Autre pourrait être le monde

autre pourrait être le monde

par Jean Cooren

l’acte analytique comme lieu de résistance

La parution en mars dernier de mon ouvrage Autre pourrait être le monde – psychanalyse et démocratie, suscite en divers lieux questions, remarques, commentaires et critiques que je trouverais dommage de ne pas partager. Cet ouvrage fait suite à L’ordinaire de la cruauté paru cinq ans auparavant (Hermann 2009). Ces deux livres posent l’acte analytique comme lieu de résistance naturelle à ce que Nathalie Zaltzman désignait comme «l’ esprit du mal» et ils engagent une réflexion sur ce que pourrait être une démocratie différente.

En cette cette période pour le moins troublée, la référence à la psychanalyse apparaît précieuse pour déchiffrer certaines racines actuelles du Malaise dans la Culture, et pour parvenir à y faire face, au moins en pensée et par la parole.

pouvoir occulte

L’économie libérale prend de plus en plus le pas sur le Politique, c’est le cas en Europe en ce moment (primat des banques, évaluations comptables, licenciements, institutionnalisation du chômage, disparition du service public, maltraitance de la folie, migrants, Roms, Grexit, etc.). Devenue pouvoir occulte, elle organise sous divers prétextes l’indifférence collective vis à vis d’événements scandaleux : noyades, errances, humiliations, exclusions, colonisations en tous genres. Et elle se montre capable d’entretenir par l’incitation à une consommation effrénée le repli sur soi sans autre perspective d’avenir.

poser des balises

Nous avons besoin de réfléchir ensemble et de poser des balises différentes. Comment par exemple penser en référence au savoir analytique la peur du terrorisme, l’exclusion, le chômage, la guerre ou le nationalisme ? Comment rendre compte de ce que ces dérives supposent de déni des formations de l’inconscient ?

justice, hospitalité, solidarité

La psychanalyse a le mérite de redonner une place essentielle au Politique, à la parole qui s’oppose à ce strict horizon comptable qu’un libéralisme exacerbé voudrait imposer à la collectivité. En déconstruisant dans le transfert les manquements, les contradictions, les oublis, leur lien avec l’histoire de chacun, et en révélant la volonté de pouvoir qui les dissimule, elle apporte un savoir différent, elle redonne du sens à l’écriture de la parole et à son déchiffrage, elle explore aussi les voies de l’utopie autour de référents tels que Justice, Hospitalité, Solidarité.

démocratie

La psychanalyse se retrouve alors très proche d’une conception toujours en devenir de la démocratie, bien différente de celle du formalisme institutionnel qui désespère toute idée de changement.

rencontre débat à Lille

Si ces questions vous intéressent et que vous en avez la possibilité, je vous invite à participer à la rencontre organisée par l’association Patou dans le cadre des après-midis de la bibliothèque au 23 rue Malus à Lille le samedi 12 septembre à partir de 14 h 30. Vous pouvez aussi le faire savoir autour de vous (entrée libre et gratuite) .

Afin de laisser la plus grande place à la spontanéité dans le débat, deux discutants l’introduiront à leur manière. Il vous est possible aussi de m’adresser au préalable quelques remarques ou questions écrites.


Autre pourrait être le monde est disponible chez votre libraire préféré, mais aussi à la Presse, 155 rue du Faubourg de Roubaix à Lille, ou au Furet, ainsi que dans les divers sites de vente par internet.


Le Corbusier en fasciste

Le Corbusier, un fasciste.

par Michel Rotfus

pourquoi ce silence ?

La commémoration du cinquantième anniversaire de la mort de Le Corbusier donne lieu à un concert d’encensement.

Trois livres(1« )s’en démarquent et montrent comment Le Corbusier s’est compromis avec le fascisme français, et a été profondément antisémite, et comment ses convictions ont marqué en profondeur sa pensée architecturale et urbanistique.

Il ne s’agit pas là de rumeurs mais de faits avérés. Pourtant, l’exposition « Le Corbusier, mesure de l’homme » au Centre Pompidou, pas plus que la Fondation Le Corbusier n’en disent un mot. Pourquoi ce silence ?

divine surprise

À 30 ans, en 1917, installé à Paris, il rêve, de jouer un rôle actif dans la reconstruction. Pendant 28 ans, où il bâtit une quinzaine de villas, et quelques immeubles, il multiplie des projets radicaux. Ses amis les plus proches sont fascistes, vichystes et antisémites, comme lui. Ils appartiennent tous à la frange d’extrême droite des émeutiers du 6 février 1934 qui pour Le Corbusier, furent «le réveil de la propreté». En 1940, il écrit à sa mère : (la défaite est une) «miraculeuse victoire. Si nous avions vaincu par les armes, la pourriture triomphait, plus rien de propre n’aurait jamais pu prétendre à vivre».

il s’est fait un vrai miracle avec Pétain.

Et encore, peu après le vote sur le statut des juifs : « Les juifs passent un sale moment ! Leur soif aveugle de l’argent avait pourri le pays ! »
«L’argent, les Juifs, la franc-maçonnerie, tout subira la loi juste. Ces forteresses honteuses seront démantelées.» Et aussi : « Hitler peut couronner sa vie par une œuvre grandiose : l’aménagement de l’Europe ». Et encore : «Il s’est fait un vrai miracle avec Pétain. Tout aurait pu s’écrouler, s’anéantir dans l’anarchie. Tout est sauvé et l’action est dans le pays.»

acteur ?

En sera-t-il acteur ? Il rejoint Vichy dès 1940, y retrouve ses amis et devient conseiller pour l’urbanisme auprès du gouvernement. Aucun de ses projets ne sera retenu. Il publie Urbanisme de la Révolution nationale, Sur les quatre routes, Destin de Paris, la Maison des hommes, nourris d’obsessions hygiénistes et de régénérescence de la race. La perspective des grands ensembles d’immeubles linéaires sans rues, issue des vues aériennes, y réduit les hommes à des silhouettes interchangeables : «L’animal humain est comme l’abeille, un constructeur de cellules géométriques». Sa standardisation a d’abord valeur morale : «On fait propre chez soi. Puis on fait propre en soi.»

Alexis Carrel

eugénisme négatif

De retour à Paris en 1942, il devient conseiller technique d’Alexis Carrel et travaille à sa fondation. Qui est Alexis Carrel ? Pionnier de chirurgie vasculaire, il a reçu le prix Nobel de médecine en 1912. Il a adhéré au parti fasciste de Doriot, le PPF, et a milité en faveur de l’eugénisme. Pétain lui confie la direction d’une Fondation pour l’étude des problèmes humains. Son livre L’homme cet inconnu connut un succès mondial. Il y développe un eugénisme négatif, c’est-à-dire le projet de l’élimination pure et simple d’humains estimés indésirables. Il propose le conditionnement par le fouet et l’euthanasie pour les plus criminels, aliénés compris. Dans la préface à l’édition allemande de 1936, il écrit : « En Allemagne, le gouvernement a pris des mesures énergiques contre l’augmentation des minorités, des aliénés, des criminels. La situation idéale serait que chaque individu de cette sorte soit éliminé quand il s’est montré dangereux. »

C’est cet homme-là dont il partagera les idées eugénistes, que Le Corbusier a admiré et à qui il a emprunté son lamarckisme en considérant que les qualités des individus s’acquièrent en fonction de l’influence du milieu : l’urbanisme et l’architecture deviennent un modelage de l’homme de l’homme nouveau.

radieuses les cellules

Il met au point le Modulor, nouveau nombre d’or de l’espace architectural, mesure idéale de l’espace idéal à partir d’un corps idéal enfermé dans des cellules « radieuses », écrasantes de béton et de verre, aux proportions idéales calculées, d’où toute notion de jouissance et de simple plaisir ont disparu en faveur de la fonctionnalité et de sa froideur(2« ).

nouvelle vie, nouvelle identité

En avril 1944, il découvre soudain que les temps changent. «La page tourne et il faut se décider à l’admettre ! » Sa seconde vie commence, il maquille son passé et échappe à l’épuration(3« ). Appelé et soutenu par Claudius-Petit, responsable de la reconstruction de la France, il mettra en œuvre ses anciennes idées et sera même promu président de la Commission d’urbanisme du Front national des architectes, issu de la Résistance. Admiré par Malraux, il incarnera désormais le génie de la France gaulliste.

tentative de masquage

Devant ce type de révélations, se produit un phénomène que l’on commence à bien connaître : les disciples et admirateurs tentent de masquer la profondeur et la gravité de l’errance. Il aurait fait comme tous les autres, car c’était l’esprit d’une époque qui voulait cela. Mais son œuvre reste celle d’un humaniste, d’un poète, d’un génie créateur !

Chemetov, mauvaise foi ou ignorance

Ainsi Paul Chemetov tout récemment(4« ). Ne reculant pas devant le paradoxe, il commence par nier (« Le Corbusier n’est pas un fasciste ») pour reconnaître ensuite qu’il l’a été mais pour l’excuser en arguant de l’air du temps (« c’est l’époque qui voulait cela, le contexte était compliqué »). Il minimise ensuite la gravité des faits : pourquoi lui reprocher en particulier d’avoir été vichyste puisque à cette époque, tous les architectes l’étaient. Syllogisme qui s’appliquerait d’ailleurs à lui-même : puisqu’à cette époque tous les architectes étaient vichystes, lui-même, Paul Chemetov vivant à cette époque l’aurait été également, ce qui montre bien à quel point cela est sans importance. Mais la procédure d’absolution ne s’arrête pas là : pourquoi lui reprocher d’avoir écrit et publié sous Vichy quand d’autres comme Sartre et Camus l’ont fait ?! Paul Chemetov qui a déclaré « Le monument de la France c’est sa langue », devrait savoir ce que parler veut dire et ce que veut dire ce qu’il dit quand il parle(5« ). Il ne dit pas un mot sur ce que chacun de ces trois auteurs, – Le Corbusier, Sartre et Camus -, a écrit et publié alors. Il faut une bonne dose de mauvaise foi ou d’ignorance pour proposer une telle équivalence entre les livres du Corbusier de cette période, qui sont ouvertement et explicitement fascistes, et des livres comme L’Être et le Néant, L’imaginaire, Les mouches, ou Huis clos pour Sartre, et La peste ou L’étranger pour Camus. Pourquoi ne pas prétendre, tant qu’à faire, que Sartre et Camus ont été maréchalistes et qu’ils se sont précipités à Vichy dans l’espoir d’y faire carrière en saluant et Pétain et Hitler. Ou bien que, comme Le Corbusier, ils ont été antisémites, eugénistes rêvant d’assainir l’espace public en le débarrassant des catégories nuisibles.

L’entreprise de sauvetage ne peut avoir lieu qu’au prix de cette dénégation qui n’est une falsification massive. Le « gain » de cette opération, reste d’avoir proposé que Le Corbusier soit comparable à Sartre et à Camus, et qu’il soit leur équivalent, ce qui frise l’abjection.

analogie

Georges Mauco

Un semblable destin s’est trouvé joué, de la même manière, à la Libération. Il est difficile de ne pas penser à Georges Mauco. Celui-ci fut le seul psychanalyste de l’histoire du freudisme français à avoir été collaborationniste de 1939 à 1944. Non content d’adhérer au régime de Vichy, il publia des textes violemment antisémites et témoigna devant la Cour suprême de justice de Riom(6« ) en août 1941 contre le « danger juif ». Formé aux travaux de la pédagogie psychanalytique, (en particulier par l’œuvre de René Spitz), puis analysé par René Laforgue, il se fit connaître comme démographe. Dans ses ouvrages, dès 1933, il prônait déjà des thèses racistes et nationalistes sur la « hiérarchie des ethnies », en soutenant que certains étrangers n’étaient pas intégrables à la société française : les Africains, les Asiatiques, les Levantins, dont les juifs. Pendant l’occupation, son racisme s’exalta en antisémitisme en collaborant avec Georges Montandon(7« ) à la revue L’ethnie française, officine de propagande antisémite de Vichy qui dénonçait le « type juif » selon les critères nazis. Mauco y publia en particulier deux articles où, à la lumière de la psychanalyse, il dénonçait la « névrose juive ».

