Élisabeth Badinter

Regardez cet entretien remarquable avec Élisabeth Badinter sur l’instinct maternel. Une belle interview.

– il n’y a pas d’instinct maternel, et non pas d’amour
maternel ! ne pas confondre.

Le dimanche les enfants s’ennuient, disait la chanson. Et les mères, 7 jours sur 7 avec les enfants ?

– 30 ans plus tard avec Le conflit, la femme et la mère, l’autrice nous dit : attention au versant réactionnaire d’une certaine écologie.

– à quoi bon une double journée de travail épuisante en qualité de salariée jetable ? se reconvertir en mère : retour à la mère nature, vraie valeur, comme naguère le retour à la terre.

– le paradoxe écologiste style « enfants gâtés » et la médicalisation de l’existence.

– mère idéale, moyenne, médiocre, suffisamment bonne.

– on fait au mieux on résoudra mal et c’est comme ça que ça se passe.

DYNAMIQUE DU SOUFFLE à Carpentras

Animation Marie Cubertafond

se laisser aller à son inspiration

La respiration peut livrer passage au souffle, qui en est l’âme.
Il suffit de laisser celui-ci aller (tout le problème est là), à ses rythme et allure, pour accéder, chacun selon ses capacités du moment, au cœur de soi et de son histoire, qui remonte d’elle-même. On dispose là d’un moyen d’exploration psychique aussi puissant que simple.

se couper le souffle

Pour bloquer la machine à ressentir, une des parades les plus efficaces et les plus simples que nous connaissons depuis l’enfance, c’est de se couper le souffle, – en fait, interrompre notre inspiration, cette sorte de contact vital-intime en prise directe sur la pulsion et le sentiment de soi. Et que se passe-t-il si nous tentons l’expérience d’interrompre l’interruption ?

rétablir le circuit

Il suffit de rétablir ce circuit , dans un cadre procurant la qualité d’accompagnement requise. La technique elle-même, fondamentalement, ne consiste en rien d’autre que d’inspirer à chaque fois son air, en y concentrant sa présence à soi. L’aventure ira aussi loin que le permettra votre capacité d’expérimentation, d’expérienciation disons-nous, du moment. Cela peut se pratiquer en dyades, et l’on gagne également beaucoup à libérer ses talents d’accompagnateur : comment à votre tour inspirer confiance.

réinvention de la brouette ?

Certains américains, grands réinventeurs de la brouette — qu’ils se hâtent généralement de faire breveter, ont développé sous le nom de Rebirthing une méthode de souffle centrée sur l’idée inductrice de mise en régression devant conduire à des revécus de naissance. Pas toujours inexact, mais réducteur. Le groupe Jaland composé de psychanalystes lacaniens sensibles au psychocorporel ayant expérimenté entre eux le travail qu’ils ont préféré rebaptiser de souffle (une pratique qui pourrait avoir 60 000 ans d’âge), a mis au point à partir de cette réinvention ne manquant pas au départ d’une certaine arrogante naïveté, une méthodologie de travail psychocorporel original (un modèle partiellement intégratif lacano-winnicottien pour la théorisation), non inducteur que nous nous proposons de transmettre au Cifp depuis maintenant une vingtaine d’années.

en savoir plus

– Jacqueline Barus-Michel, Françoise Jèze, L’utilisation du souffle dans un parcours analytique. Précédé de :
– Philippe Grauer, « Michel Armellino & Françoise Jèze dynamiseurs du souffle » [mis en ligne le 30 juin 2014]

historique, rigueur de la méthode

Disons tout de suite que le travail de mise en transe contrôlée à partir de modification du souffle et de rythmes, vieille comme l’invention de la danse, n’a rien en soi de particulièrement nouveau, sinon de procéder du mouvement de recherche fécond de la psychologie humaniste puis de la psychothérapie relationnelle et de la multiréférentialité, consistant à mobiliser le corps au service du processus psychique d’exploration de soi en relation, dans un cadre psychothérapique rigoureux, laissant au sujet toute sa latitude d’exploration et de découverte, dans l’exacte limite de l’usage de sa liberté et de l’exercice de sa responsabilité (1« ).

Philippe Grauer


DATES : du jeudi 2 juillet au vendredi 3

ADRESSE : 114 rue Fenouil – Carpentras

DURÉE : 2 jours en non résidentiel.

TARIF : 200 €

CONTACT : N’hésitez pas à nous appeler. Pour toutes précisions et aménagements complémentaires vous pouvez aussi contactez Guy Largier, le directeur de Formaction par courriel ou en téléphonant au 06 72 27 85 28 ou encore le CIFPR au 09 54 744 967.

  • 1 Et dans le cadre des indications pour lui de s’engager ou non dans ce genre d’expérience au moment considéré.

ALEXANDER LOWEN : RÉÉDITION EN LANGUE FRANÇAISE

ALEXANDER LOWEN : RÉÉDITION EN LANGUE FRANÇAISE

trois ouvrages six présentateurs

Voici pour célébrer et illustrer l’événement quelques extraits des textes dont les préfaciers ont agrémenté les rééditions qu’ils patronnaient. Nous ne pratiquons pas ici la mise entre guillemets, l’ensemble des extraits étant livré sous la signature et responsabilité de leurs auteurs. Par contre tout l’intertitrage est de notre Rédaction.

1a)

L’analyse bioénergétique, Avant-propos de Guy Tonella et Claudia Ucros (extraits)

Il était temps de rééditer des livres d’Alexander Lowen épuisés en langue française alors que l’analyse bioénergétique est en train de naître dans de nouvelles régions du monde et de trouver un second souffle sur notre Vieux continent, porté par les découvertes des neurosciences qui valident cette approche psychocorporelle.

Deux particularités attendent le lecteur qui aborde pour la première fois l’œuvre d’Alexander Lowen.

appellation contrôlée

– La première concerne la véritable appellation analyse bioénergétique. D’un point de vue historique, la pratique thérapeutique créée aux États Unis par Alexander Lowen dans les années 1950 fut souvent introduite ou relayée dans les milieux francophones psy sous les vocables de bio, de bio-énergie, ou bioénergie. La dénomination standard, afin d’éviter toute confusion, est celle d’analyse bioénergétique, traduction de l’anglais Bioenergetic Analysis ou Bioenergetics. Les autres dénominations ne renvoient pas à une pratique psychothérapeutique.

réductionisme

– La seconde concerne la manière dont l’analyse bioénergétique a pu être présentée et/ou pratiquée de manière réductrice. Elle est l’une des approches thérapeutiques les plus complexes, embrassant l’ensemble des fonctions du Soi – énergétique, sensorielle, tonique, émotionnelle, représentationnelle (cognitive) – elles-mêmes saisies dans le cadre de la relation interpersonnelle d’attachement, d’expression et/ou de communication.

neuromodulation

La réédition des livres de Lowen est importante car si l’analyse bioénergétique a pu être en son temps incomprise ou critiquée, les neurosciences et leurs investigations dans le domaine de la psychothérapie permettent aujourd’hui d’établir le bien fondé des principes et des réponses thérapeutiques initiés par A. Lowen. Il est acquis d’une part que les changements attendus en psychothérapie ne se réalisent que si, dans l’activité cérébrale, l’ensemble du réseau neuronal est impliqué (4), et que d’autre part il existe des conditions particulières d’intensité de l’activation permettant une réorganisation des réseaux neuraux (neuroplasticité)5. Cette tempête émotionnelle génère une augmentation de la décharge de certains neuromodulateurs et neuropeptides entrainant des modifications au niveau des centres subcorticaux limbiques et conduisant à de nouvelles inscriptions en mémoire, explique le célèbre neurobiologiste américain J. Le Doux (6). En passant sur les anciennes empreintes dysfonctionnelles, les nouvelles expériences émotionnelles réorganisent les comportements et contribuent à leur meilleure régulation.

l’expérience émotionnelle

A. Lowen a toujours favorisé l’expérience émotionnelle et en décrit les effets transformateurs dans les nombreux cas cliniques qu’il expose dans chacun de ses ouvrages. Il a toujours insisté sur le fait que la prise de conscience (psychique) de soi-même, de sa propre histoire, des manières de se comporter et leur verbalisation est une phase nécessaire dans le processus thérapeutique bien qu’elle n’ait qu’un effet limité sur le changement de soi.

