Histoire et genèse des concepts en psychanalyse

Histoire et genèse des concepts en psychanalyse

par Élisabeth Roudinesco


une nouvelle conceptualité ?

Freud a forgé sa doctrine de la subjectivité en reprenant des concepts déjà présents dans la philosophie, la psychologie, la neurologie et la psychiatrie. Mais il les a transformés. Il a aussi inventé des termes nouveaux en utilisant des mots de la langue courante. À partir de ce constat, nous étudierons la genèse des principaux concepts de la psychanalyse. Freud a-t-il inventé une nouvelle conceptualité ?

véritable discipline, ou méthode ?

à réinscrire dans l’histoire des médecines de l’âme ?

Est-il un penseur, un clinicien, un savant ou un écrivain? La psychanalyse est-elle une véritable discipline ou une méthode d’approche du psychisme qui doit être réinscrite dans l’histoire des médecines de l’âme? Nous aborderons les différentes refontes de la conceptualité freudienne mises en œuvre par les différents courants du mouvement psychanalytique.

Onfray n’y est pas allé finalement

1)
Libération, 22/10/015
par Anastasia Vécrin

A la Mutualité, le débat n’a pas eu lieu

Au grand désarroi de Laurent Joffrin, Michel Onfray ne s’est pas rendu mardi au rassemblement organisé en son soutien par l’hebdomadaire «Marianne». Des échanges souvent à sens unique dans une salle acquise aux soutiens du philosophe.

A la Mutualité, le débat n’a pas eu lieu

Devant la maison de la Mutualité à Paris, haut lieu historique du militantisme de gauche, une quinzaine de jeunes gens bien vêtus vendent l’Action Française, bulletin du mouvement royaliste et nationaliste. Ce mardi, la salle accueille le meeting, organisé par l’hebdomadaire Marianne, en soutien au philosophe Michel Onfray, accusé notamment par Libération de faire le jeu du Front national. Ce soir, le médiatique penseur n’a pas daigné se montrer. On attendait au moins Régis Debray, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner et Jean-Pierre Chevènement : niet.

Peut-on encore débattre en France ?

Malgré tout, la salle est presque comble. Sur la scène, une petite brochette, panel de journalistes, hommes politiques et intellectuels engagés, dont Jean-Paul Delevoye, président du Conseil économique, social et environnemental (Cese), Daniel Keller, grand maître du Grand Orient de France et l’historien Alain-Gérard Slama, est présente pour répondre à la question «Peut-on encore débattre en France ?» Question derrière laquelle se trouvent les actuels thèmes polémiques : laïcité, intégration, islam, nation, et ce que l’on a droit d’en dire ou pas. Le dispositif laisse perplexe : un seul micro pour débattre, permettant aux monologues de se succéder sans interruption. Donc, on ne s’engueule pas, on ne se coupe pas la parole, on rebondit poliment, avec parfois un peu de mordant, aux discours précédents.

L’éditorialiste Jean-François Kahn commence par s’attaquer à l’écrivain Édouard Louis et au philosophe Geoffroy de Lagasnerie, à l’initiative l’année dernière d’un boycott des Rendez-vous de l’histoire de Blois du fait de la présence de Marcel Gauchet : «Les excommunications, les anathèmes, les criminalisations ne peuvent que renforcer le sentiment faux de décrépitude et faire le jeu des extrêmes. Montrons qu’on peut encore débattre, c’est-à-dire s’entendre, s’accepter, s’écouter.»

«une stature intellectuelle trop grande pour nous»

Sous les huées, Laurent Joffrin, le directeur de Libération, à l’origine de la polémique Onfray, est venu prendre quelques claques et réaffirme son jugement sur le philosophe : «Je soupçonne d’être ici le bien-pensant de service, mais ça ne me dérange pas. Si vous voulez me siffler, n’hésitez pas. Onfray dit que le peuple français est abandonné par ses élites, c’est en partie vrai, mais au profit des étrangers, c’est faux. Cette idée, c’est le cœur de la propagande du Front national. Onfray n’a répondu à aucun argument . Alors qui refuse le débat ? Je viens ici, où est-il ? Je ne le vois pas. Je devine qu’il a une stature intellectuelle trop grande pour nous qui sommes des nains de la pensée, je parle pour moi. Donc on va débattre entre nains.»

Refuser d’aborder tel ou tel thème, parce que ça fait le jeu du FN, n’est pas une stratégie efficace

Alarmé, le journaliste et historien Jacques Julliard appelle à un retour de la raison : «La règle du débat public en France, c’est le désir réciproque d’extermination. La France pratique la guérilla intellectuelle, la pire forme du débat possible.»
Pour le directeur de la rédaction du Figaro, Alexis Brézet, ce sont les techniques modernes de communication qui empoisonnent le débat public. Prenant à parti Joffrin sur Onfray, il est chaleureusement acclamé : «Étiez-vous obligé de parler du ressentiment d’Onfray, de sa méchanceté brutale, de dire que c’est un auxiliaire du lepénisme ? Je ne crois pas qu’on puisse dire ça. Refuser d’aborder tel ou tel thème, parce que ça fait le jeu du FN, n’est pas une stratégie efficace, le FN n’arrête pas de progresser !»

opacificateurs de la pensée critique

Avec sa «typologie des dispositifs d’étouffement du débat et des opacificateurs de la pensée critique» la très laïque philosophe Catherine Kintzler a fait exploser l’applaudimètre. Techniques de l’«évitement» et de la «percussion directe», une analogie avec le rugby qui lui vaut, malgré un propos parfois rance, les faveurs du public. «Aujourd’hui, je me demande si on peut encore être voltairien, ça pourrait dire être islamophobe. Dans ce cas-là, on peut dire que toute pensée critique relève d’une phobie et doit être soignée.»

le problème de la République qui ne fait pas son travail

Belle ovation aussi pour l’économiste Jacques Généreux qui harangue la foule : «Je ne pense pas qu’il y ait un problème d’immigration dans ce pays, mais je conteste aussi le négationnisme disant que Zemmour a tort quand il dit qu’il y a des quartiers entiers qui sont des quartiers de non-droit où ce sont les imams qui font la loi, c’est vrai ! C’est un fait ! Ce n’est pas un problème d’immigration ! C’est le problème de la République qui ne fait pas son travail !»

«La souveraineté de la nation»

Plus de deux heures ont passé. Vient le tour de la journaliste Natacha Polony et de sa rengaine souverainiste : «Depuis 2002, le mot souverainisme a surgi dans tous les éditos et pour certains, c’était ça le mal. C’est un mot que j’assume. Ça nous parle du peuple souverain, c’est l’essence même de la Révolution française et de la République ! C’est quelque chose de magistral d’expliquer que le peuple n’a plus quelqu’un au-dessus de lui qui décide de son destin, qu’il est son propre souverain. Et cela implique la souveraineté de la nation ! La nation d’Ernest Renan et non celle de Maurice Barrès.»

un débat qui n’a pas eu lieu

Alors que la salle se vide, que les bras se lèvent pour demander la parole, Joseph Macé-Scaron ferme la séance. Des dizaines de personnes s’avancent à la tribune pour interpeller les intervenants et provoquer une discussion, un débat qui n’a pas eu lieu. Dehors, sur le trottoir, Jacques Généreux est accaparé par des militants d’Égalité & Réconciliation, l’association d’extrême droite d’Alain Soral. Si le débat avec la salle n’a pas eu lieu a l’intérieur, c’est sur le trottoir que la parole confisquée au public s’est déployée.



Pantalonnade de Marianne à la Mutualité : peut-on encore débattre en France ?

par Michel Rotfus

Hier soir, 20 octobre, la salle de la Mutualité à connu une immense pantalonnade organisée par le magazine Marianne.

Le 18 septembre dernier, Michel Onfray tweetait : « 20 octobre Marianne loue la mutualité pour me soutenir. Avec, pour l’instant, Debray, Finkielkraut, Bruckner, Le Goff, et Chevènement .»

premier temps

Malgré sa présence insistante et continue dans les médias qui lui ont ouvert généreusement micros et colonnes, Marianne a décidé d’organiser une soirée de soutien à Michel Onfray, montré du doigt comme un allié objectif du F.N., qualifié de « néo-réac » par plusieurs journaux et magazines et accusé de faire le jeu du Front national.

Onfray, donc, tweeta.

Il se passa ensuite que Joseph Mace Scaron tweeta à son tour.
Il tweeta qu’il était ravi de l’apprendre. Ce qui ne manque pas de sel quand on sait qu’il est directeur de la rédaction de Marianne.

Mace-Scaron Joseph ‏@MaceScaron 18 sept.
@michelonfray Ravi de l’apprendre

Toute la suite fut de cette eau-là.

Le 19 septembre, il déclarait encore au Monde, que vous allez voir ce que vous allez voir : « Nous allons dire que nous ne sommes pas avec Marine Le Pen et que nous existons à gauche, que nous ne sommes pas instrumentalisables. Nous sommes de gauche. Ceux qui nous traitent de fascistes ne veulent pas penser. »

Je les regarde tous, essayant vainement de me récupérer

Seulement, voilà, dans un deuxième temps Onfray réfléchit et il pensa. Puis il déclara qu’il n’irait pas. « Je les regarde tous, essayant vainement de me récupérer », lâche-t-il dans « l’Obs », le 30 septembre. C’est qu’on n’est jamais assez méfiant : Marianne qui le soutient inconditionnellement pourrait le récupérer. Tout comme Debray, Finkielkraut, Bruckner, Le Goff, et Chevènement certainement aussi. Procès d’intention ou jugement étayé sur des preuves ? On ne saura pas…

L’argument ne semblant pas suffire, dans un troisième temps, il renchérit et déclara aux Matins de France Culture le 18 octobre, qu’il n’irait pas à la soirée-que-Marianne-organisait-pour-le-soutenir, car il n’irait pas débattre avec Bernard Henri Lévy !… qui n’était pas de cette soirée.

Onfray refusait d’aller débattre à cette soirée où l’on s’interrogerait gravement : « Peut-on peut encore débattre en France ?” et dont il était l’épicentre. La soirée a eu lieu, et personne, à la tribune comme dans la salle ne s’est étonné du refus de débattre-pour-savoir-si-l’ on-pouvait-encore-débattre, de la part de celui qui est au centre du débat.

débattre sur la possibilité de débattre

Il faut dire que les choses avaient bougé : le soutien de Marianne à Onfray avait disparu du titre. On allait débattre sur la possibilité de débattre et Onfray n’était plus là qu’à titre d’illustration. Pas pour illustrer le refus de débattre, mais de façon exemplaire, comme victime des invectives qui diabolisent, excommunient, anathémisent.

changement de tribune

D’autre part les participants avaient changé : ce n’est qu’une fois installé dans la salle que le public découvrit la tribune. Debray, Finkielkraut, Bruckner, Le Goff, et Chevènement étaient remplacés par Jean-François Kahn ex-directeur de Marianne et essayiste, Laurent Joffrin (directeur de la rédaction de Libération), Jacques Julliard (Marianne), Alexis Brézet (directeur de rédaction du Figaro), Catherine Kintzler (professeur émérite de philosophie de Lille 3), Jacques Généreux maître de conférence à l’I.E .P. de Paris et ex-secrétaire national du Parti de Gauche), J.P. Delevoye (présidant du Conseil économique, social, et environnemental), Daniel Keller (chef d’entreprise français, et grand maître du Grand Orient de France ), Alain-Gérard Slama (journaliste et historien), Natacha Polony ( papillone dans diverses émissions de radio et télé, collabore au Figaro). Joseph Macé-Scaron, directeur de la rédaction de Marianne distribuait la parole.

Débattre entre soi ou le débat sur la façon de débattre

Toute la soirée, on se demanda si l’on pouvait encore débattre et comment débattre. Jean-François Kahn ouvrit la séance en traitant la question, en dénonçant le sectarisme qui règne et empêche le débat. en affirmant la volonté de faire ressurgir le débat, c’est à dire en s’écoutant et en répondant. C’est là, dit-il, la façon républicaine de combattre.

L’exercice de Jean-François Kahn fut repris et décliné de diverses manières par chacun-chacune des autres intervenant(e)s avec salves d’applaudissements frénétiques chaque fois qu’il fut question de la République, de ses valeurs, de la Démocratie, etc.