Comme le fit Le Corbusier, à la Libération, il parvint à dissimuler son passé collaborationniste et antisémite, échappa à l’épuration et réussit à se faire nommer par le général De Gaulle, secrétaire du Haut comité de la population et de la famille. Il effectua un changement brutal de personnalité en devenant un philanthrope, humaniste, soucieux du bonheur de l’enfance en détresse.

les Centres Claude-Bernard

La suite appartient déjà à notre présent : En 1946, il créa la première consultation psychopédagogique de France dans les locaux du lycée Claude-Bernard. Ainsi commença l’aventure des centres Claude-Bernard, la première consultation psychopédagogique avec pour objectif d’agir sur l’inadaptation scolaire par des interventions thérapeutiques inspirées de la psychanalyse, hors du monde hospitalier, médical ou psychiatrique, mobilisant autour de lui des figures importantes de la psychologie clinique et de la psychanalyse des enfants comme Daniel Lagache, Juliette Favez-Boutonnier, Françoise Dolto, Didier Anzieu. Membre de l’International Psychoanalytical Association et de l’Association Psychanalytique de France, il publia plusieurs livres de vulgarisation et se trouva comblé d’honneurs au moment de sa mort.

Son passé de collaborationniste et d’antisémite activiste fut révélé pour la première fois par l’historien Patrick Weil (8« ) en 1991, puis par Élisabeth Roudinesco.(9« )

Sur le site du Centre Claude-Bernard, on peut en lire l’historique, où le nom de Mauco figure sans plus entre ceux de Diatkine et de Pontalis :

« Créé en 1946, sous le double parrainage du Ministère de la Santé et de l’Education Nationale, la première implantation a eu lieu dans les locaux du Lycée Claude Bernard dans le 16ème arrondissement de Paris, d’où son nom. Messieurs Anzieu, Berge, Debesse, Diatkine, Mauco, Pontalis…, Mesdames Decobert, Dolto, Favez Boutonnier … en furent les pionniers. Il s’agissait alors de venir en aide aux enfants et aux adolescents qui avaient du mal à reprendre leurs études après la période troublée de la guerre, sans les séparer de l’école et de leur famille. Les progrès réalisés entre les deux guerres en psychologie, en psychanalyse et en pédagogie, devaient être à la base de traitements nouveaux. Leur but : comprendre et traiter les symptômes d’inadaptation en les resituant dans l’ensemble de la personnalité de l’enfant et dans son contexte familial et social. Ils furent appelés psychopédagogiques dans un premier temps, puis médico-psycho-pédagogiques à partir de 1963, pour bien mettre en évidence cette alliance toujours recherchée entre la médecine, la psychologie, la psychanalyse et la pédagogie. Le Bureau d’Aide Psychologique Universitaire (BAPU) fut ouvert en 1966 à destination des étudiants. »

Cet ancien démographe, raciste et antisémite, engagé dans la collaboration, est devenu par la grâce d’un soudain changement de personnalité et d’un soutien inattendu du général de Gaulle, le fondateur de la première consultation psychopédagogique en France.

Il ne peut être question de faire la moindre comparaison entre les réalisations de Mauco et celles de Le Corbusier. La ressemblance de leur destinée suffit à elle seule à nous interpeler ici, même s’ils ne sont pas les seuls à avoir effectué un tel changement dans leur identité et leurs engagements.

Martin Heidegger

véritable désastre de la pensée
Mais c’est vers Martin Heidegger qu’il faut se tourner maintenant : l’histoire de l’introduction et de la réception de son œuvre et de sa personne en France, est à bien des égards paradigmatique de ces débats, conférences, colloques et livres qui vont désormais foisonner pour expliquer que, pour l’architecte comme pour le philosophe, ce que Heidegger nomma de façon quelque peu perverse sa « grosse bêtise » n’a été qu’une erreur de parcours. La récente parution en Allemagne, des Cahiers noirs de Heidegger par Peter Tawny(10« ) montre qu’il n’en est rien mais que son profond antisémitisme et son engagement résolu dans le national-socialisme fut un véritable désastre de la pensée.

efforts pour sauver le Maître

Certains, on l’a vu, s’emploient déjà à dédouaner Le Corbusier. La question n’est pas seulement de savoir ce qu’ont été, dans leur réalité historique, sa pensée et son œuvre, coupées en deux par ce spectaculaire changement d’identité. Elle concerne aussi les efforts qui vont se multiplier désormais pour « sauver » le Maître.

Mais il faut le dire : Le Corbusier est à l’architecture ce que Martin Heidegger est à la philosophie : un homme qui s’est gravement fourvoyé et dont l’œuvre est à réévaluer.

  • 1
    – François Chaslin, Un Corbusier, Seuil, mars 2015.
    – Xavier de Jarcy, Le Corbusier, un fascisme français, Albin Michel, 2015.
    – Marc Perelman, Le Corbusier, Une froide vision du monde, Michalon, 2015.

    Les citations de Le Corbusier sont empruntées à ces trois livres.

  • 2 Partiellement inexact selon moi : sa cité radieuse est un village, où la rencontre préside à la vie courante. PHG
  • 3 Il fallait préserver les élites pour la reconstruction. Quantité d’intellectuels pourtant impliqués de façon indéniable dans le fascisme et la collaboration trouvèrent là un contexte qui favorisa une nouvelle naissance et une nouvelle identité. Pour Le Corbusier, il n’y eut même pas d’éponge à passer : il n’y avait rien à effacer.
    Voir :
    – Peter Novick, L’Épuration française, 1944-1949, Paris, Balland, 1985.
    – Laurence Bertrand-Dorléac, Histoire de l’art, Paris 1940-1944, Ordre national – Traditions et Modernités, Paris, Publications de la Sorbonne, 1986.
  • 4 Paul Chemetov, architecte et urbaniste. Voir Le Monde, 30 avril 2015.
  • 5 « Les Présidents bâtisseurs», Public Sénat, 15/12/2012.
  • 6 Ce procès, voulu par les dirigeants du régime de Vichy et en particulier par Pétain, avait pour but de démontrer que les dirigeants de la de la IIIème. République, étaient coupables de la défaite militaire de 1940. La Cour suprême de Justice siégea du 30 juillet 1940 jusqu’en avril 1942. Les inculpés furent principalement Léon Blum, Édouard Daladier. Ceux-ci retournèrent l’accusation contre les autorités militaires, incapables de préparer et de conduire cette guerre. Si bien que ce procès, quoiqu’animé d’une volonté de revanche contre la démocratie et la République, dût être suspendu. En 1942, le gouvernement décida son interruption.
  • 7 Médecin spécialiste des maladies tropicales, devenu ethnologue, professeur à la chaire d’ethnologie de l’École d’anthropologie, Georges Montandon a créé la revue L’Ethnie française, spécialisée dans le racisme et l’antisémitisme le plus extrême. Il préconise en 1938 la mise à l’index du Juif, la création d’un « État israélite », l’exécution des juifs qui ne se soumettraient pas à la règle de préservation de la race aryenne. Un mois après l’entrée en vigueur de la loi de Vichy sur le statut des juifs, il publie le fascicule Comment reconnaître le Juif ? Il participera avec la S.S. à la déportation des Juifs et à la Solution finale. Il sera exécuté par des résistants en 1944. Tel est l’homme avec qui Mauco a collaboré.
  • 8 Voir son article : Racisme et discrimination dans la politique française de l’immigration : 1938-1945/1974-1995. Vingtième siècle. Revue d’histoire. Année1995. Volume 47. pp. 77-102.
    http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/xxs_0294-1759_1995_num_47_1_3182
  • 9 « Georges Mauco (1899-1988) : un psychanalyste au service de Vichy. De l’antisémitisme à la psychopédagogie », in L’Infini, 51, automne 1995.
  • 10 Peter Trawny, Heidegger et l’antisémitisme. Sur les Cahiers noirs. Traduit par Julia Christ et Jean Claude Monod. Seuil.

La petite usine de Michel Onfray

La petite usine de Michel Onfray

11 juin 2015
Par Nicolas Chevassus-au-Louis
offert par Mediapart.

Mediapart et les éditions La Découverte lancent la Revue du Crieur, des enquêtes sur les idées et la culture, en librairie et en Relay ce jeudi 11 juin. Nous publions aujourd’hui l’une de ces enquêtes, consacrée à Michel Onfray. L’homme qui « secoue la France », dixit Le Point, est surtout un habile entrepreneur de soi dont Le cosmos – titre de son dernier livre – est minutieusement organisé.

Les vulcanologues distinguent deux types de volcans : les effusifs, dont s’écoulent presque continuellement des coulées de lave fluide. Et les explosifs, silencieux pendant des décennies, des entrailles desquels jaillissent de temps à autre pierres, nuées ardentes et fumées toxiques. Michel Onfray, qui disait dans le premier tome de son journal son « désir d’être un volcan », constitue à lui seul une troisième catégorie, combinant les propriétés des deux premières.

Du mont Onfray s’écoulent en permanence depuis un quart de siècle des flots de prose : sur les cinq seules dernières années, seize livres totalisant un peu plus de 4 000 pages, sans compter préfaces et postfaces, tribunes et chroniques, dont notre philosophe est tout aussi prolixe. À ce flux continu, s’ajoutent d’imprévisibles et violentes explosions médiatiques, qui voient Michel Onfray saturer quelques jours durant radios, télévisions, presse et internet par ses déclarations à l’emporte-pièce. Ainsi de l’aimable qualificatif de « crétin » adressé récemment à Manuel Valls qui lui reprochait d’avoir déclaré préférer « une analyse juste d’Alain de Benoist [un des théoriciens de la très droitière nouvelle droite dans les années 1970, NDLR] à une analyse injuste de Minc, Attali ou BHL ».

D’effusions en éruptions, de succès de librairie en tonitruantes polémiques, Michel Onfray s’est taillé une place à part dans le cercle très restreint des philosophes médiatiques. Né en 1959, il en est le benjamin. Le seul à ne pas vivre à Paris, par fidélité à sa Normandie natale. Le seul à ne pas être passé par l’École normale supérieure ou l’agrégation de philosophie. Le seul à n’avoir jamais enseigné dans le supérieur. Le seul à ne pas fréquenter mondanités et colloques, leur préférant un patient travail associatif au sein des deux universités populaires qu’il a créées dans sa région natale. Le seul à se revendiquer d’une gauche antilibérale, à défendre Pierre Bourdieu, à s’honorer de ses origines populaires…

Cette aura de rebelle, savamment cultivée, lui vaut un public fidèle. Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut, André Comte-Sponville ou Luc Ferry ont des lecteurs. Michel Onfray, lui, a des fans. Son cours de philosophie du lundi soir à l’université populaire de Caen fait invariablement salle comble depuis treize ans. Impossible d’espérer y entrer sans arriver avec au moins une demi-heure d’avance. Les enregistrements de ses cours formant sa Contre-histoire de la philosophie (300 heures à ce jour, diffusés chaque été sur France Culture) approchent les 900 000 ventes de CD. « Cela ne relève pas des ventes “normales” en philosophie/sciences humaines, mais d’un phénomène de société », observe Patrick Frémeaux, son éditeur sonore.

