaire : liberté de la presse, suffrage universel, droit au travail, suppression de l’esclavage et de la peine de mort pour délit politique sont annoncés dans un climat d’euphorie. Toute la France semble adhérer à la République. C’est « l’Illusion lyrique ». Illusion, car le climat se dégrade. Républicains et extrême gauche s’opposent tandis et les conservateurs reviennent aux avant-postes. Après la tentative de coup de force de Blanqui, l’insurrection des ateliers nationaux donne suite à une répression violente, qui fait des milliers de morts. En décembre, Louis-Napoléon Bonaparte obtient la présidence. L’Illusion lyrique est passée : le peuple a choisi le retour à un ordre bourgeois. En 1852, La IIème République laissera place au Second Empire.

[8] Wolinsky avait offert ce dessin à Elisabeth Roudinesco qui l’a publié sur son Face Book.

Serrez les rangs

Serrer les rangs

par Élisabeth Roudinesco dans Libération du 11 janvier 2015.


secte d’intellectuels déglingués

Je me souviens de ma première rencontre avec Philippe Val sur le plateau de Ripostes, l’émission de Serge Moatti, vers 2002. Nous parlions de l’évolution de la famille et nous défendions l’idée que les homosexuels pourraient un jour se marier et adopter des enfants. Nous étions face un responsable politique qui nous regardait comme les adeptes de je ne sais quelle secte d’intellectuels déglingués. Je n’avais alors jamais collaboré à Charlie et je dois dire qu’à l’exception des caricatures que je trouvais superbes, je n’étais pas très emballée par les chroniques. Mais enfin, Charlie était un “classique”. Chaque semaine, je me tordais de rire en découvrant ses couvertures et, bien sûr, toutes celles auxquelles on avait échappées.

vrai journal engagé

De fait, Charlie était un vrai journal engagé, le seul peut-être à prendre des positions radicales dans un monde désenchanté. Dès cette rencontre, Philippe et moi nous devînmes d’excellents amis, d’autant qu’il était inconditionnellement attaché à la pensée freudienne : non pas à une orthodoxie ou à une idolâtrie, mais à cette idée que la psychanalyse était une avancée de la civilisation sur la barbarie. Je me souviens de son édito lors de la sortie du Livre noir de la psychanalyse. Une véritable descente en flammes d’une drôlerie stupéfiante.

c’était la règle : liberté d’expression totale

Il parlait de “tatanes merdeuses” et autres noms d’oiseaux. Cela lui vaudra de se faire copieusement injurier par tous les imbéciles qui trouvaient merveilleux, déjà, que l’on insulte Freud et qu’on fasse de lui un fasciste incestueux et rapace,responsable d’un goulag clinique, et de tous ses héritiers de répugnants obscurantistes. Mais peu importe, il s’en fichait. Comme sa bande de copains, il prenait un plaisir extrême à livrer en permanence une véritable guerre à la bêtise. Mais dans les colonnes de Charlie, il laissait Michel Polac libre de vouer aux gémonies le nom de Freud et, à l’occasion, le mien. C’était la règle : liberté d’expression totale.

Bernard Maris

À travers cette amitié, je me suis rapproché de Charlie. Par la suite, j’ai fait la connaissance de Bernard Maris qui s’était lancé dans une étude comparative entre la critique faite par Keynes de la capacité du capitalisme à s’autodétruire et la théorisation par Freud de la pulsion de mort. Lui aussi détestait la sottise, et même si bien souvent je ne partageait pas ses goûts littéraires, j’aimais la manière dont il attaquait les jargons de l’économisme comme d’autres dénoncent le scientisme ou le charabia psychanalytique. Il avait, comme moi, été pris à partie par l’extrême-droite et le Club de l’horloge en recevant le prix Lyssenko.

sorte de divan baroque en forme de vagin charnu

Et puis c’est aussi grâce à Charlie que j’ai pu rencontrer l’un de ceux que j’admirais le plus depuis longtemps, Georges Wolinski, très lié à Olivier Bétourné, lui-même ami de longue date de la délicieuse Maryse Wolinski. Georges était allé plus loin encore que ceux de sa génération dans la lutte contre la bêtise, en inventant l’histoire du roi des cons, avec sa tête de galette couronnée et son gros nez en forme de verge molle. On a beaucoup dit qu’il était un macho méditerranéen érotomane. Quelle erreur ! Et c’est dans son autoportrait – « Georges entouré de femmes nues » -, qu’on saisit le mieux ce qu’il était : un amoureux de toutes les femmes, de toutes les manières d’être une femme. Planté avec ses yeux ronds et son cigare, nœud papillon et smoking noir années cinquante, il trône dans ce dessin de lui-même, tel un enfant comblé, au milieu de quinze baigneuses hilares et allumées, fièrement assis sur le canapé d’un bordel, sorte de divan baroque en forme de vagin charnu.

