CHARLIE ET LA PSYCHANALYSE

CHARLIE ET LA PSYCHANALYSE

**Yann Diener : une étrange manière de réviser l’histoire de la psychanalyse chez Charlie Hebdo


par Michel Rotfus

Une bien vilaine tactique : réviser l’histoire pour prouver qu’au nom de leur neutralité bienveillante, les psychanalystes se désintéressent de la politique en général et de la violence contemporaine en particulier.

Le numéro spécial de Charlie Hebdo, commémore l’attentat contre sa rédaction.
A la une, signé Riss, un Dieu à l’allure biblique, armé d’une kalachnikov, à la barbe et à la robe tachées de sang, au regard mi-halluciné, mi-traqué, et un titre : « 1 an après. L’assassin court toujours ». Ce numéro comprend, après un édito-plaidoyer pour la laïcité, un cahier de dessins des disparus (Cabu, Wolinski, Charb, Tignous, Honoré) et des contributions de la ministre de la Culture Fleur Pellerin, de comédiennes comme Isabelle Adjani, Charlotte Gainsbourg, Juliette Binoche, d’intellectuels comme Élisabeth Badinter, la bangladaise Taslima Nasreen, l’américain Russell Banks, et le musicien Ibrahim Maalouf.

Un numéro anniversaire qui se veut plus athée et plus provocant que jamais.
Ses deux dernières pages intérieures sont surmontées d’un titre, qui questionne curieusement :

***« Y-a-t-il une vie intellectuelle après la mort ? »

Sur une colonne, Yann Diener, « rebondit » comme on dit chez les débatteurs et questionne à son tour : «Les psychanalystes sont-ils des intellectuels comme les autres ? » Yann Diener est psychologue et psychanalyste comme Elsa Cayat qui fut au nombre des victimes et à qui il succède. Le sous-titre de l’article, en rouge, questionne :

***« Les psychanalystes ont la réputation de ne pas être engagés politiquement. Mais sont-ils toujours dans la fameuse position de « neutralité bienveillante » ? Que disent-ils de la violence contemporaine ? »

On pourrait s’attendre à un sérieux un état des lieux. On n’aura dans ces quelques lignes qu’un salmigondis étrange qui ferait sourire s’il n’était pas un vilain exercice de révision de l’histoire de la psychanalyse de ces quatre-vingt cinq dernières années.

Une lecture (très) subjective de l’histoire de la psychanalyse peut-elle fonder un jugement de réalité ?

***chez René Major

Tout son article se ramène à une liste de huit dates allant de 1929 à 2014, c’est-à-dire du moment où Freud, publie Malaise dans la civilisation et correspond avec Einstein, à celui où Yann Diener accompagne Elsa Cayat chez René Major pour discuter avec lui de l’engagement politique des psychanalystes. Il fait le complaisant récit de cette visite historique, ébloui par cet aristocrate qui les reçoit quai des Tournelles, où ils burent beaucoup de cafés et fumèrent beaucoup.

Que s’est-il passé de notable concernant l’engagement politique des psychanalystes entre le moment où Freud s’adresse à Einstein, et celui où Yann Diener fume beaucoup et boit des cafés avec René Major dans cette rue très chic de Paris, dans l’île Saint Louis ? Selon notre enquêteur, bien peu de choses :

– De 1929 à 1960, rien !
– En 1960, le Manifeste des 121 a, parmi ses signataires, trois psychanalystes : Maud Mannoni, J.-B. Pontalis, Marie Moscovici.
– En 1967, c’est la guerre du Vietnam et Lacan déclare dans un séminaire que « l’inconscient, c’est la politique ».
– En 1969, la publication par deux psychanalystes réactionnaires de L’univers contestationnaire, et la réplique épistolaire d’Anne-Lise Stern qui signe avec son numéro de déportée.
– En 1985, la création de Psychanalyse actuelle, après la sortie du film Shoah.
– En 1997, la publication par la psychanalyste brésilienne Helena Besserman Vianna de Politique de la psychanalyse face à la dictature et à la torture. Sous la dictature, son analyste, Amilcar Lobo, avait participé à des séances de torture. L’International Psychoanalytical Association (IPA) le couvre. René Major démissionne de l’IPA et de la Société psychanalytique de Paris (SPP).
– En 1998, le Groupe islamique armé, (GIA) massacre à tour de bras en Algérie. L’association psychanalytique de la Lysimaque tient un colloque : Algérie, années 90 : politique du meurtre : pour une lecture freudienne de la crise algérienne.
– Et nous voilà en 2014, Quai des Tournelles !… C’était en décembre.
Quelques jours après, Elsa Cayatte faisait partie des morts de Charlie Hebdo.

***paysage dévasté

Ce paysage dévasté en forme d’éphéméride, est à l’évidence une lecture subjective de l’histoire, à la fois sélective et hagiographique. Elle est une façon de donner un sens radical au sous-titre de l’article : les psychanalystes ne s’engagent pas en politique, sauf quelques uns, très rares.

Il serait aussi absurde de discuter de cette lecture subjective de l’histoire que de discuter du goût quand celui qui trouve bon tel met ou tel vin croit pouvoir exiger des autres qu’ils les trouvent bons aussi. Mais dès lors qu’elle sert à fonder un jugement de réalité (soit la proposition : « à part quelques très rares d’entre eux, les psychanalystes ne s’engagent pas en politique »), cette lecture doit être confrontée aux annales de l’histoire.

un passé d’historien de la psychanalyse

Si aujourd’hui, Yann Diener se livre à ces fantaisies journalistiques, pendant des années, il a du pourtant avoir une idée assez précise de ce qu’est un travail sérieux d’historien.
Il a été un membre très actif de la Société internationale de l’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse (SIHPP), où il eut la responsabilité du Bulletin.

Il a travaillé aux archives Henri Ellenberger, confiées à la SIHPP. Il a travaillé avec Élisabeth Roudinesco à l’édition de l’ouvrage d’Ellenberger (comprenant la majeure partie de ses articles), qui a été publié chez Fayard en 1995 sous le titre Médecines de l’âme. Essais d’histoire de la folie et des guérisons psychiques, ouvrage qui reçut le prix Psyché.

Il a été l’élève d’Élisabeth Roudinesco sous la direction de laquelle il a soutenu un DEA à Paris VII, puis a entrepris une thèse de doctorat d’histoire de la psychanalyse. Par ailleurs, son nom figure dans le Dictionnaire de la psychanalyse d’Élisabeth Roudinesco et Michel Plon, en tête de la liste des remerciements à ceux dont la collaboration a permis la réalisation de l’ouvrage.

Il aurait pu, à l’occasion de son dernier article dans Charlie Hebdo, vivifier ses souvenirs de l’histoire de la psychanalyse en s’aidant par exemple de la chronologie qui figure à la fin du Dictionnaire de la psychanalyse !..

quelques dates fâcheusement oubliées

Il n’aurait pas omis si fâcheusement quelques dates qui concernent l’implication des psychanalystes dans la politique, particulièrement significatives par les événements concernés comme par leur « oubli ». Comme il n’est pas possible ici de tout dire, je m’en tiendrai à quelques exemples volontairement contrastés, entre ceux qui s’opposèrent à l’abjection et ce qui composèrent avec elle, ou pire, y contribuèrent.

– En 1933, alors que Max Eitingon et Sigmund Freud maintiennent l’existence de l’Institut psychanalytique de Berlin, Edith Jacobson, membre de la Deutsche Psychoanalytishe Gesellschaft (DPG) entre dans le réseau de résistance anti-nazie Neu Beginnen (Recommencer à nouveau). Elle est arrêtée par la Gestapo et emprisonnée en octobre 1935, tandis que la DPG, qui avait ignoré son activité, et pour ne pas déplaire au nouveau régime, avait interdit à ses membres d’analyser des patients engagés dans la résistance. En 1937, elle réussit à s’enfuir et gagna les États-Unis.

– En 1933, Carl Gustav Jung entre à l’Allgemeine Ärzliche Gesellschaft für Psychoterapie (AÄGP) et déclare que « la race juive ne peut être comparée à l’inconscient aryen ».
La même année, la psychanalyse est qualifiée par le régime nazie de « science juive » et la terminologie freudienne est bannie.
Wilhelm Reich, émigré en suède, publie Psychologie de masse du fascisme.
En septembre, débute l’émigration massive des psychanalystes allemands vers l’Argentine, l’Angleterre, les États-Unis. Ils seront bientôt suivis par les Autrichiens et les Hongrois.

– En 1934, Jung accède à la présidence de l’AÄGP qui se mit à exclure les juifs de ses rangs.

De 1935 à 36, Jones entreprend une politique de tentative de sauvetage de la psychanalyse sous le nazisme en la rattachant à l’Institut de Matthias Heinrich Göring, psychiatre et cousin du maréchal. L’Institut psychanalytique de Berlin sera « aryanisé ».

Fin 1938, sont promulguées en Italie, les lois antisémites d’exception. Les psychanalystes juifs émigrent.

– En 1939, Matthias Göring crée à Oslo un institut aryanisé sur le modèle de celui de Berlin. Plusieurs psychanalystes norvégiens entrent dans la résistance anti-nazie.

– En 1940, François Tosquelles, condamné à mort par le régime de Franco, arrive à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, en Lozère, où il impulse le mouvement de la psychiatrie institutionnelle. Saint-Alban devient un lieu d’invention et aussi un refuge pour les antinazis et les résistants.

– Dans le même temps, René Laforgue, un des fondateurs et chef de file de la première société psychanalytique française, la SPP(1« ), tente une collaboration avec l’occupant, proposant à Matthias Göring dans une importante correspondance, la création d’un institut aryanisé. Les allemands se méfiaient de ce freudien de la première heure, membre de la ligue contre l’antisémitisme : sa tentative échoue. À partir de 1942, il va se réorienter et protéger des personnes persécutées et des résistants.

– Dès 1940, Jenny Aubry, psychiatre et psychanalyste, qui deviendra une pionnière de la pédopsychiatrie, est hostile dès juin à Vichy, et entre dans un réseau de résistance. Grâce à ses responsabilités hospitalières, elle put sauver de nombreux enfants juifs, puis à l’Hôpital des enfants malades, des jeunes recrues du STO à qui elle fournit de faux certificats.

– En 1942, le psychanalyste Georges Mauco, futur fondateur des CMP après la Libération sous la protection de De Gaulle, est collaborateur de l’immonde Georges Montandon, – théoricien du racisme et antisémite –, et publie dans l’Ethnie française, un article raciste et antisémite sur « l’immigration étrangère en France ».

coups de gomme. Il faudrait parler ici, de l’activité intense, à l’échelle quasiment mondiale, de reconstruction du mouvement psychanalytique bouleversé par les fascismes européens, des fondations, des crises, des affrontements et des scissions, gommant souvent dans une histoire officielle les épisodes passés ou au contraire tentant de les penser.

– En 1981, sont organisées à Paris des Rencontres franco-latino-américaines pour critiquer la politique de l’IPA à l’égard des régimes dictatoriaux, à l’initiative de René Major.

– En 1985, les membres du Psychoanalytisches Seminär de Zurich veulent former un contre-congrès à Hambourg pour critiquer la ligne officielle de l’IPA et son occultation du passé dans son entreprise de « sauvetage » de la psychanalyse sous le nazisme. Quand se tient le XXXIVe congrès, quelques mois après, la direction de l’IPA décide de ne pas aborder ce que fut la politique de Jones.
Mais une exposition est organisée sur la période nazie avec publication d’un catalogue.

– En Juillet 1999, se tient le XLIe congrès de l’IPA. Un membre de l’Asociacion psicoanalitica chilena (APC) publie dans The Newsletter of IPA, un article dans lequel la période de la dictature de Pinochet est présentée comme marquée par une « stabilité démocratique » favorable à l’épanouissement de la psychanalyse. Rien n’est dit des crimes et des tortures commis sous la dictature. Plusieurs présidents de sociétés composant l’IPA protestent, dont Jean Cournut de la SPP (France).

– L’histoire se poursuit …[de 1999 à nos jours]
Il faudrait rendre compte de l’implication diverses des psychanalystes aussi bien devant la montée d’injonctions à normaliser, comme ceux qui, en France, se mobilisèrent dans « Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans », ou bien quand se joua l’affaire de la réglementation des psychothérapeutes, ou bien encore à propos de la législation sur le mariage des homosexuels.

l’affaire Helena Besserman Vianna et quelques oublis

***Helena Basserman Vianna est accusée de délation

Je voudrais revenir sur l’éphéméride de Yann Diener : 1997 et l’affaire Helena Besserman Viana. Dans son livre, Helena Basserman Vianna, usant de documents d’archives incontestables, retrace un drame dans lequel elle fut en partie impliquée, et dont les protagonistes furent d’authentiques psychanalystes freudiens, membres de l’IPA. Amilcar Lobo, (qui avait été son analyste), avait été un tortionnaire au service de la dictature et avait participé à des séances de torture. Marie Langer, grande figure antifasciste et personnalité respectée de la psychanalyse, saisit l’IPA, de l’affaire en s’adressant à son président Serge Lebovici, membre de la SPP. L’IPA couvre Amilcar Lobo, tandis qu’Helena Basserman Vianna est accusée de délation sur la personne d’un innocent et de complot visant à déstabiliser la psychanalyse et échappe de peu à un attentat. Maria Langer, menacée de mort par l’Escadron de la mort est contrainte de s’exiler au Mexique. Helena Basserman Vianna sera réhabilitée en 1980 quand un ancien prisonnier politique révélera les atrocités commises par Lobo.

Un ancien collaborateur des nazis dissimule son passé et forme un analyste proche de la dictature qui forme un tortionnaire

L’histoire est en fait nettement plus complexe et témoigne de la tragédie transférentielle qui s’est jouée sur trois générations de psychanalystes : Werner Kemper, un ancien collaborateur des nazis, qui en Allemagne a été un membre actif de l’institut du sinistre Matthias Heinrich Göring, s’est réfugié à Rio de Janeiro, en dissimulant son passé. Il y fonde la Sociedade Psicanalitica do Rio Janeiro (SPRJ, Rio I), reconnue deux ans plus tard par l’IPA. Il y forme de nombreux élèves, dont Leao Cabernite qui deviendra président de l’association de Kemper, et sera lié à la dictature. Parmi ses élèves et analysants, Amilcar Lobo Moreira, lieutenant de la police militaire et médecin. Un ancien collaborateur des nazis dissimule son passé et forme un analyste proche de la dictature qui forme un tortionnaire.

– Pour pouvoir montrer que les psychanalystes se désintéressent de la politique, Yann Diener « oublie » de mentionner qu’en février 1997, avec la participation de la revue Études freudiennes, la SIHPP , – dont il était alors un membre actif –, a organisé une rencontre à l’hôpital Sainte-Anne autour du livre d’Helena Besserman Vianna. René Major, a animé ce débat où étaient présents Helena Besserman Vianna, Wilson de Lyra Chebabi, Élisabeth Roudinesco, Conrad Stein.