Fac similé de la couverture de la thèse de Michel Onfray

Le phénomène éditorial Onfray débute en 1988 par un banal envoi de manuscrit par la poste. Michel Onfray vient de soutenir un doctorat de troisième cycle en philosophie – Les implications éthiques et politiques des pensées négatives de Schopenhauer à Spengler (1818 à 1918) – à l’université de Caen. Il est professeur de philosophie au lycée technique privé Sainte-Ursule de cette même ville. Il habite à Argentan, petite ville située à une soixantaine de kilomètres au sud de Caen, dans les terres. Il n’a aucune relation parisienne. Son premier article, il l’envoie à L’Orne littéraire. Son premier livre, une étude très fouillée consacrée à la figure oubliée du philosophe nietzschéen Georges Palante, à un petit éditeur d’Ille-et-Vilaine[1].

Mais Onfray a d’autres ambitions pour son deuxième livre, Le Ventre des philosophes. Critique de la raison diététique, un essai plaisant qui relie avec humour les positions philosophiques d’auteurs classiques à leurs préférences alimentaires. Il envoie le manuscrit à trois éditeurs parisiens. Chez Grasset, Jean-Paul Enthoven flaire le bon coup et signe immédiatement un contrat au jeune auteur. Il lui donne aussi un conseil : se mettre en scène, se raconter. Michel Onfray, qui a la plume facile (il a écrit le livre en quatre jours, assure-t-il) ne rechigne pas à s’exposer ainsi.

Dès les premières pages du Ventre des philosophes, il raconte ce qu’il a depuis raconté cent fois : son père ouvrier agricole, sa mère femme de ménage, l’expérience vécue de la pauvreté et des fins de mois difficiles, le placement dans un pensionnat catholique, l’infarctus qui le frappe à vingt-sept ans… Le ton de Onfray, mélange d’autobiographie et de glose philosophique est déjà là, dès le premier livre. La puissante machine Grasset se met alors en route : passages à la télévision, articles de presse élogieux. Ses deux livres suivants – Cynisme. Portrait du philosophe en chien, en 1990, puis L’Art de jouir. Pour un matérialisme hédoniste,en 1991 – sont sélectionnés pour le prix Médicis de l’essai, qu’il finit par obtenir en 1993 pour La Sculpture de soi. La morale esthétique.

Tous ces livres sont publiés dans la collection « Figures » que dirige Bernard-Henri Lévy, pourtant cible privilégiée des philippiques d’Onfray. Ce dernier participe aussi au début des années 1990 à La Règle du jeu, la revue que vient de créer BHL, et fait son entrée au comité de rédaction en 1991. Il en restera membre jusqu’à un changement de formule de la revue en 1998. « Je n’y suis allé que deux fois, et j’ai vite vu comment fonctionnait le milieu intellectuel parisien. Je ne m’y sentais pas du tout à ma place », assure-t-il aujourd’hui. Cela ne l’empêche pas de publier six articles dans La Règle du jeu. L’un d’eux attaque avec virulence les écologistes, alors en pleine ascension électorale[2]. Il ne manque pas de se prévaloir d’avoir publié des articles « dans la revue de Bernard-Henri Lévy » lorsque, sur le plateau télé de Ciel mon mardi (19 mai 1992), il étrille Antoine Waechter, Dominique Voynet et Brice Lalonde, les trois dirigeants écologistes d’alors, qu’il accuse avec véhémence de « prêcher une nouvelle religion culpabilisante » interdisant de jouir.

BHL en 2011

« Je me suis fait instrumentaliser par Grasset. On envoyait Michel Onfray au front comme un fantassin de l’équipe BHL », explique aujourd’hui Onfray qui avoue n’être « pas fier » de cet épisode. Il n’empêche qu’il doit le lancement de sa carrière à BHL et à son ami Jean-Paul Enthoven, incarnations de cette gauche caviar qu’il déteste. On trouve du reste traces de l’influence de BHL dans l’Onfray de 2015 : même goût immodéré de la télévision, même sens de l’apparence et du spectacle – aux chemises blanches déboutonnées du premier répondent les invariables tenues noires du second –, même sérieux inébranlable, même manichéisme des analyses, même aversion pour le doute… On reviendra sur ces deux derniers points.

Le Normand qui part à l’assaut de Paris en 1989 n’a guère d’aversion pour les mondanités parisiennes qu’il fustige aujourd’hui. Il y a du Rastignac chez le jeune Onfray. Lorsque la très sélecte Revue des deux mondes lui propose d’y tenir un bloc-notes, en 1994, il accepte volontiers. Mais le rédacteur en chef de la revue, Jean Bothorel, n’est guère convaincu par les vingt feuillets qu’il reçoit chaque mois d’Onfray : « Textes confus, touffus, d’un graphomane. Sa plume courait à perdre haleine derrière ses “maîtres”, une plume qui copiait, recopiait », dégageant « une impression de fricot relevé par une sauce pseudo-philosophique ». La rupture se produit en janvier 1995. « Il s’avisa de nous offrir une variation de ce qu’il nomma “libertinages solaires”, et de nous dispenser des cours de maintien sexuel sur un ton doctoral[3] », raconte Bothorel. Incompatibilité d’habitus entre le chroniqueur littéraire du Figaro et le professeur du lycée technique de Caen ? Peut-être. Toujours est-il que Onfray s’empresse de publier son texte refusé dans L’Infini, la revue dirigée par Philippe Sollers, autre éminence des mondanités littéraires parisiennes.

[1] M. Onfray, Georges Palante. Essai sur un nietzschéen de gauche, Folle Avoine, Bédée, 1989.
[2] M. Onfray, « Critiques de la raison bucolique », La Règle du jeu, n°4, pp 76-98, 1991.
[3] J. Bothorel, Chers imposteurs, Fayard, 2008.

Le « gastrosophe » et l’enseignant

Tel est le Onfray première manière : dandy, hédoniste revendiqué, et particulièrement versé dans la gastronomie qu’il rebaptise « gastrosophie ». On le voit ainsi publier une Théorie du Sauternes (Mollat, 1996), fréquenter assidûment les domaines bordelais, y obtenir le prix de l’Académie du vin de Bordeaux pour La Raison gourmande (Grasset, 1995), préfacer le Guide Hachette des vins… Et se tenir soigneusement à l’écart des grands mouvements sociaux de novembre-décembre 1995 qui divisent les intellectuels.

Mais Onfray ne tarde pas à se dire qu’il ne peut se contenter d’être le philosophe de la bonne chère. Hasard du calendrier ? C’est juste avant le trentième anniversaire de Mai 68 qu’il publie sa Politique du rebelle (Grasset, 1997),qui lui vaut de débattre sur les plateaux télé avec Daniel Cohn-Bendit. Sur fond d’émergence de l’altermondialisme, la gauche radicale a alors le vent en poupe. Onfray s’en veut un des penseurs, lui apportant sa petite musique libertaire. Lors de la campagne présidentielle de 2002, il vote pour Olivier Besancenot. Le facteur alors inconnu, présenté par la LCR, obtient un inattendu 4,2 % des suffrages.

Mais ce que tout le monde retient de cette élection est le face-à-face du second tour opposant Jacques Chirac à Jean-Marie Le Pen. « Les inquiétudes d’un Auguste Blanqui sur la pertinence du principe du suffrage universel dans le cas, en son temps, d’un peuple illettré, inculte […] mais appelé à donner son avis lors d’une consultation électorale, se retrouvaient, à mon avis, dans la configuration postmoderne d’un peuple illettré, inculte, entretenu dans l’obscurantisme par le système économique libéral présenté comme l’horizon indépassable par la droite et la gauche de gouvernement », constate alors Onfray[1]. C’est ce peuple illettré qu’il entreprend d’éclairer. À la fin de l’année scolaire 2002, il démissionne de l’Éducation nationale – ses droits d’auteur conséquents et la mensualité que lui verse Grasset suffisant à ses besoins – et annonce son intention de créer une université populaire à Caen.

L’initiative mérite qu’on s’y arrête, car elle marque un tournant dans la carrière de Onfray. Fini le gastrosophe dissertant sur le Sauternes. Le second Onfray se veut social, rebelle, radical, reprenant du mouvement ouvrier du xixe siècle la tradition de l’éducation populaire nouant un lien entre intellectuels et prolétaires. Les principes de l’université populaire de Caen (qui a depuis fait des émules à Lyon, Avignon, Grenoble ou Roubaix, pour ne citer que celles qui fonctionnent toujours) sont simples : bénévolat des enseignants – qui ne sont que défrayés de leurs éventuels frais de transport –, gratuité totale, absence d’examens comme d’inscriptions, et cours de deux heures, la première pour l’exposé, la seconde pour la discussion.

L’affluence est immédiatement au rendez-vous : 10 000 personnes dès la première année. Et un immense succès médiatique à la clé. Il suffit, pour s’en rendre compte, de consulter l’Inathèque, la base de données qui recueille le dépôt légal des émissions des radios et télévisions depuis 1995. Avant la fondation de l’université populaire de Caen en 2002, Onfray n’apparaissait sur les ondes qu’une vingtaine de fois par an, au plus. Depuis, on peut le voir et l’entendre au moins une fois par semaine, et même deux fois (109 apparitions) en 2012, élection présidentielle aidant.

Nombre passage de Onfray à la radio et à la télévision © INAthèque

En matière de visibilité médiatique il fait aujourd’hui jeu égal avec son vieux rival Bernard-Henri Lévy : 381 apparitions contre 398 à BHL depuis 2010. Dans la catégorie des philosophes médiatiques, seuls Luc Ferry (1 036 apparitions) et Alain Finkielkraut (407 apparitions) les dépassent. Il est vrai qu’ils sont tous deux avantagés par leurs émissions régulières, sur LCI et Radio Classique pour le premier, sur France Culture pour le second. Bref, si Onfray a créé l’université populaire de Caen, c’est l’université populaire qui a créé le personnage Onfray, en lui donnant son aura de philosophe du peuple.

D’année en année, les cours de l’université populaire de Caen s’étoffent : à la philosophie, enseignement dispensé par Onfray, se sont ajoutés des cours sur le jazz, l’architecture, les mathématiques, le cinéma, la musique, l’art contemporain… Cinq séminaires l’année de lancement, quinze durant l’année 2014-2015. « Le public est engagé, investi, ponctuel, sans retard ni interruption inopinée. C’est un auditoire attachant », relève Myriam Illouz, qui tient un séminaire de psychanalyse. Et de préciser : « Michel Onfray est devenu hostile à la psychanalyse, pour autant, jamais l’idée de supprimer ce séminaire ne s’est posée. Plus encore, il est soucieux de protéger l’ouverture et la pluralité propre à l’université populaire. »

Reste que le public est très majoritairement composé de retraités. Le cours de philosophie d’Onfray dans l’amphithéâtre du Centre dramatique national d’Hérouville-Saint-Clair, en périphérie de Caen, se tient devant un océan de calvities, de teintures et de cheveux blancs. À laisser traîner ses oreilles dans la queue qui se forme avant l’ouverture des lieux, on entend parler croisières sur le Douro, travaux dans la résidence secondaire, week-ends au Mont-Saint-Michel, héritages et successions compliquées. Un public pas vraiment populaire, donc, ce qu’a confirmé la seule enquête sociologique menée, sur un petit échantillon de 200 participants réguliers. Si on lui en fait la remarque, Onfray objecte qu’il ne faut pas confondre populaire et prolétarien. Reconnaissons que le public des universités alternatives, qu’elles se nomment du « tiers-temps », du « temps libre » ou « populaire » (la remarque vaut aussi pour les cours du Collège de France) est partout majoritairement composé de retraités de professions intellectuelles.

[1] M. Onfray, Rendre la raison populaire, Autrement, 2012.

Les coulisses de l’université populaire

Les acteurs de la vie culturelle caennaise ne tarissent pas d’éloges sur l’université populaire. « Une vraie belle dynamique », pour Emmanuelle Dormoy, adjointe à la culture de la ville qui souligne que « Michel Onfray agit en citoyen et penseur, ancré dans son territoire et donnant son avis sur ses problématiques, comme la question de la fusion des régions de Haute et Basse-Normandie ». La municipalité de Caen est passée à droite en 2014 et la nouvelle équipe se montre des plus désireuses d’aider l’université populaire : subvention annuelle de 10 000 euros, mise à disposition gratuite du musée des Beaux-Arts, où se tiennent certains cours.