Sauf par Laurent Joffrin qui a voulu lui, ne pas en rester à des généralités et parler de ce qui a été la raison de cette soirée. Il rappela donc le contenu de son long article de trois pages où il analysait les propos d’Onfray dans le Figaro.

le mythe du grand remplacement

Michel Onfray comme Zemmour ou Finkielkraut et quelques autres ne sont pas que des écrivains à succès. Il ont envahi l’espace médiatique par leurs discours alarmistes en glosant sur l’immigration, l’éloge des frontières ou sur le déferlement migratoire et en jouant à demi-mots sur le mythe du grand remplacement promu par Renaud-Camus. Ensuite ils agitent l’épouvantail de la difficulté, voire de l’impossibilité pour les migrants de s’intégrer, non pas ceux venus des États-Unis ou de l’Espace de Schengen mais les autres, musulmans pour la plupart, en brandissant l’effroi d’une confrontation radicale des civilisations. Enfin, ils alertent de la menace qui pèse sur l’identité française, comme le faisaient Barrès, Maurras ou Déroulède (1« ).

la moindre atteinte à l’image du Maître

Dès qu’il fut question d’Onfray, Laurent Joffrin eut du mal à parler car les réactions de la salle ne furent guère républicaines : huées et sifflets tentèrent de l’empêcher de parler. Le public d’Onfray était là, et il n’a pas supporté la moindre atteinte à l’image du Maître. Démonstration fut faite de l’efficacité émancipatrice de son enseignement : pendant cette soirée, on venta sur tous les tons la vertu de l’école républicaine qui vise à instaurer des citoyens réfléchis, libres et responsables. Ce soir-là, on était loin du compte !

transformer la scène politique et intellectuelle

À la tribune aussi : car dans plusieurs interventions, à commencer par celle de J.F. Kahn, les deux auteurs d’un texte publié dans le Monde (27-28 septembre) furent désignés comme l’exemple même de cette intransigeance qui empêche tout débat.

vide laissé par les intellectuels de gauche
Geoffroy de Lasganerie et Edouard Louis dans leur texte, pointent le manque d’engagement, le vide laissé par les intellectuels de gauche devant les multiples raisons qui nécessitent qu’ils sortent de leurs travaux savants et de leurs université et qu’ils s’engagent afin de transformer la scène politique et intellectuelle dominée par un discours et des injonctions réactionnaires, mais aussi par une situation politique, économique et sociale qui doit être changée tant elle est insupportable. Je renvoie à la lecture de leur texte. Et aussi à la dernière émission de Daniel Schneidermann, Arrêt sur images(2« ) où Edouard Louis est invité.

haine de l’universalisme

Ce qui pourtant est clair c’est que la curée dénonciatrice à laquelle les participants de la Mutualité se sont livrés, derrière ces deux auteurs en visent d’autres. Ces penseurs qui dérangent tous ceux qui, autour de certains médias, dénoncent la « bien-pensance des élites », tous ceux qui, souverainistes et xénophobes, fascinés parfois à l’insu de leur plein gré par le discours lepéniste haïssent l’universalisme de leur pensée. Et, ce qui fait système, ils s’en prennent aux homosexuels, aux femmes, aux étrangers, aux réfugiés, aux immigrés qui pourraient défigurer « l’identité française ». Ils se dressent contre ces penseurs si admirés hors de France : Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, Michel Foucault à qui on reproche ses mœurs et le sida, Louis Althusser toujours haï comme meurtrier de sa femme, Gilles Deleuze comme toxicomane, Roland Barthes et Jacques Derrida comme déconstructeurs de la philosophie et de la langue, tous décrits comme des monstres physiques et intellectuels. Et donc responsables du prétendu « déclin » de la France, de la « décadence » de l’École et « donc », de la République.

montée d’un désir de fascisme

Ce n’est pas sans ironie qu’on peut se souvenir comment ces penseurs se sont trouvés en butte aux nouveaux philosophes, à leur envahissement médiatique, et à la façon dont ils usaient de catégories et de concepts grossiers, comme taillés à la hache. Dans un autre contexte et avec d’autres enjeux, une situation semblable se répète. À la différence que nous sommes aujourd’hui devant la montée nauséabonde d’un « désir de fascisme »(3« )

  • 1 L’historien britannique, professeur à Oxford, Sudhir Harazeesingh, spécialiste de la France contemporaine, analysant la situation française, souligne « la tentation du repli » de ceux qui venant de la gauche, reprennent à la droite réactionnaire et anti-moderne l’idée que rien ne va plus, que tout fout le camp, dans une fusion ou une confusion des idées passéistes, qu’ils soient républicains ou antirépublicains. Il souligne en outre combien tous ces auteurs sont hexagonaux et inconnus hors de France. Voir l’entretien donné au Monde du 27-28 sept. Et son livre Ce pays qui aime les idées. Histoire d’une passion française, Flammarion.
  • 2 Émission du 16/10/2015.
  • 3 J’emprunte l’idée et l’expression à Élisabeth Roudinesco dans son entretien à L’Humanité du 5 octobre 2015.

    Note de PHG : É. Roudinesco déclare exactement : « Ce serait comique si nous n’avions pas, en France, désormais, chez des polémistes professionnels qui soutiennent Onfray, un retour du refoulé vichyste et un désir inconscient (c’est nous qui soulignons) de fascisme. Éric Zemmour et ceux qui l’entourent et le défendent comme un « martyr des bien-pensants » en sont l’incarnation la plus évidente et qu’ils nous appartient d’y faire face. ». De fait, dans toute l’Europe, le temps ayant fait son œuvre le spectre de l’horreur totalitaire nazie ne hante plus de la même manière les générations d’après. Au fascisme à la papa de Le Pen père s’en substitue un bien propre sur lui et les intellectuels « de gauche » libérés peuvent s’égarer dans de malodorants corridors sans trop savoir ou vouloir se rendre compte qu’ils surfent sur du Soral. Quant à la population, une partie des éconduits du système économique obstinément défaillant cherche une « voie nouvelle », peu lui important qu’il s’agisse d’un Ordre Nouveau dont elle peine à se représenter l’horreur d’une pensée politique fondée sur la haine.

Althusser, la raison en sommeil

Le philosophe, mort en 1990, a longtemps pris note de ses rêves – des cauchemars terrifiants. Une sélection de ceux-ci paraît.

Louis Althusser, Des rêves d’angoisse sans fin. Récit de rêves (1941-1967), suivi de Un meurtre à deux (1985). Textes choisis et présentés par Olivier Corpet avec la collaboration de Yann Moulier Boutang, Grasset/IMEC, 213 p., 20 €.-

25 septembre 2015 © Le Monde

Althusser, la raison en sommeil

par Élisabeth Roudinesco

Pour ce dernier volume des œuvres posthumes de Louis Althusser (1918-1990), Olivier Corpet et Yann Moulier-Boutang ont sélectionné des récits de rêves rédigés par le philosophe pendant un quart de siècle. Tout en s’inscrivant dans la tradition des savants du XIXe siècle, soucieux de faire du rêve un objet d’étude, Althusser s’écartait pourtant de toute idée d’opposer un discours rationnel à une immersion dans l’enfer de la déraison. Confronté depuis 1938 à l’expérience tragique de la mélancolie, et à cette perpétuelle oscillation entre l’exaltation et la dépression qui a fait de lui un malade chronique, vingt fois interné et soumis à tous les traitements possibles – psychanalyse, médicaments, électrochocs –, il ne séparait jamais l’énoncé du rêve de ses autres activités d’épistolier. Celles-ci sont désormais connues et éclairent d’une lumière singulière son œuvre philosophique, fondée sur une relecture rigoureuse des grands textes de la philosophie occidentale : Machiavel, Montesquieu, Hegel, Marx, Freud.

Aussi faut-il lire ce nouvel ouvrage autant comme le prolongement de la correspondance que le philosophe a entretenue avec des amantes (Lettres à Franca, Stock, 1998 ; Lettres à Hélène, Grasset, 2011) que comme un document préparatoire à son autobiographie, L’avenir dure longtemps (Stock-IMEC, 1992). Dans cette dernière, immense confession où se mêlaient ego-histoire, auto-analyse et envolées rimbaldiennes, Althusser, on le sait, tentait de comprendre pourquoi, en novembre 1980, dans un accès de démence, il avait étranglé Hélène Rytmann, sa femme, sans qu’à aucun moment elle ne songe à l’empêcher de commettre un tel acte.

Nuits éprouvantes

Dûment conservés dans les archives déposées à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine, et d’une très belle qualité littéraire, ces Rêves d’angoisse sans fin sont souvent terrifiants. Ils révèlent à quel point Althusser s’était enfermé avec Hélène – sœur, mère et confidente – dans le huis clos d’une généalogie familiale délirante. En effet, il n’avait de cesse de réinventer le parcours cyclique d’une déploration qui le hantait depuis que, dans son enfance, il avait voué aux gémonies son père, sa mère, ses aïeux et sa sœur Georgette, atteinte de la même folie que lui. Du coup, sous sa plume, on voit surgir des avalanches de cauchemars, semblables à ceux évoqués par Goya dans sa célèbre œuvre de 1797, Le sommeil de la raison engendre des monstres. De même que le héros endormi de la gravure sent la présence autour de lui d’inquiétantes créatures issues d’un monde de terreur, de même Althusser est envahi, débordé, épouvanté par le déchaînement permanent des pulsions inconscientes qui l’assaillent durant des nuits éprouvantes. C’est en 1969, dans une lettre à Hélène, devenue une sorte de double de Georgette, qu’il résume le mieux la teneur de cette activité onirique :  » Les rapports avec mon inconscient ne sont pas de tout repos. Des cauchemars terribles, et d’une précision hallucinante. L’autre nuit, je battais ma mère et avais affaire à mon père. « 

meurtre à deux
Le plus étonnant, ce sont les rêves prémonitoires. En août 1964, il consigne dans ses carnets le contenu d’un rêve de meurtre :  » Je dois tuer ma sœur (…). La tuer avec son accord d’ailleurs : sorte de communion pathétique dans le sacrifice (…), je dirai presque comme un arrière-goût de faire l’amour, comme un découvrir – sic – les entrailles de ma mère ou sœur, son cou, sa gorge. «  Les éditeurs ont ajouté à ces récits un texte fulgurant, rédigé cinq ans après le meurtre, et dans lequel Althusser attribue à son psychiatre l’explication de son acte. Il s’agit bien, dit-il à juste titre, d’un « meurtre à deux ». L’absence de résistance d’Hélène renvoyait donc à son propre désir d’en finir et d’échapper à une fusion intenable qui les avait conduits, l’un et l’autre, sur la voie d’une sorte de passage à l’acte suicidaire.

existence spectrale
N’en déplaise aux commentateurs – psychiatres, psychanalystes et journalistes – qui se croient toujours autorisés à donner de cet acte des interprétations délirantes, c’est bien l’auteur de ce meurtre insensé qui en a le mieux dévoilé la vérité. Penseur du communisme, Althusser s’était condamné, comme le dira Jacques Derrida, à vivre une existence spectrale en devenant le meurtrier de lui-même, ce dont témoigne aujourd’hui ce grand récit des rêves de toute une vie.

Femmes, de mal en psy

FEMMES, DE MAL EN PSY

Isabelle Mons, Femmes de l’âme, Les pionnières de la psychanalyse, Payot, 2015, 320 pp., 21 €.

par Robert Maggiori
Libération, 16 septembre 2015

Isabelle Mons, l’autrice de l’excellent Lou Andréa Salomé, chez Perrin, 2012, poursuit sur sa lancée et retrace cette fois les parcours tortueux de quatorze défricheuses de la psyché humaine.