1b)

L’analyse bioénergétique, Préface par Claudia Ucros et Véronique Lejeune(1« ) (extraits)

L’analyse bioénergétique est le titre donné dans cette réédition à l’ouvrage écrit par le Dr Alexander Lowen en 1975 (1) sous le terme anglais Bioenergetics initialement traduit en français par La Bio-Énergie. C’est le sixième d’une série de treize publications. À la suite du Langage du Corps publié en 1958, Lowen continuera de développer sa pensée théorique et d’enrichir les fondements de l’analyse bioénergétique.

précurseur

Lowen fut un précurseur. Ses intuitions, ses observations cliniques, l’ont conduit à développer des concepts et des conceptions thérapeutiques que d’autres orientations thérapeutiques intégreront dans leur pratique, et que les investigations contemporaines en neurosciences continuent à valider.

intégrativisme : régulation neurobiologique et attachement

L’analyse bioénergétique a par la suite intégré d’autres apports théoriques tels que la théorie de la régulation neurobiologique et la théorie de l’attachement, notamment en mettant l’accent sur un mode de relation thérapeutique intersubjectif nécessaire dans le traitement des déficits et des traumas précoces. De nombreux analystes bioénergéticiens ont contribué par leurs écrits à cet enrichissement théorique et clinique et à son enseignement au sein de l’IIBA(2« )

La théorie et la clinique bioénergétiques offrent aujourd’hui un modèle d’une grande richesse répondant aux difficultés particulières du monde en évolution, telles que les troubles de l’attachement, le stress ou la régulation du Soi.


2)

Le corps bafoué, Préface de Violaine de Clerck(3« )] et Guy Tonella(4« )

[Image : Sans titre]

le caractère schizoïde

{Le corps bafoué, troisième livre de Lowen, écrit en {1967, a largement contribué à l’essor de l’analyse bioénergétique aux États-Unis d’abord, puis en Europe. Neuf ans après {Le Langage du Corps (1958), dans lequel il pose les fondements conceptuels de l’analyse bioénergétique et une première approche des caractères et de leur étiologie, Lowen se consacre dans Le corps bafoué à l’étude spécifique du caractère schizoïde. Avant lui, Fairbairn y avait consacré un article en 1940 (5« )

un esprit désincarné et un corps désenchanté

Le titre emblématique de cet ouvrage et son contenu pourraient résumer l’essence même de toute l’œuvre de Lowen : le corps, par ses fonctions de base, sensorielle et émotionnelle, est au fondement même de l’identité. « L’identification avec le corps, base sur laquelle se bâtit une vie personnelle » dit-il dès la première page. Tout trouble de l’identité, de la personnalité, est de fait sous-tendu par une désolidarisation plus ou moins profonde de la pensée d’avec le corps : « Sans cette conscience des sensations et des attitudes de son corps, on se scinde en un esprit désincarné et un corps désenchanté. »

problématique narcissique

Fairbairn, le psychanalyste de Winnicott, disait déjà que nous étions tous un peu schizoïdes6. Lowen s’émouvait du fait que l’évolution actuelle de nos sociétés et la recrudescence d’évènements terrorisant ou terroristes poussait la condition humaine vers plus de problématiques schizoïdes-narcissiques. La réédition de ce livre est une aubaine pour qui veut comprendre ce qui conduit à la dissociation et à l’état schizoïde, et comment en sortir et procéder à des réparations du Soi.


3)

La pratique de l’Analyse bioénergétique. Exercices. Préface de Maryse Dœss(6« )]et Louise Fréchette(7« )]

[Image : Sans titre]

vitalité vibratoire, rôle régénérateur du tremblement

« Un corps vivant palpite et vibre », nous dit le Dr Alexander Lowen, développant dans ce manuel d’exercices le principe de la vitalité vibratoire et involontaire de l’organisme. Lorsqu’il écrit ce livre en 1977 avec son épouse Leslie, Lowen répond à la demande de participants à ses ateliers et de lecteurs de ses ouvrages qui souhaitaient expérimenter par eux-mêmes et de façon autonome les bienfaits du travail bioénergétique.

flux organismique

Au moment de la publication de ce manuel pratique, l’analyse bioénergétique est alors centrée plus spécifiquement sur le travail intra-individuel : comment se sentir plus vivant, comment libérer peu à peu l’organisme des répressions inconscientes inscrites dans le corps, afin d’accéder peu à peu au flux naturel de l’organisme et à sa vitalité.

perception-conscience de soi

Ces exercices suggèrent comme autre objectif d’acquérir une perception-conscience de soi, de s’enraciner dans sa force propre, d’accéder à davantage de plaisir et de diminuer les douleurs qui entravent un fonctionnement paisible et vibrant. C’est au travers de la remise en mouvement que l’individu se reconnecte progressivement et en conscience aux sentiments réprimés ou refoulés, leur rendant possible l’expression autrefois empêchée.

trois fonctions

L’analyse bioénergétique contemporaine a doté les exercices individuels proposés ici par Lowen de plusieurs fonctions complémentaires dont les personnes engagées dans un processus psycho- thérapeutique peuvent bénéficier :
– une fonction d’accompagnement spécifique dans le traitement des symptômes post-traumatiques (PTSD) (8« )
– une fonction relationnelle appuyée sur les théories de l’attachement et la découverte des intenses stress vécus lors de la première année du développement.
– une fonction régulatrice, appuyée sur les développements plus récents des neurosciences.

Prendre soin de soi sur les plans physique, affectif et psychique, apprendre le respect de l’autre, vivre une saine sexualité sont des concepts que Reich avait placés au centre de la santé humaine et dont Lowen nous donne ici quelques clés toujours actuelles et efficaces.

L’intérêt de cet ouvrage réside dans le fait qu’il n’est pas axé sur la notion de performance, mais bien plus sur les notions d’intimité avec soi, de plaisir, de bien-être et de sensation de vitalité.


  • 1 Membres de la Société belge d’Analyse bioénergétique (SOBAB)
  • 2
    Bioenergetic Analysis, The clinical Journal of the IIBA, et Le corps et l’analyse, Revue des sociétés francophones d’analyse bioénergétique.
    – V. Heinrich-Clauer (Éd.), 2011, Handbook of Bioenergetic Analysis, Giessen, Psychosozial-Verlag, traduction française sous presse chez Éd. Barbillon.
  • 3 Membre de la Société belge d’analyse bioénergétique4 Membre du Collège français d’analyse bioénergétique – [CFAB »>SOBAB
  • 5 Fairbairn W. R. D., 1940, « Schizoïd factors in the personality » [Psycho-Analytic Studies of the Personality, 1952, London, Tavistock], cité par Masud Khan dans Le Soi caché, 1974, Paris, Gallimard, le premier ouvrage psychanalytique entièrement consacré à la problématique schizoïde, puis Reich avait fait de ce thème un ultime chapitre de l’Analyse caractérielle dans sa troisième édition de 1982.
  • 6 Membre du Collège français d’analyse bioénergétique7 Membre de la Société québécoise d’analyse bioénergétique – [SOQAB »>CFAB (note de la Rédaction) !

L’éthique animale, un défi pour les humains d’aujourd’hui

à quoi bon s’occuper des bêtes ?

Je poursuis mon exploration des divers champs de questionnement de l’éthique contemporaine, cette fois-ci avec la question de l’animal. J’espère que cette thématique semble moins étrange aujourd’hui, grâce à l’apport (bien tardif) de personnes un peu médiatiques, comme Mathieu Ricard et certains journalistes. Cela fait une dizaine d’années, lorsque je commençai à m’y intéresser, personne en France n’en parlait. La réaction était de surprise, avec des réponses comme « il y a tant de malheurs chez les humains, à quoi bon s’occuper des bêtes ?», et autres beaucoup moins mesurées. J’essayerai de vous montrer pourquoi il faut s’en occuper et quelles sont les principales approches pour cela.

hors la zone de confort

La philosophie n’est vraiment utile que lorsqu’elle nous aide à sortir de la zone intellectuelle de confort, lorsqu’elle nous mène en dehors des habitudes. C’est souvent le cas lorsqu’on évoque les problèmes que pose l’ensemble de nos relations avec les animaux, notre alimentation et notre place dans l’ensemble du vivant. Pourtant, la réalité de ce que nous faisons ou ce que nous permettons que nos sociétés fassent est abyssale. C’est un de plus grands impensés de notre vie et de notre façon d’être.