En froid avec la précédente municipalité, l’université populaire s’était un temps installée dans l’université de Caen. « Michel Onfray m’a demandé un amphi car il ne trouvait aucun lieu pouvant accueillir plusieurs centaines de personnes. Je n’avais aucune raison de le lui refuser. Je trouvais intéressant qu’une université accueille en son sein un courant de pensée différent, et de nouveaux publics », raconte Nicole Le Querer, ancienne présidente de l’université de Caen. Même enthousiasme de Stéphane Grimaldi, directeur du Mémorial de Caen : « Nous avons accueilli une série de séminaires sur la guerre organisés par l’université populaire de Caen et j’ai été très agréablement surpris de voir arriver des publics nouveaux que nous n’avions jamais pu capter. »

Le seul son de cloche dissident, on le trouve chez Marie-Jeanne Gobert, élue communiste à la mairie de Caen et vice-présidente du Conseil régional de Basse-Normandie : « Ce qui me pose problème, avec l’université populaire de Caen, c’est que la structure soit soutenue entièrement par des fonds publics. Le public qui la fréquente devrait participer à son financement. Contribuer, même de manière symbolique, relève de l’éthique associative. C’est un principe fondateur de la vie associative, qui vaut pour le sport comme pour la culture, que chaque adhérent s’affranchisse d’une cotisation. » La critique de l’élue cible les deux points les plus critiquables de l’université populaire de Caen : son fonctionnement interne et ses finances.

Légalement, l’université est organisée par l’association loi de 1901 Diogène & Co. Mais cette dernière n’a aucun adhérent. Et ne souhaite pas en avoir. Son bureau (Micheline Hervieu, ancienne libraire d’Argentan et vieille amie de Onfray, comme présidente et François Doubin, qui fut ministre radical de gauche de François Mitterand et ancien maire d’Argentan, comme trésorier) est le même depuis 2002 et ne joue aucun rôle dans le fonctionnement de l’association. De fait, seul Michel Onfray et ce qu’il appelle « sa garde rapprochée » formée de vieux amis normands, dirigent l’université populaire de Caen (en particulier dans le choix, par cooptation, des nouveaux enseignants), hors de toute procédure formalisée.

Antoine Spire, qui y a enseigné durant sept ans l’éthique médicale, le déplore : « L’université populaire de Caen, contrairement à ce qu’affirme Michel Onfray, n’est pas un intellectuel collectif. Les enseignants ne se voient qu’une fois l’an, pour le séminaire de rentrée où chacun présente ce qu’il compte enseigner. Après, ils sont tout seuls et n’ont aucune idée de ce que racontent leurs collègues. Il n’y a aucune collégialité ». Onfray ne le conteste pas : « J’ai souhaité, au départ, la collégialité. Cela s’est vite avéré ingérable. Il y avait des problèmes d’ego. Il n’y avait pas vraiment de souci de l’intérêt général. » C’est donc Onfray seul, tel le philosophe roi de Platon, qui décide de l’intérêt général.

Les comptes de l’association Diogène & Co sont certifiés chaque année par un expert comptable. Le budget de l’association tourne, bon an mal an, autour de 80 000 euros, provenant jusqu’aux derniers exercices uniquement de subventions publiques. « Le Conseil régional nous a fait savoir que l’équilibre de l’association ne devrait pas reposer que sur les subventions et qu’il faudrait que nous ayons aussi nos ressources propres », explique Dorothée Schwartz, unique salariée de l’association, par ailleurs compagne de Michel Onfray. Diogène & Co a donc développé les ventes de produits dérivés : tasses, maillots ou clés USB aux couleurs de l’université populaire de Caen, qui ont rapporté quelque 13 000 euros lors de l’exercice 2013.

Mais le Conseil régional de Basse-Normandie suit avec attention la comptabilité de Diogène & Co. Ses services se sont fendus d’un contrôle de gestion – « une procédure normale en cas de demande de subvention accrue », insiste-t-on auprès du Conseil régional –, qui a révélé une considérable inflation des frais de réceptions (10 692 euros pour l’exercice 2012), de missions (5 487 euros) ou de voyages et déplacements (8 916 euros). Toutes ces sommes ont été divisées par deux à l’exercice suivant. « Cette remise à plat a permis de démontrer que l’augmentation de la subvention n’était pas nécessaire et que l’association pouvait améliorer sa situation en faisant des économies », constate-t-on au Conseil régional.

Public fort peu populaire, autocratie du fondateur et inflation des notes de frais payées par les deniers publics… Ces trois défauts de l’université populaire de Caen se retrouvent à l’université populaire du goût (UPG), lancée en 2006 par Onfray à Argentan, commune où il vivait alors. Le propos initial était de proposer une éducation à la gastronomie. Dès l’été 2006, de grands chefs défilent dans la salle des fêtes d’Argentan pour y donner des cours de cuisine devant plus de 800 personnes, habitants de la ville ou de ses environs. Une association loi de 1901, Épicure & Co, est constituée l’année suivante. Laquelle achète un chapiteau de cirque, pour donner à l’UPG son lieu propre, au centre d’un vaste terrain communal de potagers et vergers exploités par Jardins dans la ville, une association d’insertion locale. Un partenariat se noue entre les deux associations, qui ont le même trésorier (Jean-Marie Leveau) et, pour l’essentiel, les mêmes militants. Jardins dans la ville assure la maintenance du chapiteau et l’intendance des évènements, moyennant 5 000 euros annuels versés par Épicure & Co, qui bénéficie vite d’une subvention de 75 000 euros du Conseil régional de Basse-Normandie. Cinq à six événements sont organisés chaque année : dégustations gastronomiques, concerts de musique classique, rencontres avec des artistes…

« Progressivement, le public a changé. Il n’y avait presque plus de gens d’Argentan ou des environs. Il suffisait de regarder les immatriculations des voitures pour voir que l’on venait de loin pour assister aux séances de cette université populaire qui n’avait plus rien de populaire », raconte Jean-Marie Leveau. Les personnes accompagnées par Jardins dans la ville désertent les événements de l’UPG. Une violente chronique de Onfray – qualifiant « les bras cassés de l’association » d’« anciens alcooliques, drogués repentis, propriétaires de longs casiers judiciaires, ici un pédophile ayant effectué sa peine, là un tatoué ayant renoncé aux coups et blessures »[1] – achève de creuser un fossé entre les deux associations.

La rupture a lieu à l’été 2012 à l’initiative de Onfray, qui lance de violentes attaques ad hominem contre les responsables de Jardins dans la Ville. La quasi-totalité du bureau de Épicure & Co démissionne (dont Jean-Marie Leveau), laissant Onfray, qui en est président, quasiment seul. L’activité de l’UPG, privée de ses forces vives associatives, se réduit et, surtout, se transforme en une succession d’événements-spectacles, bien éloignés de l’esprit originel : rencontre avec Guy Bedos, débat sur le journalisme avec Franz-Olivier Giesbert, Laurent Joffrin et Jean-François Kahn. « Le plus grave, à mon sens, c’est que Michel Onfray a détourné l’UPG de sa vocation associative initiale pour l’utiliser au profit de sa carrière, de son image, de l’entretien de ses relations… et de ses propres affaires », regrette Jean-Marie Leveau, qui a refusé, en qualité de trésorier d’Épicure & Co, de rembourser à Michel Onfray des frais relevant à l’évidence de dépenses personnelles.

En novembre 2013, Onfray annonce avec fracas qu’il quitte Argentan, emmenant avec lui « son » université populaire, qu’il entend réinstaller dans son village natal de Chambois. Une de ses dernières initiatives, le 28 mars, a été d’y recevoir Michel Drucker, dont la contribution à l’histoire de la philosophie nous avait jusque-là échappé. « Michel Drucker voulait réfléchir sur le temps, sur la cruauté de la télévision, sur l’éphémérité de ses vedettes », se justifie Onfray. Et, habituel renvoi d’ascenseur, Drucker s’est empressé d’inviter Onfray à Vivement Dimanche…
On peut se demander si ce second Onfray, l’homme de la philosophie populaire enseignant, au demeurant avec une clarté remarquable, devant son public de ses universités, sans faire face au moindre contradicteur sérieux, n’a pas précipité l’émergence du troisième Onfray, celui que l’on connaît depuis une dizaine d’années : l’homme violent qui fait expulser d’une tribune sous les huées haineuses le philosophe Michael Paraire, invité à débattre avec lui de Camus aux Rencontres du livre et du vin de Balma (Haute-Garonne) en avril 2013, sous prétexte que Paraire est l’auteur d’un livre qualifiant l’œuvre d’Onfray d’imposture[2] ; l’homme péremptoire qui, passant vite sur la présomption d’innocence, qualifie les inculpés de Tarnac de « bande de rigolos qui croit contribuer à l’avènement du grand soir en stoppant cent soixante TGV[3] » ; l’homme qui, de diatribes contre la théorie du genre en affirmation qu’il existe « un choc des civilisations entre l’Occident localisé et moribond et l’Islam déterritorialisé en pleine santé[4] », semble surfer sur l’air réactionnaire du temps, même s’il s’en défend.

« La gauche doit parler des pauvres, c’est en cela que je défends toujours une gauche antilibérale. Je n’ai pas changé, mais j’ai modifié mes combats à mesure que la gauche libérale, qui a pris comme chevaux de bataille la théorie du genre ou la location des utérus, a changé les siens », affirme-t-il. S’il est, en privé, ouvert à la discussion, le troisième Onfray ne doute jamais en public. Ni de ses haines : comme celles des monothéismes, de l’idéalisme allemand ou de la psychanalyse freudienne. Ni de ses vénérations, comme celles de Nietzsche, de Charlotte Corday ou d’Albert Camus. Le problème est que chacun de ses ouvrages sur ces questions a été étrillé par les spécialistes du domaine qui y ont relevé d’innombrables erreurs et approximations.

[1] Chronique n°65 du blog de Michel Onfray, octobre 2010.
[2] M. Paraire, Michel Onfray, une imposture intellectuelle, Les Editions de l’épervier, 2013.
[3] M. Onfray, Siné-Hebdo, n°11, 2008, p 5.
[4] Chronique n°118 du blog de Michel Onfray, mars 2015.

Erreurs et approximations

Le Traité d’athéologie (Grasset, 2005), à ce jour son plus grand succès de librairie avec quelques 370 000 exemplaires vendus toutes éditions confondues, est le premier des livres d’Onfray à consterner par le simplisme de son propos. On y apprend, entre autres subtilités, que « le mariage d’amour entre l’Église catholique et le nazisme ne fait aucun doute », que la vision du monde de l’islam « n’est pas bien éloignée de celle de Hitler » et que « les chambres à gaz peuvent s’allumer au feu de Saint-Jean ».
Onfray récidive dans l’outrance trois ans plus tard avec Le Songe d’Eichmann (Galilée, 2008). Cette fois, ce n’est plus le catholicisme qui est accusé de complicité avec le nazisme mais Emmanuel Kant ! L’argumentaire est tout aussi captieux : il repose sur une déclaration d’Adolf Eichmann, lors de son procès à Jérusalem, affirmant n’avoir fait que son devoir au sens kantien d’impératif catégorique. Citations tronquées, anachronismes d’interprétations et contre-sens grossiers abondent dans ce petit texte, comme l’a relevé le philosophe Claude Obadia[1].