[Document : Sans titre]

Au congrès international de psychanalyse, à Weimar en 1911, avec, notamment, Lou Andreas-Salomé (au centre, avec la fourrure), et Emma Jung (assise deux places à droite). Entre elles, au second plan, Sigmund Freud. Photo DR

« ombres, voiles, mystère »

Dans la Disparition du complexe d’Œdipe, Sigmund Freud, après avoir parlé du jeune garçon, ajoute : «Comment le développement correspondant s’accomplit-il chez la petite fille ? Notre matériel devient ici, d’une manière incompréhensible, beaucoup plus obscur et plus lacunaire.» Propos maintes fois répété. Dès qu’il s’agit de la femme, de la féminité, le fondateur de la psychanalyse avoue son trouble, sinon sa nescience, parle d’ombres, de voiles, de mystères. Son biographe Ernest Jones rapporte les mots qu’il adresse à Marie Bonaparte : «La grande question restée sans réponse et à laquelle moi-même n’ai jamais pu répondre malgré mes trente années d’étude de l’âme féminine est la suivante : « Que veut la femme ? »»

Corps révolté

Freud était pourtant entouré de femmes. Parmi elles, nombreuses sont celles qui, à commencer par sa propre fille Anna, sont devenues analystes. L’ont-elles aidé à faire quelque lumière sur ce «continent noir» qu’était pour lui la féminité ? La question n’est pas simple, mais elle permet au moins de diriger l’attention sur ce cercle de femmes, parfois oubliées, qui, participant dès l’aube viennoise à l’aventure tourmentée du freudisme, apporteront un «autre regard» sur le désir féminin, la sexualité, l’amour, la maternité, l’enfant… C’est ce à quoi invite l’ouvrage d’Isabelle Mons, Femmes de l’âme, les pionnières de la psychanalyse, qui dresse les portraits croisés de quatorze «défricheuses» des terres de l’inconscient : «les égéries russes», Lou Andreas-Salomé, Sabina Spielrein et Tatiana Rosenthal, «les partisanes en lutte», Emma Eckstein et Margarethe Hilferding, «les femmes « d’à côté » indispensables à l’homme qu’elles ont accompagné, qu’il fût père ou époux», à savoir Anna Freud et Emma Jung, «les avocates des voix de l’enfant», Hermine von Hug-Hellmuth, Sophie Morgenstern, Melanie Klein et Françoise Dolto, et enfin «les conquérantes», Eugénie Sokolnicka, Marie Bonaparte et Helene Deutsch.

effervescence

Il faut dire d’emblée que l’approche d’Isabelle Mons, docteure en lettres, ne vise pas l’exhaustivité (pourquoi en effet Tatiana Rosenthal ou Sophie Morgenstern plutôt que Mira Oberholzer-Gincburg, Toni Wolff, Joan Riviere ou Karen Horney ?) et ne se veut «ni sociologique ni scientifique». Son ouvrage s’adresse à tous et ne concurrence guère les études spécialisées que les historiens et historiennes de la psychanalyse ont consacrées à ces «pionnières». Il est composé de récits de vies qui permettent évidemment de suivre les destins individuels, souvent entremêlés, mais témoignent aussi de cette effervescence particulière d’où ont jailli, entre Vienne, Londres, Zurich, Berlin et Paris, de nouvelles approches du psychisme, de nouvelles sciences, de nouveaux comportements, de nouvelles revendications de droits – à l’indépendance, à l’étude, à une sexualité plus libre…

Nombre de ces itinéraires sont bien connus aujourd’hui. Des rapports d’Anna Freud à son père on sait (presque) tout. Lou Andreas-Salomé, qui ensorcela Freud et Nietzsche (et tant d’autres), est devenue une icône, par son œuvre littéraire, philosophique ou psychanalytique, et par sa vie de «femme moderne», affranchie de toute contrainte. À Melanie Klein, tout le monde reconnaît le rôle novateur dans la psychanalyse des enfants… En revanche, le cas de Sabina Spielrein, «déchirée» entre Freud et Jung, suscite encore, lui, bien des interrogations.

Carl Gustav Jung vient à peine d’arriver à la clinique zurichoise du Burghölzli, à laquelle il va donner une renommée internationale. Il a suivi à Paris l’enseignement de Pierre Janet et doit travailler à Zurich aux côtés d’Eugen Bleuler – qui a introduit dans le vocabulaire psychiatrique les termes de «schizophrénie» et d’«autisme». Le 17 août 1904, il accueille une patiente venant de Russie. Elle a 19 ans. Parle russe, allemand et français. Elle a une vie fantasmatique dense et très perturbante, est souvent mutique, ou prise de violentes colères et de pulsions suicidaires. «Quelle est cette femme au corps révolté, qui n’en accepte pas les exigences ?» Elle présente de graves symptômes hystériques «liés à une enfance traumatique», une abasie (impossibilité de marcher) et des tics qui «déforment son visage, joli au demeurant».
Au cœur de sa souffrance, son père, Nicolaï, riche commerçant de Rostov-sur-le-Don. Depuis l’enfance, il a toujours exercé sur elle une grande violence, la frappant et «demandant de baiser la main punitive». Il l’a soumise à une «autorité malsaine qu’elle prendra pour modèle inconscient de l’amour qu’un homme éprouve pour une femme». Elle assouvit dans la honte «un plaisir masturbatoire» et révèle à son analyste «le jeu auquel elle se livrait étant enfant : retenir ses selles en bloquant son anus d’un pied replié sous elle». Jung parvient, entre mille difficultés, à l’engager sur la voie de la guérison, l’implique dans l’analyse, lui fait lire des ouvrages spécialisés.

Mais bientôt la relation n’est plus de médecin à patiente, et le thermomètre des crises de Sabina varie selon l’absence ou la présence aimante de Jung. On ne sait pas très bien combien dure leur liaison. Le «désir d’enfant» exprimé par la jeune femme effraie Jung, qui, marié à Emma (laquelle a dénoncé par une lettre aux parents Spielrein ce qui se passait entre leur fille et son mari), craint aussi qu’un «vilain scandale» n’abîme sa réputation.

Des chemins escarpés

Jung a rencontré Freud le 3 mars 1907. Il est destiné à en être le dauphin – avant qu’entre le freudisme et le jungisme n’advienne le grand schisme de l’histoire de la psychanalyse. Il lui parle de Sabina, mais en mentant un peu, en montrant beaucoup de lâcheté, et en arguant qu’à sa maîtresse, il n’a donné que «confiance et amitié». Mais Sabina aussi se rend auprès du Viennois. S’installe alors une relation triangulaire très complexe (qui a fait l’objet de nombreuses études, inspiré théâtre et cinéma) : Freud, qui avait vu dans le ralliement de Jung à sa cause un apport très positif, donne d’abord raison à son confrère, en le tançant quand même pour n’avoir pas maîtrisé le «contre-transfert», puis, après la rupture, comprend davantage les raisons de Sabina et la somme d’oublier son premier maître. Celle-ci, engagée dans de très sérieuses études, soumettra toujours ses travaux à Jung, qui appréciera la place qu’elle fait au symbolisme, et, d’un autre côté, en montrant que la pulsion sexuelle, créatrice, contient toujours un élément destructeur, prédessine le «couple» qui sera chez Freud celui d’Eros et de Thanatos, la pulsion de vie et la pulsion de mort. La dernière lettre connue que Jung lui adresse dit : «Il faut parfois se montrer indigne pour réussir simplement à vivre.»

Sabina Spielrein sera médecin, psychiatre et psychanalyste, en Suisse puis en Russie, et ses travaux inspireront tant Jean Piaget (son patient) que Melanie Klein ou Donald Winnicott. Victime des persécutions nazies puis de l’interdiction de la psychanalyse par le système stalinien, elle verra d’abord ses deux frères déportés au goulag et fusillés, avant d’être, avec ses filles Eva et Renata, assassinée par les nazis qui occupent Rostov, le 9 août 1942, lors du massacre de Zmiovskaia Balka.

Les chemins ouverts par les pionnières de la psychanalyse ont souvent été escarpés. Ces Femmes de l’âme cosmopolites ont bravé bien des dangers pour tenter de voir plus clair dans l’âme des femmes, en sacrifiant parfois leur vie pour aider celle des autres. Hermine von Hug-Hellmuth, «première psychanalyste vouée aux enfants», a été étranglée par son neveu de 18 ans, recueilli après la mort de sa sœur Antonia, fille-mère, éduqué et pris en analyse. Tatiana Rosenthal, qui espérait que la psychanalyse épousât les idéaux de ceux qui croyaient en Marx, s’est suicidée, comme Eugénie Sokolnicka et Sophie Morgenstern, l’«oubliée de la psychanalyse», inspiratrice de Françoise Dolto, «qui lui rendait visite chaque semaine» pour exposer les cas d’enfants malades.

Névroses sociopolitiques

Margarethe Hönigsberg-Hilferding meurt le 23 septembre 1943, entre Theresienstadt et Treblinka, dans le convoi qui conduisait aux camps de la mort trois des sœurs de Freud. Elle est la première femme à qui la faculté de Vienne octroie un diplôme de médecin, la première, aussi, «à être élue membre du cercle très fermé, exclusivement masculin, de l’Association psychanalytique de Vienne» – épouse de Rudolf Hilferding, futur ministre de la République de Weimar. Ses idées sur l’amour maternel, qui ne serait pas inné mais issu de la relation de la mère avec son enfant («on ne naît pas mère, on le devient, pourrait-on ainsi résumer»), sur le bébé comme «objet sexuel naturel de la mère», sur l’œdipe qui aurait sa source «dans ce moment privilégié de l’allaitement qui donne lieu de part et d’autre à une excitation sexuelle», ne sont pas très bien reçues dans les premiers cercles freudiens, bien que jugées novatrices par Freud. Elle fera scission en même temps qu’Alfred Adler – l’autre grand dissident, avant Jung, du freudisme – pensant, comme lui, et par référence à ses propres engagements sociaux, d’inspiration socialiste, que la névrose «résulterait d’une conjoncture sociopolitique où l’individu souffre de l’injustice et de l’inégalité». Elle manifeste en faveur de la Régulation des naissances (titre d’un de ses ouvrages, préfacé par Adler), pour la légalisation de l’avortement (dès 1926), qui permettra aux femmes «de vivre consciemment leur maternité sans être astreintes à la seule fonction maternelle», l’égalité de salaire hommes-femmes, la «sexualité épanouie à laquelle la femme aussi a droit dans le couple».

la psychanalyse est féminine

«Que veut la femme ?» Des pionnières qui l’ont entouré, qui l’ont suivi jusqu’au bout ou emprunté d’autres voies, Freud a pu avoir quelques réponses, dont la «culture commune», depuis, s’est enrichie. Elles ont tenu des propos d’une étonnante modernité parfois, et contribué à ce que l’on «pense autrement». Oui, «la psychanalyse est féminine depuis le début et on ne le sait pas assez».

Claude Lévi-Strauss, notre contemporain

Une du Monde des livres daté du 11 septembre 2015

Claude Lévi-Strauss, notre contemporain

par Élisabeth Roudinesco

Emmanuelle Loyer, Lévi-Strauss, Flammarion, « Grandes biographies », 910 p., 32 euros.

[Image : Sans titre]

Il fallait du courage pour se lancer dans la rédaction de cette première vraie biographie d’un des plus grands intellectuels français du XXe siècle, qui vécut cent ans et acheva sa vie couvert de gloire et d’honneurs – Collège de France, Académie française, grand-croix de la Légion d’honneur – après avoir été malmené à ses débuts dans son pays, pour une œuvre d’une exceptionnelle richesse, traduite dans le monde entier, et d’une modernité à couper le souffle. Emmanuelle Loyer a relevé le défi. Historienne, elle est la première à avoir ­exploité la quasi-totalité des sources disponibles et encore inédites. Son Lévi-Strauss est une merveille d’intelligence et pas un instant on ne s’ennuie en suivant pas à pas, sous sa plume, l’itinéraire de ce penseur.

Né en 1908, issu d’une famille de la bourgeoisie juive alsacienne, choyé par ses parents, Claude Lévi-Strauss se destine à une vie de professeur de philosophie et de militant socialiste jusqu’à ce que, à l’automne 1934, une autre voie s’offre à lui : un poste d’enseignant à l’université de Sao Paulo, au Brésil. Marqué par le surréalisme, le jeune homme s’intéresse déjà à l’ethnologie, représentée en France par Alfred Métraux et les chercheurs du Musée de l’homme. On parle alors de « mentalité primitive » et l’on s’attache à décrire la vie sauvage menée par des hommes nus qui n’ont aucun ­contact avec la civilisation ­occidentale.

Durant l’entre-deux-guerres, le Brésil offre au voyageur deux visages antagonistes : d’un côté, un idéal humaniste hérité du positivisme d’Auguste Comte, inspirateur de la Constitution de 1891, et, de l’autre, une culture issue du métissage des esclaves et de leurs maîtres. Quant aux Indiens, éparpillés dans le Mato Grosso, ils se confrontent à leur propre disparition. Lévi-Strauss se rend d’abord chez les Caduveo, ancienne tribu guerrière plongée dans la misère, puis chez les Bororo, dont il admire la pensée logique, et,enfin, chez les Nambikwara, survivants des premiers natifs du continent. De ces expéditions, il rapporte de véritables trésors : photos, objets, films, fiches, etc. Mais, surtout, il s’engage dans un combat en faveur du respect des différences ­culturelles. De retour à Paris, en 1939, il comprend très vite que sa judéité fait de lui un paria, un «sauvage » exclu de la communauté française.

