le cabinet du psy comme chambre d’écho et lieu de réparation

quand le cabinet du psy se transforme en cellule de soutien psychologique post attentats

vendredi 20 novembre 2015

{par Jean-Marc Helary
psychothérapeute/analyste membre titulaire du SNPPsy
}
dans le 10ème arrondissement de Paris

un cabinet de psy exerçant en ville en libéral

Depuis lundi mon cabinet de fait s’est transformé en équivalent de cellule de soutien psychologique post attentat, et ce en restant un cabinet de psy exerçant en ville en libéral. En tant que psychothérapeute exerçant dans le 10ème, je reçois un certain nombre de personnes qui habitent dans cet arrondissement et, parmi elles, un bon nombre habite dans les quartiers concernés et/ou fréquente ces lieux visés par les fusillades.

par effraction

Ainsi brusquement le quotidien pour une majorité de tout un chacun qui consulte a basculé à sa manière sur une autre scène que la scène ordinaire. Et de fait, je me suis retrouvé convoqué à recevoir ces effets traumatiques et j’y ai consenti de tout mon être. Certes chacun selon sa situation : géographique, relationnelle, le déroulement de son histoire, peut à un moment ou à un autre basculer sur la scène de la souffrance à vif. En ce moment c’est toute une population qui rencontre l’horreur d’abord inqualifiable de ces tueries. Et on voit des personnes qui, habituellement quoiqu’il en soit des difficultés qu’elles peuvent rencontrer, expérimentent, par moment, une certaine douceur de vivre notamment dans les lieux conviviaux, dont ces terrasses de café, cette salle de spectacles. Et voilà que l’horreur entre par effraction dans la vie de chacun, faisant passer momentanément au second plan, des problématiques individuelles.

Chacun et chacune vit cette horreur à l’échelle de la place qu’il occupe sur les cercles concentriques dessinés par l’onde de choc. D’abord au plus près du centre de l’horreur ceux qui se trouvaient dans les lieux concernés, puis ceux qui ont été témoins ou qui sont arrivés sur les lieux juste après la tuerie.

cauchemar en temps réel

Ceux qui appartiennent au cercle des proches des personnes touchées, et qui pour la plupart quand ils étaient informés, se sont fait un sang d’encre en temps réel ou décalé concernant l’état de leur proches : morts ou vifs, blessés délaissés, en attente interminable de secours ou pris en charge, toutes questions qui assaillent les membres du cercle des proches : conjoint, parents, enfants, amis etc. Tous ces êtres en émoi ont vécu à leur niveau un cauchemar pour nombre d’entre eux en temps réel !

traverser l’onde de choc d’une telle violence

Ainsi une nouvelle personne me contacte, elle a perdu son conjoint au Bataclan et elle a besoin de parler. Ici la souffrance atteint son acmé, une vie bouleversée tout s’effondre d’un coup, une balle qui a abattu un être tant aimé par elle en pleine jeunesse, un homme apprécié aussi par tant de personnes. Comment faire pour traverser l’onde de choc d’une telle violence meurtrière intense, comment continuer à vivre ? La présence des enfants s’impose comme une nécessité de continuer malgré tout, avec une multitude de questions qui surgissent et s’imposent à elle. Le chemin est douloureux, les épreuves de réalité qui s’enchaînent, cruelles. il s’agit d’être avec elle, de cheminer avec chacune des questions, chacune des épreuves à vivre, chacune des émotions qui appert, chaque sujet qui demande à être abordé, pas à pas avec empathie, souffrir de ma place d’écoutant ce qu’elle vit en plein de sa place, Créer avec elle le climat qui lui permette d’éprouver et de dire ce qui est d’abord indicible. Tenir dans cette épreuve de la perte et puiser dans la vie les ressources soignantes pour la traverser.

j’aurais pu ou mes amis auraient pu y être

À ces cercles relationnels se superposent des cercles géographiques. Qui, voisin immédiat assiste à la scène, qui installé dans un autre restaurant de la rue, se retrouve retranché dans une arrière salle jusqu’à 4 h du matin pour échapper aux éventuelles répliques de tueurs. Qui journaliste habitant à côté est chargé par sa chaîne de télé de se rendre sur place pour faire une première communication à chaud, qui client fréquentant régulièrement un des lieux touchés , se dit : « j’aurais pu ou mes amis auraient pu y être.»

faire face à la figure de l’ennemi

Qui connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui est tombé sous les balles, ou a réussi à s’en sortir, ou encore est blessé gravement et en gardera de lourdes séquelles, ou enfin est blessé moins gravement et reste profondément traumatisé par ces faits de guerre unilatérale avec cette particularité qu’ici il s’est agi d’être attaqué sans être équipé pour faire face à la figure de l’ennemi qui surgit dans le réel.

Chacun exprime à sa façon l’effet de l’onde de choc qu’il ressent selon la proximité qu’il a avec l’épicentre du séisme terroriste, et la place qu’il occupe sur tel ou tel cercle concentrique.

Ces événements sont en soi un trauma psychique qui nécessite un soin psychique relationnel, et la plupart de mes visiteurs quel que soit le motif de consultation cette semaine comprend avec une vive intelligence l’usage qu’il peut faire de ce temps qu’il se donne en consultant un psy.

mettre des mots autour de ou sur ces émotions

Laisser s’exprimer les émotions, mettre des mots sur ces émotions ou autour de ces émotions. Oser nommer la peur. La peur qui est rappelons-le l’émotion fondamentale de l’être humain qui précède bien d’autres ressentis qui peuvent d’autant mieux être reconnus que la peur peut être psychiquement contenue. Certains témoignent aussi de ces vagues de panique vécues dans des mouvements de foule, dans les jours qui suivent, au moment de se rendre sur place pour se recueillir et rendre un hommage aux victimes.

comme s’ils y étaient à leur tour pour de vrai

Ainsi, ici ou là des personnes amassés devant un lieu touché par les attentats, au son d’une ampoule qui pète, d’une détonation d’un pétard se retrouvent projetés mentalement sur l’autre scène de l’horreur où se rejoue de fait la scène vécue par d’autres comme s’ils y étaient à leur tour pour de vrai. Mouvements de foule dans lesquels certains se sont blessés, ou ont eu très peur d’être piétinés, très peur de basculer dans l’horreur d’une mort causée cette fois par la peur panique d’être tués et cette fois non par des tueurs en armes.

témoigner, partager, confier, résister

Tous ces récits sont bouleversants d’émotions, de vécu authentique, à la fois de vulnérabilité, de sensibilité et de résilience qui témoignent aussi paradoxalement de la vie qui face à la mort semée se mobilise en chacun, la vivance qui pousse les uns et les autres à prendre la parole pour témoigner, partager, confier à quelqu’un à qui il accorde sa confiance l’authentique horreur vécue à des degrés divers. Face au discours idéologiques délirants, face aux actes de fous furieux, tout un peuple de sujets prend individuellement la parole dans ce cabinet sans se concerter, sans se connaître, habitants de ces quartiers qui souffrent le choc de ces événements.

J’entends aussi plusieurs d’entre eux parce qu’ils s’autorisent à exprimer leur peur, leur colère, leur tristesse, à envisager différentes manières de se mobiliser pour se relever, continuer à consister pour résister moralement.

pulsion de mort en acte

Apparaît aussi, pour certains, la nécessité de parler leur amour pour la vie, pour leurs proches et à travers eux pour ce qui nous constitue en tant qu’être humain. Ils témoignent aussi de leur amour pour la terre de ce pays, leur pays, sur laquelle ils veulent continuer à se tenir debout et à marcher. La France apparaît alors pays porteur de valeurs de liberté pour certains citoyens qui, au moment d’être attaqués par la pulsion de mort en acte, affirment avec force et détermination en un cri du cœur les reliant par un fil invisible en un chœur célébrant la vie.

dimension fasciste

Ainsi, Cette outrance meurtrière inqualifiable, convoque chez chacun l’élévation d’une fermeté morale , qui ne souffre aucune hésitation à s’opposer totalement et de tout son être à cette folie destructrice. La dimension fasciste des ces actes qui déclinent le « viva la muerte «  convoque chez chacun à sa manière un : « gracias a la vida »

Ici la parole confiée dans l’intimité du cabinet du psy, prend une consistance politique de résistance . Véritable opportunité pour nombre d’entre-deux de retrouver un sens au politique et à la politique , à la nécessité de trouver une autre réponse aux événements que celles prônées par des mouvements extrémistes relookés prônant des idéologies qui poussées dans leurs extrêmes aboutiraient à des horreurs cousines de celles que nous venons de subir.

refus de se laisser abattre par les semeurs de morts

Gageons que cette mobilisation de la jeunesse touchée par cette horreur se renforce durablement et lui donne le goût de l’engagement moral et de la militance sur divers terrains sociaux et sociétaux pour soutenir des idéaux en rapport avec les valeurs humanistes qui sont les seules qui vaillent, à commencer par le refus de se laisser abattre par les semeurs de morts. Tout en consentant à s’effondrer dans les bons lieux de soins dès lors qu’ils rencontrent un support humain sur lequel prendre appui.

sur le terrain du côté de la vie

Oui l’écoute de la vie psychique en souffrance, oui l’analyse de la vie psychique au service de la vie, est pleinement vivante ! Vive la vie sous toutes les formes qui se déclinent dans le respect de son devenir et dans toutes les sphères de la culture qui l’honorent et la respectent et vive la psychanalyse vivante et la psychothérapie relationnelle qui demeurent au cœur de la culture un creuset pour penser la dialectique entre pulsion de vie et pulsion de mort, que l’on veuille ou non s’ouvrir à ce qu’elle propose au service de la vie. Sur le terrain, d’aucuns témoignent de cette vie qui va et advient.

« Daech c’est la mort de Dieu »

Aujourd’hui , il est nécessaire de nous informer, de nous tourner vers les trésors de différentes cultures qui nous permettent de ne pas nous laisser engluer dans des amalgames entre perversité morales et trésor de sagesse, comme le signalait récemment le philosophe Raphaël Enthoven : « DAECH , c’est la mort de Dieu » et non le vecteur d’une quelconque spiritualité… que celle ci soit laïque ou religieuse, nous sommes convoqués à différencier ce qui est du côté de la culture et des cultures dans leurs diversités et ce qui est du côté de la haine de la culture et des cultures. Entre autres tâches nous nous devons de nous cultiver plus que jamais y compris dans les sphères culturelles qui nous sont d’abord étrangères et que nous ne pouvons continuer à ignorer ou à méconnaître. Et c’est d’abord vrai pour les professionnels qui interviennent dans les champs du social, de l’éducation, et de la psy au sens large. Et c’est vrai pour tout un chacun qui souhaite prendre son destin en main.

dire la vérité aux enfants

dire la vérité aux enfants

par Tahar Ben Jelloun, écrivain et poète

Né au Maroc en 1944, Tahar Ben Jelloun est écrivain et poète. Prix Goncourt 1987 avec La Nuit sacrée (Seuil), il a notamment publié Le Racisme expliqué à ma fille (1997), L’Islam expliqué aux enfants (2002) et Mes contes de Perrault (2014).

Il faut dire la vérité aux enfants. Surtout ne pas sous-estimer leur capacité à entendre des choses dérangeantes et horribles. Non qu’ils soient plus forts que les adultes, mais leur sensibilité peut être mise à l’épreuve sans que cela ait des conséquences désastreuses sur leur développement. Le mensonge et le déni peuvent laisser chez eux des séquelles et des complexes. Enjoliver le monde, mentir sur la gravité des faits, soit en les niant soit en les enrobant dans de la ouate ou du papier cadeau, risquerait de les isoler de la vie, qui est faite aussi bien de beauté que de violence.