 

L’éthique animale, un défi pour les humains d’aujourd’hui

FORUM PHILOSOPHIQUE DE PARIS / Institut d’éthique contemporaine

Conférence-débat

Mardi 19 mai 2015 à 19:30

ATTENTION : REPORT SINE DIAE

pour cause de force majeure (grève locaux de la Mairie)
par Daniel Ramirez

philosophe, docteur en éthique et en philosophie politique de l’Université Paris-Sorbonne.

Avec la participation du Dr. Jean-Pierre Kieffer, vétérinaire. Président de l’OABA Œuvre d’assistance aux bêtes d’abattoirs et Secrétaire Général du Conseil national de la protection animale. Modérateur : Christian Cousin, Vétérinaire.

1:15 de conférence, 45 minutes d’échanges ouverts avec le public.

Mairie du 10e arrondissement de PARIS – Salle des fêtes

72 rue du Faubourg Saint Martin, Paris 10e (M° Château d’eau).

Entrée libre.

un de plus grands impensés de notre vie et de notre façon d’être

L’origine (ou la condition) animale de l’homme est une donnée paradoxale. L’humain s’est développé dans une ancestrale fréquentation des animaux non humains: chasse, pêche, domestication, élevage, rites et cultes, art, travail, consommation, guerre, jeux et spectacles, expérimentation scientifique, compagnie et aide.

Les interactions avec l’animal sont omniprésentes, mais elles changent beaucoup dans l’histoire. Le développement de nos sociétés et l’état de la réflexion nous permettent, depuis quelques décennies, de nous interroger sérieusement sur le bien-fondé éthique de beaucoup de pratiques qu’autrefois semblaient naturelles et intégrées dans la culture.

souffrance animale, nos droits et devoirs

– Quels sont nos devoirs envers les animaux ?
– Doit-on leur reconnaître des droits ?
– Comment intégrer notre connaissance (de plus en plus importante) de leur capacité à souffrir et de leur complexité dans notre comportement envers eux ?

L’enjeu de l’éthique animale est de trouver une attitude et des comportements humains envers les animaux, ce qui semble lié à l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes, à nos valeurs, à ce que nous mangeons et à la façon de concevoir notre place dans l’ensemble du vivant et son avenir.

Quelles sont les théories, les réalités, les enjeux, les auteurs, les positions ?

Nous ferons le point avec un philosophe spécialiste de l’éthique contemporaine, passionné des questions animales et écologiques, et un vétérinaire très impliqué dans la défense des animaux et les politiques actuelles dans ce domaine.

NOTEZ BIEN

1:15 de conférence, 45 minutes d’échanges ouverts avec le public.

Mairie du 10e arrondissement de PARIS – Salle des fêtes,

72 rue du Faubourg Saint Martin, Paris 10e (M° Château d’eau). Entrée libre.

Séminaire Roudinesco au CIFP – Histoire de la clinique

Séminaire ROUDINESCO au CIFPR

Histoire de la clinique

15 – 16 mai 2015

Pour ce séminaire, je prendrai pour thème l’histoire de la clinique. Et j’étudierai les différentes modalités de la clinique psychanalytique au cours du XXè siècle en partant de Freud pour montrer ensuite comment son approche de la maladie psychique a été modifiée par la rencontre avec de nouveaux disciples. Comment s’est constituée une clinique psychanalytique universellement valable.

sujet vs. individu

Quels ont été ensuite les différents courants – aux États-Unis, en Angleterre, en France et ailleurs. Et comment aujourd’hui peut-on hériter de cette histoire à une époque très libérale où la notion de sujet se dissout dans celle d’individu, ce qui met en cause l’autorité même de toute forme de clinique.

Bibliographie

On peut venir sans avoir tout lu :-))

– Henri Ellenberger, Histoire de la découverte de l’inconscient [The Discovery of the Unconscious. The history and evolution of dynamic psychiatry], préface d’Élisabeth Roudinesco, Paris, Fayard [1974], 2001, 975 p.- Se lit comme un roman.
– Michel Foucault, Naissance de la clinique, PUF.-
– Élisabeth Roudinesco, Pourquoi la psychanalyse ? Paris, Fayard, 2001, 194 p.-
– Élisabeth Roudinesco, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, Paris, Seuil, 2014, 579 p.- Une somme. Très agréable à lire.
– Élisabeth Roudinesco, Michel Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, Fayard, 1997, 1191 p.-
– Élisabeth Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France. Jacques Lacan, 2009, Pochothèque, 2118 p.-
– & Winnicott, Kohut, Bion, Lacan, quatre maillons majeurs de la chaîne psychanalytique.

Sigmund Freud et Minna Bernays

Freud et son âme belle-sœur

La correspondance entre le maître viennois et Minna, la sœur de son épouse, témoigne de leurs réelles affinités, et montre Sigi sous un jour inhabituel.

[Image : Sans titre]
Minna Bernays (à gauche), Martha (au centre) et Sigmund Freud, 1929.
Mary Evans/Rue des Archives

précieuse petite sœur

Dès sa toute première lettre du 28 août 1882, Sigmund Freud, jeune fiancé, écrit à sa future belle-sœur, Minna Bernays, qu’elle lui est  » à tout point de vue la plus proche « . Pendant plus de cinquante ans, le maître viennois et sa  » précieuse petite sœur «  échangeront de tendres lettres complices. Cette correspondance familiale, longtemps inaccessible dans sa totalité, témoigne de -profondes affinités électives, qui relèguent au rang de pur fantasme leur hypothétique liaison  » incestueuse « .

modèle familial complexe

La vie et l’œuvre du fondateur de la psychanalyse sont inséparables d’un modèle familial complexe, à la fois endogame et élargi. Quatre générations de Freud, sans oublier leurs fidèles domestiques et même quelques disciples sans le sou, se côtoieront dans l’appartement viennois du 19 de la Berggasse, où Minna viendra s’installer à son tour, en 1896, peu après la naissance du dernier des six enfants de sa sœur et de son beau-frère. Ces quelque quatre cents lettres échangées au vif de la plume dévoilent un Freud inhabituel, pris dans l’épaisseur de son quotidien, à la fois homme élégant, savant acharné, père de famille attentif et assidu biologiste :  » Nouveau costume en loden très original et réussi. Oliver commence à ressembler à Lucie (…). Je passe mon temps à torturer des écrevisses. « 

cher Sigi

Grande brune au teint pâle, Minna n’est pas sans ressembler à sa sœur Martha. Impétueuse et intellectuelle curieuse, elle est cependant le double inversé de la douce épouse de Freud, très timide et attachée à son foyer. D’abord confidente de son  » cher Sigi  » dans sa lutte contre une belle-mère dominatrice, Minna devient peu à peu son interlocutrice privilégiée. Le jeune médecin de l’âme, encore très isolé au début de sa carrière, lui fait lire ses premiers manuscrits et partage avec elle ses trouvailles sur la cocaïne ou ses lentes avancées avec sa nouvelle patiente, Anna von Lieben.

je dors dans la bibliothèque

En 1893, peu après la naissance de son avant-dernier enfant, Freud confie à sa belle-sœur :  » Je mets désormais à profit le fait que je dors dans la bibliothèque pour noter mes rêves. «  Quelques années plus tard, le grand théoricien de la sexualité, à peine âgé de 40 ans, renoncera définitivement à toute relation charnelle avec sa femme, épuisée par de multiples grossesses. Cette abstinence sexuelle va renforcer sa fièvre des voyages, qu’il effectue d’abord seul, puis accompagné par l’un de ses disciples ou sa fille Anna. Mais, jusqu’en 1907, c’est avec Minna que Freud cueille des fleurs dans les montagnes du Tyrol et respire l’air épicé des lacs italiens.

tante Minna

Mystérieusement disparues d’un coffre-fort familial, puis tenues secrètes par Kurt Eissler, aux archives Freud, les lettres de cette période (1893-1910) ont longtemps alimenté la rumeur, colportée par Carl Gustav Jung, d’une liaison incestueuse entre le maître viennois et sa belle-sœur. Mais rien de tel dans cette belle collection de cartes postales, écrites le plus souvent conjointement à Martha. Si ce n’est, peut-être, la trace délicate d’un léger épanouissement sensuel chez Minna, dont le seul destin envisageable pour l’époque fut de devenir  » Tante Minna « , deuxième mère de la maisonnée Freud, car elle n’avait jamais pu  » rayer de ses pensées «  son jeune fiancé mort de tuberculose, comme le lui avait pourtant enjoint Freud dans l’une de ses lettres. En compagnie de son  » cher vieux « , désormais plus célèbre, Minna découvre les raffinements de l’art de voyager à la Belle Époque. Le jour, elle éprouve son corps dans les randonnées ; le soir, elle découvre le plaisir de s’habiller :  » Je parade enfin en robe de flanelle avec tous mes bijoux, et Sigi me trouve évidemment toujours d’une haute élégance, est-ce aussi le cas des autres ? « , écrit-elle, dubitative, à sa sœur.