Maria Menezes, victime du tortionnaire Amilcar Lobo Moreira da Silva, avait accepté de venir témoigner de ses souffrances. Invités à s’exprimer, Serge Lebovici et Daniel Widlöcher n’ont pas assisté à la rencontre qui a rassemblé de nombreux participants et a connu, compte-tenu du sujet abordé, un retentissement important.

– De même il a « oublié » de mentionner qu’en juillet 1979, s’est tenu à New York le XXXIè congrès de l’IPA qui, par un vote à main levée, a condamné, la violation des droits de l’homme en Argentine sous la dictature, et l’utilisation des méthodes psychiatriques et psychothérapiques à des fins de privations des libertés.

– Comme il avait oublié aussi qu’en septembre 1980 s’est tenu un colloque à Rio de Janeiro sur le thème “Psychanalyse et fascisme” où un prisonnier témoigna de la participation d’Amilcar Lobo à des séances de torture ce qui permit la réhabilitation d’Helena Besserman Viana.

– Comme il a « oublié », le vingt-deuxième colloque de la SIHPP qui s’est tenu en anglais à Londres (University College) les 29 et 30 novembre 2008, sur le thème Psychanalyse, fascisme, fondamentalisme – Il a été organisé par Julia Borossa en collaboration avec le Freud Museum, le Center for Psychoanalysis (Middlesex University) et le Birkbeck College (Londres). Avec la participation de David Bell (psychanalyste, BPS, IPA), Carolyn Rooney (directrice du Center for Colonial and Post-colonial research, Kent University), Fakhry Davids (psychanalyste, BPS, IPA), Moshin Hamid (écrivain et journaliste), Stephen Frosh (professeur de psychologie, Birkbeck Coll.), Daniel Pick (historien et psychanalyste, Birkbeck Coll., BPS, IPA), David Modell (cinéaste et écrivain), Élisabeth Roudinesco et Jacqueline Rose (professeur de littérature anglaise, Queen Mary College).

Il a été notamment débattu de la question de l’islamisme radical dans ses différences avec les fondamentalismes chrétien et juif. D’une manière générale, ce sont les diverses formes contemporaines de haine du genre humain, et de rejet de toute altérité (perversion du lien identitaire) qui ont été abordées, qu’elles viennent du fascisme, du nazisme ou des extrémismes religieux. Les actes du colloque ont été publiés dans la revue Psychoanalysis and History, vol 11, 2, 2009.

– De même encore, il a oublié aussi le vingt-quatrième colloque de la SIHPP qui eut pour thème Guerre finie, guerre infinie. Il s’est déroulé à Beyrouth du 28 au 30 octobre 2011 et a été organisé par Chawki Azouri en partenariat avec La Société libanaise de psychanalyse (SLP), ALPHAPSY, l’Institut français du Liban et l’hôpital du Mont Liban qui a accueilli des personnalités venues de tous les horizons, français, libanais, brésilien, anglais, canadiens.

Guerres réelles, luttes armées, traumatismes de guerre, histoire de cas, génocides, massacres, pardon, repentance, nouvelles juridictions, guerre dans la vie quotidienne, masculinité de la guerre et rôle des femmes, bipolarité du monde moderne divisé entre une économie de marché et un une montée des intégrismes ayant pour point commun de nier l’humanité de l’homme. Le colloque a été dédié à Rafah Nached, psychanalyste syrienne emprisonnée dans son pays par la dictature.

– Comme il a oublié les mobilisations des psychanalystes qui ont fortement contribué à faire libérer Rafah Nached, la première femme psychanalyste à exercer en Syrie, emprisonnée par le régime de Damas en septembre 2011 .

– Comme il a oublié les fortes mobilisations des psychanalystes qui ont contribué à faire libérer Raja Ben Slama, universitaire et psychanalyste emprisonnée en Tunisie pour ses engagements pour la démocratie .

– Comme il a oublié que l’Appel des appels a été fondé et est animé par un psychanalyste, Roland Gori.

Bref, Yann Diener oublie tout simplement l’histoire même de l’engagement des psychanalystes en politique pour se mettre narcissiquement en scène afin de faire dialoguer l’une des victimes des attentats avec son camarade fumeur, qualifié d’aristocrate, avec qui il fraternise sur la base d’un antilibéralisme radical et d’un purisme psychanalytique. Voilà une drôle de conception de l’histoire : histoire sélective et amnésique qui n’est plus qu’une servante mise au service d’une auto-hagiographie. Tous des pourris sauf mon copain et moi. Et quelques morts dont Lacan, qu’il n’y a plus qu’à faire parler.

« l’inconscient, c’est la politique »

On connaît ces phrases lacaniennes qui, très largement citées, fonctionnent comme des sortes de logo. Tirées hors de leur contexte, énoncées comme des aphorismes, elles sont comme des signes de reconnaissance et d’appartenance à tel ou tel groupe, comme un totem clanique dans les tribus lacaniennes.
« La femme n’existe pas »
« Il n’y a pas de rapport sexuel »
« L’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ».

Et, cité par Yann Diener dans son éphéméride, « L’inconscient, c’est la politique ».

Les grands esprits se rencontrent. Dans le dernier numéro de Lacan Quotidien (N° 557), on y a droit ! Un article signé Réginald Blanchet : « Théologie de l’esclavage sexuel des femmes dans l’État Islamique. L’inconscient, c’est la politique » nous explique ce que nous devons penser de la vérité de Daech, à partir d’une analyse de la mise en esclavage sexuel des femmes capturées :

« Dans sa facture djihadiste, le viol de l’esclave sexuelle est bel et bien un viol religieux, arc-bouté sur un discours théologique qui promeut la figure d’un Dieu tourmenteur. Ce n’est pas seulement que celle-ci se veuille androcentrique, institue la supériorité des hommes sur les femmes et la ségrégation de ces dernières, c’est qu’elle se fonde sur ce qu’il faut bien tenir pour la réjection du féminin comme tel, à vrai dire la forclusion de tout ce qui pourrait relever de l’ordre d’une Autre jouissance au-delà du phallus et de sa père-version dans le Dieu de férocité. Ce phallicisme délirant, extrême et violent, qui va à abolir le féminin sinon à tuer les femmes élues en leur qualité de femmes, constitue le fond subjectif de l’islam fondamentaliste, quiétiste ou non. L’urgence de la réforme de l’entendement théologique en islam, qui aujourd’hui fait gravement symptôme pour l’humanité et en premier lieu pour les musulmans eux-mêmes, trouverait là sa raison et sa nécessité (c’est moi qui souligne). »

Ici, la cause est entendue : il faut parler (et comprendre ?) le jargon post-lacano-millerien pour entendre quelque chose à l’esclavagisme sexuel à la lumière de l’inconscient politique. On ne peut pas ne pas penser ici à la fameuse caricature du Prophète se prenant la tête entre les mains et disant « c’est dur d’être aimé par des cons ». Pauvre Lacan, comme il doit souffrir lui aussi d’être aimé comme le grand prophète des cons. Il se lamentait déjà de son vivant mais trente-cinq ans après sa mort, ce doit être bien pire.

qu’en est-il du propos de Yann Diener ?

Dans le désert de son éphéméride historique, la dernière référence, 2014, évoque sa discussion avec René Major. « Nous avons parlé de la ravageuse jouissance de l’économie libérale, du délire islamiste qui lui répond en miroir, et du totalitarisme religieux qui progresse ». Nous avons ici le noyau essentiel de la pensée politique de Yann Diener : l’économie libérale a pour image spéculaire le délire islamiste. Elle est tout aussi délirante, meurtrière, et assassine.

Lacan dans le séminaire XIV de 1966-67, sur Logique du fantasme prononce cette phrase, rendue énigmatique hors de son contexte, lors de la séance du 10 mai 1967.
« Je ne dis même pas que ‘’la politique c’est l’inconscient’’,- mais tout simplement : l’inconscient c’est la politique !
Je veux dire que ce qui lie les hommes entre eux, ce qui les oppose, est précisément à motiver de ce que nous essayons pour l’instant d’articuler la logique… »

L’examen de la logique de la position névrotique dans son rapport à la demande de l’autre, va connaître bien des avatars !…

Et voilà Lacan enrôlé, à l’insu de son plein gré, dans un radicalisme politique qui criminalise l’économie libérale, la vérité de celle-ci se disant dans la férocité meurtrière de…Daech. Quand on connaît les positions politiques de Lacan et qu’on le lit sérieusement, on tombe des nues. Voilà donc le maître – grand défenseur du libéralisme, proche de l’Express, de Françoise Giroud et de Mendès-France – transformé en une sorte de glapisseur anti-américain instaurant une symétrie débile à laquelle même le plus forcené des gauchistes n’aurait jamais songé…

peut-il y avoir une vie intellectuelle avant la mort ?

Yann Diener pointe l’affaire Helena Basserman Vianna dans son éphéméride. Il devrait pourtant réfléchir au rôle et à la puissance du transfert quand il s’agit de statuer sur le rapport des psychanalystes à la politique.
Paraphrasant un certain psychanalyste qui dans un accès de subtilité demandait si Amilcar Lobo torturait en tant que psychanalyste ou en tant que médecin, nous pourrions demander à notre tour si Yann Diener écrit cette puissante analyse en tant que psychanalyste ou en tant que journaliste ? Ou en tant qu’inféodé à un groupe dont il fait par ailleurs l’apologie vantant l’insurrection qui vient, celle du symptôme (sic) et la rébellion qu’il porte (sic) contre l’État.

Car écrire comme il le fait pour répondre à la question canularesque « Y-a-t-il une vie intellectuelle après la mort ? » amène à se demander si chez certains, il peut y avoir une vie intellectuelle avant la mort.

Cet article de Yann Diener dans Charlie Hebdo apporte la preuve que non !

  • 1 que Marie Bonaparte ferma dès l’arrivée des allemands à Paris. NdlR.

La crise des valeurs favorise les théofascismes

la crise des valeurs favorise les théofascismes

par Roland Gori
propos recueillis par Julie Clarini
© Le Monde

Pour le psychanalyste Roland Gori, les terroristes qui ont agi le 13 novembre à Paris sont les instruments d’une organisation fondée sur l’effacement de la pitié et l’éloge de la cruauté. Comme le fascisme, souligne-t-il

Professeur émérite de psychopathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille et psychanalyste, Roland Gori s’est fait connaître pour sa réflexion sur la médicalisation de l’existence (La Santé -totalitaire, Denoël, 2005) et sa critique des nouvelles formes de contrôle social (L’Empire des coachs, Albin Michel, 2006). En 2009, il fut l’un des initiateurs de l' » Appel des appels  » qui rassemblait des critiques venues de professionnels du soin et de l’éducation sur la  » transformation de l’État en entreprise « . Depuis, il a signé de nombreux ouvrages, dont le nouveau L’Individu ingouvernable, qui paraît aux éditions Les Liens qui libèrent.

Quel regard portez-vous sur les terroristes qui ont agi le 13 novembre 2015 ?

Pour moi, il est très clair qu’il s’agit de mouvements fascistes. Souvenons-nous que les fascistes espagnols criaient :  » Viva la muerte « . L’essence du gouvernement fasciste, c’est la terreur. Je parle de fascisme parce qu’un des opérateurs par lesquels se fabrique l’homme fasciste, c’est l’effacement de la pitié et l’éloge de la cruauté. La mise en spectacle des assassinats par l’organisation Etat islamique (EI) est une propagande par la cruauté pour effacer ce qui constitue le socle de l’identification à l’humanité, à savoir la compassion. Ils substituent à une humanité fondée sur le partage du vulnérable (Pic de La Mirandole disait que la dignité de l’homme, c’était cette vulnérabilité extrême) une fraternité fondée sur le meurtre et le sang.

Ces mouvements fonctionnent avec les mêmes ressorts profonds et les mêmes opérateurs d’embrigadement que les fascistes. Hannah Arendt a montré que les nazis et les fascistes avaient emprunté aux mafias américaines leurs méthodes d’intimidation, et à la publicité hollywoodienne son dispositif de propagande. C’est la même chose avec Daech – acronyme arabe de l’EI – .

Ce qui nous a frappés le 13 novembre, c’est qu’on est passé d’attentats ciblés à des attentats -indifférenciés…

Ces gens qui tuent de manière indifférenciée sont eux-mêmes indifférenciés par l’organisation de masse qui les prend en charge. Cela n’est possible que dans une société atomisée par une désaffiliation des liens de reconnaissance symbolique (liée à l’urbanisation, au déracinement, à la précarité sociale…). Ils se jettent dans les bras d’un appareil qui les prend totalement en charge du point de vue de la capacité de penser, de décider, de vivre. En fait, ils sont déjà morts, socialement ou subjectivement, identifiés qu’ils sont au corps de leur organisation.

Qu’est-ce à dire ?

Le terreau des néofascismes, c’est cette misère matérielle et symbolique de certaines populations ou de certains individus qui sont déracinés. Remarquons au passage qu’on parle de radicalisation sans se souvenir que c’est la même étymologie que  » racine  » : la radicalisation a trait aux racines. Se radicaliser, c’est chercher des racines, notamment dans une organisation totalitaire qui va régler l’existence quotidienne.
Quant à la mort subjective, je vais prendre un exemple issu de la clinique du docteur Adnan Houbballah, qui a vécu la guerre civile au Liban. Il avait pour patiente une jeune fille venue en consultation après un viol collectif, qui s’était complètement séparée de son corps. Elle est ensuite entrée dans la guerre et la haine au point d’offrir son corps, qui ne lui appartenait plus, à ses camarades de combat. Il y avait là un cas typique de dissociation. Les tireurs de masse qui ont agi le 13 novembre sont dans une dissociation comparable : ce sont des automates, des instruments, qui tuent avec ce qui est déjà mort en eux.

L’islamisme terroriste est un mode d’emploi du quotidien, une politique autant qu’une norme de vie. Quand vous avez des individus désorientés, qui n’arrivent pas à trouver de réponse aux questions qu’ils se posent, une telle offre peut s’avérer alléchante. C’est pourquoi il s’agit moins de croire que de pratiquer. Les prescriptions comptent davantage que la foi.

Par quoi cette désaffiliation s’est-elle -produite ?

Ces néofascismes sont une réponse à un ordre néolibéral qui a atomisé et désorienté les individus comme les populations. J’entends par  » ordre néolibéral  » non seulement une économie, mais plus encore un ensemble de pratiques sociales et symboliques qui transforment chacun d’entre nous en micro-entreprise chargée de faire fructifier son capital.

Ce que l’on constate dans la clinique, c’est la souffrance de gens qui sont extrêmement seuls : l’autonomie présentée comme émancipation se révèle une profonde solitude. Ils sont en manque de liens, de soutiens. Les  » amis  » des réseaux sociaux incitent à transformer les moments de l’existence en spectacles et en marchandises. Bref, on assiste à un jumelage insidieux entre la vision néolibérale du monde et une autre conception,  » théofasciste « .

N’est-ce pas la thèse que vous soutenez dans  » L’Individu ingouvernable « , celle d’une parenté entre la crise de la fin du XIXe siècle, celle de l’entre-deux-guerres et celle d’aujourd’hui ?