Les contes de Charles Perrault sont pleins de cruauté. Ceux des Mille et Une Nuits sont encore plus terribles. C’est sans doute pour cela qu’on les aime. C’est ce qui fait leur universalité et leur modernité. C’est une illustration de la lutte du bien contre le mal.
Cela, les enfants le comprennent bien et, peut-être, en saisissent la complexité. Aujourd’hui, quelles que soient les précautions prises par les parents, leurs enfants ne sont pas tout à fait à l’abri de la violence et de la grande brutalité que véhiculent des jeux électroniques ou des clips musicaux, ou autres. Le cinéma lui-même participe de cette vision où les meurtres à la tronçonneuse sont choses banales. Sans parler de la pornographie à la portée d’un clic dès que les parents ont le dos tourné. Le traumatisme vécu par les familles qui ont perdu un des leurs dans les attentats du 13 novembre est aussi dévastateur chez les adultes que chez les enfants. Ils ont besoin d’explication et de consolation. Le deuil est une affaire cruelle. Le temps est son allié.

Dialogue imaginaire

Mais la perte et l’absence font d’immenses trous dans l’existence, quel que soit l’âge. Évidemment, l’enfant a besoin de comprendre avec des mots peut-être mieux choisis, plus justes en même temps.
– Qu’est-ce qu’un terroriste ?
– C’est un individu qui a la soif du mal et dont l’objectif est de semer la terreur, la grande peur parmi la population.
– Pourquoi ?
– Parfois on ne comprend pas les raisons qui poussent certaines personnes à détruire des gens qu’ils ne connaissent pas et qui ne leur ont rien fait.
– Ils sont fous ?
– Non, le fou est celui qui a tout perdu et ne réfléchit pas. Il n’est pas responsable de ce qu’il fait. Or, les terroristes sont des individus qui ont été préparés par des spécialistes pour aller tuer et se faire tuer. Ils sont parfaitement au courant de ce qu’ils doivent entreprendre. A la limite, on peut dire qu’ils sont programmés.
– Ils n’ont pas peur ?
–Non, c’est là leur force. Normalement, dans une guerre, les adversaires sont face à face et les soldats des deux camps se battent pour ne pas perdre leur vie. Aujourd’hui, la guerre a changé de méthode et, surtout, les soldats ne sont pas des gens qui défendent des valeurs, un territoire ou un bien. Ils ne défendent pas leur vie, c’est ce qui les rend invincibles.
– Pourquoi acceptent-ils de mourir en tuant les autres ?
– Tout être a un instinct appelé « instinct de vie », c’est-à-dire une volonté naturelle de sauver sa peau et de vivre. Ces terroristes qui se font exploser dans la foule ont accepté de se séparer de cet instinct de vie. Il a été remplacé par l’instinct de mort.
– Comment ?
– Il existe des spécialistes qui leur racontent des histoires fondées non sur la raison mais sur des promesses mirobolantes. Ce travail est fait selon des techniques qui rendent le cerveau malléable, manipulable.
– Donne-moi des exemples.
– On utilise des mots correspondant à leurs attentes : djihad, martyr, paradis, récompense suprême… Quand on croit à tout ça, on passe de l’autre côté de la vie, c’est-à-dire qu’on accepte de croire que, si on fait le djihad, la guerre contre les mécréants – qui sont ceux qui ne croient pas en leur Dieu –, si on donne sa vie en sacrifice, on ira directement au paradis, où on serait attendu par des filles vierges et une vie mille fois plus belle que celle d’ici-bas !
– Ouwaaa !
– Tu as raison. Etre martyr, c’est mourir pour une cause, un idéal, et cela mérite une récompense choisie par Dieu.
– Tout cela n’est pas vrai ?
– Qu’importe si c’est vrai ou faux, le principal, c’est que ces individus croient à ces histoires à dormir debout. Leur cerveau ne fonctionne plus normalement. Il a été déconnecté de la réalité que nous connaissons. Ce sont des gens qui n’appartiennent plus à notre monde. C’est pour cela qu’ils sont dangereux. Ils n’ont pas peur de mourir, et même ils désirent de toutes leurs forces la mort après avoir accompli leur mission.
– Que devons-nous faire pour éviter de rencontrer ces gens ?
– On demande d’habitude aux enfants de faire attention. Sauf que, là, les personnes qui étaient au Bataclan pour écouter un concert de rock ne pouvaient pas imaginer une seconde qu’elles allaient y perdre la vie. La surprise est une force. La sécurité garantie à cent pour cent n’existe pas. Il y a le travail immédiat que fait la police, qui est nécessaire et très important, et puis il y a l’éducation sur le long terme. L’école doit intégrer dans ses programmes la lutte contre le racisme qui est souvent la base de l’intolérance et du fanatisme qui se traduisent, dans la réalité, par l’exercice du mal absolu : donner la mort gratuitement à des innocents et répandre la peur et la terreur.
– Tu es naïf !
– Peut-être, mais, en dehors de la guerre, je ne trouve pas d’autre solution.

Nous sommes unis. Maintenant, qu’allons-nous faire ensemble ?

Nous sommes unis. Maintenant, qu’allons-nous faire ensemble ?


par Isabelle Filliozat

23 novembre 2015

escalade de vengeances

Un carnage. Consternation et dégout. Que de sang versé et de vies stoppées dans leur élan ce vendredi 13 novembre dans un effroyable accès de violence. Après l’attentat à Charlie hebdo et à l’hypercasher, nous étions descendus dans la rue, unis. Puis la vie avait repris son cours. Le rappel à l’ordre est brutal. Nous sommes en guerre et nous continuons de nourrir dans notre sein ceux là mêmes qui vont nous frapper. Notre société permet l’émergence de kamikazes. Est-elle gangrénée ou s’agit-il de quelques cellules cancéreuses ? Toujours est-il qu’elles mettent en danger tout le corps. Nous sommes sous le choc et répondons à nos enfants comme nous le pouvons. A la télévision, on entend des petits dire « C’est des méchants qui ont tué des gens.» sans que personne ne relève. Mais réfléchissons à l’impact de ces mots. Les kamikazes étaient convaincus d’être au service du bien, de tuer des méchants, des mécréants qui mettaient en danger leur sécurité. Cette opération était aussi une vengeance contre la France qui les avait frappés. Jusqu’à quand cette escalade de vengeances ?

déraciner les causes de la violence

L’ennemi, ce n’est pas l’islamiste, c’est la violence, c’est la simplification du monde en gentils et méchants. Nombre de gens le comprennent aujourd’hui. Les messages d’amour pleuvent sur les réseaux sociaux : nous sommes ensemble. Main dans la main. L’amour est plus fort que la haine. L’amour vaincra. La solidarité est partout, entraide, coopération, communion. Les français résistent à la tentation de la haine. Des méditations et des prières sont organisées pour que l’amour et la paix couvrent le monde. Mais attention, si elles nous mettent du côté des « bons » qui donnent de l’amour aux « méchants », elles risquent d’entretenir la violence qu’elles disent vouloir éradiquer. L’amour est une base, mais ce n’est pas suffisant. On ne peut se contenter de décréter la paix dans le monde. Il nous faut déraciner les causes de la violence, modifier notre société, traiter le terrain pour que ce cancer ne puisse métastaser.

mauvaises pommes

Gardons nous de tout simplisme ou angélisme. Ces hommes qui ont commis ces actes terroristes ne sont ni de « mauvaises pommes», ni de pauvres victimes d’injustice sociale en mal de famille qui auraient mal tourné, ce sont des humains pris dans un phénomène psychosocial complexe que nous devons regarder en face.

la cause est ailleurs

La femme du français de 31 ans, qui s’est fait exploser boulevard Voltaire raconte qu’il ne travaillait pas, passait son temps à dormir, à fumer des joints et regarder des films. Il ne priait pas, la religion lui était indifférente, pourtant, il a tué en son nom. Ils sont radicalisés, mais souvent à peine musulmans. Dans son ouvrage Dans la peau d’une djihadiste, la journaliste Anna Erelle confirme que la plupart des personnes avec lesquelles elle a été en contact ne maitrisent guère la religion musulmane. La cause est ailleurs.

qu’est-ce qui les a tous motivés ?

Le frère recherché par toutes les polices, Salah Abdeslam, a-t-il craqué au moment de passer à l’acte ? Il ne s’est pas fait exploser dans le 18ème comme c’était apparemment prévu. Les personnes qui l’ont exfiltré vers la Belgique ont dit qu’il portait encore sa ceinture d’explosifs et était dans un état de choc. Qu’est-ce qui l’a amené à s’engager dans cette voie ? Qu’est-ce qui les a tous motivés ?

appartenir et exister

L’humain a deux besoins fondamentaux, appartenir et exister. Parce que nous sommes une espèce sociale, nous avons besoin de nous sentir faire partie d’une famille, d’être reconnu. Et parce que nous avons un cerveau préfrontal qui nous confère notre libre arbitre, notre sentiment d’individualité, nous avons besoin d’exister. Exister, de ex-sistere, se tenir hors, se dresser, se montrer. Nous avons besoin d’être signifiants, de nous réaliser, d’être utiles. La violence n’est pas l’apanage des djihadistes, elle surgit comme réponse quand des hommes ont faim de ces deux besoins. Sur Rue89, on peut entendre le témoignage d’anciens membres des Black Dragons. « Tu ne te trouves pas là dedans par hasard. Il faut avoir un problème. On voulait trouver une famille, on avait un besoin de reconnaissance. (…) On avait une cause : éradiquer les skins et on voulait se faire un nom. On avait une famille, le gang avec un code d’honneur. » Appartenir, exister.

The Stanford experiment

Un film vient tout juste de sortir, The Stanford experiment. Le voir, peut-être en groupes pour en discuter ensuite, me paraît une nécessité absolue pour comprendre certains ressorts du mal. Le film met en scène l’expérience de Philip Zimbardo, menée en 1971 à l’université de Stanford. Pendant quinze jours, des étudiants auparavant testés comme étant sans aucun problème psychique, intègres et moraux, sont divisés en deux groupes, les prisonniers et les surveillants. Ils vont simuler la vie en prison. Au bout de six jours, les chercheurs sont contraints de stopper l’expérience tant la situation devient incontrôlable. La violence des surveillants se déchaine sur les prisonniers, alors même qu’ils savent que ce ne sont que des étudiants comme eux. Les prisonniers entrent eux aussi dans la peau des prisonniers. Zimbardo, choqué, a mis vingt ans à écrire son livre sur cette expérience qui montre comment des gens normalement bons peuvent se tourner vers le mal.

se transformer en quelques jours en bourreaux sadiques

Et ce n’est qu’aujourd’hui qu’un film peut sortir, tant les révélations de cette expérience sont difficiles à intégrer. Pourtant elles sont centrales pour faire cesser les actes barbares. Nier la réalité ne permet pas à un cancer de ne pas se développer. Quand les exactions de la prison d’Abu Grahib en Irak ont été dénoncées par Amnesty International, le Président Bush a voulu faire croire à de « mauvaises pommes ». Mais il a été démontré que c’était loin d’être le cas. Partout dans les prisons, torture, viols, meurtres avaient cours. Avant de se retrouver en Irak en position de bourreaux, ces soldats étaient des hommes et des femmes respectueux des lois, sensibles et attentifs à autrui. Interrogé sur Abu Grahib, Zimbardo fait le parallèle avec son expérimentation à Stanford et souligne que les étudiants recrutés dans son expérience étaient de bonnes pommes avant de se transformer en quelques jours en bourreaux sadiques.

Sabra et Chatila

Il n’y a pas les bons et les méchants. Il y a des phénomènes psychosociaux que nous devons reconnaître. Et regarder aussi en face que les musulmans ne sont pas les seuls à produire des extrémistes. Sabra et Chatila, c’était le 16 septembre 1982, à Beyrouth. Des groupes de miliciens chrétiens ont attaqué hommes, femmes et enfants dans des camps palestiniens, faisant le plus grand massacre de civils de la guerre du Liban. Plus d’un millier de morts en deux jours et trois nuits. Le film Massaker donne la parole aux tueurs. Un documentaire poignant : « Notre devise était : les grands, les petits, les nouveau-nés, pas de pitié ! » « Des ordres arrivaient, on exécutait ». En les écoutant, on comprend l’engrenage dans lequel ils ont été pris, comment ils en sont venus à cette violence extrême, comment ils y ont été entrainés. Pourquoi le conseil de l’ONU a-t-il refusé toute enquête ? Le Liban a prononcé l’amnistie. Mais il est important que ce ne soit pas recouvert par une pudique amnésie. Nous avons besoin de comprendre pour tirer les enseignements.

derrière chaque cas de martyre se cache une tragédie et un traumatisme personnel

Pourquoi et comment devient-on une bombe humaine ? Eyad el-Sarraj, psychiatre de Gaza nomme le désir de revanche, la honte et l’impuissance. En faisant le maximum de dégâts aux terrasses des restaurants ils ont le sentiment de retrouver leur honneur. Les civils font partie de l’ennemi parce qu’ils scindent le monde en deux : nous/ les autres. Le psychiatre rappelle qu’ils se parent de grands mots, mais que derrière chaque cas de martyre se cache une tragédie et un traumatisme personnel. Les motivations sont au croisement d’un désir de se venger, et d’un désir de rejoindre le paradis, même s’ils ne sont pas religieux !