affectueusement, Papa

Fourmillante de détails aussi anecdotiques que précieux, cette correspondance charme également par un ton pétri d’humour allié à une langue truffée de citations des écrivains Gœthe, Schiller, Nestroy ou Jean Paul, usage très caractéristique de cet esprit viennois qui sera définitivement éradiqué par le nazisme, et auquel un très complet Cahier de L’Herne (Freud, sous la direction de Roger Perron et Sylvain Missonnier, 424 p., 39 €) consacre de belles pages. Dans une ultime lettre, avant son exil pour Londres, où il espère retrouver Minna, Freud écrit, le 2 juin 1938 :  » Le temps est d’une beauté estivale, dommage que nous ne puissions vivre cette Pentecôte, la “chère fête” – allusion à Gœthe –, que sur le mode de l’emprisonnement. «  Puis, il signe :  » Affectueusement, Papa. « 


Conversations : Élisabeth Roudinesco
Conférences / Rencontres

Lieu : Librairie Kléber à Strasbourg
Date : 25 avril 2015
Horaire(s) : 15:00

Une amitié amoureuse jusqu’où ?

Freud eut-il une aventure amoureuse avec sa belle-sœur ? La bataille fait rage entre historiens. Or, la vérité se niche au cœur de cette correspondance exceptionnelle, qui s’étendit sur cinquante-six ans. lls ne cessent de se provoquer mutuellement, elle sur le mode mutin, lui, le plus souvent coupable. Jusqu’où allèrent-ils ? La réponse gît là, au cœur de cette amitié amoureuse, à l’occasion peut-être d’un certain voyage entrepris en 1898, quelque part entre le sud de l’Autriche et le nord de l’Italie. Magnifique préface d’Élisabeth Roudinesco, tendre, documentée, éclairante et éclairée. Rencontre avec la psychanalyste animée par Daniel Lemler.

Cessez de cacher le nazisme de Heidegger !

Cessez de cacher le nazisme de Heidegger !

Par Adam Soboczynski
© Le Monde, 7 avril 2015

L’œuvre du philosophe allemand, qui a inspiré tant de penseurs français, a été systématiquement expurgée de ses passages nazis et antisémites par ses héritiers. Il est temps qu’une édition vraiment critique de ses ouvrages voie le jour.

L’affaire Heidegger  » lancée en 2014 avec la découverte de passages antisémites dans les Cahiers noirs, le journal de pensée du philosophe destiné à la publication, est en train de connaître de nouveaux développements. Aurait-on pu apporter plus tôt la preuve de l’antisémitisme massif du philosophe Martin Heidegger ? Telle est la question que se pose à son tour la maison qui a publié l’édition intégrale controversée, Vittorio Klostermann – et qui réclame à présent des comptes aux directeurs de publication. Il semble maintenant que la réception de cette philosophie, si importante notamment pour la vie intellectuelle française d’après-guerre, qui en a fait le fondement de sa critique de la modernité, se soit faite sur la base d’un texte tronqué, minimisant entre autres l’engagement nazi, entièrement à reconstituer par des chercheurs indépendants.

[Image : Sans titre]

L’an passé, les Cahiers noirs de Martin Heidegger (1889-1976), le philosophe allemand le plus influent du XXe siècle, ont semé la consternation dans le monde entier, non seulement parce que l’on a découvert que ces notes trouvées dans ses archives contiennent des passages grossièrement antisémites, mais aussi parce qu’elles apportent une justification philosophique à l’antisémitisme.

Dès lors, même avec la meilleure volonté, on ne pouvait plus maintenir l’argumentation selon laquelle, si Heidegger avait certes été, pour une brève période, partisan des nazis, son œuvre était en revanche restée relativement à l’abri des conceptions nationales-socialistes. On était bien forcé de se poser la question : pourquoi, dans les plus de quatre-vingts volumes de l’édition intégrale, dans tous les écrits qui avaient paru jusqu’ici, n’avait-on donc trouvé aucun passage massivement antisémite du même type ? Les Cahiers noirs étaient-ils donc le seul lieu où Heidegger fût démasqué ?

prédestination de la juiverie à la criminalité planétaire

Depuis des mois couve le scandale – peut-on utiliser une autre expression ? Les indices semblent se multiplier : les connotations nationales-socialistes pourraient avoir été supprimées dans l’édition intégrale publiée par le Vittorio Klostermann Verlag, maison d’édition francfortoise petite, mais renommée. Au mois de novembre 2014, dans Die Zeit, le journaliste Eggert Blum relatait en détail les anomalies de l’édition, par exemple le fait que la phrase d’un manuscrit où Heidegger pérorait sur la  » prédestination de la juiverie à la criminalité planétaire «  n’avait pas été imprimée, à la demande du directeur de publication, Friedrich-Wilhelm von Herrmann, et du fils de Martin Heidegger, Hermann.

On a aussi constaté que Martin Heidegger avait apporté, après coup, des modifications à sa conférence sur  » L’Époque des “conceptions du monde”  » (Chemins qui ne mènent nulle part, Gallimard, 1962). Depuis, le doute est installé : a-t-on, dans l’édition de Heidegger qui constitue la base d’innombrables articles et livres publiés par la recherche internationale, tenté de présenter un philosophe expurgé de la doctrine nationale-socialiste ? Les erreurs que l’on vient de mettre au jour dans l’édition  » définitive  » publiée depuis 1975 ne sont-elles que la fameuse partie émergée de l’iceberg ?

Ce ne sont pas des questions érudites réservées aux experts de l’édition. Après la publication si tardive des Cahiers noirs et les interrogations suscitées par l’édition intégrale, il est légitime de réclamer que les rapports avec le fonds soient enfin clarifiés, c’est-à-dire, avant tout, que la recherche puisse y avoir un accès illimité.

œuvre coulée dans un seul moule

C’est ce qu’a entre autres exigé avec verve, il y a peu, le philosophe Rainer Marten, l’un des derniers élèves de Heidegger. Jusqu’ici, aux Archives littéraires de Marbach, on ne peut consulter que les manuscrits des volumes déjà parus, issus du fonds de la famille. Il faut savoir que l’intégrale de Heidegger n’est pas une édition historico-critique. Les différentes versions des textes, les transformations ultérieures des œuvres par le philosophe lui-même ou celles qui, par exemple, ont découlé des copies effectuées par son frère, Fritz, ne sont pas documentées.

Depuis des décennies, on établit au contraire en petit comité une édition dans laquelle l’œuvre est comme coulée dans un seul moule. Arnulf Heidegger, petit-fils et actuel curateur de la succession de Martin Heidegger, a une nouvelle fois défendu les restrictions d’accès au fonds, protégé par le droit d’auteur.

Ceux qui plaident pour une édition qui satisfasse à des normes scientifiques adéquates n’ont hélas rencontré aucun écho à ce jour. Mais, aujourd’hui, la maison d’édition Vittorio Klostermann elle-même craint manifestement que cette intégrale ne finisse par lui poser de très gros problèmes. Il y a quelques jours, l’éditeur a écrit à tous les directeurs de publication chargés des recueils de textes de Heidegger remontant aux années 1930 et 1940 une lettre exprimant une singulière inquiétude.

pourquoi l’antisémitisme de Martin Heidegger n’est pas apparu plus tôt dans les volumes de l’édition intégrale

La maison d’édition, y lit-on, a reçu  » après la publication des Cahiers noirs (…) plusieurs demandes visant à savoir pourquoi l’antisémitisme de Martin Heidegger n’est pas apparu plus tôt dans les volumes de l’édition intégrale « . Klostermann ne se réfère pas seulement aux découvertes récentes, mais aussi à un singulier lapsus :  » Dans le volume 39 (Les Hymnes de Hölderlin : “La Germanie” et “Le Rhin”) « , on a  » interprété à tort comme “Naturwissenschaft” – sciences de la nature – une abréviation “N. soz” – national-socialiste – . Cette erreur de lecture s’est maintenue jusque dans l’édition actuelle, la troisième.  » Or, fait remarquer Vittorio E. Klostermann, les manuscrits des volumes parus dans le cadre de l’édition intégrale sont désormais accessibles à la recherche dans les locaux des Archives littéraires de Marbach.