En septembre 1940, il prend la route de l’exil, rejoignant l’autre Amérique, au sein de la New School for Social ­Research qui accueille, à New York, l’élite de l’intelligentsia européenne. Emmanuelle Loyer consacre de belles pages à cette étape cruciale de la vie de Lévi-Strauss : sa rencontre avec ­Roman Jakobson (1896-1982), le plus grand linguiste de son temps, quil’initie à la méthode structurale, cet art de saisir des ressemblances et des différences à l’intérieur d’un système symbolique, puis avec les ténors de l’anthropologie américaine : Franz Boas, Alfred Kroeber, Margaret Mead, etc. À leur contact, il songe à unifier l’ethnographie et l’ethnologie sous la houlette d’une nouvelle discipline, l’anthropologie sociale, dont il sera le fondateur. Et l’on ne s’étonnera pas que, en devenant gaulliste, il puisse pré­coniser dès 1943 un démantèlement ­rapide de l’Empire colonial français.

Consécration méritée

On a oublié aujourd’hui combien, à son retour en France en 1947, Lévi-Strauss, surnommé « l’Américain », fut attaqué. Après la publication, en 1949, des Structures élémentaires de la parenté (PUF), ouvrage majeur salué par Simone de Beauvoir et ­soutenu par Les Temps modernes, il songe à abandonner sa carrière scientifique. Personne ne comprend, dans la communauté académique, qu’il puisse décrire de façon si logique les structures de la parenté et la prohibition de l’inceste comme un passage de la nature à la culture, tout en intervenant à l’Unesco, en 1952, dans un discours flamboyant, « Race et histoire », pour clamer haut et fort son amour des sociétés sauvages, si proches de la nature, affirmant ainsi qu’aucune culture n’est inférieure à une autre.

Après deux échecs au Collège de France, il rédige en quelques mois Tristes Tropiques (Plon, 1955), le livre qui lui apportera enfin la consécration méritée : « Je hais les voyages et les explorateurs… » Quête proustienne, autobiographie mélancolique, à mi-chemin des Confessions, de Rousseau, et des Mémoires d’outre-tombe, de Chateaubriand, l’ouvrage est accueilli comme un grand moment de la conscience occidentale, reflétant la manière dont l’homme, prédateur de lui-même, est devenu son propre colonisateur. Lévi-Strauss analyse en effet l’extermination des juifs par les nazis comme la répétition d’un processus d’expulsion de l’humanité par une portion d’elle-même.

mêler l’approche ethnographique au regard historique
Emmanuelle Loyer n’hésite jamais à décrire toutes les facettes de la vie de son personnage : habitudes alimentaires, amour des mythes, manières de vivre, goût de se déguiser en académicien ou de revêtir les habits de ses chers Indiens. Autrement dit, elle réussit le tour de force de mêler l’approche ethnographique au regard historique.


Parcours. Claude Lévi-Strauss

1908 Claude Lévi-Strauss naît à Strasbourg.

1949 Les Structures ­élémentaires de la ­parenté (PUF).

1955 Tristes Tropiques (Plon).

1959 Il est élu au Collège de France, à la chaire d’anthropologie sociale.

1962 La Pensée sauvage (Plon).

1973 Il est élu à ­l’Académie française.

1991 Histoire de lynx (Plon).

2009 Il meurt à Paris, à 100 ans.



Lire aussi

La plupart des intertitres sont de notre Rédaction.

par Patrice Maniglier, philosophe

le siècle de Lévi-Strauss

Le XXe siècle a été le siècle de ­Lévi-Strauss. Non parce qu’il a ­illustré la pensée de l’anthropologue, mais parce que ce dernier l’a embrassé avec une telle profondeur qu’il en a tiré les leçons les plus aiguës – celles qui pourraient, si nous les écoutions, nous éviter une répétition de ce siècle à bien des égards effroyable. Quelles sont-elles ?

décoloniser la pensée

D’abord, qu’il faut être radicalement pluraliste. La haine du relativisme unit conservateurs et progressistes, papes et révolutionnaires, Alain Finkielkraut et Alain Badiou. Contre le multicultu­ralisme, il faudrait réaffirmer soit nos ­valeurs locales, soit quelques sévères ­vérités éternelles. Il semble aujourd’hui qu’on ne puisse rien affirmer fermement que ­contre les autres. Lévi-Strauss, lui, ­incarne la volonté de mettre la relativité des savoirs au service d’un accroissement de connaissance et même de ­sagesse. Décoloniser la pensée, provincialiser l’Europe, ce sont bien là, comme le veulent les tenants de ce qu’on appelle les postcolonial studies, des tâches urgentes de notre temps, insépa­rables de la mondialisation. Mais ­Lévi-Strauss nous montre qu’elles ne supposent pas de renoncer à l’idéal de ­rationalité ; au ­contraire, elles lui permettent de s’y ­réinventer.

[Image : Sans titre]
Claude Lévi-Strauss, 1985.

nous passer du mythe de l’Histoire

De Lévi-Strauss, il faut aussi retenir la critique du progrès et même de l’histoire : nous sommes tellement habitués à croire qu’exister veut dire occuper une place dans le grand film de l’histoire, qu’on ne voit même plus comment penser autrement. Pourtant, la forme englobante d’un temps unique, du Big Bang à nos jours en passant par Jésus-Christ et de Gaulle, n’est qu’un mythe. Cela ne veut pas dire que rien ne bouge, mais les variations ne se suivent pas comme sur une frise unique. À l’heure où nous commençons à prendre conscience que le mythe du progrès est bien mort (nous ne croyons plus que nos enfants auront une vie meilleure que la nôtre), il est urgent de réapprendre à nous battre en nous passant du mythe de l’Histoire qui a orienté longtemps l’action politique et l’espérance individuelle.

Bien au-delà de l’anthropologie

les cultures sont uniques
Troisième leçon de l’anthropologue, parmi les premiers à prendre la mesure de la crise écologique globale : il faut dépasser cet autre mythe fondateur qu’est l’opposition entre l’humain et le non ­humain. Du point de vue éthique, Lévi-Strauss a plaidé pour qu’on cesse de faire de l’existence humaine la source ultime de valeurs : une chose, humaine ou non-humaine, pour être précieuse, n’a pas besoin de satisfaire des buts humains ; il lui suffit d’être singulière, irremplaçable, et sa fragile existence impose des devoirs (éventuellement non réciproques) à ceux qui sont susceptibles d’en avoir. Nous ­devons respecter les espèces vivantes pour la même raison que nous respectons un individu humain : parce qu’elles sont uniques.

multinaturalisme

Ce dépassement de l’opposition entre humain et non-humain a été entendu par les courants les plus novateurs de l’anthropologie contemporaine. Ceux-ci défendent non plus le multi­culturalisme, mais ce que le Brésilien Eduardo Viveiros de Castro a appelé le multinaturalisme. On se rend compte que les peuples n’ont pas des cultures différentes déployées dans une Nature unique : c’est justement l’opposition de la nature et de la culture qui est propre à notre culture. De même, l’idée que les humains font leur propre histoire dans un monde de choses incapables d’agir doit être dépassée. A ceux qui ne veulent pas spontanément se mettre à l’écoute des animistes, le réchauffement climatique montrera que la nature n’est pas un cadre indifférent à notre histoire, mais un ensemble de partenaires qui réagissent dans notre histoire. Explorer ces dépassements, c’est une des grandes frontières de la pensée d’aujourd’hui, bien au-delà de l’anthropologie, comme en témoignent les travaux de Philippe Descola, de Marilyn Strathern, d’Isabelle Stengers ou de Bruno Latour.

les signes, des milieux dans lesquels nous vivons

Enfin, Lévi-Strauss est celui qui a montré que les signes ne sont pas des moyens transparents pour communiquer nos pensées, mais des milieux dans lesquels nous vivons. Nos langues, nos systèmes de parenté, nos croyances religieuses sont des environnements aussi concrets et aussi déterminants que nos déchets industriels. L’explosion des univers numériques, le fait qu’une partie de plus en plus grande de vos vies se passe dans des mondes faits d’informations, ont donné à cette idée une actualité certaine. Dégager les conséquences, pour la pensée, de la mondialisation, de la disparition de l’idée de progrès, de la crise écologique globale, du brouillage de l’opposition entre nature et culture, de l’informatique en réseau – voilà quelques-unes des raisons qui justifient qu’Emmanuelle Loyer dise de Lévi-Strauss qu’il est non pas un moderne, mais « notre grand contemporain inquiet ». À méditer absolument.

Faut-il médicaliser la dépression ?

DÉBATS PUBLICS SUR LA PSYCHIATRIE D’AUJOURD’HUI ET DE DEMAIN

au Centre hospitalier Sainte-Anne
Cercle d’épistémologie clinique.

faut-il médicaliser la dépression ?

Avec la participation de

M Pierre-Henri CASTEL, Pr Bernard GRANGER, Pr Pascal Henri KELLER, Pr Jean Pierre LEPINE, Pr Antoine PELISSOLO, Pr Gérard POMMIER

Vendredi 9 Octobre à 21:00
Amphithéâtre DENIKER-SHU
CENTRE HOSPITALIER SAINTE ANNE
1 rue Cabanis, 75014 Paris (M°Glacière)

Trois débats par an sont prévus sur le modèle des Maudsley Debates de Londres avec des intervenants représentatifs des différentes positions éthiques, scientifiques ou politiques. Plusieurs dizaines de professionnels et d’usagers de la psychiatrie parient sur une série de débats pour relancer les questions les plus cruciales posées à la psychiatrie, d’aujourd’hui et de demain. Nous souhaitons que cette initiative, inédite en France, améliore la qualité des échanges entre les différents acteurs de la psychiatrie, peu habitués à ces débats. À terme, nous pensons que la prise en charge des patients et de leurs familles bénéficiera de ces rencontres et s’en trouvera améliorée
.

Comité d’organisation

Patrick BANTMAN, Mireille BATTUT, Hervé BENTATA, Hervé BOKOBZA, Guy DANA, Fernando de AMORIM, Jean-Pierre DRAPIER, Olivier DOUVILLE, Georges FISCHMAN, Tristan GARCIA-FONS, Nicolas GOUGOULIS, Pascal Henri KELLER, Simon Daniel KIPMAN, Rhadija LAMRANI, Patrick LANDMAN, François LEGUIL, Emmanuel PELON, DominiqueTOURRES-LANDMAN, Alain VAISSERMAN, Elie WINTER, Laure WOESTELANDT

comment s’inscrire


Nombre de places limité – entrée gratuite

Inscriptions par mail
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identité et valeurs du CIFPR – qui et que vous apprêtez-vous à devenir ?

Qui sommes-nous ?


qui êtes-vous ? que vous apprêtez-vous à devenir, vous qui venez à nous avec le sentiment de partager nos valeurs ?

par Philippe Grauer

notre histoire – nos racines

Nous sommes ceux qui, sur les pas du François Tosquelles des années 40, du Franco Basaglia de 1973, des Laing et Cooper des années 60, des grands anti psychiatres et découvreurs de la psychothérapie institutionnelle, du puissant mouvement de révolution psychiatrique de la seconde moitié du XXème siècle, puis des fondateurs de la psychologie humaniste américaine, Maslow, Rogers, Rollo May, auxquels ajouter pour la dimension groupale Kurt Lewin et Jacob Moreno, puis des initiateurs du Mouvement du potentiel humain et de sa Mecque, Esalen, puis la dernière vague, Perls, Lowen, ayant opéré leur jonction avec la psychanalyse (une nébuleuse multiple, notamment découvreuse de son côté de la psychothérapie psychanalytique de groupe – Burrow, Bion, Foulkes, Anthony)(1« ) et la phénoménologie, ayant inventé la psychothérapie pour normaux, poursuivent leur action dans le cadre du Carré psy à l’enseigne de la psychothérapie relationnelle.

cadre intégratif et multiréférentiel

Nous procédons dans le cadre d’un projet intégratif et multiréférentiel, organisant le pluralisme psy dans le cadre d’un abord critique des matières et approches, ne nous contentant pas de juxtaposer sans réflexion théorique, méthodologique et éthique le simple bric-à-brac d’une boîte à outils techniques (éclectisme).

notre humanisme

Notre humanisme a franchi la barrière de la critique structuraliste (anti humanisme théorique) désireuse d’ouvrir la voie au nouvel humanisme du processus de subjectivation. Nous militons (car notre mouvement intègre une part de militance, ce qui ne signifie pas aveuglement idéologique façon utopies totalitaires) pour que soit préservée la psycho diversité, la possibilité pour toutes les écoles et tendances, y compris celles que nous considérons négativement (tout fleuve comporte deux rives, vaste problème), de se développer librement. Sans hégémonisme, laissant libre cours au débat scientifique, idéologique, citoyen.

champ d’exercice alternatif garanti par la profession

Notre école, comme quelques autres, transmet ce message à contre-courant de l’idéologie scientiste et politique dominante dans l’actuelle université du positivisme et de la pensée neuroscientifique et comportementaliste, débouchant sur une médicalisation de l’existence. Inscrits de façon paradigmatique dans le champ psy, nous nous attachons à transmettre la discipline alternative dénommée psychothérapie relationnelle, dans sa dimension intégrative et multiréférentielle, multifocale, et sa professionnalisation (nous délivrons le diplôme d’école privée de psychopraticien multiréférentiel®), sous référence SNPPsy et AFFOP.

exercice libéral / hospitalier

De la sorte, d’exercice principalement libéral, nos psychopraticiens confirmés pour finir dans le cadre SNPPy-AFFOP porteront le titre d’exercice professionnel alternatif de psychopraticiens relationnels®. Ce titre puisqu’alternatif, à l’inverse de celui conféré à leur demande aux psychologues cliniciens de psychothérapeute (Nouvelles Normes), ne donne pas accès à l’exercice hospitalier.

délimitations

Inconvénients

pas à l’hôpital
Ainsi vous serez référencés au mouvement professionnel historique (plus d’un demi siècle), et garantis solidairement par lui (syndicat, fédération) mais n’aurez pas accès sauf cas particuliers à l’exercice hospitalier. On ne peut pas toujours tout avoir.