tendresse toujours teintée de mélancolie

Rien n’était plus vibrant chez lui que son humour, issu autant de son expérience tragique de la vie – un père assassiné sous ses yeux – que de sa conception de la vertu conjugale : «Je veux être incinéré. J’ai dit à ma femme : tu jetteras les cendres dans les toilettes, comme cela je verrai tes fesses tous les jours.» Je pense à lui aujourd’hui, à lui qui, comme les autres, a été assassiné pour avoir aimé les femmes, l’amour, la gastronomie, la beauté, la liberté. Je pense à sa gentillesse coupable et à sa tendresse toujours teintée de mélancolie.

on ne peut rire que de ce qui est sacré

Je me souviens aussi de l’affaire des caricatures de Mahomet, du procès, de la tension qui régnait au palais de justice, des débats à n’en plus finir sur le droit de rire de tout. On savait depuis ce moment que le fanatisme ne laissait, quant à lui, aucune place à aucune forme de liberté. Il y eut alors des imbéciles pour prétendre que l’on ne devait pas se moquer des religions, ni de dieu, ni des croyances, ni des identités, qu’elles étaient respectables et sacrées. Comment ne pas voir que le fait même de poser une telle question revient à céder à l’intolérance ? On ne peut rire que de ce qui est sacré. C’est à ce moment que j’ai ressenti à quel point Charlie était à la pointe d’un combat en faveur des Lumières.

ne pas désarmer et faire paraître immédiatement un numéro

Jeudi matin, quand j’ai appris la tuerie, c’est à Philippe Val que j’ai téléphoné. D’emblée, il m’a dit : «Il faut serrer les rangs, ne pas désarmer et faire paraître immédiatement un numéro de Charlie» C’est ce qu’auraient voulu Charb, Cabu et les autres. Oui bien sûr mais ça ne suffit pas.

dans la plus pure tradition du nihilisme

Ce combat des Lumières, qui a été pendant tant d’années celui de Charlie, je voudrais bien qu’il soit un exemple pour demain et que l’on cesse enfin dans ce pays – celui de la Révolution, de Victor Hugo et de la Résistance – de porter au pinacle, fût-ce en prétendant les critiquer, toutes sortes d’ouvrages abjects et dénués de talent qui, dans la plus pure tradition du nihilisme, du décadentisme et de la haine des élites, s’en prennent aux femmes, aux homosexuels, aux Arabes, aux Juifs, à la pensée, à l’intelligence, à la raison. Apologie du régime de Vichy, appel à la déportation des étrangers par crainte d’un « grand remplacement », ou encore revendication masochiste d’une soumission stupide, jugée plus utile que la liberté, l’engagement ou la rébellion, voilà ce que dénonçait magnifiquement Charlie, en se moquant sans cesse, et sous toutes ses formes, du « roi des cons », de sa galette et de son gros nez.

Voilà ce dont il faut hériter aujourd’hui.

Un 11 janvier refondateur

UN 11 JANVIER REFONDATEUR

par Philippe Grauer

refus du fanatisme et de l’intolérance

Chacun va y aller de son prêche tant pis, à la demande générale d’une amie j’y vais du mien et de quelques remarques. La marche du 11 janvier 2015 aura scellé, refondé, un sentiment national fusionnant fraternité, solidarité et civilisation, rafraichissant de façon tonifiante l’idée de refus du fanatisme conjointe à celle de tolérance. Nous autres psys de tous bords devrions pouvoir puiser dans ces principes de quoi confirmer nos pratiques et notre éthique qui s’y réfèrent.

irrévérence et impertinence

Surtout n’oublions pas que c’est par la grâce de l’absence d’autocensure et la pratique systématique de l’irrévérence et de l’impertinence que nos Charlie éminents représentants du parti d’en rire sont partis cette fois sous les balles le 7 janvier rejoindre Allah le miséricordieux à la diligence de quelques imbéciles qui n’ayant pas eu le temps de lire Comment faire rire un paranoïaque se sont contentés de mettre leur fascisme à son service à son corps défendant. Cette impertinence, bien française soyons en modestement fiers, n’est pas fâcheuse style ils auraient dû faire attention à ne pas vexer les « religieux », c’est aux cons de devenir intelligents pas l’inverse.