Une situation que l’on juge menaçante :  » Les découvertes de ces derniers temps font craindre que l’on ne cherche d’autres anomalies dans l’édition intégrale. Toute divergence importante qui pourrait être relevée et exploitée par des tiers mettrait la maison d’édition et le directeur de publication sur la défensive et pourrait entamer globalement la réputation de cette édition. «  Pour l’éviter, la maison d’édition aimerait visiblement se donner des armes.

 » erreurs de lecture « 

Tous les directeurs de publication ayant participé à l’édition des textes de l’époque nazie doivent désormais faire savoir  » s’ils ont eu connaissance, le cas échéant, de divergences problématiques entre les manuscrits et les copies autorisées, s’il y a eu des coupes faites après coup ou, éventuellement, des erreurs de lecture découvertes par la suite « . Certains des directeurs de publication considèrent cette lettre comme un véritable affront : s’il y avait des  » divergences problématiques « , des  » coupes faites après coup «  et des  » erreurs de lecture « , les directeurs de publication en porteraient forcément au moins une part de responsabilité, peut-être même les auraient-ils commises personnellement.

C’est un épisode sans doute sans précédent dans l’histoire de l’édition allemande : les directeurs de publication sont priés d’avouer de leur plein gré s’ils ont pratiqué l’omission ou la manipulation – et pourraient donc désormais craindre qu’on leur fasse porter l’essentiel de la faute si l’on devait, à l’avenir, dénicher d’autres  » erreurs de lecture « . Alors qu’en réalité l’édition est le fruit de décennies d’interaction entre la maison qui édite l’intégrale, les directeurs de publication et la famille Heidegger.

Le procédé indigne surtout les chercheurs qui ont mené leur travail d’édition en déployant autant de science que de conscience et auxquels on demande à présent de se justifier. Les directeurs de publication sont aussi explicitement priés d’entrer en contact avec la maison d’édition s’ils devaient ne pas avoir commis d’ » erreurs de lecture « . ( » Veuillez aussi m’informer si vous n’avez aucun élément de ce type à transmettre. « )

les chercheurs avancent dans le noir

La maison considère donc sa propre édition avec méfiance et réclame des explications – uniquement en interne, cependant – à ses directeurs de publication. C’est tout à fait compréhensible. Mais n’est-ce pas la faute de la maison d’édition elle-même si l’on a négligé d’établir des normes transparentes et contraignantes pour ces volumes ? Même une des directrices de publication de l’édition intégrale, la philosophe Marion Heinz, regrettait récemment que les chercheurs avancent dans le noir :  » Personne ne sait où des passages ont été coupés, où l’on a intégré des éléments des textes d’accompagnement ou des textes ultérieurs. Nous n’avons aucune base fiable (…) pour explorer et juger la philosophie de Heidegger. « 

Le reproche n’est pas mince après quarante ans de travail éditorial, si l’on songe que des pans importants de la philosophie récente, notamment la philosophie existentialiste et poststructuraliste en France, reposent sur l’exégèse de l’œuvre de Heidegger. On le sait, Heidegger n’avait que mépris pour l’opinion publique moderne. Le  » On « , le « bavardage « , la manie de  » l’occupation  » menaçaient selon lui une vie authentique et orientée vers la vérité.

La critique abyssale de la modernité qui fonde jusqu’à ce jour, et à juste titre, la gloire de Heidegger ne peut certainement pas faire office de ligne directrice pour une édition intégrale de ses œuvres. La meilleure chose à faire serait de mettre en place une commission de personnes extérieures et, pour le moins, d’établir des normes permettant d’entreprendre une vérification des volumes. Car il ne s’agit justement pas de maniaques des techniques de l’édition traitant un problème de détail, mais de chercheurs du monde entier qui ont tout de même de bonnes raisons de vouloir savoir avec quelle fréquence le  » national-socialisme «  est devenu chez Heidegger la  » science de la nature « .

Edgar Morin : il n’y a pas de solution mais il y a une voie

il n’y a pas de solution mais il y a une voie

c’est dans l’inespéré que réside l’espoir
par Edgar Morin
propos recueilli par David Solon

 

double barbarie
Nous avions laissé Edgar Morin en 2011 inquiet de voir les hommes avancer « comme des somnambules vers la catastrophe. » Trois ans plus tard, le philosophe se dit affligé par la pauvreté de la pensée contemporaine, mais affirme déceler sur la planète de multiples signes, certes atomisés, qui augurent de futures métamorphoses. Pour lui qui a traversé le XXe siècle, c’est dans « l’inespéré que réside l’espoir ». À condition de maintenir la résistance face à la « double barbarie du vichysme rampant et du néolibéralisme ». Terra eco

 


comment va le monde ?

Il va de mal en pis. Les processus qui nous poussent vers des catastrophes — dont on ne peut prévoir ni la date ni l’ampleur, mais qui seront certainement interdépendantes — continuent. Je pense à la dégradation globale de la biosphère. Les États ne sont pas prêts à quitter à la fois ce qui constitue leur égoïsme et leurs intérêts légitimes. Je pense à la prolifération des armes nucléaires qui se poursuit, au recours à l’énergie nucléaire pacifique, dont aucun effort sensible, hormis quelques exemples locaux, comme en Allemagne (Le pays va abandonner totalement l’atome d’ici à 2022, ndlr), ne vise la réduction massive. Je pense, bien entendu, à l’économie, qui est non seulement dérégulée, mais saute de crise en crise. Ce système est dirigé par des économistes dominants qui représentent la doctrine officielle pseudo-scientifique et continuent de nous assurer que tout va bien. Je vois l’Europe toujours au bord de la décomposition, sans que l’élan nouveau d’une métamorphose ne se produise. J’observe la domination insolente de la finance sur le monde qui dure, y compris à l’intérieur des partis politiques. Le poids de la dette que l’on fait peser sur nos têtes sans que l’on essaie de réfléchir pour voir si elle est remboursable et quelle est la part justifiée… Enfin, j’ajoute à cette crise économique et de civilisation ce paradoxe incroyable qui fait que l’on continue à apporter comme solution aux pays – qu’on appelle – en voie de développement ou en cours d’émergence, la solution du monde occidental alors que notre civilisation elle-même est en crise. Notre civilisation malade voyez-vous se propose comme une médecine pour les autres ! Elle apporte avec elle la dégradation des solidarités.

 

Votre constat est très sombre

Je ne vois pas, sinon dans l’inespéré, la lueur de l’espoir. Toutes ces conditions critiques provoquent des angoisses tout à fait compréhensibles, car il existe une perte d’espoir en l’avenir. La précarité grandit. Pas seulement chez les jeunes et les vieux, mais aussi au sein des classes moyennes qui se trouvent déclassées. La précarité de tous les êtres humains grandit au rythme de la dégradation de l’état de la planète et au fond cette précarité devient source d’angoisses qui elles-mêmes emportent vers des régressions politiques et psychologiques très graves.

 

Lesquelles ?

Nous en voyons les premiers symptômes avec l’émergence de ceux que l’on appelle sottement les « populistes » car on n’a pas trouvé le mot pour les qualifier. Ce sont des formes de recroquevillées uniquement sur des identités nationales ou raciales, avec des phénomènes de rejet. Regardez la France : les boucs émissaires y prolifèrent. Vous avez un fantasme d’invasion de migrants africains, maghrébins et roms. J’y vois personnellement un signe clair de la dégradation de l’esprit public. Regardez les manifestations contre le mariage pour tous. L’état d’esprit au moment de ce mouvement était tel qu’une grande partie de la population attachée à l’idée du mariage, au lieu d’y voir une extension de la sacralisation du mariage – puisque même les homosexuels en voulaient -, y ont vu une profanation !

Le recroqueviUement a même été plus loin…

Les familles – elles-mêmes en crise depuis des années avec la fin de la grande famille, le fait que les vieux sont éjectés dans des asiles, que les couples se séparent – sont allées chercher de nouveaux fantasmes. Elles se sont jetées sur la rumeur de la disparition de l’enseignement du sexe humain. Tout cela est tout à fait malsain. D’autant plus que ces idées stupides se répandent au milieu d’un vide de la pensée politique, un vide de la pensée sociologique et historique.