Lorsqu’il se pique d’histoire, Onfray est tout aussi peu rigoureux. Son apologie de Charlotte Corday (La Religion du poignard, Galilée, 2009) est décrite par l’historien Guillaume Mazeau comme « un medley de textes qui relèvent eux-mêmes d’interprétations et de compilations, pour la plupart écrites au xixe siècle… Or l’“auteur” ne s’interroge jamais sur leur nature. Cette paresse de la pensée conduit Onfray à paraphraser, durant de longues pages, des récits tout simplement apocryphes, issus… de la droite la plus conservatrice[2] ! ».

Peut-être désireux de donner un peu plus de sérieux à ses livres, Onfray les accompagne, à partir du Crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne (Grasset, 2010), d’une bibliographie. S’il ne va pas jusqu’à citer point par point les sources de ce qu’il assène dans sa diatribe anti-Freud, présenté comme, excusez du peu, « de mauvaise foi », « cupide », « superstitieux », « angoissé et phobique », Onfray n’en indique pas moins, sans se priver de distribuer bons et mauvais points, ses lectures.
Le livre réussit cependant à accumuler 600 erreurs factuelles, selon les décomptes de l’historienne de la psychanalyse Élisabeth Roudinesco[3], qui souligne qu’« aucune n’a été corrigée dans l’édition de poche du livre ». Ce livre à succès (158 000 exemplaires écoulés à ce jour) lui vaut en tout cas de se brouiller avec Grasset, son éditeur historique.

« Tout le monde m’est tombé dessus. On m’a traité de nazi, de pédophile… J’ai été peu défendu par Grasset, si ce n’est par Jean-Paul Enthoven. J’avais des problèmes avec mon attachée de presse qui avait autre chose à faire que s’occuper de moi. BHL, qui fait partie de la maison Grasset, m’a attaqué dans Le Point. C’est alors que j’ai constaté que Grasset préférait ne pas choisir entre BHL et moi », raconte Onfray, qui décide de publier le livre sur Camus qu’il prépare alors chez Flammarion.

Avec L’Ordre libertaire (Flammarion, 2012), il réitère dans l’approximation. Le plus cruel est sans doute qu’un spécialiste de Camus, Jeanyves Guérin, qu’il cite avec respect, ait dénoncé « ce livre bâclé [qui] n’est pas neuf », où « ce qui s’y veut neuf est peu fondé », desservi par « le dogmatisme, les outrances et les à-peu-près »[4]. Citons quelques exemples de ces derniers. L’écrivain collaborationniste Lucien Rebatet ne fut pas exécuté à la Libération, le président du Conseil Daladier ne se prénommait pas Paul mais Édouard, De Gaulle n’a pas remis la rosette de la Résistance à Camus le 11 juillet 1946 (pour la simple raison qu’il avait alors quitté le pouvoir depuis six mois), le CNE de la Résistance était le Comité national des écrivains (et non des éditeurs), un des premiers auteurs à souligner les ambiguïtés de Sartre sous l’Occupation ne s’appelait pas Joseph Gilbert mais Gilbert Joseph, et l’on en passe. Comme l’écrit Jean-Yves Guérin, « on se demande parfois si l’éditeur a fait lire le manuscrit avant de l’envoyer à l’impression ». On se demande aussi si l’auteur l’a relu avant de l’envoyer à l’éditeur.

[1] C. Obadia, « Kant et le nazisme. L’étrange passion de Michel Onfray », Le Philosophoire (2008), n°30, pp 161-167.
[2] G. Mazeau, recension parue dans les Annales historiques de la Révolution française (2010), 630, pp 252-254.
[3] É. Roudinesco (dir.), Mais pourquoi tant de haine ?, Le Seuil, 2010.
[4] J. Guérin, « Michel Onfray et Camus : le pavé de l’ours », Les Temps modernes (2012), n° 668, pp 113-124.

Le Bien, le Mal, le corps

On pourrait multiplier les exemples de ces approximations et de ces inepties qui parsèment les milliers de pages d’Onfray. Comme BHL, qui citait avec déférence le canular de Botul, Onfray compile et agrège sans rigueur et se moque des notes de bas de page qu’il rejette au rang de manies des universitaires honnis. On peut en rire, comme le fait la très situationniste page facebook « Michel Onfray, la Chantal Goya du concept ». On peut aussi essayer de comprendre comment fonctionne le système Onfray, de décrypter son mode de pensée. Il se résume, au fond, en deux principes.
Le premier est revendiqué explicitement, et ce depuis ses premiers livres : lire une œuvre philosophique à la lumière de la vie de son auteur. Toute pensée, pour Onfray, ne serait que « la confession d’un corps ». Pour préparer ses cours à l’université populaire de Caen, sa méthode est toujours la même : lire l’œuvre complète de l’auteur, puis ses biographies. Pourquoi pas ? L’idée n’est en tout cas pas nouvelle : c’était la méthode de Sainte-Beuve en matière de critique littéraire.

Elle a hélas montré ses faiblesses. Comment tout savoir de la vie d’un homme ? Comment démêler la légende de l’histoire ? Les anecdotes apocryphes des faits avérés ? Onfray, qui aime à nous décrire Diogène se masturbant avec un poisson, Spinoza torturant les insectes et Sartre d’une saleté répugnante, ne s’embarrasse pas de ces considérations. Si l’existence d’un homme influe à l’évidence sur son œuvre, celle-ci a aussi sa logique propre, liée à l’évolution du champ philosophique. Là encore, la contextualisation n’est pas le point fort de la méthode Onfray. « Cette causalité déterministe stricte du texte comme objet et reflet de la vie d’un auteur conduit à une méthode policière et inquisitoriale qui fait grand cas de misérables et invérifiables secrets d’alcôve », observe le philosophe et éditeur Michael Paraire.

Le second principe n’est, en revanche, guère assumé, et pour cause : il relève à l’évidence du christianisme honni. Pour Onfray, il y a le bien et le mal, les bons penseurs et les mauvais penseurs, les gentils et les méchants. « Ce n’est pas moi qui pense ainsi, mais toute la tradition occidentale », se défend-il. Peut-être. Mais Onfray ne tente en rien de s’affranchir de ce manichéisme. On peut décliner longuement cette série d’oppositions binaires qui structure son œuvre : Proudhon contre Marx, Schopenhauer contre Hegel, Camus contre Sartre…

Des exemples ? Commençons par un des plus risibles : le récit de sa rencontre avec Nicolas Sarkozy, alors candidat à l’élection présidentielle : « Lui dans l’inquiétude dispersée ; moi dans la quiétude concentrée. Lui l’intranquille éparpillé dans les fragments ; moi tranquille dans le grand tout ; lui nerveux sans cesse ; moi serein tout le temps[1]. » Un autre exemple ? Il faut opposer, explique Onfray dans La Pensée de midi (Galilée, 2007), « la Commune à la bureaucratie, la révolte gorgée de pulsion de vie à la révolution indexée sur la pulsion de mort, le cœur des hommes au sang des ennemis, l’esprit libertaire à la révolution césarienne, la pensée solaire grecque à la pensée nocturne allemande ».

On arrêtera là la citation, qui égrène pendant plusieurs lignes encore ces couples d’opposition, pour s’arrêter à l’adjectif « solaire », le préféré de Onfray. Comme il l’écrit dans Le Désir d’être un volcan « est solaire ce qui s’oppose au nocturne : solaire, la vie, le désir et les plaisir complices, la jubilation, l’incandescence dans la volonté de jouissances ; solaires le désir radieux, la prévenance exacerbée, la courtoisie ; solaires, la douceur et la délicatesse, l’âme chevaleresque et la politesse amoureuse. Nocturnes, les bouges et les sanies, les déchets et les nausées, les matières dégoûtantes et les souffrances, les douleurs et les peines. Nocturnes, l’indélicatesse, la négligence, l’oubli de l’autre, le mépris, la violence ». Bref, le bien, solaire, et le mal, nocturne.

De façon amusante, c’est dans la thèse de Onfray, que l’on trouve en note de bas de page la meilleure description de sa méthode sous la forme d’une citation de Jacques Bouveresse, philosophe rationaliste guère prisé de notre penseur solaire : « La philosophie de Spengler est construite tout entière sur une série d’oppositions tranchées, d’alternatives simples et de dualités exacerbées, dont l’un des éléments, présenté comme systématiquement méconnu ou ignoré jusqu’ici, est systématiquement valorisé au détriment de l’autre[2]. »

Il suffit de remplacer Spengler par Onfray pour obtenir une très exacte description des sept tomes de la Contre-histoire de la philosophie. Comment ne pas voir, dans cette manière d’opposer systématiquement le bien et le mal, une trace de l’éducation catholique ? Reconnaissons qu’il arrive à Onfray de l’admettre, comme dans cet entretien à Télérama : « J’ai été formaté par les prêtres salésiens. Je leur dois l’idée qu’il existe un Bien et un Mal, des choses qu’on fait et des choses qu’on ne fait pas, la croyance aux valeurs, aux vertus[3]. »

attaques ad hominem plutôt que d’arguments

À lire Onfray, puisqu’il y a le bien et le mal, puisqu’il n’existe aucune vérité, si ce n’est celle d’un homme et d’un corps, tout énoncé est donc admissible. Tout est question d’opinion et de sensibilité. Un corps pensera ceci, un autre cela. Et seul le philosophe – lui, pour ne pas le nommer – distinguera bonnes et mauvaises pensées, à la manière d’un directeur de conscience. Fidèle à sa méthode psychobiographique, Onfray n’aime rien tant, dans les controverses, que d’user d’attaques ad hominem plutôt que d’arguments. Il ne fait guère mystère, du reste, de son mépris du rationalisme et des règles de la pensée : « La logique, c’est de la théologie par laquelle on accède avec d’autres moyens[4]. » Ou encore : « Je ne pense pas en termes de “preuves” ni de “vérités” mais d’efficacité existentielle[5]. »

Voilà qui rappelle le relativisme des courants postmodernes, très prisés d’un certain monde universitaire qu’il affirme pourtant détester. « Onfray, qui critique de manière démagogique l’enseignement universitaire, est lui-même une émanation de ce qu’il y a de plus caricatural dans le genre scolastique de la philosophie contemporaine », relève Michael Paraire. On peut ainsi voir dans Onfray un postmoderne parmi d’autres, Jean-François Lyotard, Jacques Derrida ou le dernier Michel Foucault par exemple, fort peu préoccupés d’une rationalité décrétée obsolète. Ce n’est pas par hasard que Semiotext(e), éditeur américain spécialisé dans la publication de ces auteurs phares de la french theory, se soit proposé de traduire Onfray (la proposition n’a pas abouti du fait du refus de Grasset).

« Vu de l’étranger, on se demande bien quels sont les besoins de certains secteurs de la société française qui sont assouvis tous les ans à nouveau avec les produits de ce “philosophe” dans toutes les formes médiatiques, produits qui pullulent du reste d’erreurs factuelles », notait l’historienne allemande Ingrid Gastler dans une tribune énumérant les « pillages et les déformations » concernant Simone de Beauvoir dans le tome 9 de la Contre-histoire de la philosophie[6]. La question est pertinente.

Qu’est-ce les succès phénoménaux des livres d’Onfray nous disent de la société française

Qu’est-ce les succès phénoménaux des livres d’Onfray nous disent de la société française ? S’ils sont le nom de quelque chose, c’est sans doute du fossé de défiance qui ne cesse de se creuser entre « les élites » et « le peuple », fossé qui recouvre largement celui qui sépare Paris de la province. Deux vieux clivages dont Onfray sait jouer à merveille, en se revendiquant du peuple et de province, contre « la grande bourgeoisie parisienne » qu’il ne cesse de pourfendre. Sa dénonciation porte d’autant plus qu’elle se propose de dévoiler des ressorts cachés de la domination. Onfray se fait ainsi redresseur de torts, rendant hommage à des auteurs méconnus qu’il présente comme injustement ostracisés.