théorie du blasphème

L’impertinence est indispensable à l’exercice de la liberté d’expression, et doit rester corrosive et irrespectueuse de la stupidité de la théorie du blasphème – trois siècles de retard au minimum –, concept absolument et par définition exclu du droit laïc français. Si on vit en France on a intégré les lois de 1905, en tout cas on les respecte. Ou les islamo fascistes nous imposent de nous autocensurer donc de nous taire et soumettre, ou nous leur imposons de rester maîtres chez nous et de remballer leurs théories. Expliquer, critiquer, convaincre, débattre. Abattre jamais.

ne pas abandonner les cons

Ici un mot sur les cons. Il est capital de militer contre la bêtise et De Gaulle soupira, avisant à Paris lors de la Libération un char revêtu du slogan mort aux cons , vaste programme ! Quand on relit le reportage effectué dans Le Monde sur Mohamed Merah on se prend de pitié pour ce pauvre gosse martyrisé devenu chien enragé. Livré à la connerie militante de ceux qui à l’issue de violences et maltraitances répétées durant sa vie d’enfant puis de jeune l’ont embrigadé et formé. Bien entendu la bêtise est en nous, toujours opérante, je peux en témoigner en ce qui me concerne. À certains moments il faut la dénoncer et neutraliser quand elle s’institutionnalise. Il s’agit d’une vigilance idéologique. Quand elle prend les armes ça commence à se mettre à coûter cher. Nous y arrivons. En amont, prenons soin de nos enfants perdus. Contre la connerie l’arme absolue c’est l’amour, l’amour intelligent, un bon travail social au mieux accompagné d’une dimension psychothérapique – relationnelle !

Humanisme humalice

À nous, psys, pour notre part, de jouer. Cela s’appelle l’humanisme et la psychothérapie relationnelle. Encore qu’il faille faire attention, le cumul avec la connerie reste toujours possible.
Rien n’est jamais acquis à l’homme ni sa force
Ni sa faiblesse
qu’un peu d’intelligence à pimenter de la malice de la caricature peut sauver de quelque naufrage.

[Image : Sans titre]

héritiers des Lumières et de leur insolence

Voici que la liberté à la française retrouve son fondement dans l’ écrasons l’infâme de la détestation voltairienne du fanatisme, dans le souvenir du décret de septembre 1791 conférant la citoyenneté française aux juifs, dans la pensée européenne de tolérance harmonieuse entre les trois monothéismes du Lessing de Nathan le sage, le tout surmonté du halo d’irrévérence et d’impertinence typique de l’Europe française au siècle des Lumières.

solidairement

Ces deux traits nationaux aisément transmissibles caractérisent notre culture. Visiblement choses au monde les mieux partagées sous nos latitudes si l’on en juge par la tonalité joyeuse de l’humeur collective du 11 janvier. L’autre tonalité de cette marche par ailleurs de deuil de l’affligeant résultat de l’application stricte de la barbarie à la résolution du problème du vivre ensemble, étant l’unanimité de proposition, de positionnement pour, pour vivre bien ensemble, solidairement.

un pour gardé par un gentil mais vigilant contre


Mais ce pour nécessite le corrosif contre des veilleurs de l’irrévérence et l’impertinence sont l’exact inverse de l’état de soumission à la volonté d’appliquer la tyrannie par la kalache qui sert de programme aux islamo-fascistes. Un contre humaniste, gentil dans le fond, qui dit ne les traitez pas de fous c’est pas juste pour les fous. Pas si étonnant après ça que les marcheurs du 11 janvier aient pris plaisir à évoquer en s’égosillant merveilleusement à faux l’étendard de la tyrannie, contre nous tous en effet levé – noir comme celui de Daesh et l’uniforme des SS –, quitte à conclure créativement en souhaitant puisque le bon pouvoir va beaucoup mieux au bout du crayon que du fusil, Que la culture nous préserve des cons ! ponponpon ! surtout ne pas oublier l’anti pompeux dernier terme.

[Image : Sans titre]

spiritualité laïque

Bénéfice annexe de la journée du 11 janvier, il apparaît que les grandes valeurs républicaines conduisent à une spiritualité laïque capable de régler les questions relatives au chapitre de la religion, dérisoire prétexte de la secte des assassins. Capital. Là encore nous autres psys relevant peu ou prou de la mouvance humaniste connaissons bien sa mitoyenneté depuis Maslow lui-même avec le domaine de la spiritualité, que de moins professionnels ou des praticiens du domaine différent du Développement personnel seraient portés à confondre, dans une démarche corrompant notre bonne pratique.

en qualité de témoin

Nos patients peuvent bien nous faire si ça se met à leur chanter part de leurs pulsions mystiques, sans que nous ayons à intervenir autrement qu’en qualité de témoins leur permettant d’y voir plus clair dans cette zone comme dans les autres, du strict point de vue de la logique du processus psychique. Nous ne relevons pas, en qualité de professionnels, de confessions quelles qu’elles soient ni de la position de gourou ou de chaman. Nous pouvons rester ouverts à la dimension spirituelle sans nous en mêler directement à ce titre, sans devenir jamais à l’insu de notre plein gré de dévots directeurs de conscience.