Ce que vous appelez notre « somnambulisme » gagne donc du terrain.

Les signes inquiétants se multiplient et s’aggravent. Pendant ce temps, on agite nos gris-gris de la compétitivité et de la croissance. Nous sommes enfermés dans des calculs qui masquent les réalités humaines. On ne voit plus les souffrances, les peurs, les désespoirs des femmes, des hommes, des jeunes, des vieux. Or, le calcul est l’ennemi de la complexité, car il élimine les facteurs humains qu’il ne peut comprendre.

Nous sommes devenus aveugles. Pourquoi ?

On nous a enseigné à séparer les choses et les disciplines. Nos connaissances sont compartimentées. S’il y a toujours eu des phénomènes complexes, cette complexité s’est accrue avec la mondialisation. Résultat, notre pensée s’avère de plus en plus incapable de traiter les problèmes à la fois dans leur globalité et dans les rapports de cette globalité avec les parties. Pour s’en sortir, il nous reste les rapports d’experts, qui sont eux-mêmes des rapports de spécialistes… Et, comme l’on souffre d’une absence de pensée, on arrive à se convaincre que l’on va trouver des éléments d’information à l’intérieur de tableaux remplis de chiffres. Or, plus on a recours aux chiffres pour comprendre la réalité humaine, moins on la comprend, parce que les chiffres ne nous parlent ni des souffrances, ni des humiliations, ni des malheurs, ni de l’essentiel : la solidarité, l’amitié, l’amour.

Serions-nous aveugles et malades ?

C’est un phénomène anthropologique. Heraclite dit : « Eveillés, ils dorment. » Il nous dit cela, parce que dans le fond, l’Homo sapiens est aussi un Homo démens. Il y a une capacité d’illusion et de délire chez l’être humain. Les hommes ont créé des dieux, ils sont nés de nos esprits, et pourtant, à peine nés, nous les supplions, nous les adorons, nous leur léchons le cul et nous tuons s’ils nous demandent de tuer. C’est ça, l’humanité ! C’est une chose bizarre.

 

On apprend et on enseigne donc mal ?

Regardez la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi avons-nous marché comme des somnambules vers cette catastrophe ? La réponse est simple : les sources d’illusion, d’erreurs et de connaissances partiales sont très répandues. A l’époque et à de multiples reprises dans l’histoire, nous n’avons pas fait l’effort de lutter contre les possibilités d’illusion, d’erreurs et de partialités. Il nous manque ce que j’ai appelé la « connaissance de la connaissance ». Résultat, tout le monde tombe dans ces pièges, et nous prenons conscience de la réalité de nos erreurs une fois qu’elles sont très largement commises et qu’il est trop tard pour les réparer. Quoi de plus en plus incapable de savoir et de comprendre ce qui se passe autour de nous. Et comme nous vivons une évolution accélérée des choses et que, dans cette accélération, il est déjà difficile de prendre conscience d’un événement, nous avons besoin d’un certain temps de retard et de recul.

Que nous n’avons pas…

Mais regardez l’état du monde ! Il a énormément changé ! On peut nommer tous ces processus « mondialisation », mais c’est seulement une façon de les nommer. En réalité, rien que dans le cas de la France, nous avons tout de même assisté en un seul demi-siècle à la fin du monde paysan, à l’urbanisation de notre société, à la fin de notre monde industriel, à l’apparition d’une civilisation de services, à une hyperbureaucratisation qui enferme encore plus les gens, à une perte de la notion de solidarité qui nous rend incapable d’être solidaires, pas seulement à l’intérieur de notre propre pays, mais avec tous les autres humains… Les causes profondes de notre aveuglement se combinent et se multiplient. Et c’est vrai, il est difficile de se réveiller.

Nous sommes, dites-vous, dans une nouvelle forme de somnambulisme…

Oui. Le mal du XXe siècle s’est annoncé en 1914. Le mal du XXIe siècle s’annonce dans l’accumulation des nuages noirs, les déferlements de forces obscures, « l’aveuglement au jour le jour », écrivais-je récemment dans une tribune (1). La comparaison ne porte pas sur la nature des événements, qui sont tout à fait différents. Mais il y a quelque chose de commun : c’est la crise économique. Celle de l’avant-guerre a surgi avec une très grande brutalité sur l’Allemagne, qui était le pays le plus industrialisé de l’époque. Vous aviez un phénomène d’aveuglement énorme. En France, on ne s’est pas rendu compte qu’avec Hitler l’Allemagne redevenait une puissance expansionniste qui allait devoir chercher ses colonies dans le monde européen, alors que l’Angleterre et la France les avaient déjà trouvées en Afrique et en Asie. Cet expansionnisme, on pensait pouvoir l’arrêter ou faire des compromis. Or, à chaque fois qu’on a cru l’arrêter, on l’a accru. Regardez l’exemple de Munich. Nous avons nous-mêmes provoqué le pacte germano-soviétique (signé en 1939 entre le IIP Reich et l’URSS, ndlr) qui a tout déclenché. Alors aujourd’hui, certes, il n’y a pas de puissance expansionniste, sauf peut-être la Russie qui souhaiterait retrouver d’anciens territoires. Mais les choses se placent sur un autre plan, notamment à travers des conflits de toutes sortes, avec des connotations ethno-religieuses.

Notre civilisation se cherche-t-elle un cap ?

Il y a eu l’effondrement du communisme. Pas seulement à travers l’implosion de l’Union soviétique, mais avec la fin de cette immense religion de salut terrestre, la seule immédiatement universelle ! Dans le cas du christianisme ou de l’islam – avec leurs bourreaux, leurs martyrs, leurs héros -, il a fallu beaucoup plus de temps. Cette immense religion qu’est le communisme a, donné de l’espoir et une croyance folle. Mais malheureusement pour elle, on pouvait vérifier sur terre qu’elle était fausse, car elle prétendait s’être déjà réalisée. Sa chute a ainsi redonné leurs chances aux religions traditionnelles, dont on ne peut vérifier leur réalisation dans le ciel. Au fond, il y a un besoin de ferveur, de foi et de salut chez l’être humain. Ce besoin est à degrés variables, selon l’individu et selon les périodes. Aujourd’hui, en période de crise, vous pouvez assister à un déferlement des religions, dont certains aspects sont fanatiques, comme la branche « al-qaïdiste » ou les évangéliques américains, et, un peu partout, à des guerres à composante religieuse, depuis la Yougoslavie en 1991 jusqu’au Soudan et au Nigeria aujourd’hui. Si tous ces conflits semblent aujourd’hui localisés, on oublie toutefois que celui de la Syrie est en fait une guerre civile internationalisée. L’Arabie Saoudite, le Qatar, la Russie, l’Iran, les Occidentaux – même chichement -, tout le monde intervient déjà dans cette histoire ! On va vers des conflits à la fois locaux et internationaux, de la même façon que l’a été la guerre d’Espagne à une autre époque (2).

En Ukraine?

On en revient à la question de notre aveuglement. Non seulement l’Europe n’a pas de moyens militaires pour faire pression sur la Russie, mais elle n’a pas du tout envie de mettre en place des sanctions économiques. L’Europe, tout en ayant un discours de matamore à l’attention de Vladimir Poutine, continue de commercer avec la Russie. On menace et on demande du gaz, on vitupère et on offre trois navires de guerre. On n’a pas de stratégie, on n’a pas de pensée, on n’a pas de politique, et cela concourt à l’aggravation des choses.

Où sont les penseurs, les enseignants, les médias, les politiques?

Vous savez, les responsables sont irresponsables. Il y a eu une usure totale de la pensée politique. A gauche, notamment. A droite, il n’y avait pas réellement de besoin. Il leur suffisait d’administrer les choses telles qu’elles sont. Mais, pour tous ceux qui se proposaient d’améliorer ne serait-ce qu’un peu le monde, il y avait besoin d’une pensée. Tout cela s’est vidé. Et non seulement cela s’est vidé, mais ce vide s’est rempli avec de l’économie, qui n’est pas n’importe laquelle. C’est une doctrine néolibéraîe qui s’est prétendue science au moment où les perroquets répétaient que les idéologies étaient mortes parce que le communisme était mort ! Cette nouvelle idéologie portait l’idée que le marché est solution et salut pour tous problèmes humains. Et ces politiques y ont cru. Jusqu’à aujourd’hui où ils rêvent de la croissance… Ils n’ont même pas l’intelligence d’imaginer ce qui peut croître et ce qui peut décroître en essayant ensuite de combiner les deux.