À la manière de ces théories du complot mettant en doute « les vérités officielles », Onfray dénonce, depuis le succès (80 000 exemplaires) de son Antimanuel de philosophie (Bréal, 2001), une hypothétique occultation d’un pan entier de la tradition philosophique occidentale, celle du matérialisme, par l’Université française. De diatribes en diatribes contre « les fonctionnaires de la philosophie » et « l’ordre universitaire et ses principes policiers », il a ainsi construit sa contre-philosophie.
Mais pour que cette dernière soit possible, ne faut-il pas qu’une philosophie existe ? « Sans l’Université, qu’elle reconstruit à l’aune de ses fantasmes, la contre-philosophie n’existerait pas ; elle est en effet, à sa façon, un rouage, du moins un effet d’une topographie institutionnelle », observe Jean-François Kervégan, professeur à l’université Paris 1 qui souligne la place sans équivalent au monde de la philosophie dans le système scolaire français[7].

de la philosophie sa religion laïque

De l’enseignement obligatoire de la discipline en classe de terminale en sacro-sainte agrégation, la France a fait, depuis la IIIe République, de la philosophie sa religion laïque. « Là où d’autres ont des gourous et des astrologues, nous avons des philosophes », poursuit Kervégan. C’est de ce fond géologique très français que le volcan Onfray tire son magma.

En conclusion de sa thèse, Onfray vantait « le philosophe artiste », tout à la fois « expérimentateur [qui] ne cesse de mettre en pratique de nouvelles possibilités de vie puisque tout est permis », « destructeur [qui] sait se faire cruel à l’égard des idoles, des idéaux, des phantasmes », mais aussi « éducateur [qui] synthétise dans son souffle les qualités du conducteur capable de sélection, de discipline, d’estimation critique [et qui] parce que maître, est législateur, démiurge immanent, rêveur dyonisiaque ». Ces lignes datent de 1986.

tant sa fureur iconoclaste que son absence de rigueur

Presque trente ans plus tard, on peut donner crédit à son auteur d’avoir mis en pratique ce programme. Il n’appartient qu’à « l’expérimentateur » de tirer le bilan de ses possibilités de vie. Le « destructeur » a démontré tant sa fureur iconoclaste que son absence de rigueur. L’« éducateur » use de ses indéniables talents de pédagogue dans ses universités populaires. Reste que l’on s’inquiète de ce que pourrait donner une éruption du « législateur, démiurge immanent ».

[1]M. Onfray, « Dans la peau de Nicolas Sarkozy », Le Nouvel Observateur, 26 avril 2007.
[2] In collectif, Le Temps de la réflexion, Gallimard, 1983.
[3] Entretien avec Catherine Portevin et Vincent Rémy, Télérama, 12 mars 2005.
[4] Entretien avec Laurent Lemire, La Croix, 5 août 1996.
[5] Entretien avec Roger-Pol Droit, Le Monde des livres, 29 octobre 2004.
[6] I. Gastler, « Beauvoir. Les pillages et les déformations de Michel Onfray », The Huffigton Post, 19 février 2013.
[7] J.-F. Kervégan, « L’institution française de la philosophie et son envers », Esprit, pp 34-50, mars/avril 2012.


Cette enquête est l’une de celles publiées dans la Revue du Crieur, lancée par Mediapart et les éditions La Découverte et en vente en librairie et en Relay à partir de ce jeudi 11 juin.

Roudinesco : L’héritage de la pensée 68 est-il épuisé ?

Les controverses du Monde en Avignon

partenariat Le Monde – Festival d’Avignon

l’héritage de la pensée 68 est-il épuisé ?

MARCEL GAUCHET & ÉLISABETH ROUDINESCO

Débat animé par Nicolas Truong

Révolution étudiante, mouvement ouvrier et révolution de pensée, Mai 68 fut tout cela à la fois et bien plus encore. Un esprit libertaire et une floraison théorique dont la postérité semble aujourd’hui s’essouffler. Des mouvements politiques retournent même les slogans soixante-huitards pour contester l’extension des droits des minorités, prôner un retour à l’ordre et à l’autorité. Une controverse pour reprendre la querelle encore vive du rôle de la Pensée 68.

Mardi 7 juillet 2015, 11h. Jardins du site Pasteur de l’Université d’Avignon

[Document : PROGRAMME CONTROVERSES DU MONDE]

DSM 5 & STOP DSM : opposition radicale aux fondements et à l’utilisation du DSM 5

opposition radicale aux fondements et à l’utilisation du DSM 5

COMMUNIQUÉ du Collectif Initiative pour une Clinique du Sujet STOP DSM :

 
Jean-Claude Aguerre, Guy Dana, Marielle David, Francis Drossart, Tristan Garcia Fons, 
Nicolas Gougoulis, François Kammerer, Patrick Landman, Claude Léger, Jean Baptiste Legouis, François Leguil,
 Geneviève Nusinovici, Bernard Odier, Michel Patris, Gérard Pommier, Louis Sciarra, Jean-
François Solal, Dominique Tourrès Landman, Jean-Jacques Tyszler, Alain Vanier




diagnostics ni fiables ni valides

Au moment où le DSM 5 est publié en français nous tenons à réaffirmer notre opposition radicale aux fondements et à l’utilisation de ce manuel.
 Depuis plus de trente ans, le DSM a imposé sa domination sur la psychiatrie mondiale. Conçu comme un instrument statistique pour la recherche épidémiologique et pharmacologique, il a, petit à petit, envahi l’ensemble des domaines de la psychiatrie et, en particulier, l’enseignement aux différents acteurs de la santé mentale, ainsi que la pratique clinique.
 Se voulant un instrument de renouvellement et de modernisation de la démarche diagnostique et de sa fiabilité, il a échoué : les diagnostics qu’il répertorie ne sont ni fiables, ni valides, comme le prouvent la généralisation des comorbidités. Qui plus est, ils ne sont pas vraiment utiles pour la recherche scientifique.

marqueurs biologiques absents au rendez-vous

fausses épidémies, surpathologisation, surdiagnostics, surprescription

Le DSM a contribué à détruire les bases de la clinique traditionnelle au nom d’un espoir dans l’arrivée prochaine de marqueurs biologiques, qui ne sont pas au rendez vous. Il a ainsi, en soutenant cette croyance, fait le lit du pire réductionnisme scientiste en privilégiant le modèle biologique et médical, au détriment de l’environnement social et de la réalité psychique. 
Sa démarche, fondée sur une mise en coupe réglée, comportementale, des troubles mentaux, a brouillé la ligne de partage entre le normal et le pathologique, entraînant des fausse épidémies, l’invention de chimères, une surpathologisation des émotions [souligné par nous. NdlR] et des comportements, jusqu’aux excès qui font partie de la vie, avec des surdiagnostics, en particulier chez les enfants.
 En isolant les troubles mentaux de leur contexte d ‘apparition, il en a fait des cibles privilégiées pour les médicaments et a favorisé la surprescription en abaissant les seuils d’inclusion.


Voir également
– Pam BELLUCK & Benedict CAREY, DSM 5 – Le guide de la psychiatrie perd le contact avec la science, 6 mai 2013.
– Patrick LANDMAN, L’Autisme et la querelle des classifications nosographiques
, mis en ligne le 3 mars 2012.
– Marcelle MAUGIN à la Journée d’Étude AFFOP-SNPPsy « Sauvons le sujet », DSM-4 – Souriez vous êtes « renommés », mis en ligne le 9 mai 2012.
DSM
CFTMEA
CIM
DSM V
– RANDOLPH Michael, L’ombre toujours portée de Kraepelin sur le Carré psy.

aucun fondement scientifique solide

Le DSM, qui n’a aucun fondement scientifique solide, s’est imposé néanmoins comme instrument de référence de l’économie de la santé et des pratiques d’évaluation des administrations sanitaires. Il a permis le développement d’une pensée unique, d’une novlangue, ruinant les conditions d’un débat scientifique honnête dans le champ de la santé mentale d’autant que les conflits d’intérêts qui ont émaillé son histoire, ont créé une grave crise de confiance, de légitimité et de fiabilité au sein de la psychiatrie mondiale.


débat sur les classifications

Pour toutes ces raisons cliniques, éthiques, scientifiques et de santé publique, nous appelons à récuser la référence au DSM 5, à utiliser préférentiellement la CFTMEA (Classification française des troubles mentaux de l’enfant et de l’adolescent) et la future CFTMA (Classification française des troubles mentaux de l’adulte) qui va paraître à la fin de l’année 2015, et à ouvrir un large débat sur les classifications.




OFFICIAL STATEMENT of the Collective Initiative for the Clinic of the Subject STOP DSM

failed in its effort

On the occasion of the publication of the French version of the DSM 5 (fifth edition of the Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders), we wish to reaffirm our radical opposition to the foundations and use of the Manual. For more than thirty years, DSM has dominated the world’s psychiatric community. Originally a statistical tool intended to serve epidemiological and pharmacological research, it progressively invaded the entire field of psychiatry and especially its teaching to the different mental health actors, as well as its clinical practice. The DSM has failed in its effort to renew and modernize the diagnostic procedure and its reliability: the diagnostic categories listed in it are neither reliable nor valid, as the generalization of comorbid disorders clearly shows. Moreover, their usefulness for scientific research is equally dubious.

false epidemics and chimeras

The DSM has helped destroy the foundations of traditional clinical psychiatry, in the name of a hope for a soon-to-come discovery of biological markers, a hope that has failed to materialize. In supporting this belief, it has created a fertile ground for the worst kind of scientific reductionism, favoring the biological and medical model over the social environment and psychic reality. Its approach, based on the systematic behaviorist exploitation of mental disorders, has blurred the lines between the normal and the pathological, giving rise to false epidemics and chimeras, encouraging the over-pathologizing of emotions and behavior, including the extremes that are part of human life, as well over-diagnosis, especially concerning children. Separated from the context in which they manifest, mental disorders have become the priority targets of medication, leading to over-prescription by lowering the inclusion thresholds.

lack of any kind of solid scientific basis

The DSM, which lacks any kind of solid scientific basis, has nevertheless become the reference tool for the entire healthcare economy and the assessment methods used by healthcare authorities. It has encouraged the development of a uniform way of thinking and a kind of newspeak, destroying the conditions of a honest scientific debate in the field of mental health; because the numerous conflicts of interests in its history, it has also created a severe crisis of trust, of legitimacy and reliability within the world’s psychiatric community. For all these clinical, ethical, scientific and public health reasons, we call for a rejection of the DSM as a reference. Instead, we encourage clinicians to refer to the CFTMEA (French Classification of Child and Adolescent Mental Disorders), as well as the future CFTMA (French Classification of Adult Mental Disorders), which will be issued in late 2015, and open up a wide public debate on the questions surrounding these classifications.

crime sexuel pédophilique au Yemen

Rawan, une fillette yéménite de 8 ans, est décédée au lendemain de sa « nuit de noces » des suites des blessures subies lors des relations sexuelles imposées par son « mari », âgé d’une quarantaine d’années. L’utérus de la petite fille s’est déchiré et elle est décédée samedi dans une chambre d’hôtel de la ville de Hardh.

Il n’est pas certain que le mari, originaire d’Arabie saoudite, ait été arrêté. Selon des membres d’organisations des droits de l’homme, la petite Rawan aurait été vendue au Saoudien par son beau-père pour 10.000 rial (2.024 euros). Le père biologique de l’enfant est décédé, a indiqué le Centre yéménite pour les droits de l’homme.
« Au vu de cette terrible histoire, nous répétons notre exigence de voir voter une loi imposant un âge minimum de 18 ans pour pouvoir contracter un mariage », a déclaré un collaborateur du Centre. Les islamistes ont déjà rejeté à plusieurs reprises de telles propositions de loi.

Le mariage de jeunes filles mineures est relativement courant au Yémen. En 2008, le cas de la petite Nudshud Ali, 10 ans, avait attiré l’attention de l’opinion car elle avait obtenu le divorce via une décision de justice.