Un jeune peut commencer à l’université, il faut bien de toute façon faire des études, puis passer par chez nous ensuite. Encore faudra-t-il qu’il en éprouve le besoin et en ait les moyens, le monde est ainsi fait, mais ceci ne vous concerne pas (sauf en tant que citoyens) sauf exception si vous entrez bientôt dans la quarantaine. De plus, les études académiques existantes ne forment pas à notre discipline et profession. Vaste problème.

financement des études
Souvent, vous aurez à payer vos études en reconversion. Qui ne sont pas données, c’est-à-dire ne bénéficient pas de la gratuité républicaine des études. Cette barrière de l’argent représente un problème considérable, dont dans une génération on mesurera les effets négatifs. Ce sera à vous de vous battre pour améliorer la situation de votre discipline et profession. Cela dit, notre nouvelle organisation pédagogique par modules et grappes d’UFA permet d’engager des études partielles dès à présent, évidemment à frais mieux adaptés à votre réalité.

champ alternatif du soin non médical
Vous exercerez dans le champ alternatif d’une psychothérapie prodiguant un soin non médical, du type souci de soi, davantage à base philosophique (n’exagérons rien non plus). Avec un peu de combattivité syndicale vous obtiendrez reconnaissance de ce type de soin, il faudra vous battre mais vous pourrez avoir gain de cause, au moins partiellement, vous aurez à vous appuyer sur le public.

indice de militance
Comme nous l’évoquions plus haut, dans le secteur psy, nombre de praticiens militent pour leur discipline et profession, nous sommes en sciences humaines, ni exactes, ni exemptes de passions, et participons qu’on le veuille ou non au débat scientifique, idéologique et philosophique de l’époque. Du temps de Sartre ce rapport au contexte aurait été nommé situation. Nous militons (de façon nous l’espérons, équilibrée, non intégriste) pour la reconnaissance de la psycho diversité et contre le principe d’hégémonie d’école (pluralisme).

vos chances

avantages
indépendance. Notre chance c’est d’être indépendants, libres de nos méthodes et programmes.

maturité. Un autre atout, nos formations s’adressent, dans toute l’Europe, aux personnes en reconversion, ayant déjà l’expérience de la vie, personnelle et professionnelle, et relativement (de nombreux travailleurs sociaux ne peuvent s’offrir nos formations privées) les moyens de se permettre de s’engager à leurs frais dans une telle aventure pour quelques années.

exercice libéral. Autre avantage, la carrière libérale n’implique pas de course à l’emploi salarié avec son immense taux de rejet.

compétence véritable. Enfin vous exercerez un métier dans lequel vous serez compétents, ce qui est loin d’être le cas pour les étudiants sortis diplômés de l’université souvent profondément incompétents en matière relationnelle.

votre privilège

d’une main incertaine et d’un pas assuré. Vous saurez vraiment accompagner ceux qui viendront à vous pour voir quelqu’un sur le mode d’une rencontre à implication double, dont, détenant le cadre et le mode d’emploi, vous explorerez hasardeusement (vous ne détenez pas le plan de son existence) et du pas cependant suffisamment assuré du guide en haute montagne, l’inconnu du cheminement d’un autre cherchant sa voie avec votre appui. Suffisamment entraînés (nos étudiants sont pour une grande part des apprentis) puis supervisés, vous découvrirez à l’occasion de l’exploration de ce qui surgira entre vous deux (ou davantage) le moyen d’assister cet autre à partir des répercussions sur vous, à partir de l’entre-deux des aléas du processus engagé en commun.

fierté du précieux héritage. La pensée intégrative et multiréférentielle vous fournira l’ouverture théorique et méthodologique indispensable. Cela, il n’y a que des écoles comme la nôtre qui le dispensent. Ce bel héritage, vous pourrez être fiers d’en être issus, et de jouir de la compétence précieuse et unique qu’il vous aura procurée.

  • 1 La question du systémisme est ici laissée provisoirement de côté.

d’autres psychotiques que moi

Commentaires de lecture. Marcelle MAUGIN
D’autres psychotiques que moi, Paris, L’Harmattan 2015

Images de la psychose ordinaire en thérapie (et ailleurs).

par Marcelle Maugin
Nantes le 10 juin 2015

(les passages en italiques sont extraits du livre)


Quel titre !

Quel professionnel de la Santé Mentale ose ainsi parler de la folie en s’incluant lui-même d’entrée de jeu dans son propos ?

Lucien Tenenbaum… un psychiatre qui se définit comme psychopraticien et qui a eu l’audace d’écrire à l’ARS de la région PACA pour demander officiellement à « ne pas être inscrit sur le Registre national des psychothérapeutes » au motif qu’il refusait de porter un titre « délivré dans ces conditions » (celles du décret du 20 mai 2010).

Comment ne pas être « accroché » de suite par un titre aussi prometteur ? Voici qu’un observateur sensé être objectif introduit d’emblée un biais personnel dans son observation : les découvertes de la physique quantique auraient-elles contribué à relativiser le regard porté par les soignants sur les malades ? Auraient-ils enfin pris conscience de la subjectivité de leur position et donc de leurs énoncés sur la folie ? C’est assez inhabituel pour qu’on s’en réjouisse.

nouvelle sémantique

Parmi les indices de ce changement d’angle de vue, on notera le changement de vocabulaire par l’auteur : les patients deviennent des consultants, les cabinets de psychothérapie des ateliers, signifiant par là qu’on s’attèle ensemble à une tâche, qu’on est dans l’artisanat, qu’on chemine de conserve vers un résultat co-construit. Les bouffées délirantes sont considérées comme des crises révélatrices d’un potentiel de vie étouffé et explosif… Cette nouvelle sémantique ne cesse de nous rappeler que la définition de la folie « se situe dans le cadre d’une rencontre et dans le champ du langage ». Nommer autrement n’est jamais anodin.

existentiel vs. DSM

L’atmosphère qui se dégage de la description de ces chemins de vies nous rappelle l’époque trop oubliée où les thérapeutes américains se réclamaient d’une « psychothérapie existentielle ». On pense à Rollo May dans les années 70 définissant la psychothérapie « sur la base du concept de l’existence du malade étant dans le monde et du médecin existant et participant à ce monde »(1« ). Nous voici bien loin des découpages en quatre de symptômes et de l’objectivation des classifications du DSM5.

psychotiques cliniques / psychotiques ordinaires

Les psychotiques sont partagés par l’auteur entre psychotiques cliniques (ceux qu’on retrouve à l’HP) et psychotiques ordinaires, en fonction de leur capacité à sauvegarder certaines dimensions de leur personnalité leur permettant un minimum d’indépendance économique et d’adaptation à la vie en société. Plus ou moins fermés, plus ou moins ouverts ils entraînent dans tous les cas leur thérapeute dans un jeu complexe de chasseur/ chassé significatif de leur difficulté à des liens de confiance et de leur ambivalence face à toute proximité éventuelle. L’auteur nous décrit finement ces méandres du travail relationnel et nous y reconnaissons sans peine l’évolution des processus thérapeutiques qui nous sont familiers. Il invite par ailleurs à la fin de son livre les consultants à mettre leurs propres mots sur ces épreuves traversées en commun.

aspects psychotiques de notre être

Plus surprenant : Lucien Tenenbaum nous dit des psychotiques ordinaires « qu’ils sont nombreux, tant comme consultants que comme psychopraticiens ».Voici donc consultants et consultés pris dans le même sac : « deux personnes existant dans un monde » disait déjà Rollo May dans les années 60. L’auteur analyse leur interaction en décrivant des séances de supervision où il apparaît que leurs difficultés s’entremêlent, ce qui aux yeux de certains lecteurs pourra sembler légèrement inquiétant. D’autant qu’il affirme que les psys eux-mêmes (à des degrés divers) en seraient passés par là, par la psychose ordinaire, qu’il nous dépeint comme une façon de vivre à petit feu, de se protéger des turbulences des émotions : « Pour avoir souvent eux-mêmes bâti leur vie à l’économie psychopraticiens et psychanalystes connaissent la question » ! Ce qui ne l’empêche pas d’affirmer sa conviction, visiblement d’expérience, que « les aspects psychotiques de notre être ajoutent à notre compétence professionnelle ».

ordinarité psychotique difficile à déceler par les psychothérapeutes NN

Voilà donc ces psychotiques ordinaires reconnus comme faisant normalement partie de la patientèle du psychopraticien (non moins ordinaire). On nous avait pourtant dit de nous en méfier, que ce n’était pas nos oignons, qu’il fallait les repérer le plus tôt possible après nous être équipés de solides connaissances en psychopathologie. Le but étant de les renvoyer vers des spécialistes plus compétents qui sauraient les « soigner » grâce aux progrès de la science médicale et de la pharmacologie. On imagine sans peine les psychothérapeutes NN (nouvelles normes) n’ayant pas exploré leur propre vulnérabilité (aucun travail sur soi n’étant requis par la nouvelle loi pour exercer ce métier) se retrouvant de fait en grande difficulté pour les accompagner. Ne les percevant pas comme psychotiques en l’absence de délire manifeste, ils risquent en effet d’être rapidement déroutés, déstabilisés voir effrayés par des consultants aussi peu gratifiants

dimension pourtant universelle de notre humanité

En insistant pour nous transformer en psychopathologues et en diagnostiqueurs, le législateur manifeste de façon criante le refus de notre culture d’accepter cette dimension pourtant universelle de notre humanité. Notre société post-moderne qui préfère les personnages aux personnes et favorise l’anosognosie généralisée s’évertue davantage à les médiquer ou à les coacher qu’à les comprendre.

quand on n’a pas eu d’autre choix que de se couper de soi pour survivre

Lucien Tenenbaum nous démontre que ce n’est justement pas si simple que ça, que la psychose c’est bien plus profond, bien plus subtil et bien plus répandu qu’on ne l’imagine. Que c’est une certaine manière, coûteuse certes, mais qui en vaut une autre, d’être-au-monde, de faire face à la perte de son identité quand on n’a pas eu d’autre choix que de se couper de soi pour survivre. Que cela n’empêche pas forcément un psychotique ordinaire d’éventuellement se marier, d’avoir des enfants, de travailler et même pour certains d’atteindre une apparente réussite sociale. Ses mécanismes de protection psychotiques ne se manifesteront peut-être que lorsque les circonstances de la vie menaceront son équilibre précaire ou lors de certaines phases du travail thérapeutique lui-même. Que cela se traduit surtout par un manque-de-soi très douloureux, la conscience d’un manque-à-être qui vous conduit chez le psy (fuyant souvent hospitalisation et médicaments) comme poussé par une nécessité absolue.

cheminement possible nous humanisant autant qu’eux

Mais l’auteur nous fait comprendre aussi, sans prétendre à fournir des recettes et sans garantie de « réussite », qu’un cheminement est possible avec ces consultants psychotiques qui peut parvenir à les humaniser et nous humanise autant qu’eux. Les consultés qui tentent cette aventure peuvent proposer aux consultants une relation vivante et vivifiante dans la mesure même où ils ne craignent pas de s’aventurer sur des terres qui ne leur sont pas tout-à-fait inconnues, même si chaque voyage reste unique et chaque parcours imprédictible. Il s’avère nécessaire pour cela qu’ils aient eu l’occasion d’apprivoiser leurs propres failles au cours d’une longue exploration de leur propre intériorité (en relation duelle, souvent en groupe, au cours des séances supervision), ainsi que l’exigent d’eux les formations professionnelles responsables.