 

Où sont les penseurs, les enseignants, les médias, les politiques ?

Vous savez, les responsables sont irresponsables. Il y a eu une usure totale de la pensée politique. A gauche, notamment. A droite, il n’y avait pas réellement de besoin. Il leur suffisait d’administrer les choses telles qu’elles sont. Mais, pour tous ceux qui se proposaient d’améliorer ne serait-ce qu’un peu le monde, il y avait besoin d’une pensée. Tout cela s’est vidé. Et non seulement cela s’est vidé, mais ce vide s’est rempli avec de l’économie, qui n’est pas n’importe laquelle. C’est une doctrine néolibéraîe qui s’est prétendue science au moment où les perroquets répétaient que les idéologies étaient mortes parce que le communisme était mort ! Cette nouvelle idéologie portait l’idée que le marché est solution et salut pour tous problèmes humains. Et ces politiques y ont cru. Jusqu’à aujourd’hui où ils rêvent de la croissance… Ils n’ont même pas l’intelligence d’imaginer ce qui peut croître et ce qui peut décroître en essayant ensuite de combiner les deux.

Comment notre civilisation peut-elle se réveiller et aller de l’avant ?

Comme souvent dans l’histoire, les forces de changement sont marginales, périphériques et déviantes. Nous les voyons dans le monde et en France. Je pense au courant convivialiste (3), par exemple. Ce courant prône que les gens doivent bien vivre les uns avec les autres. On le retrouve partout où l’on peut noter un réveil de la vitalité créative, comme dans l’agroécologie et ses différents rameaux : l’agriculture raisonnée, le retour de l’agriculture fermière avec l’apport de la science, le bio. Dans le courant de l’économie sociale et solidaire, avec une revitalisation des coopératives et des mutuelles. Dans l’économie circulaire, où les énergies classiques sont renouvelées avec de l’énergie propre. Dans les villes qu’il faut entièrement dépolluer et déstresser, les campagnes qu’il faut révolutionner pour les faire revenir à une échelle humaine et biologique. Une formidable révolution est en marche, mais elle se manifeste par des éléments très dispersés : des petits bouts d’écoquartiers ici, des fermes des Amanins par là (centre d’agroécologie créépar Pierre Rabhi dans la Drame, ndlr)…

Cette transition douce peut-elle suffire ?

Nous partons de quasiment zéro. Nous sommes dans la préhistoire d’un mouvement naissant qui ne demande qu’à se développer. Bien entendu que c’est insuffisaiiL, mais tous les exemples historiques de transformation véritable ont été déviants au départ et parfois même incompris et persécutés. Ce n’est pas seulement vrai pour Bouddha, Jésus ou Mahomet, c’est vrai pour les débuts du socialisme. Marx et Proudhon (économiste français, ndlr) étaient isolés et méprisés par des intellectuels. Même chose pour les débuts du capitalisme. Nous sommes engagés dans une course de vitesse. Et, dans cette course, les processus négatifs sont beaucoup plus rapides que les processus positifs, qui eux-mêmes hésitent, A un moment donné, nous pourrons passer une vitesse supérieure. Ce sera le temps, j’espère, où les idées nouvelles se répandront de façon épidémique.

 

Un exemple ?

Nous sommes, je crois, quelques-uns à penser que les produits de l’agriculture industrialisée sont insipides, standardisés et porteurs de pesticides. Il y a quelques années, un courant de commerce écologique a commencé à se créer. Des magasins bios sont apparus et les grandes surfaces ont commencé a se doter de rayons spécifiques. Ce courant, cherchant une nourriture saine et authentique, a permis l’émergence des Amap (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne) un peu partout. Voyez comme ces phénomènes naissants se développent, s’agrègent. Regardez la ministre de la Santé, Marisol Touraine, qui veut apposer des étiquettes de couleur – des feux tricolores —, selon le degré de sucre des produits. Voilà un chemin ! Ce que je veux dire, c’est qu’il existe un début de prise de conscience malgré l’inertie. Si ce courant continue sa progression, si on limite les grandes surfaces et que l’on rend possible la restitution des commerces de proximité, et que l’on parvient au moment critique où un phénomène micro devient macro, eh bien, y compris sur le plan des idées, les bonnes volontés se rassembleront et se développeront.

Nous n’en sommes pas encore là !

Regardez la favela Conjunto Palmeiras, dans le Nordeste, au Brésil, où l’on a créé une communauté de 20000 habitants dotés d’une monnaie spécifique. Il y a comme ça des exemples incroyables partout dans le monde. Mais on ne les relie pas. On ne les connaît pas. L’avenir va se faire dans la conjonction. Les ruisseaux se rencontrent pour former des rivières, les rivières, des fleuves, et c’est de cette façon que l’on arrive finalement à changer de voie. Mais on ne peut pas changer de voie par décret. Il faut oser aller dans le mouvement avec des chances de réussite et des risques d’échec. Cela ne sera pas la première fois que l’on échoue. Quand j’étais adolescent, j’étais de ceux qui avaient compris qu’il fallait chercher la troisième voie. Pourquoi ? La voie du communisme stalinien n’était pas bien, celle du fascisme non plus, celle de la démocratie était en crise pourrie… Nous cherchions la troisième voie qui permette la liberté, qui soit sociale. La guerre est arrivée et a tout cassé. Je me suis engagé dans la résistance communiste, alors que j’étais antistalinien… Je vous raconte cela, parce qu’il y a des moments où il faut savoir changer de voie. Aujourd’hui, il faut explorer de nouvelles voies ! Est-ce que nous allons réussir ? Je ne sais pas. Mais il faut encourager tous ceux qui veulent aller vers ce chemin, qui acceptent de « conscientiser » – comme peut le faire Terra eco – sur tout ce qui se passe, de la consommation à la production, sur la vie quotidienne et le sens de la vie.

C’est d’une révolution que vous parlez ?

Dans mon ouvrage La Voie, j’ai essayé de montrer qu’il fallait tout réformer en même temps. Et pas seulement sur le plan des objectifs économiques et sociaux, mais aussi notre façon de vivre ! Pas seulement sur un plan subjectif et moral, mais sur la famille, les solidarités, les amitiés et même la mort ! Vous observerez qu’alors que nous sommes ici dans un monde laïc, il n’y a même pas de cérémonie pour accompagner nos morts.

Les Indignés, les « printemps arabes » ont fait long feu…

La tendance lourde nous envoie vers la catastrophe, mais nous avons des signes, malheureusement dispersés et minoritaires, qui nous permettent de penser que nous pouvons apercevoir des voies de salut. A l’époque des printemps arabes, on a eu, comme en 1789, un lever de soleil. Mais la Révolution a ensuite été suivie de la Terreur et de Bonaparte… Alors, ne simplifions pas les choses. Cessons d’applaudir puis ensuite de gémir. Nous sommes dans l’aventure historique, et elle est complexe. Ce qui a manqué aux printemps arabes, qui véhiculaient une magnifique aspiration à la liberté et à la fraternité, c’est une pensée. Une fois la tyrannie cassée, les initiateurs – une jeunesse laïcisée accompagnée de non-laïcs ouverts – se sont retrouvés perdus, divisés. Ils ne savaient plus quoi faire. Pour les Indignés (mouvement qui a vu le jour en Espagne, ndlr), c’est pareil. Ils étaient mus par une aspiration des plus justes, en allant même parfois assez loin, comme aux États-Unis avec le mouvement Occupy Wall Street, maïs i] manquait, là aussi, une pensée.