Oui, je pense qu’on est face à une crise du libéralisme du même ordre. Aujourd’hui comme hier, les valeurs sur lesquelles se fondent les pratiques libérales de gouvernement, qui toutes promettent l’émancipation individuelle et le bien-être collectif, se voient démenties par la réalité : chômage, insécurité, misère, brutalisation des rapports sociaux. Ce qui produit une contestation du système dans son ensemble. Faute d’une alternative humaniste et progressiste, la crise des valeurs et des institutions libérales favorise l’émergence de mouvements de masse qui renouent avec la terreur comme pratique de gouvernement : hier le nazisme et le fascisme, aujourd’hui les théofascismes ou encore les mouvements populistes. Ces derniers, qui prospèrent dans le même désert politique, proposent une politique de pacotille en lieu et place d’une réinvention de la démocratie.

Mais ne négligez-vous pas la question religieuse ?

Je dirais que le salafisme radical, tel un coucou, vient trouver dans la crise des démocraties libérales l’occasion de couver les œufs de ses ambitions politiques. La crise des valeurs libérales, le déclin des mouvements socialistes et communistes offrent au salafisme politique des opportunités révolutionnaires -conservatrices. Notons que ces mouvements ont prospéré sur la délégation que les États néolibéraux ont accordée aux associations privées. L’État a abandonné ses prérogatives de missions publiques qui assuraient la solidarité sociale par les voies d’éducation, de santé et de culture.
Cette externalisation des services de l’État, prônée par le néolibéralisme, a permis que ces domaines tombent dans des mains partisanes. C’est par ce biais que les islamismes radicaux, en Europe et au Maghreb, mais aussi ailleurs, trouvent des occasions de mobiliser au-delà de la religion, pour se transformer en idéologie politique, sociale et culturelle.

Ces mouvements néofascistes rassemblent de manière rhapsodique tous les mécontentements, toutes les frustrations, tous les opportunismes. Par exemple, ils permettent à des entrepreneurs de l’horreur, pour beaucoup issus de l’ancienne armée irakienne, de faire des affaires. C’est une espèce de bricolage. Souvenez-vous de la déclaration de Mussolini dans Il Popolo d’Italia en 1919 :  » Nous nous permettons le luxe d’être aristocrates et démocrates, conservateurs et révolutionnaires, légalistes et illégalistes, suivant les circonstances de temps, de lieu et de milieu.  » Vous retrouvez ce que dit Hannah Arendt, le totalitarisme, c’est :  » Tout est possible « .

Comment réagir aujourd’hui ?

Je dénonce la démocratie sécuritaire mais je pense que les mesures d’urgence sont nécessaires. Sans cela, nous risquons non seulement notre peau mais notre humanité, notre manière d’être, de vivre et de penser politiquement. Hannah Arendt rappelle que la terreur est un principe antipolitique. Si on laisse s’installer la terreur, on renonce au champ du politique.

Ces mesures sont nécessaires mais aucunement suffisantes. Il nous faut revoir intégralement notre vision néolibérale de la politique. Nous avons laissé le système technicien et marchand penser et gouverner à notre place. Nous devons rétablir une démocratie confisquée par le néolibéralisme. Face à des fascismes qui se prévalent de la religion et de la morale, nous devons cesser de concevoir la valeur sur l’étalon marchand et juridique. N’oublions pas que la normativité nazie s’est installée par la critique de ces conceptions abstraites et financières de la valeur.

Nous devons, à l’inverse, impérativement relever le défi de la modernité en permettant, par la culture, l’information, l’éducation et le soin, de relier le passé, le présent et l’avenir. Non pas, comme le Front national, en retournant vers des entités traditionnelles ou des valeurs du passé, mais en misant, comme Albert Camus, sur l’éternelle confiance de l’homme dans le langage de l’humanité.


Propos recueillis par Julie Clarini © Le Monde


vœux du SNPPsy

vœux du SNPPsy 2016

Les intertitres sont de la Rédaction

Le SNPPsy promoteur de notre profession de santé non médicale depuis 1980
vous adresse tous ses vœux de bonheur personnel et professionnel

réveil du fascisme

2015 fut l’année du réveil du fascisme en France, islamo pour les assassinats, Le Peno pour l’attentat à la pudeur républicaine. Notre profession s’en est ressentie. Nous restons révoltés contre le meurtre de nos journalistes et les massacres du 13 Novembre. Nous confirmons notre solidarité de cœur envers les familles des victimes, dont certaines dans les rangs de nos professions mêmes. Désormais les vœux s’effectueront à l’ombre de cette double menace contre la triple devise qui sert de socle à notre vivre ensemble.

profession de soin relationnel non médical

2015 fut l’année du DSM-5. La dérive de cette bible idéologique de l’athéorisme psychiatrique s’aggrave. Nous formulons le vœu de demeurer actifs et efficaces en tant que l’une des deux branches des disciplines psychothérapiques de la dynamique de subjectivation avec la psychanalyse à constituer la seule alternative fiable, libérale et indépendante, la seule option en qualité de profession de soin relationnel non médical, face à l’homme neuronal et bio-chimique.

accueil et ouverture

À l’aube de 2016 nous formulons des vœux pour que la malédiction économique cesse de peser aussi lourdement sur la population de notre pays. Que celle-ci reste heureusement bariolée, et trouve l’occasion de s’enrichir de la vaillance et capacité de résilience des réfugiés venus auprès de nous retrouver un peu de paix et d’humanité. Nous souhaitons que la tolérance et le plaisir d’une culture de dialogue, de pluralité et d’ouverture se déploie dans notre pays et en Europe, car la psychothérapie relationnelle ne peut vivre que dans l’ambiance d’une démocratie vivante. Nous veillerons particulièrement à ce que les musulmans ne prennent jamais la place de boucs émissaires dans notre pays.

alternative à la médicalisation de l’existence

Nous formulons des vœux pour que notre profession maintienne à l’égard des pouvoirs publics son indépendance et sa capacité à se reconnaître et réguler par ses institutions historiques responsables propres. Préservant et maintenant dans notre pays la liberté de choix psychothérapique. Nous souhaitons le développement du beau métier de psychopraticien relationnel comme partie intégrante de l’alternative à la médicalisation de l’existence.

confirmation solidaire par les pairs

Nous souhaitons à notre syndicat, et à l’AFFOP dont nous faisons partie, la consolidation et le dynamisme qui nous permette de bien diffuser notre message spécifique axé sur la confirmation solidaire par les pairs, la pratique de l’excellence et la conviction relationnelle.

en toute indépendance

Ensemble, faisons vivre le syndicalisme psychothérapique. Ensemble, luttons pour que notre profession de santé non médicale se développe, en toute indépendance, à la hauteur des attentes et besoins de nos concitoyens.

Philippe Grauer
Président du SNPPsy

Robert Leopold Spitzer, psychiatre américain

un utopiste passionné

par Élisabeth Roudinesco

Né le 22 mai 1932 à White Plains (État de New York), le psychiatre américain Robert Leopold Spitzer est mort à Seattle le 25 décembre 2015 après avoir consacré toute sa vie à l’élucidation des troubles mentaux.

indépendance d’esprit et forte ténacité

Personnage haut en couleur, confiant dans les vertus de l’approche rationnelle de l’être humain, il avait été formé dans le giron du freudisme classique qui, dans les années 1940, dominait les études de psychiatrie. Mais bientôt il se tourna vers les thèses de Wilhelm Reich (1897-1957), lequel avait été incarcéré au pénitencier de Lewisburg, en Pennsylvanie, pour avoir commercialisé ses « accumulateurs d’orgone », destinés à soigner l’impuissance sexuelle. Doué d’une belle indépendance d’esprit et d’une forte ténacité, Spitzer n’hésita pas à pratiquer l’orgon-thérapie tout en poursuivant sa carrière d’enseignant et de clinicien à la New York University School of Medicine puis à l’université de Columbia.

une solution scientifique

Déçu par les théories de Reich et par celles des psychanalystes freudiens, de plus en plus orthodoxes et fermés à la modernité, il considéra qu’il fallait trouver une solution scientifique, et non pas psychique ou sociale, à la question des troubles de l’âme. C’est alors qu’il fut pressenti par l’American Psychiatric Association (APA) pour réviser la troisième édition du « Manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux » (DSM, Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders).

Description des comportements

Entre 1952 et 1968, les deux premiers DSM étaient axés sur les catégories de la psychanalyse et de la psychiatrie classique, c’est-à-dire sur une nomenclature des affections psychiques qui correspondait à l’étude de la subjectivité humaine : on y distinguait des normes et des pathologies, des névroses, des psychoses, des dépressions, etc… Mais, à partir des années 1970, sous la pression des laboratoires et des départements de neurosciences, soucieux de créer une vaste science du cerveau où seraient mélangées des maladies dégénératives et des névroses légères, cette approche dite “dynamique” fut contestée au profit d’une description des comportements.

digne des médecins de Molière

Convaincu d’être l’artisan d’une nouvelle révolution scientifique, Spitzer s’entoura de quatorze comités, composés chacun d’une multitude d’experts. Cette équipe procéda entre 1970 et 1980 à un “balayage athéorique” du phénomène psychique substituant à la terminologie classique un jargon nosologique digne des médecins de Molière. Les concepts de la psychiatrie furent bannis au profit de la seule notion de trouble (disorder) qui permit de faire entrer dans le Manuel 292 maladies imaginaires : la timidité, l’angoisse de mourir, la peur de perdre son travail, le syndrome traumatique consécutif à un acte violent, etc… Dans le DSM-IV, publié en 1994, on en comptabilisera 350 et dans les versions suivantes bien plus encore.

déclassification de l’homosexualité

Mais Spitzer dut aussi affronter les homosexuels, groupés en associations, qui exigeaient de ne plus figurer dans le DSM au titre de malades mentaux. Il tenta de distinguer plusieurs catégories : les « ego-dystoniques » et les autres, ce qui n’avait aucun sens puisqu’un homosexuel atteint de troubles n’est pas différent d’un hétérosexuel présentant la même pathologie. Finalement, en 1973, les homosexuels obtinrent leur déclassification à la suite d’un vote de l’APA, décision qui n’avait rien de scientifique.

humaniste et visionnaire

Spitzer continua à penser que l’on pouvait, par des cures adéquates, convertir les homosexuels en hétérosexuels. Il s’y employa pendant des années. Enfin, en 2012, il reconnut ses torts : « Je dois à la communauté gay des excuses pour mon étude qui prétendait à l’efficacité de la thérapie réparatrice. » Spitzer ne manquait pas d’audace face à l’adversité et il n’eut pas toujours tort, notamment quand en 1975 il refusa d’inclure le racisme parmi les troubles mentaux. Humaniste et visionnaire, il fut l’artisan sincère de la plus grande utopie jamais rêvée par la psychiatrie : construire un discours universel sur les troubles mentaux valable pour la planète entière. Le plus étonnant c’est que le DSM a atteint son objectif au point d’être devenu l’outil dominant de toute la psychiatrie biologique contemporaine, mais aussi le « monstre » le plus contesté par une majorité de psychiatres qui rendent hommage aujourd’hui à l’inventeur d’une classification dont ils récusent les principes.

De la barbarie extrême à la cruauté ordinaire, le mal entre exception et banalité

Chaque jour, les actualités nous abreuvent d’images d’une cruauté inouïe liée à des situations extrêmes : attentats, guerres, conflits armés…

mardi 12 jan. 2016 20h – 21h45
Gratuit pour les moins de 26 ans dans la limite des places disponibles.

Paradoxalement, bien souvent à travers ces images on tient la cruauté à distance sans se l’approprier. Derrière elle, il y a pourtant des hommes : le mal n’est pas qu’exceptionnel, anonyme ou étranger mais hante aussi le cours ordinaire de nos sociétés.

Omniprésente dans nos univers médiatiques ou virtuels, la cruauté semble faire partie des tendances élémentaires avec lesquelles chaque homme, chaque société doit composer. On la retrouve comme enjeu dans le développement de l’enfant, dans le rapport à l’autre, dans certaines expériences adolescentes mais aussi dans les étapes d’une civilisation ou dans les rituels structurant la vie d’une société…

De la barbarie radicale à la banale cruauté, que fait-on du mal ?

Retransmission sur KTO à 20:40 le jour même et en multidiffusion dans la semaine.
Vidéos disponibles


Grand auditorium Collège des Bernardins Tout le cycle : 16 séances Tarif plein : 6 € / Tarif réduit : 3 €

DSM, mon amour – Nouvelle dispute sur la nature de l’âme humaine

DSM, mon amour(1« )

Nouvelle dispute sur la nature de l’âme humaine

par Michel Rotfus

« La question “Qu’est-ce que la psychologie?” semble plus gênante pour tout psychologue que ne l’est, pour tout philosophe, la question “Qu’est-ce que la philosophie ?” Car pour la philosophie la question de son sens et de son essence la constitue bien plus que ne la définit une réponse à cette question. Le fait que la question renaisse incessamment, faute de réponse satisfaisante, est, pour qui voudrait pouvoir se dire philosophe, une raison d’humilité et non une cause d’humiliation. Mais pour la psychologie, la question de son essence ou plus modestement de son concept, met en question aussi l’existence même du psychologue, dans la mesure où faute de pouvoir répondre exactement sur ce qu’il est, il lui est rendu bien difficile de répondre de ce qu’il fait. Il ne peut alors chercher que dans une efficacité toujours discutable la justification de son importance de spécialiste (…) »

Georges Canguilhem, Qu’est-ce que la psychologie ?(2« )

1. Une très vieille question pourtant d’actualité : qu’est-ce que l’âme ?

La réponse à la très vieille question qu’est-ce que l’âme ? semble aujourd’hui toujours aussi indécise, partagée celles qu’apportent la neurologie et la génétique d’un côté, c’est-à-dire des sciences naturelles, celles de la psychologie comme science des réactions et du comportement, et celles enfin, sous le nom de psychanalyse, d’une science du sens intime où, après une longue et tâtonnante histoire(3« ) s’est établi pendant un temps le triomphe d’une psychologie des profondeurs de l’âme. Dans ce champ de tension définitionnelle, – la question reste de savoir si l’on peut dire conceptuel –, on aura beau chercher ce que les philosophes peuvent aujourd’hui en dire : ils sont absents de cette interrogation.

ce que l’âme-psychisme est supposé être

Qui prétendrait courir le ridicule d’un Traité de l’âme, même en s’inscrivant dans l’héritage d’Aristote à qui l’on doit l’un des tout premiers, sous les titres successifs Peri psuchè, De anima, De l’âme, suivant que l’on passe du grec au latin, puis du latin au français, si l’on veut bien se souvenir qu’étymologiquement, psychologie signifie science de l’âme ? Le badigeonnage lexical qui consiste à habiller en franco-grec du nom de psyché, psychisme, ce que le latin nomme anima, âme, ne change rien à l’affaire. Ou plutôt, il nous montre clairement où se tient tout discours à prétention savante sur ce que l’âme-psychisme est supposé être.