lutter contre la terreur

Au final Lucien Tenenbaum nous propose une compréhension du mécanisme de défense psychotique comme une stratégie de survie adoptée par un sujet dans un temps précoce où ses ressources personnelles ne lui permettaient pas de lutter contre la terreur ressentie, et où il lui a fallu sauver son être. Les individus les plus concernés ont dû « protéger leur vie intime menacée en masquant leur identité par quelque moyen que ce soit ». Produit d’une relation toxique, leur organisation défensive aura à s’apprivoiser progressivement. Le psychotique ordinaire devra expérimenter un autre mode de rapport à l’autre, apprendre à remettre du jeu dans la relation. C’est à nous psychopraticiens relationnels qu’il incombe d’offrir à ces personnes à la recherche d’eux-mêmes «une parole qui n’enferme pas la vie dans des définitions d’elle-même mais la laisse dire ce qu’elle est, comme elle est. Une parole qui n’arrête pas le mouvement de la vie, ne la fige pas dans des règles mais consent à ses impasses et prend tout le temps qu’il lui faut pour se dire »(2« ).

sémiologie de la rencontre

Lucien Tenenbaum n’a pas la prétention d’énoncer des vérités sur la psychose, mais sa façon de l’envisager lui redonne une place en tant que stratégie existentielle aussi impérieuse que respectable. Un rapport-au-monde comme un autre, impliquant les corps, bien plus répandu parmi nous qu’on ne l’imagine habituellement. Praticien d’une sémiologie de la rencontre, il nous invite à porter sur ce mode d’organisation un regard qui ne stigmatise ni n’exclut aucun d’entre nous. Il a le mérite ce faisant de réinscrire la défense psychotique à sa place légitime dans l’espace relationnel commun des humains que nous sommes.

patience indéfectible et capacité de fraternité à toute épreuve

Ce positionnement nous fait du bien, il est susceptible de redonner du sens au « cœur de métier » de tous les psychopraticiens relationnels. La généralisation actuelle des approches rééducatives pourrait faire que nos ateliers deviennent pour beaucoup de ces psychotiques ordinaires un ultime refuge. C’est à nous en effet que revient la mission de transformer la terreur du consultant en souffrance ordinaire, de désactiver dans la mesure du possible ses scénarios dysfonctionnels : il nous faudra parfois pour cela une authentique créativité, une patience indéfectible et une capacité de fraternité à toute épreuve.

ouverture des portes de la psychose ordinaire

On ressort de la lecture de ce livre plus proches de nos consultants comme de nous-mêmes, plus enclins à ressentir de la tendresse pour ces lieux si fragiles, tellement partagés par tous et si constitutivement humains. On se surprend même à éprouver de la reconnaissance envers ces consultants qui nous ouvrent les portes de la psychose ordinaire trop souvent hermétique à nos contemporains.

  • 1 Psychothérapie existentielle, éd. EPI, 1971 p. 27.
  • 2 Chantal Tricoire, psychopraticienne relationnelle.

Hiroshima – penser l’impensable destruction nucléaire

Penser l’impensable destruction nucléaire

Cf. Le Monde

par Jean-Pierre Dupuy

Les intellectuels face à Hiroshima Le bombardement atomique du Japon pose à la philosophie un incroyable défi. Dans le débat que l’arme nucléaire a suscité, la dissuasion apparaît rapidement comme un mirage

un défi extrême à la pensée

L’existence de l’arme nucléaire pose un défi extrême à la pensée. Par elle, une possibilité inouïe a fait irruption dans l’histoire humaine : l’autodestruction de l’espèce. Un événement qui, s’il se produisait, ferait non pas que cette histoire n’ait plus de sens, mais bien qu’elle n’en aurait jamais eu, puisqu’il n’y aurait plus personne pour s’en souvenir.

seule la métaphysique

Ce néant absolu est impensable, et pourtant, il agit comme un trou noir dont la présence hante tous les raisonnements autour de l’arme atomique. Les fondements du choix rationnel comme ceux de l’éthique en sont bouleversés et seule la métaphysique s’y retrouve parfois en terrain connu.

deux courants de pensée

La philosophie française s’étant peu intéressée à la question, à quelques exceptions importantes près (Raymond Aron), nous ferons fond, ici, sur la métaphysique analytique de l’Américain David K. Lewis et la philosophie post-heideggerienne [au fait rappelez-moi comment dit-on extermination des juifs bodenlose en heideggerien ? NdlR] de Günther Anders. Ces deux courants de pensée sont aux antipodes l’un de l’autre. Il est d’autant plus remarquable qu’ils se retrouvent sur des points essentiels.

conséquentialisme

Pour l’opinion américaine, aujourd’hui encore, la décision la plus importante de l’histoire du XXe siècle aura été un mal, certes, mais un mal nécessaire. Sans l’effet terrifiant de la bombe, seule une invasion de l’Archipel qui aurait coûté la vie à un demi-million de soldats américains pouvait faire céder le Japon. Un tel argument éthique est dit conséquentialiste, car il ne s’intéresse qu’aux conséquences, indifférent aux normes qui sont la substance de la morale ordinaire.

Horreur morale

principe de proportionnalité
Or de telles normes, la bombe s’est fait un plaisir de les réduire en cendres. Le principe de discrimination, qui impose de n’attaquer que les combattants adverses, non les peuples tenus pour innocents ; le principe de proportionnalité, qui oblige à ajuster les moyens violents de la guerre aux objectifs politiques et stratégiques poursuivis, ces principes sont morts de leur belle mort à Hiroshima.

abomination éthique

Et si ce raisonnement n’était qu’écran de fumée ? Si ce qu’il fallait cacher, c’est que la bombe n’était nullement nécessaire pour obtenir la capitulation du Japon ? C’est ce que prétend l’école historique américaine dite  » révisionniste « . Il aurait suffi de deux conditions pour que la reddition soit obtenue sans délai : que le président Truman insiste pour que l’Union soviétique déclare sur-le-champ la guerre au Japon ; que les Américains promettent de laisser l’empereur en vie et en fonctions. Truman a refusé l’une et l’autre conditions. C’était à la conférence de Potsdam qui a débuté le 17 juillet 1945. La veille, le président avait reçu la  » bonne nouvelle  » : la bombe était au point, l’essai couronné de succès d’Alamogordo, au Nouveau-Mexique, l’avait démontré brillamment. Les Américains ont poussé les feux nucléaires, non pas pour obliger le Japon à se rendre au moindre mal, mais pour impressionner les Russes. Une mise en jambes pour la guerre froide et une abomination éthique.

aveuglement face à l’apocalypse

La bombe existait, elle ne pouvait qu’être utilisée. C’est aussi l’interprétation de Günther Anders à partir de prémisses très éloignées. S’interroger sur la rationalité et la moralité de la destruction d’Hiroshima, c’est traiter l’arme nucléaire comme un moyen au service d’une fin. Mais la bombe excède toutes les fins qu’on peut lui donner. La question de savoir si la fin justifie les moyens est devenue obsolète. Pourquoi l’horreur morale de son utilisation n’a-t-elle pas été perçue ? Pourquoi cet  » aveuglement face à l’apocalypse «  ? Parce que, dépassés certains seuils, notre pouvoir de faire excède infiniment notre capacité de sentir et d’imaginer.

Vulnérables et invulnérables

Le 6 juin 2000, à Moscou, Bill Clinton, alors président des États-Unis, a tenu à Vladimir Poutine ce langage :  » Le bouclier antibalistique que nous allons construire en Europe de l’Est est seulement destiné à nous défendre contre les attaques d’États voyous et de groupes terroristes. Soyez donc rassuré : même si nous prenions l’initiative de vous attaquer par une première frappe nucléaire, vous pourriez aisément traverser le bouclier et anéantir mon pays, les États-Unis d’Amérique. « 

sa propre population en holocauste

Cette extravagance révèle que les conditions nées de l’effondrement de la puissance soviétique n’ont rien ôté de son caractère dément à la logique de la dissuasion. Celle-ci implique que chaque nation offre aux possibles représailles de l’autre sa propre population en holocauste. La sécurité y est fille de la terreur. Si l’une des deux nations se protégeait, l’autre pourrait croire que la première se croit invulnérable et, pour prévenir une première frappe, frapperait la première. Cette logique a reçu un nom approprié : MAD ( » fou  » en anglais), pour  » Mutually Assured Destruction  » – destruction mutuelle assurée. Les sociétés nucléaires se présentent à la fois comme vulnérables et invulnérables. Vulnérables, puisqu’elles peuvent mourir de l’agression d’un autre ; invulnérables, car elles ne mourront pas avant d’avoir fait mourir leur agresseur.

MAD

Les philosophes ont rapidement compris l’inanité du raisonnement censé fonder MAD. Ce qui est en cause est le caractère non crédible de la menace dissuasive : pourvu que le sujet qui menace son adversaire de déclencher une escalade si ses  » intérêts vitaux  » sont mis en danger soit doté d’une rationalité minimale, placé au pied du mur – disons après une première frappe qui a détruit une partie de son territoire – il ne mettra pas sa menace à exécution. Le principe même de MAD est l’assurance d’une destruction mutuelle si l’on s’écarte de l’équilibre de la terreur. Quel chef d’Etat, victime d’une première frappe, n’ayant plus qu’une nation dévastée à défendre, prendrait par une seconde frappe vengeresse le risque de mettre fin à l’aventure humaine ? Dans un monde d’Etats souverains dotés de l’instinct de survie, la menace nucléaire n’est absolument pas crédible. Dans ses Mémoires, Valéry Giscard d’Estaing a avoué que jamais il n’aurait appuyé sur le bouton. L’état-major ne lui a pas encore pardonné.

La violence des fauves

on ne cherche pas querelle à un tigre
La solution à ce paradoxe émergea progressivement sous le nom de  » dissuasion existentielle « . L’idée de base est tellement contraire à toute doctrine militaire que l’on comprend pourquoi les stratèges ont eu du mal à la prendre au sérieux, et cela après qu’on leur eut demandé de ne plus défendre leur territoire. Elle implique que l’on renonce à tout ce qui relève de la stratégie en abandonnant la notion d’intention dissuasive. La simple existence d’arsenaux se faisant face, sans que la moindre menace de les utiliser soit proférée, suffit en principe à assurer la paix. David K. Lewis a résumé la doctrine en une formule qui semble l’évidence même :  » On ne cherche pas querelle à un tigre ; c’est aussi simple que ça. « 

jeu à somme nulle au bord de l’abîme

La métaphore du tigre est en vérité géniale, et s’applique à d’autres menaces qui pèsent sur l’avenir de l’humanité. Deux puissances nucléaires sont face à face. Leurs conflits peuvent se décrire comme un jeu à somme nulle au bord de l’abîme. Elles ont donc un intérêt commun qui transcende absolument leurs querelles : ne pas y tomber. Or elles ne peuvent se dissuader l’une l’autre par une menace d’anéantissement mutuel qui manque de crédibilité. La solution consiste à se laisser ensemble dissuader par une même entité collective fictive, ce  » tigre  » qui n’est autre que leur violence extériorisée, hypostasiée. Un fauve affamé n’a pas d’intentions mauvaises à votre égard. Il est cependant prudent de s’en tenir éloigné.

nulle part, il n’est trace de méchanceté, il n’y a que des décombres.

Ce paradoxe d’une pensée stratégique qui renonce à la stratégie fait écho à la prophétie que faisait Günther Anders en visite à Hiroshima en 1958 :  » A l’instant même où le monde devient apocalyptique, et ce par notre faute, il offre l’image (…) d’un paradis habité par des meurtriers sans méchanceté et par des victimes sans haine. Nulle part, il n’est trace de méchanceté, il n’y a que des décombres. « 

les moyens intellectuels de penser à frais nouveaux notre rapport à la bombe

Dans le discours qu’il prononça à Prague, en avril 2009, le président Obama a fait miroiter la possibilité que le monde se débarrasse de tout armement nucléaire en moins d’une génération. En 2015, cette vue des choses semble complètement anachronique. Il faut remonter aux pires moments de la guerre froide pour trouver une situation mondiale plus proche qu’aujourd’hui d’une déflagration nucléaire. Il semble, hélas, que nous n’ayons pas les moyens intellectuels de penser à nouveaux frais notre rapport à la bombe.

rationalité douteuse

Les conditions qui faisaient de la dissuasion une solution folle et rationnelle au problème qu’elle pose ne sont plus généralement satisfaites. La rationalité des acteurs est souvent douteuse et certains n’ont pas d’adresse. Mais surtout, alors que le maintien du statu quo était l’objectif partagé par tous, les nouveaux acteurs se servent de la menace nucléaire pour avancer leurs pions.