En France, ce fut le calme plat…

Ici, Nicolas Sarkozy a réussi à tuer le mouvement dans l’œuf. Il y a eu une tentative d’occupation autour de La Défense où des tentes ont été plantées. La police a tout balayé. Vous savez, une bonne dictature sait tuer dans l’œuf la dissidence. Maintenant, il est vrai que nous avons un problème en France. Jusqu’à présent, la jeunesse était de gauche et révolutionnaire. Le symbole, c’était Mai 1968. Or, on a vu pour la première fois une partie importante de la jeunesse dans les manifestations contre le mariage pour tous. Il s’agissait d’une jeunesse de droite et pas seulement extrémiste. Quant à la culture de gauche chez les jeunes, on assiste à son dépérissement. C’est un phénomène que je considère comme catastrophique. Au début du XXe siècle, cette culture était transmise par les instituteurs de campagne, mais il n’y a plus de campagnes, ni d’instituteurs. Les enseignants du secondaire sont aujourd’hui des bureaucrates enfermés dans leur discipline. Les partis politiques qui formaient aux idées d’internationalisme et d’ouverture sur le monde ont soit disparu, comme le Parti communiste, soit se sont dévitalisés, comme le Parti socialiste. Il n’y a plus rien pour entretenir la flamme née en 1789 et qui, à travers des aventures historiques, a toujours ressuscité. Nous faisons partie du désastre. Et il est très difficile de résister.

Contre qui ? Contre quoi ?

On n’a pas trouvé le mot pour qualifier l’ennemi. On l’appelle « populisme ». C’est dommage, parce que c’est un très joli mot. En Amérique latine, les premiers grands mouvements de lutte contre les féodaux et les militaires étaient les mouvements populistes : des mouvements populaires contre les féodalités. Alors, quand je vois qu’ici on prend ce mot-là, ça me fait mal. C’est un contresens à contre-emploi. Vous savez, les grandes batailles se gagnent sur le vocabulaire. Quand on est incapable de nommer correctement les choses, on ne va pas très loin. Moi, je parle d’un vichysme rampant sans occupation. Mais ce n’est pas une vraie définition. Cette deuxième France, vaincue sous la IIIe République et minoritaire, ressort aujourd’hui avec tous ses fantasmes : le racisme, la peur de l’étranger, de l’autre. Avant, c’était l’antisémitisme, aujourd’hui, c’est l’anti-islam. Ce mouvement, qui s’est illustré par la victoire du Front national aux européennes en mai dernier, semble profond. Le terreau d’une insurrection des idées s’est-il évanoui ? Nous sommes dans une époque de régression. C’est ce qui est inquiétant et cela fait partie du courant catastrophiste dont j’ai parlé. L’abstention et le FN se sont partagés la victoire, la démocratie a subi la défaite.

Comment aider à faire basculer les choses ?

Ne cherchons pas de recettes de cuisine. Il n’y a pas de solution, mais il y a une voie. Si on emprunte cette voie, alors tout devient possible. Vous savez, c’est un poète allemand qui a dit : « Le but et le chemin se confondent. » Nous devons nous trouver sur un chemin, et c’est dans ce chemin que les transformations se feront. Alors, tant que les chemins ne sont pas constitués, il faut essayer de livrer un message par les moyens dont on dispose. Dans le temps, des orateurs allaient de ville en ville. Aujourd’hui, on utilise les radios, les revues, Internet… Regardez le message chrétien. Il est parti de Paul. C’est un message qui a incubé pendant trois siècles dans l’Empire romain avant de rencontrer des circonstances favorables, quand la mère de l’empereur Constantin, devenue chrétienne, a fait qu’il se convertisse, ce qui a accéléré le processus. Là, il faudrait que la mère de François Hollande se mette au bio, peut-être ! Il y a donc des événements inattendus, inespérés qui arrivent.

Ce sont les cinq principes d’espérance que vous énoncez dans votre ouvrage La Voie…

Oui. Je suis incapable de les réciter, mais il y a l’inattendu, les capacités créatrices de l’esprit humain, il y a le fait que là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve… Sinon, qu’est-ce qu’on peut faire ? Ne surtout pas se laisser décourager. Continuer.

D’où tirez-vous votre force, Edgar Morin ?

Je crois que, malgré l’adversité, je me sens stimulé de voir que l’on a affaire à deux vieilles barbaries. Celle que l’on connaît, l’ancienne – de la cruauté, de la haine, du mépris -, et la nouvelle – glacée -des calculateurs et des éconocrates. Nous devons résister aux barbaries, qu’elles s’appellent vichysme rampant ou néolibéralisme. Cette résistance me rend vivant. La force qui m’anime vient d’une certitude. Je sens présente en moi l’humanité dont je fais partie. Non seulement je suis une petite partie dans le tout, mais le tout est à l’intérieur de moi-même. C’est peut-être cela qui me donne l’énergie de continuer sur la voie qui est la mienne. Et à un moment donné, sans que vous ne sachiez pourquoi, c’est comme une catalyse, quelque chose se passe, se transforme, bascule… C’est cela, l’espoir.

Et l’humanisme?

Ce que j’appelle l’humanisme va plus loin que de considérer que tout être humain peut être reconnu comme tel. Le mot « reconnaissance » est un mot très important. Réfléchissez à cela : être « reconnu » dans sa qualité humaine… Montaigne a dit : « Je vois en tout homme mon compatriote ». C’est une chose fondamentale qu’il faut maintenir contre vents et marées, surtout à une époque régressive comme la nôtre, où le somnambulisme est de retour. Pour moi, l’humanisme va toutefois au-delà. C’est le sentiment que je fais partie d’une aventure qui est l’aventure humaine. Une aventure incroyable sortie de l’hominisation de la Préhistoire, de la chute des empires… Parvenue jusqu’à nos jours où les possibilités scientifiques permettent une vitesse vertigineuse de l’information. Nous sommes dans cette aventure inouïe et encore inconnue, Et, dans cette aventure, je crois qu’il faut jouer ce rôle que l’on peut assumer : la solidarité.

 

La transition est donc possible ?

Pensez à l’Europe médiévale qui est passée en quelques siècles de l’obscurité à l’Europe moderne. Vous aviez un monde féodal et, à partir du XIIIe siècle, tout cela a commencé à s’agiter. Les nations modernes se sont formées, les villes se sont élevées, le capitalisme s’est développé, avec la Renaissance, la pensée a grandi et dans tout ce processus sont apparues les sciences, les techniques, la machine à vapeur… Aujourd’hui, ce que j’appelle la métamorphose de notre société doit se faire à l’échelle de la planète. Une société-monde doit naître en respectant les différences, les nations, les territoires. Et, pour avancer sur ce chemin, il faut penser des vérités contraires : la croissance et la décroissance, par exemple. Ou le fait que plus on mondialise, plus on doit sauver les territoires dans leur singularité. Ce chemin est donc très difficile et il faut pour l’emprunter parvenir à un niveau de pensée que le monde de l’élite intellectuelle, malheureusement, ne favorise pas. Au contraire, il encourage les idées particulières. Quant à la philosophie officielle… C’est malheureusement une philosophie qui encule les mouches.

Edgar Morin, la poésie peut-elle nous sortir de notre somnolence ?

(Sourire) La vie a deux pôles : le prosaïque – les choses qui nous emmerdent et que nous sommes contraints de faire pour survivre – et le poétique. Or, la vie, c’est la poésie ! C’est de l’effusion, de la communion, de l’amour, de la fraternité. Et c’est précisément cette poésie que les politiques ont perdue de vue. Donnons un sens prophétique au vers d’Hôlderlin : « Poétiquement l’homme habite la terre » !

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EDGAR MORIN

Philosophe et sociologue, il a résisté au stalinisme, au nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale, à la guerre d’Algérie et à bien d’autres formes de barbarie.

EN DATES

1921 Naissance à Paris
1939 Rejoint la Résistance, puis entre au Parti
communiste, avant d’en être exclu en 1951
1977 Publication du premier tome de
La Méthode (Le Seuil)
2011 Publication de La Voie (Fayard)
Septembre 2014 Publication de Enseigner
à vivre
(Actes Sud)

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ARTE : dépression maladie ou malaise dans notre civilisation ?

Enquête de qualité. On y voit entre autre Allan Francès, l’auteur du DSM-4 ayant depuis quatre ans abandonné son navire, expliquer les raisons de son tardif retournement.

On y voit briller l’absence de la solution psychothérapique relationnelle.

[Image : Sans titre]

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Élisabeth Roudinesco au Salon du livre

Salon du livre de la porte de Versailles 2015

Rencontre avec Élisabeth Roudinesco

ENTRETIEN AVEC CHRISTINE LECERF


Dimanche 22 mars, 15:00-16:00

Salle Nota Bene (A 64)

À l’issue du débat, Élisabeth Roudinesco signera ses livres au stand des éditions du Seuil
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