« Même moi, je me dis : comment j’ai fait pour en arriver là ? »

Zimbardo souligne que quand un jeune ou un moins jeune a une faible image de lui-même, et qu’en échange de son acceptation comme membre on lui demande de sacrifier sa morale personnelle pour le bien de l’équipe, c’est quasi irrésistible. Au sein de son livre Dans la peau d’une djihadiste, la journaliste Anna Erelle qui s’est fait passer pour une recrue en puissance décrit ce qu’elle a vécu sous le pseudo de Mélanie. Son contact voulait l’épouser, lui disait l’aimer plus que personne ne saurait l’aimer… Besoin d’appartenir. Sur internet une jeune fille de 18 ans témoigne : J’ai visionné des vidéos, j’ai vu les massacres en Palestine. Après cela, elle ne voulait plus sortir de chez elle, et visionnait vidéo sur vidéo. Son désir de sauver les palestiniens grandissant. C’était une cause juste… Besoin d’exister. Cette adolescente a été sauvée à temps par une spécialiste du désendoctrinement à qui ses parents ont fait appel. Aujourd’hui, elle se demande : « Même moi, je me dis : comment j’ai fait pour en arriver là ? »

pour plus de justice

Sur les réseaux sociaux, les recruteurs de l’État Islamique utilisent le même filon. Ils montrent des images de massacres attribués à Bachar El Assad, ils font appel à la corde sensible, l’envie d’aider autrui, de faire une différence dans ce monde pour plus de justice.

Chaque fois, on dit « jamais plus » et ça recommence. Ici ou ailleurs

Il nous faut réaliser que si les besoins fondamentaux d’appartenance et d’existence ne sont pas remplis, si les jeunes ne se sentent pas utiles et importants pour la société, s’ils se sentent rejetés et impuissants, ils continueront d’être des cibles des recruteurs. Mais ce n’est encore pas suffisant. Il nous faut aussi identifier les différentes formes d’influence sociale à l’œuvre et équiper nos enfants, tous les enfants de la terre, pour qu’ils sachent résister à ces influences. L’État Islamique utilise toutes les subtilités de l’influence sociale, appartenance au groupe, obligation de réciprocité qui rend la personne débitrice envers son « bienfaiteur », un premier petit engagement, puis une exigence future cohérente avec ce premier engagement que la personne n’arrive donc pas à refuser sous peine de se retrouver en dissonance cognitive. Preuve sociale, les autres le font, regarde, pourquoi pas toi ? Besoin de reconnaissance : nous on t’aime. En France, personne ne se préoccupe de toi. Ils manient bien sûr la soumission à l’autorité. Et la promesse d’une denrée rare : tout le monde n’est pas admis au paradis.

non-violence éducative, une nécessité

Pour permettre à nos enfants de résister à ces influences, il est important de les éduquer à la responsabilité plutôt qu’à l’obéissance, au sens critique, à la conscience de soi et de ses actes, à utiliser l’erreur comme de l’information, à savoir ne pas persister quand on réalise qu’on a emprunté une mauvaise voie, à tolérer l’angoisse et la honte plutôt que de les cacher sous l’agressivité. Bien sûr, pour cela, ils ont besoin d’une bonne base d’attachement sécure. Si nous ne voulons plus que ça recommence, la non-violence éducative est une nécessité, tant à la maison qu’à l’école. Il nous faut aussi permettre à chacun d’être intégré dans le groupe social tout en étant reconnu dans son individualité, pour mieux résister aux phénomènes d’influence sociale dont certains groupes ivres de pouvoir risqueraient d’user.

développer la résistance aux influences sociales

Quand un fumeur déclenche un cancer, toutes les cellules de son corps ne sont pas cancéreuses. Mais le corps entier est fragilisé proposant un terrain fertile pour le développement d’une tumeur. Même si l’attaque centrée sur la tumeur est utile, les métastases sont dangereuses. Pour guérir vraiment, l’ablation ne suffit pas toujours. Seule la modification du terrain par un changement de nos habitudes peut écarter le risque de récidive. Pour ce cancer social qu’est la violence, il nous faut cesser de nourrir la haine, la honte, l’impuissance et le désespoir. Chacun d’entre nous peut être attentif à ce que son voisin se sente faire partie de la communauté. Il n’y a pas « les terroristes », il y a des actes terroristes, commis de plus en situation de guerre, par des personnes aux motivations et aux parcours divers. Agir sur ces parcours, développer nos intelligences émotionnelle et relationnelle, être attentifs aux besoins fondamentaux de chacun, développer la résistance aux influences sociales, c’est notre seule chance.

le pouvoir lié à l’empathie, source de joie

Mesurons combien l’empathie, l’aide à autrui, s’engager pour une cause, sont engrammés dans l’ADN de tous les humains. Faute d’ouvrir des possibles à nos jeunes pour qu’ils puissent développer dans leur quotidien ces qualités profondément humaines, ils seront exposés aux marchands de rêve. Suite aux attentats, les jeunes français délaissent leurs jeux vidéo violents et s’engagent en masse dans l’armée, non pour en découdre, mais pour protéger, pour être utiles. L’armée n’est pas la seule voie de la protection d’autrui. Pour un corps social en bonne santé, chaque cellule a besoin de se réaliser, de s’engager pour une cause. L’amour nait du lien. La joie nait de la réalisation de soi, du pouvoir que nous exerçons, de l’engagement envers des valeurs. L’amour et le pouvoir sont les deux jambes qui nous permettent de marcher. L’amour seul laisse faire n’importe quoi. Le pouvoir seul devient abus. Si chaque adolescent peut sentir qu’il fait une différence, qu’il a du pouvoir sur le monde pour le rendre meilleur, alors notre corps social pourra guérir. Le pouvoir lié à l’empathie est source de joie. Là où il y a amour et joie, le cancer n’a plus de place pour se développer.

on ne va pas rouvrir les abris anti-aériens

on ne va pas rouvrir les abris anti-aériens


par Henry Rousso

Libération 20 novembre 2015

Pour l’historien, nos sociétés sont d’autant plus démunies qu’elles ont perdu tout souvenir de l’expérience de guerre.

«Nous sommes en guerre», a déclaré François Hollande. Oui, nous sommes en guerre dès lors qu’une entité – groupe criminel, secte millénariste ou État territorial en gestation – a décidé par la violence, de nous contraindre – nous, adversaires nommément désignés et ciblés – à exécuter sa volonté, pour reprendre la célèbre définition de Clausewitz. Cette entité a manifesté en outre sa volonté d’user d’une violence sans limites, nihiliste et apocalyptique, mais qui a sa rationalité. Celle-ci n’est contrainte par aucun souci de protéger les siens (combattants suicidaires ou civils utilisés comme boucliers), et elle s’alimente de volontaires venus de toutes parts. Cette entité a même inauguré une nouvelle forme de guerre génocidaire, heureusement encore circonscrite, puisqu’elle ne choisit même plus des cibles singulières, «impies» ou «mécréants», mais abat tout être vivant dans sa ligne de mire, musulmans compris, preuve que les termes de «guerre de religion» ou même de «civilisation» sont inopérants. On peut néanmoins s’interroger sur les implications à court terme d’une telle «déclaration de guerre» dans un pays encore marqué par le souvenir de conflits récents de grande intensité.


Un état de guerre signifie des buts de guerre : défense, conquête, libération. Pour un État démocratique où s’expriment librement des opinions divergentes et dans lequel la guerre est une situation d’exception, c’est une obligation absolue. La guerre doit rester un moyen – y compris de faire de la politique – et non une fin. La tâche est particulièrement difficile lorsque l’adversaire, lui, fait de la violence et de la mort une fin en soi, situation que l’Europe a déjà rencontrée avec la guerre fasciste.

François Hollande a donc donné la seule réponse possible : devant un adversaire qui n’a rien à négocier, qui n’a que faire de la réciprocité, pour qui la vie humaine n’a aucune valeur et qui souhaite l’éradication d’une partie de l’humanité, la seule réaction possible, en toute logique, c’est la destruction. Encore faut-il avoir une claire idée de cet adversaire. C’est là, bien entendu, que le concept trouve ses limites, car tout état de guerre suppose de bien identifier l’ennemi. Si l’attaque de bases en Syrie relève clairement de l’action militaire, en revanche, arrêter des terroristes infiltrés sur le territoire reste du ressort de la police et de la justice.

La proclamation de l’état d’urgence plutôt que de l’état de siège montre bien que priorité absolue reste au pouvoir civil, dans la tradition républicaine. Mais cela ne résout pas le problème. Nous sommes aujourd’hui confrontés à un péril fantasmé en 1914 avec l’«espionnite» ou dans les années 30 avec la «cinquième colonne» d’espions (nazis) invisibles, devenue aujourd’hui réalité tangible puisque nombre des responsables des attentats sont des Français. Or, un État démocratique ne peut pas faire la guerre à ses propres citoyens et ne peut accepter sans limites drastiques que l’acte de tuer puisse devenir non seulement un acte légal mais même un devoir, ce qui est le propre même d’un état de guerre.

Ce fut l’un des problèmes centraux de la guerre d’Algérie, entre 1954 et 1962, un conflit colonial que la République avait décidé précisément de ne pas qualifier de guerre – d’où la création du concept d’«état d’urgence» en 1955 – tout en y pratiquant le pire de ce qu’une armée régulière et une police supposée démocratique pouvaient faire. Inutile même ici d’évoquer «un impensé colonial», même si cela résonne d’évidence avec la situation actuelle : les socialistes Hollande et Valls ont certainement en tête cette histoire et ils savent que l’espace est étroit pour mener une guerre juste avec de justes moyens contre des cibles incontestables.


La guerre se fait avec des armes, mais elle se fait aussi avec des mots, autre difficulté des démocraties en guerre. Comment trouver la bonne mesure entre l’information libre et la propagande de guerre, surtout dans l’univers médiatique d’une information continue, anxiogène et parfois sans scrupule ? Que cela plaise ou non, la guerre nécessite un discours adapté. La dénonciation de l’ennemi, de ses crimes, de son idéologie constitue non seulement une contre-propagande, mais elle doit permettre un semblant de mobilisation sinon des corps, du moins des esprits.

Les frappes militaires, indépendamment de leur efficacité, permettent elles aussi de ne pas laisser se développer l’idée que l’ennemi serait invincible. On ne peut mener une guerre, même limitée, si les peuples concernés ne sont pas convaincus de la justesse et de la nécessité du combat. Il faut bien trouver les mots pour faire accepter l’idée insupportable à nos sociétés pacifiées de sacrifices. En clair : la possibilité de notre mort ou de celle de nos proches, définition même de toute expérience de guerre. Peut-être est-ce l’occasion ou jamais de redonner du sens à la politique.


Pour autant, la guerre, ce n’est pas seulement neutraliser l’ennemi, c’est aussi l’obligation de protéger les populations. C’est une question centrale que tout citoyen est aujourd’hui en droit de poser. Comment s’organise la nation en temps de guerre ? Comment vivre le quotidien face à la menace ? Faut-il faire comme si de rien n’était ou doit-on imaginer de nouvelles formes de défense passive ou de protection civile ? Certes, on ne va pas rouvrir les abris anti-aériens, et Paris ne semble pas menacé d’une attaque aérienne – pas plus que New York le 10 septembre 2001.