Iran / Israël

De là à conclure que la dissuasion est une chose du passé et que la guerre préventive doit la remplacer, il y a un énorme pas qu’on ne devrait pas franchir. Certes, un face-à-face entre un Iran nucléaire et Israël ne reproduirait pas la structure MAD, contrairement à ce que certains pensent, mais c’est pour des raisons de fait et non de principe : la petite taille du second ne garantit pas qu’il pourrait conserver une capacité de seconde frappe s’il venait à être attaqué.

en permanence prêts à réarmer

Une dénucléarisation totale du monde est-elle la solution ? On peut se débarrasser des armes mais pas du savoir-faire permettant de les reconstruire. Dans un monde sans bombes atomiques, des dizaines d’acteurs seraient en permanence prêts à réarmer pour ne pas perdre une guerre mal engagée. Comme l’écrit l’économiste américain Thomas Schelling :  » Chaque crise serait une crise nucléaire. Toutes les guerres seraient des guerres nucléaires. « 

tous en sursis

Il est difficile de ne pas partager le pessimisme de Günther Anders. L’apocalypse est inscrite comme un destin dans notre avenir, écrit-il dans son livre Hiroshima est partout (Seuil, 2008), et ce que nous pouvons faire de mieux, c’est retarder indéfiniment l’échéance. Nous sommes en sursis.

Roudinesco / Gauchet : l’héritage de la pensée 68 est-il épuisé ?

3 –

le débat

Sortir de l’impasse politique d’une époque désenchantée

dialogue Élisabeth Roudinesco / Marcel Gauchet

entretien animé par Nicolas Truong

un nouvel engagement

dans quelles conditions avez-vous rencontré ce que l’on appelle  » la pensée 68  » ?
Élisabeth Roudinesco : En 1966, paraissaient simultanément Les Mots et les Choses, de Michel Foucault, et les Écrits, de Jacques Lacan, une avant-garde littéraire et théorique qui proposait une nouvelle lecture de l’histoire à partir des structures. Il y avait quelque chose de nouveau, d’équivalent à ce qu’on avait connu en 1945 avec Jean-Paul Sartre : un nouvel engagement. Mais avant d’être politique, celui-ci a d’abord été universitaire, à travers une nouvelle manière d’enseigner.

[Image : Sans titre]

figé dans son académisme

À l’époque, j’étais en licence de lettres à la Sorbonne, or ce secteur était épouvantablement figé dans son académisme. Les professeurs de lettres considéraient que la modernité s’arrêtait à la fin du XIXe siècle. Les étudiants qui, comme moi, lisaient le Nouveau Roman et découvraient de nouvelles approches comme celle de Michel Foucault ou Roland Barthes, étaient en révolte contre ce type d’enseignement poussiéreux. Impossible de prononcer le mot  » Nouveau Roman  » en classe. Et nous n’étudions même pas Marcel Proust à l’université !

de vrais maîtres

Dès l’année 1967-1968, à la Sorbonne, un sentiment de supériorité des élèves par rapport aux enseignants était né, surtout envers les professeurs de linguistique, qui méprisaient Roman Jakobson ou Claude Lévi-Strauss, alors que nous les admirions. Paradoxalement, nous cherchions de bons maîtres, de vrais maîtres, pas des professeurs à polycopiés qui répétaient sans arrêt le même cours stupide.

la percée structuraliste

Marcel Gauchet : Élisabeth Roudinesco a bien rappelé la dimension universitaire de Mai 68 qui fut aussi une révolte intellectuelle contre des universités complètement fossilisées et décalées par rapport à une scène intellectuelle d’une productivité prodigieuse. Quoi que j’aie pu penser de cette galaxie d’auteurs par la suite, ils m’ont fait entrer dans la vie intellectuelle sous le signe de l’enthousiasme. 1966, c’est la date de la percée de la réflexion structuraliste. Elle avait été amorcée de longue date par Lévi-Strauss, mais elle prend à ce moment-là sa force de programme, avec la relance de la psychanalyse par Lacan et la reprise du modèle linguistique par la théorie littéraire, sans parler de l’éclatante nébuleuse philosophique qui gravite autour.

[Image : Sans titre]

une « théorie unifiée »des sciences humaines

Comme beaucoup d’autres, j’ai eu le sentiment d’assister à l’émergence d’une théorie unifiée des sciences humaines. On avait l’impression que l’on pouvait réunir une théorie du sujet individuel renouvelée par la psychanalyse, une théorie renouvelée de la société à travers le structuralisme lévi-straussien, le tout appuyé sur une science de la production humaine la plus spécifique : le langage. Face à ce monde qui s’ouvrait, l’université officielle faisait figure d’institution sclérosée et dépassée. Mai 68 a été un mouvement placé sous le signe d’un extraordinaire appétit de savoir. Des relais de toutes espèces ont fonctionné pour donner à cet élan théorique une répercussion des plus larges, puisque le mouvement était animé par un esprit ultra-démocratique.

la pensée 68, une reconstruction a posteriori

E.R. : Cela dit, la pensée 68 n’existe pas, il s’agit d’une construction après-coup. Avec Les Mots et les Choses, de Michel Foucault, j’ai découvert un auteur à la fois philosophe, historien et écrivain. Il avait un style, quelque chose qui avait un sens. C’était magnifiquement écrit. A l’époque, je lisais également les hellénistes, comme Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet. Mais j’avais parfaitement conscience que tous ces auteurs ne se ressemblaient pas, qu’ils avaient des conflits d’intérêts entre eux. C’était ce qui me plaisait, cette possibilité de faire naître le débat. Pour moi, Mai 68 a été avant tout l’occasion de destituer les mauvais professeurs.

Mêmes éblouissements théoriques, mais importantes divergences politiques. Pour quelles raisons ?

communisme / ultragauche

M. G. : Là où je me distingue d’Élisabeth Roudinesco, c’est sur le plan politique. Dans tous les auteurs qui ont été cités, il y en a un que j’ai d’abord lu avec intérêt pour vite constater ses limites, c’est Louis Althusser. La grande division politique de l’époque, parmi ceux qui se réclamaient de l’avant-garde intellectuelle, passait entre le communisme, majoritaire, et l’ultragauche, minoritaire. Le hasard des rencontres m’a fait bénéficier de l’héritage de Socialisme ou barbarie, le groupe de Cornelius Castoriadis et de Claude Lefort. De fait, il y a eu deux Mai 68. Un premier politiquement léniniste, qu’il soit communiste, trotskiste ou maoïste, et un second plus difficile à étiqueter mais qu’on peut dire libertaire, avec ses nuances spontanéistes, anarchiste ou ultragauchiste, aux côtés duquel je me situais.

Aragon avait déjà tout défait

É. R. : Quand j’entre au Parti communiste, il est déstalinisé. Aragon avait déjà tout défait, tout en restant membre du parti, tout comme Althusser. Le Parti communiste, c’était pour moi l’héritage de la Révolution d’octobre et du Front populaire, de la Révolution française, de tout ce que j’aimais dans l’histoire. En plus, le Parti s’ouvrait à des débats sur le structuralisme, à une critique de l’université, à l’abbaye de Cluny avec Jacques Derrida ou Michel Foucault. Le Parti s’avançait progressivement vers la signature du Programme commun.

le concept de totalitarisme n’existait pas encore

Paradoxalement, Althusser prônait un retour du léninisme, une nouvelle lecture du marxisme, mais défendait le contraire dans ses écrits. Pourtant, politiquement, le Parti était déjà social-démocrate et je pense que cela explique ensuite la rupture avec l’union de la gauche, qui est évidemment une reprise en main du Parti. Cela dit, le mot totalitarisme n’existait pas, on parlait de l’échec du communisme. J’ai lu Hannah Arendt très tard, et c’est elle qui m’a fait comprendre ce qu’il était.

une pensée de l’histoire qui permettrait d’échapper aux impasses du marxisme

M. G. : C’est sur ce terme que nous avons divergé existentiellement et intellectuellement, parce que le mot totalitarisme a été pour moi central. Ma question décisive a été celle de la nature des régimes nés du mouvement communiste léniniste. C’est autour de cela que tout mon itinéraire intellectuel a basculé. A l’époque, je ne voyais pas le Parti communiste en déstalinisation mais bien en déconstruction. Le problème qui m’a saisi et qui est devenu le moteur de mon parcours personnel est celui de l’échec du marxisme à rendre compte des régimes qui se réclamaient d’une inspiration marxiste. J’en suis arrivé très vite à l’idée que la question essentielle était d’élaborer une pensée de l’histoire qui permettrait d’échapper aux impasses du marxisme, en particulier dans son appréciation de la démocratie dite  » bourgeoise « . C’est cette question qui m’a séparé de la pensée 68, inutilisable pour ce faire.


À gauche, on soutient que la pensée des sixties a finalement justifié l’avènement du néocapitalisme contemporain. Et à droite, on pense que Mai 68 est la cause de la déconstruction de la hiérarchie, de l’autorité, de la famille et de l’école, en un mot de la destitution, voire de la destruction de la grandeur de la France. Qu’est-il arrivé à la société française pour qu’elle critique à ce point la pensée 68 ?

version française de l’entrée dans cette mutation

M. G.: Mai 68 a été un échec politique qui n’a pas eu d’immédiates conséquences pratiques. Il faut rappeler que la gauche est écrasée aux élections de 1969, consécutives au départ du général de Gaulle. L’échec politique s’accompagne cependant d’une formidable réussite culturelle et sociétale. L’esprit de 68 a pénétré et transformé la société française. L’événement démultiplicateur a été la crise de 1974, consécutive au choc pétrolier de l’automne 1973. La mondialisation commence : changement de monde, changement de capitalisme, changement de la société sous le signe de l’individualisation. La politique révolutionnaire est balayée mais, en revanche, la sensibilité libérale-libertaire devient dominante. Ce n’est pas qu’une évolution française, c’est un mouvement général qui touche l’ensemble des sociétés occidentales. C’est ce que ne voit pas une critique de droite comme celle d’Eric Zemmour. Il fait comme si tout sortait de 1968 alors que la transformation est globale. Mai 68 n’a été finalement que la version française de l’entrée dans cette mutation qui a bouleversé à la fois l’économie, les rapports sociaux et les institutions, à commencer par la famille.

la biopolitique

Il y a en ce moment un trouble intéressant et révélateur autour du fameux cours de 1979 de Michel Foucault sur la biopolitique. Il permet de saisir sur le vif comment un esprit particulièrement agile accompagne ces transformations. Même les disciples les plus zélés de Foucault sont amenés à le reconnaître, non sans embarras, il se sent en affinité avec le tournant néolibéral en train de se produire. Le cours est exactement contemporain, en effet, de l’élection de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne qui précédera de peu celle de Ronald Reagan aux États-Unis. Le fait en lui-même ne me gêne pas. Ce que je lui reproche ainsi qu’à ses pairs, c’est de ne pas avoir saisi la portée de ce qui était en train de se produire dans ses aspects positifs et négatifs. C’est justement la grande infirmité de l’équipement intellectuel fourni par cette pensée 68 : elle ne permet pas d’affronter cette nouvelle réalité.

théories de la subjectivité

É. R. : Ce qu’apportaient Foucault, Derrida et toute cette pensée dite 68, c’était l’idée que l’on pouvait critiquer le système communiste par des théories de la subjectivité. Pour moi, elles permettaient au contraire de penser le tournant de la mondialisation, en cherchant une subjectivité qui ne soit pas complice de la domination de l’État. Et puis j’étais mondialiste, je ne pouvais pas ne pas l’être puisque j’étais internationaliste. Le communisme avait apporté l’idée de mondialité avec la révolution. C’était la fin des frontières, de l’État-nation… J’étais profondément européenne, c’est pour cela que l’idée d’eurocommunisme m’a séduite. L’échec était évident. Jusqu’à Mikhaïl Gorbatchev, j’ai vraiment espéré que les partis communistes allaient se transformer en partis socio-démocrates avec des débats très vifs sur la pensée.