«Fadas» et fiers de l’être

«Fadas» et fiers de l’être

par Éric Favereau et Stéphanie Harouhyan à Marseille
Libération© 12 juin 2015

Psychiatrie. À Marseille et Paris, des malades ont participé samedi 20 juin à la Mad Pride, accompagnés de soignants en lutte contre le rejet des personnes différentes.

parce qu’on a tous un grain de folie en nous

En cette fin de matinée, il est tout chiffon. Dans le train de Caen à Paris, on lui a volé son sac, «avec plein de papiers personnels». Philippe Guérard y pense en boucle : «Je n’aime pas ça, il y avait des choses importantes pour la Mad Pride.» Il vient tout juste d’arriver dans le vieil hôpital à l’abandon de Saint-Vincent-de-Paul, en plein cœur de Paris, où on leur a prêté une salle.

parce que nous existons

Cette année, c’est lui, Philippe Guérard, 60 ans, président d’Advocacy, qui préside la Mad Pride – ce cortège non identifié initié pour la première fois il y a vingt ans, dans les rues canadiennes de Toronto, sous le nom de Psychiatric Survivor Pride Day. L’objectif est tout simple : d’ordinaire, les troubles mentaux sont cachés, et les malades enfermés dans d’imposants asiles, baptisés aujourd’hui centres hospitaliers spécialisés. Là, pour quelques heures, le monde est à l’envers. Les fous sont dans la rue. Défilé unique, loufoque, courageux surtout. Des malades dehors, non pas parce que c’est drôle d’être malade, mais «parce que nous existons», «et on en a un peu assez que l’on raconte n’importe quoi sur nous».

pas une maladie comme une autre

L’année dernière, un premier collectif s’était constitué, et une Mad Pride avait eu lieu devant l’hôpital psychiatrique de Sainte-Anne à Paris. Près de 600 personnes, dans un cortège bariolé et tonique. «Parce qu’on a tous un grain de folie en nous», disait alors une large banderole. Mais rien n’est simple: «S’afficher au grand jour ? Je n’aime pas ça, mais je le fais, certains le justifient en disant que c’est une maladie comme les autres», analysait Camille, d’HumaPsy, «mais, moi, je ne crois pas que cela soit une maladie comme une autre. C’est particulier, c’est unique.»

marginalisés, cassés, mais on est là

À trois jours du défilé, Philippe Guérard a mille choses à régler. Il lui faut rassurer les uns et les autres, ménager les susceptibilités des différentes associations de patients, car des clivages sévères peuvent séparer ce milieu associatif. Entre ceux qui voient la maladie mentale comme un simple handicap, ceux pour qui «la folie fait partie de nos vies», puis les militants, les antipsychiatres farouches, mais aussi les proches ou les familles. «L’idée qui nous unit, explique Philippe Guérard, c’est de dire que l’on est fier, non pas d’être fou, mais on est fier de ce que l’on a fait. On a été marginalisés, cassés, mais on est là. Et ce sera un grand rassemblement où chacun va pouvoir s’exprimer.»

«quarante ans en arrière»

Un cortège comme un défi. Voilà, comme une reconnaissance. Philippe ajoute, plus militant : «En particulier, on veut dire que cela ne va pas.» Et comment le nier ? Depuis une dizaine d’années, la psychiatrie publique ne va pas bien, entre une diminution de moyens d’un côté, et de l’autre le retour de services fermés et de mesures contraignantes pour le patient. «Les dernières lois votées [notamment celle de juillet 2011, sous Sarkozy, ndlr], ça ne va pas, insiste Philippe. Cela suffit, ces chambres d’isolement partout. Cela suffit, ces médicaments qui nous abrutissent. J’ai l’impression que l’on revient quarante ans en arrière.» Philippe précise pourtant : «Moi, je n’ai pas de discours antipsy, car la maladie, cela reste une affaire médicale. Mais l’expertise de l’usager, il faut l’écouter aussi. Le médecin a une expérience clinique, nous, on a l’expertise de celui qui vit les choses.»

on me prenait pour un débile

Et pour convaincre, Philippe nous raconte une histoire. La sienne. Il la détaille avec précision. Fou, lui ? «J’ai été frappé d’une hémiplégie à l’âge de 13 ans. Mon père était maçon, on habitait près de Caen, il n’y avait pas d’argent à la maison. Mon père m’a dit : « Fais ce que tu pourras, mais fais-le ».» Après ? Une enfance à part. «Bon, je passe sur les moqueries quotidiennes dans le village, je marchais mal, je parlais mal, on me prenait pour un débile.» Le voilà scolarisé en classe spéciale. Ce sont les années 60.

et c’est comme ça que je me suis retrouvé à l’asile

Puis il se retrouve en CAT (centre d’aide au travail), que l’on appelle aujourd’hui ESAT (établissement et service d’aide par le travail). «On ne m’a pas demandé mon avis. J’ai été dans un CAT fourre-tout, à Barenton. Il y avait, là, toute la misère du monde : des bancales, des débiles, des cinglés, nous tous, quoi ! Après, j’ai été dans un autre CAT spécial pour handicapés physiques. Et je suis tombé amoureux d’une fille. Des employés m’ont vu un soir avec mon amie, ils m’ont frappé, injurié. J’ai répondu, et c’est comme ça que je me suis retrouvé à l’asile. Plusieurs jours, comme ça, attaché, enfermé, bourré de médicaments, je n’ai jamais oublié et je n’oublierais jamais. Tout ça parce que j’ai été surpris dans la chambre d’une jeune femme, consentante. Jamais je n’oublierai.»

on a beau être différent on est comme tout le monde

Philippe raconte. Il détaille, avec plaisir, sa rencontre avec Agnès, sa femme : «J’ai découvert combien une personne pouvait être invalidée par une psychose, mais surtout stigmatisée comme folle.». Et il raconte encore : «Un jour, elle va au tabac, elle feuillette une revue. Le patron l’engueule. Elle lui répond. Et comme elle est connue, hop, ni une ni deux, elle se retrouve à l’asile». Ensuite ? Philippe a travaillé comme bibliothécaire pendant plus de vingt ans. Et milite : «j’ai été fondateur avec Agnès et Annick d’une des toutes premières associations d’usagers en santé mentale en France, l’Association AUSER, {Association des Usagers Solidaires Et Réagissants, puis j’ai rejoins Advocacy France»}, une association qui se bat pour les malades mentaux. Avec sa femme, ils ont eu deux enfants : «Moi, j’ai eu une vraie vie, autonome, on a réussi à se défendre. Cette Mad Pride, c’est pour ça, c’est pour dire que l’on a beau être différent, on est comme tout le monde.»

fada pride

C’est le même son de cloche à Marseille. Mais bien évidemment, à la sauce du soleil. Des schizophrènes, entendeurs de voix ou pas, bipolaires, paranos, diagnostiqués ou pas encore, ou en quête d’un diagnostic. Des fous ? Non. Ils préfèrent se dire «fadas». Pour le caractère local, mais surtout pour la connotation bienveillante du terme. Et c’est sous cette bannière qu’un collectif citoyen marseillais a choisi d’appeler à une Fada Pride.

rejet

A Marseille, le cortège sera un peu différent. Ils ont voulu s’ouvrir. «Personne ne se pose jamais la question de la communication entre les usagers de la psychiatrie et les autres, nous explique Marianne. C’est une façon de dire que nous pouvons vivre ensemble. Nous voulons toucher ceux que nous côtoyons au quotidien.» Tous, c’est-à-dire le corps médical, les amis, les collègues de travail, mais aussi la famille, où se jouent parfois les premières phases de rejet.

«un adolescent a plus de droits que moi»

j’ai des sautes d’humeur
Marianne fait partie des usagers de la psychiatrie qui ne sont «pas diagnostiqués». «Je sais que je ne suis pas schizophrène, ni bipolaire. J’ai des sautes d’humeur, confie la jeune femme. Dans ma famille, ça a été un problème. Pour eux, je suis devenue malade. Et celui qui est différent fait peur.»

citoyen
Frédéric, lui, n’a plus aucun contact avec sa famille. À 41 ans, diagnostiqué bipolaire depuis environ neuf ans, il est sous curatelle et ne peut plus gérer lui-même sa vie. «Un adolescent a plus de droits que moi… J’ai parfois l’impression de ne plus être un être humain.» Avec la Fada Pride, il espère justement retrouver son «statut de citoyen.»

droit à la vie

Pour mener ce combat, le collectif marseillais de la Fada Pride a rédigé un manifeste. Des mots violents : «Système liberticide», «camisole juridique», «inclusion sociale» L’équipe a dressé un constat effrayant, auxquels s’ajoutent des chiffres alarmants pour ceux atteints de troubles psychiques lourds : «Une espérance de vie inférieure de vingt à vingt-cinq ans», «75 % de chômage», «12 000 suicides chaque année»… «Nous sommes des citoyens à part entière et avons une vie affective et sociale à mener, comme tout le monde. Le droit à la vie ne doit plus être réservé qu’à celles et ceux qui n’ont jamais connu la psychiatrie», clame le document.

don’t panic, I’m psychotic

À Marseille, des soignants se sont intégrés à la Fada Pride, la préparant même. Comme Amar, infirmier en psychiatrie : il portera un tee-shirt bleu signé d’un pochoir annonçant : «Don’t panic, I’m psychotic» : Un rôle de composition, car c’est en tant qu’infirmier qu’il côtoie les unités psychiatriques. Comprenez leur capacité à se rétablir. «En tant que soignant, je veux défendre le regard que j’ai aujourd’hui sur les usagers, fait de respect et d’espoir dans leur capacité à améliorer leur état de santé.» Cette notion de rétablissement mise en avant par le collectif marseillais dans son manifeste, l’infirmier l’a découverte il y a deux ans et demi, lorsqu’il a intégré l’équipe mobile psychiatrie et précarité (EMPP) du docteur Vincent Girard. Le psychiatre marseillais défend sans relâche ce principe face à un milieu médical français réticent. Comme il le dit, «ce n’est pas la maladie qui tue, c’est l’exclusion sociale.»

pour que les autres ne perdent pas quinze ans de leur vie

L’histoire de Mathilde le confirme. « Tais-toi ou j’te pique », a-t-elle écrit sur sa banderole. «Et ce slogan, je l’ai sorti de mes tripes », assure cette jeune femme. Son sourire est pétillant; elle l’a gagné après une longue lutte contre sa bipolarité ponctués de nombreuses hospitalisations, dont elle garde un souvenir cauchemardesque. Aujourd’hui, Magali ne veut plus regarder le passé. «La Fada, je la fais pour le futur, pour que les autres ne perdent pas quinze ans de leur vie. Je ne veux pas globaliser sur tous les soignants, certains m’ont sauvé la vie. Mais on ne peut pas rester comme ça. »

vivre les commencements

vivre les commencements

Chronique hebdomadaire de Bernard Ginisty du 2 juin 2015

l’homme ne se sauve pas en se dissolvant

Les temps que nous vivons connaissent à la fois la résurgence des formes les plus barbares des fondamentalismes religieux et la diffusion d’un vague syncrétisme spiritualiste. La juxtaposition des aberrations commises au nom de religions avec la multiplicité des sollicitations du « marché » des croyances, des religions et des spiritualités peut conduire à une crise des identités comme l’écrit Gabriel Ringlet, vice-recteur pendant 11 ans de l’Université Catholique de Louvain : « Face à ce qui apparaît bien comme une mutation générale du croire, les identités sont hésitantes, morcelées. Les institutions s’équivalent. On ne prend pas position (…) C’est le règne de l’adoucissant et de l’idéologie ramasse-tout (…) Croyances et pratiques deviennent interchangeables (…) J’aime entendre à ce propos la formule percutante du théologien orthodoxe Olivier Clément : « L’homme ne se sauve pas en se dissolvant ». Je ne cache pas que ces arrangements, ces bricolages idéologiques, ce syncrétisme doux, ce relativisme mou m’inquiètent presque autant que le fanatisme. Parce qu’ils conduisent à l’indifférence. L’indifférence à l’autre surtout(1« ) ».