Pourtant, la politique de protection, déjà mise en place sur un plan sanitaire, ne peut concerner seulement les policiers, pompiers ou médecins. Nos sociétés, qui ont fait de la commémoration des conflits du passé un élément central de leur culture, ont, en réalité, perdu tout souvenir de l’expérience de guerre des générations antérieures. Face à la menace, nous sommes isolés et démunis. Au moins, comme après les attentats de janvier 2015, la réaction populaire a été immédiate. Le dimanche 15 novembre, le XIe arrondissement était noir d’une foule composée de Parisiens de tous horizons – pas des «pétainistes», monsieur Todd –, des citoyens inquiets et solidaires venus rendre hommage à ces jeunes de toutes conditions assassinés dans les quartiers «bobos», cette population vilipendée à jets continus par la presse populiste.

Partout, on a vu surgir des drapeaux français. Ce patriotisme que l’on croyait éteint s’est soudain réveillé. Il n’y a là rien que de plus normal : on éprouve le besoin d’affirmer l’attachement à son pays quand celui-ci est réellement attaqué. Ces manifestations spontanées, y compris dans les franges les plus multiculturelles de l’opinion, sonnent comme un désaveu cinglant des discours souverainistes, le terme politiquement correct pour désigner le chauvinisme contemporain, quand il ne s’agit pas de nationalisme – principal facteur des guerres du XXe siècle.

Ces jeunes et moins jeunes qui retournent dans les bistrots et affichent un esprit de résistance – même s’il faut raison garder – démentent tous les pronostics du déclin français. Ils affirment que l’on peut être patriote et se mouvoir dans un monde globalisé : la Marseillaise chantée à l’unisson, à Wembley, mardi soir, par les supporteurs français et anglais, tout comme les manifestations de soutien dans le monde entier soulignent à quel point, si guerre il y a, elle est faite pour défendre une certaine idée – universelle et bien vivante – de la France, entendue ici non comme un territoire fermé et hostile, mais comme un ensemble de valeurs toujours capables, s’il le faut, de vaincre les idéologies totalitaires. Espérons que nous serons dignes de ce soutien.

Henry Rousso

Un château en Allemagne : Sigmaringen, 1944-1945 sur la commission gouvernementale de Sigmaringen, publié pour la première fois en 1980.
Le Syndrome de Vichy sur la mémoire du régime de Vichy, sept ans plus tard. Il avance le concept de résistancialisme pour qualifier la vision de la Résistance entretenue par les gaullistes et les communistes.
– L’un des premiers historiens à avoir travaillé sur l’histoire de la mémoire collective et sur les rapports entre histoire, mémoire et justice.
– Refuse de comparaître au procès de Maurice Papon, concernant la période de Vichy, pour ne pas risquer une confusion entre le rôle de l’historien et celui du juge.
– Préside en 2001 la Commission sur le racisme et le négationnisme à l’université Jean-Moulin Lyon III, créé par le ministre de l’Éducation nationale Jack Lang, qui rend son rapport en 2004.
– Commissaire en 2011 de l’exposition ouverte au Mémorial de la Shoah, à Paris.
– Anime le groupe de recherche européen EURHISTXX5.

lettre à ma génération : moi je n’irai pas qu’en terrasse

lettre à ma génération : moi je n’irai pas qu’en terrasse

par Sarah Roubato

20 novembre 2015

Salut,

On se connaît pas mais je voulais quand même t’écrire. Il paraît qu’on devrait se comprendre, puisqu’on est de la même génération. Je suis française, je n’ai pas trente ans. Paris, c’est ma ville. J’ai grandi dans une école internationale où on était plus de quatre-vingt nationalités. J’ai pas mal voyagé et je parle plusieurs langues. Je suis républicaine et transculturelle. J’ai « des origines » comme on dit maghrébines. Surtout et avant tout, je suis pisteuse de paroles et d’histoires. J’essaye de raconter un petit bout du monde, de mettre en mots les puissances endormies que tant de gens portent en eux.

J’ai toujours adoré les terrasses. La dernière fois que j’étais à Paris j’y ai passé des heures, dans les cafés des 10e 11e et 18earrondissements. À la terrasse, je m’offre le luxe d’aller nulle part. Je prends de mes nouvelles au cœur d’une ville qui ne sait pas que j’existe. Ni dehors ni dedans, je cultive l’attente au milieu du passage. Ni vraiment dans la rue, ni tout à fait quelque part, j’ai rendez-vous avec la ville entière. J’y ai écrit un livre qui s’appelle Chroniques de terrasse. Il est maintenant quelque part dans la pile de manuscrits de plusieurs maisons d’édition. Aujourd’hui j’aurais envie d’y ajouter quelques pages.

pourtant aujourd’hui, ce n’est pas en terrasse que j’ai envie d’aller.

Depuis plusieurs jours, on m’explique que c’est la liberté, la mixité et la légèreté de cette jeunesse qui a été attaquée, et que pour résister, il faut tous aller se boire des bières en terrasse. C’est joli comme symbole, c’est même plutôt cool comme mode de résistance. Je ne suis pas sûre que si les attentats prévus à la Défense avaient eu lieu, on aurait lancé des groupes facebook « Tous en costard au pied des gratte-ciels ! » ni qu’on aurait crié notre fierté d’être un peuple d’employés et de patrons fiers de participer au capitalisme mondial, pas toi ?

On nous raconte qu’on a été attaqués parce qu’on est le grand modèle de la liberté et de la tolérance. De quoi se gargariser et mettre un pansement avec des cœurs sur la blessure de notre crise identitaire. Sauf qu’il existe beaucoup d’autres pays et de villes où la jeunesse est mixte, libre et festive. Vas donc voir les terrasses des cafés de Berlin, d’Amsterdam, de Barcelone, de Toronto, de Shanghai, d’Istanbul, de New York !

On a été attaqués parce que la France est une ancienne puissance coloniale du Moyen-Orient, parce que la France a bombardé certains pays en plongeant une main généreuse dans leurs ressources, parce que la France est accessible géographiquement, parce que la France est proche de la Belgique et qu’il est facile aux djihadistes belges et français de communiquer grâce à la langue, parce que la France est un terreau fertile pour recruter des djihadistes.

Oui je sais, la réalité est moins sexy que notre fantasme. Mais quand on y pense, c’est tant mieux, car si on a été attaqué pour ce qu’on est, alors on ne peut pas changer grand chose. Mais si on a été attaqué pour ce qu’on fait, alors on a des leviers d’action :

– S’engager dans la recherche pour trouver des énergies renouvelables, car quand le pétrole ne sera plus le baromètre de toute la géopolitique, le Moyen-Orient ne sera plus au centre de nos attentions. Et d’un coup le sort des Tibétains et des Congolais de RDC nous importera autant que celui des Palestiniens et des Syriens.

– S’engager pour trouver de nouveaux modèles politiques afin de ne plus déléguer les actions de nos pays à des hommes et des femmes formés en école d’administration qui décident que larguer des bombes, parfois c’est bien, ou qu’on peut commercer avec un pays qui n’est finalement qu’un Daesh qui a réussi.

– Les journalistes ont montré que les attentats ont éveillé des vocations de policiers chez beaucoup de jeunes. Tant mieux. Mais où sont les vocations d’éducateurs, d’enseignants, d’intervenants sociaux, de ceux qui empêchent de planter la graine djihadiste dans le terreau fertile qu’est la France ?

Si la seule réponse de la jeunesse française à ce qui deviendra une menace permanente est d’aller se boire des verres en terrasse et d’aller écouter es concerts, je ne suis pas sûre qu’on soit à la hauteur du symbole qu’on prétend être. L’attention que le monde nous porte en ce moment mériterait que l’on sorte de la jouissance de nos petits plaisirs personnels.

ma mixité

Qu’on soit maghrébin, français, malien, chinois, kurde, musulman, juif, athée, bi homo ou hétéro, nous sommes tous les mêmes dès lors qu’on devient de bons petits soldats du néo-libéralisme et de la surconsommation. On aime le Nutella qui détruit des milliers d’hectares de forêt et décime les populations amazoniennes, on achète le dernier iphone et on grandit un peu plus les déchets avec les carcasses de nos anciens téléphones, on préfère les fringues pas chères teintes par des enfants du Bengladesh et de Chine, on dépense des centaines d’euros en maquillage testé sur les animaux et détruisant ce qu’il reste de ressources naturelles.

Ma mixité, ce sera d’aller à la rencontre de gens vraiment différents de moi. Des gens qui vivent à huit dans un deux pièces, peu importe leur origine et leur religion. Des enfants dans les hôpitaux, des détenus dans les prisons. Des vieilles femmes qui vivent seules. De ce gamin de douze ans à l’écart d’un groupe d’amis, toujours rejeté parce qu’il joue mal au foot, qui se renferme déjà sur lui-même. Des ados dans les banlieues qui ne sont jamais allés voir une pièce de théâtre. Ceux qui vivent dans des petits villages reculés où il n’y a plus aucun travail. Les petits caïds de carton qui s’insultent et en viennent aux mains parce que l’un n’a pas payé son cornet de frites au McDo. D’habitude quand ça arrive, qu’est-ce que tu fais ? Tu tournes la tête, tu ris, tu te rassures avec un petit « Et ben ça chauffe ! » et tu retournes à ta conversation. Si tous ceux qui ont répondu à l’appel Tous en terrasse ! décidaient de consacrer quelques heures par semaine à ce type d’échange… il me semble que ça irait déjà mieux. Ça apportera à l’humanité sans doute un peu plus que la bière que tu bois en terrasse.

ma liberté

Je ne vois pas en quoi faire partie du troupeau qui se rend chaque semaine aux messes festives du weekend est une marque de liberté. Ma liberté sera de prendre un autre chemin que celui qui passe par l’hyperconsommation. D’avoir un autre horizon que celui de la maison, de la voiture, des grands écrans, des vacances au soleil et du shopping.
Ma liberté sera celle de prendre le temps quand j’en ai envie, de ne pas m’affaler devant la télé en rentrant du boulot, d’avoir un travail qui ne me permet pas de savoir à quoi ressemblera ma journée.

Ma liberté, c’est de savoir que lorsque je voyage dans un pays étranger je ne suis pas en train de le défigurer un peu plus. C’est vivre quelque part où le ciel a encore ses étoiles la nuit. C’est flâner dans ma ville au hasard des rues. C’est avoir pu approcher une autre espèce que la mienne dans son environnement naturel.

Ma liberté, ce sera de savoir jouir et d’être plein, tout le contraire des plaisirs de la consommation qui créent un manque et le besoin de toujours plus. Ma liberté, ce sera d’avoir essayé de m’occuper de la beauté du monde. « Pour que l’on puisse écrire à la fin de la fête que quelque chose a changé pendant que nous passions » (Claude Lemesle).

ma fête

Ma fête ne se trouve pas dans l’industrie du spectacle. Ma fête c’est quand j’encourage les petites salles de concert, les bars où le musicien joue pour rien, les petits théâtres de campagne construits dans une grange, les associations culturelles. Passer une journée avec un vieux qui vit tout seul, c’est une fête. Offrir un samedi de babysitting gratuit à une mère qui galère toute seule avec ses enfants, c’est une fête. Organiser des rencontres entre familles des quartiers défavorisés et familles plus aisées, et écouter l’histoire de chacun, c’est une fête.

La fête c’est ce qui sort du quotidien. Et si mon quotidien est de la consommation bruyante et lumineuse, chaque fois que je cultiverai une parole sans écran et une activité dont le but n’est pas de consommer, je serai dans la fête. Préparer un bon gueuleton, jouer de la gratte, aller marcher en forêt, lire des nouvelles et des contes à des jeunes qui sentent qu’ils ne font pas partie de notre société, quelle belle teuf !

N’allez pas me dire que je fais le jeu des djihadistes qui disent que nous sommes des décadents capitalistes… s’il vous plaît ! Ils n’ont pas le monopole de la critique de l’hyper-consommation, et de toute façon, ils boivent aux mêmes sources que les pays les plus capitalistes : le pétrole et le trafic d’armes.