continent psy

Si, depuis son origine et durant sa longue histoire, la philosophie a traité de l’âme, de Platon et Épicure à Aristote, de Descartes, Spinoza, Malebranche et Leibniz à Kant, la psychologie a quitté le terrain de la philosophie pour tenter de se constituer en discipline autonome. Dans ce mouvement, a émergé un continent psy où se sont diversifiées conceptions théoriques et pratiques thérapeutiques. Mais cette tentative d’émancipation de la philosophie, a un prix ironique et imparable : les diverses psychologies qui peuplent ce continent sont restées aveugles sur les fondements philosophiques qui les sous-tendent. Ainsi peut-on décrypter les approches actuelles des troubles et maladies de l’âme, que l’on préfère nommer aujourd’hui troubles et maladies psychiques, comme des pratiques discursives qui statuent à leur manière sur… la nature de l’âme.

qu’est-ce que l’âme ?

propos flous « philosophiques »

Qu’on ne s’y trompe pas la question, n’a rien d’uniquement spéculatif. J’entends ce mot dans son sens courant et banal et fortement péjoratif, désignant ce qui, dans la spéculation théorique, serait sans le moindre lien avec la pratique, mais qui serait abstrait, conceptuel, idéaliste, voire chimérique, c’est à dire métaphysique, philosophique. Ainsi par exemple, peut-on lire dans un dossier médical d’hospitalisation en service psychiatrique : « Mme. X. tient des propos flous, philosophiques. » Cette question occupe une place centrale dans le parallélogramme de forces constitué par les approches divergentes, voire antagonistes des troubles psychiques, que l’on continuera de nommer ici, troubles de l’âme.

de la folie aux maladies mentales

L’ancienne folie dont Michel Foucault a retracée l’histoire flamboyante, a laissé place à l’aliénation mentale, puis aux maladies mentales. Étant désormais à part entière une branche de la médecine, la médecine mentale en épouse aussi la méthode en constituant ses nosographies, c’est à dire les descriptions et les classifications des maladies mentales(4« ), sur le modèle de celles des maladies organiques [C’est nous qui soulignons. NdlR]. Cette histoire est tâtonnante et mouvante. Georges Canguilhem a pu déclarer à ce propos que l’histoire de la médecine aliéniste et de la médecine mentale n’est peut-être rien d’autre que celle des changements de noms des entités nosographiques, des maladies. Ainsi l’histoire peut être facétieuse, ironique, spirituelle : avant Freud, les termes névrose et psychose avaient un contenu de sens strictement inverse de celui qui nous est aujourd’hui habituel. Les névrosés souffraient de maladie des nerfs, c’est à dire, de maladies organiques, – ainsi la maladie de Parkinson faisait-elle partie des névroses –, tandis les psychoses étaient des maladies de l’esprit d’où l’organique était à peu près exclu. Les transformations de ces classifications vont devenir l’expression des luttes et des rapports entre ces conceptions divergentes.

2013 – le DSM-5

la biopolitique

La bataille qui se déploie depuis les années 1980 autour du DSM s’est accentuée avec la publication, au mois de mai 2013, du DSM-5. Pour peu qu’on lui prête une attention suffisante et suffisamment éclairée(5« ), elle montre que nous sommes ici au cœur d’enjeux qui concernent la vie personnelle de chacun, la santé mentale et la souffrance psychique, mais aussi bien le normal et le pathologique, l’organisation de la vie sociale, le rôle du politique dans son emprise sur les personnes comme sur le champ du social. C’est à dire, de ce que Michel Foucault a nommé la biopolitique : « Il faudrait parler de « biopolitique  » pour désigner ce qui fait entrer la vie et ses mécanismes dans le domaines des calculs explicites et fait du pouvoir-savoir un agent de transformation de la vie humaine (…) Ce qu’on pourrait appeler le « seuil de modernité biologique » d’une société se situe au moment où l’espèce entre comme enjeu dan ses propres stratégies politiques. L’homme pendant des millénaires, est resté ce qu’il était pour Aristote, u animal vivant et de plus, capable d’une existence politique, l’homme moderne est un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question(6« ) »}. Elle dessine à sa façon, les contours des diverses réponses à la question posée qu’est-ce que l’âme ?

DSM et CIM-10

L’usage du DSM s’est aujourd’hui généralisé : la plupart des professionnels du domaine de la santé mentale l’utilisent pour déterminer les diagnostics après évaluation, et pour les communiquer à leurs patients. On connait l’objection de certains « spécialistes », assénée d’un ton péremptoire : en France, les praticiens de la santé mentale ne font pas référence au DSM, mais à une « toute autre » nosologie et taxonomie psychiatrique, le CIM-10, Classification internationale des maladies dont le chapitre V concerne les maladies mentales, réalisée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) tandis que le Manuel diagnostique des troubles mentaux (DSM) est lui réalisé par l’Association américaine de psychiatrie (AAP). Il est vrai que ces deux systèmes listent différemment les troubles mentaux et les maladies mentales, avec leurs propres catégorisations. Mais, dès qu’on les examine de près, on s’aperçoit que la différence est celle qui sépare les deux célèbres Dupont et Dupond des aventures de Tintin : celle de la forme de la moustache. La démonstration est si peu à faire, elle est tellement superfétatoire, qu’aujourd’hui, c’est le DSM qui est enseigné, comme une marée noire, dans la formation universitaire et professionnelle des personnels de santé mentale : il suffit d’examiner les contenus de ces programmes de formation. Il n’y a même pas à se demander pourquoi, quand on constate le rôle de plus en plus dominant de la chimiothérapie et donc des laboratoires qui en produisent les molécules avec les enjeux financiers colossaux qui vont avec. Cette intrication de la médecine et de la médecine mentale en particulier, de la formation et de la pratique des soignants, avec les laboratoires et les trusts pharmaceutiques est d’ores et déjà nettement établie.(7« )

levée de boucliers anti DSM-5

Le DSM-5 (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, – 5, pour cinquième édition) est l’ultime version d’un ouvrage qui règne sur la psychiatrie mondiale en décrivant, une par une, les 450 pathologies mentales qui nous menacent. Je cite le texte de présentation du dossier publié par le journal Le Monde du 13 mai 2013(8« ) :

« Pétitions, appels au boycott, déclarations et livres-chocs de spécialistes dénonçant un ouvrage « dangereux » qui fabrique des maladies mentales sans fondement scientifique et pousse le monde entier à la consommation de psychotropes… Aux États-Unis et dans de nombreux autres pays dont la France, la tension monte dans les milieux psy, à quelques jours de la présentation officielle de la nouvelle édition du DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), prévue au congrès annuel de l’Association de psychiatrie américaine (APA) qui se tient du 18 au 22 mai à San Francisco.
Si les précédentes révisions – les deux dernières ont eu lieu en 1980 et en 1994 – ont déclenché des controverses, jamais elles n’ont, semble-t-il, été aussi vives que pour cette nouvelle mouture. Comme le souligne avec humour un article paru le 25 avril dans Nature, l’une des seules suggestions qui n’a pas soulevé de hurlements de protestation pendant le processus de révision a été… le changement de nom, de DSM-V en DSM-5. »

sur-diagnostic, sur-prescription, sur-pathologisation

Le DSM-5 ouvre la voie à une fuite en avant dans le sur-diagnostic, la sur-prescription médicamenteuse, et dans une psychiatrisation à outrance des nos modes de vie dont les habitudes deviennent autant de symptômes à caractère pathologique, et d’où disparaît l’individu en tant que sujet, avec sa vie personnelle et singulière et disposant de ses choix. La pathologisation de la vie quotidienne s’est emballée en passant d’un peu moins de 150 troubles mentaux en 1980, à 400 actuellement. Ainsi par exemple, deviennent des maladies mentales l’hyperphagie (c’est à dire la gourmandise excessive dépassant trois « crises » par mois), le syndrome prémenstruel, ou bien les colères enfantines qui, on le sait, ont des causes complexes.

privilégier la voie des psychotropes

Ceci a pour corollaire la sur-prescription de psychotropes et des conflits d’intérêts croissants entre ceux des patients,– que d’une manière ou d’une autre chacun va devenir si les choses suivent leur cours –, et les grands laboratoires pharmaceutiques. Les psychiatres sont devenus des médecins-distributeurs-de-médicaments mais les médecins généralistes tout autant. Ils portent dans cette affaire une lourde responsabilité car, s’ils ont une connaissance légère et insuffisante de la psychopathologie, le DSM fonctionne comme un système expert, en apportant une réponse rapide et très simple, et les autorise à privilégier la voie des psychotropes de façon acritique.

le paradigme de l’homme neuronal

Ce n’est pas là seulement une affaire de méthode : en privilégiant le paradigme de l’homme neuronal, ce dispositif barre l’accès à une appréhension du sujet considéré dans sa complexité sociale, familiale et psychique, et abordé dans une relation intersubjective par son thérapeute en privilégiant la parole, l’écoute à partir d’une conception du psychisme comme lieu de conflits appelant une résolution possible.

2. Comment en est -on arrivé là ? Retour sur l’histoire : du DSM 1 au DSM 5.

outil de travail : le plus univoque possible

Pour répondre à cette question, remontons le temps de plus d’un demi-siècle. Au début des années 1950, les psychiatres américains se mettent au travail, pour répertorier les troubles mentaux. Ce qui est visé est un ouvrage de référence qui puisse classifier et catégoriser des critères diagnostiques et des recherches statistiques des troubles mentaux spécifiques : il s’agit d’obtenir un outil de travail le plus univoque possible qui permette de pouvoir parler la même langue psychiatrique. Cet objectif pourrait sembler normal et louable du point de vue de la rigueur scientifique et de l’efficacité thérapeutique dans un domaine qui, sommes toutes, est une branche de la médecine. Autrement dit, il s’agit d’unifier la nosographie, [C’est nous qui soulignons] c’est-à-dire le système de classifications des troubles et maladies mentales(9« ).

1952-1968 – DSM-I et II, relation dynamique

Le premier DSM (DSM I) est publié en 1952, et diagnostique 60 pathologies différentes. La deuxième édition (DSM-II) est éditée en 1968 et elle diagnostique 145 pathologies différentes. Ces deux versions du DSM étaient très fortement influencées par la psychopathologie psychanalytique, et structurées entre deux formes majeures de troubles psychiques, les psychoses et les névroses. L’approche thérapeutique privilégiait alors la relation dynamique entre patient et soignant.

1980 – DSM III : athéorisme antipsychanalytique

Le DSM III en 1980, effectue une rupture importante dans l’histoire de la psychiatrie en rompant avec la psychanalyse et la psychiatrie qui s’en inspirait et en instituant un système a-théorique de classification des troubles mentaux, toujours en vigueur aujourd’hui, comportementaliste et antipsychanalytique. Pour les auteurs anti-freudiens du DSM III et de ses versions successives corrigées, il s’agissait de permettre à n’importe quel psychiatre, quelle que soit son école de pensée, de faire le même diagnostic, confronté à un même patient(10« ). Il s’agit de retenir les fréquences statistiques en une sorte de modèle fabriqué à partir d’une moyenne statistique, qui fait penser, de loin, à l’idéaltype selon Max Weber.(11« ) [C’est nous qui soulignons] Il n’y a donc ici aucune prétention à atteindre des entités nosographiques dans leur réalité essentielle. Le système de classification vise à ramener les pathologies psychiatriques aux pathologies somatiques. Il repose sur un modèle biomédical et évacue toute considération sur l’étiologie des troubles psychiatriques. [C’est nous qui soulignons] Ainsi, la différenciation classique entre névrose et psychose s’estompe, l’hystérie est démantelée en plusieurs catégories diagnostiques, de nouvelles catégories apparaissent comme l’état de stress post-traumatique ou le trouble de la personnalité multiple. Les catégories sont définies par des critères diagnostiques quantitatifs pour augmenter la fiabilité(12« ) du diagnostic et sa reproductibilité. Cette méthode a été validée par l’Association américaine de psychiatrie (APA)(13« ).

prototypes

Le DSM-IV est publiée en 1994 et reconnaît 410 troubles psychiatriques. Il est légèrement révisé en 2000 (DSM-IV-TR). Il prolonge et approfondit le travail entamé avec le DSM-III. Le DSM-IV est un système de classification par catégories qui sont des prototypes. Ainsi un patient possédant une approximation du prototype est classé dans ce trouble. Par exemple, si l’on se réfère à cette pseudo catégorie qu’est l’état dépressif, véritable fourre-tout de tout un ensemble complexe de troubles, une personne qui présentera des signes dits dépressifs se retrouvera catalogué bi-polaire et se verra administré des thumo-régulateurs dérivés du lithium ou s’y substituant.

projet RDoC – génétique et neurosciences

Le DSM 5 comme on l’a vu, poursuit cette logique en démultipliant le nombre de pathologies identifiées, en pathologisant les habitudes de la vie quotidienne et est l’objet de critiques venant des milieux psychiatriques liés à la génétique et aux neurosciences. L’un des grands experts psychiatres américains (du NIMH, Institut national de santé mentale), le docteur Thomas R. Insel, dénonce le DSM 5 en lui reprochant d’avoir quitté la science (c’est à dire la réflexion rationnelle en termes de causalité) au profit des symptômes (le comportement). Il propose de recentrer la psychiatrie vers un autre projet (Research Domain Criteria, ou RDoC) en relation avec la génétique et les neurosciences.

intégrer les maladies de l’âme à l’Alzheimer

Curieuse critique : car le DSM, depuis sa troisième édition, en tournant le dos à toute approche étiologique a précisément quitté toute démarche en terme de cause. On peut voir, derrière cette « montée aux créneaux » des neurosciences et de la génétique, une ambition d’intégrer le domaine de la maladie mentale dans celui des sciences du cerveau et de mettre les maladies de l’âme sur le même plan que celui de la maladie d’Alzheimer ou de Parkinson.

faux débat au bénéfice de sa résolution dans les interactions chimiques

Il y a là, à l’évidence, des enjeux de pouvoir et de définition de territoires d’enseignements et de recherches. Mais sur le fond, neurobiologistes et généticiens, ne différent pas des tenants du traitement symptomatique quand il s’agit de statuer sur la nature de l’âme : les interrogations ultimes sur la nature du mal-être et de la souffrance psychiques trouvent leur résolution dans les interactions chimiques.

3. disparition de l’hypothèse psychodynamique

Un évènement impensable il y a une trentaine d’années : la psychanalyse et la psychiatrie dynamique disparaissent de la formation des personnels de santé mentale. Par rapport aux systèmes antérieurs de classification des maladies mentales marquées par la diversité et l’hétérogénéité, on pourrait trouver louable l’homogénéisation du système des maladies. Elle est en fait problématique et les effets en sont catastrophiques.

ce qui vaut pour le cancer…/

Ce qui fait problème ici, c’est justement qu’il s’agit de maladies mentales et non pas de maladies organiques. Concernant les maladies organiques, si on prend l’exemple d’une tumeur cancéreuse, il est bon et même nécessaire que la pathologie soit identifiée, comprise, et exprimée dans une langue univoque, s’appuyant sur des symptômes identifiés et interprétés de la même façon, et que le mode de traitement soit codifié, après avoir été éprouvé, de manière à permettre l’efficacité maximale du diagnostic et des soins. Ainsi, dans la diversité des services cancérologiques des hôpitaux d’un même pays comme dans ceux des hôpitaux de tous les pays du monde, les médecins cancérologues disposeront d’un même protocole leur permettant la même compréhension de la même tumeur cancéreuse et donc d’une efficacité maximale dans leurs soins(14« ).