une parole de libération et de paix

Dans ce contexte, le théologien Joseph Moingt tente de définir ainsi l’originalité du Christianisme : « À notre époque où renaissent en différents endroits du globe de violents conflits religieux, il est important que le christianisme se signale par ce qui le différencie radicalement de toute autre religion, à savoir de n’être pas fondé sur du sacré, sur l’autorité d’une loi et d’une tradition immémoriales et intangibles, mais sur un Évangile, une Bonne nouvelle, une parole de libération et de paix(2« ). »

entre l’identitaire communautariste et l’individualisme régulé par le seul marché mondial

Nous ne sommes pas condamnés à osciller entre l’identitaire communautariste et l’individualisme régulé par le seul marché mondial. A égale distance de l’intégriste religieux, idéologique, nationaliste ou ethnique et de l’individu consommateur avançant avec son caddie vers les nouveaux lendemains des croissances qui chantent, la voie évangélique amène à passer du particularisme des langues maternelles à une nouvelle naissance. Il ne s’agit pas de changer un système par un autre, mais de rester ouvert à un engendrement permanent. Dès le IVème siècle, Grégoire de Nysse définissait ainsi le cheminement chrétien : « celui qui court vers Dieu devient toujours plus grand et plus haut que lui-même, augmentant toujours par l’accroissement des grâces (…); mais comme ce qui est recherché ne comporte pas en soi de limite, le terme de ce qui est trouvé devient pour ceux qui montent le point de départ de la découverte de biens plus élevés. Et celui qui monte ne s’arrête jamais d’aller de commencement en commencement vers des commencements qui n’ont jamais de fin»(3« ).

  • 1 Gabriel RINGLET : L’évangile d’un libre penseur. Dieu serait-il laïque ?, éditions Albin Michel, 1998, pages 23-24.
  • 2 Joseph MOINGT : L’Évangile sauvera l’Église, éditions Salvator, 2013, page 87.
  • 3 GRÉGOIRE de NYSSE : Huitième homélie sur le Cantique des cantiques.

La Thérapie du bonheur

bonheur de la thérapie ?

par Philippe Grauer

De la psychanalyse aux données existentielles en passant par le groupe et une pratique passionnée de l’implication, un travail acharné et l’accomplissement d’un heureux parcours.

Socrate

Un retournement à la Marx pour aborder Irvin Yalom, il faut bien tenter quelque chose. Le titre, se voulant accrocheur, trahit son propos mais à moitié seulement. Il le trahit en laissant entendre que la psychothérapie existentielle à l’américaine serait une thérapie du bonheur, du confort conforme, alors qu’il s’agit exactement du contraire. Il s’agit de sagesse et d’accomplissement de soi par le travail (constant dit Yalom, pour nous autres praticiens de la psychothérapie – relationnelle s’entend) de se connaître soi-même, par l’effet d’une curiosité anthropologique universelle, posant Socrate en fondateur de ce que nous nommons à présent psychothérapie.

de la psychanalyse aux données existentielles

Le film que nous propose Sabine Gisiger nous donne en partage et montage 90 minutes de la vie d’un psy, du psychiatre écrivain qui nous lègue deux ou trois petites clés pour mieux penser sa vie, et du coup la nôtre, pour mieux penser notre thérapie de la dynamique de subjectivation par la relation. Après avoir franchi les 700 heures de psychanalyse médicale réglementaire – beaucoup trop long commente-t-il – avec un médecin psychanalyste passablement passif, désimpliqué, non relationnellement engagé dirions-nous, auprès duquel il a pu apprendre ce qu’il ne fallait pas faire en psychothérapie, le voici psychiatre à l’université John Hopkins. Le premier legs fondateur qu’il mentionne c’est les données existentielles, mort, finitude, sens, liberté. Yalom les assigne comme des universaux de la condition humaine, qui si insuffisamment pris en charge dans l’existence surchargent l’angoisse(1« ), naturelle face à ces butoirs, jusqu’à la faire virer en terreur, et faire de nous des patients.

l’expérience d’abord, et le groupe

Il a rencontré cela en conduisant des groupes de psychothérapie, à l’art duquel le lewinien Jerome D. Franck l’a introduit (il ne mentionne pas sa propre contribution à la théorie et pratique de la psychothérapie de groupe), jusqu’au moment bien connu où il lui a demandé de bien vouloir le remplacer quand il s’absenterait. Or des groupes de cancéreux condamnés à mort, à l’époque c’était audacieux, et terriblement formateur il en témoigne, tant les contraintes (pour le coup) existentielles et temporelles sont intenses. Yalom est un pragmatique qui élabore sa théorie à partir de son expérience. Évidemment, en arrière de la main se trouve Heidegger, Freud, la psychologie humaniste, tout le savoir des sciences humaines de son époque, mais de cela, de l’érudition qui fut celle de ce remarquable chercheur, pratiquement pas un mot. Le professeur émérite a trouvé la solution pour ne pas soûler son monde, il écrit des romans. Cela allège le propos filmique mais ne devrait pas nous faire oublier la considérable consistance théorique qui fut celle de Yalom.

thérapie pour normaux

Même rendez-vous discret avec l’Histoire quand il mentionne sa participation à l’immense mouvement de laïcisation de la psychothérapie par rapport à la psychiatrie ayant abouti à la création de la thérapie pour normaux. Dont nous sommes les héritiers directs. Grande discrétion sur les écoles, les tendances, les lieux et personnalités mythiques, les controverses. On sait qu’il n’y veut pas prendre part. On a l’impression qu’il tient debout tout seul, là où il se trouve. Yalom se soucie de rester un Indépendant (comme naguère Winnicott). Faites dit-il ce que vous avez à faire, ne vous embarrassez pas davantage de vous rattacher (mais cela il ne le dit pas dans le film, je le sais par ailleurs). Enfin tout de même un de ses maîtres livres s’appelle Psychothérapie existentielle, ce qui le situe quelque part.

gestalt existentielle en France

Et nous savons nous que sur indication d’Ernest Godin Noël Salathé introduisit Yalom en France dans le milieu gestaltiste, jusqu’à créer la thérapie gestalt-existentielle qui fut la sienne (dont Artex est issu), et que le Cifp eut le privilège de présenter au monde lors de sa fondation. Nous savons nous que Marie-Noëlle Salathé-Granès a conduit, toujours au Cifp sa première série de séminaires sur les données existentielles telles qu’illustrées par son mari, et qu’évidemment depuis ça continue de se développer.

ordinarité profonde

Le film se préoccupe principalement de le suivre, depuis la partie de jacousi avec sa compagne, pétillante, fine, jusqu’à sa méditation finale sur la pensée de Schopenhauer comme quoi le déclin du soleil des pulsions permet enfin d’apercevoir les étoiles. Le côté 60 ans de vie de couple réussie avec interviewes des enfants et petits enfants a quelque chose de fabuleux. L’ordinarité tranquillement modeste de cette vie belle et bonne époustoufle. Cela permet de comprendre des choses profondes et simples, si simples que présentées par le premier venu il s’agirait de banalités, alors que là, quand le vieux sage nous invite à nous poser la question, ma vie, où j’en suis de la trajectoire de ma vie, qu’est-ce que j’en ai fait et que me reste-t-il à désirer ? qu’en est-il de ma capacité à dialoguer, à me dire en partage avec mes autres ? qu’est-ce que faire famille ? qu’est-ce que amour, attachement, lien par lequel je privilégie quelqu’un d’autre ? on se prend à y penser, en tout cas je me suis pris à y penser, accompagné par un bon guide ça fait la différence. D’ailleurs il le dit à un moment, le guide il a déjà personnellement exploré le territoire, ça vaut mieux pour ceux qui recourent à nous.

élégante discrétion filmique

La cinéaste filme avec discrétion, je n’y ai pas trouvé d’emphase développement personnel, ni ces plans saint sulpiçards que dénonce une collègue critique du Monde. Juste ce qu’il faut de paysage pour qu’un personnage intéressant intervienne lui aussi, son lieu de vie, ses parcours vélocipédiques, et les rouleaux pour l’instant pacifiques de l’océan californien.

psycho-polars à venir

Ce film restera relativement confidentiel. Courez le voir avant sa disparition des écrans. Ce qui fera la fortune de la pensée de Yalom au cinéma ce sera un psycho-polar humoristique tiré de l’un de ses ouvrages, puis un autre encore, puis encore un, il y a de quoi faire, et apprendre en se divertissant. Le grand art. La méthode de reconstitution de séquences de conduite de groupe avec des comédiens m’a paru prometteuse. C’est ainsi qu’on peut montrer ce type de travail. Avis aux audacieux qui voudront s’y coller.

  • 1 À propos des deux théories de l’angoisse, la freudienne et l’existentielle (hélas heideggerienne d’origine donc) se référer à l’ouvrage cité de Noël Salathé à l’entrée données existentielles.

5ème JOURNÉE D’ÉTUDE DE L’ASSOCIATION JENNY AUBRY

ARGUMENT

par Fethi Benslama

Président de l’association Jenny Aubry

attachements

À l’arrière-plan de la question de la séparation est la question de l’attachement. Mais ce n’est pas simplement d’attachement tel qu’on l’a abordé classiquement, ce sont des histoires d’attachement sur lesquelles se découpent des histoires de séparations intempestives, de séparations dictées par l’institution juridique ; séparations dont tous les effets supposent nécessairement qu’il y ait des attachements. Il nous a semblé que cette question des attachements, au pluriel, pouvait être une des questions à travailler et à reprendre sous l’angle de la pratique institutionnelle, telle qu’elle est à l’œuvre aujourd’hui, mais très éclairée, en effet, par les différents théoriciens qui l’ont travaillée.

déjà tout de même une construction

Il y a des histoires d’attachement, des récits d’attachement, qui ont été évoqués lors de nos précédentes journées d’études, et ces récits et ces histoires, donnent lieu bien souvent à des craintes ; par exemple, une assistante familiale a dit : « D’une certaine manière, il faut s’attacher, mais pas trop et, quand même, à un moment, on est piégé par l’attachement qu’on a avec un enfant et d’où, après, le drame. » Il nous est apparu, après coup, que nous avons commencé à travailler la question des séparations, mais que son supposé ou son présupposé, à savoir les attachements, était au fond le postulat du départ. Nous avons commencé par là où s’introduisaient des ruptures, et ces ruptures se faisaient sur quelque chose, quand même, qui a pu se construire ou mal se construire, où, même quand c’est mal construit, il y a déjà une construction.

attachement pathologique

Et puis il y a aussi ce qui est inoubliable d’un certain attachement qui, même lorsqu’il est pathologique, ou maltraitant, laisse une trace chez l’enfant, et nous devons faire avec ça. Et ça, on ne peut pas l’abolir et on doit travailler, faire avec. Ce furent nos conclusions de la journée d’étude de 2014.

expériences institutionnelles

Voilà, pour cette année, notre proposition : travailler autour des attachements et pas seulement de l’attachement tel que l’a pensé Bowlby, il y a la question de l’attachement dans l’institution elle-même, dans nos institutions, et il faut entendre l’attachement, pas seulement d’ailleurs avec les enfants, mais avec les assistantes familiales, avec les travailleurs entre eux, ce qui n’est quand même pas une petite chose. Et nous nous demandons, avec vous, si cette question nouée, des séparations et des attachements, n’est pas quelque chose qui provoque peut-être les plus grandes angoisses chez les professionnels, dans leur travail, et si, peut-être, là, on peut s’attaquer à ces questions.

Ce sont toutes ces questions que nous avons essayé d’ordonner autour de cinq ateliers où nous vous convions à apporter vos expériences quotidiennes.