Voilà. Je ne sais pas si on se croisera sur les mêmes terrasses ni dans les mêmes fêtes. Mais je voulais juste te dire que tu as le droit de te construire autrement que l’image que les médias te renvoient. Bien sûr qu’il faut continuer à aller en terrasse, mais qu’on ne prenne pas ce geste pour autre chose qu’une résistance symbolique qui n’aura que l’effet de nous rassurer, et sûrement pas d’impressionner les djihadistes (apparemment ils n’ont pas été très impressionnés par la marche du 11 janvier), et encore moins d’arrêter ceux qui sont en train de naître.

Ce qu’on est en train de vivre mérite que chacun se pose un instant à la terrasse de lui-même, et lève la tête pour regarder la société où il vit. Et qui sait… peut-être qu’un peu plus loin, dans un lambeau de ciel blanc accroché aux immeubles, il apercevra la société qu’il espère.

le djihadisme, une forme moderne de réaction au déracinement

le djihadisme, une forme moderne de réaction au déracinement

par Jürgen Habermas

propos recueillis par Nicolas Weill
Le Monde 21 novembre 2015

Le président François Hollande veut définir un « état de guerre » adapté à la situation. Que pensez-vous de cette discussion ? Croyez-vous plus généralement qu’une modification de la Constitution soit une réponse adaptée aux attentats du 13 novembre ?

Jürgen Habermas – Il me semble sensé d’adapter à la situation actuelle les deux dispositions de la Constitution française relatives à l’état d’urgence. Si cette question est désormais à l’ordre du jour, c’est parce que le président a proclamé l’état d’urgence à la suite des événements choquants de la nuit du 13 au 14 novembre, et entend le prolonger trois mois durant. Je peux difficilement juger de la nécessité de cette politique et de ses raisons. Je ne suis en rien un expert des questions de sécurité.

Mais, envisagée à distance, cette décision ressemble à un acte symbolique permettant au gouvernement de réagir – vraisemblablement de la manière qui convient – au climat régnant dans le pays. En Allemagne, la rhétorique guerrière du président français, guidée semble-t-il par des considérations de politique intérieure, suscite plutôt des réserves.

le président Hollande a aussi décidé d’accroître son niveau d’intervention en Syrie, notamment en bombardant Rakka, la « capitale » de l’État islamique, et en se rapprochant de la Russie. Que pensez-vous de l’interventionnisme en général ?

Jürgen Habermas – Il ne s’agit pas d’une décision politique inédite mais seulement de l’intensification de l’engagement de l’aviation française, qui est en action depuis déjà un certain temps. Certes, les experts se montrent d’accord pour dire qu’un phénomène aussi déconcertant que l’Etat islamique – ce mélange de « califat » n’ayant pas encore trouvé son territoire définitif et de commandos de tueurs essaimant à l’échelle du globe – ne peut être vaincu uniquement par les armes aériennes.

Mais l’intervention au sol de troupes américaines et européennes n’est pas seulement irréaliste, elle serait avant tout d’une grande imprudence. Il ne sert à rien d’agir en court-circuitant les pouvoirs locaux. Obama a appris des interventions de ses prédécesseurs et de leurs échecs, et a insisté sur un point important lors du dernier sommet du G20 qui s’est déroulé il y a peu en Turquie. Il a souligné que des troupes étrangères ne peuvent garantir très longtemps, après leur retrait, le résultat de leurs succès militaires.

Du reste, on ne peut prendre à la gorge l’État islamique en recourant aux seuls moyens militaires. Les experts se montrent également d’accord sur ce point. Nous pouvons considérer ces barbares comme des ennemis, et nous devons lutter contre eux, inconditionnellement ; mais, si nous voulons vaincre cette barbarie sur le long terme, nous ne devons pas nous leurrer quant à ses raisons, qui sont complexes.

Ce n’est sans doute pas le moment pour une nation française profondément blessée, pour une Europe bouleversée et une civilisation occidentale ébranlée, de se souvenir de l’origine de ce potentiel de conflit explosif et momentanément non maîtrisé du Proche-Orient – de l’Afghanistan et de l’Iran jusqu’à l’Arabie saoudite, l’Égypte et le Soudan.
Que l’on se remémore seulement ce qui s’est passé dans cette région depuis la crise de Suez de 1956. Une politique des États-Unis, de l’Europe et de la Russie déterminée presque exclusivement par des intérêts géopolitiques et économiques s’est, dans cette fragile région du monde, heurtée à un héritage de l’époque coloniale à la fois artificiel et fait de déchirements ; et cette politique a tiré profit des conflits locaux sans stabiliser quoi que ce soit.

En Allemagne, la rhétorique guerrière du président français, guidée semble-t-il par des considérations de politique intérieure, suscite plutôt des réserves.

Comme chacun sait, les conflits opposant les sunnites et les chiites, dont le fondamentalisme de l’État islamique tire aujourd’hui en premier lieu ses énergies, se sont à l’évidence déchaînés à la suite de l’intervention américaine en Irak décidée par George W. Bush, qui a bafoué les règles du droit international.

Le coup d’arrêt au processus de modernisation de ces sociétés s’explique également par certains aspects spécifiques de la très fière culture arabe. Mais l’absence de perspective et d’espoir en l’avenir qui afflige les jeunes générations de ces pays, avides de mener une vie meilleure, avides aussi de reconnaissance, est en partie le fait de la politique occidentale.

Ces jeunes générations, lorsque échouent toutes les tentatives politiques, se radicalisent afin de regagner leur amour-propre. Tel est le mécanisme de cette pathologie sociale. Une dynamique psychologique semblablement désespérée, qui trouve là encore son origine dans ce défaut de reconnaissance, semble aussi faire de petits criminels isolés, issus des populations immigrées européennes, les héros pervers de commandos de tueurs téléguidés. Les premières enquêtes journalistiques consacrées au milieu et aux itinéraires respectifs des terroristes du 13 novembre le laissent en tout cas supposer. A côté de la chaîne de causalité qui conduit en Syrie, il en existe une autre, qui attire l’attention sur les destins ratés de l’intégration dans les foyers sociaux de nos grandes villes.

Lors des attentats du 11 septembre 2001, des intellectuels, dont le philosophe Jacques Derrida et vous-même, s’étaient inquiétés du recul des libertés démocratiques que risquaient de provoquer la pression de la lutte contre le terrorisme et le recours à des notions comme la « guerre des civilisations » ou « les États voyous ». Le diagnostic a été largement vérifié par l’usage de la torture, les contrôles de la NSA, les détentions arbitraires de Guantanamo, etc. Une lutte contre le terrorisme qui maintiendrait l’espace public démocratique intact est-elle, selon vous, possible ou pensable ? Et à quelles conditions ?

Un regard rétrospectif sur le 11-Septembre ne peut que nous conduire à constater, comme nombre de nos amis américains, que la « guerre à la terreur » de Bush, Cheney et Rumsfeld a abîmé la constitution politique et mentale de la société américaine. Le Patriot Act adopté à l’époque par le Congrès, encore en vigueur aujourd’hui, porte atteinte aux droits fondamentaux des citoyens, et touche à la substance même de la Constitution américaine.

Et il est permis d’en dire de même de l’extension fatale de la notion de combattant ennemi, qui a légitimé Guantanamo et d’autres crimes, et qui n’a été écartée que par l’administration Obama. Cette réaction irréfléchie aux attentats du 11-Septembre, qui avaient été jusqu’alors inconcevables, explique en bonne part la propagation d’une mentalité incarnée aujourd’hui par une personnalité aussi innommable que Donald Trump, candidat aux primaires républicaines. Ce n’est en rien une réponse à votre question. Mais ne pouvons-nous pas, comme les Norvégiens en 2011, après l’effroyable attentat commis sur l’île d’Utoya, résister au premier réflexe du repli sur soi face à l’inconnu incompréhensible et de l’agression contre l’« ennemi intérieur » ?

J’ai bon espoir que la nation française donne au monde un exemple à suivre, comme elle l’a fait après l’attentat ayant visé Charlie Hebdo. Il n’est pas besoin pour cela de riposter à un péril fictif tel que l’« asservissement » à une culture étrangère qui, soi-disant, menacerait. Le danger est bien plus tangible. La société civile doit se garder de sacrifier sur l’autel de la sécurité toutes ces vertus démocratiques d’une société ouverte que sont la liberté de l’individu, la tolérance vis-à-vis de la diversité des formes de vie et la bonne disposition à adopter la perspective d’autrui. En face d’un Front national qui se renforce, cela est plus facile à dire qu’à faire.

Ne pouvons-nous pas, comme les Norvégiens en 2011, après l’effroyable attentat commis sur l’île d’Utoya, résister au premier réflexe du repli sur soi face à l’inconnu incompréhensible.

Mais il existe de bonnes raisons de réagir ainsi, qui ont peu à voir avec des incantations. La plus importante est évidente : le préjugé, la méfiance et le rejet de l’islam, la peur de l’islam, et la lutte préventive contre lui, doivent beaucoup à une pure et simple projection.

En effet, le fondamentalisme djihadiste a certes recours dans ses manières de s’exprimer à tout un code religieux ; mais il n’est en rien une religion. Il pourrait recourir, à la place du langage religieux qu’il utilise, à n’importe quel autre langage religieux, et même à n’importe quelle idéologie promettant une justice rédemptrice.

Les grands monothéismes ont des origines qui remontent très loin dans le temps. Le djihadisme, en revanche, est une forme absolument moderne de réaction à des conditions de vie caractérisées par le déracinement. Attirer l’attention, dans un but préventif, sur une intégration sociale en panne ou sur une modernisation sociale défaillante, ce n’est naturellement pas exempter les auteurs de ces méfaits de leur responsabilité personnelle.

L’attitude de l’Allemagne face à l’afflux des réfugiés a surpris positivement, malgré les reculs récents. Pensez-vous que la vague terroriste puisse modifier cet état d’esprit – puisque certains islamistes ont cherché à s’infiltrer dans le flot des réfugiés ?

J’espère que non. Nous sommes tous dans le même bateau. Le terrorisme comme la crise des réfugiés constituent des défis dramatiques, peut-être ultimes, et exigent une coopération étroitement solidaire à laquelle les nations européennes ne se sont jusqu’à présent pas encore résolues, y compris dans le cadre de l’union monétaire (Traduit de l’allemand par Frédéric Joly).

Jürgen Habermas est né en 1929. Son nom est associé à l’école de Francfort. Il développe dans son œuvre une philosophie de l’espace public démocratique.

le fondamentalisme islamique est le signe paradoxal de la sortie du religieux

le fondamentalisme islamique est le signe paradoxal de la sortie du religieux

par Marcel Gauchet

propos recueillis par Nicolas Truong
Le Monde du 21 novembre 2015

Pour l’historien, la mondialisation provoque une rupture avec l’organisation religieuse du monde, qui touche de plein fouet l’islam. Historien de la démocratie, Marcel Gauchet explique que l’origine de la violence des terroristes n’est pas sociale ou économique, mais bien religieuse.

Comment penser les attaques du 13 novembre et ce déferlement de haine ?

C’est bien à un phénomène religieux que nous avons affaire

Cette violence terroriste nous est impensable parce qu’elle n’entre pas dans nos grilles de lecture habituelles. Nous savons que c’est au nom de l’islamisme que les tueurs agissent, mais notre idée de la religion est tellement éloignée de pareille conduite que nous ne prenons pas cette motivation au sérieux. Nous allons tout de suite chercher des causes économiques et sociales. Or celles-ci jouent tout au plus un rôle de déclencheur. C’est bien à un phénomène religieux que nous avons affaire. Tant que nous ne regarderons pas ce fait en face, nous ne comprendrons pas ce qui nous arrive. Il nous demande de reconsidérer complètement ce que nous mettons sous le mot de religion et ce que représente le fondamentalisme religieux, en l’occurrence le fondamentalisme islamique. Car, si le fondamentalisme touche toutes les traditions religieuses, il y a une forte spécificité et une virulence particulière du fondamentalisme islamique. Si le phénomène nous échappe, à nous Européens d’aujourd’hui, c’est que nous sommes sortis de cette religiosité fondamentale. Il nous faut en retrouver le sens.