(quoique, même pour un cancer… )

À quelques nuances près : ceci est tendanciellement juste, mais même pour un cancer, l’administration de soins doit tenir compte de la personnalité du patient, afin de déterminer ceux qui peuvent être les mieux supportés et qui sont le plus appropriés. En Inde par exemple où la recherche et la médecine cancérologiques sont particulièrement avancées, les soins prodigués sont moins invasifs et violents qu’en Europe, et certainement aussi efficaces.

/… ne vaut pas pour les maladies de l’âme

Mais en ce qui concerne les troubles et les maladies de l’âme, ce modèle est inopérant et dangereux : ces troubles et ces maladies relèvent de compréhensions et de traitements qui non seulement sont divers mais opposés et incompatibles entre eux. Quelle convergence possible entre une thérapie chimique et d’autre part une thérapie fondée sur la relation parlée entre thérapeute et patient, et sur leur lien transférentiel entre eux comme c’est le cas en psychanalyse et dans la psychiatrie dynamique qui s’en est inspirée ?

coup de force

Ou entre celle-ci et une thérapie fondée sur le conditionnement behavioriste ? Sous cette exigence d’homogénéisation, c’est en fait un coup de force et une prise de pouvoir qui s’opèrent par la psychiatrie organiciste et la thérapie centrée sur la chimiothérapie. On pourrait tout au plus espérer une complémentarité thérapeutique qui, sur un plan pragmatique, relève du pur bon sens : thérapie par la parole (psychothérapie, psychanalyse …) ET anxiolytiques, antidépresseurs, antipsychotiques. Ce qui s’est pratiqué bien sûr, mais tend à disparaître au fur et à mesure que la psychanalyse disparaît du champ des soins psychiatriques. Car cet événement, encore impensable il y a une trentaine d’années se réalise aujourd’hui sous nos yeux.

psychiatrie dynamique

La psychiatrie dynamique, dont l’histoire(15« ) est jalonnée par les noms de Mesmer, Charcot, Bernheim, Janet, Henri Hey, Freud, et tout ceux qui, avec lui puis à sa suite continuèrent l’exploration de ce nouveau continent, et qui à partir des années 1930 s’inspirèrent délibérément de la psychanalyse, est aujourd’hui largement battue en brèche sur tous les terrains : seule, une illusion d’optique due à un effet de génération, laisse croire qu’elle existe encore largement, alors que la très grande majorité des psychiatres qui s’en réclament ont été formés avant les années 1980, c’est à dire avant la grande rupture du DSM III et les offensives sur le terrain universitaire où l’on voit peu à peu, puis systématiquement disparaître parmi les postes de professeurs agrégés hospitalo-universitaires ceux qui s’en réclament au profit de la domination montante du naturalisme neurobiologique, donc de la chimiothérapie, assorti de la fée électricité, (sismothérapies, c’est à dire électrochocs) et d’un supplément d’âme, – si l’on peut dire ironiquement –, apporté par les thérapies cognitivo-comportementales (T.C.C.)(16« )

les psychiatres-psychanalystes désertent l’hospitalo-universitaire

Cet événement s’est très progressivement traduit, sur le terrain, dans la formation des personnels psychiatriques, des infirmières aux médecins hospitaliers, en passant par les travailleurs sociaux : la psychanalyse a disparu des formations universitaires, où les postes de professeurs agrégés faisant des carrières hospitalo-universitaires se raréfient comme une peau de chagrin. On peut voir, dans une approche sociologique même sommaire, que toute une génération de psychiatres ont préféré se tourner vers une carrière de psychanalystes libéraux, articulée parfois à une carrière universitaire, plutôt que vers une carrière hospitalo-universitaire, délaissant ainsi des services entiers à une résistible montée de la psychiatrie organiciste secondée par les T.C.C(17« ).

la dynamique de subjectivation disparaît de la psychiatrie de secteur

Elle disparaît non seulement des services psychiatriques, – hôpitaux et cliniques – mais aussi des maisons de santé, des Centres Médico-Psychologiques (C.M.P.) et des Centres Médico psycho-pédagogiques (C.M.P.P.) où les personnels pratiquent selon ce qu’ont leur a appris à pratiquer.

l’armure de la blouse blanche chasse l’intersubjectivité

Il ne s’agit pas seulement ici de techniques et de stratégies de soins, mais de la formation de la personne soignante qui va se trouver au contact des soignés, de leurs symptômes, de leurs souffrances et de leurs angoisses, et de celles des familles et de leurs demandes, de leurs souffrances, et de leurs angoisses. Comment résister à ce déferlement de difficultés et d’horreurs. Comment faire avec ça ? Qu’en faire ? Le traiter comme une matière brute qui fait partie du tableau avec laquelle négocier et composer, ou bien comme des éléments exogènes, parasites, indésirables et agressifs, dont il faut se protéger et se débarrasser ? Faut-il considérer qu’il y a interaction subjective entre médecin psychiatre (et bien sûr tout le reste du personnel) et malade, ou bien que le psychiatre doit occuper une position de surplomb, verticale et autoritaire, depuis son supposé savoir, caché derrière l’armure de sa blouse blanche et protégé par elle ?

Pierre Delion – un contre-exemple

Car l’originalité de la pratique psychanalytique et de sa clinique est de ne pas être seulement un outil parmi d’autres dans la boîte à outil thérapeutique. Un exemple parmi d’autres précisera le sens de mon propos : le Professeur Pierre Delion, chef
 du Service psychiatrie enfant et adolescent du CHRU de Lille, explique(18« ) qu’il a lui-même effectué deux psychanalyses pour pouvoir faire son travail de pédopsychiatre auprès des enfants autistes, pour pouvoir être devant leur détresse et leur souffrance et celle de leur famille sans se barder de défenses. Comment être à l’écoute, ne pas projeter sur le patient, aveuglément, ses propres peurs et ses angoisses ?

refuge dans la nosographie

On peut comprendre que, faute de ce travail sur soi, les médecins psychiatres et tous ceux qu’ils entraînent à leur suite dans leur service et sur qui ils ont autorité, se réfugient dans la nosographie qu’ils ont tant bien que mal apprise, comme dans une forteresse, cachés, il faut le redire, derrière l’autorité de leur blouse blanche, observant les patients sur les écrans de contrôle de la salle de surveillance, réalisation idéale du Panoptique de Bentham(19« ), se satisfaisant de n’être plus que des distributeurs de molécules, et faisant appel à l’aide miraculeuse de la fée électricité sous la forme d’ECT (électro-convulsivothérapie, anciennement sismothérapie), autrement nommée électrochocs, toujours pratiqués quand les troubles psychiques résistent aux psychotropes (dépression mélancolique délirante, état maniaque, délire paranoïaque, bouffée délirante et quelques autres).

4. Traiter le patient comme un insecte, ou comme un misérable tas de molécules.

Georges Canguilhem dans Qu’est-ce que la psychologie ?(20« ) se réfère malicieusement à Nietzsche qui propose de faire une psychologie du psychologue. « (…) Nietzsche, esquissant la psychologie du psychologue au XIXe siècle, écrit : “Nous, psychologues de l’avenir (…), nous considérons presque comme un signe de dégénérescence l’instrument qui veut se connaître lui-même, nous sommes les instruments de la connaissance et nous voudrions avoir toute la naïveté et la précision d’un instrument, donc nous ne devons pas nous analyser nous-mêmes, nous connaître”(21« ). Étonnant malentendu et combien révélateur! Le psychologue ne veut être qu’un instrument, sans chercher à savoir de qui ou de quoi il est l’instrument (…)».

Et si nous traitions le psychiatre à son tour comme un insecte ?

Étonnante prémonition de ce maître en épistémologie : il n’y a qu’à remplacer le mot psychologues par le mot psychiatres pour avoir sur ceux-ci un jugement d’une pertinence aigüe. Poursuivons la lecture. Il entreprend un « (…) embryon de psychologie du testeur. La défense du testé c’est la répugnance à se voir traité comme un insecte, par un homme à qui il ne reconnaît aucune autorité pour lui dire ce qu’il est et ce qu’il doit faire. {“Traiter comme un insecte”, le mot est de Stendhal qui l’emprunte à Cuvier(22« ). Et si nous traitions le psychologue comme un insecte ; si nous appliquions, par exemple, au morne et insipide Kinsey la recommandation de Stendhal ? »}. Et si nous traitions le psychiatre-testeur comme un insecte ? Qui sera à la place du morne et insipide Kinsey ?

TCC et simples névroses

Désormais, la chimiothérapie, le tout-psychotrope, est le seul horizon thérapeutique, assorti de méthodes inspirées des T.C.C. Les thérapies cognitives et comportementales sont peut-être de quelque utilité dans le sevrage tabagique ou dans le traitement de l’arachnophobie(23« ), mais on peut fortement douter de leur quelconque efficacité dans le domaine des maladies mentales ou même des « simples » névroses. C’est pourquoi je n’en parlerai pas ici.

tératologie épistémologique

Au nom d’une simplification, d’une clarification, d’une unification, le DSM III va effectuer cet acte qui relève de la tératologie(24« ) épistémologique en séparant le regard clinique de la compréhension étiologique, c’est à dire de la relation causale entre la nature du trouble ou de la maladie et ses manifestations dans les signes observables.

mise en rapport des signes cliniques et des causes

Si l’étiologie est la recherche des causes de la maladie, la mise en rapport des signes cliniques et des causes qui les provoquent, la psychanalyse dispose d’une étiologie des névroses, puisqu’elle en propose une psychogenèse par une théorie de la relation conflictuelle des instances psychiques, nourrie de l’histoire familiale et d’événements perturbateurs survenant au cours de l’enfance de chaque sujet. Le sujet névrosé se distingue très nettement du sujet psychotique : il peut converser assez tranquillement avec le thérapeute de ses difficultés existentielles, tandis que le psychotique est agité, et envahi par son délire hallucinatoire. Mais les « cases » de la nosographie psychanalytique ne sont pas figées et il faut ici se garder de tout dogmatisme nosologique : dans leur évolution, le névrosé peut entrer dans des crises hallucinatoires aigües alors que le psychotique qui s’est chronicisé ne laisse plus apparaître que des symptômes qu’on pourrait prendre pour ceux d’un névrosé lambda.

psychogenèse, organogenèse, sociogenèse

Cette psychogenèse psychanalytique se trouve en concurrence avec une organogenèse des psychoses qui enracine dans le cerveau leur origine et leur cause. Le courant antipsychiatrique qui s’est développé en particulier aux USA, en Angleterre, en Italie et en France, enracine dans des causes sociales la compréhension des troubles psychiques, dans l’interaction entre les sujets et un milieu perturbant. Une bataille féroce s’est livrée à l’intérieur de ce triangle psychogenèse, organogenèse, sociogenèse.

traiter les troubles mentaux dans une perspective symptomatique

Avec la découverte puis avec l’emploi systématique des psychotropes, la question de la psychogenèse des maladies ainsi soignées ne se pose plus. Les psychotropes modifient la chimie cérébrale : ils sont utilisés comme moyens thérapeutiques pour traiter les troubles mentaux dans une perspective symptomatique. En aucune manière, ils n’ont d’effets sur les causes des troubles psychiques[C’est nous qui soulignons]. Leur irruption et leur succès dans le traitement des maladies mentales sont le fruit du hasard et pas du tout d’une recherche fondée sur une hypothèse neurobiologique. Ainsi en a-t-il été par exemple de la découverte du lithium(25« ). Comme à Byzance au VIIIème. et IXème. siècles où iconoclastes et iconodoules se déchiraient, ce monde se divise en chimiâtres, adulateurs du tout chimiothérapeutique, et chimi-athées, avec, entre les deux, toutes les nuances. Ils ont chacun leurs croyances sur l’étiologie des maladies et adulent ou rejettent les molécules miraculeuses en fonction de celles-ci. Ces croyances pourraient être ce que Georges Canguilhem nomme des « idéologies scientifiques (26« ) », sortes de proto-science,[Nous soulignons] c’est-à-dire science qui n’est pas encore arrivée à maturité, qui prend son modèle sur une science déjà constituée, mais qui du fait qu’elle n’appréhende pas son objet dans sa spécificité a un fondement mal assuré et utilise des méthodes approximatives qui en retour légitiment les pratiques sociales et l’ordre politique et économique.

neurogenèse des maladies mentales : encore à venir

Il est cependant difficile ici de les examiner à la lumière de ce concept-outil car… elles n’existent purement et simplement pas en tant que doctrines un tant soit peu constituées. Les neurosciences peinent à trouver dans le cerveau les causes des maladies sur lesquelles ces molécules sont actives sans qu’on puisse aujourd’hui encore comprendre pourquoi. Cette neurogenèse des maladies mentales reste encore à venir(27« ), pour autant qu’elle le puisse. Voilà qui doit limiter les prétentions, sinon les ambitions des neurobiologistes et des psychiatres qui, sur le terrain de la clinique, s’y référent dans un acte de croyance. Ces praticiens de terrain qui usent et abusent de cette référence et de cette croyance, ramènent leurs patients à n’être qu’un misérable tas de molécules. Ils devraient lire et méditer le rapport de Jean-Claude Ameisen, cité ici (dans la note 24) et en particulier ce passage :
« … l’identification des cas où le destin serait inscrit de manière inéluctable dans les gènes, quels que soient l’environnement et les modes de vie, est peut-être moins évidente que l’on a l’habitude de le croire. Autrement dit, il n’est pas impossible que le fatalisme avec lequel nous traitons les personnes qui développent certaines maladies ne constitue pas dans certains cas une prophétie auto-réalisatrice : croyant que rien dans l’environnement ne peut changer leur destin, nous ne nous préoccupons peut-être pas assez de leur environnement, le premier environnement, pour l’être humain, étant la présence des autres, et les modalités de relation avec les autres. » (p.33)

5. Une véritable farandole de molécules

un grand-huit de médicaments, une kyrielle d’effets non souhaités : de la dégradation somatique à la destruction de la subjectivité.