Wolinski le génie de la vie pulsionnelle

Wolinski le génie de la vie pulsionnelle*

par Élisabeth Roudinesco

détestation de la bêtise

J’ai toujours adoré les dessins de Wolinski autant que ceux de Reiser. L’un a le génie de la vie pulsionnelle et du désir sexuel, par delà l’attirance pour la mélancolie, et le second a toujours su exprimer la destruction et l’abjection. À l’un la soif des corps et l’émoi devant la sensualité des femmes, les seins, le sexe, les lèvres, les cheveux – quelque chose qui ressemble aux films de Jean Renoir et à l’été 1936 –, à l’autre les pervers, crasseux et méchants, façon Edouard Drumont : l’une et l’autre France. Tous deux ont en commun une même détestation de la bêtise. Et Georges est allé plus loin encore que ceux de sa génération en inventant l’histoire du roi des cons, avec sa tête de galette couronnée et son gros nez en forme de verge molle, fourré partout et partout introduit dans les trous, et plus encore dans la bouche des femmes.

Ingres revu et corrigé par Buster Keaton

On a beaucoup dit que Georges était un macho méditerranéen, petit Juif tunisien malade des femmes, obsédé par les femmes, toxicomane des femmes et il n’a cessé, lui le mari fidèle, de les dessiner, goulues, échevelées, vêtues de jupettes ou de petites culottes, monstrueuses parfois dans leur avidité ou coquines avec leurs mimiques démentes ou leur sourire carnassier. Et c’est sans doute dans son autoportrait – « Georges entouré de femmes nues » –, le plus drôle et le plus ironique, qu’il dévoile ce qu’il rêve d’être. On dirait du Ingres revu et corrigé par Buster Keaton. Planté avec ses yeux ronds et son cigare, nœud papillon et smoking noir années cinquante, il trône tel un enfant comblé au milieu de quinze baigneuses hilares et allumées, fièrement assis sur le canapé d’un bordel, sorte de divan freudien en forme de vagin charnu.

halo de romantisme joyeux

D’habitude, le Ils ne pensent qu’à ça est attribué aux hommes. Or, Georges renverse la proposition, comme d’ailleurs il inverse tous les clichés liés à la sexualité en montrant des femmes troussant des hommes terrorisés qui ne savent plus quoi faire à force de se voir envahis jusque sur le bout de leur nez. De quoi ridiculiser le puritanisme des féministes sans jamais tomber dans la vulgarité des réactionnaires qui nient l’existence des aspects les plus sombres de la domination masculine. Car, par ses inversions, Georges n’oublie jamais de rendre hommage à toutes les femmes : les belles, les jeunes, les laides, les vieilles, les folles. Tous les âges de la vie et tous les territoires du féminin sont présents dans ses dessins qui pourraient illustrer des ouvrages savants sur l’histoire des pratiques sexuelles dans la société française moderne. Fellations, cunilingues, sodomie, postures multiples : le tout enveloppé d’un halo de romantisme joyeux qui ne saurait faire oublier que la pulsion sexuelle renvoie l’être humain à l’angoisse de sa mort imminente. Telle est l’éthique matérialiste de Wolinski quand il fait dialoguer une femme et un homme : «Toutes les religions sont liguées contre les femmes», dit la première, «Je n’ai qu’une seule religion : La Femme», répond le second. Tout est dit.

comme ça je verrai tes fesses tous les jours

Mais rien n’est plus vibrant chez lui que son humour, issu autant de son expérience tragique de la vie – un père assassiné sous ses yeux, une mère en proie à la maladie, une première femme morte dans un accident de la route –, que de sa conception de la vertu conjugale, un humour juif à couper le souffle puisqu’il a osé dire un jour : «Je veux être incinéré. J’ai dit à ma femme : tu jetteras les cendres dans les toilettes, comme cela je verrai tes fesses tous les jours


* Ce texte provient du Catalogue de l’Exposition Wolinski à la BNF, Édition Höbeke, 2012.-