Les réactivations fondamentalistes de l’islam sont-elles paradoxalement des soubresauts d’une sortie planétaire de la religion ?

Oui, il est possible de résumer les choses de cette façon. Il ne faut évidemment pas réduire la sortie de la religion à la croyance ou à la  » décroyance  » personnelle des individus. C’est un phénomène qui engage l’organisation la plus profonde des sociétés. La religion a organisé la vie des sociétés, et l’originalité moderne est d’échapper à cette organisation. Or, la sortie de cette organisation religieuse du monde se diffuse planétairement. D’une certaine manière, on pourrait dire que c’est le sens dernier de la mondialisation. La mondialisation est une occidentalisation culturelle du globe sous l’aspect scientifique, technique et économique, mais ces aspects sont en fait des produits de la sortie occidentale de la religion. De sorte que leur diffusion impose à l’ensemble des sociétés une rupture avec l’organisation religieuse du monde. On ne voit pas immédiatement le lien entre le mode de pensée économique et scientifique et la sortie de la religion, et pourtant il est direct. Aussi ne faut-il pas s’étonner que la pénétration de cette modernité soit vécue dans certains contextes comme une agression culturelle provoquant une réactivation virulente d’un fonds religieux en train de se désagréger, mais toujours suffisamment présent pour pouvoir être mobilisé. Mais attention, fondamentalisme n’est pas ipso facto synonyme de terrorisme. Ce sont deux choses qui peuvent fonctionner séparément.

Ne pourrait-on pas voir au contraire dans ce fondamentalisme musulman un réarmement du religieux ?

C’est une hypothèse que l’on peut formuler. Elle me semble démentie par les faits. Les sociétés européennes sont à la pointe, pour des raisons historiques, de la sortie de la religion. Ce sont donc elles qui devraient le plus souffrir de ce manque. Or les Européens peuvent être tourmentés à titre personnel par des questions d’ordre spirituel et beaucoup le sont, mais cette recherche ne prend absolument pas la forme d’un mouvement politique. Bien au contraire. Le spirituel dans les sociétés européennes relève typiquement de la part la plus intime des individus. Il les éloigne de la visée d’une action sur la société. Alors que le vrai fondamentalisme est un projet politique d’inspiration révolutionnaire. Le projet de remettre la religion au pouvoir dans la vie des sociétés, dans le cadre de l’islam, est aisément symbolisé par le retour de la charia, loi embrassant tous les aspects de la vie collective. Le fondamentalisme est un projet radical de société et c’est là toute la différence. C’est pourquoi certains comparent le fondamentalisme à un totalitarisme, ce qui ne me paraît pas éclairant. La religion est autre chose que les idéologies totalitaires qu’on a pu voir à l’œuvre dans notre histoire.

Il ne faut  » pas faire d’amalgame « , ne cesse-t-on de répéter. Or ces actes – perpétrés au cri d’ » Allahou akbar «  – ont-ils tout de même à voir avec l’islam et le moment historique qu’il traverse ?

Évidemment. Pas d’amalgame signifie qu’il ne faut pas incriminer de façon indifférenciée l’islam et accuser tous les musulmans de participer à ce phénomène. Mais, dans l’autre sens, on ne peut pas dire que l’islam n’a rien à voir là-dedans. Je répète que le fondamentalisme n’est pas propre à l’islam, il se manifeste dans toutes les traditions religieuses du monde, sous des formes plus ou moins activistes. Toutefois, on est bien obligé de constater que le fondamentalisme islamique est particulièrement prégnant et vigoureux. Il faut donc s’interroger sur ce lien entre l’islam et ses expressions fondamentalistes. C’est quelque chose que l’on ne peut pas séparer de l’état des sociétés musulmanes et de leur situation particulière, notamment dans la région moyen-orientale.

pourquoi l’islamisme prend-il cette forme si radicale aujourd’hui ?

Le premier point dont il faut se souvenir pour comprendre l’islamisme, c’est la proximité de l’islam avec nos propres traditions religieuses, juive et chrétienne. Vu d’Orient, du bouddhisme et du confucianisme, l’Occident est très exotique, il est très loin, ce sont deux mondes différents. Vu de l’islam, il est religieusement proche, et la proximité est plus dangereuse que la distance. Dans la proximité, il y a de la rivalité et de la concurrence. Or le tronc monothéiste sur lequel se greffe l’islam le met dans une position très particulière. Il est le dernier venu des monothéismes et se pense comme la clôture de l’invention monothéiste. Il réfléchit les religions qui l’ont précédé et prétend mettre un terme à ce qu’a été le parcours de cette révélation. Cette proximité le met dans une situation spontanément agonistique vis-à-vis des religions d’Occident. Il existe un ressentiment dans la conscience musulmane par rapport à une situation qui lui est incompréhensible. La religion la meilleure est en même temps celle d’une population qui a été dominée par les Occidentaux à travers le colonialisme et qui le reste économiquement. Cette position ne colle pas avec la conscience religieuse que les musulmans ont de leur propre place dans cette histoire sacrée. Il y a une conflictualité spécifique de la relation entre l’islam et les religions occidentales.

pourquoi ce fondamentalisme fascine-t-il tant une partie des jeunes des cités européennes paupérisées ?

Le message fondamentaliste prend un autre sens une fois recyclé dans la situation de nos jeunes de banlieues. Il entre en résonance avec les difficultés de l’acculturation de cette jeunesse immigrée à une culture individualiste en rupture totale avec ses repères, y compris communautaires, qui viennent de sa tradition religieuse. Une culture individualiste, qui à la fois fascine les plus ébranlés et leur fait horreur, et je pense que c’est le cœur du processus mental qui fabrique le djihadiste occidental. C’est un converti, qui s’approprie la religion de l’extérieur et qui reste souvent très ignorant de la religion qu’il prétend s’approprier. Son aspiration par ce premier geste de rupture est de devenir un individu au sens occidental du mot, en commençant par ce geste fondateur qu’est la foi personnelle.

Dans une religion traditionnelle, la foi personnelle compte moins que les rites observés et ce ritualisme est essentiel dans l’islam coutumier. C’est avec ce cadre que brise l’adhésion intensément personnelle du fondamentaliste. En même temps, cette adhésion très individuelle est un moyen de se nier comme individu, puisque l’on va se mettre au service d’une cause pour laquelle on donne sa vie. Cette contradiction exprime une souffrance très particulière, liée à une situation sociale et historique très spécifique. C’est dans cette zone que se détermine la trajectoire de ces jeunes gens qui nous sont si incompréhensibles.

dans ces quartiers si spécifiques des 10e et 11e arrondissements de Paris, il y avait deux jeunesses qui se faisaient face…

Oui, un premier individualisme parfaitement tranquille, sans questions et qui se vit dans une hyper socialisation, et un second qui est vécu par une jeunesse très contradictoire, à la fois très au fait de cette réalité et complètement déstabilisée par elle. Le choix des cibles est très peu politique, mais très révélateur de ce qui constitue l’enjeu existentiel de ces jeunes. Ils ont tiré sur ce qu’ils connaissent, sur ce à quoi ils aspirent tout en le refusant radicalement. Ils se détruisent de ne pas pouvoir assumer le désir qu’ils en ont.

c’est pour cette raison que vous écrivez que  » le fondamentalisme est en dépit de tout et malgré lui une voie d’entrée à reculons dans la modernité «  ?

Il ne constitue pas pour moi une menace capable de remettre en question la manière d’être de nos sociétés. Bien sûr, il peut tuer beaucoup de gens, faire des dégâts épouvantables et créer des situations atroces, mais il ne représente pas une alternative en mesure de nous submerger. Affrontons-le pour ce qu’il est, sans lui prêter une puissance qu’il n’a pas.

© Le Monde

la psychanalyse doit s’adapter aux souffrances contemporaines

la psychanalyse doit s’adapter aux souffrances contemporaines

par Élisabeth Roudinesco
propos recueillis par Cécile Daumas
Libération, 20 novembre 2015

L’historienne et analyste s’est appuyée sur les films comme Titanic et La guerre des étoiles pour expliquer l’inconscient à son petit-fils dans un ouvrage retraçant l’évolution du concept philosophique génialement reformulé par Freud. Des films d’Hitchcock à la Guerre des étoiles, sans doute le cinéma est-il le plus à même de montrer ce qui ne se voit pas.

 

C’est le point de vue d’Élisabeth Roudinesco, historienne et psychanalyste, qui, pour L’Inconscient expliqué à mon petit-fils, a recours aux grandes épopées cinématographiques, tel Titanic. Revenir à l’origine de ce concept philosophique, c’est aussi se poser la question de la place actuelle de la psychanalyse dans le débat d’idées et dans les enjeux sociétaux (famille, éthique, etc.).

Remise en cause notamment par Michel Onfray ou par les neurosciences, cette école de pensée peut-elle encore apporter des réponses à une société en perpétuelle évolution ? Réponse enflammée et engagée d’Élisabeth Roudinesco.

Pourquoi est-ce important de transmettre à une jeune génération la notion d’inconscient ?

L’inconscient est un concept philosophique dont Freud a hérité. On ne peut pas prouver l’existence de l’inconscient, mais dans toutes les cultures et depuis la nuit des temps, les êtres humains ont expliqué cette chose qui est ailleurs qu’en eux. Pour montrer qu’il existe un inconscient, il faut raconter des rêves, montrer des tableaux, voir des films, raconter des mythes. Rendre accessible l’idée que les humains ont quelque chose qui parle derrière eux.

Avant Freud, l’inconscient est un mythe, un destin qui s’accomplit à l’insu de l’homme. C’est Œdipe ou Ulysse. Mais l’inconscient est aussi un concept de la psychologie. Avant Freud, on l’appelait supraconscient ou subconscient. Le mot existait, mais Freud a donné une autre formulation au concept en disant, et c’est son apport majeur, que l’inconscient est le lieu inconnu de la conscience. Aujourd’hui, on dit « inconscient » et on pense immédiatement à Freud.

mais Freud n’a pas inventé l’inconscient…

médecines de l’âme

Ah non ! Il y a une histoire de la découverte de l’inconscient qui remonte aux temps les plus anciens. Freud désigne autrement une réalité qui avait été nommée avant lui. C’est ce que j’appelle une révolution symbolique et non scientifique. Freud n’a jamais été un scientifique au sens des sciences de la nature, c’est un penseur, un savant au sens du XIXe siècle. C’est pour cela que la psychanalyse est une médecine de l’âme et non de l’organe. Et c’est pour cela aussi qu’elle ne peut pas évoluer comme une science.

mais la psychanalyse peut moderniser ses concepts…

remaniements, remettre en cause ce qui devient un dogme

On n’appelle pas ça évolution, car ce qui était avant reste vrai. Il s’agit plutôt de remaniements. Avec la théorie de Galilée, vous ne pouvez plus appliquer Ptolémée à la compréhension de l’univers, alors que vous pouvez toujours appliquer Freud à celle de l’inconscient. L’évolution ne porte pas sur le corps de doctrine. Mais, à chaque moment, il faut remettre en cause ce qui devient un dogme. Une ouverture de la psychanalyse aujourd’hui serait d’appréhender les problèmes de la société tels qu’ils sont, c’est-à-dire différents de ceux des années 50 et encore plus de ceux du temps de Freud.

c’est pour cela que la psychanalyse s’est retrouvée bousculée par la demande des homosexuels de se marier…

Cette demande a été un changement de paradigme en Occident. Il faut donc comprendre et penser cette modernité : pourquoi les homosexuels veulent rejoindre l’ordre familial ? Telle aurait été la démarche de Freud. Hélas, la plupart des psychanalystes ont basculé dans une attitude réactionnaire. Mais c’est en train de changer. Aujourd’hui, les praticiens de 40 ans ne disent plus que le complexe d’Œdipe interdit l’adoption d’un enfant par des parents de même sexe. Pourquoi ? Parce qu’ils reçoivent ces patients en consultation. Ils ne peuvent pas les mettre dehors en disant que le concept leur interdit d’exister.