à terme inefficace

En revanche, l’usage désormais systématique et très largement pratiqué de ces molécules pose plusieurs ordres de problèmes. Si les médicaments sont assez efficaces dans la plupart des cas pour effacer, ou du moins atténuer les symptômes, dépression, anxiété ou délire, l’administration au long cours de traitements chimio-thérapeutiques s’avère au bout d’un certain temps inefficace, quand s’installe une chronicité de la maladie, véritable démenti à la supposée efficacité des molécules chimiques et à leur toute puissance.

les malades

Les malades, regroupés ou non en associations d’usagers de la psychiatrie, – ou d’anciens usagers –, de plus en plus puissantes et présentes dans les instances des institutions de soins et de réflexion sur la santé mentale, s’auto-soignent, en se médiquant ou au contraire en se sevrant, ou en pratiquant toutes sortes de médecines parallèles. Ceux qui ne sont pas parvenus à se prendre en charge eux-mêmes, sont plongés dans l’errance. Nous en croisons parfois, sans le savoir, à l’abandon sous un porche ou sur un quai de métro, obscurs SDF dépressifs ou psychotiques, abandonnés de tous et dans les marges de la société et de la santé mentale, quand ils ne se suicident pas purement et simplement. Quand aurons nous enfin de véritables et sérieuses études statistiques sur les laissés-pour-compte de la psychiatrie, en particuliers les suicidés, comptabilisés aux États-Unis dans la catégorie des « personnes disparues » ? Chaque année, près de 10 500 personnes meurent par suicide, soit 3 fois plus que par accidents de la circulation. En France, environ 220 000 tentatives de suicide sont prises en charge par les Urgences hospitalières(28« ).

graves dégâts par l’accumulation des molécules ingérées

D’autre part, au plus près des préoccupations thérapeutiques, c’est-à-dire des soins, le tout chimiothérapeutique, produit de graves dégâts par l’accumulation des molécules ingérées. On pourrait parler ici, en paraphrasant la carte des desserts de certains restaurants, d’une véritable farandole des molécules. La chose prêterait à sourire si elle n’était pas tragique. Le tableau est quasiment apocalyptique.

effets indésirables

Je parle ici de la diversité et de l’importance des effets indésirables comme le disent les notices des laboratoires pharmaceutiques, appelés parfois « effets non souhaités » avec un extraordinaire humour involontaire. Si l’on s’en tient aux médicaments les plus fréquemment administrés, que sont les anxiolytiques, les anti dépresseurs, et immédiatement derrière, les anti-psychotiques qui arrivent en tête du palmarès, voici la liste de ces effets : dessèchement buccal, hyper sudation, démangeaisons cutanées, perte de la libido et impuissance, perte de la faim, perte de poids, troubles visuels, chutes de cheveux, insomnies, développement d’un parkinson (dyskinésies, hyper-kinésies), perte de la vigilance, perturbation de l’activité motrice, troubles de la thyroïde.

Tous ces troubles somatiques vont bien sûr être à leur tour soignés, pour autant qu’il puissent l’être efficacement. D’où de nouvelles prescriptions de médicaments complémentaires. Et d’autres médicaments encore pour protéger l’appareil digestif de leurs effets. Curieusement, on ne pense pas à ce qu’on nommait jadis les émonctoires, comme le foie ou la rate, qui permettent de filtrer et d’éliminer. Mais qui, intoxiqués, sursaturés, ne remplissent plus leur fonction. D’où de redoutables effets collatéraux comme on dit dans le vocabulaire militaire : surpoids, intoxication, problèmes d’articulations, de colonne vertébrale, etc. La thyroïde peut être atteinte et ses fonctions déséquilibrées voire annihilées.

c’est le psychisme lui-même qui est attaqué

De plus, ces antidépresseurs, anxiolytiques, et autres antipsychotiques ne se contentent pas de dégrader le corps des malades. C’est le psychisme lui-même qui est attaqué : ils peuvent produire des renforcements des symptômes qu’ils sont censés soigner comme le développement d’angoisses paniques, qui seront à leur tour traitées par les psychiatres, transportés en une véritable hubris, comme sur un grand-huit de fête foraine thérapeutique qui les emporte dans une fuite en avant. D’où un nouveau renforcement des nouveaux « effets non souhaités », et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps ou jusqu’à ce que déchéance ou mort s’ensuive.

effacement du sujet même

En effet, ces « effets non souhaités » ne se limitent pas au domaine somatique. C’est l’intégrité de la personne, l’intimité de la subjectivité qui est atteinte. Les fonctions intellectuelles sont affectées : le plus souvent c’est la mémoire qui est dégradée en premier, voire totalement « blanchie ». Le langage se défait, jusqu’à ne plus pouvoir qu’ânonner : il devient difficile d’articuler une idée, encore plus d’en articuler deux ensemble, pour soi comme pour autrui. Disparition du langage mais aussi des idées. Il devient difficile de décider, de choisir : l’activité volontaire est atteinte comme la possibilité de se projeter dans le futur, même le plus immédiat. Il n’est pas exagéré de dire que c’est le sujet, dans son intimité et celles des fonctions qui supportent la subjectivité qui est atteint, molesté, dégradé, détruit. Jusqu’à ne plus pouvoir exister comme sujet et à connaître une errance intérieure dans les confins des territoires où l’esprit se perd. « Camisole chimique » n’est pas une vaine expression. Un faible rayon de lumière, une prise de conscience peut survenir : la personne ainsi atteinte, sans être suicidaire, peut souhaiter la fin. Le miracle d’un sursaut peut se produire : c’est alors une course au sevrage afin d’être débarrassé de cette vertigineuse fuite en avant dans les symptômes morbides et leurs traitements. Mais ce n’est pas sans risque : c’est jouer véritablement avec la fortune, bonne ou mauvaise, en risquant les « effets rebonds », c’est-à-dire la production décuplée de symptômes d’angoisse panique, de dépression ou d’états maniaques, du fait de l’arrêt soudain des médicaments. De cette loterie, on n’en sort pas toujours gagnant.

du jour au lendemain abusivement étiqueté

C’est ainsi qu’un nombre considérable de personnes se retrouvent, à leur plus grande surprise, du jour au lendemain, étiquetées psychotiques, ou plutôt, pour parler le langage actuel, bipolaires, ou bien, nouvelle pathologie qui fait fureur chez les psychiatres, TDAH (trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité), et « soignées » comme telles. Comment cela se peut-il ? Et pourquoi ?

Deux ordres de cause se conjuguent

D’une part, les exigences institutionnelles obligent l’inscription du malade dans la grille nosographique. En France, pour que les patients soient pris en charge par la sécurité sociale, (comme aux États-Unis par les assurances privées), il doivent être identifiés quelque part dans la grille.

vous êtes bipolaire !

D’autre part, la nouvelle formation des dernières générations de psychiatres, et ce qu’ils sont devenus avec leur conviction auto-satisfaite d’être enfin « dans la science», et la paresse intellectuelle qui s’en suit quand, par métonymie, croyant voir un des traits correspondant à un syndrome, – c’est-à-dire à un ensemble complexe de symptômes congruents –, ils diagnostiquent la pathologie relative selon eux à telle ou telle case du DSM, parce qu’ils ont cru en apercevoir l’un des traits. C’est ainsi par exemple que la sanction tombe : Bipolaire !

S’appuyant sur l’ombre et les vestiges de l’autorité de l’ancien pouvoir psychiatrique, le médecin psychiatre déclare à son patient qui n’en peut mais, sur un ton péremptoire et inspiré : « Vous êtes bipolaire. Voici votre traitement. Je suis spécialiste des maladies bipolaires ! À compter de telle date, je vous propose de vous joindre au groupe de thérapie de malades bipolaires que j’anime(29« ). »

sur une échelle de un à dix

Quant on se contente de décrire simplement la réalité on est souvent conduit à être soupçonné de la caricaturer dans une intention de dénigrement. Pourtant la réalité est infiniment plus imaginative et dans ce domaine, infiniment plus cruelle, que le plus malicieux des auteurs de fictions, ou le plus malintentionné. Ainsi, dans certains services psychiatriques de certains hôpitaux, le lien thérapeutique entre soignants et soignés se réduit à la question quotidienne posée par l’interne au patient : « Sur une échelle de zéro à dix, comment situez-vous votre angoisse ce matin ? » Ou bien, dans le même genre : « Hier vous avez eu une permission de sortie, qu’avez-vous fait ? / Je suis allé m’installer à une terrasse de café / Avez vous ressenties des montées d’angoisses ? Pouvez vous, sur une échelle de zéro à dix en évaluer l’intensité par rapport à celles que vous avez ressentie quand vous êtes arrivé dans le service ?». On pourrait croire, si l’on cultive encore quelques illusions, que cette conversation pourrait être un des moyens d’établir une alliance thérapeutique fondée sur la relation entre le patient en souffrance et le soignant.

un travail psychique qu’aucune molécule ne remplacera

Cette relation entre le patient et le soignant constitue un rapport de collaboration de personne à personne fondée sur la confiance, construite au jour le jour et dont chaque partie prenante est responsable. Elle est basée sur une relation réciproque d’ordre affectif et sur un engagement mutuel. On comprend aisément que, pour être digne de confiance, le soignant doit faire preuve d’authenticité et de compréhension empathique, se montrer impliqué dans la prise en charge et être professionnellement compétent. Ce lien a, dans toute la médecine, et à fortiori en psychiatrie, un rôle thérapeutique essentiel en ce qu’il permet une implication positive du patient, une reprise de confiance en soi et un « travail » psychique qu’aucune molécule ne remplacera. Mais désormais, ce type de conversation n’est qu’un questionnaire dont dépendra l’éventuelle réévaluation du traitement chimique.

Monsieur Homais psychiatre

On peut aisément imaginer ce que devient le regard clinique(30« ) du supposé thérapeute, réduit à être un M. Homais de la distribution de molécules, obsédé par son protocole et par l’évaluation quantitative de l’angoisse de l’agitation maniaque ou des autres symptômes traumatiques. En brossant le tableau des mœurs de province dans Madame Bovary, Flaubert a fait du pharmacien Monsieur Homais un des prototypes de la bêtise : un sot prétentieux et pédant, un scientiste voltairien inefficace et couard, un être retors, méprisable et dangereux, un être mesquin et méchant que le succès enhardit. Dans cette province engoncée dans sa bêtise et son esprit étroit, seuls les médiocres peuvent réussir. Homais est un des visages du pessimisme fondamental de Flaubert. Le roman se termine sur la vision grimaçante de la sottise humaine, de l’arrivisme, de la médiocrité satisfaite.

cadrage des symptômes par une ajustement des molécules

On peut songer aussi à ce que devient l’alliance thérapeutique dans une telle relation si peu riche et si peu humaine, où le médecin n’est taraudé que par une seule préoccupation : le cadrage des symptômes par une ajustement des molécules, avec en surplomb la question obsédante : « est-il, est-elle ou non suicidaire ? » puisque le suicide est désormais une maladie soignée paraît-il avec des médicaments.

6. De la nature de l’âme : vers la fin du sujet ?

Cette question, celle de la nature de l’âme, aussi informulée soit-elle, est pourtant au cœur de toute préoccupation sérieuse ayant pour objet l’étiologie des maladies de l’âme. On l’aura compris, la psychiatrie de la chimie en fait l’économie, elle l’ignore comme elle ignore la réponse qu’elle y apporte.

chosification

Qu’elle le veuille ou non, elle réduit l’être humain à un insecte ou à un malheureux tas de molécules et au mécanisme de leur interaction, à une « chose ». Elle réalise en acte ce que Sartre a théorisé dans l’Être et le Néant à propos de la relation intersubjective : la chosification du sujet, sa réification. Les mots réification, réificateur viennent du latin Res, chose. C’est, dans le vocabulaire philosophique, une façon latinisée de désigner la chosification(31« ). Dans la relation intersubjective, l’un des sujets regarde et traite l’autre comme une chose. Refusant de le reconnaitre comme une subjectivité, il lui dénie toute dignité, toute capacité de se déterminer par soi-même, c’est à dire d’être l’origine et la cause du sens qu’il donne à son être et au monde dans lequel il se situe, d’être liberté. Chosifié, de Pour-Soi, le sujet est transformé en En-Soi, une entière présence à soi, immédiate, sans aucune sortie de soi vers le monde, sans aucune visée, vers autrui. Une réalité qui est là, entièrement là, seulement là. Et entièrement disponible pour autrui. Comme un légume, un caillou, un matériau inerte, un objet manufacturé ou industriellement produit. Il l’est non seulement sous l’acte réificateur du psychiatre, mais il le devient en lui-même sous l’effet des médicaments.

un légume ne souffre pas

On peut le voir dans l’expression du mépris raciste, sexiste, colonialiste, ou de classe sociale : l’autre n’existe plus comme sujet. Il est ramené à n’être qu’un exemplaire porteur des caractéristiques supposée essentielles, intemporelles et anhistoriques de sa « race », de son sexe, de sa classe sociale. C’est ce qui a lieu aussi quand la relation médicale devient un dispositif mécanique de manipulation qui gomme et fait taire la souffrance quitte à transformer cet autre qu’est le patient en légume. Un légume ne souffre pas puisqu’il n’exprime aucune souffrance. Et quand il fait du bruit avec sa bouche, ça craque, ça couine, ça articule une soupe de mots, mais ça ne dit rien qui ait du sens : un légume ne parle pas. Ou bien, l’expression de cette souffrance est ramenée à un symptôme qui vérifie la justesse du diagnostic. Même quand cette souffrance concerne des douleurs articulaires ou un dessèchement buccal extrême… dus aux surdoses de médicaments. CQFD.

chasseur d’escapistes

On peut le voir aussi dans cette anecdote particulièrement parlante. Un médecin psychiatre d’une certaine réputation a reçu à sa consultation une personne en souffrance et qui, prévenue contre ce que sont les services de psychiatrie d’aujourd’hui, refusait l’hospitalisation ? Ce « ponte » a alors déclaré à cette personne avoir reconnu en elle une « escapiste » tandis que lui, véritable Tartarin de Tarascon, se définissait comme un « chasseur d’escapistes » (sic). Tartarin explique : un, une escapiste est une personne cultivée et intelligente, et qui résiste à l’autorité du psychiatre, en particulier quand celui-ci recommande l’hospitalisation en HP pour un « meilleur suivi », c’est à dire pour avoir le patient à disposition et afin d’observer ses réactions aux médicaments. « L’escapiste est d’autant plus redoutable, – continue Tartarin –, que, cultivé et intelligent, il peut d’autant plus échapper à l’autorité du psychiatre ». Et Tartarin chasseur d’escapistes, a alors déclaré, les yeux dans les yeux, à cette personne alors rongée par l’angoisse panique qui la ravageait du matin au soir :« Vous ne m’échapperez pas ! « . Et effectivement, elle s’est retrouvée dans le service d’un des anciens élèves du chasseur à qui il avait demandé de retenir un lit. Sur le dossier médical(32« ) que cette personne s’est procurée à sa sortie d’hôpital, on peut lire, page après page, jour après jour : « Mme. X. est prostrée sur son lit comme les jours précédents./ Elle parle de ses angoisses. Elle est calme./ Elle ne sort pas de sa chambre. Elle devrait se rapprocher de l’équipe médicale. Traitement à réajuster. » Ceci se passe de tout commentaire. Réification.

sérotonine à re-capturer

Aujourd’hui, l’histoire du jeune Werther ou de Mme Bovary se résumerait à un article dans les colonnes des faits divers des journaux, ramenée par les psychiatres à une affaire d’exaltation maniaque d’un bipolaire en crise ou de sérotonine à re-capturer par les bonnes molécules.