Mais cette pensée 68 n’est-elle pas devenue à son tour un nouvel académisme ?

plus une pensée est forte, plus elle produit de dogmes

E. R. : Plus une pensée est forte, plus elle produit de dogmes et plus il faut les critiquer. Derrida disait que la meilleure façon d’être fidèle à un héritage, c’est d’y être infidèle. Je me sentais une infidèle permanente, je ne pouvais pas admettre qu’on me transmette des dogmes, comme ceux du lacanisme notamment. Quand une pensée est si forte, elle produit des épigones, des répétiteurs, des imitateurs, mais cela ne me dérangeait pas. Il fallait les critiquer à partir de cet héritage, mais en étant infidèle.


Prenons deux auteurs dont la postérité politique et universitaire est manifeste, Michel Foucault et Pierre Bourdieu. Leurs pensées sont encore fécondes ou conduisent-elles à des impasses ?

micro-pouvoirs : peu en prise sur le fonctionnement effectif de notre monde

M. G. : Le succès des concepts de rhizome, de machines désirantes, de réseaux, de micropouvoir ou de biopouvoir est très compréhensible. Ces notions et les pensées qui les portent épousent parfaitement le mouvement de nos sociétés. Mais est-ce qu’elles permettent de le comprendre et de l’analyser ? Je ne le crois pas. La pensée foucaldienne fournit une traduction théorique efficace de la sensibilité libertaire qui est le fond de l’air de nos sociétés individualistes. Mais est-ce que les micro-pouvoirs et la gouvernementalité rendent compte de ce qui se passe dans nos sociétés ? Je pense que non.

des dégâts terribles

La sociologie de Bourdieu est considérable et solidement articulée, mais tout aussi peu en prise sur le fonctionnement effectif de notre monde. Sur le cas de l’école par exemple, sa philosophie de la reproduction propose une vision de la domination et de son incorporation au travers d’habitus qui passe à côté du rôle de l’école dans nos sociétés et des problèmes aigus que cette institution rencontre dans le contexte actuel. Le rôle de l’école se réduit-il à la reproduction ? Il y a lieu d’en douter. Ce n’est pas un débat académique : cette critique a fait des dégâts terribles.

Bourdieu – une grille d’analyse inopérante

Les Héritiers présentait un certain type de culture littéraire comme l’instrument d’une connivence de classe. Pour une fois, la critique a été entendue. Elle a conduit à la mise au pouvoir des mathématiques comme un instrument légitime de classement des esprits. Parce que les mathématiques font appel à la simple logique du raisonnement, elles sont supposées être neutres socialement et n’impliquer aucune connivence culturelle de classe. L’expérience nous a montré exactement le contraire. Les mathématiques sont un instrument de sélection sociale encore plus impitoyable que la culture humaniste. Les problèmes qu’affronte le système scolaire aujourd’hui sont essentiellement le fruit de l’individualisation de la société, celle des familles et celle des élèves, phénomène devant lequel la théorie de Bourdieu nous laisse désarmés.
Bref, on est devant une grille d’analyse inopérante. Elle a eu des vertus, mais quand elle devient une manière de dogme, c’est un désastre et il faut reprendre les choses sur de nouvelles bases.

la misère du monde

É. R. : J’aimais bien chez Pierre Bourdieu la contradiction permanente entre ce qu’il disait et ce qu’il était. Il avait des problèmes avec son origine sociale et la psychanalyse. Reconnaissons tout de même qu’il proposait de redécouvrir la  » misère du monde,  » à l’heure où plus personne n’essayait de comprendre le peuple, au moment où une contre-révolution intellectuelle se produisait. En revanche, il n’a pas pensé les questions sociétales, cela ne l’intéressait pas, alors que Foucault et Derrida s’en sont fortement préoccupés. Ma génération a été saisie par les questions d’émancipation individuelle, c’est notamment pour cela que la question de l’homosexualité était capitale. Elle permettait de penser la famille et ses évolutions. Les revendications individualistes me paraissaient être l’aboutissement de la théorie de la subjectivité, telle que Sigmund Freud l’avait apportée. La politique prenait la forme de l’émancipation individuelle. Il est évident que le féminisme s’effondrait parce qu’il devenait trop dogmatique, tout comme la majorité des idéaux des émancipations. Mais le droit des minorités était et demeure un combat.

Assistons-nous à un contre-mouvement de Mai 68 dans la France contemporaine, notamment incarné par La Manif pour tous ?

droitisation radicale

E. R. : On assiste à un mouvement de droitisation radicale. Avec la montée du populisme, le peuple va aujourd’hui davantage vers Marine Le Pen que vers l’extrême gauche. Quant aux manifestations de La Manif pour tous, elles ne ressemblent en rien à Mai 68, elles ne reprennent en rien l’esthétisme de Mai 68. Il y avait quelque chose d’extrêmement festif et d’esthétique dans les manifestations de Mai 68, il a eu des grandes beautés de langage, que je n’ai absolument pas retrouvées dans La Manif pour tous avec ses espèces de monarchistes idiots aux slogans ridicules, homophobes et racistes. Je n’avais jamais vu auparavant des enfants dans des poussettes agiter des drapeaux lors des manifestations. Je me demande ce que penseront ces enfants lorsqu’ils verront qu’ils ont été objet de telles manipulations.

indignation impuissante ou nouvelle prise sur la conduite de nos sociétés ?

M. G. : Mai 68 est devenu à droite un repoussoir absurde qui cache aux gens qui en font une cible les véritables ressorts de l’immense transformation dans laquelle nous sommes tous pris et dont ils participent malgré eux. Le grand problème de la gauche, face à ces évolutions, est qu’elle n’en a aucune analyse qui tienne. Du coup, elle accompagne le mouvement sans le comprendre, tantôt complice, tantôt hostile, en essayant de remédier à ses effets les plus destructeurs du côté de son aile réformiste, ou en se réfugiant dans une protestation incantatoire du côté de son aile radicale. Elle n’a plus de projet de transformation sociale. Le choix, aujourd’hui, est entre une indignation impuissante et la reconstruction d’une grille de lecture de l’histoire en train de se faire en mesure de nous redonner une prise sur la conduite de nos sociétés.

repolitiser la vie politique

E. R. : Attention à l’excès de lucidité critique ! Je pense que l’indignation gronde et finira par mener à quelque chose. Bien sûr, cela peut aussi mener au pire, cela peut déboucher sur du fascisme ou du néopopulisme, mais cela ne doit pas nous conduire à l’inaction. Faire de l’histoire rend raisonnable. Mais cette petite flamme qui existe en moi depuis Mai 68 demeure. Et quand un mouvement se déclenche, je pense qu’il faut être de l’événement. On vit dans un capitalisme fou, avec pour seul horizon des chiffres. Il faut repolitiser la vie politique et arrêter de parler de l’économie tous les matins, ce n’est pas le seul déterminant. Je ne supporte pas le vocabulaire des experts qui s’est installé partout. Les grands moments peuvent revenir.

accueillir l’imprévisibilité

M. G. : Je suis sensible à cette imprévisibilité dont vous parlez, mais je pense qu’on peut se donner les moyens de l’accueillir. Pour avoir suivi de près les évolutions de la famille et la libération homosexuelle depuis Mai 68, par exemple, il me semble qu’on pouvait anticiper une demande de redéfinition juridique des rapports dont la nature avait complètement changé sur un plan privé. Nous ne sommes probablement pas au bout de ce mouvement. Ce que l’on tenait pour des invariants anthropologiques pourrait ne pas résister. On peut envisager que l’inceste soit remis en question dans nos sociétés comme tabou absolu. À partir du moment où vous défendez une pure philosophie des individus de droit, la reconnaissance mutuelle sous le signe de l’amour échappe à toute régulation sociale. Je ne dis pas que cela se produira, je dis que c’est dans la logique du mouvement actuel.

pas de grand soir à attendre

Je ne m’indigne pas contre l’indignation. J’en constate les limites et je ne crois pas au surgissement spontané des solutions. Nous devons nous donner les moyens intellectuels de comprendre le mouvement de nos sociétés. Sans quoi nous sommes condamnés à le subir. Nous avons au moins appris qu’il n’y a pas de grand soir à attendre.

Le président du Conseil européen, Donald Tusk, estime que l’atmosphère aujourd’hui est très similaire à 1968 en Europe. Partagez-vous cette impression ? Et pensez-vous qu’il y a  » trop de Rousseau et de Voltaire  » et  » pas assez de Montesquieu « , comme il le soutient dans le même entretien ?

épouvantail

E. R. : L’intervention de Donald Tusk est très représentative de l’idéologie réactionnaire contemporaine pour laquelle Mai 68 fonctionne comme le signifiant majeur de toute forme de révolution et comme un épouvantail. Il mélange l’extrême droite et l’extrême gauche comme s’il s’agissait de deux positions identiques : erreur monumentale et très typique d’un certain esprit versaillais, d’une peur irrationnelle de la colère des peuples. Enfin, il oppose Montesquieu à Voltaire et Rousseau, ce qui est aussi un classique de la pensée manichéenne.

une vraie Europe politique et culturelle

En réalité, ce qui se passe aujourd’hui n’a rien à voir avec Mai 68, cette révolution paradoxale de la jeunesse et de la fin du communisme, qui mettait en cause de vieux carcans dans un climat festif et à une époque sans chômage ni crise économique. Aujourd’hui, c’est d’une crise économique et politique majeure qu’il s’agit, de cette misère des peuples que Hugo a si bien su décrire. Les peuples ne veulent pas d’une Europe purement technocratique qui les dépossède de leur souveraineté démocratique au nom de l’austérité. Il nous faut une vraie Europe politique et culturelle et la situation inextricable de la Grèce, berceau de la philosophie, est le symptôme de ce qui ne va pas en Europe et dans le monde entier, et c’est pourquoi on assiste à cet état de panique.

transposer au théâtre la Nuit de Bruxelles

On a donné aux Grecs le choix entre la peste d’une sortie de l’euro et le choléra d’une dette impossible à honorer et destinée à rembourser des dettes. Il faudrait d’ailleurs transposer au théâtre la fameuse nuit de Bruxelles durant laquelle on a fait plier Alexis Tsipras. Quelle terrible scène ! Personne ne croit à cet accord, pas même ceux qui l’ont signé. Et je suis assez d’accord sur ce point avec l’analyse de Dominique Strauss-Kahn, qui réclame une Europe des Lumières avec pour référence Freud, Marx, Shakespeare, Spinoza, et bien d’autres. Et plutôt que d’opposer éternellement entre eux les philosophes des Lumières, ce qui est stérile, je répondrai que je les aime tous car ils ressemblent aux penseurs des années 1970 dont je me sens l’héritière.

je les aime en bloc

Je les aime en bloc, dans leurs controverses et leurs différences. On a besoin aujourd’hui de Voltaire, de son impertinence et de son culte de la liberté, de Montesquieu et de son sens admirable des lois universelles, de Rousseau et de son contrat social si magnifiquement écrit et son sens de la subjectivité souffrante. Et j’ajouterais Diderot pour son matérialisme et son amour de l’esprit encyclopédique, celui dont Freud se réclamait et qui devrait entrer au Panthéon.

plus rien de tout cela n’est au rendez-vous

M. G. : Faut-il vraiment perdre son temps à commenter les déclarations, promises à un oubli rapide, de politiciens sans tête ? Puisque vous y tenez, appliquons le principe de charité et prenons au sérieux le fond des propos de M. Tusk, indépendamment de ses arrière-pensées tactiques. S’il y a un vague élément de ressemblance entre 1968 et aujourd’hui, il tient à la situation de la jeunesse, à l’époque en rupture avec un système social déphasé par rapport à ses aspirations, aujourd’hui maltraitée par un système économique qui la voue massivement au chômage, à une entrée dans la vie difficile et à un avenir plombé de tous les côtés. Pour le reste, on ne peut imaginer d’ambiances plus différentes sur les plans culturel, politique et social. Croissance, optimisme futuriste, espérances révolutionnaires, plus rien de tout cela n’est au rendez-vous.

les abus de l’Ancien Régime bruxellois

Quant à Voltaire, Rousseau et Montesquieu, ils me semblent manquer cruellement tous les trois. Nous aurions bien besoin de la plume d’un Voltaire pour fustiger comme il convient le catéchisme économique de nos élites et les abus de l’Ancien Régime bruxellois. Un Rousseau nous fait défaut pour théoriser rigoureusement ce que pourraient être idéalement aujourd’hui la souveraineté du peuple et la volonté générale. Quant à Montesquieu, M. Tusk devrait se demander ce qu’il penserait de la sagesse d’un système politique comme celui de l’Union européenne actuelle. Il y a lieu de douter qu’il y verrait une construction sensée.