si ce n’est pas une évolution, est-ce une adaptation des concepts à une nouvelle réalité sociale ?

adapter la cure aux souffrances contemporaines

Non, les concepts ne bougent pas comme cela. Quand on pense de nouvelles formes de famille, la seule chose qui tient n’est pas une psychologie de l’Œdipe, mais le simple fait que les enfants ont des parents. Ce qui tient et ce qui reste, c’est la famille. C’est un nouvel ordre de la famille à penser. Aucun concept valable n’exclut une situation, sinon ce n’est pas un concept. Ce que certains psychanalystes ont considéré comme hors de l’humain, hors du symbolique, n’était que l’évolution normale d’une société. Les modernes aujourd’hui sont ceux qui ont la capacité d’adapter la cure aux souffrances contemporaines. Comment l’adapter ? En faisant comme Freud : il accueillait des gens très différents. Un analyste aujourd’hui doit s’occuper de tous les patients sans distinction. Si une personne demande un accompagnement sur un ou deux mois, on ne la refuse pas, on l’écoute telle qu’elle est. Les névroses ou les problèmes psychiques se retrouvent partout, dans toutes les familles, quel que soit le niveau social.

la psychanalyse est aussi fortement concurrencée par les neurosciences ?

pas trace de l’inconscient dans les neurones

L’idéologie scientiste est de deux ordres : montrer que l’inconscient est purement cognitif et, donc, le produit des plasticités cérébrales. En poussant le raisonnement jusqu’à sa limite, on arriverait à cette idée que les neurones pourraient écrire À la recherche du temps perdu sans le recours à une subjectivité. Que la neurologie évolue, c’est très bien, mais on ne trouvera pas de trace de l’inconscient dans les neurones. Le deuxième débat, plus important, met en scène des primatologues et spécialistes des animaux qui voudraient faire la jonction entre les primates supérieurs, les singes donc, et nous.

l’attachement, l’abandon, la souffrance, mais pas plus
Qu’est ce qu’il y a de commun entre le monde animal mammifère et le monde humain ? L’attachement, l’abandon, la souffrance. Mais pas plus. Il n’y a pas le langage, ni la symbolisation, ni la pensée. Chez l’homme, l’inconscient est approchable par le langage, par les lapsus et les rêves. L’inconscient cognitif relève, lui, de l’instinct animal. Tous ceux qui voudraient faire parler les singes, et plus tard décréter que les robots sont des humains, me paraissent aller dans la science-fiction, qui est merveilleuse mais irréaliste. Dans La guerre des étoiles, qui raconte la lutte éternelle entre la liberté et la tyrannie – thème très actuel –, j’ai adoré que les animaux parlent, que les robots soient des humains, c’est magnifique parce que cela relève d’une mythologie humaine. Il y a cependant une césure entre les espèces animales et nous. C’est pour cela qu’on ne pourra jamais épouser les animaux.

aujourd’hui, on entend moins les psychanalystes dans la société. Y a-t-il un reflux de la pensée psychanalytique ?


psychanalystes dépolitisés et désintellectualisés

Il y a un reflux de la pensée conceptuelle dans la psychanalyse. L’œuvre de Freud et la pensée psychanalytique appartiennent aujourd’hui aux historiens, aux érudits, aux littéraires. Les psychanalystes, eux, sont devenus essentiellement des praticiens parce qu’ils ont quitté les études d’histoire, de philosophie et de littérature pour la psychologie. Pour être psychanalyste, il est devenu quasi obligatoire d’avoir des diplômes de psychologie ou de psychiatrie. Le savoir psychanalytique se transmet, mais de façon un peu trop figée. Du coup, quand un événement de type nouveau survient dans la société, les psychanalystes ne sont pas saisis par des transformations intellectuelles, sociales et politiques. Ils sont dépolitisés et désintellectualisés. Il y a même une tradition d’apolitisme dans le milieu psychanalytique, c’est un vrai problème.

les psys peuvent-ils intervenir encore dans la société ?

psychologie de bazar décliniste

Oui, mais sans faire de la psychologie de bazar décliniste : la perte du père, la perte de ceci, la perte de cela. Il faut arrêter de psychanalyser la société de façon très psychologique. L’idée qu’il n’y a plus de père, plus de repères, on disait la même chose à la fin du XIXe siècle. On a toujours perdu le père, et ce depuis 1889, année où est promulguée la loi de la déchéance de la puissance paternelle. Un progrès considérable, mais à cette époque déjà on criait à la fin du père ! Tout cela, ce sont des fantasmes. S’ils parlent, les psychanalystes doivent rester sur leur pratique et leur clinique. Un psy ne peut pas devenir, comme leur demandent souvent les médias, un déchiffreur de la sexualité des hommes politiques. Combien de fois m’a-t-on demandé de porter un diagnostic sur les pathologies des gens célèbres ! Notre société veut que la psychanalyse montre des choses absolument évidentes et qui relèvent du bon sens. A-t-on vraiment besoin de la psychanalyse pour affirmer ce que tout le monde voit ?

Paris vient de connaître des attentats terriblement meurtriers. On a vu l’importance de la prise en charge psychologique. Entre ceux qui ont vécu l’horreur de l’événement, l’ont vue ou entendue, qui ont perdu un être cher, comment se remettre d’un tel événement ?

une telle souffrance ne s’évalue pas
On ne se remet jamais d’un tel événement, on le traverse, puis on surmonte lentement la douleur. C’est pourquoi il est inutile d’asséner aux gens des phrases du genre : «Vous devez faire votre deuil.» Je n’aime pas cette expression. Le deuil, c’est un travail qui se fait seul, c’est le remplacement de l’histoire traumatique par la mémoire, et cela commence par le fait de donner une sépulture aux morts et de manifester des émotions. La pratique, qui s’est généralisée, d’évaluer la souffrance psychique sur une échelle de 1 à 10 est une aberration. On a calqué cette prétendue évaluation sur celle de la douleur physique. Et on l’utilise pour les assurances et pour prescrire des psychotropes. En réalité, une telle souffrance ne s’évalue pas, et chacun réagit différemment en fonction de son histoire. Pour traverser une période de grande souffrance, il n’est pas nécessaire de consulter à tout bout de champ des «experts». En cas de traumatisme, chacun peut devenir son propre thérapeute. La plupart d’entre nous vivent ces attentats par procuration. La peur et l’angoisse peuvent être là, comment les combattre ?

obscurantisme religieux contre les Lumières

L’angoisse et la peur sont deux choses différentes. L’angoisse est existentielle. Nous sommes tous angoissés. Mais la peur doit être surmontée. Elle peut être combattue, justement dans des rituels collectifs et dans la décision de ne pas y céder. J’ai beaucoup apprécié la réaction de tous ceux qui ont décidé de descendre dans la rue et de continuer à vivre, non pas comme avant mais pour aller de l’avant. J’espère que tout le monde aura compris que ces attentats sont dans la suite de ceux contre Charlie Hebdo ou l’Hyper Cacher. C’est l’obscurantisme religieux contre les Lumières. C’est au fond assez simple. Il faut cultiver l’esprit de résistance face à la tyrannie et à la barbarie et savoir que c’est la guerre. Il faut se souvenir de ceux qui ont su résister au nazisme et au fascisme et ne pas céder à la haine de l’autre.

la déstabilisation de notre pays voulue par Daech passe par le fascisme

la déstabilisation de notre pays voulue par Daech passe par le fascisme

par Élisabeth Roudinesco
L’Humanité Lundi 16 novembre 2015

Universitaire, historienne, psychanalyste, Élisabeth Roudinesco considère que les français vivent aujourd’hui dans un climat de peur, propice à l’épanouissement des haines. À cela elle oppose la France de 1789, la laïcité et l’abandon d’un anti-intellectualisme rampant.

H – En tuant aveuglément, que cherchent les islamistes ?

ER – ce qu’ils visent c’est la déstabilisation de toutes les démocraties et cette déstabilisation passe par le fascisme. Daech est l’état-voyou par excellence, comme le définissait Derrida après le 11 septembre. Nous sommes passés d’une organisation ayant à sa tête Ben Laden à des barbares anonymes qui n’ont pas de visages. On assiste à une dissémination de ce terrorisme. L’idée que ça peut surgir dans n’importe quelle famille bien tranquille, par des brusques conversions, parce que l’identité y est fragile, est inquiétante. Le fanatisme sous toutes ses formes séduit des gens en errance, des gens désespérés, des gens qui ont des problèmes identitaires. Combattre ce phénomène est très difficile pour des états démocratiques qui ne sont pas en guerre.

H – Évidemment ils cherchent à faire peur…

ER – La mort aveugle, le fait de tirer partout à la kalachnikov provoquent la peur. C’est la pulsion de mort à l’état brut. Il faut un sacré engagement dans l’obscurantisme religieux pour en arriver là. Tout cela est fait pour semer la peur et ça réussit. D’autant que la France est aujourd’hui très fragilisée par la montée du lepénisme. Les autres populismes en Europe sont moins graves que ce que nous vivons en France. Parce qu’ici quand on n’est pas à Valmy, on est à Vichy. On a des vieux démons qui s’appellent le vichysme, l’antisémitisme, le racisme, l’extrême droite. C’est un phénomène dangereux parce qu’il touche les classes populaires.

H – Comment combattre cette dérive ?

ER – Je suis pour une réaction dure. Il faut défendre de façon nette les valeurs françaises de la laïcité. Le défense des principes permet ensuite une souplesse dans l’application et une discussion dans les cas individuels. Il ne faut avoir aucune complaisance vis-à-vis des discours qui emploient le terme d’islamophobie. Si on veut réellement lutter contre le racisme, il faut être très clair vis-à-vis de l’islam radical. Oui il faut lutter contre lui au nom des valeurs de laïcité et de façon déterminée. Présenter l’islam comme « la religion des pauvres » n’interdit pas de la critiquer. Je préférerais qu’on combatte politiquement l’islamisme radical sans employer ce terme. On n’emploie plus les lots de christianophobie ou de judéophobie. Lutter contre le racisme, c’est intégrer les musulmans dans la laïcité. Ce qui se fait massivement. Les familles musulmanes s’intègrent bien plus que ce qu’on dit. Nous n’avons pas besoin du mot islamophobie pour combattre le radicalisme religieux. Je défends donc tous les caricaturistes de Charlie Hebdo – et nous avons la preuve aujourd’hui qu’il fallait bien être Charlie : oui on a le droit de critiquer la religion dans ce pays.

« français de souche »

Les principes de la laïcité doivent être appliqués de façon stricte, c’est la meilleure façon de tolérer toutes les religions, qui relèvent du domaine privé. La laïcité française a fait ses preuves, il faut la défendre autant qu’on peut. Les islamistes radicaux ne sont pas un nouveau prolétariat qui aurait remplacé les damnés de la terre, non ! Les combattre c’est la meilleure façon de combattre aussi l’extrême droite, qui est communautarise, raciste. Le notion de « français de souche », l’appel aux racines, à l’ancrage dans le terroir, sont des ignominies : la France est un pays dans lequel nous sommes tous héritiers d’immigrés.

H – Vous dénoncez fortement certains intellectuels sans cesse invités dons les médias…

ER –Tous les polémistes d’extrême droite popularisés par la télévision font appel aux pires choses : l’apologie de Vichy par Éric Zemmour, c’est honteux ; l’apologie du terroir bien français contre le cosmopolitisme urbain par Onfray, les discours de Renaud Camus… Tous ces thèmes viennent de Maurras, même si tous ceux qui tiennent ces propos ne s’en rendent pas compte. Ce sont des gens intelligents qui ne devraient jamais tenir de tels discours. Tous défendent cette espèce de souverainisme, de nostalgie d’une France qui n’existe plus. La peur de la perte du père, de la perte de l’école… tout cela ne sont que des fantasmes. On ne perd rien, on change, on se transforme, ce qui n’est pas facile. Il faut maintenir les grands idéaux de la Révolution française : liberté, égalité, fraternité.