l’homme bio-chimique

La même question revient, lancinante : qu’en est-il des psychiatres fascinés par les psychotropes et par la pharmacologie dans la prise en charge des maladies mentales ? Face à cette négation de la vie psychique par les théoriciens non plus de l’homme-machine(33« ) mais de l’homme bio-chimique, que devient le patient en tant que « sujet » ? Ne se trouve-t-il pas ruiné, anéanti ? A-t-il encore un avenir ?

l’homme cognitif objet des neurosciences

Dans une véritable défaite du sujet, l’homme cognitif objet des neurosciences a remplacé l’homme désirant et l’individualité a remplacé la subjectivité, chaque individu étant traité de façon uniforme par la même pharmacie. Fin de la singularité irréductible de la relation intersubjective du discours et de l’écoute. Dans ce monde nouveau, l’histoire récente de la psychiatrie a vu le triomphe de la pharmacologie et du comportementalisme. Georges Canguilhem se demandait si l’on verra un jour, dans la vitrine d’un libraire, parmi les autofictions, un ouvrage intitulé Autobiographie d’un ordinateur ? Le cerveau de l’homme nouveau fabriqué par le positivisme réductionniste, des neurobiologistes et des cognitivistes, ressemble à celui que fabrique le Dr. Frankenstein dans le roman de Mary Shelley.

l’homme-sujet face à l’homme neuronal

Aujourd’hui c’est le problème de la conscience qui est posé, celui de l’homme-sujet, face à l’homme neuronal, de l’homme responsable, faisant exister son « je » dans l’espace du « jeu » des déterminations multiples qui l’agissent, qu’elles soient externes, (sociales, familiales, culturelles, économiques), ou internes (neuronales ou humorales) d’où toute référence aux déterminations de l’inconscient a d’ailleurs disparu.

silence des psychiatres

Laure Murat dans son beau livre(34« ) sur les malades mentaux dans l’asile du XIXème. siècle, animée par une véritable passion de l’archive, a travaillé sur celles de l’hôpital Sainte-Anne et de l’hôpital de la Salpetrière, en décelant entre les lignes la parole de ceux qui ont basculé de l’opinion politique au délire morbide. Pour mesurer le passage de l’une à l’autre, il lui a fallu aller chercher cette parole, non pas dans les écrits des fous, mais dans ceux des psychiatres, avec leur vocabulaire, leur syntaxe et leur style. Ce travail de l’archive souligne-t-elle est devenu impossible dans ce qu’est devenu la psychiatrie aujourd’hui. Laure Murat explique qu’elle ne pourrait pas écrire un livre équivalent traitant des patients du temps présent : la reconnaissance du droit des usagers de la médecine, leur libre accès, – du moins en principe –, à leur dossier médical, limite considérablement ce que les psychiatres s’autorisent à écrire d’eux. Les comptes rendus d’entretien comme les feuilles journalières de surveillances sont minimalistes, écrits en style télégraphique, la plupart du temps par les membres du service, infirmières, élèves infirmières, aides-soignantes, sans être ensuite reprises par le psychiatre, pour être l’objet d’une synthèse assortie de commentaires. La psychiatrie est devenue muette et terne.

misère de la psychiatrie

Qu’aurait-elle à dire d’ailleurs quand la seule chose qui l’intéresse est de noter les variations des réactions aux molécules afin de les ajuster, en plus ou en moins, ou d’en changer jusqu’à trouver « la bonne ». Misère de la psychiatrie loin, très loin du dynamisme fondé sur l’apport de Freud, dans la première moitié du XXe siècle. Aujourd’hui, il ne s’agit plus à l’hôpital d’écouter la plainte de ceux qui s’y sont égarés à chercher secours, asile ou hospitalité. Il s’agit encore moins d’entendre et de laisser parler le délire quand il s’exprime, mais d’obturer plaintes et délires par les molécules appropriées. Au risque de renforcer les symptômes, d’en produire de nouveaux, jusqu’à rendre délirants ceux qui ne l’étaient pas.

ce qui existe sous le nom de science peut être pervers et barbare

Si l’on interroge ces nouvelles archives que sont les témoignages des patients, l’intérêt est cette fois autrement centré : il ne s’agit plus du discours du psychiatre sur le patient, comme Laure Murat déplore ne plus pouvoir les rencontrer aujourd’hui, mais du patient sur le psychiatre et sur l’institution psychiatrique, constituant une véritable psychologie du psychiatre, conformément aux vues de Nietzsche : « Et si nous traitions le psychiatre-testeur comme un insecte ?… » Nous découvririons alors ce que nous savons déjà : que ce qui existe sous le nom de science peut être pervers et barbare(35« ).

Adieu Esquirol

On peut encore aujourd’hui se promener dans le parc de l’hôpital Esquirol, nouveau nom donné en 1973 à l’hôpital Charenton Saint Maurice. Ce fut là que Donatien Alphonse François de Sade, le Divin Marquis termina ses jours, après avoir connu l’emprisonnement et l’enfermement sous tous les régimes politiques qu’il traversa. Dans son « Postambule », par lequel se termine son livre, c’est avant tout à l’histoire de la folie et de son traitement – et bien sûr aussi à ce que le sort des aliéné(e)s dit de la société où ils vivent jusque dans notre actualité immédiate, évoquée in fine – que Laure Murat s’intéresse, en héritière critique de Michel Foucault. Elle y évoque sa visite faite à Charenton-Esquirol, lieu de relégation centralisé dans le cadre de la psychiatrie de secteur, de malades hagards, enfermés dans une sorte de salle commune jouxtant une cour au péristyle ancien, abrutis par les traitements chimiques. Dans ce parc, au centre de tous les regards, se dresse une statue d’Esquirol protégeant de son manteau un aliéné étendu à ses pieds : mémorial muet de ce que fut, dit-elle, « la période la plus brillante de la psychiatrie française ». De celle où la psychiatrie avait une âme. Est-elle désormais révolue ?

penser puis à réaliser les conditions d’une thérapie de l’âme qui soit hospitalière

Notre capacité à dénoncer et à refuser cette machine à déshumaniser suffira-t-elle à promouvoir à sa place une thérapie de l’âme encore à venir qui s’émancipe de tout modèle « médical », qui soit à l’écoute des patients, et qui fasse de cette écoute la condition même de son soin ? C’est-à-dire qui soit digne de ce que recèle de sens le nom d’hôpital, en ce qu’il désigne ce lieu qui devrait être ou qui devra être celui de l’hospitalité. Il reste à penser puis à réaliser les conditions d’une thérapie de l’âme qui soit hospitalière.


Je remercie ici celles et ceux qui par leurs témoignages, récits et documents qui m’ont été fournis, m’ont permis d’étayer descriptions et analyses sur la pratique psychiatrique hospitalière et libérale aujourd’hui. MR

Michel Rotfus
Professeur de philosophie, Paris
Membre et Administrateur de la Société internationale de l’histoire de la psychanalyse et de la psychiatrie (SIHPP),
Membre du comité de rédaction du Droit de vivre.
Collaborateur de la revue Psychologie clinique et des Cahiers Bernard Lazare.

  • 1 Référence au titre du livre de Stuart Kirk et Herb Kutchins, Aimez-vous le DSM ? Le triomphe de la psychiatrie américaine, (Les empêcheurs de penser en rond, Syntélabo, 1998). Ce livre retrace l’épopée du DSM, Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, c’est à dire Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux.
    Voir aussi note 11.
  • 2 Georges Canguilhem, Qu’est-ce que la psychologie ? conférence, prononcée au Collège philosophique le 18 Décembre 1956 et publiée dans la Revue de Métaphysique et de Morale, 1958, n° 1, 12 – 25.Repris dans Cahiers pour l’analyse 2. Édité par Le Graphe.
  • 3 Voir
    – Henri F. Ellenberger, Histoire de la découverte de l’inconscient, présenté par Élisabeth Roudinesco, Fayard 1994, Médecines de l’âme, Essai d’histoire de la folie et des guérisons psychiques, textes réunis et présentés par Élisabeth Roudinesco, Fayard, 1995.
    – Michel Foucault, Folie et déraison, histoire de la folie à l’âge classique, Gallimard, 1961, Maladie mentale et ***
  • 4 Notes personnelles du séminaire de Georges Canguilhem (1970-1971) à la Sorbonne, Paris 1, sur l’histoire de la médecine mentale à la fin du XIXe s.
  • 5 Pour plus d’ information, on pourra se reporter aux dossiers proposés par le site de la SIHPP et au livre de Patrick Landman, Tristesse business, le scandale du DSM 5. Edit. Max Milo.
  • 6 {La volonté de savoir, Histoire de la sexualité, 1. Gallimard, NRF p. 188.
  • 7 L’auteur ne mentionne pas le CFTM.
  • 8 Psychiatrie : DSM-5, le manuel qui rend fou. Présentation par Sandrine Cabut du dossier proposé par Le Monde Science et Techno, 13.05.2013.
  • 9 Remarquons au passage que cet objectif d’homogénéisation et d’unification ne s’embarrasse plus de l’argument mis en avant pour faire prévaloir l’existence de différents contextes sociaux, culturels, économiques et légaux, justifiant la coexistence du CIM et du DSM.
  • 10 Ce qui constitue en soi, une véritable aberration propre à l’empirisme primaire qui sévit ici. Comme si on pouvait identifier un pleurote, un cèpe, et un mousseron comme des champignons sans avoir déjà en tête une idée assez précise de ce qu’est un champignon.
  • 11 Dans la sociologie de Max Weber, l’idéaltype n’a pas pour finalité de retranscrire la réalité : c’est seulement un guide dans la construction des hypothèses. Il consiste tout d’abord à relier dans une trame commune, des phénomènes de l’expérience potentiellement disparates. Il faut ensuite apporter une cohérence à l’ensemble des traits ainsi reliés, quitte à en atténuer voire à en gommer certains, et au contraire à mettre en avant d’autres. L’idéaltype est une production idéalisée, qui n’a qu’une simple valeur logicienne : il est le support de comparaisons et de classements et constitue une sorte de modèle utopique qui doit aider à la réflexion.
  • 12 la fiabilité exige une réduction à quelques traits pertinents simples. La viabilité qui fait normalement couple avec elle, s’occupe elle de la vérité du sujet. L’un ne va pas sans l’autre. Sauf que l’un a fini par évacuer l’autre. Il ne fallait pas biaiser l’approche en fonction de critères plus proches de la recherche statistique que de la clinique, et se perdre pour finir dans le seul athéorisme médicamenteux. PHG
  • 13 Le livre de Stuart Kirk et Herb Kutchins, Aimez-vous le DSM ? Le triomphe de la psychiatrie américaine, Les empêcheurs de penser en rond, Synthélabo, 1998, retrace cette épopée, dont un des épisodes marquants a été la question du retrait de l’homosexualité hors des maladies mentales. Cette « avancée » s’est faite dans un contexte de très violentes polémiques aux États-Unis. Mais au-delà, il analyse la nouveauté radicale des classifications des maladies mentales, en soulignant la façon dont l’APA va intégrer, cautionner et valider le DSM.
  • 14 Ceci est tendanciellement juste, mais même pour un cancer, l’administration de soins doit tenir compte de la personnalité, pour administrer les soins qui peuvent être supportés par le patient et qui sont appropriés. De plus en Inde par exemple où la recherche et la médecine cancérologique est particulièrement avancée, les soins prodigués sont moins invasifs et violents, et certainement aussi efficaces.
  • 15 Voir les deux ouvrages déjà cités d’Henri Ellenberger.
  • 16 Michel Rotfus oublie ici la méditation. Excellent supplément d’âme en même temps que machine à brouillard. Nous y reviendrons. PHG.
  • 17 Voir Élisabeth Roudinesco, Pourquoi la psychanalyse ? Fayard, pp. 49 à 61.
  • 18 Il l’a redit encore lors de son intervention vendredi 31 mai 2013, à Villejuif, aux Assises citoyennes pour l’hospitalité en psychiatrie et dans le médico-social.
  • 19 Le modèle panoptique inventé par Jeremy Bentham en 1787 est l’aboutissement le mieux formalisé de la société disciplinaire. Projet de prison modèle pour la réforme des détenus, réintégrés dans le circuit de la production ou dans les rangs de l’armée, c’est aussi un plan type qui s’applique à l’école, mais aussi et surtout à l’hôpital, et à l’asile. Il est en outre une solution économique aux problèmes de l’encadrement «l’esquisse géométrique d’une société rationnelle », comme l’écrit Michel Foucault dans son introduction au Panopticon. Le but est d’optimiser le pouvoir et ses effets. La surveillance s’y fait sur chaque individu, sur chaque corps : chacun doit se sentir observé, jugé, par un regard le plus discret possible, voire même invisible: « Le vrai effet du Panopticon c’est d’être tel que, même lorsqu’il n’y a personne, l’individu dans sa cellule non seulement se croit mais se sache observé, qu’il ait l’expérience constante d’être dans un état de visibilité pour le regard » (Michel Foucault, Le Pouvoir Psychiatrique, Gallimard seuil, Paris, 2003, p.78). Il est « appareil de savoir et de pouvoir à la fois »( Ibid.p.80). Dans l’introduction au Panopticon de Bentham, L’oeil du pouvoir, Foucault en résume le principe général : « À la périphérie, un bâtiment en anneau ; au centre une tour ; celle-ci percée de larges fenêtres, qui ouvrent sur la face intérieure de l’anneau. Le bâtiment périphérique est divisé en cellules, dont chacune traverse toute l’épaisseur du bâtiment. Ces cellules ont deux fenêtres : L’une ouverte vers l’intérieur, (…) l’autre donnant sur l’extérieur permet à la lumière de traverser la cellule de part en part. Il suffit de placer un surveillant dans la tour centrale, et dans chaque cellule d’enfermer un fou, un malade ou un condamné » (Michel Foucault, « L’oeil du pouvoir » in Dits et Écrits Vol III, Gallimard, Paris, 1994, p.190 et p.191).
    Les caméras de surveillance dans les chambres et les couloirs des hôpitaux psychiatriques, les écrans de surveillance dans la salle des surveillants, sont une réalisation aussi économique qu’efficace du modèle panoptique de Bentham.
  • 20 Op. cit. voir ci-dessus, note 2.
  • 21 Nietzsche, La volonté de puissance, trad. Bianquis, livre III, § 335.
  • 22 “Au lieu de hall le petit libraire du bourg voisin qui vend l’Almanach populaire, disais-je à mon ami M. de Ranville, appliquez-lui le remède indiqué par le célèbre Cuvier ; traitez-le comme un insecte. Cherchez quels sont ses moyens de subsistance, essayez de deviner ses manières de faire l’amour”. Stendhal, Mémoires d’un Touriste, Calmann-Lévy, tome II, p. 23).
  • 23 Je recommande au sens de l’humour…noir de ceux qui en sont pourvus, la démonstration-publicitaire sur le site
  • 24 Si la tératologie (du grec τέρᾰς, monstre et logos, science) est l’étude scientifique des malformations congénitales, l’étude des monstres, (être vivant présentant une importante malformation), on comprendra mon jeu de mots qui désigne ici une théorie « scientifique » elle même monstrueuse.
  • 25 Édouard Zarifian, Les jardiniers de la folie, Poches Odile Jacob, 2000.p. 79- chap. 3, Les médicaments du cerveau.
  • 26 Georges Canguilhem, Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie. Vrin, série « Problèmes et controverses », 1977.
    Voir la très remarquable étude qu’en fait Pierre Macherey Canguilhem et le concept d’idéologie scientifique, 14-05-2008, Groupe d’études la philosophie au sens large, CNRS/Lille 1 et 3. On en trouve le texte sur : Macherey
  • 27 J’ai conscience ici du caractère très partiel et très lacunaire de mes remarques sur l’état des lieux concernant les travaux des neurosciences et de la génétique dans leur rapport à la psychiatrie. En attendant cette nécessaire mise au point, je renvoie au travail remarquable effectué par J.C. Ameisen dans son « Projet de réponse du Comité d’éthique de l’Inserm à une saisine de la Direction de la recherche clinique et thérapeutique de l’Inserm et de l’ARAPI (Association pour la recherche sur l’autisme et la prévention des inadaptations), et en particulier à sa première partie qui, dans le champ de la réflexion épistémologique sur le déterminisme génétique en matière de troubles psychiques, (ici, de l’autisme), est un modèle du genre : I – Les ambiguïtés de la notion de déterminisme génétique : problèmes scientifiques et problèmes éthiques.
  • 28 cliquer ici->http://www.sante.gouv.fr/etat-des-lieux-du-suicide-en-france.html]. Si l’on a, à juste titre, mis l’accent dernièrement sur les récentes épidémies de suicides au travail, les suicides sous psychotropes, sont systématiquement sous évaluées.
  • 29 Archives personnelles.
  • 30 Le terme clinique vient du grec klinikê, repris en latin sous le terme clinicus : il se dit de ce qui se fait près du lit des malades. Clinique est un terme de médecine au sens où une leçon clinique est celle qui est donnée dans un hôpital près du lit des malades. Il désigne l’observation directe qui se fait auprès du malade, par l’identification des signes cliniques qui vont permettre l’établissement d’un diagnostic. Le concept de regard clinique peut être compris comme un langage technique sur les corps des malades, construisant de manière raisonnée un diagnostic en se fondant sur l’analyse systématisée des signes et des symptômes que le « technicien du corps » aura perçus. La médecine moderne s’est édifiée en même temps que s’est construit ce regard clinique : il réunit, en une relation singulière, le médecin et la personne soignée. Voir Michel Foucault, Naissance de la clinique, PUF. 1963.
  • 31 Si, en France, la classe de philosophie en terminale a popularisé la pensée et le vocabulaire sartriens, cette terminologie et ce concept ont été d’abord élaborés par Marx, puis par le philosophe hongrois d’expression allemande Georg Lukács et par certains des membres de l’École de Francfort comme Axel Honneth et son Petit traité de théorie critique : la Réification. NRF Essais, Gallimard, 2007.
  • 32 La loi Kouchner qui définit et garantit les droits du patient, permet à celui-ci de se procurer le dossier médical où figurent non seulement l’historique de l’ensemble des traitements, mais aussi l’historique des remarques et commentaires de chacun des membres du personnel soignant en rapport avec le patient.
  • 33 Le médecin et philosophe, Julien Offray de La Mettrie (1709-1751), a étendu à l’homme le concept cartésien de l’animal-machine, entièrement explicable selon un réductionnisme mécaniste par des interactions mécaniques.
  • 34 Laure Murat, L’homme qui se prenait pour Napoléon, Pour une histoire politique de la folie, Gallimard, 2011.
  • 35 Voir à cet égard, le très éclairant livre d’Élisabeth Roudinesco, La part obscure de nous mêmes, Histoire des pervers. Albin Michel (2007). En particulier, le chapitre 3, Sombres lumières ou science barbare, p. 79 à 128.

John Forester

CFTM – Classification française des maladies mentales. Avis de parution

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CFTM – Classification française des maladies mentales

UN ÉVÉNEMENT TRÈS IMPORTANT la sortie de la Classification française des maladies mentales – CFTM.
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Il n’y a pas de causes sociales au djihadisme

Il n’y a pas de causes sociales au djihadisme

par Paul Berman, traduit de l’anglais par Pauline Colonna d’Istria
LE MONDE 30.11.2015

causes profondes

Nous, les modernes, croyons en la doctrine des « causes profondes », selon laquelle de fortes pressions sociales sont toujours à l’origine de la rage meurtrière, mais les poètes de l’Antiquité ne voyaient pas les choses de cette manière. Ils considéraient la rage meurtrière comme un trait constant de la nature humaine. Ils pensaient, comme l’a écrit André Glücksmann, que « le principe destructeur nous habite ». Ou alors ils attribuaient cette fureur à des dieux irascibles dont les motivations, emportées et fantasques, ne nécessitaient aucune explication.

la rage elle-même

Pour les poètes, n’importe qui était susceptible de plonger dans une rage meurtrière – un peuple vaincu, une femme blessée ou une victime des dieux. C’est la rage elle-même qui suscita leur attention, non pas ses origines ou ses causes supposées. Ils consacrèrent toute leur science, poétique, à l’examen de la fureur : à ses rythmes, ses mètres, son vocabulaire, ses nuances, ses degrés d’intensité. L’Énéide est aussi bien une traversée de la Méditerranée qu’un parcours à travers les différentes mutations de cette rage.

une certaine logique impersonnelle de cause à effet

Nous, les modernes, préférons néanmoins les chercheurs en sciences sociales aux poètes, parce que nous pensons fondamentalement que le monde est soumis à une certaine logique impersonnelle de cause à effet, que les sciences sociales précisément nous révèlent. Nous sommes convaincus que, si un mouvement terroriste se déchaîne à travers le monde, sa cause est nécessairement à chercher dans un principe de destruction extérieur aux terroristes eux-mêmes.

Il y a autant de « causes profondes » du terrorisme islamiste qu’il y a d’experts en sciences sociales. Et elles disent tout et son contraire

autant de causes que d’experts
Nous nous tournons alors vers les spécialistes en sciences sociales qui, apparemment, n’ont aucune difficulté à en cerner la cause : c’est une question d’identité professionnelle. Que nous disent les économistes ? Que la folie terroriste a bien une cause profonde : la pauvreté. Et les géographes ? Que c’est l’aridification du Moyen-Orient qui a provoqué cette vague de terrorisme. Il y a autant de « causes profondes » du terrorisme islamiste qu’il y a d’experts en sciences sociales. Et elles disent tout et son contraire.

au final, ils préféraient se massacrer entre eux

On nous explique que la cause profonde du djihad islamiste est l’invasion et l’occupation militaire de puissances étrangères, comme en Tchétchénie et en Palestine, alors même qu’à Rakka, et ailleurs qu’en Syrie, ce sont les djihadistes eux-mêmes qui représentent des occupants étrangers. On nous dit que le chaos qui suivit le renversement des dictateurs ayant sévi pendant des décennies est à l’origine des mouvements terroristes, comme en Libye, alors que, dans le cas des terroristes marocains, c’est la frustration suscitée par l’impossibilité de renverser la monarchie qui est en cause. On nous explique que c’est le despotisme du général Sissi qui a entraîné l’explosion du terrorisme en Égypte, mais que c’est la fin du despotisme de Ben Ali qui en est la cause en Tunisie. On nous dit que le sionisme est la cause du terrorisme islamiste partout dans le monde, mais, en Syrie, les leaders mondiaux de l’antisionisme nous ont fait comprendre que, au final, ils préféraient se massacrer entre eux.

Contradictoires et fantasques

Avant 2011, on considérait que la présence américaine en Irak était à l’origine du terrorisme qui sévissait dans une partie du monde ; après 2011, c’est le retrait américain qui en est devenu responsable. Les inégalités économiques expliquent tout… comme les contrariétés de la vie dans les républiques égalitaires scandinaves. Le chômage explique tout ? Pourtant des terroristes surgissent au Royaume-Uni, où le taux de chômage est remarquablement bas. Le manque d’éducation explique tout ? Pourtant l’État islamique est dirigé par un homme diplômé en sciences islamiques, qui est à la tête du réseau de propagande sur Internet et sur les médias sociaux le plus sophistiqué du monde.

causes qui ne tiennent pas la route

On nous dit que l’islamophobie est la cause du terrorisme islamiste – alors que l’immense majorité des terroristes islamistes viennent de pays musulmans où l’islamophobie n’est vraiment pas le problème. Ailleurs dans le monde, en France, par exemple, c’est l’exigence intolérante faite aux immigrés de se conformer à la culture française qui aurait fait naître le terrorisme islamiste ; au Royaume-Uni, ce serait au contraire le refus multiculturaliste d’exiger d’eux une adaptation.

Il se pourrait que ce soit la doctrine des causes profondes elle-même, telle qu’elle se trouve développée en sciences sociales, qui échoue totalement à cerner les causes du terrorisme


mettre en cause la doctrine des causes profondes elle-même

Les causes profondes du terrorisme islamiste se révèlent, au bout du compte, aussi nombreuses que les divinités antiques, et aussi contradictoires et fantasques qu’elles. Il se pourrait que ce soit la doctrine des causes profondes elle-même, telle qu’elle se trouve développée en sciences sociales, qui échoue totalement à cerner les causes du terrorisme.


au cœur du sujet : la rage

Les investigations des sciences sociales réussissent à peine à identifier ce que Glucksmann appelait des « circonstances favorables », qu’il serait certainement crucial de connaître, si seulement nous parvenions à distinguer les interprétations valides des interprétations fallacieuses. Et pourtant, même la synthèse la plus pertinente et la mieux renseignée des circonstances favorables ne pourra jamais nous amener au cœur du sujet, à savoir la rage.

Doctrine antipoétique

C’est pourquoi la doctrine des causes profondes est profondément erronée. Elle encourage à prêter attention à tout sauf aux rythmes, aux mètres, au vocabulaire, aux intensités émotionnelles et aux nuances de la rage terroriste elle-même, c’est-à-dire à l’idéologie islamiste et à ses modes d’expression. La rage terroriste repose sur la haine, et la haine est une émotion qui est aussi un discours, en l’occurrence un discours élaboré composé de tracts, de poèmes, de chants, de sermons et de tout ce qui peut alimenter un système idéologique parfaitement huilé. Pour comprendre le discours, il faut disposer de ce que l’on pourrait appeler une « poétique ».

laisser son non sens à la rage insensée

Or, la doctrine des causes profondes est antipoétique. En cela, elle représente une régression par rapport à la poésie antique. Elle nous empêche de comprendre ceux-là mêmes qui veulent nous tuer. Pire : la doctrine des causes profondes nous induit à penser que la rage insensée, étant le résultat prévisible d’une cause, ne saurait être vraiment insensée. Pire : la doctrine des causes profondes nous conduit au soupçon que nous pourrions nous-mêmes en être la cause.

« ils l’avaient bien cherché »

Après les attentats du 11 septembre 2001, de nombreuses personnes ont considéré que l’Amérique avait eu ce qu’elle méritait. Il y a dix mois en France, on entendait que les caricaturistes de Charlie Hebdo l’avaient bien cherché, que les juifs l’avaient bien cherché. Et on commence déjà à entendre la même rengaine à propos des supporteurs du Stade de France, des gens venus dîner au restaurant ou écouter du rock. De cette manière, la doctrine des causes profondes, qui promeut une certaine forme d’aveuglement, nous enlève jusqu’à l’envie de résister.

Paul Berman est un écrivain et essayiste américain. Il est notamment l’auteur des Habits neufs de la terreur (Hachette Littératures, 2004) et de Cours vite camarade ! (Denoël, 2006). The New York Review of Books, The New Republic, ou la revue d’études juives Tablet ont publié ses articles. Historien de la gauche, il en a critiqué les positions à l’égard de l’islam radical, qui sont à ses yeux trop conciliantes. En 2003, il a défendu l’idée de la guerre en Irak, tout en condamnant la manière dont elle a été conduite par l’administration Bush.

Alliances entre fous furieux

alliances entre fous furieux

Anonyme

President Assad (who is bad) is a nasty guy who got so nasty his people rebelled and the Rebels (who are good) started winning (hurrah!).

But then some of the rebels turned a bit nasty and are now called Islamic State (who are definitely bad!) while some continued to support democracy (who are still good.) So the Americans (who are good) started bombing Islamic State (who are bad) and giving arms to the Syrian Rebels (who are good) so they could fight Assad (who is still bad) which was good. There is a breakaway state in the north run by the Kurds who want to fight IS (which is good) but the Turkish authorities think they are bad, so the U.S. says they are bad while secretly thinking they’re good and giving them guns to fight IS (which is good) but that is another matter.

Getting back to Syria.
So President Putin (who is bad because he invaded Crimea and the Ukraine and killed lots of folks, including that nice Russian man in London with polonium poisoned sushi, has decided to back Assad (who is still bad) by attacking IS (who are also bad ) which is sort of a good thing (!?). But Putin (still bad) thinks the Syrian Rebels (who are good) are also bad, and so he bombs them too, much to the annoyance of the Americans (who are good) who are busy backing and arming the rebels (who are also good).

Now Iran (who used to be bad, but now they have agreed not to build any nuclear weapons with which to bomb Israel are now good) are going to provide ground troops to support Assad (still bad) as are the Russians (bad) who now have ground troops and aircraft in Syria.

So a Coalition of Assad (still bad) Putin (extra bad) and the Iranians (good, but in a bad sort of way) are going to attack IS (who are bad which is good, but also the Syrian Rebels (who are good) which is bad.

Now the British (obviously good, except that silly anti-Semite who leads the Labor Party, Mr. Corbyn in the corduroy jacket, who is bad) and the Americans (also good) cannot attack Assad (still bad) for fear of upsetting Putin (bad) and Iran (good/bad) and now they have to accept that Assad might not be that bad after all compared to IS (super bad – see Paris, November 2015).

So Assad (bad) is now probably good, being better than IS and, because Putin and Iran are also fighting IS, that may now make them good. America (still good) will find it hard to arm a group of rebels being attacked by the Russians for fear of upsetting Mr. Putin (now good) and that nice mad Ayatollah in Iran (also good?) and so they may be forced to say that the Rebels are now bad, or at the very least abandon them to their fate. This will lead most of them to flee to Turkey and on to Europe or join IS (still the only consistently bad).

To Sunni Muslims an attack by Shia Muslims (Assad and Iran) backed by Russians will be seen as something of a Holy War. Therefore, the ranks of IS will now be seen by the Sunnis as the only Jihadis fighting in the Holy War and hence many Muslims will now see IS as good (duh).

Sunni Muslims will also see the lack of action by Britain and America in support of their Sunni rebel brothers as something of a betrayal (might have a point?) and hence we will be seen as bad. So now we have America (now bad) and Britain (also bad) providing limited support to Sunni Rebels (bad) many of whom are looking to IS (good/bad ) for support against Assad (now good) who, along with Iran (also good) and Putin (now, straining credulity, good) are attempting to retake the country Assad used to run before all this started. Got it?