H – Sommes-nous dans une situation où la peur risque d’engendrer la haine ?

ER – Le basculement de la peur vers la haine est palpable. La haine de l’étranger, la détestation des réfugiés… Il y a un désir inconscient de fascisme chez beaucoup de français et chez beaucoup d’intellectuels. Regardez les publications aujourd’hui, le nombre de livres qui vomissent Foucault, Derrida, le structuralisme. On vomit les intellectuels des années 1970. On tourne en dérision tout ce qui a fait la grandeur intellectuelle de la France. C’est un climat qui favorise l’abjection, qui favorise la haine, qui valorise un retour à la vieille littérature d’extrême droite. Tous ces auteurs sont-ils conscients qu’ils flirtent avec les idées des Le Pen ? Nous sommes dans une période où l’inconscient s’énonce partout. Il y a dans notre pays un climat anti-intellectuel aujourd’hui. On part du principe que c’est trop compliqué, incompréhensible par le peuple… mais pas du tout ! J’espère qu’on va se réveiller.

Entretien réalisé par Dany Stive.

Pour les désespérés, l’islamisme radical est un produit excitant

pour les désespérés, l’islamisme radical est un produit excitant

par Fethi Ben­slama

LE MONDE CULTURE ET IDÉES | le 13.11.2015

propos recueillis par Soren Seelow

Professeur de psychopathologie à l’université Paris-Diderot, dont il dirige l’UFR Études ­psychanalytiques, Fethi Ben­slama s’intéresse au fait religieux depuis les années 1980. Son premier essai sur la fondation subjective de l’islam sort en 1988 (La Nuit brisée, Ramsay), quelques mois avant l’affaire Salman Rushdie, dont il prendra la défense à la suite de la fatwa le ­condamnant à mort. Son dernier livre en date est La guerre des subjectivités en islam, Lignes, 2014. Il a également dirigé l’ouvrage collectif L’Idéal et la Cruauté. Subjectivité et politique de la radicalisation, Lignes, 224 pages, 21 €. Fethi Benslama participe à la création, lancée par le gouvernement, d’un centre d’accueil à destination des jeunes rentrés de Syrie.

en quoi la psychanalyse aide-t-elle à ­penser le succès de l’islamisme auprès d’une partie de la jeunesse ?

configuration du trouble des idéaux
Le phénomène de la radicalité a pris une telle dimension qu’elle nécessite une intelligibilité au croisement du politique, de l’histoire et de la clinique. Selon les données ­actuelles, deux tiers des radicalisés recensés en France (3 100 ont été à ce jour signalés au numéro vert mis en place en avril 2014 par le ministère de l’intérieur) ont entre 15 et 25 ans, et un quart sont mineurs  : la grande majorité est dans cette zone moratoire du passage à l’âge adulte qui confine à l’adolescence persistante. Cette période de la vie est portée par une avidité d’idéaux sur un fond de remaniements douloureux de l’identité. Ce qu’on appelle aujourd’hui « radicalisation » est une configuration du trouble des idéaux de notre époque. C’est cet angle d’approche qui est propre à la psychanalyse : les idéaux à travers lesquels se nouent l’individuel et le collectif dans la formation du ­sujet humain.

prothèse de croyance ne souffrant aucun doute
L’offre djihadiste capte des jeunes qui sont en détresse du fait de failles identitaires importantes. Elle leur propose un idéal total qui comble ces failles, permet une réparation de soi, voire la création d’un nouveau soi, autrement dit une prothèse de croyance ne souffrant aucun doute. Ces jeunes étaient donc en attente, sans nécessairement montrer des troubles évidents. Dans certains cas, ils vivent des tourments asymptomatiques ou dissimulés  ; ce sont les plus imprévisibles, parfois les plus dangereux, ce qui se traduit après le passage à l’acte violent par des témoignages tels que  : « C’était un garçon gentil, sans problème, serviable, etc. » Dans d’autres cas, les perturbations se sont déjà manifestées à travers la délinquance ou la toxicomanie.

que se passe-t-il lorsqu’un jeune ­rencontre cet « idéal total » ?

le sujet cède à l’automate fanatique
L’offre radicale répond à une fragilité identitaire en la transformant en une puissante armure. Lorsque la conjonction de l’offre et de la demande se réalise, les failles sont comblées, une chape est posée. Il en résulte pour le sujet une sédation de l’angoisse, un sentiment de libération, des élans de toute-puissance. Il ­devient un autre. Souvent, il adopte un autre nom. Voyez combien les discours des radicalisés se ressemblent, comme s’ils étaient tenus par la même personne : ils abdiquent une large part de leur singularité. Le sujet cède à l’automate fanatique. Cela dit, il ne faut pas confondre expliquer et excuser : l’analyse de la réalité subjective sous-jacente à ce phénomène ne signifie ni la folie ni l’irresponsabilité, sauf exception. De plus, le fait « psy » n’est pas un minerai pur, il se recompose avec le contexte social et politique.

le couteau suisse de l’idéalisation à l’usage des désespérés
Les failles identitaires ne sont évidemment pas l’apanage des enfants de migrants ou de familles musulmanes, ce qui explique que 30 à 40 % des radicalisés soient des convertis. Ces sujets cherchent la radicalisation avant même de rencontrer le produit. Peu importe qu’ils ignorent de quoi est fait ce produit, pourvu qu’il apporte la « solution ». La presse a rapporté le cas de djihadistes qui avaient commandé en ligne l’ouvrage L’Islam pour les nuls. Aujourd’hui, l’islamisme radical est le produit le plus répandu sur le marché par ­Internet, le plus excitant, le plus intégral. C’est le couteau suisse de l’idéalisation, à l’usage des désespérés d’eux-mêmes et de leur monde.

Dans  La guerre des subjectivités en ­islam , vous faites remonter ce phénomène à la chute du califat (1924), cet « idéal ­islamique blessé dont l’hémorragie ­continue à ce jour »


hantise mélan­colique de la dissolution de l’islam dans un monde où il ne gouverne plus

Les traumatismes historiques ont une onde de propagation très longue, surtout lorsqu’une idéologie les relaye auprès des masses. Des générations se les transmettent de sorte que des individus se vivent en héritiers d’infamies, sachant les faits ou pas. L’année 1924 marque la fin du dernier empire islamique, vieux de 624  ans, l’abolition du califat, c’est-à-dire du principe de souveraineté théologico-politique en islam, et la fondation du premier État laïque en Turquie. Le territoire ottoman est dépecé et occupé par les puissances coloniales, les musulmans passent de la position de maîtres à celle de subalternes chez eux. C’est l’effondrement d’un socle vieux de 1 400  ans, la fin de l’illusion de l’unité et de la puissance. S’installe alors la hantise mélan­colique de la dissolution de l’islam dans un monde où il ne gouverne plus.

Frères musulmans, « l’idéal islamique blessé » à venger
Le symptôme de cette cassure historique est la naissance, en 1928, des Frères musulmans, qui est la traduction en organisation de ce qu’on pourrait nommer la théorie de « l’idéal islamique blessé » à venger. L’islamisme promet le rétablissement du califat par la défaite des États. Cette réaction est protéiforme : littéraliste, puritaniste, scientiste, politique ou guerrière. Elle véhicule le souvenir du traumatisme et le projette sur l’actualité désastreuse de populations qui souffrent, les expéditions militaires occidentales et les guerres civiles.

la figure du « surmusulman »
Cet effondrement historique s’accompagne d’un clash inédit dans le modèle du sujet musulman. C’est un fait que les Lumières arrivent en terre d’islam avec des canonnières  ; pour autant, des élites musulmanes deviendront partisanes des Lumières et de leur émancipation politique, auxquelles s’opposeront des « anti-Lumières », qui réclament la restauration de la souveraineté théologique et le retour à la tradition prophétique. Une discordance systémique apparaît alors dans le rapport du sujet de l’islam au pouvoir. Les uns veulent être citoyens d’un État, musulmans mais séparés de l’ordre théologique, les autres appellent au contraire à être davantage musulmans, encore et encore plus. D’où l’émergence de ce que j’ai appelé la figure du « surmusulman ». L’islamisme apparaît alors comme une défense de l’islam, si acharnée qu’elle veut se substituer à lui. Elle a mobilisé tous les anticorps d’un système se percevant en perdition. Mais la défense est devenue une maladie auto-immune, au sens où elle détruit ce qu’elle veut sauver.

quels sont les ressorts de cet ­embrigadement  ?

surmoi de la tradition islamique
L’islamisme ne vise pas seulement la distinction entre le musulman et le non-musulman, mais à l’intérieur des musulmans entre ceux qui le seraient totalement et ceux qui ne le seraient que partiellement ou n’auraient que l’apparence du musulman, en quelque sorte des « islamoïdes ». Il y a soupçon de défection, traque et culpabilité. En tant que psychanalyste, je lis cette période comme une histoire écrite à partir des exigences du ­surmoi de la tradition islamique. Un surmoi mis en alerte permanente par des désirs et des craintes collectives de devenir autre : un ­« occidenté » ou un Occidental.

par l’issue de secours de la gloire, le « déchet » devient redoutable
Or la culpabilité de vivre et de désirer est bien plus répandue qu’on ne le croit. Les tourments s’intensifient là où il y a malheur et honte d’être. Particulièrement dans les troubles de l’identité  : le sujet se dit qu’il ne vaut rien, qu’il est une malfaçon, un déchet. L’islamisme lui renvoie ce message en miroir : tu es indigne parce que tu es sans foi ni loi, tu as la possibilité de te faire pardonner en étant un missionnaire de la cause  : deviens « surmusulman ». L’offre djihadiste propose un débouché : l’ex­filtration par le haut, par l’issue de secours de la gloire. Le « déchet » devient redoutable.

comment, dès lors, interpréter le phénomène du martyr, de l’attentat-suicide  ?

mort en apparence, il reste vivant jouissant sans limite
Le martyr est un sujet qui veut survivre en disparaissant. Pour le candidat, ce n’est pas un suicide, mais un autosacrifice, lequel est un transfert par l’idéal absolu vers l’immortalité. Il n’est mort qu’en apparence  ; il reste vivant jouissant sans limite. Ceux qui s’y engagent parviennent à un état de mélancolie sacrificielle  : ils (se) tuent pour venger l’offense à l’idéal. À travers le spectacle cruel des corps disloqués, ils laissent une scène terrifiante de destruction de la figure humaine de l’ennemi. Ce n’est pas seulement la mort, mais l’anéantissement de l’autre, car il est difficile de le reconstituer pour lui donner sépulture. Quant à l’auteur, il est convaincu de se métamorphoser en « surmâle » jouissant sans fin dans l’au-delà, d’où l’imagerie des vierges éternelles.

en quoi l’offre djihadiste diffère-t-elle des mouvements sectaires  ?

le mélange du mythe et de la réalité historique est plus toxique que le délire
Il y a des aspects comparables, tels que l’emprise mentale, mais des différences essentielles. Dans la secte, l’individu s’assujettit à la théorie délirante du gourou, à son exploitation économique, voire sexuelle. Le djihadiste adhère à une croyance collective très large, alimentée par le réel de la guerre à laquelle on lui offre de prendre une part héroïque, moyennant des avantages matériels, sexuels, de pouvoir. Le mélange du mythe et de la réalité historique est plus toxique que le délire.

l’islamisme séduit aussi bien dans les ­faubourgs de Tunis que dans les villages de France. En quoi interroge-t-il notre modernité ?

un cadre autoritaire qui les soulage du désarroi de leur liberté et d’une responsabilité personnelle sans ressources
L’islamisme comporte la promesse d’un retour au monde traditionnel où être sujet est donné, alors que dans la civilisation moderne l’individu est une superproduction de lui-même qui l’oblige à un travail harassant. Il faut en avoir les moyens. Certains jeunes préfèrent aujourd’hui l’ordre rassurant d’une communauté avec ses normes contraignantes, l’assignation à un cadre autoritaire qui les soulage du désarroi de leur liberté et d’une responsabilité personnelle sans ressources.